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p. 118-167
LA DEFFENSE DES BOUTS-RIMEZ, OU Réponse à la Lettre de Mr de Bellocq, qui est dans le Mercure Galant du mois de Juillet 1694.
Début :
L'Ouvrage qui suit merite vostre curiosité ; il est de Mr / Mes Amis de Cabinet, qui sçavent mes goûts, & mes [...]
Mots clefs :
Bouts-rimés, Rimes, Sonnet, Poésie, Poètes, Jeu, Lanternistes, Gloire, Style, Matière, Perroquet, Jean-François Sarasin, Sentiments, Poète, Toulouse, Princesse de Conty, Auteur, Poème, Parnasse, Défense
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texteReconnaissance textuelle : LA DEFFENSE DES BOUTS-RIMEZ, OU Réponse à la Lettre de Mr de Bellocq, qui est dans le Mercure Galant du mois de Juillet 1694.
LA DEFFENSE
DES BOUTS-RIMEZ,
OV
Réponfià laLettredeAdr
,
de Bellocq, qui cil dans
le MercureGalant du
moisdeJuillet 1694..
M 1 !1.. Es Amis de Cabinet
qui sçavent mes goûts,
&mes sentimens pour les ouvrages
d'esprit,s'etonneront
sans doutede me voir prendec
la deffense des Bouts rimez,
pour kfquels je leur ay
toujours marqué assez peu
d'inclination, & mesine pour
le Sonnet ordinaire, qui est
entre les petits POëlUtS) le
chef
-
d'oeuvre des Poëtes;
mais quoy qu'on n'aime pas
certaines choses,on ne laisse
pas de les estimer, &de les
loüer quand elles le méritent,
& qu'elles ont l'approbation
des habilesgens,&desconnoisseurs.
J'aychargé autrefois
mes tablettes & ma memoire
desplus beaux Sonmets,
sans oubliermesme celuy
luy ic Desportes,qui faisoit
les délices de Henry III. &
qui valut dix mille écus àce
Poëte. C'estl'ouvrage d'efpric
lIr plus precieux, & qui a elle
le mieux payé. Je recite encore
souvent les Sonnées de
Job & d'U ranie, & si j'avois
esté de ce. tem ps là, j'aurois
esté Jobelin,ou Uranin, car
assurement j'eussepris party,
&je n'aurois pas fait comme
Balzac., & plusïeurs autres
beaux Esprits
,
qui n'osesent
jamais se déclarer ny pourny
contre. Les Bouts - rimez de
Sarasin sur la mort du Perroquet,
m'onttoujours plû; &
pour venir à ceux que Mrs les
Académiciens de Toulouse,
nommez Lanternistes, ont
propofezau Public,je trouve
le Sonnet du Chevalier de
Pont, qui a remporté le Prix,
fort beau. Peut estremesme
qu'on m'auroit vû dans le
Mercure Galant luy en disputer
la gloire, si d'autres occuparions
ne m'en avoient
empêché; carquand ils'agit
d'un Prix à la loüange du
Roy
,
il est difficile de n'estre
pas tenté d'entrer dans la lice
comme les autres. C'tlt
une témerité qui est pardon-.
nable. Aussi j'avouë que ce
n' est point par prudence ou
par modestie que je ne l'ay
pas fait; mais à l'heure qu'il
est, je ne m'aviferay pas de
grossir le triomphe du Vainqueur
par le nombre des
Vaincus. Je fuis plÛlOtl: d'avis,
battu pour battu
,
de
prendre le party des Boursrimez
,que je voy tom ber en
ruine, si quelqu'un ne s'oppose
à Mr Bellocq ,qui vient
de leur faire une cruelle guerre,
dans une Letrre fort spi.
rituelle, & galamment écrite,
t
qui se trouve dans le Mercure;
Galant du mois de Juillet dernier.
L'entrepriseest hardie,
maiselle est loüable, quand
mesme je n'y réuffirois pas,
& si j'y réussis, quel honneur
n'auray-je point d'avoir combattu
le General Bellocq
» rétabli les Bouts-rimez, &:
défendu lacause des Lanternistes?
Cela me donne des
idées qui me réjouissent pa
avance, &qui me font pren
dre la plumeaux perils de qui
il apparciendra. -
Cependant comme j'en
treprens feulement ladefense I
des Bouts rimez
,
& que je
n'aynullement en vûë d'attaquer
M1 Bellocq, pour qui
j'ay toute l'estime&toutela
consideration que ses Ouvrages
J
peuventinspirer dans
l'esprit d'un honneste homme,
je n'ay pas dessein de
faire une Critique de cette
Apologie,quoy qu'il foit
permis de repousser la force
par la force. On ne doit donc
pas s'attend re que je m'atta.
che icy à examiner sa Letrre,
& son Sonnet pour Madame
la Princesse de Conty. La
Lettre est pleine d'esprit, de
sel, & d'agrément, & s'il y
quelque chose de dur &
di
violent qui recombe sur Mrs
les Lanternistes, c'est à eu»]
de le peser,& d'y faire toute
l'attention qu'il leur plaira.
Pour le Sonnet, l'incomparable
Princesseà ia gloire de"
laquelle il cit fait, le met à
couvert de toute censure.
Neanmoins comme l'Auteur
arelevé luy-mesme le mot de
J.tobufte dans le sens qu'il
luya donné, & dont il se fait
un scrupule, je veux bien luy
dire ma pensée la.d,,ssus)&je
le fais d'autant plus volontiers,
que cela peur servir aî
l'intelligence des Bouts rimez,
& pour les julttfler auprés
de ceux qui sont prévenus
concre ce genre de Poësie.
Il est surprenant que !\,P
Bellocq, qui se récrie tant
contre la bizarreriedesBoutsrimez,
ait rendu celuy de Rohaflt
barbare
,
de propre ôc
simple qu'il eltoua par rafplication
metaphorique qu il
en afaite. A le bi n prendre,
les Bouts rimez doivent estre
composez determes propres,
naturels&usitez,quoy qu'ils
paroissent heteroclites & barbares,
& toute leur singularité
ne vient que de leur arrangement,
& du peu de convenance
qu'ilsontensemble-
Il est vray que pour les remplir
plus facilement, on peut,
leur donner un sens figuré,
O mais il ne faut pas abuser de
cette regle
, autrement on
fait un Sonnet en galimatias,
qui n'a rien de naturel, en
quoy consiste toute sa beauté
;
naturel difficile à attraper,
& qu'on ne trouve qu'en
s'éloignant de la metaphore,
& en Lissant aux mots leur
signification propre & ordinaire.
Cette façon de parler
est trop hardie,surtoutdans
un petit Poëmeoù tout doit
estre poli, exact & correct.
Cette epithete pourroit passer
dans quelque description
d'un Poëme Epique, où la
fougue du Poëte, qui ne luy
donne pas le loisir de réflechir,
efi. pardonnable; mais
icy,où l'on doit agir de sang
rassis, on ne luy fera point de
grâce, ny de quartier , par
la raison mesme qu'il en devroit
leplus attendre pour la
beauté & l'élegance deson
stile, qu'il a fait paroistre ailleurs.
