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1
p. 78-83
Inscriptions de la Galerie de Versailles, [titre d'après la table]
Début :
Je suis bien aise, Madame, que les petites Descriptions [...]
Mots clefs :
Inscriptions, Galerie, Tableaux, Description, Versailles, Arc de triomphe
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texteReconnaissance textuelle : Inscriptions de la Galerie de Versailles, [titre d'après la table]
Je fuis bien aife, madame , que
les petites Defcriptions des Tableaux
de la petite Galerie de
Verfailles , que je vous envoyay
dernierement , vous ayent donné
la curiofité de les demander en
core plus amples . Pour cela, Madame
, trouvez bon que je vous
renvoye aux Explications que
Monfieur Charpentier , de l'Acad.
mie Françoife , en a faites par
l'ordre du Roy. Ce travail a reçeu
de Sa Majefté tous les agrémens
que l'Autheur en pouvoir
efperer ; & les Exemplaires imprimez
de cet Ouvrage , que le
Roy a fait mettre dans la Galerie
de Verſailles , ont obtenu les applaudiffemens
de toute la Cour.
le feray mon poffible pour vous
en faire avoir un , & vous y verrez
que celuy qui a fait les petites
Defcriptions que vous avez
GALANT. 79
leuës , s'eft fervy heureusement
en quelques endroits , des penfées
& des expreffions de Monfieur
Charpentier , hormis dans
les deux derniers grands Tableaux
, & dans les fix petits qui
les accompagnent , lefquels ne
font encore qu'en manufcrit entre
les mains du Roy. mais puis
que vous prenez tant de plaifir
à tout ce qui regarde la Galerie
de Verſailles , je vous diray que
d'abord on avoit mis à tous ces
Tableaux des Infcriptions Latines
; mais quelques nouvelles
refléxions ayant fait juger que
les Infcriptions Françoifes y conviendroient
mieux , Sa Majesté
commanda encore à Monfieur
Charpentier de les faire , & ce
font celles qui y font aujour
d'huy . Toutes les Dames ont
eſté ravies de ce changement,qui
D
4
80 MERCURE
leur donne le moyen de lire avec
admiration les grandes Actions
de Sa Majesté , & les Etrangers
mefmes , que le defir d'apprendre
le François attire le plus fouvent
à Paris & à la Cour , font bien
aifes de trouver icy des Infcriptions
dont le fujet eft fi noble,
& s'engagent avec plus de plaifir
à l'étude de noftre Langue . Je ne
vous parle point encore de la
plupart des Courtisans & des
Peuples, qui n'ayant pas la Langue
Latine à commandement,
demeurent d'accord qu'on leur a
fait grand plaifir de leur faciliter
l'intelligence de ces Tableaux , &
de pouvoir retenir par coeur les
Eloges de noftre grand Monarque.
Par ce glorieux fuccés, fuivy
de l'approbation du Roy & de
toute la France , Monfieur Charpentier
voit heureufement cou
GALANT. 81
ronner l'opinion qu'il a foûtenuë,
Que toutes les infcriptions des Mo
numens publics , qui s'élevent à
l'honneur du Roy , & en mémoire de
fes vertus héroïques , doivent eftre
en Langue Françoife. Ce qu'il n'a
point craint d'avancer en un
temps où il étoit prefque le feul
à s'oppofer au torrent de la prévention
contraire . C'eſt ce qui a
fervy de fujet à un des plus éloquens
& un des plus fçavans Livres
qui ayent paru de nos jours,
intitulé , Défense de la Langue
Françoife , pour l'Infcription de
l'Arc de Triomphe. Un Homme
d'un merite diftingué avoit répondu
à cet Ouvrage , par un
Ecrit Latin tres- beau & treseftimé
, mais Monfieur Charpen
tier y a fait une Replique , par
deux Volumes qui ont pour titre,
De l'Excellence de la Langue Fran
DS
82 MERCURE
çoife, où cette Queſtion a efté de
nouveau traitée d'une maniere à
n'y plus revenir ; & comme les
raifons qu'il a alleguées , pour
montrer qu'il falloit mettre en
François l'Infcription de l'Arc de
Triomphe , pouvoient aisément
s'appliquer à la Galerie de Verfailles
, c'eft vray femblablement
ce qui a fait prendre le party
party des
Infcriptions Françoifes pour cette
Galerie , puis qu'à proprement
parler , elle n'eft autre chofe
qu'un veritable Arc de Triomphe
, avec cette diference feulement
, que c'eft un Arc de Triomphe
plus étendu , & plus diverfique
ceux qui fe bâtiſſent de
Marbre & de Bronze.Les Sçavans
de vos quartiers jugeront fi le
Latin peut aller plus loin que ce
François ; mais je fçay que les
Sçavans de ces quartiers cy , qui
fié
GALANT.
$3
difoient ordinairement que Monfieur
Charpentier devoit prouver
fon opinion par les exemples,
auffi bien que par les raiſonnemens
, ont tout fujet maintenant
d'eftre fatisfaits . Vous auriez raifon
, Madame , de m'accuſer de
negligence , fi je me contentois
de vous parler de ces excellentes
Infcriptions , fans vous les envoyer.
le vous nommeray feulement
les Tableaux où elles font,
puis que vous en fçavez le fujet,
& que vous en ferez plus amplement
éclaircie par les Defcriptions
de Monfieur Charpentier
que je vous promets .
les petites Defcriptions des Tableaux
de la petite Galerie de
Verfailles , que je vous envoyay
dernierement , vous ayent donné
la curiofité de les demander en
core plus amples . Pour cela, Madame
, trouvez bon que je vous
renvoye aux Explications que
Monfieur Charpentier , de l'Acad.
mie Françoife , en a faites par
l'ordre du Roy. Ce travail a reçeu
de Sa Majefté tous les agrémens
que l'Autheur en pouvoir
efperer ; & les Exemplaires imprimez
de cet Ouvrage , que le
Roy a fait mettre dans la Galerie
de Verſailles , ont obtenu les applaudiffemens
de toute la Cour.
le feray mon poffible pour vous
en faire avoir un , & vous y verrez
que celuy qui a fait les petites
Defcriptions que vous avez
GALANT. 79
leuës , s'eft fervy heureusement
en quelques endroits , des penfées
& des expreffions de Monfieur
Charpentier , hormis dans
les deux derniers grands Tableaux
, & dans les fix petits qui
les accompagnent , lefquels ne
font encore qu'en manufcrit entre
les mains du Roy. mais puis
que vous prenez tant de plaifir
à tout ce qui regarde la Galerie
de Verſailles , je vous diray que
d'abord on avoit mis à tous ces
Tableaux des Infcriptions Latines
; mais quelques nouvelles
refléxions ayant fait juger que
les Infcriptions Françoifes y conviendroient
mieux , Sa Majesté
commanda encore à Monfieur
Charpentier de les faire , & ce
font celles qui y font aujour
d'huy . Toutes les Dames ont
eſté ravies de ce changement,qui
D
4
80 MERCURE
leur donne le moyen de lire avec
admiration les grandes Actions
de Sa Majesté , & les Etrangers
mefmes , que le defir d'apprendre
le François attire le plus fouvent
à Paris & à la Cour , font bien
aifes de trouver icy des Infcriptions
dont le fujet eft fi noble,
& s'engagent avec plus de plaifir
à l'étude de noftre Langue . Je ne
vous parle point encore de la
plupart des Courtisans & des
Peuples, qui n'ayant pas la Langue
Latine à commandement,
demeurent d'accord qu'on leur a
fait grand plaifir de leur faciliter
l'intelligence de ces Tableaux , &
de pouvoir retenir par coeur les
Eloges de noftre grand Monarque.
Par ce glorieux fuccés, fuivy
de l'approbation du Roy & de
toute la France , Monfieur Charpentier
voit heureufement cou
GALANT. 81
ronner l'opinion qu'il a foûtenuë,
Que toutes les infcriptions des Mo
numens publics , qui s'élevent à
l'honneur du Roy , & en mémoire de
fes vertus héroïques , doivent eftre
en Langue Françoife. Ce qu'il n'a
point craint d'avancer en un
temps où il étoit prefque le feul
à s'oppofer au torrent de la prévention
contraire . C'eſt ce qui a
fervy de fujet à un des plus éloquens
& un des plus fçavans Livres
qui ayent paru de nos jours,
intitulé , Défense de la Langue
Françoife , pour l'Infcription de
l'Arc de Triomphe. Un Homme
d'un merite diftingué avoit répondu
à cet Ouvrage , par un
Ecrit Latin tres- beau & treseftimé
, mais Monfieur Charpen
tier y a fait une Replique , par
deux Volumes qui ont pour titre,
De l'Excellence de la Langue Fran
DS
82 MERCURE
çoife, où cette Queſtion a efté de
nouveau traitée d'une maniere à
n'y plus revenir ; & comme les
raifons qu'il a alleguées , pour
montrer qu'il falloit mettre en
François l'Infcription de l'Arc de
Triomphe , pouvoient aisément
s'appliquer à la Galerie de Verfailles
, c'eft vray femblablement
ce qui a fait prendre le party
party des
Infcriptions Françoifes pour cette
Galerie , puis qu'à proprement
parler , elle n'eft autre chofe
qu'un veritable Arc de Triomphe
, avec cette diference feulement
, que c'eft un Arc de Triomphe
plus étendu , & plus diverfique
ceux qui fe bâtiſſent de
Marbre & de Bronze.Les Sçavans
de vos quartiers jugeront fi le
Latin peut aller plus loin que ce
François ; mais je fçay que les
Sçavans de ces quartiers cy , qui
fié
GALANT.
$3
difoient ordinairement que Monfieur
Charpentier devoit prouver
fon opinion par les exemples,
auffi bien que par les raiſonnemens
, ont tout fujet maintenant
d'eftre fatisfaits . Vous auriez raifon
, Madame , de m'accuſer de
negligence , fi je me contentois
de vous parler de ces excellentes
Infcriptions , fans vous les envoyer.
le vous nommeray feulement
les Tableaux où elles font,
puis que vous en fçavez le fujet,
& que vous en ferez plus amplement
éclaircie par les Defcriptions
de Monfieur Charpentier
que je vous promets .
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Résumé : Inscriptions de la Galerie de Versailles, [titre d'après la table]
Le texte aborde la demande de descriptions plus détaillées des tableaux de la galerie de Versailles. L'auteur mentionne un travail réalisé par Monsieur Charpentier, approuvé par le roi, qui a été bien accueilli par la cour. À la demande du roi, les inscriptions latines des tableaux ont été remplacées par des inscriptions en français. Cette modification a été favorablement reçue par les dames de la cour et les étrangers apprenant le français. La décision a été appuyée par un ouvrage intitulé 'Défense de la Langue Française' et des réponses à des écrits latins. La galerie de Versailles est comparée à un arc de triomphe, ce qui justifie l'utilisation de la langue française pour les inscriptions. L'auteur conclut en promettant d'envoyer les descriptions des tableaux et les inscriptions à la demande de la destinataire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 89-94
INSCRIPTION DES DIX-HUIT PETITS TABLEAUX DE LA GALERIE DE VERSAILLES.
Début :
Ces petits Tableaux contiennent plusieurs Actions celebres de Sa Majesté, [...]
Mots clefs :
Inscriptions, Galerie, Versailles, Tableaux, Actions, Sa Majesté, Réparations, Galerie de Versailles
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texteReconnaissance textuelle : INSCRIPTION DES DIX-HUIT PETITS TABLEAUX DE LA GALERIE DE VERSAILLES.
INSCRIPTIONS
DES DIX- HUIT PETITS
TABLEAUX DE LA GALERIE
DE VERSAILLES.
temps ,
Ces petits Tableaux contiennent
plufieurs Actions celebres
de Sa Majefté , faites en divers
& font placez dans fix
larges Bandes, qui partagent toute
la Voute d'espace en eſpace ,
& qui font couchées dans les
intervalles des grands Tableaux.
le me contenteray de vous les
nommer , à commencer par la
premiere Bande du cofté des
Apartemens du Roy. Il y en a
trois fur chaque Bande . L'infcri-
1
90 MERCURE
ption en fait affez connoiftre le
fujet .
PREMIERE BANDE.
Premier Tableau , à la Clef de
la Voute.
INSCRIPTION,
Soulagement du Peuple pendant
la famine en 1662 .
Second Tableau.
INSCRIPTION.
La Hollande fecourue contre l'E
vefque de Munster.
Troifiéme Tableau .
INSCRIPTION.
Reparation de l'outrage faite à
Rome à l'Ambaffadeur de France.
SECONDE BANDE.
Premier Tableau , à la Clefs
de la Voute.
GALANT. 91
INSCRIPTION
.
Les Duels abolis.
Second Tableau.
INSCRIPTION.
L'Empire delivré de l'invasion
des Turcs.
Troifiéme Tableau.
Préfeance fur l'Espagne , con-
Servée à la France.
TROISIE'ME BANDE .
Premier Tableau , à la Clef de
la Voute .
INSCRIPTION
.
Premiere Guerre contre l'Espa
gne , pour les Droits de la Reyne.
Second Tableau .
INSCRIPTION.
L'établissement de la Navigation.
92 MERCURE
Troifiéme Tableau.
INSCRIPTION.
Reformation de la Justice.
QUATRIE ME BANDE.
Premier Tableau , à la Clefde
la Voute.
INSCRIPTION.
Paix conclue à Aix la Chapelle.
Second Tableau.
INSCRIPTION.
Ordre remis dans les Finances.
Troifiéme Tableau.
INSCRIPTION.
Protection accordée aux beaux
Arts.
CINQUIE'ME BANDE .
Premier Tableau , à la Clefde
la Voute .
GALANT.
93
INSCRIPTION.
Acquifition de Dunkerque.
Second Tableau.
INSCRIPTION.
Hoftel Royal des Invalides.
Troifiéme Tableau .
INSCRIPTION.
Ambaffades des Nations les plus
éloignées.
SIXIE'ME BANDE .
Premier Tableau , à la Clef de
la Voute.
INSCRIPTION.
Sûreté de la Ville de Paris .
Second Tableau.
INSCRIPTION.
Renouvellement d'Alliance avec
les Suiffes.
94
MERCURE
Troifiéme Tableau .
INSCRIPTION.
Fonction des deux Mers.
DES DIX- HUIT PETITS
TABLEAUX DE LA GALERIE
DE VERSAILLES.
temps ,
Ces petits Tableaux contiennent
plufieurs Actions celebres
de Sa Majefté , faites en divers
& font placez dans fix
larges Bandes, qui partagent toute
la Voute d'espace en eſpace ,
& qui font couchées dans les
intervalles des grands Tableaux.
le me contenteray de vous les
nommer , à commencer par la
premiere Bande du cofté des
Apartemens du Roy. Il y en a
trois fur chaque Bande . L'infcri-
1
90 MERCURE
ption en fait affez connoiftre le
fujet .
PREMIERE BANDE.
Premier Tableau , à la Clef de
la Voute.
INSCRIPTION,
Soulagement du Peuple pendant
la famine en 1662 .
Second Tableau.
INSCRIPTION.
La Hollande fecourue contre l'E
vefque de Munster.
Troifiéme Tableau .
INSCRIPTION.
Reparation de l'outrage faite à
Rome à l'Ambaffadeur de France.
SECONDE BANDE.
Premier Tableau , à la Clefs
de la Voute.
GALANT. 91
INSCRIPTION
.
Les Duels abolis.
Second Tableau.
INSCRIPTION.
L'Empire delivré de l'invasion
des Turcs.
Troifiéme Tableau.
Préfeance fur l'Espagne , con-
Servée à la France.
TROISIE'ME BANDE .
Premier Tableau , à la Clef de
la Voute .
INSCRIPTION
.
Premiere Guerre contre l'Espa
gne , pour les Droits de la Reyne.
Second Tableau .
INSCRIPTION.
L'établissement de la Navigation.
92 MERCURE
Troifiéme Tableau.
INSCRIPTION.
Reformation de la Justice.
QUATRIE ME BANDE.
Premier Tableau , à la Clefde
la Voute.
INSCRIPTION.
Paix conclue à Aix la Chapelle.
Second Tableau.
INSCRIPTION.
Ordre remis dans les Finances.
Troifiéme Tableau.
INSCRIPTION.
Protection accordée aux beaux
Arts.
CINQUIE'ME BANDE .
Premier Tableau , à la Clefde
la Voute .
GALANT.
93
INSCRIPTION.
Acquifition de Dunkerque.
Second Tableau.
INSCRIPTION.
Hoftel Royal des Invalides.
Troifiéme Tableau .
INSCRIPTION.
Ambaffades des Nations les plus
éloignées.
SIXIE'ME BANDE .
Premier Tableau , à la Clef de
la Voute.
INSCRIPTION.
Sûreté de la Ville de Paris .
Second Tableau.
INSCRIPTION.
Renouvellement d'Alliance avec
les Suiffes.
94
MERCURE
Troifiéme Tableau .
INSCRIPTION.
Fonction des deux Mers.
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Résumé : INSCRIPTION DES DIX-HUIT PETITS TABLEAUX DE LA GALERIE DE VERSAILLES.
Le document présente une série de dix-huit petits tableaux dans la galerie de Versailles, illustrant des actions célèbres du roi. Ces tableaux sont organisés en six bandes de trois tableaux chacune, placés entre les grands tableaux de la voûte. La première bande montre le soulagement du peuple pendant la famine de 1662, l'aide apportée à la Hollande contre l'évêque de Munster, et la réparation d'un outrage fait à Rome. La deuxième bande illustre l'abolition des duels, la délivrance de l'Empire des Turcs, et la préférence accordée à la France sur l'Espagne. La troisième bande traite de la première guerre contre l'Espagne pour les droits de la reine, l'établissement de la navigation, et la réformation de la justice. La quatrième bande montre la paix conclue à Aix-la-Chapelle, la réorganisation des finances, et la protection des beaux-arts. La cinquième bande représente l'acquisition de Dunkerque, la création de l'Hôtel Royal des Invalides, et les ambassades des nations éloignées. Enfin, la sixième bande illustre la sûreté de Paris, le renouvellement de l'alliance avec les Suisses, et la fonction des Deux Mers.
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3
p. 169-179
Chef-d'oeuvre de Peinture, [titre d'après la table]
Début :
Depuis le soin que le Roy a pris de faire fleurir les Arts [...]
Mots clefs :
Peinture, Chambre, Chaises, Perspectives, Galerie, Point de vue, Marbre, Couleurs, Ouvrages
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texteReconnaissance textuelle : Chef-d'oeuvre de Peinture, [titre d'après la table]
Depuis le foin que le Roy
a pris de faire fleurir les Arts
dans fon Royaume , tous
ceux qui avoient quelques
talens , les ont cultivez , &
la France s'eft trouvée en
peu d'années auffi remplie de
ces heureux Génies qui par
leur Cifeau , leur Burin &
leur Pinceau donnent l'Immortalité
, que la Gréce &
l'Italie l'ont efté autrefois.
Entre les Chef- d'oeuvres de
Fevrier 1685.
P
170 MERCURE
Peinture que l'on y remarque
tous les jours , on a découvert
depuis quelques mois
une Perfpective qui fait
l'admiration de tout Paris,
Elle doit toute fa réputation
à fa beauté ; & ceux qui la
virent par hazard fur la fin
de l'année derniere dans la
Galerie de l'Hoftel de Vendôme
où elle eftoit , en furent
tellement furpris , qu'ils
ne pûrent s'empeſcher de
luy donner de grandes loüanges.
Ce qu'ils en dirent excita
la curiofité de plufieurs
autres ; de forte que tour le
GALANT. 171
4
monde à l'envy voulant voir
ce rare Ouvrage , on a eſté
obligé de conftruire une Galerie
auprés de l'une des Portes
de la Foire pour le mettre au
bout , afin de fatisfaire l'empreffement
du Public . Cette
Perſpective qui repréſente
deux Chambres à treize pieds
de hauteur , & eft large de
feize à dix-fept. Aux deux
coftez de la premiere , il y a
deux Trumeaux embellis de
Quadres , & d'autres Ornemens
tout dorez . On voit
deux grandes Croiſées au devant,
& deux au fond . Au
Pij
172 MERCURE
19
bas des deux premieres font
deux Portes ouvertes , qui
donnent entrée dans des Bal,
cons , & au travers deſquel!
les on découvre des éloigne
mens,avec une partie du Ciel.
Il n'y a perfonne qui ne cruft
que le jour qui éclaire cette
Chambre entre par les deux
Feneftres. Les Volets font de
differente maniére , les uns à
demy fermez , d'autres tout à
fait , & quelques autres ou
verts . Le Verre y eft fi bien
imité , & le jour donné fi à
propos , qu'on y prend tout
pour le naturel. Un Miroir
GALANT. 173
eft entre les croifees , & au
deffus régné zune corniche
autour de la Chambre , bla
quelle oft garnie de Vafes de
Lapis à l'antique. Entre ces
Vafes il ya plufieurs Me
daillons , dont l'un reprefens
re: le Cadran d'une Horloge.
Cette Chabre eft boifée d'un
bois de racine d'Olivier , &
dans des embrafures des
Feneftres , font des panneaux
de diverfe forte où l'om
bre des Volets & du Verre
paroiſt comme lau naturel,
auffi bien que les veines du
bois. Elle eft garnie de Chai-
•
Pij
174 MERCURE
C
fes couvertes de Velours Cramoify,
avec des Franges d'or,
& dune Tableavec fomTapis
de meline . Sept de ces Chaifes
qui font à la gauche de la
Chambre entre des croifées,
n'ont qu'un demy pied en
touté leur étendue , & dans
leur point de veuë , elles paroiffent
avoir un pied & demy
chacune. lly a aupres de
ces Chaifes une Baffe de Viole,
que l'on iroit prendre à fix
pas de là , comme fi c'étoit
un veritable Inftrument . Une
Chaife: borso deurang le dos
tourné aupres de la Table , &
GALANT. 175
une autre couchée qu'on
croiroit hors du pavé , trompent
fi fort la veuë , qu'on ne
peut s'imaginer que ce ne
foient pas de vrayes Chaiſes.
Au fond de la Chambre on
voit une Cheminée avec deux
Chenets d'Argent & au
deffus un Bufte que deux
Amours
accompagnent . Le
Plat-fond à cul de Lápe , avec
fes compartimens
dorez , n'a
que deux pieds & demy dans
toute fon étenduë , & il paroift
en avoir trente - deux
dans fon point de veuë . Son
Pavé qui eft de Marbre à par-
P iiij
176 MERCURE
quetage , paroift de meſme ,
& fi plat qu'il femble qu'on
pourroit marcher deffus . Aux
deux côtez de la Cheminée
font deux portes ouvertes
qui laiffent voir une autre
Chambre , avec trois croisées
de chaque côté , qui éclairent
le Pavé. Il eft de Marbre
de differentes couleurs à
parquetage , & les Chaifes
qu'on y voit font de Velours .
vert. Cette Chambre n'a
qu'un pied de Terrain , &
dans fon point de veuë , elle :
en a cnviron trente- cinq de
longueur. L'union des CouGALANT.
177
leurs eft fi bien obfervée dans
cette merveilleufe Perfpective
, que la veuë en eft char
mée. Elle eft de M' Boyer,
Peintre de la Ville du Puy en
Vellay , & travaillée par luy &
par les deux Fils, fort entédus
dans ces fortes d'ouvrages.
J'auray foin de vous envoyer
celuy- cy gravé dans une de
mes Lettres. Ce qui le fait admirer
n'eft pas feulement l'éloignement
qui fait la beauté
de toutes les Perspectives,
mais ce qui furprend plus
que toutes chofes , ce font
les côtez de la Chambre,
178 MERCURE
1
où font les quatre grandes
Feneftres que l'on ne
croit point de loin cftre fur
la Toile qui fait cette Perfpective
, & qu'on prend pour
les côtez de la Galerie . C'eft
en cela que confifte la grande
nouveauté de ce curieux
Ouvrage. Quand fon A. R.
alla le voir à l'Hôtel de Vendôme,
Elle fut trompée ,quoy
qu'Elle cuft dit en entrant,
que pour les Chaifes , Elle
fçavoit bien qu'elles étoient
Peintes. Ce Prince vit une
Vitre qui luy paroiffoit caffée ,
& il crut prefque d'abord
GALANT. 179
qu'elle étoit de la Maiſon.
Cette Perfpective donna tant
de plaifir à M le Duc du Maine
, qu'en fe retirant , il le fit
à reculons , difant qu'il ne
pouvoit la quitter. Il en fit
enfuite une peinture fort
avantageufe aux Perſonnes
les plus diftinguées de la
Cour, qui ayant eu la meſme
curiofité de la voir , en furent
charmées ainſi que ce jeune
Prince.
a pris de faire fleurir les Arts
dans fon Royaume , tous
ceux qui avoient quelques
talens , les ont cultivez , &
la France s'eft trouvée en
peu d'années auffi remplie de
ces heureux Génies qui par
leur Cifeau , leur Burin &
leur Pinceau donnent l'Immortalité
, que la Gréce &
l'Italie l'ont efté autrefois.
Entre les Chef- d'oeuvres de
Fevrier 1685.
P
170 MERCURE
Peinture que l'on y remarque
tous les jours , on a découvert
depuis quelques mois
une Perfpective qui fait
l'admiration de tout Paris,
Elle doit toute fa réputation
à fa beauté ; & ceux qui la
virent par hazard fur la fin
de l'année derniere dans la
Galerie de l'Hoftel de Vendôme
où elle eftoit , en furent
tellement furpris , qu'ils
ne pûrent s'empeſcher de
luy donner de grandes loüanges.
Ce qu'ils en dirent excita
la curiofité de plufieurs
autres ; de forte que tour le
GALANT. 171
4
monde à l'envy voulant voir
ce rare Ouvrage , on a eſté
obligé de conftruire une Galerie
auprés de l'une des Portes
de la Foire pour le mettre au
bout , afin de fatisfaire l'empreffement
du Public . Cette
Perſpective qui repréſente
deux Chambres à treize pieds
de hauteur , & eft large de
feize à dix-fept. Aux deux
coftez de la premiere , il y a
deux Trumeaux embellis de
Quadres , & d'autres Ornemens
tout dorez . On voit
deux grandes Croiſées au devant,
& deux au fond . Au
Pij
172 MERCURE
19
bas des deux premieres font
deux Portes ouvertes , qui
donnent entrée dans des Bal,
cons , & au travers deſquel!
les on découvre des éloigne
mens,avec une partie du Ciel.
Il n'y a perfonne qui ne cruft
que le jour qui éclaire cette
Chambre entre par les deux
Feneftres. Les Volets font de
differente maniére , les uns à
demy fermez , d'autres tout à
fait , & quelques autres ou
verts . Le Verre y eft fi bien
imité , & le jour donné fi à
propos , qu'on y prend tout
pour le naturel. Un Miroir
GALANT. 173
eft entre les croifees , & au
deffus régné zune corniche
autour de la Chambre , bla
quelle oft garnie de Vafes de
Lapis à l'antique. Entre ces
Vafes il ya plufieurs Me
daillons , dont l'un reprefens
re: le Cadran d'une Horloge.
Cette Chabre eft boifée d'un
bois de racine d'Olivier , &
dans des embrafures des
Feneftres , font des panneaux
de diverfe forte où l'om
bre des Volets & du Verre
paroiſt comme lau naturel,
auffi bien que les veines du
bois. Elle eft garnie de Chai-
•
Pij
174 MERCURE
C
fes couvertes de Velours Cramoify,
avec des Franges d'or,
& dune Tableavec fomTapis
de meline . Sept de ces Chaifes
qui font à la gauche de la
Chambre entre des croifées,
n'ont qu'un demy pied en
touté leur étendue , & dans
leur point de veuë , elles paroiffent
avoir un pied & demy
chacune. lly a aupres de
ces Chaifes une Baffe de Viole,
que l'on iroit prendre à fix
pas de là , comme fi c'étoit
un veritable Inftrument . Une
Chaife: borso deurang le dos
tourné aupres de la Table , &
GALANT. 175
une autre couchée qu'on
croiroit hors du pavé , trompent
fi fort la veuë , qu'on ne
peut s'imaginer que ce ne
foient pas de vrayes Chaiſes.
Au fond de la Chambre on
voit une Cheminée avec deux
Chenets d'Argent & au
deffus un Bufte que deux
Amours
accompagnent . Le
Plat-fond à cul de Lápe , avec
fes compartimens
dorez , n'a
que deux pieds & demy dans
toute fon étenduë , & il paroift
en avoir trente - deux
dans fon point de veuë . Son
Pavé qui eft de Marbre à par-
P iiij
176 MERCURE
quetage , paroift de meſme ,
& fi plat qu'il femble qu'on
pourroit marcher deffus . Aux
deux côtez de la Cheminée
font deux portes ouvertes
qui laiffent voir une autre
Chambre , avec trois croisées
de chaque côté , qui éclairent
le Pavé. Il eft de Marbre
de differentes couleurs à
parquetage , & les Chaifes
qu'on y voit font de Velours .
vert. Cette Chambre n'a
qu'un pied de Terrain , &
dans fon point de veuë , elle :
en a cnviron trente- cinq de
longueur. L'union des CouGALANT.
177
leurs eft fi bien obfervée dans
cette merveilleufe Perfpective
, que la veuë en eft char
mée. Elle eft de M' Boyer,
Peintre de la Ville du Puy en
Vellay , & travaillée par luy &
par les deux Fils, fort entédus
dans ces fortes d'ouvrages.
J'auray foin de vous envoyer
celuy- cy gravé dans une de
mes Lettres. Ce qui le fait admirer
n'eft pas feulement l'éloignement
qui fait la beauté
de toutes les Perspectives,
mais ce qui furprend plus
que toutes chofes , ce font
les côtez de la Chambre,
178 MERCURE
1
où font les quatre grandes
Feneftres que l'on ne
croit point de loin cftre fur
la Toile qui fait cette Perfpective
, & qu'on prend pour
les côtez de la Galerie . C'eft
en cela que confifte la grande
nouveauté de ce curieux
Ouvrage. Quand fon A. R.
alla le voir à l'Hôtel de Vendôme,
Elle fut trompée ,quoy
qu'Elle cuft dit en entrant,
que pour les Chaifes , Elle
fçavoit bien qu'elles étoient
Peintes. Ce Prince vit une
Vitre qui luy paroiffoit caffée ,
& il crut prefque d'abord
GALANT. 179
qu'elle étoit de la Maiſon.
Cette Perfpective donna tant
de plaifir à M le Duc du Maine
, qu'en fe retirant , il le fit
à reculons , difant qu'il ne
pouvoit la quitter. Il en fit
enfuite une peinture fort
avantageufe aux Perſonnes
les plus diftinguées de la
Cour, qui ayant eu la meſme
curiofité de la voir , en furent
charmées ainſi que ce jeune
Prince.
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Résumé : Chef-d'oeuvre de Peinture, [titre d'après la table]
Le texte présente une perspective remarquable découverte à Paris, qui a captivé l'admiration du public. Cette œuvre, initialement exposée dans la galerie de l'Hôtel de Vendôme, a été déplacée vers une galerie proche de la Foire en raison de la demande croissante. La perspective représente deux chambres de treize pieds de hauteur et de seize à dix-sept pieds de largeur. Elle est décorée de trumeaux, de cadres dorés, de fenêtres et de portes ouvrant sur des balcons. Les détails, tels que les volets, les miroirs et les meubles, sont d'une telle précision qu'ils trompent l'œil. La première chambre est boisée de racine d'olivier et garnie de chaises couvertes de velours cramoisi. La seconde chambre, visible à travers des portes ouvertes, est également détaillée avec soin. Cette œuvre est de M. Boyer, peintre de la ville du Puy-en-Velay, et a été réalisée en collaboration avec ses deux fils. La perspective a été admirée par des personnalités notables, dont le Duc du Maine, qui en a fait une description élogieuse à la cour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 284-299
Suite des Affaires d'Alger, avec l'Audience donnée à l'Envoyé du mesme Etat, [titre d'après la table]
Début :
L'Ambassadeur d'Alger, dont je vous ay mandé des choses [...]
Mots clefs :
Alger, Ambassadeurs, Marquis, Vaisseau, Perles, Galerie, Présents, Envoyés, Royaume, Esclaves, Marquis d'Amfreville
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Affaires d'Alger, avec l'Audience donnée à l'Envoyé du mesme Etat, [titre d'après la table]
L'Ambaffadeur d'Alger,
dont je vous ay mandé des
chofes fi curieufes dans toutes
mes Lettres de l'Eté dernier
, s'eftant embarqué vers
la fin du mefme Efté fur le
Vaiffeau de M le Marquis
d'Amfreville , pour retourner
à Alger avec tous les Efclaves
que le Roy avoit rendus
, ce Vaiffeau n'eut pas
น
GALANT. 285
plûtôt paru devant cette forte
Place , qu'elle en fit éclater
fa joye . Vous vous fouvenez
fans doute de M' de Choifeüil
, qui dans la fédition
élevée parmy le Peuple d'Alger
, lors que nos Bombes
defoloient la Ville , fe vit fi
fouvent fur le point d'eftre
exposé à la bouche du Canon
, & qui en fut toûjours
garanty par un genéreux Algérien
. Comme il eftoit demeuré
à Alger depuis ce
temps -là , le Dey Fenvoya
chercher fur l'heure , & luy
dit, Qu'il fçavoit qu'il ne l'a
286 MERCURE
voit jamais regardé en Efclave,
mais comme un Officier de l'Empereur
des François ; & que s'il
avoit efté exposé à la fureur
d'un Peuple ému , il devoit eſtre
perfuadé qu'il n'en avoit pas eſté
le maiftre , parce qu'il n'eftoit pas
pour lors encore bien affermy dans
la nouvelle Dignité où il venoit
de monter. Enfin il luy parla
d'une maniere que l'on peut
prendre pour une fatisfaction
du paffé , & finit en luy difant
, Que pour luy faire connoistre
encore mieux , qu'il ne
l'avoit jamais regardé comme un
Efclave , il le renvoyoit fans
GALANT. 287
S
l'on
qu'il fust compris parmy les au
tres Esclaves qu'il eftoit fur le
point de rendre qu'il en faifoitunPréfent
à l'Empereur de France
, & qu'il pouvoit dés- lors aller
trouver M le Marquis d' Amfreville.
Ainfi il fortit le premier
d'Alger , avant que
euft rendu aucun Efclave de
part ny d'autre. Enfuite on
reftitua cinq cens Chrétiens,
fçavoir trois cens vingt Sujers
du Roy , fuivant les Etats
fournis par M' du Sault , qui
vous eft affez connu par toutes
mes Relations d'Alger;
cent cinq Etrangers de tou288
MERCURE
tes Nations , pris fous le Pa
villon de France pendant la
derniere Guerre , fuivant un
autre Etat fourny par le mef
me M' du Sault , & foixante
& quinze Anglois & Hol
landois , pris auffi pendant la
derniere Guerre , mais fous
des Pavillons Etrangers
, &
que le Roy avoit demandez
d'augmentation. Ces cente
quatrevingt Efclaves de toutes
les Nations de l'Europe ,
qui doivent leur liberté au
Roy , l'ont eue avec les
termes les plus foûmis de la
part du Dey , qui fit dire à
M
GALANT. 289
M le Marquis d'Amfreville,
Que fi Sa Majesté en vouloit
un plus grand nombre , Elle n'avoit
qu'à leur faire fçavoir fes
intentions , & qu'ils obeiroient.
Quand M le Commiffaire
Genéral Hayet vouloit parler
de la grandeur , de la magnificence
, & de la juftice du
Roy , Ce n'est pas à vous à
m'en parler , répondoit Mezomorto
, & je fus icy fon Procureur
, pour foutenir fes intérefts.
+
L'Ambaffadeur d'Alger
qui revenoit de France , étant
débarqué avec fa Suite , & les
Mars 1685.
Bb
290 MERCURE
Efclaves qu'il ramenoit , la
joye fut fi grande dans toute
la Ville , qu'on y fit une Feſte
genérale à la gloire de Sa Majefté
, il fut même réfolu qu'on
la renouvelleroit tous les ans
en mémoire du Roy.Cet Ambaſſadeur
ayant fait un détail
de tous les bons traitemens
qu'il avoit receus en France,
on jugea à propos de dépelcher
un Envoyé Extraordinaire
, pour y conduire les
Chevaux que l'Ambaſſadeur
qui eftoit de retour y devoit
mener , mais qu'on avoit diferé
d'envoyer , parce qu'on
GALANT. 291
n'en avoit pas d'affez beaux
lors qu'il partit pour venir en
France , & qu'on en vouloit
faire chercher par tout le
Pais. Vous fçavez que les
Chevaux de Barbarie font
tres- eftimez , & qu'en ce Païslà
pour conferver la mémoire
des bonnes races , on fait ce
qui ne s'y pratique pas pour
les Hommes , c'est à dire,
la genéalogie des Chevaux .
Ceux que Mezomorto avoit
fait chercher pour le Roy
par toute la Barbarie , ayant
efté choifis avec grand foin,
& amenez à Alger , ce Dey
Bb ij
292 MERCURE
qui ne vouloit envoyer en
France qu'une Perfonne de
la plus haute conſidération ,
jetta les yeux fur Hadgi Mé
hémet. Il avoit efté Controlleur
des Finances dans le
Royaume d'Alger du temps
du Dey Hady Haly. Ce Dey
il fe retira à la
Mecque avec fa Farnille , &
apres y avoir demeuré quelque
temps , il voyagea dans
tout l'Orient pendant douze
ou treize années ; & comme
du temps du Gouvernement
de Hady Haly ce fut cet Hadgi
Méhémet qui fit Mezoeftant
mort ,
GALANT. 293
morto Capitaine de Vaiffeau,
ce nouveau Dey ayant efte
élû , luy écrivit auffi . toft à la
Mecque , Qu'il le prioit de le
venir trouver à Alger , où il
prétendoit l'élever mesme audeffus
de luy, s'il luy eftoit pof
fible ; & à fon retour il n'a
pas crû pouvoir faire rien de
plus glorieux pour un Hom,
me dont il eft Creature ,
que
de l'envoyer auprés du Roy.
C'est l'Envoyé qui eft arrivé
icy. Il fut mené à Versailles
le Dimanche matin 1. de ce
mois , & conduit dans la
fuperbe Gallerie de ce Châ
Bb iij.
294 MERCURE
"
teau. Il vit Sa Majefté com
me par rencontre , lors qu'Elle
traverſoit cette Gallerie pour
aller à la Meffe , car l'on ne
donne point en France d'Audience
dans les formes à ces
fortes d'Envoyez . A pres trois
profondes révérences , il fit
en Langue Turque un Dif
cours au Roy , plein de foumiffion
& de refpect , pour
remercier Sa Majefté de la
liberté qu'il luy avoit plú de
donner aux Turcs & Mores
Sujets d'Alger , qui eſtoient
Efclaves fur fes Galeres , &
compara ce Monarque à Sa
GÁLANT. 295
lomon , avec les termes les
plus magnifiques pour Sa
Majefté , & les plus refpectueux
& les plus foumis pour
le Royaume & la Républi
que d'Alger. Il pria le Roy
d'accepter des Chevaux Barbes
, qu'il avoit ordre de luy
préfenter de la part du Dey..
M' de la Croix le Fils , Secretaire-
Interpréte de Sa Majefté
, expliqua fon Diſcours,
Enfuite cet Envoyé préſenta
au Roy les Lettres du Dey
& du Bacha , qui estoient
dans un Sac de Brocard d'or ,
& Sa Majesté les mit entre
Bb iiij
296 MERCURE
les mains de M' le Marquis
de
Seignelay Secretaire
d'Etat.
L'aprefdinée ce mefme
Envoyé prefenta au Roy les
Barbes dont je viens de vous.
parler. De douze que l'on
avoit embarquez , il en eftoit
mort deux en chemin . Sa
Majefté témoigna que cePrefent
luy eftoit fort agréable,
& en donna deux fur l'heure
à Monfeigneur le Dauphin,
dont il y en avoit un qui
avoit une Houffe en Broderie
de Perles. C'eftoit la plus.
précieufe qu'eûtMezomorto.
GALANT 297
Apres cela , Méhémet Chelebi
, Fils de l'Envoyé , fe profterna
aux pieds de Sa Majefté
, qui le reçut d'une maniere
tres-favorable . Cet Envoyé
a efté charmé de la Perfonne
du Roy , & de la civi
lité de tous les François , & a
dit , Que dans tous les Voyages.
qu'il avoit faits , il n'avoit point
rencontré de Nation fi honnefte.
La Gallerie de Verſailles luy
a paru une chofe furprenante
, & il dit , Qu'il la regardoit
avec application , parce qu'il n'avoit
jamais rien vú de fi beau,
& qu'il eftoit affuré de ne voir
298 MERCURE
"
jamais rien qui approchaft de a
magnificence. Cet Envoyé a
retourné à Verſailles , où il a
eu l'honneur de voir dîner le
Roy. Il fit enfuite preſent à
Monſeigneur le Dauphin de
deux fournimens de Chaffe ,
avec quelques accompagnemens
, & une Ceinture bro
dée de Perles , à laquelle ils
eftoient attachez . Il donna
auſſi à Madame la Dauphine
quelques Curiofitez de for
Païs , & entr'autres des Souliers
brodez de Perles , de la
maniere qu'ils fe portent à
Alger. Il fit à ce Prince & à
GALANT 299
cette Princeffe des Complimens
fort galans , en leur offrant
ces Prefens ; M' de la
Croix les
interpreta .
dont je vous ay mandé des
chofes fi curieufes dans toutes
mes Lettres de l'Eté dernier
, s'eftant embarqué vers
la fin du mefme Efté fur le
Vaiffeau de M le Marquis
d'Amfreville , pour retourner
à Alger avec tous les Efclaves
que le Roy avoit rendus
, ce Vaiffeau n'eut pas
น
GALANT. 285
plûtôt paru devant cette forte
Place , qu'elle en fit éclater
fa joye . Vous vous fouvenez
fans doute de M' de Choifeüil
, qui dans la fédition
élevée parmy le Peuple d'Alger
, lors que nos Bombes
defoloient la Ville , fe vit fi
fouvent fur le point d'eftre
exposé à la bouche du Canon
, & qui en fut toûjours
garanty par un genéreux Algérien
. Comme il eftoit demeuré
à Alger depuis ce
temps -là , le Dey Fenvoya
chercher fur l'heure , & luy
dit, Qu'il fçavoit qu'il ne l'a
286 MERCURE
voit jamais regardé en Efclave,
mais comme un Officier de l'Empereur
des François ; & que s'il
avoit efté exposé à la fureur
d'un Peuple ému , il devoit eſtre
perfuadé qu'il n'en avoit pas eſté
le maiftre , parce qu'il n'eftoit pas
pour lors encore bien affermy dans
la nouvelle Dignité où il venoit
de monter. Enfin il luy parla
d'une maniere que l'on peut
prendre pour une fatisfaction
du paffé , & finit en luy difant
, Que pour luy faire connoistre
encore mieux , qu'il ne
l'avoit jamais regardé comme un
Efclave , il le renvoyoit fans
GALANT. 287
S
l'on
qu'il fust compris parmy les au
tres Esclaves qu'il eftoit fur le
point de rendre qu'il en faifoitunPréfent
à l'Empereur de France
, & qu'il pouvoit dés- lors aller
trouver M le Marquis d' Amfreville.
Ainfi il fortit le premier
d'Alger , avant que
euft rendu aucun Efclave de
part ny d'autre. Enfuite on
reftitua cinq cens Chrétiens,
fçavoir trois cens vingt Sujers
du Roy , fuivant les Etats
fournis par M' du Sault , qui
vous eft affez connu par toutes
mes Relations d'Alger;
cent cinq Etrangers de tou288
MERCURE
tes Nations , pris fous le Pa
villon de France pendant la
derniere Guerre , fuivant un
autre Etat fourny par le mef
me M' du Sault , & foixante
& quinze Anglois & Hol
landois , pris auffi pendant la
derniere Guerre , mais fous
des Pavillons Etrangers
, &
que le Roy avoit demandez
d'augmentation. Ces cente
quatrevingt Efclaves de toutes
les Nations de l'Europe ,
qui doivent leur liberté au
Roy , l'ont eue avec les
termes les plus foûmis de la
part du Dey , qui fit dire à
M
GALANT. 289
M le Marquis d'Amfreville,
Que fi Sa Majesté en vouloit
un plus grand nombre , Elle n'avoit
qu'à leur faire fçavoir fes
intentions , & qu'ils obeiroient.
Quand M le Commiffaire
Genéral Hayet vouloit parler
de la grandeur , de la magnificence
, & de la juftice du
Roy , Ce n'est pas à vous à
m'en parler , répondoit Mezomorto
, & je fus icy fon Procureur
, pour foutenir fes intérefts.
+
L'Ambaffadeur d'Alger
qui revenoit de France , étant
débarqué avec fa Suite , & les
Mars 1685.
Bb
290 MERCURE
Efclaves qu'il ramenoit , la
joye fut fi grande dans toute
la Ville , qu'on y fit une Feſte
genérale à la gloire de Sa Majefté
, il fut même réfolu qu'on
la renouvelleroit tous les ans
en mémoire du Roy.Cet Ambaſſadeur
ayant fait un détail
de tous les bons traitemens
qu'il avoit receus en France,
on jugea à propos de dépelcher
un Envoyé Extraordinaire
, pour y conduire les
Chevaux que l'Ambaſſadeur
qui eftoit de retour y devoit
mener , mais qu'on avoit diferé
d'envoyer , parce qu'on
GALANT. 291
n'en avoit pas d'affez beaux
lors qu'il partit pour venir en
France , & qu'on en vouloit
faire chercher par tout le
Pais. Vous fçavez que les
Chevaux de Barbarie font
tres- eftimez , & qu'en ce Païslà
pour conferver la mémoire
des bonnes races , on fait ce
qui ne s'y pratique pas pour
les Hommes , c'est à dire,
la genéalogie des Chevaux .
Ceux que Mezomorto avoit
fait chercher pour le Roy
par toute la Barbarie , ayant
efté choifis avec grand foin,
& amenez à Alger , ce Dey
Bb ij
292 MERCURE
qui ne vouloit envoyer en
France qu'une Perfonne de
la plus haute conſidération ,
jetta les yeux fur Hadgi Mé
hémet. Il avoit efté Controlleur
des Finances dans le
Royaume d'Alger du temps
du Dey Hady Haly. Ce Dey
il fe retira à la
Mecque avec fa Farnille , &
apres y avoir demeuré quelque
temps , il voyagea dans
tout l'Orient pendant douze
ou treize années ; & comme
du temps du Gouvernement
de Hady Haly ce fut cet Hadgi
Méhémet qui fit Mezoeftant
mort ,
GALANT. 293
morto Capitaine de Vaiffeau,
ce nouveau Dey ayant efte
élû , luy écrivit auffi . toft à la
Mecque , Qu'il le prioit de le
venir trouver à Alger , où il
prétendoit l'élever mesme audeffus
de luy, s'il luy eftoit pof
fible ; & à fon retour il n'a
pas crû pouvoir faire rien de
plus glorieux pour un Hom,
me dont il eft Creature ,
que
de l'envoyer auprés du Roy.
C'est l'Envoyé qui eft arrivé
icy. Il fut mené à Versailles
le Dimanche matin 1. de ce
mois , & conduit dans la
fuperbe Gallerie de ce Châ
Bb iij.
294 MERCURE
"
teau. Il vit Sa Majefté com
me par rencontre , lors qu'Elle
traverſoit cette Gallerie pour
aller à la Meffe , car l'on ne
donne point en France d'Audience
dans les formes à ces
fortes d'Envoyez . A pres trois
profondes révérences , il fit
en Langue Turque un Dif
cours au Roy , plein de foumiffion
& de refpect , pour
remercier Sa Majefté de la
liberté qu'il luy avoit plú de
donner aux Turcs & Mores
Sujets d'Alger , qui eſtoient
Efclaves fur fes Galeres , &
compara ce Monarque à Sa
GÁLANT. 295
lomon , avec les termes les
plus magnifiques pour Sa
Majefté , & les plus refpectueux
& les plus foumis pour
le Royaume & la Républi
que d'Alger. Il pria le Roy
d'accepter des Chevaux Barbes
, qu'il avoit ordre de luy
préfenter de la part du Dey..
M' de la Croix le Fils , Secretaire-
Interpréte de Sa Majefté
, expliqua fon Diſcours,
Enfuite cet Envoyé préſenta
au Roy les Lettres du Dey
& du Bacha , qui estoient
dans un Sac de Brocard d'or ,
& Sa Majesté les mit entre
Bb iiij
296 MERCURE
les mains de M' le Marquis
de
Seignelay Secretaire
d'Etat.
L'aprefdinée ce mefme
Envoyé prefenta au Roy les
Barbes dont je viens de vous.
parler. De douze que l'on
avoit embarquez , il en eftoit
mort deux en chemin . Sa
Majefté témoigna que cePrefent
luy eftoit fort agréable,
& en donna deux fur l'heure
à Monfeigneur le Dauphin,
dont il y en avoit un qui
avoit une Houffe en Broderie
de Perles. C'eftoit la plus.
précieufe qu'eûtMezomorto.
GALANT 297
Apres cela , Méhémet Chelebi
, Fils de l'Envoyé , fe profterna
aux pieds de Sa Majefté
, qui le reçut d'une maniere
tres-favorable . Cet Envoyé
a efté charmé de la Perfonne
du Roy , & de la civi
lité de tous les François , & a
dit , Que dans tous les Voyages.
qu'il avoit faits , il n'avoit point
rencontré de Nation fi honnefte.
La Gallerie de Verſailles luy
a paru une chofe furprenante
, & il dit , Qu'il la regardoit
avec application , parce qu'il n'avoit
jamais rien vú de fi beau,
& qu'il eftoit affuré de ne voir
298 MERCURE
"
jamais rien qui approchaft de a
magnificence. Cet Envoyé a
retourné à Verſailles , où il a
eu l'honneur de voir dîner le
Roy. Il fit enfuite preſent à
Monſeigneur le Dauphin de
deux fournimens de Chaffe ,
avec quelques accompagnemens
, & une Ceinture bro
dée de Perles , à laquelle ils
eftoient attachez . Il donna
auſſi à Madame la Dauphine
quelques Curiofitez de for
Païs , & entr'autres des Souliers
brodez de Perles , de la
maniere qu'ils fe portent à
Alger. Il fit à ce Prince & à
GALANT 299
cette Princeffe des Complimens
fort galans , en leur offrant
ces Prefens ; M' de la
Croix les
interpreta .
