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51
p. 225-229
LES PROCÉDÉS CONTRE LES USAGES, Ou Réponse à la Lettre de la Dame de l'Orient.
Début :
Vous avez bien raison, Monsieur, de trouver le procédé d'Ulalie contre [...]
Mots clefs :
Ulalie, Usages, Époux, Honneur, Raison, Bonheur, Procédés
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texteReconnaissance textuelle : LES PROCÉDÉS CONTRE LES USAGES, Ou Réponse à la Lettre de la Dame de l'Orient.
LES PROCÉDÉS
CONTRE LES USAGES ,
Ou Réponse à la Lettre de la Dame de
l'Orient.
Vous avez bien raifon , Monfieur , de ,
trouver le procédé d'Ulalie contre les ufages.
Il eft unique ; mais il étonne , & il
mérite les plus grands éloges. Puifqu'elle
vous a fait le confident de cette aventure ,
vous devez , Monfieur , raffurer fa délicateffe
, en rendant ma Lettre publique.
Il est vrai que je lui ai envoyé à l'Orient
la caffette dont elle fe plaint . Il l'eft encore
que les bijoux en valent plus de 30000 liv.
Le fieur Pierre les a fournis , on peut le
lui demander. Il n'eft pas moins vrai que
j'y ai joint une bourfe de 750 louis , &
KY
216 MERCURE DE FRANCE.
mon portrait mais il ne l'eft pas que j'aie
eu des vues qui puiffent l'offenfer. Expliquons
ce myftere.
Il y a bien des années que je fuis l'ami
'de fon mari. Il vint à Paris , il y a peu de
mois ; je l'y vis tous les jours , & tous les
jours il me parloit de la divine Ulalie. Il
en eft l'époux , il en eft l'amant ; il le dit ,
il le penfe. Il fçait qu'elle eft la plus belle
des femmes , & il la croit la plus tendre &
la plus vertueufe des époufes. Je dis , il la
croit , puifqu'en en effet il eft occupé de
ce fentiment jufqu'au foupçon , & ce foupçon
eft l'unique peine qui traverſe fon
bonheur. Je l'ai voulu détruire , & je n'ai
pu y réuffir. C'étoit , me difoit- il , une
fantaisie de Marin , qu'il vouloit diffiper
en l'approfondiffant. Pour cet effet , il
imagina de lui donner des bijoux , de l'or
& mon portrait , à qui il fit l'honneur de
donner la préférence. L'idée d'un envoi
mystérieux lui parut brillante ; elle ne
pouvoit annoncer qu'un Amant magnifique
, difcret & délicat. Il penfa bien qu'elle
ne le foupçonneroit pas d'être l'auteur
d'une pareille galanterie ; elle est trop
contre les procédés ordinaires aux maris.
Il fit dépendre fon bonheur de la réception
qu'elle feroit à ce préfent , & enfin il
exigea de mon amitié que je n'en ferois
SEPTEMBRE . 1757. 227
l'envoi que lorsqu'il feroit fur mer ; car
il voulut encore favorifer la féduction
par fon éloignement. Voilà l'origine de
cette caffette. Je l'ai envoyée avec les précautions
qu'il m'avoit fuggérées. Ulalie l'a
reçue. Mais quel dénouement ! que ne
puis-je le faire fçavoir à mon ami ! Il reviendra
peut- être bientôt. Je lui laifferois
bien le plaifir de faire connoître au tendre
objet de fon amour , qu'il eft l'auteur du
préfent : mais elle menace de vous le confier
, Monfieur , & j'ai cru devoir lui donner
un éclairciffement qui la raffurera , La
caffette lui appartient : elle doit la garder ,
& elle le fera avec plaifir.
Il me reste un embarras dont j'aurai peine
à me tirer. Sans avoir l'honneur de connoître
la charmante Ulalie , je prévois
qu'elle trouvera cet envoi un outrage. Un
foupçon en eft le motif, un foupçon eft un
crime : el le voudra s'en venger ; & fur qui ?
Voilà mon embarras : avec toute autre , il
n'y en auroit aucun . On fe venge fur un
mari : voilà l'ufage. Mais avec elle , on ne
peut compter fur les ufages les plus anciens.
& les plus fuivis. Elle pardonnera à l'époux,
& fa colere tombera fur moi . Si elle me
fait cette injuftice , mon ami m'en fera
raifon ou il me procurera les occafions de
lui faire ma cour , ou je romps avec lui ;
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt le feul moyen que je veux employer
pour prévenir une haine injufte. Que la
belle Ulalie foit de bonne foi. Si j'avois.
réuffi à détruire les foupçons du Marin ,
la caffette & les bijoux feroient encore
chez le fieur Pierre. Me le pardonneroitelle
? Non fans doute , & elle auroit raifon.
On ne s'eft jamais avifé d'empêcher
un mari de donner 50000 liv . à fa femme.
Quel que foit le but d'un pareil don , il
flatte toujours , & elle paroît trop dévouée
aux procédés contre les ufages pour n'être
pas enchantée de celui-ci.
:
Je l'avertis encore qu'elle doit garder
mon portrait jufqu'au retour de fon mari.
Il eft intéreffant qu'il le voie il croiroit
peut -être que j'en aurois fubftitué quelqu'autre.
Il avoit décidé pour le mien :
enfin c'étoit un article de fa fantaifie . Mais.
qu'elle ne s'en allarme pas ; je lui promets:
de ne pas croire cette démarche une faveur .
J'ai le fien ; je le vois tous les jours , fans
qu'elle ait fujet de s'en fcandalifer . Je ne
me fuis pas encore mis dans l'efprit que ce
pouvoit être une faveur. Son mari me l'a
donné pour me prouver l'étendue de fon
bonheur. Mais pour prévenir toutes difcuffions
fur ces portraits , j'aurai l'honneur
de lui dire que je dois aller à l'Orient dès
que mon ami fera de retour , & il décidera
SEPTEMBRE. 1757. 229
de leur fort . Je fçais qu'il ne doit appartenir
qu'à elle d'en décider : mais ferat'elle
la feule à laquelle il foit permis d'avoir
des procédés finguliers ? Je veux tenir
de fon mari le bonheur de la voir , de la
connoître & de l'aimer. Je ne veux pas en
attendre celui de lui plaire , à moins qu'elle
ne l'exige . Je me promets bien de lui obéir
avec une attention fcrupuleufe ; & fi elle
aime les procédés contre les ufages , j'ent
aurai toujours autant qu'elle le defirera .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Paris , le Août 1757.
ALZIDOR.
Ulalie me permettra de lui cacher mon
nom , jufqu'à ce que je fois raffuré contre
fa haine. Qu'elle me laiffe entrevoir mon
pardon , je vole à l'Orient : je lui livre le
coupable avant le retour de fon mari , &
j'ofe l'affurer qu'il me verra chez lui avec
un plaifir extrême . Il eft d'ufage d'être le
complaifant de l'époux d'une femme dont
on veut mériter les bontés.Ce fera encore un
procédé qu'elle n'aura pas à me reprocher.
CONTRE LES USAGES ,
Ou Réponse à la Lettre de la Dame de
l'Orient.
Vous avez bien raifon , Monfieur , de ,
trouver le procédé d'Ulalie contre les ufages.
Il eft unique ; mais il étonne , & il
mérite les plus grands éloges. Puifqu'elle
vous a fait le confident de cette aventure ,
vous devez , Monfieur , raffurer fa délicateffe
, en rendant ma Lettre publique.
Il est vrai que je lui ai envoyé à l'Orient
la caffette dont elle fe plaint . Il l'eft encore
que les bijoux en valent plus de 30000 liv.
Le fieur Pierre les a fournis , on peut le
lui demander. Il n'eft pas moins vrai que
j'y ai joint une bourfe de 750 louis , &
KY
216 MERCURE DE FRANCE.
mon portrait mais il ne l'eft pas que j'aie
eu des vues qui puiffent l'offenfer. Expliquons
ce myftere.
Il y a bien des années que je fuis l'ami
'de fon mari. Il vint à Paris , il y a peu de
mois ; je l'y vis tous les jours , & tous les
jours il me parloit de la divine Ulalie. Il
en eft l'époux , il en eft l'amant ; il le dit ,
il le penfe. Il fçait qu'elle eft la plus belle
des femmes , & il la croit la plus tendre &
la plus vertueufe des époufes. Je dis , il la
croit , puifqu'en en effet il eft occupé de
ce fentiment jufqu'au foupçon , & ce foupçon
eft l'unique peine qui traverſe fon
bonheur. Je l'ai voulu détruire , & je n'ai
pu y réuffir. C'étoit , me difoit- il , une
fantaisie de Marin , qu'il vouloit diffiper
en l'approfondiffant. Pour cet effet , il
imagina de lui donner des bijoux , de l'or
& mon portrait , à qui il fit l'honneur de
donner la préférence. L'idée d'un envoi
mystérieux lui parut brillante ; elle ne
pouvoit annoncer qu'un Amant magnifique
, difcret & délicat. Il penfa bien qu'elle
ne le foupçonneroit pas d'être l'auteur
d'une pareille galanterie ; elle est trop
contre les procédés ordinaires aux maris.
Il fit dépendre fon bonheur de la réception
qu'elle feroit à ce préfent , & enfin il
exigea de mon amitié que je n'en ferois
SEPTEMBRE . 1757. 227
l'envoi que lorsqu'il feroit fur mer ; car
il voulut encore favorifer la féduction
par fon éloignement. Voilà l'origine de
cette caffette. Je l'ai envoyée avec les précautions
qu'il m'avoit fuggérées. Ulalie l'a
reçue. Mais quel dénouement ! que ne
puis-je le faire fçavoir à mon ami ! Il reviendra
peut- être bientôt. Je lui laifferois
bien le plaifir de faire connoître au tendre
objet de fon amour , qu'il eft l'auteur du
préfent : mais elle menace de vous le confier
, Monfieur , & j'ai cru devoir lui donner
un éclairciffement qui la raffurera , La
caffette lui appartient : elle doit la garder ,
& elle le fera avec plaifir.
Il me reste un embarras dont j'aurai peine
à me tirer. Sans avoir l'honneur de connoître
la charmante Ulalie , je prévois
qu'elle trouvera cet envoi un outrage. Un
foupçon en eft le motif, un foupçon eft un
crime : el le voudra s'en venger ; & fur qui ?
Voilà mon embarras : avec toute autre , il
n'y en auroit aucun . On fe venge fur un
mari : voilà l'ufage. Mais avec elle , on ne
peut compter fur les ufages les plus anciens.
& les plus fuivis. Elle pardonnera à l'époux,
& fa colere tombera fur moi . Si elle me
fait cette injuftice , mon ami m'en fera
raifon ou il me procurera les occafions de
lui faire ma cour , ou je romps avec lui ;
K vj
228 MERCURE DE FRANCE.
c'eſt le feul moyen que je veux employer
pour prévenir une haine injufte. Que la
belle Ulalie foit de bonne foi. Si j'avois.
réuffi à détruire les foupçons du Marin ,
la caffette & les bijoux feroient encore
chez le fieur Pierre. Me le pardonneroitelle
? Non fans doute , & elle auroit raifon.
On ne s'eft jamais avifé d'empêcher
un mari de donner 50000 liv . à fa femme.
Quel que foit le but d'un pareil don , il
flatte toujours , & elle paroît trop dévouée
aux procédés contre les ufages pour n'être
pas enchantée de celui-ci.
:
Je l'avertis encore qu'elle doit garder
mon portrait jufqu'au retour de fon mari.
Il eft intéreffant qu'il le voie il croiroit
peut -être que j'en aurois fubftitué quelqu'autre.
Il avoit décidé pour le mien :
enfin c'étoit un article de fa fantaifie . Mais.
qu'elle ne s'en allarme pas ; je lui promets:
de ne pas croire cette démarche une faveur .
J'ai le fien ; je le vois tous les jours , fans
qu'elle ait fujet de s'en fcandalifer . Je ne
me fuis pas encore mis dans l'efprit que ce
pouvoit être une faveur. Son mari me l'a
donné pour me prouver l'étendue de fon
bonheur. Mais pour prévenir toutes difcuffions
fur ces portraits , j'aurai l'honneur
de lui dire que je dois aller à l'Orient dès
que mon ami fera de retour , & il décidera
SEPTEMBRE. 1757. 229
de leur fort . Je fçais qu'il ne doit appartenir
qu'à elle d'en décider : mais ferat'elle
la feule à laquelle il foit permis d'avoir
des procédés finguliers ? Je veux tenir
de fon mari le bonheur de la voir , de la
connoître & de l'aimer. Je ne veux pas en
attendre celui de lui plaire , à moins qu'elle
ne l'exige . Je me promets bien de lui obéir
avec une attention fcrupuleufe ; & fi elle
aime les procédés contre les ufages , j'ent
aurai toujours autant qu'elle le defirera .
J'ai l'honneur d'être , & c.
Paris , le Août 1757.
ALZIDOR.
Ulalie me permettra de lui cacher mon
nom , jufqu'à ce que je fois raffuré contre
fa haine. Qu'elle me laiffe entrevoir mon
pardon , je vole à l'Orient : je lui livre le
coupable avant le retour de fon mari , &
j'ofe l'affurer qu'il me verra chez lui avec
un plaifir extrême . Il eft d'ufage d'être le
complaifant de l'époux d'une femme dont
on veut mériter les bontés.Ce fera encore un
procédé qu'elle n'aura pas à me reprocher.
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Résumé : LES PROCÉDÉS CONTRE LES USAGES, Ou Réponse à la Lettre de la Dame de l'Orient.
Dans la lettre intitulée 'LES PROCÉDÉS CONTRE LES USAGES, Ou Réponse à la Lettre de la Dame de l'Orient', l'auteur Alzidor répond à une accusation de la dame Ulalie concernant un cadeau qu'elle a reçu. Alzidor explique qu'il a envoyé à Ulalie une cassette contenant des bijoux d'une valeur de plus de 30 000 livres et une bourse de 750 louis, ainsi que son portrait. Ces présents ont été envoyés à la demande du mari d'Ulalie, qui souhaitait dissiper ses soupçons sur la fidélité de sa femme. Le mari, ami d'Alzidor, a imaginé ce geste pour prouver son amour et sa confiance en Ulalie. Alzidor assure qu'il n'avait aucune intention malveillante et qu'il a agi par amitié pour le mari. Il exprime son embarras face à la possible réaction d'Ulalie, qui pourrait voir cet envoi comme un outrage. Alzidor prévoit de se rendre à l'Orient pour clarifier la situation et éviter toute haine injustifiée. Il promet de respecter les décisions d'Ulalie concernant les portraits et de se comporter en complaisant du mari, conformément aux usages.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 56-57
VERS à Madame & M. DE LA BELOUZE, Conseiller au Parlement de Paris, étant dans leurs Terres en Nivernois.
Début :
D'UN cœur que vos bontés vous livrent pour jamais, [...]
Mots clefs :
Époux, Destinées
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Madame & M. DE LA BELOUZE, Conseiller au Parlement de Paris, étant dans leurs Terres en Nivernois.
VERS à Madame & M. DE LA BELOUZE
, Confeiller au Parlement de
Paris , étant dans leurs Terres en
Nivernois. i
D'UN
UN coeur que vos bontés vous livrent pour
jamais ,
Et qui mettroit au rang de fes plus chers fuccès.
L'avantage heureux de vous plaire ,
Daignez , fages époux , agréer les ſouhaits
FEVRIER . 1762. 57
Que pour vous , en ce jour , fon amour lui ſuggère
!
Puiffent conftamment affidus
A veiller fur vos deſtinées ,
Les Dieux meſurer vos années
Sur mon zèle & fur vos vertus.
, Confeiller au Parlement de
Paris , étant dans leurs Terres en
Nivernois. i
D'UN
UN coeur que vos bontés vous livrent pour
jamais ,
Et qui mettroit au rang de fes plus chers fuccès.
L'avantage heureux de vous plaire ,
Daignez , fages époux , agréer les ſouhaits
FEVRIER . 1762. 57
Que pour vous , en ce jour , fon amour lui ſuggère
!
Puiffent conftamment affidus
A veiller fur vos deſtinées ,
Les Dieux meſurer vos années
Sur mon zèle & fur vos vertus.
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53
p. 149-173
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
Début :
LA nuit, si chère à l'Amour & que ce Dieu embellit souvent de ses charmes [...]
Mots clefs :
Amour, Pudeur, Hymen, Volupté, Sirènes, Époux, Muses
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces
fugitives.
SUITE de la Traduction de MAL-APROPOS
, ou L'EXIL DE LA Py-
DEUR , Poëme Grec.
QUATRIEME CHANT.
LAA nuit , fi chère à l'Amour & que
ce Dieu embellit fouvent de fes chat-
Gij
150 MERCURE (DE FRANCE.
.
mes , impatiente de fe rendre à Pa
phos , avoit preffé le Soleil de lui faire
place. Non qu'elle eût violé les loix
immuables de fon cours ; mais elle
avoit étendu les bords de fon voile
de telle forte , qu'à peine Phabus touchoit
à l'humide empire , que fes
derniers rayons avoient été abforbés.
Une quantité prodigieufe de flambeaux
avoient fait un jour nouveau ;
& ce jour est le vrai jour de Paphos.
A la lueur de ces Aftres factices , on
vit reparoître les Immortels Époux ; &
chacun deux fe rendit dans des cabinets
différens. Leur cour fe partagea
pour affifter à leur toilette. L'Hymen
vifita alternativement l'une & l'autre
lui-même avoit appellé la Galanterie ;
il l'introduifit , à celle de l'Amour , &
les Grâces fe déroboient tour-à-tour
pour y paffer quelques inftans . La
toilette , de l'Amour n'eft pas longue ;
il vola à celle de fa Pfyche , dans l'infant
que par les mains de la Pudeur
elle achevoit de prendre une feconde
robe nuptiale d'un tiffu d'argent le plus
éclatant , que les Arts avoient parfemé
des tréfors de l'Orient. Les Grâces
émpreffées autour d'elle , fe difpu
toient le prix du goût ; & chacune en
MARS. 1763. ISL
particulier s'applaudiffoit des ornemens
la Beauté rend fi faciles à placer
& auxquels elle prête tant d'agréque
ment .
Les toilettes étant finies , & les époux
encore plus parés de leurs charmes ,
que des ornemens qu'on y avoit ajoutés ,
au milieu des lumières cachées dans
les feuilles & dans les fleurs , de manière
que les unes & les autres paroiffoient
produire la clarté ; cette troupe
charmante traverfa les jardins pour
retourner au Palais principal. Au -devant
, étoit dreffé un trône de brillans ,
plus éclatans que le Soleil , fous un
Pavillon de la plus riche pourpre de
Tyr , rayonnée d'or & de diamans . Des
guirlandes de fleurs artificiellement
imitées par les pierres les plus précieuſes
, en renouoient les pentes , &
étoient foutenues par de jeunes zéphirs ,
dont les aîles tranfparentes & orientées
, s'accordoient harmonieuſement
avec les couleurs du Pavillon . C'eftlà
, que l'Amour & Pfyché fe placerent
pour voir la troupe agile des Plaiſirs &
des Amours fe jouer alternativement ,
fur un canal de l'onde , & du feu
que Vulcain avoit préparé pour le ter-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
rible Dieu de la Guèrre. Tantôt l'air
embrafé offroit un fpectacle dont la vue.
avoit peine à foutenir l'éclat & à fuivre
la variété des fcènes. Tantôt , par
des machines que les Arts avoient fournies
, l'Onde pouffée en jets à perte
de vue , étoit recueillie en l'air dans des
vâfes portés par les enfans aîlés qui ,
en la réverfant , lui donnoient mille
formes différentes ; la lumière étoit
telle dans ces fêtes , qu'elle prêtoit
aux eaux l'apparence du criftal en fufion.
A ces jeux en fuccédoient d'autres
qui préfentoient l'image paffagère &
paifible des ravages & des embraſemens
qui , trop fouvent parmi les
Mortels ne font qu'un jeu du Maître
charmant , qu'on amufoit alors ,
tour -à - tour le Tyran & le Dieu du
monde. Quelquefois on appercevoit
des traits de flâme , pénétrer , fans s'éteindre
, la profondeur des Ondes &
en faire fortir les froides Déïtés fur des
Conques galantes. Les Amours , qui
avoient lancé ces traits ,, menoient en
triomphe ces Dieux des eaux enchaînés .
Tout ce que les armes de l'Amour avoient
fait de conquêtes remarquables dans
l'Empire de Neptune étoit rappellé
par des répréſentations animées. Chaque
,
,
MAR S. 1763. 153
partie de ces jeux , fi l'on vouloit les
bien peindre , fuffiroit à un Poëme
entier.
Plus puiffant au Parnaffe que le Dieu
même qui y régne , l'Amour avoit appellé
les Mufes , & les Mufes s'étoient
empreffées à fignaler leur zéle ,, par les
plus agréables effets de leurs talens . C'eft
à leurs foins qu'on devoit les preftiges
qui avoient figuré dejà les amours de
quelques Déités des eaux. Mais leur
chef- d'oeuvre en ce genre étoit préparé
dans l'intérieur du Palais ; on s'y
rendit donc , pour jouir d'un nouveau
fpectacle qui ne cédoit a aucun de
ceux qu'on venoit de voir , mais dont
mon foible ftyle (a) ne pourra donner
qu'un trait aride & fans coloris.