Un celebre Auteur, ennemy
dangereux & redoutable,
& qui avoit lçu joindre l'adresseà
la force,tenta autrefois
la deffaite des Boutsrimez
, mais si Dulot fut
vaincu, & les Bouts-rimez
mis en fuite, la défaite ne fut
pas entiere
,
& le vainqueur
ne joüit paslong
- temps du'
fruit de sa victoire. Comme
Sarazin entreprit cette guerre
sans necessité
,
& seulement
pour complaire à un grand
Prince qu'il servoit, il sir paroistre
plus d'emportement
& de faux zele, que de prudence
,& de conduite; car
puis qu'il avoit rempli avanr
la défaite des Bouts-rimez,
ceux qu'un fameux Ministre
d-EHat avoit proposez sur la
morr du Perroquet d'une Dame
illustre dela Cour, il ne
devoit pas détruire ensuite ce
qui avoit contribué à sa gloire,&
pouffer de la sorte nn.
venteur d'une chose quiluy
avoit esté si avantageuse. Je
sçay bien qu'on a loüé Sarasin
d'avoir employé les mesmes
mots prescrits à la défaite
des Bouts rimez, en faisant
de ces rimes burlesques, les
HerosimaginairesdesonPoëme;
maiss'i l y a deteipric,&:de
l'inventionen cel a,il y aaussi
de la rufe & de la malice, 6c
je doute fort si ce ridicule ne
rejallit poïnt sur la Dame qui
pleuroit son Perroquet, &
sur le Ministre qui avoit donnê
les rimes pour faire son
epitaphe.
Mais quoy qu'il en foie,
ces deux formidables ennemis
des Bouts-rimez,onttenté
une entreprise vaine, & à
laquelle ils n'ont pû réüssir.
Dulot vaincu avec les quatorze
Generaux,& ses Troupes
taillées enpieces dans la
Plaine de Grenelle,n'ont pû
abatre & ruinerce parti. Cette
Plaine a esté comme le
Champ de Cadmus,quia
produit de nouveaux Soldats
quil'ontrelevé,& qui le foutiendront
toujours malgré
tous ses ennemis. LesBoutsrimez
,semblables aux Gots à
sqiui Mr Bellocq les compare
plaisamment
,
ontreparu
de temps en temps ,
& fait
des coures sur le Parnasse
François, où ils ont bien la
mine de regner plus longtemps,
que ne firent ces Peuples
dans les Gaules : & comme
s'ils avoient la mdme
destinée,ils ont choisi aussibien
qu'eux le Languedoc,
& la Ville de Toulouse pour
retraite, & poury établir leur
em pire, sous les loix&la conduite
des Lanternistes,Chefs
qui ont succedé glorieusementau
fameuxDulot.Quelle
joye pour ce Dulot, lors
qu'un deces Lanternistes luy
viendra annoncer quelque
jour,dans les Champs Elisées,
le rerablissement de ces chers
enfans
,
& fidelles sujets les
Bouts-rlmcz! Quelle gloire
pour ces Lanterniites de les
avoir ralliez, & mis non seulementen
estat de tenir teste
à leurs ennemis
,
mais d'aller
de pair dans l'empire de la
Poësie
, avec tous les autres
Poëmes, & d'avoir la Muse
Terpficore pour Patronne, &
Apollon mesme pour Protecteur.
A prés cela, on aura beau
faire, on ne viendra jamais à
bout de chass r les Bouts rimez
du Parnasse. En vain on
presentera des requestes à
ApoBaa ; en vain on les décriera
à la Cour & à la Ville.
La Muse enjouée & badine
qui préside aux Jeux Poëtiques
,aura soin de les deffendre
& de les proteger, & ils
seront toujours le divertissement
des jeunes Poëtes , &
des personnes galantes qui
aiment nostre Poësie.AVersailles
comme à Paris,à Paris
comme à Toulouse,on sera
cLs Bouts-rimez ,on les remettra
sur le tapis, & ils red
viendront à la mode l'en
en comme des Proverbes; ils
sont décriez, on plaisante de
ceux quis'en servent;cependant,
on jouëencore tous ks
jours aux Proverbes. C'estun
jeu, dit-on;& je repons que
les Bouts-rimez sont aussi un
jeu quiamuse, & quifait plaisir
aux personnes spirituelles
qui ont du genie pour les
Vers. Toutes les Sciences,
tous les beaux Arts, ont leurs
jeux, ôc leurs délassemens,
pour ceux qui s'attachent
avec trop d'application, ou
quine font pas capables d'une
meditation profonde, &
d'untravail assidu.Telles sont
les Recreations Mathematiques,
les Questions, les Experiences
}
& les Problêmes
dans la Philosophie & dans
la Morale, & les Bouts-rimez,
les Rondeaux, & les
Balladesdans nostre Poësie,
pour délasser les Poëtes qui
travaillent à des Poëmes serieux
& de longue haleine,
ou pour amuser ceux qui ne
font des Vers que pour se
divertir. Mais de tous ces
Jeux poëtiques, il est certain
que les Bouts rimez font les
plus spirituels & les plus agréables
dans - les Compagnies,
& j'ajoûte, les plus
propres pour exercer un commerce
avec les Dames & avec
ses Amis. Tout le monde n'a
pas de genie pour lesImpromptu
; il faut rêver quelquefois
longtemps pour bien
tourner un Rondeau,&pour
en faire un bon, & du goust
de Marot&de Voiture, mais
pour remplir des Bouts rimez
il ne faut qu'un peu d'esprit
& de feu d'imagination, Se
sçavoir la mesure des Vers,
on fait un Sonnet dans un
moment. Les meilleurs & les
plus heureux font ceux qu'-
on remplit sur le champ, ôc
dont les rimes sont les plus
heteroclites. Je parle dans
les occasions de galanterie
où l'on jouë & où l'onbadine;
car en matiere serieuse,
& dans le stile sublime, far
vouë qu'ils sont tres-difficiles,
& qu'onenfait peu d'excellens.
C'est mesme un fort
bon moyen pour apprendre
àfairedes Vers & à compofer
juste,parce qu'on apprend
- par là tout d'un coup larime,
la mesure du Vers, & la suite,
-
&laliaison dudiscours, sans
parler de la composition du
Sonnet, qui de tous les petits
Poëmes estleplusingenieux,
&leplus difficile. Les Boutsrimez
en sont comme le canevas
,
& quand ils sont bien
disposez
,
cela donne une
grande facilité pour en faire
un bon.