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Résumé : Suite des Affaires d'Alger, avec l'Audience donnée à l'Envoyé du mesme Etat, [titre d'après la table]
En 1685, des échanges diplomatiques significatifs eurent lieu entre la France et Alger. L'ambassadeur d'Alger quitta la France à bord du vaisseau du Marquis d'Amfreville et fut accueilli avec joie à Alger. Le Dey d'Alger exprima sa satisfaction envers M. de Choiseul, un officier français protégé par un Algérien lors d'une rébellion. Le Dey renvoya M. de Choiseul en France avec d'autres esclaves libérés, soulignant qu'il ne l'avait jamais considéré comme un esclave mais comme un officier de l'empereur des Français. La libération des esclaves se poursuivit avec la restitution de cinq cents chrétiens, incluant trois cent vingt sujets du roi de France, cent cinq étrangers pris sous le pavillon français, et soixante-quinze Anglais et Hollandais. Le Dey offrit de libérer davantage d'esclaves si le roi de France le souhaitait. À son retour en France, l'ambassadeur d'Alger fut accueilli avec une grande fête à Alger en l'honneur du roi de France. En réponse, le Dey d'Alger envoya un envoyé extraordinaire, Hadgi Méhémet, pour conduire des chevaux au roi de France. Cet envoyé fut reçu à Versailles et présenta des lettres du Dey et du Bacha, ainsi que des chevaux barbes en cadeau. Le roi de France accepta ces présents et en offrit deux au Dauphin. L'envoyé fut impressionné par la cour et la civilisation française, soulignant la magnificence de la galerie de Versailles. Il fit également des présents au Dauphin et à la Dauphine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 171-225
Tout ce qui s'est fait le jour qu'ils ont esté à l'Audience du Roy à Versailles, les Ceremonies qui ont esté observées avec les complimens qu'ils ont faits à la pluspart des Princes & Princesses de la Maison Royale, [titre d'après la table]
Début :
Le Roy estant guery de la Fiévre-quarte, dont il [...]
Mots clefs :
Roi, Roi de Siam, Trône, Audience, Ambassadeur, Ambassadeurs, Gardes du corps, Prince, Galerie, Duc de La Feuillade, Dauphin, Gardes de la porte, Suisses, Bonnets, Fleurs, Inclinations, Religion, Parler, France, Officiers, Versailles, Gardes françaises, Louvre, Trompettes, Compliments, Cérémonies, Maison royale
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Tout ce qui s'est fait le jour qu'ils ont esté à l'Audience du Roy à Versailles, les Ceremonies qui ont esté observées avec les complimens qu'ils ont faits à la pluspart des Princes & Princesses de la Maison Royale, [titre d'après la table]
Le Roy estant guery de
la Fiévre- quarte , dont il
ayoit eu quelques accés ,
declara qu'il donneroit
Audience aux Ambaſſadeus
le premier jour de
Septembre . Ce jour - là
M'le Maréchal Duc de la
Feuillade, M'de Bonneuil,
Introducteur des Ambaffadeurs
, &M* Giraut, qui
맥 l'accompagne toujours
dans cette fonction , les
Pij
172 Voyage des Amb.
allerent prendre à l'Ho
ſtel des Ambaſſadeurs ,
dans les Caroffes du Roy,
& de Madame la Dauphine
, avec pluſieurs autres
Caroſſes de ſuite. M.
de la Feuillade leur marqua
la joye qu'il avoit de
les venir querir pour les
mener à l'Audience du
Roy , & leur dit qu'il auroit
l'honneur deles conduire
à toutes les Audiences
que leur donneroit Sa
Majefté. Le premier Amde
Siam.
173
.
a
baffadeur luy fit connoiſtre
l'extrême paffion qu'-
ils avoient de voir le Roy,
&luy dit, Que cet heureux
jour, pour lequel ils avoient
traverſé tant de Mers ,
estoit enfin arrivé Ils monterent
enfuite dans le Caroffe
du Roy , qui fut environné
de pluſieurs Va-
Iets de pied de Sa Majeſté
, & précedé par ceux
de M. de la Feuillade. Ils
s'entretinrent pendant la
plus grande partie du che-
Pij
174 Voyage des Amb.
min de la Religion des Siamois
, dont M. de la Feuillade
demanda les particularitez
. L'Ambaffadeur
luy répondit avec beaucoup
d'eſprit , Que tout ce
qu'on diſoit d'une Religion
inconnuë devoit d'abord
paroiftre ridicule à des per
Sonnes qui n'en avoient
nulle connoiffance , & qui
en profefforent une autre ,
parce qu'il eft naturel de
croire toûjours la Religion
que l'on a embraßee , 04
deSiam.
175
汇
dans laquelle on est né , la
1 meilleure de toutes , esqu'-
+ enfin il falloit plus de temps
pour parler à fond fur une
Afi grande matiere, &entrer
dans des details qui de
mandoient plus d'application
qu'ils n'en pouvoient
alors donner; qu'autrement
201
e
01
les choses les plus réelles pa-
* roiſſoient fans fondement
Es sans vray -Semblance..
Aprés cela ilsentrerent.en
10
conversation, & l'Ambaf_
fadeur ayant expliqué à
Pij
176 Voyage des Amb.
peu prés les chofes que je
vous ay déja marquées ſur
leur Religion , en ajoûta
trois , qu'il dit en eſtre les
trois principaux points ,
qui font, l'Amour des Ennemis
, l'Humilité , & la
Penitence.
Comme on ne peut aller
à Versailles fans voir
Saint Cloud & Meudon ,
& que ces Maiſons paroiffent
beaucoup , on dit
à l'Ambaſſadeur que l'une
appartenoit à Monfieur,
deSiam. 177
1
Frere unique de Sa Majeſté
, & l'autre à M. de
Louvois , Miniſtre d'Etat .
Il dit qu'il ne s'étonnoit
point de voir de fi belles
- Maiſons dans le Royaume,
Essur tout aprés le haut
point de gloire où le Roy avoit
mis la France. Enfin
on arriva à Versailles par
la grande avenuë, aprés
une converſation toute
pleine d'eſprit. Il y avoit
e dans la premiere Court
r mille hommes du Regi
178 Voyage des Amb.
ment des Gardes Françoi
fes& Suiffes ſous les armes
. Ils estoient tous veftus
en Juſteau corps rouges
brodez , & formoient
cinq files de chaque cofté,
Enſeignes déployées , &
tous lesOfficiers laPique à
la main. Les Suiffes eftoiet
à droite , & les François
à gauche , mais fans qu'ils
changent de diſpoſition ,
les François fe trouvent à
la droite de ceux qui fortent
du Chafteau , & les
de Siam. 179
S
ر
a
es
Suiffes à la gauche . On dit
aux Ambaſſadeurs que
c'eſtoit la Garde ordinaire
de dehors , qui monte
tous les trois jours. On
trouva les Gardes de la
Porte, qui formoient deux
hayes au delà de la porte
de la feconde Court . Ces
Gardes font pour ouvrir
la porte à ceux dont les
Caroffes ont droit d'enrrer
dans le Louvre ; ils
ne la gardent point la
nuit , & à fix heures du
180 Voyage des Amb.
ſoir les Gardes du Corps
en prennent poffeffion .
Les Ambaſſadeurs furent
conduits dans une Salle
appellée la Salle de Def
cente. C'est un lieu où l'on
mene tous les Ambaſſadeurs
en attendant l'heure
de l'Audience . On leur
fervit à déjeuner , mais ils
ne voulurent point manger
; ils ſe laverent feulement
, car ils font d'une
propreté extraordinaire .
Ils mirent enfuire les Bonde
Siam. 181
nets qui marquent leur
Dignité , & dont je vous
ay déja parlé. Ils ont au
bas de ces Bonnets , des
Couronnes d'or larges de
deux à trois doigts , d'où
fortent des fleurs faites de
feuilles d'or tres- minces ,
au milieu deſquelles font
1 quelques Rubis à la place
de la graine . Comme les
feüilles d'or qui forment
ces fleurs font fort lege-
-fres , elles ont un mouvement
qui les fait paroiſtre
e.
182 Voyage des Amb.
toûjours agitées. Le troifiéme
Ambaſſadeur n'a
point de ces fleurs autour
de ſa Couronne , il n'a
qu'un Cercle d'or large
de deux grands doigts &
cizelé. Lors qu'ils faifoient
travailler à ces Couronnes
par un Orphévre de
Paris , cét Orphévre leur
ayant dit qu'elles eſtoient
bien legeres , le premier
Ambaſſadeur répondit ,
Qu'ils les faisoient faire
pour des hommes, & quefi
de Siam. 183
10
هللا
be
elles estoient plus lourdes, il
les faudroit donner à porter
àdesBeftes . Leshuit Mandarins
qui accompagnent
les Ambaſsadeurs,ont une
pareille coëfure de Moufſeline
, mais il n'y a point
de Couronne autour de
leurs Bonnets. Ceux à qui
ces marquesde dignitéont
eſté données , n'oferoient
paroiftre devant le Roy
de Siam ſans les avoir,
L'heure de l'Audience étant
venuë , l'Introduce
184 Voyage des7
Amb.
teur des Ambassadeurs les
vint avertir que le Roy étoit
preſt á ſe mettre dans
fon Trône , & qu'il eſtoit
temps de partir. Il faut remarquer
que la Salle où
ils eftoient , regarde prefque
l'Eſcalierpar lequel ils
devoient monter chez le
Roy , & que pour ſe rendre
à cét Efcalier , il falloit
qu'ils traverſaffent la
Court. Ils trouverent en
haye dans cette Court les
Gardes de la Prevoſté, &
de Siam. 185
lesCent- Suiſses en approchant
de l'Eſcalier . M
Giraut marchoit à la teſte
des Domeſtiques des Ambassadeurs
; M' de Blainville
, grand Maiſtre des
Ceremonies , M. de Bon-
1 neuil Introducteur des
Ambassadeurs , & M
- Stolff Gentilhomme or-
Idinaire de la Maiſon du
| Roy , & nommé par Sa
Majesté pour les accom- el
pagner pendant tout le
| temps qu'ils feront ent
உ
186 Voyage des Amb.
France , venoient enfuite.
La Lettre du Roy de Siam
eſtoit portée par douze
Suifses dans la mesme
machine qui estoit à la
ruelle du Lit du premier
Ambassadeur , & que je
vous ay déja fait voir
gravée , & l'on portoit
quatre Parasols pour
couvrir cette Machine.
On avoit ordonné que
pour faire honneur à cette
Lettre , ily auroit au pied
de l'Escalier , en dehors ,
1
1
de Siam. 187
e
trente-fix Tambours , &
و
vingt - quatre Trompetes.
Les trois Ambaſsa
deurs marchoient de
front avec M² de la Feuillade
, & l'on portoit auprés
d'eux les marques de
leur dignité , qui font de
grandes Boetes rondes cizelées
avec des couvercles
relevez . C'eſt le Roy
de Siam qui les donne , &
l'on ne paroiſt jamais de--
vant luy ſans les avoir..
Elles font differentes auf
4
Qij
188 Voyage des Amb.
fi- bien que les Couronnes
, & font connoiſtre le
rang de ceux à qui elles apartiennent.
LesCours du
Chasteau estoient toutes
remplies de monde pour
voir paffer les Ambaffadeurs
. Ils trouverent deux
hayes desCent Suiffes, fur
le grand Efcalier , dont les
Eaux joüoient & faifoient
plufieurs napes dans le
milieu. Ils le traverſerent
au bruit des Fanfares des
yingt- quatre Trompetes
de Siam.
197
a
les falüa auffi. On ne
ſçauroit rien repreſenter
où le reſpect puiſse eftre
plus marqué , qu'il
l'eſtoit fur le viſage des
Ambassadeurs & de tous
ceux de leur fuire. Ils l'imprimerent
dans tous les
coeurs , & cette extreme
veneration qu'ilsfirent paroiſtre
pour laPerſonne de
Sa Majesté, leur attira de
S
S
grandes loüanges. Le Roy
avoit à la droite de fon
Trône Monſeigneur le
Riij
198 Voyage des Amb.
Dauphin , Monfieur le
Duc de Chartres , Monfieur
le Duc de Bourbon,
& Monfieur le Comte
de Toulouſe ; & à fa gauche,
Monfieur , Monfieur
le Duc , & Monfieur le
Ducdu Maine . Sonhabit
eftoit brodé à plein. Il y
avoit deſsus pour plufieurs
millions de Pierreries
, leſquelles formoient
en beaucoup d'endroisles
ornemens de la broderie.
Tous les Princes avoient
de Siam.
199
۲
د
des habits ou brodez , ou
de brocards d'or tous
couverts de Pierreries.Celuy
de Monfieur eftoit
noir , à cauſe que ce Prince
porte le deuil, & cette
couleur donnant un plus
vif éclat aux Diamans
dont il eſtoit remply, il n'y
avoit rien de plus brillant..
L'habit de Monfieur le
Duc du Maine estoit auffi
【
S
diftingué par un tresgrand
nombre de Rubis .Tous les
حا
grands Officiers du Roy
ו
Riiij
200 Voyage des Amb.
M.le Duc de Montaufier,
& ceux qui ont des Survivances
, eſtoient derriere
Sa Majesté , & derriere
ces Princes. Aprés
les troifiémes inclinations
dont je vous viens de parler
, le premier Ambaffadeur
commença ſa Harangue
. Quand il eut achevé,
M'l'Abbé de Lionne
, qui l'avoit traduire ,
la lût en François . Comme
c'eſt une Piece qui
peut eftre dérachée , je la
de Siam. 201
referve pour la fin de cette
Relation , afin de n'interrompre
pas les particularitez
de l'Audience.
M² l'Abbé de Lionne
ayant ceffé de parler ,
le premier Ambaſſadeur
monta pour remettre la
Lettre du Roy de Siam
entre les mains de SaMajeſté.
Les deux autres l'accompagnerent
, mais ils
laifferent toûjours une
marche entre eux , & le
premier Ambaſſadeur; ain202
Voyagedes Amb.
fi ils n'approcherent pas fi
prés . Le Roy ſeleva pour
prendre la Lettre , & la
reçeut debout , &découvert.
Enfuite Sa Majesté
appella M² l'Abbé de
Lionne , & luy dit qu'il
demandaſt à l'Ambaffadeur
des nouvelles de la
Santé du Roy de Siam, &
en quel eſtat il l'avoit
laiſsé quandil eſtoit party.
Le Roy demanda auſſi des
nouvelles de la Santé de
la Princeſse Reyne , & a
de Siam. 203
1
prés les réponſes de l'Ambaſsadeur,
Sa Majesté luy
ba
dit , Que s'il avoit quelque
choſe à luy propoſer , il le
pouvoitfaire,esqu Elle l'écouteroit.
L'Ambassadeur
demeura fi penetré des
bontez du Roy , qu'il ne
répondit qu'en ſe profternant
le plus bas qu'il put,
Ils recommencerent tous
juſqu'à trois fois les mefmes
inclinations qu'ils avoient
faires en s'approchant
du Trône du Roy,
204 Voyage des Amb.
& fe retirerent ayant toujours
les mains jointes, &
marchant à reculons jufqu'au
bout dela Galerie .
Ils ne ſe retournerent que
lors qu'ils ne pûrent plus
voir le Roy , qui demeura
dans ſon Trônejuſqu'à ce
qu'ils fuſsent fortis de la
Galerie. Comme ils avoient
traverſé tous les
Appartemens fans tourner
les yeux d'aucun coſté
, ſe croyant à tous momens
fur le point de pa
de Siam. 189
2
S
qui ſuivirent. Quand on
fut au haut de l'Efcalier ,
le premier Ambaffadeur
prit dans la Machine un
Vaſe où l'on avoit mis la
Boëte d'or qui renfermoit
la Lettre du Roy fon
Maistre , & le donna à
porter au troifiéme Ambaſſadeur
, puis l'on entra
dans la premiere Salle
des Gardes . Les Gardes du
Corps estoient en haye,
& fort ferrez des deux
coftez des deux premieres
190 Voyage des Amb.
Salles du grand Aparte
ment du Roy . M'le Duc
de Luxembourg les receut
à la porte de la premiere
avec trente Officiers
des Gardes fort lettes
& en jufte-au- corps bleu.
Le compliment de M'de
Luxembourg eftant finy ,
il accompagna les Ambaffadeurs
avec tous les Officiers
de ſa fuite , juſques
au bout de la Galerie où
eſtoir le Trône du Roy ,
& les Trompetes qui é
de Siam. 191
toient entrez avec les
meſmes Ambaffadeurs
pour accompagner la Lettre
du Roy de Siam,&luy
faire plus d'honneur,joue
rent juſques au bout de
la ſeconde Salle où les
Gardes du Corps eſtoient
en haye , & ne pafferent
point dans le reſte de l'Appartement,
que tous ceux
que je vous ay marquez
traverſerent. Ils entrerent
enfuite dans le Salon qui
eſt au bout de l'Apparte
192 Voyage des Amb.
ment , & par lequel on
va dans la Galerie , &
dés qu'ils furent ſous la
grande Arcade qui la ſepare
de ce Salon , & d'où
l'on pouvoit voir le Roy
en face , ils firent trois
profondes inclinations , &
tenant leurs mains jointes
, ils les éleverent autant
de fois juſques à leur
front . Ils firent la meſme
choſe au milieu de la Galerie,
dans laquelle étoient
environ quinze cens perſonnes
deSiam.
193
ſonnes , ce quiformoit fix
à fept rangs de chaque
cofté,& malgré cette foule
M'le Duc d'Aumont,
premier Gentilhomme de
la Chambre d'année , &
qui en cette qualité commandoit
dans lesAppartemens
avoit fi bien pris
ſes meſures , que fix perſonnes
pouvoient paffer
de front dans l'eſpace qui
reftoit vuide au milieu de
la Galerie . Le Trône d'argent
du Roy estoit poſé
د
R
194 Voyage des Amb.
fur une Eſtrade elevée de
neuf marches , & les marches
eftoient couvertes
d'un Tapis à fonds d'or.
Il y en avoit encore un
plus riche ſur l'eſplanade
, & autour de ce Tapis
eftoit une campanne
en broderie qui débordoit
fur la neuvième marche.
Les coſtez de ces neuf
marches eftoient garnis
de grandes Torcheres
d'argent de neuf pieds de
haut,&par delà les mar
de Siam. 195
ches , en élargiſſant toujours
, il y en avoit environ
dans l'eſpace de quatorze
ou quinze pieds de
long, entremelez de grandes
Buires , & de grands
Vaſes d'argent . Cet efpace
eſtoit pour mettre la
fuite des Ambaſſadeurs .
Comme elle precedoit ,
elley fut rangée à droite
& à gauche par M'Giraut ,
& ceux qui la compofoient
ſe profternerent
auffi - toft .Ils auroient toû-
Rij
196 Voyage des Amb.
jours eu le viſage contre
terre , fi le Roy n'euſt
permis qu'ils le regardaffent.
Lors qu'on en parla
à Sa Majesté , Elle dit,
Qu'ils estoient venus de
trop loin pour ne leur pas
permettre de le voir Quand
les trois Ambaſſadeurs furent
au pied de l'Eſtrade ,
ils firent leurs troiſiémes
inclinations , & les firent
fi profondes , qu'on
peut dire , que leur tefte
toucha la terre ; le Roy
de Siam.
205
roiſtre devant le Roy, la
beauté & la richesse des
Appartemens les furprirent
en fortant, & cedant
alors à la curiofité , ils ſe
détacherent pour en regarder
les Meubles . On
leur dit qu'on les ameneroit
tout exprés , afin qu'-
ils pûffent les voir à loifir ,
& le premier Ambaffadeur
répondit , Que c'eftoient
des choses à voir plus
d'une fois. Ils furent reconduits
dans la Salle où
206 Voyage des Amb.
,
ils eftoient defcendus en
arrivant ; & aprés qu'ils
s'y furent un peu repoſez ,
& qu'ils eurent ofté leurs
Bonnets de Ceremonie ,
on les mena dans une autre
Salle , où l'on avoit
ſervy un magnifique Difné.
Ils estoient tout remplis
de l'air majestueux &
delabontédu Roy , & en
parlement avec admiration
pendant la plus grande
partie du Repas ; ce
qu'ils font encore tous
de Siam .
T
0
207
les jours. M'de la Feüillade
diſna avec eux , &
fut placé à la droite entre
le premier , & le fecond
Ambaſſadeur . A la gauche
eſtoient le ſecond Ambaffadeur,
& M² de Bonneüil
enfuite ; à la droite M.
Stolf, à la gauche M. le
Chevalier de Chaumont;
à la droite les huit Mandarins
, à la gauche & vis
à vis , M' Delrieu , Maiftre
d'Hoſtel ordinaire de
la Maiſon du Roy , M.
r
208 Voyage des Amb.
l'Abbé de Lionne , & M.
Giraut. La Table estoit à
Pans,& comme elle estoit
extrémement grande , &
qu'il auroit eſté impoffible
que le plus grand
homme euſt placé des
plats juſques au milieu ,
on yavoit mis cinq Corbeilles
d'argent remplies
des plus belles fleurs, qui
toutes enſemble formoient
une piramide tresagreable.
Les plats furent
portez par les Cent Suif
de Siam. 209)
fes du Roy, ayant en tefte
M² de Riveroles , Controleur
de la Maiſon de Sa
Majeſté. Il y eur trois Services
,fans celuy du Fruit,,
& chaque fervice fut de
trente grands Plats , fans.
comprer les Hors- d'oen--
vre , & les Salades . Le
Defferr eſtoit parfaites
ment beau , & de pirami--
des fort élevées , & le
coloris des fruits , des
fleurs , & des confitures
1
ſeches faifoir un effer
2
S
210 Voyage des Amb.
plaiſant à la veuë. On fervit
quantité de Sous- coupes
, les unes remplies de
differentes liqueurs , &
les autres couvertes de
Taffes , remplies de toutes
fortes d'Eaux glacées ,
Onferviten meſme temps
une autre Table dans un
autre endroit , pour les
Secretaires , & les autres
Perſonnes de la fuite des
Ambaſſadeurs , fans celle
qui fut fervie pour les
Domestiques.Les Ambaf
deSiam. 211
fadeurs & les Mandarins
allerent en fortant de ta--
ble prendre leurs Bonnets.
de Ceremonie , parce que
c'eſtoit l'heure marquée:
pour l'Audience qu'ils de--
voient avoir de Monfeigueur
le Dauphin. Ils fe
rendirent chez ce Prince,
conduits par les mcfmess
Perſonnes qui les avoient
accompagnez à l'Audien
ce du Roy , & pafferent
au travers d'une double
S
e
es
1 haye de Gardes du Corps..
S. ij
212 Voyage des Amb.
Dés qu'ils apperçeûrent
Monſeigneur le Dauphin,
ils firent les meſmes inclinations
qu'ils avoient
faires chez leRoy.Le ſujet
du Compliment de l'Ambaſſadeur
fut fur ce que
le Roy Son Maistre regardoit
ce Prince comme le
digne Fils du plus grand
Roy de l'Europe , & dont
les grandes qualitez,
les Victoires s'estoient fait
connoistre jusques aux extrémite,
z de l'Univers , &
de Siam.
213
que mesme dans le temps
que le Roy faisoit des choses
qui paroiffent incroyables à
Ses Sujets-mefmes , le Roy
Son Maistre avoit eu le
bonheur de les apprendre ,
& d'en recevoir les confirmations
. Ilajoûta , que ce
mesme Roy esperoit que
Monseigneur le Dauphin
eftant forty d'un Sang ft
glorieux es fi genereux ,
-estant luy - mesme si bien-
- faisant , luy accorderoit les
= mesmes avantages , & la
214 Voyage des Amb.
misme amitié que le Roy
Son Pere , esqu'il estoit faché
de n'avoir pas eu le
temps de chercher dans toutes
les Indes des chofes plus
curieuses que celles qu'il luy
envoyoit. Monfcigneur le
Dauphin remercia non
ſeulement le Roy de
Siam , & les Ambaffadeurs
dans fa réponſe;
mais ce Prince fit auffi
connoiſtre qu'il leur donneroit
des marques de ſa
reconnoiffance . Les mou
deSiam. 215
vemens de leurs viſages
montrerent combien ils
eſtoient ſenſibles à des paroles
fi obligeantes , & ils
n'oferent y répondre
qu'en ſe profternant le
plus bas qu'il leur fut
poffible. Ils ſe retirerent
de la même maniere qu'ils
avoient fait chez le Roy.
Ils n'eurent point Audience
de Madame la Dauphine
, parce qu'elle eftoir
accouchée le jour precedent,&
en fortant de chez
216 Voyage des Amb.
Monteigneur le Dauphin,
ils allerent chez Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
Les meſmes Ceremonies
y furent obfervées.
Je ne les repereray
point , & vous diray feulement
qu'elles ont eſté
égales pour toute la Maifon
Royale. L'Ambaffadeur
dit à Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , Que
le Roy de Siam s'estoit réjozy
de fon heureuse Naif-
Sance, &les avoit chargez,
de
de Siam. 217
2
de l'en afſeurer; que la Princeffe
Reine luy envoyoit de
petites bagatelles pour le divertir
quelques momens ,
&quefi elles luy plaiſoient,
elle auroit ſoin de luy en envoyer
d'autres. Ils firent à
peu prés le meſme compliment
chez Monfeigneur
le Duc d'Anjou ,
& pafferent enfuite dans
la Chambre de Monfeigneur
le Duc de Berry.
L'Ambaſſadeur luy dit
Qu'il ne pouvoit que Sou-
T
218 Voyage des Amb.
haitertoutessortes de profperitez
à un Prince qui ne
Sçavoit pas encore parler,
qu'il estoit persuadé qu'il
feroit un jour un tres- grand
Prince, puis qu'il ſembloit
n'eſtre né que pour donner
ſa premiere Audience
à des Ambaſſadeurs venus
defix mille lieuës , & d'un
Païs d'où il n'en estoit point
encore venu en France, &
qu'il ne doutoit pas que lors
qu'il feroit plus grand , le
Roy Son Maistre ne luy
de Siam. 219
fuft connu , & qu'il ne s'en
Souvinſt, puis qu'on avoit
foin d'écrire l'Histoire des
Princes , &que l'Audience
qu'ils avoient ,ſeroit le premier
évenement qu'il rencontreroit
dans la fienne aprés
ſa Naiſſance. Madame
la Mareſchale de la
Mothe, Gouvernantedes
Enfans de France, répondit
à tous ces Complimens
avec l'eſprit qu'on ſçait
qu'elle a toûjours fait paroiſtre
en de pareilles oc-
Tij
220 Voyagedes Amb.
cafions. Ils traverſerent
enfuite la Galerie qui conduit
à l'Appartement de
Monfieur. Ils furent reçûs
par le Capitaine , &
les Officiers deſes Gardes ,
& pafferent la premiere
Sale au travers d'une
double haye des Gardes
du Corps de fon Alteſſe
Royale , & aprés avoir
traverſé pluſieurs Chambres
ils trouverent ce
Prince environné de toude
ſa Cour qui estoit fort
de Siam. 220
nombreuſe. Le Premier
Ambaffadeur , aprés avoir
felicité Monfieur fur les
Villes qu'il a prifes , & fur
le gain de la Bataille de
Caffel , s'étendit ſur la
parfaite union qui eſt en-
:
tre le Roy & ce Prince ,
& qui fait que les Ennemis
du Roy tont les fiens. IL
ajoûta , Qu'il ne doutoit
point que cette union &cette
conformité defentimens
ne fust cauſe qu'il n'eust
pour le Roy Son Maſtre les
Tij
222 Voyage des Amb.
mesmes sentimens que le
Roy avoit pour ce Monarque
, & qu'il eſperoit
que les Amis du Roy Son
Frere seroient ſes Amis,
commeſes Ennemis étoient
devenus lesſiens. Monfieur -
ayant fait à ce compliment
une réponſe auſſi favorable
que les Ambaffadeurs
la pouvoient attendre
, ils allerent chez
Madame, & pafferent encore
au travers d'une
double haye de Gardes
de Siam. 223
du Corps rangez dans la
premiere Salle . Madame
eſtoit accompagnée d'un
grand nombre de Princeffes
& de Ducheffes , & des
principales Dames de fa
Mailo Maiſon , dont les habits
eſtoient tout garnis de
pierreries. Il dit à Madame
, Que c'estoit pour eux
un honneurfort grand , que
de pouvoirfalüer une Heroïne
, Femme d'un Heros
quiestoit Frere d'un grand
5 invincible Monarque ..
Tij (
224 Voyage des Amb.
Es qu'ils mettroient ce jour
là au nombre des plus heureux
de leur vie. Aprés cette
Audience on les reconduifit
dans la Salle où ils
eſtoient defcendus d'abord.
Ilsy quiterent leurs
Bonnets de ceremonie , &
on leur prefenta la Collation
, mais ils ne mangerent
point. Ils monterent
enfuire en Caroffe pour
s'en retourner , & pafferent
encore entre les
Compagnies Françoiſes &
de Siam. 22.5
Suiffes de Garde qui eftoient
fous les Armes. Le
reſte du jour ils ne parlerent
que du Roy , de fa
bonne mine,de ſa taille,&
de la bonté qu'il mefle fi
dignement avec la fierté
Royale qu'un Monarque
doit avoir.
la Fiévre- quarte , dont il
ayoit eu quelques accés ,
declara qu'il donneroit
Audience aux Ambaſſadeus
le premier jour de
Septembre . Ce jour - là
M'le Maréchal Duc de la
Feuillade, M'de Bonneuil,
Introducteur des Ambaffadeurs
, &M* Giraut, qui
맥 l'accompagne toujours
dans cette fonction , les
Pij
172 Voyage des Amb.
allerent prendre à l'Ho
ſtel des Ambaſſadeurs ,
dans les Caroffes du Roy,
& de Madame la Dauphine
, avec pluſieurs autres
Caroſſes de ſuite. M.
de la Feuillade leur marqua
la joye qu'il avoit de
les venir querir pour les
mener à l'Audience du
Roy , & leur dit qu'il auroit
l'honneur deles conduire
à toutes les Audiences
que leur donneroit Sa
Majefté. Le premier Amde
Siam.
173
.
a
baffadeur luy fit connoiſtre
l'extrême paffion qu'-
ils avoient de voir le Roy,
&luy dit, Que cet heureux
jour, pour lequel ils avoient
traverſé tant de Mers ,
estoit enfin arrivé Ils monterent
enfuite dans le Caroffe
du Roy , qui fut environné
de pluſieurs Va-
Iets de pied de Sa Majeſté
, & précedé par ceux
de M. de la Feuillade. Ils
s'entretinrent pendant la
plus grande partie du che-
Pij
174 Voyage des Amb.
min de la Religion des Siamois
, dont M. de la Feuillade
demanda les particularitez
. L'Ambaffadeur
luy répondit avec beaucoup
d'eſprit , Que tout ce
qu'on diſoit d'une Religion
inconnuë devoit d'abord
paroiftre ridicule à des per
Sonnes qui n'en avoient
nulle connoiffance , & qui
en profefforent une autre ,
parce qu'il eft naturel de
croire toûjours la Religion
que l'on a embraßee , 04
deSiam.
175
汇
dans laquelle on est né , la
1 meilleure de toutes , esqu'-
+ enfin il falloit plus de temps
pour parler à fond fur une
Afi grande matiere, &entrer
dans des details qui de
mandoient plus d'application
qu'ils n'en pouvoient
alors donner; qu'autrement
201
e
01
les choses les plus réelles pa-
* roiſſoient fans fondement
Es sans vray -Semblance..
Aprés cela ilsentrerent.en
10
conversation, & l'Ambaf_
fadeur ayant expliqué à
Pij
176 Voyage des Amb.
peu prés les chofes que je
vous ay déja marquées ſur
leur Religion , en ajoûta
trois , qu'il dit en eſtre les
trois principaux points ,
qui font, l'Amour des Ennemis
, l'Humilité , & la
Penitence.
Comme on ne peut aller
à Versailles fans voir
Saint Cloud & Meudon ,
& que ces Maiſons paroiffent
beaucoup , on dit
à l'Ambaſſadeur que l'une
appartenoit à Monfieur,
deSiam. 177
1
Frere unique de Sa Majeſté
, & l'autre à M. de
Louvois , Miniſtre d'Etat .
Il dit qu'il ne s'étonnoit
point de voir de fi belles
- Maiſons dans le Royaume,
Essur tout aprés le haut
point de gloire où le Roy avoit
mis la France. Enfin
on arriva à Versailles par
la grande avenuë, aprés
une converſation toute
pleine d'eſprit. Il y avoit
e dans la premiere Court
r mille hommes du Regi
178 Voyage des Amb.
ment des Gardes Françoi
fes& Suiffes ſous les armes
. Ils estoient tous veftus
en Juſteau corps rouges
brodez , & formoient
cinq files de chaque cofté,
Enſeignes déployées , &
tous lesOfficiers laPique à
la main. Les Suiffes eftoiet
à droite , & les François
à gauche , mais fans qu'ils
changent de diſpoſition ,
les François fe trouvent à
la droite de ceux qui fortent
du Chafteau , & les
de Siam. 179
S
ر
a
es
Suiffes à la gauche . On dit
aux Ambaſſadeurs que
c'eſtoit la Garde ordinaire
de dehors , qui monte
tous les trois jours. On
trouva les Gardes de la
Porte, qui formoient deux
hayes au delà de la porte
de la feconde Court . Ces
Gardes font pour ouvrir
la porte à ceux dont les
Caroffes ont droit d'enrrer
dans le Louvre ; ils
ne la gardent point la
nuit , & à fix heures du
180 Voyage des Amb.
ſoir les Gardes du Corps
en prennent poffeffion .
Les Ambaſſadeurs furent
conduits dans une Salle
appellée la Salle de Def
cente. C'est un lieu où l'on
mene tous les Ambaſſadeurs
en attendant l'heure
de l'Audience . On leur
fervit à déjeuner , mais ils
ne voulurent point manger
; ils ſe laverent feulement
, car ils font d'une
propreté extraordinaire .
Ils mirent enfuire les Bonde
Siam. 181
nets qui marquent leur
Dignité , & dont je vous
ay déja parlé. Ils ont au
bas de ces Bonnets , des
Couronnes d'or larges de
deux à trois doigts , d'où
fortent des fleurs faites de
feuilles d'or tres- minces ,
au milieu deſquelles font
1 quelques Rubis à la place
de la graine . Comme les
feüilles d'or qui forment
ces fleurs font fort lege-
-fres , elles ont un mouvement
qui les fait paroiſtre
e.
182 Voyage des Amb.
toûjours agitées. Le troifiéme
Ambaſſadeur n'a
point de ces fleurs autour
de ſa Couronne , il n'a
qu'un Cercle d'or large
de deux grands doigts &
cizelé. Lors qu'ils faifoient
travailler à ces Couronnes
par un Orphévre de
Paris , cét Orphévre leur
ayant dit qu'elles eſtoient
bien legeres , le premier
Ambaſſadeur répondit ,
Qu'ils les faisoient faire
pour des hommes, & quefi
de Siam. 183
10
هللا
be
elles estoient plus lourdes, il
les faudroit donner à porter
àdesBeftes . Leshuit Mandarins
qui accompagnent
les Ambaſsadeurs,ont une
pareille coëfure de Moufſeline
, mais il n'y a point
de Couronne autour de
leurs Bonnets. Ceux à qui
ces marquesde dignitéont
eſté données , n'oferoient
paroiftre devant le Roy
de Siam ſans les avoir,
L'heure de l'Audience étant
venuë , l'Introduce
184 Voyage des7
Amb.
teur des Ambassadeurs les
vint avertir que le Roy étoit
preſt á ſe mettre dans
fon Trône , & qu'il eſtoit
temps de partir. Il faut remarquer
que la Salle où
ils eftoient , regarde prefque
l'Eſcalierpar lequel ils
devoient monter chez le
Roy , & que pour ſe rendre
à cét Efcalier , il falloit
qu'ils traverſaffent la
Court. Ils trouverent en
haye dans cette Court les
Gardes de la Prevoſté, &
de Siam. 185
lesCent- Suiſses en approchant
de l'Eſcalier . M
Giraut marchoit à la teſte
des Domeſtiques des Ambassadeurs
; M' de Blainville
, grand Maiſtre des
Ceremonies , M. de Bon-
1 neuil Introducteur des
Ambassadeurs , & M
- Stolff Gentilhomme or-
Idinaire de la Maiſon du
| Roy , & nommé par Sa
Majesté pour les accom- el
pagner pendant tout le
| temps qu'ils feront ent
உ
186 Voyage des Amb.
France , venoient enfuite.
La Lettre du Roy de Siam
eſtoit portée par douze
Suifses dans la mesme
machine qui estoit à la
ruelle du Lit du premier
Ambassadeur , & que je
vous ay déja fait voir
gravée , & l'on portoit
quatre Parasols pour
couvrir cette Machine.
On avoit ordonné que
pour faire honneur à cette
Lettre , ily auroit au pied
de l'Escalier , en dehors ,
1
1
de Siam. 187
e
trente-fix Tambours , &
و
vingt - quatre Trompetes.
Les trois Ambaſsa
deurs marchoient de
front avec M² de la Feuillade
, & l'on portoit auprés
d'eux les marques de
leur dignité , qui font de
grandes Boetes rondes cizelées
avec des couvercles
relevez . C'eſt le Roy
de Siam qui les donne , &
l'on ne paroiſt jamais de--
vant luy ſans les avoir..
Elles font differentes auf
4
Qij
188 Voyage des Amb.
fi- bien que les Couronnes
, & font connoiſtre le
rang de ceux à qui elles apartiennent.
LesCours du
Chasteau estoient toutes
remplies de monde pour
voir paffer les Ambaffadeurs
. Ils trouverent deux
hayes desCent Suiffes, fur
le grand Efcalier , dont les
Eaux joüoient & faifoient
plufieurs napes dans le
milieu. Ils le traverſerent
au bruit des Fanfares des
yingt- quatre Trompetes
de Siam.
197
a
les falüa auffi. On ne
ſçauroit rien repreſenter
où le reſpect puiſse eftre
plus marqué , qu'il
l'eſtoit fur le viſage des
Ambassadeurs & de tous
ceux de leur fuire. Ils l'imprimerent
dans tous les
coeurs , & cette extreme
veneration qu'ilsfirent paroiſtre
pour laPerſonne de
Sa Majesté, leur attira de
S
S
grandes loüanges. Le Roy
avoit à la droite de fon
Trône Monſeigneur le
Riij
198 Voyage des Amb.
Dauphin , Monfieur le
Duc de Chartres , Monfieur
le Duc de Bourbon,
& Monfieur le Comte
de Toulouſe ; & à fa gauche,
Monfieur , Monfieur
le Duc , & Monfieur le
Ducdu Maine . Sonhabit
eftoit brodé à plein. Il y
avoit deſsus pour plufieurs
millions de Pierreries
, leſquelles formoient
en beaucoup d'endroisles
ornemens de la broderie.
Tous les Princes avoient
de Siam.
199
۲
د
des habits ou brodez , ou
de brocards d'or tous
couverts de Pierreries.Celuy
de Monfieur eftoit
noir , à cauſe que ce Prince
porte le deuil, & cette
couleur donnant un plus
vif éclat aux Diamans
dont il eſtoit remply, il n'y
avoit rien de plus brillant..
L'habit de Monfieur le
Duc du Maine estoit auffi
【
S
diftingué par un tresgrand
nombre de Rubis .Tous les
حا
grands Officiers du Roy
ו
Riiij
200 Voyage des Amb.
M.le Duc de Montaufier,
& ceux qui ont des Survivances
, eſtoient derriere
Sa Majesté , & derriere
ces Princes. Aprés
les troifiémes inclinations
dont je vous viens de parler
, le premier Ambaffadeur
commença ſa Harangue
. Quand il eut achevé,
M'l'Abbé de Lionne
, qui l'avoit traduire ,
la lût en François . Comme
c'eſt une Piece qui
peut eftre dérachée , je la
de Siam. 201
referve pour la fin de cette
Relation , afin de n'interrompre
pas les particularitez
de l'Audience.
M² l'Abbé de Lionne
ayant ceffé de parler ,
le premier Ambaſſadeur
monta pour remettre la
Lettre du Roy de Siam
entre les mains de SaMajeſté.
Les deux autres l'accompagnerent
, mais ils
laifferent toûjours une
marche entre eux , & le
premier Ambaſſadeur; ain202
Voyagedes Amb.
fi ils n'approcherent pas fi
prés . Le Roy ſeleva pour
prendre la Lettre , & la
reçeut debout , &découvert.
Enfuite Sa Majesté
appella M² l'Abbé de
Lionne , & luy dit qu'il
demandaſt à l'Ambaffadeur
des nouvelles de la
Santé du Roy de Siam, &
en quel eſtat il l'avoit
laiſsé quandil eſtoit party.
Le Roy demanda auſſi des
nouvelles de la Santé de
la Princeſse Reyne , & a
de Siam. 203
1
prés les réponſes de l'Ambaſsadeur,
Sa Majesté luy
ba
dit , Que s'il avoit quelque
choſe à luy propoſer , il le
pouvoitfaire,esqu Elle l'écouteroit.
L'Ambassadeur
demeura fi penetré des
bontez du Roy , qu'il ne
répondit qu'en ſe profternant
le plus bas qu'il put,
Ils recommencerent tous
juſqu'à trois fois les mefmes
inclinations qu'ils avoient
faires en s'approchant
du Trône du Roy,
204 Voyage des Amb.
& fe retirerent ayant toujours
les mains jointes, &
marchant à reculons jufqu'au
bout dela Galerie .
Ils ne ſe retournerent que
lors qu'ils ne pûrent plus
voir le Roy , qui demeura
dans ſon Trônejuſqu'à ce
qu'ils fuſsent fortis de la
Galerie. Comme ils avoient
traverſé tous les
Appartemens fans tourner
les yeux d'aucun coſté
, ſe croyant à tous momens
fur le point de pa
de Siam. 189
2
S
qui ſuivirent. Quand on
fut au haut de l'Efcalier ,
le premier Ambaffadeur
prit dans la Machine un
Vaſe où l'on avoit mis la
Boëte d'or qui renfermoit
la Lettre du Roy fon
Maistre , & le donna à
porter au troifiéme Ambaſſadeur
, puis l'on entra
dans la premiere Salle
des Gardes . Les Gardes du
Corps estoient en haye,
& fort ferrez des deux
coftez des deux premieres
190 Voyage des Amb.
Salles du grand Aparte
ment du Roy . M'le Duc
de Luxembourg les receut
à la porte de la premiere
avec trente Officiers
des Gardes fort lettes
& en jufte-au- corps bleu.
Le compliment de M'de
Luxembourg eftant finy ,
il accompagna les Ambaffadeurs
avec tous les Officiers
de ſa fuite , juſques
au bout de la Galerie où
eſtoir le Trône du Roy ,
& les Trompetes qui é
de Siam. 191
toient entrez avec les
meſmes Ambaffadeurs
pour accompagner la Lettre
du Roy de Siam,&luy
faire plus d'honneur,joue
rent juſques au bout de
la ſeconde Salle où les
Gardes du Corps eſtoient
en haye , & ne pafferent
point dans le reſte de l'Appartement,
que tous ceux
que je vous ay marquez
traverſerent. Ils entrerent
enfuite dans le Salon qui
eſt au bout de l'Apparte
192 Voyage des Amb.
ment , & par lequel on
va dans la Galerie , &
dés qu'ils furent ſous la
grande Arcade qui la ſepare
de ce Salon , & d'où
l'on pouvoit voir le Roy
en face , ils firent trois
profondes inclinations , &
tenant leurs mains jointes
, ils les éleverent autant
de fois juſques à leur
front . Ils firent la meſme
choſe au milieu de la Galerie,
dans laquelle étoient
environ quinze cens perſonnes
deSiam.
193
ſonnes , ce quiformoit fix
à fept rangs de chaque
cofté,& malgré cette foule
M'le Duc d'Aumont,
premier Gentilhomme de
la Chambre d'année , &
qui en cette qualité commandoit
dans lesAppartemens
avoit fi bien pris
ſes meſures , que fix perſonnes
pouvoient paffer
de front dans l'eſpace qui
reftoit vuide au milieu de
la Galerie . Le Trône d'argent
du Roy estoit poſé
د
R
194 Voyage des Amb.
fur une Eſtrade elevée de
neuf marches , & les marches
eftoient couvertes
d'un Tapis à fonds d'or.
Il y en avoit encore un
plus riche ſur l'eſplanade
, & autour de ce Tapis
eftoit une campanne
en broderie qui débordoit
fur la neuvième marche.
Les coſtez de ces neuf
marches eftoient garnis
de grandes Torcheres
d'argent de neuf pieds de
haut,&par delà les mar
de Siam. 195
ches , en élargiſſant toujours
, il y en avoit environ
dans l'eſpace de quatorze
ou quinze pieds de
long, entremelez de grandes
Buires , & de grands
Vaſes d'argent . Cet efpace
eſtoit pour mettre la
fuite des Ambaſſadeurs .
Comme elle precedoit ,
elley fut rangée à droite
& à gauche par M'Giraut ,
& ceux qui la compofoient
ſe profternerent
auffi - toft .Ils auroient toû-
Rij
196 Voyage des Amb.
jours eu le viſage contre
terre , fi le Roy n'euſt
permis qu'ils le regardaffent.
Lors qu'on en parla
à Sa Majesté , Elle dit,
Qu'ils estoient venus de
trop loin pour ne leur pas
permettre de le voir Quand
les trois Ambaſſadeurs furent
au pied de l'Eſtrade ,
ils firent leurs troiſiémes
inclinations , & les firent
fi profondes , qu'on
peut dire , que leur tefte
toucha la terre ; le Roy
de Siam.
205
roiſtre devant le Roy, la
beauté & la richesse des
Appartemens les furprirent
en fortant, & cedant
alors à la curiofité , ils ſe
détacherent pour en regarder
les Meubles . On
leur dit qu'on les ameneroit
tout exprés , afin qu'-
ils pûffent les voir à loifir ,
& le premier Ambaffadeur
répondit , Que c'eftoient
des choses à voir plus
d'une fois. Ils furent reconduits
dans la Salle où
206 Voyage des Amb.
,
ils eftoient defcendus en
arrivant ; & aprés qu'ils
s'y furent un peu repoſez ,
& qu'ils eurent ofté leurs
Bonnets de Ceremonie ,
on les mena dans une autre
Salle , où l'on avoit
ſervy un magnifique Difné.
Ils estoient tout remplis
de l'air majestueux &
delabontédu Roy , & en
parlement avec admiration
pendant la plus grande
partie du Repas ; ce
qu'ils font encore tous
de Siam .
T
0
207
les jours. M'de la Feüillade
diſna avec eux , &
fut placé à la droite entre
le premier , & le fecond
Ambaſſadeur . A la gauche
eſtoient le ſecond Ambaffadeur,
& M² de Bonneüil
enfuite ; à la droite M.
Stolf, à la gauche M. le
Chevalier de Chaumont;
à la droite les huit Mandarins
, à la gauche & vis
à vis , M' Delrieu , Maiftre
d'Hoſtel ordinaire de
la Maiſon du Roy , M.
r
208 Voyage des Amb.
l'Abbé de Lionne , & M.
Giraut. La Table estoit à
Pans,& comme elle estoit
extrémement grande , &
qu'il auroit eſté impoffible
que le plus grand
homme euſt placé des
plats juſques au milieu ,
on yavoit mis cinq Corbeilles
d'argent remplies
des plus belles fleurs, qui
toutes enſemble formoient
une piramide tresagreable.
Les plats furent
portez par les Cent Suif
de Siam. 209)
fes du Roy, ayant en tefte
M² de Riveroles , Controleur
de la Maiſon de Sa
Majeſté. Il y eur trois Services
,fans celuy du Fruit,,
& chaque fervice fut de
trente grands Plats , fans.
comprer les Hors- d'oen--
vre , & les Salades . Le
Defferr eſtoit parfaites
ment beau , & de pirami--
des fort élevées , & le
coloris des fruits , des
fleurs , & des confitures
1
ſeches faifoir un effer
2
S
210 Voyage des Amb.
plaiſant à la veuë. On fervit
quantité de Sous- coupes
, les unes remplies de
differentes liqueurs , &
les autres couvertes de
Taffes , remplies de toutes
fortes d'Eaux glacées ,
Onferviten meſme temps
une autre Table dans un
autre endroit , pour les
Secretaires , & les autres
Perſonnes de la fuite des
Ambaſſadeurs , fans celle
qui fut fervie pour les
Domestiques.Les Ambaf
deSiam. 211
fadeurs & les Mandarins
allerent en fortant de ta--
ble prendre leurs Bonnets.
de Ceremonie , parce que
c'eſtoit l'heure marquée:
pour l'Audience qu'ils de--
voient avoir de Monfeigueur
le Dauphin. Ils fe
rendirent chez ce Prince,
conduits par les mcfmess
Perſonnes qui les avoient
accompagnez à l'Audien
ce du Roy , & pafferent
au travers d'une double
S
e
es
1 haye de Gardes du Corps..
S. ij
212 Voyage des Amb.
Dés qu'ils apperçeûrent
Monſeigneur le Dauphin,
ils firent les meſmes inclinations
qu'ils avoient
faires chez leRoy.Le ſujet
du Compliment de l'Ambaſſadeur
fut fur ce que
le Roy Son Maistre regardoit
ce Prince comme le
digne Fils du plus grand
Roy de l'Europe , & dont
les grandes qualitez,
les Victoires s'estoient fait
connoistre jusques aux extrémite,
z de l'Univers , &
de Siam.
213
que mesme dans le temps
que le Roy faisoit des choses
qui paroiffent incroyables à
Ses Sujets-mefmes , le Roy
Son Maistre avoit eu le
bonheur de les apprendre ,
& d'en recevoir les confirmations
. Ilajoûta , que ce
mesme Roy esperoit que
Monseigneur le Dauphin
eftant forty d'un Sang ft
glorieux es fi genereux ,
-estant luy - mesme si bien-
- faisant , luy accorderoit les
= mesmes avantages , & la
214 Voyage des Amb.
misme amitié que le Roy
Son Pere , esqu'il estoit faché
de n'avoir pas eu le
temps de chercher dans toutes
les Indes des chofes plus
curieuses que celles qu'il luy
envoyoit. Monfcigneur le
Dauphin remercia non
ſeulement le Roy de
Siam , & les Ambaffadeurs
dans fa réponſe;
mais ce Prince fit auffi
connoiſtre qu'il leur donneroit
des marques de ſa
reconnoiffance . Les mou
deSiam. 215
vemens de leurs viſages
montrerent combien ils
eſtoient ſenſibles à des paroles
fi obligeantes , & ils
n'oferent y répondre
qu'en ſe profternant le
plus bas qu'il leur fut
poffible. Ils ſe retirerent
de la même maniere qu'ils
avoient fait chez le Roy.
