L'ANNIVERSAIRE
DE M. DE CREBILLON.
ODE.
Ingenio ftat fine morte decus.
Properce
MORT , Déeffe inézorable ,
>
Monſtre qu'allaita la fureur ,
Arrête ton bras implacable ,
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
Sufpends , ô mort , ton bras vengeur.
Le Temps ton rapide Miniftre ,
Fait tomber fous ta main finiftre
Les Princes , le Peuple & les Rois,
Hélas ! en frappant tes victimes ,
Epargne les efprits fublimes ;
Du fort pour eux change les Loix.
Mais non > Héros de l'harmonie ,
Vainqueurs du Temps & de la Mort ,
Vos talens & votre génie
Sont au- deffus des Loix du fort.
Quand les fatales Deftinées
Coupent le fil de vos années ,
Du cercueil perçant les horreurs ,
L'éclat brillant de votre gloire ,
En confacrant votre mémoire ,
S'érige un Trône dans nos coeurs.
Toi , qui dans ton brûlant délire ,
Ravis & tranſportas nos fens ,
Et qui des Maîtres de la lyre
Nous rappellois les fiers accens ,
O Crébillon ! Mortel fublime ,
La mort te prenant pour victime ,
De tes jours éteint le flambeau ;
Mais en t'afurant nos hommages ,
Ton nom , tes célébres Ouvrages
Te font triompher du tombeau.
OCTOBRE. 1763. 7
Des champs fleuris de l'Elysée ,
Accours ; & que tes fons hardis
Paffant dans mon âme embraſée
Raniment mes fens engourdis.
Guidé par la voix de la Gloire,
Je viens célébrer ta mémoire ;
Dirige & forme mes accords :
Toi feul peux donner à mes rimes
Ces beautés mâles & fublimes ,
Fruits des poëtiques tranſports.
Plein de cette célefte flamme
Et de cette noble fureur
Qui pénétrent , embraſent l'âme
De trouble , de crainte & d'horreur ;
Tu faifis , tu montes ta lyre ,
Du Dieu des beaux Arts qui t'inſpire
Suivant les fouveraines loix ,
Tu n'es plus un Mortel prophane ;
Le Dieu , dont ta Mufe eft l'organe,
Parle lui- même par ta voix .
Rappellés du fein des ténebres ,
A tes accens audacieux ,
Sortent de leurs féjours funébres ,
Les Princes , & les Demi- Dieux ....
Où portez- vous vos pas perfides ,
Frères cruels , & parricides ?
Sur qui levez-vous le couteau ?.. •
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Malheureux ! en vangeant ton père ,
L'ombre fanglante de ta mère
Te fuit dans la nuit du tombeau.
Sur l'infléxible coeur d'Atrée ,
Le fang a-t-il repris les droits?
Il jure la coupe facrée ,
Thiefte s'unir à fa voix...
Frère cruel , monftre féroce !
Quelle paix , quel complot atroce !
Le foleil recule d'horreur.
Loin de toi , malheureux Thiefte,
Détourne la coupe funefte ;
Connois tón frère à ſa fureur.
#
Sur la fcène émue & ravie ,
Quel objet arrache nos pleurs ?
Aimable & tendre Zénobie ,
Je partage tous tes malheurs.
En vain un époux fanguinaire
Veut te priver de la lumière ,
Tu défarmes fes bras fanglans ;
Et de Rhadamifte infléxible
Ta vertu modefte & fenfible
Calme les remords dévorans.
Ainfi dans ta brulante yvreffe ,
O Crébillon ! ton fier pinceau ,
Joignant la force à la tendreſſe
Donne au théâtre un jour nouveau.
1
OCTOBRE . 1763.
Le feu céleste qui t'enflamme ,
Embrafe & dévore mon âme ,
La remplit de trouble & d'horreur.
Tranſporté de tes fons fublimes ,
Je te fuis dans les noirs abîmes ,
Je me confonds dans ma terreur.
Mais quoi ! fur la fin de ta vie
N'es-tu plus le même héros ? ....
Mortels , refpectons le génie
Jufques dans les moindres travaux.
D'un éffor toujours intrépide ,
Il s'élève en fon vol rapide,
Il plane jufques dans les Cieux.
Mais moins fuperbes dans leur courſe
Ses feux s'éloignant , de leur fource ,
Perdent leur éclat glorieux.
Tel au milieu de ta carrière ,
Flambeau céleste , Aftre brulant ,
Le vif rayon de ta lumière
Eft plus fécond & plus brillant.
Dans ta courſe rapide & fure
Tu donnes l'âme à la nature's
Tes feux embraſent l'univers.
Le Ciel fe couronne d'étoiles
La nuit obfcure étend fes voiles ,
Et ta te plonges dans les mers.
Dans les accès noirs & funébres ,
999
A v
10 MERCURE
DE FRANCE .
Quel monftre avide & ténébreux
Déchire les Auteurs célébres ,
Et les perce de traits affreux ?
Héros chéri de Melpomène ,
Je vois le poiſon de la haine
De ta vie infecter le cours.
Contre toi l'Envie animée
De fon haleine envenimée
Veut éclipfer ces plus beaux jours.
Mais la fierté de ton génie
Méprife tous ces noirs complots ,
Et d'une lâche calomnie
Craint peu les ténébreux affauts .
Affuré de notre fuffrage ,
Ton nom célébre , d'âge en âge ,
Suivra le cours de l'univers ,
Et dans le Temple de mémoire
Chaque jour la main de la Gloire
Te parera de myrches verds.
Déja l'éclat qui t'environne
Recoit un nouvel ornement ;
Un Monarque l'honneur du Trône
T'érige un pompeux monument.
Des bords fleuris de l'hypocréne ,
Je vois defcendre Melpomène
Qui s'applaudit de ce bienfait ;
Elle vient fur le fronsifpice
De cet immortel édifice
Graver la perte qu'elle a fait.
OCTOBRE. 1763 .
II
Epriſe de ta voix divine
Cette Mufe effuyant fes pleurs ,
Avoit fur la mort de Racine
Calmé les trop juftes douleurs :
Depuis que la Parque homicide
Ta frappé de fa faux perfide ,
Ses larmes coulent de nouveau .
Elle s'arrache de fon trône
Et prenant en main fa couronne
La dépoſe fur ton tombeau .
Pr. Ch. r.