A prendre la chose dans
son origine, lesBouts-rimez
doivent leur naissance au
Sonnet. Tous les Poëtes qui
s'attachent àce genre de
Poësie, commencent presque
toujours par là
, car on cil
bien avancé quand on a ttouvé&
disposé les rimes. Du
Lot, célébré Inventeur des
Bouts-rimez, ne fit que publier
ce secret, & en établir
l'ulage; ce qui donna lieu cn
fuite d'en choisit de bizarres
& de ridicules pour se faire
un jeu, & pour rendre le Sonnet
plus difficile. Comme
l'histoire de cette Invention
deDulor estdans la Préfacé
queMrPelissonfîtpour mettreàlateste
du Poëme de la1
défaite des Bouts-rimez par
Sarasin,je n'en parleray pas
davantage;j'aime mieux dire
quelque chose de la nature
des Bouts-rimez,afin que le
Lecteur pleinement instruit,
puisse juger plus équitablement
du mérité de leur cause.
! Pour bien réüssir dans la
composition des Bouts-rimez,
il faut choi sir des Rimes
propres & convenables
au fujec qu'on veut traiter;
car je ne suis pas de l'avis de
ceux qui commencent d'abord
par des Rimes vagues
& arbitraires, sans se proposer
aucune matiere déterminée.
Je sçay bien qu'on les
peut appliquer en fuiteâ differens
su jets, mais comme
il est libre à chacun de les appliquer
à celuy qu'il aime le
nieux, je soutiensqu'on doit
Lu commencement choisir
une matière à laquelleils conviennent;
mais sur rout qui
soit propre à inspirer des sentimens
nobles & relevez,
tendres & galans, selon que
le sujet le demande, des pensées
ingenieuses & delicates,
judicieuses & raisonnables
des expressions justes & naturelles;
un stile pur & intelligible;
&non pas des sentimens
bas, & des pensées fausses&
extravagantes;desexpressions
forcées,& précieuses; un stile
obscur & barbare. Et c'est en
cela que doit consister ladifserence
des Boutsrimez
,
&
de
a
de la Poësie burlesque. Les
Rimes capricieuses & fantasques
sont bonnes, ou du
moins su pportables, dans les
fumées de Satire & de galanteie,
où il est permis de badier
quelquefois
, & d'outrer
es choses; mais non pas dans
es matieres graves & serieues,
où tout doit estresensé,
grand
,
pompeux,&sublime.
Les Bouts-rimez sur la mort
~ln Perroquet de Madame du
Plessi s Belliére, estoient
Fort bien trouvez, mais je
rous avoue que je n'en pourois
souffrir iur la mort d'un
grand Prince, quelqueinvention
)
& quelque tour que le
Poëte pustleur donner. ilen
a paru d'autres longtemps
aprés, qui ontfait bruit dans
le monde, par les veritez
dont ils estoient remplis sur
plusieurs personnes de differentes
conditions. Ils eurent
un merveilleux succés dans
la Satire, mais il s'en fallut
bien qu'ilsn'eussent le mesme
bonheur, lors qu'on voulue
les;remplirà la louange du
Roy,&de quelques Dames
de laCour.Ilscommencoient
parïïiqmçiBrilut.e, 1. t,
Tabac, & finissoient par Eclanche,
ôiRcbjM.Lîp\uCp3Lttdtnos
Poëtes y échoucrent,& il n'y
cut queMademoiselle deScudery
quien remporta toute la
gloire; mais en effet, il n'appartient
qu'à elle de changer
la brique en diamant, & de
faire un Sonnet achevé d'un
Rebus.
Ce n'est pas en ces termes
qu'on doit loüer un grand
Roy. Il me semble-que je
l'encens haranguer par les
Députez de la Villette, ou
de Vaugirard. Je ne prérens
pas pour cela blâmer le defsein
desLanterniftes,&conJ
damner plusieurs Bouts-rimez
que des personnesdistinguées
par leur qualité,
&r,
par leuresprit, ont proposez
aurrefois au public, à lagloire
du Roy. Au contraire, je les;
approuve, je les loüe
,
mais
ils pardonneront à ma sincerité
,
si en deffendant les
Bouts-rimez, j'en condamne
l'excés qui consille principalement
dans le choix bizarre desMais, dit on,si
on enexclud les Rimes ex- traordinaires ,ils n'auront
rien de rare,d'ingeaieux, de
difficile; ce ne fera plus que
le simple squeleted'un Sonnet
commun. Comme on ne
se laffe point de rebatre (OÛ"
jours la mesme chose , je re-
# peteray encore une fois pour
toutes , que je ne pretens
point exclurre les Rimes singulieres
des fuicts, enjouez
i
ou satyriques ; mais seulement
des matieres serieuses,
& relevées, telles que sont les
Panegyriques des Princes
dans lesquels il est assez mal-,
aisé de réussir avec les Rimes
les plus nobles, & les plus
riches;& si on y fait un peu
d'attention, on avoüera avec
moy , que des Bouts-rimez.
tout simples font plus difficiles
à remplir que les autres
On en voit tous les jours de
fort beaux de cette maniéré,
quiconfirment l'opinion que
j'avance. Cela estant ainsi , il n'y aura plus rien à critiquer
dans ce genre de Poësie,
& son conviendra mesme
qu'elle peutestre de quelque
utilité, sans parler du plaisir
qu'elle peut donner, comme
un jeu d'esprit fort agreable.
Il ya encore une autre chose
fort blâmable dans les
Bout*rimez-.-elle vient de la
part deceuxquiles donnent,
c'estle mauvaisarrangement
ou plutost l'affectation avec
laquelle ils les disposent. Ils
croyent qu'il y a une grande
finesse à ce jeu, mais en voulant
les rendre plus difficiles,
ils lesrendent seulementplus
bizarres &plus ridicules, car
ceux qui n'onten vue que de
remplir les rimes,&faire simplement
quatorze Vers, ne
s'arrestent pas pourcette dit
ficulté, & se mettent peu en
peine de cet impertinent arrangement
; mais ceux qui
veulent faire un Sonnet juste,
lié, & suivi
,
tombent par là
dans un galimatias qu'il etc
impossible d'éviter,quelque
penetration,& quelque nettetéd'esprit
qu'ils puissent
avoir.C'est icy le plus grand
deffaut des Bouts-rimez,&
un abus étrange de ceux qui
s'y appliquent; car pourquoy
ne leur pas donner une
disposition naturelle, & convenable
dans les Quatrains
& dans lesTercets,afin que
le Sonnet n'ait rien d'extravagant?
Ceux que Mrs les
Lanternistesont proposezau
Public, n'ont rien de bizarre
& d'affecté
,
& sont placez
dans cette raisonnable oeconomie
que je demande. Aussi
ont-ils produit des Sonnets
fort justes& fort beaux; mais
quelquefois on échouë sur de
certaines rimes pour trop de
rafinement, & pour ne vouloir
pas s'en servir dans leur
sens naturel.C'est ce que la
pluspart ont fait au mot de
Buste dans les rimes des Lan.
temistes. Monsieur le Duc,
Mrl'AbbéBrunet, l'ont pris
figurément pour le mot de
corps, dans leurs beaux Sonnets
pour Madame la Princesse
de Conty. Je n'ay garde
de reprendre cela comme
une faute, dans desSonnets
dont le stile effc si pur, & la
construction si aisée, & où
les rimes sont appliquées
avec tant de justesse,
qu'il
semble que tout ce qu'elles
pouvoient avoir de dur &de
barbare,n'ait servi qu'à rendre
les Vers plus forts& plus
majestueux. Mais pour reve-t
nir au mot debuste,qui estun
terme de l'art, dont lès Scul-
- pteurs & les peintres se seri
vent pour exprimer une mamere
antique, de representer
les personnes à demi corps,
& sans mains, on peut facilement
s'en servir dans sa signification
propre sans employer
le sensmoral; & c'est
ce qu'a fait heureusement
Mr leDuc de la Feuïllade.
