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1
p. 257-264
Histoire originale qu'on lira peut-estre. [titre d'après la table]
Début :
Je vais, par exemple, vous conter, Messieurs, une Histoire vraye [...]
Mots clefs :
Histoire, Auberge, Jeune homme, Tante, Lettre, Neveu, Paris, Champ, Arras
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texteReconnaissance textuelle : Histoire originale qu'on lira peut-estre. [titre d'après la table]
Je vais ,
par exemple , vous conter ,
Meffieurs , une Hiſtoire vraye
& originale , qui ne plaira pas
à tout le monde , mais qui me
plaît , quelque triſte & quelque
extraordinaire qu'elle ſoit,
parce qu'elle eſt du nombre
de celles que je recherche avec
le plus de foin.
Ily a environ quinze jours,
plus ou moins , jenem'en embarraffe
pas , auffi - bien le
temps ne fait rien à la choſe ,
Decembre 1714. Y
258 MERCURE
ilya , disje , environ quinze
jours , qu'un jeune homme
natif d'Arras arriva à Paris par
le Carroffe de voiture.
Le Fauxbourg S. Germain ,
où il ſe fit conduire avec ſa
valize , fût le quartier où il
prit l'Auberge que ſon conducteur
jugea à propos de luy
choiſir. En y entrant ,il demanda
à fouper , & il ſoupa ;
il ſe coucha enſuite , comme
de raiſon :uneheurė aprés s'être
couché , il ſe trouva mal ,
mais fi mal , qu'aprés avoir
baillé , ſoupiré , & râllé toute
la nuit, le matin une ſervante
GALANT. 259
de l'Auberge pallant devant
la porte de la chambre , comporte
de fa
prit , au bruit qu'elle y entendit
, qu'apparemment ce pauvre
jeune homme eſtoit malade
; elle y entra , & le vit
dans un estat fi pitoyable ,
qu'elle cria au ſecours : à fes
cris , l'hoſteſſe , les hoftes , les
voiſins , &les Chirurgiens accoururent
; mais ils arriverent
trop tard ,& le malade expira.
Un Etranger , de l'âge à
peu prés du deffunt , qui demeuroitdans
la même Auberge
,& que le bruit qu'il avoit
entendu , avoit attiré dans la
Yij
260 MERCURE
1
,
chambre du mort , auſſi bierni
qu'un tas de perſonnes qui y
étoient inutiles comme luy
foüilla adroitementdans lava
lize du Flamand trepaffé, dont
il tira un paquet de papiers
qu'il alla lire dans ſa chambre.
La lecture de ces papiers luy
apprit que le jeune homme
eftoit d'une bonne famille
d'Arras ; qu'il avoit à Paris
une tante qu'il n'avoit jamais
vcuë ; que cette tante eſtoit
une fort jolie femme ,&tresaimée
d'un Capitaine d'Infanterie
de la Garniſon d'Arras
même; que ceCapitaine, amy
GALANT. 261
du deffunt , l'avoit prié avant
de partir de ſe charger d'une
Lettre ,& qu'il luy avoit promis
de la luyremettre en mains
propres. La Lettre estoit tendre
, & le Cavalier qui l'avoit
'écrite , prioit avec inſtance la
Dame de ſe rendre préciſément
un certain jour , à certaine
heure , au rendez-vous
qu'il luy marquoit.
L'indifcret jeune homme
qui avoit découvert tout ce
myſtere , part fur le champ de
l'Auberge , avec la Lettre de
l'Officier bien recachetée. Il va
chez la Dame à qui elle étoit
262 MERCURE
adreſſée ; il parle àunDomef.
tique par qui il ſe fait annoncer
pour le neveu de Madame.
Sous ce beau nom , le même
Domeſtique l'introduit dans
la chambre de fa maitreſſe ,
qui court auffitoſt à luy les
bras ouverts , pour embraffer
ce cher neveu ; mais loin de
recevoir ſes carreſſes , il luy dit
fur le champ d'un ton effroyable
,& en ſe reculant , arreftez
maTante,ne me touchez pas ?
écoutez moy ſeulement ? je
n'ay pas voulu partir pour
l'autre monde , ſans vous
avoir donné la Lettre de M.
1.
GALANT. 263
de.. que vous aimez. Je vous
ladonne : voilà ma commiffion
faite. Au reſte je ſuis arrivé
hier au foir à Paris , j'ay
defcendu à telle Auberge
j'y ay ſoupé , j'y ay couché
je m'y ſuis trouvé mal cette
nuit , je ſuis mort ce matin ,
& l'on m'attend à preſent
pour m'enterrer. Adicu ma
Tante , adieu.
La tante effrayée de la
viſion , ſe pâme , & le mort
s'enva. Peu de temps aprés
cependant elle revient de fon
évanoüiſſement ; auſſi- toft elle
envoye à l'Auberge de fon
264 MERCURE
neveu ſçavoir s'il eſtoit vray
qu'il fut mort. Le valet chargé
de cette commiffion s'informe
de tout à la lettre ; &
ſadépoſition ſe trouve en tout
fi conforme a celle du deffunt
que ſur le champ Madame ſa
tante en meurt elle-même.
par exemple , vous conter ,
Meffieurs , une Hiſtoire vraye
& originale , qui ne plaira pas
à tout le monde , mais qui me
plaît , quelque triſte & quelque
extraordinaire qu'elle ſoit,
parce qu'elle eſt du nombre
de celles que je recherche avec
le plus de foin.
Ily a environ quinze jours,
plus ou moins , jenem'en embarraffe
pas , auffi - bien le
temps ne fait rien à la choſe ,
Decembre 1714. Y
258 MERCURE
ilya , disje , environ quinze
jours , qu'un jeune homme
natif d'Arras arriva à Paris par
le Carroffe de voiture.
Le Fauxbourg S. Germain ,
où il ſe fit conduire avec ſa
valize , fût le quartier où il
prit l'Auberge que ſon conducteur
jugea à propos de luy
choiſir. En y entrant ,il demanda
à fouper , & il ſoupa ;
il ſe coucha enſuite , comme
de raiſon :uneheurė aprés s'être
couché , il ſe trouva mal ,
mais fi mal , qu'aprés avoir
baillé , ſoupiré , & râllé toute
la nuit, le matin une ſervante
GALANT. 259
de l'Auberge pallant devant
la porte de la chambre , comporte
de fa
prit , au bruit qu'elle y entendit
, qu'apparemment ce pauvre
jeune homme eſtoit malade
; elle y entra , & le vit
dans un estat fi pitoyable ,
qu'elle cria au ſecours : à fes
cris , l'hoſteſſe , les hoftes , les
voiſins , &les Chirurgiens accoururent
; mais ils arriverent
trop tard ,& le malade expira.
Un Etranger , de l'âge à
peu prés du deffunt , qui demeuroitdans
la même Auberge
,& que le bruit qu'il avoit
entendu , avoit attiré dans la
Yij
260 MERCURE
1
,
chambre du mort , auſſi bierni
qu'un tas de perſonnes qui y
étoient inutiles comme luy
foüilla adroitementdans lava
lize du Flamand trepaffé, dont
il tira un paquet de papiers
qu'il alla lire dans ſa chambre.
La lecture de ces papiers luy
apprit que le jeune homme
eftoit d'une bonne famille
d'Arras ; qu'il avoit à Paris
une tante qu'il n'avoit jamais
vcuë ; que cette tante eſtoit
une fort jolie femme ,&tresaimée
d'un Capitaine d'Infanterie
de la Garniſon d'Arras
même; que ceCapitaine, amy
GALANT. 261
du deffunt , l'avoit prié avant
de partir de ſe charger d'une
Lettre ,& qu'il luy avoit promis
de la luyremettre en mains
propres. La Lettre estoit tendre
, & le Cavalier qui l'avoit
'écrite , prioit avec inſtance la
Dame de ſe rendre préciſément
un certain jour , à certaine
heure , au rendez-vous
qu'il luy marquoit.
L'indifcret jeune homme
qui avoit découvert tout ce
myſtere , part fur le champ de
l'Auberge , avec la Lettre de
l'Officier bien recachetée. Il va
chez la Dame à qui elle étoit
262 MERCURE
adreſſée ; il parle àunDomef.
tique par qui il ſe fait annoncer
pour le neveu de Madame.
Sous ce beau nom , le même
Domeſtique l'introduit dans
la chambre de fa maitreſſe ,
qui court auffitoſt à luy les
bras ouverts , pour embraffer
ce cher neveu ; mais loin de
recevoir ſes carreſſes , il luy dit
fur le champ d'un ton effroyable
,& en ſe reculant , arreftez
maTante,ne me touchez pas ?
écoutez moy ſeulement ? je
n'ay pas voulu partir pour
l'autre monde , ſans vous
avoir donné la Lettre de M.
1.
GALANT. 263
de.. que vous aimez. Je vous
ladonne : voilà ma commiffion
faite. Au reſte je ſuis arrivé
hier au foir à Paris , j'ay
defcendu à telle Auberge
j'y ay ſoupé , j'y ay couché
je m'y ſuis trouvé mal cette
nuit , je ſuis mort ce matin ,
& l'on m'attend à preſent
pour m'enterrer. Adicu ma
Tante , adieu.
La tante effrayée de la
viſion , ſe pâme , & le mort
s'enva. Peu de temps aprés
cependant elle revient de fon
évanoüiſſement ; auſſi- toft elle
envoye à l'Auberge de fon
264 MERCURE
neveu ſçavoir s'il eſtoit vray
qu'il fut mort. Le valet chargé
de cette commiffion s'informe
de tout à la lettre ; &
ſadépoſition ſe trouve en tout
fi conforme a celle du deffunt
que ſur le champ Madame ſa
tante en meurt elle-même.
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Résumé : Histoire originale qu'on lira peut-estre. [titre d'après la table]
En décembre 1714, un jeune homme d'Arras arrive à Paris et séjourne dans une auberge du Faubourg Saint-Germain. Après avoir dîné et s'être couché, il meurt subitement. Un étranger trouve dans ses bagages une lettre adressée à la tante parisienne du jeune homme, écrite par un capitaine d'infanterie exprimant des sentiments tendres et fixant un rendez-vous. L'étranger se présente chez la tante en se faisant passer pour le neveu et lui remet la lettre. Il révèle ensuite la mort du jeune homme et les circonstances de celle-ci. Terrifiée, la tante s'évanouit. À son réveil, elle envoie un domestique vérifier les faits à l'auberge, confirmant ainsi le décès. La tante décède peu après, sous le choc de la nouvelle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 138-139
« J'interromps ici le cours des Nouvelles, pour les reprendre [...] »
Début :
J'interromps ici le cours des Nouvelles, pour les reprendre [...]
