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51
p. 187-189
VIII.
Début :
M. Henriquez, Graveur de Sa Majesté Impériale de toutes les Russies, de [...]
Mots clefs :
Denis Diderot, Jean Le Rond d'Alembert, Portraits, Académie, Dictionnaire, Portrait, Montesquieu, Voltaire, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : VIII.
VIII.
M. Henriquez , Graveur de Sa Ma
188 MERCURE DE FRANCE.
(
jefté Impériale de toutes les Ruffies , de
l'Académie Royale des Beaux- Arts de
Pétersbourg , vient de publier , en faveur
des Acquéreurs du Dictionnaire
Encyclopédique , le Portrait de M. de
Montefquieu , d'après le tableau qui eft
à l'Académie Françoife ; de M. de Voltaire
, peint en 1774 , à Ferney , par
Bonart de M. Diderot , peint par M.
L. M. Vanloo , & de M. d'Alembert
deffiné par M. R. Jollain, Peintre du Roi.
Ces Portraits font très- reffemblans & bien
gravés. Ils font du format in - fol . de l'Encyclopédie
, & peuvent- être placés dans
ce Dictionnaire : favoir , ceux de MM .
Diderot & d'Alembert , dans le 2º &
3 volumes , l'Eftampe du frontifpice
devant être à la tête du premier volume.
Le Portrait de M. de Voltaire fera placé
dans le 4 volume , & celui de M. de
Montefquieu fera réuni à fon éloge dans
les volume. On fe propofe de donner
fucceffivement , pour orner les autres volumes
, les Portraits de M. Rouffeau de
Genève , de M. de Buffon , de M. Dumarfais
, &c. Le prix de chacun des quatre
Portraits , publiés actuellement , eft
de livres . On les trouve chez M. Hen-
3
riquez , rue de la vieille Eftrapade , maiFÉVRIE
R. 1777 . 189
fon de M. Moreau , Maître Charpentier
, & ceux de MM. Diderot & d'Alembert
, feulement , chez Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins , & Brunet
Libraire , rue des Ecrivains.
M. Henriquez , Graveur de Sa Ma
188 MERCURE DE FRANCE.
(
jefté Impériale de toutes les Ruffies , de
l'Académie Royale des Beaux- Arts de
Pétersbourg , vient de publier , en faveur
des Acquéreurs du Dictionnaire
Encyclopédique , le Portrait de M. de
Montefquieu , d'après le tableau qui eft
à l'Académie Françoife ; de M. de Voltaire
, peint en 1774 , à Ferney , par
Bonart de M. Diderot , peint par M.
L. M. Vanloo , & de M. d'Alembert
deffiné par M. R. Jollain, Peintre du Roi.
Ces Portraits font très- reffemblans & bien
gravés. Ils font du format in - fol . de l'Encyclopédie
, & peuvent- être placés dans
ce Dictionnaire : favoir , ceux de MM .
Diderot & d'Alembert , dans le 2º &
3 volumes , l'Eftampe du frontifpice
devant être à la tête du premier volume.
Le Portrait de M. de Voltaire fera placé
dans le 4 volume , & celui de M. de
Montefquieu fera réuni à fon éloge dans
les volume. On fe propofe de donner
fucceffivement , pour orner les autres volumes
, les Portraits de M. Rouffeau de
Genève , de M. de Buffon , de M. Dumarfais
, &c. Le prix de chacun des quatre
Portraits , publiés actuellement , eft
de livres . On les trouve chez M. Hen-
3
riquez , rue de la vieille Eftrapade , maiFÉVRIE
R. 1777 . 189
fon de M. Moreau , Maître Charpentier
, & ceux de MM. Diderot & d'Alembert
, feulement , chez Panckoucke ,
Libraire , rue des Poitevins , & Brunet
Libraire , rue des Ecrivains.
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52
p. 59-62
Galathée, [titre d'après la table]
Début :
Galathée, Comédie en un acte & en vers libres ; prix 1 liv. 4 s. A Amsterdam ; [...]
Mots clefs :
Galathée, Pygmalion, Phénix, Sentiments, Agémon, Jeune, Amour, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Galathée, [titre d'après la table]
Galathée , Comédie en un acte & en
vers libres ; prix i liv. 4 f. A Amfterdam
& fe trouve à Paris , chez
Lefclapart jeune , Lib. quai de Gêvres,
avec cette épigraphe : Peut-êtreyreftet-
il quelque défaut que je n'ai pas remarqué.
Pygmalion de J. J. Rouffeau.
L'Auteur de cette Comédie , dans une
Epitre dédicatoire adreffée à un de ſes
Amis , annonce qu'il s'eft déterminé à
ne pas la faire jouer , parce qu'une des
principales Actrices du Théâtre Français
lui a fait fentit qu'on ne verroit pas avec
plaifir Pygmalion malheureux , fur le
même Théâtre où l'on a tout récemment
applaudi à fon bonheur.
L'action de la Pièce eſt ſuppoſée commencer
peu de tems après le jour où
Galathée a été animée. Pygmalion qui
1
Cvj
60
MERCURE
DE
FRANCE
.
>
l'adore , voit avec peine que fes foupirs
annoncent qu'elle n'eft point heureufe
& que fon coeur femble oppreffé d'un
fecret ennui. Galathée elle - même ne
peut définir la nature du trouble qu'elle
rellent. Cependant Phénix , Élève chéri
de Pygmalion , arrive de retour d'an
long voyage. Ce jeune homme , devenu ,
ainfi que Pygmalion , & à l'infu de ce
dernier , amoureux de la ftatue de Galathée
, avoit voulu effayer fi l'abſence ne
le guériroit pas de cette fingulière paffion
. 11 a depuis appris le prodige que
les Dieux ont opéré fur Galathée
à la prière de Pygmalion. Il la voit
animée , fenfible , & en devient mille
fois plus amoureux que jamais . Galathée ,
à la vue de Phénix , n'éprouve pas de
fon côté des fentimens moins paffionnés.
Sidonie , ancienne Maîtreffe de Pygmalion
, que ce dernier a abandonnée ,
& qui cherche à s'en venger , excite &
favorife leur mutuel amour. Phénix eft
cependant retenu par fon amitié & fa
reconnoiffance pour Pygmalion , qui l'a
comblé de bienfaits , & qui , dans l'inftant
même , vient de lui annoncer que ,
renonçant à fon art , il alloit le mettre
en poffellion de fon attelier . Son embarras
JUILLET. 1777. 61
>
redouble , lorfque Pygmalion , après lui
avoir fait confidence de fes inquiétudes
au fujet d'Agémon , riche Phenicien
qu'il foupçonne d'avoir des delle ins fur
Galathée , & de chercher à la féduire
le charge de fonder les fentimens de
Galathée , & de lui parler de fon amour.
Agémon fait apporter à Galathée une
corbeille remplie des plus riches ajuflemens
& l'invite à s'en paret . Elle
balance ; Phénix l'y détermine , de
peur que les foupçons de Pygmalion ne
viennent à changer d'objet . Agémon
s'apperçoit de leur amour , il prend la
chofe en plaifantant , & dit a Phénix
qu'il va propofer à Pygmalion de lui
donner Galathée . Le jeune homme veut
envain l'en empêcher ; il découvre la vérité
à l'infortuné Sculpteur , & Galathée
la confirme par l'aveu ingénu de fes
fentimens. Pygmalion éclate d'abord
en tranfports jaloux ; mais , ramené
par la réflexion à des fentimens plus
doux , il renonce à Galathée , l'unit à
fon Elève , & promet de fervir de père
à ces deux époux.
Leftyle de cette Pièce a du naturel &
de la facilité. Nous citerons cet éloge
ironique des plumes , que l'Auteur met
dans la bouche d'Agémon.
62 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt
Sans plumes , foin de la beauté .
par elles qu'on voit une taille célefte
Acquérir plus de majeſté ;
Que la femme la plus petite ,
Grandit tout-à- coup de moitié ,
Et qu'enfin votre fexe a le nouveau mérite
De paffer le nôtre d'un pié.
vers libres ; prix i liv. 4 f. A Amfterdam
& fe trouve à Paris , chez
Lefclapart jeune , Lib. quai de Gêvres,
avec cette épigraphe : Peut-êtreyreftet-
il quelque défaut que je n'ai pas remarqué.
Pygmalion de J. J. Rouffeau.
L'Auteur de cette Comédie , dans une
Epitre dédicatoire adreffée à un de ſes
Amis , annonce qu'il s'eft déterminé à
ne pas la faire jouer , parce qu'une des
principales Actrices du Théâtre Français
lui a fait fentit qu'on ne verroit pas avec
plaifir Pygmalion malheureux , fur le
même Théâtre où l'on a tout récemment
applaudi à fon bonheur.
L'action de la Pièce eſt ſuppoſée commencer
peu de tems après le jour où
Galathée a été animée. Pygmalion qui
1
Cvj
60
MERCURE
DE
FRANCE
.
>
l'adore , voit avec peine que fes foupirs
annoncent qu'elle n'eft point heureufe
& que fon coeur femble oppreffé d'un
fecret ennui. Galathée elle - même ne
peut définir la nature du trouble qu'elle
rellent. Cependant Phénix , Élève chéri
de Pygmalion , arrive de retour d'an
long voyage. Ce jeune homme , devenu ,
ainfi que Pygmalion , & à l'infu de ce
dernier , amoureux de la ftatue de Galathée
, avoit voulu effayer fi l'abſence ne
le guériroit pas de cette fingulière paffion
. 11 a depuis appris le prodige que
les Dieux ont opéré fur Galathée
à la prière de Pygmalion. Il la voit
animée , fenfible , & en devient mille
fois plus amoureux que jamais . Galathée ,
à la vue de Phénix , n'éprouve pas de
fon côté des fentimens moins paffionnés.
Sidonie , ancienne Maîtreffe de Pygmalion
, que ce dernier a abandonnée ,
& qui cherche à s'en venger , excite &
favorife leur mutuel amour. Phénix eft
cependant retenu par fon amitié & fa
reconnoiffance pour Pygmalion , qui l'a
comblé de bienfaits , & qui , dans l'inftant
même , vient de lui annoncer que ,
renonçant à fon art , il alloit le mettre
en poffellion de fon attelier . Son embarras
JUILLET. 1777. 61
>
redouble , lorfque Pygmalion , après lui
avoir fait confidence de fes inquiétudes
au fujet d'Agémon , riche Phenicien
qu'il foupçonne d'avoir des delle ins fur
Galathée , & de chercher à la féduire
le charge de fonder les fentimens de
Galathée , & de lui parler de fon amour.
Agémon fait apporter à Galathée une
corbeille remplie des plus riches ajuflemens
& l'invite à s'en paret . Elle
balance ; Phénix l'y détermine , de
peur que les foupçons de Pygmalion ne
viennent à changer d'objet . Agémon
s'apperçoit de leur amour , il prend la
chofe en plaifantant , & dit a Phénix
qu'il va propofer à Pygmalion de lui
donner Galathée . Le jeune homme veut
envain l'en empêcher ; il découvre la vérité
à l'infortuné Sculpteur , & Galathée
la confirme par l'aveu ingénu de fes
fentimens. Pygmalion éclate d'abord
en tranfports jaloux ; mais , ramené
par la réflexion à des fentimens plus
doux , il renonce à Galathée , l'unit à
fon Elève , & promet de fervir de père
à ces deux époux.
Leftyle de cette Pièce a du naturel &
de la facilité. Nous citerons cet éloge
ironique des plumes , que l'Auteur met
dans la bouche d'Agémon.
62 MERCURE DE FRANCE .
C'eſt
Sans plumes , foin de la beauté .
par elles qu'on voit une taille célefte
Acquérir plus de majeſté ;
Que la femme la plus petite ,
Grandit tout-à- coup de moitié ,
Et qu'enfin votre fexe a le nouveau mérite
De paffer le nôtre d'un pié.
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53
p. 102-109
Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur le Bonheur, où l'on recherche si l'on peut aspirer à un vrai bonheur [...]
Mots clefs :
Bonheur, Plaisirs, Vertu, Auteur, Essai, Source, Vrai, Matière, Sentiment, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
Effai fur le Bonheur , où l'on recherche
fi l'on peut afpirer à un vrai bonheur
fur la terre , jufqu'à quel point il
dépend de nous , & quel eft le chemin
qui y conduit ; par M. l'Abbé de
Gourcy , Vicaire - Général de Bordeaux
, de la Société Royale des.
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
AVienne ; & fe trouve à Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
"
On a eu beau traiter dans les différens
fècles ce fujet intéreffant , la matière
n'a été encore épuifée , parce que
pas
la diverfité des paffions qui agitent les
hommes , & cette variété d'opinions
qu'ils ont adoptées à cet égard , n'ont pu
que les éloigner du but , & les ont
empêché d'indiquer la vraie fource de
cet unique bien , dont nous defirons
néceffairement la poffeffion , même au
milieu de nos égaremens . Varron avoit
DÉCEMBRE . 1777. 103
remarqué dans fon Livre de la Philofophie
, qu'il pouvoit y avoir deux cens
quatre - vingt - huit fentimens différens
fur ce qui regarde l'effence du Bonheur .
Et l'on doit avouer que plufieurs des
anciens Philofophes ont mêlé beaucoup
d'erreurs & de bizarreries à un petit
nombre de vérités qu'ils ont défigurées.
Epictete eft celui qui s'eft approché le
plus du but , & qui , avec les feules
lumières du paganifme , a le mieux
traité cette matière . Son Ouvrage , qui
renferme la morale la plus épurée ,
mérite nos éloges.
L'Auteur de l'Effai , avoue que cette
multitude de traités fur le Bonheur ,
qu'il s'eft fait un devoir de parcourir , ne
lui a été d'aucune utilité. Il en excepte
feulement , les penfées de M. Fontenelle
fur le Bonheur, Ouvrage plein de fineffe
& d'agrément ; la théorie des fentimens
agréables de M. Pouilly , où la matière
eft beaucoup plus approfondie ; & ^
l'effai fur la philofophie morale , par M.
de Maupertuis , qui a calculé tous les
momens & tous les degrés du Bonheur ,
avec la précifion rigoureufe & la féchereffe
des Géomètres. Ces trois Ouvrages ,
& ceux de l'Auteur d'Emile
$
ont
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
fourni à l'Auteur de l'Effai , des traits
ingénieux , & des réflexions, folides .
Toutes les citations font faites avec un
goût exquis , & tiennent lieu d'ornemens
à ce nouveau traité du Bonheur :
c'eft de la Religion Chrétienne que
l'Auteur emprunte fes principaux argumens
, & il puife fa morale dans cette
Religion , qui eft , pour tous les âges
comme pour tous les états , lafource la plus
pure & la plus abondante du Bonheur.
I fourient que la vertu commence icibas
la félicité de l'homme , & qu'elle
feule pent lui mériter , après cette vie
le fouverain bien. En effet , tout ce qui
ne fert pas à purifier fon coeur, ne peut
produire que de faux biens qui le laiffent
vide , ou que des maux réels qui le rem
pliffent d'inquiétude. Auffi l'Auteur
prouve avec éloquence , qu'une confcience
pure eft la fource unique des
vrais plaifirs. Quant aux plaifirs des fens
& des paffions , cet ingénieux Ecrivain
foutient avec fondement , qu'ils s'émouffent
par l'habitude , fatiguent par leur
continuité , épuifent par leur vivacité ;
ils n'ont , dit- il , que la durée d'un.
» inftant , & traînent fouvent après eux
» la douleur , la honte & les remords
1
DÉCEMBRE. 1777 .
105
و د
33
و د
qui n'expirent qu'avec la vie . Les
plaifirs de l'efprit ne peuvent être
goûtés que d'un petit nombre d'hom-
» mes : ce n'eft donc point là le chemin
» du Bonheur que la nature nous a tracé.
» Pris immodérément , ils ruinent la
fanté , & ne peuvent cependant être
continués fans elle .
39
"
» Il n'en eft pas ainfi des plaifirs
» de l'ame , de ces plaifirs dont la fource
» eft dans la bienfaifance , dans l'amitié ,
» dans la vertu. De cette fource inalté
ود
rable , il ne peut couler fur la terre
» que des biens & des joies pures .
» Jamais ces vrais plaifirs ne fallent ,
» ne raffafient , n'énervent & ne cor-
» rompent. Ils ont toujours le charme
» de la nouveauté ; plus on les goûte
»
plus on veut les goûter. Ils ne peuvent
» être négligés que par ceux à qui
' ils font inconnus , par ces ames de
boue , condamnées à ramper triste-
» ment parmi un tas de mortels frivoles
»
& infenfés , corrompus & corrupteurs.
Ils font indépendans de la vigueur du
corps , de la fagacité de l'efprit , des
faveurs & des caprices de la fortune :
ils élèvent l'ame , ils la fortifient
ils en rempliffent toute la capacité.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Jamais de retours fâcheux à effuyer :
» perfonne ne s'eft encore repenti de
» les avoit goûtés. Jamais d'indifcrétion
» à redouter la modeftie feule eft
ود
و د
"
intéreffée à les couvrir de fon voile ;
» & s'ils femblent peut-être plus vifs
» & plus purs , lorfqu'ils demeurent
» concentrés dans le coeur qui les goûte ,
» dans le fein de l'amitié qui les partage,
le grand jour y ajoute l'éclat de la
» gloire , & le concert enchanteur de
» l'acclamation publique . Dépofés dans
» le fond de la confcience , un fentiment
délicieux les reproduit & les
perpétue jufqu'au dernier foupir. Chaque
jour les ames vertueufes & bien-
» faifantes font à portée de les renouveller
, puifqu'une ame vertueufe
& bienfaifante peut tous les jours
» fuivre le penchant divin qui la preffe ;
» & que ni l'importance du fervice , ni
l'éclat de l'action n'eft néceffaire ici ,
ni pour le mérite , ni pour la volupté:
» qui en eft le falaire. Il n'eft aucun jour
» où un Particulier foit réduit à dire
» comme cet Empereur adoré , mes amis,
»j'ai perdu lajournée.
33
»
"
"
罱» Il n'eft point , dit M. Rouffeau , de
» route plus fûre , pour aller au Bonheur,
DÉCEM BR E. 1777. 107
>
que celle de la vertu. Si on y parvient
» il eft plus pur , plus folide & plus doux
» par elle fi on le manque , elle feule
» peut en dédommager.
On peut
:
•
» enchérir fans aller au- delà du vrai.
» Ce n'eft pas affez de dire qu'il n'eſt
» pas de route plus fûre pour le Bonheur,
elle eft la feule toute autre route
» nous égare : tous les pas qu'on y fait
» font , pour ainsi dire , autant d'efpaces
» qu'on met entre lui & le vrai Bonheur,
» Le même Ecrivain s'explique , ou fe
» réforme ailleurs. La félicité eft la
» fortune du fage , & il n'y en a point
fans vertu . Les plus vicieux même
font forcés de rendre hommage à la
» vertu , en lui enviant ce fentiment
profond de paix & de contentement
qu'elle conferve dans toutes les fitua-
» tions poffibles.
"
» Charme inconcevable de la beauté
» qui ne périt point ! s'écrie encore
» l'illuftre Génevois dans fon ftyle brû-
» lant & fublime , ce ne font point les
» vicieux au faîte des honneurs , dans,
le fein des plaifirs , qui font envie ;
" ce font les vertueux infortunés ; &
» l'on fent au fond de fon coeur la féli-
» cité réelle , que couvroient leurs maux
"
•
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
1
» apparens. Ce fentiment eft commun à
tous les hommes ; & fouvent même
» en dépit d'eux , le divin modèle que
chacun de nous porte avec lui , nous
» enchante malgré que nous en ayons.
» Sitôt que la paflion nous permet de
le voir , nous lui voulons reffembler ;
» & fi le plus méchant des hommes
» pouvoit être un autre que lui- même ,
» il voudroit être un homme de bien ».
Si l'on doit avouer que rien n'égale
ici -bas la paix & le contentement , qui
font inféparables de la vertu , il n'en eft
pas moins certain que cette félicité ne
peut être que commencée & paffagère ,
& que l'Auteur de notre Etre s'eft
réfervé à lui - même de faire la récompenfe
parfaite & éternelle du plus excellent
de fes Ouvrages mortels ; c'eft dans
l'autre vie qu'eft réfervée la poffeffion
du fouverain bien , ou du bonheur complet.
Un Poëte Philofophe a reconnu
cette vérité .
"
Je ne me vante point d'avoir en cet aſyle ,
د .
Rencontré le parfait bonheur ;
» Il n'eft point retiré dans le fond d'un bocage 3 ,
Il eft,encor moins, chez les Rois ;
DÉCEMBRE . 1777. 109
» Il n'eft pas même chez le Sage ;
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
∞ Il y faut renoncer : mais on peut quelquefois
» Embraſſer au moins fon image ».
fi l'on peut afpirer à un vrai bonheur
fur la terre , jufqu'à quel point il
dépend de nous , & quel eft le chemin
qui y conduit ; par M. l'Abbé de
Gourcy , Vicaire - Général de Bordeaux
, de la Société Royale des.
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
AVienne ; & fe trouve à Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
"
On a eu beau traiter dans les différens
fècles ce fujet intéreffant , la matière
n'a été encore épuifée , parce que
pas
la diverfité des paffions qui agitent les
hommes , & cette variété d'opinions
qu'ils ont adoptées à cet égard , n'ont pu
que les éloigner du but , & les ont
empêché d'indiquer la vraie fource de
cet unique bien , dont nous defirons
néceffairement la poffeffion , même au
milieu de nos égaremens . Varron avoit
DÉCEMBRE . 1777. 103
remarqué dans fon Livre de la Philofophie
, qu'il pouvoit y avoir deux cens
quatre - vingt - huit fentimens différens
fur ce qui regarde l'effence du Bonheur .
Et l'on doit avouer que plufieurs des
anciens Philofophes ont mêlé beaucoup
d'erreurs & de bizarreries à un petit
nombre de vérités qu'ils ont défigurées.
Epictete eft celui qui s'eft approché le
plus du but , & qui , avec les feules
lumières du paganifme , a le mieux
traité cette matière . Son Ouvrage , qui
renferme la morale la plus épurée ,
mérite nos éloges.
L'Auteur de l'Effai , avoue que cette
multitude de traités fur le Bonheur ,
qu'il s'eft fait un devoir de parcourir , ne
lui a été d'aucune utilité. Il en excepte
feulement , les penfées de M. Fontenelle
fur le Bonheur, Ouvrage plein de fineffe
& d'agrément ; la théorie des fentimens
agréables de M. Pouilly , où la matière
eft beaucoup plus approfondie ; & ^
l'effai fur la philofophie morale , par M.
de Maupertuis , qui a calculé tous les
momens & tous les degrés du Bonheur ,
avec la précifion rigoureufe & la féchereffe
des Géomètres. Ces trois Ouvrages ,
& ceux de l'Auteur d'Emile
$
ont
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
fourni à l'Auteur de l'Effai , des traits
ingénieux , & des réflexions, folides .
Toutes les citations font faites avec un
goût exquis , & tiennent lieu d'ornemens
à ce nouveau traité du Bonheur :
c'eft de la Religion Chrétienne que
l'Auteur emprunte fes principaux argumens
, & il puife fa morale dans cette
Religion , qui eft , pour tous les âges
comme pour tous les états , lafource la plus
pure & la plus abondante du Bonheur.
I fourient que la vertu commence icibas
la félicité de l'homme , & qu'elle
feule pent lui mériter , après cette vie
le fouverain bien. En effet , tout ce qui
ne fert pas à purifier fon coeur, ne peut
produire que de faux biens qui le laiffent
vide , ou que des maux réels qui le rem
pliffent d'inquiétude. Auffi l'Auteur
prouve avec éloquence , qu'une confcience
pure eft la fource unique des
vrais plaifirs. Quant aux plaifirs des fens
& des paffions , cet ingénieux Ecrivain
foutient avec fondement , qu'ils s'émouffent
par l'habitude , fatiguent par leur
continuité , épuifent par leur vivacité ;
ils n'ont , dit- il , que la durée d'un.
» inftant , & traînent fouvent après eux
» la douleur , la honte & les remords
1
DÉCEMBRE. 1777 .
105
و د
33
و د
qui n'expirent qu'avec la vie . Les
plaifirs de l'efprit ne peuvent être
goûtés que d'un petit nombre d'hom-
» mes : ce n'eft donc point là le chemin
» du Bonheur que la nature nous a tracé.
» Pris immodérément , ils ruinent la
fanté , & ne peuvent cependant être
continués fans elle .
39
"
» Il n'en eft pas ainfi des plaifirs
» de l'ame , de ces plaifirs dont la fource
» eft dans la bienfaifance , dans l'amitié ,
» dans la vertu. De cette fource inalté
ود
rable , il ne peut couler fur la terre
» que des biens & des joies pures .
» Jamais ces vrais plaifirs ne fallent ,
» ne raffafient , n'énervent & ne cor-
» rompent. Ils ont toujours le charme
» de la nouveauté ; plus on les goûte
»
plus on veut les goûter. Ils ne peuvent
» être négligés que par ceux à qui
' ils font inconnus , par ces ames de
boue , condamnées à ramper triste-
» ment parmi un tas de mortels frivoles
»
& infenfés , corrompus & corrupteurs.
