Oraiſon funèbre de très-haut , très puiſſant
Monarque Louis XV, Roi de France
& de Navarre , prononcée le premier
Juin , par M. Sabatier , profeſſeur d'éloquence
au collège de Tournon. A
Avignon , chez Bonnet frères , imprimeurs-
libraires.
Il paroît que M. Sabatier de Cavaillon
eſt le premier qui ait prononcé l'Oraiſon
funèbre de Louis XV , & nous devons
18 MERCURE DE FRANCE.
applaudir à fon zèle ainſi qu'à ſon éloquence.
Son plan eſt ſimple & noble ;
tous les traits de la vie de ſon Héros s'y
rapportent; le difcours eſt divifé en deux
parties ; la majeſté tempérée par la bonté,
&labonté foutenue par la majeſté. Quand
le conquérant qui a ravagé la terre , dit
M. Sabatier, vient lui rendre ſa pouffière,
le bruit de la gloire s'étouffe , ſes exploits
s'évanouiſſent; on n'entend plus que les
cris des victimes de ſon ambition qui dépoſent
contre lui ; on ne voit plus que le
ſang qui fume ſur les autels qu'il s'eſt
dreffé.
Mais quand la mort précipite du trône
dans le cercueil , un Roi bon & pacifique;
la douleur s'empare de tous les eſprits ; le
malheur d'un ſeul devient un malheur
public; les fondemens de l'empire ſomblent
s'ébranler ; les ſujets conſternés
courbentleur front vers la terre , & bientôt
fixant le Ciel , qu'ils ofent accuſer
d'injustice , ils s'écrient d'une voix lamentable
: Nous l'avons donc perdu ce Roi ,
qui , placé au-deſſus de nous par ſa puiffance
, devint notre égal par ſa bonté; ce
Roi , dont les faveurs encourageoient les
arts , dont les édits défendoient la Religion
; ce Roi , qui ne prit les armes que
OCTOBRE. 1774. 119
pour nous protéger , qui ne chercha dans
la victoire que notre bonheur , qui , le
front couronné de lauriers , les jeta aux
pieds des vaincus,pour en obtenir la paix .
Nous citerons quelques morceaux de la
première partie. L'orateur dit , en parlant
de la bonté &de la majeſté de Louis XV,
"ſes regards qui commandoient la véné-
>>ration , empruntoient d'un doux ſourire
>>qui ſe traçoit dans ſes yeux , ces charmes
qui appellent les coeurs , & les li-
>>vrent au plaifir d'aimer ce qu'ils reſpec-
>>tent. Ainſi ces palais magnifiques , où
>>l'art a déployé ſes riches tréſors , étonnent
d'abord par la grandeur de l'en-
>>ſemble & la régularité des proportions;
>>mais ſi quelques grâces , répandues dans
les détails , en tempèrent la noble fierté,
l'oeil , qui ſe repoſe avec complaiſance
>>ſur ces agrémens , fait entrer dans le
coeur une émotion plus douce que celle
>>de l'admiration . , M. Sabatier, à l'occafion
de Stanillas , fait le portrait de la
Pologne: Il eſt abandonné par cette Na-
>>tion qui l'a proclamé , par cette Nation
>>qui a un état& point de conſiſtance , des
tréſors & pont de finances, des loix &
>>point de frein , un Sénat & point de
conſeil , des diétes & point de délibó
ود
120 MERCURE DE FRANCE.
>>tations , une liberté & point d'énergie ,
>>une nobleſſe nombreuſe & guerrière qui
>>ne combat que contre elle - même. Sta-
>>niſlas vaincu couvre ſes revers de la ſu-
>>périorité de ſon génie , a l'air de monter
>>ſur le trône en le quittant , & paroît plus
>>grand que la victoire , en maîtriſant la
>>fortune qui la donne. Nous pourrions
nous arrêter ſur pluſieurs autres traits, fur
le portrait du Cardinal de Fleuri & fur la
bataille de Fontenoi , qui nous a paru décrite
avec feu .
