Auteur du texte (16)
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Résultats : 16 texte(s)
1
p. 450-460
IVme LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, écrite de la Ville d'Eu, le 25. Janvier 1730. à M. Adam. M. sur les Sels contenus dans l'Air, & sur la nouvelle Methode pour voir les mêmes Sels & pour juger de leurs effets par rapport à la santé.
Début :
MONSIEUR, Quoique l'objection que vos amis vous ont faite au sujet de mes dernieres Lettres [...]
Mots clefs :
Sels, Ville d'Eu, Santé, Maladies, Sang
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texteReconnaissance textuelle : IVme LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, écrite de la Ville d'Eu, le 25. Janvier 1730. à M. Adam. M. sur les Sels contenus dans l'Air, & sur la nouvelle Methode pour voir les mêmes Sels & pour juger de leurs effets par rapport à la santé.
IV LETTRE de M. Capperon ,
ancien Doyen de S. Maxent , écrite de
la Ville d'Eu , le 25. Janvier 1730,
à M. Adam , M. fur les Sels contenus
dans l'Air, & fur la nouvelle Methode
pour
voir les mêmes Sels & pour juger
de leurs effets par rapport à la ſanté.
MONSI ONSIEUR ,
Quoique l'objection que vos amis yous
ont faite au fujet de mes dernieres Lettres
fur les Sels de l'Air , ne foit pas d'une
grande importance , je ne laifferai pas de
vous expofer une partie des Réponfes
qu'on peut y faire ; car il eft à propos
qu'une
MARS. 1730. 451
qu'une perfonne qui écrit fur quelque
matiere que ce foit , fe rende intelligible
à tout le monde ; d'ailleurs la matiere que
j'ai entrepris de traiter paroît affez intereffante
pour qu'on l'étudie foigneuſement
, & qu'on s'attache à en développer
toutes les confequences , principalement
en ce qui peut avoir quelque rapport
la fanté.
à
C'eſt donc dans cette vûë , Monfieur
que je vais m'expliquer fur la penfée que
quelques perfonnes ont eue en lifant ma
feconde Lettre , où je rapporte quelles
maladies certains Sels doivent naturellement
caufer, lorfqu'il s'en rencontre dans
PAir une trop grande quantité ; fçavoir ,
que tous ceux qui refpirent le même air devroient
generalement être attaquez des mê
mes maladies.
Il est vrai , comme je vous l'ai marqué,
que toutes les fois que l'Air fe trouve
chargé de certains Sels , plus que de coû
tume & que cela dure pendant quelque
elpace de temps , il y a plus de perfonnes
qui devroient être attaquées des maladies
que ces Sels peuvent caufer ; mais il ne
s'enfuit pas pour cela que generalement
tous ceux qui fe trouvent environnez de
cet air & qui le refpirent , doivent néceffairement
en reffentir les mauvais cffers.
Non , Monfieur , plufieurs perfonnes
Bij peuvent
452 MERCURE DE FRANCE .
peuvent bien n'être pas fufceptibles de
ces tâcheufes impreffions , & cela pour
differentes raifons que je vais vous expofer.
La premiere confifte en ce que quetques-
uns d'entre ceux qui fe trouvent environnez
de ce mauvais air , ont les fibres
de la peau , des chairs , des vaiſſeaux , des
vifceres , en un mot , de tout le corps , plus
fermes & plus ferrées ; ce qui rendant
leurs pores plus étroits , & les Sels de l'Air
trouvant par ce moyen les paffages moins
libres , ils ne peuvent pas penetrer fi
promptement ni fi abondamment dans la
maffe de leur fang , pour pouvoir y caufer
un dérangement confiderable .
>
D'ailleurs comme dans les perfonnes
de cette conftitution les efprits font ordinairement
moins fubtils & plus groffiers
, ils en ont moins de facilité à être
dérangez dans leur mouvement par des
parties hétherogenes , tels que font les
Sels de l'Air lorfqu'ils viennent à fe mê
ler avec eux. C'est delà que les perfonnes
fortes & vigoureufes , foit qu'elles foient
nées telles , ou qu'elles ayent contracté
cette fermeté par de fréquens exercices
ou par des travaux long - temps continuez ,
qui leur ont refferré les fibres , comme
un Chapeau eft plus refferré & plus ferme
pour avoir été long - temps foulé , c'ekt
deMARS.
17301 453
delà , dis - je , que ces perfonnes font beau
coup moins fufceptibles de ces fortes d'im
preffions de l'Air , fur tout lorfqu'avec
cela elles n'ufent que de nourritures grof
fieres , parce que les Particules les plus
déliées de leur fang & leurs efprits pàrticipent
à cette groffereté.
Tout le contraire arrive aux perfonnes
naturellement délicates , & qui par fur
croît , ont fouvent encore été élevées délicatement
; car ordinairement ces perfonnes
ayant la peau plus fine , moins épaiffe ,
les chairs plus molaffes , les tuniques des
vaiffeaux plus lâches , la fubftance des Vil
ceres plus tendre , tous les pores plus ouverts
& les efprits plus fubtils & plus délicats
, il s'enfuit que les Sels de l'Air
doivent les pénetrer plus aifément , s'ins
troduire plus abondamminent dans la maffe
de leur fang , troubler plus violemment le
mouvement naturel de leurs efprits , &
caufer un plus grand defordre dans la jufte
oeconomie de leurs corps .
C'est à caufe de ce peu de fermeté des
fibres , & de ce qu'elles font peu ferrées
dans les enfans , qu'on les voit quelquefois
prefque sous attaquez d'une toux très
violente , pendant que les perfonnes âgées
en font exemptes . C'est encore parce que
ces fibres font trop lâches & les efprits
fubtils & délicats , que quelques perfon-
Biiij
nes
454 MERCURE DE FRANCE.
nes fe trouvent incommodées du ferain
& fe fentent differemment affectées , felon
les diverfes conftitutions de l'Air &
les changemens de temps , à quoi d'autres
ne font point expofées . Enfin c'eft ce qui
fait que quand il regne des maladies caufées
par l'abondance des Sels mêlez avec
les Souffres , plufieurs en font attaquez
plutôt que d'autres.
Cette difference , Monfieur , qu'on ob
ferve tous les jours à l'égard de ceux qui
vivent dans le même air , chargé des mêmes
Sels , où les uns s'en trouvent mal
pendant que les autres n'en reffentent aucun
mauvais effet , vient encore d'une autre
caufe fçavoir , de ce que fe rencontrant
dans le fang , dans les humeurs ,
dans les chairs , même dans les viſceres
des uns , une affez grande quantité de certains
Sels femblables à ceux qui dominent
dans l'Air , la même chofe ne fe renconrant
pas dans les autres , c'en eft affez
pour que ceux qui font ainſi diſpoſez ſe
trouvent très-mal de l'Air chargé de ces
Sels , & que les autres n'en reffentent aucune
incommodité , parce qu'il eſt évident
que ces Sels de l'Air le joignant à
ceux qui font déja dans leurs corps , faf
fent plus puiffamment reffentir leurs mauvais
effets ; comme lorfqu'il y a déja dans
quelques mets du Sel & des Epiceries , il
MARS. 1730. 455
yen faut beancoup moins jetter pour en
rendre le gout plus acre & plus piquant.
Voilà donc pourquoi , Monfieur , il arrive
encore que les Sels de l'Air font des
impreffions fur les uns , qu'ils ne font pas
fur les autres ; fçavoir , parce qu'ils trouvent
fouvent dans les uns une ébauche
fort avancée des mauvais effets qu'ils peuvent
produire , qu'ils ne rencontrent pas
dans les autres . C'eſt ainfi , comme vous
fçavez , que les corps de certains Enfans
étant remplis de Sels acres dès leur conception
, lefquels leur ont été tranſmis
les parens dont ils font nez , fetrouvent parlà
plus difpofez que d'autres à reffentir les
mouvais effets d'un Air qui contiendra
de ces mêmes Sels , & qui caufera en eux
des Coliques , des Convulfions , des Gales
, des Rougeoles , des petites Veroles ,
la Goute même dans un âge plus avancé.
par
C'est par le même principe que ceuxqui
prennent des alimens dans lefquels il
y a trop d'Acide , font plutôt attaquez de
Fievres intermittentes , de Flux , de Diffenteries
, & c. dans les temps & les faifons
où les Sels nitreux - acides , les Sels:
dominent le plus dans l'Air . C'eft
delà que les jeunes gens dont le fang eft:
plus bouillant & plus rempli de Sonfres
font plutôt attaquez deFievres peftilentiel .
les & contagieufes que les Vieillards , dans :
B.v le
456 MERCURE DE FRANCE .
·
le fang defquels l'Acide domine ; ce qui
fait qu'à leur égard l'Air nitreux de l'Automne
les fait tomber aifément dans des
Létargies , dans des Apoplexies & dans
d'autres maux provenant des mêmes Sels ,
qui les emportent fouvent . C'eſt delà
encore que ceux en qui les Sels ont cauſé
des maladies dont le fang & les chairs reftent
impreignées , retombent ailément
pour s'être expofez mal à propos à certain
Air rempli des mêmes Sels . C'eſt delà
que ceux qui font attaquez de Rhumatifmes
, caulez par une Lymphe remplie
de Sels acres , fentent augmenter leurs
douleurs, lorfque l'Air , contenant de femblables
Sels , vient à fe répandre dans les
lieux de leur demeure ; c'eft delà que les
Malades fe trouvent ordinairement plusmal
la nuit que le jour , parce que l'Air ſe
refferrant alors par le froid , les Sels nuifibles
qu'il contient & qui font fouvent
femblables à ceux qui ont caufé la maladie,
fe trouvant plus raffembléz autour du
malade , le pénetre en plus grande quantité
, pour le joindre à ceux qui font la
premiere caufe de fon mal . Enfin c'eſt ce
que dans les perfonnes d'une même famille
, certain Sel particulier dominant
dans leur fang , foit par la conftitution
des parens dont ils font nez , foit par des
alimens particuliers dont ils ont ufé plutor
MARS . 1730. 457
tôt que d'autres , s'il arrive qu'un Sel
Analogue à celui - là , vienne à dominer
dans l'Air en trop grande quantité , il eft
fur , dis- je , que ceux de cette famille en
reffentiront les mauvais effets plutôt que
d'autres ,comme on l'obferve tous les jours.
On ne doit pas être furpris , Monfieur,
que dans le même temps & dans le même
lieu les Sels de l'Air caufent quelquefois
des maladies forr differentes ; parce
que fouvent dans un même temps & dans
des lieux peu éloignez les uns des autres
certain Air peut s'y répandre chargé abondamment
de certains Sels nuifibles , pendant
qu'un autre Air , rempli d'autres Sels,
fera porté peu à peu dans le même lieu ou
dans un endroit qui en fera peu éloigné.
>
。
J'ai moi- même obfervé qu'à differens
temps d'un même jour l'Air fe trouvoit
quelquefois chargé de Sels fort differ.ents .
Il arrive affez fouvent qu'un broü llard
qui s'élevera à certaine heure dujour remplira
tout l'air d'un coup de certains Sels
nuifibles qui ne s'y trouvoient pas un moment
auparavant ; c'eft delà qu'on voit
tous les jours dans un Jardin Fruitier
des rangées d'Arbres , dont les feuilles ont
été tout à coup deffechées par un vent qui
a fouflé , rempli de Sels très - nuifibles ,
pendant qu'il n'a pas touché aux autres
Arbres du même Verger ; vous conjectu
Bvi Lez
•
458 MERCURE DE FRANCE :
rez bien que fi des perfonnes s'étoient
également trouvées enveloppées de ce
mauvais air , elles n'en auroient pas ref-.
fenti de trop bons effets . C'eſt par la mê ←
ane Lafon qu'on voit tous les jours des
Paroiffes , des Villages , des Villes & même
des Provinces , actaquées de certaines ma--
ladies dont les Lieux & les Pays voisins.
font exempts
.
La chaleur cauſe encore une diverfité
confiderable dans les mauvais effets des:
Sels de l'Air , c'est même ce qui en facilite
fouvent l'execution , parce que les
Pores du corps fe dilatant extrémement
par la chaleur , rien ne facilite mieux l'en--
trée de ces Sels dans la maffe du fang..
C'eft ce qui fait que les lieux expofez au
vent da Midi , font fouvent les plus mal
fains que dans les mois de l'année où le
Nitre et ordinairement plus abondant
Gant l'Air , on a obfervé qu'il eft dange :
reux de s'expofer à la chaleur du Soleil .
C'est par la même raifon que fi après s'être
échauffé , on vient à recevoir l'impreffion
d'un Air froid rempli de . Nitre , on
eft facilement attaqué où de Rhume , ou
de Pleurefie , ou de Fluxion de poitrine ;
ce Sel Nitreux , qui eſt entré abondamment
dans les Poulinons & la Poitrine par
la refpiration , y peut plus promptement
coaguler le fang & former une inflamma ,
tiona. Les
MARS. 1730 459
Les chofes ne font pas moins fàcheufes
files Pores fe trouvant trop ouverts par
la chaleur , les Soufres viennent particulierement
à s'introduire trop abondamment
dans le fang , conjointement avec
d'autres Sels : car c'eft justement d'où procedent
ce qu'on appelle Goups de Soleil ,
c'est ce qui rend les Fievres Peftilentielles
fi fréquentes dans les Pays chauds , &
qu'elles ne paroiffent ordinairement que
durant les chaleurs de l'Eté dans les Pays
temperez ; qu'elles ceffent ordinairement
lorfque le froid de l'Hyver approche ;
non pas entièrement , comme on fe l'imagine
quelquefois, dans la penſéé qu'on
a que le froid purifie l'Air ; car quoiqu'il
foit vrai que lorfque l'Air eft plus froid
il s'exhale moins de Soufres de la Terre ,,
neanmoins la principale caule de l'éloi
gnement des maladies vient de ce que les
Pores des corps fe refferrent pendant lè
froid , les Soufres & les Sels répandus ;
dans l'Air , n'ont plus la même facilité de:
s'introduire dans la maſſe du fång : D'ailleurs
les Soufres qui fortent dés Malades,.
rencontrant le froid de l'Air , perdent la
plus confiderable partie de leur tourbil
lonnement , ce qui leur ôte la facilité d'en
allumer d'autres & fait ceffer la Conta →
gion. Enfin on peut voir par là qu'on peut
plus ailément gagner une maladie conta
gicula
460 MERCURE DE FRANCE .
1
gieufe lorfqu'on s'approche des Malades
qui ont les Pores bien ouverts par la cha
leur , que lorfqu'ils font refferrez , par
froid.
le
Vous voyez , Monfieur , comment par
le moyen de mon Syfteme des Sels de
l'Air , fondé fur d'exactes Obſervations
on peut aller loin dans la connoiffance
des maladies. J'efpere qu'en fuivant la
foute que j'ai tracée , on pourra pour l'u
tilité publique , perfectionner ce que je
n'ai fait , pour ainfi dire , qu'ébaucher .
Je fuis , Monfieur , &c.
Cette derniere Lettre & celles qui ont
precedé, nous ont paru mériter l'attention
des Curieux , fur quoi nous ne fçaurions
trop marquer de gré aux deux Sçavans qui
nous les ont procurées. Nous ne pouvions,
au refte, les publier dans des circonftances
plus propres à bien faire connoître leur
mérite que le temps prefent , où les Rhumes
mortels & les Fluxions de poitrine ont
regné durant cet Hyver , ce qui juftifie
les Obfervations de l'Auteur fur l'Air
chargé de Nitre & d'autres Sels contagieux
, qui ont penetré d'autant plus facilement
les corps que les Pores étoient
moins refferrez lorſque le froid n'étoir
pas extreme.
ancien Doyen de S. Maxent , écrite de
la Ville d'Eu , le 25. Janvier 1730,
à M. Adam , M. fur les Sels contenus
dans l'Air, & fur la nouvelle Methode
pour
voir les mêmes Sels & pour juger
de leurs effets par rapport à la ſanté.
MONSI ONSIEUR ,
Quoique l'objection que vos amis yous
ont faite au fujet de mes dernieres Lettres
fur les Sels de l'Air , ne foit pas d'une
grande importance , je ne laifferai pas de
vous expofer une partie des Réponfes
qu'on peut y faire ; car il eft à propos
qu'une
MARS. 1730. 451
qu'une perfonne qui écrit fur quelque
matiere que ce foit , fe rende intelligible
à tout le monde ; d'ailleurs la matiere que
j'ai entrepris de traiter paroît affez intereffante
pour qu'on l'étudie foigneuſement
, & qu'on s'attache à en développer
toutes les confequences , principalement
en ce qui peut avoir quelque rapport
la fanté.
à
C'eſt donc dans cette vûë , Monfieur
que je vais m'expliquer fur la penfée que
quelques perfonnes ont eue en lifant ma
feconde Lettre , où je rapporte quelles
maladies certains Sels doivent naturellement
caufer, lorfqu'il s'en rencontre dans
PAir une trop grande quantité ; fçavoir ,
que tous ceux qui refpirent le même air devroient
generalement être attaquez des mê
mes maladies.
Il est vrai , comme je vous l'ai marqué,
que toutes les fois que l'Air fe trouve
chargé de certains Sels , plus que de coû
tume & que cela dure pendant quelque
elpace de temps , il y a plus de perfonnes
qui devroient être attaquées des maladies
que ces Sels peuvent caufer ; mais il ne
s'enfuit pas pour cela que generalement
tous ceux qui fe trouvent environnez de
cet air & qui le refpirent , doivent néceffairement
en reffentir les mauvais cffers.
Non , Monfieur , plufieurs perfonnes
Bij peuvent
452 MERCURE DE FRANCE .
peuvent bien n'être pas fufceptibles de
ces tâcheufes impreffions , & cela pour
differentes raifons que je vais vous expofer.
La premiere confifte en ce que quetques-
uns d'entre ceux qui fe trouvent environnez
de ce mauvais air , ont les fibres
de la peau , des chairs , des vaiſſeaux , des
vifceres , en un mot , de tout le corps , plus
fermes & plus ferrées ; ce qui rendant
leurs pores plus étroits , & les Sels de l'Air
trouvant par ce moyen les paffages moins
libres , ils ne peuvent pas penetrer fi
promptement ni fi abondamment dans la
maffe de leur fang , pour pouvoir y caufer
un dérangement confiderable .
>
D'ailleurs comme dans les perfonnes
de cette conftitution les efprits font ordinairement
moins fubtils & plus groffiers
, ils en ont moins de facilité à être
dérangez dans leur mouvement par des
parties hétherogenes , tels que font les
Sels de l'Air lorfqu'ils viennent à fe mê
ler avec eux. C'est delà que les perfonnes
fortes & vigoureufes , foit qu'elles foient
nées telles , ou qu'elles ayent contracté
cette fermeté par de fréquens exercices
ou par des travaux long - temps continuez ,
qui leur ont refferré les fibres , comme
un Chapeau eft plus refferré & plus ferme
pour avoir été long - temps foulé , c'ekt
deMARS.
17301 453
delà , dis - je , que ces perfonnes font beau
coup moins fufceptibles de ces fortes d'im
preffions de l'Air , fur tout lorfqu'avec
cela elles n'ufent que de nourritures grof
fieres , parce que les Particules les plus
déliées de leur fang & leurs efprits pàrticipent
à cette groffereté.
Tout le contraire arrive aux perfonnes
naturellement délicates , & qui par fur
croît , ont fouvent encore été élevées délicatement
; car ordinairement ces perfonnes
ayant la peau plus fine , moins épaiffe ,
les chairs plus molaffes , les tuniques des
vaiffeaux plus lâches , la fubftance des Vil
ceres plus tendre , tous les pores plus ouverts
& les efprits plus fubtils & plus délicats
, il s'enfuit que les Sels de l'Air
doivent les pénetrer plus aifément , s'ins
troduire plus abondamminent dans la maffe
de leur fang , troubler plus violemment le
mouvement naturel de leurs efprits , &
caufer un plus grand defordre dans la jufte
oeconomie de leurs corps .
C'est à caufe de ce peu de fermeté des
fibres , & de ce qu'elles font peu ferrées
dans les enfans , qu'on les voit quelquefois
prefque sous attaquez d'une toux très
violente , pendant que les perfonnes âgées
en font exemptes . C'est encore parce que
ces fibres font trop lâches & les efprits
fubtils & délicats , que quelques perfon-
Biiij
nes
454 MERCURE DE FRANCE.
nes fe trouvent incommodées du ferain
& fe fentent differemment affectées , felon
les diverfes conftitutions de l'Air &
les changemens de temps , à quoi d'autres
ne font point expofées . Enfin c'eft ce qui
fait que quand il regne des maladies caufées
par l'abondance des Sels mêlez avec
les Souffres , plufieurs en font attaquez
plutôt que d'autres.
Cette difference , Monfieur , qu'on ob
ferve tous les jours à l'égard de ceux qui
vivent dans le même air , chargé des mêmes
Sels , où les uns s'en trouvent mal
pendant que les autres n'en reffentent aucun
mauvais effet , vient encore d'une autre
caufe fçavoir , de ce que fe rencontrant
dans le fang , dans les humeurs ,
dans les chairs , même dans les viſceres
des uns , une affez grande quantité de certains
Sels femblables à ceux qui dominent
dans l'Air , la même chofe ne fe renconrant
pas dans les autres , c'en eft affez
pour que ceux qui font ainſi diſpoſez ſe
trouvent très-mal de l'Air chargé de ces
Sels , & que les autres n'en reffentent aucune
incommodité , parce qu'il eſt évident
que ces Sels de l'Air le joignant à
ceux qui font déja dans leurs corps , faf
fent plus puiffamment reffentir leurs mauvais
effets ; comme lorfqu'il y a déja dans
quelques mets du Sel & des Epiceries , il
MARS. 1730. 455
yen faut beancoup moins jetter pour en
rendre le gout plus acre & plus piquant.
Voilà donc pourquoi , Monfieur , il arrive
encore que les Sels de l'Air font des
impreffions fur les uns , qu'ils ne font pas
fur les autres ; fçavoir , parce qu'ils trouvent
fouvent dans les uns une ébauche
fort avancée des mauvais effets qu'ils peuvent
produire , qu'ils ne rencontrent pas
dans les autres . C'eſt ainfi , comme vous
fçavez , que les corps de certains Enfans
étant remplis de Sels acres dès leur conception
, lefquels leur ont été tranſmis
les parens dont ils font nez , fetrouvent parlà
plus difpofez que d'autres à reffentir les
mouvais effets d'un Air qui contiendra
de ces mêmes Sels , & qui caufera en eux
des Coliques , des Convulfions , des Gales
, des Rougeoles , des petites Veroles ,
la Goute même dans un âge plus avancé.
par
C'est par le même principe que ceuxqui
prennent des alimens dans lefquels il
y a trop d'Acide , font plutôt attaquez de
Fievres intermittentes , de Flux , de Diffenteries
, & c. dans les temps & les faifons
où les Sels nitreux - acides , les Sels:
dominent le plus dans l'Air . C'eft
delà que les jeunes gens dont le fang eft:
plus bouillant & plus rempli de Sonfres
font plutôt attaquez deFievres peftilentiel .
les & contagieufes que les Vieillards , dans :
B.v le
456 MERCURE DE FRANCE .
·
le fang defquels l'Acide domine ; ce qui
fait qu'à leur égard l'Air nitreux de l'Automne
les fait tomber aifément dans des
Létargies , dans des Apoplexies & dans
d'autres maux provenant des mêmes Sels ,
qui les emportent fouvent . C'eſt delà
encore que ceux en qui les Sels ont cauſé
des maladies dont le fang & les chairs reftent
impreignées , retombent ailément
pour s'être expofez mal à propos à certain
Air rempli des mêmes Sels . C'eſt delà
que ceux qui font attaquez de Rhumatifmes
, caulez par une Lymphe remplie
de Sels acres , fentent augmenter leurs
douleurs, lorfque l'Air , contenant de femblables
Sels , vient à fe répandre dans les
lieux de leur demeure ; c'eft delà que les
Malades fe trouvent ordinairement plusmal
la nuit que le jour , parce que l'Air ſe
refferrant alors par le froid , les Sels nuifibles
qu'il contient & qui font fouvent
femblables à ceux qui ont caufé la maladie,
fe trouvant plus raffembléz autour du
malade , le pénetre en plus grande quantité
, pour le joindre à ceux qui font la
premiere caufe de fon mal . Enfin c'eſt ce
que dans les perfonnes d'une même famille
, certain Sel particulier dominant
dans leur fang , foit par la conftitution
des parens dont ils font nez , foit par des
alimens particuliers dont ils ont ufé plutor
MARS . 1730. 457
tôt que d'autres , s'il arrive qu'un Sel
Analogue à celui - là , vienne à dominer
dans l'Air en trop grande quantité , il eft
fur , dis- je , que ceux de cette famille en
reffentiront les mauvais effets plutôt que
d'autres ,comme on l'obferve tous les jours.
On ne doit pas être furpris , Monfieur,
que dans le même temps & dans le même
lieu les Sels de l'Air caufent quelquefois
des maladies forr differentes ; parce
que fouvent dans un même temps & dans
des lieux peu éloignez les uns des autres
certain Air peut s'y répandre chargé abondamment
de certains Sels nuifibles , pendant
qu'un autre Air , rempli d'autres Sels,
fera porté peu à peu dans le même lieu ou
dans un endroit qui en fera peu éloigné.
>
。
J'ai moi- même obfervé qu'à differens
temps d'un même jour l'Air fe trouvoit
quelquefois chargé de Sels fort differ.ents .
Il arrive affez fouvent qu'un broü llard
qui s'élevera à certaine heure dujour remplira
tout l'air d'un coup de certains Sels
nuifibles qui ne s'y trouvoient pas un moment
auparavant ; c'eft delà qu'on voit
tous les jours dans un Jardin Fruitier
des rangées d'Arbres , dont les feuilles ont
été tout à coup deffechées par un vent qui
a fouflé , rempli de Sels très - nuifibles ,
pendant qu'il n'a pas touché aux autres
Arbres du même Verger ; vous conjectu
Bvi Lez
•
458 MERCURE DE FRANCE :
rez bien que fi des perfonnes s'étoient
également trouvées enveloppées de ce
mauvais air , elles n'en auroient pas ref-.
fenti de trop bons effets . C'eſt par la mê ←
ane Lafon qu'on voit tous les jours des
Paroiffes , des Villages , des Villes & même
des Provinces , actaquées de certaines ma--
ladies dont les Lieux & les Pays voisins.
font exempts
.
La chaleur cauſe encore une diverfité
confiderable dans les mauvais effets des:
Sels de l'Air , c'est même ce qui en facilite
fouvent l'execution , parce que les
Pores du corps fe dilatant extrémement
par la chaleur , rien ne facilite mieux l'en--
trée de ces Sels dans la maffe du fang..
C'eft ce qui fait que les lieux expofez au
vent da Midi , font fouvent les plus mal
fains que dans les mois de l'année où le
Nitre et ordinairement plus abondant
Gant l'Air , on a obfervé qu'il eft dange :
reux de s'expofer à la chaleur du Soleil .
C'est par la même raifon que fi après s'être
échauffé , on vient à recevoir l'impreffion
d'un Air froid rempli de . Nitre , on
eft facilement attaqué où de Rhume , ou
de Pleurefie , ou de Fluxion de poitrine ;
ce Sel Nitreux , qui eſt entré abondamment
dans les Poulinons & la Poitrine par
la refpiration , y peut plus promptement
coaguler le fang & former une inflamma ,
tiona. Les
MARS. 1730 459
Les chofes ne font pas moins fàcheufes
files Pores fe trouvant trop ouverts par
la chaleur , les Soufres viennent particulierement
à s'introduire trop abondamment
dans le fang , conjointement avec
d'autres Sels : car c'eft justement d'où procedent
ce qu'on appelle Goups de Soleil ,
c'est ce qui rend les Fievres Peftilentielles
fi fréquentes dans les Pays chauds , &
qu'elles ne paroiffent ordinairement que
durant les chaleurs de l'Eté dans les Pays
temperez ; qu'elles ceffent ordinairement
lorfque le froid de l'Hyver approche ;
non pas entièrement , comme on fe l'imagine
quelquefois, dans la penſéé qu'on
a que le froid purifie l'Air ; car quoiqu'il
foit vrai que lorfque l'Air eft plus froid
il s'exhale moins de Soufres de la Terre ,,
neanmoins la principale caule de l'éloi
gnement des maladies vient de ce que les
Pores des corps fe refferrent pendant lè
froid , les Soufres & les Sels répandus ;
dans l'Air , n'ont plus la même facilité de:
s'introduire dans la maſſe du fång : D'ailleurs
les Soufres qui fortent dés Malades,.
rencontrant le froid de l'Air , perdent la
plus confiderable partie de leur tourbil
lonnement , ce qui leur ôte la facilité d'en
allumer d'autres & fait ceffer la Conta →
gion. Enfin on peut voir par là qu'on peut
plus ailément gagner une maladie conta
gicula
460 MERCURE DE FRANCE .
1
gieufe lorfqu'on s'approche des Malades
qui ont les Pores bien ouverts par la cha
leur , que lorfqu'ils font refferrez , par
froid.
le
Vous voyez , Monfieur , comment par
le moyen de mon Syfteme des Sels de
l'Air , fondé fur d'exactes Obſervations
on peut aller loin dans la connoiffance
des maladies. J'efpere qu'en fuivant la
foute que j'ai tracée , on pourra pour l'u
tilité publique , perfectionner ce que je
n'ai fait , pour ainfi dire , qu'ébaucher .
Je fuis , Monfieur , &c.
Cette derniere Lettre & celles qui ont
precedé, nous ont paru mériter l'attention
des Curieux , fur quoi nous ne fçaurions
trop marquer de gré aux deux Sçavans qui
nous les ont procurées. Nous ne pouvions,
au refte, les publier dans des circonftances
plus propres à bien faire connoître leur
mérite que le temps prefent , où les Rhumes
mortels & les Fluxions de poitrine ont
regné durant cet Hyver , ce qui juftifie
les Obfervations de l'Auteur fur l'Air
chargé de Nitre & d'autres Sels contagieux
, qui ont penetré d'autant plus facilement
les corps que les Pores étoient
moins refferrez lorſque le froid n'étoir
pas extreme.
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Résumé : IVme LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, écrite de la Ville d'Eu, le 25. Janvier 1730. à M. Adam. M. sur les Sels contenus dans l'Air, & sur la nouvelle Methode pour voir les mêmes Sels & pour juger de leurs effets par rapport à la santé.
Dans une lettre datée du 25 janvier 1730, M. Capperon, ancien doyen de Saint-Maxent, répond à des objections concernant ses lettres précédentes sur les sels contenus dans l'air et leurs effets sur la santé. Il explique que l'air chargé de certains sels peut causer des maladies, mais que toutes les personnes exposées ne sont pas affectées de la même manière. Capperon distingue deux types de constitutions : les personnes fortes et vigoureuses, dont les fibres corporelles sont fermes et les pores étroits, sont moins susceptibles aux effets des sels de l'air. En revanche, les personnes délicates, avec des fibres lâches et des pores ouverts, sont plus vulnérables. Il cite des exemples comme les enfants, plus sujets aux maladies respiratoires, et les personnes âgées, plus exposées aux effets du froid. Capperon souligne également que la présence de sels similaires dans le corps peut amplifier les effets néfastes des sels de l'air. Par exemple, les personnes ayant déjà des sels acides dans leur sang sont plus susceptibles de contracter des fièvres ou des flux lors de l'exposition à des sels nitreux-acides dans l'air. Il observe que les variations de température et les conditions météorologiques influencent la pénétration des sels dans le corps. La chaleur dilate les pores, facilitant l'entrée des sels, tandis que le froid les referme, réduisant ainsi les effets des sels de l'air. Le texte discute également des conditions météorologiques et de leur impact sur la santé durant un hiver particulier. Il souligne que les rhumes et les fluxions de poitrine ont été prévalents, justifiant ainsi les observations de l'auteur sur la qualité de l'air. L'air était chargé de nitre et d'autres sels contagieux, ce qui a facilité leur pénétration dans les corps humains. Cette pénétration était plus aisée car les pores de la peau étaient moins refermés lorsque le froid n'était pas extrême. Capperon conclut en espérant que ses observations contribueront à une meilleure compréhension des maladies et à l'amélioration des méthodes de prévention et de traitement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 1541-1549
REMARQUES sur l'Histoire Naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu. Par M. Capperon, Ancien Doyen de Saint Maxent, à M. A ... M ...
Début :
Après vous avoir entretenu longtems, Monsieur, sur les sels de l'air [...]
Mots clefs :
Comté d'Eu, Fontaine, Romains, César, Monument, Port, Vaisseaux, Nicolas Capperon
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REMARQUES sur l'Histoire Naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu. Par M. Capperon, Ancien Doyen de Saint Maxent, à M. A ... M ...
REMARQUES fur l'Hiftoire Naturelle
, l'Hiftoire Civile & Ecclefiaftique
du Comté d'Eu. Par M. Capperon , Ancien
Doyen de Saint Maxent , à M.
A ... M ...
A
Près vous avoir entretenu longtems
, Monfieur , fur les fels de l'air'
& fur d'autres matieres de Phyfique , je
croyois que vous me donneriez un peu
de relâche , & que vous ne m'expoferiez
pas à vous écrire fi - tôt fur des fujets contraires
à mes occupations préfentes ; mais
vous me faites bien voir que plus on fçait
& moins s'imagine - t - on fçavoir. Et
comme je n'ai rien tant à coeur que de
vous fatisfaire dans ce que vous me faites
l'honneur de me demander , je vais abandonner
pour un tems l'analyse des Plantes
que j'ai entrepriſe , & vous donner un
Extrait des chofes que j'ai crû les plus
fingulieres , contenues dans l'Hiftoire du
Comté d'Eu , à laquelle j'ai autrefois travaillé.
Je commencerai par l'Hiftoire naturefle
de ce Comté ; la premiere chofe qui m'y
paroît finguliere eft une Fontaine dont la
fource abondante jette en trois gros bouillons
1342
MERCURE DE FRANCE
•
lons affez d'eau pour former dès fon origine
une
médiocre
Riviere , fi elle étoit
fituée ailleurs ; car ce qui fait fa
fingularité
, c'eft que cette
Fontaine fort d'une
Roche qui eft fur le rivage de la mer
laquelle en eft fi proche , qu'elle en eft
couverte deux fois chaque jour , ce qui
n'empêche pas que l'eau n'en foit toûjours
parfaitement douce . Cette
fingularité
donna lieu
autrefois à un Poëte
Normand
de
comparer la Sainte Vierge à cette Fontaine
, qu'il nomme le Miracle de la Normandie.
Cette Vierge
immaculée étant ,
dit-il ,
demeurée pure & fans tache au
milieu de la
corruption de tout le genre
humain , comme l'eau de cette
Fontaine ,
fe
conferve douce au milieu des eaux falées
de la mer. C'eſt ce qui fe trouve exprimé
dans une belle Ode Latine , imprimée
à Rouen en 1644. dans le Recueil des
Piéces qui
avoient
remporté le Prix au
Palinode en cette même année . Cette Fontaine
eft proche d'un
Hameau nommé
Menival , diftant de la Ville d'Eu d'une
bonne lieuë.
La
feconde chofe
finguliere &
remarquable
dans ce Comté, eft le Puits qui eft
au Tréport dans une Maiſon
fituée au
deffus , & proche le Port où entrent les
Vaiffeaux , dans lequel l'eau
defcend
quand la Mer monte , & où elle monte
quand
JUILLET. 1730. 1543
quand la Mer deſcend . *
Il y a une autre fingularité qui fe rend
fenfible dans une partie de la Forêt de ce
même Comté ; fçavoir , dans celle qui est
fur la pente d'une Montagne qui eft du
côté oppofé aux Villages de Bouvaicourt
& de Beauchamp , où toutes les fois qu'il
fait un orage avec pluye pendant l'Eté ,
il s'éleve à trois ou quatre endroits diffe
rens, peu éloignés les uns des autres , une
groffe & épaiffe fumée femblable à celle
d'un four à chaux , & ' dont j'ai été témoin
moi même .
Enfin proche de la Ville d'Eu eft la
Montagne où font les lieux patibulaires,
Jaquelle est très abondante en diverfes
fortes de petrifications ; car c'eft où j'ai
trouvé quantité de coquillages foffiles ,
plufieurs gloffopetres , des cupules de
gland , des morceaux de prefle , de coraline
, des orties de mer & des champignons
, dits veffes de loup , parfaitement
pétrifiés. On trouve de même dans la
terre glaife qui fe tire fur cette Montagne
ce qu'on appelle des Geodes , qui eft une
efpece de pierre d'aigle , comme auffi un
fer imparfait , que ceux qui tirent la terre
* M. Capperon a donné une explication de ce
Phénomene dans le Mercure du mois de Janvier
1725
glaife
1544 MERCURE DE FRANCE
glaife appellent du Feroù. Ce fut fur cette
Montagne que les Bruyeres s'allumerent
d'elles mêmes en Septembre 1726. parce
qu'elle eft remplie de matieres fulphureufes
& métalliques.
Paffons maintenant à l'Hiftoire Civile
du Comté d'Eu . Je trouve deux anciens
Monumens des Romains confervez jufqu'à
nos jours , qui démontrent inconteftablement
que de leur temps la Ville
< d'Eu étoit une Ville importante. Le premier
eft un de leurs Chemins Militaires,
lequel conduit d'Amiens ( même , à ce
qu'on dit , de Soiffons ) directement à
cette Ville , & qui fe fait voir encore aujourd'hui
relevé en forme de Chauffée
dans les lieux où il paffe. L'autre Mo
nument eft une ancienne Porte de la Ville
prefentement murée , accompagnée de
deux groffes Tours , laquelle a toûjours
porté le nom de la Porte de l'Empire ',
comme la rue qui y conduit le porte encore
à prefent ; ayant toutes deux été
ainfi nommées à caufe de ce grand chemin
des Romains qui venoit s'y terminer.
On peut joindre à ces deux Monumens
un ancien Temple qui fubfifte encore dans
, la Ville & d'anciens Tombeaux découverts
dans un lieu peu éloigné de cette
Porte: (a)
(a) Voyez (ur ces anciens Tombeaux,le Mer
curede May 1712.
JUILLET . 1730. 1545
Ces anciens Monumens , & plus parti
culierement le Chemin Militaire , démontrent
fans réplique , que du temps des
Romains la Ville d'Eu & le Tréport , qui :
ne font prefque qu'une même chofe , à
caufe de leur proximité , étoient les lieux
les plus confiderables & le Port de Mer
le plus fameux qu'il y eût alors fur toutes
la Côte depuis Boulogne jufqu'à l'embouchure
de la Seine , & qu'ils regardoient
ce Port comme le plus convenable pour
y embarquer leurs Troupes toutes les fois
qu'ils voudroient les faire paffer en Ane :
gleterre.
1
7
C'étoit auffi ce qu'avoit fait Cefar , lorf
qu'il entreprit la conquête de cette Ifle ;
car il dit lui-même au quatrième Livre :
de fes Commentaires , qu'ayant fait embarquer
fon Infanterie au Port des Mo- :
rins , qui eft Boulogne , felon Samfon , il
envoya fa Cavalerie in ulteriorem portum ,
afin qu'elle s'y embarquât de même ; or
cet ulteriorportus , ce Port qui étoit le plus
éloigné , au fens de Cefar , étoit indubitablement
le Tréport ; car par rapport à
la Gaule Belgique , qui fe terminoit de ce
côté-cy à la Seine , c'étoit fans doute let
Port qui étoit le plus loin , même le der
nier, puifque depuis Boulogne jufqu'à la
Seine dans toute l'Antiquité , à l'excep .
tion du Tréport , on ne peut pas faire
voir
1546 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il ait jamais eu aucun port confiderable
, Dieppe n'ayant commencé à
fe former qu'en 1c8o. & S. Vallery n'étant
encore qu'un Defert au VII . fiecle.
On ne peut pas douter , tout au contraire
, que du temps des Romains le
Tréport ne fût un Port très- confiderable,
dont ils faifoient autant d'eftime que de
Boulogne. Samfon nous en fournit la
preuve dans fes Remarques fur la Carte
de l'ancienne Gaule ; car comme il prétend
démontrer par les Chemins Militaires
des Romains qui aboutiffent à Boulogne
, qu'il falloit qu'ils eftimaffent beaucoup
ce Port , il s'enfuit par la même raifon
, qu'ayant également formé leurs Che
mins Militaires pour fe terminer au Tréport
, c'eft une marque certaine qu'ils l'ef
timoient autant que Boulogne , & qu'ils
regardoient ces deux Ports comme leur
étant également neceffaires.
Comme Cefar en fa langue , avoit donné
à ce Port le nom d'Ulterior portus , les :
Romains ne le nommerent plus autrement
: auffi eft- ce le nom Latin qui lui
eft toûjours resté depuis dans tous les Titres
; car pour les Gaulois ils lui en donnoient
un autre que Pontus Heuterus
nous fait connoître dans fon Livre Deuc
terum Belgio , Lib . 11. C. 8. où il dit qu'il·
y'a certainement une faute dans Ptolomée,
fçavoir
›
1
JUILLET. 1739. 1347
fçavoir , qu'au lieu de Gefforiacum navale ,
il faut lire Effuoriacum navale, c'eſt- à- dire
de Port des Euffiens , & voilà quel étoit
le nom que les Gaulois donnoient au Port
que les Romains nommerent depuis Ulterior
Portus , dont les François ont fait
enfuite le Tréport , comme pour dire
l'autre Port , c'eft-à - dire , le fecond Port
après celui des Morins.
Que le Comté d'Eu ait été ces Euffiens
ou ces Effui , dont parle Cefar , non feulement
c'eft le fentiment de Pontus Heterus
, mais c'est encore celui d'un grand:
nombre de Sçavans , tels que Divoens ,
Antiq. Belg. Cap . 11. de Pierre Heins
dans fon Miroir du Monde ; de Charles
Etienne , dans fon Dictionnaire Hiftoriq.
Geog. & de M. de Thou , dans fon Hiftoire
, qui ne donnent pas d'autre nom au
Comté d'Eu . Il s'enfuit donc de tout ce
que je viens de dire , que tous ceux qui
ont traduit les Commentaires de Cefar .
Le font certainement trompez , lorfqu'ils
ont pris l'Ulterior Portus pour un nom generique
, pendant que c'étoit le nom qui
étoit devenu propre depuis les Romains
au Port des Euffiens , autrement au Port.
du Comté d'Eu, lequel étoit alors auffi fameux
que celui des Morins , autrement
Boulogne.
}
Il ne faut pas croire que cet ancien Port :
des
1548 : MERCURE DE FRANCE
des Euffiens , ce Portus Ulterior des Romains
, en un mot , la Ville d'Eu faifant
comme une même chofe avec le Tréport,
ait perdu tout fon éclat , lorſque la puiffance
des Romains s'anéantit dans les
Gaules. Ce Port étoit encore des plus fameux
du temps du Roi Louis XI . puifque
Philippe de Commines , qui étoit de la
Cour de ce Prince ,fait voir combien ceux
de la Ville d'Eu étoient encore alors formidables
fur Mer , en rapportant dans fes
Memoires, Liv. I. Ch. 7. que des Armateurs
de la Ville d'Eu ayant enlevé en
1470. un Vaiffeau appartenant à des Flamans
, Sujets du Duc de Bourgogné , cela
fut caufe , en partie , de la guerre qui fut
déclarée entre le Roi Louis XI. & ce Duc,
cinq ans après , felon le même Auteur
ces Armateurs étoient fi hardis qu'ils alloient
enlever les Vaiffeaux du Roi d'Angleterre
, qui paffoient les Troupes à Calais
, pour venir attaquer la France .
>
Mais ce qui jufques - là avoit fait toute.
leur gloire & foutenu l'avantage qu'on
pouvoit tirer de leur Port , devint en quelque
façon la cauſe de leur malheur , & de
la ruine de leur Ville , car le Roi d'Angleterre
, dans le deffein de le ruiner , &
pour tromper Louis XI. fit courir le bruit
qu'il devoit faire une defcente en Nor
mandie , s'emparer de la Ville d'Eu , & y
paffer
JUILLET. 1730. 1549
1
paffer l'Hyver. Louis XI. tout rufé qu'il
étoit , ayant donné dans le panneau pour
lui en ôter l'envie , ne trouva pas de
moyen plus fur que de la faire lui -même
réduire en cendres , ce qui fut executé le
18. de Juillet 1475. par le Maréchal de
France Joachin Rohaut , Seigneur de Gamaches
, qui s'y rendit par ordre de la
Cour , avec quatre cens Lancés . Le feu
ayant été mis par tout à neuf heures du
matin , le Château & toute la Ville furent
confumez par les flâmes , à l'excep
tion des Eglifes qui furent confervées &
quelques maifons qui furent négligées . Ce
défaftre eft écrit dans les Archives de la
Ville , vol. I. p. 235. Les Villes de Dieppe,
S. Vallery & Abbeville , qui fubfiftoient
alors depuis long- temps , ayant
profité du debris de cette Ville , elle n'a
jamais pû s'en relever non-plus que fon
Port.
Nous donnerons la fuite de ces Remar
ques le mois prochain.
, l'Hiftoire Civile & Ecclefiaftique
du Comté d'Eu. Par M. Capperon , Ancien
Doyen de Saint Maxent , à M.
A ... M ...
A
Près vous avoir entretenu longtems
, Monfieur , fur les fels de l'air'
& fur d'autres matieres de Phyfique , je
croyois que vous me donneriez un peu
de relâche , & que vous ne m'expoferiez
pas à vous écrire fi - tôt fur des fujets contraires
à mes occupations préfentes ; mais
vous me faites bien voir que plus on fçait
& moins s'imagine - t - on fçavoir. Et
comme je n'ai rien tant à coeur que de
vous fatisfaire dans ce que vous me faites
l'honneur de me demander , je vais abandonner
pour un tems l'analyse des Plantes
que j'ai entrepriſe , & vous donner un
Extrait des chofes que j'ai crû les plus
fingulieres , contenues dans l'Hiftoire du
Comté d'Eu , à laquelle j'ai autrefois travaillé.
Je commencerai par l'Hiftoire naturefle
de ce Comté ; la premiere chofe qui m'y
paroît finguliere eft une Fontaine dont la
fource abondante jette en trois gros bouillons
1342
MERCURE DE FRANCE
•
lons affez d'eau pour former dès fon origine
une
médiocre
Riviere , fi elle étoit
fituée ailleurs ; car ce qui fait fa
fingularité
, c'eft que cette
Fontaine fort d'une
Roche qui eft fur le rivage de la mer
laquelle en eft fi proche , qu'elle en eft
couverte deux fois chaque jour , ce qui
n'empêche pas que l'eau n'en foit toûjours
parfaitement douce . Cette
fingularité
donna lieu
autrefois à un Poëte
Normand
de
comparer la Sainte Vierge à cette Fontaine
, qu'il nomme le Miracle de la Normandie.
Cette Vierge
immaculée étant ,
dit-il ,
demeurée pure & fans tache au
milieu de la
corruption de tout le genre
humain , comme l'eau de cette
Fontaine ,
fe
conferve douce au milieu des eaux falées
de la mer. C'eſt ce qui fe trouve exprimé
dans une belle Ode Latine , imprimée
à Rouen en 1644. dans le Recueil des
Piéces qui
avoient
remporté le Prix au
Palinode en cette même année . Cette Fontaine
eft proche d'un
Hameau nommé
Menival , diftant de la Ville d'Eu d'une
bonne lieuë.
La
feconde chofe
finguliere &
remarquable
dans ce Comté, eft le Puits qui eft
au Tréport dans une Maiſon
fituée au
deffus , & proche le Port où entrent les
Vaiffeaux , dans lequel l'eau
defcend
quand la Mer monte , & où elle monte
quand
JUILLET. 1730. 1543
quand la Mer deſcend . *
Il y a une autre fingularité qui fe rend
fenfible dans une partie de la Forêt de ce
même Comté ; fçavoir , dans celle qui est
fur la pente d'une Montagne qui eft du
côté oppofé aux Villages de Bouvaicourt
& de Beauchamp , où toutes les fois qu'il
fait un orage avec pluye pendant l'Eté ,
il s'éleve à trois ou quatre endroits diffe
rens, peu éloignés les uns des autres , une
groffe & épaiffe fumée femblable à celle
d'un four à chaux , & ' dont j'ai été témoin
moi même .
Enfin proche de la Ville d'Eu eft la
Montagne où font les lieux patibulaires,
Jaquelle est très abondante en diverfes
fortes de petrifications ; car c'eft où j'ai
trouvé quantité de coquillages foffiles ,
plufieurs gloffopetres , des cupules de
gland , des morceaux de prefle , de coraline
, des orties de mer & des champignons
, dits veffes de loup , parfaitement
pétrifiés. On trouve de même dans la
terre glaife qui fe tire fur cette Montagne
ce qu'on appelle des Geodes , qui eft une
efpece de pierre d'aigle , comme auffi un
fer imparfait , que ceux qui tirent la terre
* M. Capperon a donné une explication de ce
Phénomene dans le Mercure du mois de Janvier
1725
glaife
1544 MERCURE DE FRANCE
glaife appellent du Feroù. Ce fut fur cette
Montagne que les Bruyeres s'allumerent
d'elles mêmes en Septembre 1726. parce
qu'elle eft remplie de matieres fulphureufes
& métalliques.
Paffons maintenant à l'Hiftoire Civile
du Comté d'Eu . Je trouve deux anciens
Monumens des Romains confervez jufqu'à
nos jours , qui démontrent inconteftablement
que de leur temps la Ville
< d'Eu étoit une Ville importante. Le premier
eft un de leurs Chemins Militaires,
lequel conduit d'Amiens ( même , à ce
qu'on dit , de Soiffons ) directement à
cette Ville , & qui fe fait voir encore aujourd'hui
relevé en forme de Chauffée
dans les lieux où il paffe. L'autre Mo
nument eft une ancienne Porte de la Ville
prefentement murée , accompagnée de
deux groffes Tours , laquelle a toûjours
porté le nom de la Porte de l'Empire ',
comme la rue qui y conduit le porte encore
à prefent ; ayant toutes deux été
ainfi nommées à caufe de ce grand chemin
des Romains qui venoit s'y terminer.
On peut joindre à ces deux Monumens
un ancien Temple qui fubfifte encore dans
, la Ville & d'anciens Tombeaux découverts
dans un lieu peu éloigné de cette
Porte: (a)
(a) Voyez (ur ces anciens Tombeaux,le Mer
curede May 1712.
JUILLET . 1730. 1545
Ces anciens Monumens , & plus parti
culierement le Chemin Militaire , démontrent
fans réplique , que du temps des
Romains la Ville d'Eu & le Tréport , qui :
ne font prefque qu'une même chofe , à
caufe de leur proximité , étoient les lieux
les plus confiderables & le Port de Mer
le plus fameux qu'il y eût alors fur toutes
la Côte depuis Boulogne jufqu'à l'embouchure
de la Seine , & qu'ils regardoient
ce Port comme le plus convenable pour
y embarquer leurs Troupes toutes les fois
qu'ils voudroient les faire paffer en Ane :
gleterre.
1
7
C'étoit auffi ce qu'avoit fait Cefar , lorf
qu'il entreprit la conquête de cette Ifle ;
car il dit lui-même au quatrième Livre :
de fes Commentaires , qu'ayant fait embarquer
fon Infanterie au Port des Mo- :
rins , qui eft Boulogne , felon Samfon , il
envoya fa Cavalerie in ulteriorem portum ,
afin qu'elle s'y embarquât de même ; or
cet ulteriorportus , ce Port qui étoit le plus
éloigné , au fens de Cefar , étoit indubitablement
le Tréport ; car par rapport à
la Gaule Belgique , qui fe terminoit de ce
côté-cy à la Seine , c'étoit fans doute let
Port qui étoit le plus loin , même le der
nier, puifque depuis Boulogne jufqu'à la
Seine dans toute l'Antiquité , à l'excep .
tion du Tréport , on ne peut pas faire
voir
1546 MERCURE DE FRANCE
voir qu'il ait jamais eu aucun port confiderable
, Dieppe n'ayant commencé à
fe former qu'en 1c8o. & S. Vallery n'étant
encore qu'un Defert au VII . fiecle.
On ne peut pas douter , tout au contraire
, que du temps des Romains le
Tréport ne fût un Port très- confiderable,
dont ils faifoient autant d'eftime que de
Boulogne. Samfon nous en fournit la
preuve dans fes Remarques fur la Carte
de l'ancienne Gaule ; car comme il prétend
démontrer par les Chemins Militaires
des Romains qui aboutiffent à Boulogne
, qu'il falloit qu'ils eftimaffent beaucoup
ce Port , il s'enfuit par la même raifon
, qu'ayant également formé leurs Che
mins Militaires pour fe terminer au Tréport
, c'eft une marque certaine qu'ils l'ef
timoient autant que Boulogne , & qu'ils
regardoient ces deux Ports comme leur
étant également neceffaires.
Comme Cefar en fa langue , avoit donné
à ce Port le nom d'Ulterior portus , les :
Romains ne le nommerent plus autrement
: auffi eft- ce le nom Latin qui lui
eft toûjours resté depuis dans tous les Titres
; car pour les Gaulois ils lui en donnoient
un autre que Pontus Heuterus
nous fait connoître dans fon Livre Deuc
terum Belgio , Lib . 11. C. 8. où il dit qu'il·
y'a certainement une faute dans Ptolomée,
fçavoir
›
1
JUILLET. 1739. 1347
fçavoir , qu'au lieu de Gefforiacum navale ,
il faut lire Effuoriacum navale, c'eſt- à- dire
de Port des Euffiens , & voilà quel étoit
le nom que les Gaulois donnoient au Port
que les Romains nommerent depuis Ulterior
Portus , dont les François ont fait
enfuite le Tréport , comme pour dire
l'autre Port , c'eft-à - dire , le fecond Port
après celui des Morins.
Que le Comté d'Eu ait été ces Euffiens
ou ces Effui , dont parle Cefar , non feulement
c'eft le fentiment de Pontus Heterus
, mais c'est encore celui d'un grand:
nombre de Sçavans , tels que Divoens ,
Antiq. Belg. Cap . 11. de Pierre Heins
dans fon Miroir du Monde ; de Charles
Etienne , dans fon Dictionnaire Hiftoriq.
Geog. & de M. de Thou , dans fon Hiftoire
, qui ne donnent pas d'autre nom au
Comté d'Eu . Il s'enfuit donc de tout ce
que je viens de dire , que tous ceux qui
ont traduit les Commentaires de Cefar .
Le font certainement trompez , lorfqu'ils
ont pris l'Ulterior Portus pour un nom generique
, pendant que c'étoit le nom qui
étoit devenu propre depuis les Romains
au Port des Euffiens , autrement au Port.
du Comté d'Eu, lequel étoit alors auffi fameux
que celui des Morins , autrement
Boulogne.
}
Il ne faut pas croire que cet ancien Port :
des
1548 : MERCURE DE FRANCE
des Euffiens , ce Portus Ulterior des Romains
, en un mot , la Ville d'Eu faifant
comme une même chofe avec le Tréport,
ait perdu tout fon éclat , lorſque la puiffance
des Romains s'anéantit dans les
Gaules. Ce Port étoit encore des plus fameux
du temps du Roi Louis XI . puifque
Philippe de Commines , qui étoit de la
Cour de ce Prince ,fait voir combien ceux
de la Ville d'Eu étoient encore alors formidables
fur Mer , en rapportant dans fes
Memoires, Liv. I. Ch. 7. que des Armateurs
de la Ville d'Eu ayant enlevé en
1470. un Vaiffeau appartenant à des Flamans
, Sujets du Duc de Bourgogné , cela
fut caufe , en partie , de la guerre qui fut
déclarée entre le Roi Louis XI. & ce Duc,
cinq ans après , felon le même Auteur
ces Armateurs étoient fi hardis qu'ils alloient
enlever les Vaiffeaux du Roi d'Angleterre
, qui paffoient les Troupes à Calais
, pour venir attaquer la France .
>
Mais ce qui jufques - là avoit fait toute.
leur gloire & foutenu l'avantage qu'on
pouvoit tirer de leur Port , devint en quelque
façon la cauſe de leur malheur , & de
la ruine de leur Ville , car le Roi d'Angleterre
, dans le deffein de le ruiner , &
pour tromper Louis XI. fit courir le bruit
qu'il devoit faire une defcente en Nor
mandie , s'emparer de la Ville d'Eu , & y
paffer
JUILLET. 1730. 1549
1
paffer l'Hyver. Louis XI. tout rufé qu'il
étoit , ayant donné dans le panneau pour
lui en ôter l'envie , ne trouva pas de
moyen plus fur que de la faire lui -même
réduire en cendres , ce qui fut executé le
18. de Juillet 1475. par le Maréchal de
France Joachin Rohaut , Seigneur de Gamaches
, qui s'y rendit par ordre de la
Cour , avec quatre cens Lancés . Le feu
ayant été mis par tout à neuf heures du
matin , le Château & toute la Ville furent
confumez par les flâmes , à l'excep
tion des Eglifes qui furent confervées &
quelques maifons qui furent négligées . Ce
défaftre eft écrit dans les Archives de la
Ville , vol. I. p. 235. Les Villes de Dieppe,
S. Vallery & Abbeville , qui fubfiftoient
alors depuis long- temps , ayant
profité du debris de cette Ville , elle n'a
jamais pû s'en relever non-plus que fon
Port.