Mots clefs :
Nouvelles, Jeune homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « J'interromps ici le cours des Nouvelles, pour les reprendre [...] »
J'interromps ici le cours
des Nouvelles, pour les
reprendre dans un autre
endroit, où je croy qu'elles
trouveront mieux leur
place, & je leur substitue
une Ode d'un jeune homme
de quatorze ans, dont
l'esprit promçt beeucoup.
Le fils de M. Chappe, ancien
Payeur des Rentes,
en est l'auteur. Il a reçu
tant d'applaudissemenssur
cet ouvrage, qu'il ya lieu
d'esperes que les suffrages
des honnêtes gens qui l'ont
vû l'encourageront à en
faire de meilleurs, & le
rendront plus correct.
des Nouvelles, pour les
reprendre dans un autre
endroit, où je croy qu'elles
trouveront mieux leur
place, & je leur substitue
une Ode d'un jeune homme
de quatorze ans, dont
l'esprit promçt beeucoup.
Le fils de M. Chappe, ancien
Payeur des Rentes,
en est l'auteur. Il a reçu
tant d'applaudissemenssur
cet ouvrage, qu'il ya lieu
d'esperes que les suffrages
des honnêtes gens qui l'ont
vû l'encourageront à en
faire de meilleurs, & le
rendront plus correct.
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3
p. 60-68
LETTRES D'UN JEUNE HOMME. O sentiment, sentiment ! douce vie de l'âme ! ROUSSEAU de Genève.
Début :
QU'UN Agréable ou qu'une Elégante se moquent du ton & de la morale [...]
Mots clefs :
Jeune homme, Ami, Amitié, Coeur, Hommes, Amour, Bonheur, Vertu, Sentiment, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRES D'UN JEUNE HOMME. O sentiment, sentiment ! douce vie de l'âme ! ROUSSEAU de Genève.
LETTRES
D'UN JEUNE HOMME.
O ſentiment , ſentiment ! douce vie de l'âme !
ROUSSEAU de Genève.
QU'UN Agréable ou qu'une Elégante
ſe moquent du ton & de la morale
de ces lettres , je n'en ſerai pas ſurpris ;
j'oſerai même en augurerfavorablement.
Ames honnêtes & fenfibles ! permettez-
moi de vous les offrir ; vos fuffrages
font les ſeuls qui puiſſent me
flatter.
J
LETTRE PREMIÈRE.
E vous écris ,, mon Ami , du plus
agréable endroit de la Terre ; tout ici
refpire la paix , & promet le bonheur.
Vous y fentez partout la main du maître
; fon heureux génie anime & remplit
ces beaux lieux . L'ordre & la bonne
intelligence qui regnent dans ſa maifon
, le goût , l'aimable ſimplicité qui
la décorent , la douce liberté dont on
FEVRIER. 1764. 6
y jouit , tout annonce un être reſpecté
chéri & digne de l'être.
,
Je découvre de ma fenêtre un point
de vue dont le contraſte eſt gracieux
& frappant. D'un côté toutes les
richeffes du printemps ; des fleurs , des
prés, des ruiſeaux,de grands arbres fruitiers
tout couverts de ces beaux bouquets
de neige qui répandent l'éclat le
plus vif,& le plus doux parfum.De l'autre ,
une campagne agreſte , ſauvage , de
vieux arbres chenus & dépouillés ;
des torrents plus pittoreſques, plus impoſans
que vos caſcades ; une nature
aride & déferte ; mais dont vous connoiſſez
le prix , Voyez , ami , contraſter
avec tous ces objets nos jeunes
villageoiſes , auſſi belles qu'ingé
nues. Cet aſpect a quelque choſe d'enchanté.
Il ne manque ici que vous ,
mon bon ami.
Mais tandis que je m'amuſe à te
peindre ce payſage , ton âme eſt en
proie à la douleur. Tu pleures une foeur
charmante . Le ſouvenir de Folni attendrit
& déchire ton coeur. Aimable
Folni ! ... Cette ſanté ſi belle , fi brillante
, cet enjoûment , cette douceur...
Jeuneſſe, eſprit , grâces, vertus, la mort
atout dévoré ! Mais non , ami , ta foeur
62 MERCURE DE FRANCE.
éxiſte encore. Cette âme fimple & pure
n'eſt point anéantie . Elle repoſe au fein
de l'être des êtres . Belle âme , vois couler
nos pleurs ! Je crois te voir ſenfible
à nos regrets. Nos coeurs ſe réuniront
au tient , nous partagerons ton
bonheur.
O , mon Ami ! ne fermez pas votre
âme à la confolation. Que je mépriſe
ces hommes aveugles & durs qui voudroient
que la mort détruisît tout notre
être ! Ainfi donc , les vertus les plus
aimables & les plus fublimes ſeroient
fans récompenfe , & l'eſprit ſeroit confondu
avec la matière ! Malheureux fyf
tême , que le coeur & la raiſon défavouent
: l'impatience & l'immenfité de
nos defirs te trahiront toujours.
T
Ecrivez - moi , mon cher ami. Nos
lettres feront triftes ; mais cette triſteſſe
aura plus d'attraits pour moi , que toutes
les fauſſes joies d'un monde auſſi frivole
que diſſipé.
LETTRE II.
Vouspenſez ſurl'amitié comme faiſoit
Madame de Guion ſur l'amour de Dieu .
Vous ſcavez qu'elle imaginoit une
FEVRIER. 1764. 63
charité bien défintéreſſée , & qui dans.
ſon ſyſtême devoit anéantir l'amour de
nous-mêmes . Elle trouvoit cette idée
admirable . Elle avoit du moins , d'après
fon Directeur , adopté fortement cette
opinion ; elle la défendoit avec, chaleur.
Ce n'étoit qu'une rêverie ; & je vais
vous convaincre , mon bon ami , que
vous rêvez auſſi quelquefois. Paſſezmoi
ce propos , vous m'avez donné
de l'humeur.
Nous n'aimons que nous dans les
perfonnes qui nous font les plus cheres ;
ce font vos termes. tout se rapporte à
notre bien- être. Mais , mon ami , croyezvous
que l'on aime moins Dieu , parce
que l'on y trouve de l'attrait ? L'amour
de la vertu , cet amour fi pur
n'eſt pas lui-même éxemt d'intérêt dans
un certain ſens : mais , croyez -moi ,
il eſt beau , il eſt grand de s'aimer foimême
dans l'ordre. Le rare mérite de
ta foeur nous attiroit , il eſt vrai. Nous
en étoit-elle moins chère ?
Ah ! que je hais ces affligeans ſyſtêmes
qui ne ſemblent imaginés que
pour inſulter à l'humanité, pour avilir
&décourager notre âme. Vous qui
regardez l'intérêt comme le ſeul principe
de nos actions , froids & triftes
64 MERCURE DE FRANCE.
(
raiſonneurs , la divine image de l'honnête
& du beau n'a-t- elle jamais échauffé
vos coeurs ? N'avez - vous jamais ſacrifié
à la vertu ? Quelle est donc cette
malheureuſe & funeſte Philofophie, qui
ne croit pas aux fublimes éfforts, à l'intrépide
fermeté du Sage , ou qui ne ceffe de
la calomnier ?
Une choſe que vous n'hésiterez pas
à croire , mon ami , quoiqu'elle ait l'air
d'un paradoxe, c'eſt que les gens médiocres
ne font pas faits pour la ſolide
amitié. Le commerce des hommes fimples
eſt aſſez für ; mais ne sont- ils pas
fufceptibles de prévention ? S'ils favent
aimer , font- ils capables de cette amitié
fublime , de cet enthouſiaſme qui diftinguent
les ames ſupérieures ? Non ,
ils n'ont jamais fenti ce génie du coeur ,
ce feu du ſentiment qui pénétre l'âme ,
& qui l'éclaire. Ils peuvent être ſincères
&bons ; mais jamais leur froide amitié
ne fera rien de grand.
Cependant je préférerai toujours les
bonnes gens à ceux dont les démonftrations
vous poursuivent ſans ceſſe.
Ton ami , tu n'en ſçaurois douter
adore la fincérité. Quelle âme ſtupide
& lâche peut renoncer à cette vertu ,
qui nous rapproche de la divinité ? Mais
,
FEVRIER . 174 . 65
je dédaigne cette polliteſſe artificieuſe ,
qui met les manières à la place des
ſentimens , qui ne rougit pas de prendre
l'air & le ton de la bienveillance ,
qui tue en carefſſant , ou du moins qui
voile fon indifférence & ſa froideur des
attraits de la franchiſe & de l'amitié.
Mon coeur ſe révolte dès qu'il ne trouve
plus la candeur. Je dois ton eſtime à
cette qualité ; c'eſt elle qui m'attache
à toi. Mon ami , notre amitié durera
toujours.
LETTRE ΙΙΙ.
1
JEE ſuis encore ému de ce que l'on
me fit voir hier. Mon ami c'eſt un
Sage , c'eſt un Dieu qui habite ce ſéjour
ignoré !
د
Le jour commençoit à tomber : il
me prit en particulier , & me dit ;
vous êtes digne de m'accompagner ;
venez voir un ſpectacle attendriflant....
Mais que tout ceci demeure entre vous
& moi.
Je le fuis à l'extrémité du hameau ;
nous entrons dans une chaumière.......
Ciel ! Quels objets ! Une vielle femme
étendue ſur un grabat ; auprès d'elle
66 MERCURE DE FRANCE .
une jeune perſonne dont la douceur &
la beauté brilloient ſous le plus groffier
vêtement. Elle prodiguoit ſes ſoins àla
malade. Mon Enfant, lui dit mon digne
Ami , voilà donc votre mère ? Hélas
oui , Monfieur ! Depuis huit jours elle
n'a pu fortir du lit; je ne puis la quitter ;
&nous allons manquerde pain.....
O piété ! ô vertu ! diſois-je intérieurement
, voilà donc votre aſyle ! Mais , reprit
M. d'Aubigné , pourquoi manquer
de confiance , mon cher Enfant ? Que
ne veniez-vous me confier vos douleurs ?
Je ſçais combien vous êtes bon , Monfieur
; mais j'ai craint ...... Ah ! ne
craignez plus : les indigens honnêtes
font toujours accueillis chez moi; ils y
font reſpectés , ma Fille. Tenez ,& fouvenez-
vous queje ne vous abandonnerai
jamais.
La jeune perſonne ſanglottoit ; elle
baiſoit les mains de ſon bienfaiteur ,
qui lui dit en ſe retirant : ayez ſoin de
votre mère , ſoyez toujours vertueuſe ,
&comptez fur moi. Ce que je fais pour
vous , ce que je ferai par la ſuite eſt fort
fimple. Pourquoi s'étonner d'une bonne
action ? C'eſt la dureté des hommes qui
doit ſeule nous étonner.