Ils n'eurent point Audience
de Madame la Dauphine
, parce qu'elle eftoir
accouchée le jour precedent,&
en fortant de chez
216 Voyage des Amb.
Monteigneur le Dauphin,
ils allerent chez Monfeigneur
le Duc de Bourgogne.
Les meſmes Ceremonies
y furent obfervées.
Je ne les repereray
point , & vous diray feulement
qu'elles ont eſté
égales pour toute la Maifon
Royale. L'Ambaffadeur
dit à Monſeigneur le
Duc de Bourgogne , Que
le Roy de Siam s'estoit réjozy
de fon heureuse Naif-
Sance, &les avoit chargez,
de
de Siam. 217
2
de l'en afſeurer; que la Princeffe
Reine luy envoyoit de
petites bagatelles pour le divertir
quelques momens ,
&quefi elles luy plaiſoient,
elle auroit ſoin de luy en envoyer
d'autres. Ils firent à
peu prés le meſme compliment
chez Monfeigneur
le Duc d'Anjou ,
& pafferent enfuite dans
la Chambre de Monfeigneur
le Duc de Berry.
L'Ambaſſadeur luy dit
Qu'il ne pouvoit que Sou-
T
218 Voyage des Amb.
haitertoutessortes de profperitez
à un Prince qui ne
Sçavoit pas encore parler,
qu'il estoit persuadé qu'il
feroit un jour un tres- grand
Prince, puis qu'il ſembloit
n'eſtre né que pour donner
ſa premiere Audience
à des Ambaſſadeurs venus
defix mille lieuës , & d'un
Païs d'où il n'en estoit point
encore venu en France, &
qu'il ne doutoit pas que lors
qu'il feroit plus grand , le
Roy Son Maistre ne luy
de Siam. 219
fuft connu , & qu'il ne s'en
Souvinſt, puis qu'on avoit
foin d'écrire l'Histoire des
Princes , &que l'Audience
qu'ils avoient ,ſeroit le premier
évenement qu'il rencontreroit
dans la fienne aprés
ſa Naiſſance. Madame
la Mareſchale de la
Mothe, Gouvernantedes
Enfans de France, répondit
à tous ces Complimens
avec l'eſprit qu'on ſçait
qu'elle a toûjours fait paroiſtre
en de pareilles oc-
Tij
220 Voyagedes Amb.
cafions. Ils traverſerent
enfuite la Galerie qui conduit
à l'Appartement de
Monfieur. Ils furent reçûs
par le Capitaine , &
les Officiers deſes Gardes ,
& pafferent la premiere
Sale au travers d'une
double haye des Gardes
du Corps de fon Alteſſe
Royale , & aprés avoir
traverſé pluſieurs Chambres
ils trouverent ce
Prince environné de toude
ſa Cour qui estoit fort
de Siam. 220
nombreuſe. Le Premier
Ambaffadeur , aprés avoir
felicité Monfieur fur les
Villes qu'il a prifes , & fur
le gain de la Bataille de
Caffel , s'étendit ſur la
parfaite union qui eſt en-
:
tre le Roy & ce Prince ,
& qui fait que les Ennemis
du Roy tont les fiens. IL
ajoûta , Qu'il ne doutoit
point que cette union &cette
conformité defentimens
ne fust cauſe qu'il n'eust
pour le Roy Son Maſtre les
Tij
222 Voyage des Amb.
mesmes sentimens que le
Roy avoit pour ce Monarque
, & qu'il eſperoit
que les Amis du Roy Son
Frere seroient ſes Amis,
commeſes Ennemis étoient
devenus lesſiens. Monfieur -
ayant fait à ce compliment
une réponſe auſſi favorable
que les Ambaffadeurs
la pouvoient attendre
, ils allerent chez
Madame, & pafferent encore
au travers d'une
double haye de Gardes
de Siam. 223
du Corps rangez dans la
premiere Salle . Madame
eſtoit accompagnée d'un
grand nombre de Princeffes
& de Ducheffes , & des
principales Dames de fa
Mailo Maiſon , dont les habits
eſtoient tout garnis de
pierreries. Il dit à Madame
, Que c'estoit pour eux
un honneurfort grand , que
de pouvoirfalüer une Heroïne
, Femme d'un Heros
quiestoit Frere d'un grand
5 invincible Monarque ..
Tij (
224 Voyage des Amb.
Es qu'ils mettroient ce jour
là au nombre des plus heureux
de leur vie. Aprés cette
Audience on les reconduifit
dans la Salle où ils
eſtoient defcendus d'abord.
Ilsy quiterent leurs
Bonnets de ceremonie , &
on leur prefenta la Collation
, mais ils ne mangerent
point. Ils monterent
enfuire en Caroffe pour
s'en retourner , & pafferent
encore entre les
Compagnies Françoiſes &
de Siam. 22.5
Suiffes de Garde qui eftoient
fous les Armes. Le
reſte du jour ils ne parlerent
que du Roy , de fa
bonne mine,de ſa taille,&
de la bonté qu'il mefle fi
dignement avec la fierté
Royale qu'un Monarque
doit avoir.
Fermer
Résumé : Tout ce qui s'est fait le jour qu'ils ont esté à l'Audience du Roy à Versailles, les Ceremonies qui ont esté observées avec les complimens qu'ils ont faits à la pluspart des Princes & Princesses de la Maison Royale, [titre d'après la table]
Après sa guérison de la fièvre quarte, le roi de France annonça qu'il recevrait les ambassadeurs siamois le 1er septembre. Le maréchal Duc de la Feuillade, accompagné de M. de Bonneuil et M. Giraut, se rendit à leur hôtel pour les escorter. Durant le trajet vers Versailles, les ambassadeurs discutèrent de la religion des Siamois, soulignant que chaque religion peut sembler ridicule à ceux qui en ignorent les détails. À Versailles, les ambassadeurs furent accueillis par des gardes en uniforme et traversèrent plusieurs cours avant d'être conduits dans la salle de descente. Ils refusèrent de déjeuner mais se préparèrent en mettant leurs bonnets de dignité ornés de couronnes d'or et de rubis. Escortés par plusieurs dignitaires, ils furent conduits à l'escalier du roi. La lettre du roi de Siam, portée par douze Suisses, fut accompagnée de tambours et de trompettes. Les ambassadeurs traversèrent les cours remplies de monde, montèrent l'escalier au son des fanfares et firent des inclinations profondes en entrant dans la galerie. Le roi, vêtu d'un habit brodé de pierreries, était entouré de princes et de grands officiers. Après la harangue de l'ambassadeur, traduite par l'abbé de Lionne, le roi reçut la lettre debout et découvert. Il demanda des nouvelles du roi de Siam et de la reine, puis invita l'ambassadeur à faire des propositions. Les ambassadeurs se retirèrent en faisant des inclinations et en marchant à reculons jusqu'à ce qu'ils ne puissent plus voir le roi. Les ambassadeurs exprimèrent leur admiration pour la beauté et la richesse des appartements royaux. Ils furent invités à un dîner somptueux, avec une table décorée de fleurs et de nombreux plats. Après le repas, ils rencontrèrent le Dauphin, qui répondit favorablement à leurs compliments. Ils rendirent également visite au duc de Bourgogne, au duc d'Anjou, et au duc de Berry, en leur adressant des compliments appropriés. Ils rencontrèrent également Monsieur et Madame, exprimant leur admiration pour leurs exploits et leur union avec le roi. Tout au long de leur visite, les ambassadeurs montrèrent une grande déférence et furent reçus avec des honneurs égaux pour toute la maison royale.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 290-297
Ce qui s'est passé à Meudon pendant une journée entiere qu'ils ont employée à visiter ce Chasteau. [titre d'après la table]
Début :
Lors qu'ils allerent à Meudon, ils demanderent si Madame [...]
Mots clefs :
Abbé de Louvois, Madame de Louvois, Meudon, Maison, Compliment, Chevalier de Nogent, Galerie, Cabinet des miroirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Ce qui s'est passé à Meudon pendant une journée entiere qu'ils ont employée à visiter ce Chasteau. [titre d'après la table]
Lors qu'ils allerent à
Meudon, ils demanderent
fi Madame de Louvois y
feroit. On connut que
c'eſtoit pour luy faire
compliment , parce qu'ils
ſçavent ceux à qui ils en
doivent. On leur réponditqu'elle
auroit bien foudit
quelle
haité avoir cet honneur ,
mais qu'elle ne s'y trouveroit
pas, afin qu'ils puf
de Siam. 291
ſent avoir pleine liberté
dans toute la Maiſon. On
fit aller le Caroſſe en arrivant
le long de la Terraffe,
pour leurdonner lieu
de remarquer la beautéde
laveuë. Ils dirent Que cette
Terraſſe devoit cftre bien
haute , puis que la pointe du
Clocher du Village ftoit
beaucoup au dessous . M²
l'Abbé de Louvois , Mles
Chevaliers de Nogent &
deChaumont, M'le Comte
d'Asfeld , & pluſieurs
Bb ij
292 Voyage des Amb.
autres les reçeurent à la
porte du Veſtibule. M'le
Chevalier de Nogent leur
dit que M de Louvois
eſtant avec leRoy àMaintenon
, ils estoient venus
pour leur faire compliment
de ſa part , & pour
leur témoigner qu'il auroit
bien voulu avoir
l'honneur de les recevoir
luy- mefme. Ils remercierent
M'de Louvois , &
ces Ms auffi en leur particulier
, & pafferent en
de Siam. 293
fuire dans le Veſtibule, où
ils s'attacherent à regarder
les Marbres . Ils firent
de mefme dans la Galerie,
dont les Tables , les Buftes
& les Tableaux leur plûrent
fort . Ils allerent fe
promener juſqu'aux Capucins
, & on leur dit que
ce Convent eſtoit une
Fondation dela Maiſon de
Meudon . Ils revinrent en
fuite dans le Salon , où on
leur fervit un Diſné fort
magnifique. Aprés le Re-
Bb ij
294 Voyage des Amb.
pas on les mena dans une
chambre , où ils trouverent
du Thé, du Caffé, des
Pipes,& des Lits de repos .
M² l'Abbé de Louvois qui
n'eſt ágé que de dix ans ,
prit du Thé avec eux , &
leur dit tant de choſes ſpirituelles
& obligeantes ,
qu'ils en furent charmez.
Ils retournerent voir le
Cabinet des Miroirs, qu'-
ils ne ſe pouvoient laffer
d'admirer ; puis en repaffant
ils s'attacherent a rede
Siam. 295
garder le Portrait duRoy,
qu'ils avoient long- temps
confideré le matin. Ils virent
l'apréſdinée le refte
du Jardin , les Eaux , & le
lieu appellé les Cloiſtres,
parce que les arbres yfont
diſpoſez d'une maniere
qui peut leur faire donner
ce nom. Ils ſe repoferent
chez M² Girardo,Capitaine
du Chaftcau , où ils furent
divertis par Mefdemoiſelles
Girardo , ſes Fil--
les , qui danfent , & qui
Bb iiij
296 Voyage des Amb.
joüent fort bien du Cla
veffin. Ils retournerent à
la promenade, où on leur
fervit une fuperbe Colation
dans un lieu fort agreable
; & aprés qu'ils ſe
furent encore promenez ,
l'heure les obligea de partir.
Ils crurent encore
partir trop toſt ; car quoy
qu'ils euffent paffélajournée
entiere dans cette
belle Maiſon , ils y découvroient
toujours quelques
nouvelles beautez.
de Siam. 297
Ils voulurent donner de
l'argent à ceux qui avoient
pris le ſoin de leur
faire tout voir , mais on
le refuſa , parce qu'on n'y
en a jamais pris de perfonne
.
Meudon, ils demanderent
fi Madame de Louvois y
feroit. On connut que
c'eſtoit pour luy faire
compliment , parce qu'ils
ſçavent ceux à qui ils en
doivent. On leur réponditqu'elle
auroit bien foudit
quelle
haité avoir cet honneur ,
mais qu'elle ne s'y trouveroit
pas, afin qu'ils puf
de Siam. 291
ſent avoir pleine liberté
dans toute la Maiſon. On
fit aller le Caroſſe en arrivant
le long de la Terraffe,
pour leurdonner lieu
de remarquer la beautéde
laveuë. Ils dirent Que cette
Terraſſe devoit cftre bien
haute , puis que la pointe du
Clocher du Village ftoit
beaucoup au dessous . M²
l'Abbé de Louvois , Mles
Chevaliers de Nogent &
deChaumont, M'le Comte
d'Asfeld , & pluſieurs
Bb ij
292 Voyage des Amb.
autres les reçeurent à la
porte du Veſtibule. M'le
Chevalier de Nogent leur
dit que M de Louvois
eſtant avec leRoy àMaintenon
, ils estoient venus
pour leur faire compliment
de ſa part , & pour
leur témoigner qu'il auroit
bien voulu avoir
l'honneur de les recevoir
luy- mefme. Ils remercierent
M'de Louvois , &
ces Ms auffi en leur particulier
, & pafferent en
de Siam. 293
fuire dans le Veſtibule, où
ils s'attacherent à regarder
les Marbres . Ils firent
de mefme dans la Galerie,
dont les Tables , les Buftes
& les Tableaux leur plûrent
fort . Ils allerent fe
promener juſqu'aux Capucins
, & on leur dit que
ce Convent eſtoit une
Fondation dela Maiſon de
Meudon . Ils revinrent en
fuite dans le Salon , où on
leur fervit un Diſné fort
magnifique. Aprés le Re-
Bb ij
294 Voyage des Amb.
pas on les mena dans une
chambre , où ils trouverent
du Thé, du Caffé, des
Pipes,& des Lits de repos .
M² l'Abbé de Louvois qui
n'eſt ágé que de dix ans ,
prit du Thé avec eux , &
leur dit tant de choſes ſpirituelles
& obligeantes ,
qu'ils en furent charmez.
Ils retournerent voir le
Cabinet des Miroirs, qu'-
ils ne ſe pouvoient laffer
d'admirer ; puis en repaffant
ils s'attacherent a rede
Siam. 295
garder le Portrait duRoy,
qu'ils avoient long- temps
confideré le matin. Ils virent
l'apréſdinée le refte
du Jardin , les Eaux , & le
lieu appellé les Cloiſtres,
parce que les arbres yfont
diſpoſez d'une maniere
qui peut leur faire donner
ce nom. Ils ſe repoferent
chez M² Girardo,Capitaine
du Chaftcau , où ils furent
divertis par Mefdemoiſelles
Girardo , ſes Fil--
les , qui danfent , & qui
Bb iiij
296 Voyage des Amb.
joüent fort bien du Cla
veffin. Ils retournerent à
la promenade, où on leur
fervit une fuperbe Colation
dans un lieu fort agreable
; & aprés qu'ils ſe
furent encore promenez ,
l'heure les obligea de partir.
Ils crurent encore
partir trop toſt ; car quoy
qu'ils euffent paffélajournée
entiere dans cette
belle Maiſon , ils y découvroient
toujours quelques
nouvelles beautez.
de Siam. 297
Ils voulurent donner de
l'argent à ceux qui avoient
pris le ſoin de leur
faire tout voir , mais on
le refuſa , parce qu'on n'y
en a jamais pris de perfonne
.
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Résumé : Ce qui s'est passé à Meudon pendant une journée entiere qu'ils ont employée à visiter ce Chasteau. [titre d'après la table]
Les ambassadeurs de Siam visitèrent la maison de Meudon. À leur arrivée, ils souhaitèrent rencontrer Madame de Louvois, mais on leur indiqua qu'elle ne serait pas présente pour leur laisser toute liberté. Ils furent accueillis par l'Abbé de Louvois, les Chevaliers de Nogent et de Chaumont, et le Comte d'Asfeld, qui leur transmirent les compliments de Monsieur de Louvois. Les ambassadeurs explorèrent la terrasse, admirèrent les marbres et les tableaux de la galerie, et se promenèrent jusqu'au couvent des Capucins. Ils participèrent ensuite à un dîner somptueux, suivi d'une pause avec du thé, du café et des pipes. L'Abbé de Louvois, âgé de dix ans, les impressionna par sa conversation. Ils continuèrent leur visite en admirant le cabinet des miroirs et le portrait du roi. L'après-midi, ils explorèrent le reste du jardin et les eaux. Ils se reposèrent chez Monsieur Girardo, divertis par ses filles. Après une collation, ils durent partir, regrettant de quitter cette belle maison. Ils offrirent de l'argent aux guides, mais leur offre fut refusée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 339-356
Description de tout ce qu'il y a de curieux à voir dans le vieux Louvre, & dans le Palais des Thuileries, où les Ambassadeurs ont esté, [titre d'après la table]
Début :
Lors qu'ils allerent au vieux Louvre, ils furent reçeus [...]
Mots clefs :
Galerie, Louvre, Salle, Fenêtres, Roi, Dorure, Ambassadeurs, Tableaux, Sculpture, Voir, Vieux Louvre, Appartement, Cabinet, Colonnes de marbre, Beauté, Majesté, Dessin, Palais, Tuileries, Machines
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texteReconnaissance textuelle : Description de tout ce qu'il y a de curieux à voir dans le vieux Louvre, & dans le Palais des Thuileries, où les Ambassadeurs ont esté, [titre d'après la table]
Lors qu'ils allerent au
vieux Louvre , ils furent reçeus
à la defcente du Caroſſe
par Mr Seguin , qui en eft
Capitaine. Ils entrerent d'abord
dans la Sale des Cent
• Suiffes , & traverferent tout
l'Appartement de la feuë
Reyne- Mere , dont la dorure
•
F fij
340 Voyage des Amb.
eft fort ancienne , mais fort
belle. La derniere Piece qu'-
ils y virent , fut le Cabinet
appellé des Bains . Il y a deux
voutes , qui ſont ſoûtenuës
dans le milieu par pluſieurs
colomnes de Marbre. On
ne voit en ce lieu - là pour
toutes couleurs que de l'azur
& de l'or. Tous les Portraits
de la Maiſon d'Auſtriche
en font le tour. Il y a
quelques glaces au deſſous
&dans le fond eſt une Cuve
de Marbre, où l'eau chaude
qui eft en dehors, entre par
desRobinets.Leplancher eft
deSiam.
341
de fleurs de toutes fortes de
bois rapportez. Ce fut ce
que les Ambaſſadeurs regarderent
le plus , avec les colomnes
de Marbre. Ils ſe fi
rent nommer tous les Princes
dont ils voyoient les Portraits.
En fortant de cet Appartement
ils pafferent dans
un grand Salon , où ils virent
de fort grands & de fort
beaux Tableaux , & de là ils
erent dans l'Apparte
ment de la Reyne-Mere, qui
eſt une enfilade de ſept ou
huit grandes Pieces. Toute
la Sculpture en eſt dorée , &
entrerent
Ef iij
342 Voyage des Amb.
tous les Plafonds ont eſté
peins parRomanelle,fameux
Peintre Italien. Il y a beau .
coup deTableauxdeM'Bourſon,
qui eſt un des plus fameux
Peintres que nous
ayons eu pour les veuës de
Mer. Ces Tableaux font de la
largeur des pans de muraille,
& ont eſté faits poury fervir
de Tapiſſerie . On entra enfuite
dans un Cabinet , qui
eſt tout au bout de cet Appartement
, & qui donne fur
la Riviere. On ne peut rien
ajoûter à la beauté de la dorure
; les peintures en font
de Siam.
343
tres belles , mais en petit
nombre , à cauſe qu'il y a
beaucoup de Glaces fort
grandes. Le plancher cſt de
ff belles fleurs de rapport ,
qu'on ne peut ſe laſſer de
l'admirer . En tournant de là
fur la droite on traverſa une
fort grande Piece, &l'on entra
dans la Sale des Antiques.
Cette Sale eſt toutede Marbre,
à la referve de la voûte,
qui futdétruite par le feu lors
qu'il prit à la petite Galerie
haute , un peu aprés le Ma.
riage du Roy . On paffa enfuite
dans la Galerie où Sa
F f iiij
344 Voyage des Amb.
Majefté loge tous ceux qui
excellent dans les beaux
Arts , & les Ambaſſadeurs
marquerent que le Roy ne
leur paroiffoit pas moins
grand par là,que parla beau
té des Baſtimens , & des
Apartemens qu'ils venoient
de voir. Ils monterent
chez M² Girardon , qui eſt
un de ces Illuftres logez par
leRoy , & virent ſon Cabinet
remply de pluſieurs Ouvrages
curieux & antiques ,
de Marbre & de Bronze , &
de quantité d'autres raretez .
Ils en firent le tour , & de.
de Siam. 345
manderent à eſtre éclaircis
debeaucoup de chofes , fur
leſquelles M² Girardon les
fatisfit. Ils le remercierent
avec beaucoup d'honneſteté
, & luy témoignerent le
plaifir qu'ils avoient pris à
voir tant de belles choſes.
Ils repafferent enſuite par
l'Apartement neufde la Reine-
Mere , qu'ils avoient déja
vû , & monterent chez le
Roy parle grand Efcalier du
Louvre. Des qu'ils furent entrez
dans la Sale des Gardes
ils paſſerent fur une maniere
de terraſſe , pour voir l'éten346
Voyage des Amb.
duë de la Court , & fe firent
expliquer en quoy confittoir
le Baſtiment du vieux Louvre
, & du neuf, & comment
le Louvre devoit eſtre quand
il ſeroit achevé. Aprés cela
on traverſa tout l'Apparrement
du Roy , & celuy de la
feuë Reine . Les Alcoves ,
dont on ſe ſervoit beaucoup
il y a quelques années , le ir
parutent belles & tres - bien
dorées . De là on entra dans
trois ou quatre grandes Pieces
, où ſont plufieurs TableauxduRoy.
Ils s'attacherét
avec un ſoin particulier à
de Siam .
347
confiderer ceux de l'Histoire
d'Alexandre , peints par M²
le Brun , & le premier Ambaffadeur
en fut fi charmé,
qu'il en examina toutes les
Figures les unes aprés les
autres . Il demanda enſuite
le prix de quelques autres
Tableaux , & fe fit montrer
ceux qui avoient eſté peints
en France , & ceux qui étoienr
d'Italie . On entra de
là dans la Galerie appellée
d'Apollon qui n'eſt pas achevée
; elle eſt à la place de
celle qui a eſté brulée. Tout
l'ouvrage eſt du deſſein de
r
348 Voyage des Amb.
Me le Brun , & il y a quel
ques Tableaux de fa main.
C'eſt une tres belle Sculpture
,& la Ferrure des Portes
& des Feneftres eft fort eftimée
à cause de la beauté de
la cizelure. Ce qu'il y a de
fait de cette Galerie revient
à un million. On paſſa de là
dans la grande Gallerie , qui
commence au vieux Louvre,
& finit au Palais des Thuileries.
Sa longueur furprit les
Ambaſſadeurs . Le premier
demanda combien elle avoit
de toiſes de long. On luy
répondit qu'on croyoit
de Siam.
349
د
qu'elle en avoit environ trois
cens. Lors qu'il fut vers le
milieu de la Galerie il mit
la teſte à la feneftre du coſté
de Saint Thomas du Louvre,
& regardant le vieux Louvre
& les Thuilleries , il
comprit ce qu'on luy avoit
dit du grand deſſein du Louvre
; il traça meſme ce defſein
avec ſa Cane fur le bord
de la feneftre , & y joignit
l'autre grande Galerie qui
n'eſt pas faite. Ayant enfuite
avancé juſqu'au milieu de
la Galerie , il entra furle Bal
con qui eſt au deſſus de la
350 Voyage des Amb.
Porte nommée le grand Gui
chet , regarda l'Ifle du Palais ,
les Maiſons qui ſont ſur les
Ponts , & reconnut les Tours
de Noftre Dame qu'il n'avoit
vûës qu'une fois lors
qu'il eſtoit entré dans l'Eglife.
De ce Balcon il alla
juſques au bout de la Galerie,
&mit la teſte à la feneftre
vis à vis le Pont de pierre
qu'on éleve en cet endroit.
Il l'examina avec beaucoup
d'attention , & fit pluſieurs
queſtions fur les machines avec
lesquelles on ofte l'eau ,
afin de pouvoir travailler
de Siam.
351
aux fondemens . M² Seguin
prit alors congé de luy , parce
quele reſte regardoit M²
le Marquis de Congis qui
eft Capitaine des Thuilleries.
Il parut à la porte par laquelle
on entre dans cet
autre Palais , & y receut les
Ambaſſadeurs. Ils s'attache
rent d'abord à regarder un
Theatre qui eſt dans le gros
Pavillon du bout , & qui
n'eſt la que pour les repetitions
des Opera de Sa Majefté.
On traverſa enſuite
tous les Appartemens. Je
ne vous parle ny de la Pein352
Voyagedes Amb.
,
tureny de la Dorure dont ils
font tout remplis. Comme
ce Corps de Logis eſt double
on tourna delà dans
une fort belle Galerie qui
regne le long de ces Ap.
partemens. Il y a dans cette
Galerie dix ou douze Cabinets
d'un tres-grand prix ,
dont la pluſpart ont eſté faits
aux Gobelins. Ces Cabinets
jont chacun leur nom. Les
Colomnes de ceuxqui en ont
ſont de Pierres precieuſes. Il
y a des Figures d'or , & des
Miniatures d'une beauté ſurprenante.
Il y avoit trop à
de Siam. 353
voir , & trop de foule pour
les pouvoir examiner comme
ils le meritent. On tra
verſa quelques Antichambrer
& la Salle des Gardes ,
puis on paſſa par deſſus la
Te raffe pour aller à la Salle
des Machines. Les Ambaffa
deurs s'arreſterent quelque
temps ſur la Terrafle pour
regarder le Jardin , qui leur
plut beaucoup. Ils entrerent
enfuite dans la Salle des Ma
chines, qui pour la Peinture,
la Sculpture , la Dorure , la
grandeur & la conſtruction,
eſt le plus bel Ouvrage de
Gg
354 Voyagedes Amb.
cette naturel qu'on ait jamais
veu. Il y a pluſieurs
rangs de Balcons en faillie,
qui produifent un effet admirable.
Rien n'eſt plus
beau que le Theatre qui eft
plus profond que la Salle
n'eſt longue . Cette Salle eft
du deſſein de feu M'de Vigarani
, Gentilhomme Modenois
. Celle de Modene
qu'il avoit faite , paffoit pour
la plus belle de l'Europe ,
avant qu'on euft veu la Salle
des Thuilleries , qui fut bâtie
pour le Mariage de Sa
Majefté. Me de Vigarani le
deSiam.
355
Fils qui eſt au Roy , & qui
depuis ce temps - là a eu toûjours
l'honneur d'eftre à fon
ſervice, y fit travailler avec
Mª de Vigarani ſon Pere,
aufli bien qu'au premier Balet
Intitulé Hercule , qui y
fut dancé aprés le Mariage
de ce Prince . Les Machines
en eſtoient fi grandes , & fi
furprenantes, qu'il y en avoit
qui enlevoient juſqu'à cent
Perfonnes à la fois. Au fortir
de cette Salle on defcen
dit par le Grand Efcalier,
& aprés que les Ambaſſa.
deurs l'eurent confideré ain
Ggi
58 Voyage des Amb .
ſi que la Façade du Baſti.
ment , & qu'ils eurent remercié
Me de Congis qui les
avoit accompagnez par
tour , ils furent conduits à
l'Academie Royale de Peinture
& de Sculpture , dont
M'de Louvois eſt le Prorecteur.
vieux Louvre , ils furent reçeus
à la defcente du Caroſſe
par Mr Seguin , qui en eft
Capitaine. Ils entrerent d'abord
dans la Sale des Cent
• Suiffes , & traverferent tout
l'Appartement de la feuë
Reyne- Mere , dont la dorure
•
F fij
340 Voyage des Amb.
eft fort ancienne , mais fort
belle. La derniere Piece qu'-
ils y virent , fut le Cabinet
appellé des Bains . Il y a deux
voutes , qui ſont ſoûtenuës
dans le milieu par pluſieurs
colomnes de Marbre. On
ne voit en ce lieu - là pour
toutes couleurs que de l'azur
& de l'or. Tous les Portraits
de la Maiſon d'Auſtriche
en font le tour. Il y a
quelques glaces au deſſous
&dans le fond eſt une Cuve
de Marbre, où l'eau chaude
qui eft en dehors, entre par
desRobinets.Leplancher eft
deSiam.
341
de fleurs de toutes fortes de
bois rapportez. Ce fut ce
que les Ambaſſadeurs regarderent
le plus , avec les colomnes
de Marbre. Ils ſe fi
rent nommer tous les Princes
dont ils voyoient les Portraits.
En fortant de cet Appartement
ils pafferent dans
un grand Salon , où ils virent
de fort grands & de fort
beaux Tableaux , & de là ils
erent dans l'Apparte
ment de la Reyne-Mere, qui
eſt une enfilade de ſept ou
huit grandes Pieces. Toute
la Sculpture en eſt dorée , &
entrerent
Ef iij
342 Voyage des Amb.
tous les Plafonds ont eſté
peins parRomanelle,fameux
Peintre Italien. Il y a beau .
coup deTableauxdeM'Bourſon,
qui eſt un des plus fameux
Peintres que nous
ayons eu pour les veuës de
Mer. Ces Tableaux font de la
largeur des pans de muraille,
& ont eſté faits poury fervir
de Tapiſſerie . On entra enfuite
dans un Cabinet , qui
eſt tout au bout de cet Appartement
, & qui donne fur
la Riviere. On ne peut rien
ajoûter à la beauté de la dorure
; les peintures en font
de Siam.
343
tres belles , mais en petit
nombre , à cauſe qu'il y a
beaucoup de Glaces fort
grandes. Le plancher cſt de
ff belles fleurs de rapport ,
qu'on ne peut ſe laſſer de
l'admirer . En tournant de là
fur la droite on traverſa une
fort grande Piece, &l'on entra
dans la Sale des Antiques.
Cette Sale eſt toutede Marbre,
à la referve de la voûte,
qui futdétruite par le feu lors
qu'il prit à la petite Galerie
haute , un peu aprés le Ma.
riage du Roy . On paffa enfuite
dans la Galerie où Sa
F f iiij
344 Voyage des Amb.
Majefté loge tous ceux qui
excellent dans les beaux
Arts , & les Ambaſſadeurs
marquerent que le Roy ne
leur paroiffoit pas moins
grand par là,que parla beau
té des Baſtimens , & des
Apartemens qu'ils venoient
de voir. Ils monterent
chez M² Girardon , qui eſt
un de ces Illuftres logez par
leRoy , & virent ſon Cabinet
remply de pluſieurs Ouvrages
curieux & antiques ,
de Marbre & de Bronze , &
de quantité d'autres raretez .
Ils en firent le tour , & de.
de Siam. 345
manderent à eſtre éclaircis
debeaucoup de chofes , fur
leſquelles M² Girardon les
fatisfit. Ils le remercierent
avec beaucoup d'honneſteté
, & luy témoignerent le
plaifir qu'ils avoient pris à
voir tant de belles choſes.
Ils repafferent enſuite par
l'Apartement neufde la Reine-
Mere , qu'ils avoient déja
vû , & monterent chez le
Roy parle grand Efcalier du
Louvre. Des qu'ils furent entrez
dans la Sale des Gardes
ils paſſerent fur une maniere
de terraſſe , pour voir l'éten346
Voyage des Amb.
duë de la Court , & fe firent
expliquer en quoy confittoir
le Baſtiment du vieux Louvre
, & du neuf, & comment
le Louvre devoit eſtre quand
il ſeroit achevé. Aprés cela
on traverſa tout l'Apparrement
du Roy , & celuy de la
feuë Reine . Les Alcoves ,
dont on ſe ſervoit beaucoup
il y a quelques années , le ir
parutent belles & tres - bien
dorées . De là on entra dans
trois ou quatre grandes Pieces
, où ſont plufieurs TableauxduRoy.
Ils s'attacherét
avec un ſoin particulier à
de Siam .
347
confiderer ceux de l'Histoire
d'Alexandre , peints par M²
le Brun , & le premier Ambaffadeur
en fut fi charmé,
qu'il en examina toutes les
Figures les unes aprés les
autres . Il demanda enſuite
le prix de quelques autres
Tableaux , & fe fit montrer
ceux qui avoient eſté peints
en France , & ceux qui étoienr
d'Italie . On entra de
là dans la Galerie appellée
d'Apollon qui n'eſt pas achevée
; elle eſt à la place de
celle qui a eſté brulée. Tout
l'ouvrage eſt du deſſein de
r
348 Voyage des Amb.
Me le Brun , & il y a quel
ques Tableaux de fa main.
C'eſt une tres belle Sculpture
,& la Ferrure des Portes
& des Feneftres eft fort eftimée
à cause de la beauté de
la cizelure. Ce qu'il y a de
fait de cette Galerie revient
à un million. On paſſa de là
dans la grande Gallerie , qui
commence au vieux Louvre,
& finit au Palais des Thuileries.
Sa longueur furprit les
Ambaſſadeurs . Le premier
demanda combien elle avoit
de toiſes de long. On luy
répondit qu'on croyoit
de Siam.
349
د
qu'elle en avoit environ trois
cens. Lors qu'il fut vers le
milieu de la Galerie il mit
la teſte à la feneftre du coſté
de Saint Thomas du Louvre,
& regardant le vieux Louvre
& les Thuilleries , il
comprit ce qu'on luy avoit
dit du grand deſſein du Louvre
; il traça meſme ce defſein
avec ſa Cane fur le bord
de la feneftre , & y joignit
l'autre grande Galerie qui
n'eſt pas faite. Ayant enfuite
avancé juſqu'au milieu de
la Galerie , il entra furle Bal
con qui eſt au deſſus de la
350 Voyage des Amb.
Porte nommée le grand Gui
chet , regarda l'Ifle du Palais ,
les Maiſons qui ſont ſur les
Ponts , & reconnut les Tours
de Noftre Dame qu'il n'avoit
vûës qu'une fois lors
qu'il eſtoit entré dans l'Eglife.
De ce Balcon il alla
juſques au bout de la Galerie,
&mit la teſte à la feneftre
vis à vis le Pont de pierre
qu'on éleve en cet endroit.
Il l'examina avec beaucoup
d'attention , & fit pluſieurs
queſtions fur les machines avec
lesquelles on ofte l'eau ,
afin de pouvoir travailler
de Siam.
351
aux fondemens . M² Seguin
prit alors congé de luy , parce
quele reſte regardoit M²
le Marquis de Congis qui
eft Capitaine des Thuilleries.
Il parut à la porte par laquelle
on entre dans cet
autre Palais , & y receut les
Ambaſſadeurs. Ils s'attache
rent d'abord à regarder un
Theatre qui eſt dans le gros
Pavillon du bout , & qui
n'eſt la que pour les repetitions
des Opera de Sa Majefté.
On traverſa enſuite
tous les Appartemens. Je
ne vous parle ny de la Pein352
Voyagedes Amb.
,
tureny de la Dorure dont ils
font tout remplis. Comme
ce Corps de Logis eſt double
on tourna delà dans
une fort belle Galerie qui
regne le long de ces Ap.
partemens. Il y a dans cette
Galerie dix ou douze Cabinets
d'un tres-grand prix ,
dont la pluſpart ont eſté faits
aux Gobelins. Ces Cabinets
jont chacun leur nom. Les
Colomnes de ceuxqui en ont
ſont de Pierres precieuſes. Il
y a des Figures d'or , & des
Miniatures d'une beauté ſurprenante.
Il y avoit trop à
de Siam. 353
voir , & trop de foule pour
les pouvoir examiner comme
ils le meritent. On tra
verſa quelques Antichambrer
& la Salle des Gardes ,
puis on paſſa par deſſus la
Te raffe pour aller à la Salle
des Machines. Les Ambaffa
deurs s'arreſterent quelque
temps ſur la Terrafle pour
regarder le Jardin , qui leur
plut beaucoup. Ils entrerent
enfuite dans la Salle des Ma
chines, qui pour la Peinture,
la Sculpture , la Dorure , la
grandeur & la conſtruction,
eſt le plus bel Ouvrage de
Gg
354 Voyagedes Amb.
cette naturel qu'on ait jamais
veu. Il y a pluſieurs
rangs de Balcons en faillie,
qui produifent un effet admirable.
Rien n'eſt plus
beau que le Theatre qui eft
plus profond que la Salle
n'eſt longue . Cette Salle eft
du deſſein de feu M'de Vigarani
, Gentilhomme Modenois
. Celle de Modene
qu'il avoit faite , paffoit pour
la plus belle de l'Europe ,
avant qu'on euft veu la Salle
des Thuilleries , qui fut bâtie
pour le Mariage de Sa
Majefté. Me de Vigarani le
deSiam.
355
Fils qui eſt au Roy , & qui
depuis ce temps - là a eu toûjours
l'honneur d'eftre à fon
ſervice, y fit travailler avec
Mª de Vigarani ſon Pere,
aufli bien qu'au premier Balet
Intitulé Hercule , qui y
fut dancé aprés le Mariage
de ce Prince . Les Machines
en eſtoient fi grandes , & fi
furprenantes, qu'il y en avoit
qui enlevoient juſqu'à cent
Perfonnes à la fois. Au fortir
de cette Salle on defcen
dit par le Grand Efcalier,
& aprés que les Ambaſſa.
deurs l'eurent confideré ain
Ggi
58 Voyage des Amb .
ſi que la Façade du Baſti.
ment , & qu'ils eurent remercié
Me de Congis qui les
avoit accompagnez par
tour , ils furent conduits à
l'Academie Royale de Peinture
& de Sculpture , dont
M'de Louvois eſt le Prorecteur.
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Résumé : Description de tout ce qu'il y a de curieux à voir dans le vieux Louvre, & dans le Palais des Thuileries, où les Ambassadeurs ont esté, [titre d'après la table]
Les ambassadeurs visitèrent le vieux Louvre, accueillis par M. Seguin, capitaine. Ils commencèrent par la salle des Cent Suisses et traversèrent l'appartement de la reine-mère, admirant la dorure ancienne. Ils visitèrent ensuite le cabinet des Bains, orné de colonnes de marbre et de portraits de la Maison d'Autriche, avec une cuve de marbre et un plancher de Siam. Les ambassadeurs furent particulièrement impressionnés par les colonnes de marbre et les fleurs de bois rapportées. Ils passèrent dans un grand salon avec de grands tableaux, puis dans l'appartement de la reine-mère, une enfilade de sept ou huit grandes pièces avec des sculptures dorées et des plafonds peints par Romanelli. Ils virent également des tableaux de M. Bourson représentant des vues de mer. Ils entrèrent ensuite dans un cabinet donnant sur la rivière, admirant la dorure et les peintures de Siam. Les ambassadeurs traversèrent la salle des Antiques, détruite par un incendie, et visitèrent la galerie où le roi loge les artistes. Ils montèrent chez M. Girardon, dont le cabinet était rempli d'ouvrages curieux et antiques. Ils remercièrent M. Girardon pour ses explications et traversèrent à nouveau l'appartement de la reine-mère avant de monter chez le roi par le grand escalier du Louvre. Ils visitèrent la salle des Gardes, une terrasse pour voir l'étendue de la cour, et traversèrent les appartements du roi et de la reine défunte. Ils admirèrent les alcôves dorées et plusieurs tableaux, notamment ceux de l'histoire d'Alexandre peints par M. le Brun. Ils visitèrent ensuite la galerie d'Apollon, encore inachevée, et la grande galerie, longue de trois cents toises, qui commence au vieux Louvre et finit au Palais des Tuileries. Les ambassadeurs traversèrent ensuite les Tuileries, admirant le théâtre et les appartements remplis de peintures et de dorures. Ils visitèrent une galerie avec des cabinets précieux, dont certains faits aux Gobelins, et traversèrent la salle des Machines, considérée comme l'un des plus beaux ouvrages de son temps. Ils descendirent par le grand escalier et furent conduits à l'Académie Royale de Peinture et de Sculpture, dont M. de Louvois est le protecteur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 363-374
Detail de ce qui s'est passé aux Gobelins le jour que les Ambassadeurs y ont esté, avec la description de tout ce qu'ils ont vû en ce lieu. [titre d'après la table]
Début :
M le Brun les reçeut aux Gobelins, accompagné des plus [...]
Mots clefs :
Charles Le Brun, Gobelins, Ouvrage, Ambassadeur, Roi, Pièces, Pierres, Galerie, Travail
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Detail de ce qui s'est passé aux Gobelins le jour que les Ambassadeurs y ont esté, avec la description de tout ce qu'ils ont vû en ce lieu. [titre d'après la table]
M. le Brun les
reçeut aux Gobelins , accompagné
des plus Illuftres de ce
Hh ij
364 Voyage des Amb.
lieu- là. Ils entrerent d'abord
dans laGalerie de Mele Brun,
& falüerent Madame le Brun
d'une maniere fort obligeante.
Je laiſſe quantité de choſes
qu'ils admirerent,& vous
diray ſeulement que le premier
Ambaſſadeur reconnut
un Groupe de Figures qui
reprefentent des Luteurs , &
dit , qu'il en venoit de voir un
pareil à l' Academie . On examina
en uite un grand Tableau
d'Autel de M. le Brun.
C'est une Deſcente de Croix.
Il l'avoit fait pour M. l'Archeveſque
de Lyon , mais
de Siam. 383
M. de Louvois ayant jugé
qu'on n'en pouvoit avoir un
plus beau pour la Chapelle
neuve qu'on doit bâtir à
Verſailles, l'a retenu pour le
Roy. Ayant enſuite traverſé
tout l'Appartement de M.
le Brun , ils deſcendirent
dans la grande Court, où ils
trouverent ſept ou huit pieces
de Tapifleries tendues
dans le fonds , & faites aux
Gobelins.On en admira l'ous
vrage & la beauté. Le premier
Ambaſſadeur demanda
s'il ne verroit point travailler
seux qui faisoient de ſi belles chos
Hhij
366 Voyage des Amb.
و
fes , & M. le Brun répondit
qu'on luy alloit donner ce
plaifir. On entra enſuite dans
le lieu où l'on travaille aux
Ouvrages de Pierres de raport,
& dont le pied en carré
revient à plus de mille écus
felon qu'on le dit à l'Ambaffadeur
qui le demanda. Toutes
les Pierres qui entrent
dans cet Ouvrage font Pierres
precieuſes , & l'on en
taille de ſi petites qu'il eſt
preſque impoſſible de les
voir avant qu'ellesayent efté
miſes en oeuvre . Ce travail
eft dune tres grande lon.
de Siam. 367
gueur à cauſe de la dureté de
Lamatiere, & il faut pluſieurs
années pour en achever un
feul carreau . L'Ambaſſadeur
ne regarda pas ſeulement les
Pierres dont on ſe ſert pour
cet Ouvrage , il examina
tous les morceaux qui en avoient
eſté tirez ,& tous les
outils dont les Ouvriers ſe
fervent. On paffſa de là dans
la Salle des Orphévres , où
l'on demeura peu , parce que
ce travail n'eſtoit pas une
nouveauté pour les Ambaffadeurs.
Ils virent enfuite travailler
aux Tapifleriesi On
Hhinj
368 Voyage des Amb.
ne sçauroit exprimer avee
quelle attention ils s'atracherentà
regarder ce travail,
ny le plaiſir qu'ils y prirent.
Ils virent aufli le lieu où l'on
teint les Laines pour cesTapiſſeries
, & virent faire du
Lapis dans un autre endroit
pour un grand Ouvrage ,
dont je vay vous parler. Ils
allerent en un autre lieu
où travaillent les Sculpteurs?
en Bois , & virent toutes les
pieces d'une Gondole qu'on
y fait pour le Canal de Ver.
failles . L'Ambaffadeur y tra
vailla , & entre vingt Outils
de Siam 369
il prit juſtement celuy qui
eſtoit propre à l'endroit auquel
il vouloit toucher. Ils
virent auſſi travailler aux
Tapiſſeries de Baffe-Lice ,
& ce travail joint à celuy
qu'ils avoient vû , fut cauſe
qu'ils dirent , qu'on ne travail
loit passi bien aux Indes. Enfin
ils paſſerent dans une Galerie
qu'on a bâtie exprés de la
grandeur de celle dont M.
Mignard peint le Platfonds
à Verſailles . Les Pilaſtres de
cette Galerie , la Corniche ,
& generalement tout ce qui
regarde l'Architecture , &
370 Vobage des Amb.
le Corps de l'Ouvrage, doit
eſtre de Lapis , & tout remply
d'ornemens de bronze
doré. Le deſſein de cette
Architecture eſt de M. Manfard.
Les grands Paneaux
qui font entre ces Pilaftres,
feront remplis de grandes
glaces , dont les jointures
doivent eſtre cachées pari
des branches d'ornemens &
de groteſques répandus negligemment
ſur ces glaces ;
de maniere qu'une vingtaine
des plus grandes n'en paroi
tront qu'une ſeule. A mefure
que les morceaux de ce
de Siam.
37
grand Ouvrage s'achevent ,
on les place dans cette Galerie
faite pour modele aux
Gobelins , de forte que hors
le Platfonds elle s'y trouvera
toute entiere , & qu'il n'y
aura plus qu'à la tranſpotter
par pieces à Verſailles. On
n'a jamais oüy parler d'un
fi bel Ouvrage en aucun lieu
du monde , & l'on ne peut
ſe le repreſenter tel qu'il eſt ,
à moins que de l'avoir vû.
Cette Galerie fera pour mettre
les Bijoux qui font dans.
le Cabinet du Roy. L'Am
baſſadeur examina non ſeu372
Voyage desAmb.
lement ce qui en eſtoit dref
fé , mais il prit meſme les
Pieces qui n'eſtoient pas encore
dorées & les plaça
fur le Lapis à l'endroit où
elles doivent ſervir d'ornement.
Ils trouverent en fortant
de nouvelles Tapiſſeries
tendues dans la Court à la
place de celles qu'ils y avoient
veuës en entrant , &
les loüanges qu'on avoit dé
ja données à M. le Fevre
à M. Jance & aux autres qui
excellent en ces fortes d'Ouvrages,
redoublerent. Comme
la nuit approchoit , on
de Siam.
fut obligé d'apporter dans
la Court quatre grands Tableaux
de M. de Vandermeulen.
Ils reprefentent pluſieurs
Places priſes par le
Roy , & furent admirez . M.
le Brun qui accompagna par
tout les Ambaſſadeurs , donna
l'intelligence de tout ce
qu'ils virent , & répondit à
toutes leurs queſtions. Le
premier Ambaſſadeur charmé
, & de fon eſprit , & de
ſes Ouvrages , luy dit en fortant
aprés l'avoir remercié
des peines qu'il s'eſtoit données
, Qu'il n'avoit jamais veu
374 Voyage des Amb.
t'homme ſi univerſel , &que le
Roy le devoit faire travailler le
reſte de sa vie , parce qu'il n'en
trouveroit pas un autre aprés luy
qui pust remplir fa place. Il ajouta
, Que quoy qu'il fust beaucoup
occupé , il le prioit de trouver
le temps de venir diner avec
luy.
reçeut aux Gobelins , accompagné
des plus Illuftres de ce
Hh ij
364 Voyage des Amb.
lieu- là. Ils entrerent d'abord
dans laGalerie de Mele Brun,
& falüerent Madame le Brun
d'une maniere fort obligeante.
Je laiſſe quantité de choſes
qu'ils admirerent,& vous
diray ſeulement que le premier
Ambaſſadeur reconnut
un Groupe de Figures qui
reprefentent des Luteurs , &
dit , qu'il en venoit de voir un
pareil à l' Academie . On examina
en uite un grand Tableau
d'Autel de M. le Brun.
C'est une Deſcente de Croix.
Il l'avoit fait pour M. l'Archeveſque
de Lyon , mais
de Siam. 383
M. de Louvois ayant jugé
qu'on n'en pouvoit avoir un
plus beau pour la Chapelle
neuve qu'on doit bâtir à
Verſailles, l'a retenu pour le
Roy. Ayant enſuite traverſé
tout l'Appartement de M.
le Brun , ils deſcendirent
dans la grande Court, où ils
trouverent ſept ou huit pieces
de Tapifleries tendues
dans le fonds , & faites aux
Gobelins.On en admira l'ous
vrage & la beauté. Le premier
Ambaſſadeur demanda
s'il ne verroit point travailler
seux qui faisoient de ſi belles chos
Hhij
366 Voyage des Amb.
و
fes , & M. le Brun répondit
qu'on luy alloit donner ce
plaifir. On entra enſuite dans
le lieu où l'on travaille aux
Ouvrages de Pierres de raport,
& dont le pied en carré
revient à plus de mille écus
felon qu'on le dit à l'Ambaffadeur
qui le demanda. Toutes
les Pierres qui entrent
dans cet Ouvrage font Pierres
precieuſes , & l'on en
taille de ſi petites qu'il eſt
preſque impoſſible de les
voir avant qu'ellesayent efté
miſes en oeuvre . Ce travail
eft dune tres grande lon.
de Siam. 367
gueur à cauſe de la dureté de
Lamatiere, & il faut pluſieurs
années pour en achever un
feul carreau . L'Ambaſſadeur
ne regarda pas ſeulement les
Pierres dont on ſe ſert pour
cet Ouvrage , il examina
tous les morceaux qui en avoient
eſté tirez ,& tous les
outils dont les Ouvriers ſe
fervent. On paffſa de là dans
la Salle des Orphévres , où
l'on demeura peu , parce que
ce travail n'eſtoit pas une
nouveauté pour les Ambaffadeurs.
Ils virent enfuite travailler
aux Tapifleriesi On
Hhinj
368 Voyage des Amb.
ne sçauroit exprimer avee
quelle attention ils s'atracherentà
regarder ce travail,
ny le plaiſir qu'ils y prirent.
Ils virent aufli le lieu où l'on
teint les Laines pour cesTapiſſeries
, & virent faire du
Lapis dans un autre endroit
pour un grand Ouvrage ,
dont je vay vous parler. Ils
allerent en un autre lieu
où travaillent les Sculpteurs?
en Bois , & virent toutes les
pieces d'une Gondole qu'on
y fait pour le Canal de Ver.
failles . L'Ambaffadeur y tra
vailla , & entre vingt Outils
de Siam 369
il prit juſtement celuy qui
eſtoit propre à l'endroit auquel
il vouloit toucher. Ils
virent auſſi travailler aux
Tapiſſeries de Baffe-Lice ,
& ce travail joint à celuy
qu'ils avoient vû , fut cauſe
qu'ils dirent , qu'on ne travail
loit passi bien aux Indes. Enfin
ils paſſerent dans une Galerie
qu'on a bâtie exprés de la
grandeur de celle dont M.