Nous donnerons la fuite de ces Remar
ques le mois prochain.
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Résumé : REMARQUES sur l'Histoire Naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu. Par M. Capperon, Ancien Doyen de Saint Maxent, à M. A ... M ...
Dans une lettre adressée à M. A... M..., M. Capperon, ancien doyen de Saint Maxent, partage des informations sur l'histoire naturelle, civile et ecclésiastique du comté d'Eu. Capperon commence par décrire des phénomènes naturels singuliers du comté. Il mentionne une fontaine abondante située près de la mer, dont l'eau reste douce malgré les marées, et un puits au Tréport où le niveau de l'eau varie en fonction des marées. Il note également des fumées mystérieuses dans la forêt lors des orages d'été et des pétifications trouvées sur une montagne près d'Eu. Capperon aborde ensuite l'histoire civile du comté. Il souligne la présence de monuments romains, tels qu'un chemin militaire et une ancienne porte de la ville, qui témoignent de l'importance historique d'Eu et du Tréport. Il évoque des textes anciens, comme les Commentaires de César, qui confirment l'importance stratégique de ces ports. Capperon relate également la destruction de la ville d'Eu en 1475 par ordre du roi Louis XI pour empêcher une invasion anglaise, ce qui a conduit à la ruine de la ville et de son port.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 1742-1752
SUITE des Mémoires de M. Capperon sur l'Histoire de la Ville d'Eu.
Début :
De ces anciens Monumens qui justifient l'antiquité de la Ville d'Eu, je [...]
Mots clefs :
Ville d'Eu, Histoire, Antiquité, Royaume, Paysans, Seigneurs, Religion, Rivière, Monuments
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texteReconnaissance textuelle : SUITE des Mémoires de M. Capperon sur l'Histoire de la Ville d'Eu.
SUITE des Mémoires de M. Capperon
fur Hiftoire de la Ville d'Eu.
D
>
E ces anciens Monumens qui juftifient
l'antiquité de la Ville d'Eu je
palle à un autre qui a du rapport à la Religion
, & qui prouve deux chofes . 1
Que quoiqu'il y eut déja du tems que la
Religion Chrétienne fut établie dans le
Comté d'Eu , le culte des Idoles y fubfiftoit
neanmoins encore publiquement au
7. fiecle. 2° Que les peuples de ce Comté
fuivoient encore alors l'ufage que les fimples
Fideles des premiers fiecles de l'Eglife
s'étoient arrogés de canonifer les perfonnes
, de la fainte vie defquelles ils avoient
été les témoins. Ce Monument eft l'Eglife
du Village de Pont , qui eft proche de la
Ville d'Eu , laquelle fut conftruite par les
habitans de ce Village immédiatement
après
A O UST. 1730. 1743
áprès la mort de ce Saint , en reconnoiffance
de ce qu'il les avoit convertis à la
foy. On en peut voir le détail dans ſa vie
écrite au VIII . fiecle , qui fe trouve inferée
dans les Actes des Saints de l'Ordre de
Saint Benoît XI . fiecle , par D. Luc Dacheri
, où il eft dit que S. Valleri paffant
par un lieu nommé Augufta , fitné fur la
Riviere d'Auve , & fe repofant fur le bord
d'une Fontaine , il apperçut une efpece
d'Idole que les Païfans du lieu adoroient ;
ce Saint l'ayant réduite en pouffiere par
un miracle , ces Païfans entrerent dans
une telle fureur qu'ils voulurent le maffacrer
; mais par un autre miracle plus furprenant
, les ayant calmés tout à coup ,
& rendus dociles à fa voix , il leur annonça
l'Evangile , & les convertit à la foy.
Que ce fait fe foit paffé au Village de
Pont , c'eft ce dont perfonne ne peut douter
, puifque le lieu que l'Auteur nomme
Augufta eft le Village d'Aonfte qui fubfifte
encore aujourd'hui. Que la Riviere alors
nommée Auve , foit la Brefle , tous les
Sçavans en conviennent : on peut voir làdeffus
M. Baillet dans la vie de S. Leu ou
Loup , Archevêque de Sens , & M. Fleuri
dans fon Hiftoire Ecclefiaftique , liv. 37.
nom. 16. On trouve pareillement dans la
vie de ce Saint Archevêque la verité de
ce que j'ai avancé , fçavoir , que le Paga-
Ciiij nifme
1744 MERCURE DE FRANCE
nifme regnoit encore publiquement dans
ce Païs- ci au feptiéme fiecle,puifqu'il y eft
rapporté qu'en 616. S. Loup ayant été envoyé
en exil au Village d'Anfenne qui n'eſt
qu'à quatre lieues de la Ville d'Eu , fur la
même Riviere de Brefle , il y trouva des
Temples où les gens du Pays adoroient
publiquement les faux Dieux , & qu'il
travailla à les convertir.
On connoît auffi , comme je l'ai avancé
, que les habitans du Village de Pont,
convertis par S. Valleri , furent des premiers
à le canonifer , puifque fans qu'au
cune cerémonie folemnelle eut précedé ,
immédiatement aprés fa mort , ils firent
conftruire vers l'an 625. une Egliſe à ſon
honneur, au lieu même où il s'étoit repofé
fur le bord de la Fontaine , qu'ils joignirent
à cette Eglife , la faifant enfermer de
murailles , comme on la voit encore aujourd'hui.
L'Auteur de la Vie de ce Saint
que j'ai cité ci-deffus , le fait clairement
connoître, en difant que quelques perfon
nes paffant par hazard aux environs de
ce Village , une jeune fille fut furpriſe de
voir cette nouvelle Eglife , & d'apprendre
qu'elle eut été bâtie à l'honneur de
celui qu'elle n'avoit vû qu'avec mépris ,
là caufe de fon exterieur negligé , ce qui
lui donna lieu de fe railler de ces Païfans
qui avoient , difoit- elle , été affez fimples
que
A O UST. the
1730 1749
que de prendre pour un Saint celui qu'elle
avoit vû fi ſouvent paffer monté fur fon
afne ;mais la raillerie lui coûta cher , puifqu'au
même inftant elle devint perclufe
de tous les membres; ce qui l'ayant obligée
de recourir à l'interceffion de celui dont
elle s'étoit mocquée , & dans l'Eglife même
qui y avoit donné lieu , elle ne laiffa
pas d'y trouver la guerilon.
Enfin de telle maniere , & en tel tems
que les habitans de la Ville d'Eu ayent
été convertis à la Religion Chrétienne ,.
on peut dire que par une faveur toute finguliere
de la Providence , ils ont été affez
heureux pour conferver cette Religion
dans toute la pureté dans l'enceinte de
leurs murailles , pendant que les villes
voifines ont eu le malheur d'être infectées
de l'herefie de Calvin , -
dès
Auffi donnerent- ils des preuves de leur
attachement à la Religion de leurs Peres
que les funeftes nouveautés du Calvinifme
commencerent à paroître , puif--
qu'en 1562. quelques particuliers ayant
donné des preuves qu'ils entroient dans
ces nouveaux fentimens , la populace alla
avec une espece de fureur piller leurs
maifons , ce qui donna lieu aux Magiftrars
après avoir repriméce foulevement , d'o
bliger ces particuliers à faire une profeffion
publique de leur catholicite , &
Ey decla
1746 MERCURE DE FRANCE
declarer en preſence de tous les habitans
qu'ils vouloient vivre & mourir dans la
Religion Catholique , ce qui rétablit le
calme dans la Ville,y fit une telle impreffion
, & y laiffa une telle horreur pour
l'herefie , qu'aucun Calvinifte ne s'eſt jamais
avifé de s'y établir. Tout ceci fe trouve
écrit plus en détail dans les Archives
de l'Hôtel de Ville , livre rouge , fol 2.
pag. 65 .
Comme le Comté d'Eu eft une portion
de la Neuftrie , que le Roi Charles le
Simple fut contraint. de ceder aux Normans
en toute proprieté, pour faire ceffer
les ravages continuels qu'ils faifoient dans
la France , il me paroît convenable que
je faffe connoître par ce qui s'eft paffé à
la Ville d'Eu , quelle étoit l'intrépidité de
ces hommes du Nord , & combien il
étoit difficile aux François d'expulſer hors
du Royaume des gens de ce caractere.
>
Tout le monde fçait ce qu'étoient ces
Normans habitans les Païs glacés du Nord ,
lefquels , au rapport de Paul Emile , Livre
fecond , s'étant introduits dans les
Troupes de Charlemagne lors de fes expeditions
dans la Saxe , & ayant paffé en
France avec les Troupes de ce Prince , ils
n'eurent pas plutôt gouté la douceur du
climat , vû & connu la beauté & la bonté
du Païs , qu'ils formerent le deffein de
5'7
A O UST. 1730. 1747
s'y établir à quelque prix que ce pût être.
On fçait pareillement qu'avant que
d'y
réuffir , ils firent plufieurs débarquemens
dans differens endroits , pillerent , brulerent
& ravagerent une grande partie du
Royaume , dont le Comté d'Eu ne fe
reffentit pas moins que le refte du Pays ,
fa fituation maritime l'y expofant beaucoup
plus. C'est ce dont on peut juger par
la fameufe Bataille qui fut donnée contre
eux l'an 881. à deux lieuës ou environ de
la Ville d'Eu , fçavoir , à Saucourt , Paroiffe
de Niba , fituée entre cette Ville &
Saint Valleri , où les François vinrent les
attaquer. Le lieu où ces derniers fe pofterent
en porte encore aujourd'hui le
nom , & s'appelle Franleu , c'eſt à dire
le lieu des François , Francorum locus .
و
Tous nos Hiftoriens conviennent qu'ils
y furent défaits & qu'ils y perdirent
neuf à dix mille hommes ; mais parcequ'il
en reftoit encore à la Ville d'Eu qui
tâchoient de fe conferver dans cette Place,
les François , au rapport de Mezerai , dans
fa grande Hiftoire , vinrent les y fieger.
Ne s'y étant pas fuffisamment deffendus,
ils у furent tous maffacrés ; nonobftant
toutes ces pertes , les autres n'abandonnerent
pas leur projet deux ans après ,
ils defcendirent en Picardie , où ils exer
cerent les plus grandes cruautés ; jufques
B vj
1748 MERCURE DE FRANCE
là que M. l'Abbé Fleuri remarque dans
fon Hiftoire Ecclefiaftique Liv. 53. Nom.
654. qu'outre les Eglifes , les Villages &
les autres lieux pillés & brûlés , on voyoit
prefque tous les chemins femés de corps
morts , d'Ecclefiaftiques , de Religieux ,
de Nobles , de femmes & d'enfans.
Enfin , comme je l'ai déja dit , le Roi
Charles le Simple , pour mettre fin à ces
cruelles hoftilités qui défoloient fon
Royaume , ceda en 912. à Racul ou Rollon
, Chef de ces Normans , ce qu'on appelle
aujourd'hui la Normandie , qui eut
pour limites de ce côté- ci la Riviere qui
paffe à la Ville d'Eu , ce qui lui fit changer
de nom , au lieu des noms d'Effua
ou Effia ou Aucia ou enfin Auva qu'elle
avoit portés , elle fut nommée alors Bri
fella , c'eſt à dire , la Brifante , la Séparante,
dit M. de Valois dans fa Notice des Gau
les. ( verbo ) Caletes:
Dans la fuite les François s'étant foulevés
contre le Roi Charles le Simple , &
ce Prince ayant été arrêté & fait prifonnier
à Peronne , les Normans toujours difpofés
au pillage , fous l'apparence de vou
loir prendre les interêrs , commencerent
de nouveau à ravager la France , les Fran
çois de leur part fe mirent auffi en état
de reprimer leur audace : entr'autres , die
Frodoard dans fa Chronique l'an 925.les
Comtes
AO UST. 1730. 1749
Comte Herbert ayant pris avec lui les
Troupes de l'Eglife de Rheims , & ayant
été joint par Arnoul , Comte de Flandres,
& par plufieurs autres Seigneurs François,
ils vinrent fieger la Ville d'Eu qui appartenoit
alors aux Normans , & qui y avoient.
envoyé mille hommes des leurs pour la
défendre ; mais quoiqu'ils contaffent fur
cette intrépidité qui faifoit toute leur
gloire , les François ne laifferent pas de les
forcer dans la Ville , & enfuite dans le
Château , d'où s'étant refugiés dans une
Ifle formée par la Riviere qui eft au deſfous
du Château , ils s'y défendirent en
vrais defefperés : jufques là que ne pouvant
fe foutenir dans ce dernier retranchement
, plutôt que de ferendre , s'abandonnant
à leur ferocité naturelle , ils fe
tuerent eux- mêmes , les uns fe jettant dans
la Riviere pour s'y noyer , pendant que
les autres s'enfonçoient dans le coeur leurs
propres flèches.
و
Ce fuccès des François n'empêcha pas
les Normans de demeurer paifibles pof
feffeurs de la Normandie , même du
-Comté d'Eu , d'où les François furent
obligés de fe retirer , ce qui donna aux
Ducs de Normandie la liberté de difpcfer
de ce Comté comme ils jugerent à
propos. Ce fut le Duc Richard II. lequel
Lelon la Chronique de Normandie ch.434
donna
1750 MERCURE DE FRANCE
donna l'an 1002. ce Comté à fon frere
Guillaume , qui fut le premier Comte
d'Eu , defcendant des Ducs de Normandie.
›
Il faut avouer que la Religion Chrétienne
ne fit pas un moindre changement
chez les Normans établis en France , qu'elle
avoit fait chez tous les peuples barbares
où elle s'étoit introduite ; c'eft à dire
qu'ayant été reçûë & embraffée par le
peuple,tout cruel & tout feroce qu'il étoit,
de loups cruels & feroces , elle en fit ,
pour ainfi dire, des Agneaux , les rendant
dociles , bienfaifans , même des plus difpofés
aux oeuvres de pieté. C'est ce dont
nous avons des marques certaines dans le
Comté d'Eu , puifqu'à peine le premier
Comte Guillaume en eut- il la poffeffion
qu'il fonda vers l'an 1003. une Collegiale
dans la Ville d'Eu . Son fils Robert fit encore
plus , puifqu'il fonda en 1036. l'Ab
baye du Tréport , enfuite le Prieuré de
Sainte Croix , entre ce Bourg & la Ville
d'Eu , & commença l'établiffement dur
Prieuré de la Trinité qui eft un Fauxbourg
de la Chauffée .
Guillaume II . qui le fuivit fonda en Angleterre
le Prieuré d'Haftings. Son fils
Henri alla beaucoup plus loin que fes predeceffeurs
, puifque , non content d'avoir
fondé en 1106. le Prieuré de S. Martin ,
dans
AOUST. 1730. 1731
dans la Forêt d'Eu , & en 1130. l'Abbaye
de Foucarmont dans le même Comté „
étant devenu veuf il prit lui -même
Phabit Monaftique dans cette Abbaye
qu'il avoit fondée , en quoi il fut imité
par le Comte , fon fils , nommé Jean ,
lequel , à fon exemple , après avoir vêcu
dans le monde , & fait également figure
à la Cour des Rois d'Angleterre , après
avoir fait auffi beaucoup de largeffes aux
Moines , comme à l'Abbaye d'Eu , au
Prieuré d'Haftings , à celui de la Chauffée
d'Eu , même à un autre Prieuré qu'un
Seigneur Normand avoit fondé à Rouge-
Camp , Paroiffe de Cuverville au Comté
d'Eu , étant auffi devenu veuf , ce Prince,
dis-je , pour reffembler en tout à fon pere ,
fe fit Moine comme lui dans la même Abbaye
de Foucarmont , où ils font morts
tous deux , & où ils font inhumés.
>
On peut juger par toutes ces donations
fi fréquemment faites dans le feul Comté
d'Eu , & par ce dévoüment des plus illuftres
Seigneurs Normans à l'Etat Monaftique
, combien il falloit que les Moi
nes fe fuffent acquis d'eftime auprès de ces
Seigneurs dès les premiers tems de leur
converfion , puifque dès l'an 340. felon
Dumoulin dans fon Hiftoire de Normandie,
le Duc Guillaume, Longue Epée , n'é--
tant pas libre de fe confacrer à Dieu dans
Un
MERCURE DE FRANCE
un Cloître , comme il l'auroit fouhaité ",
il obtint en grace ' des Moines qu'ils lui
donnaffent un froc , un fcapulaire beni
& une difcipline qu'il enferma dans une
caffete précieufe , dont il porta toujours
la clef d'argent penduë à ſa ceinture.
La fuite pourle mois prochain.
fur Hiftoire de la Ville d'Eu.
D
>
E ces anciens Monumens qui juftifient
l'antiquité de la Ville d'Eu je
palle à un autre qui a du rapport à la Religion
, & qui prouve deux chofes . 1
Que quoiqu'il y eut déja du tems que la
Religion Chrétienne fut établie dans le
Comté d'Eu , le culte des Idoles y fubfiftoit
neanmoins encore publiquement au
7. fiecle. 2° Que les peuples de ce Comté
fuivoient encore alors l'ufage que les fimples
Fideles des premiers fiecles de l'Eglife
s'étoient arrogés de canonifer les perfonnes
, de la fainte vie defquelles ils avoient
été les témoins. Ce Monument eft l'Eglife
du Village de Pont , qui eft proche de la
Ville d'Eu , laquelle fut conftruite par les
habitans de ce Village immédiatement
après
A O UST. 1730. 1743
áprès la mort de ce Saint , en reconnoiffance
de ce qu'il les avoit convertis à la
foy. On en peut voir le détail dans ſa vie
écrite au VIII . fiecle , qui fe trouve inferée
dans les Actes des Saints de l'Ordre de
Saint Benoît XI . fiecle , par D. Luc Dacheri
, où il eft dit que S. Valleri paffant
par un lieu nommé Augufta , fitné fur la
Riviere d'Auve , & fe repofant fur le bord
d'une Fontaine , il apperçut une efpece
d'Idole que les Païfans du lieu adoroient ;
ce Saint l'ayant réduite en pouffiere par
un miracle , ces Païfans entrerent dans
une telle fureur qu'ils voulurent le maffacrer
; mais par un autre miracle plus furprenant
, les ayant calmés tout à coup ,
& rendus dociles à fa voix , il leur annonça
l'Evangile , & les convertit à la foy.
Que ce fait fe foit paffé au Village de
Pont , c'eft ce dont perfonne ne peut douter
, puifque le lieu que l'Auteur nomme
Augufta eft le Village d'Aonfte qui fubfifte
encore aujourd'hui. Que la Riviere alors
nommée Auve , foit la Brefle , tous les
Sçavans en conviennent : on peut voir làdeffus
M. Baillet dans la vie de S. Leu ou
Loup , Archevêque de Sens , & M. Fleuri
dans fon Hiftoire Ecclefiaftique , liv. 37.
nom. 16. On trouve pareillement dans la
vie de ce Saint Archevêque la verité de
ce que j'ai avancé , fçavoir , que le Paga-
Ciiij nifme
1744 MERCURE DE FRANCE
nifme regnoit encore publiquement dans
ce Païs- ci au feptiéme fiecle,puifqu'il y eft
rapporté qu'en 616. S. Loup ayant été envoyé
en exil au Village d'Anfenne qui n'eſt
qu'à quatre lieues de la Ville d'Eu , fur la
même Riviere de Brefle , il y trouva des
Temples où les gens du Pays adoroient
publiquement les faux Dieux , & qu'il
travailla à les convertir.
On connoît auffi , comme je l'ai avancé
, que les habitans du Village de Pont,
convertis par S. Valleri , furent des premiers
à le canonifer , puifque fans qu'au
cune cerémonie folemnelle eut précedé ,
immédiatement aprés fa mort , ils firent
conftruire vers l'an 625. une Egliſe à ſon
honneur, au lieu même où il s'étoit repofé
fur le bord de la Fontaine , qu'ils joignirent
à cette Eglife , la faifant enfermer de
murailles , comme on la voit encore aujourd'hui.
L'Auteur de la Vie de ce Saint
que j'ai cité ci-deffus , le fait clairement
connoître, en difant que quelques perfon
nes paffant par hazard aux environs de
ce Village , une jeune fille fut furpriſe de
voir cette nouvelle Eglife , & d'apprendre
qu'elle eut été bâtie à l'honneur de
celui qu'elle n'avoit vû qu'avec mépris ,
là caufe de fon exterieur negligé , ce qui
lui donna lieu de fe railler de ces Païfans
qui avoient , difoit- elle , été affez fimples
que
A O UST. the
1730 1749
que de prendre pour un Saint celui qu'elle
avoit vû fi ſouvent paffer monté fur fon
afne ;mais la raillerie lui coûta cher , puifqu'au
même inftant elle devint perclufe
de tous les membres; ce qui l'ayant obligée
de recourir à l'interceffion de celui dont
elle s'étoit mocquée , & dans l'Eglife même
qui y avoit donné lieu , elle ne laiffa
pas d'y trouver la guerilon.
Enfin de telle maniere , & en tel tems
que les habitans de la Ville d'Eu ayent
été convertis à la Religion Chrétienne ,.
on peut dire que par une faveur toute finguliere
de la Providence , ils ont été affez
heureux pour conferver cette Religion
dans toute la pureté dans l'enceinte de
leurs murailles , pendant que les villes
voifines ont eu le malheur d'être infectées
de l'herefie de Calvin , -
dès
Auffi donnerent- ils des preuves de leur
attachement à la Religion de leurs Peres
que les funeftes nouveautés du Calvinifme
commencerent à paroître , puif--
qu'en 1562. quelques particuliers ayant
donné des preuves qu'ils entroient dans
ces nouveaux fentimens , la populace alla
avec une espece de fureur piller leurs
maifons , ce qui donna lieu aux Magiftrars
après avoir repriméce foulevement , d'o
bliger ces particuliers à faire une profeffion
publique de leur catholicite , &
Ey decla
1746 MERCURE DE FRANCE
declarer en preſence de tous les habitans
qu'ils vouloient vivre & mourir dans la
Religion Catholique , ce qui rétablit le
calme dans la Ville,y fit une telle impreffion
, & y laiffa une telle horreur pour
l'herefie , qu'aucun Calvinifte ne s'eſt jamais
avifé de s'y établir. Tout ceci fe trouve
écrit plus en détail dans les Archives
de l'Hôtel de Ville , livre rouge , fol 2.
pag. 65 .
Comme le Comté d'Eu eft une portion
de la Neuftrie , que le Roi Charles le
Simple fut contraint. de ceder aux Normans
en toute proprieté, pour faire ceffer
les ravages continuels qu'ils faifoient dans
la France , il me paroît convenable que
je faffe connoître par ce qui s'eft paffé à
la Ville d'Eu , quelle étoit l'intrépidité de
ces hommes du Nord , & combien il
étoit difficile aux François d'expulſer hors
du Royaume des gens de ce caractere.
>
Tout le monde fçait ce qu'étoient ces
Normans habitans les Païs glacés du Nord ,
lefquels , au rapport de Paul Emile , Livre
fecond , s'étant introduits dans les
Troupes de Charlemagne lors de fes expeditions
dans la Saxe , & ayant paffé en
France avec les Troupes de ce Prince , ils
n'eurent pas plutôt gouté la douceur du
climat , vû & connu la beauté & la bonté
du Païs , qu'ils formerent le deffein de
5'7
A O UST. 1730. 1747
s'y établir à quelque prix que ce pût être.
On fçait pareillement qu'avant que
d'y
réuffir , ils firent plufieurs débarquemens
dans differens endroits , pillerent , brulerent
& ravagerent une grande partie du
Royaume , dont le Comté d'Eu ne fe
reffentit pas moins que le refte du Pays ,
fa fituation maritime l'y expofant beaucoup
plus. C'est ce dont on peut juger par
la fameufe Bataille qui fut donnée contre
eux l'an 881. à deux lieuës ou environ de
la Ville d'Eu , fçavoir , à Saucourt , Paroiffe
de Niba , fituée entre cette Ville &
Saint Valleri , où les François vinrent les
attaquer. Le lieu où ces derniers fe pofterent
en porte encore aujourd'hui le
nom , & s'appelle Franleu , c'eſt à dire
le lieu des François , Francorum locus .
و
Tous nos Hiftoriens conviennent qu'ils
y furent défaits & qu'ils y perdirent
neuf à dix mille hommes ; mais parcequ'il
en reftoit encore à la Ville d'Eu qui
tâchoient de fe conferver dans cette Place,
les François , au rapport de Mezerai , dans
fa grande Hiftoire , vinrent les y fieger.
Ne s'y étant pas fuffisamment deffendus,
ils у furent tous maffacrés ; nonobftant
toutes ces pertes , les autres n'abandonnerent
pas leur projet deux ans après ,
ils defcendirent en Picardie , où ils exer
cerent les plus grandes cruautés ; jufques
B vj
1748 MERCURE DE FRANCE
là que M. l'Abbé Fleuri remarque dans
fon Hiftoire Ecclefiaftique Liv. 53. Nom.
654. qu'outre les Eglifes , les Villages &
les autres lieux pillés & brûlés , on voyoit
prefque tous les chemins femés de corps
morts , d'Ecclefiaftiques , de Religieux ,
de Nobles , de femmes & d'enfans.
Enfin , comme je l'ai déja dit , le Roi
Charles le Simple , pour mettre fin à ces
cruelles hoftilités qui défoloient fon
Royaume , ceda en 912. à Racul ou Rollon
, Chef de ces Normans , ce qu'on appelle
aujourd'hui la Normandie , qui eut
pour limites de ce côté- ci la Riviere qui
paffe à la Ville d'Eu , ce qui lui fit changer
de nom , au lieu des noms d'Effua
ou Effia ou Aucia ou enfin Auva qu'elle
avoit portés , elle fut nommée alors Bri
fella , c'eſt à dire , la Brifante , la Séparante,
dit M. de Valois dans fa Notice des Gau
les. ( verbo ) Caletes:
Dans la fuite les François s'étant foulevés
contre le Roi Charles le Simple , &
ce Prince ayant été arrêté & fait prifonnier
à Peronne , les Normans toujours difpofés
au pillage , fous l'apparence de vou
loir prendre les interêrs , commencerent
de nouveau à ravager la France , les Fran
çois de leur part fe mirent auffi en état
de reprimer leur audace : entr'autres , die
Frodoard dans fa Chronique l'an 925.les
Comtes
AO UST. 1730. 1749
Comte Herbert ayant pris avec lui les
Troupes de l'Eglife de Rheims , & ayant
été joint par Arnoul , Comte de Flandres,
& par plufieurs autres Seigneurs François,
ils vinrent fieger la Ville d'Eu qui appartenoit
alors aux Normans , & qui y avoient.
envoyé mille hommes des leurs pour la
défendre ; mais quoiqu'ils contaffent fur
cette intrépidité qui faifoit toute leur
gloire , les François ne laifferent pas de les
forcer dans la Ville , & enfuite dans le
Château , d'où s'étant refugiés dans une
Ifle formée par la Riviere qui eft au deſfous
du Château , ils s'y défendirent en
vrais defefperés : jufques là que ne pouvant
fe foutenir dans ce dernier retranchement
, plutôt que de ferendre , s'abandonnant
à leur ferocité naturelle , ils fe
tuerent eux- mêmes , les uns fe jettant dans
la Riviere pour s'y noyer , pendant que
les autres s'enfonçoient dans le coeur leurs
propres flèches.
و
Ce fuccès des François n'empêcha pas
les Normans de demeurer paifibles pof
feffeurs de la Normandie , même du
-Comté d'Eu , d'où les François furent
obligés de fe retirer , ce qui donna aux
Ducs de Normandie la liberté de difpcfer
de ce Comté comme ils jugerent à
propos. Ce fut le Duc Richard II. lequel
Lelon la Chronique de Normandie ch.434
donna
1750 MERCURE DE FRANCE
donna l'an 1002. ce Comté à fon frere
Guillaume , qui fut le premier Comte
d'Eu , defcendant des Ducs de Normandie.
›
Il faut avouer que la Religion Chrétienne
ne fit pas un moindre changement
chez les Normans établis en France , qu'elle
avoit fait chez tous les peuples barbares
où elle s'étoit introduite ; c'eft à dire
qu'ayant été reçûë & embraffée par le
peuple,tout cruel & tout feroce qu'il étoit,
de loups cruels & feroces , elle en fit ,
pour ainfi dire, des Agneaux , les rendant
dociles , bienfaifans , même des plus difpofés
aux oeuvres de pieté. C'est ce dont
nous avons des marques certaines dans le
Comté d'Eu , puifqu'à peine le premier
Comte Guillaume en eut- il la poffeffion
qu'il fonda vers l'an 1003. une Collegiale
dans la Ville d'Eu . Son fils Robert fit encore
plus , puifqu'il fonda en 1036. l'Ab
baye du Tréport , enfuite le Prieuré de
Sainte Croix , entre ce Bourg & la Ville
d'Eu , & commença l'établiffement dur
Prieuré de la Trinité qui eft un Fauxbourg
de la Chauffée .
Guillaume II . qui le fuivit fonda en Angleterre
le Prieuré d'Haftings. Son fils
Henri alla beaucoup plus loin que fes predeceffeurs
, puifque , non content d'avoir
fondé en 1106. le Prieuré de S. Martin ,
dans
AOUST. 1730. 1731
dans la Forêt d'Eu , & en 1130. l'Abbaye
de Foucarmont dans le même Comté „
étant devenu veuf il prit lui -même
Phabit Monaftique dans cette Abbaye
qu'il avoit fondée , en quoi il fut imité
par le Comte , fon fils , nommé Jean ,
lequel , à fon exemple , après avoir vêcu
dans le monde , & fait également figure
à la Cour des Rois d'Angleterre , après
avoir fait auffi beaucoup de largeffes aux
Moines , comme à l'Abbaye d'Eu , au
Prieuré d'Haftings , à celui de la Chauffée
d'Eu , même à un autre Prieuré qu'un
Seigneur Normand avoit fondé à Rouge-
Camp , Paroiffe de Cuverville au Comté
d'Eu , étant auffi devenu veuf , ce Prince,
dis-je , pour reffembler en tout à fon pere ,
fe fit Moine comme lui dans la même Abbaye
de Foucarmont , où ils font morts
tous deux , & où ils font inhumés.
>
On peut juger par toutes ces donations
fi fréquemment faites dans le feul Comté
d'Eu , & par ce dévoüment des plus illuftres
Seigneurs Normans à l'Etat Monaftique
, combien il falloit que les Moi
nes fe fuffent acquis d'eftime auprès de ces
Seigneurs dès les premiers tems de leur
converfion , puifque dès l'an 340. felon
Dumoulin dans fon Hiftoire de Normandie,
le Duc Guillaume, Longue Epée , n'é--
tant pas libre de fe confacrer à Dieu dans
Un
MERCURE DE FRANCE
un Cloître , comme il l'auroit fouhaité ",
il obtint en grace ' des Moines qu'ils lui
donnaffent un froc , un fcapulaire beni
& une difcipline qu'il enferma dans une
caffete précieufe , dont il porta toujours
la clef d'argent penduë à ſa ceinture.
La fuite pourle mois prochain.
Fermer
Résumé : SUITE des Mémoires de M. Capperon sur l'Histoire de la Ville d'Eu.
Les Mémoires de M. Capperon relatent plusieurs aspects historiques de la ville d'Eu. Au VIIe siècle, bien que la religion chrétienne fût établie dans le comté d'Eu, le culte des idoles subsistait encore publiquement. Saint Valleri, en passant par Augusta (aujourd'hui Aunfray), détruisit une idole païenne et convertit les habitants. Les habitants du village de Pont, convertis par Saint Valleri, construisirent une église en son honneur peu après sa mort, vers 625, au lieu même où il s'était reposé près d'une fontaine. Ils furent parmi les premiers à le canoniser. La rivière nommée Auve est identifiée comme la Bresle, selon des sources historiques comme M. Baillet et M. Fleury. En 616, Saint Loup, archevêque de Sens, trouva des temples païens lors de son exil au village d'Anfenne, près de la ville d'Eu. Les habitants d'Eu montrèrent un attachement profond à la religion catholique. En 1562, face à l'apparition de signes de calvinisme, la population réagit violemment, pillant les maisons des calvinistes et les forçant à faire une profession publique de catholicisme. Cet événement est documenté dans les archives de l'Hôtel de Ville. L'histoire des Normands dans la région est également abordée. En 912, le roi Charles le Simple céda la Normandie aux Normands pour mettre fin aux ravages qu'ils infligeaient. La ville d'Eu fut le théâtre de plusieurs batailles, notamment en 881 et en 925, où les Normands furent finalement vaincus. Les Normands établis en France adoptèrent la religion chrétienne, ce qui transforma leur comportement. Le premier comte d'Eu, Guillaume, fonda plusieurs institutions religieuses, suivi par ses descendants qui firent de nombreuses donations aux moines et prirent eux-mêmes l'habit monastique. Dès 340, le duc Guillaume Longue-Épée portait des objets monastiques, témoignant de l'influence des moines sur les seigneurs normands dès les premiers temps de leur conversion.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 1952-1960
DERNIERE SUITE des Mémoires de M. Capperon, &c. Sur l'Histoire naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu.
Début :
Pour ne rien omettre, Monsieur, sur ce qui a raport à la piété dans notre [...]
Mots clefs :
Comté d'Eu, Tombeaux, Artillerie, Église, Armée, Habitants, Roi
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texteReconnaissance textuelle : DERNIERE SUITE des Mémoires de M. Capperon, &c. Sur l'Histoire naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu.
DERNIERE SUITE des Mémoires
de M. Capperon , & c. Sur l'Hiftoire naturelle
, l'Hiftoire Civile & Ecclefiaftique
du Comté d'Eu .
P
*
Our ne rien omettre , Monfieur , fur
ce qui a raport à la piété dans notre
Hiftoire , je ne dois pas , ce me femble ,
oublier une faveur finguliere de la Providence
faite à la ville d'Eu , en la rendant
dépofitaire du Corps de l'Illuftre S. Laurent
, Archevêque de Dublin en Irlande ,
l'an 1181. Ce faint Archevêque paffant
par cette Ville , pour aller joindre le Roy
d'Angleterre , qui étoit en Normandie
Dieu permit qu'il y tomba malade, & qu'il
y mourut le 14 du mois de Novembre.
Six ans après la mort , le Comte d'Eu ;
Henry II. fils du Comte Jean , Religieux
à Foucarmont , dont je viens de parler ,
imitateur de fa piété , en faifant conf-
Voyez les Mercures de Juillet & Aoust ,
$730 truire
SEPTEMBRE . 1730. 1958
truire l'Eglife de Notre -Dame , qui fubfifte
encore aujourd'hui , le tombeau où
repofoit le Corps de ce S.Archevêque fut
ouvert ; il s'y fit , dit- on , tant de miracles
, & les guérifons miraculeufes attirerent
tant de malades à la ville d'Eu
qu'il eft remarqué dans l'original de la
Vie de ce Saint , écrite so ans après fa
mort ,par un Chanoine de l'Abbaye d'Eu ,
chapitre 31. Que quoiqu'on eut abandonné
le Château pour les loger , il ne
fuffifoit pas encore , tant le nombre en
étoit grand.
S Les habitans de la Villè d'Eu , témoins
de toutes ces merveilles , obtinrent après
cinq voïages faits à Rome , que cet illuftre
Saint fût folemnellement canonifé , ce
qui arriva l'onzième jour de Decembre
1226. par une Bulle du Pape Honoré III .
laquelle a cela de fingulier , qu'elle eft la
premiere Bulle de Canonifation où les
Papes aient accordé des Indulgences. Et
ces mêmes Indulgences y font énoncées ,
de la mème maniere qu'on en ufoit dans
les premiers tems , puifque le Pape déclare
qu'il remet vingt jours de la penitence
enjointe à tous ceux qui vifiteront
l'Eglife où le Corps de ce Saint repoſe
foit le jour de fa fête , ou un des jours de
l'octave.
Ceux qui ont tant foit peu de lecture
Ciij fça-
>
1954 MERCURE DE FRANCE
fçavent que les fentimens font fort partagez
fur le tems précis auquel la Poudre
à Čanon a été inventée. Les Hiftoriens
ont auffi fort varié , pour fixer le tems
auquel on a commencé à fe fervir de l'Artillerie.
Grand nombre l'ont placé bien
au deffous de fa veritable époque . Nauclerus
, par exemple , n'en fixe l'uſage
qu'en 1354. Baronius en 1360. d'autres
en 1380. Moreri dit pofitivement qu'avant
l'an 1425. l'Artillerie étoit incon
nuë en France. Mais felon Furetiere dans
fon Dictionaire , M. du Cange eft le premier
qui a découvert dans la Chambre
des Comptes de Paris , qu'on fe fervoit
en France de l'Artillerie dès l'an 1338.
Comme en effet , on y voit un compte
de cette même année , où il eft parlé de
la dépenſe faite pour la Poudre neceſſaire
aux Canons , qui furent employez devant
Puy- Guillaume , Château en Auvergne.
J'efpere qu'on trouvera bon , qu'à ce
titre , lequel jufqu'à preſent , comme je
crois , a paru unique , pour fixer ce point
d'hiftoire , j'en ajoute un autre , tiré des
Archives de notre Hôtel de Ville , qui en
confirme la verité. Il fe trouve dans un
ancien Livre en velin , où font infcrits par
années les noms des Maires & Echevins
depuis l'an 1272. On le nomme le Livre
rouge
SEPTEMBRE. 1730. 1955
rouge , lequel eft en deux volumes . Com
me on a eu foin d'écrire auffi dans ce Livre
ce qui s'eft paffé de plus confiderable
pendant l'adminiftration de chaque Maire
, on lit , volume premier , page 97. le
détail d'une defcente que les Anglois firent
à Tréport , au mois de Mai 1340.de
quelle maniere ils furent heureuſement
repouffez. On y fait obſerver que l'Artil
lerie dont on fe fervit dans cette occafion
y contribua beaucoup ; qu'on en faifoit
alors un fi grand cas , à caufe de la nouveauté
, que celui qui a décrit cette defcente
, remarque comme un grand bonheur
, qu'elle ne fut aucunement endommagée.
Cette ancienne Artillerie fe voit encore
aujourd'hui à Eu , & confifte en deux
groffes Boëtes de fer , qu'on chargeoit
alors de Cailloux ronds , au lieu de Boulets
de fer , comme on en ufoit encore en
1354. même pour les Moufquets , au rapport
de Mezerai , qui dit que ce fut dans
ce temps-là qu'on commença à s'en fervir
dans la guerre d'Italie ; lefquels Moufquets
étoient , dit- il , fi gros , qu'il falloit
deux hommes pour les porter , & on
ne les tiroit que pofez fur deux pieux en
fourchettes. Paffons à un autre fujet.
Le Tombeau fimbolique du Comte
d'Eu , Philippe d'Artois , Connétable de
C iiij France
1956 MERCURE DE FRANCE
France , qui eft dans l'Eglife de Notre-
Dame d'Eu , me paroît meriter qu'on
y faffe attention à caufe de fa fingularité.
Ce qui le diftingue des autres Tombeaux
'de la même Maifon d'Artois qui reſtent
'dans cette Eglife , confifte en ce qu'il eſt
le feul qui foit , non pas fimplement entouré
d'une grille de fer , pour empêcher
qu'on n'en approche , ainfi qu'on en voit
plufieurs autres ; mais en ce qu'il eft enfermé
comme dans une efpece de cage ,
la grille en étant fi proche , qu'on peut
le toucher comme on veut ; ce qui paroît
' d'autant plus myfterieux, que ce tombeau
n'a rien qui exige d'être plus précieufement
confervé que les autres. D'ailleurs ,
Paffectation qu'ont eu ceux qui ont travaillé
ces tombeaux , de pofer des figures
de petits chiens aux pieds de tous ceux
& celles qui y font reprefentez , donne
tout lieu de croire qu'il y avoit en tout
cela quelque chofe de caché.
En effet , c'eft une choſe certaine , que
dans le tems où ces Tombeaux ont été
faits , l'ufage étoit de donner à ceux dont
on voyoit les Repréſentations , certains
ornemens qui défignoient comment ils
étoient morts. Olivier de la Marche , dit
pofitivement dans l'Hiftoire qu'il a compofée
, au rapport de Gui Coquille , dans
fon Hiftoire du Nivernois , que ces petits
chiens
SEPTEMBRE. 1730. 1957
chiens qu'on mettoit alors aux pieds des
perfonnes reprefentées fur les Tombeaux,
fignifioient qu'elles étoient mortes dans
leur lit.Que fi c'étoient des Seigneurs qui
fuffent morts dans un combat , on les reprefentoit
armez de toutes pieces ; au
lieu que s'ils étoient morts , non dans un
Combat , mais ou de bleſſures , ou de maladies
, ou d'autres accidens de Guerre ,
on les reprefentoit également armez de
Cuiraffe , mais n'ayant ni le Cafque en
tête , ni les Gantelets aux mains .
Telle eft juftement , Monfieur , la maniere
dont Philippe d'Artois eft reprefen
té en Marbre fur fon Tombeau , car ce
Seigneur ayant eu le malheur d'être fait
prifonnier par les Turcs , l'an 1396. à la
fameufe bataille de Nicopolis, & de mourir
peu de temps après dans fa prifon ; cela
qui donna lieu pour marquer le genre
de fa mort , de le reprefenter armé , mais
fans Cafque à la tête , & fans Gantelets
aux mains , ayant deux petits chiens à
fes pieds , & d'ajouter une grille qui le
couvre dans fon Tombeau , à celle qui
environne ce même Tombeau, pour mieux
marquer qu'il étoit mort en prifon. Il ne
fera inutile de remarquer que par le
compte que j'ai vu de Roger de Malderée
, alors Receveur du Comté d'Eu , ce
Tombeau où eft la figure de Philippe
Су d'Artois
pas
1958 MERCURE DE FRANCE
d'Artois , de Marbre blanc , de grandeur
naturelle , pofée fur une Table de Marbre
noir , élevée fur le Tombeau , & la double
grille de fer qui l'enferme , n'ont couté
que cent livres , tant l'argent étoit rare
en ce temps - là.
Voicy un autre fait , lequel pour fa fingularité
mérite de trouver icy fa place.
C'eft Monftrelet qui le raporte ' en fon
Hiftoire , volume 1. chap. 125. Cet Hiſtorien
dit que le Roy d'Angleterre Henry
V. s'étant brouillé avec la France , il entra
dans ce Royaume par l'embouchure
de la Seine , le 13. Aouft 1415. avec une
Armée compofée de fix mille hommes
d'Armes , & de 24 mille Archers , d'où
il fe mit en marche , bien réfolu de ravager
tout le Païs qui étoit le long de la côte
jufqu'à Calais. Comme la Ville d'Eu étoit
fur la route , il comptoit bien de l'emporter
d'emblée , & d'en abandonner le pillage
à fes Troupes . Mais il n'en fut pas
ainfi ; car le Comte d'Eu , Charles d'Artois
, s'étant jetté dans cette Place pour la
défendre comme fon propre bien , il ne
tarda pas à lui faire connoître que la chofe
ne lui feroit pas auffi facile qu'il fe l'étoit
promis .
En effet , à peine le Comte d'Eu eut il
reçu avis , que les Coureurs de l'Armée
s'avançoient , qu'il fit faire fur eux une
vigouSEPTEMBRE.
1730. 1959
vigoureuſe fortie.L'attaque fut tres - rude
& ce fut là que fe paffa l'action fingulie
re dont je veux parler. Sçavoir , que dans
le tems que les habitans de la Ville d'Eu
chargeoient rudement les Anglois , un de
fes habitans , nommé Lamelot- Pierre, eut
le malheur de recevoir de la main d'un
Anglois un coup de Lance , qui lui perça
le ventre de part en part; mais ce qui doit
furprendre , c'eft que ce particulier , loin
de perdre toute prefence d'efprit & tout
courage par un coup fi terrible , prenant
la Lance d'une main & fe l'enfonçant
dans le ventre , s'avança toujours jufqu'à
ce qu'il fut à portée de tuer de fon Epée
qu'il tenoit de l'autre main , celui qui lui
avoit donné le coup mortel , & le fit ainfi
expirer en même - temps que lui .
Ce premier effai de valeur que donnerent
ceux qui étoient réfolus à bien défendre
la Ville , n'empêcha pas l'armée
Angloife d'en faire le Siége ; mais les Anglois
y trouvant plus de réfiftance qu'ils
n'avoient efperé , ſçachant d'ailleurs que
l'armée que le Roy de France avoit formée
en peu de temps , s'avançoit pour
les combattre , ils leverent le Siége le troifiéme
jour d'Octobre , & pafferent en Picardie
, où ayant été joints par l'armée
Françoife , le combat fe donna proche
d'Azincourt , dans le Comté de S. Paul.
C vj Je
1960 MERCURE DE FRANCE
Je n'en rapporterai qu'une feule circon-
"ftance fort finguliere , que j'ai tirée de la
Bibliotheque ancienne & nouvelle de le
Clerc , tom . 1. fçavoir , que la plufpart des
Soldats Anglois fe trouvant alors attaquez
d'une violente Diffenterie , ils n'héfiterent
pas , avant le Combat , de fe mettre
à nud de la ceinture en bas , pour évi
ter que de preffans befoins ne vinffent à
les troubler pendant la mêlée , ce qui n'empêcha
pas qu'ils ne remportaffent une entiere
victoire.
Je pourrois raporter un plus grand nombre
de faits ,non moins finguliers que ceux
dont je viens de vous entretenir ; mais
pour éviter une longueur qui pourroit
devenir ennuyeuſe , vous me permettrez
de faire icy Alte, & de reprendre un peu
halene. Je fuis toujours , Monfieur , votre
, &c.
A Eu , ce 1 May 1730.
de M. Capperon , & c. Sur l'Hiftoire naturelle
, l'Hiftoire Civile & Ecclefiaftique
du Comté d'Eu .
P
*
Our ne rien omettre , Monfieur , fur
ce qui a raport à la piété dans notre
Hiftoire , je ne dois pas , ce me femble ,
oublier une faveur finguliere de la Providence
faite à la ville d'Eu , en la rendant
dépofitaire du Corps de l'Illuftre S. Laurent
, Archevêque de Dublin en Irlande ,
l'an 1181. Ce faint Archevêque paffant
par cette Ville , pour aller joindre le Roy
d'Angleterre , qui étoit en Normandie
Dieu permit qu'il y tomba malade, & qu'il
y mourut le 14 du mois de Novembre.
Six ans après la mort , le Comte d'Eu ;
Henry II. fils du Comte Jean , Religieux
à Foucarmont , dont je viens de parler ,
imitateur de fa piété , en faifant conf-
Voyez les Mercures de Juillet & Aoust ,
$730 truire
SEPTEMBRE . 1730. 1958
truire l'Eglife de Notre -Dame , qui fubfifte
encore aujourd'hui , le tombeau où
repofoit le Corps de ce S.Archevêque fut
ouvert ; il s'y fit , dit- on , tant de miracles
, & les guérifons miraculeufes attirerent
tant de malades à la ville d'Eu
qu'il eft remarqué dans l'original de la
Vie de ce Saint , écrite so ans après fa
mort ,par un Chanoine de l'Abbaye d'Eu ,
chapitre 31. Que quoiqu'on eut abandonné
le Château pour les loger , il ne
fuffifoit pas encore , tant le nombre en
étoit grand.
S Les habitans de la Villè d'Eu , témoins
de toutes ces merveilles , obtinrent après
cinq voïages faits à Rome , que cet illuftre
Saint fût folemnellement canonifé , ce
qui arriva l'onzième jour de Decembre
1226. par une Bulle du Pape Honoré III .
laquelle a cela de fingulier , qu'elle eft la
premiere Bulle de Canonifation où les
Papes aient accordé des Indulgences. Et
ces mêmes Indulgences y font énoncées ,
de la mème maniere qu'on en ufoit dans
les premiers tems , puifque le Pape déclare
qu'il remet vingt jours de la penitence
enjointe à tous ceux qui vifiteront
l'Eglife où le Corps de ce Saint repoſe
foit le jour de fa fête , ou un des jours de
l'octave.
Ceux qui ont tant foit peu de lecture
Ciij fça-
>
1954 MERCURE DE FRANCE
fçavent que les fentimens font fort partagez
fur le tems précis auquel la Poudre
à Čanon a été inventée. Les Hiftoriens
ont auffi fort varié , pour fixer le tems
auquel on a commencé à fe fervir de l'Artillerie.
Grand nombre l'ont placé bien
au deffous de fa veritable époque . Nauclerus
, par exemple , n'en fixe l'uſage
qu'en 1354. Baronius en 1360. d'autres
en 1380. Moreri dit pofitivement qu'avant
l'an 1425. l'Artillerie étoit incon
nuë en France. Mais felon Furetiere dans
fon Dictionaire , M. du Cange eft le premier
qui a découvert dans la Chambre
des Comptes de Paris , qu'on fe fervoit
en France de l'Artillerie dès l'an 1338.
Comme en effet , on y voit un compte
de cette même année , où il eft parlé de
la dépenſe faite pour la Poudre neceſſaire
aux Canons , qui furent employez devant
Puy- Guillaume , Château en Auvergne.
J'efpere qu'on trouvera bon , qu'à ce
titre , lequel jufqu'à preſent , comme je
crois , a paru unique , pour fixer ce point
d'hiftoire , j'en ajoute un autre , tiré des
Archives de notre Hôtel de Ville , qui en
confirme la verité. Il fe trouve dans un
ancien Livre en velin , où font infcrits par
années les noms des Maires & Echevins
depuis l'an 1272. On le nomme le Livre
rouge
SEPTEMBRE. 1730. 1955
rouge , lequel eft en deux volumes . Com
me on a eu foin d'écrire auffi dans ce Livre
ce qui s'eft paffé de plus confiderable
pendant l'adminiftration de chaque Maire
, on lit , volume premier , page 97. le
détail d'une defcente que les Anglois firent
à Tréport , au mois de Mai 1340.de
quelle maniere ils furent heureuſement
repouffez. On y fait obſerver que l'Artil
lerie dont on fe fervit dans cette occafion
y contribua beaucoup ; qu'on en faifoit
alors un fi grand cas , à caufe de la nouveauté
, que celui qui a décrit cette defcente
, remarque comme un grand bonheur
, qu'elle ne fut aucunement endommagée.
Cette ancienne Artillerie fe voit encore
aujourd'hui à Eu , & confifte en deux
groffes Boëtes de fer , qu'on chargeoit
alors de Cailloux ronds , au lieu de Boulets
de fer , comme on en ufoit encore en
1354. même pour les Moufquets , au rapport
de Mezerai , qui dit que ce fut dans
ce temps-là qu'on commença à s'en fervir
dans la guerre d'Italie ; lefquels Moufquets
étoient , dit- il , fi gros , qu'il falloit
deux hommes pour les porter , & on
ne les tiroit que pofez fur deux pieux en
fourchettes. Paffons à un autre fujet.
Le Tombeau fimbolique du Comte
d'Eu , Philippe d'Artois , Connétable de
C iiij France
1956 MERCURE DE FRANCE
France , qui eft dans l'Eglife de Notre-
Dame d'Eu , me paroît meriter qu'on
y faffe attention à caufe de fa fingularité.
Ce qui le diftingue des autres Tombeaux
'de la même Maifon d'Artois qui reſtent
'dans cette Eglife , confifte en ce qu'il eſt
le feul qui foit , non pas fimplement entouré
d'une grille de fer , pour empêcher
qu'on n'en approche , ainfi qu'on en voit
plufieurs autres ; mais en ce qu'il eft enfermé
comme dans une efpece de cage ,
la grille en étant fi proche , qu'on peut
le toucher comme on veut ; ce qui paroît
' d'autant plus myfterieux, que ce tombeau
n'a rien qui exige d'être plus précieufement
confervé que les autres. D'ailleurs ,
Paffectation qu'ont eu ceux qui ont travaillé
ces tombeaux , de pofer des figures
de petits chiens aux pieds de tous ceux
& celles qui y font reprefentez , donne
tout lieu de croire qu'il y avoit en tout
cela quelque chofe de caché.
En effet , c'eft une choſe certaine , que
dans le tems où ces Tombeaux ont été
faits , l'ufage étoit de donner à ceux dont
on voyoit les Repréſentations , certains
ornemens qui défignoient comment ils
étoient morts. Olivier de la Marche , dit
pofitivement dans l'Hiftoire qu'il a compofée
, au rapport de Gui Coquille , dans
fon Hiftoire du Nivernois , que ces petits
chiens
SEPTEMBRE. 1730. 1957
chiens qu'on mettoit alors aux pieds des
perfonnes reprefentées fur les Tombeaux,
fignifioient qu'elles étoient mortes dans
leur lit.Que fi c'étoient des Seigneurs qui
fuffent morts dans un combat , on les reprefentoit
armez de toutes pieces ; au
lieu que s'ils étoient morts , non dans un
Combat , mais ou de bleſſures , ou de maladies
, ou d'autres accidens de Guerre ,
on les reprefentoit également armez de
Cuiraffe , mais n'ayant ni le Cafque en
tête , ni les Gantelets aux mains .
Telle eft juftement , Monfieur , la maniere
dont Philippe d'Artois eft reprefen
té en Marbre fur fon Tombeau , car ce
Seigneur ayant eu le malheur d'être fait
prifonnier par les Turcs , l'an 1396. à la
fameufe bataille de Nicopolis, & de mourir
peu de temps après dans fa prifon ; cela
qui donna lieu pour marquer le genre
de fa mort , de le reprefenter armé , mais
fans Cafque à la tête , & fans Gantelets
aux mains , ayant deux petits chiens à
fes pieds , & d'ajouter une grille qui le
couvre dans fon Tombeau , à celle qui
environne ce même Tombeau, pour mieux
marquer qu'il étoit mort en prifon. Il ne
fera inutile de remarquer que par le
compte que j'ai vu de Roger de Malderée
, alors Receveur du Comté d'Eu , ce
Tombeau où eft la figure de Philippe
Су d'Artois
pas
1958 MERCURE DE FRANCE
d'Artois , de Marbre blanc , de grandeur
naturelle , pofée fur une Table de Marbre
noir , élevée fur le Tombeau , & la double
grille de fer qui l'enferme , n'ont couté
que cent livres , tant l'argent étoit rare
en ce temps - là.
Voicy un autre fait , lequel pour fa fingularité
mérite de trouver icy fa place.
C'eft Monftrelet qui le raporte ' en fon
Hiftoire , volume 1. chap. 125. Cet Hiſtorien
dit que le Roy d'Angleterre Henry
V. s'étant brouillé avec la France , il entra
dans ce Royaume par l'embouchure
de la Seine , le 13. Aouft 1415. avec une
Armée compofée de fix mille hommes
d'Armes , & de 24 mille Archers , d'où
il fe mit en marche , bien réfolu de ravager
tout le Païs qui étoit le long de la côte
jufqu'à Calais. Comme la Ville d'Eu étoit
fur la route , il comptoit bien de l'emporter
d'emblée , & d'en abandonner le pillage
à fes Troupes . Mais il n'en fut pas
ainfi ; car le Comte d'Eu , Charles d'Artois
, s'étant jetté dans cette Place pour la
défendre comme fon propre bien , il ne
tarda pas à lui faire connoître que la chofe
ne lui feroit pas auffi facile qu'il fe l'étoit
promis .
En effet , à peine le Comte d'Eu eut il
reçu avis , que les Coureurs de l'Armée
s'avançoient , qu'il fit faire fur eux une
vigouSEPTEMBRE.
1730. 1959
vigoureuſe fortie.L'attaque fut tres - rude
& ce fut là que fe paffa l'action fingulie
re dont je veux parler. Sçavoir , que dans
le tems que les habitans de la Ville d'Eu
chargeoient rudement les Anglois , un de
fes habitans , nommé Lamelot- Pierre, eut
le malheur de recevoir de la main d'un
Anglois un coup de Lance , qui lui perça
le ventre de part en part; mais ce qui doit
furprendre , c'eft que ce particulier , loin
de perdre toute prefence d'efprit & tout
courage par un coup fi terrible , prenant
la Lance d'une main & fe l'enfonçant
dans le ventre , s'avança toujours jufqu'à
ce qu'il fut à portée de tuer de fon Epée
qu'il tenoit de l'autre main , celui qui lui
avoit donné le coup mortel , & le fit ainfi
expirer en même - temps que lui .