C'eſt ainſi qu'il ſe fait adorer. Les
JANVIER. 1764. 67
travaux ruſtiques , animés par ſes regards
, ramènent par-tout l'abondance;
l'affreuſe pauvreté diſparoît devant lui ;
d'heureux mariages réuniſſent les familles;
lejeune berger peut ſuivre le penchantde
fon coeur , & remplir à la fois
les voeux de l'amour & de la fociété :
tout offre l'image du bonheur; la joie
naît du ſein du travail. Le tableau de ces
hommes ſains &robuſtes , de ces femmes
diligentes & fidèles , tous occupés
de laſubſiſtance commune , ne reſpire
que les plaiſirs ſimples & naturels , les
ſeuls vrais plaiſirs. De-là ces fêtes , ces
jeux innocens , où préſide cette allégreſſe
naïve , inféparable de la paix du coeur ,
&de la ſanté.
Telle étoit la vie des Patriarches , de
ces hommes heureux & fimples. Je ne
parcours point , ſans la plus douce émotion
, cette Hiſtoire des premiers temps.
Jacob & Rachel , l'heureux Booz, la
douce & fage Ruth ne vous charmentils
pas , mon Ami ? L'aimable Folni ,
portant du vin à ſa cuisinière , me rappelle
Rebecca . Je crois voir cette belle
vierge abreuvant les troupeaux du bon
Eliezer.
Mais je ne vous ai rien dit de Madame
d'Aubigné. Elle eſt digne de celui dont
68 MERCURE DE FRANCE.
1
elle porte le nom. Tendre épouſe , bonne
mère , maîtreffe compatiſſante , amie
ſenſible & généreuſe ; jeune encore &
charmante , elle fait le bonheur de tout
ce qui l'environne. Simple dans ſa parure
, fon plus cher ornement eſt ſa famille.
Ses enfans font tous d'une figure
aimable , & je n'en connois pas de mieux
élevés. Mon Ami , vous connoîtrez bientôt
cette maiſon : on vous y defire déja.
Lafuite au Mercure prochain .
D'UN JEUNE HOMME.
O ſentiment , ſentiment ! douce vie de l'âme !
ROUSSEAU de Genève.
QU'UN Agréable ou qu'une Elégante
ſe moquent du ton & de la morale
de ces lettres , je n'en ſerai pas ſurpris ;
j'oſerai même en augurerfavorablement.
Ames honnêtes & fenfibles ! permettez-
moi de vous les offrir ; vos fuffrages
font les ſeuls qui puiſſent me
flatter.
J
LETTRE PREMIÈRE.
E vous écris ,, mon Ami , du plus
agréable endroit de la Terre ; tout ici
refpire la paix , & promet le bonheur.
Vous y fentez partout la main du maître
; fon heureux génie anime & remplit
ces beaux lieux . L'ordre & la bonne
intelligence qui regnent dans ſa maifon
, le goût , l'aimable ſimplicité qui
la décorent , la douce liberté dont on
FEVRIER. 1764. 6
y jouit , tout annonce un être reſpecté
chéri & digne de l'être.
,
Je découvre de ma fenêtre un point
de vue dont le contraſte eſt gracieux
& frappant. D'un côté toutes les
richeffes du printemps ; des fleurs , des
prés, des ruiſeaux,de grands arbres fruitiers
tout couverts de ces beaux bouquets
de neige qui répandent l'éclat le
plus vif,& le plus doux parfum.De l'autre ,
une campagne agreſte , ſauvage , de
vieux arbres chenus & dépouillés ;
des torrents plus pittoreſques, plus impoſans
que vos caſcades ; une nature
aride & déferte ; mais dont vous connoiſſez
le prix , Voyez , ami , contraſter
avec tous ces objets nos jeunes
villageoiſes , auſſi belles qu'ingé
nues. Cet aſpect a quelque choſe d'enchanté.
Il ne manque ici que vous ,
mon bon ami.
Mais tandis que je m'amuſe à te
peindre ce payſage , ton âme eſt en
proie à la douleur. Tu pleures une foeur
charmante . Le ſouvenir de Folni attendrit
& déchire ton coeur. Aimable
Folni ! ... Cette ſanté ſi belle , fi brillante
, cet enjoûment , cette douceur...
Jeuneſſe, eſprit , grâces, vertus, la mort
atout dévoré ! Mais non , ami , ta foeur
62 MERCURE DE FRANCE.
éxiſte encore. Cette âme fimple & pure
n'eſt point anéantie . Elle repoſe au fein
de l'être des êtres . Belle âme , vois couler
nos pleurs ! Je crois te voir ſenfible
à nos regrets. Nos coeurs ſe réuniront
au tient , nous partagerons ton
bonheur.
O , mon Ami ! ne fermez pas votre
âme à la confolation. Que je mépriſe
ces hommes aveugles & durs qui voudroient
que la mort détruisît tout notre
être ! Ainfi donc , les vertus les plus
aimables & les plus fublimes ſeroient
fans récompenfe , & l'eſprit ſeroit confondu
avec la matière ! Malheureux fyf
tême , que le coeur & la raiſon défavouent
: l'impatience & l'immenfité de
nos defirs te trahiront toujours.
T
Ecrivez - moi , mon cher ami. Nos
lettres feront triftes ; mais cette triſteſſe
aura plus d'attraits pour moi , que toutes
les fauſſes joies d'un monde auſſi frivole
que diſſipé.
LETTRE II.
Vouspenſez ſurl'amitié comme faiſoit
Madame de Guion ſur l'amour de Dieu .
Vous ſcavez qu'elle imaginoit une
FEVRIER. 1764. 63
charité bien défintéreſſée , & qui dans.
ſon ſyſtême devoit anéantir l'amour de
nous-mêmes . Elle trouvoit cette idée
admirable . Elle avoit du moins , d'après
fon Directeur , adopté fortement cette
opinion ; elle la défendoit avec, chaleur.
Ce n'étoit qu'une rêverie ; & je vais
vous convaincre , mon bon ami , que
vous rêvez auſſi quelquefois. Paſſezmoi
ce propos , vous m'avez donné
de l'humeur.
Nous n'aimons que nous dans les
perfonnes qui nous font les plus cheres ;
ce font vos termes. tout se rapporte à
notre bien- être. Mais , mon ami , croyezvous
que l'on aime moins Dieu , parce
que l'on y trouve de l'attrait ? L'amour
de la vertu , cet amour fi pur
n'eſt pas lui-même éxemt d'intérêt dans
un certain ſens : mais , croyez -moi ,
il eſt beau , il eſt grand de s'aimer foimême
dans l'ordre. Le rare mérite de
ta foeur nous attiroit , il eſt vrai. Nous
en étoit-elle moins chère ?
Ah ! que je hais ces affligeans ſyſtêmes
qui ne ſemblent imaginés que
pour inſulter à l'humanité, pour avilir
&décourager notre âme. Vous qui
regardez l'intérêt comme le ſeul principe
de nos actions , froids & triftes
64 MERCURE DE FRANCE.
(
raiſonneurs , la divine image de l'honnête
& du beau n'a-t- elle jamais échauffé
vos coeurs ? N'avez - vous jamais ſacrifié
à la vertu ? Quelle est donc cette
malheureuſe & funeſte Philofophie, qui
ne croit pas aux fublimes éfforts, à l'intrépide
fermeté du Sage , ou qui ne ceffe de
la calomnier ?
Une choſe que vous n'hésiterez pas
à croire , mon ami , quoiqu'elle ait l'air
d'un paradoxe, c'eſt que les gens médiocres
ne font pas faits pour la ſolide
amitié. Le commerce des hommes fimples
eſt aſſez für ; mais ne sont- ils pas
fufceptibles de prévention ? S'ils favent
aimer , font- ils capables de cette amitié
fublime , de cet enthouſiaſme qui diftinguent
les ames ſupérieures ? Non ,
ils n'ont jamais fenti ce génie du coeur ,
ce feu du ſentiment qui pénétre l'âme ,
& qui l'éclaire. Ils peuvent être ſincères
&bons ; mais jamais leur froide amitié
ne fera rien de grand.
Cependant je préférerai toujours les
bonnes gens à ceux dont les démonftrations
vous poursuivent ſans ceſſe.
Ton ami , tu n'en ſçaurois douter
adore la fincérité. Quelle âme ſtupide
& lâche peut renoncer à cette vertu ,
qui nous rapproche de la divinité ? Mais
,
FEVRIER . 174 . 65
je dédaigne cette polliteſſe artificieuſe ,
qui met les manières à la place des
ſentimens , qui ne rougit pas de prendre
l'air & le ton de la bienveillance ,
qui tue en carefſſant , ou du moins qui
voile fon indifférence & ſa froideur des
attraits de la franchiſe & de l'amitié.
Mon coeur ſe révolte dès qu'il ne trouve
plus la candeur. Je dois ton eſtime à
cette qualité ; c'eſt elle qui m'attache
à toi. Mon ami , notre amitié durera
toujours.
LETTRE ΙΙΙ.
1
JEE ſuis encore ému de ce que l'on
me fit voir hier. Mon ami c'eſt un
Sage , c'eſt un Dieu qui habite ce ſéjour
ignoré !
د
Le jour commençoit à tomber : il
me prit en particulier , & me dit ;
vous êtes digne de m'accompagner ;
venez voir un ſpectacle attendriflant....
Mais que tout ceci demeure entre vous
& moi.
Je le fuis à l'extrémité du hameau ;
nous entrons dans une chaumière.......
Ciel ! Quels objets ! Une vielle femme
étendue ſur un grabat ; auprès d'elle
66 MERCURE DE FRANCE .
une jeune perſonne dont la douceur &
la beauté brilloient ſous le plus groffier
vêtement. Elle prodiguoit ſes ſoins àla
malade. Mon Enfant, lui dit mon digne
Ami , voilà donc votre mère ? Hélas
oui , Monfieur ! Depuis huit jours elle
n'a pu fortir du lit; je ne puis la quitter ;
&nous allons manquerde pain.....
O piété ! ô vertu ! diſois-je intérieurement
, voilà donc votre aſyle ! Mais , reprit
M. d'Aubigné , pourquoi manquer
de confiance , mon cher Enfant ? Que
ne veniez-vous me confier vos douleurs ?
Je ſçais combien vous êtes bon , Monfieur
; mais j'ai craint ...... Ah ! ne
craignez plus : les indigens honnêtes
font toujours accueillis chez moi; ils y
font reſpectés , ma Fille. Tenez ,& fouvenez-
vous queje ne vous abandonnerai
jamais.
La jeune perſonne ſanglottoit ; elle
baiſoit les mains de ſon bienfaiteur ,
qui lui dit en ſe retirant : ayez ſoin de
votre mère , ſoyez toujours vertueuſe ,
&comptez fur moi. Ce que je fais pour
vous , ce que je ferai par la ſuite eſt fort
fimple. Pourquoi s'étonner d'une bonne
action ? C'eſt la dureté des hommes qui
doit ſeule nous étonner.