Mignard peint le Platfonds
à Verſailles . Les Pilaſtres de
cette Galerie , la Corniche ,
& generalement tout ce qui
regarde l'Architecture , &
370 Vobage des Amb.
le Corps de l'Ouvrage, doit
eſtre de Lapis , & tout remply
d'ornemens de bronze
doré. Le deſſein de cette
Architecture eſt de M. Manfard.
Les grands Paneaux
qui font entre ces Pilaftres,
feront remplis de grandes
glaces , dont les jointures
doivent eſtre cachées pari
des branches d'ornemens &
de groteſques répandus negligemment
ſur ces glaces ;
de maniere qu'une vingtaine
des plus grandes n'en paroi
tront qu'une ſeule. A mefure
que les morceaux de ce
de Siam.
37
grand Ouvrage s'achevent ,
on les place dans cette Galerie
faite pour modele aux
Gobelins , de forte que hors
le Platfonds elle s'y trouvera
toute entiere , & qu'il n'y
aura plus qu'à la tranſpotter
par pieces à Verſailles. On
n'a jamais oüy parler d'un
fi bel Ouvrage en aucun lieu
du monde , & l'on ne peut
ſe le repreſenter tel qu'il eſt ,
à moins que de l'avoir vû.
Cette Galerie fera pour mettre
les Bijoux qui font dans.
le Cabinet du Roy. L'Am
baſſadeur examina non ſeu372
Voyage desAmb.
lement ce qui en eſtoit dref
fé , mais il prit meſme les
Pieces qui n'eſtoient pas encore
dorées & les plaça
fur le Lapis à l'endroit où
elles doivent ſervir d'ornement.
Ils trouverent en fortant
de nouvelles Tapiſſeries
tendues dans la Court à la
place de celles qu'ils y avoient
veuës en entrant , &
les loüanges qu'on avoit dé
ja données à M. le Fevre
à M. Jance & aux autres qui
excellent en ces fortes d'Ouvrages,
redoublerent. Comme
la nuit approchoit , on
de Siam.
fut obligé d'apporter dans
la Court quatre grands Tableaux
de M. de Vandermeulen.
Ils reprefentent pluſieurs
Places priſes par le
Roy , & furent admirez . M.
le Brun qui accompagna par
tout les Ambaſſadeurs , donna
l'intelligence de tout ce
qu'ils virent , & répondit à
toutes leurs queſtions. Le
premier Ambaſſadeur charmé
, & de fon eſprit , & de
ſes Ouvrages , luy dit en fortant
aprés l'avoir remercié
des peines qu'il s'eſtoit données
, Qu'il n'avoit jamais veu
374 Voyage des Amb.
t'homme ſi univerſel , &que le
Roy le devoit faire travailler le
reſte de sa vie , parce qu'il n'en
trouveroit pas un autre aprés luy
qui pust remplir fa place. Il ajouta
, Que quoy qu'il fust beaucoup
occupé , il le prioit de trouver
le temps de venir diner avec
luy.
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Résumé : Detail de ce qui s'est passé aux Gobelins le jour que les Ambassadeurs y ont esté, avec la description de tout ce qu'ils ont vû en ce lieu. [titre d'après la table]
Le texte relate la visite d'ambassadeurs aux ateliers des Gobelins, guidés par Charles Le Brun. La visite débuta par la galerie de Le Brun, où les ambassadeurs admirèrent un groupe de figures représentant des lutteurs et un grand tableau d'autel, 'La Descente de Croix', initialement destiné à l'archevêque de Lyon mais retenu pour la chapelle de Versailles par M. de Louvois. Ils traversèrent ensuite l'appartement de Le Brun et apprécièrent des tapisseries dans la cour. Les ambassadeurs exprimèrent le souhait de voir les artisans en action, ce que Le Brun leur permit. Ils visitèrent divers ateliers, notamment ceux de taille de pierres précieuses, d'orfèvrerie, de tapisserie, et de sculpture sur bois, où ils observèrent la fabrication de pièces pour une gondole. Ils admirèrent également les tapisseries de Basse-Lisse et comparèrent favorablement la qualité du travail français à celle des Indes. La visite se poursuivit dans une galerie conçue pour être reproduite à Versailles, ornée de lapis et de bronze doré, destinée à exposer les bijoux du cabinet du roi. Les ambassadeurs examinèrent les œuvres en cours et placèrent eux-mêmes certaines pièces. En fin de journée, ils admirèrent des tableaux de Vandermeulen représentant des places prises par le roi. Le Brun expliqua tout ce qu'ils virent et répondit à leurs questions. L'ambassadeur principal, impressionné par l'esprit et les œuvres de Le Brun, le complimenta sur son universalité et l'invita à dîner.
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9
p. 117-127
Description de l'Ora[n]gerie, [titre d'après la table]
Début :
Le lendemain ils furent conduits à l'Orangerie, où Mr [...]
Mots clefs :
Orangerie, Colonnes, Rampes, Parterre, Galeries, Galerie, Toises, Murs, Arcades, Trumeaux
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texteReconnaissance textuelle : Description de l'Ora[n]gerie, [titre d'après la table]
Le lendemain ils furent
conduits à l'Orangerie , où
Mile Fevre les accompagna ,
ainſi qu'il avoit fait le jour
precedent , ce qu'il fit encore
les jours ſuivans. Cette Orangerie
qui vient d'eſtre achevée
, & qui eſt du deſſeinde
Mr Manſard , eſt un morceau
fi grand & fi hardy , &
a déja fait tant de bruit dans
le monde , que vous auriez
ſujet de vous plaindre de
moy , fi je ne vous en envoyois
pas une deſcription
4
106 Suite du Voyage
1
fort exacte. Elle eft expoſe
àmain gauche du Midy. La
maſſe en ſoûtient les terres ,
deſquelles un grand Parterre
eft formé. Ce Parterre regarde
la face laterale du Château
& celle de la grande
aifle . Cet Edifice conſiſte
en une grande Galerie dans
le fond de 80. toiſes de longueur
, & en deux autres en
retour , chacune de 60. toifes
ou environ. La largeur de
ces Galeries au nud du mur ,
eft de 38. pieds , ayant ſept
toiſes ſous clef , & les doflerets
d'un pied de faillie por
tant des Arcs doubleaux, qui
parta
des Amb. de Siam.
107
partagent la voûte en autant
d'eſpaces qu'il y a de croifées.
Les Galeries laterales
- ſont communiquées à celles
du fond par deux Tours rondes
ou portions circulaires
qui ont leurs faillies en dehors
, & dont la largeur en
dedans eft pareille à celle
des Galeries. Du coſté & fous
la grande Aifle , le maſſif angulaire
en dedans eſt orné
-de deux grandes Niches , &
de l'autre bout à la place de
ces Niches font deux Arcades
par leſquelles avec des
perrons on monte dans un
Salon ou Veſtibule rond qui
K
108 Suite du Voyage
eſt la principale entrée du
Pare dans l'Orangerie. Outre
ces Niches il y en a une dans
le milieu de la Galerie du
fond , & vis à vis la grande
Porte où eſt la Statuë en pied
du Roy. Elle eſt de marbre
blanc , & a eſté donnée à Sa
Majefté par Me le Duc de la
Feüillade . Il l'avoit fait faire
pour mettre à la Place des
Victoires , au lieu de celle
qu'on y voit preſentement.
Čes grandes Niches font capables
d'eſtre remplies par des
Coloffes ou groupes , com
me pouvoient eſtre celles
des Bains de Titus & de
des Amb. de Siam. 109
Caracalla , où eſtoient les
Statuës d'Hercule & de Flore.
La Galerie du fond eſt éclai
rée par 13. feneftres ceintrées
& priſes par enfoncement
dans des Arcades. Chaque
Tour ronde qui attache les
Galeries en aifles au Corps,
eſt percée de trois croiſées ,
dont celle du milieu fert de
porte de toute la grandeur
de l'Arcade. Le dedans n'eſt
orné d'aucune Sculpture ny
Architecture , ainſi que ce
genre de Baſtiment le demande
, & l'artifice des voûtes
en fait la plus grande
beauté. La Décoration du
Kij
Suite du Voyage
<
dehors n'eſt autre que des
Boſſages de la hauteur d'un
Module, ou demy Diamettre
des Colomnes. Elles font
Toſcanes , de quatre pieds &
demy de diamettre , ayant
dehauteur ſept fois leur grofſeur
; il n'y en a qu'à trois avant-
Corps , celuy du fond
de huit Colomnes accouplées
, & les deux autres de
quatre Colomnes chacun.
Il y a auffi deux Colomnes à
la Porte Royale du Salon ou
Veſtibule qui ſont du meſme
ordre, mais de moindre diamettre.
Ces Colomnes portent
leur entablement regu
des Amb. de Siam. im
lier. Les avant Corps des
coftez arreſtent la partie de
niveau de la terraffe qui porte
ſur les voûtes , en forte
que par deux grandes rampes
de dix toiſes chacune de large
, on defcend dans le bas
de l'Orangerie . Ces rampes
font interrompuës par deux
Palliers , & fous ces Rampes
font des Arcades rampantes
pour donner du jour ſous la
voûte des meſmes rampes.
Tout ce grand Theatre renferme
un Parterre de Compartiment
de gazon , au milieu
duquel eſt un Baffin
rond. Le devant de ce Parterre
eſt fermé par une Balu-
Kiij
112 Suite du Voyage...
ſtrade portée ſur un mur en
talus qui fait un des coſtez
d'un petit foffé en Canal remply
d'eau , dont la contrefcarpe
eſt beaucoup plus bafſe
que ce mur ; de forte que
paſſant par le grand chemin,
ce Baſtiment repreſente un
tres-bel endroit. Les entrées
principales qui font de la largeur
des rampes , font ornées
de deux grands trumeaux ou
pieds droits , décorez chacun
de deux Colomnes Tofcanes
accouplées & ifolées ,
couronnées ainſi que les
trumeaux de leur entablement
regulier , & le 'nud des
des Amb. de Siam .
113
trumeaux eſt couvert de
Boſſages , comme ceux des
faces de l'Orangerie. Au deffus
de chaque pied droit &
des Colomnes font portées
fur un focle des Groupes
de figures . Entre ces pieds
droits de chaque coſté , ainſi
que depuis le derriere des
meſmes pieds droits jufqu'au
pied des rampes , des
grilles de fer renferment l'efpace
qui eſt entre les rampes
& les principales Portes ,
de forte que l'on peut monter
au Parterre d'en haut
fans entrer dans l'Orangerie
Ces grilles font entretenuës
114
T
Suite du Voyage
droits de pierre qui portent
des Vaſes remplis de fruits
& de fleurs. Les portes font
couronnées de riches amortiflemens
de fer à deux paremens
avec les Armes du Roy.
Tous les ornemens de la Serrurerie
doivent eſtre dorez.
conduits à l'Orangerie , où
Mile Fevre les accompagna ,
ainſi qu'il avoit fait le jour
precedent , ce qu'il fit encore
les jours ſuivans. Cette Orangerie
qui vient d'eſtre achevée
, & qui eſt du deſſeinde
Mr Manſard , eſt un morceau
fi grand & fi hardy , &
a déja fait tant de bruit dans
le monde , que vous auriez
ſujet de vous plaindre de
moy , fi je ne vous en envoyois
pas une deſcription
4
106 Suite du Voyage
1
fort exacte. Elle eft expoſe
àmain gauche du Midy. La
maſſe en ſoûtient les terres ,
deſquelles un grand Parterre
eft formé. Ce Parterre regarde
la face laterale du Château
& celle de la grande
aifle . Cet Edifice conſiſte
en une grande Galerie dans
le fond de 80. toiſes de longueur
, & en deux autres en
retour , chacune de 60. toifes
ou environ. La largeur de
ces Galeries au nud du mur ,
eft de 38. pieds , ayant ſept
toiſes ſous clef , & les doflerets
d'un pied de faillie por
tant des Arcs doubleaux, qui
parta
des Amb. de Siam.
107
partagent la voûte en autant
d'eſpaces qu'il y a de croifées.
Les Galeries laterales
- ſont communiquées à celles
du fond par deux Tours rondes
ou portions circulaires
qui ont leurs faillies en dehors
, & dont la largeur en
dedans eft pareille à celle
des Galeries. Du coſté & fous
la grande Aifle , le maſſif angulaire
en dedans eſt orné
-de deux grandes Niches , &
de l'autre bout à la place de
ces Niches font deux Arcades
par leſquelles avec des
perrons on monte dans un
Salon ou Veſtibule rond qui
K
108 Suite du Voyage
eſt la principale entrée du
Pare dans l'Orangerie. Outre
ces Niches il y en a une dans
le milieu de la Galerie du
fond , & vis à vis la grande
Porte où eſt la Statuë en pied
du Roy. Elle eſt de marbre
blanc , & a eſté donnée à Sa
Majefté par Me le Duc de la
Feüillade . Il l'avoit fait faire
pour mettre à la Place des
Victoires , au lieu de celle
qu'on y voit preſentement.
Čes grandes Niches font capables
d'eſtre remplies par des
Coloffes ou groupes , com
me pouvoient eſtre celles
des Bains de Titus & de
des Amb. de Siam. 109
Caracalla , où eſtoient les
Statuës d'Hercule & de Flore.
La Galerie du fond eſt éclai
rée par 13. feneftres ceintrées
& priſes par enfoncement
dans des Arcades. Chaque
Tour ronde qui attache les
Galeries en aifles au Corps,
eſt percée de trois croiſées ,
dont celle du milieu fert de
porte de toute la grandeur
de l'Arcade. Le dedans n'eſt
orné d'aucune Sculpture ny
Architecture , ainſi que ce
genre de Baſtiment le demande
, & l'artifice des voûtes
en fait la plus grande
beauté. La Décoration du
Kij
Suite du Voyage
<
dehors n'eſt autre que des
Boſſages de la hauteur d'un
Module, ou demy Diamettre
des Colomnes. Elles font
Toſcanes , de quatre pieds &
demy de diamettre , ayant
dehauteur ſept fois leur grofſeur
; il n'y en a qu'à trois avant-
Corps , celuy du fond
de huit Colomnes accouplées
, & les deux autres de
quatre Colomnes chacun.
Il y a auffi deux Colomnes à
la Porte Royale du Salon ou
Veſtibule qui ſont du meſme
ordre, mais de moindre diamettre.
Ces Colomnes portent
leur entablement regu
des Amb. de Siam. im
lier. Les avant Corps des
coftez arreſtent la partie de
niveau de la terraffe qui porte
ſur les voûtes , en forte
que par deux grandes rampes
de dix toiſes chacune de large
, on defcend dans le bas
de l'Orangerie . Ces rampes
font interrompuës par deux
Palliers , & fous ces Rampes
font des Arcades rampantes
pour donner du jour ſous la
voûte des meſmes rampes.
Tout ce grand Theatre renferme
un Parterre de Compartiment
de gazon , au milieu
duquel eſt un Baffin
rond. Le devant de ce Parterre
eſt fermé par une Balu-
Kiij
112 Suite du Voyage...
ſtrade portée ſur un mur en
talus qui fait un des coſtez
d'un petit foffé en Canal remply
d'eau , dont la contrefcarpe
eſt beaucoup plus bafſe
que ce mur ; de forte que
paſſant par le grand chemin,
ce Baſtiment repreſente un
tres-bel endroit. Les entrées
principales qui font de la largeur
des rampes , font ornées
de deux grands trumeaux ou
pieds droits , décorez chacun
de deux Colomnes Tofcanes
accouplées & ifolées ,
couronnées ainſi que les
trumeaux de leur entablement
regulier , & le 'nud des
des Amb. de Siam .
113
trumeaux eſt couvert de
Boſſages , comme ceux des
faces de l'Orangerie. Au deffus
de chaque pied droit &
des Colomnes font portées
fur un focle des Groupes
de figures . Entre ces pieds
droits de chaque coſté , ainſi
que depuis le derriere des
meſmes pieds droits jufqu'au
pied des rampes , des
grilles de fer renferment l'efpace
qui eſt entre les rampes
& les principales Portes ,
de forte que l'on peut monter
au Parterre d'en haut
fans entrer dans l'Orangerie
Ces grilles font entretenuës
114
T
Suite du Voyage
droits de pierre qui portent
des Vaſes remplis de fruits
& de fleurs. Les portes font
couronnées de riches amortiflemens
de fer à deux paremens
avec les Armes du Roy.
Tous les ornemens de la Serrurerie
doivent eſtre dorez.
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Résumé : Description de l'Ora[n]gerie, [titre d'après la table]
L'Orangerie, un bâtiment récemment achevé conçu par Monsieur Mansard, a suscité un grand intérêt dans le monde. Située à main gauche du Midi, elle soutient les terres formant un grand parterre. L'Orangerie se compose d'une grande galerie de 80 toises de longueur et de deux autres galeries en retour, chacune mesurant environ 60 toises. La largeur des galeries est de 38 pieds, avec une hauteur sous clef de 7 toises. Les galeries latérales sont reliées à la galerie du fond par deux tours rondes. Du côté de la grande aile, des niches et des arcades mènent à un salon ou vestibule rond, qui sert d'entrée principale au parc dans l'Orangerie. La galerie du fond est éclairée par 13 fenêtres cintrées et comporte une statue en pied du roi, offerte par le Duc de la Feuillade. Les niches peuvent être remplies de colonnes ou de groupes sculptés. L'intérieur n'est pas orné de sculptures ou d'architecture, mais l'artifice des voûtes en constitue la principale beauté. L'extérieur est décoré de bossages et de colonnes toscanes. Le bâtiment comprend également des rampes et des arcades rampantes pour permettre l'éclairage sous les voûtes. Le parterre est fermé par une balustrade et un mur en talus, avec des entrées principales ornées de colonnes et de groupes de figures. Des grilles de fer permettent d'accéder au parterre sans entrer dans l'Orangerie.
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10
p. 155-156
Gallerie d'eau, [titre d'après la table]
Début :
La Galerie d'eau qui les suit, & où les Ambassadeurs [...]
Mots clefs :
Galerie d'eau, Eau, Bouts, Galerie, Rangs, Arbres, Bassins
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Gallerie d'eau, [titre d'après la table]
La Galerie d'eau qui les
fuit , & où les Ambaſſadeuts
furent menez eft, un lich
des Amb. de Siam.
14
remply de Statuës Antiques
qui en forment les ailles.
La grandeur de celles qui
font aux deux bouts , n'a rien
qui excede le naturel . A coſté
de ces aifles ſont deux rangs
d'arbres qui font taillez de
maniere qu'ils n'offuſquent
point les Figures , & après ces
arbres on voit deux rangs de
Iets d'eau. Aux deux bouts
de cette Galerie ſont deux
grands Baffins longs , dont
Jes coins rentrent en dedans,
& les milieux des bouts avancent.
Un petit Baffin élevé
forme une nape d'eau dans
l'un de ces Baffins , & trois
Nij
2
143 Suite du Voyage
gros lets d'eau font dans
Pautre.
fuit , & où les Ambaſſadeuts
furent menez eft, un lich
des Amb. de Siam.
14
remply de Statuës Antiques
qui en forment les ailles.
La grandeur de celles qui
font aux deux bouts , n'a rien
qui excede le naturel . A coſté
de ces aifles ſont deux rangs
d'arbres qui font taillez de
maniere qu'ils n'offuſquent
point les Figures , & après ces
arbres on voit deux rangs de
Iets d'eau. Aux deux bouts
de cette Galerie ſont deux
grands Baffins longs , dont
Jes coins rentrent en dedans,
& les milieux des bouts avancent.
Un petit Baffin élevé
forme une nape d'eau dans
l'un de ces Baffins , & trois
Nij
2
143 Suite du Voyage
gros lets d'eau font dans
Pautre.
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Résumé : Gallerie d'eau, [titre d'après la table]
La Galerie d'eau, où les ambassadeurs de Siam furent conduits, est ornée de statues antiques formant les ailes. Des arbres taillés et des jets d'eau bordent la galerie. Deux grands bassins longs se trouvent aux extrémités. L'un contient un petit bassin surélevé, l'autre trois gros jets d'eau.
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11
p. 272-285
Description de la Galerie, & du grand Apartement du Roy, [titre d'après la table]
Début :
On les mena ensuite voir la Galerie, & le grand [...]
Mots clefs :
Galerie, Grand appartement du roi, Description, Argent, Roi, Pieds, Charles Le Brun, Vases, Brancards, Ambassadeur, Appartement, Guéridons, Girandoles, Chandeliers, Bronze doré, Peintures, Premier ambassadeur
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texteReconnaissance textuelle : Description de la Galerie, & du grand Apartement du Roy, [titre d'après la table]
On
les mena enſuite voir la Ga-
แว lerie ,& le grand & petit appartement
de Sa Majefté. Ce
feroit icy le lieu de vous faire
une ample deſcription de la
Galerie;mais comme je vous
en ay déja donné en détail
✓ dans ma Lettre de Septembre
1684. je vous diray ſeulement
qu'elle a quarante toiſes de
long , & trente-fix pieds de
large ; Que Me le Brun y a
peint l'hiſtoire du Roy depuis
la Paix des Pyrenées , juſqu'à
celle de Nimegue ; & que
toutes les actions de ce Monarque
y font repreſentées
Y
262 Suite da Voyage
fous des Figuresallégoriques.
Mr le Brun a travaillé pendant
quatre année à gétOu
vrage , qui eſt tout de ſa main.
Il y a huit Figures antiques
dans huit niches de cette
Galerie , qui font l'Apollon
& la Venus de Smirne , la
Venus d'Arles , la Diane d'Epheſe
, le Bachus ,le Sommeil
, & deux Senateurs. Les
trois premieres de ces Figures
ont eſte reſtaurées par M
Girardon ; il a auffi accommodé
en buſtes avec des draperies
de Bronze doré douze
Têtes de Porphire , qui repre
fentent les douze Cefars , &
des Amb, de Siam.
263
quatre autres de pierre de
Touche ou pierre noire , qui
font des Têtes d'Hommes Illuftres.
Toutes ces Statuës
& toutes ces Buſtes ne font
pas le ſeul ornement de la
Galerie ; on y voit auffi beaucoup
de Vazes , de Brancards,
ide Quaiffes d'Orangers , de
Cuvettes , de Bancs de Tor
| cheres , de Gueridons d'ar
gent , garnis de Girandoles &
de Chandeliers de même ma
tiere , ainſi que pluſieurs Vazes
& Navichelles de Porphire
de formes differentes fort
delicatement travaillez &
Yij
264 Suite du Voyage
tres bien foüillez . Ces Vazes
font poſez deſſus & deſſous
des Tables qui font auffi de
Pierres precieuſes , & que les
Glaces dont pluſieurs grands
ceintres de ce Lieu ſont remplis,
multiplient encore .
Comme Mr le Brun fe
trouva dans cette Galerie , il
fatisfit les Ambaſſadeurs fur
tout ce que leur curiofité les
porta à luy demander. Le
premier Ambaſſadeur s'attacha
a confiderer tous les Portraits
du Roy , qu'il remarqua.
Mª le Brún luy expliqua
l'endroit de la priſe de
Gand , & luy dit que le Roy
des Amb. de Siam.
265
voulant affieger cette Place , avoit
efté d'abord ſur les Frontieres
d'Allemagne pour empescber
ſes Ennemis de s'en douter ;
qu'ensuite des Troupes difpersées
en divers endroits , &
auſquelles on ne pensoit pas
ayant foudain affiegé Gand , le
- Roy qu'on en croyoit bien éloigné
, avoit pris la poſte , & s'étoit
trouvé tout- à-coup devant
cette Place. L'Ambaſſadeur
>
répondit , Que l'action estant
d'un Dien , il ne s'étonnoit pas
fi dans ce Tableau le Roy paroiffoit
dans cette posture. Ce
que cét Ambaſſadeur voyoit
alors , & tout ce qu'il avoit
Y uj
266 Suite du Voyage
déja veu de Me le Brun , fut
cauſe qu'il luy dit , qu'il estoit
Le Roy des Peintres. Ce qu'il
a ſouvent dit depuis. Il trouva
les Bancs d'argent que
M² de Launay Orphévre du
Roy a fait dans cette Galerie,
tres-bien travaillez , & en
leva un par les deux bouts
pour en connoître à peu prés
la peſanteur & dit qu'en les
faisant si lourds , on avoit trouvé
une bonne invention pour
empefcher les Voleurs de les emporter.
L'Ambaſſfadeur avant
que de ſortir de cette Galerie
, examina les ornemens
qui en accompagnent la peine
des Amb: de Siam. 267
ture qui conſiſtent en des
Trophées de relief qui font
fur la corniche qui eſt dorée
auffi-bien que la frife & l'architrave
des chapiteaux , &
des bazes de Bronze doré ,
& des pilaftres d'un tres -beau
Marbre , ainſi que le reſte de
L'Architecture S
Ils pafferent enfuite dans le
Salon de la,Galerie,, par le
quel on entre dans le grand
Appartement du Roy On
le nomme Le Salon de Mars ,
par rapport aux peintures
que Me la Brun y achevoit
alors. Les échafaux qui en
couvroient le Plafonds , y
.
268 Suite du Voyage
eftoient encore. Ce Salon
ne laiſſoit pas d'eſtre orné de
Brancards d'argent , portant
des Chandeliers de deux pieds
de haut , & de quantité de
Vazesd'argent entre ces Brancards
Ils entrerent de làdans le
grand Appartement , qui
contient une longue enfilade
de Pieces. La premiere
qu'ils virent eſt celle du
Trône. La Tapifferie eſtoit
d'une broderie or & argent ,
& d'un ſi grand relief, qu'on
remarquoit en pluſieurs endroits
des morceaux d'argent
cizelé Le Dais estoit de
même.
des Amb. de Siam. 269
même. Au deſſous de ce Daix
ſur une eſtrade couverte d'un
Tapis de Perle à fonds d'or ,
eſtoit un Trône d'argent de
huit pieds de haut. Quatre
Enfans portant des Corbeilles
de fleurs , en ſoutiennent
le fiege & le doffier. Sur le
haut du ſiege que forme le
doffier Apollon eſt en pied, avec
une Couronne de Laurier
ſur la tête , & tenant ſa Lyre.
La Juſtice & la Force font
affiſes ſur les deux tournans.
Aux deux côtez du Trône
deux ſcabelons d'argent portent
des Carreaux , aux deux
angles ſont des Torcheres de
Z
270 Suite du Voyage
huit pied de haut. Quatre
Girandoles portées par des
Gueridons d'argent de fix
pieds de haut, parent les quatre
coins de la Chambre .
Celle qui fuit eſt la Chambre
de Mercure , toutes ayant leur
nom par rapport aux peintures
qu'on y voit. Il y avoit
dedans un Lit tout de Point
d'Eſpagne , dont le ciel finit
en dôme C'eſt l'ouvrage le
plus beau & le plus grand
de cette Nature qu'on ait encore
fait . On voit enfuite la
Chambre de Mars ; puis celle
deDiane ; aprés quoy on trouve
la Salle de Venus , & celle
des Amb. de Siam.
271
,
de l' Abondance. Je n'entreray
point dans le détail de l'Argenteric
qui eſt dans toutes
ces Chambres. Il y en a pour
pluſieurs millions confiftant
en Balustrades d'argent de
douze pieds de haut , & des
Chandeliers deſſus de même
hauteur , Scabelons , Caffoletes
, Baffins de trois à quatre
pieds de diametre , Vazes ,
Cheners , Foyers , garnitures
de Cheminées , Luftres d'ar
gent , Tables , bordures de
Miroirs , Gueridons , groupes
de Figures d'argent , Cuvettes
, Sceaux , Buires , Gue
ridons , quaiſſes d'Orangers
Zij
272 Suite du Voyage
Brancards & Girandoles.Tous
ces Ouvrages font hiftoriez &
remplis de Figures bien travaillées.
Il ſeroit impoffible
de vous dire avec combien
d'application toutes ces choſes
furent regardées ; mais il
eſt plus aiſe de ſe l'imaginer ,
ſçachant l'efprit & la curioſité
des Ambaſſadeurs , qui ne
laiſſent rien échaper ſans l'examiner
, & qui demandent
des éclairciſſemens fur tout
ce qu'ils ne connoiffent pas.
Le premier Ambaſſadeur prit
beaucoup de plaifir à regarder
deux Tableaux de Raphaël
, dont l'un reprefente
des Amb. de Siam. 273
د la Sainte Famille & l'autre
un Saint Michel. Aprés qu'on
luy eut dit qu'ils eſtoient
d'un même Maître , & également
beaux , on luy demanda
lequel il aimoit le mieux.
Il répondit , Que puisque le
travail estoit égal , il aimoit
mieux celuy qui estoit remply de
Figures , parce que les beautez
y devoient estre en plus grand
nombre.
les mena enſuite voir la Ga-
แว lerie ,& le grand & petit appartement
de Sa Majefté. Ce
feroit icy le lieu de vous faire
une ample deſcription de la
Galerie;mais comme je vous
en ay déja donné en détail
✓ dans ma Lettre de Septembre
1684. je vous diray ſeulement
qu'elle a quarante toiſes de
long , & trente-fix pieds de
large ; Que Me le Brun y a
peint l'hiſtoire du Roy depuis
la Paix des Pyrenées , juſqu'à
celle de Nimegue ; & que
toutes les actions de ce Monarque
y font repreſentées
Y
262 Suite da Voyage
fous des Figuresallégoriques.
Mr le Brun a travaillé pendant
quatre année à gétOu
vrage , qui eſt tout de ſa main.
Il y a huit Figures antiques
dans huit niches de cette
Galerie , qui font l'Apollon
& la Venus de Smirne , la
Venus d'Arles , la Diane d'Epheſe
, le Bachus ,le Sommeil
, & deux Senateurs. Les
trois premieres de ces Figures
ont eſte reſtaurées par M
Girardon ; il a auffi accommodé
en buſtes avec des draperies
de Bronze doré douze
Têtes de Porphire , qui repre
fentent les douze Cefars , &
des Amb, de Siam.
263
quatre autres de pierre de
Touche ou pierre noire , qui
font des Têtes d'Hommes Illuftres.
Toutes ces Statuës
& toutes ces Buſtes ne font
pas le ſeul ornement de la
Galerie ; on y voit auffi beaucoup
de Vazes , de Brancards,
ide Quaiffes d'Orangers , de
Cuvettes , de Bancs de Tor
| cheres , de Gueridons d'ar
gent , garnis de Girandoles &
de Chandeliers de même ma
tiere , ainſi que pluſieurs Vazes
& Navichelles de Porphire
de formes differentes fort
delicatement travaillez &
Yij
264 Suite du Voyage
tres bien foüillez . Ces Vazes
font poſez deſſus & deſſous
des Tables qui font auffi de
Pierres precieuſes , & que les
Glaces dont pluſieurs grands
ceintres de ce Lieu ſont remplis,
multiplient encore .
Comme Mr le Brun fe
trouva dans cette Galerie , il
fatisfit les Ambaſſadeurs fur
tout ce que leur curiofité les
porta à luy demander. Le
premier Ambaſſadeur s'attacha
a confiderer tous les Portraits
du Roy , qu'il remarqua.
Mª le Brún luy expliqua
l'endroit de la priſe de
Gand , & luy dit que le Roy
des Amb. de Siam.
265
voulant affieger cette Place , avoit
efté d'abord ſur les Frontieres
d'Allemagne pour empescber
ſes Ennemis de s'en douter ;
qu'ensuite des Troupes difpersées
en divers endroits , &
auſquelles on ne pensoit pas
ayant foudain affiegé Gand , le
- Roy qu'on en croyoit bien éloigné
, avoit pris la poſte , & s'étoit
trouvé tout- à-coup devant
cette Place. L'Ambaſſadeur
>
répondit , Que l'action estant
d'un Dien , il ne s'étonnoit pas
fi dans ce Tableau le Roy paroiffoit
dans cette posture. Ce
que cét Ambaſſadeur voyoit
alors , & tout ce qu'il avoit
Y uj
266 Suite du Voyage
déja veu de Me le Brun , fut
cauſe qu'il luy dit , qu'il estoit
Le Roy des Peintres. Ce qu'il
a ſouvent dit depuis. Il trouva
les Bancs d'argent que
M² de Launay Orphévre du
Roy a fait dans cette Galerie,
tres-bien travaillez , & en
leva un par les deux bouts
pour en connoître à peu prés
la peſanteur & dit qu'en les
faisant si lourds , on avoit trouvé
une bonne invention pour
empefcher les Voleurs de les emporter.
L'Ambaſſfadeur avant
que de ſortir de cette Galerie
, examina les ornemens
qui en accompagnent la peine
des Amb: de Siam. 267
ture qui conſiſtent en des
Trophées de relief qui font
fur la corniche qui eſt dorée
auffi-bien que la frife & l'architrave
des chapiteaux , &
des bazes de Bronze doré ,
& des pilaftres d'un tres -beau
Marbre , ainſi que le reſte de
L'Architecture S
Ils pafferent enfuite dans le
Salon de la,Galerie,, par le
quel on entre dans le grand
Appartement du Roy On
le nomme Le Salon de Mars ,
par rapport aux peintures
que Me la Brun y achevoit
alors. Les échafaux qui en
couvroient le Plafonds , y
.
268 Suite du Voyage
eftoient encore. Ce Salon
ne laiſſoit pas d'eſtre orné de
Brancards d'argent , portant
des Chandeliers de deux pieds
de haut , & de quantité de
Vazesd'argent entre ces Brancards
Ils entrerent de làdans le
grand Appartement , qui
contient une longue enfilade
de Pieces. La premiere
qu'ils virent eſt celle du
Trône. La Tapifferie eſtoit
d'une broderie or & argent ,
& d'un ſi grand relief, qu'on
remarquoit en pluſieurs endroits
des morceaux d'argent
cizelé Le Dais estoit de
même.
des Amb. de Siam. 269
même. Au deſſous de ce Daix
ſur une eſtrade couverte d'un
Tapis de Perle à fonds d'or ,
eſtoit un Trône d'argent de
huit pieds de haut. Quatre
Enfans portant des Corbeilles
de fleurs , en ſoutiennent
le fiege & le doffier. Sur le
haut du ſiege que forme le
doffier Apollon eſt en pied, avec
une Couronne de Laurier
ſur la tête , & tenant ſa Lyre.
La Juſtice & la Force font
affiſes ſur les deux tournans.
Aux deux côtez du Trône
deux ſcabelons d'argent portent
des Carreaux , aux deux
angles ſont des Torcheres de
Z
270 Suite du Voyage
huit pied de haut. Quatre
Girandoles portées par des
Gueridons d'argent de fix
pieds de haut, parent les quatre
coins de la Chambre .
Celle qui fuit eſt la Chambre
de Mercure , toutes ayant leur
nom par rapport aux peintures
qu'on y voit. Il y avoit
dedans un Lit tout de Point
d'Eſpagne , dont le ciel finit
en dôme C'eſt l'ouvrage le
plus beau & le plus grand
de cette Nature qu'on ait encore
fait . On voit enfuite la
Chambre de Mars ; puis celle
deDiane ; aprés quoy on trouve
la Salle de Venus , & celle
des Amb. de Siam.
271
,
de l' Abondance. Je n'entreray
point dans le détail de l'Argenteric
qui eſt dans toutes
ces Chambres. Il y en a pour
pluſieurs millions confiftant
en Balustrades d'argent de
douze pieds de haut , & des
Chandeliers deſſus de même
hauteur , Scabelons , Caffoletes
, Baffins de trois à quatre
pieds de diametre , Vazes ,
Cheners , Foyers , garnitures
de Cheminées , Luftres d'ar
gent , Tables , bordures de
Miroirs , Gueridons , groupes
de Figures d'argent , Cuvettes
, Sceaux , Buires , Gue
ridons , quaiſſes d'Orangers
Zij
272 Suite du Voyage
Brancards & Girandoles.Tous
ces Ouvrages font hiftoriez &
remplis de Figures bien travaillées.
Il ſeroit impoffible
de vous dire avec combien
d'application toutes ces choſes
furent regardées ; mais il
eſt plus aiſe de ſe l'imaginer ,
ſçachant l'efprit & la curioſité
des Ambaſſadeurs , qui ne
laiſſent rien échaper ſans l'examiner
, & qui demandent
des éclairciſſemens fur tout
ce qu'ils ne connoiffent pas.
Le premier Ambaſſadeur prit
beaucoup de plaifir à regarder
deux Tableaux de Raphaël
, dont l'un reprefente
des Amb. de Siam. 273
د la Sainte Famille & l'autre
un Saint Michel. Aprés qu'on
luy eut dit qu'ils eſtoient
d'un même Maître , & également
beaux , on luy demanda
lequel il aimoit le mieux.
Il répondit , Que puisque le
travail estoit égal , il aimoit
mieux celuy qui estoit remply de
Figures , parce que les beautez
y devoient estre en plus grand
nombre.
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Résumé : Description de la Galerie, & du grand Apartement du Roy, [titre d'après la table]
Le texte décrit une visite de la Galerie et des appartements royaux. La Galerie, mesurant quarante toises de longueur et trente-six pieds de largeur, est décorée de peintures de Charles Le Brun illustrant l'histoire du roi depuis la Paix des Pyrénées jusqu'à la Paix de Nimègue, accompagnées de figures allégoriques. Le Brun a consacré quatre années à cet ouvrage. La Galerie abrite également huit statues antiques restaurées par Girardon et douze bustes en porphyre représentant les douze Césars. Divers objets d'art, tels que des vases, des brancards, des girandoles et des tables en pierres précieuses, y sont exposés. Les ambassadeurs, curieux et attentifs, ont examiné chaque détail et ont été impressionnés par la qualité des œuvres, notamment les bancs d'argent et les trophées de relief dorés. La visite s'est poursuivie dans le Salon de Mars, puis dans le grand appartement du roi, incluant la chambre du Trône, la chambre de Mercure, celle de Mars, celle de Diane et la salle de l'Abondance. Chaque chambre est richement décorée d'argenterie et de peintures. Les ambassadeurs ont manifesté un grand intérêt pour les tableaux de Raphaël, en particulier ceux représentant la Sainte Famille et Saint Michel.
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12
p. 323-325
Ils retournent une seconde fois voir les Apartemens, [titre d'après la table]
Début :
Comme la plus grande Galerie & les Appartemens de Versailles [...]
Mots clefs :
Appartements, Galerie, Beautés, Peintures
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Ils retournent une seconde fois voir les Apartemens, [titre d'après la table]
Comme la plus grande
Galerie & les Appartemens de
Verſailles font remplis de ri-
- cheſſes & de beautez , qu'on
ne peut toutes remarquer la
premiere fois qu'on ſe trouve
au milieu d'un ſi grand amas
de choſes , qui toutes
ſeparément demandent l'attention
& les regards de
ceux qui les voyent , les
Ambaſſadeurs témoignerent
qu'ils ſouhaitoient avoir ce
Cc
3-10 Suite du Voyageplaifir
encore une fois , & ils
y furent conduits. Mille.chofes
leur parurent nouvelles ,
foit que le nombre les leur
eût fait oublier , ou qu'il les
cût empêchez de les bienconfiderer;
& ils trouverent de
nouvelles beautez dans celles
qu'ils avoiét déja remarquées..
Comme l'Ambaſſadeur marchoit
la tête extrêmement le
vée pour examiner attentivement
toutes les peintures du
Plafonds de la Galerie , on
luy dit que cette attitude ſi
long-temps forcée pourroit:
l'incommoder ; & il répondit
, Qu'il goustoit un plaisir fi
des Amb. de Siam
31
grandpar tout où il voyoit le Roy,
qu'il eſtoit impoſſible non-feulement
qu'ilsouffrist aucun mal ; mais que
quand mesme ily en auroit àſouffrir
pour luy , il ne leſentiroit pas..
Galerie & les Appartemens de
Verſailles font remplis de ri-
- cheſſes & de beautez , qu'on
ne peut toutes remarquer la
premiere fois qu'on ſe trouve
au milieu d'un ſi grand amas
de choſes , qui toutes
ſeparément demandent l'attention
& les regards de
ceux qui les voyent , les
Ambaſſadeurs témoignerent
qu'ils ſouhaitoient avoir ce
Cc
3-10 Suite du Voyageplaifir
encore une fois , & ils
y furent conduits. Mille.chofes
leur parurent nouvelles ,
foit que le nombre les leur
eût fait oublier , ou qu'il les
cût empêchez de les bienconfiderer;
& ils trouverent de
nouvelles beautez dans celles
qu'ils avoiét déja remarquées..
Comme l'Ambaſſadeur marchoit
la tête extrêmement le
vée pour examiner attentivement
toutes les peintures du
Plafonds de la Galerie , on
luy dit que cette attitude ſi
long-temps forcée pourroit:
l'incommoder ; & il répondit
, Qu'il goustoit un plaisir fi
des Amb. de Siam
31
grandpar tout où il voyoit le Roy,
qu'il eſtoit impoſſible non-feulement
qu'ilsouffrist aucun mal ; mais que
quand mesme ily en auroit àſouffrir
pour luy , il ne leſentiroit pas..
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Résumé : Ils retournent une seconde fois voir les Apartemens, [titre d'après la table]
Les Ambassadeurs de Siam visitèrent la Galerie et les Appartements de Versailles, admirant les richesses et les beautés des lieux. Lors de leur première visite, ils ne purent observer tous les détails en raison de l'abondance des objets. Ils exprimèrent le souhait de revenir pour mieux apprécier les lieux. Lors de cette seconde visite, ils découvrirent de nouvelles merveilles et apprécièrent davantage celles qu'ils avaient déjà remarquées. L'Ambassadeur, en examinant les peintures des plafonds de la Galerie, adopta une attitude qui força sa tête vers le haut pendant un long moment. Lorsqu'on lui fit remarquer que cette posture pourrait l'incommoder, il répondit qu'il ressentait un plaisir si grand à voir le roi partout où il se trouvait qu'il ne ressentirait aucun mal, même s'il devait en souffrir.
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13
p. 1-322
LA FESTE DE CHANTILLY.
Début :
Il n'y a point d'Empire sur la terre [...]
Mots clefs :
Chantilly, Fête, Prince, Canal, Alidor, Roi, Plaisir, Choeur, Bois, Table, Théâtre, Chasse, Forêt, Allée, Allées, Marbre, Jardin, Agréable, Parterre, Amour, Fleurs, Feu, Arbres, Divertissement, Galerie, Orontée, Ordre, Reine, Gelon, Danse, Architecture, Corbeilles, Bassin, Château, Salle, Fontaine, Figures, Divertissements, Monseigneur le Dauphin, Cascade
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texteReconnaissance textuelle : LA FESTE DE CHANTILLY.
LA FESTE
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
DEB
CHANTILLY.
L n'y a point
d'Empire fur la
terre où les Souverains
feient
plus aimez qu'ils le font
en France On ne leur
A
2 La Fefte
rend point une adoration
d'ufage comme en
Orient , ce qui ne les y
fait pas aimer davantage
, parce qu'ils fe communiquent
fort peu , &
qu'il eft impoffible qu'on
foit penetré d'amour
pour ce qu'on ne peut
connoiftre , puis qu'on
ne le voit que tres - rarement
. Il y a d'autres
Souverains dont le
gouvernement
tyrannique
leur fait rendre d'ayeu
de Chantilly.
3
gles obeiffances , qui éloignent
beaucoup plus
l'inclination qu'on pourroit
avoir pour eux qu'-
ils ne fe l'attirent ; mais
on voit peu de lieux où
l'union foit plus parfaite
qu'en France entre le
Souverain & fes Sujets.
Il fe communique fans
defcendre
de fa grandeur
, fes Sujets le voyent
& luy parlent fans avoir
moins de refpect pour
luy qu'en ont pour leurs
A ij
La Fefte
1
Rois ceux qui les adorent
. Ils executent fes
ordres avec une auffi entiere
obeiſſance , que fe
la font rendre les Princes
qui exercent fur leurs
Peuples un empire tyrannique
. De forte qu'on
peut conclure que de ces
trois manieres de gouverner
celle des Monarques
qui fe communiquent
, les fait aimer avec
un zele plus ardent &
plus parfait , & leur fait
de Chantilly.
rendre les mêmes refpects
& les mefmės obciffances
qu'aux autres . Le
Roy s'eftanto diftingué
entre tous les Princes
qui fuivant l'ufage de
leurs Etats vivent à peu
prés de la mefme forte ,
il feroit difficile d'exprimer
avec quelle joye ,
empreffement
, & quel
quel éclate il eft receu
dans tous les lieux qu'il
honore de fa prefence.
Je vous ay décrit plu
A j
6 La Fefte
fieurs des Festes qui fe
font faites en de pareilles
occafions . Le mefme zele
paroift pour toute la
Maiſon Royale , & l'on .
cherche à honorer
Souverain en
le
rendant
des honneurs éclatans
au Prince qui le touche
de plus prés , & particu
lierement lors que ce
Prince ne les merite pas
moins par le caractere de
bonté qui le rend aimable
, que par la grandeur
de Chantilly.
7
Monfeide
fon
rang.
gneur
le Dauphin
, que
Monfieur
le Prince
receut
le mois
paſſé
dans
fa belle
Maifon
de Chantilly
, a tous
ces
avantages
, & Son
Alteſſe
fereniffime
, à qui
la magnificence
eft naturelle
, fit
en cette
occafion
tout
ce
qu'on
pouvoit
attendre
d'un
grand
&
genereux
Prince
, ou
plutoft
tout
ce qu'on
attendoit
de
luy. C'eſt
dire
encore
da-
A iiij
8 La Fefte
vantage puis que ce Prins
ce n'a jamais rien fait
que de grand , & d'extraordinaire
, lors qu'il a
donné des Feftes . Ses manieres
galantes & magnifiques
eftant connuës , on
n'eut pas fitoft appris
que Monfeigneur devoit
aller à
Chantilly , qua
l'on demeura perfuadé
que tous les divertiffe
mens y feroient nou !
veaux , fuperbes , & remplis
d'invention . L'at
de Chantilly.
9
tente qu'on en avoit, a
efté remplie , & quand le
bruit qui s'eft répandu
de ces divertiffemens ne
vous obligeroit pas à
m'en demander un entier
détail , je me trouverois
engagé à de donner , non
feulement parce que je
vois que toute la France
le fouhaite , mais encore
parce queplufieurs Etrangers
m'ont fait l'honneur
de publier qu'ils
attendoient de mes foins
10 La Fefte
une Relation exacte de
cette fuperbe Fefte, & qu'-
ils en ont donné meſme
des témoignages publics .
Ces confiderations doivent
échauffer mon zele ,
mais elles ne me fourniront
pas dequoy répondre
à la bonne opinion
qu'on a de moy . Je puis
cependant m'affurer de
plaire , puis que la verité
n'a befoin d'eftre embellie
d'aucuns ornemens , &
que tout ce qui s'eft fait
de Chaneilly.
II
à Chantilly eftoit fi ingenieux
, fi galant , fi
magnifique , & fi bien
entendu , qu'il me fuffira
de dire les chofes
comme elles fe font paffées
, pour faire concevoir
toutes les beautez ,
& tous les agrémens d'une
Fefte où tous les jours
de nouveaux plaiſirs fuccedoient
les uns aux autres
: car ce n'eft
pas
toûjours
un grand ſpectacle
feul qui divertit , mais
12 La Fefte
l'enchaifnement des plaifirs
, qui cftant donnez à
propos , ne fatiguent
point. Je voudrois bien
pouvoir joindre à tout
cela une peinture un peu
reffemblante de l'activité
de Monfieur le Prince .
L'ardent defir qu'il avoit
de divertir Monfeigneur
luy donnoit des foins fi
empreffez , que fi la chofe
euft efté poffible , il auroit
marqué chaque heure
du jour par quelque
de Chantilly.
13
nouveau divertiffement .
Monſeigneur partit de
Verfailles le Dimanche
22. d'Aouft , & arriva
dans la Foreft de Chantilly
par le chemin de
Lufarche . Monfieur le
Monfieur le Duc , &
Prince de Conty le reccurent
au bout de la Foreft
vers le milieu de la
vieille route. Comme
c'eftoit le lieu où Monfeigneur
devoit chaffer ,
Monfieur le Prince y
14
La Fefte
4
cftoit pour luy faire commencer
fa chaffe . 11 prit
ce divertiffement jufqu'à
cinq heures du foir , &
le plaifir qu'il y trouva
fut d'autant plus grand ,
qu'ilvit s'élever quantité
de perdreaux & de faifandeaux.
Ainfi , comme la
chaffe avoit fait former
le deffein du voyage de
Chantilly , parce que
c'eſt le plus beau lieu du
monde pour chaffer , ce
fut le premier plaifir que
de
Chantilly. 15
Il alla
Monfeigneur prit en approchant
de cette delicicufe
Maiſon .
jufques au lieu nommé
la Table , qu'on dit eftre
juſtement au milieu de
la Foreft , toûjours accompagné
de Mor fieur
le Prince . La figure de ce
lieu eft ronde. Il a vingttrois
toifes de diametre ,
& eft partagé en douze
routes , qui ont pour
centre le point du milieu
de cette Place. Elles font
16
La Festés
toutes bordées de charmille
, & ont chacune
cinq toifes de large , & environ
une lieue de long .
Dans le milieu de ce rond
on avoit eu ſoin d'élever
une feuillée , dont la forme
ſuiyoit le meſme plan.
Elle eftoit de fept toifes
& demie de diametre ,
& élevée fur une Eftrade
de cinq pieds de haut.
Cette feuillée eftoit percée
de douze portiques
qui aboutiffoient à cha-
1
de Chantilly.
17
t
cune des douze routes
dont je viens de vous parler
, & pour y monter on
avoit conftruit quatre efcaliers
de douze pieds de
large , avec des appuis
en baluſtrades , des deux
coftez de chaque efcalier .
La mefme balustrade regnoit
tout autour de l'edifice
, & chaque portiz
que avoit vingt pieds de
haut fur douze de large-
La corniche ceftoit fail
lante en dehors ainfi
B
18 La Fefte
qu'en dedans ; le Dôme
avoit fon plein ceintre ,
& fur le milieu & au
deffus eftoit une baluftrade
de dix pieds de diametre.
Tout le Dôme , les
ceintres , les pilaftres , &
les appuis eftoient recouverts
de feuilles de chefne.
Des branches de Genievre
formoient
les baluftrades
, & le tout eftoit
conftruit de maniere
qu'on voyoit toute l'architecture
profilée . Tous
de
Chantilly.
19
les portiques eftoient ornez
de gros feftons de
feuilles de chefnes & de
bouquets de fleurs . La
Table où la Collation
fut fervie eftoit au milieu
de cet edifice . Elle
eftoit ronde & de dix
pieds de diametre. Une
grande Corbeille d'argent
en occupoit le point
du milieu .Elle eftoit foùtenuë
fur douze conſoles
à jour de vermeil doré
qui répondoient à cha-
B ij
20 La Fefte
cune des douze Arcades .