Que l'on montrey ofntyjeule~
mentvojlrc Buste
Dans les trisses climats où régnent
les glaçons.
Il y a encore une autre forte
de Bouts.rimez, qu'on
fait tous les jours dont l'o*
rigineeftauffi ancienne que
nostre Poësie.C'estquand
on répond dans les mesmes
rimes aux Vers que l'on nous
envoye;ce qui arrive souvent
sans y penser
,
&: sans préméditation;
& pour lors on
y réussit, car cela vient naturellement
, & sans y estre
forcé; mais s'ily a de l'affectation
)
& qu'on s'en fasse
un jeu,cen'est plus rien
,
qui
vaille, &l'oneH encoreplus
contraint que dans les prescrits
de commande. Mais
c'est assez parler de la compoficion
des Bouts-rimez,
achevons leur Apologie,
Comme je fuis trop sincere
pour approuver ce qui est
blâmable, & pour louër ce
qui ne le merite pas,je conviens
ingenument avec les
Critiques, que les Bouts-rimex
ne sont qu'un jeu d'esprit
; qu'on les a pouffez trop
Join, que l'excés en est condamnable,
& qu'on a raison
de vouloirreformer cet abus
surle Parnasse: mais aussi on
demeurera d'accord ave nioi.
que l'invention en est loüable
;
qu'ils ne sont pas indignes
de l'amusement des
bons Poëtes, & des honnestes
gens, & qu'ils ne doivent
pasestre bannis de la Republique
des Lettres. Il ne faut
pass'étonner qu'on les ait
décriez& tournezen ridicule
aprés que Sarasin s'en fut
avisé le premier
3
&qu'il eut
fait connoistre le caractere
extravagant de leur Auteur.
Tous les Critiques enjouëz
& spirituelsont triomphé depuis
surce sujet, & ont eu
un beau champ de plaisanter.
M Bellocq y est entré com<
me les autres, & semble en!
estresorti victorieux. Cependant
quand la grace de la
HCLWcaucë estperduë pour
ces fortes dechoses,ellesont
peu d'agrément, on s'enlasse
& ons'en dégoûte, quoy que
la matiere soit inépuisable.
Voilace que je répons aux
Antilantermites,& à tous
ceux qui font une si cruelle
guerre auxBouts-rimez, car
il faut plaisanter avec ceux
qui plaisantent, ou plûtost
avec ceux qui donnent des
plaisanteries pour de bonnes
raisons. Mais pour finir plus
feriel\(è:m' nt ce dilcours , je
fuis persuadéque tous les
^dprns bien sensez seront
grace aux Bouts-rimez, &
prendront leur parti, aprés
avoir reconnu leur merite,
&ce qu'on en peut faire lors
qu'ils tombent entre les
mains d'un genie heureux,
& qui a du talent pour la
Poësie. Je n'en veux pour
exemple que les beaux Sonnets
qui viennent de paroître
sur lesrimes des Lanternistes,
à la loüange de Madame la
Prince sse de Conty, comme
la plus belle & la plus
riche matiere qu'on pouvoit
prendre pour luyplaire, dans
le desir qu'elle avoitmarque
de les voir dignement mis
en oeuvre; ayant proposé
son Portrait enrichi de Diamansàceluyquiyréussiroit
le mieux ; Prix bien capable
d'exciter la plus noble émulation
qui fut jamais entre
les Poëtes; Portrait dont la
seule idéevaut un antousiasmequi
peut inspirertout
ce que lenaturel, l'art & l'invention
sçauroient avoir de
grand, de merveilleux, de
ublime
>
de rendre, de fin,
k de delicat, comme on le
peut voir entre autres dans
e Sonnet de Monsieur le
Duc,si digne de ce Prix, ce
qui fait que je ne puis m'env.
pescher d'appliqueràtous les
deux cette Epigramme d'un
Ancien, sur le Portrait célébre
de la Venus d'Appelle.
Egrcjjdm nuper Vcnerem de
marmorisIIndis1 marmori s *nd<s
, Afpice pracltrinobile Apd/if
opw.
Hacvisa Pallas, fic cum Junonc
locuta rfl :
Deforma Veneris cedere jure
decct.
Envoicy latraduction, que
j'ay faire feulement pour
mieux expliquer ma pensée.
Quand d'un dosse pinceau l'inge:
nieuxappelle
Reprefinta Venuîensortant de
kiner,
,
1J
Palltf en surcharmée
1 & d'un -ire amer,
La montrantàJunon:Cédonsluyylujydit
elle,
,
La qjoiredestre la plus belle.
Madame la Princesse de
Contyn'at-elie pas lemesme
droit que Venuseut autrefois
sur lesDéesses, d'exiger
des plus belles Personnes
dela terre,qu' elles luy cedent
toue l'avantage de la beauté;
beauté dont on doit reconnoistre
icy le pouvoir,&qui
échaufe si vivement les ames,
que je nesuis point surpris
qu'on aitsi bien réussi pour
elle dans ces Bouts-rimez.
Avoüons que le triomphe
seroit complet, de celuy qui
par deux Sonnets superieurs
à tous les autres, emporteroit
sur ses Concurrens le
Portrait de nostre Auguste
Monarque, &celuy de cette
incomparable Princesse. On
pourroit bien dire de cet
heureux Vainqueur.
fleureuxd'avoirfaitunOuii
.r( 'v1Jrraagg~e
Qui de Louis & d'elle a meriték
iÚ limage;
Il voit, en regardant l'un&tau.
tre tableau,•
Tout ceque l'Universadegrand
; 1
q 0* de beau.-vt i. L Mais heureuse & glorieuse,
v tout ensemble
, cette
naissante Academie de Toulouse
, de s'estre attiré les
regards,& la protection de
cette incomparable Princesse
se, en travaillant à la gloire
du Roy. Que de grâces ne
doit elle point rendre à Apoll
lon. & aux Muses d'avoirrendu
les jeux ôc ses amusemens
si précieux! L'honneur dW
voir rétabli lesBoucs ! rimez
est le moindreavantage qu'
elle s'en doit promettre; elle peut encoresevanter
d'avoir fait mettre au jour
lesplus beaux Sonnets qui
ayent parudepuisceux deJob
& d'Uraniede galante & d'amoureuse
mémoire, & qui ni
font pas moins debruit dans
le monde. Ils font déjà secte
ôcjparty àla Cour & à la Ville
& je prevoy qu'ils vont exciter
-
une grosse guerre-sur. le
Parnasse
, car leurs Auteurs
font bien d'autres Paladins
que Voiture, & Benserade.