Ce premier effai de valeur que donnerent
ceux qui étoient réfolus à bien défendre
la Ville , n'empêcha pas l'armée
Angloife d'en faire le Siége ; mais les Anglois
y trouvant plus de réfiftance qu'ils
n'avoient efperé , ſçachant d'ailleurs que
l'armée que le Roy de France avoit formée
en peu de temps , s'avançoit pour
les combattre , ils leverent le Siége le troifiéme
jour d'Octobre , & pafferent en Picardie
, où ayant été joints par l'armée
Françoife , le combat fe donna proche
d'Azincourt , dans le Comté de S. Paul.
C vj Je
1960 MERCURE DE FRANCE
Je n'en rapporterai qu'une feule circon-
"ftance fort finguliere , que j'ai tirée de la
Bibliotheque ancienne & nouvelle de le
Clerc , tom . 1. fçavoir , que la plufpart des
Soldats Anglois fe trouvant alors attaquez
d'une violente Diffenterie , ils n'héfiterent
pas , avant le Combat , de fe mettre
à nud de la ceinture en bas , pour évi
ter que de preffans befoins ne vinffent à
les troubler pendant la mêlée , ce qui n'empêcha
pas qu'ils ne remportaffent une entiere
victoire.
Je pourrois raporter un plus grand nombre
de faits ,non moins finguliers que ceux
dont je viens de vous entretenir ; mais
pour éviter une longueur qui pourroit
devenir ennuyeuſe , vous me permettrez
de faire icy Alte, & de reprendre un peu
halene. Je fuis toujours , Monfieur , votre
, &c.
A Eu , ce 1 May 1730.
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Résumé : DERNIERE SUITE des Mémoires de M. Capperon, &c. Sur l'Histoire naturelle, l'Histoire Civile & Ecclesiastique du Comté d'Eu.
Le texte extrait des mémoires de M. Capperon relate divers événements historiques du comté d'Eu. En 1181, la ville d'Eu bénéficia d'une faveur divine avec la mort de l'archevêque Laurent de Dublin, qui tomba malade et décéda sur place. Six ans plus tard, le comte d'Eu fit construire une église pour abriter le tombeau de l'archevêque, où des miracles se produisirent, attirant de nombreux malades. En 1226, après cinq voyages à Rome, l'archevêque fut canonisé par le pape Honoré III, marquant la première bulle de canonisation accordant des indulgences. Le texte aborde également l'histoire de l'artillerie. Plusieurs historiens ont proposé des dates variées pour l'invention de la poudre à canon, mais des archives de la Chambre des Comptes de Paris et de l'Hôtel de Ville d'Eu confirment son usage dès 1338. En 1340, l'artillerie fut utilisée pour repousser une descente anglaise à Tréport. Le tombeau du comte Philippe d'Artois, connétable de France, est décrit comme singulier en raison de sa double grille de fer. Les petits chiens représentés sur les tombeaux indiquaient que la personne était morte dans son lit. Philippe d'Artois, capturé et mort en prison après la bataille de Nicopolis en 1396, est représenté sans casque ni gantelets, symbolisant sa mort en captivité. Enfin, le texte mentionne l'attaque de la ville d'Eu par le roi Henri V d'Angleterre en 1415. Un habitant, Lamelot-Pierre, blessé par une lance, tua son agresseur avant de succomber. Malgré cette résistance, les Anglais levèrent le siège et affrontèrent l'armée française près d'Azincourt.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 667-679
MÉMOIRES HISTORIQUES sur les personnes originaires du Comté d'Eu, qui se sont distingués par leur vertu, par leur science, par leur valeur &c. Par M. Capperon, Ancien Doyen de S. Maxent.
Début :
Je vous envoyer, Monsieur, les Mémoires que vous m'avez demandés au [...]
Mots clefs :
Comté d'Eu, Évêque, Amiens, Canonisation, Médecine, Sorbonne, Prélat, Épitaphe, Université de Paris
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texteReconnaissance textuelle : MÉMOIRES HISTORIQUES sur les personnes originaires du Comté d'Eu, qui se sont distingués par leur vertu, par leur science, par leur valeur &c. Par M. Capperon, Ancien Doyen de S. Maxent.
MEMOIRES HISTORIQUES
sur les personnes originaires du Comté
d'Eu , qui se sont distinguées par leur ver
tu , par leur science , par leur valeur &c.
Par M. Capperon , Ancien Doyen de
J
S. Maxent.
E vous envoye , Monsieur , les Mémoires
que vous m'avez demandés au
sujet des personnes originaires du Comté
d'Eu , et qui se sont distinguées par quelque
chose de singulier .
Le premier dont j'ai à parler est Geofroi
second du nom , Evêque d'Amiens .
né
668 MERCURE DE FRANCE
né à Eu à la fin du XII . siécle. Il fut nommé
Geofroi d'Eu , suivant ce qui s'observoit
alors à l'égard des gens de Lettres ,
qui prenoient tous leur nom de celui du
lieu de leur naissance , car son nom de
famille étoit le Valet ou le Varlet , ce qui
se prouve par l'obituaire de l'Eglise de
Notre- Dame d'Amiens , où son frere est
nommé Walterius le Valet de Lugo . Ils
étoient tous deux fils d'un bon Bourgeois
de la Ville d'Eu ; en quoi de la Morliere
s'est trompé dans son Livre des Antiquités
d'Amiens , supposant que cet Evêque
étoit de la famille des Comtes d'Eu .
Si cela eut été , les titres de la Çathédrale
n'eussent pas oublié de distinguet
expressément une naissance aussi illustre
que celle de la Maison de Lusignan , qui
possedoit alors le Comté d'Eu , et les Historiens
qui ont parlé de lui ne l'auroient
pas non plus oublié ; au lieu que Du Boulay
dans son Histoire de l'Université de
Paris, n'en parle que comme d'un simple
Docteur , distingué seulement par sa
grande érudition : Doctor insignis.
Ce fut à Eu , il est vrai , que ce Prélat
prit naissance ; mais il est à propos d'observer
que ce fut dans la Paroisse de cette
Ville , qui est dépendante du Diocèse d'A-
* Lenom decettefamille subsiste encore à Eu.
miens
AVRI L. 1731. 669
miens , ainsi que le fait connoître le Pere
Ignace dans son Histoire Ecclesiastique
de Ponthieu , Chap. 34. Après ses premieres
études il alla à Paris , y prit le dégré
de Docteur en Théologie , et s'appliqua
ensuite à l'étude de la Medecine , où il se
rendit également habile , ce qui ne doit
pas vous surprendre , n'y ayant alors que
les seuls Ecclesiastiques qui exerçassent
en France cette Profession ; on convient
même qu'il n'y a pas eu de Medecins
mariés dans ce Royaume avant 1452 .
Comme Geofroi s'étoit fait connoître
par
son mérite extraordinaire , l'Evêché d'Amiens
étant venu à vaquer , et les Evêques
se faisant alors par élection , notre
Geofroi fut élû Evêque de ce Diocèse ,
P'an 1223. ( a )
A peine eut- il pris possession de son
Evêché qu'il se trouva avec tous les Evêques
du Royaume à l'Assemblée qui fut
tenue à Paris par ordre du Pape Honoré
III. à l'occasion de l'Heresie des Albigeois.
De retour dans son Diocèse , étant prié
de confirmer la fondation de quelques
Chapelles , érigées dans l'Eglise de Saint
Jean des Prés d'Abbeville , il ne le fit
qu'avec cette reserve si conforme aux
saints Canons , sçavoir , que ceux qui en
,
,
( a ) La Morliere , Antiq. d'Amiens.
seroient
670 MERCURE DE FRANCE
seroient pourvûs ne pourroient posseder
aucun autre Benéfice avec ces Chapelles.
( a )
د
Comme les Habitans de la Ville d'Eu
sollicitoient la Canonisation de S. Laurent
, Archevêque de Dublin , dans les
premiers tems de l'Episcopat de l'Evêque
Geofroi , ce Prélat s'y interessa d'autant
plus qu'il étoit né dans cette Ville peu
de tems après que cet illustre Saint y eut
fini ses jours , et qu'il avoit été le témoin
de plusieurs miracles operés par son intercession
, et qu'une partie de la Ville
étoit de son Diocèse , tout cela , dis- je
lui fit prendre beaucoup de part à la joye
que recurent les Habitans d'Eu , lorsqu'ils
eurent obtenu la Bulle de Canonisation .
L'onzième jour de Décembre 1226. ayant
donc été invité à la translation solemnelle
que l'Archevêque de Rouen devoir faire
du corps de ce Saint , il s'y trouva volontiers
, et la solemnité en fut faite par
ces deux Prélats le dixième jour de Mai
de la même année. ( b ) En 1233. voyant
qu'il y avoit peu d'ordre dans l'Hôtel-
Dieu d'Amiens , il regla les choses sur le
pié qu'elles ont été depuis , et y ayant
établi des Religieuses , il leur donna des
( a) Hist. Eccles. de Ponthieu , L. 1. Ch. 34.
(b) Vie originale de S. Laurent , Chap. 39 .
ConsAVRIL.
1731. 671
Constitutions qui furent dans la suite approuvées
au Concile de Lyon par le Pape
Innocent IX. En 1235. il assista au Concile
de la Province de Reims , qui fut tenu
à Senlis ; ce qui rendra sa mémoire
recommandable à la posterité , est l'Eglise
Cathédrale d'Amiens , un des plus
beaux Vaisseaux qu'il y ait dans le Royaume
, dont il a fait élever l'Edifice depuis
le rez de chaussée presque jusqu'à la voute.
Enfin comblé de mérites et de benedictians
, il mourut l'an 1238. on le voit
encore aujourd'hui représenté sur un tombeau
de bronze , soutenu par six petits
Lions , de même métal , posé à l'entrée
de la nef de cette Eglise , autour duquel
on lit cette Epitaphe :
Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile
Seu minus aut simile nobis parat omnibus ille
Quem laurus gemina decoraverat , in Medicina
Legeque divina , decuerunt cornua bina
Clare vir Augensis , quo sedes Ambianensis
Crevit in immensis , in coelis auctus , amen , sis,
Dans le siécle suivant , le Comté d'Eu
donna encore un Evêque à l'Eglise de
France , ce fut Jean , Evêque d'Auxerre
lequel étoit né au Bourg de Blangy , situé
dans ce Comté , à cinq lieuës de la Ville
d'Eu , Suivant l'usage qui s'observoit encore
672 MERCURE DE FRANCE .
core , il prit son nom , comme l'Evêque
Geofroi , du lieu où il étoit né , et s'appella
Jean de Blangy , Joannes de Blangiaco.
Après avoir fait ses études à Paris ,
il fut reçû Docteur de la Maison de Navarre
; (a ) en cette qualité il assista à
l'Assemblée des Docteurs qui fut tenuë
à Paris par ordre du Roi Philippe de Valois
pour y examiner le sentiment du Pape
Jean XXII . touchant la vision béatifique ,
lequel y fut déclaré heterodoxe. Jean de
Blangy fut fait Archidiacre du Vexin ,
dans l'Archevêché de Rouen ; et parcequ'il
avoit fait ses études à Paris avec
le Pape Benoît XII. lorsqu'il n'etoit
encore que simple Religieux de l'Ordre
de Citeaux , ce qui avoit formé une
amitié particuliere entre eux , ce Pontife
lui procura l'Evêché d'Auxerre , l'an
1338. ( a ) En 1340. il se trouva de la part
du même Roi au Traité d'Arras , où la
tréve fut concluë pour trois ans avec le
Roi d'Angleterre , et l'année suivante
l'Abbé de Pontigny jura entre ses mains
obéissance à son Siége , et au Chapitre de
sa Cathédrale. Fatigué du fardeau de l'Episcopat
, il obtint du Pape Clement VI .
la permission de se démetre de son Evê-
(a) M. de Launoy.
( b ) Labbe , Bibliot. des Mss . T. 1 .
ché
AVRIL. 1731. 673
ché , et il voulut se retirer à Paris ; mais
s'étant mis dans un bateau pour y descendre
la Riviere , il y gagna un rhume
qui se termina en fiévre continuë lors
qu'il fut arrivé à Paris , laquelle l'emporta
peu de jours après , sçavoir le 15. de
Mars de l'année 1344. Il fut inhumé dans
l'Eglise des Chartreux , sous une tombe
de cuivre , sur laquelle est gravée cette
Epitaphe :
Hic jacet recolende memoria Johannes de
Blangiaco , Rothomagensis Diocesis , Doctor
in Sacra Theologia , Episcopus Autissiodorensis
quondam , cujus anima qui scat in
pace , qui obiit anno Domini 1344.
M. de Launoy , dans son Histoire de
la Maison de Navarre , parle de deux autres
Sçavans , originaires du Comté d'Eu;
le premier est Michel d'Eu , Michaël
Augensis , qui fut fait Docteur de là même
Maison en 149. et Doyen de la Faculté
de Theologie en 1530. il mourut
fort avancé en âge. Le second étoit natif
du Bourg de Treport , proche la Ville
d'Eu , et se nommoit Jean Daval ; il fut
fait aussi Docteur de cette Maison , l'an
-1527. et composa quelques Ouvrages , en
petit nombre , à la verité ; mais ( dit M.
de Launoi ) il pouvoit , s'il avoit voulu ,
en composer davantage.
C Le
1
74 MERCURE DE FRANCE
Le P. Ignace , dans l'Histoire Ecclesiastique
du Ponthieu , fait beaucoup d'éloge
d'un autre Docteur natif de la Ville d'Eu,
nommé Jean Avril , qu'il dit avoir été
un des plus sçavans de son siècle , et
Prédicateur si fameux , qu'il surpassa presque
tous ceux qui excelloient alors dans
l'éloquence de la Chaire . Il fut fait Recteur
de l'Université de Paris le 16. Decembre
1586 ; en 1596. il accepta la digrité
de Doyen de la Collegiale de Saint
Vulfrain d'Abbeville . Enfin après avoir
donné dans cette Ville des preuves continuelles
de sa rare érudition et de son zele
infatigable à annoncer la parole de Dieu ;
le jour de la Nativité de la Vierge de l'an
1611. ayant fait le Service , et assisté à
tout l'Office , il se retira sur le soir dans
son Cabinet , où après avoir legérement
soupé , on le trouva mort le lendemain
matin .
Le siecle dernier a donné encore des
personnes distinguées par leur érudition,
qui ont pris naissance au Comté d'Eu .
Il y a eu un Pere Mithon , Religieux des
Pénitens de l'Ordre de S. François , nommé
dans son Ordre le P. Irenée d'Eu , fils
de Richard Mithon , Ancien Baillif du
Comté d'Eu , lequel mérita par sa science
et par ses vertus de remplir les premieres
places de son Ordre , telles que
celles
AVRIL: 1731. 679
celles de Gardien , de Définiteur et de
Provincial. Il en donna des preuves par
differens Ouvrages , particulierement par
trois gros Volumes in folio , qu'il composa
sur la Vie Spirituelle et Chrétienne ,
qui furent imprimés à Paris en 1659. chez
George Josse l'Auteur mourut cette
même année .
›
On a une Traduction Françoise de la
Vie de S. Laurent , Archevêque de Dublin
, écrite en Latin par un Chanoine de
Notre-Dame d'Eu , so. ans après la mort
de ce Saint , laquelle a été mise au jour
par le Pere Nicolas le Carpentier , Prieur
de l'Abbaye d'Eu , natif de la même Ville,
imprimée à Rouen en 1618. Plus une autre
Vie du même Saint beaucoup plus
étendue , composée par le Pere Jean Guignon
, né aussi à Eu , et imprimée pareillement
à Rouen en 1653. Enfin François
le Beuf , Lieutenant Genéral au Bailliage
d'Eu , né dans le même lieu , mort vers
l'an 1659. après avoir donné des preuves
de ses lumieres et de son équité dans l'exercice
de sa Charge , a composé une Histoire
abregée des Comtes d'Eu , qui est
restée en Manuscrit. Il avoit d'ailleurs
fait peindre un Tableau Historique des
mêmes Comtes , où sont leurs Portraits
avec leurs Armes en migniature , sur du
velin , et un abregé de leur vie , le tout
Cij par676
MERCURE DE FRANCE
parfaitement bien travaillé . Ce Tableau
est présentement chez M. le Duc du
Maine.
Nous avons eu de nos jours un autre
Jean Daval , né à Eu , qui s'est distingué
par l'étendue de ses lumieres , et par son
habileté dans l'étude et dans la pratique
de la Medecine. Il fut premierement Docteur
dans cette Faculté en l'Université
d'Angers , ensuite il prit la même qualité
dans celle de Paris en 1683. où il professa
pendant les années 1685 et 1686. un Cours
d'Anatomie et de Physiologie , et les deux
années suivantes un Cours de Botanique ,
lesquels Traités ont été estimés de tous
les Connoisseurs. Il étoit en même tems
Medecin de l'Hôpital de la Charité et des
Paroisses de S. Jean , de S. Gervais et de
S. Sauveur , où il prenoit soin des Pauvres
. Il se rendit particulierement recommandable
à l'occasion des fiév res malignes
qui regnerent à Paris pendant l'année
1699. dont il penétra si bien la cause , et
en découvrit si justement les remedes ,
qu'il les guerissoit à coup sûr , ce qui le
mit dans un si grand crédit,que M. Fagon
parla de lui au Roi Louis XIV. pour qu'il
pût lui succeder dans la place de Premier
Medecin de S. M. Il lui en fit même tenir
le Brevet d'agrément, lequel lui fut ensuite
envoyé par un Gentilhomme de la part du
Roi ;
AVRIL. 17318 677
>
Roi ; mais trop jaloux de sa liberté , il alla
en faire ses très humbles remercimens
s'excusant sur la délicatesse de son temperament.
Il est mort âgé de 64. ans¸ le
23. Juin 1719 .
,
Après tous ces Sçavans , qui sont sortis
du Comté d'Eu on sera moins surpris
de trouver une fille sçavante du même
Pays , quoique la chose soit plus rare ;
plusieurs Auteurs en ont parlé dans leurs
Ouvrages , tels que La Croix du Maine
dans sa Bibliotheque Françoise, Louis Jacob
dans un Ouvrage semblable , et Augustin
de la Chieza dans son Théatre des
Dames Sçavantes. Ils ont tous fait l'éloge
d'Anne Marquet , Religieuse du Monastere
de Poissy de l'Ordre de S. Dominique
, native du Comté d'Eu . Elle parloit
les Langues Sçavantes ' , la Grecque et la
Latine , et composoit élegamment en Prose
et en Vers. Les Poëtes les plus fameux
de son tems , tels que Dorat , Ronsard -
& c. estimoient beaucoup les Piéces de sa
façon ; il en parut quelques - unes imprimées
en l'année 1561. accompagnée d'une
Préface faite par une Religieuse du
même Ordre , nommée Marie de Fortia.
Anne Marquet mourut l'onzième jour
de Mai 1588 .
Les effets singuliers de la pieté chrétienne
ne méritant pas moins d'être ob-
Ciij servés
878 MERCURE DE FRANCE
servés que ceux des Sciences , des Armes
et des Arts , je ne dois pas oublier dans
re Mémoire la généreuse résolution que
prit Laurent Villedor , natif de cette Ville,
Docteur de Sorbonne , Theologal de
Noyon , d'abandonner sa Patrie , ses biens
et sa dignité pour passer à la Chine , dans
la vue d'y travailler à la conversion des
Infideles de ce vaste Empire. S'étant donc
embarqué dans ce dessein l'année 1701 .
au Port- Louis , et ayant mis à la voile le
5. de Fevrier , après cinq mois quatorze
jours de navigation , le Vaisseau moüilla
à Pondicheri , sur la côte de Coromandel
; là Dieu le traitant comme un autre
Xavier , content du sacrifice de ses desirs,
il ne permit pas qu'il en vit l'execution ;
car après avoir prêché dans une grande
solemnité qui fut faite en cette Ville où
assisterent les Jesuites , les Capucins et toutes
les personnes de consideration, il tomba
malade quelques jours après , et mourut.
Les Voyageurs qui l'accompagnoient dans
le Vaisseau ont rapporté que ce qui l'avoit
épuisé étoit le trop grand travail qu'il
s'étoit donné sur la route pour apprendre
la Langue Chinoise , qu'il leur faisoit fréquemment
des discours de pieté , et qu'il
les avoit édifiés par toute sa conduite . *
* Relat. d'un Voyage aux Indes. Paris ,
Moreau 1703 .
chet
Ne
AVRIL . 1731. 679
Ne puis -je pas joindre à ce zelé Docteur
celui qui par sa rare pieté , ses austerités
et sa prudence a merité d'être placé en
qualité d'Abbé de la Trappe pour gouverner
cette nombreuse Communauté qui
édifie toute l'Eglise : il se nomme François
Augustin Gouche , né à Eu , et élû
Abbé en 1727.
Nous donnerons la suite de ces Mémoires
le mois prochain.
sur les personnes originaires du Comté
d'Eu , qui se sont distinguées par leur ver
tu , par leur science , par leur valeur &c.
Par M. Capperon , Ancien Doyen de
J
S. Maxent.
E vous envoye , Monsieur , les Mémoires
que vous m'avez demandés au
sujet des personnes originaires du Comté
d'Eu , et qui se sont distinguées par quelque
chose de singulier .
Le premier dont j'ai à parler est Geofroi
second du nom , Evêque d'Amiens .
né
668 MERCURE DE FRANCE
né à Eu à la fin du XII . siécle. Il fut nommé
Geofroi d'Eu , suivant ce qui s'observoit
alors à l'égard des gens de Lettres ,
qui prenoient tous leur nom de celui du
lieu de leur naissance , car son nom de
famille étoit le Valet ou le Varlet , ce qui
se prouve par l'obituaire de l'Eglise de
Notre- Dame d'Amiens , où son frere est
nommé Walterius le Valet de Lugo . Ils
étoient tous deux fils d'un bon Bourgeois
de la Ville d'Eu ; en quoi de la Morliere
s'est trompé dans son Livre des Antiquités
d'Amiens , supposant que cet Evêque
étoit de la famille des Comtes d'Eu .
Si cela eut été , les titres de la Çathédrale
n'eussent pas oublié de distinguet
expressément une naissance aussi illustre
que celle de la Maison de Lusignan , qui
possedoit alors le Comté d'Eu , et les Historiens
qui ont parlé de lui ne l'auroient
pas non plus oublié ; au lieu que Du Boulay
dans son Histoire de l'Université de
Paris, n'en parle que comme d'un simple
Docteur , distingué seulement par sa
grande érudition : Doctor insignis.
Ce fut à Eu , il est vrai , que ce Prélat
prit naissance ; mais il est à propos d'observer
que ce fut dans la Paroisse de cette
Ville , qui est dépendante du Diocèse d'A-
* Lenom decettefamille subsiste encore à Eu.
miens
AVRI L. 1731. 669
miens , ainsi que le fait connoître le Pere
Ignace dans son Histoire Ecclesiastique
de Ponthieu , Chap. 34. Après ses premieres
études il alla à Paris , y prit le dégré
de Docteur en Théologie , et s'appliqua
ensuite à l'étude de la Medecine , où il se
rendit également habile , ce qui ne doit
pas vous surprendre , n'y ayant alors que
les seuls Ecclesiastiques qui exerçassent
en France cette Profession ; on convient
même qu'il n'y a pas eu de Medecins
mariés dans ce Royaume avant 1452 .
Comme Geofroi s'étoit fait connoître
par
son mérite extraordinaire , l'Evêché d'Amiens
étant venu à vaquer , et les Evêques
se faisant alors par élection , notre
Geofroi fut élû Evêque de ce Diocèse ,
P'an 1223. ( a )
A peine eut- il pris possession de son
Evêché qu'il se trouva avec tous les Evêques
du Royaume à l'Assemblée qui fut
tenue à Paris par ordre du Pape Honoré
III. à l'occasion de l'Heresie des Albigeois.
De retour dans son Diocèse , étant prié
de confirmer la fondation de quelques
Chapelles , érigées dans l'Eglise de Saint
Jean des Prés d'Abbeville , il ne le fit
qu'avec cette reserve si conforme aux
saints Canons , sçavoir , que ceux qui en
,
,
( a ) La Morliere , Antiq. d'Amiens.
seroient
670 MERCURE DE FRANCE
seroient pourvûs ne pourroient posseder
aucun autre Benéfice avec ces Chapelles.
( a )
د
Comme les Habitans de la Ville d'Eu
sollicitoient la Canonisation de S. Laurent
, Archevêque de Dublin , dans les
premiers tems de l'Episcopat de l'Evêque
Geofroi , ce Prélat s'y interessa d'autant
plus qu'il étoit né dans cette Ville peu
de tems après que cet illustre Saint y eut
fini ses jours , et qu'il avoit été le témoin
de plusieurs miracles operés par son intercession
, et qu'une partie de la Ville
étoit de son Diocèse , tout cela , dis- je
lui fit prendre beaucoup de part à la joye
que recurent les Habitans d'Eu , lorsqu'ils
eurent obtenu la Bulle de Canonisation .
L'onzième jour de Décembre 1226. ayant
donc été invité à la translation solemnelle
que l'Archevêque de Rouen devoir faire
du corps de ce Saint , il s'y trouva volontiers
, et la solemnité en fut faite par
ces deux Prélats le dixième jour de Mai
de la même année. ( b ) En 1233. voyant
qu'il y avoit peu d'ordre dans l'Hôtel-
Dieu d'Amiens , il regla les choses sur le
pié qu'elles ont été depuis , et y ayant
établi des Religieuses , il leur donna des
( a) Hist. Eccles. de Ponthieu , L. 1. Ch. 34.
(b) Vie originale de S. Laurent , Chap. 39 .
ConsAVRIL.
1731. 671
Constitutions qui furent dans la suite approuvées
au Concile de Lyon par le Pape
Innocent IX. En 1235. il assista au Concile
de la Province de Reims , qui fut tenu
à Senlis ; ce qui rendra sa mémoire
recommandable à la posterité , est l'Eglise
Cathédrale d'Amiens , un des plus
beaux Vaisseaux qu'il y ait dans le Royaume
, dont il a fait élever l'Edifice depuis
le rez de chaussée presque jusqu'à la voute.
Enfin comblé de mérites et de benedictians
, il mourut l'an 1238. on le voit
encore aujourd'hui représenté sur un tombeau
de bronze , soutenu par six petits
Lions , de même métal , posé à l'entrée
de la nef de cette Eglise , autour duquel
on lit cette Epitaphe :
Ecce premunt humile Gaufridi membra cubile
Seu minus aut simile nobis parat omnibus ille
Quem laurus gemina decoraverat , in Medicina
Legeque divina , decuerunt cornua bina
Clare vir Augensis , quo sedes Ambianensis
Crevit in immensis , in coelis auctus , amen , sis,
Dans le siécle suivant , le Comté d'Eu
donna encore un Evêque à l'Eglise de
France , ce fut Jean , Evêque d'Auxerre
lequel étoit né au Bourg de Blangy , situé
dans ce Comté , à cinq lieuës de la Ville
d'Eu , Suivant l'usage qui s'observoit encore
672 MERCURE DE FRANCE .
core , il prit son nom , comme l'Evêque
Geofroi , du lieu où il étoit né , et s'appella
Jean de Blangy , Joannes de Blangiaco.
Après avoir fait ses études à Paris ,
il fut reçû Docteur de la Maison de Navarre
; (a ) en cette qualité il assista à
l'Assemblée des Docteurs qui fut tenuë
à Paris par ordre du Roi Philippe de Valois
pour y examiner le sentiment du Pape
Jean XXII . touchant la vision béatifique ,
lequel y fut déclaré heterodoxe. Jean de
Blangy fut fait Archidiacre du Vexin ,
dans l'Archevêché de Rouen ; et parcequ'il
avoit fait ses études à Paris avec
le Pape Benoît XII. lorsqu'il n'etoit
encore que simple Religieux de l'Ordre
de Citeaux , ce qui avoit formé une
amitié particuliere entre eux , ce Pontife
lui procura l'Evêché d'Auxerre , l'an
1338. ( a ) En 1340. il se trouva de la part
du même Roi au Traité d'Arras , où la
tréve fut concluë pour trois ans avec le
Roi d'Angleterre , et l'année suivante
l'Abbé de Pontigny jura entre ses mains
obéissance à son Siége , et au Chapitre de
sa Cathédrale. Fatigué du fardeau de l'Episcopat
, il obtint du Pape Clement VI .
la permission de se démetre de son Evê-
(a) M. de Launoy.
( b ) Labbe , Bibliot. des Mss . T. 1 .
ché
AVRIL. 1731. 673
ché , et il voulut se retirer à Paris ; mais
s'étant mis dans un bateau pour y descendre
la Riviere , il y gagna un rhume
qui se termina en fiévre continuë lors
qu'il fut arrivé à Paris , laquelle l'emporta
peu de jours après , sçavoir le 15. de
Mars de l'année 1344. Il fut inhumé dans
l'Eglise des Chartreux , sous une tombe
de cuivre , sur laquelle est gravée cette
Epitaphe :
Hic jacet recolende memoria Johannes de
Blangiaco , Rothomagensis Diocesis , Doctor
in Sacra Theologia , Episcopus Autissiodorensis
quondam , cujus anima qui scat in
pace , qui obiit anno Domini 1344.
M. de Launoy , dans son Histoire de
la Maison de Navarre , parle de deux autres
Sçavans , originaires du Comté d'Eu;
le premier est Michel d'Eu , Michaël
Augensis , qui fut fait Docteur de là même
Maison en 149. et Doyen de la Faculté
de Theologie en 1530. il mourut
fort avancé en âge. Le second étoit natif
du Bourg de Treport , proche la Ville
d'Eu , et se nommoit Jean Daval ; il fut
fait aussi Docteur de cette Maison , l'an
-1527. et composa quelques Ouvrages , en
petit nombre , à la verité ; mais ( dit M.
de Launoi ) il pouvoit , s'il avoit voulu ,
en composer davantage.
C Le
1
74 MERCURE DE FRANCE
Le P. Ignace , dans l'Histoire Ecclesiastique
du Ponthieu , fait beaucoup d'éloge
d'un autre Docteur natif de la Ville d'Eu,
nommé Jean Avril , qu'il dit avoir été
un des plus sçavans de son siècle , et
Prédicateur si fameux , qu'il surpassa presque
tous ceux qui excelloient alors dans
l'éloquence de la Chaire . Il fut fait Recteur
de l'Université de Paris le 16. Decembre
1586 ; en 1596. il accepta la digrité
de Doyen de la Collegiale de Saint
Vulfrain d'Abbeville . Enfin après avoir
donné dans cette Ville des preuves continuelles
de sa rare érudition et de son zele
infatigable à annoncer la parole de Dieu ;
le jour de la Nativité de la Vierge de l'an
1611. ayant fait le Service , et assisté à
tout l'Office , il se retira sur le soir dans
son Cabinet , où après avoir legérement
soupé , on le trouva mort le lendemain
matin .
Le siecle dernier a donné encore des
personnes distinguées par leur érudition,
qui ont pris naissance au Comté d'Eu .
Il y a eu un Pere Mithon , Religieux des
Pénitens de l'Ordre de S. François , nommé
dans son Ordre le P. Irenée d'Eu , fils
de Richard Mithon , Ancien Baillif du
Comté d'Eu , lequel mérita par sa science
et par ses vertus de remplir les premieres
places de son Ordre , telles que
celles
AVRIL: 1731. 679
celles de Gardien , de Définiteur et de
Provincial. Il en donna des preuves par
differens Ouvrages , particulierement par
trois gros Volumes in folio , qu'il composa
sur la Vie Spirituelle et Chrétienne ,
qui furent imprimés à Paris en 1659. chez
George Josse l'Auteur mourut cette
même année .
›
On a une Traduction Françoise de la
Vie de S. Laurent , Archevêque de Dublin
, écrite en Latin par un Chanoine de
Notre-Dame d'Eu , so. ans après la mort
de ce Saint , laquelle a été mise au jour
par le Pere Nicolas le Carpentier , Prieur
de l'Abbaye d'Eu , natif de la même Ville,
imprimée à Rouen en 1618. Plus une autre
Vie du même Saint beaucoup plus
étendue , composée par le Pere Jean Guignon
, né aussi à Eu , et imprimée pareillement
à Rouen en 1653. Enfin François
le Beuf , Lieutenant Genéral au Bailliage
d'Eu , né dans le même lieu , mort vers
l'an 1659. après avoir donné des preuves
de ses lumieres et de son équité dans l'exercice
de sa Charge , a composé une Histoire
abregée des Comtes d'Eu , qui est
restée en Manuscrit. Il avoit d'ailleurs
fait peindre un Tableau Historique des
mêmes Comtes , où sont leurs Portraits
avec leurs Armes en migniature , sur du
velin , et un abregé de leur vie , le tout
Cij par676
MERCURE DE FRANCE
parfaitement bien travaillé . Ce Tableau
est présentement chez M. le Duc du
Maine.
Nous avons eu de nos jours un autre
Jean Daval , né à Eu , qui s'est distingué
par l'étendue de ses lumieres , et par son
habileté dans l'étude et dans la pratique
de la Medecine. Il fut premierement Docteur
dans cette Faculté en l'Université
d'Angers , ensuite il prit la même qualité
dans celle de Paris en 1683. où il professa
pendant les années 1685 et 1686. un Cours
d'Anatomie et de Physiologie , et les deux
années suivantes un Cours de Botanique ,
lesquels Traités ont été estimés de tous
les Connoisseurs. Il étoit en même tems
Medecin de l'Hôpital de la Charité et des
Paroisses de S. Jean , de S. Gervais et de
S. Sauveur , où il prenoit soin des Pauvres
. Il se rendit particulierement recommandable
à l'occasion des fiév res malignes
qui regnerent à Paris pendant l'année
1699. dont il penétra si bien la cause , et
en découvrit si justement les remedes ,
qu'il les guerissoit à coup sûr , ce qui le
mit dans un si grand crédit,que M. Fagon
parla de lui au Roi Louis XIV. pour qu'il
pût lui succeder dans la place de Premier
Medecin de S. M. Il lui en fit même tenir
le Brevet d'agrément, lequel lui fut ensuite
envoyé par un Gentilhomme de la part du
Roi ;
AVRIL. 17318 677
>
Roi ; mais trop jaloux de sa liberté , il alla
en faire ses très humbles remercimens
s'excusant sur la délicatesse de son temperament.
Il est mort âgé de 64. ans¸ le
23. Juin 1719 .
,
Après tous ces Sçavans , qui sont sortis
du Comté d'Eu on sera moins surpris
de trouver une fille sçavante du même
Pays , quoique la chose soit plus rare ;
plusieurs Auteurs en ont parlé dans leurs
Ouvrages , tels que La Croix du Maine
dans sa Bibliotheque Françoise, Louis Jacob
dans un Ouvrage semblable , et Augustin
de la Chieza dans son Théatre des
Dames Sçavantes. Ils ont tous fait l'éloge
d'Anne Marquet , Religieuse du Monastere
de Poissy de l'Ordre de S. Dominique
, native du Comté d'Eu . Elle parloit
les Langues Sçavantes ' , la Grecque et la
Latine , et composoit élegamment en Prose
et en Vers. Les Poëtes les plus fameux
de son tems , tels que Dorat , Ronsard -
& c. estimoient beaucoup les Piéces de sa
façon ; il en parut quelques - unes imprimées
en l'année 1561. accompagnée d'une
Préface faite par une Religieuse du
même Ordre , nommée Marie de Fortia.
Anne Marquet mourut l'onzième jour
de Mai 1588 .
Les effets singuliers de la pieté chrétienne
ne méritant pas moins d'être ob-
Ciij servés
878 MERCURE DE FRANCE
servés que ceux des Sciences , des Armes
et des Arts , je ne dois pas oublier dans
re Mémoire la généreuse résolution que
prit Laurent Villedor , natif de cette Ville,
Docteur de Sorbonne , Theologal de
Noyon , d'abandonner sa Patrie , ses biens
et sa dignité pour passer à la Chine , dans
la vue d'y travailler à la conversion des
Infideles de ce vaste Empire. S'étant donc
embarqué dans ce dessein l'année 1701 .
au Port- Louis , et ayant mis à la voile le
5. de Fevrier , après cinq mois quatorze
jours de navigation , le Vaisseau moüilla
à Pondicheri , sur la côte de Coromandel
; là Dieu le traitant comme un autre
Xavier , content du sacrifice de ses desirs,
il ne permit pas qu'il en vit l'execution ;
car après avoir prêché dans une grande
solemnité qui fut faite en cette Ville où
assisterent les Jesuites , les Capucins et toutes
les personnes de consideration, il tomba
malade quelques jours après , et mourut.
Les Voyageurs qui l'accompagnoient dans
le Vaisseau ont rapporté que ce qui l'avoit
épuisé étoit le trop grand travail qu'il
s'étoit donné sur la route pour apprendre
la Langue Chinoise , qu'il leur faisoit fréquemment
des discours de pieté , et qu'il
les avoit édifiés par toute sa conduite . *
* Relat. d'un Voyage aux Indes. Paris ,
Moreau 1703 .
chet
Ne
AVRIL . 1731. 679
Ne puis -je pas joindre à ce zelé Docteur
celui qui par sa rare pieté , ses austerités
et sa prudence a merité d'être placé en
qualité d'Abbé de la Trappe pour gouverner
cette nombreuse Communauté qui
édifie toute l'Eglise : il se nomme François
Augustin Gouche , né à Eu , et élû
Abbé en 1727.
Nous donnerons la suite de ces Mémoires
le mois prochain.
Fermer
Résumé : MÉMOIRES HISTORIQUES sur les personnes originaires du Comté d'Eu, qui se sont distingués par leur vertu, par leur science, par leur valeur &c. Par M. Capperon, Ancien Doyen de S. Maxent.
Le texte présente les mémoires historiques de personnalités originaires du Comté d'Eu, distinguées par leur vertu, science et valeur. L'auteur, M. Capperon, ancien doyen de J. S. Maxent, répond à une demande de mémoires sur ces individus. Geoffroi, second du nom, évêque d'Amiens, né à Eu à la fin du XIIe siècle, est le premier personnage mentionné. Son nom de famille était le Valet ou le Varlet, et il était fils d'un bourgeois de Eu. Geoffroi se distingua par son érudition et devint docteur en théologie et en médecine à Paris. Il fut élu évêque d'Amiens en 1223 et participa à diverses assemblées et conciles. Il régla l'organisation de l'Hôtel-Dieu d'Amiens et supervisa la construction de la cathédrale. Il mourut en 1238. Le texte mentionne également Jean, évêque d'Auxerre, né au Bourg de Blangy dans le Comté d'Eu. Il fut docteur à la Maison de Navarre et participa à des assemblées doctrinales. Il devint évêque d'Auxerre en 1338 et mourut en 1344. D'autres savants du Comté d'Eu sont cités, comme Michel d'Eu, Jean Daval, Jean Avril, et le Père Mithon, tous distingués par leurs contributions académiques et spirituelles. Le texte mentionne également des œuvres littéraires et historiques écrites par des natifs du Comté, comme des vies de saints et des histoires des Comtes d'Eu. Le texte évoque également un docteur de Sorbonne et théologal de Noyon qui, en 1701, décida d'abandonner sa patrie, ses biens et sa dignité pour se rendre en Chine afin de convertir les infidèles de cet empire. Il s'embarqua au Port-Louis le 5 février 1701 et, après cinq mois et quatorze jours de navigation, arriva à Pondichéry sur la côte de Coromandel. Cependant, malgré ses efforts pour apprendre la langue chinoise et son zèle missionnaire, il tomba malade peu après une grande cérémonie à Pondichéry et mourut. Ses compagnons de voyage témoignèrent de son dévouement et de sa piété. Enfin, le texte mentionne François Augustin Gouche, né à Eu, qui fut élu abbé de la Trappe en 1727 et était connu pour sa piété, ses austérités et sa prudence. La suite des mémoires est annoncée pour le mois suivant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 1482-1494
LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, sur une Méthode facile qu'il a découverte, pour connoître les Sels, pour juger des effets qu'ils doivent produire, et pour examiner ceux qui se trouvent dans les terres, dans les eaux, dans les plantes, dans les humeurs et dans l'air, ce qui servira à connoître les qualitez de ces differentes choses.
Début :
MONSIEUR, Puisque vous souhaitez que je vous donne une parfaite connoissance des Observations [...]
Mots clefs :
Sels, Terre roide, Eaux , Plantes, Terre fine, Concrétion particulière, Cristalliser, Nitre, Vitriol, Sel d'Epsom
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, sur une Méthode facile qu'il a découverte, pour connoître les Sels, pour juger des effets qu'ils doivent produire, et pour examiner ceux qui se trouvent dans les terres, dans les eaux, dans les plantes, dans les humeurs et dans l'air, ce qui servira à connoître les qualitez de ces differentes choses.
LETTRE de M. Capperon , ancien
Doyen de S. Maxent , sur une Méthode
facile qu'il a découverte , pour connoître
les Sels , pour juger des effets qu'ils doi
vent produire , et pour examiner ceux qui
se trouvent dans les terres , dans les eaux,
dans les plantes , dans les humeurs et
dans l'air , ce qui servira à connoître
les qualitez de ces differentes choses.
MONSIEUR ,
Puisque vous souhaitez que je vous
donne une parfaite connoissance des Ob
servations que j'ai faites sur les Sels , dans
la vûe de faciliter le moyen de découvrir
par une voye plus simple que celles dont
II Vol on
JUIN.
1483 1731.
S
on s'est servi jusqu'à present , quelles peu
vent être les qualitez des differens mixtes
qu'on veut examiner ; je le ferai volon
tiers , n'ayant rien plus à coeur que de
vous satisfaire. Ce que j'ai dit cy- devant
sur les Sels de l'air dans les Lettres que
je vous ai adressées , ( a) ayant produit
d'aussi heureux effets , et pouvant en pro
curer beaucoup d'autres , je ne crois pas
devoir négliger de vous faire connoître
l'étenduë que j'ai donnée à ma découver
te , pour faire remarquer l'utilité qu'on
en peut tirer.
Je crois d'abord pouvoir avancer qu'il
n'y a pas de moyen plus sûr que ma Mé
thode pour bien connoître tous les Sels ,
et pour les distinguer
parfaitement les
uns des autres. C'est par cette même Mé
thode qu'il est le plus facile de connoî
tre comment sont formées les plus peti
tes parties
integrantes qui
composent ces
Sels ; d'où je conclus qu'il est très - aisé
ensuite de juger des effets qu'ils doivent
naturellement produire.
Pour vous persuader , Monsieur , de
ces trois propositions , permettez - moi de
vous marquer d'abord ce que j'entends
précisement par ce qu'on appelle Sel.
(a) Voyez les Mercures de Février, Mars et
Décembre 1729. et Mars 1730,
I I. Vol.
J'en
7484 MERCURE DE FRANCE
J'entends par Sel , une concrétion parti
culiere , faite d'une terre fine , roide et
cassante , qui se dissout dans l'eau et qui
après sa dissolution reprend toûjours la
même figure lorsqu'on n'y met point
d'obstacles. Telle est, ce me semble,la ve
ritable idée qu'on peut avoir de la nature
des Sels , reconnue par de solides Obser
vations , et non simplement suposée par
la seule imagination , telles que celles
qu'on a eües jusqu'à present.
C'est ce qu'il est facile de justifier par
ma Méthode ; car qu'on prenne tel Sel
qu'on voudra , qu'on en fasse dissoudre
dans l'eau une quantité convenable , et
qu'on le fasse ensuite cristaliser sur le ver
re, ainsi que je l'enseigne , l'on verra que
chaque Sel y réprendra toûjours la figure
qui lui est specifique ; par où il sera très
aisé de le distinguer des autres. Pour pro
fiter donc de cette découverte , et pour
éviter qu'on y soit trompé , il est à pro
pos de faire cristaliser de cette maniere
chaque Sel en particulier , et d'en tirer
ensuite le papier ; car cela étant fait une
fois , c'est le moyen de les reconnoître
toûjours et de les distinguer parfaitement
les uns des autres . On aura même là
une espece de clef pour les trouver et
les connoître par tout où ils sont.
par
II. Vol. C'est
JUIN. 1731. 1485
募
C'est ce dont je donne un échantillon
dans la Planche qui accompagne mes Let
tres , où j'ai représenté les Figures des
Sels les plus connus , ainsi que je les ai
vûs et dessinez moi- même ; tels que le
Sel marin , le Nitre , le Vitriol blanc et
le vert , l'Alun , le Sel Armoniac , le Bo
rax, le Sel d'Epsom ou d'Angleterre, l'Ar¬
senic , le Sublimé et le Sucre.
Il est aisé de voir par les figures de ces
Sels , représentez dans cette Planche , que
le Sel Marin se cristalise toûjours en cubes,
qui ont moins de hauteur que de largeur,
avec cette particularité , que la plupart
de ces cubes forment sur leur hauteur un
creux à quatre facetes , lesquelles se reü
nissant , donnent souvent lieu de croire
que bien loin de former un creux , elles
s'élevent tout au contraire en pointe de
diamant , ce qui arrive ordinairement
lorsqu'on n'apporte pas assez d'attention
à les regarder avec un Microscope , l'illu
sion venant de la transparence de ces
Cristaux .
Le Nitre prend la figure de petites li
gnes droites , lesquelles se réunissant sou
* On ajugé à propos de ne faire graver qu'u
ne partie des Sels dont parle l'Auteur ; cette
partie nous paroissant suffisante pour exprimer
ses idées.
II. Vol. D vent
1486 MERCURE DE FRANCE
vent les unes aux autres , forment des li
gnes cannelées plus longues et plus gros
ses , ayant quelques inégalitez dans leur
longueur , causées par la jonction de ces
lignes. Souvent dans les intervales qui res
tent entre ces longues lignes , il en paroît
qui sont en forme de branchages, traversées
par d'autres ; et parmi ces lignes on voit
plusieurs petits Cristaux ovales, mais poin
tus par les deux bouts , même d'autres qui
sont ronds et dispersez differemment.
Le Vitriol a aussi des lignes , mais beau
coup plus irregulieres et moins unies que
celles du Nitre , puisqu'elles sont souvent
comme dentelées ; et dans les intervales
de ces lignes , il se trouve comme de
pe
tites éguilles , dont les unes sont disper
sées et d'auttes sont réunies en forme
d'étoiles ; lors qu'elles se réunissent en
plus grand nombre , elles ont la figure
de têtes de Chardons.
L'Alun se cristalise en espece de trian
gles , dont les trois angles sont pres
que toûjours coupez vers leurs extrémi
tez , ce qui forme un exagone plus ou
moins regulier. Si par hazard les Cris
taux se réunissent , ce qui arrive particu
Hierement vers les bords du verre , ils font
alors des Cristaux continus , qui ont pres
que toûjours la figure d'angles saillans
II. Vol.
JUIN. 1731. 1487
a peu près semblables à ceux des Bastions
ou des demi - Lunes.
Le Sel Armoniac se forme en lignes
plus ou moins longues ; mais dont les côtez
sont toûjours garnis d'autres moindres li
gnes qui s'y joignent à angles droits, ce qui
forme souvent des croix assez régulieres.
Le Borax donne des Cristaux fort pe
tits , de figure differente , les uns étant
plus ou moins quarrez ou triangulaires
ou paralellogrames ou pentagones ou
exagones ; mais tous avec certaine épais
seur et coupez à vives arêtes .
Le Sel d'Angleterre prend la figure de
quarrez longs , avec nombre d'espece de
rosettes , dont plusieurs sont herissez ,
approchant des têtes de Chardons.
Le Sel Polycreste a des paralellogrames
plus menus que le Sel d'Epsom , dont
plusieurs se joignant ensemble , forment
des lignes qui se tiennent les unes aux au
tres. Il y a outre cela d'autres petits Cris
taux plus quarrez , et quantité de petites
lignes ou éguilles , et des globules heris
sez en têtes de Chardons .
L'Arsenic a de petits Cristaux , dont
on ne peut voir parfaitement la figure
qu'avec un bon Microscope ; pour lors on
les voit faits en globules comme herissez de
pointes de diamans; et parmi ceux- là on en
11. Vol Dij voit
488 MERCURE DE FRANCE
voit d'autres formez en rond.Les Cristaux
du Sublimé sont en figure d'épines , dont
les éguillons sont très- pointus. Enfin le
Sucre se cristalise en agréables rosettes.
Telles sont les figures de ces differens
Sels que j'ai fait cristaliser par ma Métho
de, et que j'ai vû paroître toûjours de mê
me , à quelque petite difference près , qui
ne fait pas changer les figures dominan
tes et specifiques de ces Sels , telles que
je viens de les décrire : ce que j'ai fait à
P'égard de ceux-là , se peut également
faire à l'égard de tout autre ; car il ne
faut pas croire que tous les Sels qui sont
dans la Nature , se réduisent tous à ceux
qui sont les plus connus ; il est vrai qu'ils
se trouvent souvent dans l'air , dans la
terre et dans les differens mixtes qu'on
peut connoître ; mais il paroît assez vrai
semblable qu'il y a dans la terre une ma
tiere saline dont tous les Sels sont com
posez , laquelle se réunissant et se con
gelant differemment , suivant les petits
vuides où elle entre , soit dans la terre
même ou dans les mixtes , forme par ce
moyen autant de differens Sels que les mou
les ( pour ainsi dire ) où elle s'est conge
lée , se sont trouvez differens . L'Art même
fait souvent changer de figure aux Sels
naturels , mais il est toûjours vrai que
II. Vol.
lorsque
JUIN.
1731. 1489
lorsque cette matiere saline a été fixée , soit
par la Nature soit par l'Art , à une figure
particuliere , elle la reprend toûjours
quand on la cristalise par ma Méthode .
Il y a une autre chose qui mérite d'ê
tre connue dans ce qui regarde les Sels ,
et qu'on peut dire être le fondement de
tout ce qu'on peut juger des cffets qu'ils
peuvent produire ; sçavoir , que les plus
petites parties intégrantes dont ils sont
composez , gardent dans leur plus petit
volume , tout imperceptible qu'il est , la
même figure qui paroît sur le verre par
l'assemblage d'une infinité de ces petites
parties dont la figure du Sel criştalisé est
composée ; c'est ce qu'un Ecrivain mo
derne (a) avance comme un principe as
suré ; car après avoir dit , conformément
à ce que j'ai pensé , que ce qu'il y a de
singulier dans les Sels , c'est que de telle
maniere qu'on les divise ou qu'on les dis
solve , ils prennent toujours la même
forme dans la cristalisation , étant aussi
difficile de leur enlever leur figure que
leur nature saline , la loi qui leur donne
cet arrangement , étant invariable . Puis
passant plus loin , il ajoûte que les parties
(a) M. Senac , nouveau Cours de Chymie
suivant les principes de Nevveton et de Sthalle,
Art. dernier de la Cristalisation.
9
II. Vol.
Dij les
1490 MERCURE DE FRANCE.
les plus simples des Sels ont toûjours leur
figure semblable à celle que prennent les
Sels en se cristalisant , ce qui donne lieu
à cet Auteur de souhaiter qu'on pût
trouver un moyen de connoître quelle
est précisement la figure spécifique de
chaque Sel , afin que par ce même moyen
on pût connoître de quelles figures
sont les moindres parties qui les compo
sent ; c'est ainsi qu'il s'exprime : On pourra
peut-être , en connoissant la figure des
Cristaux ( des Sels , ) connoître laforme des
parties qui les composent.
Ce que cet Auteur espere pouvoir
quelque jour arriver , c'est , ce me semble ,
par la Méthode que j'ai proposée ; puis
que rien n'est plus aisé que de connoître
par ce moyen si simple , quelle est la
figure specifique de chaque Sel ; ainsi qu'on
en peut juger par ce que je viens de dire
des Sels dont j'ai parlé cy- dessus.
Etant donc une chose assurée que les
parties interieures et invisibles des Sels
sont de la même figure que les Cristaux
qui se voyent avec les yeux ; il s'ensuit
qu'il est après cela très- facile de connoître
quels effets ces Sels doivent produire, puis
que lescorps n'agissent les uns sur les autres
que par leur figure et leur mouvement.
Ainsi voyant que les Cristaux du Ni
II. Vol. tre
JUIN. 1731. 1491
tre sont quelques-uns formez en lignes ,
d'autres en petites ovales fort pointuës
par
les deux extrémitez , et enfin d'autres
plus petits presque ronds ; n'a-t'on pas
raison de juger que par ses parties poin
tuës , il doit être d'un gout acide et pic
quant ; par ses parties longues , il doit di
minuer le mouvement interieur des li
quides , et être un peu volatile par ses pe
tites parties rondes ? que le Sel marin , où
l'on ne voit que des Cristaux cubiques
doit avoir quelque chose de plus âcre,
raison de ses differens angles , et plus fixe
à cause de sa figure moins susceptible de
à
mouvement ?
Le Vitriol ayant quelques- uns de ses
Cristaux formez en lignes assez grosses ,
mais comme dentelées en forme de Scies,
d'autres en petites éguilles , et enfin d'au
tres en étoiles pointues et en Chardons
herissez ; ne doit- on pas juger que par
ses parties longues , il doit , aussi - bien
que le Nitre , diminuer le mouvement
des liquides ? mais être plus âcre et plus
caustique par la dentelure de ses parties ,
comme par ses étoiles pointues et ses es
peces de têtes de Chardons ? ce qui doit ,
aussi le rendre astringent , lorsque ces
parties dentelées ou herissées , venant à
se glisser entre les fibres , leur donnent
eccasion de se resserrer. Diiij l'A
1492 MERCURE DE FRANCE
L'Alun n'a presque qu'une sorte de
Cristaux composez aussi de plusieurs an
gles plus roides et plus fermes , puisqu'il
se dissout moins aisément ; c'est pourquoi
jugeant par leur figure des qualitez de ce
Sel , il est aisé de voir que piquant par
ses angles roides et fermes les fibres ou
'mammelons de la langue , il doit causer
un gout austere , et que ses particules ainsi
figureés se glissant entre ces fibres
leur donnent lieu de se bander et de se
resserrer , ce qui produit son astriction .
Le Sel Armoniac ayant ses parties lon
gues , doit aussi être rafraichissant ; mais
parce qu'elles sont traversées par d'autres
petites lignes qui les croisent , elles don
nent par - là plus de prise pour être enle
vées dans l'évaporation , ce qui par con
sequent doit le rendre volatile.
Le Borax a ses Cristaux pareillement
composez de plusieurs angles , même cou
pez à vives arêtes , ce qui le doit rendre
pénetrant et irritant ; mais parce qu'il est
plus compacte et moins facile à se dis
soudre , cela empêche qu'il ne pro
duise sur la langue des effets aussi sensi
bles que les Sels précedens ; au lieu qu'é
tant plus développé dans les visceres , il
Y fait ses principales Opérations.
Le Sel d'Epsom et le Sel Policreste ,
II. Vol. pa:
JUIN. 1731. 1493
par leurs paralellogrammes assez longs ,
font connoître qu'ils peuvent diminuer
l'agitation interieure des liquides ; mais
leur âcreté se fait voir aussi aisément par
leurs Cristaux en forme de têtes de Char
dons , ce qui les rend purgatifs , irritant
facilement les intestins par ces parties ain
si figurées , et le Sel Policreste de plus par
ses petites éguilles. Il est facile de con
noître les cruels effets de l'Arsenic et du
Sublimé , par la seule inspection de la fi
gure de leurs Cristaux. Ceux du Sucre
tout au contraire , formez en petites ro
settes , marquent assez qu'en roulant sur
les fibres de la langue , ils ne sont propres
qu'à les chatouiller agréablement.
Je ne suis entré dans ce détail touchant
les Sels les plus connus , que pour justi
fier par ces Sels la verité de ce que j'ai
avancé et de ce qu'en pense M. Sénac ; sça
voir , que connoissant quelle est la figure
specifique que prend chaque Sel dans la
cristalisation , on parvient à connoître
quels effets il doit naturellement operer.
Ilconvient maintenant de marquer com
ment on doit s'y prendre pour trouver
ces differentes figures des Sels , il n'y a qu'à
faire dissoudre dans l'eau le Sel dont on
veut connoître la figure des Cristaux, faire
la dissolution un peu forte , la filtrer en
II. Vol.
suite
Dv
1494 MERCURE DE FRANCE
suite par le papier gris , et en prendre
une très - petite portion pour la faire cris
taliser sur un petit morceau de verre for
mé en rond , comme je l'enseigne dans ma
troisiéme Lettre sur les Sels de l'air , (a)
pour faire cristaliser les Sels qui se ren
contrent dans les eaux de pluye , de rosée ,
de brouillards , & c . La cristalisation étant
faite, si l'on veut voir distinctement quelle
est la figure des Cristaux , il faut les re
garder avec un Microscope qui doit être
fait comme ceux dont je vous ai donné
autrefois la description . Il y a quelques
observations à faire pour n'être pas trom
pé dans la Cristalisation de ces Sels ; mais
je me réserve à en parler dans la Lettre qui
doit suivre celle-cy de près . Je suis , Mon
sieur , & c.