Ils font indépendans de la vigueur du
corps , de la fagacité de l'efprit , des
faveurs & des caprices de la fortune :
ils élèvent l'ame , ils la fortifient
ils en rempliffent toute la capacité.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Jamais de retours fâcheux à effuyer :
» perfonne ne s'eft encore repenti de
» les avoit goûtés. Jamais d'indifcrétion
» à redouter la modeftie feule eft
ود
و د
"
intéreffée à les couvrir de fon voile ;
» & s'ils femblent peut-être plus vifs
» & plus purs , lorfqu'ils demeurent
» concentrés dans le coeur qui les goûte ,
» dans le fein de l'amitié qui les partage,
le grand jour y ajoute l'éclat de la
» gloire , & le concert enchanteur de
» l'acclamation publique . Dépofés dans
» le fond de la confcience , un fentiment
délicieux les reproduit & les
perpétue jufqu'au dernier foupir. Chaque
jour les ames vertueufes & bien-
» faifantes font à portée de les renouveller
, puifqu'une ame vertueufe
& bienfaifante peut tous les jours
» fuivre le penchant divin qui la preffe ;
» & que ni l'importance du fervice , ni
l'éclat de l'action n'eft néceffaire ici ,
ni pour le mérite , ni pour la volupté:
» qui en eft le falaire. Il n'eft aucun jour
» où un Particulier foit réduit à dire
» comme cet Empereur adoré , mes amis,
»j'ai perdu lajournée.
33
»
"
"
罱» Il n'eft point , dit M. Rouffeau , de
» route plus fûre , pour aller au Bonheur,
DÉCEM BR E. 1777. 107
>
que celle de la vertu. Si on y parvient
» il eft plus pur , plus folide & plus doux
» par elle fi on le manque , elle feule
» peut en dédommager.
On peut
:
•
» enchérir fans aller au- delà du vrai.
» Ce n'eft pas affez de dire qu'il n'eſt
» pas de route plus fûre pour le Bonheur,
elle eft la feule toute autre route
» nous égare : tous les pas qu'on y fait
» font , pour ainsi dire , autant d'efpaces
» qu'on met entre lui & le vrai Bonheur,
» Le même Ecrivain s'explique , ou fe
» réforme ailleurs. La félicité eft la
» fortune du fage , & il n'y en a point
fans vertu . Les plus vicieux même
font forcés de rendre hommage à la
» vertu , en lui enviant ce fentiment
profond de paix & de contentement
qu'elle conferve dans toutes les fitua-
» tions poffibles.
"
» Charme inconcevable de la beauté
» qui ne périt point ! s'écrie encore
» l'illuftre Génevois dans fon ftyle brû-
» lant & fublime , ce ne font point les
» vicieux au faîte des honneurs , dans,
le fein des plaifirs , qui font envie ;
" ce font les vertueux infortunés ; &
» l'on fent au fond de fon coeur la féli-
» cité réelle , que couvroient leurs maux
"
•
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
1
» apparens. Ce fentiment eft commun à
tous les hommes ; & fouvent même
» en dépit d'eux , le divin modèle que
chacun de nous porte avec lui , nous
» enchante malgré que nous en ayons.
» Sitôt que la paflion nous permet de
le voir , nous lui voulons reffembler ;
» & fi le plus méchant des hommes
» pouvoit être un autre que lui- même ,
» il voudroit être un homme de bien ».
Si l'on doit avouer que rien n'égale
ici -bas la paix & le contentement , qui
font inféparables de la vertu , il n'en eft
pas moins certain que cette félicité ne
peut être que commencée & paffagère ,
& que l'Auteur de notre Etre s'eft
réfervé à lui - même de faire la récompenfe
parfaite & éternelle du plus excellent
de fes Ouvrages mortels ; c'eft dans
l'autre vie qu'eft réfervée la poffeffion
du fouverain bien , ou du bonheur complet.
Un Poëte Philofophe a reconnu
cette vérité .
"
Je ne me vante point d'avoir en cet aſyle ,
د .
Rencontré le parfait bonheur ;
» Il n'eft point retiré dans le fond d'un bocage 3 ,
Il eft,encor moins, chez les Rois ;
DÉCEMBRE . 1777. 109
» Il n'eft pas même chez le Sage ;
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
∞ Il y faut renoncer : mais on peut quelquefois
» Embraſſer au moins fon image ».
Fermer
54
p. 100-122
Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, [titre d'après la table]
Début :
Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, expliqués en [...]
Mots clefs :
Miracles, Religion, Religion naturelle, Religion chrétienne, Dieu, Christianisme, Nature, Jésus-Christ, Hommes, Lois, Esprits, Foi, Preuve, Faits, Effet, Chrétiens, Caractère, Prodiges, Doctrine, Croire, Témoins, Authenticité, Vérité, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Principes de la Religion Naturelle & de la Religion Chrétienne, [titre d'après la table]
Les Principes de la Religion Naturelle &
de la Religion Chrétienne , expliqués en
forme de Catéchifme. A Paris , chez
Berton , rue Saint-Victor ; Crapart ,
rue d'Enfer ; Onfroy , quai des Auguſtins.
Si l'incrédulité prend aujourd'hui toute
forte de formes pour éblouir les efprits
fuperficiels & avides de nouveautés , le
zèle qu'infpire la vraie Religion , n'en
eft aufli que plus actif & plus occupé à
inftruire les fidèles , & à les prémunir
contre la féduction. On voit ce zèle fi
louable , fe fervir tantôt des armes de la
dialectique & de l'érudition , tantôt de
la méthode fimple & claire du catéchifme.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a préféré celle des interlocutions
, qui n'eft pas tout-à-fait fi
MARS. 1778 . 101
uniforme , & qui eft d'un autre côté moins
variée que le ton ordinaire du dialogue.
Il a cru devoir prendre ce jufte milieu ,
afin d'éviter l'ennui de la monotonie , &
de mettre par ce moyen dans la marche
du difcours , le plus de fimplicité qu'il
eft poffible. Il a voulu fe proportionner
aux perfonnes les moins inftruites , en
employant le ftyle familier , & fouvent
même populaire.
Comme on rencontre dans les états
même les plus obfcurs , des hommes
préparés à la féduction par leur ignorance
groffière , c'eft pour les Apologiftes
de la Religion Chrétienne un devoir
important de fe faire tout à tous ,
& de choisir de préférence le de
genre
preuves qui convient le mieux aux efprits
les moins pénétrans. Tel eft le but que
s'eft propofé l'Auteur des principes de la
Religion Naturelle , & de la foi chrétienne.
Il a fu rendre fenfibles & familières
, les preuves les plus fortes de
l'existence de Dieu , de la diftinction du
bien & du mal moral , & de la certitude
des vérités renfermées dans les livres de
l'ancien & du nouveau Teftament, Rien
n'eft plus convaincant que ce que cet
Auteur dit , par exemple , fur l'excellence
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des vertus que le Chriftianiſme a produit
dans les fociétés politiques , & fur la
preuve fondamentale des miracles , &
F'obligation de croire à ceux que l'Inftituteur
adorable de la Religion Chrétienne
, & fes difciples , ont opéré , &
qui ont été atteftés par une multitude de
témoins , fans lefquels on n'auroit jamais
admis , comme authentique , l'Hiftoire.
qui repréfente ces miracles comme des
faits publics. Un Néophite , qui aura
faifi les raifonnemens fimples , claits &
même populaires du nouveau Catéchifte
fur ces deux objets principaux , excellence
de la morale chrétienne force
victorieufe de la preuve des miracles
, un tel Néophite ne fauroit être
ébranlé par les fophifmes de plufieurs
Écrivains modernes. Les lumières qu'il
aura puifées dans l'Ouvrage que nous
annonçons , doivent fuffire pour le prémunir
encore contre les raifonnemens
fpécieux de l'Auteur anonyme qui traite
du fort des Empires dans les différentes
époques . Cet Écrivain, également verfé
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Philofophie
, de la Politique , examine , dans
fon Traité rempli d'excellentes vues patriotiques,
fi les hommes font plus heureux
de nos jours , qu'ils ne l'ont été
MARS. 1778. 103
S
dans les fiècles paffés , & indique en
même- tems les moyens d'améliorer le
fort des Empires . Il a cru que la difcuffion
de cette matière fi intéreffante
l'obligeoit à examiner auffi tout ce qui
a rapport à l'établiffement du Chriftianifme
, à fes effets , à fon influence fur
le bonheur des Peuples . Nous ne croyons
pas , comme cet Auteur le fait entendre
, que cette Religion fi admirable
par fa morale & par les vertus fociales.
qu'elle infpire , confidérée même du côté
politique , ait fouvent été contraire, par
plufieurs de fes inftitutions, à la profpérité
des Empires . Nous croyons au contraire
que rien n'eft plus propre à cimenter
, dans un Etat , la félicité publique
, que le Chriftianifme confidéré
dans fa pureté. Que faut-il en effet pour
améliorer les Gouvernemens , & rendre
également heureux les Souverains & les
Sujets ? Il faut que l'autorité foit refpectée
, que l'on obéiffe aux Loix , &
que cette heureufe harmonie foit partout
obfervée , non par la crainte des
homines , qui n'eft qu'une toile d'arraignée
, fuivant l'expreffion d'un Sage
de l'Antiquité ; mais par amour pour le
Législateur fuprême , &- par obéiffance
à fa Loi. Le Chriftianifme élève au
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
)
rang des premiers devoirs de la confcience
, la néceffité de maintenir l'ordre
public par de fages Loix ; la foumiffion
parfaite à ces mêmes Loix ; donne à l'autorité
fouveraine , un caractère facré &
inviolable , réprime les horreurs du defpotifme
, érige en Loix un grand nombre
de vertus fociales , infpire un attachement
tendre & zélé pour les intérêts du
Corps dont nous faifons partie , unit.
les efprits & les coeurs , rapproche
toutes les Nations par la feule Loi de
la charité , & nous délivre des erreurs
fuperftitieufes , & de toutes celles qui
font contraires à la profpérité des Empires
; en un mot , elle nous fait refpecter
les droits de l'humanité , & nous
apprend qu'on ne peut attenter à la liberté
que les hommes tiennent de la
Nature & des Loix , qu'en outrageant
le divin Législateur , qui eft leur bienfaiteur
& leur père. C'est ainsi que cette
Religion, dont le joug eft doux , & le
fardeau léger , formant le caractère national
, fait fentir fon aimable influence
dans toutes les parties de l'adminiſtra
tion d'un Etat pour en tempérer la rigeur
, & pour en affermir la conſtitution.
« Chofe admirable , s'écrie MonMAR
S. 1778. 105
tefquieu : la Religion Chrétienne qui
» ne femble avoir d'objet que la félicité
» de l'autre vie , fait encore notre bon-
» heur dans celle - ci.... Nous devons au
» Chriftianifme , ajoute-t il , un certain
droit politique , & dans la guerre un
» certain droit des gens , que la nature
» humaine ne fauroit affez reconnoître ...
» C'est la Religion Chrétienne qui ,
ود
malgré la grandeur de l'Empire & le
» vice du climat , a empêché le defpo-
» tifme de s'établir en Ethiopie , & a
ود
porté au milieu de l'Afrique , les
» Moeurs de l'Europe & fes Loix.... Nos
» Gouvernemens modernes , dit M.
Rouffeau dans fon Emile , doivent
incontestablement au Chriftianifme
» leur plus folide autorité , & leurs ré-
» volutions moins fréquentes ; il les a
» rendus eux- mêmes moins fanguinaires :
» cela fe prouve par le fait , en les comparant
aux Gouvernemens anciens » .
Il feroit très-aifé de prouver , fans
employer la profonde érudition & les
charmes du ftyle de l'Auteur anonyme ,
que le Chriftianifme , quand on en fépare
les abus que les hommes mêlent
aux chofes les plus excellentes , ne peut
produire dans les Sociétés que d'heureux
E
106 MERCURE DE FRANCE .
J
effets , puifque fa première loi à laquelle
toutes les autres font fubordonnées , eft la
loi de charité. Et qu'eft-ce , en effet
qu'une Société gouvernée par ce fentiment
? C'est une famille de frères &
d'amis , fous l'autorité d'un père commun
, qui aime & qui veut être aimé..
C'est ce même fentiment qui doit unir
auffi les Nations entre elles ; car, ce qu'eft
un homme à l'égard d'un autre homme ,
un Peuple l'eft à l'égard d'un autre Peuple.
» Il en doit être de la Religion , dit le
» célèbre Bacon , comme de la Nature :
» tous les refforts doivent tendre par
"
ود
ود
ود
préférence au bien commun : or il ne
» s'eft trouvé dans aucun fiècle , ni
fyftême de Philofophie , ni fecte de
Religion , ni corps de Jurifprudence ,
ni corps Politique qui ait , autant que
» la Religion Chrétienne , exalté le bien
» de tous , & réduit à fes juftes bornes
» le bien particulier, d'où réfulte évidem-
» ment que c'eft un feul & même Dieu
qui eft P'Auteur des loix de la Nature
» & du Chriftianifme »,
99
Combien d'autres témoignages auffi
favorables pourrions- nous citer les Bolinbroke
, les Maupertuis , les d'Alembert
, qui ont fait les mêmes aveus
MARS. 1778. 107
1
que Montefquieu , Rouffeau & Bacon ,
àl'égard de l'heureufe influence de la ReligionChrétienne
fur les Sociétés politiques.
Ces autorités doivent être impofantes
pour l'Auteur anonyme . Voyons comme
il s'explique fur la preuve victorieufe des
miracles , qui ont fervi à l'établiſſement
du Chriftianifme . « Si la Providence
» avoit voulu, dit- il, (tom I. p . 248) établir
» fon culte fur les miracles , il lui auroit
fuffi d'opérer à Rome une petite partie-
» de ceux dont les Juifs furent les feuls
» témoins ; ou même de donner à ceux-
» là une telle authenticité , qu'il eût été
impoffible de les révoquer en doute ,
» ou de les paffer fous filence , comme
» l'ont fait les deux plus favans Hommes,
Jofeph & Philon » . A cette affertion ,
où l'on cherche à détruire , ou du moins
à affoiblir la preuve fondamentale des
miracles , eft jointe une note fur les
prétendus aveus d'Origène fur les prodiges
, les vertus & la doctrine des Thaumaturges
pour apprécier leurs miracles .
93
"
On établit dans le Catéchifme dont nous
parlons , & on l'a démontré dans une
infinité d'autres , que les miracles qui
ont opéré la converfion du monde en
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
4
tier , avoient eu toute l'authenticité qu'un
efprit jufte , & un coeur droit pouvoient
defirer . Les Apologiftes de la Religion
Chrétienne , ont remarqué que la crédulité
des Peuples & l'illufion ne pouvoient
avoir eu aucune part à la foi qu'on
a ajoutée à ces miracles : les Auteurs qui
les rapportent étoient contemporains , &
plufieurs en parlent comme témoins oculaires
; ils ont été publics , multipliés &
très- bien circonftanciés : de la Judée , où
on les a crus malgré les préventions , le
bruit s'en eft répandu par toute la terre ,
où après avoir paffé par la plus févère
critique , on les a reçus comme indubitables
; la foi qu'on y a donnée s'eft
toujours foutenue fans altération , &
l'on ne peut affigner aucun tems où on
ne les a pas crus véritables .
Seroit-il poffible que la fauffeté eût
été univerfellement adoptée par les Savans
comme par les ignorans ? Auroientils
voulu , les uns & les autres , foumettre
leurs efprits à tant de mystères
impénétrables , & embraffer une Religion
qui prefcrit l'abnégation de foi-
-même , & la mortification des fens , fi
elle n'offroit pas par- tour des preuves
fenfibles de fa divinité ? Si les miracles
MARS. 1778. 109
de Jésus- Chrift euffent été faux , pourquoi
les Juifs ont- ils cherché des explications
pour en éluder la force , les uns
en difant que c'étoit l'opération du Démon
, les autres en recourant à d'autres
Commentaires auffi abfurdes ? Pourquoi
tant de détours , & ne pas tout d'un
coup en montrer la fauffeté ? Si on avoit
pu conteſter les miracles de Jéfus-Chrift,
Celfe & Julien auroient - ils fait tant
pour
-
d'efforts énerver la preuve que les
Chrétiens en tirèrent? Il falloit donc
que les prodiges de Jéfus Chrift fuffent
bien avérés , pour forcer un homme
comme Julien , à faire un aveu dont on
peut tirer des conféquences fi avantageufes
pour la Religion. N'étoit-il pas
plus fimple de les nier , & de défabufer
l'Univers en démafquant l'impoſture ?
Ils ne l'ont pas fait , au contraire , ils en
ont avoué plufieurs ; ainfi l'aveu & la
conduite des ennemis de la Religion
Chrétienne , démontrent évidemment
que l'hiftoire des miracles de Jéfus- Chrift
rapportée par les Évangéliftes , eft conforme
à la vérité.
Le Philofophe Hiftorien qui voudroit
que les miracles , en faveur du Chrif
tianifme , euffent eu plus d'authenticité ,
MERCURE DE FRANCE.
n'a befoin que de lire quelques - uns des
Ouvrages où cette matière eft difcutée ,
pour être perfuadé que les miracles ont
eu toute l'authenticité que l'on pouvoit
exiger ; il verra en lifant l'Histoire ,
que le dernier des fidèles impofoit filence
aux Oracles des Démons , & les forçoit
de déclarer qu'ils étoient des Démons .
Tous les jours les Payens imploroient le
fecours des Chrétiens pour guérir les
poffédés. Il n'étoit point extraordinaire ,
comme le remarque Saint Irenée , de
voir des Églifes fe mettre en prières , &
obtenir la réfurrection d'un Mott. Plufieurs
fe convertiffoient ; mais on doit
l'avouer , le grand nombre n'y faifoit
aucune attention . On auroit cru fe donner
un travers , de prendre la peine d'approfondir
& de faire des informations.
juridiques de tout ce que l'on difoit
en ce genre. Il y avoit dans la Judée ,
comme par - tout ailleurs , des hommes
qui avoient trop d'intérêt d'être
incrédules , pour croire à la preuve des
miracles. En effet , comment s'y prendre
pour convaincre du furnaturel , des gens
bien déterminés , tantôt à donner à la
Nature des forces arbitraires qu'ils étendent
felon le befoin , & à adopter les
J
MARS. 1778. I rr
fyftêmes les plus bizarres pourvu qu'ils
fe débarraffent du miracle , tantôt à
chicanet fans fin fur la certitude des
, &
faits , & le caractère
des
témoins
? Comment
trouver
les
moyens
de
perfuader
ces
efprits
fubtils
, féconds
en
difficultés
contre
les
chofes
les
mieux
établies
, &
ces
Savans
préfomptueux
, qui
, à force
d'examiner
les
chofes
, font
fi bien
que
les
plus
évidentes
leur
deviennent
incroyables
? Eft
-il fi aiſé
de
convaincre
ces
Efprits
foibles
ou
trop
préoccupés
pour
contempler
en
même
-tems
faifir
, tout
à la
fois
par
la
penfée
, les
différentes
circonftances
, les
différens
motifs
qui
, par
leur
concours
, donnent
à un
fait
ou
à une
queftion
, toute
la
certitude
dont
la
matière
eft
fufceptible
?
Comment
, en
effet
, ces
fortes
d'Efprits
trouveront
-ils
une
preuve
complette
qu'ils
femblent
chercher
, lorfqu'ils
ne
la cherchent
pas
où
elle
fe
trouve
, c'eftà-
dire
, dans
le
fecours
mutuel
que
fe
donnent
les
motifs
de
crédibilité
réunis
enfemble
? Peut
- on
aifément
ramener
au
vrai
des
hommes
qui
mefurent
la
certi
tude
des
faits
, non
fur
le
nombre
, la
gravité
, la
fidélité
des
témoins
, mais
fur
la
poffibilité
ou
l'impoffibilité
appa
112 MERCURE DE FRANCE.
+
rente de la chofe , & qui au lieu de dire ,
le fait eft poffible puifque il eft conftaté ,
décident qu'il n'eft point arrivé , parce
qu'ils le jugent impoffible ? C'eft donc
en vain que Jésus- Chrift & les Apôtres
auroient opéré les miracles à Rome?
Cette authenticité de plus , n'auroit pas
fait une plus forte fenfation : l'efprit
humain n'en autoit pas moins été fertile
en prétextes pour les déprifer , &
n'en tirer aucune induction. Les miracles
font certainement la voix de Dieu même,
qui parle aux fens , qui les jette dans la
furprife , & qui leur dit avec une éloquence
inimitable , que celui qui a le
pouvoir de fufpendre , d'interrompre &
de changer à fou gré les loix de la Nature
, mérite d'être écouté . Ils donnent
à celui qui les fait , une fupériorité en
genre de témoignage , qui devroit les
faire triompher de tout. Ils font les fondemens
de la révélation , & ne peuvent
pas par conféquent être joints à l'erreur ,
parce que le propre caractère d'un fondement
de la vérité , eft d'être auffi
immobile , auffi ferme & aufli inva
riable qu'elle. Quant à ceux qu'on trouve
joints à la fauffeté , on les a toujours
regardés comme des prèftiges qui ne peuMARS.
1778. 113
à
vent jamais entret en parallèle avec la
grandeur & la majefté des miracles divins.
Cependant , malgré toutes ces raifons
victorieufes , l'incrédulité fi naturelle
à l'homme corrompu , & fon oppofition
à tout ce qui peut le conduire
à une Religion qui déclare la guerre
fes paffions favorites , ne lui fuggère
que trop de fophifmes pour l'anéantir
s'il pouvoit , ou du moins éluder ce
genre de preuves. L'Evangile nous explique
la caufe de cette contradiction que
les miracles éprouvèrent dans tous les
tems. Voici les paroles terribles qui
furent adreffées aux Juifs incrédules , &
qui doivent être également appliquées à
tous ceux qui , dans tous les fiècles &
dans tous les pays , ont imité & imiteront
leurs funeftes difpofitions : Après tant de
» miracles que Jéfus-Chrift avoit fait à
» leurs yeux ( Saint-Jean , ch . 12 ) ils ne
» croyoient point eenn lluuii ,, afin que ce
» qu'a dit le Prophète Ifaïe s'accomplit.
Qui eft-ce , Seigneur , qui a ajouté foi
» à notre parole ? Et à qui le bras du
Seigneur s'eft il fait connoître ? Auffi
ne pouvoient-ils pas croire , fuivant ce
qu'a dit encore Ifaïe : Il a aveuglé
leurs yeux , & il a endurci leur coeur
>
"9
~
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
» de forte qu'ils ne voient point des yeux ,
qu'ils ne comprennent point du coeur ,
» qu'ils ne fe convertiffent point , & que
» je ne les guéris point » . Cette prédiction
, qui ne fe vérifie que trop fouvent
, n'empêche pas que les miracles
ne foient la voix éloquente du Tout-
Puiffant , qui doit éclairer notre foi ,
affermir notre espérance enflammer
notre charité; & que , d'un autre côté ,
l'incrédulité ne foit l'effet propre de
la cupidité de l'homme , & d'un aveuglement
volontaire , fuivant cette parole
du Sage , fap 2. « Leur malice les a aveu
glés ».
و د
›
L'expérience de tous les fiècles , & la
connoiffance du coeur humain fuffifent
pour prouver que , ni les miracles les
plus frappans , ni les plus éclatantes merveilles
de la nature ne peuvent , feules 2
nous fixer invariablement dans le bien.
On trouve dans tous les tems où Dieu
s'eft manifefté d'une manière éclatante ,
une foule d'hommes de tout caractère
& de toute condition , qui , « aimant
» mieux leurs ténèbres que la lumière ,
» parce que leurs oeuvres font mauvaiſes ,
qui , n'ayant point en eux l'amour de
» Dieu ne peuvent croire , parce qu'ils
วง
› `
MARS . 1778. 115
» recherchent la gloire qu'ils fe donnent
» les uns aux autres , & ne recherchent
و د
point la gloire qui vient de Dieu
» feul. ». On peut donc avoir vu les prodiges
les plus étonnans , & n'en être pas
moins difpofé à les oublier & à les nier
même , lorfque l'intérêt des paflions
l'exige : tout dépend des difpofitions de
'ceux qui en font fpectateurs.
Quant au filence de Philon & de
Jofeph , on doit obferver d'abord , par rapport
au premier , qu'il a toujours vécu
hors de la Judée , & qu'il n'a pu compofer
fes Ouvrages que du tems d'Augufte
& de Tibère , étant déjà avancé
en âge quand il fut député par les Juifs
d'Alexandrie vers l'Empereur Caïus - Caligula
. Son filence fur Jéfus- Chrift &
fur les Chrétiens , n'a rien d'étonnant ,
puifque la plupart de fes Ouvrages font
d'une date antérieure . D'ailleurs on a
reproché à Philon d'avoir donné des
preuves de mauvaiſe foi , en cherchant
a affoiblir la certitude des prodiges opérés
par Moïfe. A l'égard de Jofeph , s'il
n'avoit pas ajouté foi aux miracles de
Jésus- Chrift & de fes Apôtres , il n'auroit
eu garde de fetaire dans cette fup116
MERCURE DE FRANCE.