Ces douze confoles é
toient jointes les unes
aux autres avec des guirlandes
de fleurs , & portoient
chacune deux petites
corbeilles d'argent
remplies de fruits.La
grande du milieu l'eftoit
de fruits & de fleurs , &
le tout formoit une éle
vation toute à jour , &
qui ne faifoit aucun obftacle
à la veuë. On mit
a
fur cette table le couvert
de
Chantilly .
21
de Monfeigneur vis à vis
le milieu de la route qui
va à Chantilly. Tout le
pourtour de cette Place
de vingt - fix toiſes de
large , eftoit de treillage
de feuillée & orné de
portiques auffi de feüillée
, au travers defquels
on découvroit toutes les
routes . Monſeigneur entendit:
enl arrivant un
concert de Timbales , &
de Trompettes qu'on avoit
poftez dans le Bois.
22 La Fefte
à une diſtance mefurée ,
afin que l'harmonie étant
un peu éloignée cuſt
plus de douceur . Ce
Prince trouva tout le dedans
du Dôme vuide , &
la table fervie de vingtquatre
baffins de roft , &
de quatre plats d'entremets
autour de chaque
baffin , ce qui faifoit fixvingt
plats. Les meſures
avoient efté prifes fi jufte,
qu'on peut dire que ceux
qui fervoient eftoient ade
Chantilly.
23
vertis de
chaque pas que
Monſeigneur
faifoit dans
la Foreſt pour
avancer ;
de forte que ce Prince
arriva dans l'inftant
qu'on venoit de pofer le
dernier plat chaud fur
la table . Comme il n'y
avoit que le couvert de
Monfeigneur
, il ordonna
qu'on en mift d'autres,
& la table en fut auffitoft
garnie ; mais on n'en
mit point yis à vis de ce
Prince. Monfieur le Prin24
La Fefte
ce , Monfieur le Duc , &
Monfieur le Prince de
Conty furent placez à
cofté de
Monfeigneur ,
& les Seigneurs de fa
fuite occuperent le reſte
des places . On releva les
entremets chauds pour
én mettre de froids . Tout
fut enfuite relevé d'un
fervice entier de fruit,
avec le mefme nombre de
corbeilles , & de plats
qui rempliffoient la table
lors que Monfeigneur
arriva.
de
Chantilly.
25
>
arriva . Il y avoit quantité
de corbeilles ovales
&en lofange chacune de
deux pieds de diametre.
Je n'entre point dans le
détail des fruits & des
confitures , cela iroit à
l'infiny . Je vous diray
feulement que dans les
flancs des corbeilles ova-
T les eftoient de riches cuvettes
remplies de toutes
fortes de liqueurs . Ces
cuvettes eftoient accompagnées
de Sous- coupes
C
"
26 La Fefte
garnies de glaces , & de
quantité de verres à liqueurs
de differentes
manieres
. Un moment aprés
que l'on eut fervy le
fruit , le bruit de guerre
formé par les Trompettes
& par les Timbales
ceffa tout à coup, & dans
le mefme inſtant on entendit
dans la route qui
eftoit vis à vis de Monfeigneur
une harmonie
de Hautbois , de Flûtes ,
de Mufettes , & de divers
י נ
de Chantilly.
27
autres Inftrumens champeftres
. On l'écouta quelque
temps fans voir rien
paroiftre , & tout eftoit
fi bien concerté , & executé
avec tant d'ordre
& tant de jufteffe , qu'il
n'y avoit pas une feule
perfonne dans la route
qui devoit cftre remplie
un moment aprés . L'harmonie
ayant diverty les
oreilles , & infpiré de la
joye pendant quelque
temps , on apperceut de
C ij
28 La Fefte
loin le Dieu Pan qui étoit
fuivy par quatrevingt-
dix Faunes , Sylvains
, Satyres , & autres
Divinitez , qui ont accoûtumé
d'accompagner
ce Dieu dans les bois .
Toute cette troupe parut
d'abord à un demy quart
de lieuë de la . Table , &
ne fe mit en marche qu'aprés
que Monfeigneur
eut eu le temps de la remarquer,
Le Dieu Pan
que l'on voyoit à la tefte,
de Chantilly.
29
eftoit reprefenté par M.
de Lully , Surintendant
de la Mufique du Roy ,
qui battoit la meſure avec
fon Thirfe . Il eftoit
fuivy de vingt - quatre
Satyres , & de toutes les
Divinitez qui habitent
les Forefts . On entendoit
des Hautbois , des Mufettes
, & plufieurs aútres
Inftrumens champeftres ,
au fon defquels ſe faifoit
la marche . Leur diverfité
formoit une harmonie
C iij
30 La Fefte
tres - agreable , & le nombre
de ces Joueurs d'Inftrumens
eftoit fi grand
qu'il rempliffoit trois lignes
. Les Muficiens avec
le refté de la fuite du
Dieu Pan , marcherent
fur ces trois lignes avec
beaucoup d'ordre, & fans
aucune confufion . Les
Danfeurs au nombre de
vingt & un , qui avoient
tous des maffuës , eſtoient
montez fur les épaules les
uns des autres , & for-
1
de Chantilly.
31
moient des Groupes furprenans.
En effet , il y
avoit de quoy s'étonner
qu'en formant ces fortes
de Groupes ils fe puffent
tenir auffi fermes que fi
chacun d'eux cuſt eſté à
terre . Ils eftoient fuivis
de cinquante- un Muſiciens
, qui portoient chacun
fur leur tefte une corbeille
remplie de fruits
feints , reprefentant des
fruits de bois , commie
pignons, pommes de pin ,
C iiij
32 La Fefte
Gourdes , & autres qui
ne font connus que parmy
les Satyres. Ils te
noient chacun une branche
de cheſne . Cette
nombreuſe Troupe s'étant
avancée vers le bout
de l'allée le plus proche
de
Monfeigneur , les
Joueurs de Hautbois fe
rangerent des deux côtez
de l'escalier qui montoit
à la Table de ce
Prince , & quand ils furent
placez , les Danfeurs
de
Chantilly.
33
executerent parfaitement
bien ce qu'ils avoient
concerté , qui eftoit de
defcendre pour danfer ,
& de paroître neanmoins
toujours groupez . Pour
cet effet ceux qui cftoient
les plus élevez fautoient
en cadence de quatre mefures
en quatre mefures ,
& comme il n'en fautoit
que trois à la fois , on en
voyoit toûjours trois qui
formoient la mefme figure
que les trois pre-
1
1
34
La Fefte
a
miers . Ainfi l'Allée fut
toûjours remplie juſqu'à
ce que les trois derniers
euffent fait la mefme figure
que les trois premiers
. Les cinquante- un
Muficiens qui fuivoient ,
avancerent jufqu'aux environs
du lieu où les Satyres
groupez venoient
de finir leur danfe &
ayant paffé fous le portique
de l'avenue où ces
Satyres eftoient , ils fe
placerent fur un terrain ,
2
#
All
a
de Chantilly.
35
que l'on avoit gazonné
depuis le portique de la
route juſqu'à l'eſcalier.
Quand chacun eut pris
fa place , on joüa un Air
d'un autre mouvement ,
fur lequel tous les Faunes
, & les Satyrès firent
une danfe fort extraordinaire
. Elle plut beaucoup
à Monſeigneur , &
receut de grands applaudiffemens.
Cette danfe ,
qu'on pourroit nommer
un petit Ballet , eftant
36 La Fefte
finie, les Muficiens avancerent
vers l'efcalier ,
qu'ils monterent fur
deux lignes au fon des
Inftrumens , & lors qu'ils
furent arrivez fur l'eftrade
, ils fe feparerent les
uns à droite, & les autres
à gauche , de maniere
qu'ils entourerent la table.
Ceux qui portoient
les corbeilles fuivirent ,
& les placerent fur des
gueridons de feuillée qui
eſtoient fur les appuis
N
de
Chantilly.
37
des portiques . Les Hautbois
parurent aprés , & les
Danfeurs
monterent enfuite.
Ceux - cy s'eftant
pris par la main
danfeferent
autour de Monſeigneur
, fur un Air qui
1 eftoit tout
different
des
deux
derniers
qu'on venoit
d'entendre , & qui
fembloit
marquer
l'excés
de la joye
qu'on
reſſentoit
en ces lieux de la
prefence
de ce Prince.
Pendant
qu'on
danſoit
9
38 La Feste
autour de la table , les
Muficiens
·
defcendirent
par un eſcalier qui eſtoit
derriere Monfeigneur
, &
fe rendirent
dans une
Allée que l'on voyoit
à
côté de celle par où tout
ce divertiffement
eftoit
venu. Ils y trouverent
les Piqueurs endormis
avec leurs chiens .
Danfe finit juftement
en
ce temps - là , comme il
avoit efté concerté , &
les Muficiens chanterent
La
1
4
1:
de
Chantilly . 39
I
un morceau de Muſique
de feu M. de Lully , qui
paroiffoit avoir efté fait
exprés pour la fituation
où le trouvoient les cho
fes dans ce moment . On
entendit alors toute la
Foreſt retentir du bruit
de ces paroles . 65 31
Debout , Lyfifcas , bola
debout ,
Pour la chaffe ordonnée
Ilfautpréparer tout.
Les Piqueurs fe leve
rent aprés avoir fait tou40
La Fefte
"
16
tes les actions qui pouvoient
marquer qu'ils
eftoient profondement
affoupis , & qu'ils n'avoient
efté éveillez que
P
par ceux qui les appelque
loient , en leur difant
qu'ils allaffcut préparer
tout pour la Chaffe
l'on avoit ordonnée . On
entendit enfuiteun grand
bruit de Cors , & dans
cet inftant un Cerf ayant
traverfé la route à la vue
de Monfeigneur , ce Prinde
Chantilly. 4!
ce s'écria comme fouhaitant
d'avoir des chiens .
Dans le mefme temps on
vit paroiftre
une Meute
que l'on découpla
aprés
le Cerf.
Monfeigneur
voyant que les chiens
chaffoient fi bien , témoigna
eftre fâché de n'avoir
des
chevaux que pour tirer
en volant . En ce mo ·
ment on en vit paroiſtre
d'autres , fur quoy ce
Prince monta pour fuivre
la Chaffe , avec tous
D
42 La Fefte
les Seigneurs qui l'accompagnoient.
Il courut
le Cerf, qui fut pris dans
l'étang de Cormeille ,
aprés l'avoir couru environ
une heure . La Meute
eftoit à M. le Grand
, 10
Prieur . On ne peut en h
dire trop de bien non
plus que de l'équipage,
je vous en ay deja parlé
plufieurs fois.
&
Cette Chaffe eftant finie
, Monfeigneur prit le)
chemin du Chafteau , &
de Chantilly . 43*
dit en parlant du Repas
& du Divertiffement du
milieu de la Foreſt , que
tout y eftoit plein d'invention
, & fort bien executé
. ; que cela
pouvoit
paffer pour un divertif
fement complet , & qu'il
y avoit pris beaucoup de
plaifir . Les Airs eftoient
de M. de Lully le Cadet,
Surintendant de la Mufique
du Roy , & toute.
la Danfe de M. Pecourt ,
Danfeur ordinaire des .
Dij
44
La Fefte
Balets de Sa Majeſté . Tou
tes les Divinitez des Foreſts
, ainſi que les Faunes,
les Sylvains , & les Satyres
qui compofoient leur
fuite , avoient des habits
faits exprés qui les repre
ſentoient naturellement,
plûtoft comme on a accoûtumé
de les peindre ,
que comme on les voit
habillez fur le Theatre .
Ces habits eftoient faits
fur les deffeins de M.
Berrain, Deffinateur
ordide
Chantilly. 45
0
a
A
naire du Cabinet du Roy,
ainfi que toute la feuillée.
Ce qu'il y eut de furprenant
dans les plaifirs
de cette premiere journée
, c'eft que Monfeigneur
avant que d'arriver
à Chantilly , où il
fembloit que les Divertiffemens
deuffent feulement
commencer , avoit
eu le plaifir de deux
Chaffes differentes , un
| grand repas dans un lieu
Conftruit exprés , & une
46
La
Fefte
Fefte complete accompagnée
de Mufique , de fimphonie
, & de danfes , &
le tout executé par tout
ce qu'il y a de meilleures
Voix , & de plus habiles
Danfeurs en France . C'eſt
ce qui ne s'eftoit encore
jamais vu dans aucune
occafion femblable
&
ce que le zele de Monfieur
le Prince luy fit inventer
, Son Alteffe Sereniffime
ne
pouvant at:
tendre que Monſeigneur
,
de Chantilly . 47
0
1
fuſt arrivé a Chantilly ,
pour commencer à luy
témoigner la joye qu'Elle
avoit d'y voir venir
Ice Prince .
Aprés la prife du Cerf,
Monfeigneur arriva à
Chantilly par l'une des
grandes routes de la Foreft
, au bout de laquelle
on trouve une grande
demy - lune , par laquelle
a on entre dans une Avan-
Court qui n'eft pas encore
48
La
Fefte
entierement achevée.Elle
eft fituée entre un Etang
nommé l'Etang de Silve,
& le grand Fort du Châ
& par confequent teau ,
toute entourée d'eau . On
voit deux Pavillons à
droite & à gauche du
Pont Levis . Cette demylune
aboutit à un fer à
cheval , par lequel on
monte en front fur une
grande terraffe , au milieu
de laquelle eft une
Statuë Equeftre de bronzć
de Chantilly.
49
El
ze du dernier Conneſtacable
de
Montmorency
.
Cette Statuë fe trouve
vis à vis de l'entrée du
grand Château . C'eſt un
Edifice fort ancien , &
tres- irregulier , affis fur
une roche au milieu de
groffes fources , qui forment
un grand Foffé. Cependant
plufieurs groffes
Tours ne laiſſent pas
le rendre tres - agreable à
la veuë. Monfieur le
Prince fait travailler
pre-
E
11
de
50 La Fefte
fentement à rendre le
dedans de la Court regulier
, & à donner audehors
une face toute
nouvelle , foit
par l'ouverture
de trois rangs dc
feneftres , & deux grands
balcons qui
regneront
tout autour du Château,
foit par les combles qui
feront tous d'égale hau
teur , & à la manfarde.
A cofté gauche du fer à
cheval , eft un grand lo
gement detaché du Châ
de Chantilly.
SI
teau ,dont le rez de chauffée
eft à fleur d'eau du
a grand Foffé . C'eft dans
ce lieu où le logement dé
Monfeigneur avoit cfté
marqué , de mefme que
celuy de Madame la Ducheffe
, & de Madame la
Princeffe de Conty la
Douairiere . Ce fecond
Château avoit efté autrefois
bâty par Mrs de
Montmorency
, & on
lo l'appelloit la Capitainerie
. Feu Monfieur le Prin-
E ij
52
La Feste
ce en avoit fait accommoder
les dedans un an
avant qu'il mouruft, & il
y avoit ajoûté beaucoup
de commoditez . Les ornemens
de dehors font
des Pilaftres d'ordre Corinthien
. Ils compofent
la porte d'entrée de la
Court , & la façade du
coſté d'un petit parterre,
Tout le retour eft foûte
nu d'un grand balcon en
maniere de fauffe- braye .
Le logement d'enbas du
de Chantilly.
53
e
petit Château eft compo
fé de deux
Appartemens ,
dont la Salle eſt commune
à l'un & à l'autre .
Cette Salle eft ornée de
Tableaux ,
reprefentant
les plus belles Maifons
Campagne des envide
rons de Paris . Toutes les
pieces des deux Appartemens
aufquels elle fert ,
font ornez d'autres Tableaux
reprefentant diverfes
Fables de l'Antiquité
; en forte que l'une
E iij
54
La Fefte
des Chambres fait voir
l'Hiftoire de Venus , une
autre celle de Diane , une
autre celle de Flore , une
autre celle de Bacchus, &
une autre celle de Mome .
Toutes ces Chambres, qui
font percées en enfilade,
regnent le long du balcon
en fauffe-braye dont
on a parlé , & aboutiffent
à un grand Salon en retour
. Tout cet espace
eft remply de diverfes tables
curicufes , dont les >
de Chantilly . 55
tunes font rares par leur
travail , & les autres par
leur matiere de Buftes
;
avec leurs gaines & ſcabelons
, & de meubles
tres - finguliers .
tables
Outre
cela , il y avoit plufieurs
pour toutes fortes
de jeux. C'eft dans ce lieu
que Monfeigneur a fouvent
tenu appartement
devant, & aprés le fouper.
De ce logement , lors
qu'on a paffé par un Ve-
| ftibule qui eft ouvert par
56 La Fefte
deux grandes arcades du
cofté de la Court & du
petit Parterre , on monte
dans l'Appartement qui
eft au deffus , & qui fe
trouve fitué de plein pied
au rez de Chaufféc , de la
court du grand Chafteau,
auquel il eſt joint par un
Pont qui traverfe le
grand Foffé . Ce foffé eft
remply d'un tres- grand
nombre des plus belles,
& des plus groffes Carpes
que l'on puiffe voir.
de Chantilly .
ry
Cet
Appartement qui a
efté occupé par Monſeigneur
tant que la Feſte a
duré , eft compofé d'un
grand Salon , qui n'eft pas
encore entierement fait ,
& qui eft la feule piece
qu'on n'a pas eu le temps
d'achever. De ce Salon
on entre dans une grande
Antichambre , aprés laquelle
il y a une grande
Chambre , plufieurs Garderobes
, & un grand Cabinet,
dont la veuë donne
38 La Fefte
d'un cofté fur les Jardins,
& de l'autre fur une
grande Peloufe qui borde
la Foreft. Aprés ce Cabinet
on en trouve deux autres
de moindre grandeur,
dans le retour . L'un
donne entrée dans une
Galerie qui eft percée du
cofté de la Foreft de fix
grandes croifées , vis à
vis defquelles
il y a de
grands miroirs de glaces ,
dont les bordures font
d'un travail tout partide
Chantilly. 19
culier . Ces Miroirs reprefentent
cette grande Peloufe
dont je viens de
vous parler , avec une
partie de la Foreft . Au
deffous de ces glaces font
des tables de differentes
fortes de marbres des plus
beaux , & des plus precieux
; ces tables font
montées fur des pieds de
fculpture dorée ; il y en a
de plufieurs
manieres
. On
voit au bout de cette
Galerie un Portrait de
to
La
Fefte
feu Monfieur le Prince ,
fait par le vieux Jufte ,
du temps de la Bataille
de Rocroy . Ce Prince est
en pied
font à fes pieds occupent
une partie du terrain , &
du lointain. On y voit
d'un cofté l'ordre de la
Bataille de Rocroy , &
de l'autre le Combat . Ce
Tableau eft dans une bordure
d'une grande beauté
, & auffi magnifique
que bien travaillée , &
fes Armes qui
comme
de Chantilly.
61
comme Monfieur le Pring
ce a confacré ce lieu, a
la memoire de feu Mans
fieur fon Perfil a com
mencé à faire mettre des
Tableaux dans chaque
trumeau entre les croifées
& les glaces . Chacun
de ces Tableaux reprefante
par l'ordre des
temps une Campagne de
feu Monfieur le Prince.
La principale action , de
Ja,
la Campagnes, foit Siege
pu Bataille , painte en
F
3
62 La Fefte
grand , occupe le milieu
du Tableau
. Les autres
actions de la mefme Campagne
font peintes en petit
tout autour dans des
Cartouches
.
Le premier Tableau
reprefente la Campagne
de 1643. c'est à dire , la
Bataille de Rocroy . On
voit l'ordre de cette Bataille
dans le grand Cartouche
qui eſt au bas du
Tableau , ainfi que l'or
dre de Bataille des deux
་
de
Chantilly.
63
6
Armées . Il y a trois autres
Cartouches au côté droit
du mefme Tableau . Le
premier repreſente l'élevation
de Thionville ; le
fecond la Carte du Gouvernement
de Thionville,
& le troifiéme le Siege
de Thionville
. Il y a
auffi trois Cartouches à
la gauche du Tableau ,
Le premier fait voir le
Siege de Cirque , le fecond
la Carte du Gouvernement
de Cirque , &
11
Fij
84 La Fefte
le troifiéme l'élevation
de
Cirque.
Dans le fecond Tableau
eft reprefentée la
Campagne faite en Alle
magne en 1644.Les Com
bats donnez devant Fri
bourg le cinquiéme &
dixiénie Aouſt font peints
dans le milieu avec les
retranchemens de l'Atl
$
mée Bavaroife qui fu
rent forcez par celle que
commandoit feu Mon
fieur le Prince alors
2
de
Chantilly.
Duc
d'Anguien . Dans un
grand Cartouche au baş
eftole Plan de Philips
bourg ; dans les fix Cars
touches qui fontau coſté
droit du Tableau , font
repicfentez Oppenhien .
Beingen
Liechtonaug
DourlathipMayonce &
Landau Dans les fik
du cofté gauche on voit
VVoomes Spire Créukl
zenach ,
Bacharach , Neig
ftat & Baden.40 .mp3
Au
troifiéme Tableau;
Fiij
66 La Fefte
qui reprefente la Campa
gne de 1645. eft la Bataille
de Norlinguen ,
donnee le 3. Aouft entre
l'Armée du Roy commandée
par Monfieur le
Prince , & celle de l'Empereur.
Les deux grands
Cartouches qui font au
deffus du Tableau repre
fentent , l'un l'ordre de
la Bataille de Norlinguen
, l'autre & Norlinguen
. On voit dans les
trois Cartouches du cofté
de Chantilly.
677
droit l'élevation de Rottembourg
, la Carte du
Gouvernement de Rottembourg
, le Siege de
Rottembourg , & les
trois du cofté gauche reprefentent
le Siege de
Dunctelſbuhel , la Carte
du Gouvernement de
Dunctelſbuhel , & l'élevation
de Dunctelfbuhcl
.
Le quatriéme Tableau
fait voir la Campagne
de
1646. Au milieu eft la
šà La Fefte
Ville de Dunkerque &
dans les Cartouchés à
droite & à gauche
on
voit d'autres actions qui
regardent le Siege de l
mefnie Ville Les autres
Campagnes doivent eſtre
peintes fur d'autres iŢal
bleaux pareils dont les
places fondmarquées dant
la mefme Galerie gomais
>
> Tout cee Appartement
eftdie éclairéparaN HO
qui ne font pas encore
deffinez
, beep
5.1
de Chantilly.
69
&
bie infiny de Luftres &
de Girandoles de criftalt
Le couvert de Monſeigncur
fut mis dans une
Salle du grand Château ,
& Monfieur le Prince
qui fit fervir cousules
jours quatorzeou quinze
tables , comme vous vert
rez dans la fuite deffraya
toutes les perfonnes dis
ftinguées qui allerent à
Chantilly pour voir da
Fefte , ainfi que tous ceux
qui y furent employez
70 La Fefte
dont on
peut
dire que lo
nombre
eſtoit
infiny
.
Lors
qu'on
eut
foupé
,
Monſeigneur
tint
Appar
tement
. Aprés
vous
avoir
fait
une
defcription
des
deux
Chafteaux
, je croy
vous
devoir
parler
, non
pas
de toutes
les beautez
des
Jardins
, car je ne
Vous
en
entretiendray
qu'à
meſure
que
je vous
parleray
des
promenades
qu'y
fit
Monfeigneur
,
mais
de ce qu'ils
offrent
de Chantilly.
71
à la veuë de ceux qui
font dans les Appartemens
. En arrivant fur la
Terraffe , où je vous ay
dit qu'eftoit la figure du
Conneftable de Mont-
Il morency , on découvre
un grand efcalier, au bas
duquel eft un grand ron .
Ideau , & au milieu de
ce rondeau une gerbe
de plufieurs tuyaux . Au
delà de ce rondeau on
découvre un grand Parterre
feparé en deux parn
A La Feſte
ties par la croifée du
d'une
grand Canal. Il y a cinq
grandes pieces d'eau dans
Pune & l'autre partiel,
& chacune de ces grandes
pieces a un gros Jet
d'eau. Ces deux parties
fonts foutenues
grande allée d'ormes ch
Terraffe , avec des Ifs &
des Picea entre - deux
Au delà du grand Tanal
eſt un demy - rond qui
ferme la croifée, & dont
il s'éleve infenfiblement
jufques
395
12
de Chantilly.
73
>
juſques au haut de la
cofte une espece de fer
à cheval , qu'on appelle
le Vertugadin. Il eſt
compofé d'un grand glacis
de gazon , d'une grande
allée , fermée du cofté
du glacis par des Picea
taillez en piramide
ronde
, & de l'autre par des
ormes & une paliffade
entre-deux . Cette allée
eft jointe par ces deux
bouts , aux deux grandes
allées qui regnent_tout
G
74
La Fefte
le
le long du grand Canal :
Le point de veuë eſt ter
miné de ce coſté- là par
commencement des al
lées du grand Parterre ,
& de l'autre par une route
particuliere au travers
de la Foreft , qu'on ap
pelle la route du Con
neftable. Elle eft plus
large que toutes les autres
. Le Château eft à la
droite , comme je vous
l'ay déja marqué , & à la
gauche eft un petit Parc ,
de Chantilly.
75
qui feroit eftimé grand
par tout ailleurs , mais on
ne luy peut donner que
le nom de petit , fi on le
compare à l'autre , qui
a plus de cinq mille arpens
.
2
Le Lundy ( car pour
donner quelque ordre à
cette Relation , je la fepareray
par journées )
Monfeigneur alla courre
le loup aux environs
d'un Village appellé la
Chapelle , & au retour de
Gij
76 La Fefte
la Chaffe , ce Prince entra
dans fon Appartement ,
d'où il fortit quelque
temps aprés , pour aller
prendre à pied le plaifir
de la promenade. Il traverſa
le petit Parterre, &
ayant paffé le grand foffé
fur un pont de bois , il
trouva à ſa gauche un
gränd Parterre , enfermé
d'un cófté du foffé , de
l'Orangerie , & de l'autre ,
d'une galerie , & d'un
canal . Ce Parterre eft ende
Chantilly . 77
touré d'orangers parfaitement
beaux .
On y voit cinq pieces.
d'eau avec leurs jets. Celle
du milieu a pour pied
une Hydre , dont chaque
tefte vomit une quantité
prodigieufe d'eau . On y
voit auffi la Fontaine des .
Grenouilles . Elle eft fituée
dans un triangle au
deffous de la Terraffe du
grand foffé du Chafteau ,
entre cette Terraffe , les
Canal du Dragon , & le
Giij
78 La Fefte
petit bois de Chantilly,
qui eft à coté du Parterre
de l'Oragerie. Le Dra
gon eft une maniere d'a
nimal marin qui paroift
fortir de deffous la Ter
raffe du foffé . Il vomit
l'eau de la décharge de ce
foffé dans une coquille,
qui retombe dans un canat
qui eft le long d'un
des coftez de la piece où
eft la Fontaine des Grenouilles.
On deſcend
dans le Parterre par un
de Chantilly. 79
efcalier de
quarre ou
cinq marches fort grandes
& fort belles . Aux
deux coftez de cet eſcalier
font des napes d'eau
perpetuelles
, grandes,
belles , & bien fournies ,
qui tombent
dans de
grands
baffins
quarrez
C avec des bouillons
&
0
Dans ce bruits d'eau.
mefme Parterre font quatre
grands Picea , dont
le moindre a plus de foi-
Xante pieds de baut . Du
80 La Fefte
cofté du canal l'allée eft
garnie de Platanes , dont
le plus vieux a plus de
cent cinquante
ans . Cet
arbre eft fort rare en
France . Sa feüille eft à
peu prés comme celle de
vigne , & il fe depoüille
tous les ans de fon
écorce . De ce Parterre
Monſeigneur
entra dans
une Ifle par un grand
portique
de treillage. A
cofté de cette Iſle on en
voit une autre plus pede
Chantilly.
81
tite . Elles font partagées
par trois canaux .
La grande eft ornée de
plufieurs allées , de grandes
paliffades
, de deux
groffes Fontaines
enfermées
dans des Portiques
, & de plufieurs
ornemens
de treillage d'un
deffein tres agreable ,
& d'une propreté
furprenante
. L'extremité
de
'Ifle eft reveſtuë de
pierre de taille . On y
voit douze jets d'eau
-
82
La Fefte
qui fortent d'autant de
baffins au deffous " defquels
eft une cafcade de
2
toute la largeur de la
pointe de l'Ifle , & des
deux canaux . On trouve
dans la petite Ifle des
allées de grands Aunes ,
des paliffades , un treillage
en demy - rond
& une fontaine dans le
milieu . Deux Dragons
de
3
bronze femblent y combattre
. Il y en a un
renversé qui pouſſe un
de Chaneilly.
83
grand jet d'eau , & l'autre
en dégorge en abondance
fur ce premier . Vis
à vis de cette fontaine ,
& à la pointe de la mef
me Ifle , eft un Apparte
El ment de treillage , compofé
de quatre pieces . Il
eft parfaitement
bien entendu
, & d'un travail
tres - delicat
. Ces quatre
pieces fe trouvent fur un
terrain qui a en face la
I vue du canal ; à droite
3
fur la prairie , & à gauche
84
La Fefte
fur des jardins . A l'iffuc
de la promenade Monfeigneur
alla voir l'O
pera , que Monſieur
le
Prince avoit fait faire
exprés , Son Alteffe Sereniffime
ne voulant
point donner de diver
tiſſement qui euſt eſté déja
vû . Le lieu meſme fut
conftruit pour ce feul
Spectacle , & Monfieur
le Prince agar choiſi
l'Orangerie
de Chantilly
qui regne tout le long
du
de
Chantilly.
83
duparterre avec une terraffe
magnifique, dit à M.
I Berrain d'y conftruire ,
non feulement un theatre
, mais auffi une Salle
magnifique. L'Orangerea
70. toifes de long, &
vingt-fept pieds de large.
1 M. Berrain la divifa en
trois parties feparées par
des Portiques d'architecture
, fans y comprendre
le Veſtibule par où l'on
yes & duquel on
voyoit cette longue éten-
70
ОП
I
H
86
La Fefte
due eclairée de deux
rangs de Luftres , que les
grands Portiques qui fervoient
d'entrées à ces
differentes Salles , laif;
foient voir diftinctement
. Il feroit difficile
de trouver rien de plus
magnifique
, & dont les
ornemens fuffent plus diverfifiez
. Plus on appro
choit , plus on voyoit
que la magnificence alloit
toujours en aug
mentant , la derniere
.
de Chantilly.
87
Salle eftant infiniment
eftoit
plus riche
la
que , premiere
, & le theatre
encore
davantage
.
1 Le Veſtibule
orné de grands
arbres
qui ceintroient
, & cachoient
toute
la voûte
.
Les pieds
de ces arbres
cftoient
dans
une feule
caiffe qui regnoit
tout
autour
du Veftibule
, &
qui eftoit
peinte
en porcelaine
, & ornée
de chifres
de Monfeigneur
,
Hij
88 La Fefte
avec des attributs de ct
Prince . Ces arbres eftoient
fi verds , fi chargez
de feuillages , & fi
artiftement placez , qu'il
eftoit impoffible qu'on
vift les murs de ce Vel
tibule , de forte qu'on
le pouvoit prendre pour
une tres-belle allée . Ces
arbres conferverent leur
verdure pendant les huit
jours que dura la Feſte,
& ils donnerent une fi
agreable fraîcheur à ce
de Chantilly .
89
licu , qu'on refpiroit
en y entrant un air delicieux
, dont on ne pouvoit
s'empefcher de parler
, en marquant le plaifir
qu'on y prenoit. Ce
Veftibule eftoit éclairé
de plufieurs Luftres , ce
qui parmy la verdure des
arbres produifoit un effet
tres - réjouiffant , rien n'eftant
plus agreable à la
veuë que le verd , fur tout
lors qu'il eft éclairé .
Aprés qu'on avoit ad-
H iij
Do La Fefte
miré la fimple & riante
decoration de ce Vefti-
翼
bule , & qu'on y avoit
demeuré
quelque temps,
pour en goûter la douce
fraîcheur , on fe fentoit
excité à paffer outre ,
chacun eſtànt attiré par
le brillant qui paroiffoit
au travers d'un fuperbe
Portique , fous lequel il
falloit paffer pour entrer
dans la piece fuivante.
Ce Portique eftoit de
huit pieds d'ouverture
de Chantilly.
91
fur feize de hauteur . Il
eſtoit tout de marbre , &
d'une tres - belle architecture,
avec des ornemens
rehauffez d'or . Il fervoit
d'ouverture à une galerie
de feize toifes de
long fur vingt-fix pieds
de haut . Tout le pourtour
de cette galerie eftoit
orné d'un lambris ,
& d'une corniche , &
entre le lambris & la
corniche , on voyoit une
tres belle tapifferie tou92
La Feste
te d'une meſme fuite , &
qui eft nommée Tapiße
rie de Venus , parce que
tout ce qu'elle reprefen
te regarde cette Deeffe.
Outre les deux rangs
tres- beaux Luftres de cri
ftal qui éclairoient cette
fuperbe galerie , elle d
toit encore ornée &
de
éclairée par vingt - quatre
Girandoles de mefme matiere
, qui estoient pofées
fur des Gueridons .
Au bout de cette galerie
14
de Chantilly. 93
P
on voyoit un Portique
pareil à celuy par lequel
on eftoit entré. On montoit
trois marches fous
ce dernier Portique pour
entrer dans la troifiéme
piece , qui eftoit la Salle
de l'Opera. Elle avoit
cent quarante-deux pieds
de long en y comprenant
le Theatre & l'Orcheftre.
L'ordre de fon
architecture , ainſi que
celuy de la façade du
Theatre , eftoit Ionique1
La Fefte
94
Compofé. Cette Salle
eftoit partagée
en quatorze
pilaſtres de marbre
ornez de leurs chapiteaux
, & de leurs bafes ,
+
ainfi
que
de
plufieurs
mafcarons
, & de
quantité
de
feftons
, le tout
de relief
&
doré
. Les
pilaftres
eftoient
pofez
fur
leurs
piedeftaux
qui
fervoient
de
lambris
à
toute
la
Salle
. Entre
ces
pilastres
on
voyoit
des
Tapifferies
qui
reprefentoient
des
de Chantilly .
95
portiques d'architecture,
tout relevez d'or fur un
fond de velours rouge
Cramoifi. On avoit affùjetty
les efpaces qui sé
toient entre chaque pilaftre
à la hauteur & à la
largeur des pieces de cette
Tapiflerie . La Corniche
eftoit toute de marbre &
de relief avec des ornemens
d'or de mefme que
le plafond , & la façade
du Theatre qui estoient
du mefme ordre , mais
96 La Fefte
d'un plan fort extraor
dinaire. Entre les pilaf
tres des deux coftez du
Theatre eftoient deux
grandes Figures de ronde
boffe, chacune de fixpieds
de haut . L'une reprefen
toit la Poëfie , & l'autre
la Mufique. L'Orchestre
qu'on avoit fait pour la
Symphonie eftoit aufli
d'Architecture
de mar
bre . Cette Salle eftoit fi
brillante & fi riche ,
qu'on ne la pouvoit
d'abord
de Chantilly.
97
d'abord regarder fans étonnement
, & enfuite
fans
admiration , quoy
que
l'embelliffement des
lieux par où l'on venoit
de paffer duft faire attendre
quelque chofe qui
fuft entierement magnifique.
Ce fut fur ce Thea
tre que l'on repreſen
P'Opera . Les Vers
n'en pouvoient eſtre que
beaux , puis qu'ils eftoient
de M. le Clerc de l'Academie
Françoife . Ils aa
ta
I
98 La Fefte
voient efté mis en Mufique
par M. Lorenzany ,
Maistre de Muſique de
la Chapelle de la feuë
Reyne , dont les Ouvrages
font fort eftimez , &
M. Pecour avoit fait les
té
y avoit outre cela trois
Entrées qui compofoient
les divertiffemens , hors
deux qui eftoient de M.
de Leftang . Cet Opera
intitulé Orontée, fut chanpar
l'Academie de la
Mufique de Paris , & il
de
Chantilly.
99
des meilleurs Muficiens.
de la Mufique du Roy,
L'ouverture du Theatre
fe fit par la reprefentation
d'une grande & belle
Foreft que la diverfité
des arbres & des routes
faifoit paroiftre fort
fpacieufe. Lors qu'on
eut levé la toile , on vit
le Dieu Pan dans le fond
de cette Foreft . Toute fa
fuite , Sylvains , Satyres ,
& Faunes , eftoient en-
2
groupez en divers en-
I ij
100 La Fefte
droits . I
commença
Prologue
. Comme
tous
les Vers qu'on y chanta
regardent
le Roy & Monfeigneur
le Dauphin
, je
ne veux pas vous priver
de la
fatisfaction
que
vous aurez à les lire.
Voicy
ceux qui furent
chantez
d'abord
le
par
Dieu Pan . C'eftoit
M.
Moreau
qui faifoit
ce
perfonnage
.
ay veu tous les regnes des
Fay
Rois
de Chantilly.
10
10
Celebres par leurs exploits ,
Et dans mon fouvenir j'en confervois
la gloire ,
Mais depuis que LOUIS s'eft
fait voir à mesyeuxi
Tous ces Mortels fortent de
ma memoire ,
Et je ne mets que luy dans le
allots rang de nos Dieux.
Digne Fils d'un tel Pere ,
Qu'avec le Sceptre hereditaire
Il offre de Vertus que tu vas
initer
!
Celuy dont l'Univers adoroit
la puiffance
ofsit flater
Et
Es qui
Liij
102 La Fefte
D'eftre le Fils de Jupiter ,
Seroit jaloux de ta naiffance.
豪
Jeune Heros,quand je te vois
Dompter les Monstres de nos
shaw Bois
J'augure qu'animé de l'Aftre qui
te guide ,
Le moindre de tes exploits
Vaudra tous les travaux d'Al
cide .
Ton coeur vole déja fur des che
mins ouverts
Amille triomphes divers ,
fetouted
Tu aisée ,
Et nous voyons clairement
Que noftre Hippolite charmant,
de Chantilly. 103
6
Jen
Al'ombre de la Paix , cache un
aure Thefée.
Mais j'entens les concerts des
Nymphes de nos bois.
Vous,Faunes , vous , Silvains,
répondez à leurs voix.
Pan cut à peine achevé
ces Vers , qu'une troupe
de Driades & d'Hamadriades
fe fit voir . Voicy
ce que chanta une des
Driades.
O gloire incomparable
De LOUIS !
104 La Fefte
Les Siecles feront ébloûïs ,
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Le Choeur ayant repeté
ces Vers , un Faune
chanta ceux- cy .
Le fouvenir charmant de ce
nom fi vanté ,
Doit eftre auffi durable
Que l'immortalité
.
Une Hamadriade chan
ta enfuite ces quatre Vers.
Son Hiftoire incroyable
A la pofterité ,
Paffera pour la Fable
D'une Divinité.
de Chantilly. TOS
Deux Silvains finirent
par ceux - cy .
Redoutable par fes armes ,
Il nous charme dans la Paix .
Son Empire eft fans alarmes ,
Mille graces, mille charmes ,
Accompagnent fes bien-faits.
Le
Choeur
repeta .
O gloire incomparable
De LOUIS!
Les Siecles feront ébloüis
A l'éclat admirable ,
Defesfaits inouis.
Et tout cela fut entremeflé
de Danfes de Dria106
La Fefte
des , d'Hamadriades , &
de Faunes .
La Decoration du premier
Acte reprefentoit le
Temple de Venus . L'Architecture
eftoit d'un or
dre Ionique , & le plan
d'une forme ronde , avec
quatre Portiques
ou Porches
, dont l'un paroiffoit
de face , il y en avoit un
avec autre en perfpective
un periftille tournantautour
du Temple , dont les
Corniches eftoient porde
Chantilly. 107
DI
tées par des colomnes
d'Agathe , avec des chapiteaux
& bafes d'or . Il
y avoit des Statues d'or
entre les colomnes . L'Attique
qui eftoit fur la
Corniche
duTemple
, portoit
un Dôme orné de
bandeaux ,
panneaux , &
bas- reliefs fur des fonds
de marbre ; & fur le haut
de la rondeur du Dôme,
c'eftoit un couronnement
de baluftres
& de:
Piedeſtaux . La porte de
108 La Fefte
ce Temple qui eftoit entouré
d'arbres , ne s'ou
vroit qu'en certain temps,
& alors on voyoit le de
dans tres-magnifique
, &
un autel au milieu , Orontée
Reine d'Egypte
, fort
refoluë de n'aimer ja
mais , vint chanter le
triomphe
de la liberté.
Meliffe , fa confidente ,
& Creonte Chef de fon
Confeil , luy repreſente
rent inutilement qu'elle
devoit choifir un : Epoux
digne
de Chantilly. 109
digne d'elle parmy tant
de Rois Elle demeura
ferme à protefter qu'elle
pr vouloit point entendre
parler d'Hymenée ,
& elle eftoit dans ces
fentimens , lors que Gelon
, homme de Cour ,
luy vint dire qu'il avoit
be arraché un jeune Etranger
d'entre les mains
d'un affaffin qui l'avoit
bleffe . Cet Etranger parut
auffi-toft fous le nom
d'Alidor , foûtenu d'AK
te
110 La Fefte
"
riftée fa Mere . Sa beau
té , dont Gelon avoit
déja fait la peinture ,
toucha Orontée , qui ap
prit de luy que l'affaffin
luy avoit dit en le fra
pant , qu'il executoitles
ordres de la Reine de
Phenicie qui avoit juré
fa perte. Orontée , aprés
avoir commandé a Phar
nace d'en prendre foin,
fortit avec Meliffe &
Creonte , & Gelon demeura
feul.
7
de Chantilly.
HII
Son caractere qui a extremement
pleu à Chantilly
, eftoit une efpece
d'honnefte homme , fe
faifant un plaifir de joüir
de la vie libre , & de
méprifer toutes les belles
chimeres dont les autres
hommes fe font des
Occupations , qui les empêchent
d'avoir un moment
de joye & de repos
pendant toute leur vie .
Voicy de quelle maniere.
expliqua fa Philofo-
K ij
112 La Fefte
phie agreable , aprés avoir
vù fortir Alidor
bleffé.
$
•S'il eftoit morts qu'il feroit
regrété !
Moy ,pour rendre à jamais fa
memoire celebre,
Au bruit des pots j'aurois
chanté
D'un ton plaintiffon Qraifon
funebre.
Pour vivre longtemps »
Pour vivre contens ,
Il n'eft rien tel
boires
que
de bien
de Chantilly. 113
Bacchus fur tous les Dieux emporte
la victoire
Son or potable enchante tous
Les fens
,
Diffipe les chagrins & chaffe
l'humeur noire.
Pour vivre longtemps ,
و ا
Pour vivre contens
Il n'est rien tel que de bien
boire.
Que le Ciel me delivre
De ces Philofophes du temps,
Qui jour & nuit pâliffent fur
un Livre ,
De ces Amoureux languiffans
,
K iij
114
La
Fefte
& que
De ces affamez Courtiſans
Que repaift la fumée ,
l'espoir enyore.
Pour moy, je ne veux point eftre
efclave en amour,
Ny devenir Sçavant , ny vieillir
à la Cour ,
Ny mourirfotement, pour vivre
dans l'Hiftoire.
Pour vivre longtemps ,
Pour vivre contens د
Il n'est rien tel
boire.
que
de bien
Tous ceux qui ont entendu
l'Opera ont donné
tant de loüanges à cet
de
Chantilly.
IIS 1
On
endroit , en ont trouvé
le tour des penſées fi
nouveau & fi brillant ,
les Vers fi juftes , & d'un
caractere ſi aifé & ſi poly ,
que j'ay cru devoir vous
les envoyer tels qu'ils
ont efté chantez . Le Prince
Lyfandre eftant furvenu
lors que Gelon exerçoit
fa belle humeur ,
l'un parla du plaifir d'aimer
, & l'autre de celuy
de boire . La Princeffe Amafie
parut enfuite , qui
1
1
116 La Fefte
témoigna à Lyfandre
qu'elle fe rendoit à fon
amour . Le Temple de
Venus s'ouvrit , & on
vit une troupe d'Egy
ptiens , d'Ethiopiens ,
d'Indiens , & autres Nations
, qui porterent des
offrandes fur l'Aurel de
cette Déeffe. Le Choeur
fit des voeux pour obtenir
de l'Hymen qu'il
preparaft fes chaines
pour Orontée . Voicy les
Vers qui furent chantez
de Chantilly. 117
pendant cette offrande .
LE CHOEUR .
Dans nos Conceris , dans nos
chants d'alegreffe
,
Chantons Venus noftre grande
Déeſſe.
DEUX DU CHOEUR .
Tendres Amours , pour remplir
nos defirs
Banniffez lesfoupirs ,
Chaffez la trifteffe.
Deux autres du Choeur.
Tendres Amours pour remplir
nos defirs
Banniffez les foupirs ,
Venez , douxplaifirs
11.8 La Fefte
LE CHOEUR.
O Toy , doux Hymen en ce
jour,
Pour le coeur de la Reyne ›
Prepare ta chaine.
TRIO.
Uniffons nos accords tour à
tour.
Que par tout on chante ,
Que par tout on vante
Venus & l'Amour.
LE CHOEUR.
Chantons en ce jour
L'Hymen & l'Amour
Il n'y eut point de
nouvelle decoration au
"
"
de Chantilly. 119
fecond acte, & l'on y vit
encore le mefme Temple .
Orontée furpriſe du
changement qui fe faifoit
dans fon coeur, loua
les charmes du jeune Etranger
, & fe refolvoit
à mourir plûtoft que de
#fe rendre à l'amour , lors
que Jacinte parut devant
elle en habit d'homme
,
& luy dit qu'ayant eſté
abandonnée
par un Amant
, elle l'avoit eſté
chercher
à Sidon
, où
DAY
120 La Fefte
Irene avoit adoucy fes
malheurs par fes bienfaits
. Elle ajoûta que les
Devins ayant declaré qu'
Alidor luy devoit un
jour ofter la Couronne,
ce qui l'avoit obligé à
prendre la fuite , cette
Reine avoit mis fa tefte à
prix , & que voulant luy
marquer fon zele , aprés
avoir efté fi bien recetë
dans fa Cour , elle avoit
furpris Alidor , & d'auroit
tué d'un poignard
qu'elle
de
Chantilly.
1921
Lit
qu'elle luy montra, fi on
ne l'en cuft empefchée.
Orontée charmée d'Alidor
luy arracha le poignard
, & elle en alloit
O percer Jacinte , quand
Creonte l'arrefta , & luy
fit connoiftre qu'il eftoit
indigne d'elle qu'elle
vouluft vanger Alidor.
Elle chaffa Jacinte de fa
prefence , & honteufe
d'avoir découvert fa paffion
, elle fit devant
Creonte de nouvelles
, 4
rec
ea
*
L
122
La Fefte
F
proteftations de n'aimer
jamais. Aprés qu'elle fut
fortie , Alidor parut avec
Ariftée , & fe plaignit du
malheur qui l'avoit contraint
de quitter la Cour
t
d'Irene, où il avoit vêcu
avec tant de gloire depuis
que la mort luy avoit
ravy fon Pere. Ariftée
luy dit que quoy
qu'Hipparque
cuft efte
autrefois Corfaire , il faifoit
trembler les Rois
par fa valeur , & que de
de
Chantilly.
123
Ipuis dix ans que ſes Vaiffeaux
avoient fait naufrage
, elle ne fçavoit
s'il étoit vivant où mort;
mais qu'elle ne pouvoit
fe défendre d'attendre
beaucoup des promeffes
de fon Aftre . Amafic les
interrompit pour dire à
Alidor , que la Reine
s'intereffoit pour luy , &
- qu'elle vouloit l'entretenir.
Lors qu'elle fut
feule , elle s'étonna de ce
qu'elle fentoit ſon coeur
Lij
124 La Fefte
diſpoſé à trahir Lyfandre
pour ſe donner à Alidor
, qu'elle trouvoit
tout aimable , & en même
temps des Peuples
d'Egypte mêlez d'autres
Nations vinrent celebrer
la Fefte de Bacchus & de
l'Amour. Toutes leurs
chanfons marquerent
l'envie qu'ils avoient
qu'Orontée vouluſt leur
donner un Roy. Le
Choeur fit d'abord entendre
ces Vers.
·
de Chantilly 125
-O
Quand tout le Ciel à nos
vaux eftpropice ,
Charmant efpoir , viens flater
nos defirs.
Que noftre joye en tous lieux
retentiffe ,
Redoublons tous nos Jeux &
nos plaifirs.
RECIT.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne,
Tu peux finir noftre peine ,
Seconde nos voeux .
LE CHOEUR.
Venus, enchaîne
Noftre aimable Reyne ,
Seconde nos vaux .
Liij
126 La Fefte
RECIT.
Tes aimables noeuds
Sans ceffe nous rendront heureux.
LE CHOEUR.
Quand tout le Cielfefait voir
fi propice
Charmant efpoir viensfeconder
nos voeux..
DEUX DU CHOEUR:
Dans ce beau jour
Fais que tout s'accompliße ,
Venus ,mene avec toy l'Amour.
Deux autres du Choeur.
L'attente
C D'un bien fi charmant ,
Enchante
de Chantilly.
127
h
U
Noftre tourment.
RECIT.
Parune douce chaîne,
En ce jour
Captive une Reyne ,
Puiffant Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Remplis noftre attente
Perçant de tes traits
Un coeur qui ſe vante
De n'aimer jamais.
DEUX DU CHOEUR.
Afuivre ta loy
Engage fa foy ,
Memphis veut un Roy,
LE CHOEUR.
Quand tout le Ciel, &c .
128 La Fefte.
" R
qu'une
Reine
Alidor feul commence
le troifiéme Acte, ens'ap
plaudiffant de fon bonheur
, de ce
luy donnoit afile dans
fa Cour , tandis qu'une
autre pourfuivoit fa
mort . Amafie eftant furvenue
luy demanda s'il
venoit admirer la beauté
des lieux où il eftoit , &
il répondit que quelques
charmes qu'ils euffent ,
il ne pouvoit avoir des
yeux que pour elle. Il
de
Chantilly. $29
me
ajouta qu'il vouloit l'aiens
mer toute fa vie . Amafic
nb receut fon
hommage a-
R vec plaifir , & il eftoit
Te &
à
fes
qu
be
lors
que
genoux
lors la
Reine parut
.