FIGURES des principaux Sels
dont il est parlé dans cette Lettre.
La 1. figure représente le Sel Marin .
La 2. le Sel du Terreau de fumier.
La 3. le Sel de l'Ozeille.
le Sel de la Salive.
La 4.
La
5.
le
Sel
du
Sang
.
La
6.
le
Sel
de
l'Urine
.
Doyen de S. Maxent , sur une Méthode
facile qu'il a découverte , pour connoître
les Sels , pour juger des effets qu'ils doi
vent produire , et pour examiner ceux qui
se trouvent dans les terres , dans les eaux,
dans les plantes , dans les humeurs et
dans l'air , ce qui servira à connoître
les qualitez de ces differentes choses.
MONSIEUR ,
Puisque vous souhaitez que je vous
donne une parfaite connoissance des Ob
servations que j'ai faites sur les Sels , dans
la vûe de faciliter le moyen de découvrir
par une voye plus simple que celles dont
II Vol on
JUIN.
1483 1731.
S
on s'est servi jusqu'à present , quelles peu
vent être les qualitez des differens mixtes
qu'on veut examiner ; je le ferai volon
tiers , n'ayant rien plus à coeur que de
vous satisfaire. Ce que j'ai dit cy- devant
sur les Sels de l'air dans les Lettres que
je vous ai adressées , ( a) ayant produit
d'aussi heureux effets , et pouvant en pro
curer beaucoup d'autres , je ne crois pas
devoir négliger de vous faire connoître
l'étenduë que j'ai donnée à ma découver
te , pour faire remarquer l'utilité qu'on
en peut tirer.
Je crois d'abord pouvoir avancer qu'il
n'y a pas de moyen plus sûr que ma Mé
thode pour bien connoître tous les Sels ,
et pour les distinguer
parfaitement les
uns des autres. C'est par cette même Mé
thode qu'il est le plus facile de connoî
tre comment sont formées les plus peti
tes parties
integrantes qui
composent ces
Sels ; d'où je conclus qu'il est très - aisé
ensuite de juger des effets qu'ils doivent
naturellement produire.
Pour vous persuader , Monsieur , de
ces trois propositions , permettez - moi de
vous marquer d'abord ce que j'entends
précisement par ce qu'on appelle Sel.
(a) Voyez les Mercures de Février, Mars et
Décembre 1729. et Mars 1730,
I I. Vol.
J'en
7484 MERCURE DE FRANCE
J'entends par Sel , une concrétion parti
culiere , faite d'une terre fine , roide et
cassante , qui se dissout dans l'eau et qui
après sa dissolution reprend toûjours la
même figure lorsqu'on n'y met point
d'obstacles. Telle est, ce me semble,la ve
ritable idée qu'on peut avoir de la nature
des Sels , reconnue par de solides Obser
vations , et non simplement suposée par
la seule imagination , telles que celles
qu'on a eües jusqu'à present.
C'est ce qu'il est facile de justifier par
ma Méthode ; car qu'on prenne tel Sel
qu'on voudra , qu'on en fasse dissoudre
dans l'eau une quantité convenable , et
qu'on le fasse ensuite cristaliser sur le ver
re, ainsi que je l'enseigne , l'on verra que
chaque Sel y réprendra toûjours la figure
qui lui est specifique ; par où il sera très
aisé de le distinguer des autres. Pour pro
fiter donc de cette découverte , et pour
éviter qu'on y soit trompé , il est à pro
pos de faire cristaliser de cette maniere
chaque Sel en particulier , et d'en tirer
ensuite le papier ; car cela étant fait une
fois , c'est le moyen de les reconnoître
toûjours et de les distinguer parfaitement
les uns des autres . On aura même là
une espece de clef pour les trouver et
les connoître par tout où ils sont.
par
II. Vol. C'est
JUIN. 1731. 1485
募
C'est ce dont je donne un échantillon
dans la Planche qui accompagne mes Let
tres , où j'ai représenté les Figures des
Sels les plus connus , ainsi que je les ai
vûs et dessinez moi- même ; tels que le
Sel marin , le Nitre , le Vitriol blanc et
le vert , l'Alun , le Sel Armoniac , le Bo
rax, le Sel d'Epsom ou d'Angleterre, l'Ar¬
senic , le Sublimé et le Sucre.
Il est aisé de voir par les figures de ces
Sels , représentez dans cette Planche , que
le Sel Marin se cristalise toûjours en cubes,
qui ont moins de hauteur que de largeur,
avec cette particularité , que la plupart
de ces cubes forment sur leur hauteur un
creux à quatre facetes , lesquelles se reü
nissant , donnent souvent lieu de croire
que bien loin de former un creux , elles
s'élevent tout au contraire en pointe de
diamant , ce qui arrive ordinairement
lorsqu'on n'apporte pas assez d'attention
à les regarder avec un Microscope , l'illu
sion venant de la transparence de ces
Cristaux .
Le Nitre prend la figure de petites li
gnes droites , lesquelles se réunissant sou
* On ajugé à propos de ne faire graver qu'u
ne partie des Sels dont parle l'Auteur ; cette
partie nous paroissant suffisante pour exprimer
ses idées.
II. Vol. D vent
1486 MERCURE DE FRANCE
vent les unes aux autres , forment des li
gnes cannelées plus longues et plus gros
ses , ayant quelques inégalitez dans leur
longueur , causées par la jonction de ces
lignes. Souvent dans les intervales qui res
tent entre ces longues lignes , il en paroît
qui sont en forme de branchages, traversées
par d'autres ; et parmi ces lignes on voit
plusieurs petits Cristaux ovales, mais poin
tus par les deux bouts , même d'autres qui
sont ronds et dispersez differemment.
Le Vitriol a aussi des lignes , mais beau
coup plus irregulieres et moins unies que
celles du Nitre , puisqu'elles sont souvent
comme dentelées ; et dans les intervales
de ces lignes , il se trouve comme de
pe
tites éguilles , dont les unes sont disper
sées et d'auttes sont réunies en forme
d'étoiles ; lors qu'elles se réunissent en
plus grand nombre , elles ont la figure
de têtes de Chardons.
L'Alun se cristalise en espece de trian
gles , dont les trois angles sont pres
que toûjours coupez vers leurs extrémi
tez , ce qui forme un exagone plus ou
moins regulier. Si par hazard les Cris
taux se réunissent , ce qui arrive particu
Hierement vers les bords du verre , ils font
alors des Cristaux continus , qui ont pres
que toûjours la figure d'angles saillans
II. Vol.
JUIN. 1731. 1487
a peu près semblables à ceux des Bastions
ou des demi - Lunes.
Le Sel Armoniac se forme en lignes
plus ou moins longues ; mais dont les côtez
sont toûjours garnis d'autres moindres li
gnes qui s'y joignent à angles droits, ce qui
forme souvent des croix assez régulieres.
Le Borax donne des Cristaux fort pe
tits , de figure differente , les uns étant
plus ou moins quarrez ou triangulaires
ou paralellogrames ou pentagones ou
exagones ; mais tous avec certaine épais
seur et coupez à vives arêtes .
Le Sel d'Angleterre prend la figure de
quarrez longs , avec nombre d'espece de
rosettes , dont plusieurs sont herissez ,
approchant des têtes de Chardons.
Le Sel Polycreste a des paralellogrames
plus menus que le Sel d'Epsom , dont
plusieurs se joignant ensemble , forment
des lignes qui se tiennent les unes aux au
tres. Il y a outre cela d'autres petits Cris
taux plus quarrez , et quantité de petites
lignes ou éguilles , et des globules heris
sez en têtes de Chardons .
L'Arsenic a de petits Cristaux , dont
on ne peut voir parfaitement la figure
qu'avec un bon Microscope ; pour lors on
les voit faits en globules comme herissez de
pointes de diamans; et parmi ceux- là on en
11. Vol Dij voit
488 MERCURE DE FRANCE
voit d'autres formez en rond.Les Cristaux
du Sublimé sont en figure d'épines , dont
les éguillons sont très- pointus. Enfin le
Sucre se cristalise en agréables rosettes.
Telles sont les figures de ces differens
Sels que j'ai fait cristaliser par ma Métho
de, et que j'ai vû paroître toûjours de mê
me , à quelque petite difference près , qui
ne fait pas changer les figures dominan
tes et specifiques de ces Sels , telles que
je viens de les décrire : ce que j'ai fait à
P'égard de ceux-là , se peut également
faire à l'égard de tout autre ; car il ne
faut pas croire que tous les Sels qui sont
dans la Nature , se réduisent tous à ceux
qui sont les plus connus ; il est vrai qu'ils
se trouvent souvent dans l'air , dans la
terre et dans les differens mixtes qu'on
peut connoître ; mais il paroît assez vrai
semblable qu'il y a dans la terre une ma
tiere saline dont tous les Sels sont com
posez , laquelle se réunissant et se con
gelant differemment , suivant les petits
vuides où elle entre , soit dans la terre
même ou dans les mixtes , forme par ce
moyen autant de differens Sels que les mou
les ( pour ainsi dire ) où elle s'est conge
lée , se sont trouvez differens . L'Art même
fait souvent changer de figure aux Sels
naturels , mais il est toûjours vrai que
II. Vol.
lorsque
JUIN.
1731. 1489
lorsque cette matiere saline a été fixée , soit
par la Nature soit par l'Art , à une figure
particuliere , elle la reprend toûjours
quand on la cristalise par ma Méthode .
Il y a une autre chose qui mérite d'ê
tre connue dans ce qui regarde les Sels ,
et qu'on peut dire être le fondement de
tout ce qu'on peut juger des cffets qu'ils
peuvent produire ; sçavoir , que les plus
petites parties intégrantes dont ils sont
composez , gardent dans leur plus petit
volume , tout imperceptible qu'il est , la
même figure qui paroît sur le verre par
l'assemblage d'une infinité de ces petites
parties dont la figure du Sel criştalisé est
composée ; c'est ce qu'un Ecrivain mo
derne (a) avance comme un principe as
suré ; car après avoir dit , conformément
à ce que j'ai pensé , que ce qu'il y a de
singulier dans les Sels , c'est que de telle
maniere qu'on les divise ou qu'on les dis
solve , ils prennent toujours la même
forme dans la cristalisation , étant aussi
difficile de leur enlever leur figure que
leur nature saline , la loi qui leur donne
cet arrangement , étant invariable . Puis
passant plus loin , il ajoûte que les parties
(a) M. Senac , nouveau Cours de Chymie
suivant les principes de Nevveton et de Sthalle,
Art. dernier de la Cristalisation.
9
II. Vol.
Dij les
1490 MERCURE DE FRANCE.
les plus simples des Sels ont toûjours leur
figure semblable à celle que prennent les
Sels en se cristalisant , ce qui donne lieu
à cet Auteur de souhaiter qu'on pût
trouver un moyen de connoître quelle
est précisement la figure spécifique de
chaque Sel , afin que par ce même moyen
on pût connoître de quelles figures
sont les moindres parties qui les compo
sent ; c'est ainsi qu'il s'exprime : On pourra
peut-être , en connoissant la figure des
Cristaux ( des Sels , ) connoître laforme des
parties qui les composent.
Ce que cet Auteur espere pouvoir
quelque jour arriver , c'est , ce me semble ,
par la Méthode que j'ai proposée ; puis
que rien n'est plus aisé que de connoître
par ce moyen si simple , quelle est la
figure specifique de chaque Sel ; ainsi qu'on
en peut juger par ce que je viens de dire
des Sels dont j'ai parlé cy- dessus.
Etant donc une chose assurée que les
parties interieures et invisibles des Sels
sont de la même figure que les Cristaux
qui se voyent avec les yeux ; il s'ensuit
qu'il est après cela très- facile de connoître
quels effets ces Sels doivent produire, puis
que lescorps n'agissent les uns sur les autres
que par leur figure et leur mouvement.
Ainsi voyant que les Cristaux du Ni
II. Vol. tre
JUIN. 1731. 1491
tre sont quelques-uns formez en lignes ,
d'autres en petites ovales fort pointuës
par
les deux extrémitez , et enfin d'autres
plus petits presque ronds ; n'a-t'on pas
raison de juger que par ses parties poin
tuës , il doit être d'un gout acide et pic
quant ; par ses parties longues , il doit di
minuer le mouvement interieur des li
quides , et être un peu volatile par ses pe
tites parties rondes ? que le Sel marin , où
l'on ne voit que des Cristaux cubiques
doit avoir quelque chose de plus âcre,
raison de ses differens angles , et plus fixe
à cause de sa figure moins susceptible de
à
mouvement ?
Le Vitriol ayant quelques- uns de ses
Cristaux formez en lignes assez grosses ,
mais comme dentelées en forme de Scies,
d'autres en petites éguilles , et enfin d'au
tres en étoiles pointues et en Chardons
herissez ; ne doit- on pas juger que par
ses parties longues , il doit , aussi - bien
que le Nitre , diminuer le mouvement
des liquides ? mais être plus âcre et plus
caustique par la dentelure de ses parties ,
comme par ses étoiles pointues et ses es
peces de têtes de Chardons ? ce qui doit ,
aussi le rendre astringent , lorsque ces
parties dentelées ou herissées , venant à
se glisser entre les fibres , leur donnent
eccasion de se resserrer. Diiij l'A
1492 MERCURE DE FRANCE
L'Alun n'a presque qu'une sorte de
Cristaux composez aussi de plusieurs an
gles plus roides et plus fermes , puisqu'il
se dissout moins aisément ; c'est pourquoi
jugeant par leur figure des qualitez de ce
Sel , il est aisé de voir que piquant par
ses angles roides et fermes les fibres ou
'mammelons de la langue , il doit causer
un gout austere , et que ses particules ainsi
figureés se glissant entre ces fibres
leur donnent lieu de se bander et de se
resserrer , ce qui produit son astriction .
Le Sel Armoniac ayant ses parties lon
gues , doit aussi être rafraichissant ; mais
parce qu'elles sont traversées par d'autres
petites lignes qui les croisent , elles don
nent par - là plus de prise pour être enle
vées dans l'évaporation , ce qui par con
sequent doit le rendre volatile.
Le Borax a ses Cristaux pareillement
composez de plusieurs angles , même cou
pez à vives arêtes , ce qui le doit rendre
pénetrant et irritant ; mais parce qu'il est
plus compacte et moins facile à se dis
soudre , cela empêche qu'il ne pro
duise sur la langue des effets aussi sensi
bles que les Sels précedens ; au lieu qu'é
tant plus développé dans les visceres , il
Y fait ses principales Opérations.
Le Sel d'Epsom et le Sel Policreste ,
II. Vol. pa:
JUIN. 1731. 1493
par leurs paralellogrammes assez longs ,
font connoître qu'ils peuvent diminuer
l'agitation interieure des liquides ; mais
leur âcreté se fait voir aussi aisément par
leurs Cristaux en forme de têtes de Char
dons , ce qui les rend purgatifs , irritant
facilement les intestins par ces parties ain
si figurées , et le Sel Policreste de plus par
ses petites éguilles. Il est facile de con
noître les cruels effets de l'Arsenic et du
Sublimé , par la seule inspection de la fi
gure de leurs Cristaux. Ceux du Sucre
tout au contraire , formez en petites ro
settes , marquent assez qu'en roulant sur
les fibres de la langue , ils ne sont propres
qu'à les chatouiller agréablement.
Je ne suis entré dans ce détail touchant
les Sels les plus connus , que pour justi
fier par ces Sels la verité de ce que j'ai
avancé et de ce qu'en pense M. Sénac ; sça
voir , que connoissant quelle est la figure
specifique que prend chaque Sel dans la
cristalisation , on parvient à connoître
quels effets il doit naturellement operer.
Ilconvient maintenant de marquer com
ment on doit s'y prendre pour trouver
ces differentes figures des Sels , il n'y a qu'à
faire dissoudre dans l'eau le Sel dont on
veut connoître la figure des Cristaux, faire
la dissolution un peu forte , la filtrer en
II. Vol.
suite
Dv
1494 MERCURE DE FRANCE
suite par le papier gris , et en prendre
une très - petite portion pour la faire cris
taliser sur un petit morceau de verre for
mé en rond , comme je l'enseigne dans ma
troisiéme Lettre sur les Sels de l'air , (a)
pour faire cristaliser les Sels qui se ren
contrent dans les eaux de pluye , de rosée ,
de brouillards , & c . La cristalisation étant
faite, si l'on veut voir distinctement quelle
est la figure des Cristaux , il faut les re
garder avec un Microscope qui doit être
fait comme ceux dont je vous ai donné
autrefois la description . Il y a quelques
observations à faire pour n'être pas trom
pé dans la Cristalisation de ces Sels ; mais
je me réserve à en parler dans la Lettre qui
doit suivre celle-cy de près . Je suis , Mon
sieur , & c.
FIGURES des principaux Sels
dont il est parlé dans cette Lettre.
La 1. figure représente le Sel Marin .
La 2. le Sel du Terreau de fumier.
La 3. le Sel de l'Ozeille.
le Sel de la Salive.
La 4.
La
5.
le
Sel
du
Sang
.
La
6.
le
Sel
de
l'Urine
.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, sur une Méthode facile qu'il a découverte, pour connoître les Sels, pour juger des effets qu'ils doivent produire, et pour examiner ceux qui se trouvent dans les terres, dans les eaux, dans les plantes, dans les humeurs et dans l'air, ce qui servira à connoître les qualitez de ces differentes choses.
M. Capperon, ancien doyen de Saint-Maxent, propose une méthode pour identifier et analyser les sels présents dans divers milieux tels que les terres, les eaux, les plantes, les humeurs et l'air. Cette méthode permet de connaître les qualités des sels et de juger de leurs effets. Capperon définit un sel comme une concrétion fine, roide et cassante, qui se dissout dans l'eau et reprend sa forme après dissolution. Sa méthode consiste à dissoudre les sels dans l'eau et à les faire cristalliser sur du verre pour observer leurs formes spécifiques, permettant ainsi de les distinguer et de les identifier. Le texte décrit les formes cristallines de plusieurs sels connus, tels que le sel marin, le nitre, le vitriol, l'alun, le sel armoniac, le borax, le sel d'Epsom, l'arsenic, le sublimé et le sucre. Chaque sel présente des cristaux de formes distinctes. Par exemple, le sel marin se cristallise en cubes, le nitre en lignes droites et cannelées, et le vitriol en lignes irrégulières et dentelées. Capperon explique que la forme des cristaux permet de déduire les effets des sels. Par exemple, les cristaux pointus du nitre indiquent un goût acide et piquant, tandis que les cristaux cubiques du sel marin suggèrent une nature âcre et fixe. La méthode de Capperon permet également de comprendre les propriétés des sels en observant leurs formes cristallines et leurs interactions avec d'autres substances. Le texte mentionne également des sels spécifiques comme le sel d'Epsom et le sel policreste, identifiables par leurs cristaux en forme de têtes de chardons, qui sont purgatifs et irritent les intestins. L'arsenic et le sublimé, reconnaissables par leurs cristaux, ont des effets cruels. En revanche, les cristaux de sucre, en forme de petites rosettes, chatouillent agréablement les fibres de la langue. L'auteur justifie l'importance de connaître la figure spécifique des cristaux de chaque sel pour prédire leurs effets. Il décrit également la méthode pour observer ces cristaux : dissoudre le sel dans l'eau, filtrer la solution, et la faire cristalliser sur un morceau de verre, puis examiner les cristaux au microscope. Le texte mentionne également des observations à faire pour éviter les erreurs lors de la cristallisation, promettant d'en parler dans une lettre ultérieure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
6
LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, sur une Méthode facile qu'il a découverte, pour connoître les Sels, pour juger des effets qu'ils doivent produire, et pour examiner ceux qui se trouvent dans les terres, dans les eaux, dans les plantes, dans les humeurs et dans l'air, ce qui servira à connoître les qualitez de ces differentes choses.
7
p. 1653-1668
SECONDE LETTRE de M. Capperon sur la Méthode d'observer les Sels qui se trouvent dans les Terres, dans les Plantes, dans les Humeurs, &c.
Début :
MONSIEUR, Vous sçavez mieux que moi, qu'il y a long-tems qu'on cherche un moyen de [...]
Mots clefs :
Sels, Mixtes, Hippocrate, Analyse chimique, Académie royale des sciences de Paris, Sel volatile, Distillation, Terre glaise, Puits, Blanchisseurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SECONDE LETTRE de M. Capperon sur la Méthode d'observer les Sels qui se trouvent dans les Terres, dans les Plantes, dans les Humeurs, &c.
SECONDE LETTRE de M. Capperon
sur la Méthode d'observer les Sels qui
se trouvent dans les Terres , dans les
Plantes , dans les Humeurs , &c.
MONSIEUR ,
Vous sçavez mieux que moi , qu'il y a
long- tems qu'on cherche un moyen de
connoître la qualité des Mixtes , pour ju
ger des effets qu'ils doivent naturellement
operer. Comme on étoit d'abord persuadé
que les Mixtes
n'opéroient
que parce
qu'on
appelloit
leurs qualitez
; sçavoir
, le
chaud
, le sec , le froid
, et l'humide
; on
B iij
1574 MERCURE DE FRANCE
crut avoir fait beaucoup , que d'assigner à
chaque Mixte , jusqu'à quel degré il étoit
chaud , sec , froid , ou humide ; ce dont
on jugeoit par les effets qu'on lui voyoit
produire , et par- là on se flatoit d'avoir
un moyen suffisant pour connoître le
bien ou le mal que ces Mixtes pouvoient
faire.
Quoique cette Méthode fut en usage
avant le tems d'Hypocrate , et qu'elle l'ait
été presque jusqu'à nos jours : * cet habile
Homme reconnut néanmoins , qu'on ne
pouvoit pas aller loin avec cette Découverte.
Il crut qu'il pouvoit y mieux réüssir
, en enseignant que les Mixtes n'opéroient
qu'entant qu'ils contenoient quelque
chose de plus ou moins amer , ou salé,
ou doux , ou âpre , ou acerbe , ou adoucissant
, ** &c.En quoi , sans doute , il
pensoit plus juste que ceux qui l'avoient
précedé , mais après tout , ce n'étoit connoître
la nature des Mixtes que par leurs
seuls effets , même par leurs effets senfibles
; par consequent il falloit les avoir
souvent éprouvez , avant que d'en fixer
les qualitez.
Enfin la Chymie étant devenue com-
* On la peut voir bien marquée dans Matthi
Comment. sur Dioscoride.
** Lib. de prisca Medicina.
mune
JUILLET.
1731. 1575
mune , on a crû avoir trouvé le moyen
infaillible pour découvrir primitivement
ce que chaque Mixte devoit naturellement
opérer , parce que ceux qui cultivoient
cet art , prétendant avoir une Méthode
assurée pour décomposer les Mixtes par
le moyen du feu , séparer les Principes
dont ils étoient composez , pour les voir
ensuite à leur aise séparément , et connoître
leurs opérations, ils n'ont nullement
douté , qu'à proportion que quelques- uns
de ces principes se trouveroient dominer
plus ou moins dans les Mixtes , leurs Effets
devoient se diversifier differemment :
c'est ce qui a même donné lieu à l'Académie
Royale des Sciences de Paris , de
faire travailler à l'Analyse Chymique des
Plantes , dans l'esperance qu'on auroit
par là une connoissance assurée des effets
qu'elles doivent naturellement produire.
Mais les personnes éclairées , même les
plus habiles dans cette Profession , sont
tombées d'accord , qu'on ne pouvoit pas
encore sé flatter d'être arrivé par cette
voye au but qu'on se proposoit depuis si
long - tems. M. Lemery , cet habile Chymiste
, avoue lui- même dans le Discours
qu'il a fait sur la Chymie en général , et
qui est à la tête de son cours de Chymie ,
B iiij que
1656 MERCURE DE FRANCE
que, si l'on veut considerer sans préoccupation
, comment le feu agit lorsqu'on
s'en sert pour anatomiser les plantes , ( on
;
doit dire la même chose des autres Mixtes
) : on avouera , dit- il , qu'il détruit et
confond la plupart des choses qu'il disseque
qu'il n'y a pas lieu de croire qu'il
rende les substances en leur état naturel :
aussi n'hésite - t- il pas à dire , parlant des
Sels des Plantes , qu'il n'y a que leur Sel
essentiel qui se tire de leur Suc exprimé ,
et filtré , et christalisé , qui soit le veritable
Sel qui étoit dans la Plante , ce qu'on
ne peut pas dire ( ajoûte t- il ) des deux autres
; sçavoir , le Sel volatile , et le Sel
fixescar eû égard à la violence du feu dont
on s'est servi pour les faire , il y agrande
apparence qu'ils ont été déguisez .
Tous ceux qui ont parlé sans prévention
de cette Analise des Mixtes,faite par
la voye du feu , en ont pensé de même.
Le Medecin de Montpellier qui a fait des
Notes sur l'Anatomie d'Heister , dit . que
ce n'est pas par l'Analyse Chymique qu'on
peut connoître les veritables principes
des
corps ; puisque le feu change les matieres
, et qu'il les décompose ; que ceuxqui
veulent en juger par cette Analyse ,
n'ont pas plus de raison , que ceux qui
voudroient connoître la nature des Caillous
JUILLET. 1731. 1657.
lous par la chaux . En effet , c'est une
chose certaine , dit M. Lemery dans son
Mémoire sur les Analyses des Plantes , inseré
dans l'Histoire de l'Académie
, que
quoique l'Oseille ait un Suç naturellement
aigre dans la Distilation , neanmoins
elle donne beaucoup moins d'acide , que
plusieurs autres Plantes qui n'en manifestent
pas tant.
Il me paroît donc , que voulant connoître
ce que la plupart des Mixtes peuvent
opérer, on peut aller plus surement
au but par la Méthode que j'ai découverte,
que par cette Analyse Chymique à laquelle
on s'est attaché depuis ces derniers
tems ; car dans la plupart des Mixtes ,
quelle est la chose qui opére les plus
grands & les plus sensibles effets ? ne sontce
pas les Sels qui sont contenus dans ces
Mixtes , lorsque venant à se déveloper , et
s'insinuant dans les pores des autres Corps
ils les dilatent , les ouvrent , en remplissent
les vuides , ou rompent & dérangent
la contexture de leurs parties ? Ainsi , on
ne peut disconvenir , que de toutes les
parties , ou , si l'on veut, de tous les principes
qui forment les Mixtes , les particules
salines étant les plus roides
Ait, Des Mamelles,
, et les
plus
1658 MERCURE DE FRANCE
plus figurées , leur opération doit être
la plus sensible et la plus considerable.
Ainsi le moyen incontestablement le
plus sûr pour juger quels effets la plûpart
des Mixtes doivent naturellement produire
, consiste à connoître parfaitement
quels Sels dominent en eux , et quelles
sont les Figures specifiques de chacun de
ces Sels : puisque , comme j'ai déja dit , ils
opérent toûjours conformément à leur Figure
et à leur mouvement : or on ne peut
pas douter , que par ma Méthode , on ne
connoisse parfaitement quels sont les Sels
qui sont contenus dans la plupart des
Mixtes, et quelles en sont les Figures spécifiques
par consequent ma Méthode est
celle qui est la meilleure et la plus
sûre pour juger des effets que ces Mixtes
doivent naturellement produire .
Tout ceci préalablement établi , entrons
maintenant en matiere ; et voyons en particulier
comment il faut s'y prendre pour
connoître quels sont les Sels qui peuvent
être contenus, soit dans les Terres, soit dans
les Eaux , soit dans les Plantes , soit dans les
Humeurs ; car il me paroit que quand on
aura poussé jusques- là ses connoissances ,
on aura trouvé suffisamment de quoi se satisfaire
.
Voulant donc découvrir quel est le Sel
qui
JUILLET. 1731. 1659
qui peut être contenu dans telle Terre que
ce puisse être , voici comme je m'y prends
pour y réüssir. Je mêle avec de l'eau la
Terre en question , observant qu'il n'y ait
pas trop d'eau ; et aprés l'avoir laissée
quelque tems en infusion , je lui donne un
leger bouillon sur le feu ; ensuite ayant
filtré cette eau par le papier gris , pour la
rendre claire , je la fais christaliser sur
mes petits vers ronds , conformément à
ma Méthode. C'est ainsi que je m'y suis
pris pour voir et connoître les Sels difrens
du Terreau de fumier , de la bonne
Terre des champs , et de la Terre glaise ,
desquels je vous envoye les desseins. Mais
avant que je finisse ce qui regarde les Terres,
il est à propos que j'avertisse, que par rap-
•port à celles qui sont exposées à la Pluye,
Jes Sels qu'on y peut trouver , peuvent
souvent varier à raison des pluyes
des rosées , des brouillards , des neiges ,
ou des grêles , qui peuvent y tomber ,
et y déposer les differens Sels qui s'y rencontrent.
, ›
Pour les Eaux des puits , des rivieres et
des fontalnes, je ies christalise telles qu'elles
sont , lorsqu'elles sont pures et claires :
mais je dois aussi faire observer , que celles
des puits et des fontaines ne donnent
pas toûjours les mêmes Sels , ce que j'ai
B vj même
1660 MERCURE DE FRANCE
même remarqué dans les Eaux de Forges.
Certe variation mérite bien d'être plus
exactement observée que je n'ai fait, pour
en tirer toutes les conséquences convenables
à un pareil sujet.
,
et
Il est vrai que la même chose arrive à
l'égard de l'Eau des rivieres : mais la cause
en est évidente , sçavoir les pluyes , les
neiges, les grêles , & c. qui y tombent ,
les differentes Terres qui y sont souvent
entraînées , et qui y portent leurs Sels
avec elles . C'est par cette raison que j'ai
rrouvé des deux sortes de Sels dans l'eau
de la mer l'un est le Sel marin ordinaire
; et l'autre un Sel plus délié , dont
les pointes font plus fines. Ce qui rend
cette eau plus corrosive que celle où le
Sel marin seul est dissout . J'ai de même
trouvé de deux sortes de Sel dans l'eau
de riviere du mois de Mars , prise à dif
rens 'tems , le premier a quelque rapport
au Nitre , et le second au Borax ; mais
parce que je n'ai pas trouvé ce dernier Sel
avant ou après le tems marqué , cela
me fait soupçonner que c'est cette
espece de Sel qui rend les Eaux du mois
de Mars plus fortes et plus âpres que
les autres , qu'elles rendent le Linge plus
blanc , et qu'elles rongent davantage les
mains des Blanchisseuses , & c.
>
A
JUILLET
. 1731. 1661
'A l'égard des Plantes , voulant connoître
leurs veritables Sels , et voir quelles
sont leurs figures specifiques
,tout consiste
à piler la plante dans un mortier , y verser
ensuite ce qu'il convient d'eau , pour
donner plus de fluidité au suc , et donner
au Sel plus de facilité pour se dégager de
la viscosité dans laquelle il est souvent
renfermé : puis ayant laissé le tout poser
pendant quelque peu de tems , le filtrer
par le papier gris , et le faire ensuite christaliser
sur le verre. On peut bien juger
que plus le Suc de la Plante est visqueux , plus on doit y mêler d'eau . Je dirai aussi
que j'ai observé, que prenant les Plantes , dans le tems qu'elles sont dans leur for- ce , leurs Sels se font mieux connoître
.
>
Voilà de quelle maniere on peut voir
et connoitre les Sels des Plantes , quelles
sont leurs figures specifiques : par où l'on
peut juger des effets qu'elles doivent naturellement
produire : puisque comme
j'ai dit , c'est principalement
par les Sels
que tous les Mixtes font leurs plus puissantes
opérations ; et qu'en connoissant
les figures sensibles que prennent
les Sels en se christalisant
sur le verre
on connoît les figures invisibles de leurs
plus petites parties par lesquelles elles
opérent.
C'est
1662 MERCURE DE FRANCE
C'est ce qu'il m'est aisé de justifier par
un grand nombre de Plantes , dont j'ai
découvert et connu les Sels par cette
Méthode on peut en être persuadé , en
voyant seulement les trois desseins que
j'ai tiré de Sels , de l'Oseille , du Marübe
blanc , et de la Christe - Marine ; par - lesquels
il est très-facile de connoître les effets
que ces trois Plantes doivent naturellement
opérer : car trouvant dans l'Oseille
les principaux Sels formez en figures d'épines
, d'autres en petites éguilles , et d'autres
enfin en figure de lozanges pointuës
par les deux bouts , n'a-t- on pas une
marque assurée , que cette Plante doit
piquer par son acidité , et être tant soit
peu corrosive , comme on le reconnoît
par ces effets ; puisque chacun sçait
qu'elle dissipe les taches d'encre , lorsqu'il
en est tombé sur le Linge ? elle
doit aussi être rafraîchissante et pénétrante
, ce qu'on ne peut jamais reconnoître
( ainsi que je l'ai dit par son Analyse
Chymique.
Il en est de même du Marube blanc : les
Sels de cette Plante vûs et découverts par
ma Méthode sont visiblement un Sel ammoniac
très-abondant mêlé d'un peu deNître;
puisqu'ils ont l'un et l'autre des figures
sem
JUILLET. 1731. 1 1663
semblables à celles de ces deux Sels ; par où
il est aisé de juger que cette Plante doit
être volatile et désopilante , conformément
à ces deux Sels. Enfin j'ai trouvé les Sels
provenant de la Christe - Marine , où le Sel
marin se fait voir , accompagné de l'armoniac.
Je pourrois entrer dans un plus
grand détail , si je voulois rapporter comment
sont figurés les differens Sels des
Plantes , que je me suis donné le plaisir
d'examiner : je dis le plaisir , car c'en
est un veritable , que de voir cette differente
Palingénésie des Sels , et cet agréable
arrangement qu'ils prennent d'eux- mêmes
sur le Verre.
Passons maintenant aux humeurs , ou
liquides les plus considerables du Corps
humain,pour connoître les Sels contenus
dans la salive ; il est necessaire d'observer
qu'étant ordinairement trés visqueuses , il
faut pour en dissoudre la viscosité , pour en
détacher les Sels qui sont enfevelis , y mêler
au moins une fois autant d'eau ; et afin
que la dissolution se puisse mieux faire , il
est à propos de laisser poser le tout pendant
quelques heures ; et la laisser christaliser
aprés l'avoir filtrée : c'est alors, que , quoiqu'il
s'y trouve quelquefois des Sels differens
, on a presque toûjours le plaisir de
voir de ses yeux la verité de ce qu'on a dit,
sçavoir ,
1664 MERCURE DE FRANCE
sçavoir, que la Salive est ordinairement
remplie de Sel armoniac , ainsi qu'il est facile
de le voir par le dessein que j'ai tiré
d'après celle que j'ai christalisée.
Pour ce qui est du sang ; comme c'est
dans sa sérosité que les Sels sont dissous ,
ce n'est aussi que dans cette seule sérosité
qu'il les faut chercher. Il faut donc pour
cet effet , prendre celle qui se sépare d'ellemême
après la saignée . Mais comme elle
est extrêmement visqueuse et gluante
elle a besoin pour en débarasser les Sels ,
qu'on y mêle beaucoup plus d'eau que
dans la Salive , ensorte qu'il en faut mettre
environ sept à huit fois plus qu'il n'y a
de sérosite ayant ensuite laissé poser le
tout trois ou quatre heures , filtrer et
christaliser.C'a été en agissant de la sorte,
que
voulant connoître les Sels du sang
d'une personne legerement indisposée ,
j'y ai trouvai , comme on peut voir dans
le dessein , beaucoup de Sel armoniac
très-pen de Nitre , et quelques Globules ,
que je croyois être échapez dans la filtration.
Quant à l'urine , il faut s'y prendre
d'une maniere fort differente de celle
dont on use pour la Salive et pour le Sang
* Ettmuller, sur la Pharm. de Schoder. de la
Salive de l'Homme. liv z.
puisJUILLET.
1731. 1665
puisqu'à celles - là , il fant , si l'on veut en
voirles Sels , y adjoûter de l'eau ; au lieu
quepour voir ceux des urines , it convient
d'en faire évaporer une partře. On peut
voir dans la Planche la figure du Sel , que
j'ai observée dans l'urine d'une personne
saine.
Il me reste maintenant à faire quelques
Observations neceffaires ; et qu'il convient
de sçavoir , pour mieux réussir
en usant de cette Methode , pour ne s'y
pas tromper.
La premiere regarde l'eau dont on
doit se servir , soit pour dissoudre les
Sels , ou pour rendre les sucs des Plantes
, ou la salive et les serosités du sang
plus liquides : car soit qu'elle soit de
Fontaine , de Riviere , ou de Puits ; comme
ces differentes eaux peuvent avoir
leurs Sels propres et particuliers , il est
à propos , toutes les fois qu'on fait christaliser
ces choses mélangées d'eau , de
mettre en même temps de cette même
eau sur un autre verre , afin que si étant
elle - même christalisée , et y remarquant
quelque Sel particulier , on puisse le distinguer
d'avec ceux de la Plante , ou de
telle autre chose dont on veut connoître
le Sel propre.
La seconde Observation consiste à sçavoir
,
1666 MERCURE DE FRANCE
"
voir , que souvent et plus particulierement
à l'égard des sucs des Plantes , de la
salive , et de la serosité du sang , les Selssevoyent
et se distinguent d'autant mieux
qu'on met sur le verre une moindre quan ,
tité de ces liqueurs , la trop grande abondance
des Sels qui s'y rencontrent apportant
souvent de la confusion dans leur
christalisation , et les empêchant de prendre
exactement leut figure specifique..
C'est pourquoy
il est à propos d'en mettre
une plus ou moins grande quantité
sur deux ou trois des petits verres dont
on use à cet effet ; et pour le faire facilement
, on peut se setvir, comme je fais ,
pour prendre et pour poser ces liqueurs ,
d'une espece de petite cueilliere de cuivre
, dont le creux n'a pas plus de largeur
que la moitié de l'écaille d'une noisette
, ayant trés peu de profondeur.
La troisiéme Observation , est par
rapport à la serosité du sang , où l'on
peut aisement se tromper : car quoyqu'on
y mêle beaucoup d'eau , cela n'empêche
pas qu'à cause de sa grande viscosité
venant à se secher sur le verre , il ne s'y
fasse au moins à quelque endroit , une
pellicule , laquelle se sechant fortement , il
s'y fait diverses crevasses , lesquelles se
reünissent le plus souvent en forme de
lozanges :
JUILLET. 1731. 1667
lozanges : on en peut voir quelques-unes
tracées dans le dessein qui représente les
Sels du sang : et lorsqu'on vient â regarder
au jour avec le Microscope , les, Sels
de cette serosité , ces fentes ou crevasses
étant moins opaques , on peut aisement
les prendre pour des Sels plus transparens.
Enfin la quatrième et la derniere Observation
que j'ai à faire , est pour indiquer
le moyen de mieux connoître quels
sont les Sels qui paroissent sur le verre
aprés que la cristalisation est faite : Car
la premiere chose qu'on doit observer
c'est de voir si les cristaux qui paroissent ,
sont semblables à quelqu'un des Sels qui
sont connus , et dont les figures sont dessinées
dans la Planche qui est jointe à
ma Lettre parce qu'au moment qu'on
les verra semblables , on peut s'assurer
que ce sont les mêmes Sels , ce qui peut
arriver souvent ; puisque,comme j'ai dit ,
ces Sels connus de tout le monde , sont
aussi les plus communs dans la nature.
Néanmoins , parcequ'on ne peut pas dire
qu'ils soient les seuls , au cas qu'on en remarque
, soit dans certaines ter es , certaines
eaux , certaines plantes &c. qui
prennent constamment des figures particulieres
, il convient alors de les observer
1668 MERCURE DE FRANCE
ver exactement , pourjuger par leur figu
re des effets particuliers qu'ils doivent
pareillement produire.
Je me crois d'ailleurs obligé d'avertir ,
que je n'ai pas tellement perfectionné
cette découverte , qu'il ne reste plus rien
à faire pour découvrir géneralement tous
les Sels , et plus particulierement ceux
de toutes les Plantes et de toutes les humeurs
. Je ne donne tout ce qui est contenu
dans ces deux Lettres , que comme
un essai , dans lequel je me flatte d'avoir
réûssi ; s'il est poussé aussi loin qu'il le
peut être par des mains plus habiles , il
pourra devenir trés avantageux au public.
Je suis Monsieur & c.
On trouvera les Figures gravées de
ces Sels , dans la premiere Lettre de M.
Capperon , inserée dans le precedent
Mercure.
sur la Méthode d'observer les Sels qui
se trouvent dans les Terres , dans les
Plantes , dans les Humeurs , &c.
MONSIEUR ,
Vous sçavez mieux que moi , qu'il y a
long- tems qu'on cherche un moyen de
connoître la qualité des Mixtes , pour ju
ger des effets qu'ils doivent naturellement
operer. Comme on étoit d'abord persuadé
que les Mixtes
n'opéroient
que parce
qu'on
appelloit
leurs qualitez
; sçavoir
, le
chaud
, le sec , le froid
, et l'humide
; on
B iij
1574 MERCURE DE FRANCE
crut avoir fait beaucoup , que d'assigner à
chaque Mixte , jusqu'à quel degré il étoit
chaud , sec , froid , ou humide ; ce dont
on jugeoit par les effets qu'on lui voyoit
produire , et par- là on se flatoit d'avoir
un moyen suffisant pour connoître le
bien ou le mal que ces Mixtes pouvoient
faire.
Quoique cette Méthode fut en usage
avant le tems d'Hypocrate , et qu'elle l'ait
été presque jusqu'à nos jours : * cet habile
Homme reconnut néanmoins , qu'on ne
pouvoit pas aller loin avec cette Découverte.
Il crut qu'il pouvoit y mieux réüssir
, en enseignant que les Mixtes n'opéroient
qu'entant qu'ils contenoient quelque
chose de plus ou moins amer , ou salé,
ou doux , ou âpre , ou acerbe , ou adoucissant
, ** &c.En quoi , sans doute , il
pensoit plus juste que ceux qui l'avoient
précedé , mais après tout , ce n'étoit connoître
la nature des Mixtes que par leurs
seuls effets , même par leurs effets senfibles
; par consequent il falloit les avoir
souvent éprouvez , avant que d'en fixer
les qualitez.
Enfin la Chymie étant devenue com-
* On la peut voir bien marquée dans Matthi
Comment. sur Dioscoride.
** Lib. de prisca Medicina.
mune
JUILLET.
1731. 1575
mune , on a crû avoir trouvé le moyen
infaillible pour découvrir primitivement
ce que chaque Mixte devoit naturellement
opérer , parce que ceux qui cultivoient
cet art , prétendant avoir une Méthode
assurée pour décomposer les Mixtes par
le moyen du feu , séparer les Principes
dont ils étoient composez , pour les voir
ensuite à leur aise séparément , et connoître
leurs opérations, ils n'ont nullement
douté , qu'à proportion que quelques- uns
de ces principes se trouveroient dominer
plus ou moins dans les Mixtes , leurs Effets
devoient se diversifier differemment :
c'est ce qui a même donné lieu à l'Académie
Royale des Sciences de Paris , de
faire travailler à l'Analyse Chymique des
Plantes , dans l'esperance qu'on auroit
par là une connoissance assurée des effets
qu'elles doivent naturellement produire.
Mais les personnes éclairées , même les
plus habiles dans cette Profession , sont
tombées d'accord , qu'on ne pouvoit pas
encore sé flatter d'être arrivé par cette
voye au but qu'on se proposoit depuis si
long - tems. M. Lemery , cet habile Chymiste
, avoue lui- même dans le Discours
qu'il a fait sur la Chymie en général , et
qui est à la tête de son cours de Chymie ,
B iiij que
1656 MERCURE DE FRANCE
que, si l'on veut considerer sans préoccupation
, comment le feu agit lorsqu'on
s'en sert pour anatomiser les plantes , ( on
;
doit dire la même chose des autres Mixtes
) : on avouera , dit- il , qu'il détruit et
confond la plupart des choses qu'il disseque
qu'il n'y a pas lieu de croire qu'il
rende les substances en leur état naturel :
aussi n'hésite - t- il pas à dire , parlant des
Sels des Plantes , qu'il n'y a que leur Sel
essentiel qui se tire de leur Suc exprimé ,
et filtré , et christalisé , qui soit le veritable
Sel qui étoit dans la Plante , ce qu'on
ne peut pas dire ( ajoûte t- il ) des deux autres
; sçavoir , le Sel volatile , et le Sel
fixescar eû égard à la violence du feu dont
on s'est servi pour les faire , il y agrande
apparence qu'ils ont été déguisez .
Tous ceux qui ont parlé sans prévention
de cette Analise des Mixtes,faite par
la voye du feu , en ont pensé de même.
Le Medecin de Montpellier qui a fait des
Notes sur l'Anatomie d'Heister , dit . que
ce n'est pas par l'Analyse Chymique qu'on
peut connoître les veritables principes
des
corps ; puisque le feu change les matieres
, et qu'il les décompose ; que ceuxqui
veulent en juger par cette Analyse ,
n'ont pas plus de raison , que ceux qui
voudroient connoître la nature des Caillous
JUILLET. 1731. 1657.
lous par la chaux . En effet , c'est une
chose certaine , dit M. Lemery dans son
Mémoire sur les Analyses des Plantes , inseré
dans l'Histoire de l'Académie
, que
quoique l'Oseille ait un Suç naturellement
aigre dans la Distilation , neanmoins
elle donne beaucoup moins d'acide , que
plusieurs autres Plantes qui n'en manifestent
pas tant.
Il me paroît donc , que voulant connoître
ce que la plupart des Mixtes peuvent
opérer, on peut aller plus surement
au but par la Méthode que j'ai découverte,
que par cette Analyse Chymique à laquelle
on s'est attaché depuis ces derniers
tems ; car dans la plupart des Mixtes ,
quelle est la chose qui opére les plus
grands & les plus sensibles effets ? ne sontce
pas les Sels qui sont contenus dans ces
Mixtes , lorsque venant à se déveloper , et
s'insinuant dans les pores des autres Corps
ils les dilatent , les ouvrent , en remplissent
les vuides , ou rompent & dérangent
la contexture de leurs parties ? Ainsi , on
ne peut disconvenir , que de toutes les
parties , ou , si l'on veut, de tous les principes
qui forment les Mixtes , les particules
salines étant les plus roides
Ait, Des Mamelles,
, et les
plus
1658 MERCURE DE FRANCE
plus figurées , leur opération doit être
la plus sensible et la plus considerable.
Ainsi le moyen incontestablement le
plus sûr pour juger quels effets la plûpart
des Mixtes doivent naturellement produire
, consiste à connoître parfaitement
quels Sels dominent en eux , et quelles
sont les Figures specifiques de chacun de
ces Sels : puisque , comme j'ai déja dit , ils
opérent toûjours conformément à leur Figure
et à leur mouvement : or on ne peut
pas douter , que par ma Méthode , on ne
connoisse parfaitement quels sont les Sels
qui sont contenus dans la plupart des
Mixtes, et quelles en sont les Figures spécifiques
par consequent ma Méthode est
celle qui est la meilleure et la plus
sûre pour juger des effets que ces Mixtes
doivent naturellement produire .
Tout ceci préalablement établi , entrons
maintenant en matiere ; et voyons en particulier
comment il faut s'y prendre pour
connoître quels sont les Sels qui peuvent
être contenus, soit dans les Terres, soit dans
les Eaux , soit dans les Plantes , soit dans les
Humeurs ; car il me paroit que quand on
aura poussé jusques- là ses connoissances ,
on aura trouvé suffisamment de quoi se satisfaire
.
Voulant donc découvrir quel est le Sel
qui
JUILLET. 1731. 1659
qui peut être contenu dans telle Terre que
ce puisse être , voici comme je m'y prends
pour y réüssir. Je mêle avec de l'eau la
Terre en question , observant qu'il n'y ait
pas trop d'eau ; et aprés l'avoir laissée
quelque tems en infusion , je lui donne un
leger bouillon sur le feu ; ensuite ayant
filtré cette eau par le papier gris , pour la
rendre claire , je la fais christaliser sur
mes petits vers ronds , conformément à
ma Méthode. C'est ainsi que je m'y suis
pris pour voir et connoître les Sels difrens
du Terreau de fumier , de la bonne
Terre des champs , et de la Terre glaise ,
desquels je vous envoye les desseins. Mais
avant que je finisse ce qui regarde les Terres,
il est à propos que j'avertisse, que par rap-
•port à celles qui sont exposées à la Pluye,
Jes Sels qu'on y peut trouver , peuvent
souvent varier à raison des pluyes
des rosées , des brouillards , des neiges ,
ou des grêles , qui peuvent y tomber ,
et y déposer les differens Sels qui s'y rencontrent.
, ›
Pour les Eaux des puits , des rivieres et
des fontalnes, je ies christalise telles qu'elles
sont , lorsqu'elles sont pures et claires :
mais je dois aussi faire observer , que celles
des puits et des fontaines ne donnent
pas toûjours les mêmes Sels , ce que j'ai
B vj même
1660 MERCURE DE FRANCE
même remarqué dans les Eaux de Forges.
Certe variation mérite bien d'être plus
exactement observée que je n'ai fait, pour
en tirer toutes les conséquences convenables
à un pareil sujet.
,
et
Il est vrai que la même chose arrive à
l'égard de l'Eau des rivieres : mais la cause
en est évidente , sçavoir les pluyes , les
neiges, les grêles , & c. qui y tombent ,
les differentes Terres qui y sont souvent
entraînées , et qui y portent leurs Sels
avec elles . C'est par cette raison que j'ai
rrouvé des deux sortes de Sels dans l'eau
de la mer l'un est le Sel marin ordinaire
; et l'autre un Sel plus délié , dont
les pointes font plus fines. Ce qui rend
cette eau plus corrosive que celle où le
Sel marin seul est dissout . J'ai de même
trouvé de deux sortes de Sel dans l'eau
de riviere du mois de Mars , prise à dif
rens 'tems , le premier a quelque rapport
au Nitre , et le second au Borax ; mais
parce que je n'ai pas trouvé ce dernier Sel
avant ou après le tems marqué , cela
me fait soupçonner que c'est cette
espece de Sel qui rend les Eaux du mois
de Mars plus fortes et plus âpres que
les autres , qu'elles rendent le Linge plus
blanc , et qu'elles rongent davantage les
mains des Blanchisseuses , & c.
>
A
JUILLET
. 1731. 1661
'A l'égard des Plantes , voulant connoître
leurs veritables Sels , et voir quelles
sont leurs figures specifiques
,tout consiste
à piler la plante dans un mortier , y verser
ensuite ce qu'il convient d'eau , pour
donner plus de fluidité au suc , et donner
au Sel plus de facilité pour se dégager de
la viscosité dans laquelle il est souvent
renfermé : puis ayant laissé le tout poser
pendant quelque peu de tems , le filtrer
par le papier gris , et le faire ensuite christaliser
sur le verre. On peut bien juger
que plus le Suc de la Plante est visqueux , plus on doit y mêler d'eau . Je dirai aussi
que j'ai observé, que prenant les Plantes , dans le tems qu'elles sont dans leur for- ce , leurs Sels se font mieux connoître
.
>
Voilà de quelle maniere on peut voir
et connoitre les Sels des Plantes , quelles
sont leurs figures specifiques : par où l'on
peut juger des effets qu'elles doivent naturellement
produire : puisque comme
j'ai dit , c'est principalement
par les Sels
que tous les Mixtes font leurs plus puissantes
opérations ; et qu'en connoissant
les figures sensibles que prennent
les Sels en se christalisant
sur le verre
on connoît les figures invisibles de leurs
plus petites parties par lesquelles elles
opérent.
C'est
1662 MERCURE DE FRANCE
C'est ce qu'il m'est aisé de justifier par
un grand nombre de Plantes , dont j'ai
découvert et connu les Sels par cette
Méthode on peut en être persuadé , en
voyant seulement les trois desseins que
j'ai tiré de Sels , de l'Oseille , du Marübe
blanc , et de la Christe - Marine ; par - lesquels
il est très-facile de connoître les effets
que ces trois Plantes doivent naturellement
opérer : car trouvant dans l'Oseille
les principaux Sels formez en figures d'épines
, d'autres en petites éguilles , et d'autres
enfin en figure de lozanges pointuës
par les deux bouts , n'a-t- on pas une
marque assurée , que cette Plante doit
piquer par son acidité , et être tant soit
peu corrosive , comme on le reconnoît
par ces effets ; puisque chacun sçait
qu'elle dissipe les taches d'encre , lorsqu'il
en est tombé sur le Linge ? elle
doit aussi être rafraîchissante et pénétrante
, ce qu'on ne peut jamais reconnoître
( ainsi que je l'ai dit par son Analyse
Chymique.
Il en est de même du Marube blanc : les
Sels de cette Plante vûs et découverts par
ma Méthode sont visiblement un Sel ammoniac
très-abondant mêlé d'un peu deNître;
puisqu'ils ont l'un et l'autre des figures
sem
JUILLET. 1731. 1 1663
semblables à celles de ces deux Sels ; par où
il est aisé de juger que cette Plante doit
être volatile et désopilante , conformément
à ces deux Sels. Enfin j'ai trouvé les Sels
provenant de la Christe - Marine , où le Sel
marin se fait voir , accompagné de l'armoniac.
Je pourrois entrer dans un plus
grand détail , si je voulois rapporter comment
sont figurés les differens Sels des
Plantes , que je me suis donné le plaisir
d'examiner : je dis le plaisir , car c'en
est un veritable , que de voir cette differente
Palingénésie des Sels , et cet agréable
arrangement qu'ils prennent d'eux- mêmes
sur le Verre.
Passons maintenant aux humeurs , ou
liquides les plus considerables du Corps
humain,pour connoître les Sels contenus
dans la salive ; il est necessaire d'observer
qu'étant ordinairement trés visqueuses , il
faut pour en dissoudre la viscosité , pour en
détacher les Sels qui sont enfevelis , y mêler
au moins une fois autant d'eau ; et afin
que la dissolution se puisse mieux faire , il
est à propos de laisser poser le tout pendant
quelques heures ; et la laisser christaliser
aprés l'avoir filtrée : c'est alors, que , quoiqu'il
s'y trouve quelquefois des Sels differens
, on a presque toûjours le plaisir de
voir de ses yeux la verité de ce qu'on a dit,
sçavoir ,
1664 MERCURE DE FRANCE
sçavoir, que la Salive est ordinairement
remplie de Sel armoniac , ainsi qu'il est facile
de le voir par le dessein que j'ai tiré
d'après celle que j'ai christalisée.
Pour ce qui est du sang ; comme c'est
dans sa sérosité que les Sels sont dissous ,
ce n'est aussi que dans cette seule sérosité
qu'il les faut chercher. Il faut donc pour
cet effet , prendre celle qui se sépare d'ellemême
après la saignée . Mais comme elle
est extrêmement visqueuse et gluante
elle a besoin pour en débarasser les Sels ,
qu'on y mêle beaucoup plus d'eau que
dans la Salive , ensorte qu'il en faut mettre
environ sept à huit fois plus qu'il n'y a
de sérosite ayant ensuite laissé poser le
tout trois ou quatre heures , filtrer et
christaliser.C'a été en agissant de la sorte,
que
voulant connoître les Sels du sang
d'une personne legerement indisposée ,
j'y ai trouvai , comme on peut voir dans
le dessein , beaucoup de Sel armoniac
très-pen de Nitre , et quelques Globules ,
que je croyois être échapez dans la filtration.
Quant à l'urine , il faut s'y prendre
d'une maniere fort differente de celle
dont on use pour la Salive et pour le Sang
* Ettmuller, sur la Pharm. de Schoder. de la
Salive de l'Homme. liv z.
puisJUILLET.
1731. 1665
puisqu'à celles - là , il fant , si l'on veut en
voirles Sels , y adjoûter de l'eau ; au lieu
quepour voir ceux des urines , it convient
d'en faire évaporer une partře. On peut
voir dans la Planche la figure du Sel , que
j'ai observée dans l'urine d'une personne
saine.
Il me reste maintenant à faire quelques
Observations neceffaires ; et qu'il convient
de sçavoir , pour mieux réussir
en usant de cette Methode , pour ne s'y
pas tromper.
La premiere regarde l'eau dont on
doit se servir , soit pour dissoudre les
Sels , ou pour rendre les sucs des Plantes
, ou la salive et les serosités du sang
plus liquides : car soit qu'elle soit de
Fontaine , de Riviere , ou de Puits ; comme
ces differentes eaux peuvent avoir
leurs Sels propres et particuliers , il est
à propos , toutes les fois qu'on fait christaliser
ces choses mélangées d'eau , de
mettre en même temps de cette même
eau sur un autre verre , afin que si étant
elle - même christalisée , et y remarquant
quelque Sel particulier , on puisse le distinguer
d'avec ceux de la Plante , ou de
telle autre chose dont on veut connoître
le Sel propre.
