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p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
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Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 108-124
JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
Début :
Nous avons vû S. Preux partir avec l'Amiral Anson. Son voyage dura quatre [...]
Mots clefs :
Homme, Coeur, Amour, Mort, Mari, Amant, Spectacle, Peuples, Bonheur, Absence, Peuples, Idées, Voyage
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texteReconnaissance textuelle : JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
JULIE , OU LA NOUVELLE HELOISE,
SECOND EXTRAIT.
N ous avons vû S. Preux partir avec
PAmiral Anfon. Son voyage dura quatre
ans , pendant lefquels il parcourut toutes
les Nations de la tèrre. On ne peut qu'applaudir
aux divers tableaux qu'il nous préfente
à fon retour , & aux peintures qu'il
nous retrace de ces différens Peuples.
AVRIL. 1761 109
و ر
"
J'ai vû dabord l'Amérique méridionale,
ce vafte continent, que le manque
» de fer a foumis aux Européens , & dont
» ils ont faitun defert pour s'en affurer
l'empire. J'ai vû les côtes du Bréfil , où
» Lisbonne & Londres puifent leurs tréfors
, & dont les Peuples miférables fou-
» lent aux pieds l'or & les diamans , fans
" ofer y porter la main.... J'ai vû fur les
» rives du Méxique & du Pérou , le même
fpectacle que dans le Bréfil ; j'en ai vû les
>> rares & infortunés habitans , triftes ref-
» tes de deux puiffans Peuples , accablés
» de fers , d'opprobres & de miſére , au
> milieu de leurs riches métaux , repro-
>> cher au Ciel en pleurant , les tréfors
» qu'il leur a prodigués ..... J'ai côtoyé
" prèfque toute la partie occidentale de
» l'Amérique , non fans être frappé d'ad-
» miration , en voyant quinze cens lieues
» de côtes ›
& la plus grande Mer du
» Monde , fous l'empire d'une feule Puif-
» fance , qui tient , pour ainfi dire , en fa
>> main , les clefs d'un hémisphère du
» globe.... J'ai vû la plus nombreuſe & la
>> plus illuftre Nation de l'Univers , fou-
» mife à une poignée de brigands ; j'ai
» vû de près ce Peuple célébre , & n'ai
plus été furpris de le trouver efclave.
"
"
» Autant de fois conquis qu'attaqué , il
110 MERCURE DE FRANCE.
99
fut toujours en proie au premier vena,
& le fera jufqu'à la fin des fiécles. Je
» l'ai trouvé digne de fon fort , n'ayant
>> pas même le courage d'en gémir. Lettré
, lâche , hypocrite & charlatan , par
"
"
›
»
lant beaucoup fans rien dire; plein d'ef
» prit fans aucun génie ; abondant en fignes
, & ftérile en idées ; complimenteur
, adroit , fourbe & fripon ; qui met
tous les devoirs en étiquettes , toute
» la morale en fimagrées , & ne connoît
» d'autre humanité , que les falutations
& les révérences..... J'ai vu l'Europe
tramportée à l'extrémité de l'Afrique ,
par les foins de ce Peuple avare, patient
& laborieux , qui a vaincu par le tems
» & la conftance , des difficultés que l'hé
roïfme des autres Peuples n'a jamais
pû furmonter. J'ai vû ces vaftes & malheureufes
contrées , qui ne femblent
» deſtinées qu'à couvrir la tèrre de trou
peaux d'efclaves. A leur vil afpect , j'ai
» détourné les yeux de dêdain , d'horreur
» & de pitié, & voyant la quatrième par
tie de mes femblables , changée en bêtes
pour le fervice des autres , j'ai gémi
d'être homme.