C'eſt ainſi qu'il ſe fait adorer. Les
JANVIER. 1764. 67
travaux ruſtiques , animés par ſes regards
, ramènent par-tout l'abondance;
l'affreuſe pauvreté diſparoît devant lui ;
d'heureux mariages réuniſſent les familles;
lejeune berger peut ſuivre le penchantde
fon coeur , & remplir à la fois
les voeux de l'amour & de la fociété :
tout offre l'image du bonheur; la joie
naît du ſein du travail. Le tableau de ces
hommes ſains &robuſtes , de ces femmes
diligentes & fidèles , tous occupés
de laſubſiſtance commune , ne reſpire
que les plaiſirs ſimples & naturels , les
ſeuls vrais plaiſirs. De-là ces fêtes , ces
jeux innocens , où préſide cette allégreſſe
naïve , inféparable de la paix du coeur ,
&de la ſanté.
Telle étoit la vie des Patriarches , de
ces hommes heureux & fimples. Je ne
parcours point , ſans la plus douce émotion
, cette Hiſtoire des premiers temps.
Jacob & Rachel , l'heureux Booz, la
douce & fage Ruth ne vous charmentils
pas , mon Ami ? L'aimable Folni ,
portant du vin à ſa cuisinière , me rappelle
Rebecca . Je crois voir cette belle
vierge abreuvant les troupeaux du bon
Eliezer.
Mais je ne vous ai rien dit de Madame
d'Aubigné. Elle eſt digne de celui dont
68 MERCURE DE FRANCE.
1
elle porte le nom. Tendre épouſe , bonne
mère , maîtreffe compatiſſante , amie
ſenſible & généreuſe ; jeune encore &
charmante , elle fait le bonheur de tout
ce qui l'environne. Simple dans ſa parure
, fon plus cher ornement eſt ſa famille.
Ses enfans font tous d'une figure
aimable , & je n'en connois pas de mieux
élevés. Mon Ami , vous connoîtrez bientôt
cette maiſon : on vous y defire déja.
Lafuite au Mercure prochain .
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Résumé : LETTRES D'UN JEUNE HOMME. O sentiment, sentiment ! douce vie de l'âme ! ROUSSEAU de Genève.
En février 1764, un jeune homme écrit à son ami pour décrire un paysage paisible contrastant avec une campagne sauvage. Il exprime sa tristesse après la perte de Folni, mais croit en la persistance de son âme. Il encourage son ami à trouver la consolation et critique ceux qui pensent que la mort anéantit tout. Dans une deuxième lettre, l'auteur aborde les thèmes de l'amitié et de l'amour-propre. Il affirme que l'amour de soi est naturel et que seule une amitié sincère et profonde est véritable. Il valorise la sincérité et la candeur. Dans une troisième lettre, l'auteur raconte une rencontre avec un sage ou un dieu dans un lieu inconnu, demandant à son ami de garder cela secret. Il décrit ensuite une scène touchante où une jeune femme soigne sa mère malade. M. d'Aubigné, l'ami du narrateur, offre son aide et assure son soutien, valorisant ainsi la vertu et la dignité. La bonté et la générosité de M. d'Aubigné transforment la communauté, ramenant abondance et bonheur. Les travaux rustiques sont revitalisés par son influence, et des mariages heureux réunissent les familles. Le narrateur admire cette vie simple et heureuse, la comparant à celle des Patriarches bibliques. Il mentionne également Madame d'Aubigné, une femme tendre et compatissante, contribuant au bonheur de son entourage. La famille d'Aubigné est décrite comme aimable et bien élevée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 49-60
SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
Début :
LETTRE IV. Vous voulez connaître les femmes qui sont ici. [...]
Mots clefs :
Jeune homme, Femmes, Amour, Yeux, Nature, Plaisir, Âme, Finesse, Grâces, Beauté, Doute, Femme, Douceur
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
SUITE des Lettres d'unjeune Homme.
LETTREIV.
Vous voulez connoître les femmes
qui font ici. Vous me demandez des
portraits. Mon ami , c'eſt un ouvrage
délicat, Il eſt dangereux d'être vrai.
Mais, s'il arrive que j'éffleure quelques
ridicules & même quelques vices , je ne
démaſquerai point les Perſonnages , &
d'ailleurs nous avons de jeunes Dames
très - aimables , & dont on ne peut faire
que l'éloge.
Deux femmes qui viſent à la célébrité
, qui par conféquent ſe déteſtent
& ſe mépriſent , & qui , je crois , ſe
rendent juſtice : l'une aimant tout le
monde , & même ſon mari ; l'autre, plus
franche , plus décidée , & déclarant
nettement qu'elle regarde le fien à-peuprès
comme un animal domeftique
que des préjugés ont rendu néceſſaire à
la liberté d'une jolie femme. Toutes
deux aimant le plaifir , mais la première
avec moins d'éclat ; être pufillanime,
qui ne fuit qu'en tremblant ſon illuftre
modele..... Pafſons aux autres.
C
:
,
50 MERCURE DE FRANCE.
Imaginez , mon ami , ce que la jeuneſſe
a de plus brillant , de plus tendre
& de plus délicat. Des cheveux blonds,
de grands yeux bleus pleins de douceur
, un viſage riant & modeſte , l'éclat
des plus belles couleurs , cette fineffe
& cette blancheur de peau particulière
aux blondes , & qui laiſſent
voir la pourpre imperceptible de ces
petites veines qui ornent les tempes &
le front , un ſourire enchanteur , une
taille légère & charmante , une politeſſe
aiſée , un eſprit aimable & cultivé,
un mélange touchant& fingulier de fineffe
& d'ingénuité dans le caractère : il
étoit réſervé à Mlle de Luficour de rafſembler
tant de grâces & tant d'heureuſes
qualités .
Nous avons encore une jeune Brune,
dont les yeux pétillent de tendreffe &
de vivacité. Elle penſe bien & s'exprime
de même. Vous lui trouvez d'abord
quelque timidité. Ce n'eſt point del'embarras
, c'eſt une fage circonfpection
qui naît de la modeſtie. Son eſprit eſt
juſte, ſes manières nobles& naturelles ,
ſa converſation agréable & fimple.
La figure de Madame d'Orville intéreſſe
d'abord. L'élégance & la légéreté
de ſa taille , la fineffe & la vivacité
MARS. 1764. 51
de ſa phyſionomie , le feu de ſes grands
yeux noirs , une certaine dignité répandue
fur toute ſa perſonne , tout cela
frappe & furprend. Avec plus de naïveté
, elle auroit de la grâce ; elle n'a
que de la majeſté. Vous ne lui trouvez
pas ces grâces touchantes qui vont chercherl'âme
* ; mais , permettez-moi l'expreffion
, une Beauté impérieuſe & hardie
, qui ſemble plutôt commander l'amour
, que l'inſpirer. Elle a beaucoup
d'eſprit , encore plus de prétentions.
Concluez de ceci , qu'elle a plus d'art
que de naturel , & vous conviendrez
néanmoins que Madame d'Orville eſt aimable.
Les femmes réuſſiſſent dans tous les
détails où il faut paroître : Mde d'Orville
y excelle. Elle fait parfaitement les
honneurs de ſa table & de ſa maiſon ;
rien ne lui échappe , & tout le monde
eſt ſatisfait : elle a toute l'adreſſe & la
préſence d'eſprit de ſon ſéxe. Mais vous
me ſoupçonnez de vouloir calomnier ce
ſéxe enchanteur , & de ne lui laiffer que
de petits talens . Je m'explique.
Ne pourroit- on pas dire aux femmes :
Ne vous plaignez plus de votre éduca-
* Rouffeau , Emile ou de l'Education.
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tion. Elle est conforme à vos inclinations.
Elle pourroit être plus parfaite ,&
j'avoue que , fi elle ne l'eſt pas , il y a
de notre faute. Mais vous n'êtes pas faites
pour vous appeſantir par l'étude.
Contentez-vous d'être aimables ; régnez
par la douceur & la perfuafion : ne
cherchez point à devenir des honimes ,
vous y perdriez, Vous naiffez toutes coquettes
: ne vous offenſez pas , je vous
ſupplie , de ce diſcours ; je ne vous en
reſpecte pas moins , & la coquetterie
bien dirigée eſt un bienfait de la Nature.
C'eſt par elle que vous gouvernez
les hommes. Vertueuſes , vous faites des
ſages ; & des vives émotions de l'amour
je vois naître & s'établir les moeurs.
Quelle gloire pour vous , & quel autre
empire pourroit vous flatter davantage !
Mais enfin voulez - vous réellement
être hommes ? J'y confens ,j& je partagerai
de bon coeur avec vous les fatigues
& les dangers de la guerre. Devenez
graves & Içavantes , & préférez à
la fineffe du fentiment , à l'aimable enjoûment
de votre eſprit, les ſoins de la
politique & du gouvernement. Jettez
l'aiguille & le fuſeau ,& que vos mains
délicates prennent la bêche du ruſtre ,&
le marteau du forgeron . Non , la Nature
a marqué notre destination & la diffé
MARS. 1764 . 53
rence de nos emplois par la différence
de notre conformation. Une plus
haute ſtature , une organiſation plus folide
& moins fléxible indiquent les devoirs
honorables de Phomme. A Dieu
ne plaiſe que je penſe que notre âme
foit par ſa nature ſupérieure à la vôtre !
Quand toutes ces relations de ſéxes ne
ſubſiſteront plus , quand les temps ſe-l
ront perdus dans le gouffre de l'Eternité
, quand ce corps mortel fera diffous
, nous ferons tous égaux ; les âmes
ont-elles un séxe * ? Quelle différence
reſtera-t- il entre elles ? Mon ami , je me
ſouviendrai fans doute alors , & j'aurai
du plaifir à me rappeller que , lorſque
j'étois un homme , ton aimable ſoeur
étoit une femme dont la ſociété me
charmoit.... Mais vois-tu quelle Métaphyſique
à propos de Mde d'Orville ?
Pardonne à un pauvre Solitaire. L'habitude
du chagrin égare ſon imagination
, mais jamais elle ne corrompra
fon coeur. Adieu , je vais parcourir cette
admirable campagne. Que ne puisje
partager ce plaifir avec toi ! Quelle
belle ſoirée ! La fraîcheur & le calme de
l'air ſemblent paſſer juſqu'à l'âme ! ...
Au revoir , mon ami !
*Rouffeau , Nouvelle Héloïſe.
Cij
54. MERCURE DE FRANCE.
LETTREV.
E reçois enfin votre lettre , mon ami.
Pourquoi l'ai -je fi longtemps attendue ?
Celong filence commençoit à m'inquiéter
, & mon coeur en a murmuré ; mais
l'amitié reſſemble aſſez à l'amour : la
moindre faveur d'une Belle appaiſe un
Amant irrité , & l'on pardonne aisément
à l'ami que l'on retrouve.
Il faut que je vous conte une petite
hiſtoire , qui , je crois , vous divertira .