La seconde Observation consiste à sçavoir
,
1666 MERCURE DE FRANCE
"
voir , que souvent et plus particulierement
à l'égard des sucs des Plantes , de la
salive , et de la serosité du sang , les Selssevoyent
et se distinguent d'autant mieux
qu'on met sur le verre une moindre quan ,
tité de ces liqueurs , la trop grande abondance
des Sels qui s'y rencontrent apportant
souvent de la confusion dans leur
christalisation , et les empêchant de prendre
exactement leut figure specifique..
C'est pourquoy
il est à propos d'en mettre
une plus ou moins grande quantité
sur deux ou trois des petits verres dont
on use à cet effet ; et pour le faire facilement
, on peut se setvir, comme je fais ,
pour prendre et pour poser ces liqueurs ,
d'une espece de petite cueilliere de cuivre
, dont le creux n'a pas plus de largeur
que la moitié de l'écaille d'une noisette
, ayant trés peu de profondeur.
La troisiéme Observation , est par
rapport à la serosité du sang , où l'on
peut aisement se tromper : car quoyqu'on
y mêle beaucoup d'eau , cela n'empêche
pas qu'à cause de sa grande viscosité
venant à se secher sur le verre , il ne s'y
fasse au moins à quelque endroit , une
pellicule , laquelle se sechant fortement , il
s'y fait diverses crevasses , lesquelles se
reünissent le plus souvent en forme de
lozanges :
JUILLET. 1731. 1667
lozanges : on en peut voir quelques-unes
tracées dans le dessein qui représente les
Sels du sang : et lorsqu'on vient â regarder
au jour avec le Microscope , les, Sels
de cette serosité , ces fentes ou crevasses
étant moins opaques , on peut aisement
les prendre pour des Sels plus transparens.
Enfin la quatrième et la derniere Observation
que j'ai à faire , est pour indiquer
le moyen de mieux connoître quels
sont les Sels qui paroissent sur le verre
aprés que la cristalisation est faite : Car
la premiere chose qu'on doit observer
c'est de voir si les cristaux qui paroissent ,
sont semblables à quelqu'un des Sels qui
sont connus , et dont les figures sont dessinées
dans la Planche qui est jointe à
ma Lettre parce qu'au moment qu'on
les verra semblables , on peut s'assurer
que ce sont les mêmes Sels , ce qui peut
arriver souvent ; puisque,comme j'ai dit ,
ces Sels connus de tout le monde , sont
aussi les plus communs dans la nature.
Néanmoins , parcequ'on ne peut pas dire
qu'ils soient les seuls , au cas qu'on en remarque
, soit dans certaines ter es , certaines
eaux , certaines plantes &c. qui
prennent constamment des figures particulieres
, il convient alors de les observer
1668 MERCURE DE FRANCE
ver exactement , pourjuger par leur figu
re des effets particuliers qu'ils doivent
pareillement produire.
Je me crois d'ailleurs obligé d'avertir ,
que je n'ai pas tellement perfectionné
cette découverte , qu'il ne reste plus rien
à faire pour découvrir géneralement tous
les Sels , et plus particulierement ceux
de toutes les Plantes et de toutes les humeurs
. Je ne donne tout ce qui est contenu
dans ces deux Lettres , que comme
un essai , dans lequel je me flatte d'avoir
réûssi ; s'il est poussé aussi loin qu'il le
peut être par des mains plus habiles , il
pourra devenir trés avantageux au public.
Je suis Monsieur & c.
On trouvera les Figures gravées de
ces Sels , dans la premiere Lettre de M.
Capperon , inserée dans le precedent
Mercure.
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Résumé : SECONDE LETTRE de M. Capperon sur la Méthode d'observer les Sels qui se trouvent dans les Terres, dans les Plantes, dans les Humeurs, &c.
La lettre de M. Capperon explore une méthode d'observation des sels présents dans les terres, les plantes et les humeurs. Historiquement, les mixtes étaient classés selon leurs qualités (chaud, sec, froid, humide) ou leurs saveurs (amer, salé, doux). Cependant, ces méthodes étaient limitées aux effets observables. Avec l'avènement de la chimie, on a tenté de décomposer les mixtes par le feu, mais cette approche altérait les substances, rendant l'analyse imparfaite. Capperon propose une méthode alternative basée sur l'observation des sels cristallisés. Il affirme que les sels, en se développant et en s'insinuant dans les pores des corps, produisent des effets sensibles et considérables. Pour observer ces sels, il mélange les substances avec de l'eau, les filtre et les cristallise sur des verres. Cette méthode est appliquée aux terres, eaux, plantes et humeurs, notant que les sels peuvent varier en fonction des conditions environnementales. Pour les plantes, Capperon pile la plante, ajoute de l'eau, filtre le suc et observe la cristallisation. Il illustre cette méthode avec des exemples comme l'oseille, le marube blanc et la christe-marine, montrant comment les formes des cristaux révèlent les propriétés des plantes. Pour la salive, il dissout la viscosité avec de l'eau et observe les cristaux formés. Le texte décrit également une méthode pour analyser les sels présents dans le sang, la salive et l'urine. Pour le sang, il est nécessaire de séparer la sérosité après une saignée, de la mélanger avec une grande quantité d'eau, de laisser reposer le mélange, puis de filtrer et cristalliser. Cette méthode a permis de découvrir du sel armoniac et du nitre dans le sang d'une personne légèrement indisposée. Pour l'urine, il faut évaporer une partie du liquide pour observer les sels. L'auteur souligne l'importance d'utiliser de l'eau de même source pour éviter la confusion des sels et de reconnaître les sels connus. Il mentionne que sa découverte est un essai et espère qu'elle pourra être perfectionnée par d'autres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 2362-2364
REFLEXIONS de M. Capperon, sur une Lettre de M. le Beuf, sur les anciens Tombeaux, inserée dans le Mercure de May 1731. page 1045.
Début :
Notre sçavant Chanoine d'Auxerre, M. le Beuf, a pris, comme vous [...]
Mots clefs :
Urne, Médailles, Crâne humain, Chanoine
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS de M. Capperon, sur une Lettre de M. le Beuf, sur les anciens Tombeaux, inserée dans le Mercure de May 1731. page 1045.
REFLEXIONS de M. Capperon ,
sur une Lettre de M. le Beuf, sur les
anciens Tombeaux , inserée dans le Mercure
de May 1731. page 1045.
N
Otre sçavant Chanoine d'Auxerre ;
M. le Beuf , a pris , comme vous
sçavez , Monfieur , occasion de l'Urne et
des Médailles trouvées proche d'Auxerre
sa Patrie , pour relever ce que j'ai avancé
en 1722. au sujet de quelques Tom .
beaux qui furent découverts ici ; sçavoir,
que selon le témoignage d'Alexandre ab
Alex. et de Gronovius , l'usage de bruler
les corps n'avoit pas passé le temps des
Antonins , et qu'on enterroit generale
ment tous les corps , du temps de Commode.
C'est ce que j'ai dit alors en effet ,
appuyé comme j'étois de l'autorité de ces
deux Sçavans.
Il est vrai que M. l'Abbé des Thuille
ries, contraria mon sentiment , sappuyant
de sa part sur l'autorité de Kircmanus,
Comme nous avions tous deux nos garants
, la question demeura indécise
n'ayant l'un et l'autre que les sentimens
des Auteurs à produire.
Enfin
OCTOBRE. 1731. 2363
Enfin , je l'avoue , la voilà decidée cette
question , par la découverte rapportée par
M. le Beuf; puisqu'ayant trouvé divers
fragmens d'une Urne , et des morceaux
de Crâne humain , dont l'un paroît avoir
souffert la violence du feu , le tout accompagné
de quelques Médailles de Posthume
, c'est une preuve qu'on bruloit
encore les Morts au temps de cet Empereur
bien posterieur à Commode , sous
lequel j'ai dit que l'usage de bruler les
corps avoit cessé : on ne peut qu'on ne
se rende à une preuve de fait , telle qu'est
celle - là .
Il n'en est pas de même de ce que le
sçavant Chanoine veut insinuer ; sçavoir ,
que M. Huet et M. l'Abbé des Thuilleries
ont eu raison de croire que le nom
de la Ville d'Eu vient des mots Allemans
ou , auu , auue , ou aug , lesquels en
Langue Teutonique signifient un Pré
et cela parce que proche d'Auxerre il y
a un Village qui se nomme Augy , lequel
est situé sur le bord de la Riviere , sur
quoi il cite encore M. Ducange , qui parlant
dans son Glossaire , d'un lieu nommé
Augia , proche le Danube , conclud
que par le mot d'Augia , il faut entendre
une Prairie située sur le bord d'une Riviere
, ou entourée d'un Fleuve ; d'où
notre
2364 MERCURE DE FRANCE
notre Chanoine prétend , comme avoit
fait M. des Thuilleries , que le nom de
la Ville d'Eu , qu'on dit en latín Augum
lui vient de même du mot de Prairie.
Je suis surpris que M. le Beuf donne
encore dans ce sentiment , après avoir vû
sans doute , la Réponse que je fis aux objections
de M. l'Abbé des Thuilleries
où je faisois voir qu'il faudroit que ceux
qui auroient donné le nom de Pré & de
Prairie , soit à la Ville d'Eu ou au Comté
d'Eu , eussent été absolument dépourvus
du bon sens , puisque la Ville , loin d'être
dans une Prairie , est située sur un
Côteau , et que le Comté est un Païs de
Forêt et de belles et vastes Campagnes.
Il me paroît que cela seul suffit pour dé
truire sans réplique , toutes les conjectures
de ces Sçavans. Je suis , &c.
A Eu , ce 9. Juillet 1731 .
sur une Lettre de M. le Beuf, sur les
anciens Tombeaux , inserée dans le Mercure
de May 1731. page 1045.
N
Otre sçavant Chanoine d'Auxerre ;
M. le Beuf , a pris , comme vous
sçavez , Monfieur , occasion de l'Urne et
des Médailles trouvées proche d'Auxerre
sa Patrie , pour relever ce que j'ai avancé
en 1722. au sujet de quelques Tom .
beaux qui furent découverts ici ; sçavoir,
que selon le témoignage d'Alexandre ab
Alex. et de Gronovius , l'usage de bruler
les corps n'avoit pas passé le temps des
Antonins , et qu'on enterroit generale
ment tous les corps , du temps de Commode.
C'est ce que j'ai dit alors en effet ,
appuyé comme j'étois de l'autorité de ces
deux Sçavans.
Il est vrai que M. l'Abbé des Thuille
ries, contraria mon sentiment , sappuyant
de sa part sur l'autorité de Kircmanus,
Comme nous avions tous deux nos garants
, la question demeura indécise
n'ayant l'un et l'autre que les sentimens
des Auteurs à produire.
Enfin
OCTOBRE. 1731. 2363
Enfin , je l'avoue , la voilà decidée cette
question , par la découverte rapportée par
M. le Beuf; puisqu'ayant trouvé divers
fragmens d'une Urne , et des morceaux
de Crâne humain , dont l'un paroît avoir
souffert la violence du feu , le tout accompagné
de quelques Médailles de Posthume
, c'est une preuve qu'on bruloit
encore les Morts au temps de cet Empereur
bien posterieur à Commode , sous
lequel j'ai dit que l'usage de bruler les
corps avoit cessé : on ne peut qu'on ne
se rende à une preuve de fait , telle qu'est
celle - là .
Il n'en est pas de même de ce que le
sçavant Chanoine veut insinuer ; sçavoir ,
que M. Huet et M. l'Abbé des Thuilleries
ont eu raison de croire que le nom
de la Ville d'Eu vient des mots Allemans
ou , auu , auue , ou aug , lesquels en
Langue Teutonique signifient un Pré
et cela parce que proche d'Auxerre il y
a un Village qui se nomme Augy , lequel
est situé sur le bord de la Riviere , sur
quoi il cite encore M. Ducange , qui parlant
dans son Glossaire , d'un lieu nommé
Augia , proche le Danube , conclud
que par le mot d'Augia , il faut entendre
une Prairie située sur le bord d'une Riviere
, ou entourée d'un Fleuve ; d'où
notre
2364 MERCURE DE FRANCE
notre Chanoine prétend , comme avoit
fait M. des Thuilleries , que le nom de
la Ville d'Eu , qu'on dit en latín Augum
lui vient de même du mot de Prairie.
Je suis surpris que M. le Beuf donne
encore dans ce sentiment , après avoir vû
sans doute , la Réponse que je fis aux objections
de M. l'Abbé des Thuilleries
où je faisois voir qu'il faudroit que ceux
qui auroient donné le nom de Pré & de
Prairie , soit à la Ville d'Eu ou au Comté
d'Eu , eussent été absolument dépourvus
du bon sens , puisque la Ville , loin d'être
dans une Prairie , est située sur un
Côteau , et que le Comté est un Païs de
Forêt et de belles et vastes Campagnes.
Il me paroît que cela seul suffit pour dé
truire sans réplique , toutes les conjectures
de ces Sçavans. Je suis , &c.
A Eu , ce 9. Juillet 1731 .
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Résumé : REFLEXIONS de M. Capperon, sur une Lettre de M. le Beuf, sur les anciens Tombeaux, inserée dans le Mercure de May 1731. page 1045.
M. Capperon réagit à une lettre de M. le Beuf publiée dans le Mercure de mai 1731. Cette lettre conteste l'affirmation de M. Capperon selon laquelle l'usage de brûler les corps avait cessé au temps de Commode. La découverte d'une urne et de médailles près d'Auxerre, ainsi que des fragments d'urne et de crânes humains montrant des traces de feu, prouve que la crémation était encore pratiquée sous un empereur postérieur à Commode. Cette découverte résout la controverse entre Capperon, qui s'appuyait sur Alexandre ab Alexandre et Gronovius, et l'abbé des Thuilleries, qui citait Kirckmanus. Par ailleurs, M. le Beuf et l'abbé des Thuilleries suggèrent que le nom de la ville d'Eu pourrait provenir des mots teutoniques signifiant 'pré', en se référant à des lieux similaires. Capperon réfute cette hypothèse, soulignant que la ville d'Eu est située sur un coteau et que le comté est boisé et agricole, ce qui contredit l'idée d'une origine liée à un pré. Capperon conclut que cette observation suffit à invalider les conjectures des savants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 88-98
RÉFLÉXIONS sur la bizarerie de differens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
Début :
Personne ne peut douter que le guide naturel que Dieu [...]
Mots clefs :
Usages, Monde, Bizarrerie, Satisfaction des sens, Satisfaction des inclinations, Vue, Cheveux, Barbe, Ouïe, Odorat
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texteReconnaissance textuelle : RÉFLÉXIONS sur la bizarerie de differens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
REFLEXIÓNS sur la bizarerie de dif
ferens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPPERON , ancien Doyen de S. Maxent..
P
Ersonne ne peut douter que le guide naturel que Dieu a donné à l'hom
me, ne soit sa raison ; il ne devroit donc
rien entreprendre , qu'après avoir réflé
chi sérieusement sur tous les rapports de
perfection qui peuvent se trouver , soir
dans les choses qu'il recherche , soit dans.
les actions qu'il veut faire , afin de ne se
déterminer , qu'à ce qu'il jugeroit alors
être le plus convenable , le plus conforme à l'ordre , à la droite raison et au bon
sens
JANVIER. 1732. 89
sens. Sans doute , s'il agissoit toujours de
la softe , tout ce qu'il feroit seroit parfaitement raisonnable , et il ne s'y trouveveroit jamais n'y bizarrerie , ni extravagance.
Mais il s'en faut beaucoup que la plus
grande partie des hommes en agissent ain
si ; la nature corrompuë donnant trop de
pouvoir à leurs passions, l'attrait trop vic
lent de ces passions fait plus d'impression
sur leur esprit que la pure raison et la penre à suivre plutôt l'impulsion des unes, que:
la lumiere de l'autre , étant plus grande
ils s'y abandonnent volontiers ; ce qui fait
qu'ils donnent aveuglement dans une infinité de bizareries et d'excès, dontils n'ap--
perçoivent pas alors le ridicule.
Cependant comme toutes les personnes sensées doivent se faire une gloire:
d'être raisonnable; puisque c'est leur plus
glorieux privilege ; j'espere que je ferai
plaisir à tous ceux qui sont de cet heureux
caractere , si je leur mets devant les yeux
diverses bizaréries, qui ont paru et qui pa
roissent tous les jours dans quantité d'u--
sages qui s'introduisent dans le monde
afin que le caprice de ceux qui les ont:
précédez , les frappant davantage , ils :
puissent donner moins dansd'autres usa
ges , qui ne vaudroient pas mieux.
8
E v IN
90 MERCURE DE FRANCE
·
Il est donc à propos de sçavoir que généralement tous les usages tirent leur origine de deux principes , du désir de satisfaire les sens , ou du désir de satisfaire .
les autres inclinations dont les hommes
sont capables ; ainsi je parlerai dabord
de la bizarerie des usages qui ont rapport -
aux sens , ct je ferai ensuite la même chose à l'égard des usages qui viennent du
désir de satisfaire les autres inclinations ,
naturelles.
Pour commencer par le sens de la vûe ,
je trouve peu de choses à remarquer sur ,
la bizarcrie qui a pû s'introduire dans l'u
sage de ce sens je n'en vois qu'une seule .
qui me paroît des plus singulieres ; sçavoir , celle qui s'est établie en Espagne et
en Portugal , où loin de ne se servir de
lunettes que pour aider aux besoins de la
vue; les personnes qui ont voulu se rendre respectables , cr se donner un air de
gravité , ont affecié de ne paroître dans.
les occasions de cérémonie , qu'avec des.
lunettes sur le n: z; et cela non seulementles personnes âgées , mais même les jeunes et ce qui est de plus surprenant ,
jusqu'aux jeunes Dames.
Čet usage bizare parut sur tout fort
extraordinaire aux Religieuses Ursulines
de Rouen, qui passerent à la Louisiane
il
JANVIER 1732. 91 .
ily a quatre ans , sçavoir en 1727. C'est
une de ces Dames qui le dit dans sa se--
conde Lettre, imprimée à Rouen , l'année
suivante , chez Antoine lePrevôt. Après,
avoir rapporté , comme elles aborderent
àl'Ifle de Madere, qui appartient aux Portugais , qu'elles relâcherent à la rade de la
Ville de FUNCHAL, qui est la principale de
P'Isle ; elle ajoute , que quantité de personnes de la Ville les étant venu voir
elles furent extrêmement surprises
quand parmi les Religieux qui vinrent
les saluer , elles apperçurent qu'il y en
avoit plusieurs , lesquels pour le faire
avec plus de gravité , avoient de grandes
Lunettes , à la mode de Portugal ; elles en:
remarquerent même un assez jeune , lequel voulant lire , fut obligé de les ôter
de dessus son nez. C'est à l'occasion de
cet usage bizare , introduit par les Espa--
gnols , qu'un Poëte a dit :
Mais le bonair chez cette Nation ,
Pour les Sçavans , c'est de porter Lunettes ;;
Couvrir ses yeux de deux glaces bien nettes ,
Leur est motif de vénération.
Mais si ce qui facilite le sens de la vue
a produit peu de bizareries , il n'y a rien
en revanche qu'on n'ait imaginé pour
Favj satis
2 MERCURE DE FRANCE
satisfaire ce sens ; car que de bizareries
differentes n'a-t- on pas vû se succeder
dans les vêtemens , dans les ameublemens
et dans une infinité d'autres choses ?
comme je ne finirois pas , si je voulois
entrer dans ce détail , je me fixerai ici
à quelque chose qui regarde l'homme de
plus pès ; en m'attachant principalement à quelques usages qui se sont for
mez dans differens temps , pour donner
à sa tête un prétendu caractere de beauté ; parce que c'est la partie principale
de son corps , par laquelle il veut plaire
le plus à la vue : Totus homo in vultu est.
Commençons par les Cheveux ; que de
figures bizares ne leur- a- t-on pas donné ?
Dans le grand nombre que je pourrois
citer , je ne parlerai que d'une seule , quifit grand bruit à la fin du x1 siecle , et
au commencement du XII. Les hommes
se mirent alors dans l'usage , de porter
de long cheveux, ce qu'ils ne faisoient pas
auparavant.Cet usage parut d'autant plus :
bizare pour des chrétiens , que Saint Paul
même avoit dit , que la nature enseignoit,
qu'il ne convenoit pas à l'homme d'avoir
les cheveux longs : Ipsa natura docet , (a) :
dit cet Apôtre ; et qu'il ne peut les por--
ter ainsi qu'à sa honte et à sa confusion .
(a) Ep. I. ad Corinh.cap. 11.
Igno
JANVIER 1732. 93
Ignominia est illi , que cela ne convenoit
qu'à la femme : Gloria est illi.
Cet usage parut donc alors si opposé à
la droite raison , que les Evêques s'éleverent avec force contre cette nouveauté..
Ils crurent ne pas trop faire , que d'employer les plus grandes censures de l'Egli
sepour la réprimer.. Un Concile tenu à
Rouen , sous l'Archevêque Guillaume I.
l'an 1096. ( a ) ordonna en conséquence ,
que ceux qui porteroient de longs che
veux , seroient exclus de l'Eglise pendant
leur vie , et qu'on ne prieroit pas Dieu
pour eux après leur mort: En 1104. Serfon , Evêque de Sécz , prêchant à Carentan , devant le Roy d'Angleterre Henry I:
et toute sa Cour , parla avec tant de véhemence contre cet usage , que le Roy et
ses Courtisans se firent tous couper les
cheveux au même instant.
Il arriva à peu près la même chose à
Amiens. L'Evêque Godefroi qui étoit
contemporain , animé du même zéle ,
voyant que plusieurs assistoient à la Messe
de Noël , à laquelle il officioit , portant:
encore les cheveux longs ; i les refusa
tous à l'offrande ; ce qui leur fit une telle
( a ) Histoire des Archevêques de Rouen , par le
P. Pommeraye , Benedictin. Eloge de Guillaume I.
chap. 8. page 295..
impres
94 MERCURE DE FRANCE
Y
impression , que pour y être admis¸ ils sex
les couperent sur le champ avec leurs
couteaux. On peut raisonnablement présumer que les Evêques de ce temps- là au
roient sans doute fait beaucoup plus de
bruit , s'ils avoient vu les hommes faire
couper les longs cheveux des femmes pour
en orner leurs têtes ; peut-être se seroientils autorisez du Concile de Gangre , tenu
en 324. qui deffend aux femmes de se
couper les cheveux. On peut douter au
reste si leur zéle auroit été selon la
science.
Des cheveux , passons à la barbe , au
sujet de laquelle nous ne trouverons pas
moins de bizarerie ; l'usage ancien a été
de la porter longue : Tel fut , par exemple , l'Empereur Othon ( a ) qui le premier établit l'usage en Allemagne de
porter de longues barbes ; il se faisoit tant
d'honneur de celle qu'il portoit , que son
plus gros serment étoit du jurer par sa
barbe , ce qui introiduisit l'usage de ce
serment dans toute l'Allemagne.
En France , du temps de François I. les
longues barbes étoient fort en usage , et
les Ecclesiastiques en étoient les plus curieux ; ce qui donna lieu à ce Prince, qui
(a ) Paul Hacheb. Eclairciss. sur ce qui s'est
passé en Allemagne...
VOU
JANVIER.. 1732 955
vouloit tirer de l'argent du Clergé, d'obtenir du Pape un Bref , qui ordonnoit
à tous les Ecclesiastiques de se faire razer
la barbe, s'ils n'aimoient mieux se dispenser de cette Loy , en donnant certaine -
somme , qu'ils payerent volontiers ; plus .
disposez à ouvrir leur bourse , qu'à perdre leur barbe ( a ). Cela contribua , sans .
doute , à faire diminuer l'usage des longues barbes , et à les rendre méprisables ;
puisqu'on obligea dans la suite ceux qui i
vouloient entrer dans les premieres Magistratures à se la faire razer. On voit
en effet , que François Olivier ne put en- trer au Parlement comme Maître des
Requêtes, en 1536. qu'à la charge de faire
couper sa longue barbe ( b ) . Plusieurs
Magistrats subalternes ne laisserent pas..
de la conserver ; le dernier qui l'a portée
dans cetteVille, à été M.Richard Mithon,,
Baillif et Juge criminel du Comté d'Eu ,
qui vivoit au commencement du dernier
siécle ; érant mort vers l'an 1626. Plusieurs Ecclesiastiques l'ont conservée jusqu'à la minorité de Louis XIV. quelquesuns même ont été plus loin.
L'estime qu'on a faite de la barbé en cer
( a ) Theod. Zuing. Theatr. vit& humane. Lib. 3.›.
(b) Oeuvres milées de l'Abbé de S.Réal. Diss...
4. de l'usage de l'hist.. taine ,
MERCURE DE FRANCE
tains temps du Paganisme , a encore donné lieu à un autre usage assez singulier
qui consistoit à croire , que c'étoit un présent digne de la Divinité que de lui offrir
ce qu'on en coupoit la premiere fois. Les
Grecs et les Romains consacroient ces
prémices de la barbe , ou à des Fleuves
ou aux Tombeaux de leurs amis, ou enfin
àApollon( ) , Er chez lesChrétiens mêmes,
il a été un temps, où c'étoit l'usage, que la.
premiere fois qu'on coupoit la barbe aux
Ecclesiastiques on la benissoit, et on consacroit à Dieu ce qu'on en avoit coupé ( b ).
En passant de la barbe et des cheveux au
teint du visage , je trouve que pour le
rendre plus agréable , il a eu aussi ses bizareries. Car n'en étoit- ce pas une chez
les Romains , que de s'estimer d'autant
plus beaux, qu'ils avoient le teint du visage plus bazané ? jusqucs-là que pour le
rendre tel , ils s'exposoient aux rayons du
Soleil. C'étoit le conseil qu'Ovide donnoit aux jeunes gens de son temps , pour
se rendre plus agréables aux Dames.
Munditia placeant; fulcentur Corpora campo. ( c )
Etoit ce autrefois une bizarerie à nos
(a )Vigenere , Tab.. de Philost. Tab. d'Anti-
·loq. pag. 341.
( b ) Dict. de Furet. verbo barbe.
c) De Arte Aman……
Dames
JANVIER. 1732. 57
Dames , de n'oser faire un pas sans avoir
un masque sur le visage pour conserver la
fraîcheur de leur teint ? où en est- ce une
aujourd'hui , de n'en plus porter du tout'
C'est une bizarerie ridicule aux femmes
des Sauvages , de prétendre orner leur visage en y attachant des figures d'arbres
ou d'animaux , comme Papillons , &c.
Sans doute qu'elle est beaucoup moindre
chez nous , lorsqu'on n'y attache que des
figures de mouches.
4
Après le sens de la vuë, parlons de ce
lui de l'oüie ; quoique ce soit celui qui aic
le moins fourni d'usages bizares , il ne
laisse pourtant pas d'en avoir eu de temps
en temps quelques uns : Car combien le
son de certains Instrumens , certains
Concerts , certains Vaudevilles , ont ils
été en vogue , recherchez et chantez de
tout le monde , pour lesquels on n'a eu
ensuite que du mépris , et qui le méritoient en effet ! Je pourrois en rapporter
plusieurs ; mais comme il y auroit plus à
badiner là-dessus , qu'à parler sérieusement , je me contente de dire , que ce
sens a quelquefois ses bizareries, par rapport à certains Hommes. J'ay connu unc
personne , qui ne trouvoit rien de plus
agréable que le son lugubre des Cloches
el que celui qui se fait entendre dans les
D
Villes
93 MERCURE DE FRANCE
A
Villes le jour des Morts ; et qui , pour en
gouter micux le plaisir , se retiroit alors
seul, dans un lieu écarté.
Si le sens de l'oüie me donne moins
d'usages bizares , ceux qui suivent , m'en
fourniront de reste ;car combien l'odorat
n'en-a- t-il pas produit ? Quels empressemens n'a-t- on pas eu dans certains temps
pour gouter l'agréable odeur des parfums?
On en a mis sur les habits,sur les gants, sur
lės perruques. On faisoit des Pommes d'yvoire creusées , et percées de petits trous ,
qu'on mettoit aux Roseaux des Indes ,
qu'on portoit pour servir de contenance..
Onremplissoit ces Pommes de telle odeur
qu'on vouloit et toutes ces odeurs qui alors
ne nuisoient à rien , parce que c'étoit la
mode, ontdepuis causé des maux de tête et
des vapeurs: Ensuite est venu l'usage de
l'Eau de la Reine d'Hongrie, lequel devint:
sicommun, qu'il n'y avoit presque personne qui n'eut son Flacon , et qui ne le portât continuellement au nez; mais l'usage.
bizare qui l'a emporté par dessus tous les
autres et qui paroît plus constant, est sans doute celui du Tabac..
Le reste pour un autre Mercure
ferens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPPERON , ancien Doyen de S. Maxent..
P
Ersonne ne peut douter que le guide naturel que Dieu a donné à l'hom
me, ne soit sa raison ; il ne devroit donc
rien entreprendre , qu'après avoir réflé
chi sérieusement sur tous les rapports de
perfection qui peuvent se trouver , soir
dans les choses qu'il recherche , soit dans.
les actions qu'il veut faire , afin de ne se
déterminer , qu'à ce qu'il jugeroit alors
être le plus convenable , le plus conforme à l'ordre , à la droite raison et au bon
sens
JANVIER. 1732. 89
sens. Sans doute , s'il agissoit toujours de
la softe , tout ce qu'il feroit seroit parfaitement raisonnable , et il ne s'y trouveveroit jamais n'y bizarrerie , ni extravagance.
Mais il s'en faut beaucoup que la plus
grande partie des hommes en agissent ain
si ; la nature corrompuë donnant trop de
pouvoir à leurs passions, l'attrait trop vic
lent de ces passions fait plus d'impression
sur leur esprit que la pure raison et la penre à suivre plutôt l'impulsion des unes, que:
la lumiere de l'autre , étant plus grande
ils s'y abandonnent volontiers ; ce qui fait
qu'ils donnent aveuglement dans une infinité de bizareries et d'excès, dontils n'ap--
perçoivent pas alors le ridicule.
Cependant comme toutes les personnes sensées doivent se faire une gloire:
d'être raisonnable; puisque c'est leur plus
glorieux privilege ; j'espere que je ferai
plaisir à tous ceux qui sont de cet heureux
caractere , si je leur mets devant les yeux
diverses bizaréries, qui ont paru et qui pa
roissent tous les jours dans quantité d'u--
sages qui s'introduisent dans le monde
afin que le caprice de ceux qui les ont:
précédez , les frappant davantage , ils :
puissent donner moins dansd'autres usa
ges , qui ne vaudroient pas mieux.
8
E v IN
90 MERCURE DE FRANCE
·
Il est donc à propos de sçavoir que généralement tous les usages tirent leur origine de deux principes , du désir de satisfaire les sens , ou du désir de satisfaire .
les autres inclinations dont les hommes
sont capables ; ainsi je parlerai dabord
de la bizarerie des usages qui ont rapport -
aux sens , ct je ferai ensuite la même chose à l'égard des usages qui viennent du
désir de satisfaire les autres inclinations ,
naturelles.
Pour commencer par le sens de la vûe ,
je trouve peu de choses à remarquer sur ,
la bizarcrie qui a pû s'introduire dans l'u
sage de ce sens je n'en vois qu'une seule .
qui me paroît des plus singulieres ; sçavoir , celle qui s'est établie en Espagne et
en Portugal , où loin de ne se servir de
lunettes que pour aider aux besoins de la
vue; les personnes qui ont voulu se rendre respectables , cr se donner un air de
gravité , ont affecié de ne paroître dans.
les occasions de cérémonie , qu'avec des.
lunettes sur le n: z; et cela non seulementles personnes âgées , mais même les jeunes et ce qui est de plus surprenant ,
jusqu'aux jeunes Dames.
Čet usage bizare parut sur tout fort
extraordinaire aux Religieuses Ursulines
de Rouen, qui passerent à la Louisiane
il
JANVIER 1732. 91 .
ily a quatre ans , sçavoir en 1727. C'est
une de ces Dames qui le dit dans sa se--
conde Lettre, imprimée à Rouen , l'année
suivante , chez Antoine lePrevôt. Après,
avoir rapporté , comme elles aborderent
àl'Ifle de Madere, qui appartient aux Portugais , qu'elles relâcherent à la rade de la
Ville de FUNCHAL, qui est la principale de
P'Isle ; elle ajoute , que quantité de personnes de la Ville les étant venu voir
elles furent extrêmement surprises
quand parmi les Religieux qui vinrent
les saluer , elles apperçurent qu'il y en
avoit plusieurs , lesquels pour le faire
avec plus de gravité , avoient de grandes
Lunettes , à la mode de Portugal ; elles en:
remarquerent même un assez jeune , lequel voulant lire , fut obligé de les ôter
de dessus son nez. C'est à l'occasion de
cet usage bizare , introduit par les Espa--
gnols , qu'un Poëte a dit :
Mais le bonair chez cette Nation ,
Pour les Sçavans , c'est de porter Lunettes ;;
Couvrir ses yeux de deux glaces bien nettes ,
Leur est motif de vénération.
Mais si ce qui facilite le sens de la vue
a produit peu de bizareries , il n'y a rien
en revanche qu'on n'ait imaginé pour
Favj satis
2 MERCURE DE FRANCE
satisfaire ce sens ; car que de bizareries
differentes n'a-t- on pas vû se succeder
dans les vêtemens , dans les ameublemens
et dans une infinité d'autres choses ?
comme je ne finirois pas , si je voulois
entrer dans ce détail , je me fixerai ici
à quelque chose qui regarde l'homme de
plus pès ; en m'attachant principalement à quelques usages qui se sont for
mez dans differens temps , pour donner
à sa tête un prétendu caractere de beauté ; parce que c'est la partie principale
de son corps , par laquelle il veut plaire
le plus à la vue : Totus homo in vultu est.
Commençons par les Cheveux ; que de
figures bizares ne leur- a- t-on pas donné ?
Dans le grand nombre que je pourrois
citer , je ne parlerai que d'une seule , quifit grand bruit à la fin du x1 siecle , et
au commencement du XII. Les hommes
se mirent alors dans l'usage , de porter
de long cheveux, ce qu'ils ne faisoient pas
auparavant.Cet usage parut d'autant plus :
bizare pour des chrétiens , que Saint Paul
même avoit dit , que la nature enseignoit,
qu'il ne convenoit pas à l'homme d'avoir
les cheveux longs : Ipsa natura docet , (a) :
dit cet Apôtre ; et qu'il ne peut les por--
ter ainsi qu'à sa honte et à sa confusion .
(a) Ep. I. ad Corinh.cap. 11.
Igno
JANVIER 1732. 93
Ignominia est illi , que cela ne convenoit
qu'à la femme : Gloria est illi.
Cet usage parut donc alors si opposé à
la droite raison , que les Evêques s'éleverent avec force contre cette nouveauté..
Ils crurent ne pas trop faire , que d'employer les plus grandes censures de l'Egli
sepour la réprimer.. Un Concile tenu à
Rouen , sous l'Archevêque Guillaume I.
l'an 1096. ( a ) ordonna en conséquence ,
que ceux qui porteroient de longs che
veux , seroient exclus de l'Eglise pendant
leur vie , et qu'on ne prieroit pas Dieu
pour eux après leur mort: En 1104. Serfon , Evêque de Sécz , prêchant à Carentan , devant le Roy d'Angleterre Henry I:
et toute sa Cour , parla avec tant de véhemence contre cet usage , que le Roy et
ses Courtisans se firent tous couper les
cheveux au même instant.
Il arriva à peu près la même chose à
Amiens. L'Evêque Godefroi qui étoit
contemporain , animé du même zéle ,
voyant que plusieurs assistoient à la Messe
de Noël , à laquelle il officioit , portant:
encore les cheveux longs ; i les refusa
tous à l'offrande ; ce qui leur fit une telle
( a ) Histoire des Archevêques de Rouen , par le
P. Pommeraye , Benedictin. Eloge de Guillaume I.
chap. 8. page 295..
impres
94 MERCURE DE FRANCE
Y
impression , que pour y être admis¸ ils sex
les couperent sur le champ avec leurs
couteaux. On peut raisonnablement présumer que les Evêques de ce temps- là au
roient sans doute fait beaucoup plus de
bruit , s'ils avoient vu les hommes faire
couper les longs cheveux des femmes pour
en orner leurs têtes ; peut-être se seroientils autorisez du Concile de Gangre , tenu
en 324. qui deffend aux femmes de se
couper les cheveux. On peut douter au
reste si leur zéle auroit été selon la
science.
Des cheveux , passons à la barbe , au
sujet de laquelle nous ne trouverons pas
moins de bizarerie ; l'usage ancien a été
de la porter longue : Tel fut , par exemple , l'Empereur Othon ( a ) qui le premier établit l'usage en Allemagne de
porter de longues barbes ; il se faisoit tant
d'honneur de celle qu'il portoit , que son
plus gros serment étoit du jurer par sa
barbe , ce qui introiduisit l'usage de ce
serment dans toute l'Allemagne.
En France , du temps de François I. les
longues barbes étoient fort en usage , et
les Ecclesiastiques en étoient les plus curieux ; ce qui donna lieu à ce Prince, qui
(a ) Paul Hacheb. Eclairciss. sur ce qui s'est
passé en Allemagne...
VOU
JANVIER.. 1732 955
vouloit tirer de l'argent du Clergé, d'obtenir du Pape un Bref , qui ordonnoit
à tous les Ecclesiastiques de se faire razer
la barbe, s'ils n'aimoient mieux se dispenser de cette Loy , en donnant certaine -
somme , qu'ils payerent volontiers ; plus .
disposez à ouvrir leur bourse , qu'à perdre leur barbe ( a ). Cela contribua , sans .
doute , à faire diminuer l'usage des longues barbes , et à les rendre méprisables ;
puisqu'on obligea dans la suite ceux qui i
vouloient entrer dans les premieres Magistratures à se la faire razer. On voit
en effet , que François Olivier ne put en- trer au Parlement comme Maître des
Requêtes, en 1536. qu'à la charge de faire
couper sa longue barbe ( b ) . Plusieurs
Magistrats subalternes ne laisserent pas..
de la conserver ; le dernier qui l'a portée
dans cetteVille, à été M.Richard Mithon,,
Baillif et Juge criminel du Comté d'Eu ,
qui vivoit au commencement du dernier
siécle ; érant mort vers l'an 1626. Plusieurs Ecclesiastiques l'ont conservée jusqu'à la minorité de Louis XIV. quelquesuns même ont été plus loin.
L'estime qu'on a faite de la barbé en cer
( a ) Theod. Zuing. Theatr. vit& humane. Lib. 3.›.
(b) Oeuvres milées de l'Abbé de S.Réal. Diss...
4. de l'usage de l'hist.. taine ,
MERCURE DE FRANCE
tains temps du Paganisme , a encore donné lieu à un autre usage assez singulier
qui consistoit à croire , que c'étoit un présent digne de la Divinité que de lui offrir
ce qu'on en coupoit la premiere fois. Les
Grecs et les Romains consacroient ces
prémices de la barbe , ou à des Fleuves
ou aux Tombeaux de leurs amis, ou enfin
àApollon( ) , Er chez lesChrétiens mêmes,
il a été un temps, où c'étoit l'usage, que la.
premiere fois qu'on coupoit la barbe aux
Ecclesiastiques on la benissoit, et on consacroit à Dieu ce qu'on en avoit coupé ( b ).
En passant de la barbe et des cheveux au
teint du visage , je trouve que pour le
rendre plus agréable , il a eu aussi ses bizareries. Car n'en étoit- ce pas une chez
les Romains , que de s'estimer d'autant
plus beaux, qu'ils avoient le teint du visage plus bazané ? jusqucs-là que pour le
rendre tel , ils s'exposoient aux rayons du
Soleil. C'étoit le conseil qu'Ovide donnoit aux jeunes gens de son temps , pour
se rendre plus agréables aux Dames.
Munditia placeant; fulcentur Corpora campo. ( c )
Etoit ce autrefois une bizarerie à nos
(a )Vigenere , Tab.. de Philost. Tab. d'Anti-
·loq. pag. 341.
( b ) Dict. de Furet. verbo barbe.
c) De Arte Aman……
Dames
JANVIER. 1732. 57
Dames , de n'oser faire un pas sans avoir
un masque sur le visage pour conserver la
fraîcheur de leur teint ? où en est- ce une
aujourd'hui , de n'en plus porter du tout'
C'est une bizarerie ridicule aux femmes
des Sauvages , de prétendre orner leur visage en y attachant des figures d'arbres
ou d'animaux , comme Papillons , &c.
Sans doute qu'elle est beaucoup moindre
chez nous , lorsqu'on n'y attache que des
figures de mouches.
4
Après le sens de la vuë, parlons de ce
lui de l'oüie ; quoique ce soit celui qui aic
le moins fourni d'usages bizares , il ne
laisse pourtant pas d'en avoir eu de temps
en temps quelques uns : Car combien le
son de certains Instrumens , certains
Concerts , certains Vaudevilles , ont ils
été en vogue , recherchez et chantez de
tout le monde , pour lesquels on n'a eu
ensuite que du mépris , et qui le méritoient en effet ! Je pourrois en rapporter
plusieurs ; mais comme il y auroit plus à
badiner là-dessus , qu'à parler sérieusement , je me contente de dire , que ce
sens a quelquefois ses bizareries, par rapport à certains Hommes. J'ay connu unc
personne , qui ne trouvoit rien de plus
agréable que le son lugubre des Cloches
el que celui qui se fait entendre dans les
D
Villes
93 MERCURE DE FRANCE
A
Villes le jour des Morts ; et qui , pour en
gouter micux le plaisir , se retiroit alors
seul, dans un lieu écarté.
Si le sens de l'oüie me donne moins
d'usages bizares , ceux qui suivent , m'en
fourniront de reste ;car combien l'odorat
n'en-a- t-il pas produit ? Quels empressemens n'a-t- on pas eu dans certains temps
pour gouter l'agréable odeur des parfums?
On en a mis sur les habits,sur les gants, sur
lės perruques. On faisoit des Pommes d'yvoire creusées , et percées de petits trous ,
qu'on mettoit aux Roseaux des Indes ,
qu'on portoit pour servir de contenance..
Onremplissoit ces Pommes de telle odeur
qu'on vouloit et toutes ces odeurs qui alors
ne nuisoient à rien , parce que c'étoit la
mode, ontdepuis causé des maux de tête et
des vapeurs: Ensuite est venu l'usage de
l'Eau de la Reine d'Hongrie, lequel devint:
sicommun, qu'il n'y avoit presque personne qui n'eut son Flacon , et qui ne le portât continuellement au nez; mais l'usage.
bizare qui l'a emporté par dessus tous les
autres et qui paroît plus constant, est sans doute celui du Tabac..
Le reste pour un autre Mercure
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Résumé : RÉFLÉXIONS sur la bizarerie de differens usages qui ont paru et qui paroissent encore dans le monde. Par M. CAPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
Le texte 'REFLEXIÓNS sur la bizarerie de différents usages' de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, publié en janvier 1732, examine les usages étranges observés dans le monde. L'auteur affirme que la raison, accordée par Dieu, devrait diriger les actions humaines. Cependant, les passions corrompent souvent cette raison, entraînant des comportements extravagants et ridicules. Capperon explique que ces usages bizarres naissent du désir de satisfaire les sens ou d'autres inclinations naturelles. Il commence par analyser les usages liés au sens de la vue, mentionnant une pratique en Espagne et au Portugal où les lunettes sont portées pour paraître graves, même par les jeunes. Cette coutume a surpris des religieuses ursulines de Rouen lors de leur passage en Louisiane en 1727. Le texte aborde ensuite les bizarreries liées aux cheveux et à la barbe. À la fin du XIe siècle et au début du XIIe siècle, les hommes portaient les cheveux longs, malgré les critiques de Saint Paul et des évêques. En France, sous François Ier, les barbes longues étaient courantes, mais des mesures furent prises pour les rendre méprisables. Capperon discute également des pratiques liées au teint du visage, comme les Romains s'exposant au soleil pour bronzer, ou les femmes portant des masques pour conserver la fraîcheur de leur peau. Il mentionne aussi les usages bizarres liés au sens de l'ouïe, comme l'appréciation du son des cloches, et ceux liés à l'odorat, comme l'usage des parfums et du tabac. Le texte se conclut par une réflexion sur les diverses bizarreries observées dans les usages humains, soulignant l'importance de la raison pour éviter ces excès.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 203-211
SUITE des Reflexions de M. Caperon, sur la Bizarerie de differens usages, &c.
Début :
Chacun sçait que l'usage du Tabac étant devenu commun [...]
Mots clefs :
Usages, Tabac, Poudre, Toucher, Bonnets, Bizarrerie, Corps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Reflexions de M. Caperon, sur la Bizarerie de differens usages, &c.
UITE des Reflexions de M. Capperon , sur la Bizarerie de differens usa
ges, &c.
Hacun sçait que l'usage du Tabac étant devenu commun en peu dé
temps , on ne se contenta pas d'en macher et d'en fumer , on le réduisit encore en poudre, pour en user par le nez. On
mit d'abord cette poudre dans de petites
Boëtes , faites en forme de Poires, qu'on
duvroit par un petit trou , d'où on faisoit
sortir la poudre , pour en mettre deux
petits monceaux sur le dos de la main,afin
qu'on put delà les pórter l'un'après l'autre à chaque narine. Le premier usage de
ce Tabac en poudre , parut dans ces commencemens si bizare , qu'on crut qu'il
ne convenoit qu'à des Soldats et aux personnes de la lie du peuple. En effet , il
n'y eut que ces sortes de gens qui en userent les premiers.
Cependant , comme il arrive , à l'égard
des usages les plus bizares , l'imagination
se fit peu à peu à celui-là ; d'honnêtes
gens commencerent à s'y accoutumer.On
fit en leur faveur des Boëtes beaucoup plus
propres et plus riches , qui se fermoient,
A- iiij avec
t
204 MERCURE DE FRANCE
avec une sorte de petit fourniment , qui
ne prenoit dans la Boëte , qu'autant de
poudre qu'il en faloit pour chaque narine , et qu'on mettoit toujours sur le dos
de la main.
La répugnance qu'on avoit euë d'abord,
étant levée , chacun se piqua d'avoir du
Tabac en poudre et d'en user ; mais les
personnes distinguées et délicates eurent
de la peine à s'accommoder de l'odeur de
cette Plante ; on y mit differentes odeurs;
et ce fut encore icy , ou la bizarrerie parut tout de nouveau. Certaines odeurs
furent en vogue, et prirent le dessus , selon le caprice des personnes qui les mettoient en crédit ; jusques- là , qu'un Mare
chand d'une Ville de Flandres s'enrichit,
pouravoir donné à son Tabac en poudre,
l'odeur des vieux Livres moisis, qu'il sçut
accréditer parmi les Officiers François ,
qui étoient en garnison dans cette Pro
vince:
Enfin on a cessé de donner de l'odeur
au Tabac , et l'usage en est devenu abso
lument general. Loin de se faire une
honte de prendre du Tabac , comme dans
les commencemens , chacun s'en fait une
espece de bienseance , dans les plus belles
compagnies.
En avoir le nez barbouillé , la Cravatte
Ou
FEVRIER: * 1732% 205
ou le Justaucorps marquez et couverts ,
n'a rien de choquant aujourd'hui , comme d'avoir des Rapes presque aussi longues que des Basses de Viole. En un mot,
on n'y a plus gardé de mesures ; plusieurs
Pont pris à pleine main , non seulement
dans les Tabatieres , mais jusques dans
leurs poches. Il suffit de dire que cet
usage a passé jusques dans les Cloîtres les
plus réguliers, même dans les Eglises.Que
dis-je ? jusques sur les Autels. Il est vrai
que les Espagnols nous ont précedez dans
Pusage outré du Tabac ; puisque Urbain
VIII. qui est mort en 1644. donna une
Bulle, qu'on peut voir dans le grand Bullaire des Séraphins, par laquelle il excommunie tous ceux qui prennent du Tabac
dans l'Eglise. Cette Bulle fut donnée à la
sollicitation du Doyen et des Chanoines
de la Cathédrale de Séville , où les Prêtres
disant la Messe , prenoient du Tabac jusques sur l'Autel.
Venons maintenant au gout. Sens qui
n'a pas moins fourni d'usages bizares que
les autres ,carcombien de sortes de Mets,
de Liqueurs et d'Apprêts ont ils été en
vogue dans certains temps , qu'on a né,
gligés ensuite ? Je ne finirois pas , si je
voulois en faire l'énumération. Pour m'attacher donc à quelques- uns de ces usages
Av
les
206 MERCURE DE FRANCE
les plus marquez , je dirai qu'à la fin du
seizième siecle, les Dragées vinrent tellement à la mode , que chacun avoit son
Dragier ; on s'en présentoit les uns aux
autres comme on fait aujourd'hui du Tabac. Le Duc de Guise avoit son Dragier à:
la main , lorsqu'il fut tué à Blois . On en
servoit sur toutes les bonnes Tables. Les :
Ecorces de Citrons et d'Oranges eurent:
ensuite leur tour.
Sous Louis XIII.parce que ce Prince aimois le Pain d'Epice,tout le monde en por--
toit dans sa poche;on s'en donnoit aussi les
uns aux autres, et on en vendoit dans tous -
les Lieux où il y avoit des assemblées, soit
de plaisir soit de dévotion; ce qui dure en--
core à Paris. Personne n'ignore que le
grand usage d'aujourd'hui est de prendre
du Thé , du Caffé et du Chocolat. LeFal
tran, autrement les Vulneraires de Suisse,.
prises comme le Thé , ont eu leur temps,
qui n'est pas encore bien passé.
Que n'aurois-je pas à dire , si je voulois m'étendre sur le détestable usage de
prendre du vin à l'excès , qui n'a continué que trop long- temps en France , et
qui regne encore dans quelques autres
Païs. Jusqu'à quels excès n'a - t- on pas ·
porté les differens usages inventez pour?
s'exciter à boire dans les repas de débau- ·
che.
FEVRIER 1732 207
che: N'a-t-on pas vu un temps où c'étoit
remporter une victoire que de sçavoir
mieux que les autres, non seulement vuider tout d'une haleine les plus grands
verres, mais les Pots entiers et les Eguieres?
Que dis-je , la fólie a été jusqu'à se piquer de vuider des Bottes pleines de vin.
Si l'on en croit Misson , dans son voyage
d'Allemagne , les choses y sont encore
sur ce pied-là , puisqu'autour de la plûpart des chambres , il regne une Cotniche , sur laquelle les verres sont rangez
comme des tuyaux d'Orgues , toujours
en augmentant de volume , les derniers
étant comme des Cloches à Melons, qu'il
faut necessairement vuider tout d'un trait,
lorsqu'il s'agit de boire quelque santé
d'importance ; aussi dit - on en proverbe
Germanorum vivere bibere est.
*
Au reste , il ne faut pas croire que ce
ne soit que de nos jours que l'usage abusif
de boire avec excès a regné , il étoit encore plus extravagant au vii siecle , puisque S. Cesaire , Evêque d'Arles , dit ( a )
que de son temps , on poussoit si loin la
débauche , que lorsqu'on ne pouvoit pres
que plus boire , pour s'y exciter encore ,
on adressoit les santez aux Anges et à tels
Saints' qu'on jugcoit à propos..
(a ) Homel 6.
Avj Lo
208 MERCURE DE FRANCE
Le sens du toucher étant plus étendu
que les autres , puisqu'il est répandu par
tout le corps , il n'a pas aussi été moins
assujetti à diverses bizareries , quand il a
été question de munir le corps contre les
injures de l'air ou de lui donner ses aises.
Pour deffendre la tête contre la rigueur
du froid , on contre les incommoditez de
la pluye , ou de l'ardeur du soleil , on
a eu soin de la couvrir differemment ; et
c'est sur quoi il y auroit une infinité de
choses à dire , si je voulois rapporter
toutes les modes bizares qui ont été en
usage à cet égard- là. Ce seroit toute autre chose si je voulois détailler les bizareries sans nombre des Coeffures des fem
mes.
Laissons ce détail à ceux qui voudront
Pentreprendre , et commençons par un
usage assez bizare , auquel je crois qu'on
ne pense gueres , et qui frappa néanmoins
bien des gens, quand il commença de s'é
tablir ; c'est l'usage où sont les Ecclesiastiques de porter des Bonnets quarrez pour
couvrir leur tête , qui est ronde: ( a). C'est
ce qui donna lieu de dire dans ce tempslà , qu'enfin on avoit trouvé ce qu'on
( a )Pasquier remarque que cet usage n'avoit
commencé que peu avant lui , c'est-à-dire , vers
15000
cher-
FEVRIER. 17326 205
cherche depuis longtems , sçavoir la qua
drature du Cercle. C'étoit encore une plus
grande bizarerie aux Empereurs Jules Cesar, Adrien et Severe , de tenir toujours
leur tête découverte , ( a ) soit qu'il fit du
soleil , ou qu'il tombât de la pluye , ou
de la nege, même pendant les froids les
plus rudes, et d'établir chez lesRomains un
pareil usage. Je pardonnerois plus volon
tiers à la rusticité de nos anciens Gaulois,
d'avoir été dans l'usage , non-seulement
de marcher toujours nuds jusqu'à la ceinture; mais de combattre ainsi à la guerre.
( b ) Les Sauvages n'en font pas moins
aujourd'hui sans parler des Forçats de
Galere qui tirent la rame en cet état.
›
la
Si de la tête nous descendons au col ;:
nous trouverons que pour le couvrir ,
bizarerie s'en est également mêlée ; car
sans parler du col des Dames , à l'égard
de celui des Hommes , quoi de plus biza--
reque ces longuesCravates que nousavons
уй porter de nos jours , dont l'extrêmelongueur , frapa enfin de sorte , que ler
Harlequin de la Comedie Italienne ,
pour en faire observer tout le ridicule pa
tut sur le Theâtre, avec une de ces Crava
tes , qui pendant du col , lui passoit en-
(a) Alex. ab Alex. Genial. dier. lib. 2. cap. 19. `-
(b) Tit-Liv. Lib. 22. Cap. 46.
tie
216 MER CURE DE FRANCE
tre les jambes & revenoit pardessus l'épaule ; aujourd'hui on a passé à l'extre
mité opposée en ne portant qu'un simple
tour de col. Les mains ont souvent besoin
d'être couvertés , soit pour être préservées de la rigueur du froid , ou pour n'ê
tre pas trop hallées par l'ardeur du soleil::
mais je crois qu'on prendra bientot l'usage de les avoir toujours à nud , et de
proscrire entierement les Gants dont on
commence à se passer.
Le corps doit sans doute être couverts
le besoin et la bienséance l'exigent : mais
parmi une infinité d'usages qui ont paru
dans la maniere de se vêtir , je n'en vois
pas de plus bizare et de plus extravagant ,
que celui qui regnoit à la fin du seizième
siecle ; qui consitoit en ce que les hommes
s'aviserent alors , de se vêtir en Pantalons , c'est-à- dire , que leur habit leur sertoit tout le corps depuis les pieds jusqu'au
col , marquoit même ce que la natüre enseigne de cacher à la plupart des¨
Peuples Sauvages. On voit encore aujour- d'hui dans les Peintures de ce tems- là,dif
férens Personnages représentez de cette façon.Il y en a aux vitres de mon ancienne
Paroisse. Et j'ai un livre de Geometrie im---
primé à Paris en 1586. où les hommes,
sont tous vêtus de même; enfin sans aller
plus
$
FEVRIER. , 1732. 211
plus loin , il y a encore à la maison qui
joint la mienne du côté de la ruë, deax Figures sculptées sur deux poteaux, formées
de cette maniere.
Ce fut dans le même tems que les femmes porterent leurs juppes immodestement et excessivement larges par le bas. -
C'est ainsi qu'on les voit representées sur
des Tapisseries et dans des Tableaux ; on
en voit ici chez des Particuliers & au château. A la verité , cela doit un peu moins
surprendre , il regnoit encore alors en
France beaucoup d'ignorance et de grossiereté ; mais comment excuser aujourd'hui dans un siecle si éclairé , et où le
gout s'est perfectionné sur tant de choses, comment , dis- je, excuser l'invention
et l'usage des Jupes à Paniers ? on auroit
grand besoin d'opposer à cette licence la
pratique du Canon seizième du Concile:
de Montpellier, tenu l'an 1193. conçû en ces termes : Mulieres vestibus. sumptuosis .... amodo non utantur , sed habitu :
honesto et moderato incedunt , qui non lasciviam notet , nec jactantiam vanitatis os➡
tendat.
A Eu, le 20. de Decembre 1731.
ges, &c.
Hacun sçait que l'usage du Tabac étant devenu commun en peu dé
temps , on ne se contenta pas d'en macher et d'en fumer , on le réduisit encore en poudre, pour en user par le nez. On
mit d'abord cette poudre dans de petites
Boëtes , faites en forme de Poires, qu'on
duvroit par un petit trou , d'où on faisoit
sortir la poudre , pour en mettre deux
petits monceaux sur le dos de la main,afin
qu'on put delà les pórter l'un'après l'autre à chaque narine. Le premier usage de
ce Tabac en poudre , parut dans ces commencemens si bizare , qu'on crut qu'il
ne convenoit qu'à des Soldats et aux personnes de la lie du peuple. En effet , il
n'y eut que ces sortes de gens qui en userent les premiers.