CINQUI É ME CHANT.
Dans une des Salles les plus vaſtes
du Palais , étoit difpofé un Théâtre
d'un genre & d'une forme dont notre
Grèce ne fourniroit que d'imparfaits
modéles toute la Cour de Paphos fe
raffembla dans ce lieu .
La Scéne n'étoit pas vifible aux Spec-
(a) On fait que les Anciens nommoient ainf
le poinçon avec lequel ils écrivoient fur les Tablettes
enduites de cire.
G v
$4 MERCURE DE FRANCE.
ateurs , lorfqu'ils entrerent pour fe
placer ; on auroit eu peine à la foupconner;
on n'y voyoit qu'un fuperbeAm
phitéâtre. Mais à peine les deux Fpoux.
y furent entrés , que la partie qui féparoit
la fcène difparut. On apperçut alors
un nouvel univers renfermé dans l'enceinte
de ce lieu ; des cieux , des mers ,
des campagnes , le terrible féjour des
enfers , & des Palais céleftes. La Nature
& l'Art magique , par leurs efforts réunis
, auroient peine à produire les prodiges
qu'offroit cette merveilleufe Scène.
Les Mufes s'étoient métamorphofées
fous diverfes formes , pour repréfenter
elles-mêmes les perfonnages d'un Drame
, dicté par Apollon , & qui retraçoit
en action les amours , les tourmens
& la félicité fuprême de la tendre Pfyché.
Cette repréſentation , qui n'étoit
point l'effet des Mafques groffiers en
ufage fur nos Théâtres ( b ) , étoit fi
fidéle , que Pfyché fut étonnée
fuite un peu inquiette de la Mufe qui
la repréfentoit : elle furprit les yeux de
l'Amour fouvent prêts à s'y méprendre
tant étoit parfaite l'illufion de la métaen-
(b) Sur les théâtres des Anciens les Acteurs
fe fervoient de mafques pour repréſenter les per
fonnages de leur Rôle.
MARS. 1763. 155
morphofe. Plus puiffante encore étoit
celle des accens qui renouvelloient
dans l'âme de Pfyché les fentimens
qu'elle avoit éprouvés . Ces accens
étoient dans un mode , & les vers dans
une mefure qui nous font encore inconnus.
Les chants , mariés à l'harmonie
de l'Orchestre , étoient apparemment
le langage même des Dieux pour
lefquels ce Spectacle étoit préparé. L'Amour
fourit à la vue de la Mufe qui
avoit emprunté fa figure ; il fe tourna
vers Pfyché pour confulter fon impreffion
; mais celle-ci , en portant fes
beaux yeux fur les fiens , lui dit , je
croirois voir l'Amour fur cette fcène
phantaftique , fi l'Amour n'étoit à mes
côtés ; mais on ne peut jamais fe méprendre
à la fiction , que quand il ne
daigne pas fe montrer lui-même.
A l'endroit du Drame qui rappelloit
les tourmens de la jeune Pfyché ; au
terrible afpect des enfers , repréfentés
très-vivement , & fur- tout à l'impitoyable
menace de lui ravir la beauté ; cette
tendre amante , par un mouvement involontaire
, fe précipita dans les bras .
de fon époux. Il en fut allarmé ; il
favoit mauvais gré aux Mufes du choix
de ces images douloureuſes , pour une
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fete confacrée aux plus doux plaifirs.
Eh ! non , non , s'écria Pfyché , que
ne puis -je , tous les inftans de ma vie
immortelle , avoir un fouvenir auſſi vif
des maux que j'ai foufferts pour vous.
On ne jouit bien des délices de l'amour
que par la mémoire des peines qu'elles
ont coutées. L'Amour cependant fit
dire aux Mufes par le Dieu du goût que
l'on fixoit trop long- temps l'attention
fur de fi funeftes tableaux . Auffi-tôt on
en vit fuccéder de plus riants : la clémence
de Vénus & la félicité des deux
amans en étoient l'objet. C'est alors que
Terpficore , par des danfes voluptueufes
& gayes , vint effacer l'impreffion pathétique
que fes foeurs avoient procurée .
SIXIÈME CHANT .
Un autre Sujet tout différent occupa le
théâtre . La fatyre s'en étoit emparé. La
Scène ne repréfentoit plus qu'une vaſte
mer. On vit fur fa furface s'élever plufieurs
Syrenes , dont les figures féduiſantes
étoient auffi variées que leurs enchantemens
. Sans quitter l'humide fein de l'onde,
où plonge toujours la partie de leurs
corps , qui ne tient plus à l'humaine ſtruc-
&ture, elles formoient par des entrelacemens&
des bondiffemens fur les flots, des
efpèces de danfes , au fon de leurs chants
MARS. 1763. 157
,
mélodieux. Le tout refpiroit une volupté
fi dangereufe , que la plupart
des fpectateurs mêmes malgré la
force de leur divine exiftence en
étoient prèfque entraînés ; mais la plaifanterie
du Spectacle , qui furvint , fit
bientôt diſtraction à ce léger penchant
On apperçut des Barques fur cet
océan elles étoient , la plûpart , galamment
ornées , & paroiffoient chargées
de perfonnages qui repréfentoient
les principaux états de l'humanité. Ces
Barques n'avançoient pas toutes enfemble
on les voyoit d'abord dans le
lointain ; on remarquoit les mouvemens
oppofés qui fe paffoient entre des Nautoniers
expérimentés & des Paffagers
imprudens , qui les contraignoient à fe
détourner de leur route. Quelques Syrènes
fe détachoient pour aller au-devant
des Barques & fe faire voir de plus
près. Dès que les Barques en approchoient
, les artificieufes Syrènes , fe
replongeant dans l'onde , en reffortoient
à des diſtances éloignées. C'eſt ainfi
qu'elles attiroient , par ces feintes refuites
, les Paffagers jufques dans certains
efpaces , où étoient cachés fous les
flots des filets plus déliés que les cheveux
de leurs blondes treffes , mais plus
158 MERCURE DE FRANCE.
infrangibles que l'acier de LEMNOS.On
diftinguoit dans ces diverfes Barques de
fuperbes Archontes , de graves Aréopagites
, des héros de Mars , des difciples
de la Philofophie , enfin tous les
Ördres de la République , jufqu'à
d'auftères Sacrificateurs : chacun d'eux
difputoit avec foi-même quelques momens
; mais chacun d'eux veilloit l'inf
tant où les patrons des barques détournoient
la vue , afin de fauter plus librement
dans ces flots empoifonnés , à
l'aide des mains perfides que leurs tendoient
les Syrènes . D'autres fembloient
s'y laiffer gliffer mollement , & comme
par diftraction , croyant apparemment
par-là fe dérober leur propre foibleffe
& s'épargner le reproche de leur chûte.A
peine ces divers perfonnages tomboient
en la puiffance des Monftres charmans
qui les avoient furpris , qu'ils étoient
enchaînés de fleurs. Les Syrènes en
avoient qui étoient enchantées pour chaquefens
en particulier ; de forte que ces
victimes fe trouvoient arrêtées dans toutes
les parties de leur être. Ainfi que
certains animaux carnaciers fe jouent
quelque temps de leur proie avant que
de la dévorer telles ces femmes infidieufes
, faifoient en cent façons des
MARS. 1763. 159
jouets de leurs Captifs ; & par les formes
les plus ridicules qu'elles leur faifoient
prendre , elles les expofoient au
rire des Spectateurs , avant que de les
précipiter dans les abîmes de cet océan,
Les jeunes étourdis de notre Grèce nefurent
pas les moins amufans des per
fonnages de cette comique Pantomime..
Les Syrènes les faifoient tourner avec
une rapidité incroyable autour d'elles :
elles avoient pour cela des fouets de
toutes les paffions , qui leur donnoient
à chaque inftant des impulfions contraires.
Elles changeoient enfuite ces
Etres en différentes efpèces d'animaux ;
elles s'amufoient de leur babillage en
perroquets ; elles leur faifoient répéter
à-peu-près ce qu'ils auroient dit fous
leur forme naturelle ; elles les faifoient.
voler , comme des Etourneaux &
retomber dans la mer , où ils difparoiffoient
pour quelques momens. Enfuite ,
fous la forme de petits chiens , elles les
dreffoient fur le champ à plufieurs exercices
plus comiques les uns que les autres
; puis elles finiffoient par les tranfformér
en dogues furieux , dont les
rauques aboyemens étoient fuivis de
combats dévorans , qui fe terminoient
au gré du caprice de leurs cruelles maîtreffes
.
,
160 MERCURE DE FRANCE.
De toutes ces Pantomimes , dont
Momus avoit concerté les fcènes , il n'y
en eut point de plus piquante que la
dernière. On vit approcher une Barque
plus confidérable que les précédentes ;
les flammes ou banderoles étoient de
pourpre de Tyr & de tiffus de l'or le
plus pur. A mefure que ce bâtiment ,
chargé d'un nombreux cortége , approchoit
des fpectateurs , on y découvroit
de nouveaux ornemens. Le Chef fe
diftinguoit fur tous les autres par l'éclat
des plus riches étoffes & des pierreries
dont il étoit couvert. On voyait,
au mouvement perpétuel de fes mains ,
qu'il répandoit avec profufion toutes
fortes de richeffes aux Syrènes du fecond
ordre qui bondiffoient autour de
fa Barque , mais dont les charmes n'étoient
pas affez puiffans pour arrêter un
Dieu , car c'étoit le Dieu Plutus que
repréſentoit ce phantaftique perfonnage.
Il étoit alors en querelle avec l'Amour ,
& n'avoit point été appellé à ces fêtes.
Les Mufes , fouvent piquées des avances
humiliantes qu'elles font à ce Dieu
& du dédain dont il les reçoit ,
avoient faifi cette occafion de vengeance.
On reconnoiffoit Plutus nonfeulement
à fa fplendeur , mais à une
MARS. 1763.
161
certaine pâleur livide , qu'il porte luimême
fur le vifage , & qu'il communique
à fes favoris , abforbés dans le
foin d'accumuler & de conferver les
tréfors qu'il leur confie. Trois des principales
Syrènes attendoient cette précieufe
proie avec une nonchalance affectée
, qui leur en afſuroit davantage
la conquête . Elles formerent alors des
concerts fi touchans ; elles prirent des
attitudes fi enchantereffes , que l'âme
d'aucun Mortel n'eût pu foutenir , fi
l'on ofoit le dire , le poids délicieux
de cette volupté. L'âme du Dieu des
Richeffes ne fut pas inacceffible. Les
Syrènes avoient ajouté à leurs enchantemens
ordinaires le charme d'un parfum
plus fort que celui qu'on offre aux
autres Dieux , & dont l'yvreffe eft inévitable.
Plutus reçut en apparence
l'hommage des trois Syrènes , qui ne
faifoient que prêter à fa vanité un léger
tribut dont il alloit les dédommager
par celui de toutes fes poffeffions . Les
Syrènes éleverent les bras vers lui ; il
s'inclina pour recevoir leurs embraffemens.
Bientôt elles l'eurent enlevé de
fon bord , & la Barque avec tout le
cortége difparut au milieu de la troupe
des autres Syrènes. Les principales Ac
162 MERCURE DE FRANCE ,
au moien
trices de ce jeu foutinrent quelque
temps Plutus fur leurs bras , puis , par
un badinage enjoué , elles le plongerent
dans les eaux enchantées. C'eft alors
qu'on ne peut compter toutes les tranfformations
burleſques par lefquelles on
le fit paffer. La dernière amufa particu→
liérement la Cour du Dieu de Paphos .
On vit reparoître la tête de Plutus
fur la fuperficie de l'eau . Les trois
Syrènes , alternativement
d'un petit foufflet dont elles lui avoient
pofé le tuyau dans la bouche , gonflé
rent cette tête au point que toute fa
forme difparut , pour faire place à un
globe que l'air feul rempliffoit. Les Syrènes
alors s'écartérent ; & fe rejettant
en l'air l'une à l'autre ce globe de vent ,
elles donnerent le Spectacle riant d'un
exercice très-agréable jufqu'à ce que
ces jeux ayant affez duré , les Syrènes
fe plongerent avec leur proie au fond
de l'Océan. La Scène fe referma fubitement
telle qu'elle avoit été avant le
Spectacle , & toute la cour des deux
époux les fuivit à la Salle du Banquet .
SEPTIE ME CHANT.
Je ne décrirai point le lieu délicieux
& brillant deftiné au Banquet des DiMARS.
1763.
163
·
vinités de Paphos. Je ne ferai point
l'énumération des mets exquis dont
Comus avoit dirigé la compofition &
l'ordre des fervices. Lorfque les Dieux
habitent la Tèrre , ils fe plaifent à ufer
de la nourriture des Mortels , ainfi que
des autres plaifirs que leur bonté fouveraine
a attachés à chacun de nos
fens. Ce qui eft plus important à mon
Sujet ce font les rangs des principaux
convives ; l'Hymen avoit de droit le
premier il étoit placé entre les deux
Epoux. Ce fut lui qui pofa fur leurs
têtes les couronnes en ufage dans les
feftins.
Chaque affemblée , chaque événe
ment tant foit peu folemnef, fait naître
dans les cours fublunaires une multitude
de conteftations. Les Cours Céleftes
n'en font pas plus exemptes. Cependant
celle de l'Amour dans fes fêtes
particulières eft très-facile fur l'étiquette
; mais l'Hymen préfidoit à celleci
& l'Hymen , ( Tyran jufques dans
les Plaifirs , ) eft le premier qui ait introduit
les graves minucies du cérémonial.
Plus cérémonienfe que toute autre
& plus délicate fur les frivoles honla
Pudeur reclama en cette occafion
la place que la Volupté vouloit
neurs ,
1
#
164 MERCURE DE FRANCE.
occuper auprès de Pfyché. Toujours
fière par humeur autant que par étar ,
fouvent querelleufe par orgueil pour
des prérogatives qu'elle céderoit par
goût , cette majeftueufe Pudeur implora
l'autorité de l'Hymen , & l'Hymen
prononça en fa faveur. Pour confoler
la Volupté , l'Amour la fit mertre à fes
côtés. L'Amour déféroit encore aux
droits des premiers jours de l'Hymen,
O Hymen de combien d'années d'outrages
& d'affronts tu payes fouvent
les vaines déférences que tu éxiges
dans tes jours de Fêtes folemnelles ! La
place de Bacchus étoit marquée à la
droite de l'Amour, Ainfi la Volupté ne
fe crut point déplacée d'être entre eux.
Comus de l'autre côté fe rencontroit
près de la Pudeur. La vénérable Matrone
vit cet arrangement avec quelque
complaifance ; car de tous les Dieux
qui compofoient cette Cour , le délectable
Comus étoit celui avec lequel elle
fe permet un peu plus de familiarité.
Les Mufes étoient à la même table , &
Momus avec elles. Les Grâces avoient
refufé galamment de prendre place
pour fe réferver le plaifir de fervir les
nouveaux Époux. Des Bacchantes choifies
environnoient le lit de Bacchus.
MARS. 1763. 165
Chaque convive avoit un des demi-
Dieux de cette Cour, attaché au foin de
prévenir fes moindres defirs. Quelques
jeunes filles & quelques jeunes garçons
de Paphos , confacrés au temple , étoient
admis au même office.
D'autres tables raffembloient le refte
de la Cour , & la Gayeté , voltigeoit
alternativement des unes aux autres ;
tandis que dans l'intervalle des fervices ,
les Mufes faifoient entendre leurs concerts.
Bacchus ne contribuoit pas peu à
l'agrément de ce Banquet. Après les
premières coupes du nectar céleste , il
propofa le nectar de la Tèrre ; on en
avoit apporté de toutes les régions du
Monde. Ce fut la première fois que
dans une Ile de la Gréce on goûta
d'un vin recueilli dans les climats barbares
des Gaules. Bacchus l'avoit fait
réferver pour cette fête ; il voulut que
la Gayeté fe chargeât feule de le verfer.
Cette liqueur petillante comme elle , en
étoit l'image. Il en fit préfenter par
l'Amour à la belle Pfyché , dans une
coupe du plus pur criftal ; la févère
Pudeur crut qu'il étoit des fonctions de
fa charge d'examiner ce breuvage inconnu
, & voulut arrêter la main de la
jeune Epoufe prête à porter la coupe
166 MERCURE DE FRANCE.
té
par
fur fes lévres : mais celle-ci , en regar
dant avec une douce ingénuité la févère
Matrône , but la coupe fans héfiter ;
puis s'adreffant à elle , lui dit : O ! refpectable
Pudeur ; ce qui m'eft préfenl'Amour
ne peut m'être fufpect
& ne doit pas vous allarmer , puifque
l'Hymen ne s'y oppofe pas. L'Amour
paya du regard le plus tendre ce que
venoit de dire Pfyché , & l'Hymen luimême
ne put refufer d'y foufcrire, Bacchus
fit alors un figne à Comus , &
tous deux de concert engagerent la
Pudeur à vuider plufieurs coupes de la
même liqueur , à l'ombre de fon voile
qu'elle avoit rabaiffé, La Gayeté derrière
elle ,, en éclatoit de rire , & Momus
avec les Mufes préparoit déja des chanfons
à ce fujet. Mais ce filtre n'eut qu'un
effet momentané. La Pudeur en devint
un peu moins trifte , fans oublier les
entrepriſes que projettoit fon indifcret
orgueil , au milieu de la galanterie de
ces Fêtes.
HUITIEME CHANT.
la
Malgré l'impatience de l'A
joie & le plaifir prolongerent le feſtin
jufques affez avant dans la nuit . Enfuite
les époux pafferent chacun dans leurs
appartemens particuliers , où ils furent
MARS. 1763. 167
conduits en pompe , au fon de divers
inftrumens , & au bruit des acclamations
univerfelles ; après quoi on les
laiffa en liberté. La chambre dans laquelle
devoient fe réunir les deux époux
avoit à - peu - près la forme d'un tem,
ple. Sous une rotonde , la Volupté
y avoit fait préparer le lit nuptial. Il
étoit fermé d'une double enceinte de
baluftres , fur laquelle bruloient des
parfums céleftes , dans des caffolettes
d'or. Un double pavillon couvroit les
deux Enceintes. La lampe fatale , qui
avoit tant caufé de larmes à Pfyché ,
& qui fut cependant la fource de fa
félicité , avoit été fufpendue par la Volupté
au ciel du pavillon intérieur , avec
un tel artifice , que fans en apperce→
voir la flamme , fa lumière réfléchie
éclairoit le lit d'un jour fi doux & fi
voluptueux , que cet aftre nouveau du
myftère faifoit craindre le retour de
l'aftre brillant qui anime & féconde
l'univers.
L'Amour paffa le premier dans cette
chambre : il étoit précédé d'une troupe
d'enfans ailés , portans devant lui leurs
flambeaux allumés. Le fien étoit entre
les mains de la Volupté. Elle entra feule
avec l'Amour dans l'enceinte intérieu168
MERCURE DE FRANCE
re. La troupe badine des enfans de Cythère
fe difperfa dans les avenues . Pfyche
, pour fe rendre en ce lieu myſtéétoit
foutenue par l'Hymen
d'une main , & de l'autre par la Pudeur.
rieux ,
Il paroiffoit que tout alloit fe paffer
dans l'ordre antique & confacré par
l'ufage , fuivant lequel la Pudeur conduifoit
l'Epoufe jufques à la chambre
nuptiale , retiroit les voiles qui la couvroient
, l'attendoit le lendemain pour
les lui rendre & ne la pas quitter pendant
le refte du jour. On avança donc
jufques à la première enceinte fous le
grand pavillon extérieur. Le Mystère ,
éxact & fidele , gardoit l'entrée du fecend
, dont il tenoit les rideaux fermés.
Les Graces attendoient que la Pudeur
enlevât les voiles qui enveloppoient la
belle Pfyché , pour la porter dans leurs
bras fur le lit nuptial. La Pudeur au
contraire s'avança impérieufement pour
pénétrer dans la dernière enceinte
malgré les efforts du Myftère , qui en
défendoit l'entrée. L'Amour reclama
avec impétuofité contre la violence
qu'on éxerçoit dans l'aſyle facré de ſon
fanctuaire. L'Hymen dont la main
pefante brife fouvent l'édifice dont il
>
veut
MARS. 1763. 169
eut pofer les fondemens , l'Hymen
prétendit que ce fanctuaire étoit le fien ,
& que lui feul devant y donner des
loix , il vouloit que la Pudeur y préfidât.