C'eft ainfi qu'à fon retour , S. Preuse
rend compte à Madame d'Orbe des détails
de fon voyage. Pendant fan abſence, Ma
AVRIL. 1761 : T14
dame de Wolmar avoit ouvert fon coeur à
fon mari , & ne lui avoit rien caché de
fes amours . Cette marque d'une confiance
extrême , ne fit que lui rendre fon
épouſe plus chère ; & il n'en conçut que
plus d'eftime pour S. Preux. Il l'invite à
venir demeurer avec lui ; & dès ce moment
il lui jure une amitié inviolable.
Nous ne décrirons point ici , d'après M.
Rouffeau , tout ce qui fe paffe dans le
coeur de S. Preux & de Julie , lorfque
ces deux Amans fe trouvent enſemble
après une fi longue abfence. Ce font là)
de ces détails qu'il faut lire dans le Livre
même. Il faut y voir également la
réception que fait à S. Preux M. de Wol
mar, la vie que le premier méne dans cette
maifon , la manière dont il fe comporte
avec le mari , la femme, les enfans. M. de
Wolmar le laiffe feul durant huit jours,
avec Julie;& pendant fon abfence il écrit,
à Madame d'Orbe :»De vous dire que mes
jeunes gens font plus amoureux que ja◄
mais , ce n'eft pas fans doute une merveille
à vous apprendre. De vous affurer
au contraire qu'ils font parfaitement
guéris , vous fçavez ce que peuvent la
» Raifon , la Vertu ; ce n'eſt pas là non
» plus leur plus grand miracle ; mais que
299
ces deux oppofés foient vrais en même
112 MERCURE DE FRANCE.
35
» temps ; qu'ils brûlent plus ardemment
» que jamais l'un pour l'autre , & qu'il ne
régne plus entre eux qu'un honnête at-
» tachement ; qu'ils foient toujoursamans,
» & ne foient plus qu'amis , c'eft, je pen-
» fe , ce à quoi vous vous attendez moins ,
» ce que vous aurez plus de peine à comprendre
, & ce qui eft felon
pourtant
» l'exacte vérité. Telle eft l'énigme que
» forment les contradictions fréquentes
» que vous avez dû remarquer en eux ,
» foit dans leurs difcours , foit dans leurs
» lettres.... Quand je dis eux , c'eft fur-
» tout le jeune homme que j'entens . Car
» pour Julie , on n'en peut parler que
و د
par conjecture ; un voile de fageffe &
» d'honnêteté fait tant de replis autour
» de fon coeur , qu'il n'eft plus poffible à
» l'oeil humain d'y pénétrer ; pas même
» au fien propre .... Pour votre ami , je
» lui vois encore tous les fentimens qu'il
» eut dans fa premiere jeuneffe ; mais
je les vois fans avoir droit de m'en offenfer.
Ce n'eft pas de Julie de Wolmar
» qu'il eft amoureux ; c'eft de Julie d'E-
» tange ; il ne me hait point comme le
poffeffeur de la perfonne qu'il aime ,
» mais comme le raviffeur de celle qu'il
» a aimée. La femme d'un autre n'eft
point fa maîtreffe ; la mére de deux en
AVRIL. 1761. 117
"
fans n'eft point fon ancienne écolière.
» Il eft vrai qu'elle lui reffemble beau-
" coup , & qu'elle lui en rappelle fouvent
» le fouvenir ; il l'aima dans le temps paf-
"fé ; voilà le vrai mot de l'énigme ; ôtez-
» lui la mémoire , il n'aura plus d'amour...
» Le tems où le féparérent ces deux amans ,
» fut celui où leur paffion étoit au plus
» haut point de véhémence . Peut - être
» s'ils fuffent reftés plus longtems enfemble
, fe feroient- ils peu-à- peu refroidis;
» mais leur imagination vivement émue ,
» les a fans ceffe offerts l'un à l'autre ,
» tels qu'ils étoient à l'inftant de leur fé-
» paration. Le jeune homme ne voyant
point dans fa maîtreffe les changemens
» qu'y faifoit le progrès du temps , l'ai-
» moit telle qu'il l'avoit vue , &non pas
» telle qu'elle étoit . Pour le rendre heu-
» reux , il n'étoit pas queftion feulement
» de la lui donner , mais de la lui rendre
» au même âge , & dans les mêmes cir-
» conftances où elle s'étoit trouvée au
» temps de leurs premieres amours . La
"
moindre altération à tout cela , étoit
» autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit
promis . Elle eft devenue plus belle ;
» mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné ,
tourne en ce fens à fon préjudice ; car
» c'eſt de l'ancienne & non pas d'une au
714 MERCURE DE FRANCE.
tre , qu'il eſt amoureux . Nous avons cité
ce grand morceau , parce qu'il nous a
paru contenir des idées très fubtiles, trèsneuves
, & en même temps très- vraies.
Nous ne rapportons rien de plufieurs lettres
très- longues fur la maniere de faire
valoir les biens de campagne , de gouverner
les domeftiques , fur la façon de traiter
les mendians & d'élever les enfans .
Ce font autant de Traités trop étendus
pour être cités en entier , & qu'on affoibliroit
en voulant les analyfer.
L'abfence de Wolmar penfa couter cher
à Julie. Sa maifon n'étoit pas éloignée du
lac,& Madame de Wolmar aimoit les promenades
fur l'eau . Elle y invita S. Preux,
& le vent pouffa le bateau vers les rochers
de Meillerie. C'étoit dans ce défert que
S. Preux étoit allé pleurer dix ans auparavant
, fes premieres peines caufées par
l'amour. C'est là qu'il avoit paffé des jours
fi triftes & fi délicieux , uniquement occupé
de la maîtreffe , dont il avoit été obligé
de fe féparer. Il avoit toujours defiré de
revoir cette retraite ; l'occafion de vifiter
ce lieu fi chéri , avec celle dont l'image
l'habitoit autrefois avec lui , fut le motif
de fa promenade . Il fe faifoit un plaifir de
montrer à Julie d'anciens monumens d'ume
paffion fi conftante & fi malheureuſe.
AVRIL. 1761 . If
"
Il n'eut pas de peine à l'y conduire . Il la
mena vers les rochers où fon chiffre étoit
gravé dans mille endroits ; en les voyant
il éprouva combien la préfence des objets
peut ranimer les fentimens violens dont on
fut agité.Ses diſcours fe reffentent de cette
véhémence : » & Julie , lui dit- il , voici les
lieux où foupira jadis pour toi , le plus
" fidéle amant du monde. Voici le féjour
» où ta chère image faifoit fon bonheur! ...
» fille conftamment aimée , ô toi , pour
qui j'étois né , faut-il me retrouver avec
" toi dans les mêmes lieux , & regretter le
»tems que j'y paffois à gémir de ton ab-
» fence ? » il alloit continuer ; mais Julie
lui prit la main , la ferta fans mot dire
& le regarda avec tendreffe, retenant avec
peine un foupir ; puis tout-à- coup détournant
la vue , & le tirant par le bras :
" allons-nous- en , mon ami , lui dit-elle ,
» d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'eft
» pas bon pour moi. » Ils partirent en gémiffant
, mais fans fe parler ; & S. Preux
quitta ce trifte réduit , comme il auroit .
quitté Julie elle- même. Ils rentrérent dans
le bateau ; & là cet amant défefpéré rouloit
dans fon efprit des projets funeftes : fe
trouver auprès de Julie , la voir , la toucher
, lui parler , l'aimer , l'adorer , tout
cela lejettoit dans des accès de fureur &
TIG MERCURE DE FRANCE.
de rage, qui l'agitoient par degrés jufqu'au
défefpoir.Dans fon tranfport il fut violemment
tenté de la précipiter avec lui dans
les flots , & d'y finir dans fes bras fa vie &
fes tourmens. Cette horrible tentation devint
à la fin fi forte , qu'il fut obligé de
quitter brufquement la main de Julie ,
pour paffer à la pointe du bateau. Là fes
vives agitations commencérent à prendre
un autre cours ; un fentiment plus doux
s'infinua peu- à- peu dans fon âme ; il fe mit
à verfer des torrens de larmes , & l'attendriffement
furmonta le défeſpoir.