Ce sont la pluspart des Héros
& des Demi- Dieux qui
sont crcm b ler l'Olimpe
,
&
donc on doit craindre la soudre;
maisApollon sur tour.
Enfin, aux Bouts-rimek tout devientfavorabley
Et le nom de Conry qui leurfut
sifatal,
Sous cette Princejjeadorable9
Leur fait autant de bien, qu'il
leur a fait de mal.
DES BOUTS-RIMEZ,
OV
Réponfià laLettredeAdr
,
de Bellocq, qui cil dans
le MercureGalant du
moisdeJuillet 1694..
M 1 !1.. Es Amis de Cabinet
qui sçavent mes goûts,
&mes sentimens pour les ouvrages
d'esprit,s'etonneront
sans doutede me voir prendec
la deffense des Bouts rimez,
pour kfquels je leur ay
toujours marqué assez peu
d'inclination, & mesine pour
le Sonnet ordinaire, qui est
entre les petits POëlUtS) le
chef
-
d'oeuvre des Poëtes;
mais quoy qu'on n'aime pas
certaines choses,on ne laisse
pas de les estimer, &de les
loüer quand elles le méritent,
& qu'elles ont l'approbation
des habilesgens,&desconnoisseurs.
J'aychargé autrefois
mes tablettes & ma memoire
desplus beaux Sonmets,
sans oubliermesme celuy
luy ic Desportes,qui faisoit
les délices de Henry III. &
qui valut dix mille écus àce
Poëte. C'estl'ouvrage d'efpric
lIr plus precieux, & qui a elle
le mieux payé. Je recite encore
souvent les Sonnées de
Job & d'U ranie, & si j'avois
esté de ce. tem ps là, j'aurois
esté Jobelin,ou Uranin, car
assurement j'eussepris party,
&je n'aurois pas fait comme
Balzac., & plusïeurs autres
beaux Esprits
,
qui n'osesent
jamais se déclarer ny pourny
contre. Les Bouts - rimez de
Sarasin sur la mort du Perroquet,
m'onttoujours plû; &
pour venir à ceux que Mrs les
Académiciens de Toulouse,
nommez Lanternistes, ont
propofezau Public,je trouve
le Sonnet du Chevalier de
Pont, qui a remporté le Prix,
fort beau. Peut estremesme
qu'on m'auroit vû dans le
Mercure Galant luy en disputer
la gloire, si d'autres occuparions
ne m'en avoient
empêché; carquand ils'agit
d'un Prix à la loüange du
Roy
,
il est difficile de n'estre
pas tenté d'entrer dans la lice
comme les autres. C'tlt
une témerité qui est pardon-.
nable. Aussi j'avouë que ce
n' est point par prudence ou
par modestie que je ne l'ay
pas fait; mais à l'heure qu'il
est, je ne m'aviferay pas de
grossir le triomphe du Vainqueur
par le nombre des
Vaincus. Je fuis plÛlOtl: d'avis,
battu pour battu
,
de
prendre le party des Boursrimez
,que je voy tom ber en
ruine, si quelqu'un ne s'oppose
à Mr Bellocq ,qui vient
de leur faire une cruelle guerre,
dans une Letrre fort spi.
rituelle, & galamment écrite,
t
qui se trouve dans le Mercure;
Galant du mois de Juillet dernier.
L'entrepriseest hardie,
maiselle est loüable, quand
mesme je n'y réuffirois pas,
& si j'y réussis, quel honneur
n'auray-je point d'avoir combattu
le General Bellocq
» rétabli les Bouts-rimez, &:
défendu lacause des Lanternistes?
Cela me donne des
idées qui me réjouissent pa
avance, &qui me font pren
dre la plumeaux perils de qui
il apparciendra. -
Cependant comme j'en
treprens feulement ladefense I
des Bouts rimez
,
& que je
n'aynullement en vûë d'attaquer
M1 Bellocq, pour qui
j'ay toute l'estime&toutela
consideration que ses Ouvrages
J
peuventinspirer dans
l'esprit d'un honneste homme,
je n'ay pas dessein de
faire une Critique de cette
Apologie,quoy qu'il foit
permis de repousser la force
par la force. On ne doit donc
pas s'attend re que je m'atta.
che icy à examiner sa Letrre,
& son Sonnet pour Madame
la Princesse de Conty. La
Lettre est pleine d'esprit, de
sel, & d'agrément, & s'il y
quelque chose de dur &
di
violent qui recombe sur Mrs
les Lanternistes, c'est à eu»]
de le peser,& d'y faire toute
l'attention qu'il leur plaira.
Pour le Sonnet, l'incomparable
Princesseà ia gloire de"
laquelle il cit fait, le met à
couvert de toute censure.
Neanmoins comme l'Auteur
arelevé luy-mesme le mot de
J.tobufte dans le sens qu'il
luya donné, & dont il se fait
un scrupule, je veux bien luy
dire ma pensée la.d,,ssus)&je
le fais d'autant plus volontiers,
que cela peur servir aî
l'intelligence des Bouts rimez,
& pour les julttfler auprés
de ceux qui sont prévenus
concre ce genre de Poësie.
Il est surprenant que !\,P
Bellocq, qui se récrie tant
contre la bizarreriedesBoutsrimez,
ait rendu celuy de Rohaflt
barbare
,
de propre ôc
simple qu'il eltoua par rafplication
metaphorique qu il
en afaite. A le bi n prendre,
les Bouts rimez doivent estre
composez determes propres,
naturels&usitez,quoy qu'ils
paroissent heteroclites & barbares,
& toute leur singularité
ne vient que de leur arrangement,
& du peu de convenance
qu'ilsontensemble-
Il est vray que pour les remplir
plus facilement, on peut,
leur donner un sens figuré,
O mais il ne faut pas abuser de
cette regle
, autrement on
fait un Sonnet en galimatias,
qui n'a rien de naturel, en
quoy consiste toute sa beauté
;
naturel difficile à attraper,
& qu'on ne trouve qu'en
s'éloignant de la metaphore,
& en Lissant aux mots leur
signification propre & ordinaire.
Cette façon de parler
est trop hardie,surtoutdans
un petit Poëmeoù tout doit
estre poli, exact & correct.
Cette epithete pourroit passer
dans quelque description
d'un Poëme Epique, où la
fougue du Poëte, qui ne luy
donne pas le loisir de réflechir,
efi. pardonnable; mais
icy,où l'on doit agir de sang
rassis, on ne luy fera point de
grâce, ny de quartier , par
la raison mesme qu'il en devroit
leplus attendre pour la
beauté & l'élegance deson
stile, qu'il a fait paroistre ailleurs.