>
pofition, parce que tout le portoit à parler:
l'intérêt de la vérité , le zèle pour
fa Religion , l'amour de fa Nation , le
defir fi naturel de plaire aux Juifs & aux
payens , ennemis déclarés de Jéfus-
Chrift & de fes Difciples . En dévoilant
les impoftures des Apôtres , Jofeph couvroit
les Chrétiens de confufion ; il s'attiroit
les applaudiffemens des Céfars
mêmes qui déteftoient cette Religion
& auroit eu la gloire de détromper les
Chrétiens que les premiers Difciples de
Jéfus avoient féduits . Au refte , perfonne
n'ignore que Jofeph pouffa la flatterie
jufqu'à vouloir faire regarder Vefpafien
comme le Roi que les Prophètes avoient
prédit , & qu'il fe mit par- là dans la néceffité
de rejeter tous les faits qui pou
voient être favorables à la divinité de
Jésus- Chriſt , & à la vérité de fes miracles.
La raifon de fon filence eft connue
, & cette raifon fuppofe la vérité de
tous les faits qu'il fupprime.
Quand l'incrédulité viendroit à ébranler
la force victorieufe de la preuve des miracles
, fuppofition qui certainement ne
fe réalifera jamais , la vérité de l'Évangile
n'en fouffriroit pas la plus légère atteinte .
Car , comme l'obferve Saint-Auguftin ,
M AR S. 1778. 117
fi le monde a cru à l'Evangile fans miracles
, le fait , ' s'il étoit vrai , feroit luimême
un grand miracle . Car il n'eſt pas
dans la nature , ni dans l'ordre de nos
moeurs , qu'une Religion qui humilie
notre efprit par l'incompréhenfibilité de
fes mystères , qui mortifie la cupidité par
l'austérité de la morale , attaquée d'ailleurs
par les préjugés des Nations fur le culte
religieux annoncée enfin
gens groffiers & ignorans , ait été reçue
avec tant de facilité , à moins que Dien
n'eut opéré extraordinairement fur les
efprits & les volontés des hommes. Cer
événement , difent les Apologiftes du
Chriftianifme , s'il avoit eu lieu , auroit
donc été lui-même le plus grand des
prodiges.
>
*
par
des
Quant à la note que l'Auteur joint
,
* cc Origène , dans fa défenfe contre Celle ,
tom. I , p. 248 accorde à la Philofophie
Payenne , que plufieurs miracles ont pu être
opérés par magie ; & la feule règle qu'il donne
pour diftinguer ceux qui viennent du Ciel ,
c'eſt la morale , la doctrine & les moeurs de
ceux qui les opèrent. Perfonne n'ignore les
prodiges enfantés par les Magiciens de Pharaon;
" & l'on fait auffi que , lorfque les Payens vous
118 MERCURE DE FRANCE.
•
à cet endroit de fon Livre où il affoiblit
l'authenticité des miracles de Jéfus Chrift ,
les fuppofitions qu'elle renferme ne nous
paroiffent pas exactes . Nous ne voyons
dans aucun Ouvrage ancien & moderne ,
qu'Origène , ou aucun autre Apologiſte
de la Religion , ait jamais accordé aux
Philofophes Payens , que des miracles
proprement dits , peuvent être opérés
par la magie . Tous ceux qui ont défendu
le Chriftianifme contre les accufations
ou les infultes des Payens , ont conftamment
enfeigné , ce qui eft d'ailleurs évident,
que Dieu feul étant le Souverain
Maître de la nature , lui feul auffi peut
en renverfer ou en fufpendre les Loix ;
& qu'ainfi un vrai miracle ne peut être
que l'effet de fa toute- puiffance , fans que
ni le Démon , ni aucun Être créé puiffe
opérer de femblabes merveilles . Les
ɔɔ
» lurent oppofer les miracles d'Apollonius de
Tyane à ceux de Jefus - Chrift , les Chrétiens,
»pour répondre à cette objection , fe contentè-
» rent de faire la critique de la vie & du caractère
de ce Philofophe ; parce qu'il importoit peu ,
felon eux , quels miracles il pouvoit opérer , s'il
» étoit certain que fa doctrine & fa conduite ac
méritoient ni reſpect ni confiance » .
20
MARS. 1778. 119
fauffes Divinités des Nations , ou les
Démons invoqués dans les opérations de
la magie , peuvent étonner des hommes
ignorans ou peu attentifs, par des preſtiges
& des oeuvres extraordinaires ; mais ils
ne fauroient changer les loix de la nature.
Ce pouvoir a été regardé par Origène
& par les autres Défenfeurs de la Religion
, comme un caractère incommunicable
du vrai Dieu , & le fondement principal de
la révélation . C'eft un principe que l'on
puife également dans la faine Philofophie
& dans la tradition , que les
Efprits créés ne peuvent opérer un miracle
proprement dit , c'eſt- à dire
و
un
effet fupérieur à l'ordre de toute nature.
créée ; que la matière ne leur est pas
tellement foumife, qu'ils puiffent à leur
gré la changer d'une forme en une autre ,
que les Démons ne peuvent agir qu'en
mettant en oeuvre les femences les
germes , les principes cachés que Dieu
a mis dans le monde en le créeant pour
produire certains effets. C'eft fans aucun
fondement que l'Anonyme foutient que
les Chrétiens n'ont eu à oppoſer aux
prétendus miracles d'Appollonius , que
les vices de fa conduite ou la fauffeté
de fa doctrine, Ce qu'on a fur- tout ré120
MERCURE DE FRANCE.
+
pondu à ceux qui oppofoient au Chriftianifme
les faits de cet étrange Thaumaturge
, c'eft que le premier qui en
ait parlé , eft Philoftrate , ce méprifable
Écrivain qui n'a compofé fon Roman
que plus de cent ans après la mort d'Appollonius
; & qu'au contraire les Auteurs
contemporains , tels qu'Euphrate , ce Philofophe
fi célébré par Pline le jeune , ne
difent mot de ces prétendues merveilles
& nous reprefentent Appollonius comme
un Aventurier & un Impofteur . Il eſt
bien fingulier que ceux qui font fi féconds
en difficultés quand il s'agit de croire les
faits fi bien atteftés , qui fervent d'appui
à la Religion , reçoivent avec une fi
aveugle crédulité , le témoignage d'un
Auteur tel que Philoftrate & faffent
femblant de croire à une hiftoire remplie
de menfonges groffiers & de fables ridicules.
Le favant Huet compare l'Hiſtoire
d'Appollonius aux Contes des Fées . On
ne prouvera jamais que les Chrétiens
n'ayent fait aucun cas des miracles , &
qu'ils ne fe foient attachés qu'à l'examen
de la doctrine . Ils n'ont cru dans aucun
tems que la doctrine véritable , & des
miracles proprement dits , puffent être
en contradiction ; qu'il y eût jamais des
>
cas
MAR S. 1778. 121
cas où l'on fut obligé d'opter , & de
rejeter de vrais miracles , pour conferver
la pureté de la doctrine. L'indifférence
que l'Auteur de la note leur attribue
pour les miracles , eft une pure fuppofition
, & un outrage fait aux Apologiftes
de la Religion.
Perfonne affurément n'ignore les prodiges
enfantés par les Magiciens de Pharaon.
Mais qu'ont de commun ces preftiges de
l'Efprit impur avec les miracles opérés
en faveur de la Religion ? Ces Magiciens
eux-mêmes s'avouent vaincus. Ils confeffent
malgré eux , & leur impuiffance
& le fouverain pouvoir du vrai Dieu ,
dont Moyfe eft dépofitaire. Eft-ce que la
fcience & l'érudition ne produiroient aujourd'hui
d'autre effet que de nous rendre
féconds en difficultés , & plus ingénieux
que les Impofteurs de l'Égypte , à trouver
des prétextes pour méconnoître le doigt
de Dieu dans les merveilles qui ont opéré
la converfion du monde ?
Nos pères ont fouvent péché par une crédulité
fuperftitieufe , & par un amour déréglé
du merveilleux . Pour éviter cet excès ,
nous fommes tombés dans l'excès contraire.
A une critique judicieuſe qui n'admet
dans ce genre extraordinaire , que ce
F
122 MERCURE
DE FRANCE.
qui eft bien prouvé , a fuccédé une critique
hardie & fère de fes lumières , qui
rejette tout ce qu'elle n'entend pas , par
cela feul qu'elle ne peut le comprendre.
Sous prétexte de faire valoir les droits de
la raifon , on en a oublié le légitime
ufage & l'on s'eft livré à un pyrronifme
hiſtorique , qui mefure la certitude
des faits , non fur le nombre , la
gravité , la fidélité des Témoins , mais
fur la poffibilité ou l'impoffibilité apparente
de la chofe.
de la Religion Chrétienne , expliqués en
forme de Catéchifme. A Paris , chez
Berton , rue Saint-Victor ; Crapart ,
rue d'Enfer ; Onfroy , quai des Auguſtins.
Si l'incrédulité prend aujourd'hui toute
forte de formes pour éblouir les efprits
fuperficiels & avides de nouveautés , le
zèle qu'infpire la vraie Religion , n'en
eft aufli que plus actif & plus occupé à
inftruire les fidèles , & à les prémunir
contre la féduction. On voit ce zèle fi
louable , fe fervir tantôt des armes de la
dialectique & de l'érudition , tantôt de
la méthode fimple & claire du catéchifme.
L'Auteur de l'Ouvrage que
nous annonçons a préféré celle des interlocutions
, qui n'eft pas tout-à-fait fi
MARS. 1778 . 101
uniforme , & qui eft d'un autre côté moins
variée que le ton ordinaire du dialogue.
Il a cru devoir prendre ce jufte milieu ,
afin d'éviter l'ennui de la monotonie , &
de mettre par ce moyen dans la marche
du difcours , le plus de fimplicité qu'il
eft poffible. Il a voulu fe proportionner
aux perfonnes les moins inftruites , en
employant le ftyle familier , & fouvent
même populaire.
Comme on rencontre dans les états
même les plus obfcurs , des hommes
préparés à la féduction par leur ignorance
groffière , c'eft pour les Apologiftes
de la Religion Chrétienne un devoir
important de fe faire tout à tous ,
& de choisir de préférence le de
genre
preuves qui convient le mieux aux efprits
les moins pénétrans. Tel eft le but que
s'eft propofé l'Auteur des principes de la
Religion Naturelle , & de la foi chrétienne.
Il a fu rendre fenfibles & familières
, les preuves les plus fortes de
l'existence de Dieu , de la diftinction du
bien & du mal moral , & de la certitude
des vérités renfermées dans les livres de
l'ancien & du nouveau Teftament, Rien
n'eft plus convaincant que ce que cet
Auteur dit , par exemple , fur l'excellence
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
des vertus que le Chriftianiſme a produit
dans les fociétés politiques , & fur la
preuve fondamentale des miracles , &
F'obligation de croire à ceux que l'Inftituteur
adorable de la Religion Chrétienne
, & fes difciples , ont opéré , &
qui ont été atteftés par une multitude de
témoins , fans lefquels on n'auroit jamais
admis , comme authentique , l'Hiftoire.
qui repréfente ces miracles comme des
faits publics. Un Néophite , qui aura
faifi les raifonnemens fimples , claits &
même populaires du nouveau Catéchifte
fur ces deux objets principaux , excellence
de la morale chrétienne force
victorieufe de la preuve des miracles
, un tel Néophite ne fauroit être
ébranlé par les fophifmes de plufieurs
Écrivains modernes. Les lumières qu'il
aura puifées dans l'Ouvrage que nous
annonçons , doivent fuffire pour le prémunir
encore contre les raifonnemens
fpécieux de l'Auteur anonyme qui traite
du fort des Empires dans les différentes
époques . Cet Écrivain, également verfé
dans l'étude de l'Hiftoire , de la Philofophie
, de la Politique , examine , dans
fon Traité rempli d'excellentes vues patriotiques,
fi les hommes font plus heureux
de nos jours , qu'ils ne l'ont été
MARS. 1778. 103
S
dans les fiècles paffés , & indique en
même- tems les moyens d'améliorer le
fort des Empires . Il a cru que la difcuffion
de cette matière fi intéreffante
l'obligeoit à examiner auffi tout ce qui
a rapport à l'établiffement du Chriftianifme
, à fes effets , à fon influence fur
le bonheur des Peuples . Nous ne croyons
pas , comme cet Auteur le fait entendre
, que cette Religion fi admirable
par fa morale & par les vertus fociales.
qu'elle infpire , confidérée même du côté
politique , ait fouvent été contraire, par
plufieurs de fes inftitutions, à la profpérité
des Empires . Nous croyons au contraire
que rien n'eft plus propre à cimenter
, dans un Etat , la félicité publique
, que le Chriftianifme confidéré
dans fa pureté. Que faut-il en effet pour
améliorer les Gouvernemens , & rendre
également heureux les Souverains & les
Sujets ? Il faut que l'autorité foit refpectée
, que l'on obéiffe aux Loix , &
que cette heureufe harmonie foit partout
obfervée , non par la crainte des
homines , qui n'eft qu'une toile d'arraignée
, fuivant l'expreffion d'un Sage
de l'Antiquité ; mais par amour pour le
Législateur fuprême , &- par obéiffance
à fa Loi. Le Chriftianifme élève au
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
)
rang des premiers devoirs de la confcience
, la néceffité de maintenir l'ordre
public par de fages Loix ; la foumiffion
parfaite à ces mêmes Loix ; donne à l'autorité
fouveraine , un caractère facré &
inviolable , réprime les horreurs du defpotifme
, érige en Loix un grand nombre
de vertus fociales , infpire un attachement
tendre & zélé pour les intérêts du
Corps dont nous faifons partie , unit.
les efprits & les coeurs , rapproche
toutes les Nations par la feule Loi de
la charité , & nous délivre des erreurs
fuperftitieufes , & de toutes celles qui
font contraires à la profpérité des Empires
; en un mot , elle nous fait refpecter
les droits de l'humanité , & nous
apprend qu'on ne peut attenter à la liberté
que les hommes tiennent de la
Nature & des Loix , qu'en outrageant
le divin Législateur , qui eft leur bienfaiteur
& leur père. C'est ainsi que cette
Religion, dont le joug eft doux , & le
fardeau léger , formant le caractère national
, fait fentir fon aimable influence
dans toutes les parties de l'adminiſtra
tion d'un Etat pour en tempérer la rigeur
, & pour en affermir la conſtitution.
« Chofe admirable , s'écrie MonMAR
S. 1778. 105
tefquieu : la Religion Chrétienne qui
» ne femble avoir d'objet que la félicité
» de l'autre vie , fait encore notre bon-
» heur dans celle - ci.... Nous devons au
» Chriftianifme , ajoute-t il , un certain
droit politique , & dans la guerre un
» certain droit des gens , que la nature
» humaine ne fauroit affez reconnoître ...
» C'est la Religion Chrétienne qui ,
ود
malgré la grandeur de l'Empire & le
» vice du climat , a empêché le defpo-
» tifme de s'établir en Ethiopie , & a
ود
porté au milieu de l'Afrique , les
» Moeurs de l'Europe & fes Loix.... Nos
» Gouvernemens modernes , dit M.
Rouffeau dans fon Emile , doivent
incontestablement au Chriftianifme
» leur plus folide autorité , & leurs ré-
» volutions moins fréquentes ; il les a
» rendus eux- mêmes moins fanguinaires :
» cela fe prouve par le fait , en les comparant
aux Gouvernemens anciens » .
Il feroit très-aifé de prouver , fans
employer la profonde érudition & les
charmes du ftyle de l'Auteur anonyme ,
que le Chriftianifme , quand on en fépare
les abus que les hommes mêlent
aux chofes les plus excellentes , ne peut
produire dans les Sociétés que d'heureux
E
106 MERCURE DE FRANCE .
J
effets , puifque fa première loi à laquelle
toutes les autres font fubordonnées , eft la
loi de charité. Et qu'eft-ce , en effet
qu'une Société gouvernée par ce fentiment
? C'est une famille de frères &
d'amis , fous l'autorité d'un père commun
, qui aime & qui veut être aimé..
C'est ce même fentiment qui doit unir
auffi les Nations entre elles ; car, ce qu'eft
un homme à l'égard d'un autre homme ,
un Peuple l'eft à l'égard d'un autre Peuple.
» Il en doit être de la Religion , dit le
» célèbre Bacon , comme de la Nature :
» tous les refforts doivent tendre par
"
ود
ود
ود
préférence au bien commun : or il ne
» s'eft trouvé dans aucun fiècle , ni
fyftême de Philofophie , ni fecte de
Religion , ni corps de Jurifprudence ,
ni corps Politique qui ait , autant que
» la Religion Chrétienne , exalté le bien
» de tous , & réduit à fes juftes bornes
» le bien particulier, d'où réfulte évidem-
» ment que c'eft un feul & même Dieu
qui eft P'Auteur des loix de la Nature
» & du Chriftianifme »,
99
Combien d'autres témoignages auffi
favorables pourrions- nous citer les Bolinbroke
, les Maupertuis , les d'Alembert
, qui ont fait les mêmes aveus
MARS. 1778. 107
1
que Montefquieu , Rouffeau & Bacon ,
àl'égard de l'heureufe influence de la ReligionChrétienne
fur les Sociétés politiques.
Ces autorités doivent être impofantes
pour l'Auteur anonyme . Voyons comme
il s'explique fur la preuve victorieufe des
miracles , qui ont fervi à l'établiſſement
du Chriftianifme . « Si la Providence
» avoit voulu, dit- il, (tom I. p . 248) établir
» fon culte fur les miracles , il lui auroit
fuffi d'opérer à Rome une petite partie-
» de ceux dont les Juifs furent les feuls
» témoins ; ou même de donner à ceux-
» là une telle authenticité , qu'il eût été
impoffible de les révoquer en doute ,
» ou de les paffer fous filence , comme
» l'ont fait les deux plus favans Hommes,
Jofeph & Philon » . A cette affertion ,
où l'on cherche à détruire , ou du moins
à affoiblir la preuve fondamentale des
miracles , eft jointe une note fur les
prétendus aveus d'Origène fur les prodiges
, les vertus & la doctrine des Thaumaturges
pour apprécier leurs miracles .
93
"
On établit dans le Catéchifme dont nous
parlons , & on l'a démontré dans une
infinité d'autres , que les miracles qui
ont opéré la converfion du monde en
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
4
tier , avoient eu toute l'authenticité qu'un
efprit jufte , & un coeur droit pouvoient
defirer . Les Apologiftes de la Religion
Chrétienne , ont remarqué que la crédulité
des Peuples & l'illufion ne pouvoient
avoir eu aucune part à la foi qu'on
a ajoutée à ces miracles : les Auteurs qui
les rapportent étoient contemporains , &
plufieurs en parlent comme témoins oculaires
; ils ont été publics , multipliés &
très- bien circonftanciés : de la Judée , où
on les a crus malgré les préventions , le
bruit s'en eft répandu par toute la terre ,
où après avoir paffé par la plus févère
critique , on les a reçus comme indubitables
; la foi qu'on y a donnée s'eft
toujours foutenue fans altération , &
l'on ne peut affigner aucun tems où on
ne les a pas crus véritables .
Seroit-il poffible que la fauffeté eût
été univerfellement adoptée par les Savans
comme par les ignorans ? Auroientils
voulu , les uns & les autres , foumettre
leurs efprits à tant de mystères
impénétrables , & embraffer une Religion
qui prefcrit l'abnégation de foi-
-même , & la mortification des fens , fi
elle n'offroit pas par- tour des preuves
fenfibles de fa divinité ? Si les miracles
MARS. 1778. 109
de Jésus- Chrift euffent été faux , pourquoi
les Juifs ont- ils cherché des explications
pour en éluder la force , les uns
en difant que c'étoit l'opération du Démon
, les autres en recourant à d'autres
Commentaires auffi abfurdes ? Pourquoi
tant de détours , & ne pas tout d'un
coup en montrer la fauffeté ? Si on avoit
pu conteſter les miracles de Jéfus-Chrift,
Celfe & Julien auroient - ils fait tant
pour
-
d'efforts énerver la preuve que les
Chrétiens en tirèrent? Il falloit donc
que les prodiges de Jéfus Chrift fuffent
bien avérés , pour forcer un homme
comme Julien , à faire un aveu dont on
peut tirer des conféquences fi avantageufes
pour la Religion. N'étoit-il pas
plus fimple de les nier , & de défabufer
l'Univers en démafquant l'impoſture ?
Ils ne l'ont pas fait , au contraire , ils en
ont avoué plufieurs ; ainfi l'aveu & la
conduite des ennemis de la Religion
Chrétienne , démontrent évidemment
que l'hiftoire des miracles de Jéfus- Chrift
rapportée par les Évangéliftes , eft conforme
à la vérité.
Le Philofophe Hiftorien qui voudroit
que les miracles , en faveur du Chrif
tianifme , euffent eu plus d'authenticité ,
MERCURE DE FRANCE.
n'a befoin que de lire quelques - uns des
Ouvrages où cette matière eft difcutée ,
pour être perfuadé que les miracles ont
eu toute l'authenticité que l'on pouvoit
exiger ; il verra en lifant l'Histoire ,
que le dernier des fidèles impofoit filence
aux Oracles des Démons , & les forçoit
de déclarer qu'ils étoient des Démons .
Tous les jours les Payens imploroient le
fecours des Chrétiens pour guérir les
poffédés. Il n'étoit point extraordinaire ,
comme le remarque Saint Irenée , de
voir des Églifes fe mettre en prières , &
obtenir la réfurrection d'un Mott. Plufieurs
fe convertiffoient ; mais on doit
l'avouer , le grand nombre n'y faifoit
aucune attention . On auroit cru fe donner
un travers , de prendre la peine d'approfondir
& de faire des informations.
juridiques de tout ce que l'on difoit
en ce genre. Il y avoit dans la Judée ,
comme par - tout ailleurs , des hommes
qui avoient trop d'intérêt d'être
incrédules , pour croire à la preuve des
miracles. En effet , comment s'y prendre
pour convaincre du furnaturel , des gens
bien déterminés , tantôt à donner à la
Nature des forces arbitraires qu'ils étendent
felon le befoin , & à adopter les
J
MARS. 1778. I rr
fyftêmes les plus bizarres pourvu qu'ils
fe débarraffent du miracle , tantôt à
chicanet fans fin fur la certitude des
, &
faits , & le caractère
des
témoins
? Comment
trouver
les
moyens
de
perfuader
ces
efprits
fubtils
, féconds
en
difficultés
contre
les
chofes
les
mieux
établies
, &
ces
Savans
préfomptueux
, qui
, à force
d'examiner
les
chofes
, font
fi bien
que
les
plus
évidentes
leur
deviennent
incroyables
? Eft
-il fi aiſé
de
convaincre
ces
Efprits
foibles
ou
trop
préoccupés
pour
contempler
en
même
-tems
faifir
, tout
à la
fois
par
la
penfée
, les
différentes
circonftances
, les
différens
motifs
qui
, par
leur
concours
, donnent
à un
fait
ou
à une
queftion
, toute
la
certitude
dont
la
matière
eft
fufceptible
?
Comment
, en
effet
, ces
fortes
d'Efprits
trouveront
-ils
une
preuve
complette
qu'ils
femblent
chercher
, lorfqu'ils
ne
la cherchent
pas
où
elle
fe
trouve
, c'eftà-
dire
, dans
le
fecours
mutuel
que
fe
donnent
les
motifs
de
crédibilité
réunis
enfemble
? Peut
- on
aifément
ramener
au
vrai
des
hommes
qui
mefurent
la
certi
tude
des
faits
, non
fur
le
nombre
, la
gravité
, la
fidélité
des
témoins
, mais
fur
la
poffibilité
ou
l'impoffibilité
appa
112 MERCURE DE FRANCE.
+
rente de la chofe , & qui au lieu de dire ,
le fait eft poffible puifque il eft conftaté ,
décident qu'il n'eft point arrivé , parce
qu'ils le jugent impoffible ? C'eft donc
en vain que Jésus- Chrift & les Apôtres
auroient opéré les miracles à Rome?
Cette authenticité de plus , n'auroit pas
fait une plus forte fenfation : l'efprit
humain n'en autoit pas moins été fertile
en prétextes pour les déprifer , &
n'en tirer aucune induction. Les miracles
font certainement la voix de Dieu même,
qui parle aux fens , qui les jette dans la
furprife , & qui leur dit avec une éloquence
inimitable , que celui qui a le
pouvoir de fufpendre , d'interrompre &
de changer à fou gré les loix de la Nature
, mérite d'être écouté . Ils donnent
à celui qui les fait , une fupériorité en
genre de témoignage , qui devroit les
faire triompher de tout. Ils font les fondemens
de la révélation , & ne peuvent
pas par conféquent être joints à l'erreur ,
parce que le propre caractère d'un fondement
de la vérité , eft d'être auffi
immobile , auffi ferme & aufli inva
riable qu'elle. Quant à ceux qu'on trouve
joints à la fauffeté , on les a toujours
regardés comme des prèftiges qui ne peuMARS.
1778. 113
à
vent jamais entret en parallèle avec la
grandeur & la majefté des miracles divins.