Elle
repropeu
de cha à
Alidor le
a
10 respect
qu'il avoit pour
elle , de venir
feduire
une jeune Princeſſe
dans
fo Palais. Amaſie ſortit ,
Alidor
ayant dit
qu'il eftoit bien éloigné
d'aimer
Amafie , aprés
ON
&
1. to
le. us les maux
que l'a130
La Fefte
mour luy avoit cauſez
dans la Cour d'Irene ,
Orontée l'affura qu'il
trouveroit en elle ce qu'il
avoit perdu dans cette
cruelle Reyne . Alidor
s'eftant éloigné , elle fit
connoiftre qu'elle ne
pouvoit
plus combattre
fa flamme. Dans ce moment
Gelon luy vintannoncer
qu'il avoit veula
Magicienne Ifmenie def
cendre des Cieux dans un
char de feu . Ifmenie pade
Chantilly. 131
rut, & declara à la Reyne
qu'il falloit malgrél
fon indifference qu'elle
fe refoluft à prendre un
Epoux , & qu'elle alloitinterroger
les Manes des
Rois d'Egypte, & l'Ombre
de Ptolomée
, pour
fçavoir fur qui tomberoit
fon choix. Alors elle
frappa de fa verge un des
coins du Theatre , & la
terre s'eftant auffi- toft.
ouverte, les tombeaux en
fortirent , & s'éleverent à
132 La Fefte
vingt - quatre pieds de
haut. Celuy du grand
Ptolomée qui s'éleva au
milieu du Theatre , eftoit
d'un ordre Dorique &
d'une compofition cr
traordinaire. Le plan é
toit quarré long avec des
piedeftaux faillans fur
chaque face & dans les
angles . Entre les piede
taux eftoient des Statues.
de marbre blanc , affiſes au
pied d'une grande con
fole , & appuyées fur les
piedeftaux
de Chantilly.
33
piedeftaux . Dans le milieu
s'élevoit un morceau
d'architecture
quarré
long , fuivant le plan
avec des pilaftres & des
confoles fur les angles.
Les Statues montoient
jufque fous la Corniche
5 de mefme que les pilaftres
, entre lefquels il y
avoit une grande arcade
percée & furbaiffée , fous
laquelle eftoit la figure
de Ptolomée de marbre
blanc , affife au pied d'un
M
134 La Fefte
Tombeau de Porphire ,
dont les ornemens étoient
de bronze doré.
La Corniche portoit un
focle fur lequel eftoient
pofez quatre Sphinx de
bronze, qui portoient un
grand Obelifque
orné de
caracteres , & de figures
hierogliphes
. Le fommet
eftoit un chapiteau compofé
fur lequel eftoit une
Urne. Il y avoit encore
quatre
autres Tombeaux
dans les coftez du Théa
14
de
Chantilly. 135
S
,
tre , & dans les éloignemens
de formes différen-
& tes. & une Statuë de
marbre à chaque Tom-
-beau. Tous ces Tombeaux
eftoient entourez
de Cyprés , d'Ifs , & autrès
arbres , & le tout enfemble
formoit un fpectacle
lugubre, mais tresmagnifique.
Aprés qu'Ifmenie
eut évoqué l'ombre
de Ptolomée , il parut
plufieurs Efprits qui
tournerent autour des
Mij
136 La Fefte
Tombeaux comme voulant
animer les Statuës ,
& on entendit un Choeur
de Mufique fort extraordinaire
dont les voix
paroiffoient fortir des
Tombeaux . Ce qui furprit
fort , c'eft que les
Statues qui eftoient drapées
auffi proprement que
fielles euffent efté travaillées
de marbre , eftoient
des Figures vivantes , chacune
dans une attitude
differente . Tout le mon-
"6
de
Chantilly . 137
I de les crut de
carton ,
ajufques
au temps
qu'Ifme-
Cnic
parla
à Ptolomée
.
Alors toutes les Statuës
Es remuerent avec des mouvemens
lents .
J'ay oublié de vous dique
requ'avant que l'évocaent
tion fe fiſt l'aimable
en Gelon foutenant toûjours
trafon caractere , eftoit forefta
ty d'une maniere fort
fpirituelle . Voicy ce qu'il
at dit. Tout le monde y a
remarqué un tour d'eftes,
с то
V
M iij
138 La Fefte
prit fingulier.
Je crains trop la Troupe infer
nale
,
Jenne veux point chez Plutoni
Mourir de foifcomme Tantale,
Ny boire l'eau du Phlegeton.
Tous les Vers de l'évocation
avoient quelque
choſe de majestueux , qui
ne contribua pas peu
à faire naiftre dans l'efprit
des Spectateurs cet
te efpece d'étonnement ,
qui fait , lors qu'il eft
bien excité , un des prin
de Chantilly.
139
cipaux plaifirs des Specta
cles . La Magicienne parla
ainfi aux Demons .
Venez , Demons , plus vifte
qu'un éclair,
Quittez was demeure's terribles,
Et des atomes de l'air
Faites- vous des corps vifibles.
Venez, venez, obeiſſez
Paroiffez paroiffez.
Aprés que les Demons
l'eurent affeurée qu'ils
eftoient prefts d'obeir ,
elle pourfuivit de cette
forte.
ISC
IX.
140 La Fefte
Des jours éteints de nos Monar
ques,
Dans leur froid tombeau ,
Malgré l'ordre des Parques.
Rallumez le flambeau.
Les Demons ayant ani- ˆ
mé les Statues des Rois,
elle s'adreffa à ces Statuës
, & fit entendre ces
Vers .
Marbres fourds Figures
muettes
De nos fuperbes Rois ,
Prêtez l'oreille à ma voix ,
Parlez, & du Deftin foyez les
interpretes.
de Chantilly. 141
Rr
5!
Elle confulta enfuite
la Statuë de Ptolomée ,
& l'Ombre répondit ces
quatre Vers.
Ma Fille , de l'Hymen tu dois
fubirla loy ,
Et tu l'accepteras fans peine s
Mais tu n'épouferas qu'un
Roy
2
Que te doit offrir une Reyne.
L'Ombre ayant parlé
de cette forte , toutes les
Statues reprirent leurs attitudes
& aprés qu'Orontée
cut marqué la
>
142
La Fefte
peine que luy faifoit cet
Oracle , tous les Tombeaux
difparurent
, &
l'Acte finit ..
Un Jardin delicieux
faifoit le Theatre du quatriéme
Acte. Le devant
eftoit une maniere de Ve
ftibule d'une architectu
re Ionique. Des Termés
de bronze doré tenoient
lieu de colomnes . Les
chapiteaux eftoient des
corbeilles de fleurs & de
fruits , qui portoient une
L
de t
Chantilly. 143
,
corniche de marbre &
un plafond magnifique.
Entre les Termes il y avoit
des arcades auffi de
marbre , avec les orne
mens de bronze pour entrer
dans une galerie qui
paroiffoit tapiflée d'éto
fes d'or à fond violet . Le
Veftibule occupoit un
o tiers du Theatre fur le
I devant , & le jardin patroiffoit
enfuite . Il eftoit
Morné de Statues reprefentant
des Amaurs fur des
144 La Fefte
piedeftaux, accompagnez
de baluftres de marbre &
de bronze , avec des ar
bres qui s'élevoient der
riere ces Figures , qu'on
voyoit ornées de fleurs
& de fruits . Les deux
coftez duTheatre étoient
de cette maniere. Au milieu
le jardin fe feparoit
en trois allées , une dans
le milieu , & deux diagonales.
Elles eftoient ſi
bien tracées , qu'on les
découvroit de tous les
endroits
de Chantilly. 145
Resi
endroits de la Salle . A la
face de chacun des angles
qui feparoient les
allées eftoit une Statuë
qde marbre blanc , fur un
* piedeſtal auffi de marbre
dorné de bas reliefs d'or .
éto D'autres Statuës qui re-
A prefentoient encore des
ep Amours ,
regnoient genenet
ralement dans toutes ces
ux trois allées. Au bout de
toid celle du milieu il y avoit
' on des
berceaux d'or percez
Lous à jour , reveftus de touend
N
146 La Fefte
tes fortes de fleurs , &
foûtenus par des Termes
en confoles de marbre
blanc. Au travers de ces
berceaux on voyoit une
caſcade naturelle avec
plus de cinquante jets
d'eau , fans y comprendre
les Napes. Cette cafcade
étoit faite avec tant d'art,
qu'elle fuivoit la perſpe
tive du Theatre . Elle
paroiffoit d'une grandeur
extraordinaire
, &
ne diminuoit rien des
de Chantilly.
147
nte
apra
"
objets qui eftoient au-
Ten tour. Ces ornemens efma
toient de marbre & de
de bronze , avec des vafes
O d'où fortoient des planle
tes . Au deffus de cette
caſcade paroiffoit une
allée d'arbres qui travercal
foit, & au delà on voyoit
nt un Palais fuperbe dans
l'éloignement
. Les deux
allées des coftez paroiffoient
auffi fort longues,
irt ornées d'une maniere differente
de celle du miien
Entd
pe
e. I
Nij
148 La Fefte
1
lieu. On appercevoit au
travers de pluſieurs Portiques
d'architecture
ruftique
mêlée d'arbres, une
caſcade dans l'enfoncement
. Ce qui eftoit de
remarquable , c'est que
les fontaines & les cafcades
avoient efté préparées
avec tant d'art, que
non feulement elles
n'empêcherent point qu'
on n'entendift la Mufique
& les Recits , mais
mefme elles fembloient
de Chantilly . 149
s'accorder avec la Simphonie
, dont les mou-
E vemens tantoft plus lens ,
tantoft plus preſſez , ex-
#primoient auffi le murmure
des eaux . Quelquefois
la Simphonie s'ar-
= rêtoit laiffer entenpour
dre ce murmure ; quelquefois
auffi le bruit des
eaux ceffoit pour ne laiffer
entendre que la Simphonie
qui l'imitoit.
Amafic vint refver
dans ce beau lieu au
N iij
150
La Feste
merite d'Alidor &
voyant yenir Lyſandre ,
elle luy avoua qu'elle
avoit changé. Lyfandre
1
l'ayant traitée de per
fide , elle luy confeilla
par cette chanſon de
changer comme elle.
Que l'inconftance eft agreable !
On s'engage avec un Amant ,
Et l'on le quitte au moment
Qu'on en trouvé un plus aimable.
Que l'inconftance est agréable !.
Lyfandre eftant forty,
de Chantilly.
151
refolu defe fatisfaire par
la mort de fon Rival fistoft
qu'il l'aura connu ,
Gelon vint avertir Amafie
qu'il avoit laiffé Alidor
avec la Reyne. Cela
dor
luy fit croire qu'il eftoit
aimé d'Orontée , & lors
qu'il parut , elle luy reprocha
fon ingratitude ,
en l'accufant de faire
contre elle ce qu'elle avoit
fait contre Lyfandre.
Elle fortit en
voyant
venir la Reyne , qui dit
10
152 La Fefte
à Alidor qu'il fçavoit
que l'amour qu'il avoit
eu pour Irene avoit caufé
fa colere, & Alidor ayant
répondu qu'un malheureux
comme luy fe con
noiffoit trop pour afpirer
à eftre aimé d'une Reyne,
elle ajoûta pour l'enhardir
à fe declarer , que
vertu meritoit un Diademe
, & qu'il n'y avoit
rien dont l'efperance luy
puft eftre deffenduë . Alidor
l'ayant quittée ,
•
fa
de
Chantilly .
153
dre
Creonte luy vint apprenque
le Frere d'Irene ,
Fils comme elle d'Agenor
Roy de Phenicie ,
& de Ladice , eftoit vivant
, & qu'un Envoyé
de fa Soeur venoit d'en
apporter la nouvelle.
Orontée en fut troublée ,
parce que ce Prince que
l'on croyoit mort , luy avoit
cfté deftiné par fon
Perę & par le Roy de
Phenicie , & qu'elle ne
pouvoit fatisfaire à ce
154
La Fefte
des
qui avoit efté predit par
fon Ombre, fans renoncer
à l'amour qu'elle avoit
pour Alidor . Creonte luy
confeilla de l'éloigner ,
pour faire ceffer
bruits defavantageux à
fa gloire , & elle répondit
qu'on auroit fujet
d'eftre content d'elle.
Cet Acte finit par le divertiffement
qui eft expliqué
dans ces Vers .
de Chantilly. 155
GELON.
Chers Compagnons delices
de la table ,
Rejcüiffons - nous.
Chantons , danfons, faifons les
fous.
Que la folie eft raisonnable !
LE CHOEUR.
Rejeüffons- nous
Chantons, danfons, faifons les
fous.
Que lafolie estraisonnable !
GELON .
D'où vient que le fommeil
m'accable ?
Que fes pavots font doux !
Camarades, couchons- nous
156 La Fefte
Sur le fein parfumé de Flore ,
Et dormons tous
Fufqu'au retour de l'Aurore,
Gelon s'eftant endormy
fur un lit de
gazon ,
un de fes Compagnons
dit ,
Dors , Gelon , dors.
Du jus divin ton ame eſt échauffée
,
Tu dois pour delaffer ton
corps ,
Te livrer tout entier dans les
bras de Morphée
Dors , Gelon , dors .
Aprés cela deux autres
compade
Chantilly. 157 .
21
10
Compagnons
de Gelon
dirent .
Vole , vole jufques aux Cieux
Sur l'aifle d'un fonge a greable,
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable.
Sur l'aifle d'un fonge agreable
Vole , vole jufques aux Cieux.
LE CHOEUR ayant repeté
Va boire à la table des Dieux
Le nectar delectable ,
Gelon s'éveilla au bruit
que firent fes Compa-
& l'Acte finit
gnons ,
par une Danſe.
Le Theatre ne changea
O
158 La Fefte
point de Decoration au
cinquiéme Acte, qui com
mença par cette Chanfon
d'Orontée .
Je way, cruel devoir, éloigner
de ces lieux
L'innocent objet de maflame.
Mais qui me répondra, grands
Dieux,
Qu'eftant loin de mesyeux
Il ne regne plus dans mon ame?
Malgré fon amour elle
ne laiffa pas de déclarer
à Alidor qu'ayant fceu
combien Irene eftoit irde
Chantilly.
139
ritée contre luy , elle ne
pouvoit fe difpenfer de
l'éloigner de fa Cour ,
& qu'elle luy donnoit
Thebes pour retraite . Il
ſe retira comme ne cherchant
plus qu'à mourir,
& prefque auffi - toſt on
vit paroiftre Jacinte qui.
dit à la Reyne que l'En-
том voyé de Sidon parloit
u d'arrefter Alidor , qu'elle
craignoit qu'on ne vouluft
attenter fur fa vie ,
& qu'elle efperoit que
O ij
160 La Fefte
l'avis qu'elle luy en donnoit
appaiſeroit la colere
qu'elle avoit fait éclater
contre elle. La Reyne
n'eut pas fitoft envoyé
Jacinte pour empeſcher
le départ d'Alidor , que
444
Creonte luy fit part d'une
autre nouvelle . Il luy
apprit que l'Ambaſſadeur
d'Irene eftoit le Corfaire
Hipparque Pere d'Alidor,
dont la mort avoit paſſé
pour certaine ; qu'il avoit
obtenu le pardon de fon
de Chantilly. 161
Fils , & qu'Irene eftoit
partie elle-mefme de Sidon
pour venir mettre ſa
Couronne fur la tefte
d'Alidor . Cela donna de
la jalouſie à Orontée
qui crut qu'Irene venoit
couronner Alidor comme
Amant , mais elle fut
détrompée par lfmenie ,
qui l'affura que cet Alidor
eftoit Fils d'Agenor
Roy de Phenicie,& Frere
d'Irene. Le Vaiffeau qui
portoit ce petit Prince
O iij
162 La Fefte
dans le temps de fa naiffance
, ayant fait naufrage
, Hipparque l'avoit
trouvé flottant dans un
Berceau , & enveloppé
de langes tiffus de la
main d'Iſmenie . Il avoit
apporté ces langes , & Ilmenie
les avoit reconnus.
Orontée que cette reconnoiffance
rendoit heureufe
, puifque l'Ombre
de Ptolomée luy avoit
predit qu'elle épouferoit
un Roy que luy offriroit
de Chantilly. 163
1
une Reyne , ordonna à
Amafie de recompenfer
l'amour de Lyfandre
.
L'Opera finit par une
Fefte galante que fit une
troupe d'Egyptiens
&
d'Egyptiennes
, pour ſe
réjouir d'une avanture
qui leur donnoit un Roy
digne de l'eftre .
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux!
DEUX DU CHOEUR .
Le Soleil qui nous éclaire
E
164 La Fefte
Pour briller de plus beaux
feux
Va fe joindre avec Cythere.
CHOEUR.
Foüiffez, heureux Amans ,
Des plaifirs les plus charmans,
Desplus doux raviffemens.
RECIT.
Quelle gloire
En ce beau jour !
Alidor, ( qui l'euft pu croire? )
Va remporter la victoire
Par les mains du Dieu d'Amour.
AUTRE RECIT.
Ifmenie a fceu predire
Cet Hymen fait dans les
Cieux
de Chantilly. 165
ema
Deux Deffus du Choeur.
Quel bonheur s'offre à nos
yeux
Si charmant , fi glorieux ?
Pour le bien de cet Empire ,
Couronné des mains des Dieux,
Alidor vint en ces lieux.
DEUX AUTRES DESSUS.
Doux moment !
Four charmant !
CHOEUR.
L'Univers de noftre Roy
Recevra bien-toft la Loy.
DEUX DU CHOEUR .
O doux moment !
O jour charmant !
KT!
рит
victor
Die
EC
redire
166
La Fefte
CHOEUR.
Le deftin remplit nos voeux.
Le Ciel nous donne un Roy ;
que nousfommes heureux !
Monfeigneur marqua
avec l'honnefteté qui luy
eft ordinaire, qu'il s'eftoit
beaucoup diverty à cet
Opera . Ce Prince tint Ap
partement le mefme jour,
& l'on y joüa à differentes
fortes de Jeux .
Le Mardy , qui eftoit
la troifiéme journée,
Monfeigneur voulut fe
de Chantilly . 167
B
donner le plaifir d'aller
tirer dans le Parc . Ce
Parc eft d'une beauté
merveilleufe &
quoy
que l'art l'ait beaucoup
embelly , il femble pourtant
qu'il ne luy doive
aucun de fes agrémens,
On y voit des cofteaux,
des plaines , & des bois
difpofez par la Nature
mefme d'efpace en efpace,
comme pour fervir de
retraite à toutes fortes
de gibier dont il eft rem168
La Fefte
ply , & pour offrir d'agreables
lieux de rafraìchiffement
à ceux qui
s'y promenent . Ces bois
font coupez par des rou
tes differentes qui fe croi
fent , & qui feroient en
d'autres lieux que Chantilly
, des promenades
•
qu'on admireroit, & qui
mefme en ce lieu- là où
tant de beautez fe trou
vent affemblées , ne laiffent
pas de fe faire regarder
avec plaifir. D'un
cofté
de Chantilly. 169
est
el
ner
et
côté où le terrain s'éleve
en côteau , on voit comme
dans une espece de
valon les canaux , les
prairies qui les bordent,
les Parterres , les Cafcades
, les petits bois dont
elles font ornées , les Ifles
dont je vous ay déja parlé
, qui font la plus delicieufe
, & la plus fuper
be veuë qu'on puiffe s'imaginer.
De l'autre côté
l'on voit comme dans
des enfonceniens des mai-
P
•
A
170 La Fefte
fons ruftiques qui paroiffent
au travers des bran
ches des arbres , des vil
lages qu'il femble qu'on
n'ait laiffez là dans une
efpece de lointain , que
pour faire des paysages
plus beaux que ceux que
le Pinceau nous a donnez
. On y trouve une
Menagerie dont la principale
porte donne fur
une des grandes allées
qui bordent le grand canal
, & qui d'un autre
de Chantilly . 171
côté fort dans les plaines
du parc. Cette Menagerie
, quoy qu'elle ne foit
pas encore achevée , ne
laiffe pas de paroiſtre
tres- magnifique . Outre
un parfaitement bel appartement
, dont la fimplicité
dans les meubles a
quelque chofe de plus agreable
que la richeffe en
d'autres lieux, la diftribution
d'une infinité d'endroits
propres à ferrer
tout ce qu'une Menage-
Pij
172 La Fefte
rie abondante peut fournir
de mets delicieux
,
fait un agrément qu'il
eft difficile d'exprimer .
On y voit un grand Salon
orné de peintures ,
teprefentant l'hiftoire
d'Ifis , & ce Salon eft
tourné de maniere qu'il
femble que ce foit plûtoft
le Temple d'Ifis qu'-
un baftiment ordinaire .
Beaucoup de Terraſſes
& de jardins champêtres
font l'ornement de cette
de
Chantilly .
173
maifon dont une des
courts eft bordée de huit
ou dix petits Pavillons ,
tous feparez les uns des
autres , & deftinez à lo-
Cintu
T'hif
Salo
ere
foit:
rdin
Terr
amp
de a
ger les animaux rares que
Monfieur le Prince fait
venir des Pays étrangers ,
Une autre court a dans le
milieu une fontaine toute
de fources vives ,
qu'on voit fourdre &
bouillonner parmy des
rocailles qui paroiffent
naturelles . On appelle
Piij
174
La Fefte
cette fontaine, la fontaine
de Narciße , parce que
ce Berger amoureux de
luy - mefme y paroiſt au
milieu fe regardant avec
tranſport , & tendant les
bras à fa Figure , qu'on
a le plaifir de voir dans
F'eau , tant cette cau eft
claire , nette & argentée,
pour me fervir des termes
d'Ovide , dont cette fontaine
furpaffe de beaucoup
la defcription .
Si je voulois contide
Chantilly. 175
nuer à vous faire celle
de cette Menagerie &
du Parc , je perdrois trop
longtemps Monfeigneur
de veue . Ce Prince , aprés
1 avoir tiré toute la matinée
dans ce Parc , alla
l'apréfdinée à la chaffe
du Cerf , avec la Meute
de M. du Maine , qui
n'a pas moins d'adreffe
que d'ardeur & d'activité
pour la Chaffe , & dont
l'équipage eft fi beau ,
qu'il ne cede qu'à celuy
176 La Fefte
du Roy. Il y eut le foir
Opera & Appartement .
Le Mercredy, Monfeigneur
alla à la chaffe aux
Perdreaux . Tous les Seigneurs
de fa fuite fe fe
parerent par Quadrilles.
Ce Prince eftant de retour
de la Chaffe , fit faire
un état de ce que cha
cun avoit tué , & envoya
cette Chaffe au Roy, avec
le détail , & les noms de
tous ceux qui avoient
chaffé. Il s'y trouva plus
de
Chantilly.
177
*
de cinq cens Faiſans ,
Perdrix , ou Liévres ,
Monfeigneur en ayant
tué luy ſeul plus de cent
quatre - vingt ; de forte
que s'il y euft eu un Prix
pour celuy qui en auroit
le plus tue , il cuſt eſté
donné à ce Prince . Il fe
promena l'apréfdînée , il
traverfa d'abord le Parterre
des Orangers , & alla
enfuite dans la partie du
jardin qui eft du côté du
Village de Chantilly.
178 La Fefte
II y entra par une gran
de porte qui eft au milieu
de la galerie des Cerfs .
Cette galerie s'appelle
ainfi , parce qu'elle eft
>
ornée de beaucoup de fi
gures de Cerfs au naturel
, portant tous au col
l'Ecuffon des Armes de
M' de
Montmorency ,&
des Maiſons avec lef
quelles ils avoient fait
alliance . Elle eft ouverte
en arcade fur le Parterre
des
Orangers , ayant au
de
Chantilly. 179
pied de fon mur un petit
ruiffeau d'eau vive &
claire qui coule fur un
beau fable , avec un murmure
le plus agreable du
monde. De l'autre cofté ,
entre les figures des cerfs
qui y font , elle eſt ornée
d'une peinture à frefque ,
reprefentant l'hiftoire
de Pfyché. Cette peinture
, quoy qu'un peu endommagée
par le temps,
ne laiffe pas d'eftre encore
d'une beauté à at
180
La Fefte
tacher les Connoiffeurs .
Cette galerie aboutit
d'uncôté à un grand Pavillon
apellé des Etuves,
à caufe qu'il y en avoit
autrefois.Ce Pavillon eft
compofé de deux grands
Salons , dont l'un eft ac
compagné
de Cabinets .
On trouve un Billard
dans le premier , & ily a
des Lits de repos dans
l'autre . Un de ces Salons
eft ouvert par unegrande
porte fur une des petites
Ifles
de Chantilly.
181
En
Ifles dont je vous ay parlé
, & il n'en eſt ſeparé
que par un canal que l'on
paffe fur un pont .
face de cette porte dans
l'Ifle , eft un grand
rond
de treillage
, qui forme
une efpece
de Salon dé-
Couvert
au milieu
duquel
eft une fontaine
avec
un tres-gros jet d'eau .
Par l'autre
bout
cette
galerie
conduit
à l'un
des Pavillons
de l'Orangerie
, compofé
auffi de
&
,
182
La Fefte
deux Salons. Monfei
gneur paſſa par une grande
allée de Picea en pi
ramide , & des Sapins entre-
deux , & eut le plaifir
de voir à la gauche , fur
une hauteur , ornée d'un
bois vert
une
cafcade
& une grande piece
d'eau avec trois gros jets,
dix levées , & autant de
baſſins à chandeliers. Ily
a dans la face de la cafcade
cinq grands Mafques
de bronze , qui vo
miffent une fort grande
de
Chantilly.
183
quantité d'eau , laquelle
tombant fur autant de
coquilles à trois rangs ,
forme autant de napes
d'eau . On voit au bas de
la caſcade un grand baffin
qui reçoit toutes ces
caux , & d'où fortent
plufieurs lances. L'archi
tecture de cette caſcade
eft fort correcte , & confifte
en plufieurs piedeftaux
. On y monte par
1 deux allées en rampes
qui forment des glacis
Qij
1.84 La Fefte
de gazon
tout - à - fait
Ces rampes agreables
font foutenues d'un côté
par des paliffades d'Ifs ,
& de l'autre par des Sabines,
& des boules d'autres
arbres verts . A la
droite font des Boulingrains
avec plufieurs fontaines
, & un petit canal
qui regne tout au long
de ces Boulingrains
, leſquels
fe terminent
de
mefme que la grande allée
, à une groſſe fontaide
Chantilly . 185
ya
ne dont le baffin eft enfoncé
d'environ cinq
pieds . Du milieu de ce
baffin s'éleve fur un picdeftal
à confoles , un au
tre baffin , dont il fort
un jet d'eau prodigieux
par fa groffeur . Il y a
une allée autour du
grand baffin, & une banquette
d'environ deux
pieds de haut au deffus
de l'allée , d'où fortent
vingt jets d'eau , qui for
ment un berceau fi juſte ,
Qiij
186 La Fefte
qu'on a le plaifir de fe
promener deffous fans
eftre moüillé. Le refte
eft un glacis de gazon .
Le bas de cette fontaine
s'ouvre en tenaille , & le
haut qui eft oppofé à la
prairie , eft foûlevé d'une
grande demy - lune , au
deffous de laquelle eft
un bois vert , qui fe termine
dans une grande
allée fur la hauteur , qui
paffe tout au long des
fruitiers , & mene à la
de Chantilly.
187
Faifanderie, dans laquelle
on trouve une quantité
prodigieufe de Faifans
& de Perdrix , qu'on
y éleve avec de grands
foins . Elle eft composée
de trois jardins en terraffe
, d'un corps de logis
de deux Pavillons , & de
I quatre grands jets d'eau
dans autant de baffins ,
l'un dans la court , & les
trois autres dans chacun
des jardins , qui font toust
trois en terraffe . Ce fut
188 La Fefte
für le canal qui répond
à ces deux parties que
Monfeigneur
s'embar
qua avec tous les Seigneurs
de fa fuite , pour
aller prendre le divertif
fement de la joûte fur
l'eau , & pour voir tirer
l'Oye , ce qui fe devoit
faire fur le grand canal ,
par les Mariniers que
Monfieur le Prince avoit
fait venir exprés . Les deux
bâtimens fur lefquels
Monfeigneur s'embar
de Chantilly .
189
qua avec ceux de fa fuite,
eſtoient ornez de leurs
Pavillons
& Tendelets
,
& conduits par dix - huit
Rameurs habillez en Matelots
. A mefure que
Monfeigneur avança , il
découvrit de nouvelles
beautez . Aprés la Faifanderie
on trouve un grand
jardin én terraffe , lequel
finit de mefme que les
jardins fruitiers qui font
au deffus , à un grand
rond , d'où defcend fur
A
190 L.
La Fefte
le canal une grande allée,
& ce qui la traverſe va
paffer entre la tefte & le
corps de la grande caſcade
, & fe termine au Pa
villon de Manfe . Toute
cette partie s'appelle le
Bois du Lude. Il y a plus
de vingt allées differentes
, dont la plufpart ont
des baffins & de grands
jets d'eau , dans le centre
où ces allées fe
coupent. Les arbres en
font parfaitement beaur,
de
Chantilly.
191
& les paliffades tres- unies
. Les principales de
ces allées menent par differens
endroits à la grande
caſcade . La teſte en eſt
foulevée de mefme que
les côtez par des paliffades
& par des Ifs , avec
du gazon dans les differens
paliers . Cette teſte
eft compofée d'un demy
octogone d'architecture
avec des Termes , des piedeftaux
, des baffins , des
animaux de bronze , des
192 La Fefte
coquilles & des rocailles .
Il y a fur trois gradins
de gazon neuf baſſins qui
reçoivent l'eau de neuf
grands vaſes . Au deffous
des gradins font encore
d'autres baffins les uns
fur les autres
au premier
defquels eft une
groffe gerbe d'eau faite
avec tant d'art , qu'on
n'en a point encore veu
"
de pareille. L'eau en paroift
auffi blanche que
nége , & fa tefte s'écarte
la
fi
de Chantilly. 193
fi agreablement, que rien
ne fçauroit mieux reprefenter
des épics qui fe détachent
d'une veritable
gerbe . Dans toute la circonference
des baffins qui
font au deffous de celuylà
font des jets - d'eau ,
lefquels avec les napes
quis'échapent des mefmes
baffins , & l'eau de la
gerbe font en tombant
un effet admirable . Au
deffus de tout le
pourtour
de ce demy
octogo-
R
194 La Fefte
ne font des baffins taillez
tres- proprement , du
milieu defquels comme
de la coulette qui eft au
deffous , fortent plufieurs
lances de meſme que du
fond de fon grand baffin,
& comme de tous les côtez
on voit des Jets &
des chûtes d'eau , ce contraſte
fait beaucoup de
plaifir à la veuë . Il y a
dans le milieu de la grande
allée de la caſcade un
fort beau baffin octode
Chantilly.
195
gone , du milieu duquel`
& des quatre coftez fortent
cinq jets d'eau . Le
corps de la caſcade con--
mence au bord de cette
allée. Elle est toute rem-
$
plie de gradins , de lances
, de napes , de bouillons
d'eau , & de marches
fur lefquelles , & des
deux coftez , l'eau fe brife ,
avec un murmure agreable
. Après avoir formé
une grande nape de plus
de cinquante pieds de
1
Rij
196 La Fefte
tour , elle ſe va precipiter
dans un goufre d'où elle
difparoift , pour rentrer
par deffous terre dans le
canal qui luy eft oppofé.
Au delà de ce goufre font
quatre baffins avec un
gros jet d'eau , qui avec
un glacis de gazon cn
tenaille forment le pied
de cette belle cafcade ,
aprés lequel on trouve
au bout d'une allée un
grand quarré long orné
tout autour de doubles
de Chantilly.
197
"
paliffades entre les grands
arbres , au pied defquelles
commence un double
gradin de gazon qui fe
termine en glacis de tous
coftez.A l'entrée on trouve
un rond d'eau du
milieu duquel s'éleve une
des plus groffes fontainės
qu'on ait encore veuës ,
Le refte de l'efpace eft occupé
par un quarré plus
long que large , dans le
milieu duquel s'élève un
grand rocher de mefme
R iij
198 La Fefte
figure. Quatre grands
jets d'eau en arcades partent
des quatre coins ,
& vingt- quatre jets d'eau
de deux pouces de dia
metre forment le pied
d'un autre grand jet
d'eau qui a du moins
foixante pieds de hau
teur , & qui tient le milieu
de cette partie. Voilà
tous les objets qui parurent
à
Monſeigneur pendant
le temps qu'il demeura
fur le canal de la
de Chantilly . 199
Riviere . Au fortir de ce
lieu-là fon Bateau entra
dans un canal de traverſe
qui porte fes eaux au Pavillon
de Manſe . De ce
canal on découvrit toute
la Prairie qui va juſqu'à
la chauffée de Gouvieux
,
ainfi que deux grandes allées
en terraffe , chacune
enfermée de deux grands
canaux
& la mefme
Prairie coupée dans le milieu
par un cinquiéme canal
. Tous ces canaux &
200 La Fefte
toutes ces terraffes ont au
moins onze à douze cens
toifes de long. De là on
vint dans une éclufe à
trois
portes .
Si- toft qu'on les cut
ouvertes , on vit comme
une Mer qui auroit rompu
fes digues , fe précipiter
à grands flots roulant
les uns fur les autres
avec un bruit effroyable.
Les bateaux ayant efte
élevez à la hauteur du
grand canal , on y entra
H
de Chantilly. 201
au fon des
Trompettes ,
& des
concerts de plufortes
fieurs d'Inftrumens
, qui eftoient aux
bords du canal , & fur le
canal mefme dans des bateaux
. Comme je viens
de vous parler du Pavillon
de Manfe , il me refte
à vous dire que les eaux
d'une fource admirable
y font élevées à foixante
& quinze pieds de haula
Machine que
teur ,
par
laRiviere y fait
mouvoir;
1
1
1
202
La Fefte.
que ces mefmes eaux font
portées de là dans un
grand Refervoir , qui eſt
fitué entre les jardins &
la foreft , entouré d'unc
large terraffe , & de quatre
grandes allées , & que
ce Refervoir contient
plus de cent trente mille
muids d'eau. Le divertiffement
de la Joûte &
de l'Oye eftoit prepare
dans le grand canal , où
je viens de vous marquer
que Monfeigneur
de Chantilly. 203
cftoit entré. Ces fortes.
de Jeux fe firent vis à
vis de la grande caſcade.
Les environs du canal
où cette Fefte fe fit, font
admirables par la diverfité
des plans & des vûës .
1 D'un cofté font tous les
jardins remplis de canaux
, fontaines & cafcades
; & de l'autre eſt un
payfage élevé en amphitheatre
par
plufieurs
grandes allées , dont je
vous ay parlé en vous
1
204 La Fefte
faiſant la defcription du
Parc . Ce payſage eftoit
tout remply de peuple ,
de mefme que les bords
du grand canal . Quand
ce divertiffement fut finy,
Monfeigneur entra
dans un bâtiment tout
doré , conftruit à la maniere
de ceux dont fe fert
le Roy de Siam , & que
l'on nomme Balons, dont
Sa Majefté a fait prefent
à Monfieur le Prince. Il
y avoit des Luths , des
Theorbes ,
de
Chantilly. 205
Theorbes , des Baffes de
Violes , & des Voix choifies
, dans la Poupe de ce
Balon . Il eftoit accomgné
d'un autre bâtiment
remply d'un fort grand
nombre de Joeurs d'Infftrumens
, & d'un Choeur
de plus de foixante perfonnes
.
Monfeigneur arriya
au fon de tous ces
Inftrumens , & au chant
de toutes ces Voix , à la
teſte du canal où eft la
grande caſcade de toute
S
206 La Fefte
la Riviere. Elle eft d'unc
finguliere beauté , & merite
d'autant plus d'eftre
admirée , qu'il n'y a au
cun jardin connu , où il
fe trouve rien de femblable
, fi ce n'eft dans
la Vigne de Frefcati en
Italie . Imaginez - vous ,
Madame , une abondance
d'eau prodigieufe qui
tombe par divers fauts
fur des gradins en demyrond
, dans un grand baſfin
quatre fois plus large
A
CO
10
de Chantilly. 207
que le canal . Cette eau
fe brife en tombant , &
forme autant de petits
rochers d'eau , qui tout
blanchiffans d'écume ,
font un effet admirable .
Toute cette eau fort d'un
grand baffin en rond qui
reçoit toute la Riviere
de Chantilly , fans qu'on
s'apperçoive par où elle
entre , parce que tout autour
de ce baffin , il y a
des allées de grands arbres
à
double rang, &
,
1
Sij
208 La Fefte
des paliffades . Ces arbres
& ces paliffades cachent
la veuë du canal , qui par
un aqueduc fouterrain ,
conduit dans ce baffin
les eaux de cette Riviere.
Monfeigneur eut le plaifir
d'y voir pêcher. On
prit plus de cinq cens
poiffons d'un feul coup
de Filet. Ce Prince retourna
en carroffe au
Chasteau , & y tint Ap
partement avant & aprés
fon Soupé . Madame la
de Chantilly. 209!
Princeffe & Madame la
Princeffe de Conty arri
verent ce jour-là à Chantilly
entre minuit & une
heure .
Le Jeudy qui eftoit la
cinquième journée, Monfieur
le Prince ayant efté
averty que Madame la
Ducheffe & Madame la
Princeffe de
Conty la
Douairiere
devoient partir
de
Verſailles aprés le
couché du Roy pour venir
à
Chantilly , fe pre-
S iij
La Feste
para à les recevoir . Monfeigneur
voulut aller auf
fi au devant de ces Prin
ceffes . Il partit à trois
heures du matin , & les
rencontra
au bout de la
route du Mail fur le che
min de Lufarche
où
elles furent receues au
bruit des Trompettes
&
des Timbales
. Cependant
Monfieur
le Prince qui
avoit diſpoſé un Diver-
,
tiffement pour les furprendre
, alla au deyant
de
Chantilly.
211
و
d'elles jufqu'au milicu
de la route d'où il les
accompagna à cheval de
mefme que Monfeigneur.
Elles entendirent peu de
temps aprés une harmonie
champeftre , & virent
paroiftre environ quatrevingt
Faunes & Satyres
fur des chevaux caparaçonnez
de feuillages qui
rangerent en deux files
& les
accompagnerent
jufqu'au Château
bruit d'un grand nom
fe
au
"
L
21 2 La Fefte
bre d'Inftrumens . Cette
Cavalcade fut trouvée
auffi extraordinaire que
divertiffante . Les Princef
fes allerent fe repoſer ſi
toft qu'elles furent arri
vées dans les Apparteniens
qui leur avoient
efté preparez . Monſeigneur
qui s'eftoit
levé
avant
trois
heures
du
matin, alla coure
le Loup
à Merlou
au lieu de fe
mettre
au lit. Je ne vous
diray pointque Monfieur
de
Chantilly.
213
le Prince faifoit fervir
tous les jours dans differentes
Salles , & dif
ferens Appartemens de fa
Maiſon , plufieurs tables
toutes très - magnifiques.
& tres - delicates tant
pour les Seigneurs qui
accompagnoient Monfeigneur
, que pour un
nombre prefque infiny
de
Gentilshommes
d'autres perfonnes
que
leur devoir où la curiofité
avoit atrirées à Chan-
,
&
214
La Fefte
tilly. Tous les Villages
des environs eftoient
pleins d'Officiers qui avoient
foin de faire fervir
avec abondance tous
ceux qui y eftoient logez.
Les Princeffes eurent aprés
leur difné le divertiffement
de la Joufte fur
l'eau des grands foffez
du Château au deffous
de leurs Appartemens
,
d'où elles pouvoient
prendre ce plaifir .
Le fixième jour , qui
de Chantilly.
215
eftoit le Vendredy , Monfeigneur
alla courre le
Cerf avec les chiens de
Monfieur le Duc du
Mayne , & Monfieur
le
C
Prince ayant fait preparer
tout ce qui eftoit
neceffaire pour une grande
chafse , & d'une maniere
toute nouvelle ,
on ſe rendit
l'apréſdînée
dans les belles routes de
la Foreft . Je ne fçaurois
m'empefcher
de vous faire
remarquer que ces rou216
·La Fefte
tes , dont on auroit peine
à dire le nombre, rant
il eft grand , & qui coupent
de tous coftez une
des plus belles & des plus
vaftes Foreſts du monde ,
font toutes à perte de
veuë , d'une tres- grande
largeur avec des palifsades
d'une hauteur extraordinaire.
On n'en
fçauroit voir de plus
toufuës , elles ont un
terrain fort uny , & qui
eft couvert d'une herbe
fi
de Chantilly. 217
1
fi fraîche & fi verte, qu'il
n'y a point de tapis de
gazon plus vert. Ce fut
par ces routes que l'on
alla jufqu'à un Etang
qni eft au milieu de cette
1
1
Foreft , & qui eft appellé
l'Etang de Comelle. Cet
Etang peut avoir environ
un quart de lieuë de
long , fur un demy quart
de lieue de large. Il eft
dans un fond dont le
terrain s'éleve tout au
tour en amphitheatre , à
T
י ד
218 La Fefte
la referve de la chaussée,
& tout eft garny de Bois ,
ce qui fait une veuë fort
agreable. Les toiles de
chaſse enfermoient l'Etang
, & leur enceinte
s'étendoit
par un cofté
dans la foreft . On avoit
drefsé une feuillée fur la m
chaufsée , avec des Tentes
au milieu , pour y mettre
les Dames . Une collation
magnifique y fut fervie.
Tous les Spectateurs eftoient
autour ou derrie- a
de Chantilly.
219
re les toiles . On trouva
fur l'Etang des bateaux
Couverts de leurs Tendelets
, & plufieurs autres
plus petits couverts de
feuillages . Monfeigneur,
Madame la Duchefse ,
Madame la Princesse de
Conty ,Monfieur le Prince
, & les Dames d'honneur
des Princesses
, avec
quelques
- uns des Seigneurs
de leur fuite , entrerent
dans le plus
grand de ces bateaux.
Tij
220
La Fefte
Monfieur le Duc , Monfieur
le Prince de Conty ,
& Monfieur de Vandofme
fe mirent dans le fecond
. Tout le refte de
leur fuite fe partagea dans
les autres , & Madame la
Princeffe fe plaça fous
la Feuillée avec plufieurs
autres Dames . A peine avoit-
on achevé de s'ems
barquer , qu'on entendit
retentir de tous coftez le
fon de plufieurs troupes
de Hautbois & de Trom
de
Chantilly
221
pettes qui eftoient placez
en divers endroits &
peu de temps aprés un
bruit de cors & de chiens
qui firent lancer dans
ร
l'Etang à plufieurs reprifes
un grand nombre de
fangliers , de cerfs & de
biches . Tous ceux qui étoient
dans les bateaux ,
prirent leur party pour
les attaquer
, les uns avec
des pieux , les autres avec
des dards , & les autres
avec des épées, Plu
Tiij
222
La Fefte
fieurs ſe ſervirent de grof
fes gaules avec des noeuds
coulans au bout afin de
les pouvoir prendre vi
vans . Ils firent tout le
tour de l'Etang en cet
équipage , & formerent
un croiffant pour chaffer
toutes les beftes du cofté
où eftoit Madame la Princeffe
, ce qui caufa un
plaifir fingulier qui fut
encore augmenté lors
qu'on donna les chiens
qui attaquerent ces beſtes
de Chantilly. 223
de toutes parts , & avec
tant de vigueur , qu'un
feul chien coëffa un fan :
glier à plufieurs
fois & le
noya. Cette Chaffe
dura
environ deux heures , &
donna beaucoup de plaifir.
Les Dames eurent la
fatisfaction de prendre
des cerfs elles -mefmes avec
les noeuds coulans
qu'elles leur jettoient .
On attachroit enfuite la
corde au bateau que les
cerfs tiroient en voulant
224
La
Fefte
gagner
le bord , en forte
qu'on faifoit
lever les
rames , & lors qu'ils l'avoient
conduit à bord,
on leur coupoit la corde ,
& on leur donnoit la liberté.
Elles curent encore
le plaifir de prendre
dans leur bateau quantité
depetits Faons vivans,
& de leur donner auffi
la liberté. Cependant
quoy qu'on
cuft foin
d'en fauver
le plus qu'on
put , on ne laiffa pas d'en
de Chantilly . 225
0:
apporter de morts dans la
court du Château , au
nombre
de cinquante
ou
foixante , tant cerfs & biches
que fangliers
. On
revint en fuite au Château
où il y eut Appartement
& Opera
.
6.
Le
lendemain Samedy
Monfeigneur
alla à la
Chaffe du Loup dans la
foreft . Les Dames demeurerent
ce jour - là au
Chafteau , parce que le
beau temps ceffa . A fon
1
226
La Fefte
retour il eut avec elles
le divertiffement
d'un
concert dans l'apartement
de Madame la Princeffe
de Conty. Les Vers
eftoient de M. du Boulay
, Secretaire de M. le
Grand Prieur , & la Mufique
de la compofition
de M. de Lully , Sur- intendant
de la Mufique
du Roy. Je dois vous
dire pour l'intelligence
de ces vers que le divertiffement
qu'on donna à
de Chantilly. 227.
Monfeigneur au milieu
de la foreft le jour que ce
Prince arriva à Chantilly
, ayant efté trouvé fort
beau , on avoit refolu de
recevoir lés Princeffes en
cet endroit , le jour qu'-
elles arriveroient , de la
même maniere que Monfeigneur
le Dauphin , &
comme le divertiffement
de la chaffe ne leur convenoit
pas , les Vers que
vous allez lire devoient
eftre chantez , au lieu de
228 La Fefte
ceux qui avoient fervy
de prelude au divertif- t
fement de la chasse , & ha
qui commençoient par
Debout, Lyfifcas , &c. k
ce qui ne fut pas executé,
parce que les Princeſses
devant venir la nuit ,
pour éviter la grande
chaleur du jour , l'heure
n'eftoit pas propre pour
un repas , & pour un divertissement
pareil à celuy
qui le fuivit , de forte
que les Vers qui avoient
cfté
de Chantilly . 229
efté faits pour cette reception
, n'ayant point efté
chantez , ils le furent
dans l'appartement de
Madame la Princesse de
Conty , le jour que je
viens de vous marquer.
Les
voicy.
, Princeffes , vous voyez ces hoftes.
de nos bois ,
Pour la premiere fois ,
Quitter leurs demeures paifibles
:
Mais d'un jeune Heros toutfuit
icy les Loix ;
V
230
La
Fefte
Et ce n'est que pour vous que
foumis àfa voix
Ces demy- Dieux fe font
rendus vifibles.
Faunes , vous eftes trop heureux
,
Que l'innocence de vos jeux
Acette belle Troupe ait marqué
vos hommages ;
Dans ces lieux où tout cherche
à flaterleurs defirs
Vous faites leurs premiers
plaifirs.
Aprés de fidoux avantages
Retirez-vous contents fous vos
fombresfeuillages.
de Chantilly. 231
Ces champeftres Divinitez ›
Princeffes voyant vos beautexx
Vous prennent pour des Immortelles.
Faunes , vous ne vous trompez
pas,
Ilen eft dans les cieux & mime
desplus belles ,
Quifont éclater moins d'appas.
Quel nouveau jour nous
éclaire ,
Etfe repand dans ces lieux !
Nous reconnoiffons
lesyeux
Vij
232 La Fefte
·
Sources de tant de lumiere :
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne .
Ab , que vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
B
Les jeux , les ris , la jeuneſſe ,
Accompagnent tous vos pas ;
Aux lieux où vous n'eftes pas
On voit regner la trifteffe.
De mille Amours empreſſez
La Troupe vous environne.
Aboque vous embelliſſez
Lesfeftes que l'on vous donne!
Ces Vers furent applaudis
, & l'on trouva qu'ils
de Chantilly.
233
convenoient parfaitement
au fujet. Il y eut
encore ce jour- là Appartement
& Opera , & enfuite
Media- noche
Jamais on n'a vu tant
de divertiffemens dans un
feul jour , & de tant
de differentes manieres
qu'il y en eut le Dimanche
, qui eftoit la huitiéme
journée. Il femble
qu'ils renaiffoient dans
le temps qu'on cuft cu
fujet de croire que leur
V iij
234
La Fefte
nombre auroit deu diminuer
, à caufe des differens
& continuels
plaifirs
qui pendant
fept jours !
avoient répandu la joye
dans tout Chantilly
.
Mais files divertiffemens
fembloient devoir eftre
épuifez , le zele de M
le Prince ne l'eftoit pas.
Ce jour-là aprés la Meffe,
Monfeigneur alla à la
Chaffe du cerf avec les
chiens de M. le Grand
Prieur. Au retour de la
A
de
Chantilly . 235
Chaffe il fe fendit avec
les Dames dans la Maifon
de Silvie pour le repas
que Monfieur le Prince
luy donnoit. Il faut vous
expliquer ce que c'eft que
cette maifon de Silvie .
C'est une espece de petit
Château qui n'eft com
pofé que d'un Appartement
bas de quatre pieces
, feulement percé en
enfilade , & aboutiffant
d'un coftés aux allées
champeftres d'un grand
0
236 La Fefte
་
bois qui eſt à coſté de la
grande terrasse , vis à vis
le vieux Château . On
appelle auffice Bois le
Bois de Silvie . De l'autre
coſté cette maiſon aboutit
à un demy rond qui
eft dans la grande Forest,
& dont je vous parleray
-bien-toft . Un petit parterre
bordé de berceaux
de chevrefeüil regne tout
le long de cette maiſon.
On dit que ce nom de
Silvie luy a efté donné
0:3
de Chantilly.
2.37
par le fameux Theophile
qui eftoit attaché au fervice
de Mrs de Montmorency
, & qui lors qu'ils
cftoient à Chantilly paffoit
une partie de fon
temps a refver agreablement
, & à faire des Vers
au bord d'une Fontaine,
toute fimple & toute³naturelle
, pouruneMaiſtref
fe qu'il avoit , appellée
Sylvie. On voit encore
cette Fontaine auprés de
cette maiſon , & les pe-
1
238
La
Fefte
tites murailles d'appuy
qui l'environnent & qui
en fervent à des bancs
de marbre qui font
tout autour , font encore
ornez d'une infinité de
Vers galans qui y ont
efté écrits par ce Poëte
amoureux. Ce fut dans
cotec maifon que Monfieur
le Prince fit fervir
un retour de Chafse à
Monfeigneur . Aprés qu'-
on eut mangé les entremets
, comme on croyoit
de
Chantilly. 239
qu'on alloit fervir le
fruit, Monfieur le Prince
dit à
Monfeigneur
, que
sil en vouloit il falloit
qu'il fe donnast la peine
d'en aller chercher au milieu
du Labirinthe où le
Deffert eftoitfervy . Monfeigneur
accepta la propofition
avec joye , &
l'on fe leva de table pour
aller dans le Labirinthe .