Un celebre Auteur, ennemy
dangereux & redoutable,
& qui avoit lçu joindre l'adresseà
la force,tenta autrefois
la deffaite des Boutsrimez
, mais si Dulot fut
vaincu, & les Bouts-rimez
mis en fuite, la défaite ne fut
pas entiere
,
& le vainqueur
ne joüit paslong
- temps du'
fruit de sa victoire. Comme
Sarazin entreprit cette guerre
sans necessité
,
& seulement
pour complaire à un grand
Prince qu'il servoit, il sir paroistre
plus d'emportement
& de faux zele, que de prudence
,& de conduite; car
puis qu'il avoit rempli avanr
la défaite des Bouts-rimez,
ceux qu'un fameux Ministre
d-EHat avoit proposez sur la
morr du Perroquet d'une Dame
illustre dela Cour, il ne
devoit pas détruire ensuite ce
qui avoit contribué à sa gloire,&
pouffer de la sorte nn.
venteur d'une chose quiluy
avoit esté si avantageuse. Je
sçay bien qu'on a loüé Sarasin
d'avoir employé les mesmes
mots prescrits à la défaite
des Bouts rimez, en faisant
de ces rimes burlesques, les
HerosimaginairesdesonPoëme;
maiss'i l y a deteipric,&:de
l'inventionen cel a,il y aaussi
de la rufe & de la malice, 6c
je doute fort si ce ridicule ne
rejallit poïnt sur la Dame qui
pleuroit son Perroquet, &
sur le Ministre qui avoit donnê
les rimes pour faire son
epitaphe.
Mais quoy qu'il en foie,
ces deux formidables ennemis
des Bouts-rimez,onttenté
une entreprise vaine, & à
laquelle ils n'ont pû réüssir.
Dulot vaincu avec les quatorze
Generaux,& ses Troupes
taillées enpieces dans la
Plaine de Grenelle,n'ont pû
abatre & ruinerce parti. Cette
Plaine a esté comme le
Champ de Cadmus,quia
produit de nouveaux Soldats
quil'ontrelevé,& qui le foutiendront
toujours malgré
tous ses ennemis. LesBoutsrimez
,semblables aux Gots à
sqiui Mr Bellocq les compare
plaisamment
,
ontreparu
de temps en temps ,
& fait
des coures sur le Parnasse
François, où ils ont bien la
mine de regner plus longtemps,
que ne firent ces Peuples
dans les Gaules : & comme
s'ils avoient la mdme
destinée,ils ont choisi aussibien
qu'eux le Languedoc,
& la Ville de Toulouse pour
retraite, & poury établir leur
em pire, sous les loix&la conduite
des Lanternistes,Chefs
qui ont succedé glorieusementau
fameuxDulot.Quelle
joye pour ce Dulot, lors
qu'un deces Lanternistes luy
viendra annoncer quelque
jour,dans les Champs Elisées,
le rerablissement de ces chers
enfans
,
& fidelles sujets les
Bouts-rlmcz! Quelle gloire
pour ces Lanterniites de les
avoir ralliez, & mis non seulementen
estat de tenir teste
à leurs ennemis
,
mais d'aller
de pair dans l'empire de la
Poësie
, avec tous les autres
Poëmes, & d'avoir la Muse
Terpficore pour Patronne, &
Apollon mesme pour Protecteur.
A prés cela, on aura beau
faire, on ne viendra jamais à
bout de chass r les Bouts rimez
du Parnasse. En vain on
presentera des requestes à
ApoBaa ; en vain on les décriera
à la Cour & à la Ville.
La Muse enjouée & badine
qui préside aux Jeux Poëtiques
,aura soin de les deffendre
& de les proteger, & ils
seront toujours le divertissement
des jeunes Poëtes , &
des personnes galantes qui
aiment nostre Poësie.AVersailles
comme à Paris,à Paris
comme à Toulouse,on sera
cLs Bouts-rimez ,on les remettra
sur le tapis, & ils red
viendront à la mode l'en
en comme des Proverbes; ils
sont décriez, on plaisante de
ceux quis'en servent;cependant,
on jouëencore tous ks
jours aux Proverbes. C'estun
jeu, dit-on;& je repons que
les Bouts-rimez sont aussi un
jeu quiamuse, & quifait plaisir
aux personnes spirituelles
qui ont du genie pour les
Vers. Toutes les Sciences,
tous les beaux Arts, ont leurs
jeux, ôc leurs délassemens,
pour ceux qui s'attachent
avec trop d'application, ou
quine font pas capables d'une
meditation profonde, &
d'untravail assidu.Telles sont
les Recreations Mathematiques,
les Questions, les Experiences
}
& les Problêmes
dans la Philosophie & dans
la Morale, & les Bouts-rimez,
les Rondeaux, & les
Balladesdans nostre Poësie,
pour délasser les Poëtes qui
travaillent à des Poëmes serieux
& de longue haleine,
ou pour amuser ceux qui ne
font des Vers que pour se
divertir. Mais de tous ces
Jeux poëtiques, il est certain
que les Bouts rimez font les
plus spirituels & les plus agréables
dans - les Compagnies,
& j'ajoûte, les plus
propres pour exercer un commerce
avec les Dames & avec
ses Amis. Tout le monde n'a
pas de genie pour lesImpromptu
; il faut rêver quelquefois
longtemps pour bien
tourner un Rondeau,&pour
en faire un bon, & du goust
de Marot&de Voiture, mais
pour remplir des Bouts rimez
il ne faut qu'un peu d'esprit
& de feu d'imagination, Se
sçavoir la mesure des Vers,
on fait un Sonnet dans un
moment. Les meilleurs & les
plus heureux font ceux qu'-
on remplit sur le champ, ôc
dont les rimes sont les plus
heteroclites. Je parle dans
les occasions de galanterie
où l'on jouë & où l'onbadine;
car en matiere serieuse,
& dans le stile sublime, far
vouë qu'ils sont tres-difficiles,
& qu'onenfait peu d'excellens.
C'est mesme un fort
bon moyen pour apprendre
àfairedes Vers & à compofer
juste,parce qu'on apprend
- par là tout d'un coup larime,
la mesure du Vers, & la suite,
-
&laliaison dudiscours, sans
parler de la composition du
Sonnet, qui de tous les petits
Poëmes estleplusingenieux,
&leplus difficile. Les Boutsrimez
en sont comme le canevas
,
& quand ils sont bien
disposez
,
cela donne une
grande facilité pour en faire
un bon.
A prendre la chose dans
son origine, lesBouts-rimez
doivent leur naissance au
Sonnet. Tous les Poëtes qui
s'attachent àce genre de
Poësie, commencent presque
toujours par là
, car on cil
bien avancé quand on a ttouvé&
disposé les rimes. Du
Lot, célébré Inventeur des
Bouts-rimez, ne fit que publier
ce secret, & en établir
l'ulage; ce qui donna lieu cn
fuite d'en choisit de bizarres
& de ridicules pour se faire
un jeu, & pour rendre le Sonnet
plus difficile. Comme
l'histoire de cette Invention
deDulor estdans la Préfacé
queMrPelissonfîtpour mettreàlateste
du Poëme de la1
défaite des Bouts-rimez par
Sarasin,je n'en parleray pas
davantage;j'aime mieux dire
quelque chose de la nature
des Bouts-rimez,afin que le
Lecteur pleinement instruit,
puisse juger plus équitablement
du mérité de leur cause.