Cependant , malgré toutes ces raifons
victorieufes , l'incrédulité fi naturelle
à l'homme corrompu , & fon oppofition
à tout ce qui peut le conduire
à une Religion qui déclare la guerre
fes paffions favorites , ne lui fuggère
que trop de fophifmes pour l'anéantir
s'il pouvoit , ou du moins éluder ce
genre de preuves. L'Evangile nous explique
la caufe de cette contradiction que
les miracles éprouvèrent dans tous les
tems. Voici les paroles terribles qui
furent adreffées aux Juifs incrédules , &
qui doivent être également appliquées à
tous ceux qui , dans tous les fiècles &
dans tous les pays , ont imité & imiteront
leurs funeftes difpofitions : Après tant de
» miracles que Jéfus-Chrift avoit fait à
» leurs yeux ( Saint-Jean , ch . 12 ) ils ne
» croyoient point eenn lluuii ,, afin que ce
» qu'a dit le Prophète Ifaïe s'accomplit.
Qui eft-ce , Seigneur , qui a ajouté foi
» à notre parole ? Et à qui le bras du
Seigneur s'eft il fait connoître ? Auffi
ne pouvoient-ils pas croire , fuivant ce
qu'a dit encore Ifaïe : Il a aveuglé
leurs yeux , & il a endurci leur coeur
>
"9
~
114 MERCURE DE FRANCE.
و د
» de forte qu'ils ne voient point des yeux ,
qu'ils ne comprennent point du coeur ,
» qu'ils ne fe convertiffent point , & que
» je ne les guéris point » . Cette prédiction
, qui ne fe vérifie que trop fouvent
, n'empêche pas que les miracles
ne foient la voix éloquente du Tout-
Puiffant , qui doit éclairer notre foi ,
affermir notre espérance enflammer
notre charité; & que , d'un autre côté ,
l'incrédulité ne foit l'effet propre de
la cupidité de l'homme , & d'un aveuglement
volontaire , fuivant cette parole
du Sage , fap 2. « Leur malice les a aveu
glés ».
و د
›
L'expérience de tous les fiècles , & la
connoiffance du coeur humain fuffifent
pour prouver que , ni les miracles les
plus frappans , ni les plus éclatantes merveilles
de la nature ne peuvent , feules 2
nous fixer invariablement dans le bien.
On trouve dans tous les tems où Dieu
s'eft manifefté d'une manière éclatante ,
une foule d'hommes de tout caractère
& de toute condition , qui , « aimant
» mieux leurs ténèbres que la lumière ,
» parce que leurs oeuvres font mauvaiſes ,
qui , n'ayant point en eux l'amour de
» Dieu ne peuvent croire , parce qu'ils
วง
› `
MARS . 1778. 115
» recherchent la gloire qu'ils fe donnent
» les uns aux autres , & ne recherchent
و د
point la gloire qui vient de Dieu
» feul. ». On peut donc avoir vu les prodiges
les plus étonnans , & n'en être pas
moins difpofé à les oublier & à les nier
même , lorfque l'intérêt des paflions
l'exige : tout dépend des difpofitions de
'ceux qui en font fpectateurs.
Quant au filence de Philon & de
Jofeph , on doit obferver d'abord , par rapport
au premier , qu'il a toujours vécu
hors de la Judée , & qu'il n'a pu compofer
fes Ouvrages que du tems d'Augufte
& de Tibère , étant déjà avancé
en âge quand il fut député par les Juifs
d'Alexandrie vers l'Empereur Caïus - Caligula
. Son filence fur Jéfus- Chrift &
fur les Chrétiens , n'a rien d'étonnant ,
puifque la plupart de fes Ouvrages font
d'une date antérieure . D'ailleurs on a
reproché à Philon d'avoir donné des
preuves de mauvaiſe foi , en cherchant
a affoiblir la certitude des prodiges opérés
par Moïfe. A l'égard de Jofeph , s'il
n'avoit pas ajouté foi aux miracles de
Jésus- Chrift & de fes Apôtres , il n'auroit
eu garde de fetaire dans cette fup116
MERCURE DE FRANCE.
>
pofition, parce que tout le portoit à parler:
l'intérêt de la vérité , le zèle pour
fa Religion , l'amour de fa Nation , le
defir fi naturel de plaire aux Juifs & aux
payens , ennemis déclarés de Jéfus-
Chrift & de fes Difciples . En dévoilant
les impoftures des Apôtres , Jofeph couvroit
les Chrétiens de confufion ; il s'attiroit
les applaudiffemens des Céfars
mêmes qui déteftoient cette Religion
& auroit eu la gloire de détromper les
Chrétiens que les premiers Difciples de
Jéfus avoient féduits . Au refte , perfonne
n'ignore que Jofeph pouffa la flatterie
jufqu'à vouloir faire regarder Vefpafien
comme le Roi que les Prophètes avoient
prédit , & qu'il fe mit par- là dans la néceffité
de rejeter tous les faits qui pou
voient être favorables à la divinité de
Jésus- Chriſt , & à la vérité de fes miracles.
La raifon de fon filence eft connue
, & cette raifon fuppofe la vérité de
tous les faits qu'il fupprime.
Quand l'incrédulité viendroit à ébranler
la force victorieufe de la preuve des miracles
, fuppofition qui certainement ne
fe réalifera jamais , la vérité de l'Évangile
n'en fouffriroit pas la plus légère atteinte .
Car , comme l'obferve Saint-Auguftin ,
M AR S. 1778. 117
fi le monde a cru à l'Evangile fans miracles
, le fait , ' s'il étoit vrai , feroit luimême
un grand miracle . Car il n'eſt pas
dans la nature , ni dans l'ordre de nos
moeurs , qu'une Religion qui humilie
notre efprit par l'incompréhenfibilité de
fes mystères , qui mortifie la cupidité par
l'austérité de la morale , attaquée d'ailleurs
par les préjugés des Nations fur le culte
religieux annoncée enfin
gens groffiers & ignorans , ait été reçue
avec tant de facilité , à moins que Dien
n'eut opéré extraordinairement fur les
efprits & les volontés des hommes. Cer
événement , difent les Apologiftes du
Chriftianifme , s'il avoit eu lieu , auroit
donc été lui-même le plus grand des
prodiges.
>
*
par
des
Quant à la note que l'Auteur joint
,
* cc Origène , dans fa défenfe contre Celle ,
tom. I , p. 248 accorde à la Philofophie
Payenne , que plufieurs miracles ont pu être
opérés par magie ; & la feule règle qu'il donne
pour diftinguer ceux qui viennent du Ciel ,
c'eſt la morale , la doctrine & les moeurs de
ceux qui les opèrent. Perfonne n'ignore les
prodiges enfantés par les Magiciens de Pharaon;
" & l'on fait auffi que , lorfque les Payens vous
118 MERCURE DE FRANCE.
•
à cet endroit de fon Livre où il affoiblit
l'authenticité des miracles de Jéfus Chrift ,
les fuppofitions qu'elle renferme ne nous
paroiffent pas exactes . Nous ne voyons
dans aucun Ouvrage ancien & moderne ,
qu'Origène , ou aucun autre Apologiſte
de la Religion , ait jamais accordé aux
Philofophes Payens , que des miracles
proprement dits , peuvent être opérés
par la magie . Tous ceux qui ont défendu
le Chriftianifme contre les accufations
ou les infultes des Payens , ont conftamment
enfeigné , ce qui eft d'ailleurs évident,
que Dieu feul étant le Souverain
Maître de la nature , lui feul auffi peut
en renverfer ou en fufpendre les Loix ;
& qu'ainfi un vrai miracle ne peut être
que l'effet de fa toute- puiffance , fans que
ni le Démon , ni aucun Être créé puiffe
opérer de femblabes merveilles . Les
ɔɔ
» lurent oppofer les miracles d'Apollonius de
Tyane à ceux de Jefus - Chrift , les Chrétiens,
»pour répondre à cette objection , fe contentè-
» rent de faire la critique de la vie & du caractère
de ce Philofophe ; parce qu'il importoit peu ,
felon eux , quels miracles il pouvoit opérer , s'il
» étoit certain que fa doctrine & fa conduite ac
méritoient ni reſpect ni confiance » .
20
MARS. 1778. 119
fauffes Divinités des Nations , ou les
Démons invoqués dans les opérations de
la magie , peuvent étonner des hommes
ignorans ou peu attentifs, par des preſtiges
& des oeuvres extraordinaires ; mais ils
ne fauroient changer les loix de la nature.
Ce pouvoir a été regardé par Origène
& par les autres Défenfeurs de la Religion
, comme un caractère incommunicable
du vrai Dieu , & le fondement principal de
la révélation . C'eft un principe que l'on
puife également dans la faine Philofophie
& dans la tradition , que les
Efprits créés ne peuvent opérer un miracle
proprement dit , c'eſt- à dire
و
un
effet fupérieur à l'ordre de toute nature.
créée ; que la matière ne leur est pas
tellement foumife, qu'ils puiffent à leur
gré la changer d'une forme en une autre ,
que les Démons ne peuvent agir qu'en
mettant en oeuvre les femences les
germes , les principes cachés que Dieu
a mis dans le monde en le créeant pour
produire certains effets. C'eft fans aucun
fondement que l'Anonyme foutient que
les Chrétiens n'ont eu à oppoſer aux
prétendus miracles d'Appollonius , que
les vices de fa conduite ou la fauffeté
de fa doctrine, Ce qu'on a fur- tout ré120
MERCURE DE FRANCE.
+
pondu à ceux qui oppofoient au Chriftianifme
les faits de cet étrange Thaumaturge
, c'eft que le premier qui en
ait parlé , eft Philoftrate , ce méprifable
Écrivain qui n'a compofé fon Roman
que plus de cent ans après la mort d'Appollonius
; & qu'au contraire les Auteurs
contemporains , tels qu'Euphrate , ce Philofophe
fi célébré par Pline le jeune , ne
difent mot de ces prétendues merveilles
& nous reprefentent Appollonius comme
un Aventurier & un Impofteur . Il eſt
bien fingulier que ceux qui font fi féconds
en difficultés quand il s'agit de croire les
faits fi bien atteftés , qui fervent d'appui
à la Religion , reçoivent avec une fi
aveugle crédulité , le témoignage d'un
Auteur tel que Philoftrate & faffent
femblant de croire à une hiftoire remplie
de menfonges groffiers & de fables ridicules.
Le favant Huet compare l'Hiſtoire
d'Appollonius aux Contes des Fées . On
ne prouvera jamais que les Chrétiens
n'ayent fait aucun cas des miracles , &
qu'ils ne fe foient attachés qu'à l'examen
de la doctrine . Ils n'ont cru dans aucun
tems que la doctrine véritable , & des
miracles proprement dits , puffent être
en contradiction ; qu'il y eût jamais des
>
cas
MAR S. 1778. 121
cas où l'on fut obligé d'opter , & de
rejeter de vrais miracles , pour conferver
la pureté de la doctrine. L'indifférence
que l'Auteur de la note leur attribue
pour les miracles , eft une pure fuppofition
, & un outrage fait aux Apologiftes
de la Religion.
Perfonne affurément n'ignore les prodiges
enfantés par les Magiciens de Pharaon.
Mais qu'ont de commun ces preftiges de
l'Efprit impur avec les miracles opérés
en faveur de la Religion ? Ces Magiciens
eux-mêmes s'avouent vaincus. Ils confeffent
malgré eux , & leur impuiffance
& le fouverain pouvoir du vrai Dieu ,
dont Moyfe eft dépofitaire. Eft-ce que la
fcience & l'érudition ne produiroient aujourd'hui
d'autre effet que de nous rendre
féconds en difficultés , & plus ingénieux
que les Impofteurs de l'Égypte , à trouver
des prétextes pour méconnoître le doigt
de Dieu dans les merveilles qui ont opéré
la converfion du monde ?
Nos pères ont fouvent péché par une crédulité
fuperftitieufe , & par un amour déréglé
du merveilleux . Pour éviter cet excès ,
nous fommes tombés dans l'excès contraire.
A une critique judicieuſe qui n'admet
dans ce genre extraordinaire , que ce
F
122 MERCURE
DE FRANCE.
qui eft bien prouvé , a fuccédé une critique
hardie & fère de fes lumières , qui
rejette tout ce qu'elle n'entend pas , par
cela feul qu'elle ne peut le comprendre.
Sous prétexte de faire valoir les droits de
la raifon , on en a oublié le légitime
ufage & l'on s'eft livré à un pyrronifme
hiſtorique , qui mefure la certitude
des faits , non fur le nombre , la
gravité , la fidélité des Témoins , mais
fur la poffibilité ou l'impoffibilité apparente
de la chofe.
Fermer
55
p. 345-357
De PARIS, le 20 Juillet.
Début :
La flotte de Brest a appareillé le 8 de ce mois ; on peut juger des dispositions des équipages, [...]
Mots clefs :
Vaisseaux, Roi, Canons, Frégates, Général, Comte, Officiers, Escadre, Équipages, Capitaine, Anglais, Frégate, Chef, Guerre, État, Navires, Prises, Armée, Canard-chat, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De PARIS, le 20 Juillet.
De PARIS , le 20 Juillet .
La flotte de Breſt a appareillé le 8 de ce
mois ; on peut juger des diſpoſitions des équipages
, par cette lettre en date du 6 de ce mois ,
qu'elle étoit encore dans la rade. La flotte appareillera
au premier bon vent , & toutes les diſpon-
Ps
( 346 )
tions ſont faites en conféquence; les vents d'Ouest
qui ſoufflent depuis quelques jours , ne répondent
pas à l'empreſſement que nous avons de voir la
pleine mer , & nous faiſons des voeux bien ſincères
pour qu'ils changent. Le Vicomte d'Eſcars , commandant
la Prudente , mouilla hier ici. Le 26 du
mois paflé , il a vu 22 vaiſſeaux & quelques frégates ,
relâchant à Portsmouth ; c'eſt ſans doute l'Amiral
Keppel , & l'Amiral Byron ſera allé en Amérique.
Un paquebot Américain venant du Connecticut ,
relâcha ici le 3 ; le Capitaine charge de paquets
pour la Cour , doit les y avoir portés. Il a dit que
les Anglois étoient au moment d'évacuer Philadelphie
, qu'il y avoit une grande déſertion dans leur
armée ; que les Américains attendoient avec impatience
l'eſcadre de M. le Comte d'Estaing , & que
ce Général leur avoit été annoncé par deux frégates
Françoiſes « .
Ces nouvelles contrediſent pleinement celles que
les Anglois avoient répandues de la défaite du Général
Washington par le Général Clinton. Cette
nouvelle au reſte n'avoit pas fait grande fortune ,
puiſqu'au moment de ſa publication , on avoit fait
des paris de soo louis , que l'armée de Philadelphie
fubiroit le fort de celle du Général Burgoyne. 1
>>>Le Comte d'Orvilliers , Lieutenant- Général ,
commande en chef l'armée diviſée en trois eſcadres.
L'eſcadre blanche eſt ſous le pavillon du Général ;
la blanche & bleue , fous celui du Comte Duchaffault
, Lieutenant - Général ; & l'eſcadre bleue , ſous
Gelui du Duc de Chartres , Lieutenant-Général. Les
Commandans de la ſeconde & de la troiſième divifion
de chaque eſcadre , font , de la blanche , le
Comte de Guichen , chef d'eſcadre , & M. Hector
, Capitaine de vaiſſeau ; de la blanche & bleue ,
le Comte de Rochechouart , chef d'eſcadre , & le
Chevalier de Bauffet , Capitaine de vaiſſeau ; & de la
bleue , le Comte de Graffe , chef d'eſcadre , & le
( 347 )
Chevalier de Monteil , Capitaine de vaifſeau. Les.
Capitaines de Pavillon des trois Commandans d'efcadre,
font , du Général , M. Dupleſſis -Parfault;
du Comte Duchaffault , M. Huon de Kermadec ;
& du Duc de Chartres , M. de la Mothe-Piquet ,
chef d'eſcadre , & ſous cet Officier-Générať , M. de
Montpéroux , Capitaine de vaiſſeau .
>> Le 9 , l'armée étant ſur Oueſſant , la corvette la
Curieuse, de 10 canons de 4, commandée par le
Chevalier du Rumain , qui chaſſoit en avant , a
pourſuivi un bâtiment dont elle avoit fait la découverte.
Etant arrivée à portée de voix , elle lui a crié
de mettre en panne; le bâtiment que ſon pavillon annonçoit
être Anglois , n'a point exécuté la manoeuvre
àlaquelle il étoit invité. La frégate l'Iphigénie , commandée
par M. de Kerſaint , qui chaſſoit pareillement
en avant de l'armée , a joint le bâtiment à cet
inftant , & l'a hélé , en lui diſant qu'il falloit qu'il
vint parler au Général. Sur le refus formel qu'en a
fait ce Capitaine, M. de Kerſaint a ordonné qu'on
fit feu. Le bâtiment a amené ſon pavillon ; c'eſt
le Lively , frégate Angloiſe de 22 canons de 9 , &
de Iso hommes d'équipage commandée par
M. Biggs , Capitaine de vaiſſeau; la frégate du Roi
l'ayant amené au Général , le Comte d'Orvilliers a
penſé qu'il devoit la faire conduire à Breft , où elle
eſt arrivée le 10 , ſous l'eſcorte de l'Iphigénie «.
,
Aux détails que nous avons donnés du combat de
la Belle Poule & de ſes ſuites nous joindrons
ceux-ci que nous avons reçus de Breſt. » Le Chevalier
de Capellis , qui commandoit la batterie pendant
le combat , a tiré 850 coups de canons , &
l'activité de ce brave Officier , a ſervi d'exemple à
tout l'équipage. Auſſi à ſon arrivée dans le port ,
la Marquiſe d'Aubererre , épouſe du Cominandant
deBretagne , a été à la tête des Dames de la Ville ,
lui porter une cocarde. La valeur ne peut ambitionnerun
prix plus agréable ; elle en a cependant reçu
P6
(348 )
un autre bien cher à l'honneur François. Le Chevalier
de Capellis a reçu une lettre très-flatteuſe du
Miniſtre , qui lui marque que le Roi lui fait bon
gré de ſes ſervices , & qu'il ne l'oubliera pas. On
raconte qu'un des ſoldats de la frégate , qui avoir
été auparavant garde-chaffe , ajuſtoit fi bien fon
homme , que de ſes quatre premiers coups de fufil ,
il tua quatre Anglois ſur l'Arétuse. Ses camarades ,
témoins de ſon adreſſe , & regrettant le tems qu'il
perdoit à charger ſon fufil , lui proposèrent de lui
en fournir de tous chargés , ce qu'il accepta. L'intrépide
foldat , ſans quitter ſon poſte , tua 29 Anglois
de ſuite; il fut lui-même renverſé d'un coup , au
moment qu'il viſoit le trentième «.
En parlant de la bravoure & de l'adreſſe de nos
foldats , nous ne devons pas négliger de parler des
foins que l'humanité prépare à ceux qui expoſent
leurs jours; elle a produit une découverte intéreſfante.
M. Groſſier, Licentié en Médecine , ancien
Profeffeur & Démonstrateur d'Anatomie & de Chirurgie
au régiment du Roi infanterie ,& Chirurgien-
Major du vaiſſeau du Roi le Roland , commandé
par M. de Larchantel , vient d'imaginer une machine,
dont l'uſage deviendra utile aux bleſſés à
bord des vaiſſeaux de guerre , principalement dans
le cas de combat. Elle peut être auſſi employée avec
avantage dans les hopitaux , fur-tout dans ceux établis
à la ſuite des armées. Elle procure aux Chirurgiens
toute l'aiſance dont ils ont beſoin dans l'exercice
de leurs fonctions .
Cette machine , dont l'Auteur doit publier la defcription
, a été miſe en jeu le 20 Juin , à bord du
vaiſſeau le Roland , en préſence de M. le Duc de
Chartres , des Officiers Généraux de l'armée navale ,
& des premiers Médecins & Chirurgiens de la marine
au département de Breſt. L'effet a répondu à
l'attente . M. le Comte d'Orvilliers en a fait prendre
le modèle , & a ordonné d'en établir de femblables
( 349 )
furtous les vaiſſeaux . MM, les premiers Médecins
& Chirurgiens , en ont dreſſé procès-verbal , & ont
arrêté qu'elle ſeroit employée dans les hopitaux de
leur département.
: Depuis le combat des deux frégates , pluſieurs
corps de troupes ont été prévenus par le Miniſtre de
laGuerre, de ſe tenir prêts àmarcher. Celles qui
s'aſſembleront en Bretagne & en Normandie , le
ront très- confidérables. Le Duc de Croy , Commandant
en chef en Picardie , Boulonnois & Calaiſis , a
fait l'inſpection de toutes les places qui ſont à ſes
ordres , depuis la Normandie juſqu'à la Flandre ; il
les a trouvées dans le meilleur état poſſible pour la
défenſe des côtes. On aſſure qu'il ſe formera auſſi
un camp nombreux du côté de la Flandre , & il y
a, dit- on , pluſieurs régimens en route pour joindre
ceux qui s'y trouvent déja.
Le village de Saint-Ouen de Tardonne , Paroiffe
du Diocèſe & à une lieue de Beauvais en Picardie ,
compoſé des hameaux deWagicourt & de Tardonne ,
dont le premier eſſuya le 3 Avril 1768 , un incendie
qui réduifit en cendres 45 maiſons avec leurs dépen
dances , ainſi que tout ce qu'elles renfermoient, a
éprouvé encore le 6 de ce mois , un incendie qui a
confumé vingt-deux maiſons à Tardonne ; le feu
étoit ſi vif & fi actif , que les incendiés n'ont eu
que le tems de ſortir de leurs habitations ; ils ont
perdu généralement tous leurs meubles , grains ,
fourrages & autres proviſions : ſans le prompt ſecours
des Citoyens de Beauvais , qui s'y font portés
en foule, précédés de pluſieurs Magiſtrats &de nombre
de notables de la ville , tout le hameau auroit été
la proie des flammes. Parmi les derniers incendiés ,
il y en a pluſieurs qui avoient eſſuyé ce malheur en
1760, Ces infortunés ſe recommandent à la bien.
faiſance des ames charitables. Les ſecours peuvent
être adreſſés à M. le Curé de la Paroiſſe .
La Ville de Saint-Venant en Artois , ne produi(
350 )
,
fant que des eaux mal-faines , & dont l'uſage étoit
dangereux , le Pere Croquiſon , ci-devant Supérieur
de lamaiſon des Bons- Fils de cette Ville , après un
travail qui a duré quatre mois ſans relâche , a découvert
une ſource d'eau abondante de la meilleure
qualité ; les Médecins & Chirurgiens des environs
enordonnent l'uſage aux malades avec ſuccès. Cette
fontaine , qui a ſa ſource à 264 pieds de profondeur ,
donne 120 bouteilles par minute; ſon jet s'élève à 1s
pieds au-deſſus de la ſurface de la terre. Le PereCroquiſon
ayant inſtruit le Gouvernement du ſuccès de
ſes recherches , M. le Prince de Montbarrey , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat de la Guerre , a donné
ordre au Directeur du Génie , de faire conduire un
fil de cette eau pour la Ville & la garaiſon . L'ouvrage
a été exécuté ſous les ordres de M. de Lifle ,
Ingénieur en chef. Les habitans , reconnoitſans du
bien que cette fontaine procure à la Ville , en ont
marqué leur joie par des fêtes & divertiſſemens. Ils
n'oublieront jamais la découverte du Pere Croquifon
, & le bienfait du Roi , qui leur en a procuré la
jouiſſance.
On a beaucoup parlé de la production monstrueuſe
du canard- chat. On l'a dabord regardée comme un
effet fingulier des émanations du chat ſur les oeufs
qu'il a couvés ; on a prétendu enſuite, d'après des
obſervations de Réaumur , qu'il ne falloit attribuer
cette fingularité , qu'à la manière dont le chat dans
l'incubation , avoit remplacé la canne , qui ne lui.
avoit pas appris ſon ſecret; il ſe pourroit que ce ne
fût qu'un jeu de la nature , qui auroit été le même,
quand l'oeuf auroit éclos par toute autre chaleur que
celle du chat , qui s'eſt couché deſſus ; quoiqu'il en
foit , ce fait ou cette fable n'eſt pas une nouveauté.
On trouve une hiſtoriette ſemblable dans une hif
toire des chats , qui parut en Allemand en 1772. (1 ).
(2) Versuch einer Katzen geſchichte. Effai d'une hiſtoire
des Chats. A Francfort , & à Leipfick 1774. in -8 .
4
( 351 )
On ne ſerapeut-être pas faché de la voir rapprochée
de celle que vient de publier M. Vimon. » Une
canne avooiitt choifi un coindans un moulin , où elle
avoit pondu neuf oeufs qu'elle couvoit. Un chat qui
rôdoit aux environs , s'appropria le lieu , dépoſſéda
la canne , & ſe plaça ſur les oeufs , qu'il couva jour
& nuit , juſqu'a ce qu'il en fortit 9 jolis cannetons ,
qui tenoient du naturel du chat. Dès qu'ils purent
courir , ils allèrent à la chaſſe des ſouris , & quand
ils les attrapoient , ils les dévoroient. Devenus
grands , ils employerent toutes les ruſes du chat
contre les fouris , & fur- tout contre les ſouris aquatiques.
Ce qu'il y a de plus fingulier , c'eſt que ce
chat conduiſoit tous les matins ſa couvée à la campagne
, comme la canne auroit pu faire , la précé
doit , & quand elle ſe jettoit à l'eau , il couroit autour
du bord , comme une poule qui mene des canetons ;
fi on attaquoit les petits , il les défendoit avec fureur ,
&le ſoir il les ramenoit au gîte ". Il eſt inutile d'obſerver
que l'Auteur Allemand , qui a conſulté quelquefois
de bonnes ſources , n'a pas puiſé dans celleslà
le trait que nous venons de rapporter.