Cependant , comme il arrive , à l'égard
des usages les plus bizares , l'imagination
se fit peu à peu à celui-là ; d'honnêtes
gens commencerent à s'y accoutumer.On
fit en leur faveur des Boëtes beaucoup plus
propres et plus riches , qui se fermoient,
A- iiij avec
t
204 MERCURE DE FRANCE
avec une sorte de petit fourniment , qui
ne prenoit dans la Boëte , qu'autant de
poudre qu'il en faloit pour chaque narine , et qu'on mettoit toujours sur le dos
de la main.
La répugnance qu'on avoit euë d'abord,
étant levée , chacun se piqua d'avoir du
Tabac en poudre et d'en user ; mais les
personnes distinguées et délicates eurent
de la peine à s'accommoder de l'odeur de
cette Plante ; on y mit differentes odeurs;
et ce fut encore icy , ou la bizarrerie parut tout de nouveau. Certaines odeurs
furent en vogue, et prirent le dessus , selon le caprice des personnes qui les mettoient en crédit ; jusques- là , qu'un Mare
chand d'une Ville de Flandres s'enrichit,
pouravoir donné à son Tabac en poudre,
l'odeur des vieux Livres moisis, qu'il sçut
accréditer parmi les Officiers François ,
qui étoient en garnison dans cette Pro
vince:
Enfin on a cessé de donner de l'odeur
au Tabac , et l'usage en est devenu abso
lument general. Loin de se faire une
honte de prendre du Tabac , comme dans
les commencemens , chacun s'en fait une
espece de bienseance , dans les plus belles
compagnies.
En avoir le nez barbouillé , la Cravatte
Ou
FEVRIER: * 1732% 205
ou le Justaucorps marquez et couverts ,
n'a rien de choquant aujourd'hui , comme d'avoir des Rapes presque aussi longues que des Basses de Viole. En un mot,
on n'y a plus gardé de mesures ; plusieurs
Pont pris à pleine main , non seulement
dans les Tabatieres , mais jusques dans
leurs poches. Il suffit de dire que cet
usage a passé jusques dans les Cloîtres les
plus réguliers, même dans les Eglises.Que
dis-je ? jusques sur les Autels. Il est vrai
que les Espagnols nous ont précedez dans
Pusage outré du Tabac ; puisque Urbain
VIII. qui est mort en 1644. donna une
Bulle, qu'on peut voir dans le grand Bullaire des Séraphins, par laquelle il excommunie tous ceux qui prennent du Tabac
dans l'Eglise. Cette Bulle fut donnée à la
sollicitation du Doyen et des Chanoines
de la Cathédrale de Séville , où les Prêtres
disant la Messe , prenoient du Tabac jusques sur l'Autel.
Venons maintenant au gout. Sens qui
n'a pas moins fourni d'usages bizares que
les autres ,carcombien de sortes de Mets,
de Liqueurs et d'Apprêts ont ils été en
vogue dans certains temps , qu'on a né,
gligés ensuite ? Je ne finirois pas , si je
voulois en faire l'énumération. Pour m'attacher donc à quelques- uns de ces usages
Av
les
206 MERCURE DE FRANCE
les plus marquez , je dirai qu'à la fin du
seizième siecle, les Dragées vinrent tellement à la mode , que chacun avoit son
Dragier ; on s'en présentoit les uns aux
autres comme on fait aujourd'hui du Tabac. Le Duc de Guise avoit son Dragier à:
la main , lorsqu'il fut tué à Blois . On en
servoit sur toutes les bonnes Tables. Les :
Ecorces de Citrons et d'Oranges eurent:
ensuite leur tour.
Sous Louis XIII.parce que ce Prince aimois le Pain d'Epice,tout le monde en por--
toit dans sa poche;on s'en donnoit aussi les
uns aux autres, et on en vendoit dans tous -
les Lieux où il y avoit des assemblées, soit
de plaisir soit de dévotion; ce qui dure en--
core à Paris. Personne n'ignore que le
grand usage d'aujourd'hui est de prendre
du Thé , du Caffé et du Chocolat. LeFal
tran, autrement les Vulneraires de Suisse,.
prises comme le Thé , ont eu leur temps,
qui n'est pas encore bien passé.
Que n'aurois-je pas à dire , si je voulois m'étendre sur le détestable usage de
prendre du vin à l'excès , qui n'a continué que trop long- temps en France , et
qui regne encore dans quelques autres
Païs. Jusqu'à quels excès n'a - t- on pas ·
porté les differens usages inventez pour?
s'exciter à boire dans les repas de débau- ·
che.
FEVRIER 1732 207
che: N'a-t-on pas vu un temps où c'étoit
remporter une victoire que de sçavoir
mieux que les autres, non seulement vuider tout d'une haleine les plus grands
verres, mais les Pots entiers et les Eguieres?
Que dis-je , la fólie a été jusqu'à se piquer de vuider des Bottes pleines de vin.
Si l'on en croit Misson , dans son voyage
d'Allemagne , les choses y sont encore
sur ce pied-là , puisqu'autour de la plûpart des chambres , il regne une Cotniche , sur laquelle les verres sont rangez
comme des tuyaux d'Orgues , toujours
en augmentant de volume , les derniers
étant comme des Cloches à Melons, qu'il
faut necessairement vuider tout d'un trait,
lorsqu'il s'agit de boire quelque santé
d'importance ; aussi dit - on en proverbe
Germanorum vivere bibere est.
*
Au reste , il ne faut pas croire que ce
ne soit que de nos jours que l'usage abusif
de boire avec excès a regné , il étoit encore plus extravagant au vii siecle , puisque S. Cesaire , Evêque d'Arles , dit ( a )
que de son temps , on poussoit si loin la
débauche , que lorsqu'on ne pouvoit pres
que plus boire , pour s'y exciter encore ,
on adressoit les santez aux Anges et à tels
Saints' qu'on jugcoit à propos..
(a ) Homel 6.
Avj Lo
208 MERCURE DE FRANCE
Le sens du toucher étant plus étendu
que les autres , puisqu'il est répandu par
tout le corps , il n'a pas aussi été moins
assujetti à diverses bizareries , quand il a
été question de munir le corps contre les
injures de l'air ou de lui donner ses aises.
Pour deffendre la tête contre la rigueur
du froid , on contre les incommoditez de
la pluye , ou de l'ardeur du soleil , on
a eu soin de la couvrir differemment ; et
c'est sur quoi il y auroit une infinité de
choses à dire , si je voulois rapporter
toutes les modes bizares qui ont été en
usage à cet égard- là. Ce seroit toute autre chose si je voulois détailler les bizareries sans nombre des Coeffures des fem
mes.
Laissons ce détail à ceux qui voudront
Pentreprendre , et commençons par un
usage assez bizare , auquel je crois qu'on
ne pense gueres , et qui frappa néanmoins
bien des gens, quand il commença de s'é
tablir ; c'est l'usage où sont les Ecclesiastiques de porter des Bonnets quarrez pour
couvrir leur tête , qui est ronde: ( a). C'est
ce qui donna lieu de dire dans ce tempslà , qu'enfin on avoit trouvé ce qu'on
( a )Pasquier remarque que cet usage n'avoit
commencé que peu avant lui , c'est-à-dire , vers
15000
cher-
FEVRIER. 17326 205
cherche depuis longtems , sçavoir la qua
drature du Cercle. C'étoit encore une plus
grande bizarerie aux Empereurs Jules Cesar, Adrien et Severe , de tenir toujours
leur tête découverte , ( a ) soit qu'il fit du
soleil , ou qu'il tombât de la pluye , ou
de la nege, même pendant les froids les
plus rudes, et d'établir chez lesRomains un
pareil usage. Je pardonnerois plus volon
tiers à la rusticité de nos anciens Gaulois,
d'avoir été dans l'usage , non-seulement
de marcher toujours nuds jusqu'à la ceinture; mais de combattre ainsi à la guerre.
( b ) Les Sauvages n'en font pas moins
aujourd'hui sans parler des Forçats de
Galere qui tirent la rame en cet état.
›
la
Si de la tête nous descendons au col ;:
nous trouverons que pour le couvrir ,
bizarerie s'en est également mêlée ; car
sans parler du col des Dames , à l'égard
de celui des Hommes , quoi de plus biza--
reque ces longuesCravates que nousavons
уй porter de nos jours , dont l'extrêmelongueur , frapa enfin de sorte , que ler
Harlequin de la Comedie Italienne ,
pour en faire observer tout le ridicule pa
tut sur le Theâtre, avec une de ces Crava
tes , qui pendant du col , lui passoit en-
(a) Alex. ab Alex. Genial. dier. lib. 2. cap. 19. `-
(b) Tit-Liv. Lib. 22. Cap. 46.
tie
216 MER CURE DE FRANCE
tre les jambes & revenoit pardessus l'épaule ; aujourd'hui on a passé à l'extre
mité opposée en ne portant qu'un simple
tour de col. Les mains ont souvent besoin
d'être couvertés , soit pour être préservées de la rigueur du froid , ou pour n'ê
tre pas trop hallées par l'ardeur du soleil::
mais je crois qu'on prendra bientot l'usage de les avoir toujours à nud , et de
proscrire entierement les Gants dont on
commence à se passer.
Le corps doit sans doute être couverts
le besoin et la bienséance l'exigent : mais
parmi une infinité d'usages qui ont paru
dans la maniere de se vêtir , je n'en vois
pas de plus bizare et de plus extravagant ,
que celui qui regnoit à la fin du seizième
siecle ; qui consitoit en ce que les hommes
s'aviserent alors , de se vêtir en Pantalons , c'est-à- dire , que leur habit leur sertoit tout le corps depuis les pieds jusqu'au
col , marquoit même ce que la natüre enseigne de cacher à la plupart des¨
Peuples Sauvages. On voit encore aujour- d'hui dans les Peintures de ce tems- là,dif
férens Personnages représentez de cette façon.Il y en a aux vitres de mon ancienne
Paroisse. Et j'ai un livre de Geometrie im---
primé à Paris en 1586. où les hommes,
sont tous vêtus de même; enfin sans aller
plus
$
FEVRIER. , 1732. 211
plus loin , il y a encore à la maison qui
joint la mienne du côté de la ruë, deax Figures sculptées sur deux poteaux, formées
de cette maniere.
Ce fut dans le même tems que les femmes porterent leurs juppes immodestement et excessivement larges par le bas. -
C'est ainsi qu'on les voit representées sur
des Tapisseries et dans des Tableaux ; on
en voit ici chez des Particuliers & au château. A la verité , cela doit un peu moins
surprendre , il regnoit encore alors en
France beaucoup d'ignorance et de grossiereté ; mais comment excuser aujourd'hui dans un siecle si éclairé , et où le
gout s'est perfectionné sur tant de choses, comment , dis- je, excuser l'invention
et l'usage des Jupes à Paniers ? on auroit
grand besoin d'opposer à cette licence la
pratique du Canon seizième du Concile:
de Montpellier, tenu l'an 1193. conçû en ces termes : Mulieres vestibus. sumptuosis .... amodo non utantur , sed habitu :
honesto et moderato incedunt , qui non lasciviam notet , nec jactantiam vanitatis os➡
tendat.
A Eu, le 20. de Decembre 1731.
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Résumé : SUITE des Reflexions de M. Caperon, sur la Bizarerie de differens usages, &c.
Le texte explore l'évolution des usages sociaux et vestimentaires à travers l'histoire, en mettant l'accent sur des pratiques telles que la consommation de tabac et d'autres habitudes alimentaires et vestimentaires. L'usage du tabac, initialement associé aux soldats et aux personnes de basse condition, s'est progressivement répandu parmi les classes sociales plus élevées. Les boîtes à tabac, d'abord simples et fonctionnelles, sont devenues plus élégantes et sophistiquées. Les parfums ajoutés au tabac ont également suivi des modes capricieuses, incluant des senteurs variées comme celle des vieux livres moisis. Aujourd'hui, la consommation de tabac est généralisée et acceptée, même dans des lieux sacrés comme les églises et les autels. Le texte mentionne également divers usages alimentaires. À la fin du XVIe siècle, les dragées étaient très populaires, suivies par les écorces de citrons et d'oranges. Sous Louis XIII, le pain d'épice était à la mode. Actuellement, le thé, le café et le chocolat sont couramment consommés. Le texte critique également l'usage excessif de l'alcool, soulignant des pratiques extrêmes de consommation dans différentes époques et régions. En matière vestimentaire, le texte évoque des pratiques bizarres comme les bonnets carrés des ecclésiastiques, les longues cravates, et les pantalons couvrant tout le corps. Les femmes portaient des jupons excessivement larges, et plus récemment, des jupes à paniers. Le texte se termine par une critique de ces excès vestimentaires, rappelant une pratique canonique du Concile de Montpellier de 1193.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 1114-1125
SUITE des Réflexions sur la Bizarerie de quelques usages, &c. Par M. CAPPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
Début :
J'ai dit dans mes premieres Réfléxions sur la Bizarerie [...]
Mots clefs :
Bizarrerie, Usages, Noms, Religieux, Temps, Réflexions, Discours publics, Ouvrages, Titres, Prédicateurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Réflexions sur la Bizarerie de quelques usages, &c. Par M. CAPPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
UITE des Réflexions sur la Bizarerie
de quelques usages , &c.
J
Par M. CAPPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
A
'Ai dit dans mes premieres Réfléxions
sur la Bizarerie de divers usages , qui
ont été insérées dans les Mercures de France, des mois de Janvier et de Février derniers , que cette Bizarerie tiroit son origine de deux sortes de désirs, naturels à tous
les hommes ; sçavoir , du désir qu'ils ont
de satisfaire leurs sens , et de celui qui les
porte à suivre les inclinations secretes que
les passions leur inspirent. J'ai donné
dans ces premieres Réfléxions un échantillon des usages bizares qui sont sortis
de ce desir , qu'ont les hommes de satisfaire leurs sens ; et je vais parler icy de
ceuxque leurs passions differentes ont fait
regner dans certains temps..
Comme la plus belle qualité de l'homme, est d'avoir un esprit capable de pen- ser, de connoître et de raisonner ; il est
I. Vol. na-
JUIN. 1732 IES
naturel que , chacun se sentant pourvu
d'un don si précieux , on saisisse volon-.
tiers tous les moyens propres à faire remarquer aux autres toute la beauté et
toute l'excellence qu'il peut avoir. C'est
aussi ce qui ne manquera pas d'arriver.
Mais ce qu'il y a de singulier , c'est que
souvent le desir qu'on a de faire paroître
son esprit , monte jusqu'à un tel excès ,
que cessant alors de penser et de raisonner juste , lorsqu'on croit le faire briller
avec éclat, on le fair par des endroits, qui
font remarquertout le contraire ; son peu
d'étendue et de justesse par des bizareries
tres- sensibles; ce que je justifierai aisément
par celles que je vais rapporter.
On ne peut pas douter que ce ne soit
particulierement dans les Ecrits et dans les
Discours publics, qu'on s'attache le plus à
fairebriller son esprit.Premierement, parce qu'on a plus de facilité à le faire, ayant
plus de loisir pour choisir ses pensées ,
pour en voir la justesse , et pour leur
donner le tour et l'arrangement qui peuvent les rendre plus frapantes.
D'ailleurs ceux qui composent quelque Ouvrage , qu'ils sçavent devoir être
la ou entendu du public ; sçachant qu'il
doit être exposé à la critique , c'est pour
eux un éguillon tres -vif, qui les excite
1.Vol. puis
16 MERCURE DE FRANCE
puissamment à travailler à plaire aux
Lecteurs ou aux Auditeurs.
Cela posé, il est bon que je dise , que
voulant parler des usages bizares qui ont
quelquefois paru en fait de productions
d'esprit , je ne prétends pas relever toutes les manieres singulieres par lesquelles
certaines personnes ont affecté de se distinguer dans les Ouvrages de leur com
position ; tel qu'est ( par exemple) le stile
serré , sententieux et trop affecté de Seneque , que Quintilien a justement blâmé ;
d'autres qui ont crû orner leurs écrits par
des jeux de mots; et d'autres enfin, qui ont
prétendu se singulariser par un mélange
bizare du Sacré et du Prophane , par des
digressions trop fréquentes, des antithèses
trop multipliées , par un stile enfin trop
éloigné du naturel.
Mais pour m'attacher à quelque chose
de plus marqué , n'avouera- t- on pas que
c'étoit un usage tout- à-fait bizare quecelui qui dominoit sous le Regne de Charles IX. et qui consistoit , non seulement
à remplir les Livres et les Ecrits , que dis
je , jusqu'aux simples Lettres , d'une infinité de passages ? En sorte , dit Varillas ,
que Montluc , Evêque de Valence , écrivant à ce Prince , pour lui rendre compte
d'une Négociation où il étoit employé ,
<
1.Vol. n'ayant
JUIN. 1732. 1117
n'ayant pu faire entrer dans sa premiere
Lettre tous les Passages qu'il avoit préparés , il lui en écrivit une seconde , par
Je Courrier suivant , pour rapporter huis
autres Passages qui lui étoient restez.
Ne peut-on pas mettre dans la même
Classe des usages bizares , en fait d'Ouvrages d'esprit , les Vers burlesques qui
ont eu quelque vogue vers le milieu du
dernier siécle ? par lesquels on s'attachoit
à traduire avec travail et quelque sorte
d'esprit , d'excellens Ouvrages , et ces
Vers n'étoient ordinairement remplis que
de choses triviales , et souvent tres grossieres.
On doit mettre au même rang, ces
titres bizares qu'on a souvent donné àcerrains Livres , pour marquer d'une manicre mystérieuse , qu'on croyoit alors tresspirituelle , le sujet qui y étoit traité. Par
exemple, celui qui fut composé par un
Prêtre de Mante, sur les Antiennes qui
se disent quelques jours avant Noël , et
qui commencent par O ; qu'il in, itula :
La douce moëlle , et la saucefriande des Os
savoureux de l'Avent. Tel étoit un petit
Livre de Controverse , qui avoit pour titre: Lepetit Pistolet de poche , qui tire contre les Hérétiques. Un autre que j'ai lû sur
la pénitence , intitulé : Le Fuzil de laPéI.Vol. mitence
TI MERCURE DE FRANCE
nitence avec Allumette de l'Amour de
Dieu.
>
Après tout , la bizarerie de ces Titres ,
n'eut aucune suite. Il n'en fut pas de même
du Livre du P. Gille Gabriéli , qu'il intitula: Specimina Moralis Christiane et Diabolica. Ce qui l'obligea d'aller à Rome ,
pour se justifier sur la bizarerie de ce titre, qu'il fallut changer dans une nouvel- le édition faite en 1680.
Il ne s'est pas moins formé d'usages bizares , par rapport aux discours publics
de Religion , ou aux Sermons ; car quoique la premiere et la plus ancienne Méthode d'instruire les Peuples fut simple et
familiere, dans la vûë de se rendre également intelligible au commun des fidelles , et aux plus spirituels ; simplicité qui
a duré dans l'Orient , jusqu'au temps de
S. Grégoire de Nazianze ; et dans l'Occident, jusques vers le temps du Pape saint
Léon. Les Saints Evêques qui fleurirent
alors , crurent que les matiéres de la Religion , ne méritoient pas moins d'être
traitées avec toutes les beautez de l'éloquence, que les matiéres prophanes, dans
le dessein aussi , comme ils le disent euxmêmes , de donner à leurs discours, par la
délicatesse du stile , et par le brillant des
pensées , le même gout et le même attrait
1.Vol.
que
'JUIN.
17320 1119
que les miracles donnoient dans les premiers temps aux Discours des Apôtres èt
de leurs Disciples .
L'usage s'établit donc de prêcher avec
art et avec éloquence , ce qui a continué
depuis ; mais il faut avouer que , quoique
parmi les anciens et les modernes , il se
soit trouvé grand nombre d'Orateurs parfaits , qui par leurs Discours méthodiques , et véritablement éloquens , prononcez d'une maniere parfaitement convenable à la dignité et à la sainteté des
sujets , il n'a pas laissé que de s'introduire
de temps en temps quelques usages trop
bizares , pour une fonction aussi sainte et
aussi nécessaire au salut des Peuples.
N'étoit- ce pas , en effet, une bizarerie ,
que l'usage où on étoit il y a peu de siécles , de ne prêcher presqu'en Latin ? C'étoit encore l'usage dans le commencement
du dernier siécle , de remplir les Sermons
de Grec et de Latin. Cette méthode étoitelle fort utile à l'instruction des fidelles ?
Devoit elle faire paroître la justesse de
l'esprit du Prédicateur ? L'usage où l'on
a été à peu près dans le même temps ,
d'employer dans ces Discours, les Apophtegmes de Plutarque ( a ) des Lambeaux
·
( a ) Conceptions Théologiques au Sermon de Pierre de Besse.
1. Vol.
D de
1125 MERCURE DE FRANCE
de l'Histoire Prophane , ou des faits singuliers , souvent même supposezi cet usage , dis - je , étoit - il un usage bien convenable ? Celui encore d'apporter pour
preuve de ce qu'on avançoit , les pensées
quintessenciées de la Théologie Scholastique , émanées de la Philosophie d'Aristote. Il convenoit, sans doute , beaucoup
moins , dans ces Discours instituez pour
rendre la Religion respectable , et pour
faire observer la sévérite de ses maximes ,:
d'user de pensées ou d'expressions souvent fort triviales , propres à divertir et
à faire rire les Auditeurs ; en quoi , comme chacun sçait , le fameux Pere André
Bolanger , Religieux Augustin-Déchaussé , nommé vulgairement Le petit Pere
André , excelloit pardessus tous les autres , vers le milieu du dernier siécle. (b)
Enfin la bizarerie , en fait de Sermons,
est allée jusqu'à former un usage , où on
croiroit qu'il étoit du devoir du Prédicateur, pour donner plus de grace à son Discours , de tousser régulierement dans certains endroits de son Discours , qui paroissoit même alors si nécessaire , qu'on
voit encore aujourd'hui des Sermons imprimez de ce temps- là , où on a observé
de mettre à la marge , Hem, Hem, aux
( a) Mort le 2 Septembre 1657. âgé de 79 ans,
1. Vol. endroits
JUIN. 1732. II2I endroits où le Prédicateur devoit nécessairement tousser.
N'est- ce pas encore aujourd'hui unusage bien bizare, que celui de Prêcher.comme on fait en Italie , où selon ce qu'en
rapportent les Voyageurs, presque tous les Prédicateurs sont de vrais grimaciers, leurs
gêtes étant des gesticulations outrées , suivant les variations de la voix , passant plus
de vingt fois en un quart d'heure , du
fausset à la basse`, criant et s'agitant sans
cesse , se promenant avec chaleur et avec
bruit dans les Chaires , faites la plûpart en
forme de Balcons ou de Tribunes.
Qu'un tel usage est opposé à celui des
premiers siècles de l'Eglise , où nous
voyons , qu'une des raisons qu'apporte
rent les Peres, assemblez au Concile d'Antioche, tenu vers l'an 270, contre Paul de
Samosate , ( a ) pour faire connoître qu'ils
l'avoient justement condamnez ; c'étoit ,
disoient-ils , dans la Lettre synodale qu'ils
écrivirent , qu'outre ses erreurs , et sa vie
licencieuse , non-content d'avoir fait élever dans son Eglise un Tribunal plus haut
que de coûtume , où étoit posé son siége,
orné de tapis , il parloit en élevant ses
mains excessivement , frappant ses cuisses et remuant violemment les pieds
( a ) Eusebe , Hist. Eccles. lib. 7.
"
1. Vol. Dij battant
1122 MERCURE DE FRANCE
battant le Marche- pied de son Siége , affectant de parler d'une voix sourde, comme si elle fut sortie d'une cave ; en un
mot , se comportant, non pas comme un
modeste Prédicateur , mais comme un
Orateur qui harangue au Théatre.
Si le désir de faire paroître son esprit a produit differens usages assez bizares , ainsi qu'on vient de le voir , la complaisance qu'on a à se laisser donner des
distinctions peu convenables , n'en a pas
fourni un moindre nombre. Je n'en toucherai qu'un seul , pour ne pas pousser
ces réflexions trop loin , sçavoir l'usage
qui s'établit autrefois en Angleterre, lorsque la Religion Catholique y regnoit, de
donner aux Religieux et aux Religieuses
qui y étoient en grand nombre, les noms
de Domini et Domina, ce qui ne s'étoit pas
fait jusqu'alors,
Car suivant ce que S. Benoît avoit ordonné par sa Regle , ch. 63. il n'y avoit
précisément que le seul Abbé qu'on devoit nommer Domnus Abbas , comme un
diminutif du mot Dominus , qui signifie
Seigneur ou Monsieur, suivant notre maniere de parler, pour montrer que son autorité , quoiqu'émanée de Dieu , lui étoit
neanmoins très - subordonnée.. Selon la
même Regle , les anciens devoient nomI.Vol. mer
JUIN. 1732. 1123
mer les jeunes Religieux leurs freres , et
les jeunes devoient donner aux anciens le
nom de Nonni , qui équivaloit à celui de
Sancti. S. Jérôme l'employe en ce sens
dans sa Lettre 48. En effet , rien ne convenoit mieux , pour faire souvenir les
Anciens, qu'ils devoient être des modeles
de sainteté pour les jeunes Religieux.
Cet usage dura long - temps et s'observoit même parmi les séculiers , ce qui leur
donnoit lieu , de ne pas nommer autrement les Religieuses , les appellant des
Nonnes , des Nonnettes ou des Nonnains ;
et c'est par rapport à la signification de ce
nom de Nonna, qui signifie Saintes, qu'on
les nomme encore aujourd'hui Sancta
Moniales , en Latin. Les choses demeurerent en cet état , jusqu'à ce que les seculiers commencérent à y apporter du
changement. Dans la vûë de faire honneur aux simples Religieux des Abbayes,
ils qualifierent chaque particulier du nom
de Domnus , quoique ce nom , ne convint
, proprement qu'au seul Abbé ; à peu près
comme aujourd'hui les seculiers , pour
faire honneur au moindre Ecclésiastique, lui donnent le nom d'Abbé. Voilà
quelle est l'origine du nom de Dom , que
plusieurs Religieux ont conservé jusqu'à
nos jours , pendant que plusieurs autres
1.Vol. D iij ayant
7124 MERCURE DE FRANCE
ayant également abandonné les noms de
Nonni, et les Religieuses ceux de Nonna
ceux-là ont pris les noms de Peres et de
Freres ; et celles- ci , ceux de Meres et de
Sœurs.
Enfin les séculiers toujours attentifs à
donner des marques de leur estime et de
leur respect pour les Religieux et les Religieuses , crurent qu'il convenoit encore
d'introduire un usage nouveau , par rapport à leurs noms , et qu'il étoit de la politesse , de leur donner les noms dont on
usoit dans le monde envers les personnes
qui y avoient quelque distinction ; ce qui
s'établit d'autant plutôt en Angleterre ,
que les Religieux , et les Religieuses commençoient d'y vivre d'une maniere assez
séculiere. Ce fut donc alors , qu'on y
commença à donner dans la Langue du
païs aux Religieux et aux Religieuses, les
noms qui équivaloient à ceux de Messieurs et de Dames , c'est- à- dire, Domini ,
et de Domine , en Latin .
Il est vrai que ceux et celles qui étoient
les plus attachez à la perfection de leur
état souffrirent ce changement avec peine; les Supérieurs Ecclésiastiques en furent également choquez; jusques-là qu'un
Archevêque de Cantorbery , se crut obligé d'en faire publiquement ses plaintes
I. Vola dans
JUIN. 1731. 1125 dans une de ses Lettres Pastorales où en
s'addressant aux Religieux et aux Reli- gieuses , il leur disoit , ainsi le que rapporte le P. Thomassin dans sa Discipline Ecclesiastique , part. 4. liv. 1 , Sciatis
vos Monachos , vel Moniales esse, nonDominas, sicut nec Monachi possunt sine ri
diculo Domini appellari.
Cette distinction recherchée dans les
noms n'a pas été particuliere aux Religieux et aux Religieuses , elle l'a été et
l'est encore à beaucoup d'autres ; les Romains (a) de distinction se donnoient jusqu'à quatre noms ; sçavoir , l'avant nom,
le sur-nom, le proche- nom, et le nom; et
encore aujourd'hui c'est une distinction
qu'on affecte en Italie et en Allemagne ,
de donner aux personnes du premier
rang , sur tout aux Princes et aux Princesses , jusqu'à six ou sept noms de Saints
ou de Saintes à leur Batême; ce qu'on imite quelquefois en France et en Espagne..
( a) Alex. ab Alex. genial. dier. lib. 1. cap. 9.
A Eu, le 5 May 1732.
de quelques usages , &c.
J
Par M. CAPPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
A
'Ai dit dans mes premieres Réfléxions
sur la Bizarerie de divers usages , qui
ont été insérées dans les Mercures de France, des mois de Janvier et de Février derniers , que cette Bizarerie tiroit son origine de deux sortes de désirs, naturels à tous
les hommes ; sçavoir , du désir qu'ils ont
de satisfaire leurs sens , et de celui qui les
porte à suivre les inclinations secretes que
les passions leur inspirent. J'ai donné
dans ces premieres Réfléxions un échantillon des usages bizares qui sont sortis
de ce desir , qu'ont les hommes de satisfaire leurs sens ; et je vais parler icy de
ceuxque leurs passions differentes ont fait
regner dans certains temps..
Comme la plus belle qualité de l'homme, est d'avoir un esprit capable de pen- ser, de connoître et de raisonner ; il est
I. Vol. na-
JUIN. 1732 IES
naturel que , chacun se sentant pourvu
d'un don si précieux , on saisisse volon-.
tiers tous les moyens propres à faire remarquer aux autres toute la beauté et
toute l'excellence qu'il peut avoir. C'est
aussi ce qui ne manquera pas d'arriver.
Mais ce qu'il y a de singulier , c'est que
souvent le desir qu'on a de faire paroître
son esprit , monte jusqu'à un tel excès ,
que cessant alors de penser et de raisonner juste , lorsqu'on croit le faire briller
avec éclat, on le fair par des endroits, qui
font remarquertout le contraire ; son peu
d'étendue et de justesse par des bizareries
tres- sensibles; ce que je justifierai aisément
par celles que je vais rapporter.
On ne peut pas douter que ce ne soit
particulierement dans les Ecrits et dans les
Discours publics, qu'on s'attache le plus à
fairebriller son esprit.Premierement, parce qu'on a plus de facilité à le faire, ayant
plus de loisir pour choisir ses pensées ,
pour en voir la justesse , et pour leur
donner le tour et l'arrangement qui peuvent les rendre plus frapantes.
D'ailleurs ceux qui composent quelque Ouvrage , qu'ils sçavent devoir être
la ou entendu du public ; sçachant qu'il
doit être exposé à la critique , c'est pour
eux un éguillon tres -vif, qui les excite
1.Vol. puis
16 MERCURE DE FRANCE
puissamment à travailler à plaire aux
Lecteurs ou aux Auditeurs.
Cela posé, il est bon que je dise , que
voulant parler des usages bizares qui ont
quelquefois paru en fait de productions
d'esprit , je ne prétends pas relever toutes les manieres singulieres par lesquelles
certaines personnes ont affecté de se distinguer dans les Ouvrages de leur com
position ; tel qu'est ( par exemple) le stile
serré , sententieux et trop affecté de Seneque , que Quintilien a justement blâmé ;
d'autres qui ont crû orner leurs écrits par
des jeux de mots; et d'autres enfin, qui ont
prétendu se singulariser par un mélange
bizare du Sacré et du Prophane , par des
digressions trop fréquentes, des antithèses
trop multipliées , par un stile enfin trop
éloigné du naturel.
Mais pour m'attacher à quelque chose
de plus marqué , n'avouera- t- on pas que
c'étoit un usage tout- à-fait bizare quecelui qui dominoit sous le Regne de Charles IX. et qui consistoit , non seulement
à remplir les Livres et les Ecrits , que dis
je , jusqu'aux simples Lettres , d'une infinité de passages ? En sorte , dit Varillas ,
que Montluc , Evêque de Valence , écrivant à ce Prince , pour lui rendre compte
d'une Négociation où il étoit employé ,
<
1.Vol. n'ayant
JUIN. 1732. 1117
n'ayant pu faire entrer dans sa premiere
Lettre tous les Passages qu'il avoit préparés , il lui en écrivit une seconde , par
Je Courrier suivant , pour rapporter huis
autres Passages qui lui étoient restez.
Ne peut-on pas mettre dans la même
Classe des usages bizares , en fait d'Ouvrages d'esprit , les Vers burlesques qui
ont eu quelque vogue vers le milieu du
dernier siécle ? par lesquels on s'attachoit
à traduire avec travail et quelque sorte
d'esprit , d'excellens Ouvrages , et ces
Vers n'étoient ordinairement remplis que
de choses triviales , et souvent tres grossieres.
On doit mettre au même rang, ces
titres bizares qu'on a souvent donné àcerrains Livres , pour marquer d'une manicre mystérieuse , qu'on croyoit alors tresspirituelle , le sujet qui y étoit traité. Par
exemple, celui qui fut composé par un
Prêtre de Mante, sur les Antiennes qui
se disent quelques jours avant Noël , et
qui commencent par O ; qu'il in, itula :
La douce moëlle , et la saucefriande des Os
savoureux de l'Avent. Tel étoit un petit
Livre de Controverse , qui avoit pour titre: Lepetit Pistolet de poche , qui tire contre les Hérétiques. Un autre que j'ai lû sur
la pénitence , intitulé : Le Fuzil de laPéI.Vol. mitence
TI MERCURE DE FRANCE
nitence avec Allumette de l'Amour de
Dieu.
>
Après tout , la bizarerie de ces Titres ,
n'eut aucune suite. Il n'en fut pas de même
du Livre du P. Gille Gabriéli , qu'il intitula: Specimina Moralis Christiane et Diabolica. Ce qui l'obligea d'aller à Rome ,
pour se justifier sur la bizarerie de ce titre, qu'il fallut changer dans une nouvel- le édition faite en 1680.
Il ne s'est pas moins formé d'usages bizares , par rapport aux discours publics
de Religion , ou aux Sermons ; car quoique la premiere et la plus ancienne Méthode d'instruire les Peuples fut simple et
familiere, dans la vûë de se rendre également intelligible au commun des fidelles , et aux plus spirituels ; simplicité qui
a duré dans l'Orient , jusqu'au temps de
S. Grégoire de Nazianze ; et dans l'Occident, jusques vers le temps du Pape saint
Léon. Les Saints Evêques qui fleurirent
alors , crurent que les matiéres de la Religion , ne méritoient pas moins d'être
traitées avec toutes les beautez de l'éloquence, que les matiéres prophanes, dans
le dessein aussi , comme ils le disent euxmêmes , de donner à leurs discours, par la
délicatesse du stile , et par le brillant des
pensées , le même gout et le même attrait
1.Vol.
que
'JUIN.
17320 1119
que les miracles donnoient dans les premiers temps aux Discours des Apôtres èt
de leurs Disciples .
L'usage s'établit donc de prêcher avec
art et avec éloquence , ce qui a continué
depuis ; mais il faut avouer que , quoique
parmi les anciens et les modernes , il se
soit trouvé grand nombre d'Orateurs parfaits , qui par leurs Discours méthodiques , et véritablement éloquens , prononcez d'une maniere parfaitement convenable à la dignité et à la sainteté des
sujets , il n'a pas laissé que de s'introduire
de temps en temps quelques usages trop
bizares , pour une fonction aussi sainte et
aussi nécessaire au salut des Peuples.
N'étoit- ce pas , en effet, une bizarerie ,
que l'usage où on étoit il y a peu de siécles , de ne prêcher presqu'en Latin ? C'étoit encore l'usage dans le commencement
du dernier siécle , de remplir les Sermons
de Grec et de Latin. Cette méthode étoitelle fort utile à l'instruction des fidelles ?
Devoit elle faire paroître la justesse de
l'esprit du Prédicateur ? L'usage où l'on
a été à peu près dans le même temps ,
d'employer dans ces Discours, les Apophtegmes de Plutarque ( a ) des Lambeaux
·
( a ) Conceptions Théologiques au Sermon de Pierre de Besse.
1. Vol.
D de
1125 MERCURE DE FRANCE
de l'Histoire Prophane , ou des faits singuliers , souvent même supposezi cet usage , dis - je , étoit - il un usage bien convenable ? Celui encore d'apporter pour
preuve de ce qu'on avançoit , les pensées
quintessenciées de la Théologie Scholastique , émanées de la Philosophie d'Aristote. Il convenoit, sans doute , beaucoup
moins , dans ces Discours instituez pour
rendre la Religion respectable , et pour
faire observer la sévérite de ses maximes ,:
d'user de pensées ou d'expressions souvent fort triviales , propres à divertir et
à faire rire les Auditeurs ; en quoi , comme chacun sçait , le fameux Pere André
Bolanger , Religieux Augustin-Déchaussé , nommé vulgairement Le petit Pere
André , excelloit pardessus tous les autres , vers le milieu du dernier siécle. (b)
Enfin la bizarerie , en fait de Sermons,
est allée jusqu'à former un usage , où on
croiroit qu'il étoit du devoir du Prédicateur, pour donner plus de grace à son Discours , de tousser régulierement dans certains endroits de son Discours , qui paroissoit même alors si nécessaire , qu'on
voit encore aujourd'hui des Sermons imprimez de ce temps- là , où on a observé
de mettre à la marge , Hem, Hem, aux
( a) Mort le 2 Septembre 1657. âgé de 79 ans,
1. Vol. endroits
JUIN. 1732. II2I endroits où le Prédicateur devoit nécessairement tousser.
N'est- ce pas encore aujourd'hui unusage bien bizare, que celui de Prêcher.comme on fait en Italie , où selon ce qu'en
rapportent les Voyageurs, presque tous les Prédicateurs sont de vrais grimaciers, leurs
gêtes étant des gesticulations outrées , suivant les variations de la voix , passant plus
de vingt fois en un quart d'heure , du
fausset à la basse`, criant et s'agitant sans
cesse , se promenant avec chaleur et avec
bruit dans les Chaires , faites la plûpart en
forme de Balcons ou de Tribunes.
Qu'un tel usage est opposé à celui des
premiers siècles de l'Eglise , où nous
voyons , qu'une des raisons qu'apporte
rent les Peres, assemblez au Concile d'Antioche, tenu vers l'an 270, contre Paul de
Samosate , ( a ) pour faire connoître qu'ils
l'avoient justement condamnez ; c'étoit ,
disoient-ils , dans la Lettre synodale qu'ils
écrivirent , qu'outre ses erreurs , et sa vie
licencieuse , non-content d'avoir fait élever dans son Eglise un Tribunal plus haut
que de coûtume , où étoit posé son siége,
orné de tapis , il parloit en élevant ses
mains excessivement , frappant ses cuisses et remuant violemment les pieds
( a ) Eusebe , Hist. Eccles. lib. 7.
"
1. Vol. Dij battant
1122 MERCURE DE FRANCE
battant le Marche- pied de son Siége , affectant de parler d'une voix sourde, comme si elle fut sortie d'une cave ; en un
mot , se comportant, non pas comme un
modeste Prédicateur , mais comme un
Orateur qui harangue au Théatre.
Si le désir de faire paroître son esprit a produit differens usages assez bizares , ainsi qu'on vient de le voir , la complaisance qu'on a à se laisser donner des
distinctions peu convenables , n'en a pas
fourni un moindre nombre. Je n'en toucherai qu'un seul , pour ne pas pousser
ces réflexions trop loin , sçavoir l'usage
qui s'établit autrefois en Angleterre, lorsque la Religion Catholique y regnoit, de
donner aux Religieux et aux Religieuses
qui y étoient en grand nombre, les noms
de Domini et Domina, ce qui ne s'étoit pas
fait jusqu'alors,
Car suivant ce que S. Benoît avoit ordonné par sa Regle , ch. 63. il n'y avoit
précisément que le seul Abbé qu'on devoit nommer Domnus Abbas , comme un
diminutif du mot Dominus , qui signifie
Seigneur ou Monsieur, suivant notre maniere de parler, pour montrer que son autorité , quoiqu'émanée de Dieu , lui étoit
neanmoins très - subordonnée.. Selon la
même Regle , les anciens devoient nomI.Vol. mer
JUIN. 1732. 1123
mer les jeunes Religieux leurs freres , et
les jeunes devoient donner aux anciens le
nom de Nonni , qui équivaloit à celui de
Sancti. S. Jérôme l'employe en ce sens
dans sa Lettre 48. En effet , rien ne convenoit mieux , pour faire souvenir les
Anciens, qu'ils devoient être des modeles
de sainteté pour les jeunes Religieux.
Cet usage dura long - temps et s'observoit même parmi les séculiers , ce qui leur
donnoit lieu , de ne pas nommer autrement les Religieuses , les appellant des
Nonnes , des Nonnettes ou des Nonnains ;
et c'est par rapport à la signification de ce
nom de Nonna, qui signifie Saintes, qu'on
les nomme encore aujourd'hui Sancta
Moniales , en Latin. Les choses demeurerent en cet état , jusqu'à ce que les seculiers commencérent à y apporter du
changement. Dans la vûë de faire honneur aux simples Religieux des Abbayes,
ils qualifierent chaque particulier du nom
de Domnus , quoique ce nom , ne convint
, proprement qu'au seul Abbé ; à peu près
comme aujourd'hui les seculiers , pour
faire honneur au moindre Ecclésiastique, lui donnent le nom d'Abbé. Voilà
quelle est l'origine du nom de Dom , que
plusieurs Religieux ont conservé jusqu'à
nos jours , pendant que plusieurs autres
1.Vol. D iij ayant
7124 MERCURE DE FRANCE
ayant également abandonné les noms de
Nonni, et les Religieuses ceux de Nonna
ceux-là ont pris les noms de Peres et de
Freres ; et celles- ci , ceux de Meres et de
Sœurs.
Enfin les séculiers toujours attentifs à
donner des marques de leur estime et de
leur respect pour les Religieux et les Religieuses , crurent qu'il convenoit encore
d'introduire un usage nouveau , par rapport à leurs noms , et qu'il étoit de la politesse , de leur donner les noms dont on
usoit dans le monde envers les personnes
qui y avoient quelque distinction ; ce qui
s'établit d'autant plutôt en Angleterre ,
que les Religieux , et les Religieuses commençoient d'y vivre d'une maniere assez
séculiere. Ce fut donc alors , qu'on y
commença à donner dans la Langue du
païs aux Religieux et aux Religieuses, les
noms qui équivaloient à ceux de Messieurs et de Dames , c'est- à- dire, Domini ,
et de Domine , en Latin .
Il est vrai que ceux et celles qui étoient
les plus attachez à la perfection de leur
état souffrirent ce changement avec peine; les Supérieurs Ecclésiastiques en furent également choquez; jusques-là qu'un
Archevêque de Cantorbery , se crut obligé d'en faire publiquement ses plaintes
I. Vola dans
JUIN. 1731. 1125 dans une de ses Lettres Pastorales où en
s'addressant aux Religieux et aux Reli- gieuses , il leur disoit , ainsi le que rapporte le P. Thomassin dans sa Discipline Ecclesiastique , part. 4. liv. 1 , Sciatis
vos Monachos , vel Moniales esse, nonDominas, sicut nec Monachi possunt sine ri
diculo Domini appellari.
Cette distinction recherchée dans les
noms n'a pas été particuliere aux Religieux et aux Religieuses , elle l'a été et
l'est encore à beaucoup d'autres ; les Romains (a) de distinction se donnoient jusqu'à quatre noms ; sçavoir , l'avant nom,
le sur-nom, le proche- nom, et le nom; et
encore aujourd'hui c'est une distinction
qu'on affecte en Italie et en Allemagne ,
de donner aux personnes du premier
rang , sur tout aux Princes et aux Princesses , jusqu'à six ou sept noms de Saints
ou de Saintes à leur Batême; ce qu'on imite quelquefois en France et en Espagne..
( a) Alex. ab Alex. genial. dier. lib. 1. cap. 9.
A Eu, le 5 May 1732.
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Résumé : SUITE des Réflexions sur la Bizarerie de quelques usages, &c. Par M. CAPPERON, ancien Doyen de S. Maxent.
Dans ses 'Réflexions sur la Bizarerie de quelques usages', M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, examine les origines des usages bizarres, qu'il attribue à deux désirs naturels chez les hommes : satisfaire leurs sens et suivre leurs passions. Il distingue les usages bizarres issus du désir de faire briller son esprit, souvent au détriment de la justesse et de la raison. Capperon observe que les écrits et discours publics sont particulièrement propices à ces excès, car ils offrent plus de loisir pour choisir et arranger les pensées et sont soumis à la critique. Il cite divers exemples historiques, comme l'usage sous Charles IX de remplir les écrits de passages, ou les vers burlesques du milieu du XVIIe siècle qui traduisaient des œuvres excellentes en textes triviaux. Il mentionne également des titres bizarres donnés à certains livres, comme ceux du Père Gille Gabriéli, qui dut changer le titre de son ouvrage 'Specimina Moralis Christiane et Diabolica' pour éviter des controverses. Capperon aborde aussi les sermons, où des pratiques comme prêcher en latin ou remplir les discours de grec, de latin, ou d'apophtegmes de Plutarque étaient courantes. Il critique les prédicateurs qui utilisaient des expressions triviales pour divertir ou faire rire, et mentionne l'usage italien de gesticuler excessivement pendant les sermons. Il évoque également la complaisance des religieux à accepter des distinctions peu convenables, comme l'usage en Angleterre de donner aux religieux et religieuses les titres de Domini et Domina, ou plus tard, ceux de Messieurs et Dames. Cet usage a évolué au fil du temps, certains religieux adoptant les titres de Père et Frère, et les religieuses ceux de Mère et Sœur. Le texte traite également des réactions face à un changement dans l'usage des titres religieux. Les personnes attachées à la perfection de leur état et les supérieurs ecclésiastiques ont éprouvé des difficultés à accepter ce changement. Un archevêque de Cantorbéry a exprimé publiquement ses plaintes dans une lettre pastorale en juin 1731, adressée aux religieux et religieuses. Il les rappelait que les moines et moniales devaient être appelés 'Monachos' ou 'Moniales' et non 'Domine' ou 'Dominas'. Cette distinction des noms n'était pas unique aux religieux; les Romains de distinction portaient jusqu'à quatre noms, et cette pratique se retrouve encore en Italie et en Allemagne, où les personnes de haut rang, notamment les princes et princesses, reçoivent plusieurs noms de saints à leur baptême. Cette coutume est parfois imitée en France et en Espagne. Le texte est daté d'Eu, le 5 mai 1732.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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12
p. 671-681
DESCRIPTION des Curiositez Naturelles et autres, du Cabinet de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, dans la Ville d'Eu en Normandie.
Début :
J'avois addressé à un de mes amis à Paris, un Détail de mon Cabinet pour [...]
Mots clefs :
Cabinet, Curiosités, Pierres, Pierre, Caillou, Cailloux, Suc pétrifiant, Coquille, Coquilles, Morceaux, Morceau, Empreinte, Cristallin, Poisson, Curieux, Roche, Étoiles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION des Curiositez Naturelles et autres, du Cabinet de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, dans la Ville d'Eu en Normandie.
DESCRIPTION des Curiositez
Naturelles et autres , du Cabinet de
M. Capperon , ancien Doyen de S. Maxent
, dans la Ville d'Eu en Normandie.
'Avois addressé à un de mes amis à
Paris , un Détail de mon Cabinet pour
sa satisfaction particuliere , et j'étois fort
éloigné de croire que ce Détail méritât
d'être publié. Mon ami et plusieurs personnes
éclairées sur ces sortes de choses
en ont jugé autrement , et m'ont engagé
à le laisser imprimer.J'espere du moins
que cela pourra exciter d'autres Curieux
qui possedent des raretez considerables ,
à en donner connoissance au Public par
la même voye , ce qui fera plaisir , sans
doute , à beaucoup de personnes , et en
excitera d'autres à faire de semblables Recherches
, capables de faire admirer les
Pro-
1 C iij
672 MERCURE DE FRANCE
Productions singulieres de la Nature et
l'immensité de la sagesse de son Auteur..
MINERA U X.
Un morceau de Mine d'argent , de la
grosseur d'un oeuf, où sont quantité de
filets d'argent qui sortent de la Pierre ;
deux morceaux de Mine de Cuivre ; deux
autres où le Cuivre se trouve incorporé
dans de la pierre d'Ardoise ; deux morceaux
de Mine d'Etain de Cornouaille ;
plusieurs morceaux de Mine de Fer.
Pierres précieuses on curieuses.
Deux morceaux d'Emeraude brute, dont
P'un est gros comme un oeuf de Pigeon .
Plusieurs morceaux de Turquoise brute.
Un morceau d'Ametiste brute. Pierre
d'Hyacinthe brute. Plusieurs Grenats .
Autres Grenats de Bohême . Diverses Agathes
de differentes couleurs , dont quelques-
unes sont gravées. Pierre d'Azur.
Pierre de Jade. La Pierre Selenite , qui
se couppe par filets argentez , dont les
Turcs font des Aigrettes . Des Pierres ,
dites de la Croix . Plusieurs morceaux de
la Pierre Hematite. Des Pierres Crapau
dines. Plusieurs Pierres d'Hirondelles . Des.
Pierres Judaïques. Differentes Pierres Stel
laires. Trois Pierres nommées Cornes
d'Ammon;
手画
AVRIL. 1733 .
873
Ammon , à l'une desquelles il se trouve
une Coquille fossile attachée; ce qui prouve
la verité de ce qui a été dit à l'Académie
des Sciences , que ces Pierres ne
sont formées que par le suc pétrifiant
qui s'est introduit dans le creux d'une
sorte de Coquille , où il s'est durci en
pierre, et moulé selon la figure interieure
de la Coquille. J'ai plusieurs Cailloux
qui prouvent la même chose , gardant la
figure des Coquilles dans lesquelles ils se
sont formez . Plusieurs Pierres nommées
Pyrites , toutes hérissées de pointes trèsaiguës,
en forme de pointes de Diamans.-
Deux de ces Pierres fort grosses , attachées
à de gros Cailloux , sur lesquels
elles se sont formées . Autres Pierres qu'on
peut nommer Cerebellites , parce qu'elles
ont la figure du Cerveau humain . Quatre
differentes sortes de Pierres d'Aigles ,
dont quelques- unes se nomment Geodes.
Plusieurs Pierres où paroissent diverses
figures peintes au naturel , qu'on nomme
Camayeux. La premiere représente
un Lyon entier. La 2. un Christ , dont
les lineamens du visage , du nez , des
yeux , de la bouche ; les cheveux sont
tracez par la Nature seule. La 3. un homme
avec un bonnet de couleur diferente,
ayant les mains croisées. La 4. une autre
C iiij formée
374 MERCURE DE FRANCE
formée en buste . La 5. une femme avec
sa coëffure très - bien faite. La 6. autre
figure d'homme avec un long bonnet. La
7. une tête de Loup très- naturelle . La
8. une tête de Cochon aussi très - naturelle.
La 9. une autre où la Nature seule
a peint d'un côté une Vipere , et de
l'autre côté un Brochet. La 10. une Pierre
dite de Florence , où est représentée
une Ville. La Pierre nommée Dendrite ,
où sont représentées naturellement des
herbes très -menuës. Enfin une Pierre
d'Aiman armée , dont la force est sensible
à deux pieds de distance.
Le Systême de la formation des Pierres
parfaitement démontré par les Pierres
mêmes , rangées pour cela sur une Tablette.
On voit premierement un Caillou ,
au centre duquel est la Coquille d'un
Oursin ou Hérisson de Mer totalement
devenue Caillou , par la raison que le suc
pétrifiant qui a formé le Caillou , l'ayant
enveloppée, il s'est insinué dans cette Coquille
par les deux trous qui y sont naturellement
, et l'ayant par ce moyen remplie
, il en a fait un Caillou parfait , qui
ne tenoit au Caillou qui l'enveloppoit
que par ces deux endroits , ayant par là
une même continuité ; ce qui démontre
qu'il
AVRIL. 1733. 675
qu'il y a dans la terre un suc pétrifiant
ou Cristalin , lequel étant d'abord liquide
se durcit et se congele ensuite , et
forme par ce moyen les Pierres et les Cailloux.
Une Pierre de Grez , où sont plusieurs
petits Cailloux de differentes couleurs
et séparez , laquelle Pierre s'est formée
par le suc pétrifiant , qui s'étant insinué
dans du sable où étoient ces petits
Cailloux , en a fait une seule masse de
pierre. Divers Cailloux où sont differentes
empreintes . Dans le premier est une
très- belle empreinte de six especes de
boutons , et quatre longues figures d'éguilles.
Un autre où est l'empreinte d'une
Coquille. Trois autres cù sont les empreintes
des Coquilles des Hérissons de
Mer ou Oursins . Autre où est une belle
empreinte d'une portion de Coquille singuliere.
Autre Pierre comme l'Ardoise
venant de l'Ifle d'Acadie , où est l'empreinte
d'une espece de Fougere d'un côté,
et de l'autre est l'empreinte de deux Plantes
de Capilaire. Toutes ces empreintes
justifient que les Pierres sont formées
d'un suc pétrifiant , lequel se congelant
contre certains corps , en prend la figure
et l'empreinte.
Un morceau de Cristal de Roche , gros
comme une balle de Jeu de Paume , for-
Cy mé
376 MERCURE DE FRANCE
mé en pointe et à six pans. Autre sorte
de Cristal de Roche formé par éguilles ;
ce qui n'est autre chose que le suc pétrifiant
et Cristalin congelé dans toute
sa pureté . Autre morceau de Cristal de
Roche , formé aussi à six pans , et coloré
de verd en partie ; ce qui démontre que
toutes les Pierres précieuses , sont formées
de suc cristalin très- pur , lequel se
colore diversement , suivant les Métaux
et autres corps sur lesquels il lesquels passe. Autre
Caillou , pierre à fusil , haut de trois
pouces et de pareille largeur , d'où le
suc pétrifiant , ayant abondamment exu-`
dé et comme vegeté , a formé plusieurs
branches rondes et grosses comme le petit
deigt. Autre semblable Caillou , où
ce suc a exudé en élevations rondes
comme la Gomme exude quelquefois des
Cerisiers. Plusieurs autres semblables Cailloux
, dans le creux desquels se voyent
une infinité de brillants ; ce qui vient
de ce que le suc cristalin ayant exudé
du Caillou , au centre duquel il se trouvoit
de l'eau , ce suc s'est cristalisé à facettes
, ce qui lui arrive toutes les fois
qu'il se cristalise , se formant toujours à
six pans dans sa cristalisation. Suivent
diverses congellations de ce suc , tant sur
des pierres , que sur des Coquilles . En-
,
fin
AVRIL. 1733
677
in paroissent differentes pétrifications ,
qui viennent de ce que le suc pétrifiant
s'étant rencontré dans la terre où étoient
certains corps , et les ayant penetrez comme
le sucre pénetre une Confiture seche ,
les a durcis et pétrifiez .
Pétrifications.
Un morceau de bois de Hêtre parfaitiement
pétrifié , jettant du feu comme
un autre Caillou . Autre morceau de bois
pourri pétrifié. Un Caillou qui paroît
avoir été une branche d'arbre pétrifiée.
Autre , qui paroît une Poire pétrifiée.
Une Figue parfaitement pétrifiée . Une
Huitre entiere parfaitement pétrifiée.
Quatre ou cinq autres moins parfaites.
Grand nombre d'autres Coquillages dans
tout leur entier , parfaitement pétrifiés ,
dont plusieurs sont encore attachez aux
Cailloux. Des Cupules de glands pétrifiez ,
Herbe espece de Coraline pétrifiée , dont
une est attachée au Caillou . Grand nombre
de têtes de l'herbe nommée Presle ,
et autres fragmens de la même Herbe
pétrifiée. Noyau de Prune séparé en deux
parties , pétrifié. Oeil et Dent de Serpent
pétrifiez. Plusieurs Glossopetres , qu'on
dit être des Langues de Serpents pétrifiées
; mais qui sont plutôt des Dents du
C vj Poisson
678 MERCURE DE FRANCE
Poisson nommé Requein , comme il m'est
aisé de le justifier. Trois Ossemens de
Morts , faisant partie du Tibia , pétrifiez ; -
sur l'un desquels sont attachez des fragmens
de Coquilles , également pétrifiez.
Une Plante Marine, espece d'Ortie de Mer
pétrifiée. Garnd nombre de très - petites
Etoiles qui se trouvent dans une Fontaine
proche d'Alençon et ailleurs , que je crois
être des Embrions des Etoiles de Mer
pétrifiées .
Plantes pierreuses de la Mer.