Il menaçoit de fufpendre la fin de l'hymenée
, & de remener fur le champ
-Pfyché dans l'Olympe , attendre la décifion
des Dieux affemblés. Ce n'étoit pas
la première fois que l'Hymen avoit commencé
par intimider l'Amour : ce n'étoit
pas la première fois que ce dernier avoit
fini par s'en venger cruellement. Il fe
réferva cette reffource , & feignit encore
de céder pour cette fois. La Pudeur
encouragée par ce premier triomphe
porta fes prétentions jufqu'à vouloir
paffer la nuit dans la dernière enceinte ,
où la Volupté feule avoit le droit de
veiller. La Volupté , affez douce naturellement
, devint furieufe & fe récria
contre cette entreprife. Il fut réglé que
la Pudeur veilleroit dans la première
'enceinte , affez près néanmoins pourque
la nouvelle Epoufe put toujours entendre
fa voix. La cruelle gouvernante
en abufa tellement , qu'elle ne ceffoit
de l'appeller & de lui répéter des leçons
déplacées , fur lefquelles ni les reproches
impatiens de l'Amour , ni les cris de la
Volupté , ne pouvoient impofer filence.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Grâces craintives s'étoient difper
fées au premier bruit de la querelle ,
& les ordres de l'Amour même auroient
eu peine à les rappeller.
'Enfin cette nuit de trouble & d'allarmes
fit place au jour. L'opiniâtre Matrone
reconduifit Pfyché à fon appartement.
Trop nouvelle Déeffe pour connoître
toutes les prérogatives de fon
état , Pfyché flottoit entre la foumiffion
que la févère Pudeur exigeoit
d'elle , & la douleur amère d'affliger
L'Amour. De nouvelles fêtes embellirent
cette feconde journée : ce qui l'embellit
encore plus , fut la préfence de Vénus,
qui vint vifiter les époux. Son fils fe
plaignit à elle de la tyrannie que l'Hymen
& la Pudeur entreprenoient d'exercer
fur lui-même , jufques au centre de
fon empire & de celui de fa mère. La
Déeffe , fenfible aux plaintes de fon
fils , lui promit que dès que les fêtes
préparées par Terpficore , pour l'entrée
de la nuit fuivante , auroient pris fin ,
elle remonteroit à la cour célefte faire
parler leurs communs droits , contre les
ennemis fecrets qu'ils avoient appellés
eux-mêmes dans leurs états . Diffimulez
, dit- elle , mon fils , paroiffez toujours
obéir , c'eft le plus für moyen que
摆
MAR S. 1763. 171
'Amour & la Volupté puiffent prendre
pour détruire le pouvoir de l'Hymen
& de la Pudeur.
La feconde foirée fut plus prolongée
encore que la première. Les amuſemens
de Therpficore ayant occupé long-temps
une cour charmante , qui fe livroit au
plaifir dans l'ignorance des fecrets chagrins
qui en agitoient les chefs. Vénus
en retournant à l'Olympe , feignit de
quitter PAPHOS pour quelque temps.
La pudique Matrone en conçut l'espoir
d'un nouveau triomphe ; car la préfence
de Vénus étoit contraire à fes projets.
Dès la nuit fuivante , après le cérémonial
de la veille , elle avoit repris fa
place ordinaire ; mais n'ayant pû fe
défendre d'un léger fommeil , qu'avoit
peut-être occafionné l'exercice , quoiqu'affez
froid , de quelques danfes qu'elle
s'étoit permife , elle fe réveilla tout-àcoup
; & dans le dépit de la négligence
qu'elle fe reprochoit , elle voulut la réparer
avec éclat. Elle ouvrit , ou plutôt
déchira les rideaux de l'enceinte facrée.
Le Mystère alla chercher fa retraite dans
ceux du lit des Epoux , & la Volupté
indignée quitta la place. L'Amour en
ce moment ufa de cette perfide douceur
qu'il fait fi bien employer quelque-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fois , & ne fit à fon ennemie que de
tendres plaintes qui encouragerent
encore fa fermeté.
,
Cependant la Volupté éplorée avoit
répandu l'allarme dans l'intérieur du Palais
: elle gémiffoit avec les Grâces du
fort de leur maître , lorfqu'une lumière
céleste annonça le retour de Vénus.
Elles rentrerent avec elle dans la chambre
de l'Amour. A fon afpe&t , la Pudeur
troublée voulut fe retirer. Arrêtez.
, dit Vénus
, arrêtez
, imprudente
maîtreffe
, pour écouter
l'ordre
fuprême
des
Dieux
. Si je vous euffe trouvé
dans les
bornes
prefcrites
à votre
emploi
, mon
pouvoir
étoit
limité
, j'étois
contrainte
à foutenir
le vôtre
jufques
dans mon
propre
empire
mais vous
avez
paffé
ces bornes
immuables
, votre
injufte
ufurpation
vous
foumet
à mon fils & à
moi , c'eft à lui que les Dieux
ont déféré
le droit de prononcer
. La Pudeur
,
rougiffant
de colère
& de confufion
, fe
retira
pour
aller attendre
fon arrêt : il
ne fut pas différé
. Après
avoir confulté
un moment
avec
fa mère
, l'Amour
fit
déclarer
à la vénérable
Pudeur
, par la
bouche
même
de fon ennemie
( la Volupté
) , qu'elle
eût à quitter
fon empire
pour n'y jamais
reparoître
: c'étoit
l'exiMARS.
1763. 173
ler de la terre. Quelle région habitée
n'eft pas l'empire de l'Amour ?
Ainfi , pour avoir voulu MAL-APROPOS
ufurper des droits que l'Amour
ne devoit pas céder , la Pudeur en perdit
que l'Hymen même ne put lui rendre :
& l'Amour de fon côté perdit l'avantage
flatteur de la victoire , dans prèfque
toutes fes conquêtes. Perfonne n'y gagna
; la Volupté elle - même s'ennuya
bientôt de fes triomphes , & fe trouva
fatiguée de l'exercice d'un pouvoir fans
bornes & jamais contredit .
Depuis cette fatale époque , quelques
foins qu'ayent pris les Dieux pour réconcilier
la Pudeur avec l'Amour , il
veut toujours l'exiler des lieux où il
donne des loix , & la Pudeur ne fait
prèfque jamais lui céder ou fe défendre
que MAL- A- PROPOS.
» Toi feule , fage & tendre Delphire!
> toi feule as pû donner afyle à ces deux
» ennemis dans une paix inaltérable .
» C'eſt ce bienfait des Dieux qu'a voulu
» confacrer ma Mufe. Plus cette faveur
deviendra rare dans les fiécles futurs
plus on admirera ta gloire & le
bonheur de ton amant.
Par M. D L. G.
fugitives.
SUITE de la Traduction de MAL-APROPOS
, ou L'EXIL DE LA Py-
DEUR , Poëme Grec.
QUATRIEME CHANT.
LAA nuit , fi chère à l'Amour & que
ce Dieu embellit fouvent de fes chat-
Gij
150 MERCURE (DE FRANCE.
.
mes , impatiente de fe rendre à Pa
phos , avoit preffé le Soleil de lui faire
place. Non qu'elle eût violé les loix
immuables de fon cours ; mais elle
avoit étendu les bords de fon voile
de telle forte , qu'à peine Phabus touchoit
à l'humide empire , que fes
derniers rayons avoient été abforbés.
Une quantité prodigieufe de flambeaux
avoient fait un jour nouveau ;
& ce jour est le vrai jour de Paphos.
A la lueur de ces Aftres factices , on
vit reparoître les Immortels Époux ; &
chacun deux fe rendit dans des cabinets
différens. Leur cour fe partagea
pour affifter à leur toilette. L'Hymen
vifita alternativement l'une & l'autre
lui-même avoit appellé la Galanterie ;
il l'introduifit , à celle de l'Amour , &
les Grâces fe déroboient tour-à-tour
pour y paffer quelques inftans . La
toilette , de l'Amour n'eft pas longue ;
il vola à celle de fa Pfyche , dans l'infant
que par les mains de la Pudeur
elle achevoit de prendre une feconde
robe nuptiale d'un tiffu d'argent le plus
éclatant , que les Arts avoient parfemé
des tréfors de l'Orient. Les Grâces
émpreffées autour d'elle , fe difpu
toient le prix du goût ; & chacune en
MARS. 1763. ISL
particulier s'applaudiffoit des ornemens
la Beauté rend fi faciles à placer
& auxquels elle prête tant d'agréque
ment .
Les toilettes étant finies , & les époux
encore plus parés de leurs charmes ,
que des ornemens qu'on y avoit ajoutés ,
au milieu des lumières cachées dans
les feuilles & dans les fleurs , de manière
que les unes & les autres paroiffoient
produire la clarté ; cette troupe
charmante traverfa les jardins pour
retourner au Palais principal. Au -devant
, étoit dreffé un trône de brillans ,
plus éclatans que le Soleil , fous un
Pavillon de la plus riche pourpre de
Tyr , rayonnée d'or & de diamans . Des
guirlandes de fleurs artificiellement
imitées par les pierres les plus précieuſes
, en renouoient les pentes , &
étoient foutenues par de jeunes zéphirs ,
dont les aîles tranfparentes & orientées
, s'accordoient harmonieuſement
avec les couleurs du Pavillon . C'eftlà
, que l'Amour & Pfyché fe placerent
pour voir la troupe agile des Plaiſirs &
des Amours fe jouer alternativement ,
fur un canal de l'onde , & du feu
que Vulcain avoit préparé pour le ter-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
rible Dieu de la Guèrre. Tantôt l'air
embrafé offroit un fpectacle dont la vue.
avoit peine à foutenir l'éclat & à fuivre
la variété des fcènes. Tantôt , par
des machines que les Arts avoient fournies
, l'Onde pouffée en jets à perte
de vue , étoit recueillie en l'air dans des
vâfes portés par les enfans aîlés qui ,
en la réverfant , lui donnoient mille
formes différentes ; la lumière étoit
telle dans ces fêtes , qu'elle prêtoit
aux eaux l'apparence du criftal en fufion.
A ces jeux en fuccédoient d'autres
qui préfentoient l'image paffagère &
paifible des ravages & des embraſemens
qui , trop fouvent parmi les
Mortels ne font qu'un jeu du Maître
charmant , qu'on amufoit alors ,
tour -à - tour le Tyran & le Dieu du
monde. Quelquefois on appercevoit
des traits de flâme , pénétrer , fans s'éteindre
, la profondeur des Ondes &
en faire fortir les froides Déïtés fur des
Conques galantes. Les Amours , qui
avoient lancé ces traits ,, menoient en
triomphe ces Dieux des eaux enchaînés .
Tout ce que les armes de l'Amour avoient
fait de conquêtes remarquables dans
l'Empire de Neptune étoit rappellé
par des répréſentations animées. Chaque
,
,
MAR S. 1763. 153
partie de ces jeux , fi l'on vouloit les
bien peindre , fuffiroit à un Poëme
entier.
Plus puiffant au Parnaffe que le Dieu
même qui y régne , l'Amour avoit appellé
les Mufes , & les Mufes s'étoient
empreffées à fignaler leur zéle ,, par les
plus agréables effets de leurs talens . C'eft
à leurs foins qu'on devoit les preftiges
qui avoient figuré dejà les amours de
quelques Déités des eaux. Mais leur
chef- d'oeuvre en ce genre étoit préparé
dans l'intérieur du Palais ; on s'y
rendit donc , pour jouir d'un nouveau
fpectacle qui ne cédoit a aucun de
ceux qu'on venoit de voir , mais dont
mon foible ftyle (a) ne pourra donner
qu'un trait aride & fans coloris.
CINQUI É ME CHANT.
Dans une des Salles les plus vaſtes
du Palais , étoit difpofé un Théâtre
d'un genre & d'une forme dont notre
Grèce ne fourniroit que d'imparfaits
modéles toute la Cour de Paphos fe
raffembla dans ce lieu .
La Scéne n'étoit pas vifible aux Spec-
(a) On fait que les Anciens nommoient ainf
le poinçon avec lequel ils écrivoient fur les Tablettes
enduites de cire.
G v
$4 MERCURE DE FRANCE.
ateurs , lorfqu'ils entrerent pour fe
placer ; on auroit eu peine à la foupconner;
on n'y voyoit qu'un fuperbeAm
phitéâtre. Mais à peine les deux Fpoux.
y furent entrés , que la partie qui féparoit
la fcène difparut. On apperçut alors
un nouvel univers renfermé dans l'enceinte
de ce lieu ; des cieux , des mers ,
des campagnes , le terrible féjour des
enfers , & des Palais céleftes. La Nature
& l'Art magique , par leurs efforts réunis
, auroient peine à produire les prodiges
qu'offroit cette merveilleufe Scène.
Les Mufes s'étoient métamorphofées
fous diverfes formes , pour repréfenter
elles-mêmes les perfonnages d'un Drame
, dicté par Apollon , & qui retraçoit
en action les amours , les tourmens
& la félicité fuprême de la tendre Pfyché.
Cette repréſentation , qui n'étoit
point l'effet des Mafques groffiers en
ufage fur nos Théâtres ( b ) , étoit fi
fidéle , que Pfyché fut étonnée
fuite un peu inquiette de la Mufe qui
la repréfentoit : elle furprit les yeux de
l'Amour fouvent prêts à s'y méprendre
tant étoit parfaite l'illufion de la métaen-
(b) Sur les théâtres des Anciens les Acteurs
fe fervoient de mafques pour repréſenter les per
fonnages de leur Rôle.
MARS. 1763. 155
morphofe. Plus puiffante encore étoit
celle des accens qui renouvelloient
dans l'âme de Pfyché les fentimens
qu'elle avoit éprouvés . Ces accens
étoient dans un mode , & les vers dans
une mefure qui nous font encore inconnus.
Les chants , mariés à l'harmonie
de l'Orchestre , étoient apparemment
le langage même des Dieux pour
lefquels ce Spectacle étoit préparé. L'Amour
fourit à la vue de la Mufe qui
avoit emprunté fa figure ; il fe tourna
vers Pfyché pour confulter fon impreffion
; mais celle-ci , en portant fes
beaux yeux fur les fiens , lui dit , je
croirois voir l'Amour fur cette fcène
phantaftique , fi l'Amour n'étoit à mes
côtés ; mais on ne peut jamais fe méprendre
à la fiction , que quand il ne
daigne pas fe montrer lui-même.
A l'endroit du Drame qui rappelloit
les tourmens de la jeune Pfyché ; au
terrible afpect des enfers , repréfentés
très-vivement , & fur- tout à l'impitoyable
menace de lui ravir la beauté ; cette
tendre amante , par un mouvement involontaire
, fe précipita dans les bras .
de fon époux. Il en fut allarmé ; il
favoit mauvais gré aux Mufes du choix
de ces images douloureuſes , pour une
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fete confacrée aux plus doux plaifirs.
Eh ! non , non , s'écria Pfyché , que
ne puis -je , tous les inftans de ma vie
immortelle , avoir un fouvenir auſſi vif
des maux que j'ai foufferts pour vous.
On ne jouit bien des délices de l'amour
que par la mémoire des peines qu'elles
ont coutées. L'Amour cependant fit
dire aux Mufes par le Dieu du goût que
l'on fixoit trop long- temps l'attention
fur de fi funeftes tableaux . Auffi-tôt on
en vit fuccéder de plus riants : la clémence
de Vénus & la félicité des deux
amans en étoient l'objet. C'est alors que
Terpficore , par des danfes voluptueufes
& gayes , vint effacer l'impreffion pathétique
que fes foeurs avoient procurée .
SIXIÈME CHANT .
Un autre Sujet tout différent occupa le
théâtre . La fatyre s'en étoit emparé. La
Scène ne repréfentoit plus qu'une vaſte
mer. On vit fur fa furface s'élever plufieurs
Syrenes , dont les figures féduiſantes
étoient auffi variées que leurs enchantemens
. Sans quitter l'humide fein de l'onde,
où plonge toujours la partie de leurs
corps , qui ne tient plus à l'humaine ſtruc-
&ture, elles formoient par des entrelacemens&
des bondiffemens fur les flots, des
efpèces de danfes , au fon de leurs chants
MARS. 1763. 157
,
mélodieux. Le tout refpiroit une volupté
fi dangereufe , que la plupart
des fpectateurs mêmes malgré la
force de leur divine exiftence en
étoient prèfque entraînés ; mais la plaifanterie
du Spectacle , qui furvint , fit
bientôt diſtraction à ce léger penchant
On apperçut des Barques fur cet
océan elles étoient , la plûpart , galamment
ornées , & paroiffoient chargées
de perfonnages qui repréfentoient
les principaux états de l'humanité. Ces
Barques n'avançoient pas toutes enfemble
on les voyoit d'abord dans le
lointain ; on remarquoit les mouvemens
oppofés qui fe paffoient entre des Nautoniers
expérimentés & des Paffagers
imprudens , qui les contraignoient à fe
détourner de leur route. Quelques Syrènes
fe détachoient pour aller au-devant
des Barques & fe faire voir de plus
près. Dès que les Barques en approchoient
, les artificieufes Syrènes , fe
replongeant dans l'onde , en reffortoient
à des diſtances éloignées. C'eſt ainfi
qu'elles attiroient , par ces feintes refuites
, les Paffagers jufques dans certains
efpaces , où étoient cachés fous les
flots des filets plus déliés que les cheveux
de leurs blondes treffes , mais plus
158 MERCURE DE FRANCE.
infrangibles que l'acier de LEMNOS.On
diftinguoit dans ces diverfes Barques de
fuperbes Archontes , de graves Aréopagites
, des héros de Mars , des difciples
de la Philofophie , enfin tous les
Ördres de la République , jufqu'à
d'auftères Sacrificateurs : chacun d'eux
difputoit avec foi-même quelques momens
; mais chacun d'eux veilloit l'inf
tant où les patrons des barques détournoient
la vue , afin de fauter plus librement
dans ces flots empoifonnés , à
l'aide des mains perfides que leurs tendoient
les Syrènes . D'autres fembloient
s'y laiffer gliffer mollement , & comme
par diftraction , croyant apparemment
par-là fe dérober leur propre foibleffe
& s'épargner le reproche de leur chûte.A
peine ces divers perfonnages tomboient
en la puiffance des Monftres charmans
qui les avoient furpris , qu'ils étoient
enchaînés de fleurs. Les Syrènes en
avoient qui étoient enchantées pour chaquefens
en particulier ; de forte que ces
victimes fe trouvoient arrêtées dans toutes
les parties de leur être. Ainfi que
certains animaux carnaciers fe jouent
quelque temps de leur proie avant que
de la dévorer telles ces femmes infidieufes
, faifoient en cent façons des
MARS. 1763. 159
jouets de leurs Captifs ; & par les formes
les plus ridicules qu'elles leur faifoient
prendre , elles les expofoient au
rire des Spectateurs , avant que de les
précipiter dans les abîmes de cet océan,
Les jeunes étourdis de notre Grèce nefurent
pas les moins amufans des per
fonnages de cette comique Pantomime..
Les Syrènes les faifoient tourner avec
une rapidité incroyable autour d'elles :
elles avoient pour cela des fouets de
toutes les paffions , qui leur donnoient
à chaque inftant des impulfions contraires.
Elles changeoient enfuite ces
Etres en différentes efpèces d'animaux ;
elles s'amufoient de leur babillage en
perroquets ; elles leur faifoient répéter
à-peu-près ce qu'ils auroient dit fous
leur forme naturelle ; elles les faifoient.
voler , comme des Etourneaux &
retomber dans la mer , où ils difparoiffoient
pour quelques momens. Enfuite ,
fous la forme de petits chiens , elles les
dreffoient fur le champ à plufieurs exercices
plus comiques les uns que les autres
; puis elles finiffoient par les tranfformér
en dogues furieux , dont les
rauques aboyemens étoient fuivis de
combats dévorans , qui fe terminoient
au gré du caprice de leurs cruelles maîtreffes
.
,
160 MERCURE DE FRANCE.
De toutes ces Pantomimes , dont
Momus avoit concerté les fcènes , il n'y
en eut point de plus piquante que la
dernière. On vit approcher une Barque
plus confidérable que les précédentes ;
les flammes ou banderoles étoient de
pourpre de Tyr & de tiffus de l'or le
plus pur. A mefure que ce bâtiment ,
chargé d'un nombreux cortége , approchoit
des fpectateurs , on y découvroit
de nouveaux ornemens. Le Chef fe
diftinguoit fur tous les autres par l'éclat
des plus riches étoffes & des pierreries
dont il étoit couvert. On voyait,
au mouvement perpétuel de fes mains ,
qu'il répandoit avec profufion toutes
fortes de richeffes aux Syrènes du fecond
ordre qui bondiffoient autour de
fa Barque , mais dont les charmes n'étoient
pas affez puiffans pour arrêter un
Dieu , car c'étoit le Dieu Plutus que
repréſentoit ce phantaftique perfonnage.
Il étoit alors en querelle avec l'Amour ,
& n'avoit point été appellé à ces fêtes.
Les Mufes , fouvent piquées des avances
humiliantes qu'elles font à ce Dieu
& du dédain dont il les reçoit ,
avoient faifi cette occafion de vengeance.
On reconnoiffoit Plutus nonfeulement
à fa fplendeur , mais à une
MARS. 1763.