>> Depuis 4jours , écrit-on de Nantes en date du
6 de ce mois , il eſt arrivé ici 15 navires , preſque
tous de St-Domingue. L'un d'eux , le Marquis de
Lévi , a rencontré le 23 Juin l'Amiral Byron à 200
lieues dans l'Oueſt. Il étoit précédé par une frégate
Françoiſe , qui avoit 4 heures d'avance , & qui ſans
doute alloit avertir M. le Comte d'Estaing. Un petit
bâtiment Américain, parti de Baltimore le 9 Juin , rapporte
qu'à ſon départ les Anglois s'embarquoient ſur la
Delaware. La corvette Américaine qui a rapporté la
ratification du Traité entre la France & les Etats-
Unis par le Congrès , étoit parti de New-London , &
eſt arrivée à Breſt en 23 jours. On afſure que les
Etats -Unis ont ajouté une fleur de lys à leurs armes «.
Selon quelques lettres , 2 frégates Angloiſes ont été
encore priſes par les nôtres , & conduites dans nos
ports. Selond'autres,deNantes, le commerce de cette
( 352 )
ville vient d'ouvrir une ſouſcription pour armer en
courſe deux frégates de 26 canons de 12 liv. , les
actions ſont de 1000 liv. ; elle a été ouverte aufli-tôt
après l'arrivée d'une lettre de M. de Sartine , à la
Chambrede Commerce de cette ville ; elle eſt conçue
ainfi . >> Le Roi ſe propoſe MM. de faire publier inceſſamment
une Déclaration , par laquelle S. Μ.
fixera les encouragemens qu'elle eſt dans l'intention
d'accorder en cas de guerre pour les armemens en
courſe. La même loi déterminera d'une manière préciſe
les engagemens réciproques de ceux qui feront
chargés du détaildes armemens &des capitaliſtes qui
en fourniront les fonds ; & elle pourvoira à l'accélération
des procédures des priſes , au jugement des
ventes & des liquidations , de manière à affurer la
plus juſte , comme la plus prompte répartition du
profit. Pour mettre les Armateurs en état de régler
dès-à-préſent leurs ſpéculations , & de préparer leurs
entrepriſes , S. M. m'autoriſe àvous marquer qu'entr'autres
avantages qu'elle deſtine à la courſe , elle
fera fournir de ſes arſenaux les canons de 12 & de 8
de balle , pour les corſaires de 95 pieds de quille
coupée& au-deſſus , ſans ſe réſerver aucune portion
dans le produit des priſes ,& ſous la ſeule condition
que les canons qui ſe trouveront au débarquement ,
feront remis aux Commiſſaires des ports & arſenaux
delamarine. Comme les beſoinsdu fſeerrvicene permettent
pas de fournir ces canons en nature pour les
Corſaires qui pourront être expédiés dans le courant
de cette année , S. M. fera payer aux Armateurs ,
dans un mois du jour de l'expédition du rôle d'équi
page , la ſomme de 800 liv. pour tenir lieu de chaque
canon de 12 , & celle de 600 , pour chaque canon de
8. Je ne doute pas , au ſurplus , que les Armateurs
ne donnent , s'il ya lieu , des preuves de leur zèle pour
concourir aux vues de S. M.; vous voudrez bien leur
faire part de ce que je vous marque , & me rendre
comptede leurs difpofitions .
(353 )
La Déclaration annoncée dans cette lettre eſt du
24 Juin ,& a été enregiſtrée au Parlement le 14 de
ce mois. Outre les diſpoſitions , relativement aux
canons que le Roi fournira , S. M. exempte des
droits de traite pour les vivres , munitions , artillerie
& uftenciles de conſtruction , avitaillement , & armement
de navires , tous les Armateurs en courſe , à
compter du jour de l'enregiſtrement & publication
de la préſente ; elle donnera des marques particulières
& honorables de ſatisfaction à ceux qui ſe diſtingueront.
Les Corſaires , requis de ſe joindre aux
vaiſſeaux du Roi , auront part aux priſes faites par
ces derniers ; ils obtiendront des gratifications pour
les priſes particulières qu'ils feront , & qui ſeront
payées des deniers de la marine pour chaque canon
&chaque priſonnier des vaiſſeaux qu'ils auront pris .
Çes gratifications appartiendront en entier aux Officiers
& aux équipages des Corſaires vainqueurs. Les
Officiers & matelots bleſſés & hors d'état de fervir,
auront la demi-folde ; leurs veuves auront des pen-
Gons; les Capitaines & Officiers qui ſe diftingueront ,
aurontdes récompenfes &même des emplois dans la
marine Royale. La Déclaration règle les conditions
des ſociétés qui ſe formeront pour armer , leurs
droits , leurs parts , les ventes &c. On prélèvera 6
deniers pour livre pour les Invalides de la marine ,
mais ſur le produit net de la part des Armateurs feulement
, tous frais défalqués.
On apublié en même temps l'Ordonnance du Roi ,
concernant les priſes faites par les vaiſſeaux , frégates
&autres bâtimens de S. M. Elle attribue aux Officiers
&équipages la valeur entière des vaiſſeaux de guerre
&Corfaires pris ſur les ennemis ; les deux tiers leur
ſeront partagés , & l'autre tiers mis dans la caiſſe des
Invalides de la marine. Cette caiſſe payera aux Officiers
& équipages des vaiſſeaux preneurs , les vaiſ
ſeaux & frégates de guerre y compris celles de 20
canons , que leRoi jugera pouvoir être employés pour
( 354 )
ſon ſervice ſur le pied ſuivant , 5,000 liv. pour
chaque canon monté ſur affut des vaiſſeaux de 90
canons & au-deſſus ; 4,000 pour ceux de 80,74,70
& 68 canons , 3,500 pour ceux de 64 , 60 & so
canons , & 3,000 liv. pour ceux des frégates . Les
bâtimens deguerre , autres qquuee les vaiſſeaux&frégates
, ainſi que les Corſaires & les navires marchands
retenus pour le ſervice du Roi , feront eſtimés par
experts , & payés par S. M. On vendra tout le reſte.
Le Roi accordera des gratifications plus ou moins
fortes , felon le nombre des canons pour les vaiſſeaux
ennemis brûlés ou coulés bas. L'Ordonnance fixe les
parts des Officiers & équipages , accorde des gratifications
& demi- foldes aux Officiers & matelots blefſés
, des penſions à leurs veuves & à leurs enfans.
Le 10 de ce mois S. M. a écrit la lettre ſuivante
à M. le Duc de Penthievre , Amiral de France ,
pour faire délivrer des commiſſions en courſes.
Mon coufin , l'inſulte faite à mon pavillon par
une frégate du Roi d'Angleterre envers ma frégate
la Belle - Poule; la ſaiſie faite par une efcadre
Angloiſe , au mépris du droit des gens ,
de mes fregates la Licorne & la Pallas , & de mon
lougre le Coureur; la ſaiſie en mer & la confiſcation
des navires appartenant à mes ſujets , faites par
l'Angleterre contre la foi des Traités ; le trouble continu
& le dommage que cette Puiſſance apporte au
commerce maritime de mon Royaume & de mes
Colonies de l'Amérique , ſoit par ſes bâtimens de
guerre, ſoit par ſes Corſaires dont elle autoriſe &
excite les déprédations : tous ces procédés injurieux ,
& principalement l'inſulte faite à mon pavillon
m'ont forcé de mettre un terme à la modération que
je m'étois propoſée , & ne me permettent pas de
ſuſpendre plus long-temps les effets de mon reffentiment
: la dignité de ma Couronne & la protection
queje dois à mes ſujets , exigent que j'uſe enfin de
repréſailles , que j'agiſſe hoftilement contre l'Angle.
( 355 )
terre , & que mes vaiſſeaux attaquent & tâchent de
s'emparer ou de détruire tous les vaiſſeaux , frégates
, ou autres bâtimens appartenans au Roi d'Angleterre
, & qu'ils arrêtent & ſe ſaiſiſſent pareillement
de tous navires marchands Anglois dont ils
pourront avoir occaſion de s'emparer. Je vous fais
donc cette lettre pour vous dire , qu'ayant ordonné
en conféquence aux Commandans de mes eſcadres
&de mes ports , de preſcrire aux Capitaines de
mes vaiſſeaux de courre-ſus à ceux du Roi d'Angleterre
, ainſi qu'aux navires appartenant à mes
ſujets , de s'en emparer , &de les conduire dans les
ports de mon Royaume ; mon intention eſt qu'en
repréſailles des priſes faites ſur mes ſujets par les
corfairesAnglois,,vous faſſiez délivrer des commiffions
, ſur-tout à ceux de meſdits ſujets qui en demanderont
, & qui feront dans le cas d'en obtenir ,
en propoſant d'armer des navires en guerre avec des
forces affez conſidérables pour ne pas compromettre
les équipages qui ſeront employés ſur ces bâtimens ;
je ſuis aſſuréde trouver dans la justice de ma cauſe ,
dans la valeur de mes Officiers , & des équipages de
mes vaiſſeaux , dans l'amour de tous mes ſujets ,
les reſſources que j'ai toujours éprouvé de leur part ,
& je compte principalement ſur la protection du
Dieu des armées ; & la préſente n'étant à autre fin ,
je prie Dieu qu'il vous ait , mon Couſin , en ſa ſainte
&digne garde. Ecrit à Verſailles le 10 Juillet 1778.
Signé , Louis , & plus bas , De Sartine " .
Le 2 de ce mois , dans l'après- midi , J. J. Roufſeau
eſt mort à Ermenonville , près de Montmorenci.
On s'apperçut le matin , qu'il étoit fort abattu ,
on lui conſeilla de ne pas fortir. Je vais toujours ,
répondit- il , quoiqu'il n'y eût rien d'étonnant , ſi l'on
me trouvoit mort dans une heure. Entre 9 & 10 , il
fut ſaifi d'une violente colique , dont il mourut. On
ouvrit ſon corps le 3 , & on l'enterra dans une petite
ifle en face du château ; il étoit né en 1706.
( 356 )
On lit dans le Journal de Paris , l'extrait d'un
Mémoire écrit en entier de fa main , & daté du
mois de Février 1777 ; on ſera peut être bien-aiſe
de le trouver ici .
>>Ma femme eſt malade depuis long-tems , & le
progrès de fon mal qui la met hors d'état de ſoigner
fon petit ménage , lui rend les ſoins d'autrui néceffaires
à elle-même , quand elle eſt forcée à garder ſon
lit. Je l'ai juſqu'ici gardée & ſoignée dans toutes ſes
maladies ; la vieilleſſe ne me permet plus le même
ſervice. D'ailleurs le ménage , tout petit qu'il eſt ,
ne ſe fait plus tout ſeul ; il faut ſe pourvoir audehors
des choſes néceſſaires à la ſubſiſtance & les
préparer ; il faut maintenir la propreté ( 1 )
dans la maiſon. Ne pouvant remplir ſeul tous ces
ſoins , j'ai été forcé , pour y pourvoir , d'eſſayer de
donner une ſervante à ma femme. Dix mois d'expérience
m'ont fait ſentir l'infuffiſance & les inconvéniens
inévitables& intolérables de cette reffource
dans une poſition pareille à la nôtre. Réduits à vivre
abſolument ſeuls ,& néanmoins hors d'état de nous
paſſer du ſervice d'autrui , il ne nous reſte dans l'infirmité
& l'abandon qu'un ſeul moyen de ſoutenir
-nos vieux jours : c'eſt de trouver quelqu'aſyle où
nous puiſſions ſubſiſter à nos frais , mais exempts
d'un travail qui déſormais paſſe nos forces , & des
détails&des ſoins dont nous ne ſommes plus capables.
Du reſte , de quelque façon qu'on me traite ,
qu'on me tienne en clôture formelle ou en apparente
liberté ; dans un hopital ou dans un déſert , avec des
gens doux ou durs , faux ou francs , ( fi de ceux- ci il
en eſt encore ) , je conſens à tout , pourvu qu'on
rende àma femme les ſoins que ſon état exige , &
qu'on me donne le couvert , le vêtement le plus
fimple & la nourriture la plus ſobre juſqu'à la fin
(1) Il eſt écrit en note en cet endroit : >>>Mon incon-
>>cevable ſituation , dont perſonne n'a d'idée , pas
>> mêmeceux qui m'y ont réduit , me force d'entrerdans
>> ces détails «
( 357 )
de mes jours , ſans que je ne fois plus obligé de me
mêler de rien. Nous donnerons pour cela ce que
nous pouvons avoir d'argent , d'effets & de rentes ,
& j'ai lieu d'eſpérer que cela pourra ſuffire dans
des Provinces où les denrées ſont à bon marché ,
&dans des maiſons deſtinées à cet uſage où les refſources
de l'économie ſont connues & pratiquées ,
fur-tout en me ſoumettant , comme je fais de bon
coeur , à un régime proportionné à mes moyens «.
Lesnuméros ſortis au tirage de la loterie Royale
de France , font : 18 , 12 , 71 , 52 & 38 .
Les lots au-deſſus de 100 liv. fortis au tirage du
3 de ce mois , de la loterie Royale créée par Arrêt
du 7 Décembre 1777 , font les ſuivans :
Nos . Lots. Nos. Lots. Nos. Lots..
liv. liv. liv.
835 1200 8823 1200 18073 1200
1684 1200 8826 1200 18253 1200
1991 1200 8828 1200 19002 1200
2187 1200 9064 1200 19971 1200
3291 1200 9346 1200 19976 1200
3533 1200
10351 1200 20073 1200
3783 1200 10582 1200 28282 1200
13786 1500 10771 1200 20778 1200
4760 1200 11025 3000
21202 1200
5468 1200 12612 1200
21234
1200
5710 3000
12860 1200 21559 1200
A
5925 1200 13390 1200 21793 1200
6024
1200 14231
1200 22276 1200
6051 1200 14768 1200
23023 (200
6540 1200 14909 1200 23423 1200
6889 1200 14944 1200 23998 1200
7174 1500 16281 1200
24258 1200
7368 1200 17127 3000 24391 1200
7861
1200 17286 1200 24763 1200
8512
1200 17391 1200 24816 1200
8688 1200 17623 1200
La flotte de Breſt a appareillé le 8 de ce
mois ; on peut juger des diſpoſitions des équipages
, par cette lettre en date du 6 de ce mois ,
qu'elle étoit encore dans la rade. La flotte appareillera
au premier bon vent , & toutes les diſpon-
Ps
( 346 )
tions ſont faites en conféquence; les vents d'Ouest
qui ſoufflent depuis quelques jours , ne répondent
pas à l'empreſſement que nous avons de voir la
pleine mer , & nous faiſons des voeux bien ſincères
pour qu'ils changent. Le Vicomte d'Eſcars , commandant
la Prudente , mouilla hier ici. Le 26 du
mois paflé , il a vu 22 vaiſſeaux & quelques frégates ,
relâchant à Portsmouth ; c'eſt ſans doute l'Amiral
Keppel , & l'Amiral Byron ſera allé en Amérique.
Un paquebot Américain venant du Connecticut ,
relâcha ici le 3 ; le Capitaine charge de paquets
pour la Cour , doit les y avoir portés. Il a dit que
les Anglois étoient au moment d'évacuer Philadelphie
, qu'il y avoit une grande déſertion dans leur
armée ; que les Américains attendoient avec impatience
l'eſcadre de M. le Comte d'Estaing , & que
ce Général leur avoit été annoncé par deux frégates
Françoiſes « .
Ces nouvelles contrediſent pleinement celles que
les Anglois avoient répandues de la défaite du Général
Washington par le Général Clinton. Cette
nouvelle au reſte n'avoit pas fait grande fortune ,
puiſqu'au moment de ſa publication , on avoit fait
des paris de soo louis , que l'armée de Philadelphie
fubiroit le fort de celle du Général Burgoyne. 1
>>>Le Comte d'Orvilliers , Lieutenant- Général ,
commande en chef l'armée diviſée en trois eſcadres.
L'eſcadre blanche eſt ſous le pavillon du Général ;
la blanche & bleue , fous celui du Comte Duchaffault
, Lieutenant - Général ; & l'eſcadre bleue , ſous
Gelui du Duc de Chartres , Lieutenant-Général. Les
Commandans de la ſeconde & de la troiſième divifion
de chaque eſcadre , font , de la blanche , le
Comte de Guichen , chef d'eſcadre , & M. Hector
, Capitaine de vaiſſeau ; de la blanche & bleue ,
le Comte de Rochechouart , chef d'eſcadre , & le
Chevalier de Bauffet , Capitaine de vaiſſeau ; & de la
bleue , le Comte de Graffe , chef d'eſcadre , & le
( 347 )
Chevalier de Monteil , Capitaine de vaifſeau. Les.
Capitaines de Pavillon des trois Commandans d'efcadre,
font , du Général , M. Dupleſſis -Parfault;
du Comte Duchaffault , M. Huon de Kermadec ;
& du Duc de Chartres , M. de la Mothe-Piquet ,
chef d'eſcadre , & ſous cet Officier-Générať , M. de
Montpéroux , Capitaine de vaiſſeau .
>> Le 9 , l'armée étant ſur Oueſſant , la corvette la
Curieuse, de 10 canons de 4, commandée par le
Chevalier du Rumain , qui chaſſoit en avant , a
pourſuivi un bâtiment dont elle avoit fait la découverte.
Etant arrivée à portée de voix , elle lui a crié
de mettre en panne; le bâtiment que ſon pavillon annonçoit
être Anglois , n'a point exécuté la manoeuvre
àlaquelle il étoit invité. La frégate l'Iphigénie , commandée
par M. de Kerſaint , qui chaſſoit pareillement
en avant de l'armée , a joint le bâtiment à cet
inftant , & l'a hélé , en lui diſant qu'il falloit qu'il
vint parler au Général. Sur le refus formel qu'en a
fait ce Capitaine, M. de Kerſaint a ordonné qu'on
fit feu. Le bâtiment a amené ſon pavillon ; c'eſt
le Lively , frégate Angloiſe de 22 canons de 9 , &
de Iso hommes d'équipage commandée par
M. Biggs , Capitaine de vaiſſeau; la frégate du Roi
l'ayant amené au Général , le Comte d'Orvilliers a
penſé qu'il devoit la faire conduire à Breft , où elle
eſt arrivée le 10 , ſous l'eſcorte de l'Iphigénie «.
,
Aux détails que nous avons donnés du combat de
la Belle Poule & de ſes ſuites nous joindrons
ceux-ci que nous avons reçus de Breſt. » Le Chevalier
de Capellis , qui commandoit la batterie pendant
le combat , a tiré 850 coups de canons , &
l'activité de ce brave Officier , a ſervi d'exemple à
tout l'équipage. Auſſi à ſon arrivée dans le port ,
la Marquiſe d'Aubererre , épouſe du Cominandant
deBretagne , a été à la tête des Dames de la Ville ,
lui porter une cocarde. La valeur ne peut ambitionnerun
prix plus agréable ; elle en a cependant reçu
P6
(348 )
un autre bien cher à l'honneur François. Le Chevalier
de Capellis a reçu une lettre très-flatteuſe du
Miniſtre , qui lui marque que le Roi lui fait bon
gré de ſes ſervices , & qu'il ne l'oubliera pas. On
raconte qu'un des ſoldats de la frégate , qui avoir
été auparavant garde-chaffe , ajuſtoit fi bien fon
homme , que de ſes quatre premiers coups de fufil ,
il tua quatre Anglois ſur l'Arétuse. Ses camarades ,
témoins de ſon adreſſe , & regrettant le tems qu'il
perdoit à charger ſon fufil , lui proposèrent de lui
en fournir de tous chargés , ce qu'il accepta. L'intrépide
foldat , ſans quitter ſon poſte , tua 29 Anglois
de ſuite; il fut lui-même renverſé d'un coup , au
moment qu'il viſoit le trentième «.
En parlant de la bravoure & de l'adreſſe de nos
foldats , nous ne devons pas négliger de parler des
foins que l'humanité prépare à ceux qui expoſent
leurs jours; elle a produit une découverte intéreſfante.
M. Groſſier, Licentié en Médecine , ancien
Profeffeur & Démonstrateur d'Anatomie & de Chirurgie
au régiment du Roi infanterie ,& Chirurgien-
Major du vaiſſeau du Roi le Roland , commandé
par M. de Larchantel , vient d'imaginer une machine,
dont l'uſage deviendra utile aux bleſſés à
bord des vaiſſeaux de guerre , principalement dans
le cas de combat. Elle peut être auſſi employée avec
avantage dans les hopitaux , fur-tout dans ceux établis
à la ſuite des armées. Elle procure aux Chirurgiens
toute l'aiſance dont ils ont beſoin dans l'exercice
de leurs fonctions .
Cette machine , dont l'Auteur doit publier la defcription
, a été miſe en jeu le 20 Juin , à bord du
vaiſſeau le Roland , en préſence de M. le Duc de
Chartres , des Officiers Généraux de l'armée navale ,
& des premiers Médecins & Chirurgiens de la marine
au département de Breſt. L'effet a répondu à
l'attente . M. le Comte d'Orvilliers en a fait prendre
le modèle , & a ordonné d'en établir de femblables
( 349 )
furtous les vaiſſeaux . MM, les premiers Médecins
& Chirurgiens , en ont dreſſé procès-verbal , & ont
arrêté qu'elle ſeroit employée dans les hopitaux de
leur département.
: Depuis le combat des deux frégates , pluſieurs
corps de troupes ont été prévenus par le Miniſtre de
laGuerre, de ſe tenir prêts àmarcher. Celles qui
s'aſſembleront en Bretagne & en Normandie , le
ront très- confidérables. Le Duc de Croy , Commandant
en chef en Picardie , Boulonnois & Calaiſis , a
fait l'inſpection de toutes les places qui ſont à ſes
ordres , depuis la Normandie juſqu'à la Flandre ; il
les a trouvées dans le meilleur état poſſible pour la
défenſe des côtes. On aſſure qu'il ſe formera auſſi
un camp nombreux du côté de la Flandre , & il y
a, dit- on , pluſieurs régimens en route pour joindre
ceux qui s'y trouvent déja.
Le village de Saint-Ouen de Tardonne , Paroiffe
du Diocèſe & à une lieue de Beauvais en Picardie ,
compoſé des hameaux deWagicourt & de Tardonne ,
dont le premier eſſuya le 3 Avril 1768 , un incendie
qui réduifit en cendres 45 maiſons avec leurs dépen
dances , ainſi que tout ce qu'elles renfermoient, a
éprouvé encore le 6 de ce mois , un incendie qui a
confumé vingt-deux maiſons à Tardonne ; le feu
étoit ſi vif & fi actif , que les incendiés n'ont eu
que le tems de ſortir de leurs habitations ; ils ont
perdu généralement tous leurs meubles , grains ,
fourrages & autres proviſions : ſans le prompt ſecours
des Citoyens de Beauvais , qui s'y font portés
en foule, précédés de pluſieurs Magiſtrats &de nombre
de notables de la ville , tout le hameau auroit été
la proie des flammes. Parmi les derniers incendiés ,
il y en a pluſieurs qui avoient eſſuyé ce malheur en
1760, Ces infortunés ſe recommandent à la bien.
faiſance des ames charitables. Les ſecours peuvent
être adreſſés à M. le Curé de la Paroiſſe .
La Ville de Saint-Venant en Artois , ne produi(
350 )
,
fant que des eaux mal-faines , & dont l'uſage étoit
dangereux , le Pere Croquiſon , ci-devant Supérieur
de lamaiſon des Bons- Fils de cette Ville , après un
travail qui a duré quatre mois ſans relâche , a découvert
une ſource d'eau abondante de la meilleure
qualité ; les Médecins & Chirurgiens des environs
enordonnent l'uſage aux malades avec ſuccès. Cette
fontaine , qui a ſa ſource à 264 pieds de profondeur ,
donne 120 bouteilles par minute; ſon jet s'élève à 1s
pieds au-deſſus de la ſurface de la terre. Le PereCroquiſon
ayant inſtruit le Gouvernement du ſuccès de
ſes recherches , M. le Prince de Montbarrey , Miniſtre
& Secrétaire d'Etat de la Guerre , a donné
ordre au Directeur du Génie , de faire conduire un
fil de cette eau pour la Ville & la garaiſon . L'ouvrage
a été exécuté ſous les ordres de M. de Lifle ,
Ingénieur en chef. Les habitans , reconnoitſans du
bien que cette fontaine procure à la Ville , en ont
marqué leur joie par des fêtes & divertiſſemens. Ils
n'oublieront jamais la découverte du Pere Croquifon
, & le bienfait du Roi , qui leur en a procuré la
jouiſſance.
On a beaucoup parlé de la production monstrueuſe
du canard- chat. On l'a dabord regardée comme un
effet fingulier des émanations du chat ſur les oeufs
qu'il a couvés ; on a prétendu enſuite, d'après des
obſervations de Réaumur , qu'il ne falloit attribuer
cette fingularité , qu'à la manière dont le chat dans
l'incubation , avoit remplacé la canne , qui ne lui.
avoit pas appris ſon ſecret; il ſe pourroit que ce ne
fût qu'un jeu de la nature , qui auroit été le même,
quand l'oeuf auroit éclos par toute autre chaleur que
celle du chat , qui s'eſt couché deſſus ; quoiqu'il en
foit , ce fait ou cette fable n'eſt pas une nouveauté.
