Il me femble qu'une nouvelle
Piéce de Vers , de nouvelle création
, mais de bonne main , ne
déplaîroit pas à mon Lecteur ;
j'ai ce qui lui convient . Le pere
du Cerceau dontle nom feul fait
l'éloge , voudra bien me permettre
que j'infere ici le joli
morceau de Poëfie qu'on lui a
dérobé , & que j'en faffe part
au public.
MERCURE. 127
LES
PINCETTES
DEDIE'ES
AUX TISONNEURS.
H
Eureux qui près dufeu peut
avoir des pincettes !
On nepeut pas toûjours difcourir
, raisonner ,
Et même en raisonnant , on aime
݈ tifonner ,
Ne fut- ce que pour faire élever
des bluettes .
On peutfe paffer de manchétes,
Mais de pincettes , non ; je prétends
m'en donner ;
Et comme dans fa poche on porte
128 LE NOUVEAU
des lunettes ,
Auffipour l'avenir je me fais une
loy
De porter partout avec moi
Des pincettes dans mes bougettes.
Va chez mon Serrurier , Picard
va promptement ,
Commander de ma part des pincettes
de poches.
Turis de ce commandement ;
Il te furprend , mais viens , pauwore
ignorant , approche
Et pefe mon raisonnement.
Jaime à tifonner ,je l'avoue ,
C'est un plaifir innocent &
permis ,
Qu'on me le paffe , ainsi qu'aux
autres , fél'alloue
Maisje ne veuxpoint être àcharge.
à mes
MERCURE. 129
à mes amis.
Fen ai grand nombre , tous gens
d'honneur , de mérite ;
Ei qui tous , comme moi, tifonnent
volontiers.
Or quand à tel d'entr'cuxje vais
rendre vifite ,
Tous deux auprés du feu les pincettes
entieres ,
Il s'en faifit d'abord , & plus il
ne les quitte.
Irai-je à ton avis fur cela le plaider
?
Le prier de me les céder ,
La Requêteferoit incivile , illicite,
Jamais il n'y confentiroit ;
C'eft fa pallion favorite ,
Etjefuis entre nous , fûr qu'il me
livreroit
Plutoft jufques à fa marmite.
Fanvier 1717.
N
130
LE NOUVEAU
Il mefaut donc, Picard , dévorer
le chagrin ,
De lui voir tout le tems les pincettes
en main.
Il s'en prévaut , il s'en efcrime
,
Et par bravade quelquefois ,
Les fait claquer entre fes doigts ,
Fene dispas que cefoit un grand
crime.
Et même il en a droit, mais j'enrage
pourtant ,
De ne pouvoir en faire autant
.
Pour fauver mon honneur du
moins avec ma canne
Fe remue un chenet , on je pouſſe
un tifon
Mais tout cela,pauvre chicane,
La pincette triomphe & toûjours
MERCURE. 13
a raison:
Une canne , en effet , même des
A plus brillantes ,
Entre- t-elle en comparaison
Avet despincettes mordantes,
Qui de tout le foyer dominent l'ho
rifon.
Reduit a me chauffer , ilfaut que
je demeure
Les bras croifez , comme un
homme perclus i
Sibien qu'aprés moins d'un
quart d'heure ,
Fe fors , n'en pouvant pref
que plus.
Dj Toi- même , rend moijufice.
N'ai-je pas doublement àſouffrir
en cepoint ,
Je le vois tifonner& ne tifonne
Nij
132 LE NOUVEAU .
point.
Ah, Picard, le cruelfupplice !
Lui , cependant pour m'amufer
,
Me tient force difcours , me
conte desfornettes ;
Mais je n'écoute point , jele laiße
jafer ,
Etje nepenfe qu'aux pincettes ;
Je ne difconviens pas que le feu
ne foit bon,
Maisjefens qu'ily manque encore
quelque façon,
Je trepigne , & fur pied je féche
de colere
De voir à mes yeux un tifon ,
Quipeut-êtrefait bien, mais qui
pourroitmieuxfaire .
Tantoft un des chenets paroift trop
écarté
MERCURE. 133
Ou la bûche n'eft pas mife du bon
Sv14 - côté;
f-
Lefeu n'est pas dreffé dans les bonnes
methodes.
Il chauffe ici la plaque & là les
Antipodes3
Unpeu trop ou trop peu de
Jour
Egalement nuit tour à tour.
Ce font là des délicateffes,
D'accord & l'on fe peut chauffer
fans tant defoins
Fai tort d'y rechercher tant d'art
& de fineßes ,
Mais tel que je fuis fait , on n'en
fouffre pas moins.
Et dequoi s'agit- il, pour m'ôter
cette épine ?
D'avoir des pincettes à moi ,
Ob,j'en aurai,je t'en donne
Ń iij
134 LE NOUVEAU
ma foi.
Mais j'ai bien autre chofe encore
que j'imagine,
Et qui de tout le mal va couper la
racine,
De pincettes , Picard , dans mon
Appartement
Fen'ai, tu le/çais bien ,jamais eu
qu'unepaire ,
Et quandon vient me voir , fans
autre compliment
Je m'enfaifis pour l'ordinaire .
C'est mon droit , je ne puis même
faire autrement ,
ཀ
tel
LesPincettes font mon aymant:
Cependant je fens bien
tout bas en gronde ,
que
Et dit entre fes dents : pefle du
tifonneur !
Je dis aufli tout bas : peſte du
MERCURE. 135
raisonneur !
Mais il faut deformais contenter
tout le monde.,
Et pour cela voici mon plan,
Je veux qu'à mes amis , & ceſoin
doit leur plaire ,
Comme on donne à chacunfonfiége
&fon écran
De pincettes auffi l'on preſente
une paire ;
Que chacun indifferemment,
Et fans que l'on s'en formalife
,
A droite, à gauche librement ,
Puiffe tifonner àfa guiſe.
Nous pouvons tenir fix autour de
mon foyer ,
Figure-toi nous voir tous avec des
pincettes,
Comme aves autant de ra-
Niiij
136 LE NOUVEAU
}
quettes
Sur les tifons nous égayer.
Souvent l'un défera tout ce qu'au
ra fait l'autre ,
Et je ne pense pas que l'on s'en
porte mieux ;
Vouspouffez mon tifon , moi je
pousse le vôtre,
Ce que vous trouvez bien me blef-
Se à moy lesyeux.
Tien , Picard , te feront des
charmes,
De nous voir efcrimer tousfix autour
du feu
Car nous ferons là tous avec égales
armes,
Les tifons danceront & tu verras
beaujeu.
Et comme ce fyflême eft excellent ,
je gage
MERCURE.: 137
Quepar tout ilfera bientôt mis
enufage ,
Maisj'en aurai l'honneur ; avant
moy nul mortel -
N'a jamais , que je fache, in
vente rien de tel.
Je veux que dans les obeminées
,
Six pincettes du moins bien conditionnées,
Trois de chaque côté figurent en
regard,
Chacune enfon croisant àpart.
L'utile fe rencontre ici joint an
commode
Mais je t'arrête trop, va vîte de
ce
pas,
Cours chez mon Serrurier , carje
ne voudrois pas
Que devant moi quelqu'autre en
138 LE NOUVEAU
amenat la mode.
Depincettes dis lui qu'ilfaut,
Qu'il ait à me livrer fix paires
au plutoft ;
Je dis fix fans compter les pincettes
de Ville ,
Vois ce que c'eft , Picard,que
d'être habile.