! Pour bien réüssir dans la
composition des Bouts-rimez,
il faut choi sir des Rimes
propres & convenables
au fujec qu'on veut traiter;
car je ne suis pas de l'avis de
ceux qui commencent d'abord
par des Rimes vagues
& arbitraires, sans se proposer
aucune matiere déterminée.
Je sçay bien qu'on les
peut appliquer en fuiteâ differens
su jets, mais comme
il est libre à chacun de les appliquer
à celuy qu'il aime le
nieux, je soutiensqu'on doit
Lu commencement choisir
une matière à laquelleils conviennent;
mais sur rout qui
soit propre à inspirer des sentimens
nobles & relevez,
tendres & galans, selon que
le sujet le demande, des pensées
ingenieuses & delicates,
judicieuses & raisonnables
des expressions justes & naturelles;
un stile pur & intelligible;
&non pas des sentimens
bas, & des pensées fausses&
extravagantes;desexpressions
forcées,& précieuses; un stile
obscur & barbare. Et c'est en
cela que doit consister ladifserence
des Boutsrimez
,
&
de
a
de la Poësie burlesque. Les
Rimes capricieuses & fantasques
sont bonnes, ou du
moins su pportables, dans les
fumées de Satire & de galanteie,
où il est permis de badier
quelquefois
, & d'outrer
es choses; mais non pas dans
es matieres graves & serieues,
où tout doit estresensé,
grand
,
pompeux,&sublime.
Les Bouts-rimez sur la mort
~ln Perroquet de Madame du
Plessi s Belliére, estoient
Fort bien trouvez, mais je
rous avoue que je n'en pourois
souffrir iur la mort d'un
grand Prince, quelqueinvention
)
& quelque tour que le
Poëte pustleur donner. ilen
a paru d'autres longtemps
aprés, qui ontfait bruit dans
le monde, par les veritez
dont ils estoient remplis sur
plusieurs personnes de differentes
conditions. Ils eurent
un merveilleux succés dans
la Satire, mais il s'en fallut
bien qu'ilsn'eussent le mesme
bonheur, lors qu'on voulue
les;remplirà la louange du
Roy,&de quelques Dames
de laCour.Ilscommencoient
parïïiqmçiBrilut.e, 1. t,
Tabac, & finissoient par Eclanche,
ôiRcbjM.Lîp\uCp3Lttdtnos
Poëtes y échoucrent,& il n'y
cut queMademoiselle deScudery
quien remporta toute la
gloire; mais en effet, il n'appartient
qu'à elle de changer
la brique en diamant, & de
faire un Sonnet achevé d'un
Rebus.
Ce n'est pas en ces termes
qu'on doit loüer un grand
Roy. Il me semble-que je
l'encens haranguer par les
Députez de la Villette, ou
de Vaugirard. Je ne prérens
pas pour cela blâmer le defsein
desLanterniftes,&conJ
damner plusieurs Bouts-rimez
que des personnesdistinguées
par leur qualité,
&r,
par leuresprit, ont proposez
aurrefois au public, à lagloire
du Roy. Au contraire, je les;
approuve, je les loüe
,
mais
ils pardonneront à ma sincerité
,
si en deffendant les
Bouts-rimez, j'en condamne
l'excés qui consille principalement
dans le choix bizarre desMais, dit on,si
on enexclud les Rimes ex- traordinaires ,ils n'auront
rien de rare,d'ingeaieux, de
difficile; ce ne fera plus que
le simple squeleted'un Sonnet
commun. Comme on ne
se laffe point de rebatre (OÛ"
jours la mesme chose , je re-
# peteray encore une fois pour
toutes , que je ne pretens
point exclurre les Rimes singulieres
des fuicts, enjouez
i
ou satyriques ; mais seulement
des matieres serieuses,
& relevées, telles que sont les
Panegyriques des Princes
dans lesquels il est assez mal-,
aisé de réussir avec les Rimes
les plus nobles, & les plus
riches;& si on y fait un peu
d'attention, on avoüera avec
moy , que des Bouts-rimez.
tout simples font plus difficiles
à remplir que les autres
On en voit tous les jours de
fort beaux de cette maniéré,
quiconfirment l'opinion que
j'avance. Cela estant ainsi , il n'y aura plus rien à critiquer
dans ce genre de Poësie,
& son conviendra mesme
qu'elle peutestre de quelque
utilité, sans parler du plaisir
qu'elle peut donner, comme
un jeu d'esprit fort agreable.
Il ya encore une autre chose
fort blâmable dans les
Bout*rimez-.-elle vient de la
part deceuxquiles donnent,
c'estle mauvaisarrangement
ou plutost l'affectation avec
laquelle ils les disposent. Ils
croyent qu'il y a une grande
finesse à ce jeu, mais en voulant
les rendre plus difficiles,
ils lesrendent seulementplus
bizarres &plus ridicules, car
ceux qui n'onten vue que de
remplir les rimes,&faire simplement
quatorze Vers, ne
s'arrestent pas pourcette dit
ficulté, & se mettent peu en
peine de cet impertinent arrangement
; mais ceux qui
veulent faire un Sonnet juste,
lié, & suivi
,
tombent par là
dans un galimatias qu'il etc
impossible d'éviter,quelque
penetration,& quelque nettetéd'esprit
qu'ils puissent
avoir.C'est icy le plus grand
deffaut des Bouts-rimez,&
un abus étrange de ceux qui
s'y appliquent; car pourquoy
ne leur pas donner une
disposition naturelle, & convenable
dans les Quatrains
& dans lesTercets,afin que
le Sonnet n'ait rien d'extravagant?
Ceux que Mrs les
Lanternistesont proposezau
Public, n'ont rien de bizarre
& d'affecté
,
& sont placez
dans cette raisonnable oeconomie
que je demande. Aussi
ont-ils produit des Sonnets
fort justes& fort beaux; mais
quelquefois on échouë sur de
certaines rimes pour trop de
rafinement, & pour ne vouloir
pas s'en servir dans leur
sens naturel.C'est ce que la
pluspart ont fait au mot de
Buste dans les rimes des Lan.
temistes. Monsieur le Duc,
Mrl'AbbéBrunet, l'ont pris
figurément pour le mot de
corps, dans leurs beaux Sonnets
pour Madame la Princesse
de Conty. Je n'ay garde
de reprendre cela comme
une faute, dans desSonnets
dont le stile effc si pur, & la
construction si aisée, & où
les rimes sont appliquées
avec tant de justesse,
qu'il
semble que tout ce qu'elles
pouvoient avoir de dur &de
barbare,n'ait servi qu'à rendre
les Vers plus forts& plus
majestueux. Mais pour reve-t
nir au mot debuste,qui estun
terme de l'art, dont lès Scul-
- pteurs & les peintres se seri
vent pour exprimer une mamere
antique, de representer
les personnes à demi corps,
& sans mains, on peut facilement
s'en servir dans sa signification
propre sans employer
le sensmoral; & c'est
ce qu'a fait heureusement
Mr leDuc de la Feuïllade.
