EPITRE
A Mlle DANGEVILLE , fur fa retraite,
Vous,
ous , que la main de la Nature
A voulu combler fans meſure
De fes préfens les plus flatteurs ,
Vous , qui joignez à la figure ,
Ce ton , cette heureuſe tournure
Qui fçait défarmer les Cenfeurs !
Vous , dont les jours tiffus de fleurs
N'ont point éprouvé les horreurs ,
Que le * démon de la Nature
Diſtile de fa bouche impure
Sur les Belles & les Auteurs .
Vous , dont les talens enchanteurs
Nous féduifoient fans impoſture ,
* L'Envie.
Lorfque
OCTOBRE . 1763 . 25
Lorfque dans les dehors trompeurs ,
Ou lorfque dans les trois Coufines
( Que votre jeu rendoit divines )
Votre air , vos grâces enfantines
Vous faifoient tant d'Admirateurs.
Quand , dans la peinture des mceurs ,
Donnant de la force aux couleurs ,
Par les nuances les plus fines
Vous embelliffiez nos Auteurs . :
Un jeune Eléve des neuf Soeurs
Défefpéré de la retraite
Que depuis peu vous avez faite ,
Du moins , dans un fi grand malheur ,
Pour calmer un peu fa douleur
Voudroit , aimable Dangeville ,
Au nom de la Cour , de la Ville ,
Du goût & de Thalie en pleurs ,
Vous rendre les tributs flatteurs
De ce talent fi difficile
*
Qui vous a gagné tous les coeurs,
Hier dans la Piéce nouvelle ,
Qu'avec plaifir j'applaudiffois ,
Votre gaîté fi naturelle !
Je ne crois pas qu'on ait jamais
Vu le Partèrre des Français
Faire éclater un fi grand zéle .
Tandis , qu'à ce farouche Anglois
L'Anglois à Bordeaux.
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
Vous faifiez le portrait fidéle
Du caractère des François ,
De tous les côtés j'entendois :
» Qu'elle eſt charmante , qu'elle est belle !
» Faut-il la perdre pour jamais ? ..
Le coeur toujours plein de vos traits ,
Rendu chez moi , je m'étonnais , !
Que , de leurs dons , les Dieux avares
Pour tout le reste des humains ,
Renverfant l'ordre des Deſtins ,
Vous prodiguaffent les plus rares.
J'y réfléchis pendant longtemps ;
Jufqu'à ce qu'à la fin mes fens
Preffés d'un fommeil agréable
Furent privés de fentimens.
Une Déeffe fort aimable
S'apparut à moi dans l'inſtant.
Son air étoit vif & brillant ;
Je ne fçais quoi d'intéreſſant
Diffipa la peur éffroyable
Qu'elle me fit en paroiffant.
Au milieu de l'appartement ,
La colonne d'air condenſée ,
La foutenoit également.
Son corps panché négligemmenz
Laiffoit flotter au gré du vent :
Sa longue robe retrouffée,
L'une des aîles qu'on voyoit
P'yeux & de bouche parsemée
OCTOBRE. 1763. 27
Et la trompette qu'elle avoit
M'annoncerent la Renommée.
»Tu veux , dit- elle , vainement
» Pénétrer ce profond Myſtère :
» Je puis feule te fatisfaire ,
Viens ! Vole ..... & dans le même inftant
Mon âme fubtile & légére
La fuivit dans un lieu charmant .
Dans le féjour de l'Empirée
Dominant la voûte azurée
Eft un fallon délicieux.
C'eſt là que s'affemblent les Dieux;
C'est l'attelier de Prométhée.
Un portrait , qui parloit aux yeux
S'offrit à mon âme enchantée.
Tout étoit vrai , tout étoit beau ;
Le moment de votre naiffance
Etoit le fujet du tableau.
La Renommée alors s'avance ;
Et fa voix , impoſant filence ,
M'expliqua la chofe en ces mots.
» Les Dieux indignés que Jupin ,
» Lorſqu'il créa le'genre humain ,
» Par un défaut de prévoyance
» Dans vos coeurs eût mis la femence
» De tous ces vices odieux
כ כ
Qui déshonorent la nature ,
»Voulurent éffayer entr'eux
Bij
28 MERCURE DE FRANCE .
» De former une créature .
» Chacun la dotta de fon mieux.
» Prométhée au flambeau des cieux
;
» Fut.dérober une étincelle
» Dont il anima fon modéle .
» Thalie , à la jeune Mortelle
. בכ
>> Fit tous les dons les plus heureux.
» Et pour la rendre naturelle ,
» Elle n'alla jamais fans elle ,
» Et fut fe placer dans les yeux.
» L'Amour prit foin de la figure ;
» Minerve s'empara du coeur ;
»Vénus lui donna fa ceinture.
>> Les ris , les graces , le bonheur,
» L'inftruifirent dans l'art de plaire.
» Mais c'étoit peu fi la douceur
» N'avoit formé ſon caractère.