L'orateur , en parlant de la néceſſité où
étoit Louis de faire la guerre , dit : « S'il
>>tonne , c'eſt malgré lui . Ainſi , ſous un
>>ciel ſerein , des vents paiſibles ne ſouf-
>>flent que pour exercer leur empire bien-
>>faiſant ; mais ſi les Aquilons , enfans
>>impétueux du Nord , viennent les exci-
>>ter au combat , ces vents autrefois tranquilles
, ſe déchaînent , ſe mutinent ,
>>fifflent & agitent pour un temps cette
>>terre chérie qu'ils rafraichiſſoient auparavant
de leurs douces haleines . »
Deſcription de la maladie du Roi &
des tranſports d'alegreſſe que ſa convaleſcence
excita. Dans la ſeconde partie
tout ſe rapporte à la propofition qui
l'annonce ; on y voit ce que Louis XV
2
OCTOBRE. 1774. 121
a fait pour les arts , les ſciences , la religion
& l'humanité. A l'occaſion de la
dernière guerre , l'orateur trace les portraits
de l'Impératrice Reine , d'Elifabeth
Impératrice de Ruffie , & du Roi
de Prufle , & foutient toujours l'idée qu'il
adonnée du caractère de fon héros . « Sen-
"fible , il regarde , pour ainſi dire, com-
>me ſes ſemblables,ces hommes que l'o-
>>pulence altière met au rang des ani-
>>maux condamnés à traîner ſon fafter ...
Il aimoit ſes enfans en bon père , & ſe
confoloit dans leurs embraſſemens de l'efclavage
de la royauté. Nous finirons par
les morceaux ſuivans. Après avoir peint
les fêtes données pour les mariages des
Princes , l'auteur ajoute. " Quel changement
lugubre ! la Mort va éten-
>> dre ſon crêpe fur cette Cour fi brillante.
>>> Louis , atteint d'un mal meurtrier , eft
>renversé ſur un lit de douleur. Mais il
>>retient ſes ſoupirs; les larmes ne coulent
>>que des yeux de ceux qui l'environnent;
>>ſes maux ne paroiſſent que ſur le viſage
de ſes auguſtes filles. Vous qui avez oſé
>>publier ces maximes affreuſes que les
>>enfans ne doivent rien aux auteurs de
>>leurs jours , venez admirer ces Princef-
>>ſes reſpectables , reſpirant la mott pour
I. Vol. F
122 MERCURE DE FRANCE .
»l'arracher du ſein de leur père ! » Après
Ja peinture de la mort de Louis XV , M.
Sabatier s'adreſſe à ſon ſucceſſeur ; & lui
dit : « Autrefois je t'ai chanté dans ton
>>enfance * , & j'ai prédit l'avenir brillant
>>qu'elle promettoit. Aujourd'hui la Fran-
>>ce interrompt les accens de ſa triſteſſe
>>pour applaudir aux heureux préſages que
>>tu lui fais concevoir ; la voilà qui t'offre
>>les portraits de tes ancêtres. Henri IV ,
>>Louis XIII , Louis XIV ſont expoſés à
>>ſes yeux. >> On lui dit , en parlant de fon
père : « Vois - tu ce jeune Prince qui te
>>regarde avec tendreſſe , il rejette la coupe
>>de la flatterie ; il ouvre ſes tréſors aux
>>malheureux , & prête l'oreille aux con-
»ſeils de quelques amis vertueux : ah !
>>tu le reconnois , c'eſt ton auguſte père.
>>Hélas ! une mort trop prompte.... Tu
rempliras les voeux qu'il faisoit pour
>>nous . » L'auteur finit en diſant que les
vertus du Roi feront briller dans la France
l'abondance ſans le luxe , les arts ſans la
frivolité , &c .
* L'auteur eut l'honneur, en 1766, de préſenter
au Roi , alors Dauphin , une ode intitulée , le
BonheurdesPeuples.