161
certaine pâleur livide , qu'il porte luimême
fur le vifage , & qu'il communique
à fes favoris , abforbés dans le
foin d'accumuler & de conferver les
tréfors qu'il leur confie. Trois des principales
Syrènes attendoient cette précieufe
proie avec une nonchalance affectée
, qui leur en afſuroit davantage
la conquête . Elles formerent alors des
concerts fi touchans ; elles prirent des
attitudes fi enchantereffes , que l'âme
d'aucun Mortel n'eût pu foutenir , fi
l'on ofoit le dire , le poids délicieux
de cette volupté. L'âme du Dieu des
Richeffes ne fut pas inacceffible. Les
Syrènes avoient ajouté à leurs enchantemens
ordinaires le charme d'un parfum
plus fort que celui qu'on offre aux
autres Dieux , & dont l'yvreffe eft inévitable.
Plutus reçut en apparence
l'hommage des trois Syrènes , qui ne
faifoient que prêter à fa vanité un léger
tribut dont il alloit les dédommager
par celui de toutes fes poffeffions . Les
Syrènes éleverent les bras vers lui ; il
s'inclina pour recevoir leurs embraffemens.
Bientôt elles l'eurent enlevé de
fon bord , & la Barque avec tout le
cortége difparut au milieu de la troupe
des autres Syrènes. Les principales Ac
162 MERCURE DE FRANCE ,
au moien
trices de ce jeu foutinrent quelque
temps Plutus fur leurs bras , puis , par
un badinage enjoué , elles le plongerent
dans les eaux enchantées. C'eft alors
qu'on ne peut compter toutes les tranfformations
burleſques par lefquelles on
le fit paffer. La dernière amufa particu→
liérement la Cour du Dieu de Paphos .
On vit reparoître la tête de Plutus
fur la fuperficie de l'eau . Les trois
Syrènes , alternativement
d'un petit foufflet dont elles lui avoient
pofé le tuyau dans la bouche , gonflé
rent cette tête au point que toute fa
forme difparut , pour faire place à un
globe que l'air feul rempliffoit. Les Syrènes
alors s'écartérent ; & fe rejettant
en l'air l'une à l'autre ce globe de vent ,
elles donnerent le Spectacle riant d'un
exercice très-agréable jufqu'à ce que
ces jeux ayant affez duré , les Syrènes
fe plongerent avec leur proie au fond
de l'Océan. La Scène fe referma fubitement
telle qu'elle avoit été avant le
Spectacle , & toute la cour des deux
époux les fuivit à la Salle du Banquet .
SEPTIE ME CHANT.
Je ne décrirai point le lieu délicieux
& brillant deftiné au Banquet des DiMARS.
1763.
163
·
vinités de Paphos. Je ne ferai point
l'énumération des mets exquis dont
Comus avoit dirigé la compofition &
l'ordre des fervices. Lorfque les Dieux
habitent la Tèrre , ils fe plaifent à ufer
de la nourriture des Mortels , ainfi que
des autres plaifirs que leur bonté fouveraine
a attachés à chacun de nos
fens. Ce qui eft plus important à mon
Sujet ce font les rangs des principaux
convives ; l'Hymen avoit de droit le
premier il étoit placé entre les deux
Epoux. Ce fut lui qui pofa fur leurs
têtes les couronnes en ufage dans les
feftins.
Chaque affemblée , chaque événe
ment tant foit peu folemnef, fait naître
dans les cours fublunaires une multitude
de conteftations. Les Cours Céleftes
n'en font pas plus exemptes. Cependant
celle de l'Amour dans fes fêtes
particulières eft très-facile fur l'étiquette
; mais l'Hymen préfidoit à celleci
& l'Hymen , ( Tyran jufques dans
les Plaifirs , ) eft le premier qui ait introduit
les graves minucies du cérémonial.
Plus cérémonienfe que toute autre
& plus délicate fur les frivoles honla
Pudeur reclama en cette occafion
la place que la Volupté vouloit
neurs ,
1
#
164 MERCURE DE FRANCE.
occuper auprès de Pfyché. Toujours
fière par humeur autant que par étar ,
fouvent querelleufe par orgueil pour
des prérogatives qu'elle céderoit par
goût , cette majeftueufe Pudeur implora
l'autorité de l'Hymen , & l'Hymen
prononça en fa faveur. Pour confoler
la Volupté , l'Amour la fit mertre à fes
côtés. L'Amour déféroit encore aux
droits des premiers jours de l'Hymen,
O Hymen de combien d'années d'outrages
& d'affronts tu payes fouvent
les vaines déférences que tu éxiges
dans tes jours de Fêtes folemnelles ! La
place de Bacchus étoit marquée à la
droite de l'Amour, Ainfi la Volupté ne
fe crut point déplacée d'être entre eux.
Comus de l'autre côté fe rencontroit
près de la Pudeur. La vénérable Matrone
vit cet arrangement avec quelque
complaifance ; car de tous les Dieux
qui compofoient cette Cour , le délectable
Comus étoit celui avec lequel elle
fe permet un peu plus de familiarité.
Les Mufes étoient à la même table , &
Momus avec elles. Les Grâces avoient
refufé galamment de prendre place
pour fe réferver le plaifir de fervir les
nouveaux Époux. Des Bacchantes choifies
environnoient le lit de Bacchus.
MARS. 1763. 165
Chaque convive avoit un des demi-
Dieux de cette Cour, attaché au foin de
prévenir fes moindres defirs. Quelques
jeunes filles & quelques jeunes garçons
de Paphos , confacrés au temple , étoient
admis au même office.
D'autres tables raffembloient le refte
de la Cour , & la Gayeté , voltigeoit
alternativement des unes aux autres ;
tandis que dans l'intervalle des fervices ,
les Mufes faifoient entendre leurs concerts.
Bacchus ne contribuoit pas peu à
l'agrément de ce Banquet. Après les
premières coupes du nectar céleste , il
propofa le nectar de la Tèrre ; on en
avoit apporté de toutes les régions du
Monde. Ce fut la première fois que
dans une Ile de la Gréce on goûta
d'un vin recueilli dans les climats barbares
des Gaules. Bacchus l'avoit fait
réferver pour cette fête ; il voulut que
la Gayeté fe chargeât feule de le verfer.
Cette liqueur petillante comme elle , en
étoit l'image. Il en fit préfenter par
l'Amour à la belle Pfyché , dans une
coupe du plus pur criftal ; la févère
Pudeur crut qu'il étoit des fonctions de
fa charge d'examiner ce breuvage inconnu
, & voulut arrêter la main de la
jeune Epoufe prête à porter la coupe
166 MERCURE DE FRANCE.
té
par
fur fes lévres : mais celle-ci , en regar
dant avec une douce ingénuité la févère
Matrône , but la coupe fans héfiter ;
puis s'adreffant à elle , lui dit : O ! refpectable
Pudeur ; ce qui m'eft préfenl'Amour
ne peut m'être fufpect
& ne doit pas vous allarmer , puifque
l'Hymen ne s'y oppofe pas. L'Amour
paya du regard le plus tendre ce que
venoit de dire Pfyché , & l'Hymen luimême
ne put refufer d'y foufcrire, Bacchus
fit alors un figne à Comus , &
tous deux de concert engagerent la
Pudeur à vuider plufieurs coupes de la
même liqueur , à l'ombre de fon voile
qu'elle avoit rabaiffé, La Gayeté derrière
elle ,, en éclatoit de rire , & Momus
avec les Mufes préparoit déja des chanfons
à ce fujet. Mais ce filtre n'eut qu'un
effet momentané. La Pudeur en devint
un peu moins trifte , fans oublier les
entrepriſes que projettoit fon indifcret
orgueil , au milieu de la galanterie de
ces Fêtes.
HUITIEME CHANT.
la
Malgré l'impatience de l'A
joie & le plaifir prolongerent le feſtin
jufques affez avant dans la nuit . Enfuite
les époux pafferent chacun dans leurs
appartemens particuliers , où ils furent
MARS. 1763. 167
conduits en pompe , au fon de divers
inftrumens , & au bruit des acclamations
univerfelles ; après quoi on les
laiffa en liberté. La chambre dans laquelle
devoient fe réunir les deux époux
avoit à - peu - près la forme d'un tem,
ple. Sous une rotonde , la Volupté
y avoit fait préparer le lit nuptial. Il
étoit fermé d'une double enceinte de
baluftres , fur laquelle bruloient des
parfums céleftes , dans des caffolettes
d'or. Un double pavillon couvroit les
deux Enceintes. La lampe fatale , qui
avoit tant caufé de larmes à Pfyché ,
& qui fut cependant la fource de fa
félicité , avoit été fufpendue par la Volupté
au ciel du pavillon intérieur , avec
un tel artifice , que fans en apperce→
voir la flamme , fa lumière réfléchie
éclairoit le lit d'un jour fi doux & fi
voluptueux , que cet aftre nouveau du
myftère faifoit craindre le retour de
l'aftre brillant qui anime & féconde
l'univers.
L'Amour paffa le premier dans cette
chambre : il étoit précédé d'une troupe
d'enfans ailés , portans devant lui leurs
flambeaux allumés. Le fien étoit entre
les mains de la Volupté. Elle entra feule
avec l'Amour dans l'enceinte intérieu168
MERCURE DE FRANCE
re. La troupe badine des enfans de Cythère
fe difperfa dans les avenues . Pfyche
, pour fe rendre en ce lieu myſtéétoit
foutenue par l'Hymen
d'une main , & de l'autre par la Pudeur.
rieux ,
Il paroiffoit que tout alloit fe paffer
dans l'ordre antique & confacré par
l'ufage , fuivant lequel la Pudeur conduifoit
l'Epoufe jufques à la chambre
nuptiale , retiroit les voiles qui la couvroient
, l'attendoit le lendemain pour
les lui rendre & ne la pas quitter pendant
le refte du jour. On avança donc
jufques à la première enceinte fous le
grand pavillon extérieur. Le Mystère ,
éxact & fidele , gardoit l'entrée du fecend
, dont il tenoit les rideaux fermés.
Les Graces attendoient que la Pudeur
enlevât les voiles qui enveloppoient la
belle Pfyché , pour la porter dans leurs
bras fur le lit nuptial. La Pudeur au
contraire s'avança impérieufement pour
pénétrer dans la dernière enceinte
malgré les efforts du Myftère , qui en
défendoit l'entrée. L'Amour reclama
avec impétuofité contre la violence
qu'on éxerçoit dans l'aſyle facré de ſon
fanctuaire. L'Hymen dont la main
pefante brife fouvent l'édifice dont il
>
veut
MARS. 1763. 169
eut pofer les fondemens , l'Hymen
prétendit que ce fanctuaire étoit le fien ,
& que lui feul devant y donner des
loix , il vouloit que la Pudeur y préfidât.
Il menaçoit de fufpendre la fin de l'hymenée
, & de remener fur le champ
-Pfyché dans l'Olympe , attendre la décifion
des Dieux affemblés. Ce n'étoit pas
la première fois que l'Hymen avoit commencé
par intimider l'Amour : ce n'étoit
pas la première fois que ce dernier avoit
fini par s'en venger cruellement. Il fe
réferva cette reffource , & feignit encore
de céder pour cette fois. La Pudeur
encouragée par ce premier triomphe
porta fes prétentions jufqu'à vouloir
paffer la nuit dans la dernière enceinte ,
où la Volupté feule avoit le droit de
veiller. La Volupté , affez douce naturellement
, devint furieufe & fe récria
contre cette entreprife. Il fut réglé que
la Pudeur veilleroit dans la première
'enceinte , affez près néanmoins pourque
la nouvelle Epoufe put toujours entendre
fa voix. La cruelle gouvernante
en abufa tellement , qu'elle ne ceffoit
de l'appeller & de lui répéter des leçons
déplacées , fur lefquelles ni les reproches
impatiens de l'Amour , ni les cris de la
Volupté , ne pouvoient impofer filence.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Grâces craintives s'étoient difper
fées au premier bruit de la querelle ,
& les ordres de l'Amour même auroient
eu peine à les rappeller.
'Enfin cette nuit de trouble & d'allarmes
fit place au jour. L'opiniâtre Matrone
reconduifit Pfyché à fon appartement.
Trop nouvelle Déeffe pour connoître
toutes les prérogatives de fon
état , Pfyché flottoit entre la foumiffion
que la févère Pudeur exigeoit
d'elle , & la douleur amère d'affliger
L'Amour. De nouvelles fêtes embellirent
cette feconde journée : ce qui l'embellit
encore plus , fut la préfence de Vénus,
qui vint vifiter les époux. Son fils fe
plaignit à elle de la tyrannie que l'Hymen
& la Pudeur entreprenoient d'exercer
fur lui-même , jufques au centre de
fon empire & de celui de fa mère. La
Déeffe , fenfible aux plaintes de fon
fils , lui promit que dès que les fêtes
préparées par Terpficore , pour l'entrée
de la nuit fuivante , auroient pris fin ,
elle remonteroit à la cour célefte faire
parler leurs communs droits , contre les
ennemis fecrets qu'ils avoient appellés
eux-mêmes dans leurs états . Diffimulez
, dit- elle , mon fils , paroiffez toujours
obéir , c'eft le plus für moyen que
摆
MAR S. 1763. 171
'Amour & la Volupté puiffent prendre
pour détruire le pouvoir de l'Hymen
& de la Pudeur.
La feconde foirée fut plus prolongée
encore que la première. Les amuſemens
de Therpficore ayant occupé long-temps
une cour charmante , qui fe livroit au
plaifir dans l'ignorance des fecrets chagrins
qui en agitoient les chefs. Vénus
en retournant à l'Olympe , feignit de
quitter PAPHOS pour quelque temps.
La pudique Matrone en conçut l'espoir
d'un nouveau triomphe ; car la préfence
de Vénus étoit contraire à fes projets.
Dès la nuit fuivante , après le cérémonial
de la veille , elle avoit repris fa
place ordinaire ; mais n'ayant pû fe
défendre d'un léger fommeil , qu'avoit
peut-être occafionné l'exercice , quoiqu'affez
froid , de quelques danfes qu'elle
s'étoit permife , elle fe réveilla tout-àcoup
; & dans le dépit de la négligence
qu'elle fe reprochoit , elle voulut la réparer
avec éclat. Elle ouvrit , ou plutôt
déchira les rideaux de l'enceinte facrée.
Le Mystère alla chercher fa retraite dans
ceux du lit des Epoux , & la Volupté
indignée quitta la place. L'Amour en
ce moment ufa de cette perfide douceur
qu'il fait fi bien employer quelque-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fois , & ne fit à fon ennemie que de
tendres plaintes qui encouragerent
encore fa fermeté.
,
Cependant la Volupté éplorée avoit
répandu l'allarme dans l'intérieur du Palais
: elle gémiffoit avec les Grâces du
fort de leur maître , lorfqu'une lumière
céleste annonça le retour de Vénus.
Elles rentrerent avec elle dans la chambre
de l'Amour. A fon afpe&t , la Pudeur
troublée voulut fe retirer. Arrêtez.
, dit Vénus
, arrêtez
, imprudente
maîtreffe
, pour écouter
l'ordre
fuprême
des
Dieux
. Si je vous euffe trouvé
dans les
bornes
prefcrites
à votre
emploi
, mon
pouvoir
étoit
limité
, j'étois
contrainte
à foutenir
le vôtre
jufques
dans mon
propre
empire
mais vous
avez
paffé
ces bornes
immuables
, votre
injufte
ufurpation
vous
foumet
à mon fils & à
moi , c'eft à lui que les Dieux
ont déféré
le droit de prononcer
. La Pudeur
,
rougiffant
de colère
& de confufion
, fe
retira
pour
aller attendre
fon arrêt : il
ne fut pas différé
. Après
avoir confulté
un moment
avec
fa mère
, l'Amour
fit
déclarer
à la vénérable
Pudeur
, par la
bouche
même
de fon ennemie
( la Volupté
) , qu'elle
eût à quitter
fon empire
pour n'y jamais
reparoître
: c'étoit
l'exiMARS.
1763. 173
ler de la terre. Quelle région habitée
n'eft pas l'empire de l'Amour ?
Ainfi , pour avoir voulu MAL-APROPOS
ufurper des droits que l'Amour
ne devoit pas céder , la Pudeur en perdit
que l'Hymen même ne put lui rendre :
& l'Amour de fon côté perdit l'avantage
flatteur de la victoire , dans prèfque
toutes fes conquêtes. Perfonne n'y gagna
; la Volupté elle - même s'ennuya
bientôt de fes triomphes , & fe trouva
fatiguée de l'exercice d'un pouvoir fans
bornes & jamais contredit .
Depuis cette fatale époque , quelques
foins qu'ayent pris les Dieux pour réconcilier
la Pudeur avec l'Amour , il
veut toujours l'exiler des lieux où il
donne des loix , & la Pudeur ne fait
prèfque jamais lui céder ou fe défendre
que MAL- A- PROPOS.
» Toi feule , fage & tendre Delphire!
> toi feule as pû donner afyle à ces deux
» ennemis dans une paix inaltérable .
» C'eſt ce bienfait des Dieux qu'a voulu
» confacrer ma Mufe. Plus cette faveur
deviendra rare dans les fiécles futurs
plus on admirera ta gloire & le
bonheur de ton amant.
Par M. D L. G.
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Résumé : SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
Le texte est un supplément à un article du Mercure de France, présentant la suite de la traduction du poème grec 'Mal-Apropos, ou L'Exil de la Pydéur'. Le quatrième chant décrit une nuit à Paphos où la nuit a été prolongée artificiellement pour permettre aux Immortels Époux, l'Amour et Psyché, de se préparer. Leur toilette est assistée par l'Hymen, la Galanterie, et les Grâces. Une fois prêts, ils se rendent dans les jardins illuminés pour assister à des spectacles offerts par les Plaisirs et les Amours. Ces spectacles incluent des jeux d'eau et de feu, et des représentations des conquêtes de l'Amour. Les Muses, appelées par l'Amour, ont préparé des prestiges et des représentations animées. Dans une salle du palais, un théâtre magique montre un nouvel univers avec des cieux, des mers, et des enfers. Les Muses, métamorphosées, jouent un drame dicté par Apollon, retraçant les amours, les tourments et la félicité suprême de Psyché. Psyché est émue par la représentation et se jette dans les bras de l'Amour. Les Muses changent ensuite de scène pour montrer la clémence de Vénus et la félicité des amants, avec des danses voluptueuses de Terpsichore. Le sixième chant introduit une scène maritime avec des Sirènes qui dansent et chantent, tentant les spectateurs. Des barques représentant différents états de l'humanité naviguent sur la mer, attirées par les Sirènes. Les Sirènes capturent les passagers avec des filets et les transforment en animaux pour se divertir. La dernière pantomime montre le Dieu Plutus en querelle avec l'Amour, représenté dans une barque richement ornée. Les Muses se vengent de Plutus en le mettant en scène malgré son absence des fêtes. Le texte décrit ensuite une scène où Plutus est capturé par trois Sirènes. Ces dernières l'enlèvent et le plongent dans des eaux enchantées, où elles le transforment en un globe de vent. Après divers jeux, elles disparaissent avec leur proie au fond de l'Océan. La scène se referme, et toute la cour des époux divins suit les Sirènes vers la salle du banquet. Le banquet des divinités de Paphos est ensuite décrit. L'Hymen, placé entre les deux époux, pose des couronnes sur leurs têtes. Les convives principaux incluent l'Hymen, la Pudeur, la Volupté, l'Amour, Bacchus, et Comus. Les Grâces servent les nouveaux époux, et des Bacchantes entourent le lit de Bacchus. Bacchus propose un vin des Gaules, que Psyché boit malgré les objections de la Pudeur. Après le banquet, les époux se retirent dans leurs appartements. La chambre nuptiale est préparée avec soin, et la lampe fatale éclaire doucement le lit. La Pudeur et l'Hymen accompagnent Psyché, mais un conflit éclate entre la Pudeur et la Volupté. La Pudeur veut veiller près de Psyché, mais la Volupté s'y oppose. Finalement, la Pudeur veille dans la première enceinte, perturbant la nuit par ses leçons déplacées. Le lendemain, Vénus visite les époux et promet de soutenir l'Amour contre l'Hymen et la Pudeur. La nuit suivante, la Pudeur, après s'être endormie, ouvre les rideaux de l'enceinte sacrée, provoquant la fuite du Mystère et la colère de la Volupté. L'Amour utilise une douceur trompeuse pour apaiser la Pudeur. Le texte relate un conflit mythologique entre Vénus, la Pudeur, l'Amour et la Volupté. L'alerte est donnée au Palais lorsque Vénus revient, accompagnée des Grâces. La Pudeur, troublée, tente de se retirer, mais Vénus l'arrête pour annoncer un ordre divin. Vénus explique que la Pudeur a dépassé ses limites et doit donc être jugée par son fils, l'Amour. La Pudeur, confuse et en colère, se retire pour attendre son verdict. L'Amour, après consultation avec Vénus, déclare par l'intermédiaire de la Volupté que la Pudeur doit quitter son empire et ne jamais y revenir. Cette décision affecte tous les protagonistes : la Pudeur perd ses droits, l'Amour ne tire pas avantage de sa victoire, et même la Volupté se lasse de ses triomphes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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54
p. 34
VERS adressés à Mlle DUBOIS, de la Comédie Françoise.