Il eft au milieu d'une partie
de la Foreft que Son
Alteffe Sereniffime a fait
4
240 La Fefte
enclore depuis peu de
temps . Dans cet eſpace
de la Foreft , enfermé du
cofté de la grande chute
d'eau , on voit un fort
de
beau Jeu de Mail , & un
de longue Paume . Au deça
eft un grand Manege ,
& à cofté font les Jeux.
l'Arquebuſe & de l'Arbalefte
, avec de grands
Portiques d'Architecture:
au milieu de grandes allées
. Monfieur le Prince
voulant que de quelque
cofté
de Chantilly. 241
i
cofté que Monseigneur
puſt tourner , il trouvaſt
un plaifir impreveu , avoit
fait venir des genst
quifebotenoient tout)
prefts dans chacun des
Jeux dons je viens de
vous parler, en fortè qu'il
y avoit dans le Jeu de
Paume des Joueurs de longue
Paume , des Joueurs
de Mail dans le Mail , des
Tireurs d'Arbalefte
d'Arquebufe dans les
deux lieux deftinez à ces
•
&
1
X
242 La Fefte
exercices , & des chevaux
de bague dans le manege
.
Le reste de la Foreſt qui
n'eft point occupé par
ces Jeux , eft coupé de
grandes routes , qui prennent
leur commencement
dans un domy rond
qui fait comme l'avantcour
du Pavillon de Sylvie
, & qui fe feparent
encore en plufieurs autres
, ce qui fait une promenade
auffi divertiffante
que belle . În
X
de Chantilly. 243
Voilà la fituation du
Labyrinthe qui eſt ſi
remply de detours , qu'il
eft prefque impoſſible
de ne s'y pas égarer , &
d'en trouver le milieu .
Il eft auffi ingenieufement
imaginé que tout
le refte de Chantilly, que
Monfieur le Prince a ordonné
, & quoy qu'il ne
foit pas encore dans la
perfection où ce Prince
veut qu'il foit , je ne laifferay
pas de vous en donx
ij
244
La Fefte
ner une idée la plus jufte
que je pourray . On y
doit trouver à l'entrée
deux Figures de marbre,
que Monfieur le Prince
fait faire à Rome ; l'une
reprefentant Thefée qui
entre dans le labirinthe,
& l'autre Ariane qui luy
-prefente le fil dont il doit
ſe fervir pour affurer (on
retour. Une figure du Minotaure
, qui fe fait auffi
à Rome, doit cftre au milieu
, & comme , felon la
de Chantilly. 2455
Fable, on devoit facrifier
tous les ans à ce Montre
neuf jeunes enfans
d'Athenes , on trouve en
pluſieurs endroits dans :
des enfoncemens qui font
le long des routes du :
Labirinthe, des figures de
jeunes enfans affligez &-
épouvantez du danger
où ils font. En d'autres
enfoncemens pareils , on
trouve des bancs de :
Marbre avec des cartou
ches portez fur des pie--
"
Xiij
246
La Fefte..
deftaux . Sur chacun de
ces cartouches eft une
Enigme , de forte qu'en
mefme temps qu'on offre
à ceux qui font dans
le Labirinthe dequoy repofer
leur corps , on leur
prefente dequoy fatiguer
leur efprit par la curiofité
qui les porte à lire
ce qui fe prefente à leurs
yeux , & par l'envie naturelle
qu'on à de pene
trer ce qu'on n'entend
pas d'abord. Voicy les
de Chantilly. 247
Enigmes que l'on trou
ve en ce beau lieu.
I.མ
On ne m'entend pas dire un
A mot
( tre.
Auxyeux je ne fçaurois paroif-
Je fais connoifire & méconnoiftre
L'habile homme d'avec le fot
Mues , fouvent je perfuade ;
Je fuis propre pour un malade ,
Je fuis le jour, j'aime les nuits,
ne fçaurois pleurer ny rire,
Quifuis-je ? cecy doitfuffire.
ne fuis pas ce que je fuis
Si j'ay pouvoir de te le dire.
Fe
La
Fefte
II.
Tantoft beau, tantoft laid , je
plais , & je fais peur ,
Je ne fuis rien du tout , & je
fais toutes chofes
Rarement veritable & bien
fouvent trompeur,
Je fuis toujours fujet à des
Metamorphofes
Sans conleur" je fçay peindre,
je parle fans voix,
Je vais chez les Bergers , je vi
fite les Roys ,
1
Et je donne aux Amans d'heu
reuſes avantures,
Scavant Magicien j'inftruis les
curieux
de Chantilly. 249
Je prens en un moment cent
fortes de Figures ,
Mais on nepeut me voir qu'on
ne ferme les yeux..
230
La Fefte
HII.
Si tu fearvois de quel endroit
du monde,
On ne peut voir que trois aunes
des cieux,
Cel point de doctrine profonde
T'éleveroit au rangdes Dieux.
de
Chantilly. 231
IV.
D'un pere lumineux je fuis la
Fille obfcure,
Je méprife la terre, & je m'éleve
aux cieux
Où j'apaife fouvent la colere
des Dieux ,
Quand ils ont refolu de per
dre la
nature.
Ma prefence eft cruelle aux
yeux ,
Et toujours Hofteffe fafchenfe,
Je fais fuvent pleurer une
perfonne beureuse.
22
+19
252
La Fefte
V.
Je fais autant de manx que je
caufe de biens
Quand on me veut forcer jeſchape
à mes liens
Je voy fair devant moy, par
tout on me fait place,
Les Princes les Rois de moy
trop amoureux >
Avec des longs travaux me .
conduifent chez eux.
Mais poureux quelques fois je
fuis toute de glace.
塗塗
Tor
me
VI.
de Chantilly . 253
VI.
Tout le monde me craint , tout
le morde me fuit ,
Je mene dans le port, j'augmente
les orages
,
Je produis la clarté , je forme des
nuages ,
Le jour m'eft ennemy, je le fuis
de la nuit
Toujours en action , jamais je
ne m'arreste
Terrible aux criminels , charmant
dans une Fefte.
253
Y
234
La Fefte
VII.
Fe brouille les amis , & jé les
entretiens ,
Faccrois les revenus , je diffipe
les biens ,
Favance le trepas , je prolonge
la
vie ,
F'augmente
la temerité
,
Fe feme la difcorde , à la paix
je convie ,
Et les plus diffolus aiment ma
pureté.
de Chantilly.
255
VIII
2
Quel eft cet art ingenieux .
De peindre la parole, e deparler
aux yeux
Et qui fçait , par des traits de
figures tracées ,
Donner de la couleur du
corps aux pensées ?
Y ij
256 La Fefte
IX.
Des petits & des grands mon
fein eft le refuge
Faypar toute la terre un celebre
renom
Et tout feulje porte le nom
D'un Berger , d'un Prince &
d'un juge
de Chantilly. 257
X.
Amant infortuné d'une belle
Maiftreffe
Dont la grace est égale à la legereté
,
Je la cours en tous lieux ,je la
pourfuisfans ceffe
Pour contenter l'amour dontje
fuis tourmenté.
Elle , trop e flâmée , accorde à
mon e vie
Un baifer fatal à ma vie,.
Y iij
258 La Fefte
XI.
Effet inanimé d'une cauſe vi-
Vante
Je retire les Morts du tenebreux
Séjour.
Par moy le fort d'un fiecle eft
le plaifir d'un jour,
Et celuy qui m'a fait oufe cache,
oufe vante.
Fentretiens tout le monde ,
ne dis jamais mot ›
Pour eftre bien vétu je n'enfuis.
pas moins fot..
de Chantilly. 259
XII
Un bon vieux pere a douze
enfans ,
Ces douze en ont plus de trois
cens
Ces trois cens en ont plus de mille ..
Ceux- cy font blancs ,ceux- làfont.
noirs ,
Et par de mutuels deve´rs
Tous confervent l'accord à l'USnivers
utile.
260 La Feste
Outre les figures d'enfans
on en rencontre
beaucoup d'autres reprefentant
differens perſonnages
, comme des A-
19
fem
mours , de petits Jeux
qui femblent fe moquer,
& infulter ceux qui s'égarent.
Les piedeftaux , &
Lesfcabellons qui portent,
foit les Enfans , foit les
Cartouches , font de dif
ferent marbre tres-beau.
Parmy tant d'Enigmes ,
on n'a pas oublié celle
de Chantilly . 261
du Sphinx , qui eſt ſi faª
meufe. Le Sphinx y eft
luy- mefme , qui la prefente
en Latin & en
François . Monfeigneur
eftant entré dans le La-
T
1
byrinthe avec les Princes
& Princeffes , & tous les
Seigneurs de fa fuite ,
chacun prit des chemins
differens pour arriver
plûtoft au lieu où eftoit
la Colation , & ceux qui
fe promirent d'en trouver
bien- toft le centre ,
1
1
26.2 La Fefte
fe lafferent en faiſant plus
de chemin que les autres,
fans avoir plus d'avanta
ge fur eux. On peut dire
feulement qu'ils furent
les premiers trompez ,
tant ce Labirinthe
eft
difficile.Cependant Monfieur
le Prince , pour faciliter
le moyen d'en trouver
le milieu , y avoit fait
placer un Concert de
Hautbois . On marchoit
droit au lieu où ce Concert
eftoit entendu 2,. &
de Chantilly.
263
que dans
lors qu'on en eftoit tout
proche , & qu'on croyoit
ne devoir plus avancer
que pour y entrer , on
s'en éloignoit infenfiblement
; de forte
le temps où l'on eftcit
le plus perfuadé qu'on
n'avoit plus de chemin
à faire , on s'en trouvoit
encore auffi loin que lors
qu'on avoit commencé
à faire le premier pas .
Les agreables impatiences
que cela caufoit fer-
1
264
La Fefte
voient de divertiſſement
à ceux mefmes qui eftoient
les plus
trompez.
Enfin
Monfeigneur qui
s'eſtoit rendu , deſelperant
de trouver ce qu'il
cherchoit , & voulant
épargner aux Dames la
fatigue de marcher plus
longtemps , dit à Monfieur
le Prince qu'il falloit
les mettre dans le
bon
chemin ; ce que Son
Alteffe fit . Quand ils furent
dans la veritable
Ioute ,
de Chantilly . 265
route , ils arrriverent
bien- toft au centre de ce
..
Labirinthe , extremément
furpris de ce qu'ils y
trouverent , parce qu'il
ne s'eft encore jamais
rien vû de pareil . Il faut
vous dire pour vous le
bien faire
comprendre ,
que le milieu du Labirinthe
reprefente une
manière de grande Salle
découverte . Son plan eſt
quarré avec un enfoncementen
rond ſur chaque
Z
266 La Fefte
1
face . La table qui eftoit
dreffée dans le milieu de
cettte efpece de Salle fuivoit
le mefme plan . Le
deffus reprefentoit un
parterre
, dont les compartimens
eftoient for
mez par des corbeilles
d'argent , & tous les fentiers
qui feparoient les
corbeilles eftoient degazon
, de forte qu'il n'y
avoit point de nape. Les
devants & le tour de la
table eftoient de feuillade
Chantilly.
i
267
2
ges ornez de feftons de
fleurs , avec un cordon
pareillement
de fleurs qui
bordoit la table . Le milieu
en eftoit occupé par
un vaſe de filigrane d'argent
, d'où fortoit un
Oranger tout couvert de
fleurs & de fruits naturels
. Comme ce vafe étoit
plus étroit vers le pied ,
on avoit placé tout autour
huit autres vafes garnis
de fleurs . Ils eftoient
accompagnez
de huit cor-
1
1
Z ij
268 La Fefte
beilles qui en eftoient
auffi remplies , & ces corbeilles
eftoient portées
fur autant de niafques
d'or qui fervoient d'orces
vafes
nement au grand vafe.
De forte que les fleurs de
de toutes ces corbeilles
& de tous
faifoient enſemble un effet
tres - agreable , & qui
avoit quelque chofe de
delicieux. Les corbeilles
parterre
qui formoient
le
& qui eftoient en Dôme
de Chantilly. .269
joignant l'agrément
de
leurs figures au different
coloris d'une fi grande
quantité de fleurs , le tout
formoit un composé dont
la veuë eftoit rejouye , &
dont on ne pouvoit fe
laffer d'admirer l'agreable
& riante diverfité , &
ce qui la faifoit encore
paroiftre davantage, c'eft
que toutes les corbeilles
qui fe trouvoient d'une
mefme forme eftoient
garnies de fruits de mef-.
Z iij
270 La Fefte
me couleur , & qu'elles
eftoient difpofées de forte
qu'on croyoit voir un
parterre
veritable
. Outre
toutes ces corbeilles
, il
y en avoit encore beaucoup
d'autres
.
Il y avoit un Bufet
dans chacun des quatre
angles du lieu où eftoit
la table , & chaque bufet
avoit trois gradins. Ils
cftoient tous ornez de gazon
, de feüillée , & de
• feftons de fleurs fans nade
Chantilly . 271
pes , afin qu'ils euffent
du rapport
à la table qui
n'en avoit point . Tous
ces bufets eftoient
garnis
de vafes d'argent
& de
porcelaines
. Sur les coins.
de chaque
étage , & dans
le milieu
du troifiéme
gradin
eftoit un autre
vafe plus haut que les
autres . Aux deux coftez
de chaque
bufet , on
voyoit
deux focles de
gazon fur chacun
defquels
eftoit pofée une
272 La Fefte
caiffe. Ces caiffes étoient
au nombre
de
douze , & l'on voyoit
fortir de chacune un arbre
fruitier chargé de
tres- beau fruit , & qui
n'avoit pas moins dequoy
contenter le gouft
que la veuë . Outre ces
quatre bufets , il y en
avoit deux grands qui
eftoient en face de la table
, & qui fuivoient le
plan du lieu où ils étoient
dreffez . Ils avoient
de Chantilly.
273
deux gradins dont le premier
eftoit occupé par
une couche de Melons
naturels . Le fecond étoit
garny de vingt- quatre
couverts de porcelaines
fines . Le reſte eftoit
remply de gafteaux , &
d'affiettes de groffes truffes
derriere lefquelles étoient
de tres- belles porcelaines
garnies de fleurs .
Une maniere de doffier
formé par des confoles
où eftoient attachées des
274 La Fefte
guirlandes de fleurs faifoient
le fond de ces deux
bufets.
Lorfque Monfeigneur
entra dans le Labirinthe
il n'y trouva perſonne
ceux mefmes qui avoient
pris le foin du fervice s'en
eftant éloignez , & s'étant
cachez par l'ordre
de Monfieur le Prince ,
qui vouloit donner à cette
Fefte un air de liberté.
C'eſt un plaifir que les
Rois & les grands Princes
de Chantilly. 275
gouftent rarement , &
qu'il eft plus difficile de
leur donner que les Festes
les plus fuperbes & les
repas les plus magnifiques
, où ils vont moins
pour les recevoir , puifqu'il
n'y a rien d'extraor
dinaire pour eux , que
pour marquer
l'eftime
particuliere
qu'ils font de
ceux qu'ils veulent bien
honorer de leur preſence.
Monfeigneur & ceux qui
l'acompagnoient prirent.
276
La Fefte
beaucoup de plaifir dans
le Labirinthe . Ils exami- ,
nerent la table dont l'invention
leur parut toute
nouvelle , & tres-fingu
liere. Ils confiderent les
bufets & le tout enfemble
leur parut un Enchantement
d'autant plus
grand qu'ils n'eftoient
point incommodez
de la
foule & qu'ils pou
voient refpirer en liberté
l'air delicieux que tant de
fleurs avoient parfumé. i
L'apréf
de Chantilly. 277
L'apréfdinée , Monfeigneur
alla tirer , & trouva
un nouveau divertif
foment à fon retour. C
divertiſſement commença
à huit heures du foir.
Il eftoit donné par le
Dicu Pan , que le vilain
temps avoit empefché le
jour précedent de divertir
Monfeigneur dans le
Bois , où il y avoit une
grande Fefte preparée ,
& qui pour ne manquer
aucune occafion de le
A a
278 La Fefte
divertir , s'eftoit emparé
du Theatre, & avoit convié
toutes les Divinitez
des Bois , toutes les Nym·
phes de Chantilly , & les
Bergers & Bergeres du
mefme licu , à donner un
divertiffement au Fils du
plus grand Roy de la
Terre. Pan eftoit dans le
fond du Theatre , dont
la decoration repreſentoit
une Foreft . Ce Dieu
eftoit élevé fur une eſpece
de petit Trône de ga-
£ A
de
Chantilly
279
zon , & entouré de toutes
les Divinitez des Bois,
& de cinquante - quatre
Faunes , Satires , & Silvains
, qui estoient les
mefmes qui l'avoient accompagné
dans tous les
divertiffemens qu'il avoit
donnez à Monfeigneur
par tout où il avoit pû
rencontrer ce Prince, & ils
s'eftoient attachez depuis
fon arrivée à
Chantilly ,
à le chercher dans tous
les lieux où il leur eftoir
A a ij
280 La Fefte
permis d'aller , afin de
continuer
à le divertir.
Vingt - quatre Nymphes
magnifiquement
vêtuës
eftoient affifes fur le
devant du Theatre . On
voyoit enfuite quantité
de Bergers avec des habits
tres propres & con
venables
à leur caractere
, & derriere
ces Bergers
paroiffoient
les Satires ,
les Faunes , les Silvains ,
les Divinitez
des Bois , &
le Dieu Pan dans le fond
de Chantilly. 281
élevé de la
maniere que
je viens de vous marquer.
Ce grand nombre
de perfonnes
differemtment
habillées
formoit
une
nuance tres agrea
ble. On avoit place fur
le devant
celles qui ef
toient le plus
magnifiquement
vêtues , parce
-
qu'on les voyoit plus
facilement , & cette gra ,
dation avoit je ne fçay
quoy qui frapoit d'abord
, & qui plaifoit d'au-
A a iij
282 La Fefte
tant plus , qu'elle faifoit
diftinguer
fans peine le
rang des divers Perfonnages
dont tout le Theatre
eftoit remply , ce qui
ne ſe fait pas aifément
lors qu'ils paroiffent
d'abord
mêlez . Ils le furent
dans la fuite , mais d'une
maniere auffi agreable
que nouvelle , car aprés
qu'on eut joué l'ouverture
, tout ce grand divertiffement
ayant commencé
par un Paffepied ,
de Chantilly. 283
une Nymphe feleya feule
en danfant , une autre fe
leya derriere elle fans être
apperceue, &la fuivit,une
troifiéme fit la mefme
chofe, & les autres ayant
imité ces trois premieres
,
en formant toutes une
danfe en rond , le milieu
du Theatre qui eftoitvuide
avant que le divertiſſement
commençaſt
, ſe
trouva agreablement
remply , & mefme fans
qu'on fe fuft prefque
284
La Fefte
apperceu
de quelle maniere
ces Nymphes étoient
forties de leur
place. Il y en cut quelques-
unes qui chante
rent en danfant
, apres
quoy Pane & tous ceur
de fa fuite
fe mêlerent
avec les Nymphes , les Ber
gers & les Bergeres , &
ce mélange d'habits dif
ferens produifit une varieté
qui fut un grand
charme pour la veuë .
Ce divertiffement eftoit
de Chantilly. 285
meflé d'Airs Italiens &
François , & de Symphonie
. Tous ces Airs avoient
efté faits par M. Lorenzani
, pour un Opera
que M. le Duc de Nevers
donna au Roy à Fontaine-
bleau il y a quelques
années , & qui fut trous
vé tres-agreable , & tresbeau
par Sa Majefté & par
toute la Cour. Le genie
plein d'invention de ce
Duc eft connu de tout
le monde , & quand il
286 La Fefte
s'échappe à faire des Vers,
ce qui ne luy arrive pas
ordinairement
, on y remarquè
un certain tour
d'efprit naturel , & une
vivacité qui en feroient
fouventreconnoître l'Auteur
, s'ils eftoient meſlez
avec d'autres . Parmy
ces Airs , il y en avoit
quelques- uns que M. Lorenzani
avoit faits exprés
pour ce divertiffe-
5 parce que lors
qu'on ramaſſe ainſi quelment
de
Chantilly.
287
1
01
ques pieces enſemble
pour en faire une espece
de corps , il faut une maniere
de liaiſon quiene
fe trouve
ours ,
pas
à
moins qu'on ne faffe
quelque
chofe de nouveau
qui ferve à les joindre
, de forte qu'il fallut
& des Vers , & des Airs
ce qui fut
nouveaux
fait avec une
diligence
prefque
incroyable .
Tout ce qui
regardoit le
Balet qui fut meflé dans
288
7
La Fefte
ce fpectacle eftoit de M.
Pecour , & parut auſſi
bien imaginé qu'il fut
promptement & bien executé.
On ne chercha pas
à faire cet impromptu
,
parce qu'on manquoit de
divertiſſemens à Chantilly
, puis qu'au contraire
il y en a eu quelques-
uns qui n'ont pû
cftre donnez
, le temps ne
s'eftant
pas trouvé propre
pour les faire paroître
dans les lieux pour
lefquels
de Chantilly. 289
lefquels on les avoit deftinez
; mais Monfieur le
Prince qui ne vouloit pas
laiffer paffer un feul jour
fans que Monſeigneur
euft le plaifir de plufieurs
fortes de
divertiffemens ,
avoit fi bien difpofé toutes
chofes , & fi bien
choifi & preparé toutes
les perfonnes qu'il employoit
, qu'il eftoit ſeur
que lorfque le mauvais
temps feroit manquer un
divertiffement , il pour-
Bb
290 La Fefte
roit facilement &
en
"
fort peu d'heures luy en
faire fubftituer un autre ,
& mefme qui feroit du
gouft de Monfeigneur
fuivant les chofes qu'il
remarqueroit qui plai
roient à ce Prince . Celuy
que le Dieu- Pan & les
Divinitez des Bois donnerent
fur le theatre fut
de ce nombre . Il dura au
moins deux heures , & il
fut fi bien executé , &
avec tant dejufteffe qu'on
2
de Chantilly.
291
auroit pu aifément lefaire
paffer pour un de ceux qui
avoient été preparezavant
F'arrivée deMonfeigneur
.
Il femble qu'après tous
les divertiffemens qu'on
avoit déja eus , le Diman
che dont je vous parle ,
qui eftoit la huitiéme
journée , on n'en devoit
plus attendre d'autres , &
que cette journée en avoit
efté affez remplie.
Cependant il y en eut encore
deux des plus grands
Bb ij
292
La Fefte
& des plus confiderables
dont on ait oüy parler depuis
long-temps . Ce futun
Feu d'artifice & une Illumination
qui fuccederent
à ce qui venoit d'ê ,
tre veu fur le Theatre . Je
ne puis vous donner une
jufte idée de l'un & de
l'autre qu'en vous en faifant
la defcription
. Quelque
exacte qu'elle puiffe
eftre , elle fera toujours
beaucoup au deffous de
l'éclat de ces deux brillans
divertiſſemens .
de Chantilly. 293
Monfeigneur fortit de
la Salle de l'Opera à neuf
heures du foir par la Galerie
des Cerfs qui eſt au
bout de l'Orangerie . Il
monta dans une grande
Caleche avec toutes les
Dames , & entra dans le
Jardin où il fe
promena
quelque temps à la clarté
d'un grand nombre de
flambeaux dans une belle
allée qui fait face à cette
Galerie . Il eftoit conduit
par Monfieur le
Bb iij
294 La
Fefte
Prince .
Monfeigneur
و
ayant quitté cette proménade
alla au bord du canal
& en remontant
le long du bord comme
pour venir à fa teſte , on
fut extremement furpris
de le voir tout en feu *
& tout bordé de groffes
lumieres qui eftoient fi
proches les unes des autres
qu'elles paroiffoient
fe toucher. La croifée du
canal qui va droit au
grand eſcalier du Châde
Chantilly. 295
teau eftoit bordée de
Imefme . Lorsque Monfeigneur
arriva dans cet endroit
, d'où l'on peut dé-
- couvrir le Château , il
1 parut étonné ainfi que
toute fa Cour . Il avoit
fujet de l'eftre ; car on n'a
2.
jamais rien veu de fi fur
prenant
que l'Illumination
qui parut en face .
C'eftoit le grand Efcalier
, qui eftant illuminé
paroiffoit
comme s'il cuft
efté bafty de pierres pre296
La Fefte
cieuſes , éclairées par lc
Soleil . Pour vous faire
mieux comprendre la
beauté de cette Illumination
, je croy vous devoir
parler de l'architecture
de cet Efcalier & de
tout ce qui l'embellit ,
il eft eftimé de tous les
gens de bon goût , tant
pour fa
beauté que pour
fa grandeur. Ce font
deux façades que les paliers
& les marches feparent
en deux parties égade
Chantilly . 297
les , ornées de fix colomnes
qui font accouplées
deux a deux . Du cofté
des marches font deux
: grands Arcs rampans ,
qui dans leur enfoncement
forment chacun.
une grote . Ces colomnes:
foûtiennent une Coiniche
d'ordre Dorique , &
dans chacune dès Niches ,
il y a une FigurePedestre .
L'une reprefente Acis &
Galatée . Acis eft dans
a l'attitude d -un Amant
298 La Fefte
qui regardefa Maiftreffe,
& qui joue de la Flûte.
On fçait que ce fut
par là que la Nymphe
en fut charmée . Galatée
eft repreſentée d'une
maniere qui fait paroiftre
combien elle a
de plaifir à entendre les
fons que rend la Flûte
d'Acis . L'autre Figure
repreſente Alphée & Arethufe.
Alphée eſt un
jeune Fleuve qui devint
amoureux de cette Nym
de Chantilly. 299
phe , en la voyant fe
baigner dans fes eaux ,
& il eft dans l'attitude
d'un homme paſſionné ,
que l'amour oblige à la
pourfuivre. Arethufe eft
reprefentée comme une
perfonne faific d'effroy ,
qui ayant efté furpriſe
T par le Fleuve , prend fes
g habits , & s'enfuit en demandant
fecours à Diane.
Dans chaque Grote ,
tornée de rocailles , de
joncs marins & de ro300
La Fefte
feaux , eft une grande Figure
reprefentant un
Fleuve accoudé fur un
grand vaſe renverſé . Au
pied de cette Figure eft
un Dauphin qui porte
un petit enfant . De deffous
les pieds de ces quatre
Figures fortent trois
napes d'eau. Ces deux
vafes & ces Dauphins en
verfent une grande quantité
, laquelle eſtant receue
dans une auge , forme
autant de grandes napes
de
Chantilly. 301
pes qui tombent toutes
dans deux grands baſſins ,
d'où fortent trois lances
d'eau , & toutes ces eaux
jointes enſemble ſe dé-
,
chargent en caſcade dans
le grand foffé . Elles font
toutes des eaux de fource,
qui n'eftant élevées par
I aucune machine mais
coulant naturellement
,
& receuës feulement dans
les tuyaux, font aller ces
fontaines jour & nuit.
Toutes les parties de cet-
Cc
302
La Fefte
te Architecture jufqu'au
moindre filet des moulures
eftoient bordées de
lumieres qui fe touchoient
les unes les autres
. Les boffages meſme
des colomnes en eſtoient
marquez. Tous les de
dans des niches où font
les Fleuves & autres Statuës
, eftoient illumi nez
fans que l'on puſt remarquer
comment , & toutes
les eaux qui en fortent
& forment des napes ,
50
de Chantilly . 303
eftoient auffi éclairées.
Toutes les marches depuis
le bas de l'efcalier .
jufqu'au haut eftoient
auffi bordées de lumieres .
Il y avoit fur le haut un
grand piedeſtal de toute
la largeur de l'efcalier ,
portant une piramide ,
dont le fommet eftoit
- élevé à quarante pieds
de hauteur , & fur le haut
de laquelle on voyoit
une Fleur de Lys . Tous
les ornemens du piedeſtal
Cc ij
304
La Fefte
८
& de la piramide cftoient
formez par les lunieres.
• On remarquoit les Chi
fres de Monfeigneur
, enfermez
dans une Medaille.
Tout ce grand
efcalier , avec cette Piramide
, paroiffoit au deffus
, faifoit un des plus
>
agreables fpectacles que
l'on puiffe voir cet
Efcalier n'ayant aucune
partie qui ne fuft illuminée.
Les appuis qui bordoient
les foffez du Châde
Chantilly. 305
་་་
teau des deux coſtez de
l'Eſcalier, le grand baſſin
qui eft en face , où eft la
gerbe , les allées des parterres
qui font aux coſtez
du canal , les baffins qui
font dans les parterres
au
nombre de dix , tous les
piedeftaux & les marches
par où l'on defcend pour
C aller au canal , enfin tout
ce qui fe voyoit du canal
de cet endroit eftoit
auffi bordé de groffes lumieres
. Le mefme ſpecta-
Cc iij
306 La Fefte
cle continuoit dans ce
qu'on peut voir au delà
du canal où eft une Montagne
qui s'éleve en glacis
, & que l'on nomme
le Vertugadin , parce qu'il
en a la forme , tout y é
toit pareillement bordé
de plufieurs lumieres en
differens endroits , juf
qu'au fommet qui a prés
de quatre- vingt pieds de
haut . Monfeigneur eftoit
placé proche la gerbe ,
tellement qu'il pouvoit
de Chantilly. 307
voir l'Efcalier , & tout le
refte de l'Illumination
d'une feule veuë . Il paroiffoit
au deffus de cette
Montagne
un Soleil fi
haut qu'il furprit tous.
ceux qui le virent . L'on
fit partir un grand nombre
de fufées des plus.
belles qui fe foient encore
veuës. Il y en avoit
beaucoup de nouvelle invention
. On en remarequoit
dont les petites
fufées qu'elles jettent
308 La Fefte
{
d'ordinaire aprés s'eftre
élevées , en produifoient
encore plufieurs autres .
On en tira quantité en
forme de Girandoles ,
dont l'effet fut admirable;
ainfi l'air eftoit continuellement
éclairé, tant
par ces fufées que par les
pots à feu , trompes &
autres machines qui ne
difcontinuoient point.
Le dernier partement
d'une girade qui remplit
tout l'air de feu. L'arti
fut
de Chantilly. 309
fice qu'on tira fut en fi
grand nombre , que tous
les Spectateurs en furent
furpris ; auffi peut - on
dire qu'on en a peu veu
de femblable. Cette girande
ne fut pas plûtoft
finie , que l'on mit le
feu à une machine qui
tournoit fur deux fens
differens , & qui jettoit
des feux en l'air & fur
terre . On trouva cette
machine fort extraordinaire
. Ce qu'on vit paroi310
La Fefte
ftre enfuite tout proche
le baffin de la gerbe fut
un fpectacle qui meri
toit bien les regards
qu'il attira . C'eftoit une
gerbe de feu qui remplit
l'air d'artifice durant
un fort long- temps . Sitoft
qu'elle finit le feu
d'eau commença à tirer.
Je n'ay point de termes
pour vous exprimer la
beauté de cet artifice . Je
vous diray feulement que
l'air & l'eau furent toùde
Chantilly. 311 1
er
LITE
jours en feu , & qu'il s'y
formoit des combats par
les fufées qui fe pourfulvoient
, & qui quelquefois
s'enfonçoient dans
l'eau en la faifant boüillonner
, & qui aprés y
avoir fait plufieurs tourbillons
en fortoient pour
en faire autant en l'air
en fe pourſuivant ; ils
rentroient enfuite dans
l'eau , & en reffortoient
plufieurs fois . Il y avoit
d'autres artifices fur
312
La Fefte
l'eau . Ils eſtoient plus
tranquilles , éclairoient
beaucoup , & jettoicut
des feux fort élevez qui
en tombant fe cachoient
quelque temps dans l'eau
d'où ils reffortoient
enfuite
, & en produifoient
d'autres qui ferpentoient
fur la furface du baffin .
L'on peut dire qu'il eft
rare de voir tant de fortes
d'artifices & en fi
grande quantitépour une
feule Fefte , & dans un
auffi
de Chantilly. 313
DIC
0%
0
auffi beau lieu j car
c'eftoit dans le milieu
de toute l'illumination
dont je viens de vous
7 parler : Le tout enſemble
formoit le Spectacle le
plus agreable & le plus
brillant qu'on puiſſe s'imaginer,
Cette journée eftant
ainfi finie, chacun ayant
l'idée remplie de tout ce
qu'il avoit vû pendant lë
jour , retourna dans fon
appartement , fans pou-
Dd
314
La Fefte
voir s'entretenr d'autre
choſe. Les plaiſirs fur
lefquels rouloit l'entretien
eftoient en fi grand
nombre , qu'on en compta
fix dans la mefme
journée . , qui font la
Chaffe , le Difné à Silvie,
la Collation dans le Labirinthe
, le Divertiſſement
de Pan fur le Theatre
, l'Illumination , & le
Feu d'artifice . Tous ces
Divertiffemens eftoient
fi grands & fi étendus ,
de
Chantilly. 315
I
qu'une journée auroit
cfté bien remplie d'un
feul de ces plaifirs . Chacun
s'entretenoit de ce
luy qui convenoit le
plus à fon caractere , mais
on loüoit generalement
la galanterie , la magnificence
, & la grandeur
de tous ces Divertiffemens.
On difoit que
Chantilly eftoit un lieu
enchanté , où les plaifirs
naiffoient à chaque inftant
, & où l'on en trou-
Dd ij
: 316
La Fefte
voit de nouveaux à chaque
pas qu'on faifoit . Enfin
l'on s'alla coucher
,
l'efprit tout remply de
tant d'agreables
idées , &
je fuis perfuadé
qu'elles
firent le fujet des fonges
de la plupart
de ceux
qui rêverent
cette nuitlà
. On pouvoit
rêver à
fon aife , car Monfieur
le Prince avoit fi bien
donné fes ordres
2
2 que
chacun
eftoit
logé
fort commodement
. Le
len
de Chantilly. 317
demain matin Monfeigneur
qui prefere les nobles
exercices , quoy qu’-
un peu fatiguans , au re-
T pos du lit , alla courre le
1
Cerf dés le matin avec
les chiens de Monfieur
du Maine , revint diner
à Chantilly , & alla
l'apréfdinée aux toiles ,
où il y avoit une tresgrande
quantité de fam
gliers , biches , renards ,.
lievres & lapins . Cette
chaffe parut luy donner
Dd iij
318 La Fefte
beaucoup de plaifir . Enfin
aprés avoir fait à
Monfieur le Prince mille
honneftetez qu'on voyoit
bien qui partoient du
coeur , ce Prince prit le:
chemin de Verſailles . Il
avoit fujet d'eftre fatisfait
, non feulement des
divertiffemens qu'on luy
avoit donnezàChantilly,
qui quelques grands qu'
ils fuffent, n'étoient point
au deffus d'un Prince du
Sang de France, mais auffi
de
Chantilly..
319
Edu zele fincere avec lequel
Monfieur le Prince
l'avoit receu . M. Berrain
, dont le genic univerfel
eft tres -propre pour
toutes ces fortes de divertiffemens
, avoit efté
chargé du foin de toute
la Fefte , & Mrs le
Camus & Breaar l'avoient
efté de ce qui regardoit
les tables. Les
Princeffes écrivoient tous
les jours au Roy , & luy
rendoient compte des di
03207 La Fefte
.
vertiffemens de chaque
journée avec tant d'etprit
qu'on ne parloit à
la Cour que de leurs lettres
. Monfeigneur envoyoit
tous les jours
fçavoir des nouvelles de
la fanté du Roy & de
Madame la Dauphine ,
& on depefchoit tous les
jours à ce Prince des
Gentilshommes de leur
part. Je ne fçaurois trop
vous entretenir de Chantilly
, & pour vous en
de Chantilly. 321
dire encore un mot en
gros , il eft fitué dans un
valon au milieu de deux.
forefts , dont l'une eft
celle de Chantilly &
l'autre celle Dalatre . Les
:
jardins ont au moins
deux mille cinq cens toifes
de longueur jufques
à l'Etang de Gouvieux ,
& il y a autant de navigation
. Il ne faut pas
confiderer feulement
Chantilly par toutes ces
chofes , la pofterité le:
$22 La Fefte , &c.
doit toûjours regarder
comme un lieu fort confiderable
, quand il ne le
feroit que parce qu'un
grand Prince accablé du
poids de fes Lauriers a
donné fes foins à une
partie des embelliſſemens
qu'on y voit , & y a paffé
les dernieres années
d'une vie feconde en
Miracles , & dont tout
ce qu'il y aura d'Hiftoriens
parleront avec
Joge
.
MVSKVM
BRITAN
NICVM
Fermer
14
p. 1365-1379
La Vie de Pierre Mignard, &c. [titre d'après la table]
Début :
LA VIE DE PIERRE MIGNARD, Premier Peintre du Roi, par l'Abbé de [...]
Mots clefs :
Pierre Mignard, Peintre du roi, Portrait, Tableau, Honneur, Galerie, Duchesse, Chevalier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : La Vie de Pierre Mignard, &c. [titre d'après la table]
LA VIE DE PIERRE MIGNARD ,
Premier Peintre du Roi , par l'Abbé de
Monville &c. A Paris , Quay des Auguf
tins , chez Boudot & Guerin 1730.
Nous avons donné dans la premiere
Partie de cet Extrait ce qui regarde la
Vie de Mignard depuis fa naiffance jufqu'à
fon voyage de Rome & fon retour en
France.
Il fut très bien reçû à la Cour , & fon
premier Ouvrage fut le Portrait du jeune
Roi Louis XIV. fait en trois heures , die
Auteur , & envoyé fur le champ à Madrid.
Mignard exprima fi bien cet air de
grandeur & de majesté qui a toujours été
gravé fur le front de ce Monarque, que
toute la Cour d'Espagne en fut frappće .
L'Infante , à la vûë de ces traits auguftes,
fouhaita que le Ciel la fit bientôt le fceau
& le noeud de la Paix .
La Reine more ne tarda pas à ordon
ner à Mignard de la peindre . Elle avoit les
mains parfaites , & elle ne les regardoic:
pas fans une fecrette complaifance . Mi--
gnard imita avec la derniére précifion
cette belle proportion & cette délicateffe
I-I, Vol. Ey
qu gui
1366 MERCURE DE FRANCE..
=1
qui
les rendoit admirables. Il fçut join--
dre dans le Portrait de la Reine mere ,
la jeuneffe qu'elle n'avoit plus , à la beauté
qu'elle avoit encore. Les Courtiſans
n'eurent befoin que de fincerité pour approuver
& pour loüer. Cette Princeffe :
elle- même vit cet effet de l'art avec un
plaifir que fa vertu ne put fe refufer.
Il peignit enfuite le Cardinal Mazarin .
Son Portrait avoit été jufqu'alors l'écueil
de tous les Peintres ; la gloire d'y réüffir :
étoit réfervée à Mignard . Il fe furpaffa luimême
dans cet Ouvrage. Mais cet extrait
feroit bien plus long qu'il ne faut fi on:
s'arrêtoit fur tous les excellens Portraits :
de cet habile Maître. Il fit plufieurs fois
celui du Roy , de la Reine,de Monfieur,
de M. le Dauphin & de quantité de Prin--
de Seigneurs , de Dames , de Minif
tres & d'un tres- grand nombre de perfonnes
de diftinction , qui lui firent une
tres- grande réputation.
ces ,
*
Le premier Portrait qu'il peignit à Paris
fut celui du Duc d'Efpernon . Ce Sei--
gneur qui fe piquoit de vivre en Prince,,
paya mille écus ce Bufte , afin , difoit- il
de mettre le prix aux Portraits de Mignard;;
& lui ayant fait peindre à Frefque dans
fon Hôtel , depuis l'Hôtel de Longue--
ville , une chambre & un cabinet , il luienvoya
40000 liv. L'eftime que les con--
LI.Vol noiffeurss
JUIN. 1730 1367
noiffeurs firent de ces Peintures , donnerent
un nouvel éclat à cette liberalité.
Le Portrait de la Marquiſe de Gouvernet
entr'autres furprit & charma : on y
trouya cette vie que les effets furprenans
dont l'hiftoire a confervé le fouvenir
donnent lieu de croire qu'avoient les Tableaux
des Peintres Grecs. On a vû fou
vent le Perroquet de Madame de Gouvernet
dire à fon Portrait : Baifez-moi, ma
maitreffe.
La Reine mere ayant enfin vû au gré
de fes fouhaits , le Dôme du Val- de- Grace
élevé , crut qu'il ne manqueroit rien à
la magnificence de cet Edifice , fi elle en
faifoit peindre la Coupe par le fçant
Maître que Rome avoit rendu peu d'années
auparavant à la France. Cette Princeffe
confia ce grand Ouvrage à Mignard
qui le finit en huit mois.
A
-
On peut dire en effet que le Val-de-
Grace n'eft peut- être pas moins le triomphe
de la peinture que celui de Mignard.
Jamais production de l'Art ne mérita
mieux Epithete Italienne , dont il eft
fi difficile de faire paffer toute l'énergie
en notre langue , opera daftupire
L'Agneau Pafcal , environné d'Anges
profternez , & le Chandelier à fept bran--
ches , viennent frapper d'abord le Spec- ~
tateur , que le premier regard ravic , char
Evj me
T368 MERCURE DE FRANCE
me ,failit. On lit au deffous ces paroles" :
Fui mortuus , & ecce ſum vivens.
I
Plus haut , un Ange porte ouvert, le Li--
vre fcellé de fept Sceaux , dont il eft parlé
dans l'Apocalypfe.
Le Signe adorable de la Croix eft vû
dans les Airs , à une diftance fupérieure's
porté,foutenu & couronné par les Anges.
Dans le centre eft une Gloire , où les
'trois Perfonnes de la Trinité paroiffent
fur un Trône de Nuës . La Puiffance , la-
Grandeur , la Majefté éclatent fur le vi--
fage & dans toute l'attitude du Pere ; fa:
main droite eft étenduë ; de la gauche il
tient le Globe du Monde . JESUS CHRIST
cft reprefenté tel que dans l'Ecriture , of--
frant à fon Pere les Elus qu'il lui a don--
nez , & faifant parler fon Sang répandu
pour tous les hommes. L'Efprit Saint fous
la forme d'une Colombe , placé au milieu
d'eux. Un vafte cercle de lumieré les en--
vironne. Le jour qu'elle répand a quelque
chofe de furnaturel ; c'eft un jour pur,,
c'eft une clarté divine ; tout le fujet en eft
clairé
Les Choeurs des Anges groupez dans
cette lumiere ; compofent le premier Or--
' dre de la Cour celefte . Une infinité de
Chérubins entourent la Divinité . Un
grand nombre d'Anges forment des Con--
certs d'autres plus proches du Trône fe
cachent
JUIN 1730. 1369
cachent de leurs aîles , & baiffent leurs
yeux éblouis.
Auprès de la Croix eft la fainte Vier
ge à genoux fur un nuage, fuivie , mais à
quelque diftance , de la Magdelaine &
des autres pieufes Femmes qui rendirent
à Jefus mourant les honneurs de la Se--
pulture. De l'autre côté on voit S. Jean--
Baptifte dans une attitude grave & noble,
tenant la Croix qui fert à le défigner-
A droit & à gauche de l'Agneau Paf--
chal font les quatre Peres de l'Eglife Latine
, les Miſteres de la Loy ancienne mê--
lez avec les attributs de la Loy nouvelle , ›
font voir la liaiſon éternelle des deux Teftamens.
A droite on recennoît S. Ambroife
& S. Jérôme . Le Pape S. Gregoire &.
guftin font à gauche , fuivis de faint
ouis & de la Reine Anne d'Autriche..
Elle dépofe fa Couronne pour s'humilier
devant le Roy des Rois , & elle lui offre
le Bâtiment qu'elle vient d'élever en fon
honneur . Un roulement de nuës fépare
les deux Peres qui font à gauche des Apôtres
& de ceux d'entre les Saints que ·PE
glife honore fous le nom de Confeffeurs.-
S. Benoît , pere de tous les Moines d'Occident
, dont les Religieufes du Val- de
Grace fuivent la Regle , eft vû dans un
rang éminent.
Une Légion innombrable de Martyrs
II.Vol.
occupe
1370 MERCURE DE FRANCE.
20
Occupe la place qui fuit . Ils ont à leurs
pieds les fondateurs des Ordres Religieux .
Sous cette partie de l'Eglife triomphante
eft écrit : Laverunt ftolas fuas in fanguine
Agni.
Moyfe tenant les Tables de la Loy
Aaron l'encenfoir à la main.David, Abraham
, Jofué , Jonas , & quelques autres
Saints de l'ancien Teflament forment le
bas du Tableau.
Les Anges qui emportent l'Arche d'al--
fiance , marquent excellemment que la
Loy de Grace a pris la place de la Loy Figurative
, & qu'on ne peut meriter le ciel
que par celui qui a die qu'il étoit la voye,,
la verité & la vie. Le paffage qui eft audeffous
ne laiffe pas lieu de douter que ce
mait été là l'efprit du Peintre : Sains. Dee
•·noftro & Agno..
Le chafte troupeau des Vierges remplit
tout ce qui refte de place. Le privilege
qu'elles ont de fuivre par tout l'Agneau
fans tache , eſt expliqué par ces mots :
•Sequuntur Agnum quocumque ierit.
On voit une foule d'efprits celeftes ré--
pandus dans differens endroits , les uns
-apportent des palmes aux Vierges & aux
Martyrs : les autres font fumer l'encens
en l'honneur du Très -Haut. Rien n'eft
oublié de tout ce qui peur donner quelque
idée de cette demeure , que l'oeil n'a
2
HiVol. -point
JUIN 1730 1371
འ
C
3
point vû , que l'efprit humain ne fçauroit
comprendre ; de cette felicité pleine
& immuable , dont celui qui eft l'Auteur
de toute felicité enivre à jamais fes Saints.
Sic exultant Sancti in gloria , fic lætanturin t
cubilibus fuis ; lit- t'on au bas , Pfeaume
149..
Mignard fit quelque tems après beau
coup d'ouvrages à frefque à l'Hôtel d'Her
vart , aujourd'hui l'Hôtel d'Armenon--
vile. Il peignit dans la vouté du cabinet
l'apotheofe de Pfiché son la voit qui s'é--
leve vers le plus haut de l'Olympe,portée
par Mercure & par l'Hymenées Jupiter
paroît empreffe à recevoir la nouvelle
Divinité qui vient embellir fon Empire.-
Cette fleur de la premiere jeuneffe , dont
les charmes font fi puiffans & à la beauté
la plus reguliere , fe joignent fur le vifage
de Pfiché, ces graces féduifantes qu'inf
pire le defir de plaire , &c.
On fçait le cas que font les Curieux
des Ouvrages de ces grands Maîtres d'I--
talie , qui outre leur merite réel , ont en--
core chez les demi-fçavans le merite de
n'être plus , ils élèvent la réputation des >
morts fur le débris de celle des vivans.-
Mignard ; qui avoit le rare talent d'attraper
parfaitement les differentes manieres
des plus excellens Peintres , ayant
-peint fur une toile d'Italie , une Made-
2
II! Vol . leine
132 MERCURE DE FRANCE .
:
leine dans le gout du Guide , ce tableau
fut vendu deux mille livres , pour être de
ce dernier Maître, au Chevalier de Clairville
, qui le jugea tel , ainfi que les plus
grands Curieux & Connoiffeurs ; & M. le
Brun lui-même.
Cependant quelque bruit s'étant rés
pandu , que cette Madeleine étoit de Mignard
, le Chevalier de Clairville alla le
trouver. Il répondit modeftement fur
l'honneur qu'on lui faifoit , & fit entrevoir
qu'il ne croioit pas le tableau du -
Guide. M. le Brun , foûtient le contraire,
lui dit le Chevalier , & je vous prie de
main à dîner avec lui pour éclaircir cette
affaire . La partie liée avec plufieurs Cornoiffeurs;
tout le monde fut du fentiment
de le Brun , & la difpute s'échauffa ; &
Mignard propofa 300 louis à parier
que le tableau n'étoit pas du Guide . Ie
Brun vouloit accepter le pari , & quand
Mignard vir la chofe auffi avant engagée
qu'elle pouvoit l'être pour fa gloire ; je :
ne puis pas parier en confcience , dit -il ,
car le tableau eft de moi ; & il en donna
la
preuve fur le champ , en découvrant
avec de l'huile de therebentine un endroit
du tableau , fous les cheveux de la Madé--
laine , où l'on trouva la Barette d'un Car- -
dinal qui avoit été peint d'abord fur cette
toile Mignard voulut reprendre fon ta--
II.Vol. bleau
JUIN. 1730. 1373
bleau & rendre les deux cent piftoles au
Chevalier , mais celui-ci fut bien-aife de
le garder.
Les portraits pour lesquels Mignard
étoit toûjours de plus en plus recherché
n'épuiferent pas tout fon tems , il fit de
tems en tems des ouvrages à frefque , &
des tableaux de chevalet.
La belle Ducheffe de Briffac , de la Maifon
de S. Simon , fouhaita alors que Mignard
fit fon portrait , & elle eut défiré
qu'il ne la fit pas attendre long-tems .
C'étoit beaucoup exiger d'un homme qui
ne difpofoit pas de fes momens à fon gré.
Elle engagea Racine à lui en parler , &
Mignard donna à l'amitié ce qu'il eut
peut-être refufé à toute autre confideration
. Il peignit Madame de Briffac en
grand avee un Amour auprès d'elle , dont
elle tient le flambeau , & qu'elle paroît
avoir défarmé . C'eft ainfi qu'elle avoit
voulu être reprefentée. Ce portrait fit
d'autant plus d'honneur à fon auteur ,
que la beauté de la Ducheffe de Briffac
confiftoit moins dans la regularité , que
dans l'enfemble , & dans le jeu des traits :
que d'ailleurs il avoit été queſtion d'épier
,fi l'on peut parler ainfi , & de fixer
fur fon vifage ces graces fugitives , qui
tiennent aux differens mouvemens de l'ame,
& de peindre même le fentiment qui
les fait naître. Il
1374 MERCURE DE FRANCE
Il fit quelque tems après le portrait de
la Ducheffe de la Valiere. Elle eft peinte
au milieu de fes deux enfans , le Comte
de Vermandois , jeune Prince que le'
Ciel n'a fait que montrer à la terre , &
Mademoifeile de Blois , depuis la Princeffe
de Conti , que Mignard bon connoiffeur
, affuroit dès-lors devoir être un
jour la plus grande beauté de fon fiecle.
Madame de la Valiere eft reprefentée tenant
un chalumeau , d'où pend une boule
de favon , autour de laquelle on lit: Sic
tranfit gloria mundi. Image naturelle de
la vanité ou occupation des hommes , &
fur tout des faveurs de la Cour. Cette
genereufe perfonne qui a fait voir qu'un
Roy peut être aimé pour lui- même , fe
préparoit déja au grand facrifice , qu'elle
confomma bien-tôt après. Il est vrai-femblable
, que ce fut elle qui donna l'idée
du tableau ; & il eft certain que fes
agrémens n'étoient pas diminués lorfqu'elle
prit le parti de les enfevelir dans
la plus auftere retraite. La France n'ou-
Bliera jamais les grands exemples qu'elle
a donné fous le nom de Sour Loüife de
Ja Mifericorde. Une fainte mort'a couronné
des vertus que nous voyons revivre
aujourd'hui dans fon augufte fille.