J'étois curieux de voir un homme à la
mode. Je viens de contempler enfin
cette merveille. Rien n'eſt ſi plaifant, je
vous affure , & je ſuis fatisfait. Mais , fi
j'ai trouvé ce Phénix ridicule , j'ai dû
lui paroître bien fot : il a fans doute eu
pitié de mon étonnement provincial.
L'attention avec laquelle je le confidérois
étoit en effet remarquable ; elle
faiſoit un beau contraſte avec la légéreté
de cet Agréable. Tandis qu'il pirouettoit
fans ceſſe , qu'il tournoit à
tout vent , qu'il parloit à toutes les Dames
, qu'il vantoit les yeux de l'une ,
admiroit la main de l'autre , je me difois
: ce rôle eſt tout-à-fait digne d'un
MARS. 1764. 55.
homme , & cette manière d'honorer les
femmes doit bien les flatter !
Mon ami , ſi je voulois infulter une
jeune perſonne , ſi je le pouvois , je
prendrois le ton de cet impertinent.
Mais rien n'égaloit ſa fade galanterie ,
que l'air ſuffifant avec lequel il s'emparoit
de la conversation . Il débitoit leftement
les plus dangereuſes maximes; il
décidoit , tranchoit ..... Nous étions révoltés
; mais on nous vangea.
Toutes les Dames avoient eu part à
fes hommages.Il n'y eut pas juſqu'à la
vieille Préſident de Fierville à qui il
n'en eût conté. La petite niéce de cette
Dame eut fon tour : il lui adreſſa quelques
propos galans . Monfieur ,dit-elle,
retournez à ma tante , vous venez de
lui dire précisément la même choſe ;
elle eſt beaucoup plus raisonnable que
moi ; elle vous entendra mieux. La naï
veté de cette ſaillie nous frappa ; perſonne
ne put s'empêcher de ſourire. Si
tu n'as jamais vu un Petit- Maître déconcerté
,&déconcerté par une jeune fille
de douze ans ; j'ai vu , moi , j'ai vu ce
phénomène.
Cette gentilleſſe , cette affectation&
ces galans menfonges ne ſont guères
ſéduiſans , il est vrai ; ce n'eſt qu'un
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
vain perfifflage : mais ces lâches adulations
, cette commode & libertine Philofophie
ne laiſſent pas d'être pernicieuſes.
Vils corrupteurs ! ne vous plaignez
plus des vices des femmes : C'eſt
vous qui les faites germer dans leurs
coeurs. Galants eſclaves de la beauté !
c'eſt vous qui leur donnez enfin des armes
contre vous-mêmes. Elles n'ont
pas ufurpé l'empire ; vous le leur avez
tranfmis : heureux & libres en portant
leurs chaînes , fi vous aviez ſçu mieux
diriger ce doux afcendant que leur
donna fur nous la Nature !
Mais , mon ami , croiras - tu que je
fuis moi-même accufé de galanterie ,
moi qui déclame contre elle avec cette
véhémence ? On n'a rien imaginé de
mieux pour me corriger , que de me
propoſer une femme. On veut que j'épouſe
une fille très-riche.... & trèsvieille.
La perſonne n'eſt pas une Beauté
; mais la Raiſon ! ... La Raiſon eſt ſans
doute une très -belle choſe . On me regarde
comme un papillon qu'il faut fixer.
Je doute un peu que je m'attache
à cette fleur dont la fraîcheur & l'éclat
font fort équivoques. Ne fût-ce que par
curiofité , & pour en cauſer avec toi ,
il faut que je voltige autour. J'en ſerai
MARS. 1764. 57
के
57
quitte pour m'envoler bien vite , fi
l'objet me fait peur. Juge de la bonne
fortune ,& fi j'y perdrai mes aîles .
Adieu , mon ami , tâchez de vous
diſtraire. Continuez de vous occuper &
de vous amuſer. Chantez,lifez les loix,
& faites l'amour. L'homme d'efprit
ſçait tout concilier. Je defire ardemment
que la jeune perſonne dont vous me
parlez faffe bientôt votre bonheur. Plus
adroite que ces femmes impérieuſes ,
*qui ne ſçavent que révolter un mari ,
elle fent que l'empire de ſon ſéxe n'est
que celui de la douceur & de la perfuafion
. Elle a de la raifon & des graces
; le fort des malheureux la touche
& l'intéreſſe . N'hésite pas à t'unir à
cette aimable fille ; donne ton coeur au
vrai mérite. Adieu.
LETTRE VI.
H , que tu connois mal ton ami !
Ecoute l'hiſtoire de mon coeur , & juge
mieux de mes ſentimens .
J'aime une fille charmante. Je vais te
peindre les grâces qui parent la ſageſſe
Ce portrait pourra te féduire ; mais il
n'en fera que plus reſſemblant.
Gv
58 MERCURE DE FRANCE.
Mon bon ami , avez-vous vu quelquefois
de ces phyſionomies touchantes
, qui ſemblent demander le coeur
qu'elles raviffent ? La beauté de ma
maîtreſſe eſt d'un caractère fi tendre &
fi naïf ; elle a quelque choſe encore de
fi noble & de ſi gracieux ! ... Vous diriez
que,pour former ce modéle aimable,
la Nature a fondu la majeſté d'une Reine
avec l'ingénuité d'une Bergère. Une
figure brillante & modeſte , beaucoup
de délicateſſe & de ſenſibilité , une ſimplicité
charmante , un coeur généreux &
compatiſſant , une âme enfin voilà
l'objet enchanteur qui diſpoſe de ton
ami.
....
Peux- tu me foupçonner , après cela ,
de prétendre aux faveurs de la .... ? Tu
n'as pu férieuſement interpréter ma
lettre comme tu le fais. L'amour n'achete
point ſes plaiſirs ; il ne les vend
pas ; c'eſt au coeur ſeul de les donner
& de les obtenir. Une maîtreſſe vraîment
eftimable pourroit arracher au libertinage
l'homme le plus vicieux. Tu
ne voudrois pas que je le devinffe.
Mais que penfer de l'homme vil qui
trahit indignement l'innocence , & déſeſpére
la pudeur ? Quel est ce plaifir
barbare , d'abufer du malheur d'une
MARS. 1764. 59
jeune perſonne aimable , de profiter de
fon extrême affliction pour la forcer de
ſe faire violence à elle-même , & de s'avilir
à ſes propres yeux ! Eſt- ce parmi
les horreurs de la miſére la plus déplo
rable que peut régner l'Amour? Homme
brutal ! comment n'éprouves-tu pas
un fupplice plus cruel que celui qu'imagina
cet exécrable tyran qui faifoit
unir un homme vivant à un cadavre ?
Il eſt inſenſible , ce cadavre ; mais
vil Sardanapale , la victime de tes làches
artifices & de ton impudence boit
toute l'amertume de ſon fort ! Es- tu
heureux de ſes peines , de ſes douleurs ?
Tu oſes mêler l'opprobre & la défolation
à la volupté ! O monſtre ! .....
Fuyez , fille infortunée ! Votre vertudépend
encore de vous. Malgré le plus
fanglant outrage , elle n'en ſera que
plus refpectable .... Mais revenons.
Dites-moi , mon ami. Abandonneraije
ce que j'aime, parce que l'or n'a point
tiffu nos noeuds ? Il en faut , je le ſçais ,
de cet or fi recherché ; mais jamais je
ne defirerai d'inutiles & dangereuſes- richeffes.
Si je ne puis adoucir mon fort ni
celui de l'aimable fille qui m'a charmé,
j'irai dans quelque campagne oublier
le monde & la ſociété ; heureux , fi l'a
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
mitié peut chaſſer de mon aſyle l'amour
& les méchans. Je ne ſçais ; mais je
fuis tenté de fuir. O mon ami ! l'on ne
croit plus à la vertu. Une lente mélancolie
me confume. Hâte-toi , viens con .
foler un infortuné qui t'aimera tonjours.
Viens m'aider à ſupporter mes
maux.
LETTREIV.
Vous voulez connoître les femmes
qui font ici. Vous me demandez des
portraits. Mon ami , c'eſt un ouvrage
délicat, Il eſt dangereux d'être vrai.
Mais, s'il arrive que j'éffleure quelques
ridicules & même quelques vices , je ne
démaſquerai point les Perſonnages , &
d'ailleurs nous avons de jeunes Dames
très - aimables , & dont on ne peut faire
que l'éloge.
Deux femmes qui viſent à la célébrité
, qui par conféquent ſe déteſtent
& ſe mépriſent , & qui , je crois , ſe
rendent juſtice : l'une aimant tout le
monde , & même ſon mari ; l'autre, plus
franche , plus décidée , & déclarant
nettement qu'elle regarde le fien à-peuprès
comme un animal domeftique
que des préjugés ont rendu néceſſaire à
la liberté d'une jolie femme. Toutes
deux aimant le plaifir , mais la première
avec moins d'éclat ; être pufillanime,
qui ne fuit qu'en tremblant ſon illuftre
modele..... Pafſons aux autres.
C
:
,
50 MERCURE DE FRANCE.
Imaginez , mon ami , ce que la jeuneſſe
a de plus brillant , de plus tendre
& de plus délicat. Des cheveux blonds,
de grands yeux bleus pleins de douceur
, un viſage riant & modeſte , l'éclat
des plus belles couleurs , cette fineffe
& cette blancheur de peau particulière
aux blondes , & qui laiſſent
voir la pourpre imperceptible de ces
petites veines qui ornent les tempes &
le front , un ſourire enchanteur , une
taille légère & charmante , une politeſſe
aiſée , un eſprit aimable & cultivé,
un mélange touchant& fingulier de fineffe
& d'ingénuité dans le caractère : il
étoit réſervé à Mlle de Luficour de rafſembler
tant de grâces & tant d'heureuſes
qualités .
Nous avons encore une jeune Brune,
dont les yeux pétillent de tendreffe &
de vivacité. Elle penſe bien & s'exprime
de même. Vous lui trouvez d'abord
quelque timidité. Ce n'eſt point del'embarras
, c'eſt une fage circonfpection
qui naît de la modeſtie. Son eſprit eſt
juſte, ſes manières nobles& naturelles ,
ſa converſation agréable & fimple.
La figure de Madame d'Orville intéreſſe
d'abord. L'élégance & la légéreté
de ſa taille , la fineffe & la vivacité
MARS. 1764. 51
de ſa phyſionomie , le feu de ſes grands
yeux noirs , une certaine dignité répandue
fur toute ſa perſonne , tout cela
frappe & furprend. Avec plus de naïveté
, elle auroit de la grâce ; elle n'a
que de la majeſté. Vous ne lui trouvez
pas ces grâces touchantes qui vont chercherl'âme
* ; mais , permettez-moi l'expreffion
, une Beauté impérieuſe & hardie
, qui ſemble plutôt commander l'amour
, que l'inſpirer. Elle a beaucoup
d'eſprit , encore plus de prétentions.