Début :
TENDRE Dubois, que tu me charmes, [...]
Mots clefs :
Voix, Plaisir, Art, Effort, Immoler, Époux, Amour
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texteReconnaissance textuelle : VERS adressés à Mlle DUBOIS, de la Comédie Françoise.
VERS adressés à Mlle DUBOIS , de
la Comédie Françoife.
TENDRE Dubois ,que tu me charmes ,
Par le ſon touchant de ta voix !
Qu'il eſt doux avec toi de répandre des larmes ;
- Qu'avec plaiſir mon coeur partage les allarmes ,
Et les douleurs que tu conçois !
Ton oeil attendriſſant que l'Amour même anime ,
De ton maintien l'élégante action
De ton jeu naturel la vive expreſſion ,
Tout en toi me ravit ; & de cet Art fublime
Tu ſoutiens la perfection ,
Soit que Rivale de Zulime ,
Par le plus généreux effort
,
Tu veuilles à l'Amant immoler l'Amour même ;
Soit que pour un époux qui t'aime ,
Tu braves ton Père & la mort.
Partout ta voix plaintive également me touche ;
Partout d'un doux tranſport je ſuis le mouvement.
Tu reſpires le ſentiment ;
Et l'Amour parle par ta bouche.
Par M. ***
la Comédie Françoife.
TENDRE Dubois ,que tu me charmes ,
Par le ſon touchant de ta voix !
Qu'il eſt doux avec toi de répandre des larmes ;
- Qu'avec plaiſir mon coeur partage les allarmes ,
Et les douleurs que tu conçois !
Ton oeil attendriſſant que l'Amour même anime ,
De ton maintien l'élégante action
De ton jeu naturel la vive expreſſion ,
Tout en toi me ravit ; & de cet Art fublime
Tu ſoutiens la perfection ,
Soit que Rivale de Zulime ,
Par le plus généreux effort
,
Tu veuilles à l'Amant immoler l'Amour même ;
Soit que pour un époux qui t'aime ,
Tu braves ton Père & la mort.
Partout ta voix plaintive également me touche ;
Partout d'un doux tranſport je ſuis le mouvement.
Tu reſpires le ſentiment ;
Et l'Amour parle par ta bouche.
Par M. ***
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Résumé : VERS adressés à Mlle DUBOIS, de la Comédie Françoise.
L'auteur admire Mlle Dubois, actrice de la Comédie-Française, pour sa voix belle et émotive. Il loue son jeu naturel et expressif, ainsi que sa capacité à incarner divers rôles, tels que Zulime ou une épouse courageuse. Sa performance touche toujours le public, et sa voix semble parler au nom de l'amour.
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55
p. 24-26
STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
Début :
IL est temps M*** de couronner tes feux ; [...]
Mots clefs :
Ans, Temps, Amour, Hymen, Époux
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texteReconnaissance textuelle : STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
STANCES IRRÉGULIÈRES ,
Adreffées par Madame P .... agée de
70 ans , au Chevalier de M*** fon.
ami qui en avoit 80 ..
IL eft temps M*** de couronner res feux ; ::
Uniffons nos deftins , l'Amour nous y convie
Puiffe de fon flambeau la lumière cherie
Eclairer dans Paris un hymen vertueux,
Erde l'Automne de ma vie ,
Faire un Printemps délicieux !
D'un moment ou d'un jour , mon choix n'eft pas
l'ouvrage
ATAR
Je fuis dans l'heureufe faifon >
Où le coeur plus libre & plus fage ,
Ne fe livre que par raiſon ,
Erne craint point , lorsqu'il s'engage,
Ni changement , ni trahifon .
D
Sous la neige des cheveux blancs V
Il refte de l'amour encor quelqu'étincelle
A foixante & dix ans rarement on eit belle;
Mais
JUILLET. 1763. 24
Mais on peut aimer à cent ans.
Philemon adoroit dans une paix profonde
Les charmes furannés de la tendre Baucis ;
Et la mère des Dieux, plus vieille que le monde,
Soupiroit encor pour Atis.
Plus tendre que Baucis , moins vieille que Cibelej
Ancien & cher amant , je t'engage ma foi :
Tu feras le bonheur d'une époufe fidelle ;
Et fi le tien dépend de moi ,
Jamais l'époux d'une immortelle
Ne fera plus heureux que toi.
On ne me verra point inconftante ou perfide ,
De tes jeunes rivaux écouter les foupirs ;
La pâle jaloufie au regard homicide ,
Jamais ne troublera ma paix , ni tes plaifirs.
De ta fidélité ton épouſe aſſurée
Bannira les foupçons & les lâches foucis ,
Sans craindre de ta part les fureurs de Teric ,
Ni le trait malheureux de l'amant de Procis,
Ainfi filés d'or & de foie ,
Puiffent couler nos jours dans le fein du repos ;
Puiffions-nous de l'hymen ne goûter que la joie ,
Sans éprouver jamais les dégouts & fes maux.
Et dans cette heureuſe contrée ,
Puiffe notre union faire revivre encor
I. Vol B
7
26 MERCURE DE FRANCE .
Et les amans du temps d'Aftrée ,
Et les époux de l'âge d'or ?
Adreffées par Madame P .... agée de
70 ans , au Chevalier de M*** fon.
ami qui en avoit 80 ..
IL eft temps M*** de couronner res feux ; ::
Uniffons nos deftins , l'Amour nous y convie
Puiffe de fon flambeau la lumière cherie
Eclairer dans Paris un hymen vertueux,
Erde l'Automne de ma vie ,
Faire un Printemps délicieux !
D'un moment ou d'un jour , mon choix n'eft pas
l'ouvrage
ATAR
Je fuis dans l'heureufe faifon >
Où le coeur plus libre & plus fage ,
Ne fe livre que par raiſon ,
Erne craint point , lorsqu'il s'engage,
Ni changement , ni trahifon .
D
Sous la neige des cheveux blancs V
Il refte de l'amour encor quelqu'étincelle
A foixante & dix ans rarement on eit belle;
Mais
JUILLET. 1763. 24
Mais on peut aimer à cent ans.
Philemon adoroit dans une paix profonde
Les charmes furannés de la tendre Baucis ;
Et la mère des Dieux, plus vieille que le monde,
Soupiroit encor pour Atis.
Plus tendre que Baucis , moins vieille que Cibelej
Ancien & cher amant , je t'engage ma foi :
Tu feras le bonheur d'une époufe fidelle ;
Et fi le tien dépend de moi ,
Jamais l'époux d'une immortelle
Ne fera plus heureux que toi.
On ne me verra point inconftante ou perfide ,
De tes jeunes rivaux écouter les foupirs ;
La pâle jaloufie au regard homicide ,
Jamais ne troublera ma paix , ni tes plaifirs.
De ta fidélité ton épouſe aſſurée
Bannira les foupçons & les lâches foucis ,
Sans craindre de ta part les fureurs de Teric ,
Ni le trait malheureux de l'amant de Procis,
Ainfi filés d'or & de foie ,
Puiffent couler nos jours dans le fein du repos ;
Puiffions-nous de l'hymen ne goûter que la joie ,
Sans éprouver jamais les dégouts & fes maux.
Et dans cette heureuſe contrée ,
Puiffe notre union faire revivre encor
I. Vol B
7
26 MERCURE DE FRANCE .
Et les amans du temps d'Aftrée ,
Et les époux de l'âge d'or ?
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Résumé : STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
Madame P., âgée de 70 ans, adresse des stances au Chevalier de M***, âgé de 80 ans, pour proposer une union amoureuse. Elle souhaite que leur relation illumine leur vie malgré leur âge avancé, comparant leur amour à un printemps délicieux en automne. Madame P. assure que sa décision est réfléchie et rationnelle, excluant toute crainte de trahison. Elle cite les exemples mythologiques de Philemon et Baucis, ainsi que Cybèle et Attis, pour illustrer que l'amour est possible à tout âge. Elle promet fidélité et absence de jalousie. Madame P. espère que leur union sera joyeuse et sereine, évoquant les amours du temps d'Astrée et les époux de l'âge d'or.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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56
p. 30-47
AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.
Début :
LES anciens habitans du Canada furent tous Sauvages, & l'étoient dans [...]
Mots clefs :
Point, Sauvage, Iroquois, Peine, Époux, Songe, Ennemi, Femmes, Hurons
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texteReconnaissance textuelle : AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.
LEES anciens habitans du Canada furent
tous Sauvages , & l'étoient dans
toute la rigueur du terme. Rien ne le
prouve mieux que la deftinée de certains
François , qui aborderent les premiers
dans cette partie du nouveau monde.
Ils furent mangés par ces hommes
qu'ils prétendoient humanifer & polir.
De nouvelles tentatives eurent un fuccès
plus heureux . On fepouffa les Sauvages
dans l'intérieur du continent : on
conclut avec eux des traités de paix, toujours
mal obfervés : on fit naître chez
eux des befoins qui leur rendirent notre
joug néceffaire. Notre eau -de - vie , notre
tabac firent fans peine , ce que nos
armes euffent opéré plus difficilement.
Bien-tôt la confiance devint réciproque
, & les forêts du Canada furent auffi
librement frequentées par leurs nouveaux
hôtes , que par ceux qu'elles avoient
vû naître .
Elles l'étoient fouvent auffi par des
femmes & des filles Sauvages à qui la
rencontre d'un François ne caufoit nulle
JUILLET. 1763. 31
frayeur. Prèfque toutes ces femmes font
belles , & certainement leur beauté ne
doit rien aux preftiges de l'art . Il n'influe
guères davantage fur leur conduite.
Leur caractère eft naturellement
doux , leur humeur gaie ; elles rient de
la maniere la plus agréable & la plus
attrayante. Elles ont un penchant décidé
pour l'amour , penchant qu'une fille
dans ces Contrées peut fuivre , & fuit
toujours fans fcrupule , fans craindre nul
reproche. Il n'en eft pas ainfi d'une femme
: elle fe doit toute entière à celui
qu'elle a époufé ; & ce qui n'eft . pas
moins digne de remarque , elle remplit
exactement ce devoir,
Une héroïne de cette claffe , & qui
étoit née parmi les Hurons , s'égara un
jour dans une forêt voifine des terres
qu'ils habitent. Elle fut furprife par un
-Soldat François , qui ne daigna point
s'informer fi elle étoit fille ou femme.
Il fe fentoit d'ailleurs , peu difpofé à refpecter
les droits d'un époux Huron . Les
cris que pouffoit la jeune Sauvage , en
fe défendant , attirerent vers cet endroit
le Baron de Saint- Caftins , Officier dans
les troupes du Canada . Il n'eut
pas de
peine à obliger le Soldat de s'éloigner.
Mais celle qu'il venoit de fecourir avoit
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
tant de charmes que cet homme lui parut
excufable . Il fut lui-même tenté d'exiger
le falaire de fa démarche . Il s'y prit
d'une maniere glus engageante que fon
devancier , & ne réuffit pas mieux. L'ami
qui eft devant mes yeux m'empêche de
te voir lui dit la Huronne. C'eft la
phrafe fauvage , pour s'exprimer qu'on
a un mari , & qu'on ne veut abfolument
point lui manquer. Cette phraſe
n'eft pas un vain formulaire ; elle renferme
un refus décifif, & eft commune à
toutes les femmes de ces Nations Barbares
, que notre voifinage & nos
exemples n'ont jamais pu civilifer.
Saint-Caftins , à qui la langue & les
ufages des Hurons étoient familiers , vit
d'abord qu'il n'avoit plus rien à prétendre
, & cette perfuafion rapella toute fa
générofité. Il fe borne donc à accompagner
la belle Sauvage , qui n'étoit venue
que par cas fortuit dans ce bois , &
qui craignoit de nouvelles rencontres .
Chemin faifantil en reçut toutes les marques
de reconnoiffance poffibles , fi on
en excepte celle qu'il avoit d'abord voulu
éxiger.
Au bout de quelque tems Saint- Caf
tins eft infulté par un de fes Confrères,
lui fait un appel , & le tue. L'Officier
JUILLET. 1763. 33
mort étoit neveu du Gouverneur Général
de la Colonie , & ce Gouverneur
étoit auffi abfolu que vindicatif. S .... .
C. ... n'eut d'autre parti à prendre que
la fuite. On préfuma qu'il s'étoit retiré
chez les Anglois de la nouvelle Yorck ,
chofe effectivement très - vraisemblable.
Cependant il n'en fit rien . Perfuadé qu'il
trouveroit un afyle également für parmi
les Hurons , ce fut à eux qu'il donna
la préférence.
Le defir de revoir. Azakia , ( c'eft le
nom de la Sauvage qu'il avoit fecourue ).
entra pour beaucoup dans ce choix . Elle
reconnut d'abord fon libérateur. Sa joie
fut extrême de le retrouver , & elle la lui
témoigna auffi naïvement qu'elle avoit
réfifté à fes attaques. Le Sauvage dont
elle étoit la femme , & qui fe nommoit
Ouabi , fit le même accueil à Saint-Caf
tins. Ce dernier l'inftruifit du motif de
fa fuite . Le Grand- Efprit foit loué , de
t'avoir conduit parmi nous , reprit le
Huron ! Ce corps , ajoûta-t-il , en portant
la main fur fon eftomach , ce corps
te fervira de barrière , & ce cafle - tête
écartera , ou térraffera tes ennemis . Ma'
cabannefera la tienne : tu verras journellement
le grand Aftre reparoître & nous
quitter , fans que rien te manque , ni
puiffe te nuire.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Saint- Caftins lui déclara qu'il vouloit
abfolument vivre comme eux
c'eft- à-dire partager leurs travaux ,
leurs
guerres , leurs ufages ; en un mot devenir
Huron : aveu qui redoubla la joie
d'Ouabi. Ce Sauvage tenoit le premier
rang parmi fes femblables ; il étoit leur
Grand Chef , dignité qu'il ne devoit
qu'à fon courage & à fes fervices. If
avcit d'autres Chefs fous lui & offrit
une de ces Places à Saint- Caftins qui
n'accepta que le rang. de fimple guerrier.
LesHurons étoient alors en guerre avec
les Iroquois. Il fut queftion de tenter
une entreprife contre ces derniers . Saint-
Caftins voulut être de cette expédition
& y combattit en Huron déclaré . Mais
il fut bleffé dangereufement. On le
porta , non fans peine , jufques dans la
maifon d'Ouabi fur une efpéce de brancard.
A cette vue Azakia parut accablée
de douleur. Mais elle ne ſe borna
point à le plaindre ; elle fongea à lui
prodiguer les foins & les fecours. Elle
avoit plufieurs Efclaves à fes ordres &
ne fe repofoit que fur elle - même de
ce qui pouvoit tendre au foulagement
de fon hôte. Son activité égaloit fes inquiétudes.
On eût dit que c'étoit une
Amante qui veilloit fur les jours de fon
rapJUILLET.
1763. 35
Amant. Un François ne pouvoit manquer
d'en tirer les conféquences les plus
flateufes , & c'eft ce que fit d'abord
Saint-Caftins. Ses defirs & fes efpérances
renaiffoient avec fes forces . Un feul
point dérangeoit un peu fes vues : c'étoient
les fervices & les attentions d'Ouabi.
Pouvoit-il le tromper fans joindre
l'ingratitude à la perfidie ? Mais, reprenoit
Saint- Caftins , le bon Ouabi n'eft qu'un
Sauvage feroit- il plus vétillard fur cet
article que beaucoup d'honnêtes gens de
notre Europe ? Cette raifon , qui n'en
étoit pas une , parut très-folide à l'amoureux
François. Il renouvella fes
tendres avances , & fut furpris d'éffuyer
de nouveaux refus. Arrête ! Celario
( c'eſt le nom fauvage qu'on avoit donné
à Saint- Caftins ) arrête , lui dit Azakia
: les tronçons de la baguette que
j'ai rompu avec Ouabi n'ont pas encore
été réduits en cendres. Une partie reſte
encore en fon pouvoir & l'autre au
mien. Tant qu'ils fubfifteront , je ſuis à
Jui & ne puis être à toi. Ce difcours prononcé
d'un ton ferme , déconcerta un
peu Saint- Caftins. Il n'ofoit prèſque
plus infifter & tomba dans une trifte
rêverie. Azakia en fut touchée. Que
faire? lui dit- elle ; je ne puis devenir ta
B
vj
36 MERCURE DE FRANCE.
compagne qu'en ceffant d'être celle
d'Ouabi ; & je ne puis quitter Ouabi
fans lui caufer la trifteffe que tu éprouves
toi- même . Réponds - moi , l'a-t-il mérité
? Non ! s'écria vivement Célario
non! il mérite fur moi toute préférence
; mais il faut que j'abandonne & fa
demeure & même cette habitation . Ce
n'eft qu'en ceffant de voir Azakia que
je puis ceffer d'être ingrat envers Ouabi.
Ces mots firent palir la jeune fauvage.
Ses larmes coulerent prèſque
auffi -tôt , & elle ne chercha point à
les cacher. Ah ! ingrat Célario , s'écriat-
elle , en fanglottant & lui preffant les
mains entre les fiennes , ingrat Célario !
eft-il bien vrai que tu veuilles quitter
ceux à qui tu es plus cher que la lumière
du grand Aftre ? Que t'avonsnous
fait pour nous abandonner ? Te
manque - t - il quelque chofe ? Ne me
vois-tu pas fans ceffe à tes côtés comme
l'Efclave qui n'attend que le fignal
pour obéir ? Pourquoi veux-tu qu'Azakia
meure de triftefle ? Tu ne peux
la quitter fans emporter fon âme elle
eft à toi , comme fon corps à Ouabi....
L'arrivée de ce dernier empêcha Saint-
Caftins de répondre . Pour Azakia , elle
" Continuoit à pleurer fans fe contrain-
"
JUILLET. 1763 . 37
dre , fans même en cacher un inftant
la caufe. Ami , dit-elle , au Huron , tu
vois encore Célario , tu le vois , tu peux
lui parler & l'entendre : mais bien-tôt
il va difparoître à nos yeux , il va chercher
d'autres amis.... D'autres amis !
s'écria le Sauvage , prèſque auffi allarmé
qu'Azakia même ; eh quoi ? mon
cher Célario , quelle raifon te porte à
t'arracher toi-même de nos bras ? Astu
reçu ici quelque injure , quelque
dommage ? Réponds- moi ; tu fçais que
j'ai de l'autorité dans ces lieux. Je te
jure , par le grand Efprit , que tu feras
fatisfait & vengé.
Cette queftion devenoit embarraffante
pour Saint- Caftins. Il n'avoit nul
fujet raisonnable de fe plaindre , & le
vrai motif de fa réfolution devoit être
abfolument ignoré d'Ouabi. Il lui fallut
fe rejetter fur quelques raifons bannales
, & que le bon Ouabi trouva
très - ridicules . Parlons d'autre chofe ,
ajouta-t-il ; demain je pars pour une expédition
contre les Iroquois ; & ce foir
je donne à nos Guerriers le repas d'ufage.
Prends part à cet amufement ,
mon cher Célario ; .... j'en veux prendre
également à vos périls & à vos travaux
, interrompit Saint - Caftins ; je
a
38 MERCURE DE FRANCE.
fuis de cette nouvelle expédition. Tes
forces trahiroient ton courage , repliqua
le Chef des Hurons : c'eft peu de
fçavoir affronter la mort ; il faut pouvoir
le donner à l'ennemi ; il faut
pouvoir le pourfuivre , s'il prend la fuite
, & même pouvoir l'éviter , s'il eft
trop fupérieur. Telles furent , dans tous
les temps , nos maximes guerrieres . Ne
fonge donc , pour le moment , qu'à te
guérir , & à veiller fur cette habitation
durant mon abfence . Je t'en confie le
foin & la charge. Il eût été fuperflu
que le François repliquât. Bientôt les
Guerriers s'affemblent & le feftin commence.
A peine eft - il fini , que la troupe
fe met en marche , & que Saint- Caf
tins refte plus que jamais expofé aux
charmes d'Azakia.
Il eft certain que cette jeune Sauvage
aimoit fon Hôte , & l'aimoit d'un
amour purement métaphyfique , fans ,
pourtant , fe douter de ce que c'étoit
qu'un pareil amor . Elle prit même une
réfolution que nos Métaphyficiennes ,
dans ce genre , ne prendroient certainement
pas ; ce fut de procurer à
Saint- Caftins , l'occafion d'obtenir d'u
ne autre , ce qu'elle-même s'obtinoit
à lui refufer. La rivale qu'elle fe donna
JUILLET . 1763. 39
lire
étoit des plus propres à opérer cette
éfpèce de diverfion . Elle n'avoit que
dit-huit ans , étoit très- belle , & ce qui
ne devenoit pas moins néceffaire , étoit
encore fille. J'ai déja dit que chez ces
Nations une fille jouit de la plus grande
liberté. Saint-Caftins , excité par Azakia
, eut divers entretiens avec Zifma ,
c'eſt le nom de cette jeune Huronne.