Le Roy voulant un jour fçavoir l'idée
que le Duc de Montaufier avoit de le
II.Fol
Brun
TUIN. 1730. 1375
Brun & de Mignard , qui avoient chacun
leurs Partifans : Sire , répondit-il , je ne
me connois pas en peinture , mais il me pa
rcit que ces hommes la peignent comme leur
nom.
Au mois de Mars 1677 , feu Monfieur,,
Frere unique de Louis XIV. ne dédaigna
pas d'aller chez Mignard , & il eut la bonté
de lui dire , qu'il faifoit bâtir exprès à
S. Cloud , une Galerie , un cabinet & un
falon , afin de les lui faire peindre , &c.
Mignard prit Apollon pour fujet princi
pal de ce grand ouvrage. Toutes les avantures
que la Fable prête à ce Dieu , tous
les attributs qu'elle lui donne , font parfaitement
reprefentés dans la Galerie..
A l'un des bouts on le voit dans l'inftant
de fa naiffance fur les genoux de Latone.
Vis-à-vis il eft vû fur le Parnaffe avec les
Mules. Dans le premier tableau , Latone
infultée par les payfans de Lybie , s'adref
fe à Jupiter qui la vange en changeant
ces hommes impitoyables en grenouilles.
La Divinité qui prefide aux beaux Arts ,
& aux differens talens de l'efprit , prefide
auffi aux faifons ; elles font peintes d'un
côté & de l'autre de la galerie , &c. Dans
le grand plafond , au milieu de la galerie ,
qui fert comme de couronnement à tout
Fouvrage , le Soleil fous la figure du Roi
paroît fur un char , tiré par quatre che
II. Fol Vaux
1376 MERCURE DE FRANCE,
vaux blancs .... l'Aurore le precede ,& c .
A la page 116 de ce livre , il y a une
faute de Copifte dont l'Auteur fera fans
doute bien aife que nous avertiffions le
Lecteur. En parlant du Portrait que fit
Mignard de Marie- Loüife d'Orleans , fille
aînée de Monfieur & d'Henriette d'Angleterre
son a mis que fon mariage venoit
d'être conclu avec Philippe IV. Roi d'Efpagne
, il faut lire Charles II.
Nous abregeons à regret la defcription
des peintures de S. Cloud , où Mignard
fit encore quantité d'autres grands Ou
vrages , comme le cabinet de Diane en
quatre grands tableaux & le plafond de
Aurore , le grand falon , où l'on voit
Olympe & tous les Dieux réunis , pour
voir Mars & Venus qui vont être envelo
pez par les retz de Vulcain , & c.
En 1684 il peignità Verfailles le petit
apartement , & pour faire voir que la perfection
où les Arts ont été portez en Fran
ce , étoit l'effet de la protection du Roi ,
fla reprefenté au milieu du plafond fur
des nuages , Apollon & Minerve ; le Genie
de la France eft debout entre ces deux
Divinitez , tenant un Lys d'une main &
s'appuyant de l'autre fur le genoux de
Minerve. On voit au deffous plufieurs
groupes d'Enfans , environnez des Inftrumens
des Sciences & des Arts . Ces
II. Vol.
Dieux
JUIN. 1739. 1377
?
Dieux leur diftribuenr des Couronnes.
de Laurier & des Medailles d'or. Aux
deux Salons qui terminent cette Galerie
il peignit au premier , Promethée qui a
dérobé le feu du Ciel , & dans l'autre
Pandore , & c. Après ces Ouvrages , Mignard
peignit le beau plafond du grand
Cabinet de Monfeigneur , qui ne fubfifte
plus.
Au mois de Juin 1687. Mignard fut
ennobli. Son tableau reprefentant l'hommage
de la Mer au Roy , fuivit de près
cette marque glorieufe dont S. M. venoit
de l'honorer.
Le Portrait de la Ducheffe du Lude
fut finienviron ce tems là . A l'affection &
l'eftime qu'elle avoit pour Mignard
elle joignit une telle inclination pour fa
fille que l'amitié la plus tendre y fucceda
bien- tôt , lorfque Mademoiſelle Mignard
devint , par fon mariage avec le Comte
de Feuquieres , coufine germaine de la
Ducheffe du Lude.
Un de fes derniers portraits eft celui de
Madame de Foix : Elle avoit des charmes
dans l'efprit , dont on ne pouvoit fe défendre.
Il fçût la peindre telle qu'elle étoit
effectivement , plutôt jolie que belle , parée
de cet art de plaire qui n'accompagne
pas toujours la beauté , & qui lui eft fouvent
préferé. La plupart des femmes , diloit
II. Vol.
1378 MERCURE DE FRANCE
ce Peintre , ne fçavent ce que c'est que de fe
fairepeindre telles qu'elles font ; elles ont une
idée de la beauté à laquelle elles veulent ref
fembler : c'eft leur idée qu'elles veulent qu'on
copie , & non pas leur visage.
Le fameux le Brun étant mort au mois
de Février 1690. le Roi donna ſur le
champ à Mignard la Charge de Premier
Peintre & Garde General du Cabinet des
Tableaux & Deffeins de S. M. Il fut nommé
en même-tems , Directeur & Chancelier
de l'Academie Royale de Peinture &
Sculpture , & Directeur de la Manufacture
Royal des Gobelins . Il mourut à Paris
le 13. Mai 1695. âgé de 84. ans ,
fix mois
& quelques jours.
L'Auteur termine la Vie de Mignard
par cet Eloge: Sa compofition eft riche
gracieufe & noble. Grand Poëte dans l'invention
, fa difpofition eft fçavante & fage
, fon ftile heroïque & fublime , fonpinceau
hardi , moelleux & leger. Tout
cela fans perdre de vûë les beautez du détail.
Ses expreffions font vrayes , confor
mes à l'action , moderées fans être infipides
; toûjours nobles , toujours élevées .
Il drapoit d'un grand goût : fes plis font
grands & bien jettez , marquant & flatant
judicieufement le nud , en imitant , autant
qu'il eft poffible , la varieté des étoffes
, &c. C'eft fur les Memoires de la
11. Vol. Comteffe
JUIN. 1730. 1379
Comteffe de Feuquieres qu'on a écrit la
vie de fon illuftre Pere ; c'eft elle , pourfuit
l'Auteur , qui lui fait rendre un honneur
fi bien merité , & lui donne cette
derniere marque de fa pieté , de fon rel
pect & de fa tendre reconnoiffance .
Premier Peintre du Roi , par l'Abbé de
Monville &c. A Paris , Quay des Auguf
tins , chez Boudot & Guerin 1730.
Nous avons donné dans la premiere
Partie de cet Extrait ce qui regarde la
Vie de Mignard depuis fa naiffance jufqu'à
fon voyage de Rome & fon retour en
France.
Il fut très bien reçû à la Cour , & fon
premier Ouvrage fut le Portrait du jeune
Roi Louis XIV. fait en trois heures , die
Auteur , & envoyé fur le champ à Madrid.
Mignard exprima fi bien cet air de
grandeur & de majesté qui a toujours été
gravé fur le front de ce Monarque, que
toute la Cour d'Espagne en fut frappće .
L'Infante , à la vûë de ces traits auguftes,
fouhaita que le Ciel la fit bientôt le fceau
& le noeud de la Paix .
La Reine more ne tarda pas à ordon
ner à Mignard de la peindre . Elle avoit les
mains parfaites , & elle ne les regardoic:
pas fans une fecrette complaifance . Mi--
gnard imita avec la derniére précifion
cette belle proportion & cette délicateffe
I-I, Vol. Ey
qu gui
1366 MERCURE DE FRANCE..
=1
qui
les rendoit admirables. Il fçut join--
dre dans le Portrait de la Reine mere ,
la jeuneffe qu'elle n'avoit plus , à la beauté
qu'elle avoit encore. Les Courtiſans
n'eurent befoin que de fincerité pour approuver
& pour loüer. Cette Princeffe :
elle- même vit cet effet de l'art avec un
plaifir que fa vertu ne put fe refufer.
Il peignit enfuite le Cardinal Mazarin .
Son Portrait avoit été jufqu'alors l'écueil
de tous les Peintres ; la gloire d'y réüffir :
étoit réfervée à Mignard . Il fe furpaffa luimême
dans cet Ouvrage. Mais cet extrait
feroit bien plus long qu'il ne faut fi on:
s'arrêtoit fur tous les excellens Portraits :
de cet habile Maître. Il fit plufieurs fois
celui du Roy , de la Reine,de Monfieur,
de M. le Dauphin & de quantité de Prin--
de Seigneurs , de Dames , de Minif
tres & d'un tres- grand nombre de perfonnes
de diftinction , qui lui firent une
tres- grande réputation.
ces ,
*
Le premier Portrait qu'il peignit à Paris
fut celui du Duc d'Efpernon . Ce Sei--
gneur qui fe piquoit de vivre en Prince,,
paya mille écus ce Bufte , afin , difoit- il
de mettre le prix aux Portraits de Mignard;;
& lui ayant fait peindre à Frefque dans
fon Hôtel , depuis l'Hôtel de Longue--
ville , une chambre & un cabinet , il luienvoya
40000 liv. L'eftime que les con--
LI.Vol noiffeurss
JUIN. 1730 1367
noiffeurs firent de ces Peintures , donnerent
un nouvel éclat à cette liberalité.
Le Portrait de la Marquiſe de Gouvernet
entr'autres furprit & charma : on y
trouya cette vie que les effets furprenans
dont l'hiftoire a confervé le fouvenir
donnent lieu de croire qu'avoient les Tableaux
des Peintres Grecs. On a vû fou
vent le Perroquet de Madame de Gouvernet
dire à fon Portrait : Baifez-moi, ma
maitreffe.
La Reine mere ayant enfin vû au gré
de fes fouhaits , le Dôme du Val- de- Grace
élevé , crut qu'il ne manqueroit rien à
la magnificence de cet Edifice , fi elle en
faifoit peindre la Coupe par le fçant
Maître que Rome avoit rendu peu d'années
auparavant à la France. Cette Princeffe
confia ce grand Ouvrage à Mignard
qui le finit en huit mois.
A
-
On peut dire en effet que le Val-de-
Grace n'eft peut- être pas moins le triomphe
de la peinture que celui de Mignard.
Jamais production de l'Art ne mérita
mieux Epithete Italienne , dont il eft
fi difficile de faire paffer toute l'énergie
en notre langue , opera daftupire
L'Agneau Pafcal , environné d'Anges
profternez , & le Chandelier à fept bran--
ches , viennent frapper d'abord le Spec- ~
tateur , que le premier regard ravic , char
Evj me
T368 MERCURE DE FRANCE
me ,failit. On lit au deffous ces paroles" :
Fui mortuus , & ecce ſum vivens.
I
Plus haut , un Ange porte ouvert, le Li--
vre fcellé de fept Sceaux , dont il eft parlé
dans l'Apocalypfe.
Le Signe adorable de la Croix eft vû
dans les Airs , à une diftance fupérieure's
porté,foutenu & couronné par les Anges.
Dans le centre eft une Gloire , où les
'trois Perfonnes de la Trinité paroiffent
fur un Trône de Nuës . La Puiffance , la-
Grandeur , la Majefté éclatent fur le vi--
fage & dans toute l'attitude du Pere ; fa:
main droite eft étenduë ; de la gauche il
tient le Globe du Monde . JESUS CHRIST
cft reprefenté tel que dans l'Ecriture , of--
frant à fon Pere les Elus qu'il lui a don--
nez , & faifant parler fon Sang répandu
pour tous les hommes. L'Efprit Saint fous
la forme d'une Colombe , placé au milieu
d'eux. Un vafte cercle de lumieré les en--
vironne. Le jour qu'elle répand a quelque
chofe de furnaturel ; c'eft un jour pur,,
c'eft une clarté divine ; tout le fujet en eft
clairé
Les Choeurs des Anges groupez dans
cette lumiere ; compofent le premier Or--
' dre de la Cour celefte . Une infinité de
Chérubins entourent la Divinité . Un
grand nombre d'Anges forment des Con--
certs d'autres plus proches du Trône fe
cachent
JUIN 1730. 1369
cachent de leurs aîles , & baiffent leurs
yeux éblouis.
Auprès de la Croix eft la fainte Vier
ge à genoux fur un nuage, fuivie , mais à
quelque diftance , de la Magdelaine &
des autres pieufes Femmes qui rendirent
à Jefus mourant les honneurs de la Se--
pulture. De l'autre côté on voit S. Jean--
Baptifte dans une attitude grave & noble,
tenant la Croix qui fert à le défigner-
A droit & à gauche de l'Agneau Paf--
chal font les quatre Peres de l'Eglife Latine
, les Miſteres de la Loy ancienne mê--
lez avec les attributs de la Loy nouvelle , ›
font voir la liaiſon éternelle des deux Teftamens.
A droite on recennoît S. Ambroife
& S. Jérôme . Le Pape S. Gregoire &.
guftin font à gauche , fuivis de faint
ouis & de la Reine Anne d'Autriche..
Elle dépofe fa Couronne pour s'humilier
devant le Roy des Rois , & elle lui offre
le Bâtiment qu'elle vient d'élever en fon
honneur . Un roulement de nuës fépare
les deux Peres qui font à gauche des Apôtres
& de ceux d'entre les Saints que ·PE
glife honore fous le nom de Confeffeurs.-
S. Benoît , pere de tous les Moines d'Occident
, dont les Religieufes du Val- de
Grace fuivent la Regle , eft vû dans un
rang éminent.
Une Légion innombrable de Martyrs
II.Vol.
occupe
1370 MERCURE DE FRANCE.
20
Occupe la place qui fuit . Ils ont à leurs
pieds les fondateurs des Ordres Religieux .
Sous cette partie de l'Eglife triomphante
eft écrit : Laverunt ftolas fuas in fanguine
Agni.
Moyfe tenant les Tables de la Loy
Aaron l'encenfoir à la main.David, Abraham
, Jofué , Jonas , & quelques autres
Saints de l'ancien Teflament forment le
bas du Tableau.
Les Anges qui emportent l'Arche d'al--
fiance , marquent excellemment que la
Loy de Grace a pris la place de la Loy Figurative
, & qu'on ne peut meriter le ciel
que par celui qui a die qu'il étoit la voye,,
la verité & la vie. Le paffage qui eft audeffous
ne laiffe pas lieu de douter que ce
mait été là l'efprit du Peintre : Sains. Dee
•·noftro & Agno..
Le chafte troupeau des Vierges remplit
tout ce qui refte de place. Le privilege
qu'elles ont de fuivre par tout l'Agneau
fans tache , eſt expliqué par ces mots :
•Sequuntur Agnum quocumque ierit.
On voit une foule d'efprits celeftes ré--
pandus dans differens endroits , les uns
-apportent des palmes aux Vierges & aux
Martyrs : les autres font fumer l'encens
en l'honneur du Très -Haut. Rien n'eft
oublié de tout ce qui peur donner quelque
idée de cette demeure , que l'oeil n'a
2
HiVol. -point
JUIN 1730 1371
འ
C
3
point vû , que l'efprit humain ne fçauroit
comprendre ; de cette felicité pleine
& immuable , dont celui qui eft l'Auteur
de toute felicité enivre à jamais fes Saints.
Sic exultant Sancti in gloria , fic lætanturin t
cubilibus fuis ; lit- t'on au bas , Pfeaume
149..
Mignard fit quelque tems après beau
coup d'ouvrages à frefque à l'Hôtel d'Her
vart , aujourd'hui l'Hôtel d'Armenon--
vile. Il peignit dans la vouté du cabinet
l'apotheofe de Pfiché son la voit qui s'é--
leve vers le plus haut de l'Olympe,portée
par Mercure & par l'Hymenées Jupiter
paroît empreffe à recevoir la nouvelle
Divinité qui vient embellir fon Empire.-
Cette fleur de la premiere jeuneffe , dont
les charmes font fi puiffans & à la beauté
la plus reguliere , fe joignent fur le vifage
de Pfiché, ces graces féduifantes qu'inf
pire le defir de plaire , &c.
On fçait le cas que font les Curieux
des Ouvrages de ces grands Maîtres d'I--
talie , qui outre leur merite réel , ont en--
core chez les demi-fçavans le merite de
n'être plus , ils élèvent la réputation des >
morts fur le débris de celle des vivans.-
Mignard ; qui avoit le rare talent d'attraper
parfaitement les differentes manieres
des plus excellens Peintres , ayant
-peint fur une toile d'Italie , une Made-
2
II! Vol . leine
132 MERCURE DE FRANCE .
:
leine dans le gout du Guide , ce tableau
fut vendu deux mille livres , pour être de
ce dernier Maître, au Chevalier de Clairville
, qui le jugea tel , ainfi que les plus
grands Curieux & Connoiffeurs ; & M. le
Brun lui-même.
Cependant quelque bruit s'étant rés
pandu , que cette Madeleine étoit de Mignard
, le Chevalier de Clairville alla le
trouver. Il répondit modeftement fur
l'honneur qu'on lui faifoit , & fit entrevoir
qu'il ne croioit pas le tableau du -
Guide. M. le Brun , foûtient le contraire,
lui dit le Chevalier , & je vous prie de
main à dîner avec lui pour éclaircir cette
affaire . La partie liée avec plufieurs Cornoiffeurs;
tout le monde fut du fentiment
de le Brun , & la difpute s'échauffa ; &
Mignard propofa 300 louis à parier
que le tableau n'étoit pas du Guide . Ie
Brun vouloit accepter le pari , & quand
Mignard vir la chofe auffi avant engagée
qu'elle pouvoit l'être pour fa gloire ; je :
ne puis pas parier en confcience , dit -il ,
car le tableau eft de moi ; & il en donna
la
preuve fur le champ , en découvrant
avec de l'huile de therebentine un endroit
du tableau , fous les cheveux de la Madé--
laine , où l'on trouva la Barette d'un Car- -
dinal qui avoit été peint d'abord fur cette
toile Mignard voulut reprendre fon ta--
II.Vol. bleau
JUIN. 1730. 1373
bleau & rendre les deux cent piftoles au
Chevalier , mais celui-ci fut bien-aife de
le garder.
Les portraits pour lesquels Mignard
étoit toûjours de plus en plus recherché
n'épuiferent pas tout fon tems , il fit de
tems en tems des ouvrages à frefque , &
des tableaux de chevalet.
La belle Ducheffe de Briffac , de la Maifon
de S. Simon , fouhaita alors que Mignard
fit fon portrait , & elle eut défiré
qu'il ne la fit pas attendre long-tems .
C'étoit beaucoup exiger d'un homme qui
ne difpofoit pas de fes momens à fon gré.
Elle engagea Racine à lui en parler , &
Mignard donna à l'amitié ce qu'il eut
peut-être refufé à toute autre confideration
. Il peignit Madame de Briffac en
grand avee un Amour auprès d'elle , dont
elle tient le flambeau , & qu'elle paroît
avoir défarmé . C'eft ainfi qu'elle avoit
voulu être reprefentée. Ce portrait fit
d'autant plus d'honneur à fon auteur ,
que la beauté de la Ducheffe de Briffac
confiftoit moins dans la regularité , que
dans l'enfemble , & dans le jeu des traits :
que d'ailleurs il avoit été queſtion d'épier
,fi l'on peut parler ainfi , & de fixer
fur fon vifage ces graces fugitives , qui
tiennent aux differens mouvemens de l'ame,
& de peindre même le fentiment qui
les fait naître. Il
1374 MERCURE DE FRANCE
Il fit quelque tems après le portrait de
la Ducheffe de la Valiere. Elle eft peinte
au milieu de fes deux enfans , le Comte
de Vermandois , jeune Prince que le'
Ciel n'a fait que montrer à la terre , &
Mademoifeile de Blois , depuis la Princeffe
de Conti , que Mignard bon connoiffeur
, affuroit dès-lors devoir être un
jour la plus grande beauté de fon fiecle.
Madame de la Valiere eft reprefentée tenant
un chalumeau , d'où pend une boule
de favon , autour de laquelle on lit: Sic
tranfit gloria mundi. Image naturelle de
la vanité ou occupation des hommes , &
fur tout des faveurs de la Cour. Cette
genereufe perfonne qui a fait voir qu'un
Roy peut être aimé pour lui- même , fe
préparoit déja au grand facrifice , qu'elle
confomma bien-tôt après. Il est vrai-femblable
, que ce fut elle qui donna l'idée
du tableau ; & il eft certain que fes
agrémens n'étoient pas diminués lorfqu'elle
prit le parti de les enfevelir dans
la plus auftere retraite. La France n'ou-
Bliera jamais les grands exemples qu'elle
a donné fous le nom de Sour Loüife de
Ja Mifericorde. Une fainte mort'a couronné
des vertus que nous voyons revivre
aujourd'hui dans fon augufte fille.
Le Roy voulant un jour fçavoir l'idée
que le Duc de Montaufier avoit de le
II.Fol
Brun
TUIN. 1730. 1375
Brun & de Mignard , qui avoient chacun
leurs Partifans : Sire , répondit-il , je ne
me connois pas en peinture , mais il me pa
rcit que ces hommes la peignent comme leur
nom.
Au mois de Mars 1677 , feu Monfieur,,
Frere unique de Louis XIV. ne dédaigna
pas d'aller chez Mignard , & il eut la bonté
de lui dire , qu'il faifoit bâtir exprès à
S. Cloud , une Galerie , un cabinet & un
falon , afin de les lui faire peindre , &c.
Mignard prit Apollon pour fujet princi
pal de ce grand ouvrage. Toutes les avantures
que la Fable prête à ce Dieu , tous
les attributs qu'elle lui donne , font parfaitement
reprefentés dans la Galerie..
A l'un des bouts on le voit dans l'inftant
de fa naiffance fur les genoux de Latone.
Vis-à-vis il eft vû fur le Parnaffe avec les
Mules. Dans le premier tableau , Latone
infultée par les payfans de Lybie , s'adref
fe à Jupiter qui la vange en changeant
ces hommes impitoyables en grenouilles.
La Divinité qui prefide aux beaux Arts ,
& aux differens talens de l'efprit , prefide
auffi aux faifons ; elles font peintes d'un
côté & de l'autre de la galerie , &c. Dans
le grand plafond , au milieu de la galerie ,
qui fert comme de couronnement à tout
Fouvrage , le Soleil fous la figure du Roi
paroît fur un char , tiré par quatre che
II. Fol Vaux
1376 MERCURE DE FRANCE,
vaux blancs .... l'Aurore le precede ,& c .
A la page 116 de ce livre , il y a une
faute de Copifte dont l'Auteur fera fans
doute bien aife que nous avertiffions le
Lecteur. En parlant du Portrait que fit
Mignard de Marie- Loüife d'Orleans , fille
aînée de Monfieur & d'Henriette d'Angleterre
son a mis que fon mariage venoit
d'être conclu avec Philippe IV. Roi d'Efpagne
, il faut lire Charles II.
Nous abregeons à regret la defcription
des peintures de S. Cloud , où Mignard
fit encore quantité d'autres grands Ou
vrages , comme le cabinet de Diane en
quatre grands tableaux & le plafond de
Aurore , le grand falon , où l'on voit
Olympe & tous les Dieux réunis , pour
voir Mars & Venus qui vont être envelo
pez par les retz de Vulcain , & c.
En 1684 il peignità Verfailles le petit
apartement , & pour faire voir que la perfection
où les Arts ont été portez en Fran
ce , étoit l'effet de la protection du Roi ,
fla reprefenté au milieu du plafond fur
des nuages , Apollon & Minerve ; le Genie
de la France eft debout entre ces deux
Divinitez , tenant un Lys d'une main &
s'appuyant de l'autre fur le genoux de
Minerve. On voit au deffous plufieurs
groupes d'Enfans , environnez des Inftrumens
des Sciences & des Arts . Ces
II. Vol.
Dieux
JUIN. 1739. 1377
?
Dieux leur diftribuenr des Couronnes.
de Laurier & des Medailles d'or. Aux
deux Salons qui terminent cette Galerie
il peignit au premier , Promethée qui a
dérobé le feu du Ciel , & dans l'autre
Pandore , & c. Après ces Ouvrages , Mignard
peignit le beau plafond du grand
Cabinet de Monfeigneur , qui ne fubfifte
plus.
Au mois de Juin 1687. Mignard fut
ennobli. Son tableau reprefentant l'hommage
de la Mer au Roy , fuivit de près
cette marque glorieufe dont S. M. venoit
de l'honorer.
Le Portrait de la Ducheffe du Lude
fut finienviron ce tems là . A l'affection &
l'eftime qu'elle avoit pour Mignard
elle joignit une telle inclination pour fa
fille que l'amitié la plus tendre y fucceda
bien- tôt , lorfque Mademoiſelle Mignard
devint , par fon mariage avec le Comte
de Feuquieres , coufine germaine de la
Ducheffe du Lude.
Un de fes derniers portraits eft celui de
Madame de Foix : Elle avoit des charmes
dans l'efprit , dont on ne pouvoit fe défendre.
Il fçût la peindre telle qu'elle étoit
effectivement , plutôt jolie que belle , parée
de cet art de plaire qui n'accompagne
pas toujours la beauté , & qui lui eft fouvent
préferé. La plupart des femmes , diloit
II. Vol.
1378 MERCURE DE FRANCE
ce Peintre , ne fçavent ce que c'est que de fe
fairepeindre telles qu'elles font ; elles ont une
idée de la beauté à laquelle elles veulent ref
fembler : c'eft leur idée qu'elles veulent qu'on
copie , & non pas leur visage.
Le fameux le Brun étant mort au mois
de Février 1690. le Roi donna ſur le
champ à Mignard la Charge de Premier
Peintre & Garde General du Cabinet des
Tableaux & Deffeins de S. M. Il fut nommé
en même-tems , Directeur & Chancelier
de l'Academie Royale de Peinture &
Sculpture , & Directeur de la Manufacture
Royal des Gobelins . Il mourut à Paris
le 13. Mai 1695. âgé de 84. ans ,
fix mois
& quelques jours.
L'Auteur termine la Vie de Mignard
par cet Eloge: Sa compofition eft riche
gracieufe & noble. Grand Poëte dans l'invention
, fa difpofition eft fçavante & fage
, fon ftile heroïque & fublime , fonpinceau
hardi , moelleux & leger. Tout
cela fans perdre de vûë les beautez du détail.
Ses expreffions font vrayes , confor
mes à l'action , moderées fans être infipides
; toûjours nobles , toujours élevées .
Il drapoit d'un grand goût : fes plis font
grands & bien jettez , marquant & flatant
judicieufement le nud , en imitant , autant
qu'il eft poffible , la varieté des étoffes
, &c. C'eft fur les Memoires de la
11. Vol. Comteffe
JUIN. 1730. 1379
Comteffe de Feuquieres qu'on a écrit la
vie de fon illuftre Pere ; c'eft elle , pourfuit
l'Auteur , qui lui fait rendre un honneur
fi bien merité , & lui donne cette
derniere marque de fa pieté , de fon rel
pect & de fa tendre reconnoiffance .
Fermer
Résumé : La Vie de Pierre Mignard, &c. [titre d'après la table]
Pierre Mignard, Premier Peintre du Roi, est un artiste français du XVIIe siècle dont la vie et les œuvres sont marquées par une grande reconnaissance à la cour. Après son retour de Rome, Mignard réalisa plusieurs portraits notables, dont celui du jeune roi Louis XIV, exécuté en trois heures et envoyé à Madrid. Ce portrait impressionna la cour d'Espagne, notamment l'Infante, et contribua à la paix entre les deux nations. La reine mère commanda également son portrait, mettant en valeur sa jeunesse et sa beauté. Mignard peignit aussi le Cardinal Mazarin, un sujet difficile pour les artistes précédents. Mignard réalisa de nombreux portraits de la famille royale et de personnalités distinguées, ce qui lui valut une grande réputation. Il peignit également des œuvres à fresque, comme celles de l'Hôtel d'Epernon et de l'Hôtel de Longueville. Le portrait de la Marquise de Gouvernet fut particulièrement admiré pour sa vivacité. Il fut chargé de peindre la coupole du Val-de-Grâce, un ouvrage achevé en huit mois et décrit comme un triomphe de la peinture, représentant des scènes religieuses et des figures divines avec une grande maîtrise. En plus de ses portraits et fresques, Mignard réalisa des tableaux de chevalet, comme celui de la Duchesse de Brissac et de la Duchesse de La Vallière. Il participa également à des débats sur l'authenticité de ses œuvres. Le texte mentionne des anecdotes sur les commandes royales et les appréciations des contemporains de Mignard. Par exemple, le Duc de Montausier compara les styles de Brun et de Mignard aux noms des artistes eux-mêmes. En 1677, le frère unique de Louis XIV, Monsieur, commanda à Mignard des peintures pour le château de Saint-Cloud, avec Apollon comme sujet principal. La Galerie de ses œuvres représente Apollon à différents moments de sa vie, notamment sa naissance auprès de Latone et sa présence sur le mont Parnasse avec les Muses. Latone, insultée par les paysans de Lybie, est vengée par Jupiter qui les transforme en grenouilles. La galerie est ornée de peintures des façons et des talents de l'esprit, avec un plafond central où le Soleil, représenté sous les traits du Roi, est tiré par quatre chevaux blancs, précédé par l'Aurore. Mignard a réalisé plusieurs œuvres importantes, comme le cabinet de Diane à Sceaux, le plafond de l'Aurore, et divers tableaux à Versailles. En 1684, il a peint un plafond représentant Apollon et Minerve, avec le Génie de la France tenant un lys et s'appuyant sur Minerve. Mignard a été anobli en juin 1687 et a peint des portraits notables, tels que celui de la Duchesse du Lude et de Madame de Foix. Après la mort de Charles Le Brun en 1690, Mignard a été nommé Premier Peintre du Roi, Directeur de l'Académie Royale de Peinture et Sculpture, et Directeur de la Manufacture Royale des Gobelins. Il est décédé à Paris le 13 mai 1695 à l'âge de 84 ans. Son élégie souligne sa composition riche et gracieuse, son invention poétique, son style héroïque et sublime, ainsi que son habileté dans le détail et le drapé. La vie de Mignard a été écrite par la Comtesse de Feuquières, sa fille.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 2935-2941
L'Opera Phaéton, Décorations, [titre d'après la table]
Début :
Le 29. Decembre le Roi honora de sa présence l'Opera de Phaëton, qui fut [...]
Mots clefs :
Décorations, Colonnes, Arcades, Soleil, Lumière, Galerie, Vestibules, Phaëton, Opéra
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Opera Phaéton, Décorations, [titre d'après la table]
Le 29. Decembre le Roi honora de
fa préfence l'Opera de Phaeton , qui fut
executé dans fa plus grande perfection :
on danfa par extraordinaire à la fin dư
Divertiffement du quatriéme Acte le Pas
de Trois , dont on a déja parlé , exécuté
par les Srs Blondi , Dumoulin le jeune , &
la Dile Camargo . S. M. étoit placée dans
fa Loge, accompagnée des Ducs de Charoft
, de la Roche-Foucault & d'Harcourt;
les autres Loges du même côté étoient
occupées par les autres Seigneurs & Officiers
de fa Maiſon, H Nous
=
2936 MERCURE DE FRANCE
Nous avons affez parlé de cet Opera la
derniere fois qu'il fut remis au Théatre
au mois de Novembre 1721 , des paroles,
de la Muſique , du Ballet , des Habits &
des Décorations de ce tems- là , avec une
Deſcription particuliere de celle du Palais
du Soleil.
Dans cette repriſe les habits ſont très
magnifiques & très bien caracteriſés . Les
Balets,toujours compofés par le St Blondi,
font auffi ingénieux que variés.
Les principaux Danfeurs font les fieurs
Dumoulin , Dupré , Malterre & Laval ,
& la De Camargo en Egyptienne , termine
le Divertiffement du cinquième
Acte. Les principaux Rôles dans la Tragedie
de Lybie , de Theone & de Climene
font remplis par les Diles Antier , le
-Maure & Erremens ; ceux de Phaëton
d'Epaphus , de Protée & du Soleil fort
repréſentés par les fieurs Tribou , Chaſſe,
Dun & du Mas.
A l'égard des deux principales Décorations
dont nous avons à parler , celle
du fecond Acte repréfente une des Entrées
d'un Palais du Roy d'Egypte , d'ordre
Dorique. On y voit une grande Arcade
de chaque côté , aux côtez deſquelles
font deux Colonnes , dont l'entrecolonne
eft d'un Diametre & demi
felon l'ordre Dorique.
II. Vol. Après
DECEMBRE . 1730. 2937
Après les Arcades on voit un Veftibule
qui forme un quarré , fe reliant avec les
autres Colonnes . Ce Veftibule eft foutenu
par huit Colonnes , efpacées de 4
Diametres au milieu , & fur les côtez ,
d'un Diamétre & demi ; & fous le Veftibule
, de chaque côté , il y a deux autres
Arcades , comme les premieres , ayant
3 diametres de large , & 3 quarts de colonnes
& 8 diametres de haut.
Les Colonnes ont 2 pieds 3 pouces de
diametre ; elles pofent fur un Socle, font
canelées jufqu'au tiers , & font de marbre
d'Egypte , ainfi que la frife , les chapiteaux
, les bazes & les triglifles , faits en
confole , font de bronze , ainfi que le
refte des ornemens.
Ce Veftibule porte une grande Terraſſe
avec une Balustrade , qui fuppofe après
l'efcalier , conduire dans le reste du Palais
; & à travers le Veftibule , on voit
une continuation d'Arcades , portées
par des Colonnes qui ne fe voyent qu'obliquement.
L'habile Architecte fuppofe
par là y en avoir autant de l'autre côté
en fimetrie , & ce point de vûë qui eft
tres - pictorefque & tres- ingénieulement
imaginé , fait parfaitement l'effet qu'il
doit faire. L'air de grandeur & de noble
fimplicité de cette magnifique décoration
la font admirer par tous les Spectateurs
II. Vol.
inte-
Hij
2938 MERCURE DE FRANCE
intelligens. Elle eſt éclairée par une lumiere
douce qui donne le repos & le relief
convenable à toutes les parties. La
Perfpective & le Clair- obfcur y font employez
avec un art infini . On a remarqué,
Tans doute , que cette décoration fait un
parfait contraſte avec celle dont nous alfons
parler ; ce qui marque le génie &
l'habileté du fieur Servandoni , qui a fait
l'une & l'autre.
Le Palais du Soleil , au 4° Acte , eft tresélevé,
& ouvert en plufieurs endroits ; il
paroît à la vûë d'un vafte prodigieux par
la quantité des Colonnes & des Arcades
qui s'y trouvent , & qui fuppofent conduire
dans Pimmenfe étendue des nuages
qui paroiffent porter le Palais , & qui s'y
introduifent de toutes parts.
Le Thrône du Soleil eft placé au fond
d'une grande Galerie , ornée à droite &
à gauche d'une colonade d'ordre Compofite
, & entre les colonnes font de
grandes & magnifiques arcades .
Derriere le Thrône eft une Baluftrade
circulaire , à hauteur d'appui , au deffus
de laquelle ou voit plufieurs Divinitez
& grand nombre de Génies ; partie perfonnages
vivans , partie figures en relief,
imitant parfaitement le naturel.
Au delà de la Balustrade fe voyent
grandes Arcades , portées par des Co-
II.Vol
lonDECEMBRE
. 1730. 29 39
·
lonnes couplées , qui forment des ouvertures
pour
aller , par un plan de niveau
, derriere les colonnes de la Galerie,
& qui, font voir par la Perfpective un
magnifique Salon , formé par des Arcades
, foutenues par des Colonnes , de
même que la Galerie.
Vers le milieu de la Galerie , on commence
à monter au Thrône du Soleil ; on
y trouve une Baluftrade interrompuë au
milieu par trois marches , pour monter
fur un grand Palier , après lequel font
trois autres marches & un fecond Palier ,
par lequel on arrive par trois autres marches
circulaires au Thrône du Soleil. Ce
fecond Palier eft à niveau des bazes des
colonnes .
Toutes les colonnes font torfes , portées
par des piedeftaux compofez ; leurs chapiteaux
& entablemens font auffi compofez
pour placer les ornemens & les pierreries
dont ils font enrichis .
Le plafond de la Galerie eft en ceintre,
formé d'une colonne à l'autre , & enrichi
de feftons & autres ornemens . Entre
les travées font des ouvertures ovales
par où entrent les nuées , & aux bas côtez
du plafond , entre chaque colonne
il y a des médaillons , chacun reprefentant
quelque Attribut du Soleil .
>
Le Thrône eſt d'une forme prefque py.
II. Vol. Hij rami
2940 MERCURE DE FRANCE
ramidale & majeftueufe , il eft entouré
par derriere de rayons , formez avec du
tranfparent de gazes d'or , à travers lefquelles
on voit une lumiere fi vive & fi
brillante , que les yeux ont peine à en
foutenir l'éclat . Cette lumiere fort du
Thrône , & fe rependant de tous côtez ,
éclaire le Salon , la Galerie & tout le refte
de la Décoration , laquelle paroît fi chargée
d'or & de pierreries , de differentes
couleurs , comme Diamans , Rubis , Topafes
, Emeraudes , Perles , Lapis , &c.
qu'il eft impoffible d'imaginer quelque
chofe qui approche de fa richeſſe & de fa
fplendeur.
Ces Pierreries , qui font au nombre de
plus de 7000. & dont les plus petites
ont au moins un pouce & demi de diametre
, jettent à la lumiere un éclat & un
brillant prodigieux , tant par rapport à
leurs formes convexes , concaves & à facettes
, que par le grand poly & les cou
leurs tranfparentes qu'on leur a données.
Le public voit tous les jours avec beaucoup
de plaifir & de nouveaux applaudiffemens
, ce pompeux & refplandiffant
Spectacle , aujourd'hui le plus magnifique
de l'Europe ; le Roy qui a voulu
le voir, a témoigné publiquement en avoir
été tres fatisfait.
Le fieur Servandoni , Florentin , dont
II. Vol Dous
DECEMBRE. 1730. 2941
nous avons eu occaſion de parler tant de
fois , & dont nous avons donné des def
criptions des décorations qu'il a faites .
comme celle du Palais de Ninus , le Tem
ple de Minerve , les Champs élizées dans
Proferpine , la vafte Galerie dans Pyrrhus
la Calcade ou Torrent avec fluctuation ;
la chute du Nil , ou grande Cafcade ;
une Forêt , & c . & plufieurs autres Décorations
qui ont été generalement ap
plaudies & reconnues poffibles dans l'execation
réelle , felon les Regles de l'Architecture
. Il a fait auffi le Feu d'artifice
fur la Riviere,à l'occafion de la naiffance
de Monfeigneur le Dauphin ; les Plans &
Profils , pour bâtir l'Eglife des Grands
Auguftins ; pour un Arc de Triomphe à
la Porte de la Conference ; pour un nou
veau Théatre avec toutes fes dépendances
; le modele d'un Temple fait par
coupe de pierres , au nombre de plus de
fooo. toutes les parties le foutenant par
la coupe des pierres . Tous ces deffeins &
modeles qui lui ont été ordonnez par la
Cour , ont attiré chez lui grand nombre
de Seigneurs & de Curieux de diftinction,
qui l'ont honoré de leurs aplaudiffemens.
Il a fait encore au Château de Trenel
pour la Ducheffe d'Orleans plufieurs Ou
vrages que tous les Princes du Sang &
Seigneurs de la Cour ont vû avec une
finguliere fatisfaction .
fa préfence l'Opera de Phaeton , qui fut
executé dans fa plus grande perfection :
on danfa par extraordinaire à la fin dư
Divertiffement du quatriéme Acte le Pas
de Trois , dont on a déja parlé , exécuté
par les Srs Blondi , Dumoulin le jeune , &
la Dile Camargo . S. M. étoit placée dans
fa Loge, accompagnée des Ducs de Charoft
, de la Roche-Foucault & d'Harcourt;
les autres Loges du même côté étoient
occupées par les autres Seigneurs & Officiers
de fa Maiſon, H Nous
=
2936 MERCURE DE FRANCE
Nous avons affez parlé de cet Opera la
derniere fois qu'il fut remis au Théatre
au mois de Novembre 1721 , des paroles,
de la Muſique , du Ballet , des Habits &
des Décorations de ce tems- là , avec une
Deſcription particuliere de celle du Palais
du Soleil.
Dans cette repriſe les habits ſont très
magnifiques & très bien caracteriſés . Les
Balets,toujours compofés par le St Blondi,
font auffi ingénieux que variés.
Les principaux Danfeurs font les fieurs
Dumoulin , Dupré , Malterre & Laval ,
& la De Camargo en Egyptienne , termine
le Divertiffement du cinquième
Acte. Les principaux Rôles dans la Tragedie
de Lybie , de Theone & de Climene
font remplis par les Diles Antier , le
-Maure & Erremens ; ceux de Phaëton
d'Epaphus , de Protée & du Soleil fort
repréſentés par les fieurs Tribou , Chaſſe,
Dun & du Mas.
A l'égard des deux principales Décorations
dont nous avons à parler , celle
du fecond Acte repréfente une des Entrées
d'un Palais du Roy d'Egypte , d'ordre
Dorique. On y voit une grande Arcade
de chaque côté , aux côtez deſquelles
font deux Colonnes , dont l'entrecolonne
eft d'un Diametre & demi
felon l'ordre Dorique.
II. Vol. Après
DECEMBRE . 1730. 2937
Après les Arcades on voit un Veftibule
qui forme un quarré , fe reliant avec les
autres Colonnes . Ce Veftibule eft foutenu
par huit Colonnes , efpacées de 4
Diametres au milieu , & fur les côtez ,
d'un Diamétre & demi ; & fous le Veftibule
, de chaque côté , il y a deux autres
Arcades , comme les premieres , ayant
3 diametres de large , & 3 quarts de colonnes
& 8 diametres de haut.
Les Colonnes ont 2 pieds 3 pouces de
diametre ; elles pofent fur un Socle, font
canelées jufqu'au tiers , & font de marbre
d'Egypte , ainfi que la frife , les chapiteaux
, les bazes & les triglifles , faits en
confole , font de bronze , ainfi que le
refte des ornemens.
Ce Veftibule porte une grande Terraſſe
avec une Balustrade , qui fuppofe après
l'efcalier , conduire dans le reste du Palais
; & à travers le Veftibule , on voit
une continuation d'Arcades , portées
par des Colonnes qui ne fe voyent qu'obliquement.
L'habile Architecte fuppofe
par là y en avoir autant de l'autre côté
en fimetrie , & ce point de vûë qui eft
tres - pictorefque & tres- ingénieulement
imaginé , fait parfaitement l'effet qu'il
doit faire. L'air de grandeur & de noble
fimplicité de cette magnifique décoration
la font admirer par tous les Spectateurs
II. Vol.
inte-
Hij
2938 MERCURE DE FRANCE
intelligens. Elle eſt éclairée par une lumiere
douce qui donne le repos & le relief
convenable à toutes les parties. La
Perfpective & le Clair- obfcur y font employez
avec un art infini . On a remarqué,
Tans doute , que cette décoration fait un
parfait contraſte avec celle dont nous alfons
parler ; ce qui marque le génie &
l'habileté du fieur Servandoni , qui a fait
l'une & l'autre.
Le Palais du Soleil , au 4° Acte , eft tresélevé,
& ouvert en plufieurs endroits ; il
paroît à la vûë d'un vafte prodigieux par
la quantité des Colonnes & des Arcades
qui s'y trouvent , & qui fuppofent conduire
dans Pimmenfe étendue des nuages
qui paroiffent porter le Palais , & qui s'y
introduifent de toutes parts.
Le Thrône du Soleil eft placé au fond
d'une grande Galerie , ornée à droite &
à gauche d'une colonade d'ordre Compofite
, & entre les colonnes font de
grandes & magnifiques arcades .
Derriere le Thrône eft une Baluftrade
circulaire , à hauteur d'appui , au deffus
de laquelle ou voit plufieurs Divinitez
& grand nombre de Génies ; partie perfonnages
vivans , partie figures en relief,
imitant parfaitement le naturel.
Au delà de la Balustrade fe voyent
grandes Arcades , portées par des Co-
II.Vol
lonDECEMBRE
. 1730. 29 39
·
lonnes couplées , qui forment des ouvertures
pour
aller , par un plan de niveau
, derriere les colonnes de la Galerie,
& qui, font voir par la Perfpective un
magnifique Salon , formé par des Arcades
, foutenues par des Colonnes , de
même que la Galerie.
Vers le milieu de la Galerie , on commence
à monter au Thrône du Soleil ; on
y trouve une Baluftrade interrompuë au
milieu par trois marches , pour monter
fur un grand Palier , après lequel font
trois autres marches & un fecond Palier ,
par lequel on arrive par trois autres marches
circulaires au Thrône du Soleil. Ce
fecond Palier eft à niveau des bazes des
colonnes .
Toutes les colonnes font torfes , portées
par des piedeftaux compofez ; leurs chapiteaux
& entablemens font auffi compofez
pour placer les ornemens & les pierreries
dont ils font enrichis .
Le plafond de la Galerie eft en ceintre,
formé d'une colonne à l'autre , & enrichi
de feftons & autres ornemens . Entre
les travées font des ouvertures ovales
par où entrent les nuées , & aux bas côtez
du plafond , entre chaque colonne
il y a des médaillons , chacun reprefentant
quelque Attribut du Soleil .
>
Le Thrône eſt d'une forme prefque py.
II. Vol. Hij rami
2940 MERCURE DE FRANCE
ramidale & majeftueufe , il eft entouré
par derriere de rayons , formez avec du
tranfparent de gazes d'or , à travers lefquelles
on voit une lumiere fi vive & fi
brillante , que les yeux ont peine à en
foutenir l'éclat . Cette lumiere fort du
Thrône , & fe rependant de tous côtez ,
éclaire le Salon , la Galerie & tout le refte
de la Décoration , laquelle paroît fi chargée
d'or & de pierreries , de differentes
couleurs , comme Diamans , Rubis , Topafes
, Emeraudes , Perles , Lapis , &c.
qu'il eft impoffible d'imaginer quelque
chofe qui approche de fa richeſſe & de fa
fplendeur.
Ces Pierreries , qui font au nombre de
plus de 7000. & dont les plus petites
ont au moins un pouce & demi de diametre
, jettent à la lumiere un éclat & un
brillant prodigieux , tant par rapport à
leurs formes convexes , concaves & à facettes
, que par le grand poly & les cou
leurs tranfparentes qu'on leur a données.
Le public voit tous les jours avec beaucoup
de plaifir & de nouveaux applaudiffemens
, ce pompeux & refplandiffant
Spectacle , aujourd'hui le plus magnifique
de l'Europe ; le Roy qui a voulu
le voir, a témoigné publiquement en avoir
été tres fatisfait.
Le fieur Servandoni , Florentin , dont
II. Vol Dous
DECEMBRE. 1730. 2941
nous avons eu occaſion de parler tant de
fois , & dont nous avons donné des def
criptions des décorations qu'il a faites .
comme celle du Palais de Ninus , le Tem
ple de Minerve , les Champs élizées dans
Proferpine , la vafte Galerie dans Pyrrhus
la Calcade ou Torrent avec fluctuation ;
la chute du Nil , ou grande Cafcade ;
une Forêt , & c . & plufieurs autres Décorations
qui ont été generalement ap
plaudies & reconnues poffibles dans l'execation
réelle , felon les Regles de l'Architecture
. Il a fait auffi le Feu d'artifice
fur la Riviere,à l'occafion de la naiffance
de Monfeigneur le Dauphin ; les Plans &
Profils , pour bâtir l'Eglife des Grands
Auguftins ; pour un Arc de Triomphe à
la Porte de la Conference ; pour un nou
veau Théatre avec toutes fes dépendances
; le modele d'un Temple fait par
coupe de pierres , au nombre de plus de
fooo. toutes les parties le foutenant par
la coupe des pierres . Tous ces deffeins &
modeles qui lui ont été ordonnez par la
Cour , ont attiré chez lui grand nombre
de Seigneurs & de Curieux de diftinction,
qui l'ont honoré de leurs aplaudiffemens.
Il a fait encore au Château de Trenel
pour la Ducheffe d'Orleans plufieurs Ou
vrages que tous les Princes du Sang &
Seigneurs de la Cour ont vû avec une
finguliere fatisfaction .
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Résumé : L'Opera Phaéton, Décorations, [titre d'après la table]
Le 29 décembre, le roi assista à la représentation de l'opéra 'Phaéton', exécuté avec une grande perfection. À la fin du quatrième acte, un 'Pas de Trois' fut dansé par Blondi, Dumoulin le jeune et la dame Camargo. Le roi était accompagné des ducs de Charost, de la Roche-Foucault et d'Harcourt, tandis que les autres loges étaient occupées par divers seigneurs et officiers de la maison royale. L'opéra 'Phaéton' avait déjà été repris en novembre 1721, avec des descriptions détaillées des paroles, de la musique, du ballet, des habits et des décorations. Les habits étaient magnifiques et bien caractérisés. Les ballets, composés par Blondi, étaient ingénieux et variés. Les principaux danseurs incluaient Dumoulin, Dupré, Malterre, Laval et la dame Camargo, qui dansait le rôle d'une Égyptienne. Dans la tragédie de 'Lybie', les rôles principaux étaient interprétés par les dames Antier, le Maure et Erremens, et les sieurs Tribou, Chasse, Dun et du Mas. Les décorations étaient particulièrement remarquables. Le second acte représentait une entrée d'un palais du roi d'Égypte d'ordre dorique, avec des arcades et des colonnes en marbre d'Égypte, éclairées par une lumière douce. Le palais du Soleil, au quatrième acte, était très élevé et ouvert, avec de nombreuses colonnes et arcades. Le trône du Soleil, placé au fond d'une grande galerie, était entouré de colonnes composites et d'arcades magnifiques. La galerie menait à un salon formé par des arcades et des colonnes, avec un plafond en voûte enrichi de festons et d'ornements. Le trône avait une forme pyramidale et majestueuse, entouré de rayons transparents diffusant une lumière vive. La décoration était riche en or et en pierreries, au nombre de plus de 7000, jetant un éclat prodigieux. Le public applaudit ce spectacle magnifique, et le roi témoigna publiquement sa satisfaction. L'architecte Servandoni, Florentin, était reconnu pour ses nombreuses décorations applaudies et ses réalisations architecturales, telles que le feu d'artifice pour la naissance du Dauphin, les plans pour l'église des Grands Augustins, et divers ouvrages au château de Trianon pour la duchesse d'Orléans.
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