Concluez de ceci , qu'elle a plus d'art
que de naturel , & vous conviendrez
néanmoins que Madame d'Orville eſt aimable.
Les femmes réuſſiſſent dans tous les
détails où il faut paroître : Mde d'Orville
y excelle. Elle fait parfaitement les
honneurs de ſa table & de ſa maiſon ;
rien ne lui échappe , & tout le monde
eſt ſatisfait : elle a toute l'adreſſe & la
préſence d'eſprit de ſon ſéxe. Mais vous
me ſoupçonnez de vouloir calomnier ce
ſéxe enchanteur , & de ne lui laiffer que
de petits talens . Je m'explique.
Ne pourroit- on pas dire aux femmes :
Ne vous plaignez plus de votre éduca-
* Rouffeau , Emile ou de l'Education.
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tion. Elle est conforme à vos inclinations.
Elle pourroit être plus parfaite ,&
j'avoue que , fi elle ne l'eſt pas , il y a
de notre faute. Mais vous n'êtes pas faites
pour vous appeſantir par l'étude.
Contentez-vous d'être aimables ; régnez
par la douceur & la perfuafion : ne
cherchez point à devenir des honimes ,
vous y perdriez, Vous naiffez toutes coquettes
: ne vous offenſez pas , je vous
ſupplie , de ce diſcours ; je ne vous en
reſpecte pas moins , & la coquetterie
bien dirigée eſt un bienfait de la Nature.
C'eſt par elle que vous gouvernez
les hommes. Vertueuſes , vous faites des
ſages ; & des vives émotions de l'amour
je vois naître & s'établir les moeurs.
Quelle gloire pour vous , & quel autre
empire pourroit vous flatter davantage !
Mais enfin voulez - vous réellement
être hommes ? J'y confens ,j& je partagerai
de bon coeur avec vous les fatigues
& les dangers de la guerre. Devenez
graves & Içavantes , & préférez à
la fineffe du fentiment , à l'aimable enjoûment
de votre eſprit, les ſoins de la
politique & du gouvernement. Jettez
l'aiguille & le fuſeau ,& que vos mains
délicates prennent la bêche du ruſtre ,&
le marteau du forgeron . Non , la Nature
a marqué notre destination & la diffé
MARS. 1764 . 53
rence de nos emplois par la différence
de notre conformation. Une plus
haute ſtature , une organiſation plus folide
& moins fléxible indiquent les devoirs
honorables de Phomme. A Dieu
ne plaiſe que je penſe que notre âme
foit par ſa nature ſupérieure à la vôtre !
Quand toutes ces relations de ſéxes ne
ſubſiſteront plus , quand les temps ſe-l
ront perdus dans le gouffre de l'Eternité
, quand ce corps mortel fera diffous
, nous ferons tous égaux ; les âmes
ont-elles un séxe * ? Quelle différence
reſtera-t- il entre elles ? Mon ami , je me
ſouviendrai fans doute alors , & j'aurai
du plaifir à me rappeller que , lorſque
j'étois un homme , ton aimable ſoeur
étoit une femme dont la ſociété me
charmoit.... Mais vois-tu quelle Métaphyſique
à propos de Mde d'Orville ?
Pardonne à un pauvre Solitaire. L'habitude
du chagrin égare ſon imagination
, mais jamais elle ne corrompra
fon coeur. Adieu , je vais parcourir cette
admirable campagne. Que ne puisje
partager ce plaifir avec toi ! Quelle
belle ſoirée ! La fraîcheur & le calme de
l'air ſemblent paſſer juſqu'à l'âme ! ...
Au revoir , mon ami !
*Rouffeau , Nouvelle Héloïſe.
Cij
54. MERCURE DE FRANCE.
LETTREV.
E reçois enfin votre lettre , mon ami.
Pourquoi l'ai -je fi longtemps attendue ?
Celong filence commençoit à m'inquiéter
, & mon coeur en a murmuré ; mais
l'amitié reſſemble aſſez à l'amour : la
moindre faveur d'une Belle appaiſe un
Amant irrité , & l'on pardonne aisément
à l'ami que l'on retrouve.
Il faut que je vous conte une petite
hiſtoire , qui , je crois , vous divertira .
J'étois curieux de voir un homme à la
mode. Je viens de contempler enfin
cette merveille. Rien n'eſt ſi plaifant, je
vous affure , & je ſuis fatisfait. Mais , fi
j'ai trouvé ce Phénix ridicule , j'ai dû
lui paroître bien fot : il a fans doute eu
pitié de mon étonnement provincial.
L'attention avec laquelle je le confidérois
étoit en effet remarquable ; elle
faiſoit un beau contraſte avec la légéreté
de cet Agréable. Tandis qu'il pirouettoit
fans ceſſe , qu'il tournoit à
tout vent , qu'il parloit à toutes les Dames
, qu'il vantoit les yeux de l'une ,
admiroit la main de l'autre , je me difois
: ce rôle eſt tout-à-fait digne d'un
MARS. 1764. 55.
homme , & cette manière d'honorer les
femmes doit bien les flatter !
Mon ami , ſi je voulois infulter une
jeune perſonne , ſi je le pouvois , je
prendrois le ton de cet impertinent.
Mais rien n'égaloit ſa fade galanterie ,
que l'air ſuffifant avec lequel il s'emparoit
de la conversation . Il débitoit leftement
les plus dangereuſes maximes; il
décidoit , tranchoit ..... Nous étions révoltés
; mais on nous vangea.
Toutes les Dames avoient eu part à
fes hommages.Il n'y eut pas juſqu'à la
vieille Préſident de Fierville à qui il
n'en eût conté. La petite niéce de cette
Dame eut fon tour : il lui adreſſa quelques
propos galans . Monfieur ,dit-elle,
retournez à ma tante , vous venez de
lui dire précisément la même choſe ;
elle eſt beaucoup plus raisonnable que
moi ; elle vous entendra mieux. La naï
veté de cette ſaillie nous frappa ; perſonne
ne put s'empêcher de ſourire. Si
tu n'as jamais vu un Petit- Maître déconcerté
,&déconcerté par une jeune fille
de douze ans ; j'ai vu , moi , j'ai vu ce
phénomène.
Cette gentilleſſe , cette affectation&
ces galans menfonges ne ſont guères
ſéduiſans , il est vrai ; ce n'eſt qu'un
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
vain perfifflage : mais ces lâches adulations
, cette commode & libertine Philofophie
ne laiſſent pas d'être pernicieuſes.
Vils corrupteurs ! ne vous plaignez
plus des vices des femmes : C'eſt
vous qui les faites germer dans leurs
coeurs. Galants eſclaves de la beauté !
c'eſt vous qui leur donnez enfin des armes
contre vous-mêmes. Elles n'ont
pas ufurpé l'empire ; vous le leur avez
tranfmis : heureux & libres en portant
leurs chaînes , fi vous aviez ſçu mieux
diriger ce doux afcendant que leur
donna fur nous la Nature !
Mais , mon ami , croiras - tu que je
fuis moi-même accufé de galanterie ,
moi qui déclame contre elle avec cette
véhémence ? On n'a rien imaginé de
mieux pour me corriger , que de me
propoſer une femme. On veut que j'épouſe
une fille très-riche.... & trèsvieille.
La perſonne n'eſt pas une Beauté
; mais la Raiſon ! ... La Raiſon eſt ſans
doute une très -belle choſe . On me regarde
comme un papillon qu'il faut fixer.
Je doute un peu que je m'attache
à cette fleur dont la fraîcheur & l'éclat
font fort équivoques. Ne fût-ce que par
curiofité , & pour en cauſer avec toi ,
il faut que je voltige autour. J'en ſerai
MARS. 1764. 57
के
57
quitte pour m'envoler bien vite , fi
l'objet me fait peur. Juge de la bonne
fortune ,& fi j'y perdrai mes aîles .
Adieu , mon ami , tâchez de vous
diſtraire. Continuez de vous occuper &
de vous amuſer. Chantez,lifez les loix,
& faites l'amour. L'homme d'efprit
ſçait tout concilier. Je defire ardemment
que la jeune perſonne dont vous me
parlez faffe bientôt votre bonheur. Plus
adroite que ces femmes impérieuſes ,
*qui ne ſçavent que révolter un mari ,
elle fent que l'empire de ſon ſéxe n'est
que celui de la douceur & de la perfuafion
. Elle a de la raifon & des graces
; le fort des malheureux la touche
& l'intéreſſe . N'hésite pas à t'unir à
cette aimable fille ; donne ton coeur au
vrai mérite. Adieu.
LETTRE VI.
H , que tu connois mal ton ami !
Ecoute l'hiſtoire de mon coeur , & juge
mieux de mes ſentimens .
J'aime une fille charmante. Je vais te
peindre les grâces qui parent la ſageſſe
Ce portrait pourra te féduire ; mais il
n'en fera que plus reſſemblant.
Gv
58 MERCURE DE FRANCE.
Mon bon ami , avez-vous vu quelquefois
de ces phyſionomies touchantes
, qui ſemblent demander le coeur
qu'elles raviffent ? La beauté de ma
maîtreſſe eſt d'un caractère fi tendre &
fi naïf ; elle a quelque choſe encore de
fi noble & de ſi gracieux ! ... Vous diriez
que,pour former ce modéle aimable,
la Nature a fondu la majeſté d'une Reine
avec l'ingénuité d'une Bergère. Une
figure brillante & modeſte , beaucoup
de délicateſſe & de ſenſibilité , une ſimplicité
charmante , un coeur généreux &
compatiſſant , une âme enfin voilà
l'objet enchanteur qui diſpoſe de ton
ami.
....
Peux- tu me foupçonner , après cela ,
de prétendre aux faveurs de la .... ? Tu
n'as pu férieuſement interpréter ma
lettre comme tu le fais. L'amour n'achete
point ſes plaiſirs ; il ne les vend
pas ; c'eſt au coeur ſeul de les donner
& de les obtenir. Une maîtreſſe vraîment
eftimable pourroit arracher au libertinage
l'homme le plus vicieux. Tu
ne voudrois pas que je le devinffe.
Mais que penfer de l'homme vil qui
trahit indignement l'innocence , & déſeſpére
la pudeur ? Quel est ce plaifir
barbare , d'abufer du malheur d'une
MARS. 1764. 59
jeune perſonne aimable , de profiter de
fon extrême affliction pour la forcer de
ſe faire violence à elle-même , & de s'avilir
à ſes propres yeux ! Eſt- ce parmi
les horreurs de la miſére la plus déplo
rable que peut régner l'Amour? Homme
brutal ! comment n'éprouves-tu pas
un fupplice plus cruel que celui qu'imagina
cet exécrable tyran qui faifoit
unir un homme vivant à un cadavre ?