Une Plante de Corail. Deux Madre
ports de differentes façons . Autre Plante
pierreuse nommée Rétepore . Autre d'un
beau rouge , formée de differens petits
tuyaux , couchez les uns sur les autres ;
elle se nomme Tabularia. Autre plus
grosse , de couleur grise et dont les tubes
sont rangez par ordre comme les
tuyaux des Orgues , pourquoi on peut
la nommer Orgue de Mer. Autre blanche
, formée sur un petit Caillou , qui est
agréablement frisée. Autre , formée en
vrai Champignon , qu'on peut justement
nommer Champignon de Mer. Deux Ombilics
de Mer , venant de la Méditerranée.
Quantité d'une sorte de Rocaille, couleur
de gris - de-lin , qu'on peut dire être une
espece
AVRIL 1733 679
espece de Corail. Il y en a aussi de blancs.
Differentes pieces d'autres Rocailles formées
de Tubes , où se nichent certains
Vers dans la Mer.
Coquillages.
Plusieurs Coquillages qu'il seroit en
nuyeux de nommer les uns après les
autres ; il y a entr'autres un beau Burgos
de la plus belle Nacre. Un Nautile ,
travaillé , sur lequel on a laissé une espece
de filigramme et qu'on a couppe
de sorte qu'il s'y trouve un Casque parfait.
La grande et la petite Pinna , &c.
11 y a aussi quantité de Coquilles fossilles
differentes , que j'ai trouvées dans
le creux des Montagnes , qualquefois
20. et 30. toises de profondeur , dont
plusieurs sont encore attachées aux Cailloux
et aux moilons , qui ne sont pas
connues ici. J'ai fait quelques Dissertations
sur l'origine de ces Coquilles , qui
ont été inserées dans les Mercures.
Poissons
Un petit Requein entier. La mâchoire
d'un autre plus gros , avec le nombre
prodigieux de ses dents. Des Orbes à Bouclier
, en Latin Orbis Scutatus. Un Polipe
desseché. Une grande Aragnée de
Mer
680 MERCURE DE FRANCE
Mer. Une autre plus petite , sur le dos
de laquelle plusieurs Ecailles d'Huitres se
trouvent attachées et incorporées. Differentes
especes d'Etoiles belles et curieuses,
sorte de Poisson . Plusieurs grandes et petites
Coquilles de l'Oursin , nommé en
Latin Echinus Spatagus.Des Poissons nommez
Eguilles de Mer , dont le corps n'est
pas rond, mais à plusieurs pans. Il y a aussi
quelques Plantes curieuses de la Mer , et des
Plumes de Mer , qui se tirent du dos du
Poisson nommé pour cela Calamar ; parce
qu'il a en même-temps dans le corps de
l'Encre dont on peut écrire. L'Oyseau
nommé dans Jonstons Anser Magellanicus
, lequel , quoique beaucoup plus gros
qu'une Oye , a des aîles qui n'ont que 4 .
pouces de longueur ; il m'a été envoyé de
Dieppe depuis peu .
Animaux differens.
Un petit Crocodile long de trois pieds
bien conservé. Quelques Ecailles de Tortuës
, très belles. Ecaille du dos de l'Armadillo
, Animal des Indes. Deux Senembys
ou Iguana , Lézard du Bresil . Une
Salamandre . Un Crapau à queue. Une
figure d'Aspic , qui paroît naturel. Plusieurs
petits Chevaux Marins. Un petit
Canard à deux têtes , desseché. Le Sauelete
AVRIL. 1733. 681
lete d'une Grenoüille. Le Taureau volant
du Brezil , sorte de gros Insecte .
Plusieurs autres Insectes curieux. Un Papillon
dont les aîles étendües ont quatre
pouces de longueur , qui a sur le dos la
figure d'une tête de Mort , et qui étant
vivant , pousse un cri assez haut. Un Lezard
singulier qui se conserve dans de
l'esprit de vin,
Autres choses curieuses .
Une espece de Passement fait avec l'Amiante
ou Lin incombustible. Racine
singuliere , dont toutes les fibres sont séparées
et à jour. Deux Oeufs d'Autruche.
Un grand Verre ardent et un Miroir
ardent. Une Urne Sépulchrale , et
les Portraits des 12. Césars , en Email.
Plusieurs differens Microscopes avec lesquels
j'ai trouvé la méthode de voir quels
sont les Sels qui sont dans l'air ; et les
figures specifiques de tous les Sels . Plusieurs
figures de Fruits. Un Dévidoir et
une grosse tête de Pavot , dans deux Bouteilles
de verre , dont le goulot est fort
étroit , de ma façon , Un Portefeuille rempli
de belles Estampes et Desseins curieux.
Une petite Ecuelle faite d'Ecorce
d'arbre proprement travaillée à l'usage
des Sauvages.
Le reste pour le prochain Mercure.
Naturelles et autres , du Cabinet de
M. Capperon , ancien Doyen de S. Maxent
, dans la Ville d'Eu en Normandie.
'Avois addressé à un de mes amis à
Paris , un Détail de mon Cabinet pour
sa satisfaction particuliere , et j'étois fort
éloigné de croire que ce Détail méritât
d'être publié. Mon ami et plusieurs personnes
éclairées sur ces sortes de choses
en ont jugé autrement , et m'ont engagé
à le laisser imprimer.J'espere du moins
que cela pourra exciter d'autres Curieux
qui possedent des raretez considerables ,
à en donner connoissance au Public par
la même voye , ce qui fera plaisir , sans
doute , à beaucoup de personnes , et en
excitera d'autres à faire de semblables Recherches
, capables de faire admirer les
Pro-
1 C iij
672 MERCURE DE FRANCE
Productions singulieres de la Nature et
l'immensité de la sagesse de son Auteur..
MINERA U X.
Un morceau de Mine d'argent , de la
grosseur d'un oeuf, où sont quantité de
filets d'argent qui sortent de la Pierre ;
deux morceaux de Mine de Cuivre ; deux
autres où le Cuivre se trouve incorporé
dans de la pierre d'Ardoise ; deux morceaux
de Mine d'Etain de Cornouaille ;
plusieurs morceaux de Mine de Fer.
Pierres précieuses on curieuses.
Deux morceaux d'Emeraude brute, dont
P'un est gros comme un oeuf de Pigeon .
Plusieurs morceaux de Turquoise brute.
Un morceau d'Ametiste brute. Pierre
d'Hyacinthe brute. Plusieurs Grenats .
Autres Grenats de Bohême . Diverses Agathes
de differentes couleurs , dont quelques-
unes sont gravées. Pierre d'Azur.
Pierre de Jade. La Pierre Selenite , qui
se couppe par filets argentez , dont les
Turcs font des Aigrettes . Des Pierres ,
dites de la Croix . Plusieurs morceaux de
la Pierre Hematite. Des Pierres Crapau
dines. Plusieurs Pierres d'Hirondelles . Des.
Pierres Judaïques. Differentes Pierres Stel
laires. Trois Pierres nommées Cornes
d'Ammon;
手画
AVRIL. 1733 .
873
Ammon , à l'une desquelles il se trouve
une Coquille fossile attachée; ce qui prouve
la verité de ce qui a été dit à l'Académie
des Sciences , que ces Pierres ne
sont formées que par le suc pétrifiant
qui s'est introduit dans le creux d'une
sorte de Coquille , où il s'est durci en
pierre, et moulé selon la figure interieure
de la Coquille. J'ai plusieurs Cailloux
qui prouvent la même chose , gardant la
figure des Coquilles dans lesquelles ils se
sont formez . Plusieurs Pierres nommées
Pyrites , toutes hérissées de pointes trèsaiguës,
en forme de pointes de Diamans.-
Deux de ces Pierres fort grosses , attachées
à de gros Cailloux , sur lesquels
elles se sont formées . Autres Pierres qu'on
peut nommer Cerebellites , parce qu'elles
ont la figure du Cerveau humain . Quatre
differentes sortes de Pierres d'Aigles ,
dont quelques- unes se nomment Geodes.
Plusieurs Pierres où paroissent diverses
figures peintes au naturel , qu'on nomme
Camayeux. La premiere représente
un Lyon entier. La 2. un Christ , dont
les lineamens du visage , du nez , des
yeux , de la bouche ; les cheveux sont
tracez par la Nature seule. La 3. un homme
avec un bonnet de couleur diferente,
ayant les mains croisées. La 4. une autre
C iiij formée
374 MERCURE DE FRANCE
formée en buste . La 5. une femme avec
sa coëffure très - bien faite. La 6. autre
figure d'homme avec un long bonnet. La
7. une tête de Loup très- naturelle . La
8. une tête de Cochon aussi très - naturelle.
La 9. une autre où la Nature seule
a peint d'un côté une Vipere , et de
l'autre côté un Brochet. La 10. une Pierre
dite de Florence , où est représentée
une Ville. La Pierre nommée Dendrite ,
où sont représentées naturellement des
herbes très -menuës. Enfin une Pierre
d'Aiman armée , dont la force est sensible
à deux pieds de distance.
Le Systême de la formation des Pierres
parfaitement démontré par les Pierres
mêmes , rangées pour cela sur une Tablette.
On voit premierement un Caillou ,
au centre duquel est la Coquille d'un
Oursin ou Hérisson de Mer totalement
devenue Caillou , par la raison que le suc
pétrifiant qui a formé le Caillou , l'ayant
enveloppée, il s'est insinué dans cette Coquille
par les deux trous qui y sont naturellement
, et l'ayant par ce moyen remplie
, il en a fait un Caillou parfait , qui
ne tenoit au Caillou qui l'enveloppoit
que par ces deux endroits , ayant par là
une même continuité ; ce qui démontre
qu'il
AVRIL. 1733. 675
qu'il y a dans la terre un suc pétrifiant
ou Cristalin , lequel étant d'abord liquide
se durcit et se congele ensuite , et
forme par ce moyen les Pierres et les Cailloux.
Une Pierre de Grez , où sont plusieurs
petits Cailloux de differentes couleurs
et séparez , laquelle Pierre s'est formée
par le suc pétrifiant , qui s'étant insinué
dans du sable où étoient ces petits
Cailloux , en a fait une seule masse de
pierre. Divers Cailloux où sont differentes
empreintes . Dans le premier est une
très- belle empreinte de six especes de
boutons , et quatre longues figures d'éguilles.
Un autre où est l'empreinte d'une
Coquille. Trois autres cù sont les empreintes
des Coquilles des Hérissons de
Mer ou Oursins . Autre où est une belle
empreinte d'une portion de Coquille singuliere.
Autre Pierre comme l'Ardoise
venant de l'Ifle d'Acadie , où est l'empreinte
d'une espece de Fougere d'un côté,
et de l'autre est l'empreinte de deux Plantes
de Capilaire. Toutes ces empreintes
justifient que les Pierres sont formées
d'un suc pétrifiant , lequel se congelant
contre certains corps , en prend la figure
et l'empreinte.
Un morceau de Cristal de Roche , gros
comme une balle de Jeu de Paume , for-
Cy mé
376 MERCURE DE FRANCE
mé en pointe et à six pans. Autre sorte
de Cristal de Roche formé par éguilles ;
ce qui n'est autre chose que le suc pétrifiant
et Cristalin congelé dans toute
sa pureté . Autre morceau de Cristal de
Roche , formé aussi à six pans , et coloré
de verd en partie ; ce qui démontre que
toutes les Pierres précieuses , sont formées
de suc cristalin très- pur , lequel se
colore diversement , suivant les Métaux
et autres corps sur lesquels il lesquels passe. Autre
Caillou , pierre à fusil , haut de trois
pouces et de pareille largeur , d'où le
suc pétrifiant , ayant abondamment exu-`
dé et comme vegeté , a formé plusieurs
branches rondes et grosses comme le petit
deigt. Autre semblable Caillou , où
ce suc a exudé en élevations rondes
comme la Gomme exude quelquefois des
Cerisiers. Plusieurs autres semblables Cailloux
, dans le creux desquels se voyent
une infinité de brillants ; ce qui vient
de ce que le suc cristalin ayant exudé
du Caillou , au centre duquel il se trouvoit
de l'eau , ce suc s'est cristalisé à facettes
, ce qui lui arrive toutes les fois
qu'il se cristalise , se formant toujours à
six pans dans sa cristalisation. Suivent
diverses congellations de ce suc , tant sur
des pierres , que sur des Coquilles . En-
,
fin
AVRIL. 1733
677
in paroissent differentes pétrifications ,
qui viennent de ce que le suc pétrifiant
s'étant rencontré dans la terre où étoient
certains corps , et les ayant penetrez comme
le sucre pénetre une Confiture seche ,
les a durcis et pétrifiez .
Pétrifications.
Un morceau de bois de Hêtre parfaitiement
pétrifié , jettant du feu comme
un autre Caillou . Autre morceau de bois
pourri pétrifié. Un Caillou qui paroît
avoir été une branche d'arbre pétrifiée.
Autre , qui paroît une Poire pétrifiée.
Une Figue parfaitement pétrifiée . Une
Huitre entiere parfaitement pétrifiée.
Quatre ou cinq autres moins parfaites.
Grand nombre d'autres Coquillages dans
tout leur entier , parfaitement pétrifiés ,
dont plusieurs sont encore attachez aux
Cailloux. Des Cupules de glands pétrifiez ,
Herbe espece de Coraline pétrifiée , dont
une est attachée au Caillou . Grand nombre
de têtes de l'herbe nommée Presle ,
et autres fragmens de la même Herbe
pétrifiée. Noyau de Prune séparé en deux
parties , pétrifié. Oeil et Dent de Serpent
pétrifiez. Plusieurs Glossopetres , qu'on
dit être des Langues de Serpents pétrifiées
; mais qui sont plutôt des Dents du
C vj Poisson
678 MERCURE DE FRANCE
Poisson nommé Requein , comme il m'est
aisé de le justifier. Trois Ossemens de
Morts , faisant partie du Tibia , pétrifiez ; -
sur l'un desquels sont attachez des fragmens
de Coquilles , également pétrifiez.
Une Plante Marine, espece d'Ortie de Mer
pétrifiée. Garnd nombre de très - petites
Etoiles qui se trouvent dans une Fontaine
proche d'Alençon et ailleurs , que je crois
être des Embrions des Etoiles de Mer
pétrifiées .
Plantes pierreuses de la Mer.
Une Plante de Corail. Deux Madre
ports de differentes façons . Autre Plante
pierreuse nommée Rétepore . Autre d'un
beau rouge , formée de differens petits
tuyaux , couchez les uns sur les autres ;
elle se nomme Tabularia. Autre plus
grosse , de couleur grise et dont les tubes
sont rangez par ordre comme les
tuyaux des Orgues , pourquoi on peut
la nommer Orgue de Mer. Autre blanche
, formée sur un petit Caillou , qui est
agréablement frisée. Autre , formée en
vrai Champignon , qu'on peut justement
nommer Champignon de Mer. Deux Ombilics
de Mer , venant de la Méditerranée.
Quantité d'une sorte de Rocaille, couleur
de gris - de-lin , qu'on peut dire être une
espece
AVRIL 1733 679
espece de Corail. Il y en a aussi de blancs.
Differentes pieces d'autres Rocailles formées
de Tubes , où se nichent certains
Vers dans la Mer.
Coquillages.
Plusieurs Coquillages qu'il seroit en
nuyeux de nommer les uns après les
autres ; il y a entr'autres un beau Burgos
de la plus belle Nacre. Un Nautile ,
travaillé , sur lequel on a laissé une espece
de filigramme et qu'on a couppe
de sorte qu'il s'y trouve un Casque parfait.
La grande et la petite Pinna , &c.
11 y a aussi quantité de Coquilles fossilles
differentes , que j'ai trouvées dans
le creux des Montagnes , qualquefois
20. et 30. toises de profondeur , dont
plusieurs sont encore attachées aux Cailloux
et aux moilons , qui ne sont pas
connues ici. J'ai fait quelques Dissertations
sur l'origine de ces Coquilles , qui
ont été inserées dans les Mercures.
Poissons
Un petit Requein entier. La mâchoire
d'un autre plus gros , avec le nombre
prodigieux de ses dents. Des Orbes à Bouclier
, en Latin Orbis Scutatus. Un Polipe
desseché. Une grande Aragnée de
Mer
680 MERCURE DE FRANCE
Mer. Une autre plus petite , sur le dos
de laquelle plusieurs Ecailles d'Huitres se
trouvent attachées et incorporées. Differentes
especes d'Etoiles belles et curieuses,
sorte de Poisson . Plusieurs grandes et petites
Coquilles de l'Oursin , nommé en
Latin Echinus Spatagus.Des Poissons nommez
Eguilles de Mer , dont le corps n'est
pas rond, mais à plusieurs pans. Il y a aussi
quelques Plantes curieuses de la Mer , et des
Plumes de Mer , qui se tirent du dos du
Poisson nommé pour cela Calamar ; parce
qu'il a en même-temps dans le corps de
l'Encre dont on peut écrire. L'Oyseau
nommé dans Jonstons Anser Magellanicus
, lequel , quoique beaucoup plus gros
qu'une Oye , a des aîles qui n'ont que 4 .
pouces de longueur ; il m'a été envoyé de
Dieppe depuis peu .
Animaux differens.
Un petit Crocodile long de trois pieds
bien conservé. Quelques Ecailles de Tortuës
, très belles. Ecaille du dos de l'Armadillo
, Animal des Indes. Deux Senembys
ou Iguana , Lézard du Bresil . Une
Salamandre . Un Crapau à queue. Une
figure d'Aspic , qui paroît naturel. Plusieurs
petits Chevaux Marins. Un petit
Canard à deux têtes , desseché. Le Sauelete
AVRIL. 1733. 681
lete d'une Grenoüille. Le Taureau volant
du Brezil , sorte de gros Insecte .
Plusieurs autres Insectes curieux. Un Papillon
dont les aîles étendües ont quatre
pouces de longueur , qui a sur le dos la
figure d'une tête de Mort , et qui étant
vivant , pousse un cri assez haut. Un Lezard
singulier qui se conserve dans de
l'esprit de vin,
Autres choses curieuses .
Une espece de Passement fait avec l'Amiante
ou Lin incombustible. Racine
singuliere , dont toutes les fibres sont séparées
et à jour. Deux Oeufs d'Autruche.
Un grand Verre ardent et un Miroir
ardent. Une Urne Sépulchrale , et
les Portraits des 12. Césars , en Email.
Plusieurs differens Microscopes avec lesquels
j'ai trouvé la méthode de voir quels
sont les Sels qui sont dans l'air ; et les
figures specifiques de tous les Sels . Plusieurs
figures de Fruits. Un Dévidoir et
une grosse tête de Pavot , dans deux Bouteilles
de verre , dont le goulot est fort
étroit , de ma façon , Un Portefeuille rempli
de belles Estampes et Desseins curieux.
Une petite Ecuelle faite d'Ecorce
d'arbre proprement travaillée à l'usage
des Sauvages.
Le reste pour le prochain Mercure.
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Résumé : DESCRIPTION des Curiositez Naturelles et autres, du Cabinet de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, dans la Ville d'Eu en Normandie.
Le texte présente le cabinet de curiosités de M. Capperon, ancien doyen de Saint-Maxent, situé à Eu en Normandie. Initialement destiné à un ami parisien, la description du cabinet a été publiée à la demande de personnes éclairées, dans l'espoir d'inciter d'autres collectionneurs à partager leurs découvertes. Le cabinet de M. Capperon renferme une variété de minéraux, pierres précieuses et objets naturalistes. Parmi les minéraux, on trouve des échantillons de mines d'argent, de cuivre, d'étain et de fer. Les pierres précieuses incluent des émeraudes, turquoises, améthystes, grenats, agates, ainsi que des pierres comme la pierre d'hyacinthe, la pierre d'azur, la pierre de jade et la pierre sélénite. Des pierres spécifiques telles que les cornes d'Ammon, les pyrites, les cérébellites et les géodes sont également présentes. Le texte décrit des pierres avec des figures naturelles, représentant des animaux et des personnages, et explique leur formation par un suc pétrifiant qui se durcit et se congèle. Des cristaux de roche, des pierres à fusil et des pétrifications de bois et de coquillages sont également mentionnés. Le cabinet comprend aussi une collection de coquillages, de poissons et d'animaux divers, comme un petit crocodile, des écailles de tortue, des lézards et des insectes curieux. Parmi les autres curiosités, on trouve des œufs d'autruche, des microscopes, des estampes et des objets artisanaux. La description se termine par une mention de la suite des curiosités à paraître dans le prochain Mercure de France.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 838-845
SUITE des Curiositez naturelles, &c. du Cabinet de M. Capperon.
Début :
Il y a dans mon Cabinet plusieurs Oyseaux naturels, posez sur leurs pieds [...]
Mots clefs :
Figure, Soleil, Tableau, Cabinet, Figure, Lune, Mort, Tableaux, Oiseaux, Couleurs naturelles, Curiosités
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Curiositez naturelles, &c. du Cabinet de M. Capperon.
SUITE des Curiositez naturelles, & c.
du Cabinet de M. Capperon.
I'
OYSEAU X.
Ly a dans mon Cabinet plusieurs Oyseaux
naturels , posez sur leurs pieds
comme s'ils étoient vivans , et qui y sont
depuis dix ou douze ans , sans aucune altération
, par la maniere que j'ai de les
conserver les grands sont empaillez , et
les petits en chair et en os . Il y a un Paon
entier , dont la queue bien étendue couvre
toute la Cheminée de mon Cabinet.
Un mâle de Phaisan , posé sur un piédestail
, une Cigogne , deux Pelicans , un
gros oyseau de Mer , nommé dans Jonston
, Onocrotalus , un Canard d'Afrique ,
un autre Oyseau singulier , venant de Canada
, un tres beau Perroquet ; plusieurs
autres Oyseaux de Mer ; un Lorio jaune
et noir , un Picus Varius , une Huppe
des Chardonnets , Linotes & c. L'Anser ,
Magellanicus, de Jonston, beaucoup plus.
gros
MAY. 1733 $39
que
gros qu'une Oye , dont les aîles n'ont
4 pouces de longueur . On vient de met
l'envoyer de Dieppe.
Ouvrages de l'Art.
Un morceau de Buis , de la grosseur
et de la forme d'une noix , autour duquel
sont sculptez quarante petits Tableaux
de la Vie de Notre - Seigneur. II
s'ouvre en deux para ; dans une moitié
se voïent sur le haut , Adam et Eve
proche l'Arbre du fruit deffendu , où est
le Serpent qui les tente ; auprès d'eux est
un Lion ; dans le dessous est Caïn qui tuë
son frere Abel; au côté sont deux Chevaux
d'une délicatesse surprenante , qui
labourent avec une Charue, au côté gauche
est l'Arche de Noé , et auprès un
homme étendu mort , comme noyé par
le Déluge ; par une coulisse qui s'ouvre
derriere , paroît un Mouton qui paît.
Dans l'autre moitié de cette espece de
noix , on voit sur le haut dans le milieu
le Fils de Dieu , attaché à la Croix, et les
deux Larrons ; au bas de la Croix , la
sainte Vierge, et S. Jean ; puis Longis qui
perce le côté sacré , et un Soldat qui est
un peu plus loin ; au côté droit , qui est
séparé par une colonne , délicatement
travaillée , paroît Jesus- Christ flagellé par
A v
840 MERCURE DE FRANCE
un Soldat ; et au côté gauche, séparé par
une autre colonne , il y a deux Soldats
qui gardent le Tombeau , lequel se voit
en tirant une Coulisse par derriere, et 2
autres Soldats qui le gardent de ce côté- là .
Cer Ouvrage et toutes les figures sont
d'une délicatesse surprenante. Une Urne
Sépulciale antique.Les Portraits des douze
Césars en émail.
,
Autre Ouvrage, oreillement de buis , à
peu près dans le même dessein que le précédent
mais beaucoup plus parfait ,
tant pour le grand nombre des figures ,
que pour leur beauté et leur perfection .
Cet Ouvrage est aussi rond , s'ouvrant en
deux moitiés , jointes par une Charniere
; il est à peu près de la grosseur d'une
Bale de Jeu de Paume. Dans la premiere
moitié sont plusieurs figures du même
Mystere de la Passion du Sauveur, et dans
l'autre , deux Points d'Histoire de l'ancien
Testament , le Sacrifice d'Abraham,
et le Serpent d'Airain ; le tout comprenant
un grand nombre de figures , et faisant
un ouvrage des plus achevez et des
plus finis.
Une Piramide d'Yvoire , haute de 18 pouces
& demi , faite au Tour , dont la tige
n'a guere qu'une bonne ligne de diametre
dans le bas ; elle n'eft vers le haut gros
que
MAY . 1733. 841
gros que de la grosseur d'une épingle ordinaire.
A la hauteur de six pouces est posée
sur la tige une espece de Lanterne à
jour , formée par 4 colonnes ; au milieu
de cette Lanterne sont trois figures de
personnes assises à une Table , sur laquelle
paroissent les Mets et les Bouteilles .
Cet Ouvrage est encore des plus délicats .
Deux figures de bois bronzées , d'un pied
neuf pouces de haut , posées sur deux
Guéridons , dont l'une représente Apollon
jouant de la Lyre ; et au bas , un petit
Cupidon , qui lui présente un Arc ;
l'autre , est le Dieu Pan,tenant un Sifflet,
au bas duquel est un petit Satire . Ces deux
piéces sont excellentes et d'un habile
Sculpteur , qui a travaillé à Paris , à Rome
, à Naples , & c . lequel m'en a fait
présent , par reconnoissance de ce qu'étant
un orphelin de mon ancienne Paroisse
, et lui trouvant de la disposition pour
la Sculpture , je le formai moi-même dans
cet Art.
Ouvrages de mafaçon et de mon invention.
Un Tableau de S. Ambroise , peint à
huile , d'un pied en quarré , dont la bordure
est de carton , faite avec des coins ,
à la Romaine , ornez de fleurs , le tout
doré d'or bruni . Plusieurs autres Ta-
A vj bleaux
842 MERCURE DE, FRANCE
bleaux de mon invention , lesquels ont
autant de force pour les draperies et pour
tout le reste , que s'ils étoient peints à
buile , et qui ne sont néanmoins faits.
ni en détrempe, ni en pastel . D'autres encore
plus singuliers , sçavoir , des Paysages
et des Ports de Mer en relief ; entre
autres il y en a un de deux pieds de
longueur sur un pied et quelques pouces
de hauteur , qui représente la Ville d'Eu
en Perspective , où les Eglises , Maisons ,
&c. paroissent en relief telles qu'elles paroissent
d'un point de vûe que j'ai choisi
hors de la Ville. Cet Ouvrage m'a occupé
plus d'une année. Ces sortes de Tableaux
sont faits avec de petits cartons
coupez et colez à propos , et le tout peint
ensuite à huile. Un petit Squelete où
toute l'Ostologie est parfaitement observée.
La Figure est droite sur ses pieds ,
appuyée sur une bêche et a seulement
un pied de haut ; elle est très - ressemblante
au naturel. Une Figure de bois de
deux pieds de haut, représentant un homme
mort , dont le ventre et la poitrine
sont ouverts , où se voyent le coeur , les
poulmons , le foye , l'estomac et tous les
visceres , intestins , vaisseaux , & c, dans .
leurs figures , situations et couleurs naturelles.
Un Oiseau en forme de Per-
Loquet
MAY. 1733. 84
?
roquet , tout fait avec de petites aîles de
hannetons et autres Scarabées de differentes
couleurs . Un Dragon aîlé d'un pied
et demi de long , enfermé dans une espece
de Châsse de verre aux deux extrémitez
de laquelle , en bas , sont deux
bouquets de fleurs; et au haut, dans toute:
sa longueur , pend une Guirlande aussi
de fleurs ; le tout , tant le Dragon que
les fleurs , est fait de Coquilles dans leurs
seules couleurs naturelles . Un petit Emouleur
, posé sur un piedestal , lequel par
des ressorts de mon invention , cachez.
dans le piedestal , fait tourner sa meule
avec le pied , et tourne sa tête de temps.
en temps. Une Sphere tracée en dedans
sur un Globe de verre mobile , où sont
représentez en or tous les Cercles , et les
principales Etoiles fixes avec leurs noms..
Et sur la Sphere un petit Soleil et une
Lune mobile , qu'on peut mettre chaque
jour en place sur le Zodiaque. Autre Õu--
vrage de neuf pouces de longueur , sur
six pouces de largeur, et seulement deux
pouces de hauteur , au milieu duquel est
une espece de Boussole double et mobile,,
où est la Lune , laquelle se couvre ou se
découvre , suivant l'augmentation ou la
diminution de ses phases , et par deux poin
res placées au bord. exterieur de cette
Boussole
Boussole , elle marque sur la bordure
qui est autour , les jours de la Lune et
les heures des Marées ; ayant cela de singulier
, qu'en tel sens qu'on tourne la
Machine par un mouvement secret , les
deux pointes reviennent toujours au jour
et à l'heure convenable.
Un Globe Terrestre , représenté sur
une Carte mobile , ayant pour centre le
Pole Septentrional , et se terminant au
Tropique du Capricorne avec les Longitudes
et les Latitudes ; le tout environné
d'un cercle fixe , où sont marquées
les 24. heures et où est attaché par les
deux bouts un fil d'archal qui tient lieu
d'horison ; de sorte que par un Index où
est un petit Soleil mobile , on peut voir
l'heure du lever et du coucher du Soleil
, quelle heure il est dans chaque Pays,
sur quel Pays le Soleil est vertical à chaque
moment du jour , ainsi que les Eclipses
de Soleil et de Lune .
Ouvrage d'Optique de ma façon.
Deux Tableaux magiques , l'un desquels
représente une Demoiselle environnée
de branches et de feüillages , laquelle
regardée par un petit trou placé aufait
voir une Tête de Mort. L'autre
Tableau qui est au derriere du predessus
,
mier,
MAY. 1733 845
mier , représente sept differens Bustes de
Papes , Abbez , &c. sur lesquels posant
la ` même Machine où est le petit trou ,
il ne paroît que mon seul Portrait . Un Tableau
où sont écrits six Vers d'une Enigme
; au haut de ce Tableau est posé à
Angle droit , une Glace de Miroir , laquelle
étant découverte , représente le
même Tableau , où au lieu des Vers on
voit un Moulin à vent , qui est le mot
de l'Enigme. Une Figure difforme , peinte
sur un Cône de carton , large par par le bas
d'un pied sur un pied et demi de hauteur
, lequel vû d'un certain point , représente
une Religieuse tenant une Croix
dans ses mains . Plusieurs figures difformes
, qui paroissent très- agréables , étant
regardées dans un Miroir Cylindrique.
Figure particuliere et difforme , tracée
sur un Plan allongé , laquelle vûe de loin
représente une Vierge.
Voilà les Curiositez qui forment mon
Cabinet , telles que j'ai pû les assembler
dans un petit Lieu comme la Ville d'Eu ,
et que j'ai augmentées de petits Ouvrages
de mon invention , executez en differens
temps , pour me délasser de mes
autres occupations plus sérieuses et plus
nécessaires. Signé , CAPPERON
Doyen de S. Maxent.
ancien
A la Ville d'Eu , le 16. Mars 17339
du Cabinet de M. Capperon.
I'
OYSEAU X.
Ly a dans mon Cabinet plusieurs Oyseaux
naturels , posez sur leurs pieds
comme s'ils étoient vivans , et qui y sont
depuis dix ou douze ans , sans aucune altération
, par la maniere que j'ai de les
conserver les grands sont empaillez , et
les petits en chair et en os . Il y a un Paon
entier , dont la queue bien étendue couvre
toute la Cheminée de mon Cabinet.
Un mâle de Phaisan , posé sur un piédestail
, une Cigogne , deux Pelicans , un
gros oyseau de Mer , nommé dans Jonston
, Onocrotalus , un Canard d'Afrique ,
un autre Oyseau singulier , venant de Canada
, un tres beau Perroquet ; plusieurs
autres Oyseaux de Mer ; un Lorio jaune
et noir , un Picus Varius , une Huppe
des Chardonnets , Linotes & c. L'Anser ,
Magellanicus, de Jonston, beaucoup plus.
gros
MAY. 1733 $39
que
gros qu'une Oye , dont les aîles n'ont
4 pouces de longueur . On vient de met
l'envoyer de Dieppe.
Ouvrages de l'Art.
Un morceau de Buis , de la grosseur
et de la forme d'une noix , autour duquel
sont sculptez quarante petits Tableaux
de la Vie de Notre - Seigneur. II
s'ouvre en deux para ; dans une moitié
se voïent sur le haut , Adam et Eve
proche l'Arbre du fruit deffendu , où est
le Serpent qui les tente ; auprès d'eux est
un Lion ; dans le dessous est Caïn qui tuë
son frere Abel; au côté sont deux Chevaux
d'une délicatesse surprenante , qui
labourent avec une Charue, au côté gauche
est l'Arche de Noé , et auprès un
homme étendu mort , comme noyé par
le Déluge ; par une coulisse qui s'ouvre
derriere , paroît un Mouton qui paît.
Dans l'autre moitié de cette espece de
noix , on voit sur le haut dans le milieu
le Fils de Dieu , attaché à la Croix, et les
deux Larrons ; au bas de la Croix , la
sainte Vierge, et S. Jean ; puis Longis qui
perce le côté sacré , et un Soldat qui est
un peu plus loin ; au côté droit , qui est
séparé par une colonne , délicatement
travaillée , paroît Jesus- Christ flagellé par
A v
840 MERCURE DE FRANCE
un Soldat ; et au côté gauche, séparé par
une autre colonne , il y a deux Soldats
qui gardent le Tombeau , lequel se voit
en tirant une Coulisse par derriere, et 2
autres Soldats qui le gardent de ce côté- là .
Cer Ouvrage et toutes les figures sont
d'une délicatesse surprenante. Une Urne
Sépulciale antique.Les Portraits des douze
Césars en émail.
,
Autre Ouvrage, oreillement de buis , à
peu près dans le même dessein que le précédent
mais beaucoup plus parfait ,
tant pour le grand nombre des figures ,
que pour leur beauté et leur perfection .
Cet Ouvrage est aussi rond , s'ouvrant en
deux moitiés , jointes par une Charniere
; il est à peu près de la grosseur d'une
Bale de Jeu de Paume. Dans la premiere
moitié sont plusieurs figures du même
Mystere de la Passion du Sauveur, et dans
l'autre , deux Points d'Histoire de l'ancien
Testament , le Sacrifice d'Abraham,
et le Serpent d'Airain ; le tout comprenant
un grand nombre de figures , et faisant
un ouvrage des plus achevez et des
plus finis.
Une Piramide d'Yvoire , haute de 18 pouces
& demi , faite au Tour , dont la tige
n'a guere qu'une bonne ligne de diametre
dans le bas ; elle n'eft vers le haut gros
que
MAY . 1733. 841
gros que de la grosseur d'une épingle ordinaire.
A la hauteur de six pouces est posée
sur la tige une espece de Lanterne à
jour , formée par 4 colonnes ; au milieu
de cette Lanterne sont trois figures de
personnes assises à une Table , sur laquelle
paroissent les Mets et les Bouteilles .
Cet Ouvrage est encore des plus délicats .
Deux figures de bois bronzées , d'un pied
neuf pouces de haut , posées sur deux
Guéridons , dont l'une représente Apollon
jouant de la Lyre ; et au bas , un petit
Cupidon , qui lui présente un Arc ;
l'autre , est le Dieu Pan,tenant un Sifflet,
au bas duquel est un petit Satire . Ces deux
piéces sont excellentes et d'un habile
Sculpteur , qui a travaillé à Paris , à Rome
, à Naples , & c . lequel m'en a fait
présent , par reconnoissance de ce qu'étant
un orphelin de mon ancienne Paroisse
, et lui trouvant de la disposition pour
la Sculpture , je le formai moi-même dans
cet Art.
Ouvrages de mafaçon et de mon invention.
Un Tableau de S. Ambroise , peint à
huile , d'un pied en quarré , dont la bordure
est de carton , faite avec des coins ,
à la Romaine , ornez de fleurs , le tout
doré d'or bruni . Plusieurs autres Ta-
A vj bleaux
842 MERCURE DE, FRANCE
bleaux de mon invention , lesquels ont
autant de force pour les draperies et pour
tout le reste , que s'ils étoient peints à
buile , et qui ne sont néanmoins faits.
ni en détrempe, ni en pastel . D'autres encore
plus singuliers , sçavoir , des Paysages
et des Ports de Mer en relief ; entre
autres il y en a un de deux pieds de
longueur sur un pied et quelques pouces
de hauteur , qui représente la Ville d'Eu
en Perspective , où les Eglises , Maisons ,
&c. paroissent en relief telles qu'elles paroissent
d'un point de vûe que j'ai choisi
hors de la Ville. Cet Ouvrage m'a occupé
plus d'une année. Ces sortes de Tableaux
sont faits avec de petits cartons
coupez et colez à propos , et le tout peint
ensuite à huile. Un petit Squelete où
toute l'Ostologie est parfaitement observée.
La Figure est droite sur ses pieds ,
appuyée sur une bêche et a seulement
un pied de haut ; elle est très - ressemblante
au naturel. Une Figure de bois de
deux pieds de haut, représentant un homme
mort , dont le ventre et la poitrine
sont ouverts , où se voyent le coeur , les
poulmons , le foye , l'estomac et tous les
visceres , intestins , vaisseaux , & c, dans .
leurs figures , situations et couleurs naturelles.
Un Oiseau en forme de Per-
Loquet
MAY. 1733. 84
?
roquet , tout fait avec de petites aîles de
hannetons et autres Scarabées de differentes
couleurs . Un Dragon aîlé d'un pied
et demi de long , enfermé dans une espece
de Châsse de verre aux deux extrémitez
de laquelle , en bas , sont deux
bouquets de fleurs; et au haut, dans toute:
sa longueur , pend une Guirlande aussi
de fleurs ; le tout , tant le Dragon que
les fleurs , est fait de Coquilles dans leurs
seules couleurs naturelles . Un petit Emouleur
, posé sur un piedestal , lequel par
des ressorts de mon invention , cachez.
dans le piedestal , fait tourner sa meule
avec le pied , et tourne sa tête de temps.
en temps. Une Sphere tracée en dedans
sur un Globe de verre mobile , où sont
représentez en or tous les Cercles , et les
principales Etoiles fixes avec leurs noms..
Et sur la Sphere un petit Soleil et une
Lune mobile , qu'on peut mettre chaque
jour en place sur le Zodiaque. Autre Õu--
vrage de neuf pouces de longueur , sur
six pouces de largeur, et seulement deux
pouces de hauteur , au milieu duquel est
une espece de Boussole double et mobile,,
où est la Lune , laquelle se couvre ou se
découvre , suivant l'augmentation ou la
diminution de ses phases , et par deux poin
res placées au bord. exterieur de cette
Boussole
Boussole , elle marque sur la bordure
qui est autour , les jours de la Lune et
les heures des Marées ; ayant cela de singulier
, qu'en tel sens qu'on tourne la
Machine par un mouvement secret , les
deux pointes reviennent toujours au jour
et à l'heure convenable.
Un Globe Terrestre , représenté sur
une Carte mobile , ayant pour centre le
Pole Septentrional , et se terminant au
Tropique du Capricorne avec les Longitudes
et les Latitudes ; le tout environné
d'un cercle fixe , où sont marquées
les 24. heures et où est attaché par les
deux bouts un fil d'archal qui tient lieu
d'horison ; de sorte que par un Index où
est un petit Soleil mobile , on peut voir
l'heure du lever et du coucher du Soleil
, quelle heure il est dans chaque Pays,
sur quel Pays le Soleil est vertical à chaque
moment du jour , ainsi que les Eclipses
de Soleil et de Lune .
Ouvrage d'Optique de ma façon.
Deux Tableaux magiques , l'un desquels
représente une Demoiselle environnée
de branches et de feüillages , laquelle
regardée par un petit trou placé aufait
voir une Tête de Mort. L'autre
Tableau qui est au derriere du predessus
,
mier,
MAY. 1733 845
mier , représente sept differens Bustes de
Papes , Abbez , &c. sur lesquels posant
la ` même Machine où est le petit trou ,
il ne paroît que mon seul Portrait . Un Tableau
où sont écrits six Vers d'une Enigme
; au haut de ce Tableau est posé à
Angle droit , une Glace de Miroir , laquelle
étant découverte , représente le
même Tableau , où au lieu des Vers on
voit un Moulin à vent , qui est le mot
de l'Enigme. Une Figure difforme , peinte
sur un Cône de carton , large par par le bas
d'un pied sur un pied et demi de hauteur
, lequel vû d'un certain point , représente
une Religieuse tenant une Croix
dans ses mains . Plusieurs figures difformes
, qui paroissent très- agréables , étant
regardées dans un Miroir Cylindrique.
Figure particuliere et difforme , tracée
sur un Plan allongé , laquelle vûe de loin
représente une Vierge.
Voilà les Curiositez qui forment mon
Cabinet , telles que j'ai pû les assembler
dans un petit Lieu comme la Ville d'Eu ,
et que j'ai augmentées de petits Ouvrages
de mon invention , executez en differens
temps , pour me délasser de mes
autres occupations plus sérieuses et plus
nécessaires. Signé , CAPPERON
Doyen de S. Maxent.
ancien
A la Ville d'Eu , le 16. Mars 17339
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Résumé : SUITE des Curiositez naturelles, &c. du Cabinet de M. Capperon.
Le cabinet de curiosités de M. Capperon, situé à Eu, abrite une collection diversifiée d'oiseaux naturels conservés depuis dix à douze ans. Parmi ces oiseaux, on trouve un paon, un phasian, une cigogne, des pélicans, un onocrotale, un canard d'Afrique, un oiseau du Canada, un perroquet, et plusieurs autres espèces. Les grands oiseaux sont empailés, tandis que les petits sont conservés en chair et en os. En plus des oiseaux, le cabinet contient plusieurs œuvres d'art et objets rares. Notamment, un morceau de buis sculpté représentant des scènes de la vie du Christ et de l'Ancien Testament, une urne sépulcrale antique, des portraits des douze Césars en émail, et une pyramide d'ivoire. Des sculptures en bois, comme Apollon et Pan, sont également présentes. Capperon mentionne également des œuvres de sa propre invention, telles que des tableaux en relief représentant des paysages et des ports de mer, un squelette et une figure anatomique en bois. Des objets mécaniques, comme un émouleur fonctionnant par ressorts et une sphère astronomique, sont également exposés. Des œuvres d'optique, comme des tableaux magiques et des figures difformes vues à travers des miroirs, complètent la collection. Capperon souligne que ces curiosités ont été assemblées à Eu et augmentées de ses propres inventions pour le divertissement et la détente. Le texte est signé par Capperon, doyen de Saint-Maxent, et daté du 16 mai 1733.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 1331-1341
SUITE des réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
Début :
L'Homme s'aimant à l'excès, il s'ensuit qu'il aime et qu'il estime tout [...]
Mots clefs :
Usage, Force, Excès, Bizarre, Santé, Corps, Usages, Médecine, Jeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
SUITE des réfléxions sur la bizarerie
des Usages. Par M. Capperon , ancien
Doyen de Saint Maxent.
L
'Homme s'aimant à l'excès , il s'ensuit
qu'il aime et qu'il estime tout
ce qui le touche de plus près. Il sent même
un plaisir secret à se persuader , soit
par les épreuves qu'il peut faire , soit par
l'approbation des autres , que ce qu'il
estime en lui , est véritablement grand et
absolument estimable. C'est de cette disposition
si naturelle à l'homme, que sont
sorties , non seulement les bizarèries qui
ont rapport à l'usage des sens et aux productions
de l'esprit , dont j'ai cy- devant
parlé , mais plusieurs autres encore qui
ont paru,qui paroissent et qui paroîtront
dans. le temps à venir .
Me faisant donc un plaisir de relever .
ces excès ; et chacun pouvant en trouver
comme moi à les connoître , à les blâmer
et peut -être même à en rire , principa
lement lorsqu'ils sont passez ; car il n'en
est pas ainsi lorsqu'ils subsistent et qu'ils
sont en vogue : je crois qu'il ne déplaira
pas que je continuë mes Refléxions sur
ce sujet; et qu'après avoir parlé des
II. Vol. Dij usa1332
MERCURE DE FRANCE
usages bizares , provenus du désir de satisfaire
les sens et de faire remarquer la
beauté et l'excellence de l'esprit , je passe
aujourd'hui à ceux qui se sont formez
par le désir excessif de ménager et de
conserver la santé du corps , et de faire
valoir sa force et son adresse.
Il n'est pas necessaire que je dise , que
la santé est le bien le plus précieux de la
vie; qu'il est juste , pour une infinité de
raisons , de la menager et de la conserver
; tout le monde en est assez persuadé:
mais comme tout excès est blâmable , il
ne convient pas , sans doute , de le faire
si scrupuleusement , qu'on cesse d'en profiter
de peur de la perdre , qu'on ne s'en
serve que pour l'étudier et y veiller , que
dans le dessein de la rétablir on use des
moyens propres à la déranger,ou à la détruire
; ce sont neanmoins ces excès qui
ont introduit divers usages tres - singuliers
et tres bizares .
On sçait jusqu'à quel excès les anciens
ont poussé l'usage des Bains , qu'ils
croioient, à la vérité, nécessaires pour la
propreté du corps , mais qu'ils ne croioient
pas moins convenables pour conserver la
santé , ainsi qu'on le pense et qu'on l'observe
encore aujourd'hui , mais avec plus
de moderation et pour le seul besoin ; ce
I.Vol.
que
JUI N. 1733. 1333
•
que les anciens ne faisoient pas , ayant
porté cet usage bien au- delà de ce qui
convenoit : Car n'étoit- ce pas un excès
tout-à-fait bizare chez les Romains , non
seulement d'aller chaque jour au Bain
avant que de souper , mais d'y aller plusieurs
fois par jour . Les Empereurs Commode
et Gordien le jeune y alloient jusqu'à
sept ou huit fois a . N'étoit - ce pas
une vraie bizarerie de s'y faire frotter le
corps avec une espece d'Etrille b . Mais
ce qui étoit un excès beaucoup plus
criant , c'est que ces Bains étoient communs
pour les hommes et pour les femmes
; ce qui a même duré dans le Christianisme
pendant près de trois siecles
malgré les Loix de l'Eglise et des plus sages
Empereurs. Enfin l'attrait pour ces
Bains étoit si violent , qu'un Auteur a
très- bien remarqué, qu'il n'y a point d'ouvrages
des anciens , où les Empereurs
Romains ayent fait paroître plus de somptuosité
et de folie, que pour les Thermes ,
qui étoient les lieux où se prenoient ces
Bains c.
a Rosinus. Antiq. Roman . lib. 1. cap. 14.
b Strigile autem usos fuisse antiquos ad fricandum
, purgandumque corpus. Rosin. ibid. de Balneis.
c In nullis antiquorum operibus plus luxus et
Il. Vol. Diiij Si
1334 MERCURE DE FRANCE
Si nous passons aux remedes qu'on a
employez pour rétablir la santé alterée
par quelque infirmité , quelle bizarerie
ne trouverons - nous pas ? Il n'y a pour en
juger qu'à lire ce que dit le Clerc dans
son Histoire de la Médecine : Part. 1. liv.
3. chap. 26. où il rapporte de quelle maniere
on traitoit certaines maladies du
temps même du fameux Hypocrate , ce
qui paroît tout-à- fait bizare. " ¦
Il dit que lorsqu'on vouloit nettoyer le
bas ventre , on introduisoit dans l'Anus
un Soufflet de Forgeron ; qu'après avoir
fait enfler le ventre par ce moyen, le
Soufflet étant tiré , on donnoit le lavevement.
Pour guérir les Phtisyques , on
leur brûloit le dos et la poitrine , et on
tenoit les Ulceres ouverts pendant certain
temps. Pour les maux de tête on appliquoit
huit cauteres autour de la tête ;
que si cela ne suffisoit pas , on faisoit
pareillement
autour de la tête une incision
en forme de couronne , qui passoit d'un
bout à l'autre du front. On en faisoit autant
pour guérir les maux des yeux . Pour
les Convulsions , après avoir saigné , on
usoit de Sternutatoire , et on faisoit du
feu des deux côtez du lit du malade .
insania cernitur quam in Thermis Imperatorum.
Georg. Fabric, in suâ Româ.
II. Vol. L'us
JUIN. 1733. 1335
L'usage de cauteriser et de brûler le
corps en differens endroits , pour guérir
différens maux, a duré long- temps ; cette
Medecine grossiere et cruelle , continue
encore dans l'Affrique , la Chine , le Japon
et autres païs Orientaux , comme
aussi chez les Sauvages de l'Amérique
qui se servent à cet effet de bois pourri
à cause que la chaleur
en est moins
active.
C'étoit
des païs Orientaux
qu'étoit
venu en France
et ailleurs
l'usage
du
Moxa , qui consistoit
à faire bruler cette
espece
de filasse , sur la partie
attaque
de la goutte
, pour en guérir
, mais ce re
mede
caustique
a fait peu de progrès
;
car comme
disoit un Seigneur
Anglois
à qui les Médecins
l'avoient
ordonné
quel crime ai-je donc commis , pour que
je sois condamné
à être brûlé vif.
2
On peut mettre au nombre des usages:
bizares, en fait de Médecine , la fantaisie:
qu'on a euë de pendre au col , ou de por
ter sur soi , diverses choses qu'on a crûës :
spécifiques pour se guérir ou se préserver
de certains maux;c'est de ces usages , qu'est :
venue aux femmes , la mode de porter au
trefois des Coliers d'Ambre et de Corail
comme à plusieurs autres de mettre aux
doigts des Bagues garnies de prétendus:
Talismans. Ce n'étoit pas un usage moms:
H..Vol. D v bi
1336 MERCURE DE FRANCE
bizare de consulter les Astres , et sur tout
la Lune , pour sçavoit s'il convenoit de
prendre le moindre remede , afin de s'asseurer
de son efficacité ; c'est pourquoi
les Prédictions qui se donnoient chaque
année au public, marquoient précisément
les jours auxquels il convenoit de se faire
saigner , de prendre medecine , ou d'u
ser de ventouses. L'Etoile ou constellation
, nommée la Canicule, étoit marquée
comme la plus nuisible , pendant tout le
temps qu'elle dominoir , de quoi plusieurs
encore aujourd'hui ne sont pas désabuscz.
On peut voir un échantillon de la bizarerie
qui regnoit au neuviéme siecle ,
touchant la medecine , par le conseil que
Pardule, Evêque de Laon donnoit à Hincmar,
Archevêque de Reims , qui relevoit
d'une maladie a ; sçavoir , que pour rétablir
sa santé , il devoit bien se garder
de manger des petits Poissons , particu
lierement le jour qu'on les auroit tirés
de l'eau , non plus que de toute autre
viande nouvelle , soit Volailles ou autres
animaux , tuez du même jour ; qu'avant
que de les manger , il falloit bien les saler
, afin d'en dessecher toute l'humidité,
Hincmar , tom . p . 838.
II. Vole
qu'il
JUIN. 1733.1337
qu'il devoit principalement manger, du
Lard , et n'user que de la chair des animaux
à quatre pieds,ayant soin sur tout ,
de s'abstenir de Persil , l'assurant que
sans ce regime , il étoit tres difficille à
toute personne convalescente , de rétablir
la foiblesse de son estomac . Je crois qu'aujourd'hui
peu de gens s'accommoderoient
en pareil cas , d'une semblable ordonnance.
Autre bizarerie de Medecine qui regnoit
en France du temps du Roy Sainr
Louis , et qui consistoit à saigner à l'excès
, dans l'esperance de conserver par
ce moyen sa santé : on le voit par les
Regles que ce Prince donna aux Religieuses
de l'Hôtel - Dieu de Pontoise , par
lesquelles il ne leur étoit permis de se
faire saigner que six fois par an , les
temps même où elles le devoient faire
étant précisément marquez ; sçavoir , à
Noël , au commencement du Carême , à
Pâque , à la S.Pierre, dans le mois d'Août
et à la Toussaint a
De la santé je passe à la force du corps,.
où je fais voir si l'attachement
, que
qu'on a pour l'une a donné lieu à la bizarerie
de quelques usages , l'autre en a
a Patru , Plaid, pour Madame dé Guénégaud.-
II. Vol. Dvj, pro
1338 MERCURE DE FRANCE
produit, dont l'excès est encore allé beaucoup
plus loin. On ne peut pas dourǝt
qu'on ne sente un plaisir secret à éprouver
så force et à là faire remarquer aux
autres ; ce que font tous les jours les énfans
en est la preuve ; ce n'est que dans
le dessein de se procurer ce plaisir, qu'ils
s'empressent à sonner les Cloches d'une
Eglise ; que dans leurs jeux , un de leurs
plus grands plaisirs , est d'essayer à qui
sautera le plus haut , ou le plus loin , à
qui courra le plus fort , ou qui par sa
force , terrassera le mieux son camarade.
Ce que ce sentiment naturel opera
dans les enfans , il le fait également dans
les personnes plus âgées , mais avec cette
différence , que și plusieurs , par l'usage
qu'ils font de leur raison , s'y prêtent
moins que les enfans ; il ne s'en est trouvé
que trop , qui , pour s'y étre abandonnez
sans mestre , ont donné dans des
excès , qu'on peut regarder, à juste titre ,
comme des bizareries les plus outrées .
L'usage dont parle S.Jérôme , qui sub
sistoit de son temps , et qui consistoit à
donner au public des preuves de sa force,
n'étoit pas, à la verité , ni si bizare , ni
si outré ; il ne pouvoit même passer pour
bizare , qu'autant que les hommes , qui
devoient pardessus tout faire valoir la
Il.Vol dé
JUIN.. 17337 1339
3
délicatesse de leur esprit , se picquqient
trop alors de faire admirer la force de
leur corps , privilege dont les animaux
les plus grossiers sont beaucoup plus
avantagez qu'eux . Il consistoit donc cet
usage , en ce que , selon ce Pere a , il n'y
avoit dans la Judée où il demeuroit , ni
Ville , ni Bourg , ni Village , ni si petit .
Château , où il n'y eut de
Pierres
grosses
rondes , uniquement destinées pour exercer
les jeunes gens , et pour leur donnes
lieu de faire admirer au public jusqu'où
alloit leur force ; de sorte que pendant
qu'il y en avoit qui ne pouvoient élever
ces grosses Pierres que jusqu'à leurs ged
noux ou jusqu'à la moitié du corps , on
en voyoit d'autres qui les portoient jusques
sur leurs épaules , même sur leur tê
te , et c'étoient ceux là qui avoient tout
l'honneur ..
Il y a apparence que cet usage ne s'observoit
pas dans la scule Judée , puisque
ce Pere dit au même endroit , qu'il avoit
vû dans la Forteresse d'Athénes une
grosse Boule d'Airain , qui servoit aussi à
éprouver la force des Atheletes. Je croirois
même que cet usage avoit passé jusques
dans les Gaules ; que dis - je , jusques
a Hier. in Zachar. cap. 12
L. Vol.
dans
1340 MERCURE DE FRANCE
dans notre Ville d'Eu , qui subsistoit
bien avant ce temps-là , puisqu'on y a
vû jusqu'à nos jours , dans l'Hôtel de
Ville , de grosses Pierres de grès , parfaitement
rondes , au moins de quatre pieds
de circonférence , lesquelles y ont toujours
été , sans qu'on puisse sçavoir à
quel autre usage elles ont pû être destinées
.
Ce fut de cette inclination naturelle qui
naît,comme j'ai dit ,avec l'homme, d'estimer
sa force , et de se faire un plaisir dela
faire estimer aux autres , que l'exercice
des Atheletes , et les Jeux Olimpiques
si fameux dans toute la Grece , prirent
leur origine ; car en quoi consistoient ces-
Jeux , qui se renouveloient tous les quatre
ans , où les peuples couroient en foule
pour en être les spectateurs , où les victoires
et les couronnes qu'on y remportoit
combloient d'honneur ceux qui
étoient assez heureux pour avoir cet
avantage ? Ils consistoient ces Jeux , à
voir et à admirer , ceux qui dans la Lute
terrassoient le mieux , après differens efforts
, ceux contre lesquels ils lutoient, et
même ceux qui l'emportoient à la course
ou à donner des coups de poings , ou
à jetter le Palet avec plus de force et d'adresse
.
II. Vol.
Après
JUIN. 1733 . 1341'
pas
bizare
, que Après tout , ne paroît - il
ces Jeux que nous croïons aujourd'hui ne
convenir qu'à des enfans , ayent fait au--
trefois l'admiration et le spectacle le plus
recherche des peuples les plus polis ; que
pour s'y former , il falloit dès sa jeunesse
y être instruit et exercé par des Maîtres
; que pour acquerir la force et l'adresse
necessaire , il falloit observer un
régime de vie , qui retranchoit l'usage:
du vin , de plusieurs autres choses , et de
certains plaisirs permis. S. Paul même en
a fait une note a.Dailleurs ce qui doit pa➡
roître de plus outré et de plus honteusement
bizare dans ces Jeux , c'est que non
seulement les hommes abandonnant toute
pudeur , y paroissoient et y combattoient
entierement nuds ; mais que les
femmes ayent voulu aussi y prendre part
et y paroître de la même façon , comme
le rapporte Plutarque ; en quoi , après
tout , elles ne faisoient que suivre ce que
le prétendu divin Platon leur avoit ordonné
b , voulant qu'elles ne parussent
Couvertes que de leur seule vertu .