Le retour de M. de Wolmar rétablit
le calme dans le coeur des deux Amans.
Les foins domeftiques furent pour Julie
une diſtraction néceffaire ; & les converfations
entre M. de Wolmar , fa femme
& S. Preux fur des matieres de morale ,
éloignoient toutes les idées de l'amour.
Une de ces converfations roule fur l'éducation.
C'eft un Traité complet, où l'Auteur
expoſe fon fyftême fur un fujet auffi
important. Mais un point plus intéreffant
encore occupoit le coeur de Julie . Son
époux , qui ne négligeoit rien pour la
rendre la plus heureufe de toutes les femmes
, étoit la caufe d'un chagrin qui la
dévoroit . Cet homme fi fage , fi raifonnable
, fi loin de toute efpéce de vice , ne
AVRIL 1761 TI
croyoit rien de ce qui donne un prix aux
vertus ; & dans l'innocence d'une vie irréprochable
, il portoit au fond de fon
coeur l'affreufe paix des méchans. La réfléxion
qui naît de ce contrafte augmente
la douleur de Julie. Quel tourment pour
une tendre époufe , de vivre avec celui
qui partage fon exiſtence , & de ne pas
partager l'espoir qui la lui rend chère !
de fonger que le bonheur de celui qui
fait le fien , doit finir avec fa vie , & de
ne voir qu'un réprouvé , dans le pére de
fes enfans ! Un jour que l'entretien étoit
tombé fur des matiéres de religion
s'apperçut que Julie avoit difparu.
» De-
» vinez où elle eft , dit M. de Wolmar ?
» Sans doute , répondit S. Preux , elle eſt
» allée donner quelque ordre dans le
ménage. Non , reprit le mari , fuivez-
" moi , & vous verrez fi j'ai bien deviné.
On fe mit à marcher doucement ; on arriva
à la porte du cabinet de Madame de
Wolmar ; elle étoit fermée . On l'ouvrie
brufquement ; quel fpectacle ! on vit Julie
"
à
3 on
genoux , les mains jointes & toute en
larmes. Elle fe léve avec précipitation ,
s'éffuyant les yeux , fe cachant le vifage ,
& cherchant à s'échapper. Son mari ne
lui laiffa pas le temps de fuir. Il courut
à elle avec une efpéce de tranſport
,
18 MERCURE DE FRANCE.
» Chère époufe! lui dit-il en l'embraffant,
» l'ardeur même de tes voeux trahit ta
', caufe ; que leur manque
-t-il pour être
» éfficaces ? Va , s'ils étoient entendus
» ils feroient bientôt exaucés. Ils le feront
, lui dit-elle d'un ton ferme &
perfuadé . J'en ignore l'heure & l'occafion.
Puiffé-je l'acheter aux dépens de
» ma vie. Mon dernier jour feroit le mieux
> employé .
ود
Cette lettre très touchante eft fuivie de
plufieurs autres qui ne contiennent que
des détails domeftiques,jufqu'au départ de
S. Preux pour fuivre Milord Edouard en
Italie. Un rêve effrayant qu'il fait le premier
jour pendant la route , remplit fon
âme des idées les plus funeftes . Il croit voir
Julie au lit de la mort , le vifage couvert
d'un voile qu'il s'efforce en vain d'écarter.
Il s'éveille , fe rendort une feconde & une
troifiéme fois , & toujours ce fpectacle lugubre,
toujours ce même appareil de mort.
Sa frayeur eft fi forte , qu'il ne peut la
vaincré étant éveillé. Croyant avoir vu
Julie pour la derniére fois , il revient fur
fes pas , pour s'affurer qu'elle vit encore ;
il s'approche de la maifon de Madame de
Wolmar; il marche le long des murs du
jardin ; il l'entend parler avec Madame
Orbe ; il diftingue fa voix ; & il s'en reAVRIL.