Il eſt inſenſible , ce cadavre ; mais
vil Sardanapale , la victime de tes làches
artifices & de ton impudence boit
toute l'amertume de ſon fort ! Es- tu
heureux de ſes peines , de ſes douleurs ?
Tu oſes mêler l'opprobre & la défolation
à la volupté ! O monſtre ! .....
Fuyez , fille infortunée ! Votre vertudépend
encore de vous. Malgré le plus
fanglant outrage , elle n'en ſera que
plus refpectable .... Mais revenons.
Dites-moi , mon ami. Abandonneraije
ce que j'aime, parce que l'or n'a point
tiffu nos noeuds ? Il en faut , je le ſçais ,
de cet or fi recherché ; mais jamais je
ne defirerai d'inutiles & dangereuſes- richeffes.
Si je ne puis adoucir mon fort ni
celui de l'aimable fille qui m'a charmé,
j'irai dans quelque campagne oublier
le monde & la ſociété ; heureux , fi l'a
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
mitié peut chaſſer de mon aſyle l'amour
& les méchans. Je ne ſçais ; mais je
fuis tenté de fuir. O mon ami ! l'on ne
croit plus à la vertu. Une lente mélancolie
me confume. Hâte-toi , viens con .
foler un infortuné qui t'aimera tonjours.
Viens m'aider à ſupporter mes
maux.
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Résumé : SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
Dans une série de lettres, l'auteur décrit diverses femmes et hommes rencontrés dans un certain lieu, en évitant de blesser quiconque. Il mentionne deux femmes aspirant à la célébrité et se détestant mutuellement. L'une aime tout le monde, y compris son mari, tandis que l'autre voit son mari comme un animal domestique nécessaire à sa liberté. Parmi les jeunes femmes remarquables, Mademoiselle de Lusicour est louée pour sa beauté et sa douceur, une jeune brune pour sa vivacité et sa modestie, et Madame d'Orville pour son élégance et son esprit, bien qu'elle manque de grâce naturelle. L'auteur discute des rôles traditionnels des femmes, éduquées pour être aimables et régner par la douceur et la persuasion, et reconnaît la coquetterie comme un moyen de gouverner les hommes et de promouvoir la vertu. Il affirme que les différences physiques entre les sexes déterminent leurs rôles respectifs, mais que les âmes sont égales. Dans une autre lettre, l'auteur décrit un homme à la mode, superficiel et galant envers les femmes, critiquant sa galanterie pernicieuse. Il mentionne être accusé de galanterie et doute d'une union avec une femme riche et âgée, conseillant à son ami de se marier avec une jeune personne douce et raisonnable. L'auteur révèle aimer une jeune femme charmante, sage et compatissante, capable de redonner le chemin de la vertu. Il condamne ceux qui abusent de la détresse des jeunes femmes. Enfin, le narrateur exprime une profonde détresse et une réflexion morale, décrivant un personnage insensible et cruel. Il exhorte une 'fille infortunée' à préserver sa vertu malgré les outrages subis. Il envisage de se retirer à la campagne pour échapper au monde et aux méchants, espérant que l'amitié puisse lui apporter du réconfort.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 156-161
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
Le Jeudi 3 Septembre, on a donné la première représentation de l'Impatient, Comédie [...]
Mots clefs :
L'Impatient, La Mère coquette, Damon, M. de Borchamp, Julie, Jeune homme, Oncle, Procès, Comédie-Française, Madame d'Érolle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE FRANÇOISE.
Le Jeudi 3 Septembre , on a donné la première
repréſentation de l'Impatient , Comédie
en un Acte & en vers libres.
-
Damon , jeune homme d'un caractère
vif , impatient , aime & veut époufer Julie ,
jeune veuve , fille de M. de Borchamp. II
preffe de toutes fes forces ce mariage ;
mais en même-tems il fe prépare à y renoncer
, fi la veuve ne confent point à finir
dans le jour. La Scène fe paffe dans une
maiſon occupée par Borchamp , par Julie
& par Damon. Il eft 9 heures du matin.
Damon , déjà vêtu comme un homme qui
va faire des vifites , eft furpris de ce qu'il
n'eft pas encore jour chez Julie . Il envoie
fon Valet de- Chambre à l'appartement de
fa Maîtreffe , demander s'il peut être introduit.
Sur ce que celui - ci lui apprend
qu'il n'eft pas encore poffible de parler à
Julie , Damon s'y rend lui - même , rencontre
les mêmes obftacles , & s'indigne
d'être obligé d'attendre. Enfin , Julie
paroît. Elle donne à fon Amant les affules
moins équivoques de fon
amour ; lui déclare que M. de Borrances
.
DE FRANCE. 157
champ ne prêtera l'oreille à fa demande
qu'après avoir terminé le procès exiſtant
entre lui & une Madame d'Érolle , pour
des bois voifins d'un Château appartenant
à cette Dame , & dont la propriété n'eft
pas bien établie. Elle lui repréfente que
fon oncle le Préfident étant très - intimement
lié avec le Rapporteur de cette affaire,
il peut, en preffant la conclufion du procès,
hâter le moment de leur mariage. Damon
promet de faire des démarches , & s'engage
même à apprendre de la bouche de
M. de Borchamp , les particularités qu'il
lui eft indifpenfable de connoître avant de
parler à fon oncle. Ce M. de Borchamp
eft un vieux Militaire , bavard , cauftique ,
grand faifeur de portraits. Il coupe à tout
moment fa narration par quelque hiftoire ,
quelques détails étrangers à fon affaire.
L'impatient Damon en perd toute retenue,
& confeille à fon futur beau-père de faire
brûler les bois , objet de la querelle , pour
trancher la difficulté. L'humeur que prend
M. de Borchamp à cette propofition , fait
rentrer le jeune-homme en lui-même ; &
pour arrêter les fuites que pourroit avoir
cette faillie de gaieté , Damon offre au
vieillard de le conduire à l'inftant chez
fon oncle. Borchamp y confent. Il va ,
pour cet effet , chercher dans fon appartement
des papiers néceffaires. Damon
confent à l'attendre un moment. Ce mo
158
MERCURE
ment lui paroît un fiècle. Il envoie fon
Valet- de - Chambre au - devant du bon →
homme , & bien- tôt il envoie un autre
Domestique. A leur retour , il les chaffe
tous deux. L'un en rit , l'autre en pleure.
Les deux Valets fortent & rentrent un
moment après. L'un d'eux apporte à fon
Maître l'état des objets qui ont été confiés
à fes fcins , & vient rendre compte
de fa conduite. Les détails dans lefquels
il entre , impatientent tellement Damon,
qu'il confent à garder les Domeſtiques pour
échapper à l'ennui d'écouter leurs comptes.
Enfin , après avoir encore attendu quelque
tems , il fort tout feul . Au moment même.
Julie arrive avec fon père. Celui - ci furieux
de trouver fi peu de bienféance dans les
actions du jeune- homme , & déjà prévenu
contre Damon , fort à fon tour , en en--
gageant fa fille à renoncer à un hymen qui
ne lui convient point. La veuve en gémit
On lui annonce que : fon Amant: lui demande
un nouvel entretien . Elle ne veut
point le voir encore , & lui fait dire de
Fattendre.. Nouvelles impatiences . Pendant
qu'il attend , il prend le parti d'écrire à
fon oncle , relativement au procès de Bor
champ. Son Notaire qu'il a fait prier des
venir le trouver , l'impatiente par fes avis ,
fon bavardage & fes perpétuels ricanemenst
enfin , il le quitte après avoir reçu de lui
l'ordre d'acheter , à quelque prix que ce
DE FRANCE. 159
foit , le Château de Madame d'Érolle , qui
eft en vente. Un Peintre arrive . C'est pour
Julie que Damon veut fe faire peindre
mais rien ne peut le fixer. Après une féance.
interrompue fans ceffe par les mouvemens
du modèle , il eft obligé de renoncer à fon
entrepriſe . Julie inftruite de la pétulance
de for Amant , lui reproche les torts qu'il
a , tant avec elle qu'avec fon père ; il en
convient , & fort pour les réparer. Bor
champ rentre . Dans fes courfes , il n'a
pas appris que Damon ait fait pour lui la
plus petite démarche ; fon humeur s'en accroît,
quand le jeune-homme accourt & lui.
remet une lettre de fon oncle. Cette lettre .
eft la réponſe à celle que le Spectateur a.
vu écrire. Damon n'en a lu que quelques :
mots. Il en a préfumé qu'elle étoit favorable
à fon futur beau père ; & c'eft dans.
cette idée qu'il s'empreffe de la lui remettre.
Borchamp la lit , & refte eonfondu. Julie
ne l'eft pas moins. La lettre de Damon à
fon oncle , a été écrite avec tant de précipitation
, qu'il s'y trouve des mots , des
demi - phrafes abfolument inintelligibles .
Les caractères en étoient fi embrouilles ,
que le Préfident a cru deviner que fon neveu
follicitoit pour Madame d'Erolle contre
M. de Borchamp , & s'eft comporté en
conféquence. Le bonhomme outré vent
abfolument rompre avec Damon , quand
160 MERCURE
le Notaire du jeune fou vient apprendre
au vieillard qu'on lui cède les bois , &
qu'on renonce à tout procès . Ce n'eft point
Madame d'Érolle qui a fait cette ceffion ,
c'est le nouvel acquéreur de fon Château.
Après quelques momens , Damon avoue
qu'il eft cet acquéreur ; & fur les inftances
de Julie , Borchamp , malgré tout ce qu'il
connoît du caractère de Damon , confent
à lui donner fa fille.
Cette Pièce a eu peu de fuccès , quoiqu'on
y ait applaudi des détails agréables .
On dit que l'Auteur eft jeune, M. Préville
a joué le rôle de Borchamp , M. Molé
celui de Damon , Mademoiſelle Doligni
celui de Julie , M., Dugazon celui du
Notaire, & M. Dazincourt celui du Peintre.
Les deux Valets ont été repréfentés par
MM. Augé & Bellemont , 1
Mademoiſelle Sainval l'aînée , après une
longue abfence , a reparu fur ce Théâtre
dans le rôle de Phèdre , & a été accueillie
avec enthouſiaſme , ainfi que dans celui de
Mérope , qu'elle a joué enfuite. La critique
peut reprocher fans doute des défauts à cette
iutéreffante Actrice , dans fes tons & dans fes
mouvemens , mais l'expreffion de fa fenfibilité
eft fi vraie , qu'elle entraîne le critique
même , & force tous les fuffrages . La nature
paroît avoit formé Mademoiſelle Sainyal à
peu-près comme Mademoiſelle Dumefnil ,
DE FRANCE. 161
pour être inégale en bien des endroits , & fublime
dans d'autres , & ce feroit une bien
mauvaife politique que de vouloir réduire
tous les talens à la meſure de l'art.