Le reste pour le prochain Mercure.
a Ep.
. 1. aux Corinth, ch.
b De Legib. liv. 6.
des Usages. Par M. Capperon , ancien
Doyen de Saint Maxent.
L
'Homme s'aimant à l'excès , il s'ensuit
qu'il aime et qu'il estime tout
ce qui le touche de plus près. Il sent même
un plaisir secret à se persuader , soit
par les épreuves qu'il peut faire , soit par
l'approbation des autres , que ce qu'il
estime en lui , est véritablement grand et
absolument estimable. C'est de cette disposition
si naturelle à l'homme, que sont
sorties , non seulement les bizarèries qui
ont rapport à l'usage des sens et aux productions
de l'esprit , dont j'ai cy- devant
parlé , mais plusieurs autres encore qui
ont paru,qui paroissent et qui paroîtront
dans. le temps à venir .
Me faisant donc un plaisir de relever .
ces excès ; et chacun pouvant en trouver
comme moi à les connoître , à les blâmer
et peut -être même à en rire , principa
lement lorsqu'ils sont passez ; car il n'en
est pas ainsi lorsqu'ils subsistent et qu'ils
sont en vogue : je crois qu'il ne déplaira
pas que je continuë mes Refléxions sur
ce sujet; et qu'après avoir parlé des
II. Vol. Dij usa1332
MERCURE DE FRANCE
usages bizares , provenus du désir de satisfaire
les sens et de faire remarquer la
beauté et l'excellence de l'esprit , je passe
aujourd'hui à ceux qui se sont formez
par le désir excessif de ménager et de
conserver la santé du corps , et de faire
valoir sa force et son adresse.
Il n'est pas necessaire que je dise , que
la santé est le bien le plus précieux de la
vie; qu'il est juste , pour une infinité de
raisons , de la menager et de la conserver
; tout le monde en est assez persuadé:
mais comme tout excès est blâmable , il
ne convient pas , sans doute , de le faire
si scrupuleusement , qu'on cesse d'en profiter
de peur de la perdre , qu'on ne s'en
serve que pour l'étudier et y veiller , que
dans le dessein de la rétablir on use des
moyens propres à la déranger,ou à la détruire
; ce sont neanmoins ces excès qui
ont introduit divers usages tres - singuliers
et tres bizares .
On sçait jusqu'à quel excès les anciens
ont poussé l'usage des Bains , qu'ils
croioient, à la vérité, nécessaires pour la
propreté du corps , mais qu'ils ne croioient
pas moins convenables pour conserver la
santé , ainsi qu'on le pense et qu'on l'observe
encore aujourd'hui , mais avec plus
de moderation et pour le seul besoin ; ce
I.Vol.
que
JUI N. 1733. 1333
•
que les anciens ne faisoient pas , ayant
porté cet usage bien au- delà de ce qui
convenoit : Car n'étoit- ce pas un excès
tout-à-fait bizare chez les Romains , non
seulement d'aller chaque jour au Bain
avant que de souper , mais d'y aller plusieurs
fois par jour . Les Empereurs Commode
et Gordien le jeune y alloient jusqu'à
sept ou huit fois a . N'étoit - ce pas
une vraie bizarerie de s'y faire frotter le
corps avec une espece d'Etrille b . Mais
ce qui étoit un excès beaucoup plus
criant , c'est que ces Bains étoient communs
pour les hommes et pour les femmes
; ce qui a même duré dans le Christianisme
pendant près de trois siecles
malgré les Loix de l'Eglise et des plus sages
Empereurs. Enfin l'attrait pour ces
Bains étoit si violent , qu'un Auteur a
très- bien remarqué, qu'il n'y a point d'ouvrages
des anciens , où les Empereurs
Romains ayent fait paroître plus de somptuosité
et de folie, que pour les Thermes ,
qui étoient les lieux où se prenoient ces
Bains c.
a Rosinus. Antiq. Roman . lib. 1. cap. 14.
b Strigile autem usos fuisse antiquos ad fricandum
, purgandumque corpus. Rosin. ibid. de Balneis.
c In nullis antiquorum operibus plus luxus et
Il. Vol. Diiij Si
1334 MERCURE DE FRANCE
Si nous passons aux remedes qu'on a
employez pour rétablir la santé alterée
par quelque infirmité , quelle bizarerie
ne trouverons - nous pas ? Il n'y a pour en
juger qu'à lire ce que dit le Clerc dans
son Histoire de la Médecine : Part. 1. liv.
3. chap. 26. où il rapporte de quelle maniere
on traitoit certaines maladies du
temps même du fameux Hypocrate , ce
qui paroît tout-à- fait bizare. " ¦
Il dit que lorsqu'on vouloit nettoyer le
bas ventre , on introduisoit dans l'Anus
un Soufflet de Forgeron ; qu'après avoir
fait enfler le ventre par ce moyen, le
Soufflet étant tiré , on donnoit le lavevement.
Pour guérir les Phtisyques , on
leur brûloit le dos et la poitrine , et on
tenoit les Ulceres ouverts pendant certain
temps. Pour les maux de tête on appliquoit
huit cauteres autour de la tête ;
que si cela ne suffisoit pas , on faisoit
pareillement
autour de la tête une incision
en forme de couronne , qui passoit d'un
bout à l'autre du front. On en faisoit autant
pour guérir les maux des yeux . Pour
les Convulsions , après avoir saigné , on
usoit de Sternutatoire , et on faisoit du
feu des deux côtez du lit du malade .
insania cernitur quam in Thermis Imperatorum.
Georg. Fabric, in suâ Româ.
II. Vol. L'us
JUIN. 1733. 1335
L'usage de cauteriser et de brûler le
corps en differens endroits , pour guérir
différens maux, a duré long- temps ; cette
Medecine grossiere et cruelle , continue
encore dans l'Affrique , la Chine , le Japon
et autres païs Orientaux , comme
aussi chez les Sauvages de l'Amérique
qui se servent à cet effet de bois pourri
à cause que la chaleur
en est moins
active.
C'étoit
des païs Orientaux
qu'étoit
venu en France
et ailleurs
l'usage
du
Moxa , qui consistoit
à faire bruler cette
espece
de filasse , sur la partie
attaque
de la goutte
, pour en guérir
, mais ce re
mede
caustique
a fait peu de progrès
;
car comme
disoit un Seigneur
Anglois
à qui les Médecins
l'avoient
ordonné
quel crime ai-je donc commis , pour que
je sois condamné
à être brûlé vif.
2
On peut mettre au nombre des usages:
bizares, en fait de Médecine , la fantaisie:
qu'on a euë de pendre au col , ou de por
ter sur soi , diverses choses qu'on a crûës :
spécifiques pour se guérir ou se préserver
de certains maux;c'est de ces usages , qu'est :
venue aux femmes , la mode de porter au
trefois des Coliers d'Ambre et de Corail
comme à plusieurs autres de mettre aux
doigts des Bagues garnies de prétendus:
Talismans. Ce n'étoit pas un usage moms:
H..Vol. D v bi
1336 MERCURE DE FRANCE
bizare de consulter les Astres , et sur tout
la Lune , pour sçavoit s'il convenoit de
prendre le moindre remede , afin de s'asseurer
de son efficacité ; c'est pourquoi
les Prédictions qui se donnoient chaque
année au public, marquoient précisément
les jours auxquels il convenoit de se faire
saigner , de prendre medecine , ou d'u
ser de ventouses. L'Etoile ou constellation
, nommée la Canicule, étoit marquée
comme la plus nuisible , pendant tout le
temps qu'elle dominoir , de quoi plusieurs
encore aujourd'hui ne sont pas désabuscz.
On peut voir un échantillon de la bizarerie
qui regnoit au neuviéme siecle ,
touchant la medecine , par le conseil que
Pardule, Evêque de Laon donnoit à Hincmar,
Archevêque de Reims , qui relevoit
d'une maladie a ; sçavoir , que pour rétablir
sa santé , il devoit bien se garder
de manger des petits Poissons , particu
lierement le jour qu'on les auroit tirés
de l'eau , non plus que de toute autre
viande nouvelle , soit Volailles ou autres
animaux , tuez du même jour ; qu'avant
que de les manger , il falloit bien les saler
, afin d'en dessecher toute l'humidité,
Hincmar , tom . p . 838.
II. Vole
qu'il
JUIN. 1733.1337
qu'il devoit principalement manger, du
Lard , et n'user que de la chair des animaux
à quatre pieds,ayant soin sur tout ,
de s'abstenir de Persil , l'assurant que
sans ce regime , il étoit tres difficille à
toute personne convalescente , de rétablir
la foiblesse de son estomac . Je crois qu'aujourd'hui
peu de gens s'accommoderoient
en pareil cas , d'une semblable ordonnance.
Autre bizarerie de Medecine qui regnoit
en France du temps du Roy Sainr
Louis , et qui consistoit à saigner à l'excès
, dans l'esperance de conserver par
ce moyen sa santé : on le voit par les
Regles que ce Prince donna aux Religieuses
de l'Hôtel - Dieu de Pontoise , par
lesquelles il ne leur étoit permis de se
faire saigner que six fois par an , les
temps même où elles le devoient faire
étant précisément marquez ; sçavoir , à
Noël , au commencement du Carême , à
Pâque , à la S.Pierre, dans le mois d'Août
et à la Toussaint a
De la santé je passe à la force du corps,.
où je fais voir si l'attachement
, que
qu'on a pour l'une a donné lieu à la bizarerie
de quelques usages , l'autre en a
a Patru , Plaid, pour Madame dé Guénégaud.-
II. Vol. Dvj, pro
1338 MERCURE DE FRANCE
produit, dont l'excès est encore allé beaucoup
plus loin. On ne peut pas dourǝt
qu'on ne sente un plaisir secret à éprouver
så force et à là faire remarquer aux
autres ; ce que font tous les jours les énfans
en est la preuve ; ce n'est que dans
le dessein de se procurer ce plaisir, qu'ils
s'empressent à sonner les Cloches d'une
Eglise ; que dans leurs jeux , un de leurs
plus grands plaisirs , est d'essayer à qui
sautera le plus haut , ou le plus loin , à
qui courra le plus fort , ou qui par sa
force , terrassera le mieux son camarade.
Ce que ce sentiment naturel opera
dans les enfans , il le fait également dans
les personnes plus âgées , mais avec cette
différence , que și plusieurs , par l'usage
qu'ils font de leur raison , s'y prêtent
moins que les enfans ; il ne s'en est trouvé
que trop , qui , pour s'y étre abandonnez
sans mestre , ont donné dans des
excès , qu'on peut regarder, à juste titre ,
comme des bizareries les plus outrées .
L'usage dont parle S.Jérôme , qui sub
sistoit de son temps , et qui consistoit à
donner au public des preuves de sa force,
n'étoit pas, à la verité , ni si bizare , ni
si outré ; il ne pouvoit même passer pour
bizare , qu'autant que les hommes , qui
devoient pardessus tout faire valoir la
Il.Vol dé
JUIN.. 17337 1339
3
délicatesse de leur esprit , se picquqient
trop alors de faire admirer la force de
leur corps , privilege dont les animaux
les plus grossiers sont beaucoup plus
avantagez qu'eux . Il consistoit donc cet
usage , en ce que , selon ce Pere a , il n'y
avoit dans la Judée où il demeuroit , ni
Ville , ni Bourg , ni Village , ni si petit .
Château , où il n'y eut de
Pierres
grosses
rondes , uniquement destinées pour exercer
les jeunes gens , et pour leur donnes
lieu de faire admirer au public jusqu'où
alloit leur force ; de sorte que pendant
qu'il y en avoit qui ne pouvoient élever
ces grosses Pierres que jusqu'à leurs ged
noux ou jusqu'à la moitié du corps , on
en voyoit d'autres qui les portoient jusques
sur leurs épaules , même sur leur tê
te , et c'étoient ceux là qui avoient tout
l'honneur ..
Il y a apparence que cet usage ne s'observoit
pas dans la scule Judée , puisque
ce Pere dit au même endroit , qu'il avoit
vû dans la Forteresse d'Athénes une
grosse Boule d'Airain , qui servoit aussi à
éprouver la force des Atheletes. Je croirois
même que cet usage avoit passé jusques
dans les Gaules ; que dis - je , jusques
a Hier. in Zachar. cap. 12
L. Vol.
dans
1340 MERCURE DE FRANCE
dans notre Ville d'Eu , qui subsistoit
bien avant ce temps-là , puisqu'on y a
vû jusqu'à nos jours , dans l'Hôtel de
Ville , de grosses Pierres de grès , parfaitement
rondes , au moins de quatre pieds
de circonférence , lesquelles y ont toujours
été , sans qu'on puisse sçavoir à
quel autre usage elles ont pû être destinées
.
Ce fut de cette inclination naturelle qui
naît,comme j'ai dit ,avec l'homme, d'estimer
sa force , et de se faire un plaisir dela
faire estimer aux autres , que l'exercice
des Atheletes , et les Jeux Olimpiques
si fameux dans toute la Grece , prirent
leur origine ; car en quoi consistoient ces-
Jeux , qui se renouveloient tous les quatre
ans , où les peuples couroient en foule
pour en être les spectateurs , où les victoires
et les couronnes qu'on y remportoit
combloient d'honneur ceux qui
étoient assez heureux pour avoir cet
avantage ? Ils consistoient ces Jeux , à
voir et à admirer , ceux qui dans la Lute
terrassoient le mieux , après differens efforts
, ceux contre lesquels ils lutoient, et
même ceux qui l'emportoient à la course
ou à donner des coups de poings , ou
à jetter le Palet avec plus de force et d'adresse
.
II. Vol.
Après
JUIN. 1733 . 1341'
pas
bizare
, que Après tout , ne paroît - il
ces Jeux que nous croïons aujourd'hui ne
convenir qu'à des enfans , ayent fait au--
trefois l'admiration et le spectacle le plus
recherche des peuples les plus polis ; que
pour s'y former , il falloit dès sa jeunesse
y être instruit et exercé par des Maîtres
; que pour acquerir la force et l'adresse
necessaire , il falloit observer un
régime de vie , qui retranchoit l'usage:
du vin , de plusieurs autres choses , et de
certains plaisirs permis. S. Paul même en
a fait une note a.Dailleurs ce qui doit pa➡
roître de plus outré et de plus honteusement
bizare dans ces Jeux , c'est que non
seulement les hommes abandonnant toute
pudeur , y paroissoient et y combattoient
entierement nuds ; mais que les
femmes ayent voulu aussi y prendre part
et y paroître de la même façon , comme
le rapporte Plutarque ; en quoi , après
tout , elles ne faisoient que suivre ce que
le prétendu divin Platon leur avoit ordonné
b , voulant qu'elles ne parussent
Couvertes que de leur seule vertu .
Le reste pour le prochain Mercure.
a Ep.
. 1. aux Corinth, ch.
b De Legib. liv. 6.
Fermer
Résumé : SUITE des réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
Dans 'Suite des réflexions sur la bizarerie des Usages', M. Capperon analyse les excès et les bizarreries des usages humains, en particulier ceux relatifs à la santé et à la force physique. L'auteur note que les hommes ont tendance à surestimer leurs propres qualités et à rechercher l'approbation des autres, ce qui conduit à diverses bizarreries dans les usages des sens, des productions de l'esprit, ainsi que dans ceux liés à la santé et à la force. Capperon examine les excès dans la conservation de la santé, soulignant que bien que la santé soit précieuse, les excès dans sa préservation peuvent être blâmables. Il cite l'exemple des anciens Romains, qui poussaient l'usage des bains à des extrêmes, allant jusqu'à sept ou huit fois par jour, et partageaient les bains entre hommes et femmes, malgré les lois de l'Église. Le texte mentionne également des pratiques médicales bizarres, telles que l'utilisation de soufflets pour nettoyer le bas-ventre, la cautérisation pour guérir diverses maladies, et l'usage de talismans. Ces pratiques, bien que cruelles et grossières, ont perduré dans certaines régions du monde. L'auteur aborde aussi les usages bizarres liés à la force physique, comme les jeux olympiques en Grèce, où les athlètes s'affrontaient dans des compétitions de lutte, de course, et de lancer de palet. Ces jeux, bien que considérés comme enfantins aujourd'hui, étaient autrefois très prisés et nécessitaient un entraînement rigoureux et un régime de vie strict. En conclusion, le texte met en lumière les excès et les bizarreries des usages humains, tant dans la préservation de la santé que dans la démonstration de la force physique, soulignant la tendance naturelle des hommes à surestimer leurs propres qualités. Le texte mentionne également une directive attribuée à Platon, selon laquelle les femmes devaient se présenter couvertes uniquement de leur vertu, tirée de la lettre 1 aux Corinthiens et du livre 6 des Lois. Les détails supplémentaires sont reportés à une publication ultérieure intitulée 'Mercure'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 1540-1547
SUITE des Réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
Début :
Qu'est-il besoin d'aller chercher chez les Anciens, chez les Grecs et les [...]
Mots clefs :
Lance, Vie, Temps, Usage, Usages, Bizarrerie, Combat, Ville, Espagne, Anciens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
SUITE des Réfléxions sur la bizarerie
des Usages. Par M. Capperon , ancien
Doyen de Saint Maxent.
Q
U'est-il besoin d'aller chercher chez
les Anciens , chez les Grecs et les
Romains ; des Usages bizares , provenus
du désir de faire admirer sa force , n'en
avons- nous pas éu en France qui surpas
soient en bizarerie ceux de tous les Anciens
? tels étoient nos . Tournois , où
tant de Princes et de Personnes du premier
rang ont perdu la vié : c'étoit néanmoins
alors le spectacle qui paroissoit le
plus digne des grands Seigneurs du
Royaume. Il est bon , pour qu'on en
puisse mieux juger , que je rapporte en
peu de mots comme tout s'y passoit.
Premierement ceux qui devoient combattre
dans ces Tournois , devoient être
armés de toutes pièces , c'est- à-dite , revêtus
de fer depuis les pieds jusqu'à la
tête , suivant l'usage du tems. Aux deux
extrémitez de la Lice , où le combat se
devoit faire , étoient deux espéces de petits
théatres , où les deux assaillans montoient
chacun de leur côté. Du haut de
C
leus
JUILLET. 1733 1541
leur Cuirasse sortoit par le devant un
bouton de fer , qui étoit destiné pour
entrer dans un trou percé à dessein , au
bas du Casque. Tout étant ainsi préparé ,
un Serrurier se présentoit , pour river le
clou à coup de marteau , afin que le Casque
étant ainsi arrêté avec la Cuirasse
tel coup qu'on pût donner dans le milieu
du front , la tête ne pût aucunément
plier.
Les choses étant disposées de la sorte ,
et les deux Combattans étant montez sur
leurs chevaux , tenant chacun une lance
en arrêt , dont le fer étoit émoussé , ils
partoient à toute bride , pour voir lequel
des deux pourroit désarçonner et renverser
l'autre , en le frappant de la lance
au milieu du front. De la violence du`
coup , la lance étoit souvent rompuë et
brisée ; le cheval donnoit souvent du
derriere en terre , et qui plus est , souvent
l'un des deux Combattans y étoit
blessé , ou y perdoit la vie.
La France en a eu la triste expérience ,
dans la perte qu'elle y a fait du Roi Henri
II. Long- tems auparavant , on avoit eu ce
triste spectacle dans la Ville d'Eu ; sçavoir
en 1365. lorsque le Comte d'Eu ,
Jean d'Artois , ayant donné en mariage
Diij sa
1542 MERCURE DE FRANCE
sa fille Heleine d'Artois à Simon de
Thouars , Comte de Dreux ; la solemnité ,
des nôces s'en fit dans cette Ville ; comme,
en vue de rendre les plaisirs et les divertissemens
de cette solemnité plus
complets , il fut question d'y faire un
Tournois le jour même du mariage , le
nouvel Epoux ayant voulu être de la partie
, il eut le malheur d'y recevoir un
coup si funeste , qu'il lui ôta la vie , ce
qui rendit sa triste Epouse aussi tôr veuve
que mariée. Son mariage n'ayant pas été
consommé , elle ne porta toute sa vie
que le nom de Mademoiselle de Dreux :
ils sont tous deux inhumés dans l'Eglise
de l'Abbaye d'Eu , sous l'Horloge de
cette Abbaye , où est leur Mausolée. (a)
Telles étoient les funestes suites de ce bi
zare usage , ce qui obligea les Papes et les
Evêques à fulminer des anathémes contre
ceux qui les continueroient , et ce qui
donna lieu à un Ambassadeur Turc qui
vint en France, de dire , s'y étant trouvé,
que si ces combats se faisoient pour se
tuer , c'étoit trop peu , mais que s'ils se
faisoient pour se divertir , se divertir , c'étoir trop."
Il n'y a eu néanmoins que la mort d'Hen
ry II. qui les a fait cesser.
Ce n'étoit pas un usage moins bizare
(a) Mémoires du Comtéd'Eu.
ni
JUILLET. 1733. 1543
ni moins périlleux que celui dont quel
ques grands Seigneurs se faisoient un di
vertissement en France vers le milieu
du XVI. siécle . Vigenere , dans ses Ta❤
bleaux de Philostrate , nous apprend en
quoi il consistoit. C'est dans l'Endroit de
son Livre , où parlant du Tableau que
Philostrate a intitulé des bêtes noires , (b)
il se sert de cette occasion , pour rapportercomment
un de nos Comtes d'Eu,
François de Cléves , Duc de Nevers , Pere
de Catherine de Cléves , qui épousa le
Duc de Guise , tué à Blois , comment
dis-je , ce Seigneur relevant d'une maladie
, voulut se donner ce plaisir pour contribuer
par ce moyen au rétablissement
de sa santé.
3
Il dit donc qu'on commençoit par fermer
de planches le lieu où cet exercice
se devoit faire , qu'on construisoit tour
autour une espéce d'amphithéatre pour les
Specateurs. Tout étant préparé , et chaçun
ayant pris sa place , on faisoit entrer,
dans cette espéce de Cirque , trois ou
quatre grands Sangliers , de l'âge d'environ
trois ans , qui est le tems où ils sont
dans toute leur force. Enfin paroissoient
ceux qui devoient combattre contre ces
animaux ils étoient montez sur des
(6) Page 252.
D iiij
che1544
MERCURE DE FRANCE
chevaux vigoureux , mais à selles dessanglées
, étant tous masqués , et portant
sur leur cuisse une lance mornée , pour
attaquer chacun à leur tour une de ces
bêtes féroces.
Le Cavalier qui commençoit le combat
, n'avoit pas plutôt attaqué la bête ,
et donné quelques coups de lance , que ce
Sanglier , loin de reculer et de fuir , suivant
l'instinct naturel de ces animaux
venant tout au contraire sur lui , les
yeux étincelans de fureur , la gueule touse
en écume , et présentant ses deffenses ,
se jettoit d'abord à corps perdu sur la
lance pour la briser ; puis s'avançant vers
Je Cavalier , il faisoit tous ses efforts pour
l'atteindre et le déchirer. On peut bien
croire que le Cavalier ne négligeoit rien
de sa part pour se deffendre ; mais si
dans l'agitation qu'il étoit obligé de se
donner , la selle venoit malheureusement
à tourner , c'étoit alors que tombant malgré
lui à terre , tout étoit à craindre pour
sa vie , et que tous les spectateurs tremblans
de frayeur , étoient extrêmement
allarmés du péril ; mais c'étoit aussi alors
que les autres courant promptement à
son secours , et attaquant diversement
la bête , ils lui donnoient le tems de se
tirer d'un danger si éminent : ce qui
après
JUILLET. 1733. 1545
après tout réussissoit si bien , dit l'Auteur
, qu'il n'en arriva jamais aucun accident
ficheux. Quoique cet usage ne se
soit pas étendu beaucoup , et n'ait pas
duré , on avoüera que celui qui continue
en Espagne , et qui consiste à mettre des
Taureaux en fureur et à les combattre
n'est ni moins bizare , ni moins dange
reux pour la vie .
Vigenere qui fait le détail de ce Combat
contre des Sangliers , nous apprend
dans le même Livre , * que de son tems
l'usage de combattre à la lute étoit enco
re très - fréquent : c'est dans l'endroit , où
parlant du fils aîné du Duc de Nevers
qui fut envoyé en Espagne en 1560. par
Catherine de Medicis , il dit que ce jeune
Seigneur voulant paroître avec éclat
à la Cour d'Espagne , mena avec lui 20.
des plus braves et des plus accomplis
Gentilhommes du Royaume , desquels
étoit le Baron de S. Remy , que je crois
avoir été Gentilhomme du Comté d'Eu
où est la Terre de S. Remy , dont il
portoit le nom , lequel excelloit par dessus
tout dans les Combats à la lute.
5 C'est aussi de quoi il donna des preuves
éclatantes à la Cour d'Espagne , qui
résidoit alors à Valence : car ayant ap-
Table de la Palestre , p. 544.
Dy
:
pris
1546 MERCURE DE FRANCE
pris qu'il y avoit une espece de Géant dans
la Ville , il s'offrit à luter avec lui , se faisant
fort de le terrasser , nonobstant l'inégalité
de taille. Le défi ayant été accepté , et
s'étant présentez tous deux au milieu de
la principale Place de la Ville , pour don
ner ce spectacle , non- seulement à la
Cour , mais à tout le peuple qui y étoit
accouru en foule , notre Baron de S. Remy
éxécuta avec tant d'adresse ce qu'il
avoit promis , qu'il culbuta le Géant ,
près duquel il ne paroissoit qu'un Pigmée .
Les acclamations et les cris de joye retentirent
de toutes parts. Non - seulement les
Dames l'accablerent de Bouquets et de
Couronnes de fleurs ; mais après avoir reçû
des personnes les plus distinguées , des
présens d'honneur , il fut conduit en
triomphe par toute la Ville .
aud
Enfin , il suffit de dire , que l'usage de
luter , ou de se battre pour le plaisir à
coups de poings , étoit si commun en
France , qu'il s'est perpetué même jusqu'à
nos jours en certains Lieux , au moins
parmi les enfans , comme à Amiens , par
exemple , où ils l'observent encore aujourd'hui
, avec des régles qui paroissent
venues des Anciens , et dont ils sont fideles
observateurs.
Voici en quoi consistent ces régles :
lorsJUILLET.
1733 . 1547
lorsqu'il y en a deux qui veulent ainsi
se battre , ce qu'ils appellent Mahoner
tous les autres deviennent simples spectateurs.
Si après que le Combat a duré
quelque- tems , un des deux sent . qu'il a
besoin de reprendre haleine , il lui suffit
de se mettre à terre pour que l'autre n'ose
plus lui toucher ; car s'il le faisoit ,
tous les autres se jetteroient sur lui ,
pour
le punir de son infraction aux régles du
Combat. Enfin , après ce petit relâche ,
celui des deux qui contraint l'autre de
rendre , a tout l'honneur de la victoire.
C'est ainsi qu'il reste quélquefois de foibles
vestiges des plus anciens usages.
des Usages. Par M. Capperon , ancien
Doyen de Saint Maxent.
Q
U'est-il besoin d'aller chercher chez
les Anciens , chez les Grecs et les
Romains ; des Usages bizares , provenus
du désir de faire admirer sa force , n'en
avons- nous pas éu en France qui surpas
soient en bizarerie ceux de tous les Anciens
? tels étoient nos . Tournois , où
tant de Princes et de Personnes du premier
rang ont perdu la vié : c'étoit néanmoins
alors le spectacle qui paroissoit le
plus digne des grands Seigneurs du
Royaume. Il est bon , pour qu'on en
puisse mieux juger , que je rapporte en
peu de mots comme tout s'y passoit.
Premierement ceux qui devoient combattre
dans ces Tournois , devoient être
armés de toutes pièces , c'est- à-dite , revêtus
de fer depuis les pieds jusqu'à la
tête , suivant l'usage du tems. Aux deux
extrémitez de la Lice , où le combat se
devoit faire , étoient deux espéces de petits
théatres , où les deux assaillans montoient
chacun de leur côté. Du haut de
C
leus
JUILLET. 1733 1541
leur Cuirasse sortoit par le devant un
bouton de fer , qui étoit destiné pour
entrer dans un trou percé à dessein , au
bas du Casque. Tout étant ainsi préparé ,
un Serrurier se présentoit , pour river le
clou à coup de marteau , afin que le Casque
étant ainsi arrêté avec la Cuirasse
tel coup qu'on pût donner dans le milieu
du front , la tête ne pût aucunément
plier.
Les choses étant disposées de la sorte ,
et les deux Combattans étant montez sur
leurs chevaux , tenant chacun une lance
en arrêt , dont le fer étoit émoussé , ils
partoient à toute bride , pour voir lequel
des deux pourroit désarçonner et renverser
l'autre , en le frappant de la lance
au milieu du front. De la violence du`
coup , la lance étoit souvent rompuë et
brisée ; le cheval donnoit souvent du
derriere en terre , et qui plus est , souvent
l'un des deux Combattans y étoit
blessé , ou y perdoit la vie.
La France en a eu la triste expérience ,
dans la perte qu'elle y a fait du Roi Henri
II. Long- tems auparavant , on avoit eu ce
triste spectacle dans la Ville d'Eu ; sçavoir
en 1365. lorsque le Comte d'Eu ,
Jean d'Artois , ayant donné en mariage
Diij sa
1542 MERCURE DE FRANCE
sa fille Heleine d'Artois à Simon de
Thouars , Comte de Dreux ; la solemnité ,
des nôces s'en fit dans cette Ville ; comme,
en vue de rendre les plaisirs et les divertissemens
de cette solemnité plus
complets , il fut question d'y faire un
Tournois le jour même du mariage , le
nouvel Epoux ayant voulu être de la partie
, il eut le malheur d'y recevoir un
coup si funeste , qu'il lui ôta la vie , ce
qui rendit sa triste Epouse aussi tôr veuve
que mariée. Son mariage n'ayant pas été
consommé , elle ne porta toute sa vie
que le nom de Mademoiselle de Dreux :
ils sont tous deux inhumés dans l'Eglise
de l'Abbaye d'Eu , sous l'Horloge de
cette Abbaye , où est leur Mausolée. (a)
Telles étoient les funestes suites de ce bi
zare usage , ce qui obligea les Papes et les
Evêques à fulminer des anathémes contre
ceux qui les continueroient , et ce qui
donna lieu à un Ambassadeur Turc qui
vint en France, de dire , s'y étant trouvé,
que si ces combats se faisoient pour se
tuer , c'étoit trop peu , mais que s'ils se
faisoient pour se divertir , se divertir , c'étoir trop."
Il n'y a eu néanmoins que la mort d'Hen
ry II. qui les a fait cesser.
Ce n'étoit pas un usage moins bizare
(a) Mémoires du Comtéd'Eu.
ni
JUILLET. 1733. 1543
ni moins périlleux que celui dont quel
ques grands Seigneurs se faisoient un di
vertissement en France vers le milieu
du XVI. siécle . Vigenere , dans ses Ta❤
bleaux de Philostrate , nous apprend en
quoi il consistoit. C'est dans l'Endroit de
son Livre , où parlant du Tableau que
Philostrate a intitulé des bêtes noires , (b)
il se sert de cette occasion , pour rapportercomment
un de nos Comtes d'Eu,
François de Cléves , Duc de Nevers , Pere
de Catherine de Cléves , qui épousa le
Duc de Guise , tué à Blois , comment
dis-je , ce Seigneur relevant d'une maladie
, voulut se donner ce plaisir pour contribuer
par ce moyen au rétablissement
de sa santé.
3
Il dit donc qu'on commençoit par fermer
de planches le lieu où cet exercice
se devoit faire , qu'on construisoit tour
autour une espéce d'amphithéatre pour les
Specateurs. Tout étant préparé , et chaçun
ayant pris sa place , on faisoit entrer,
dans cette espéce de Cirque , trois ou
quatre grands Sangliers , de l'âge d'environ
trois ans , qui est le tems où ils sont
dans toute leur force. Enfin paroissoient
ceux qui devoient combattre contre ces
animaux ils étoient montez sur des
(6) Page 252.
D iiij
che1544
MERCURE DE FRANCE
chevaux vigoureux , mais à selles dessanglées
, étant tous masqués , et portant
sur leur cuisse une lance mornée , pour
attaquer chacun à leur tour une de ces
bêtes féroces.
Le Cavalier qui commençoit le combat
, n'avoit pas plutôt attaqué la bête ,
et donné quelques coups de lance , que ce
Sanglier , loin de reculer et de fuir , suivant
l'instinct naturel de ces animaux
venant tout au contraire sur lui , les
yeux étincelans de fureur , la gueule touse
en écume , et présentant ses deffenses ,
se jettoit d'abord à corps perdu sur la
lance pour la briser ; puis s'avançant vers
Je Cavalier , il faisoit tous ses efforts pour
l'atteindre et le déchirer. On peut bien
croire que le Cavalier ne négligeoit rien
de sa part pour se deffendre ; mais si
dans l'agitation qu'il étoit obligé de se
donner , la selle venoit malheureusement
à tourner , c'étoit alors que tombant malgré
lui à terre , tout étoit à craindre pour
sa vie , et que tous les spectateurs tremblans
de frayeur , étoient extrêmement
allarmés du péril ; mais c'étoit aussi alors
que les autres courant promptement à
son secours , et attaquant diversement
la bête , ils lui donnoient le tems de se
tirer d'un danger si éminent : ce qui
après
JUILLET. 1733. 1545
après tout réussissoit si bien , dit l'Auteur
, qu'il n'en arriva jamais aucun accident
ficheux. Quoique cet usage ne se
soit pas étendu beaucoup , et n'ait pas
duré , on avoüera que celui qui continue
en Espagne , et qui consiste à mettre des
Taureaux en fureur et à les combattre
n'est ni moins bizare , ni moins dange
reux pour la vie .
Vigenere qui fait le détail de ce Combat
contre des Sangliers , nous apprend
dans le même Livre , * que de son tems
l'usage de combattre à la lute étoit enco
re très - fréquent : c'est dans l'endroit , où
parlant du fils aîné du Duc de Nevers
qui fut envoyé en Espagne en 1560. par
Catherine de Medicis , il dit que ce jeune
Seigneur voulant paroître avec éclat
à la Cour d'Espagne , mena avec lui 20.
des plus braves et des plus accomplis
Gentilhommes du Royaume , desquels
étoit le Baron de S. Remy , que je crois
avoir été Gentilhomme du Comté d'Eu
où est la Terre de S. Remy , dont il
portoit le nom , lequel excelloit par dessus
tout dans les Combats à la lute.
5 C'est aussi de quoi il donna des preuves
éclatantes à la Cour d'Espagne , qui
résidoit alors à Valence : car ayant ap-
Table de la Palestre , p. 544.
Dy
:
pris
1546 MERCURE DE FRANCE
pris qu'il y avoit une espece de Géant dans
la Ville , il s'offrit à luter avec lui , se faisant
fort de le terrasser , nonobstant l'inégalité
de taille. Le défi ayant été accepté , et
s'étant présentez tous deux au milieu de
la principale Place de la Ville , pour don
ner ce spectacle , non- seulement à la
Cour , mais à tout le peuple qui y étoit
accouru en foule , notre Baron de S. Remy
éxécuta avec tant d'adresse ce qu'il
avoit promis , qu'il culbuta le Géant ,
près duquel il ne paroissoit qu'un Pigmée .
Les acclamations et les cris de joye retentirent
de toutes parts. Non - seulement les
Dames l'accablerent de Bouquets et de
Couronnes de fleurs ; mais après avoir reçû
des personnes les plus distinguées , des
présens d'honneur , il fut conduit en
triomphe par toute la Ville .
aud
Enfin , il suffit de dire , que l'usage de
luter , ou de se battre pour le plaisir à
coups de poings , étoit si commun en
France , qu'il s'est perpetué même jusqu'à
nos jours en certains Lieux , au moins
parmi les enfans , comme à Amiens , par
exemple , où ils l'observent encore aujourd'hui
, avec des régles qui paroissent
venues des Anciens , et dont ils sont fideles
observateurs.
Voici en quoi consistent ces régles :
lorsJUILLET.
1733 . 1547
lorsqu'il y en a deux qui veulent ainsi
se battre , ce qu'ils appellent Mahoner
tous les autres deviennent simples spectateurs.
Si après que le Combat a duré
quelque- tems , un des deux sent . qu'il a
besoin de reprendre haleine , il lui suffit
de se mettre à terre pour que l'autre n'ose
plus lui toucher ; car s'il le faisoit ,
tous les autres se jetteroient sur lui ,
pour
le punir de son infraction aux régles du
Combat. Enfin , après ce petit relâche ,
celui des deux qui contraint l'autre de
rendre , a tout l'honneur de la victoire.
C'est ainsi qu'il reste quélquefois de foibles
vestiges des plus anciens usages.
Fermer
Résumé : SUITE des Réfléxions sur la bizarerie des Usages. Par M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent.
Le texte 'Suite des Réflexions sur la bizarerie des Usages' de M. Capperon, ancien Doyen de Saint Maxent, examine diverses pratiques dangereuses et bizarres en France, comparables à celles des Anciens. Parmi ces pratiques, les tournois étaient particulièrement fréquents et mortels. Lors de ces tournois, les combattants, entièrement protégés par des armures, se lançaient des coups de lance émoussée pour désarçonner l'adversaire. La dangerosité de ces événements est illustrée par la mort du roi Henri II en 1559 et celle du comte de Dreux en 1365, lors d'un tournoi funeste à Eu le jour de son mariage. Malgré les condamnations des papes et des évêques, ces pratiques ne cessèrent qu'après la mort d'Henri II. Un autre usage dangereux mentionné est la chasse aux sangliers, où des cavaliers masqués affrontaient des sangliers féroces. Bien que rare et de courte durée, cette activité était aussi périlleuse que la corrida espagnole. Le texte évoque également les combats de lutte, très courants au XVIe siècle. Un exemple notable est le baron de Saint-Remy, qui terrassa un géant à la cour d'Espagne. Enfin, le texte note que les combats à coups de poings entre enfants, appelés 'Mahoner', sont encore pratiqués à Amiens selon des règles ancestrales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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16
p. 882-888
LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, à M. D. L. R. sur des Champignons formez dans l'estomach d'une Femme.
Début :
Je vous écris aujourd'hui, Monsieur, sur un effet assez singulier de la Nature, [...]
Mots clefs :
Estomac, Femme, Champignons, Eau, Grains, Pédicules, Graines, Liqueur, Vomissement, Ragoûts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, à M. D. L. R. sur des Champignons formez dans l'estomach d'une Femme.
LETTRE de M. Capperon , ancien
Doyen de S. Maxent , à M. D. L. R.
sur des Champignons formez dans l'esi
tomach d'une Femme,
J
E vous écris aujourd'hui , Monsieur ;
sur un effet assez singulier de la Nature
, et qui mérite bien , à mon avis ,
d'être rendu public , tant à cause de la
rareté du fait , que par les consequences
qu'on en peut tirer, Une Femme d'honneur
et incapable de me tromper , âgét
d'environ soixante et dix ans , d'un temperament
flegmatique , me vint trouver
ces jours passez fort allarmée de ce qui
4ui étoit arrivé , pour m'en faire le récit,
et pour sçavoir ce que je pouvois penser
sur une chose aussi extraordinaire. Elle
me dit que depuis quelque temps elle
s'étoit trouvée fort incommodée de ventositez
, qui lui sortolent fréquemment
parhaut et par bas; qu'enfin lassée du mal
que
JIA
celá lui causoit , elle qrut que prenant
un peu d'eau - de- vie , cette liqueur
pourroit la soulager ; comme en effet, elle
ne l'eut pas plutôt avalée , qu'il lui prit
un grand vomissement , par le moyen
duquel
MAY. 1734
883
duquel elle rendit quantité de matieres
glaireuses , où il paroissoit plusieurs petits
corps bruns , diversement figurez ,
confondus et mêlez parmi ces glaires .
Revenue de la peine que ce vomissement
lui avoit causée , elle fut curieuse
de voir ce que c'étoit que ces petits corps
ainsi dispersez dans ce qu'elle avoit vomi
, et les ayant tirez les uns après les
autres , elle fut bien surprise de voir que
c'étoient quinze ou seize petits Champignons
, aussi exactement formez que
ceux qui croissent sur la terre ; les
les ayant
rangez sur un petit plat , elle me les fit
apporter un moment après qu'elle fut
venue chez moi. Quelques jours après
elle en jetta encore d'autres , qui me furent
pareillement apportez par la même
personne qui les lui avoit vû vomir.
Les ayant examinez à loisir et avec toute
l'attention possible , j'y en ai trouvé
particulierement un , dont la tête parfaitement
épanouie , a au moins un bon
pouce de largeur , et dont le pédicule
est long de dix lignes ; quelques autres
également épanouis , dont les têtes sont.
larges de dix à onze lignes , posées sur
des pédicules longs de cinq à six lignes ;
d'autres tant soit peu plus petits , dont
les uns sont ouverts et d'autres encore
Cij fer884
MERCURE DE FRANCE
fermez , ayant tous leurs têtes et leurs
pédicules. Il y en a un qui n'a même
que cinq lignes de hauteur , et dont
la tête ronde est fermée n'est large
que d'environ trois lignes , de couleur
plus noire que les autres ; car il est à
observer , que loin d'avoir la moindre
blancheur , ils sont tous très - bruns et
d'une contexture très - tendre. Je les ai
tous mis dans l'eau de vie , où je les conserve
pour les faire voir à ceux qui en
sont curieux .
Après cet exposé , Monsieur , il s'agit
de sçavoir d'où sont provenus ces Champignons
dans l'estomach de cette femme ;
comment ils ont pû y germer , y vege
ter et y croître . Pour bien connoître
cela , je lui demandai d'abord si dans la
la maison où elle demeure on n'y mangeoit
pas souvent des Champignons , et
si elle n'en avoit pas mangé comme les
autres , soit dans les ragoûts ou autrement
? Si elle n'avoit pas coûtume de
boire quelquefois de l'eau pendant le
jour ? Elle me répondit qu'il étoit vrai
qu'elle avoit mangé des Champignons
comme les autres ; que pendant le jour
elle buvoit quelquefois de l'eau avec
un peu de vin , et quelquefois même de
l'eau pure.
DeMAY.
1734 885
De- là j'ai conclu , que suivant toute
apparence , s'étant trouvé quelques graines
de Champignons dans l'eau qu'on
lui avoit donnée à boire , pour être res
tées imperceptibles dans quelque perit
endroit des vaisseaux où on les avoit
lavez , et que s'étant répandues ensuite
dans l'eau plus claire qu'on avoit mise
dans ces vaisseaux , c'étoit sans doute de
cette eau qu'on lui avoit donnée pour
boire , et où ces graines s'étoient trouvées
, et avec laquelle elles étoient tombées
dans son estomach. Je dis qu'il y
a plus lieu de croire que ça été par le
moyen de cette eau , plutôt qu'en mangeant
les Champignons mêmes cuits , apprêtez
et mêlangez dans des ragoûts et
des sausses ; la cuisson et le mêlange du
beure ou de graisse , ayant dû leur
ôter la disposition convenable qui leur
est nécessaire pour germer et vegeter.
On ne peut pas dire que cette Dame
a pû les manger et les avaler tels qu'ils
se sont trouvez dans son vomissement ;
car outre qu'on n'apprête pas les Champignons
pour les manger et pour les met
tre dans les ragouts avec leurs têtes toutes
épanouies , les pédicules y restant
attachez dans tout leur entier , c'est que
cette Dame n'auroit pas avalé ces Cham-
C iij pignons
886 MERCURE DE FRANCE
pignons ainsi entiers , sans leur avoir auparavant
donné le moindre coup de dent;
il faudroit pour cela qu'elle fût extrê
mement vorace , ce qui n'est pas.
Disons donc d'abord que dans l'estomach
, il se trouve une liqueur mucilagineuse
, qui s'y filtre par des ouvertures
qui représentent des especes de mamelons
, laquelle sert pour empêcher que
les choses trop âcres , trop picquantes et
trop corrosives qu'on peut avaler , n'irritent
fortement ce viscere ; et c'est cette.
liqueur mucilagineuse qui enduit le fond
de l'estomach , plus ou moins , selon que
le sang se trouve plus ou moins grossier
et visqueux dans certaines personnes.
Cela étant , il n'est pas surprenant que
des graines de Champignons, ayant été
avalées , elles se soient attachées à cette
matiere visqueuse , d'autant plus abon
dante dans l'estomach de cette Dame ;
qu'elle est d'un temperamment flegmatique
, dont le sang doit avoir moins de
volatilité à cause de son grand âge ; et
ces graines ainsi attachées et incorporées
dans cette matiere glaireuse , aidées par
la douce chaleur de l'estomach , s'y sont
suffisamment dilatées pour y pousser de
légeres racines et y vegeter de la manie
re dont on les voit.
C'est
MAY. 1734
887
-
C'est même ce qui n'est pas nouveau ,
puisqu'on voit dans les Observations de
Physique , imprimées en 1717. qu'un
Soldat à Coppenhague , ayant mangé
quelques grains d'avoine , ces grains lui
demeurerent pendant plusieurs mois dans
l'estomach , où ils lui causerent differentes
douleurs , jusqu'à ce qu'ayant pris
un remede vomitif , cela lui fit jetter
ces grains , lesquels avoient pris racine
et avoient germé comme en pleine terre,
ayant même poussé des feuilles , quoique
sans grains. C'est par le même moyen
qu'on a vû souvent des personnes vomir de
petites Grenouilles et d'autres Insectes ;
ce qu'on attribuoit souvent à sortilege ;
mais cela ne venoit que pour avoir bû
de quelque eau dormante , où s'étoient
trouvez des germes de ces animaux , lesquels
attachez aux matieres glaireuses
de l'estomach , et y ayant reçû l'impres
sion de la douce chaleur qui s'y trouve
accompagnée des parties salines et ter
restres de ces viscositez , avoient été di
latez , nourris et formez comme s'ils
avoient été dans l'eau ou dans la terre.
Enfin la conséquence naturelle qu'on
"S
* Ce Fait est rapporté par M. Bayle , dans ses
Nouvelles de la République des Lettres , mois de
Septembre 1685. page 1005.
C iiij peut
888 MERCURE DE FRANCE
peut tirer de l'état où ces Champignons
se sont trouvez à la sortie de l'estomach
où ils s'étoient formez , c'est de conclure
qu'ayant été trouvez entiers avec leurs
têtes et leurs pédicules qui y étoient attachez
, aussi tendres et aussi délicats
qu'ils sont , c'est une preuve certaine que
la digestion des aliments ne se fait pas
par la trituration causée par le simple
mouvement de l'estomach ; puisqu'il auroit
été impossible que ces petites plantes
eussent pû se former , s'étendre et
croître jusqu'au point où elles sont , sans
se trouver à la fin rompuës par pieces et
brisées , à cause de leur contexture si tendre
et si délicate . Je suis , Monsieur , & c..
A la Ville d'Eu le 14.
Avril
1734
Doyen de S. Maxent , à M. D. L. R.
sur des Champignons formez dans l'esi
tomach d'une Femme,
J
E vous écris aujourd'hui , Monsieur ;
sur un effet assez singulier de la Nature
, et qui mérite bien , à mon avis ,
d'être rendu public , tant à cause de la
rareté du fait , que par les consequences
qu'on en peut tirer, Une Femme d'honneur
et incapable de me tromper , âgét
d'environ soixante et dix ans , d'un temperament
flegmatique , me vint trouver
ces jours passez fort allarmée de ce qui
4ui étoit arrivé , pour m'en faire le récit,
et pour sçavoir ce que je pouvois penser
sur une chose aussi extraordinaire. Elle
me dit que depuis quelque temps elle
s'étoit trouvée fort incommodée de ventositez
, qui lui sortolent fréquemment
parhaut et par bas; qu'enfin lassée du mal
que
JIA
celá lui causoit , elle qrut que prenant
un peu d'eau - de- vie , cette liqueur
pourroit la soulager ; comme en effet, elle
ne l'eut pas plutôt avalée , qu'il lui prit
un grand vomissement , par le moyen
duquel
MAY. 1734
883
duquel elle rendit quantité de matieres
glaireuses , où il paroissoit plusieurs petits
corps bruns , diversement figurez ,
confondus et mêlez parmi ces glaires .
Revenue de la peine que ce vomissement
lui avoit causée , elle fut curieuse
de voir ce que c'étoit que ces petits corps
ainsi dispersez dans ce qu'elle avoit vomi
, et les ayant tirez les uns après les
autres , elle fut bien surprise de voir que
c'étoient quinze ou seize petits Champignons
, aussi exactement formez que
ceux qui croissent sur la terre ; les
les ayant
rangez sur un petit plat , elle me les fit
apporter un moment après qu'elle fut
venue chez moi. Quelques jours après
elle en jetta encore d'autres , qui me furent
pareillement apportez par la même
personne qui les lui avoit vû vomir.
Les ayant examinez à loisir et avec toute
l'attention possible , j'y en ai trouvé
particulierement un , dont la tête parfaitement
épanouie , a au moins un bon
pouce de largeur , et dont le pédicule
est long de dix lignes ; quelques autres
également épanouis , dont les têtes sont.
larges de dix à onze lignes , posées sur
des pédicules longs de cinq à six lignes ;
d'autres tant soit peu plus petits , dont
les uns sont ouverts et d'autres encore
Cij fer884
MERCURE DE FRANCE
fermez , ayant tous leurs têtes et leurs
pédicules. Il y en a un qui n'a même
que cinq lignes de hauteur , et dont
la tête ronde est fermée n'est large
que d'environ trois lignes , de couleur
plus noire que les autres ; car il est à
observer , que loin d'avoir la moindre
blancheur , ils sont tous très - bruns et
d'une contexture très - tendre. Je les ai
tous mis dans l'eau de vie , où je les conserve
pour les faire voir à ceux qui en
sont curieux .
Après cet exposé , Monsieur , il s'agit
de sçavoir d'où sont provenus ces Champignons
dans l'estomach de cette femme ;
comment ils ont pû y germer , y vege
ter et y croître . Pour bien connoître
cela , je lui demandai d'abord si dans la
la maison où elle demeure on n'y mangeoit
pas souvent des Champignons , et
si elle n'en avoit pas mangé comme les
autres , soit dans les ragoûts ou autrement
? Si elle n'avoit pas coûtume de
boire quelquefois de l'eau pendant le
jour ? Elle me répondit qu'il étoit vrai
qu'elle avoit mangé des Champignons
comme les autres ; que pendant le jour
elle buvoit quelquefois de l'eau avec
un peu de vin , et quelquefois même de
l'eau pure.
DeMAY.
1734 885
De- là j'ai conclu , que suivant toute
apparence , s'étant trouvé quelques graines
de Champignons dans l'eau qu'on
lui avoit donnée à boire , pour être res
tées imperceptibles dans quelque perit
endroit des vaisseaux où on les avoit
lavez , et que s'étant répandues ensuite
dans l'eau plus claire qu'on avoit mise
dans ces vaisseaux , c'étoit sans doute de
cette eau qu'on lui avoit donnée pour
boire , et où ces graines s'étoient trouvées
, et avec laquelle elles étoient tombées
dans son estomach. Je dis qu'il y
a plus lieu de croire que ça été par le
moyen de cette eau , plutôt qu'en mangeant
les Champignons mêmes cuits , apprêtez
et mêlangez dans des ragoûts et
des sausses ; la cuisson et le mêlange du
beure ou de graisse , ayant dû leur
ôter la disposition convenable qui leur
est nécessaire pour germer et vegeter.
On ne peut pas dire que cette Dame
a pû les manger et les avaler tels qu'ils
se sont trouvez dans son vomissement ;
car outre qu'on n'apprête pas les Champignons
pour les manger et pour les met
tre dans les ragouts avec leurs têtes toutes
épanouies , les pédicules y restant
attachez dans tout leur entier , c'est que
cette Dame n'auroit pas avalé ces Cham-
C iij pignons
886 MERCURE DE FRANCE
pignons ainsi entiers , sans leur avoir auparavant
donné le moindre coup de dent;
il faudroit pour cela qu'elle fût extrê
mement vorace , ce qui n'est pas.
Disons donc d'abord que dans l'estomach
, il se trouve une liqueur mucilagineuse
, qui s'y filtre par des ouvertures
qui représentent des especes de mamelons
, laquelle sert pour empêcher que
les choses trop âcres , trop picquantes et
trop corrosives qu'on peut avaler , n'irritent
fortement ce viscere ; et c'est cette.
liqueur mucilagineuse qui enduit le fond
de l'estomach , plus ou moins , selon que
le sang se trouve plus ou moins grossier
et visqueux dans certaines personnes.
Cela étant , il n'est pas surprenant que
des graines de Champignons, ayant été
avalées , elles se soient attachées à cette
matiere visqueuse , d'autant plus abon
dante dans l'estomach de cette Dame ;
qu'elle est d'un temperamment flegmatique
, dont le sang doit avoir moins de
volatilité à cause de son grand âge ; et
ces graines ainsi attachées et incorporées
dans cette matiere glaireuse , aidées par
la douce chaleur de l'estomach , s'y sont
suffisamment dilatées pour y pousser de
légeres racines et y vegeter de la manie
re dont on les voit.
C'est
MAY. 1734
887
-
C'est même ce qui n'est pas nouveau ,
puisqu'on voit dans les Observations de
Physique , imprimées en 1717. qu'un
Soldat à Coppenhague , ayant mangé
quelques grains d'avoine , ces grains lui
demeurerent pendant plusieurs mois dans
l'estomach , où ils lui causerent differentes
douleurs , jusqu'à ce qu'ayant pris
un remede vomitif , cela lui fit jetter
ces grains , lesquels avoient pris racine
et avoient germé comme en pleine terre,
ayant même poussé des feuilles , quoique
sans grains. C'est par le même moyen
qu'on a vû souvent des personnes vomir de
petites Grenouilles et d'autres Insectes ;
ce qu'on attribuoit souvent à sortilege ;
mais cela ne venoit que pour avoir bû
de quelque eau dormante , où s'étoient
trouvez des germes de ces animaux , lesquels
attachez aux matieres glaireuses
de l'estomach , et y ayant reçû l'impres
sion de la douce chaleur qui s'y trouve
accompagnée des parties salines et ter
restres de ces viscositez , avoient été di
latez , nourris et formez comme s'ils
avoient été dans l'eau ou dans la terre.
Enfin la conséquence naturelle qu'on
"S
* Ce Fait est rapporté par M. Bayle , dans ses
Nouvelles de la République des Lettres , mois de
Septembre 1685. page 1005.
C iiij peut
888 MERCURE DE FRANCE
peut tirer de l'état où ces Champignons
se sont trouvez à la sortie de l'estomach
où ils s'étoient formez , c'est de conclure
qu'ayant été trouvez entiers avec leurs
têtes et leurs pédicules qui y étoient attachez
, aussi tendres et aussi délicats
qu'ils sont , c'est une preuve certaine que
la digestion des aliments ne se fait pas
par la trituration causée par le simple
mouvement de l'estomach ; puisqu'il auroit
été impossible que ces petites plantes
eussent pû se former , s'étendre et
croître jusqu'au point où elles sont , sans
se trouver à la fin rompuës par pieces et
brisées , à cause de leur contexture si tendre
et si délicate . Je suis , Monsieur , & c..
A la Ville d'Eu le 14.
Avril
1734
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Résumé : LETTRE de M. Capperon, ancien Doyen de S. Maxent, à M. D. L. R. sur des Champignons formez dans l'estomach d'une Femme.
M. Capperon, ancien doyen de Saint-Maxent, a relaté un cas exceptionnel impliquant une femme de soixante-dix ans au tempérament flegmatique. Cette femme a vomi plusieurs petits champignons après avoir consommé de l'eau-de-vie pour soulager des flatulences. Les matières vomies contenaient des champignons parfaitement formés, au nombre de quinze ou seize, variant en taille et en état de développement. M. Capperon a examiné ces champignons et les a conservés dans de l'eau-de-vie pour les montrer à des personnes intéressées. Il a émis l'hypothèse que les graines de champignons, présentes dans l'eau qu'elle buvait, avaient germé dans son estomac grâce à la liqueur mucilagineuse qui tapisse cet organe. Cette liqueur, plus abondante chez les personnes au sang visqueux, aurait permis aux graines de s'attacher et de se développer grâce à la chaleur de l'estomac. Ce phénomène n'est pas isolé, car des cas similaires ont été observés, comme celui d'un soldat ayant vomi des grains d'avoine germés dans son estomac. M. Capperon en a déduit que la digestion ne se fait pas uniquement par la trituration des aliments, car les champignons sont sortis intacts et entiers.
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