1961: 113
tourne honteux de fon illufion . Il continue
fon voyage jufqu'à Rome avec Milord
Edouard qui avoit eu la complaifance de
fe prêter à fa foibleffe , pour diffiper le
frayeurs qui l'agitoient. Pendant fon abfence
, Julie propofe à Madame d'Orbe ,
qui avoit perdu fon mari , de fe remarier
avec S. Preux. Elle fait la même propofition
à ce dernier , qui lui répond : » ce
» n'eft pas affez que votre adorable coufine-
" foit aimée ; elle doit l'être comme vous.
>> Le fera- t- elle ? le peut- elle être , & dé-
" pend- il de moi de lui rendre fur ce point
» ce qui lui eft dû ? Ah ! fi vous vouliez
" m'unir avec elle , que ne me laiffiez - vous
» un coeur auquel elle infpirât des ſenti-
» mens nouveaux , dont il lui pût offrir
les prémices ! .... D'un ami tendre &
» reconnoiffant , elle auroit fait un mari
vulgaire ; gagneroit elle à cet échange ?
" Elle y perdroit doublement ; fon coeur
délicat & fenfible fentiroit trop cette
perte; & moi, comment fupporterois je
le fpectacle continuel d'une trifteffe dont
je ferois la caufe, & dont je ne pourrois
la guérir. Hélas ! j'en mourrois de dou-
» leur avant elle . Non , Julie , e ne ferai
point mon bonheur aux dépens du fien;
» je l'aime trop pour l'époufer . Mon bon-
2)
"
33
heur ! non ; ferois-je heureux , en ne la
A20 MERCURE DE FRANCE
"
» rendant pas heureufe ? L'un des deux
» peut-il fe faire un fort exclufif dans le
» ménage les biens , les maux n'y font-
" ils pas communs , malgré qu'on en ait ;
» & les chagrins qu'on fe donne l'un à l'au-
»tre , ne retombent - ils pas toujours fur
» celui qui les caufe? je ferois malheureux
» par les peines, fans être heureux par fes
>> bienfaits .
Tandis que Julie projettoit le mariage
de S. Preux & de Madame d'Orbe , M.
de Wolmar avoit d'autres vues fur ce jeune
homme. Son intention étoit de l'attirer
dans fa maiſon, de l'y fixer, & de lui confier
l'éducation de les enfans. Madame
d'Orbe devoit auffi y établir la demeure ;
& Milord Edouard avoit promis de venir
augmenter cette petite fociété ; mais la
mort de Julie , cette mort trop prévue
par le rêve de fon amant , vint déranger
tous ces projets . Dans une partie de
campagne, où Madame de Wolmar s'étoit
rendue avec toute fa famille , un de fes
enfans fit un faux pas, & tomba dans l'eau.
Julie qui l'apperçut , partit comme un
trait , & s'élança après lui . Elle fe débattit
en le ferrant entre fes bras. Il fallut du
tems pour les retirer. Le faififfement , la
chûte , l'état où elle étoit , tout concou
roit à faire craindre pour fa vie. Tous les
fecours
AVRIL. 1761. 121
fecours furent inutiles ; & le récit de fa
mort arrache des larmes. C'eft le fujet.
d'une lettre très - longue , mais très - touchante
que M. deWolmar écrit à S. Preux.
Julie laiffa en mourant une lettre pour ce
dernier , cette lettre n'étoit point cachetée
; elle avoit prié fon mari de la lire.
& de l'envoyer à S. Preux, s'il le jugeoit à
propos.En la rapportant ici , on verra dans .
quelle difpofition cette tendre Julie avoit
toujours été à l'égard de fon amant .