On trouve une hiſtoriette ſemblable dans une hif
toire des chats , qui parut en Allemand en 1772. (1 ).
(2) Versuch einer Katzen geſchichte. Effai d'une hiſtoire
des Chats. A Francfort , & à Leipfick 1774. in -8 .
4
( 351 )
On ne ſerapeut-être pas faché de la voir rapprochée
de celle que vient de publier M. Vimon. » Une
canne avooiitt choifi un coindans un moulin , où elle
avoit pondu neuf oeufs qu'elle couvoit. Un chat qui
rôdoit aux environs , s'appropria le lieu , dépoſſéda
la canne , & ſe plaça ſur les oeufs , qu'il couva jour
& nuit , juſqu'a ce qu'il en fortit 9 jolis cannetons ,
qui tenoient du naturel du chat. Dès qu'ils purent
courir , ils allèrent à la chaſſe des ſouris , & quand
ils les attrapoient , ils les dévoroient. Devenus
grands , ils employerent toutes les ruſes du chat
contre les fouris , & fur- tout contre les ſouris aquatiques.
Ce qu'il y a de plus fingulier , c'eſt que ce
chat conduiſoit tous les matins ſa couvée à la campagne
, comme la canne auroit pu faire , la précé
doit , & quand elle ſe jettoit à l'eau , il couroit autour
du bord , comme une poule qui mene des canetons ;
fi on attaquoit les petits , il les défendoit avec fureur ,
&le ſoir il les ramenoit au gîte ". Il eſt inutile d'obſerver
que l'Auteur Allemand , qui a conſulté quelquefois
de bonnes ſources , n'a pas puiſé dans celleslà
le trait que nous venons de rapporter.
>> Depuis 4jours , écrit-on de Nantes en date du
6 de ce mois , il eſt arrivé ici 15 navires , preſque
tous de St-Domingue. L'un d'eux , le Marquis de
Lévi , a rencontré le 23 Juin l'Amiral Byron à 200
lieues dans l'Oueſt. Il étoit précédé par une frégate
Françoiſe , qui avoit 4 heures d'avance , & qui ſans
doute alloit avertir M. le Comte d'Estaing. Un petit
bâtiment Américain, parti de Baltimore le 9 Juin , rapporte
qu'à ſon départ les Anglois s'embarquoient ſur la
Delaware. La corvette Américaine qui a rapporté la
ratification du Traité entre la France & les Etats-
Unis par le Congrès , étoit parti de New-London , &
eſt arrivée à Breſt en 23 jours. On afſure que les
Etats -Unis ont ajouté une fleur de lys à leurs armes «.
Selon quelques lettres , 2 frégates Angloiſes ont été
encore priſes par les nôtres , & conduites dans nos
ports. Selond'autres,deNantes, le commerce de cette
( 352 )
ville vient d'ouvrir une ſouſcription pour armer en
courſe deux frégates de 26 canons de 12 liv. , les
actions ſont de 1000 liv. ; elle a été ouverte aufli-tôt
après l'arrivée d'une lettre de M. de Sartine , à la
Chambrede Commerce de cette ville ; elle eſt conçue
ainfi . >> Le Roi ſe propoſe MM. de faire publier inceſſamment
une Déclaration , par laquelle S. Μ.
fixera les encouragemens qu'elle eſt dans l'intention
d'accorder en cas de guerre pour les armemens en
courſe. La même loi déterminera d'une manière préciſe
les engagemens réciproques de ceux qui feront
chargés du détaildes armemens &des capitaliſtes qui
en fourniront les fonds ; & elle pourvoira à l'accélération
des procédures des priſes , au jugement des
ventes & des liquidations , de manière à affurer la
plus juſte , comme la plus prompte répartition du
profit. Pour mettre les Armateurs en état de régler
dès-à-préſent leurs ſpéculations , & de préparer leurs
entrepriſes , S. M. m'autoriſe àvous marquer qu'entr'autres
avantages qu'elle deſtine à la courſe , elle
fera fournir de ſes arſenaux les canons de 12 & de 8
de balle , pour les corſaires de 95 pieds de quille
coupée& au-deſſus , ſans ſe réſerver aucune portion
dans le produit des priſes ,& ſous la ſeule condition
que les canons qui ſe trouveront au débarquement ,
feront remis aux Commiſſaires des ports & arſenaux
delamarine. Comme les beſoinsdu fſeerrvicene permettent
pas de fournir ces canons en nature pour les
Corſaires qui pourront être expédiés dans le courant
de cette année , S. M. fera payer aux Armateurs ,
dans un mois du jour de l'expédition du rôle d'équi
page , la ſomme de 800 liv. pour tenir lieu de chaque
canon de 12 , & celle de 600 , pour chaque canon de
8. Je ne doute pas , au ſurplus , que les Armateurs
ne donnent , s'il ya lieu , des preuves de leur zèle pour
concourir aux vues de S. M.; vous voudrez bien leur
faire part de ce que je vous marque , & me rendre
comptede leurs difpofitions .
(353 )
La Déclaration annoncée dans cette lettre eſt du
24 Juin ,& a été enregiſtrée au Parlement le 14 de
ce mois. Outre les diſpoſitions , relativement aux
canons que le Roi fournira , S. M. exempte des
droits de traite pour les vivres , munitions , artillerie
& uftenciles de conſtruction , avitaillement , & armement
de navires , tous les Armateurs en courſe , à
compter du jour de l'enregiſtrement & publication
de la préſente ; elle donnera des marques particulières
& honorables de ſatisfaction à ceux qui ſe diſtingueront.
Les Corſaires , requis de ſe joindre aux
vaiſſeaux du Roi , auront part aux priſes faites par
ces derniers ; ils obtiendront des gratifications pour
les priſes particulières qu'ils feront , & qui ſeront
payées des deniers de la marine pour chaque canon
&chaque priſonnier des vaiſſeaux qu'ils auront pris .
Çes gratifications appartiendront en entier aux Officiers
& aux équipages des Corſaires vainqueurs. Les
Officiers & matelots bleſſés & hors d'état de fervir,
auront la demi-folde ; leurs veuves auront des pen-
Gons; les Capitaines & Officiers qui ſe diftingueront ,
aurontdes récompenfes &même des emplois dans la
marine Royale. La Déclaration règle les conditions
des ſociétés qui ſe formeront pour armer , leurs
droits , leurs parts , les ventes &c. On prélèvera 6
deniers pour livre pour les Invalides de la marine ,
mais ſur le produit net de la part des Armateurs feulement
, tous frais défalqués.
On apublié en même temps l'Ordonnance du Roi ,
concernant les priſes faites par les vaiſſeaux , frégates
&autres bâtimens de S. M. Elle attribue aux Officiers
&équipages la valeur entière des vaiſſeaux de guerre
&Corfaires pris ſur les ennemis ; les deux tiers leur
ſeront partagés , & l'autre tiers mis dans la caiſſe des
Invalides de la marine. Cette caiſſe payera aux Officiers
& équipages des vaiſſeaux preneurs , les vaiſ
ſeaux & frégates de guerre y compris celles de 20
canons , que leRoi jugera pouvoir être employés pour
( 354 )
ſon ſervice ſur le pied ſuivant , 5,000 liv. pour
chaque canon monté ſur affut des vaiſſeaux de 90
canons & au-deſſus ; 4,000 pour ceux de 80,74,70
& 68 canons , 3,500 pour ceux de 64 , 60 & so
canons , & 3,000 liv. pour ceux des frégates . Les
bâtimens deguerre , autres qquuee les vaiſſeaux&frégates
, ainſi que les Corſaires & les navires marchands
retenus pour le ſervice du Roi , feront eſtimés par
experts , & payés par S. M. On vendra tout le reſte.
Le Roi accordera des gratifications plus ou moins
fortes , felon le nombre des canons pour les vaiſſeaux
ennemis brûlés ou coulés bas. L'Ordonnance fixe les
parts des Officiers & équipages , accorde des gratifications
& demi- foldes aux Officiers & matelots blefſés
, des penſions à leurs veuves & à leurs enfans.
Le 10 de ce mois S. M. a écrit la lettre ſuivante
à M. le Duc de Penthievre , Amiral de France ,
pour faire délivrer des commiſſions en courſes.
Mon coufin , l'inſulte faite à mon pavillon par
une frégate du Roi d'Angleterre envers ma frégate
la Belle - Poule; la ſaiſie faite par une efcadre
Angloiſe , au mépris du droit des gens ,
de mes fregates la Licorne & la Pallas , & de mon
lougre le Coureur; la ſaiſie en mer & la confiſcation
des navires appartenant à mes ſujets , faites par
l'Angleterre contre la foi des Traités ; le trouble continu
& le dommage que cette Puiſſance apporte au
commerce maritime de mon Royaume & de mes
Colonies de l'Amérique , ſoit par ſes bâtimens de
guerre, ſoit par ſes Corſaires dont elle autoriſe &
excite les déprédations : tous ces procédés injurieux ,
& principalement l'inſulte faite à mon pavillon
m'ont forcé de mettre un terme à la modération que
je m'étois propoſée , & ne me permettent pas de
ſuſpendre plus long-temps les effets de mon reffentiment
: la dignité de ma Couronne & la protection
queje dois à mes ſujets , exigent que j'uſe enfin de
repréſailles , que j'agiſſe hoftilement contre l'Angle.
( 355 )
terre , & que mes vaiſſeaux attaquent & tâchent de
s'emparer ou de détruire tous les vaiſſeaux , frégates
, ou autres bâtimens appartenans au Roi d'Angleterre
, & qu'ils arrêtent & ſe ſaiſiſſent pareillement
de tous navires marchands Anglois dont ils
pourront avoir occaſion de s'emparer. Je vous fais
donc cette lettre pour vous dire , qu'ayant ordonné
en conféquence aux Commandans de mes eſcadres
&de mes ports , de preſcrire aux Capitaines de
mes vaiſſeaux de courre-ſus à ceux du Roi d'Angleterre
, ainſi qu'aux navires appartenant à mes
ſujets , de s'en emparer , &de les conduire dans les
ports de mon Royaume ; mon intention eſt qu'en
repréſailles des priſes faites ſur mes ſujets par les
corfairesAnglois,,vous faſſiez délivrer des commiffions
, ſur-tout à ceux de meſdits ſujets qui en demanderont
, & qui feront dans le cas d'en obtenir ,
en propoſant d'armer des navires en guerre avec des
forces affez conſidérables pour ne pas compromettre
les équipages qui ſeront employés ſur ces bâtimens ;
je ſuis aſſuréde trouver dans la justice de ma cauſe ,
dans la valeur de mes Officiers , & des équipages de
mes vaiſſeaux , dans l'amour de tous mes ſujets ,
les reſſources que j'ai toujours éprouvé de leur part ,
& je compte principalement ſur la protection du
Dieu des armées ; & la préſente n'étant à autre fin ,
je prie Dieu qu'il vous ait , mon Couſin , en ſa ſainte
&digne garde. Ecrit à Verſailles le 10 Juillet 1778.
Signé , Louis , & plus bas , De Sartine " .
Le 2 de ce mois , dans l'après- midi , J. J. Roufſeau
eſt mort à Ermenonville , près de Montmorenci.
On s'apperçut le matin , qu'il étoit fort abattu ,
on lui conſeilla de ne pas fortir. Je vais toujours ,
répondit- il , quoiqu'il n'y eût rien d'étonnant , ſi l'on
me trouvoit mort dans une heure. Entre 9 & 10 , il
fut ſaifi d'une violente colique , dont il mourut. On
ouvrit ſon corps le 3 , & on l'enterra dans une petite
ifle en face du château ; il étoit né en 1706.
( 356 )
On lit dans le Journal de Paris , l'extrait d'un
Mémoire écrit en entier de fa main , & daté du
mois de Février 1777 ; on ſera peut être bien-aiſe
de le trouver ici .
>>Ma femme eſt malade depuis long-tems , & le
progrès de fon mal qui la met hors d'état de ſoigner
fon petit ménage , lui rend les ſoins d'autrui néceffaires
à elle-même , quand elle eſt forcée à garder ſon
lit. Je l'ai juſqu'ici gardée & ſoignée dans toutes ſes
maladies ; la vieilleſſe ne me permet plus le même
ſervice. D'ailleurs le ménage , tout petit qu'il eſt ,
ne ſe fait plus tout ſeul ; il faut ſe pourvoir audehors
des choſes néceſſaires à la ſubſiſtance & les
préparer ; il faut maintenir la propreté ( 1 )
dans la maiſon. Ne pouvant remplir ſeul tous ces
ſoins , j'ai été forcé , pour y pourvoir , d'eſſayer de
donner une ſervante à ma femme. Dix mois d'expérience
m'ont fait ſentir l'infuffiſance & les inconvéniens
inévitables& intolérables de cette reffource
dans une poſition pareille à la nôtre. Réduits à vivre
abſolument ſeuls ,& néanmoins hors d'état de nous
paſſer du ſervice d'autrui , il ne nous reſte dans l'infirmité
& l'abandon qu'un ſeul moyen de ſoutenir
-nos vieux jours : c'eſt de trouver quelqu'aſyle où
nous puiſſions ſubſiſter à nos frais , mais exempts
d'un travail qui déſormais paſſe nos forces , & des
détails&des ſoins dont nous ne ſommes plus capables.
Du reſte , de quelque façon qu'on me traite ,
qu'on me tienne en clôture formelle ou en apparente
liberté ; dans un hopital ou dans un déſert , avec des
gens doux ou durs , faux ou francs , ( fi de ceux- ci il
en eſt encore ) , je conſens à tout , pourvu qu'on
rende àma femme les ſoins que ſon état exige , &
qu'on me donne le couvert , le vêtement le plus
fimple & la nourriture la plus ſobre juſqu'à la fin
(1) Il eſt écrit en note en cet endroit : >>>Mon incon-
>>cevable ſituation , dont perſonne n'a d'idée , pas
>> mêmeceux qui m'y ont réduit , me force d'entrerdans
>> ces détails «
( 357 )
de mes jours , ſans que je ne fois plus obligé de me
mêler de rien. Nous donnerons pour cela ce que
nous pouvons avoir d'argent , d'effets & de rentes ,
& j'ai lieu d'eſpérer que cela pourra ſuffire dans
des Provinces où les denrées ſont à bon marché ,
&dans des maiſons deſtinées à cet uſage où les refſources
de l'économie ſont connues & pratiquées ,
fur-tout en me ſoumettant , comme je fais de bon
coeur , à un régime proportionné à mes moyens «.
Lesnuméros ſortis au tirage de la loterie Royale
de France , font : 18 , 12 , 71 , 52 & 38 .
Les lots au-deſſus de 100 liv. fortis au tirage du
3 de ce mois , de la loterie Royale créée par Arrêt
du 7 Décembre 1777 , font les ſuivans :
Nos . Lots. Nos. Lots. Nos. Lots..
liv. liv. liv.
835 1200 8823 1200 18073 1200
1684 1200 8826 1200 18253 1200
1991 1200 8828 1200 19002 1200
2187 1200 9064 1200 19971 1200
3291 1200 9346 1200 19976 1200
3533 1200
10351 1200 20073 1200
3783 1200 10582 1200 28282 1200
13786 1500 10771 1200 20778 1200
4760 1200 11025 3000
21202 1200
5468 1200 12612 1200
21234
1200
5710 3000
12860 1200 21559 1200
A
5925 1200 13390 1200 21793 1200
6024
1200 14231
1200 22276 1200
6051 1200 14768 1200
23023 (200
6540 1200 14909 1200 23423 1200
6889 1200 14944 1200 23998 1200
7174 1500 16281 1200
24258 1200
7368 1200 17127 3000 24391 1200
7861
1200 17286 1200 24763 1200
8512
1200 17391 1200 24816 1200
8688 1200 17623 1200
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56
p. 65-67
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
Début :
Ernélinde qui fut reprise l'année dernière, à-peu-près à pareil temps, a toujours [...]
Mots clefs :
Rôle, Temps, M. Le Gros, Mlle Le Vasseur, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
ERNELINDE qui fut repriſe l'année der
nière , à-peu-près à pareil temps , a tou
jours été accueillie du public. Il règne , dans
cet Ouvrage , un appareil de guerre , dont
l'exécution produit un grand effet , & les
connoiffeurs ont remarqué dans la Mufi
que des beautés du premier ordre , qui
réchauffent de temps- en- temps la froideur
du Poëme. Mrs. Gelin , l'Arrivée , le Gros ,
& Mile. Durancy ont rempli les princi
paux perfonnages avec le fuccès qu'on dǝir
attendre de leurs talens.
Peu de temps après la mort du célèbre
Rouffeau de Genève , on donna une repréfentation
du Devin du Village , dans
laquelle M. le Gros & Mlle. le Vaffeur
jouerent les rôles de Colin & de Colette .
Cet Ouvrage qui a joui d'un fuccès fi conftant
& fi unanime , fut plus goûté & plus
applaudi qu'il ne l'avoit jamais été ; car
fes applaudiffemens ne font jamais plus
vifs que lorsqu'ils font mêlés de regrets ,
& le talent n'intéreffe jamais plus qu'au
moment où il difparoît fans retour. Lorf
66 MERCURE
que l'Auteur donna autrefois fa lettre fur
le Spectacle , fe fentant déjà affoibli par
l'âge & la maladie , il difoita Lecteur vous
accueillerez mon ombre , car pour moi, je
ne fuis plus. Il a depuis donné des produc
tions pleines de vie & qui ont été accueillies
de fon vivant. Nous nous propofons
dans un des numéros prochains de jeter
un coup d'oeil rapide fur les Ouvrages de
cet éloquent Ecrivain.
Orphée , Drame héroïque en 3 Actes ,
parodié de l'Italien par M. Moline , & mis
en mufique par M. le Chevalier Gluck ,
donné pour la première fois au mois
d'Août 1774 , & repris depuis en 1775 ,
1776 & 1777 , a été remis le Mardi 28.
C'eft Melle. Laguerre qui a joué le rôle
d'Euridice , & la beauté de fon organe ,
la netteté de fon chant & les progrès de
fon jeu , font toujours un nouveau plaifir.
M. l'Ainé a joué le rôle d'Orphée ; il ne
manque ni d'intelligence ni de chaleur :
mais on fent combien il eſt difficile de lutter
dans ce rôle contre la voix brillante &
les moyens fupérieurs de l'Acteur que M.
l'Ainé remplaçoit . Melle. St. Huberty a
chanté le rôle de l'Amour ; le pas de trois
du ballet des champs élifées a été dánfé par
M. Veftris , Melle. Guimard & Melle.
Heinel , & c'eſt donner l'idée d'une exécution
à laquelle on ne pourroit rien trouver
DE FRANCE. 67
de femblable dans l'Europe. Les talens
naiſſans du jeune M. Veftris ont été vivement
applaudis : il eft impoflible de donner
de plus grandes efpérances , & quand
on porte ce nom , on doit afpirer à la perfection
.
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57
p. 107-114
De PARIS, le 30 Juillet.
Début :
L'attention générale est fixée sur les affaires maritimes, depuis le départ de l'escadre de [...]
Mots clefs :
Frégate, Escadre, Brest, Bord, Vaisseau, Vaisseaux, Assemblée, Armand de Kersaint, Augustus Keppel, Ordres, Officiers, Assemblée, Administration, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : De PARIS, le 30 Juillet.
De PARIS , le 30 Juillet.
L'ATTENTION générale eft fixée fur les affaires
maritimes , depuis le départ de l'efcadre de
Breft ; en attendant qu'on reçoive des Louvelles de
La campagne , on lit avec curiofité & avec intérêt ,
toutes les lettres qui viennent de nos côtes. On écrit
de Guincamp en Bretagne , en date du 18 Juillet :
La frégate l'Iphigénie , commandée par M. de
Kerfaint , a pris une frégate Angloife , qui étoit la
frégate d'obfervation de la flotte de l'Amiral Keppel.
Le combat n'a pas été long ; on prétend que l'équi
page s'eft jetté à fond de cale. M. de Kerlaint a
pris à fon bord l'Etat- Major de l'Anglois ; le Capi
taine Y a monté de fort bonne grace. Il a été étonné ,
de la propofition que lui a faite M. de Kerfaint
de le mener à bord de M. d'Orvilliers , pour rece
voir fes ordres. Il a paffé au milieu de la flotte ; il
a été furpris de fa beauté , & du nombre de hos
vaiffeaux; ilen a pâli , & a penſé fe trouver mal. I
a avoué qu'il croyoit que l'on avoit exagéré dans
les Papiers Publics le nombre de nos vaiffeaux &
de nos équipages. M. de Kerfaint a conduit la fré,
gate Angloife a Breft. On a envoyé ici dix Officiers
qui ont la ville pour prifon ; MM. les Officiers du
régiment de Condé , dragons , ont été les voir , &
leur faire des offres de fervice . Ils leur donnèrent à
dîner avant-hier , ils ne mangèrent pas ; ils font très
triftes. Il n'y a qu'un garde de la marine qui parle
François. On dit que le Capitaine n'a pas jetté fes
paquets à la mer M. de Kerfaint s'en eft
faifi , & qu'on y a trouvé tous les fignaux de fon
efcadre. Si le fait eft vrai , comme on l'affure , cela
2
, que
E. 6.
( ' ro8 )
eft bien fuffifant pour le rendre trifte. A l'arrivée
de cette frégate à Breft , on a envoyé un courier à
la Cour. Ce courier a apporté l'ordre de faire partir
la frégate l'Oiseau , de 32 canons , commandée par
M. le Chevalier de Kergaris , qui partitier. Ses
ordres portent , de n'attaquer ni frégate , ni aucun
bâtiment , quand il auroit la certitude de le prendre ,
de ne point s'arrêter en route , & d'aller joindre
l'efcadre.
Le Prothée , vaiffeau de 64 canons , commandé
par M. le Chevalier d'Ampierre , qui étoit à Saint- Domingue
il y a plus d'un an , en revenant en France
a rencontré , dit-on , notre eſcadre. Il a propofé à
M. d'Orvilliers de l'accompagner , & de le joindre
à la flotte ; comme il lui manquoit 40 hommes ,
il les a demandés , en difant qu'en prenant un matelot
fur chaque vaiffeau , aucun ne s'en reffentiroit. Il
avoit auffi befoin de vivres , chaque vaiffeau lui en
a fourni auffi. Au moyen de cet arrangement, fon
vaiffeau fait le 33 ° de l'efcadre.
» Il vient d'arriver ici , écrit-on de Breft en date
du 17 , un vaiffeau de Rouen qui avoit été arrêté
par les Anglois & conduit à Plimouth. Il a été res
lâché , & fes expéditions lui ont été rendues , fcellées
par l'Amirauté , ce qui l'a empêché d'être pris par
d'autres vaiffeaux de guerre de cette nation , dont il
a encore fait la rencontre en fe rendant ici . Il eſt
chargé pour plufieurs particuliers de cette ville ; il
dit que Keppel a mis à la voile le 9 de ce mois . Nous
armons la prife appellée la Lively ; le Comman.
dant de la Marine en a reçu l'ordre «.
La même lettre en a apporté une écrite le 12 ,
par un Officier à bord d'un des vaiffeaux de l'ef
cadre , pár 47 dégrés 51 minutes de latitude , & 9 d.
& 17 min. de longitude , comptée de Paris . » Nous.
ne doutons pas que notre Commandant n'ait ordre
d'attaquer. Nous le defirons trop vivement pour ne
pas le croire , & nous jurons contre les vents de
nord- nord- eft , qui nous jettent dans le fud & dans
( 109 )
Poueft , pendant que nous avons que Keppel eft &
l'entrée de la Manche. L'Iphigénie a conduit à Breft
une frégate Angloife , qui s'eft rendue fans ripofter,
celle-ci a eu 10 hommes tués , & 20 bleffés. Nous
avons eu de fort belles mers , & du beau tems. Depuis
le départ de Breft , il n'eft arrivé aucun évènement.
La publication de l'Ordonnance des priſes ,
produit le meilleur effet. Nos équipages font pleins
d'ardeur , & nous voudrions bien être à portée d'en
profiter «.
Une autre lettre de Breft , en date du 20 de ce mois ,
contient les détails fuivans : » La frégate la Junon,
vient d'amener en ce port le cutter Anglois qui
pris notre lougre. C'est un petit bâtiment du Roi
d'Angleterre , d'une marche fupérieure , doublé de
cuivre , & qui étoit monté de 14 canons. Le Capitaine
eft encore tout étourdi d'avoir été pris ; il ne
peut concevoir comment il n'a pas pu éviter notre
frégate ; il a jetté fes canons à l'eau . Il prétend
que c'étoit pour s'alléger ; mais il en a été jetté après
qu'il a eu amené , & qu'il étoit lui- même à bord de
la frégate ; ce procédé n'eft pas honnête. Le 120de
ce mois , notre efcadre étoit à 43 lieues au fud-oueft
d'Queffant , & l'Amiral Keppel eft actuellement à la
hauteur de cette ifle «.