Au bout de quelques jours , il put
dans fes yeux qu'elle feroit moins févère
que fon amie. On ne dit point
s'il profita de la découverte du moins
ne lui fit-elle point oublier Azakia ,
qui de fon côté , fans doute , ne vouloit
point être oubliée. Saint Caftins
fe fentoit , malgré lui , ramené vers
elle. Un incident , qui par- tout ailleurs
eût contribué à les unir , fut prêt à les
Téparer pour jamais.
:
On apprit par quelques fuyards , plus
diligens que les autres , qu'Ouabi avoit
donné dans une embuscade d'Iroquois ,
qu'il avoit perdu une partie de fa troupe
, & étoit lui-même refté fur le champ
de bataille. Cette nouvelle caufa de
juftes regrets à Saint- Caftins . Sa générofité
lui fit mettre à l'écart toute
vue d'intérêt. Il oublioit qu'en perdang
un ami , il fe trouvoit défait d'un R
40 MERCURE DE FRANCE .
val. D'ailleurs , la mort de ce Rival
pouvoit entraîner celle d'Afakia même.
Ses jours , dès ce moment , dépendoient
du caprice d'un fonge. Ainfi
le vouloit un ufage fuperftitieux , confacré
de tous temps parmi ces Peuples.
Si dans l'espace de quarante jours , une
Veuve , qui vient de perdre fon époux
le voit & lui parle en fonge deux fois
de fuite , elle en infére qu'il a beſoin
d'elle dans le pays des âmes , & rien
ne peut la difpenfer de fe donner la
mort.
Azakia étoit d'avance réfolue d'obéir
à cet ufage , fi le double fonge
avoit lieu. Elle regrettoit fincérement
Quabi , & quoique Saint - Caftins lui
fournît matiere à d'autres regrets en
mourant , le préjugé l'emportoit fur
l'inclination. Il n'eft pas facile d'exprimer
les inquiétudes , les terreurs qui
tourmentoient l'Amant de cette belle
& crédule Huronne . Chaque nuit il fè
la figuroit en proie à ces vifions finiftres
; il ne l'abordoit chaque matin
qu'en frémiffant. Un jour , enfin , il la
trouva qui préparoit un breuvage mortel.
C'étoit le fuc d'une racine de Citronnier
, poifon , qui dans cette Contrée,
ne manque jamais fon coup. Tu
JUILLET. 1763 . 41
vois , mon cher Célario , lui dit Azakia,
tu vois les apprêts du long voyage
qu'Ouabi m'ordonne de faire.... Ciel !
interrompit Saint - Caftins , pouvez-vous
en croire un fonge qui vous abuſe ?
une illufion frivole & trompeufe ? Arrête
, Célario , reprit la Huronne , tu
t'abufes toi-même . Ouabi s'eft montré
à moi la nuit dernière ; il m'a pris la
main en m'ordonnant de le fuivre . La
pefanteur de mon corps s'y oppofoit.
Ouabi s'eft éloigné d'un air trifte. Je
l'appellois. Pour toute réponſe , il m'a
tendu les bras , & enfuite a difparu . Il
reviendra , fans doute , mon cher Célario
: il faudra lui obéir ; & après t'avoir
pleuré , j'avalerai ce breuvage qui doit
affoupir mon corps ; j'irai rejoindre
Quabi dans le féjour des âmes.
Ce difcours mit Saint- Caftins hors
de lui-même. Il y oppofa tout ce que
la raifon , la douleur & l'amour pûrent
lui fuggérer de plus convaincant ; rien
ne parut l'être à la jeune Sauvage . Elle
pleuroit , mais perfévéroit dans fon deffein.
Tout ce que le défolé François
put obtenir d'elle , fut qu'en fuppofant
même qu'Ouabi lui apparût une feconde
fois en fonge , elle attendroit pour
fe donner la mort , qu'elle fût un peu
42 MERCURE DE FRANCE .
mieux affurée de la fienne : chofe que
Saint-Caftins fe propofoit de vérifier
au plutôt.
Les Sauvages n'échangent ni ne tachetent
point leurs prifonniers. Ils fe bornent
à les arracher des mains de l'ennemi
quand ils le peuvent. Quelquefois
le Vainqueur deftine fes Captifs à l'efclavage
; le plus fouvent il les fait mou
rir. Telle eft furtout la maxime des
Iroquois . Il y avoit donc à préfumer
qu'Ouabi étoit mort de fes bleffures ,
ou avoit été brulé par cette Nation barbare.
Azakia le croyoit encore plus que
tout autre . Mais Saint - Caftins vouloit
qu'au moins elle en doutât. De fon
côté il ranime le courage des Hurons
& propofe une nouvelle entreprife contre
l'Ennemi. Elle eft approuvée . Il
s'agiffoit d'élire un Chef. Toutes les
voix fe réuniffent en faveur de Saint-
Caftins qui avoit déja donné des preuves
de fa valeur & de fa conduite . Il
part avec fa troupe ; mais il ne part
qu'après avoir de nouveau tiré parole
d'Azakia qu'en dépit de tous les fonges
qu'elle pourroit faire , elle différera
au moins jufqu'à fon retour , le triſte
Voyage qu'elle médite.
Celui des guerriers Hurons fut des
JUILLET. 1763 . 43
plus heureux. Les Iroquois les croyoient
trop affoiblis , ou trop découragés pour
ofer rien entreprendre Eux- mêmes s'étoient
mis en marche pour venir les attaquer
, & marchoient fans précaution.
Il n'en étoit pas ainfi de la troupe de
Saint- Caftins. Celui- ci avoit envoyé
quelques-uns de fes gens à la découverte.
Ils apperçurent l'Ennemi fans en être
vus , & revinrent en donner avis à leur
Chef. Le terrain fe trouvoit des plus
propres à dreffer une embufcade . Les
Hurons en profiterent fi bien , que les
Iroquois fe virent enfermés lorfqu'ils
croyoient n'avoir aucun rifque à courir.
On les chargea avec une furie qui ne
leur laiffa point le temps de fe reconnoître.
Le plus grand nombre eft tué
fur la place ; le furplus eft eftropié ou
garroté. On marche fur le champ au
plus prochain village . On y furprend
les Iroquois affemblés. Ils alloient jouir
du fpectacle de voir brûler un Huron .
Déja ce dernier chantoit fa chanfon de
mort. C'eft à quoi ne manque jamais
tout Sauvage que l'Ennemi eft prêt à
faire périr . De grands cris & une grêle
de coups de fufil eurent bientôt di perfé
la foule des curieux . On tue & les
fuyards , & ceux qui veulent réſiſter.
44 MERCURE DE FRANCE.
Toute la férocité fauvage fe déploie .
Vainement Saint - Caftins s'efforçoit
d'a rêter le carnage . Il ne fauva qu'avec
peine un petit nombre de femmes
& d'enfans. Il craignoit furtout qu'au
milieu de ce tumulte horrible , Ouabi
ne fût maffacré lui-même , fuppofé qu'il
vécût encore & fe trouvât dans cette
habitation . Occupé de cette idée , il
accouroit fans relâche d'un endroit à
un autre. Il apperçoit dans une place
où l'on combattoit encore un Prifonnier
attaché à un poteau , & ayant à
fes côtés les apprêts de fa mort ; c'eſtà-
dire de quoi le brûler à petit feu . Le
Chef des Hurons vole vers ce malheureux
captif, rompt fes liens , le reconnoît
, l'embraffe avec des tranfports de
joie. C'étoit Ouabi!
Ce brave Sauvage avoit préféré la
perte de fes jours à celle de fa liberté.
A peine guéri de fes bleffures , on lui
avoit offert la vie fous condition de
refter Efclave . Il avoit choisi la mort
déterminé à fe la donner lui - même fi
elle lui étoit refufée. Mais les Iroquois
étoient gens à lui épargner cette peine.
Un inftant plus tard fes compagnons
n'euffent plus été à temps de le fauver.
Après avoir difperfé ou fait efclave
JUILLET. 1763 . 45
te qui reftoit d'Iroquois dans ce canton
, l'Armée Huronne reprit le chemin
de fes terres . Saint - Caftins voulut remettre
le commandement à Ouabi qui
le refufa . Il l'inftruifit , chemin faifant ,
du deffein où étoit Azakia de mourir
perfuadée que lui-même ne vivoit plus,
& qu'il exigeoit qu'elle le fuivît ; du
poifon qu'elle avoit préparé à ce fujet ,
& du délai qu'il n'avoit obtenu d'elle
qu'avec peine. Il parloit avec une véhémence
& un attendriffement qui
frapperent le bon Ouabi. Il fe rappella
quelques traits qui l'avoient peu frappé
dans le temps. Mais dans ce dernier
inftant même il ne témoigna rien de ce
qu'il projettoit. On arrive. Azakia ,
qui avoit fait un fecond rêve , regardoit
ce retour comme le fignal de fon
trépas. Quelle eft fa furpriſe de voir
au nombre des vivans l'époux qu'elle
croyoit aller rejoindre au féjour des
efprits ! D'abord elle refta immobile &
muette ; mais bientôt fa joie alloit s'exprimer
par de vives careffes & de longs
difcours. Ouabi reçut les unes , & interrompit
les autres. Enfuite s'adreffant
à Saint- Caftins : Célario , lui dit - il , tu
m'as fauvé la vie , & ce qui m'eft plus
cher encore , tu m'as deux fois confervé.
46 MERCURE DE FRANCE.
Azakia. Elle t'appartient donc plus qu'à
moi. Je t'appartiens moi- même. Vois
fi elle fuffit pour nous acquitter tous les
deux. Je te la céde par reconnoiffance ,
& je ne l'euffe pas cédée pour me tirer
des feux allumés par les Iroquois.
Ce que ce difcours fit éprouver à
Saint- Caftins eft difficile à exprimer,
non qu'il lui parût auffi ridicule , auffi
bifarre qu'il pourra le fembler à certains
Lecteurs. Il fçavoit que le divorce
eft très-fréquent chez les Sauvages. Ils
fe féparent auffi facilement qu'ils s'uniffent.
Mais perfuadé qu'on ne pou
voit céder Azakia fans un effort furnaturel
, il fe croyoit obligé à un effort
équivalent. Il refufa ce qu'il defiroit le
plus , & le refufa en vain il lui fallut
céder à la perfévérance d'Ouabi. Pour
la fidelle Azakia qu'on a vu réſiſter à
toutes les attaques de Saint- Caftins ,
& refufer de furvivre à l'époux qu'elle.
croyoit mort , on s'attend peut - être
qu'elle difputera longtemps fur la féparation
que cet époux lui propofe . Point
du tout. Elle n'avoit jufqu'alors écouté
que le devoir : elle crut qu'il lui étoit
libre enfin d'écouter fon inclination
puifqu'Ouabi l'exigeo it . Les morceaux
de la baguette d'union furent apportés ,
JUILLET. 1763. 47°
réunis & brûlés : Ouabi & Azakia
s'embrafferent pour la dernière fois
& dès ce moment cette jeune & belle
Huronne rentra dans tous fes droits de
fille. On dit même qu'aidé de quelques
Miffionnaires , Saint - Caftins la mit en
état de devenir fa femme dans toutes les
régles . Ouabi , de fon côté , rompit la
baguette avec la jeune Zifma ; & ces.
deux mariages , fi différens par la forme
, furent au fonds également heureux.
Chaque époux , bien affuré de
n'avoir point de concurrens oublia
s'il avoit eu des prédéceffeurs .
tous Sauvages , & l'étoient dans
toute la rigueur du terme. Rien ne le
prouve mieux que la deftinée de certains
François , qui aborderent les premiers
dans cette partie du nouveau monde.
Ils furent mangés par ces hommes
qu'ils prétendoient humanifer & polir.
De nouvelles tentatives eurent un fuccès
plus heureux . On fepouffa les Sauvages
dans l'intérieur du continent : on
conclut avec eux des traités de paix, toujours
mal obfervés : on fit naître chez
eux des befoins qui leur rendirent notre
joug néceffaire. Notre eau -de - vie , notre
tabac firent fans peine , ce que nos
armes euffent opéré plus difficilement.
Bien-tôt la confiance devint réciproque
, & les forêts du Canada furent auffi
librement frequentées par leurs nouveaux
hôtes , que par ceux qu'elles avoient
vû naître .
Elles l'étoient fouvent auffi par des
femmes & des filles Sauvages à qui la
rencontre d'un François ne caufoit nulle
JUILLET. 1763. 31
frayeur. Prèfque toutes ces femmes font
belles , & certainement leur beauté ne
doit rien aux preftiges de l'art . Il n'influe
guères davantage fur leur conduite.
Leur caractère eft naturellement
doux , leur humeur gaie ; elles rient de
la maniere la plus agréable & la plus
attrayante. Elles ont un penchant décidé
pour l'amour , penchant qu'une fille
dans ces Contrées peut fuivre , & fuit
toujours fans fcrupule , fans craindre nul
reproche. Il n'en eft pas ainfi d'une femme
: elle fe doit toute entière à celui
qu'elle a époufé ; & ce qui n'eft . pas
moins digne de remarque , elle remplit
exactement ce devoir,
Une héroïne de cette claffe , & qui
étoit née parmi les Hurons , s'égara un
jour dans une forêt voifine des terres
qu'ils habitent. Elle fut furprife par un
-Soldat François , qui ne daigna point
s'informer fi elle étoit fille ou femme.
Il fe fentoit d'ailleurs , peu difpofé à refpecter
les droits d'un époux Huron . Les
cris que pouffoit la jeune Sauvage , en
fe défendant , attirerent vers cet endroit
le Baron de Saint- Caftins , Officier dans
les troupes du Canada . Il n'eut
pas de
peine à obliger le Soldat de s'éloigner.
Mais celle qu'il venoit de fecourir avoit
Biy
32 MERCURE DE FRANCE.
tant de charmes que cet homme lui parut
excufable . Il fut lui-même tenté d'exiger
le falaire de fa démarche . Il s'y prit
d'une maniere glus engageante que fon
devancier , & ne réuffit pas mieux. L'ami
qui eft devant mes yeux m'empêche de
te voir lui dit la Huronne. C'eft la
phrafe fauvage , pour s'exprimer qu'on
a un mari , & qu'on ne veut abfolument
point lui manquer. Cette phraſe
n'eft pas un vain formulaire ; elle renferme
un refus décifif, & eft commune à
toutes les femmes de ces Nations Barbares
, que notre voifinage & nos
exemples n'ont jamais pu civilifer.
Saint-Caftins , à qui la langue & les
ufages des Hurons étoient familiers , vit
d'abord qu'il n'avoit plus rien à prétendre
, & cette perfuafion rapella toute fa
générofité. Il fe borne donc à accompagner
la belle Sauvage , qui n'étoit venue
que par cas fortuit dans ce bois , &
qui craignoit de nouvelles rencontres .
Chemin faifantil en reçut toutes les marques
de reconnoiffance poffibles , fi on
en excepte celle qu'il avoit d'abord voulu
éxiger.
Au bout de quelque tems Saint- Caf
tins eft infulté par un de fes Confrères,
lui fait un appel , & le tue. L'Officier
JUILLET. 1763. 33
mort étoit neveu du Gouverneur Général
de la Colonie , & ce Gouverneur
étoit auffi abfolu que vindicatif. S .... .
C. ... n'eut d'autre parti à prendre que
la fuite. On préfuma qu'il s'étoit retiré
chez les Anglois de la nouvelle Yorck ,
chofe effectivement très - vraisemblable.
Cependant il n'en fit rien . Perfuadé qu'il
trouveroit un afyle également für parmi
les Hurons , ce fut à eux qu'il donna
la préférence.
Le defir de revoir. Azakia , ( c'eft le
nom de la Sauvage qu'il avoit fecourue ).
entra pour beaucoup dans ce choix . Elle
reconnut d'abord fon libérateur. Sa joie
fut extrême de le retrouver , & elle la lui
témoigna auffi naïvement qu'elle avoit
réfifté à fes attaques. Le Sauvage dont
elle étoit la femme , & qui fe nommoit
Ouabi , fit le même accueil à Saint-Caf
tins. Ce dernier l'inftruifit du motif de
fa fuite . Le Grand- Efprit foit loué , de
t'avoir conduit parmi nous , reprit le
Huron ! Ce corps , ajoûta-t-il , en portant
la main fur fon eftomach , ce corps
te fervira de barrière , & ce cafle - tête
écartera , ou térraffera tes ennemis . Ma'
cabannefera la tienne : tu verras journellement
le grand Aftre reparoître & nous
quitter , fans que rien te manque , ni
puiffe te nuire.
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Saint- Caftins lui déclara qu'il vouloit
abfolument vivre comme eux
c'eft- à-dire partager leurs travaux ,
leurs
guerres , leurs ufages ; en un mot devenir
Huron : aveu qui redoubla la joie
d'Ouabi. Ce Sauvage tenoit le premier
rang parmi fes femblables ; il étoit leur
Grand Chef , dignité qu'il ne devoit
qu'à fon courage & à fes fervices. If
avcit d'autres Chefs fous lui & offrit
une de ces Places à Saint- Caftins qui
n'accepta que le rang. de fimple guerrier.
LesHurons étoient alors en guerre avec
les Iroquois. Il fut queftion de tenter
une entreprife contre ces derniers . Saint-
Caftins voulut être de cette expédition
& y combattit en Huron déclaré . Mais
il fut bleffé dangereufement. On le
porta , non fans peine , jufques dans la
maifon d'Ouabi fur une efpéce de brancard.
A cette vue Azakia parut accablée
de douleur. Mais elle ne ſe borna
point à le plaindre ; elle fongea à lui
prodiguer les foins & les fecours. Elle
avoit plufieurs Efclaves à fes ordres &
ne fe repofoit que fur elle - même de
ce qui pouvoit tendre au foulagement
de fon hôte. Son activité égaloit fes inquiétudes.
On eût dit que c'étoit une
Amante qui veilloit fur les jours de fon
rapJUILLET.
1763. 35
Amant. Un François ne pouvoit manquer
d'en tirer les conféquences les plus
flateufes , & c'eft ce que fit d'abord
Saint-Caftins. Ses defirs & fes efpérances
renaiffoient avec fes forces . Un feul
point dérangeoit un peu fes vues : c'étoient
les fervices & les attentions d'Ouabi.
Pouvoit-il le tromper fans joindre
l'ingratitude à la perfidie ? Mais, reprenoit
Saint- Caftins , le bon Ouabi n'eft qu'un
Sauvage feroit- il plus vétillard fur cet
article que beaucoup d'honnêtes gens de
notre Europe ? Cette raifon , qui n'en
étoit pas une , parut très-folide à l'amoureux
François. Il renouvella fes
tendres avances , & fut furpris d'éffuyer
de nouveaux refus. Arrête ! Celario
( c'eſt le nom fauvage qu'on avoit donné
à Saint- Caftins ) arrête , lui dit Azakia
: les tronçons de la baguette que
j'ai rompu avec Ouabi n'ont pas encore
été réduits en cendres. Une partie reſte
encore en fon pouvoir & l'autre au
mien. Tant qu'ils fubfifteront , je ſuis à
Jui & ne puis être à toi. Ce difcours prononcé
d'un ton ferme , déconcerta un
peu Saint- Caftins. Il n'ofoit prèſque
plus infifter & tomba dans une trifte
rêverie. Azakia en fut touchée. Que
faire? lui dit- elle ; je ne puis devenir ta
B
vj
36 MERCURE DE FRANCE.
compagne qu'en ceffant d'être celle
d'Ouabi ; & je ne puis quitter Ouabi
fans lui caufer la trifteffe que tu éprouves
toi- même . Réponds - moi , l'a-t-il mérité
? Non ! s'écria vivement Célario
non! il mérite fur moi toute préférence
; mais il faut que j'abandonne & fa
demeure & même cette habitation . Ce
n'eft qu'en ceffant de voir Azakia que
je puis ceffer d'être ingrat envers Ouabi.
Ces mots firent palir la jeune fauvage.
Ses larmes coulerent prèſque
auffi -tôt , & elle ne chercha point à
les cacher. Ah ! ingrat Célario , s'écriat-
elle , en fanglottant & lui preffant les
mains entre les fiennes , ingrat Célario !
eft-il bien vrai que tu veuilles quitter
ceux à qui tu es plus cher que la lumière
du grand Aftre ? Que t'avonsnous
fait pour nous abandonner ? Te
manque - t - il quelque chofe ? Ne me
vois-tu pas fans ceffe à tes côtés comme
l'Efclave qui n'attend que le fignal
pour obéir ? Pourquoi veux-tu qu'Azakia
meure de triftefle ? Tu ne peux
la quitter fans emporter fon âme elle
eft à toi , comme fon corps à Ouabi....