» Tout eft changé , lui dit elle : fouffions
>> ce changement fans murmure ; il vient
" d'une main plus fage que nous. Nous ne
fongions qu'à nous réunir ; cette réunion
" n'étoit pas bonne . C'eft un bienfait du
"Cielde l'avoir prévenue. Je me fuis long-
" tems fait illufion . Cette illufion me fut
» falutaire ; elle fe détruit au moment que
» je n'en ai plus befoin. Vous m'avez cru
"guérie, & j'ai cru l'être . Rendons grace
» à celui qui fit durer cette erreur autant
qu'il étoit utile'; qui fait fi me voyant fi
» près de l'abîme , la tête ne m'eût point
» tourné. Oui , j'eus beau vouloir étouf-
» fer le premier fentiment qui m'a fait
"
"
"3
vivre ; il s'eft concentrédans mon coeur ;
" il s'y réveille au moment qu'il n'eft plus
" à craindre il me foutient quand mes
" forces m'abandonnert ; il me ranime
II . Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
quand je me meurs. Je fais cet aveu
» fans honte ; ce fentiment refté malgré
» moi fut involontaire ; il n'a rien coûté à
» mon innocence : tout ce qui dépend de
» ma volonté fut pour mon devoir ; fi le
» coeur qui n'en dépend ppaass,,ffuutt pour vous,
» ce fut mon tourment , & non pas mon
» crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la
» vertu me refte fans tache , & l'amour
» m'eſt reſté fans remords. J'ofe m'ho-
» norėt du paffé ; mais qui m'eût répondu
» de l'avenir ? Un jour de plus , peut-être ,
» & j'étois coupable ! ... Toutes les épreu-
» ves ont été faites ; mais elles pouvoient
» trop revenir.... Je pars au moment fa-
" vorable , contente de vous & de moi....
Après tant de facrifices , je compte pour
» peu celui qui me refte à faire. Ce n'eft
» que mourir une fois de plus .... Adieu ,
» adieu... Hélas ! j'achève de vivre comme
j'ai commencé ; j'en dis trop peut- être
» en cemoment où le coeur ne déguiſe plus
» rien . Eh pourquoi craindrois- je d'expri-
» primer tout ce que je fens? Ce n'eft plus
» moi qui te parle ; je fuis déjà dans les
» bras de la mort ; quand tu verras cette
» lettre , les vers rongeront le vifage de
» ton amante & fon coeur , où tu ne feras
plus. Mais mon âme exiſteroit- elle fans
» toi ? Sans toi quelle félicité goûterois - je?
>>
>>
8
39
AVRIL. 1761. 123
Non je ne te quitte pas ; je vais t'atten-
» dre. La vertu qui nous fépare fur la ter-
» re , nous unira dans le féjour éternel . Je
» meurs dans cette douce attente ; trop
» heureuſe d'acheter au prix de ma vie ,
» le droit de t'aimer toujours fans crime ,
» & de te le dire encore une fois !
Dans cette même lettre Julie parloit
encore à S.Preux de fon mariage avec Madame
d'Orbe. Celle- ci invite cet amant défolé
à venir prendre foin de l'éducation
des enfans de Madame de Wolmar ; c'eft
un devoir que leur mere lui a impoſé
avant que de mourir : mais à l'égard du
mariage propofé , voici ce que Madame
d'Orbe dit a S. Preux? » Je fuis ingénue &
franche ;je ne veux rien diffimuler. J'ai
eu de l'amour pour vous , je l'avoue :
peut-être en ai - je encore. Peut- être en
» aurai-je toujours ; je ne le fçais ni ne
veux le fçavoir ; mais voici ce que j'ai
» à vous dire : c'eft qu'un homme qui fut
» aimé de Julie , & qui pourroit fe réfou-
» dre à en aimer une autre , n'eſt à mes
yeux qu'un indigne & un lâche , que je
» tiendrois à déshonneur d'avoir pour
ami. Et quant à moi , je vous déclare
que tout homme , quel qu'il puiffe être,
qui déformais m'ofera parler d'amour
ne m'en reparlera de fa vie. C'est par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
cette lettre que finit le Roman de M,
Rouffeau , qui joint l'utilité de la morale ,
à l'intérêt des fituations .