On doit tout attendre du foldat François ; parmi
le grand nombre de traits qui caractérilent fa bravoure
& fon efprit , en voici un qui mérite d'être
recueilli . Deux Officiers réformés , allèrent prier M.
le Duc de Chartres , peu de jours avant le départ de
l'efcadre , de leur permettre de fervir fur fon bord
ou fur la divifion en qualité de volontaires. Il ne
put leur accorder cette faveur , parce que tous les
équipages étoient complets , & il témoigna à ces
braves gens toute l'eftime qu'ils méritoient , & le
regret qu'il avoit de ne pouvoir les fatisfaire . Le
lendemain , ils allèrent trouver deux grenadiers qui
étoient embarqués avec leurs corps ; mes amis , leur
dirent-ils , il y a long- tems que vous fervez ; les
( ITO))
braves ont besoin de repos ; voici votre congé , nous
prendrons votre place : les grenadiers les refuserent.
On pourroit demander s'il y a plus d'héroïfme du
côté des Officiers ou des foldats ; nous nous contenterons
d'admirer la conduite des uns & des
autres.
Ces difpofitions font générales fur toute la fottes
on raconte que M. de la Mothe- Piquet , en recevant
M. le Duc de Chartres fur fon bord , lui dit •
» J'ai coutume de me battre comme un diable ; mais
à vos côtés , Monſeigneur , je me battrai comme
quatre c
Selon les lettres de Toulon , l'efcadre qu'on y a
armée eft en rade & prête à partir au premier ordres
on croit que fa deftination eft pour quelque licu
éloigné ; on en juge ainfi par les provifions qu'elle
a embarquées. M. le Prince de Monbazon , arrivé
de 9 dans ce port , a vifité tous les jours les différens
vaiffeaux de l'efcadre. M. de la Marthonie , Capi
taine de vaiffeau , & directeur de l'artillerie , a été
nommé directeur général de l'arfenal , pendant l'ab
fenfe du Chevalier de Fabry , qui s'eft démis le 12
du commandement de la marine , entre les mains
de M de Saint -Aignan. On arme la frégate l'Aurore,
qui étoit en radonb , & fon commandement a été
donné à M. de Bompar , Lieutenant de vailleau. Les
deux frégares , la Magicienne & la Précieuſe , doi
vent être lancées à l'eau dans le courant de ce
mois , & armées tout de fuite ; les trois vaiſſeaux
de ligne en conftruction , avancent plus qu'on ne
Paroit cru , & on efpère de les mettre en état d'être
armés à la fin de l'année
1
On connoît les Ordonnances rendues depuis quel
que tems fur le fait des carrières , les précautions que
Je Gouvernement a prifes, & les dépenfes confidé
rables qu'il ne ceffe de faire pour prévenir les acci¹
dens & pour y remédier. Il en eft arrivé quelquesuns
, qui ont juftifié fa prévoyance & fes foins , fans
lefquels ils feroient bien plus fréquens . On vient
( 111 )
d'en voir un nouveau , qui fait dans ce moment la
plus grande fenfation , par le nombre des per
fonnes qui ont eu le malheur de périr. Le 27 de ce
mois , à 11 heures du matin , une carrière peu éloignée
du chemin de Ménil Montant , vis - à- vis la
maifon dite du Bel- Air , s'eft écroulée tout- a-coup
Lept perfonnes qui fe promenoient fur le bord de
cette carrière , ont été englouties fous les terres qui
fe font éboulées dans un efpace affez confidérable ;
ces perfonnes font , dit on , MM. Favier , frères ,
l'un Architecte , l'autre Procureur , M. & Mme. le
Gris , Mme. Desprez , qui étoit enceinte de 7 mois ,
& fa petite fille de 9 ans avec la mere. 200 ouvriers
accourus auffi- tôt , u'ont ceflé depuis ce tems
de travailler pour débarraffer ce gouffre , & on leur
a diftribué des vivres & du vin , pour qu'ils ne
quittent pas un inftant l'ouvrage. Ils n'étoient pas
encore parvenus hier à déblayer les décombres , &
retrouver les infortunés qui y ont été ensevelis
On a fait defcendre des Ingénieurs dans les vaftes
carrières de ce canton , pour les examiner , s'affu ,
rer de leur état , & faire faire à celles qui en au
ront befoin , tous les travaux néceffaires
pour pré
venir de femblables accidens , & railurer le public.
La mort de J. J. Rouſſeau , attribuée généra
lement dans prefque tous les Papiers Publics à une
violente colique , a eu une autre caufe ; on lit dans
le procès-verbal de l'ouverture de fon corps , en
préſence de M. Louis Blondel , Lieutenant du Bail
liage & Vicomté d'Ermenonville , affifté du Procu
reur-Fifcal & d'un Huitlier , que les Chirurgiens qui
y ont procédé , après vifité faite du corps & l'a
voir vu & examiné dans fon entier , ont tous
deux rapporté d'une commune voix , que ledit fieur
Rouffeau eft mort d'une appoplexie féreufe , ce qu'ils
ont affirmé véritable. Le public , empreffé de jouir
des ouvrages qu'il peut avoir laifiés dans fon portefeuille
, craint qu'ils ne s'y retrouvent pas tous , fur
tout depuis qu'on dit qu'il a brûlé plufieurs papiers
( 112 )
quelque tems avant fa mort. Parmi les manuſcrits
qu'on fait qu'il avoit laiffés , on compte le JuifIbrahim,
ou les Benjamites , poëme ; la Législature
de Pologne , l'Opéra des Mufes , qui n'a jamais
été joué ; le Devin du Village , dont il avoit refait
la mufique ; plufieurs recueils de romances
avec la mufique , qu'on dit être charmante ; une
fuite à l'Emile en deux volumes , & les Mémoires
de fa Vie. Ce dernier ouvrage eft celui qui pique
le plus la curiofité. On nous affure qu'il commence
par le morceau fuivant , que nous nous empreffons de
tranfcrire, en regrettant qu'il n'ait pas plus d'étendue.
Je forme une entrepriſe qui n'eut jamais d'exemple
, & dont l'exécution n'aura point d'imitateurs
; je vais montrer à mes ſemblables , un homme
dans toute la vérité de la nature ; & cet homme
c'est moi.
» Moi feul , je fens mon coeur , & je connois les
hommes ; je ne fuis fait comme aucun de ceux que
j'ai vus ; j'ofe croire n'être fait comme aucun de
ceux qui exiftent ; je ne vaux pas mieux ou moins ,
je fuis autre. Si la Nature a bien ou mal fait de briſer
le moule dans lequel elle m'a jetré , c'eſt ce dont on
ne peut juger qu'après m'avoir lu . Que la trompette
du Jugement dernier fonne quand elle voudra , je
viendrai , ce livre à la main , me préſenter devant
le fouverain Juge. Je dirai hautement. Voilà ce que
j'ai fait , ce que j'ai pensé , ce que je fuis ; j'ai dit le
bien & le mal avec la même franchiſe ; je n'ai rien
tu , rien déguifé , rien pallié ; je me ſuis montré coupable
& vil quand je l'ai été; j'ai montré mon intérieur
, comme tu l'as vu toi- même , être éternel !
Raffemble autour de moi , l'innombrable foule de
mes femblables ; qu'ils écoutent mes confeffions ,
qu'ils rougiffent de mes indignités , qu'ils gémiffent
de mes miferes ; que chacun dévoile à fon tour fon
coeur aux pieds de ton trône , & qu'un feul te dife
enfuite , s'il l'ofe : je fus meilleur que cet homme-là «e.
Arrêt du Confeil d'Etat du 12 Juillet , portant
( 113 )
établiffement d'une Adminiſtration Provinciale dans
le Berry.
*
Le Roi , au milieu des évènemens politiques les
plus dignes de fon attention , ne perd point de vue:
les grands objets d'adminiſtration intérieure qui
peuvent concourir au bonheur de fes Sujets ; & fi
des dépenses extraordinaires , dont S. M. ne peut encore
affigner le terme , ne permettent pas de dimi
nuer la fomme des impofitions ; Elle defire du moins
préparer dès à préfent les moyens propres à en adou
cir le fardeau , foit par les modifications raisonnables
dont elles font fufceptibles , foit plus particulièrement
par la fagefle & l'égalité des répartitions . Sa
M. , en examinant les avantages qui pourroient réful
ter pour les Sujets de l'établiffement des adminiftra
tions provinciales , a vu avec ſatisfaction que fi les
befoins de l'Etat écartoient pour un tems plufieurs
projets falutaires , il étoit au moins un genre de
bienfaits envers fes Peuples , auquel les circonftances
les plus difficiles n'apporteroient aucun obftacle......
Elle a obfervé que la diverfité des fols , des caractères
& des habitudes , devant nuire à l'exécution
& quelquefois même à l'utilité des meilleures Loix
d'impofition , lar qu'elles font uniformes & géné
rales , Elle pourroit mieux connoître ce qui convient
à chaque province , à l'aide du zèle éclairé d'admis
niftrations partielles , & parvenir airfi par dégré ,
aux améliorations générales dont Elle eft occupée....
Voulant d'ailleurs réferver dans tous les tems à fes
Commiffaires départis , l'importante fonction d'éclairer
le Confeil fur les projets & les délibérations
des Affemblées , & la furveillance étant remiſe entre
des mains différentes de celles de l'exécution , S. M.
procurera des garans multipliés du bonheur & de
la confiance de fes Peuples . Parmi ces diverfes confidérations
, & autres qui ont toutes la félicité publique
pour objet , S. M. defirant être éclairée par l'expé- .
rience, a réfolu de n'établir cette adminiſtration pro
fe
N
(/ 114 )*
vinciale que dans une feule Généralité; & le Berry
depuis long-tems dans un état de langueur , quoiqu'avec
des moyens naturels de profpérité , lui a paru
mériter la préférence de l'effai qu'elle veut faire d'une
adminiftration qui forme depuis long- tems l'objet
des voeux de fes Provinces , & dont tous les avantages
tourneront en entier à leur foulagement.
&
S. M. règle , 1º. le nombre & la qualité des Membres
des trois Ordres qui compoferont l'Affemblée ,
qui fous fon bon plaifir répartira les impofitions , ent
fera la levée , dirigera la confection des grands chemins
, &c.; 20. l'Affemblée n'aura lieu que tous les
deux ans , & durera un mois : on comptera les fuf
frages par tête , & non par diftinction d'ordre ,
S. M. fera connoître fes volontés par un ou deux.
Commiffaires chargés de fes inftructions : 30. Il y
aura un bureau d'adminiftration dans l'intervalle des
Affemblées ; 40. & 5o . , il ne fera verfé au Tréſor-
Royal ,, que la même fomme qui y entre maintenant.
Toute dépenfe déterminée par les Affemblées , devra
être autorisée par S. M. , fauf les frais ordinaires de
l'Adminiſtration , dont le montant fera fixé . 69. l'AG
femblée & le Bureau intermédiaire, pourront faire des
repréſentations , & propofer des Règlemens juftes
& utiles , fans que , fous prétexte de ces repréſen
tations , la répartition & le recouvrement des impofitions
, puiffent éprouver le moindre délai. 70. Le
Commiffaire départi de S. M. , prendra connoiffance
des délibérations de l'Affemblée & du Bureau d'adminiftration
, lorfqu'il le croira convenable pour le
fervice de S. M. & le bien de fes Peuples. 80. La
forme des élections & nominations , fera réglée après
la première Affemblée. 90. Pour la compofer , 16
propriétaires s'affembleront à Bourges les Octobre ,
ils en indiqueront 2 autres , pour former enſemble
Ja première Affemblée à l'époque qui fera fixée par
S. M.
L'ATTENTION générale eft fixée fur les affaires
maritimes , depuis le départ de l'efcadre de
Breft ; en attendant qu'on reçoive des Louvelles de
La campagne , on lit avec curiofité & avec intérêt ,
toutes les lettres qui viennent de nos côtes. On écrit
de Guincamp en Bretagne , en date du 18 Juillet :
La frégate l'Iphigénie , commandée par M. de
Kerfaint , a pris une frégate Angloife , qui étoit la
frégate d'obfervation de la flotte de l'Amiral Keppel.
Le combat n'a pas été long ; on prétend que l'équi
page s'eft jetté à fond de cale. M. de Kerlaint a
pris à fon bord l'Etat- Major de l'Anglois ; le Capi
taine Y a monté de fort bonne grace. Il a été étonné ,
de la propofition que lui a faite M. de Kerfaint
de le mener à bord de M. d'Orvilliers , pour rece
voir fes ordres. Il a paffé au milieu de la flotte ; il
a été furpris de fa beauté , & du nombre de hos
vaiffeaux; ilen a pâli , & a penſé fe trouver mal. I
a avoué qu'il croyoit que l'on avoit exagéré dans
les Papiers Publics le nombre de nos vaiffeaux &
de nos équipages. M. de Kerfaint a conduit la fré,
gate Angloife a Breft. On a envoyé ici dix Officiers
qui ont la ville pour prifon ; MM. les Officiers du
régiment de Condé , dragons , ont été les voir , &
leur faire des offres de fervice . Ils leur donnèrent à
dîner avant-hier , ils ne mangèrent pas ; ils font très
triftes. Il n'y a qu'un garde de la marine qui parle
François. On dit que le Capitaine n'a pas jetté fes
paquets à la mer M. de Kerfaint s'en eft
faifi , & qu'on y a trouvé tous les fignaux de fon
efcadre. Si le fait eft vrai , comme on l'affure , cela
2
, que
E. 6.
( ' ro8 )
eft bien fuffifant pour le rendre trifte. A l'arrivée
de cette frégate à Breft , on a envoyé un courier à
la Cour. Ce courier a apporté l'ordre de faire partir
la frégate l'Oiseau , de 32 canons , commandée par
M. le Chevalier de Kergaris , qui partitier. Ses
ordres portent , de n'attaquer ni frégate , ni aucun
bâtiment , quand il auroit la certitude de le prendre ,
de ne point s'arrêter en route , & d'aller joindre
l'efcadre.
Le Prothée , vaiffeau de 64 canons , commandé
par M. le Chevalier d'Ampierre , qui étoit à Saint- Domingue
il y a plus d'un an , en revenant en France
a rencontré , dit-on , notre eſcadre. Il a propofé à
M. d'Orvilliers de l'accompagner , & de le joindre
à la flotte ; comme il lui manquoit 40 hommes ,
il les a demandés , en difant qu'en prenant un matelot
fur chaque vaiffeau , aucun ne s'en reffentiroit. Il
avoit auffi befoin de vivres , chaque vaiffeau lui en
a fourni auffi. Au moyen de cet arrangement, fon
vaiffeau fait le 33 ° de l'efcadre.
» Il vient d'arriver ici , écrit-on de Breft en date
du 17 , un vaiffeau de Rouen qui avoit été arrêté
par les Anglois & conduit à Plimouth. Il a été res
lâché , & fes expéditions lui ont été rendues , fcellées
par l'Amirauté , ce qui l'a empêché d'être pris par
d'autres vaiffeaux de guerre de cette nation , dont il
a encore fait la rencontre en fe rendant ici . Il eſt
chargé pour plufieurs particuliers de cette ville ; il
dit que Keppel a mis à la voile le 9 de ce mois . Nous
armons la prife appellée la Lively ; le Comman.
dant de la Marine en a reçu l'ordre «.
La même lettre en a apporté une écrite le 12 ,
par un Officier à bord d'un des vaiffeaux de l'ef
cadre , pár 47 dégrés 51 minutes de latitude , & 9 d.
& 17 min. de longitude , comptée de Paris . » Nous.
ne doutons pas que notre Commandant n'ait ordre
d'attaquer. Nous le defirons trop vivement pour ne
pas le croire , & nous jurons contre les vents de
nord- nord- eft , qui nous jettent dans le fud & dans
( 109 )
Poueft , pendant que nous avons que Keppel eft &
l'entrée de la Manche. L'Iphigénie a conduit à Breft
une frégate Angloife , qui s'eft rendue fans ripofter,
celle-ci a eu 10 hommes tués , & 20 bleffés. Nous
avons eu de fort belles mers , & du beau tems. Depuis
le départ de Breft , il n'eft arrivé aucun évènement.
La publication de l'Ordonnance des priſes ,
produit le meilleur effet. Nos équipages font pleins
d'ardeur , & nous voudrions bien être à portée d'en
profiter «.
Une autre lettre de Breft , en date du 20 de ce mois ,
contient les détails fuivans : » La frégate la Junon,
vient d'amener en ce port le cutter Anglois qui
pris notre lougre. C'est un petit bâtiment du Roi
d'Angleterre , d'une marche fupérieure , doublé de
cuivre , & qui étoit monté de 14 canons. Le Capitaine
eft encore tout étourdi d'avoir été pris ; il ne
peut concevoir comment il n'a pas pu éviter notre
frégate ; il a jetté fes canons à l'eau . Il prétend
que c'étoit pour s'alléger ; mais il en a été jetté après
qu'il a eu amené , & qu'il étoit lui- même à bord de
la frégate ; ce procédé n'eft pas honnête. Le 120de
ce mois , notre efcadre étoit à 43 lieues au fud-oueft
d'Queffant , & l'Amiral Keppel eft actuellement à la
hauteur de cette ifle «.
On doit tout attendre du foldat François ; parmi
le grand nombre de traits qui caractérilent fa bravoure
& fon efprit , en voici un qui mérite d'être
recueilli . Deux Officiers réformés , allèrent prier M.
le Duc de Chartres , peu de jours avant le départ de
l'efcadre , de leur permettre de fervir fur fon bord
ou fur la divifion en qualité de volontaires. Il ne
put leur accorder cette faveur , parce que tous les
équipages étoient complets , & il témoigna à ces
braves gens toute l'eftime qu'ils méritoient , & le
regret qu'il avoit de ne pouvoir les fatisfaire . Le
lendemain , ils allèrent trouver deux grenadiers qui
étoient embarqués avec leurs corps ; mes amis , leur
dirent-ils , il y a long- tems que vous fervez ; les
( ITO))
braves ont besoin de repos ; voici votre congé , nous
prendrons votre place : les grenadiers les refuserent.
On pourroit demander s'il y a plus d'héroïfme du
côté des Officiers ou des foldats ; nous nous contenterons
d'admirer la conduite des uns & des
autres.
Ces difpofitions font générales fur toute la fottes
on raconte que M. de la Mothe- Piquet , en recevant
M. le Duc de Chartres fur fon bord , lui dit •
» J'ai coutume de me battre comme un diable ; mais
à vos côtés , Monſeigneur , je me battrai comme
quatre c
Selon les lettres de Toulon , l'efcadre qu'on y a
armée eft en rade & prête à partir au premier ordres
on croit que fa deftination eft pour quelque licu
éloigné ; on en juge ainfi par les provifions qu'elle
a embarquées. M. le Prince de Monbazon , arrivé
de 9 dans ce port , a vifité tous les jours les différens
vaiffeaux de l'efcadre. M. de la Marthonie , Capi
taine de vaiffeau , & directeur de l'artillerie , a été
nommé directeur général de l'arfenal , pendant l'ab
fenfe du Chevalier de Fabry , qui s'eft démis le 12
du commandement de la marine , entre les mains
de M de Saint -Aignan. On arme la frégate l'Aurore,
qui étoit en radonb , & fon commandement a été
donné à M. de Bompar , Lieutenant de vailleau. Les
deux frégares , la Magicienne & la Précieuſe , doi
vent être lancées à l'eau dans le courant de ce
mois , & armées tout de fuite ; les trois vaiſſeaux
de ligne en conftruction , avancent plus qu'on ne
Paroit cru , & on efpère de les mettre en état d'être
armés à la fin de l'année
1
On connoît les Ordonnances rendues depuis quel
que tems fur le fait des carrières , les précautions que
Je Gouvernement a prifes, & les dépenfes confidé
rables qu'il ne ceffe de faire pour prévenir les acci¹
dens & pour y remédier. Il en eft arrivé quelquesuns
, qui ont juftifié fa prévoyance & fes foins , fans
lefquels ils feroient bien plus fréquens . On vient
( 111 )
d'en voir un nouveau , qui fait dans ce moment la
plus grande fenfation , par le nombre des per
fonnes qui ont eu le malheur de périr. Le 27 de ce
mois , à 11 heures du matin , une carrière peu éloignée
du chemin de Ménil Montant , vis - à- vis la
maifon dite du Bel- Air , s'eft écroulée tout- a-coup
Lept perfonnes qui fe promenoient fur le bord de
cette carrière , ont été englouties fous les terres qui
fe font éboulées dans un efpace affez confidérable ;
ces perfonnes font , dit on , MM. Favier , frères ,
l'un Architecte , l'autre Procureur , M. & Mme. le
Gris , Mme. Desprez , qui étoit enceinte de 7 mois ,
& fa petite fille de 9 ans avec la mere. 200 ouvriers
accourus auffi- tôt , u'ont ceflé depuis ce tems
de travailler pour débarraffer ce gouffre , & on leur
a diftribué des vivres & du vin , pour qu'ils ne
quittent pas un inftant l'ouvrage. Ils n'étoient pas
encore parvenus hier à déblayer les décombres , &
retrouver les infortunés qui y ont été ensevelis
On a fait defcendre des Ingénieurs dans les vaftes
carrières de ce canton , pour les examiner , s'affu ,
rer de leur état , & faire faire à celles qui en au
ront befoin , tous les travaux néceffaires
pour pré
venir de femblables accidens , & railurer le public.
La mort de J. J. Rouſſeau , attribuée généra
lement dans prefque tous les Papiers Publics à une
violente colique , a eu une autre caufe ; on lit dans
le procès-verbal de l'ouverture de fon corps , en
préſence de M. Louis Blondel , Lieutenant du Bail
liage & Vicomté d'Ermenonville , affifté du Procu
reur-Fifcal & d'un Huitlier , que les Chirurgiens qui
y ont procédé , après vifité faite du corps & l'a
voir vu & examiné dans fon entier , ont tous
deux rapporté d'une commune voix , que ledit fieur
Rouffeau eft mort d'une appoplexie féreufe , ce qu'ils
ont affirmé véritable. Le public , empreffé de jouir
des ouvrages qu'il peut avoir laifiés dans fon portefeuille
, craint qu'ils ne s'y retrouvent pas tous , fur
tout depuis qu'on dit qu'il a brûlé plufieurs papiers
( 112 )
quelque tems avant fa mort. Parmi les manuſcrits
qu'on fait qu'il avoit laiffés , on compte le JuifIbrahim,
ou les Benjamites , poëme ; la Législature
de Pologne , l'Opéra des Mufes , qui n'a jamais
été joué ; le Devin du Village , dont il avoit refait
la mufique ; plufieurs recueils de romances
avec la mufique , qu'on dit être charmante ; une
fuite à l'Emile en deux volumes , & les Mémoires
de fa Vie. Ce dernier ouvrage eft celui qui pique
le plus la curiofité. On nous affure qu'il commence
par le morceau fuivant , que nous nous empreffons de
tranfcrire, en regrettant qu'il n'ait pas plus d'étendue.
Je forme une entrepriſe qui n'eut jamais d'exemple
, & dont l'exécution n'aura point d'imitateurs
; je vais montrer à mes ſemblables , un homme
dans toute la vérité de la nature ; & cet homme
c'est moi.
» Moi feul , je fens mon coeur , & je connois les
hommes ; je ne fuis fait comme aucun de ceux que
j'ai vus ; j'ofe croire n'être fait comme aucun de
ceux qui exiftent ; je ne vaux pas mieux ou moins ,
je fuis autre. Si la Nature a bien ou mal fait de briſer
le moule dans lequel elle m'a jetré , c'eſt ce dont on
ne peut juger qu'après m'avoir lu . Que la trompette
du Jugement dernier fonne quand elle voudra , je
viendrai , ce livre à la main , me préſenter devant
le fouverain Juge. Je dirai hautement. Voilà ce que
j'ai fait , ce que j'ai pensé , ce que je fuis ; j'ai dit le
bien & le mal avec la même franchiſe ; je n'ai rien
tu , rien déguifé , rien pallié ; je me ſuis montré coupable
& vil quand je l'ai été; j'ai montré mon intérieur
, comme tu l'as vu toi- même , être éternel !
Raffemble autour de moi , l'innombrable foule de
mes femblables ; qu'ils écoutent mes confeffions ,
qu'ils rougiffent de mes indignités , qu'ils gémiffent
de mes miferes ; que chacun dévoile à fon tour fon
coeur aux pieds de ton trône , & qu'un feul te dife
enfuite , s'il l'ofe : je fus meilleur que cet homme-là «e.
Arrêt du Confeil d'Etat du 12 Juillet , portant
( 113 )
établiffement d'une Adminiſtration Provinciale dans
le Berry.
*
Le Roi , au milieu des évènemens politiques les
plus dignes de fon attention , ne perd point de vue:
les grands objets d'adminiſtration intérieure qui
peuvent concourir au bonheur de fes Sujets ; & fi
des dépenses extraordinaires , dont S. M. ne peut encore
affigner le terme , ne permettent pas de dimi
nuer la fomme des impofitions ; Elle defire du moins
préparer dès à préfent les moyens propres à en adou
cir le fardeau , foit par les modifications raisonnables
dont elles font fufceptibles , foit plus particulièrement
par la fagefle & l'égalité des répartitions . Sa
M. , en examinant les avantages qui pourroient réful
ter pour les Sujets de l'établiffement des adminiftra
tions provinciales , a vu avec ſatisfaction que fi les
befoins de l'Etat écartoient pour un tems plufieurs
projets falutaires , il étoit au moins un genre de
bienfaits envers fes Peuples , auquel les circonftances
les plus difficiles n'apporteroient aucun obftacle......