M. Molé a joué parfaitement le rôle
d'Hippolite , & c'eft une remarque à faire
que le même Acteur avoit joué quelques
jours auparavant avec un égal fuccès le rôle
d'Amoureux dans la Mère Coquette . Cette
flexibilité de talent eft un don bien précieux
de la nature.
Nous croyons devoir avertir ici , une fois
pour toutes , que lorfque nous ne citons pas
avec éloge tel Acteur ou telle Actrice , ce
n'eft point du tout une preuve qu'ils n'en
ayent pas mérité. On cite de préférence ce
qui eft remarquable , à quelques égards , &
ce qui peut fournir des réflexions fur l'art.
On craindroit , d'ailleurs , de tomber dans
des répétitions fatigantes ; & ce ne font
les Journaliſtes qui diſpenſent la gloire ,
c'eft le Public .
Le Jeudi 3 Septembre , on a donné la première
repréſentation de l'Impatient , Comédie
en un Acte & en vers libres.
-
Damon , jeune homme d'un caractère
vif , impatient , aime & veut époufer Julie ,
jeune veuve , fille de M. de Borchamp. II
preffe de toutes fes forces ce mariage ;
mais en même-tems il fe prépare à y renoncer
, fi la veuve ne confent point à finir
dans le jour. La Scène fe paffe dans une
maiſon occupée par Borchamp , par Julie
& par Damon. Il eft 9 heures du matin.
Damon , déjà vêtu comme un homme qui
va faire des vifites , eft furpris de ce qu'il
n'eft pas encore jour chez Julie . Il envoie
fon Valet de- Chambre à l'appartement de
fa Maîtreffe , demander s'il peut être introduit.
Sur ce que celui - ci lui apprend
qu'il n'eft pas encore poffible de parler à
Julie , Damon s'y rend lui - même , rencontre
les mêmes obftacles , & s'indigne
d'être obligé d'attendre. Enfin , Julie
paroît. Elle donne à fon Amant les affules
moins équivoques de fon
amour ; lui déclare que M. de Borrances
.
DE FRANCE. 157
champ ne prêtera l'oreille à fa demande
qu'après avoir terminé le procès exiſtant
entre lui & une Madame d'Érolle , pour
des bois voifins d'un Château appartenant
à cette Dame , & dont la propriété n'eft
pas bien établie. Elle lui repréfente que
fon oncle le Préfident étant très - intimement
lié avec le Rapporteur de cette affaire,
il peut, en preffant la conclufion du procès,
hâter le moment de leur mariage. Damon
promet de faire des démarches , & s'engage
même à apprendre de la bouche de
M. de Borchamp , les particularités qu'il
lui eft indifpenfable de connoître avant de
parler à fon oncle. Ce M. de Borchamp
eft un vieux Militaire , bavard , cauftique ,
grand faifeur de portraits. Il coupe à tout
moment fa narration par quelque hiftoire ,
quelques détails étrangers à fon affaire.
L'impatient Damon en perd toute retenue,
& confeille à fon futur beau-père de faire
brûler les bois , objet de la querelle , pour
trancher la difficulté. L'humeur que prend
M. de Borchamp à cette propofition , fait
rentrer le jeune-homme en lui-même ; &
pour arrêter les fuites que pourroit avoir
cette faillie de gaieté , Damon offre au
vieillard de le conduire à l'inftant chez
fon oncle. Borchamp y confent. Il va ,
pour cet effet , chercher dans fon appartement
des papiers néceffaires. Damon
confent à l'attendre un moment. Ce mo
158
MERCURE
ment lui paroît un fiècle. Il envoie fon
Valet- de - Chambre au - devant du bon →
homme , & bien- tôt il envoie un autre
Domestique. A leur retour , il les chaffe
tous deux. L'un en rit , l'autre en pleure.
Les deux Valets fortent & rentrent un
moment après. L'un d'eux apporte à fon
Maître l'état des objets qui ont été confiés
à fes fcins , & vient rendre compte
de fa conduite. Les détails dans lefquels
il entre , impatientent tellement Damon,
qu'il confent à garder les Domeſtiques pour
échapper à l'ennui d'écouter leurs comptes.
Enfin , après avoir encore attendu quelque
tems , il fort tout feul . Au moment même.
Julie arrive avec fon père. Celui - ci furieux
de trouver fi peu de bienféance dans les
actions du jeune- homme , & déjà prévenu
contre Damon , fort à fon tour , en en--
gageant fa fille à renoncer à un hymen qui
ne lui convient point. La veuve en gémit
On lui annonce que : fon Amant: lui demande
un nouvel entretien . Elle ne veut
point le voir encore , & lui fait dire de
Fattendre.. Nouvelles impatiences . Pendant
qu'il attend , il prend le parti d'écrire à
fon oncle , relativement au procès de Bor
champ. Son Notaire qu'il a fait prier des
venir le trouver , l'impatiente par fes avis ,
fon bavardage & fes perpétuels ricanemenst
enfin , il le quitte après avoir reçu de lui
l'ordre d'acheter , à quelque prix que ce
DE FRANCE. 159
foit , le Château de Madame d'Érolle , qui
eft en vente. Un Peintre arrive . C'est pour
Julie que Damon veut fe faire peindre
mais rien ne peut le fixer. Après une féance.
interrompue fans ceffe par les mouvemens
du modèle , il eft obligé de renoncer à fon
entrepriſe . Julie inftruite de la pétulance
de for Amant , lui reproche les torts qu'il
a , tant avec elle qu'avec fon père ; il en
convient , & fort pour les réparer. Bor
champ rentre . Dans fes courfes , il n'a
pas appris que Damon ait fait pour lui la
plus petite démarche ; fon humeur s'en accroît,
quand le jeune-homme accourt & lui.
remet une lettre de fon oncle. Cette lettre .
eft la réponſe à celle que le Spectateur a.
vu écrire. Damon n'en a lu que quelques :
mots. Il en a préfumé qu'elle étoit favorable
à fon futur beau père ; & c'eft dans.
cette idée qu'il s'empreffe de la lui remettre.
Borchamp la lit , & refte eonfondu. Julie
ne l'eft pas moins. La lettre de Damon à
fon oncle , a été écrite avec tant de précipitation
, qu'il s'y trouve des mots , des
demi - phrafes abfolument inintelligibles .
Les caractères en étoient fi embrouilles ,
que le Préfident a cru deviner que fon neveu
follicitoit pour Madame d'Erolle contre
M. de Borchamp , & s'eft comporté en
conféquence. Le bonhomme outré vent
abfolument rompre avec Damon , quand
160 MERCURE
le Notaire du jeune fou vient apprendre
au vieillard qu'on lui cède les bois , &
qu'on renonce à tout procès . Ce n'eft point
Madame d'Érolle qui a fait cette ceffion ,
c'est le nouvel acquéreur de fon Château.
Après quelques momens , Damon avoue
qu'il eft cet acquéreur ; & fur les inftances
de Julie , Borchamp , malgré tout ce qu'il
connoît du caractère de Damon , confent
à lui donner fa fille.
Cette Pièce a eu peu de fuccès , quoiqu'on
y ait applaudi des détails agréables .
On dit que l'Auteur eft jeune, M. Préville
a joué le rôle de Borchamp , M. Molé
celui de Damon , Mademoiſelle Doligni
celui de Julie , M., Dugazon celui du
Notaire, & M. Dazincourt celui du Peintre.
Les deux Valets ont été repréfentés par
MM. Augé & Bellemont , 1
Mademoiſelle Sainval l'aînée , après une
longue abfence , a reparu fur ce Théâtre
dans le rôle de Phèdre , & a été accueillie
avec enthouſiaſme , ainfi que dans celui de
Mérope , qu'elle a joué enfuite. La critique
peut reprocher fans doute des défauts à cette
iutéreffante Actrice , dans fes tons & dans fes
mouvemens , mais l'expreffion de fa fenfibilité
eft fi vraie , qu'elle entraîne le critique
même , & force tous les fuffrages . La nature
paroît avoit formé Mademoiſelle Sainyal à
peu-près comme Mademoiſelle Dumefnil ,
DE FRANCE. 161
pour être inégale en bien des endroits , & fublime
dans d'autres , & ce feroit une bien
mauvaife politique que de vouloir réduire
tous les talens à la meſure de l'art.
M. Molé a joué parfaitement le rôle
d'Hippolite , & c'eft une remarque à faire
que le même Acteur avoit joué quelques
jours auparavant avec un égal fuccès le rôle
d'Amoureux dans la Mère Coquette . Cette
flexibilité de talent eft un don bien précieux
de la nature.
Nous croyons devoir avertir ici , une fois
pour toutes , que lorfque nous ne citons pas
avec éloge tel Acteur ou telle Actrice , ce
n'eft point du tout une preuve qu'ils n'en
ayent pas mérité. On cite de préférence ce
qui eft remarquable , à quelques égards , &
ce qui peut fournir des réflexions fur l'art.
On craindroit , d'ailleurs , de tomber dans
des répétitions fatigantes ; & ce ne font
les Journaliſtes qui diſpenſent la gloire ,
c'eft le Public .
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Résumé : COMÉDIE FRANÇOISE.
La pièce 'L'Impatient' est une comédie en un acte et en vers libres, présentée pour la première fois le 3 septembre. L'intrigue tourne autour de Damon, un jeune homme impatient, qui souhaite épouser Julie, la fille de M. de Borchamp. Damon doit attendre que M. de Borchamp règle un procès concernant des bois voisins d'un château appartenant à Madame d'Érolle. Julie suggère à Damon de solliciter son oncle, le Président, pour accélérer la procédure. Damon rencontre M. de Borchamp, un vieux militaire bavard et critique, qui retarde les démarches. Exaspéré, Damon propose de brûler les bois, ce qui irrite M. de Borchamp. Pour apaiser la situation, Damon propose de conduire M. de Borchamp chez son oncle. Cependant, les domestiques et le notaire de Damon, par leur lenteur et leur bavardage, exacerbent son impatience. Julie reproche à Damon ses comportements impatients. Finalement, Damon achète le château de Madame d'Érolle pour résoudre le conflit. Après des malentendus et des tensions, M. de Borchamp accepte de donner sa fille à Damon. La pièce a eu peu de succès malgré des détails appréciés. Les rôles principaux étaient interprétés par M. Préville, M. Molé, Mademoiselle Doligni, M. Dugazon et M. Dazincourt. Le texte mentionne également le retour de Mademoiselle Sainval sur scène après une longue absence, interprétant les rôles de Phèdre et de Mérope avec succès. Sa sensibilité est jugée authentique et convaincante. Elle est comparée à Mademoiselle Duménil pour sa nature inégale mais sublime. M. Molé a également été salué pour ses performances dans les rôles d'Hippolyte et d'Amoureux dans 'La Mère Coquette'. Le texte précise que l'absence de mention élogieuse d'un acteur ou d'une actrice ne signifie pas qu'ils n'ont pas mérité de louanges.
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