SECOND EXTRAIT.
N ous avons vû S. Preux partir avec
PAmiral Anfon. Son voyage dura quatre
ans , pendant lefquels il parcourut toutes
les Nations de la tèrre. On ne peut qu'applaudir
aux divers tableaux qu'il nous préfente
à fon retour , & aux peintures qu'il
nous retrace de ces différens Peuples.
AVRIL. 1761 109
و ر
"
J'ai vû dabord l'Amérique méridionale,
ce vafte continent, que le manque
» de fer a foumis aux Européens , & dont
» ils ont faitun defert pour s'en affurer
l'empire. J'ai vû les côtes du Bréfil , où
» Lisbonne & Londres puifent leurs tréfors
, & dont les Peuples miférables fou-
» lent aux pieds l'or & les diamans , fans
" ofer y porter la main.... J'ai vû fur les
» rives du Méxique & du Pérou , le même
fpectacle que dans le Bréfil ; j'en ai vû les
>> rares & infortunés habitans , triftes ref-
» tes de deux puiffans Peuples , accablés
» de fers , d'opprobres & de miſére , au
> milieu de leurs riches métaux , repro-
>> cher au Ciel en pleurant , les tréfors
» qu'il leur a prodigués ..... J'ai côtoyé
" prèfque toute la partie occidentale de
» l'Amérique , non fans être frappé d'ad-
» miration , en voyant quinze cens lieues
» de côtes ›
& la plus grande Mer du
» Monde , fous l'empire d'une feule Puif-
» fance , qui tient , pour ainfi dire , en fa
>> main , les clefs d'un hémisphère du
» globe.... J'ai vû la plus nombreuſe & la
>> plus illuftre Nation de l'Univers , fou-
» mife à une poignée de brigands ; j'ai
» vû de près ce Peuple célébre , & n'ai
plus été furpris de le trouver efclave.
"
"
» Autant de fois conquis qu'attaqué , il
110 MERCURE DE FRANCE.
99
fut toujours en proie au premier vena,
& le fera jufqu'à la fin des fiécles. Je
» l'ai trouvé digne de fon fort , n'ayant
>> pas même le courage d'en gémir. Lettré
, lâche , hypocrite & charlatan , par
"
"
›
»
lant beaucoup fans rien dire; plein d'ef
» prit fans aucun génie ; abondant en fignes
, & ftérile en idées ; complimenteur
, adroit , fourbe & fripon ; qui met
tous les devoirs en étiquettes , toute
» la morale en fimagrées , & ne connoît
» d'autre humanité , que les falutations
& les révérences..... J'ai vu l'Europe
tramportée à l'extrémité de l'Afrique ,
par les foins de ce Peuple avare, patient
& laborieux , qui a vaincu par le tems
» & la conftance , des difficultés que l'hé
roïfme des autres Peuples n'a jamais
pû furmonter. J'ai vû ces vaftes & malheureufes
contrées , qui ne femblent
» deſtinées qu'à couvrir la tèrre de trou
peaux d'efclaves. A leur vil afpect , j'ai
» détourné les yeux de dêdain , d'horreur
» & de pitié, & voyant la quatrième par
tie de mes femblables , changée en bêtes
pour le fervice des autres , j'ai gémi
d'être homme.
C'eft ainfi qu'à fon retour , S. Preuse
rend compte à Madame d'Orbe des détails
de fon voyage. Pendant fan abſence, Ma
AVRIL. 1761 : T14
dame de Wolmar avoit ouvert fon coeur à
fon mari , & ne lui avoit rien caché de
fes amours . Cette marque d'une confiance
extrême , ne fit que lui rendre fon
épouſe plus chère ; & il n'en conçut que
plus d'eftime pour S. Preux. Il l'invite à
venir demeurer avec lui ; & dès ce moment
il lui jure une amitié inviolable.
Nous ne décrirons point ici , d'après M.