Elle a obfervé que la diverfité des fols , des caractères
& des habitudes , devant nuire à l'exécution
& quelquefois même à l'utilité des meilleures Loix
d'impofition , lar qu'elles font uniformes & géné
rales , Elle pourroit mieux connoître ce qui convient
à chaque province , à l'aide du zèle éclairé d'admis
niftrations partielles , & parvenir airfi par dégré ,
aux améliorations générales dont Elle eft occupée....
Voulant d'ailleurs réferver dans tous les tems à fes
Commiffaires départis , l'importante fonction d'éclairer
le Confeil fur les projets & les délibérations
des Affemblées , & la furveillance étant remiſe entre
des mains différentes de celles de l'exécution , S. M.
procurera des garans multipliés du bonheur & de
la confiance de fes Peuples . Parmi ces diverfes confidérations
, & autres qui ont toutes la félicité publique
pour objet , S. M. defirant être éclairée par l'expé- .
rience, a réfolu de n'établir cette adminiſtration pro
fe
N
(/ 114 )*
vinciale que dans une feule Généralité; & le Berry
depuis long-tems dans un état de langueur , quoiqu'avec
des moyens naturels de profpérité , lui a paru
mériter la préférence de l'effai qu'elle veut faire d'une
adminiftration qui forme depuis long- tems l'objet
des voeux de fes Provinces , & dont tous les avantages
tourneront en entier à leur foulagement.
&
S. M. règle , 1º. le nombre & la qualité des Membres
des trois Ordres qui compoferont l'Affemblée ,
qui fous fon bon plaifir répartira les impofitions , ent
fera la levée , dirigera la confection des grands chemins
, &c.; 20. l'Affemblée n'aura lieu que tous les
deux ans , & durera un mois : on comptera les fuf
frages par tête , & non par diftinction d'ordre ,
S. M. fera connoître fes volontés par un ou deux.
Commiffaires chargés de fes inftructions : 30. Il y
aura un bureau d'adminiftration dans l'intervalle des
Affemblées ; 40. & 5o . , il ne fera verfé au Tréſor-
Royal ,, que la même fomme qui y entre maintenant.
Toute dépenfe déterminée par les Affemblées , devra
être autorisée par S. M. , fauf les frais ordinaires de
l'Adminiſtration , dont le montant fera fixé . 69. l'AG
femblée & le Bureau intermédiaire, pourront faire des
repréſentations , & propofer des Règlemens juftes
& utiles , fans que , fous prétexte de ces repréſen
tations , la répartition & le recouvrement des impofitions
, puiffent éprouver le moindre délai. 70. Le
Commiffaire départi de S. M. , prendra connoiffance
des délibérations de l'Affemblée & du Bureau d'adminiftration
, lorfqu'il le croira convenable pour le
fervice de S. M. & le bien de fes Peuples. 80. La
forme des élections & nominations , fera réglée après
la première Affemblée. 90. Pour la compofer , 16
propriétaires s'affembleront à Bourges les Octobre ,
ils en indiqueront 2 autres , pour former enſemble
Ja première Affemblée à l'époque qui fera fixée par
S. M.
Fermer
58
p. 191
« Les Pensées de J. J. Rousseau, Citoyen de Genève. A Amsterdam. Prix 5 l. broché, & 6 liv. relié A [...] »
Début :
Les Pensées de J. J. Rousseau, Citoyen de Genève. A Amsterdam. Prix 5 l. broché, & 6 liv. relié A [...]
Mots clefs :
Pensées, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Les Pensées de J. J. Rousseau, Citoyen de Genève. A Amsterdam. Prix 5 l. broché, & 6 liv. relié A [...] »
Les Penfées de J. J. Rouffeau , Citoyen de Genève.
A Amfterdam. Prix 5 1. broché , & 6 liv. relié . A
Paris , chez Saugrain , Libraire , quai des Auguf
tins.
A Amfterdam. Prix 5 1. broché , & 6 liv. relié . A
Paris , chez Saugrain , Libraire , quai des Auguf
tins.
Fermer
59
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Fermer
60
p. 57-61
CAUSE INTÉRESSANTE.
Début :
Le célebre J. J. Rousseau a dit que la Comédie du Légataire de Regnard, loin [...]
Mots clefs :
Neveux, Femme, Tante, Notaires, Faux, Légataire, Jean-François Regnard, Procès, Testament, Fontenay-le-Comte, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CAUSE INTÉRESSANTE.
CAUSE INTÉRESSANTE. ·
2
LE célebre J. J. Rouffeau a dit que la
Comédie du Légataire de Regnard , loin
d'avoir un but moral, ne pouvoit au con-
Cy
58 MERCURE
traire infpirer que l'idée de commettre un
des crimes les plus dangereux pour la
fociété , ( celui de faux . ) Cette critique ,
peut-être trop rigoureufe , vient cependant
d'être juftifiée par un exemple récent qui a
donné lieu à une procédure criminelle , fur
laquelle le Parlement de Paris a prononcé
depuis peu . Voici les faits de ce procès :
ils peuvent fervir à prouver que plufieurs
de nos pièces de Théâtre font bien éloignées
de renfermer des leçons de vertu
A
Deux particuliers d'un Village du Bas-
Poitou avoient une tante âgée de plus de
quatre-vingt ans ; cette vieille femme jouiffoit
d'une certaine aifance . Ses neveux
craignant qu'elle ne vint à décéder fans
les avoir inftitués fes légataires univerfels
, imaginèrent de fuivre la marche que
Regnard avoit tracée dans fa Comédie
du Légataire. Ils formèrent le projet de
faire dicter un faux teftament par la femme
d'un d'eux à des Notaires à qui ils perfuaderoient
que c'étoit leur tante.
Ce plan étant conçu & arrêté , les deux
neveux fe réndirent chez un des Notaires
de la Ville de Fontenay - le-Comte , & le
prièrent de fe tranfporter au domicile dè
leur tante avec un de fes confrères pour y
recevoir fon teftament.
Le Notaire refufa d'abord; mais il céda
enfin aux prières & anxinftances des
DE FRANCE. 5.9
neveux ; ces derniers dirent au Notaire qu'il
étoit de la plus grande importance qu'on
ne l'apperçut pas dans l'endroit que leur
tante habitoit parce que des voifins jaloux
& avides mettroient des entraves à la
générosité de leur bienfaitrice.
>
>
Le Notaire étoit bien éloigné de foupçonner
que ces précautions étoient des
piéges qu'on lui tendoit pour prêter fon miniſtère
à un faux . Au jour & à l'heure
convenus il partit avec un de fes confrères
; un des neveux s'étoit chargé d'accompagner
les deux Officiers publics . Il les
conduifit au milieu de la Campagne , &
après plufieurs heures de marche pendant
la nuit , ils arrivèrent à une mailon que
leur conducteur leur dit être celle de la
reftatrice.
Les deux Notaires , en entrant , trouvèrent
l'autre neveu , qui les pria de ne pas
faire de bruit , & de paffer dans la chambre
où étoit la fauffe teftatrice . Ces deux Officiers
s'approchèrent du lit de la prétendue
octogénaire , & lui firent différentes queftions
; le fon de la voix de cette femme
leur infpira des foupçons . Pour les diffiper
ils tirerent les rideaux , & approchèrent avec
une lumière ; ayant apperçu une femme
qui , malgré l'attention qu'elle avoit de fe
cacher le vifage , n'avoit pas trente- fix ans ,
il refusèrent de recevoir le faux teftament
C vj
60 MERCURE
qu'elle devoit leur dicter . Indignés de cette
fupercherie , les Notaires fortirent fur le
champ , & menacèrent les coupables ne-.
veux de dénoncer leurs manoeuvres criminelles
à la Juftice .
Le bruit de cette fcène bifarre fe répandit
dans le pays : il parvint aux oreilles du
Ministère public , qui rendit plainte contre
les trois coupables , les deux neveux & la
nièce. Sur l'information qui fut faite à
Fontenay - le-Comte , les trois accufés furent
décrétés de prife - de - corps & conſtitués
prifonniers. Malgré leurs efforts pour
pallier la vérité , ils furent convaincus du
crime pour lequel ils étoient pourfuivis.
En conféquence , par Sentence de la Sénéchauffée
de Fontenay - le - Comte , les
neveux furent condamnés à être Alétris &
aux Galères , & la nièce au blâme .
Ce procès ayant été porté par appel au
Parlement de Paris , il y eft intervenn
Arrêt , qui a condamné les deux particu
liers au blâme, & à une amende de trois livres
, & a mis la femme hors de Cour.
Il réfulte de cet Arrêt que les premiers
Juges avoient porté la févérité un peu trop
loin . Cependant il faut convenir que le
crime dont les Accufés s'étoient promis de
profiter , eft un des plus dangereux pour la
fociété & que fous ce point de vue , ils
méritoient d'être punis.
>
DE FRANCE. 61
L'Hiftoire de ce procès prouve que J. J.
Rouffeau a eu raifon d'écrire que la Pièce
du Légataire de Régnard étoit bien
éloignée d'être une école de vertu .
2
LE célebre J. J. Rouffeau a dit que la
Comédie du Légataire de Regnard , loin
d'avoir un but moral, ne pouvoit au con-
Cy
58 MERCURE
traire infpirer que l'idée de commettre un
des crimes les plus dangereux pour la
fociété , ( celui de faux . ) Cette critique ,
peut-être trop rigoureufe , vient cependant
d'être juftifiée par un exemple récent qui a
donné lieu à une procédure criminelle , fur
laquelle le Parlement de Paris a prononcé
depuis peu . Voici les faits de ce procès :
ils peuvent fervir à prouver que plufieurs
de nos pièces de Théâtre font bien éloignées
de renfermer des leçons de vertu
A
Deux particuliers d'un Village du Bas-
Poitou avoient une tante âgée de plus de
quatre-vingt ans ; cette vieille femme jouiffoit
d'une certaine aifance . Ses neveux
craignant qu'elle ne vint à décéder fans
les avoir inftitués fes légataires univerfels
, imaginèrent de fuivre la marche que
Regnard avoit tracée dans fa Comédie
du Légataire. Ils formèrent le projet de
faire dicter un faux teftament par la femme
d'un d'eux à des Notaires à qui ils perfuaderoient
que c'étoit leur tante.
Ce plan étant conçu & arrêté , les deux
neveux fe réndirent chez un des Notaires
de la Ville de Fontenay - le-Comte , & le
prièrent de fe tranfporter au domicile dè
leur tante avec un de fes confrères pour y
recevoir fon teftament.
Le Notaire refufa d'abord; mais il céda
enfin aux prières & anxinftances des
DE FRANCE. 5.9
neveux ; ces derniers dirent au Notaire qu'il
étoit de la plus grande importance qu'on
ne l'apperçut pas dans l'endroit que leur
tante habitoit parce que des voifins jaloux
& avides mettroient des entraves à la
générosité de leur bienfaitrice.
>
>
Le Notaire étoit bien éloigné de foupçonner
que ces précautions étoient des
piéges qu'on lui tendoit pour prêter fon miniſtère
à un faux . Au jour & à l'heure
convenus il partit avec un de fes confrères
; un des neveux s'étoit chargé d'accompagner
les deux Officiers publics . Il les
conduifit au milieu de la Campagne , &
après plufieurs heures de marche pendant
la nuit , ils arrivèrent à une mailon que
leur conducteur leur dit être celle de la
reftatrice.
Les deux Notaires , en entrant , trouvèrent
l'autre neveu , qui les pria de ne pas
faire de bruit , & de paffer dans la chambre
où étoit la fauffe teftatrice . Ces deux Officiers
s'approchèrent du lit de la prétendue
octogénaire , & lui firent différentes queftions
; le fon de la voix de cette femme
leur infpira des foupçons . Pour les diffiper
ils tirerent les rideaux , & approchèrent avec
une lumière ; ayant apperçu une femme
qui , malgré l'attention qu'elle avoit de fe
cacher le vifage , n'avoit pas trente- fix ans ,
il refusèrent de recevoir le faux teftament
C vj
60 MERCURE
qu'elle devoit leur dicter . Indignés de cette
fupercherie , les Notaires fortirent fur le
champ , & menacèrent les coupables ne-.
veux de dénoncer leurs manoeuvres criminelles
à la Juftice .
Le bruit de cette fcène bifarre fe répandit
dans le pays : il parvint aux oreilles du
Ministère public , qui rendit plainte contre
les trois coupables , les deux neveux & la
nièce. Sur l'information qui fut faite à
Fontenay - le-Comte , les trois accufés furent
décrétés de prife - de - corps & conſtitués
prifonniers. Malgré leurs efforts pour
pallier la vérité , ils furent convaincus du
crime pour lequel ils étoient pourfuivis.
En conféquence , par Sentence de la Sénéchauffée
de Fontenay - le - Comte , les
neveux furent condamnés à être Alétris &
aux Galères , & la nièce au blâme .
Ce procès ayant été porté par appel au
Parlement de Paris , il y eft intervenn
Arrêt , qui a condamné les deux particu
liers au blâme, & à une amende de trois livres
, & a mis la femme hors de Cour.
Il réfulte de cet Arrêt que les premiers
Juges avoient porté la févérité un peu trop
loin . Cependant il faut convenir que le
crime dont les Accufés s'étoient promis de
profiter , eft un des plus dangereux pour la
fociété & que fous ce point de vue , ils
méritoient d'être punis.
>
DE FRANCE. 61
L'Hiftoire de ce procès prouve que J. J.
Rouffeau a eu raifon d'écrire que la Pièce
du Légataire de Régnard étoit bien
éloignée d'être une école de vertu .
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61
p. 308-309
AVIS concernant un Recueil de Musique de Chambre, composée par J. J. ROUSSEAU.
Début :
Toutes les productions du célèbre Rousseau, publiées pendant sa vie, ont toujours été reçues [...]
Mots clefs :
Recueil, Musique de chambre, Public, Jean-Jacques Rousseau, Thérèse Levasseur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS concernant un Recueil de Musique de Chambre, composée par J. J. ROUSSEAU.
AVIS concernant un Recueil de Mufique de
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
Chambre , compofée par J. J. Rousseau.
TOUTES OUTES les productions du célèbre Rouffeau ,
publiées pendant fa vie , ont toujours été reçues
avec une forte d'enthouſiaſme ; celles qu'on annonce
aujourd'hui , obtiendront fans doute un accueil en
core favorable. On a vu dans le Devin du Village.
& dans le Dictionnaire de Mufique , à quel degré
cet homme extraordinaid : " effédoit la pratique &
la théorie du plus raviffant des beaux Arts. Il eſt à
préfumer qu'on retrouvera la même fource de plaifirs
dans les nouvelles productions muficales que fa
Veuve vient offrir au public.
ce
On aime à fe repréfenter l'éloquent & profond
Auteur du Contrat-Social , modulant fur un clavier
des airs champêtres , des vaudevilles & des romances.
Mais on s'étonne de voir ce véhément Écrivain ,
génie libre & ficr , accoutumé à méditer fur les intérêts
des Souverains & des peuples , & né , ce ſemble,
pour leur faire adorer la juftice , oubliant tout-à-coup
fa deftinée gloricufe , pour embraffer la profeffion
des mercenaires , & devenir un fimple Copiſte de
mufique Celui qui confacra- des hymnes à la vertu ,
qui fut réveiller en nous l'inftinct fublime de la
liberté , qui fait encore retentir la voix de la nature
dans le coeur des mères , n'a- t- il donc pu fub
fifter du produit de fes chef- d'oeuvres ? La langue
françoife , entre fes mains , n'eft-elle pas
inftrument auffi mélodieux que celle du Taffe , auffi
riche que
celle de Pope , auffi expreffive que celle des
Orateurs de Rome & d'Athènes ? L'homme enfin qui
devoit tenir un des premiers rangs parmi fes fem--
blables , à qui , tôt ou tard , on élevera des monudevenue
un
DE FRANCE. 309
(
mens publics , étoit-il doncfait pour vivre & mourir
au fein de l'indigence ? Eft-ce là le fort d'un bienfaiteur
de l'humanité ? Profcrit par fes concitoyens ,
fugitif au milieu des Alpes , toléré chez une Nation
hoſpitalière , mais obligé d'impoſer à fon génie
un filence abfolu , il ne laiffe pour héritage à fa
refpectable . veuve , que des Mémoires dont elle ne
peut tirer aucun parti , parce que des convenances
fociales en arrêtent la publicité. L'unique resource
de Madame Rouleau confifte en un Recueil de petits
airs , compofés par l'Auteur d'Emile & d'Héloïfe ;
elle offre ce Recueil au public , moyennant une
foufcription d'un louis.
Ceux qui voudront foufcrire , pourront s'adreffer ,
avant la fin du mois de Décembre , à Paris , chez
Marchand , rue de Grenelle- Saint-Honoré ; à Marfeille
, chez la Porte , Libraire ; à Lyon , chez
Gaftard , Place de la Comédie ; à Bordeaux , chez
les frères Labottière , Marchands Libraires .
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62
p. 135-138
CONCERT SPIRITUEL.
Début :
Le Concert du Lundi 9 Décembre, a commencé par une symphonie nouvelle de M. [...]
Mots clefs :
Concert, Chant, Mérite, Mademoiselle Duverger, Joseph Haydn, Jean-Jacques Rousseau, Langue, Mérite, Voix, Talent
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONCERT SPIRITUEL.
CONCERT SPIRITUEL.
LE Concert du Lundi 9 Décembre , a commencé
par une fymphonie nouvelle de M.
Hayden , dans laquelle on a retrouvé la marche
favante de ce célèbre Compofiteur ; l'Ar
dante fur- tout , qui a le caractère d'un air
de danfe , a paru plein de grâce & d'efprit.
Le troifième morceau n'eft peut être pas du
même mérite que le refte. Mlle Duverger ,
qui avoit obtenu déjà des applaudiffemens à
136 MERCURE
ce Concert , où elle a joué plufieurs fois de
la harpe , en a mérité de nouveaux dans le
chant. On a trouvé la voix fort belle , furtout
dans le Medium , qui eft plein & fonore.
Comme Mlle Duverger eft jeune , &
qu'elle donne de grandes efpérances , c'eft
rendre hommage à fon talent que de l'avertir
des différens objets qu'il lui reſte à cultiver :
les cordes aigues de fa voix , ont quelquefois
de l'aigreur qu'un exercice bien dirigé
peut faire aifément difparoître. Nous l'invitons
auffi à foigner fon articulation , qui
n'eſt pas toujours très- nette. Nous avons
l'expérience qu'avec de l'attention on parvient
à corriger , même les vices de l'organe.
Nous ne parlons pas de la manière dont elle
prononce la langue Italienne. Il eft bien difficile
, il eft prefque impoffible à une Françoife
d'obtenir jamais la pureté de pronon
ciation , le véritable accent qui font le charme
de cette langue. D'après cette vérité , qui
devroit être triviale , il eft bien étonnait
que prefque toutes les jeures Chanteufes
qui fe fentent du talent , abandonnent les
paroles Françoifes pour chanter exclufivement
des paroles Italiennes , & que la plupart
des Amateurs encouragent cette défertion.
Le préjugé qu'établit autrefois J. J.
Rouffeau contre la langue Françoife , prévau
droit- il encore fur le fentiment & le choix
deMM. Gluck , Piccini , Sacchini , fur l'hommage
que ces grands Maîtres ont rendu à
cette même langue ? Ne feroit- ce pas plutôt
DE FRANCE.
137
que certaines de ne pas être entendues de la
plupart des Auditeurs , ces Chanteufes fe
croient plus à leur aife fur la prononciation
qu'elles négligent entièrement , fous prétexte
de donner à leur chant plus de douceur &
de molleffe ? Mais il arrive que fans acquérir
l'accent Italien , elles perdent l'articulation
Françoife ; qu'elles font défagréables à ceux
qui entendent l'Italien , & qu'elles ennuient
ceux qui ne l'entendent pas ; leur chant n'eft
plus pour eux alors qu'un Conceito à voix
feule. Cette digreflion , au furplus , eft en
tièrement étrangère à Mile Duverger. Nous
ajouterons feulement pour elle que fon talent
en eft maintenant au point de la rendre trèsfcrupuleufe
fur le choix de fes Maîtres , fur
les confeils auxquels elle voudra fe livrer.
MM . Chéron , Laïs & Rouffeau ont fait entendre
une nouveauté très piquante ; c'eft
un Motet de M , Goffec , O Salutaris , qui
n'eft accompagné d'aucun inftrument. Quoique
ce morceau ne foit nullement deftiné au
local du Concert Spirituel , qu'il y eût pu
même paroître déplacé , s'il eût eu moins de
mérite , fon harmonie pure , fon chant delicieux
& fon exécution parfaite , ont fait un
plaifir fi grand , fi général , qu'on a témoigné
par des acclamations le defir de l'entendre
deux fois. M. Chartrain s'eft fait applandir
doublement , comme Compofiteur , dans
une Ode Sacrée , dont on a trouvé plufieurs
morceaux d'un chant agréable , & comme
Exécutant, dans un joli Concerto de fa com
238
MERCURE
pofition. Mme Saint- Huberty , MM. Ozy
& Bezozzy ont achevé de rendre le Concert
très agréable , par une exécution digne de la
téputation qu'ils le font acquife .
LE Concert du Lundi 9 Décembre , a commencé
par une fymphonie nouvelle de M.
Hayden , dans laquelle on a retrouvé la marche
favante de ce célèbre Compofiteur ; l'Ar
dante fur- tout , qui a le caractère d'un air
de danfe , a paru plein de grâce & d'efprit.
Le troifième morceau n'eft peut être pas du
même mérite que le refte. Mlle Duverger ,
qui avoit obtenu déjà des applaudiffemens à
136 MERCURE
ce Concert , où elle a joué plufieurs fois de
la harpe , en a mérité de nouveaux dans le
chant. On a trouvé la voix fort belle , furtout
dans le Medium , qui eft plein & fonore.
Comme Mlle Duverger eft jeune , &
qu'elle donne de grandes efpérances , c'eft
rendre hommage à fon talent que de l'avertir
des différens objets qu'il lui reſte à cultiver :
les cordes aigues de fa voix , ont quelquefois
de l'aigreur qu'un exercice bien dirigé
peut faire aifément difparoître. Nous l'invitons
auffi à foigner fon articulation , qui
n'eſt pas toujours très- nette. Nous avons
l'expérience qu'avec de l'attention on parvient
à corriger , même les vices de l'organe.
Nous ne parlons pas de la manière dont elle
prononce la langue Italienne. Il eft bien difficile
, il eft prefque impoffible à une Françoife
d'obtenir jamais la pureté de pronon
ciation , le véritable accent qui font le charme
de cette langue. D'après cette vérité , qui
devroit être triviale , il eft bien étonnait
que prefque toutes les jeures Chanteufes
qui fe fentent du talent , abandonnent les
paroles Françoifes pour chanter exclufivement
des paroles Italiennes , & que la plupart
des Amateurs encouragent cette défertion.
Le préjugé qu'établit autrefois J. J.
Rouffeau contre la langue Françoife , prévau
droit- il encore fur le fentiment & le choix
deMM. Gluck , Piccini , Sacchini , fur l'hommage
que ces grands Maîtres ont rendu à
cette même langue ? Ne feroit- ce pas plutôt
DE FRANCE.
137
que certaines de ne pas être entendues de la
plupart des Auditeurs , ces Chanteufes fe
croient plus à leur aife fur la prononciation
qu'elles négligent entièrement , fous prétexte
de donner à leur chant plus de douceur &
de molleffe ? Mais il arrive que fans acquérir
l'accent Italien , elles perdent l'articulation
Françoife ; qu'elles font défagréables à ceux
qui entendent l'Italien , & qu'elles ennuient
ceux qui ne l'entendent pas ; leur chant n'eft
plus pour eux alors qu'un Conceito à voix
feule. Cette digreflion , au furplus , eft en
tièrement étrangère à Mile Duverger. Nous
ajouterons feulement pour elle que fon talent
en eft maintenant au point de la rendre trèsfcrupuleufe
fur le choix de fes Maîtres , fur
les confeils auxquels elle voudra fe livrer.
MM . Chéron , Laïs & Rouffeau ont fait entendre
une nouveauté très piquante ; c'eft
un Motet de M , Goffec , O Salutaris , qui
n'eft accompagné d'aucun inftrument. Quoique
ce morceau ne foit nullement deftiné au
local du Concert Spirituel , qu'il y eût pu
même paroître déplacé , s'il eût eu moins de
mérite , fon harmonie pure , fon chant delicieux
& fon exécution parfaite , ont fait un
plaifir fi grand , fi général , qu'on a témoigné
par des acclamations le defir de l'entendre
deux fois. M. Chartrain s'eft fait applandir
doublement , comme Compofiteur , dans
une Ode Sacrée , dont on a trouvé plufieurs
morceaux d'un chant agréable , & comme
Exécutant, dans un joli Concerto de fa com
238
MERCURE
pofition. Mme Saint- Huberty , MM. Ozy
& Bezozzy ont achevé de rendre le Concert
très agréable , par une exécution digne de la
téputation qu'ils le font acquife .
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