L'arrivée de ce dernier empêcha Saint-
Caftins de répondre . Pour Azakia , elle
" Continuoit à pleurer fans fe contrain-
"
JUILLET. 1763 . 37
dre , fans même en cacher un inftant
la caufe. Ami , dit-elle , au Huron , tu
vois encore Célario , tu le vois , tu peux
lui parler & l'entendre : mais bien-tôt
il va difparoître à nos yeux , il va chercher
d'autres amis.... D'autres amis !
s'écria le Sauvage , prèſque auffi allarmé
qu'Azakia même ; eh quoi ? mon
cher Célario , quelle raifon te porte à
t'arracher toi-même de nos bras ? Astu
reçu ici quelque injure , quelque
dommage ? Réponds- moi ; tu fçais que
j'ai de l'autorité dans ces lieux. Je te
jure , par le grand Efprit , que tu feras
fatisfait & vengé.
Cette queftion devenoit embarraffante
pour Saint- Caftins. Il n'avoit nul
fujet raisonnable de fe plaindre , & le
vrai motif de fa réfolution devoit être
abfolument ignoré d'Ouabi. Il lui fallut
fe rejetter fur quelques raifons bannales
, & que le bon Ouabi trouva
très - ridicules . Parlons d'autre chofe ,
ajouta-t-il ; demain je pars pour une expédition
contre les Iroquois ; & ce foir
je donne à nos Guerriers le repas d'ufage.
Prends part à cet amufement ,
mon cher Célario ; .... j'en veux prendre
également à vos périls & à vos travaux
, interrompit Saint - Caftins ; je
a
38 MERCURE DE FRANCE.
fuis de cette nouvelle expédition. Tes
forces trahiroient ton courage , repliqua
le Chef des Hurons : c'eft peu de
fçavoir affronter la mort ; il faut pouvoir
le donner à l'ennemi ; il faut
pouvoir le pourfuivre , s'il prend la fuite
, & même pouvoir l'éviter , s'il eft
trop fupérieur. Telles furent , dans tous
les temps , nos maximes guerrieres . Ne
fonge donc , pour le moment , qu'à te
guérir , & à veiller fur cette habitation
durant mon abfence . Je t'en confie le
foin & la charge. Il eût été fuperflu
que le François repliquât. Bientôt les
Guerriers s'affemblent & le feftin commence.
A peine eft - il fini , que la troupe
fe met en marche , & que Saint- Caf
tins refte plus que jamais expofé aux
charmes d'Azakia.
Il eft certain que cette jeune Sauvage
aimoit fon Hôte , & l'aimoit d'un
amour purement métaphyfique , fans ,
pourtant , fe douter de ce que c'étoit
qu'un pareil amor . Elle prit même une
réfolution que nos Métaphyficiennes ,
dans ce genre , ne prendroient certainement
pas ; ce fut de procurer à
Saint- Caftins , l'occafion d'obtenir d'u
ne autre , ce qu'elle-même s'obtinoit
à lui refufer. La rivale qu'elle fe donna
JUILLET . 1763. 39
lire
étoit des plus propres à opérer cette
éfpèce de diverfion . Elle n'avoit que
dit-huit ans , étoit très- belle , & ce qui
ne devenoit pas moins néceffaire , étoit
encore fille. J'ai déja dit que chez ces
Nations une fille jouit de la plus grande
liberté. Saint-Caftins , excité par Azakia
, eut divers entretiens avec Zifma ,
c'eſt le nom de cette jeune Huronne.
Au bout de quelques jours , il put
dans fes yeux qu'elle feroit moins févère
que fon amie. On ne dit point
s'il profita de la découverte du moins
ne lui fit-elle point oublier Azakia ,
qui de fon côté , fans doute , ne vouloit
point être oubliée. Saint Caftins
fe fentoit , malgré lui , ramené vers
elle. Un incident , qui par- tout ailleurs
eût contribué à les unir , fut prêt à les
Téparer pour jamais.
:
On apprit par quelques fuyards , plus
diligens que les autres , qu'Ouabi avoit
donné dans une embuscade d'Iroquois ,
qu'il avoit perdu une partie de fa troupe
, & étoit lui-même refté fur le champ
de bataille. Cette nouvelle caufa de
juftes regrets à Saint- Caftins . Sa générofité
lui fit mettre à l'écart toute
vue d'intérêt. Il oublioit qu'en perdang
un ami , il fe trouvoit défait d'un R
40 MERCURE DE FRANCE .
val. D'ailleurs , la mort de ce Rival
pouvoit entraîner celle d'Afakia même.
Ses jours , dès ce moment , dépendoient
du caprice d'un fonge. Ainfi
le vouloit un ufage fuperftitieux , confacré
de tous temps parmi ces Peuples.
Si dans l'espace de quarante jours , une
Veuve , qui vient de perdre fon époux
le voit & lui parle en fonge deux fois
de fuite , elle en infére qu'il a beſoin
d'elle dans le pays des âmes , & rien
ne peut la difpenfer de fe donner la
mort.
Azakia étoit d'avance réfolue d'obéir
à cet ufage , fi le double fonge
avoit lieu. Elle regrettoit fincérement
Quabi , & quoique Saint - Caftins lui
fournît matiere à d'autres regrets en
mourant , le préjugé l'emportoit fur
l'inclination. Il n'eft pas facile d'exprimer
les inquiétudes , les terreurs qui
tourmentoient l'Amant de cette belle
& crédule Huronne . Chaque nuit il fè
la figuroit en proie à ces vifions finiftres
; il ne l'abordoit chaque matin
qu'en frémiffant. Un jour , enfin , il la
trouva qui préparoit un breuvage mortel.
C'étoit le fuc d'une racine de Citronnier
, poifon , qui dans cette Contrée,
ne manque jamais fon coup. Tu
JUILLET. 1763 . 41
vois , mon cher Célario , lui dit Azakia,
tu vois les apprêts du long voyage
qu'Ouabi m'ordonne de faire.... Ciel !
interrompit Saint - Caftins , pouvez-vous
en croire un fonge qui vous abuſe ?
une illufion frivole & trompeufe ? Arrête
, Célario , reprit la Huronne , tu
t'abufes toi-même . Ouabi s'eft montré
à moi la nuit dernière ; il m'a pris la
main en m'ordonnant de le fuivre . La
pefanteur de mon corps s'y oppofoit.
Ouabi s'eft éloigné d'un air trifte. Je
l'appellois. Pour toute réponſe , il m'a
tendu les bras , & enfuite a difparu . Il
reviendra , fans doute , mon cher Célario
: il faudra lui obéir ; & après t'avoir
pleuré , j'avalerai ce breuvage qui doit
affoupir mon corps ; j'irai rejoindre
Quabi dans le féjour des âmes.
Ce difcours mit Saint- Caftins hors
de lui-même. Il y oppofa tout ce que
la raifon , la douleur & l'amour pûrent
lui fuggérer de plus convaincant ; rien
ne parut l'être à la jeune Sauvage . Elle
pleuroit , mais perfévéroit dans fon deffein.
Tout ce que le défolé François
put obtenir d'elle , fut qu'en fuppofant
même qu'Ouabi lui apparût une feconde
fois en fonge , elle attendroit pour
fe donner la mort , qu'elle fût un peu
42 MERCURE DE FRANCE .
mieux affurée de la fienne : chofe que
Saint-Caftins fe propofoit de vérifier
au plutôt.
Les Sauvages n'échangent ni ne tachetent
point leurs prifonniers. Ils fe bornent
à les arracher des mains de l'ennemi
quand ils le peuvent. Quelquefois
le Vainqueur deftine fes Captifs à l'efclavage
; le plus fouvent il les fait mou
rir. Telle eft furtout la maxime des
Iroquois . Il y avoit donc à préfumer
qu'Ouabi étoit mort de fes bleffures ,
ou avoit été brulé par cette Nation barbare.
Azakia le croyoit encore plus que
tout autre . Mais Saint - Caftins vouloit
qu'au moins elle en doutât. De fon
côté il ranime le courage des Hurons
& propofe une nouvelle entreprife contre
l'Ennemi. Elle eft approuvée . Il
s'agiffoit d'élire un Chef. Toutes les
voix fe réuniffent en faveur de Saint-
Caftins qui avoit déja donné des preuves
de fa valeur & de fa conduite . Il
part avec fa troupe ; mais il ne part
qu'après avoir de nouveau tiré parole
d'Azakia qu'en dépit de tous les fonges
qu'elle pourroit faire , elle différera
au moins jufqu'à fon retour , le triſte
Voyage qu'elle médite.
Celui des guerriers Hurons fut des
JUILLET. 1763 . 43
plus heureux. Les Iroquois les croyoient
trop affoiblis , ou trop découragés pour
ofer rien entreprendre Eux- mêmes s'étoient
mis en marche pour venir les attaquer
, & marchoient fans précaution.
Il n'en étoit pas ainfi de la troupe de
Saint- Caftins. Celui- ci avoit envoyé
quelques-uns de fes gens à la découverte.
Ils apperçurent l'Ennemi fans en être
vus , & revinrent en donner avis à leur
Chef. Le terrain fe trouvoit des plus
propres à dreffer une embufcade . Les
Hurons en profiterent fi bien , que les
Iroquois fe virent enfermés lorfqu'ils
croyoient n'avoir aucun rifque à courir.
On les chargea avec une furie qui ne
leur laiffa point le temps de fe reconnoître.
Le plus grand nombre eft tué
fur la place ; le furplus eft eftropié ou
garroté. On marche fur le champ au
plus prochain village . On y furprend
les Iroquois affemblés. Ils alloient jouir
du fpectacle de voir brûler un Huron .
Déja ce dernier chantoit fa chanfon de
mort. C'eft à quoi ne manque jamais
tout Sauvage que l'Ennemi eft prêt à
faire périr . De grands cris & une grêle
de coups de fufil eurent bientôt di perfé
la foule des curieux . On tue & les
fuyards , & ceux qui veulent réſiſter.
44 MERCURE DE FRANCE.
Toute la férocité fauvage fe déploie .
Vainement Saint - Caftins s'efforçoit
d'a rêter le carnage . Il ne fauva qu'avec
peine un petit nombre de femmes
& d'enfans. Il craignoit furtout qu'au
milieu de ce tumulte horrible , Ouabi
ne fût maffacré lui-même , fuppofé qu'il
vécût encore & fe trouvât dans cette
habitation . Occupé de cette idée , il
accouroit fans relâche d'un endroit à
un autre. Il apperçoit dans une place
où l'on combattoit encore un Prifonnier
attaché à un poteau , & ayant à
fes côtés les apprêts de fa mort ; c'eſtà-
dire de quoi le brûler à petit feu . Le
Chef des Hurons vole vers ce malheureux
captif, rompt fes liens , le reconnoît
, l'embraffe avec des tranfports de
joie. C'étoit Ouabi!
Ce brave Sauvage avoit préféré la
perte de fes jours à celle de fa liberté.
A peine guéri de fes bleffures , on lui
avoit offert la vie fous condition de
refter Efclave . Il avoit choisi la mort
déterminé à fe la donner lui - même fi
elle lui étoit refufée. Mais les Iroquois
étoient gens à lui épargner cette peine.
Un inftant plus tard fes compagnons
n'euffent plus été à temps de le fauver.
Après avoir difperfé ou fait efclave
JUILLET. 1763 . 45
te qui reftoit d'Iroquois dans ce canton
, l'Armée Huronne reprit le chemin
de fes terres . Saint - Caftins voulut remettre
le commandement à Ouabi qui
le refufa . Il l'inftruifit , chemin faifant ,
du deffein où étoit Azakia de mourir
perfuadée que lui-même ne vivoit plus,
& qu'il exigeoit qu'elle le fuivît ; du
poifon qu'elle avoit préparé à ce fujet ,
& du délai qu'il n'avoit obtenu d'elle
qu'avec peine. Il parloit avec une véhémence
& un attendriffement qui
frapperent le bon Ouabi. Il fe rappella
quelques traits qui l'avoient peu frappé
dans le temps. Mais dans ce dernier
inftant même il ne témoigna rien de ce
qu'il projettoit. On arrive. Azakia ,
qui avoit fait un fecond rêve , regardoit
ce retour comme le fignal de fon
trépas. Quelle eft fa furpriſe de voir
au nombre des vivans l'époux qu'elle
croyoit aller rejoindre au féjour des
efprits ! D'abord elle refta immobile &
muette ; mais bientôt fa joie alloit s'exprimer
par de vives careffes & de longs
difcours. Ouabi reçut les unes , & interrompit
les autres. Enfuite s'adreffant
à Saint- Caftins : Célario , lui dit - il , tu
m'as fauvé la vie , & ce qui m'eft plus
cher encore , tu m'as deux fois confervé.
46 MERCURE DE FRANCE.
Azakia. Elle t'appartient donc plus qu'à
moi. Je t'appartiens moi- même. Vois
fi elle fuffit pour nous acquitter tous les
deux. Je te la céde par reconnoiffance ,
& je ne l'euffe pas cédée pour me tirer
des feux allumés par les Iroquois.
Ce que ce difcours fit éprouver à
Saint- Caftins eft difficile à exprimer,
non qu'il lui parût auffi ridicule , auffi
bifarre qu'il pourra le fembler à certains
Lecteurs. Il fçavoit que le divorce
eft très-fréquent chez les Sauvages. Ils
fe féparent auffi facilement qu'ils s'uniffent.
Mais perfuadé qu'on ne pou
voit céder Azakia fans un effort furnaturel
, il fe croyoit obligé à un effort
équivalent. Il refufa ce qu'il defiroit le
plus , & le refufa en vain il lui fallut
céder à la perfévérance d'Ouabi. Pour
la fidelle Azakia qu'on a vu réſiſter à
toutes les attaques de Saint- Caftins ,
& refufer de furvivre à l'époux qu'elle.
croyoit mort , on s'attend peut - être
qu'elle difputera longtemps fur la féparation
que cet époux lui propofe . Point
du tout. Elle n'avoit jufqu'alors écouté
que le devoir : elle crut qu'il lui étoit
libre enfin d'écouter fon inclination
puifqu'Ouabi l'exigeo it . Les morceaux
de la baguette d'union furent apportés ,
JUILLET. 1763. 47°
réunis & brûlés : Ouabi & Azakia
s'embrafferent pour la dernière fois
& dès ce moment cette jeune & belle
Huronne rentra dans tous fes droits de
fille. On dit même qu'aidé de quelques
Miffionnaires , Saint - Caftins la mit en
état de devenir fa femme dans toutes les
régles . Ouabi , de fon côté , rompit la
baguette avec la jeune Zifma ; & ces.
deux mariages , fi différens par la forme
, furent au fonds également heureux.
Chaque époux , bien affuré de
n'avoir point de concurrens oublia
s'il avoit eu des prédéceffeurs .
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Résumé : AZAKIA, ANECDOTE HURONNE.
Au XVIIIe siècle, les relations entre colons français et peuples autochtones au Canada ont commencé par des violences avant de s'apaiser grâce à l'échange de biens comme l'alcool et le tabac, permettant aux Français de circuler librement dans les forêts canadiennes. Les femmes autochtones étaient souvent décrites comme belles et fidèles après le mariage. Une histoire notable met en scène le baron de Saint-Castins, Azakia, une femme huronne, et Ouabi, le chef huron. Saint-Castins, recherché pour meurtre, trouve refuge chez les Hurons où il est accueilli par Azakia et Ouabi. Il participe à une expédition contre les Iroquois et est soigné par Azakia, démontrant sa loyauté. Saint-Castins, amoureux d'Azakia, hésite à trahir Ouabi mais finit par déclarer ses sentiments. Azakia refuse, restant fidèle à Ouabi. Saint-Castins décide alors de partir pour éviter l'ingratitude. Lors d'une embuscade iroquoise, Ouabi est tué. Azakia, suivant une coutume, prépare un poison pour se donner la mort. Saint-Castins la dissuade temporairement. Il mène ensuite une expédition contre les Iroquois et sauve Ouabi, capturé et condamné au bûcher. En juillet 1763, Ouabi, reconnaissant, cède Azakia à Saint-Castins. Libérée de son devoir de veuve, Azakia accepte de suivre son inclination. Les deux couples trouvent finalement le bonheur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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57
p. 33
VERS d'une Dame à son époux, en lui donnant son portrait dans une bague le jour de sa fête, le 20 Août 1763.
Début :
ACCEPTE, cher époux, ce gage de ma foi, [...]
Mots clefs :
Portrait, Bague, Époux, Gage, Épouse, Vainqueur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS d'une Dame à son époux, en lui donnant son portrait dans une bague le jour de sa fête, le 20 Août 1763.
VERS d'une Dame à fon époux , en
lui donnant fon portrait dans une
bague le jour de fa fête , le 20 Aolit
2763.
ACCEPTE , cher époux , ce gage de ma foi ,
Cette image des traits d'une époufe qui t'aimes
L'Amour m'a fçu fournir cet heureux ftratagême
Pour que je puiffe encor me redonner à roi ,
Et toi , puiffant Amour , toi qui fcus dans mon
âme
Empreindre le portrait de mon charmant Vaine
queur ,
Fais qu'à jamais le mien puiffe nourrir fa flâme ?
C'eft peu qu'il l'ait au doigt , grave- le dans foncoeur.
lui donnant fon portrait dans une
bague le jour de fa fête , le 20 Aolit
2763.
ACCEPTE , cher époux , ce gage de ma foi ,
Cette image des traits d'une époufe qui t'aimes
L'Amour m'a fçu fournir cet heureux ftratagême
Pour que je puiffe encor me redonner à roi ,
Et toi , puiffant Amour , toi qui fcus dans mon
âme
Empreindre le portrait de mon charmant Vaine
queur ,
Fais qu'à jamais le mien puiffe nourrir fa flâme ?
C'eft peu qu'il l'ait au doigt , grave- le dans foncoeur.
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58
p. 192-196
MARIAGES.
Début :
Henri de Tripoly de Mark de Panisses de Passis, Chevalier Marquis de la Garde [...]
Mots clefs :
Chevalier, Marquis, Dame, Maison de Panisses, Descendance, Famille, Armes, Commandement, Époux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MARIAGES.
MARIAGES.
Henri de Tripoly de Mark de Paniffes de
Palis , Chevalier Marquis de la Garde - Enſeigne
de la Gendarmerie de la Compagnie de
Flandre , Fils de Jofeph-Charles de Tripoly de
Mark de Paniffes de Paffis , Chevalier Marquis
de la Garde Baron de Cipieres & Cauffols ,
Seigneur de Villeneuve , &c , & de Dame
Elizabeth de Vintimille des Comtes de Marfeille
, époufa le 21 Mars 1764 , à Aix en
Provence , Jeanne- Charlotte d'Albertas , fille de
Jean- Baptifte d'Albertas , Chevalier , Premier
Préſident en la Cour des Comptes , Aides &
Finances de Provence ; Marquis de Bouc , Comte
de Ners & de Pechauris , Seigneur de Gemenos
, Confonoves , &c , & de Dame Marguerite.
Françoile de Montullé,
Les différens Auteurs qui ont fait les Génealogies
des Mailons nobles de Provence , n'ont
pas été d'accord entr'eux fur la véritable origine
de cette Maiſon, Les uns ont dit que cette
Famille
JUILLET. 1764 : 193
Famille deſcendoit des anciens Comtes de Tripoli
, les autres de la Maiſon de Paniffes , & le
plus grand nombre de celle de Mark & ils n'ont
jamais été contredits par ceux qui étoient de
cette Famille , dont les papiers avoient été égarés
du temps des Guerres civiles qu'il y avoit
eu dans cette Province , dans lesquelles ils avoient
joué un rôle. Les pupillarités & minorités des
chefs de cette Famille qui fuccédérent à ce temps
de trouble avoient ôté les moyens d'en chercher
les titres dont une partie fe trouvoit hors
du Royaume ; mais en ayant connu la néceffité
par la variété des origines qu'on leur donnoit
ils ont fait des perquifitions & les ont
trouvés. Ils font en état de prouver qu'ils defcendent
des anciens Comtes de Tripoly , Famille
qui étoit établie dans la Comté de Nice
depuis longues années .
Cette Famille porte pour Armes parti d'un ,
coupé d'un qui fait quatre quartiers .
Au premier le champ taillé de Gueule fur
argent , le Gueule chargé d'une Croix clichée ,
vuidée & pommetée d'or taillée en coeur ,
l'argent chargé de rofes de gueule , pofée en
pal , qui elt Tripoly , au deuxième d'azur à
trois pointes de diamant d'argent les pointes
en haut pofées , deux & une furmontées d'une
étoile à 6 rayes d'or qui eft Mark .
Au troifiéme d'azur à 6 épics de bled renverfés
d'or , 3. 2. & 1. qui eſt Panilles.
Au quatrième d'azur femé de Croix recroifetées
, au pied fiché d'or , à deux dauphins
adollés de même qui eft Paffis .
Jofeph - Charles de Tripoly de Paffis , Pere
d'Henri qui vient d'époufer Mlle d'Albertas ,
a eu aufi de fon mariage avec Mlle de Vin-
II. Vol. I
194
MERCURE DE FRANCE .