Que l'on montrey ofntyjeule~
mentvojlrc Buste
Dans les trisses climats où régnent
les glaçons.
Il y a encore une autre forte
de Bouts.rimez, qu'on
fait tous les jours dont l'o*
rigineeftauffi ancienne que
nostre Poësie.C'estquand
on répond dans les mesmes
rimes aux Vers que l'on nous
envoye;ce qui arrive souvent
sans y penser
,
&: sans préméditation;
& pour lors on
y réussit, car cela vient naturellement
, & sans y estre
forcé; mais s'ily a de l'affectation
)
& qu'on s'en fasse
un jeu,cen'est plus rien
,
qui
vaille, &l'oneH encoreplus
contraint que dans les prescrits
de commande. Mais
c'est assez parler de la compoficion
des Bouts-rimez,
achevons leur Apologie,
Comme je fuis trop sincere
pour approuver ce qui est
blâmable, & pour louër ce
qui ne le merite pas,je conviens
ingenument avec les
Critiques, que les Bouts-rimex
ne sont qu'un jeu d'esprit
; qu'on les a pouffez trop
Join, que l'excés en est condamnable,
& qu'on a raison
de vouloirreformer cet abus
surle Parnasse: mais aussi on
demeurera d'accord ave nioi.
que l'invention en est loüable
;
qu'ils ne sont pas indignes
de l'amusement des
bons Poëtes, & des honnestes
gens, & qu'ils ne doivent
pasestre bannis de la Republique
des Lettres. Il ne faut
pass'étonner qu'on les ait
décriez& tournezen ridicule
aprés que Sarasin s'en fut
avisé le premier
3
&qu'il eut
fait connoistre le caractere
extravagant de leur Auteur.
Tous les Critiques enjouëz
& spirituelsont triomphé depuis
surce sujet, & ont eu
un beau champ de plaisanter.
M Bellocq y est entré com<
me les autres, & semble en!
estresorti victorieux. Cependant
quand la grace de la
HCLWcaucë estperduë pour
ces fortes dechoses,ellesont
peu d'agrément, on s'enlasse
& ons'en dégoûte, quoy que
la matiere soit inépuisable.
Voilace que je répons aux
Antilantermites,& à tous
ceux qui font une si cruelle
guerre auxBouts-rimez, car
il faut plaisanter avec ceux
qui plaisantent, ou plûtost
avec ceux qui donnent des
plaisanteries pour de bonnes
raisons. Mais pour finir plus
feriel\(è:m' nt ce dilcours , je
fuis persuadéque tous les
^dprns bien sensez seront
grace aux Bouts-rimez, &
prendront leur parti, aprés
avoir reconnu leur merite,
&ce qu'on en peut faire lors
qu'ils tombent entre les
mains d'un genie heureux,
& qui a du talent pour la
Poësie. Je n'en veux pour
exemple que les beaux Sonnets
qui viennent de paroître
sur lesrimes des Lanternistes,
à la loüange de Madame la
Prince sse de Conty, comme
la plus belle & la plus
riche matiere qu'on pouvoit
prendre pour luyplaire, dans
le desir qu'elle avoitmarque
de les voir dignement mis
en oeuvre; ayant proposé
son Portrait enrichi de Diamansàceluyquiyréussiroit
le mieux ; Prix bien capable
d'exciter la plus noble émulation
qui fut jamais entre
les Poëtes; Portrait dont la
seule idéevaut un antousiasmequi
peut inspirertout
ce que lenaturel, l'art & l'invention
sçauroient avoir de
grand, de merveilleux, de
ublime
>
de rendre, de fin,
k de delicat, comme on le
peut voir entre autres dans
e Sonnet de Monsieur le
Duc,si digne de ce Prix, ce
qui fait que je ne puis m'env.
pescher d'appliqueràtous les
deux cette Epigramme d'un
Ancien, sur le Portrait célébre
de la Venus d'Appelle.
Egrcjjdm nuper Vcnerem de
marmorisIIndis1 marmori s *nd<s
, Afpice pracltrinobile Apd/if
opw.
Hacvisa Pallas, fic cum Junonc
locuta rfl :
Deforma Veneris cedere jure
decct.
Envoicy latraduction, que
j'ay faire feulement pour
mieux expliquer ma pensée.
Quand d'un dosse pinceau l'inge:
nieuxappelle
Reprefinta Venuîensortant de
kiner,
,
1J
Palltf en surcharmée
1 & d'un -ire amer,
La montrantàJunon:Cédonsluyylujydit
elle,
,
La qjoiredestre la plus belle.
Madame la Princesse de
Contyn'at-elie pas lemesme
droit que Venuseut autrefois
sur lesDéesses, d'exiger
des plus belles Personnes
dela terre,qu' elles luy cedent
toue l'avantage de la beauté;
beauté dont on doit reconnoistre
icy le pouvoir,&qui
échaufe si vivement les ames,
que je nesuis point surpris
qu'on aitsi bien réussi pour
elle dans ces Bouts-rimez.
Avoüons que le triomphe
seroit complet, de celuy qui
par deux Sonnets superieurs
à tous les autres, emporteroit
sur ses Concurrens le
Portrait de nostre Auguste
Monarque, &celuy de cette
incomparable Princesse. On
pourroit bien dire de cet
heureux Vainqueur.
fleureuxd'avoirfaitunOuii
.r( 'v1Jrraagg~e
Qui de Louis & d'elle a meriték
iÚ limage;
Il voit, en regardant l'un&tau.
tre tableau,•
Tout ceque l'Universadegrand
; 1
q 0* de beau.-vt i. L Mais heureuse & glorieuse,
v tout ensemble
, cette
naissante Academie de Toulouse
, de s'estre attiré les
regards,& la protection de
cette incomparable Princesse
se, en travaillant à la gloire
du Roy. Que de grâces ne
doit elle point rendre à Apoll
lon. & aux Muses d'avoirrendu
les jeux ôc ses amusemens
si précieux! L'honneur dW
voir rétabli lesBoucs ! rimez
est le moindreavantage qu'
elle s'en doit promettre; elle peut encoresevanter
d'avoir fait mettre au jour
lesplus beaux Sonnets qui
ayent parudepuisceux deJob
& d'Uraniede galante & d'amoureuse
mémoire, & qui ni
font pas moins debruit dans
le monde. Ils font déjà secte
ôcjparty àla Cour & à la Ville
& je prevoy qu'ils vont exciter
-
une grosse guerre-sur. le
Parnasse
, car leurs Auteurs
font bien d'autres Paladins
que Voiture, & Benserade.
Ce sont la pluspart des Héros
& des Demi- Dieux qui
sont crcm b ler l'Olimpe
,
&
donc on doit craindre la soudre;
maisApollon sur tour.
Enfin, aux Bouts-rimek tout devientfavorabley
Et le nom de Conry qui leurfut
sifatal,
Sous cette Princejjeadorable9
Leur fait autant de bien, qu'il
leur a fait de mal.
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