54
timille des Comtes de Marſeille , un autre fils
qui eft mort Chevalier de Malte & une fille
mariée avec M. le Marquis de Grimaldy d'Antibes;
il eft Fils de Céfar de Tripoli de Panif
fes , & de Magdelaine de Ballon ; celui - ci a
recueilli Phéritage de Charles de Paniffes de
Paffis fon grand Oncle maternel , qui l'a obli̟-
gé lui & fes defcendans de porter fon nom &
Tes armes. C'eſt en exécution de cette volonté
qu'on a pris dans cette Famille le Nom & les
Armes de Paniffes ; & c'eft ce qui a donné
lieu à Pérreur qu'ont fait quelques Hiftoriens
de prétendre qu'ils en defcendoient. Célar etoit
fils de François Tripoly & de Therefe de Chabert
& petit fils de Marc Antoine de Tripoli ,
& de Françoife de Paniffes ; l'un & l'autre ont
paffé leurs vies au fervice de leur Prince &
font morts jeunes des bleflures qu'ils avoient
effuyées.
,
Marc-Antoine de Tripoly étoit né du Mariage
de Claude de Tripoly avec Honorade de
Roux. Celui- ci a rendu des grands fervices à fon
Roi qui l'avoit employé en différentes occafions ,
comme l'on voit par les commiflions dont il
l'avoit chargé ; il étoit fils d'Antoine Tripoly ,
marié en 1560 , avec Honorade de Marſeille
des Comtes de Vintimille , parente de M. le
Comte de Tende , pour lors Gouverneur de
Provence , qui fit lui-même ce mariage , & les
fit époufer dans une campagne qu'il avoit dans
le terroir de Marfeille. Il comptoit fi fort fur
fa valeur & fa droiture , qu'il l'occupa toujours
dans le tems des Guerres civiles , lui fit avoir
bien des Commiffions honorables & lui procura
le Commandement de la Ville d'Aix , &
de plufieurs autres Villes de la Province. Il
JUILLET. 1764. 195
B
>
mourut peu de temps après fon mariage , lailfant
fon fils en pupillarité ; il étoit fils de
Louis Mark dê Tripoly, & de Marguerite de
Mark , Fille de Louis de Mark & d'Antoinette
de Guaft de Venafque , mariés en 1505. Voilà
ce qui a donné lieu à l'érreur de quelques
Hiftoriens qui ont avancé que cette Famille
defcendoit de celle de Mark ils ont trouvé à
propos de fupprimer le Mariage intermédiaire
de Louis de Mark de Tripoly & de Marguerite
de Mark , & ont fait naître Antoine de
Tripoly de celui de Louis de Mark & d'Antoinette
de Guaft , fans faire attention au temps
des ans qui fe trouvoit entre ces deux mariages.
Ils ont véritablement été autorifés à
cette mépriſe par le nom de Louis de Mark ,
qu'Antoine donne à ſon père dans ſon contrat de
mariage ; mais voici ce qui y a donné lieu.
Louis de Mark , époux d'Antoinette de Guaft ,
avoit un fils nommé Antoine , & entr'autres filles
, une appellée Marguerite , qui épousa Louis
de Tripoly. Antoine , héritier de fon père , fe
voyant fans enfans , laiffa fa foeur Marguerite se
Louis de Tripoly , ſon beau- frère , ſes héritiers ,
les chargeant de porter fon nom & armes. C'eſt
en exécution de ce teftament que ce Louis prit le
• nom de Mark . La preuve de ce fait eft claire &
préciſe.
Ce Louis de Tripoly , furnommé Louis de
Mark , étoit fils de Paul de Tripoly & de Marguerite
Chabauda , & petit-fils de Pierre de Tripoly
& de Marie Fabry ; l'un & l'autre habitoient
la Comté de Nice , & avoient , autant qu'on en
peut recueillir de divers fragmens, paſſé leur vie
au Service.
Pierre de Tripoly étoit fils de Claude & d'He-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
leine de Beire , & Claude de Michel & de Magdelaine
Gaufredy , mariés le 18 Juin 1369. Il le dit
fils dans ce contrat de mariage d'Antoine de Tripoly
& de Magdelaine Berengara , dont on n'a
encore pû trouver le contrat de mariage , qui
vraisemblablement fe fera égaré dans le temps
des troubles.
Le 26 Juin 1764 , Denis Laurian Turmeau
de la Morandiere , Membre des Sociétés Royales
d'Agriculture des Généralités d'Orléans & de
Soiffons , connu par différens Ouvrages eſtimables
, a époufé Dame Marie Françoife Mallet ,
fille de Meffire Jacques-François Mallet , Chevalier
, Seigneur de Trumilly , Chanteloup , Godonvilliers
& autres Lieux , Confeiller du Roi en
fes Confeils , Préſident de fa Chambre des Comptes
, & veuve de Simon - Louis de Brulart , Chevalier
, Marquis de Brulart & de Rouvre , Seigneur
de Beaubourg , Clotomond & autres
Lieux .
Henri de Tripoly de Mark de Paniffes de
Palis , Chevalier Marquis de la Garde - Enſeigne
de la Gendarmerie de la Compagnie de
Flandre , Fils de Jofeph-Charles de Tripoly de
Mark de Paniffes de Paffis , Chevalier Marquis
de la Garde Baron de Cipieres & Cauffols ,
Seigneur de Villeneuve , &c , & de Dame
Elizabeth de Vintimille des Comtes de Marfeille
, époufa le 21 Mars 1764 , à Aix en
Provence , Jeanne- Charlotte d'Albertas , fille de
Jean- Baptifte d'Albertas , Chevalier , Premier
Préſident en la Cour des Comptes , Aides &
Finances de Provence ; Marquis de Bouc , Comte
de Ners & de Pechauris , Seigneur de Gemenos
, Confonoves , &c , & de Dame Marguerite.
Françoile de Montullé,
Les différens Auteurs qui ont fait les Génealogies
des Mailons nobles de Provence , n'ont
pas été d'accord entr'eux fur la véritable origine
de cette Maiſon, Les uns ont dit que cette
Famille
JUILLET. 1764 : 193
Famille deſcendoit des anciens Comtes de Tripoli
, les autres de la Maiſon de Paniffes , & le
plus grand nombre de celle de Mark & ils n'ont
jamais été contredits par ceux qui étoient de
cette Famille , dont les papiers avoient été égarés
du temps des Guerres civiles qu'il y avoit
eu dans cette Province , dans lesquelles ils avoient
joué un rôle. Les pupillarités & minorités des
chefs de cette Famille qui fuccédérent à ce temps
de trouble avoient ôté les moyens d'en chercher
les titres dont une partie fe trouvoit hors
du Royaume ; mais en ayant connu la néceffité
par la variété des origines qu'on leur donnoit
ils ont fait des perquifitions & les ont
trouvés. Ils font en état de prouver qu'ils defcendent
des anciens Comtes de Tripoly , Famille
qui étoit établie dans la Comté de Nice
depuis longues années .
Cette Famille porte pour Armes parti d'un ,
coupé d'un qui fait quatre quartiers .
Au premier le champ taillé de Gueule fur
argent , le Gueule chargé d'une Croix clichée ,
vuidée & pommetée d'or taillée en coeur ,
l'argent chargé de rofes de gueule , pofée en
pal , qui elt Tripoly , au deuxième d'azur à
trois pointes de diamant d'argent les pointes
en haut pofées , deux & une furmontées d'une
étoile à 6 rayes d'or qui eft Mark .
Au troifiéme d'azur à 6 épics de bled renverfés
d'or , 3. 2. & 1. qui eſt Panilles.
Au quatrième d'azur femé de Croix recroifetées
, au pied fiché d'or , à deux dauphins
adollés de même qui eft Paffis .
Jofeph - Charles de Tripoly de Paffis , Pere
d'Henri qui vient d'époufer Mlle d'Albertas ,
a eu aufi de fon mariage avec Mlle de Vin-
II. Vol. I
194
MERCURE DE FRANCE .
54
timille des Comtes de Marſeille , un autre fils
qui eft mort Chevalier de Malte & une fille
mariée avec M. le Marquis de Grimaldy d'Antibes;
il eft Fils de Céfar de Tripoli de Panif
fes , & de Magdelaine de Ballon ; celui - ci a
recueilli Phéritage de Charles de Paniffes de
Paffis fon grand Oncle maternel , qui l'a obli̟-
gé lui & fes defcendans de porter fon nom &
Tes armes. C'eſt en exécution de cette volonté
qu'on a pris dans cette Famille le Nom & les
Armes de Paniffes ; & c'eft ce qui a donné
lieu à Pérreur qu'ont fait quelques Hiftoriens
de prétendre qu'ils en defcendoient. Célar etoit
fils de François Tripoly & de Therefe de Chabert
& petit fils de Marc Antoine de Tripoli ,
& de Françoife de Paniffes ; l'un & l'autre ont
paffé leurs vies au fervice de leur Prince &
font morts jeunes des bleflures qu'ils avoient
effuyées.
,
Marc-Antoine de Tripoly étoit né du Mariage
de Claude de Tripoly avec Honorade de
Roux. Celui- ci a rendu des grands fervices à fon
Roi qui l'avoit employé en différentes occafions ,
comme l'on voit par les commiflions dont il
l'avoit chargé ; il étoit fils d'Antoine Tripoly ,
marié en 1560 , avec Honorade de Marſeille
des Comtes de Vintimille , parente de M. le
Comte de Tende , pour lors Gouverneur de
Provence , qui fit lui-même ce mariage , & les
fit époufer dans une campagne qu'il avoit dans
le terroir de Marfeille. Il comptoit fi fort fur
fa valeur & fa droiture , qu'il l'occupa toujours
dans le tems des Guerres civiles , lui fit avoir
bien des Commiffions honorables & lui procura
le Commandement de la Ville d'Aix , &
de plufieurs autres Villes de la Province. Il
JUILLET. 1764. 195
B
>
mourut peu de temps après fon mariage , lailfant
fon fils en pupillarité ; il étoit fils de
Louis Mark dê Tripoly, & de Marguerite de
Mark , Fille de Louis de Mark & d'Antoinette
de Guaft de Venafque , mariés en 1505. Voilà
ce qui a donné lieu à l'érreur de quelques
Hiftoriens qui ont avancé que cette Famille
defcendoit de celle de Mark ils ont trouvé à
propos de fupprimer le Mariage intermédiaire
de Louis de Mark de Tripoly & de Marguerite
de Mark , & ont fait naître Antoine de
Tripoly de celui de Louis de Mark & d'Antoinette
de Guaft , fans faire attention au temps
des ans qui fe trouvoit entre ces deux mariages.
Ils ont véritablement été autorifés à
cette mépriſe par le nom de Louis de Mark ,
qu'Antoine donne à ſon père dans ſon contrat de
mariage ; mais voici ce qui y a donné lieu.
Louis de Mark , époux d'Antoinette de Guaft ,
avoit un fils nommé Antoine , & entr'autres filles
, une appellée Marguerite , qui épousa Louis
de Tripoly. Antoine , héritier de fon père , fe
voyant fans enfans , laiffa fa foeur Marguerite se
Louis de Tripoly , ſon beau- frère , ſes héritiers ,
les chargeant de porter fon nom & armes. C'eſt
en exécution de ce teftament que ce Louis prit le
• nom de Mark . La preuve de ce fait eft claire &
préciſe.
Ce Louis de Tripoly , furnommé Louis de
Mark , étoit fils de Paul de Tripoly & de Marguerite
Chabauda , & petit-fils de Pierre de Tripoly
& de Marie Fabry ; l'un & l'autre habitoient
la Comté de Nice , & avoient , autant qu'on en
peut recueillir de divers fragmens, paſſé leur vie
au Service.
Pierre de Tripoly étoit fils de Claude & d'He-
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
leine de Beire , & Claude de Michel & de Magdelaine
Gaufredy , mariés le 18 Juin 1369. Il le dit
fils dans ce contrat de mariage d'Antoine de Tripoly
& de Magdelaine Berengara , dont on n'a
encore pû trouver le contrat de mariage , qui
vraisemblablement fe fera égaré dans le temps
des troubles.
Le 26 Juin 1764 , Denis Laurian Turmeau
de la Morandiere , Membre des Sociétés Royales
d'Agriculture des Généralités d'Orléans & de
Soiffons , connu par différens Ouvrages eſtimables
, a époufé Dame Marie Françoife Mallet ,
fille de Meffire Jacques-François Mallet , Chevalier
, Seigneur de Trumilly , Chanteloup , Godonvilliers
& autres Lieux , Confeiller du Roi en
fes Confeils , Préſident de fa Chambre des Comptes
, & veuve de Simon - Louis de Brulart , Chevalier
, Marquis de Brulart & de Rouvre , Seigneur
de Beaubourg , Clotomond & autres
Lieux .
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Résumé : MARIAGES.
Le texte relate le mariage d'Henri de Tripoly de Mark de Paniffes de Palis, Chevalier Marquis de la Garde et Enseigne de la Gendarmerie de la Compagnie de Flandre, avec Jeanne-Charlotte d'Albertas, fille de Jean-Baptiste d'Albertas, Chevalier et Premier Président à la Cour des Comptes, Aides et Finances de Provence. La cérémonie a eu lieu le 21 mars 1764 à Aix-en-Provence. La famille de Tripoly de Mark de Paniffes de Palis possède une origine controversée. Certains historiens la font descendre des anciens Comtes de Tripoli, d'autres de la Maison de Paniffes, et la majorité de la Maison de Mark. La famille a retrouvé des documents prouvant qu'elle descend des anciens Comtes de Tripoli, établis dans la Comté de Nice depuis longtemps. Les armes de la famille combinent des éléments héraldiques des maisons de Tripoli, Mark, Paniffes et Paffis. Joseph-Charles de Tripoly de Paffis, père d'Henri, a eu un autre fils, mort Chevalier de Malte, et une fille mariée au Marquis de Grimaldi d'Antibes. Joseph-Charles est le fils de César de Tripoli de Paniffes et de Magdelaine de Ballon. Le texte mentionne également plusieurs générations précédentes, telles que Marc-Antoine de Tripoly, Claude de Tripoly, et Louis de Mark de Tripoly. Ces ancêtres ont servi leur prince et sont morts jeunes des blessures de guerre. Le texte corrige des erreurs historiques concernant les origines de la famille, notamment l'erreur selon laquelle ils descendraient de la Maison de Mark. Enfin, le texte mentionne le mariage de Denis Laurian Turmeau de la Morandiere avec Dame Marie Françoise Mallet, veuve de Simon-Louis de Brulart, Chevalier et Marquis de Brulart et de Rouvre, le 26 juin 1764.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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59
p. 32-37
EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
Début :
Quoi l'intérêt fixe ton choix ! [...]
Mots clefs :
Intérêt, Amour, Heureux, Noeuds, Lois, Homme, Coeur, Époux, Douceur, Femme, Marier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
EPITRE à mon Ami , qui vouloit fe
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
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Résumé : EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
Dans une épître, Jean-Jacques Rousseau s'adresse à un ami qui envisage de se marier par intérêt plutôt que par inclination. Rousseau désapprouve cette décision, préférant le célibat à une union basée sur la servitude. Il rappelle une époque antérieure où l'amour dominait les unions matrimoniales, favorisant ainsi des relations harmonieuses et durables. Avec l'essor de la richesse et du luxe, les mariages sont devenus des alliances intéressées, où la beauté et la vertu sont négligées. Cette évolution a conduit à des conflits, des infidélités et des malheurs. Rousseau illustre son propos par l'exemple d'Éléonore, contrainte d'épouser un rival par intérêt. Il exhorte son ami à suivre son cœur et à privilégier l'amour dans son choix matrimonial, plutôt que des considérations matérielles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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60
p. 49-50
LES SENSIBLES REGRETS. Anecdote.
Début :
DEVANT moi, dans un cercle, une femme pleuroit, [...]
Mots clefs :
Regrets, Anecdote, Père, Époux, Femme, Pleurs, Tendre, Perdu, Fils
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texteReconnaissance textuelle : LES SENSIBLES REGRETS. Anecdote.
LES SENSIBLEs REGRETs.
Anecdote.
Divasr moi, dans un cercle, une femme
pleuroit,
Répandoit un torrent de larmes,
Se lamentoit, ſe déſoloit.
Jeune & belle, ſes pleurs ajoutoient à ſes charmes,
Et tout chez elle intéreſloir.
Je me diſois, hélas : dans na douleur amere,
Peut-être elle regrette un pere, un tendre pere ?
C'étoit lui qui la conſoloit.
Auroit-elle perdu l'époux qu'elle adoroit ?
- C
5o MERCURE DE FRANCE.
D'un air triſte & rêveur ſon époux auprès d'elle
Attentivement l'obſervoit. -
Gage heureux d'un amour fidele,
Son fils ſeroit il mort ? Non; loin d'elle il dormoit.
J'interroge à la fin cette épouſe éperdue :
Vous paroiſſez jouir du deſtin le plus doux ;
Madame, quelle cauſe affligeante, inconnue,
Fait donc couler des pleurs dont mon ame eſt
émue
Un pere qui vous aime, un ſage & tendre époux,
Un fils aimable & cher qui vous réunit tous ;
Vous poſſédez ces biens : quel bien regrettez
Vous ?
Votre amie à vos yeux eſt-elle deſcendue ,
Dans l'affreuſe nuit du tombeau ?
L'avez-vous pour jamais perdue ?
Ah ! dit en ſanglottant certe femme ingénue,
Monſieur !.. j'ai perdu... mon oiſeau.
Par M. Drobecq.
Anecdote.
Divasr moi, dans un cercle, une femme
pleuroit,
Répandoit un torrent de larmes,
Se lamentoit, ſe déſoloit.
Jeune & belle, ſes pleurs ajoutoient à ſes charmes,
Et tout chez elle intéreſloir.
Je me diſois, hélas : dans na douleur amere,
Peut-être elle regrette un pere, un tendre pere ?
C'étoit lui qui la conſoloit.
Auroit-elle perdu l'époux qu'elle adoroit ?
- C
5o MERCURE DE FRANCE.
D'un air triſte & rêveur ſon époux auprès d'elle
Attentivement l'obſervoit. -
Gage heureux d'un amour fidele,
Son fils ſeroit il mort ? Non; loin d'elle il dormoit.
J'interroge à la fin cette épouſe éperdue :
Vous paroiſſez jouir du deſtin le plus doux ;
Madame, quelle cauſe affligeante, inconnue,
Fait donc couler des pleurs dont mon ame eſt
émue
Un pere qui vous aime, un ſage & tendre époux,
Un fils aimable & cher qui vous réunit tous ;
Vous poſſédez ces biens : quel bien regrettez
Vous ?
Votre amie à vos yeux eſt-elle deſcendue ,
Dans l'affreuſe nuit du tombeau ?
L'avez-vous pour jamais perdue ?
Ah ! dit en ſanglottant certe femme ingénue,
Monſieur !.. j'ai perdu... mon oiſeau.
Par M. Drobecq.
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Résumé : LES SENSIBLES REGRETS. Anecdote.
Le poème 'Les Sensibles Regrets' décrit une femme en larmes au sein d'un cercle. Sa beauté et sa douleur intriguent le narrateur, qui se demande quelle en est la cause. Il imagine diverses raisons possibles, comme la perte d'un père, d'un mari ou d'un fils. Interrogée, la femme révèle que sa tristesse est due à la perte de son oiseau. Le poème souligne la sensibilité extrême de la femme et la surprise du narrateur face à une telle réaction pour une perte qu'il juge mineure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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61
p. 23-35
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Début :
Le plus pur amour avoit unis depuis quelques-tems, sous les aimables loix d'un [...]
Mots clefs :
Sophie, Émile, Chrysas, Enfants, Bonheur, Coeur, Belle, Époux, Bras, Yeux, Fils, Amour, Ciel, Vertu, Sensible
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
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Résumé : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Sophie et Émile forment un couple uni par un amour profond et vertueux. Malgré des malheurs successifs, comme la perte de leur troupeau et la destruction de leurs récoltes, leur amour se renforce. Émile travaille ardemment pour subvenir aux besoins de sa famille, tandis que Sophie et lui trouvent du bonheur dans leur union et l'éducation de leurs deux enfants. Leur misère est adoucie par leur amour mutuel et leur dévotion envers leurs enfants. Un riche prétendant, Chrysas, tente de séduire Sophie avec sa fortune, mais elle reste fidèle à Émile. Chrysas, rejeté, cherche à troubler leur union avec l'aide de son père, Alarias, un homme malveillant. Chrysas, poussé par son père, se rend chez Émile pour récupérer une dette. La vue de Sophie allaitant son enfant émeut Chrysas, mais ses hommes saisissent les biens de la famille. Sophie tente de toucher le cœur de Chrysas en lui rappelant sa générosité, et Chrysas finit par exprimer son amour pour elle, exigeant une preuve réciproque. Confrontés à un dilemme moral, Sophie et Émile hésitent entre récupérer leurs biens en se rendant coupables ou préserver leur innocence. Sophie choisit de sacrifier leur bonheur personnel pour sauvegarder leur vertu et leurs devoirs. Émile approuve cette décision. Chrysas, ému par leur fidélité, décide de leur rendre leurs biens et de les aider, admirant leur innocence et leur loyauté. Émile et Sophie restent unis et reconnaissants envers la Providence, qui récompense toujours la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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