Rouffeau , tout ce qui fe paffe dans le
coeur de S. Preux & de Julie , lorfque
ces deux Amans fe trouvent enſemble
après une fi longue abfence. Ce font là)
de ces détails qu'il faut lire dans le Livre
même. Il faut y voir également la
réception que fait à S. Preux M. de Wol
mar, la vie que le premier méne dans cette
maifon , la manière dont il fe comporte
avec le mari , la femme, les enfans. M. de
Wolmar le laiffe feul durant huit jours,
avec Julie;& pendant fon abfence il écrit,
à Madame d'Orbe :»De vous dire que mes
jeunes gens font plus amoureux que ja◄
mais , ce n'eft pas fans doute une merveille
à vous apprendre. De vous affurer
au contraire qu'ils font parfaitement
guéris , vous fçavez ce que peuvent la
» Raifon , la Vertu ; ce n'eſt pas là non
» plus leur plus grand miracle ; mais que
299
ces deux oppofés foient vrais en même
112 MERCURE DE FRANCE.
35
» temps ; qu'ils brûlent plus ardemment
» que jamais l'un pour l'autre , & qu'il ne
régne plus entre eux qu'un honnête at-
» tachement ; qu'ils foient toujoursamans,
» & ne foient plus qu'amis , c'eft, je pen-
» fe , ce à quoi vous vous attendez moins ,
» ce que vous aurez plus de peine à comprendre
, & ce qui eft felon
pourtant
» l'exacte vérité. Telle eft l'énigme que
» forment les contradictions fréquentes
» que vous avez dû remarquer en eux ,
» foit dans leurs difcours , foit dans leurs
» lettres.... Quand je dis eux , c'eft fur-
» tout le jeune homme que j'entens . Car
» pour Julie , on n'en peut parler que
و د
par conjecture ; un voile de fageffe &
» d'honnêteté fait tant de replis autour
» de fon coeur , qu'il n'eft plus poffible à
» l'oeil humain d'y pénétrer ; pas même
» au fien propre .... Pour votre ami , je
» lui vois encore tous les fentimens qu'il
» eut dans fa premiere jeuneffe ; mais
je les vois fans avoir droit de m'en offenfer.
Ce n'eft pas de Julie de Wolmar
» qu'il eft amoureux ; c'eft de Julie d'E-
» tange ; il ne me hait point comme le
poffeffeur de la perfonne qu'il aime ,
» mais comme le raviffeur de celle qu'il
» a aimée. La femme d'un autre n'eft
point fa maîtreffe ; la mére de deux en
AVRIL. 1761. 117
"
fans n'eft point fon ancienne écolière.
» Il eft vrai qu'elle lui reffemble beau-
" coup , & qu'elle lui en rappelle fouvent
» le fouvenir ; il l'aima dans le temps paf-
"fé ; voilà le vrai mot de l'énigme ; ôtez-
» lui la mémoire , il n'aura plus d'amour...
» Le tems où le féparérent ces deux amans ,
» fut celui où leur paffion étoit au plus
» haut point de véhémence . Peut - être
» s'ils fuffent reftés plus longtems enfemble
, fe feroient- ils peu-à- peu refroidis;
» mais leur imagination vivement émue ,
» les a fans ceffe offerts l'un à l'autre ,
» tels qu'ils étoient à l'inftant de leur fé-
» paration. Le jeune homme ne voyant
point dans fa maîtreffe les changemens
» qu'y faifoit le progrès du temps , l'ai-
» moit telle qu'il l'avoit vue , &non pas
» telle qu'elle étoit . Pour le rendre heu-
» reux , il n'étoit pas queftion feulement
» de la lui donner , mais de la lui rendre
» au même âge , & dans les mêmes cir-
» conftances où elle s'étoit trouvée au
» temps de leurs premieres amours . La
"
moindre altération à tout cela , étoit
» autant d'ôté du bonheur qu'il s'étoit
promis . Elle eft devenue plus belle ;
» mais elle a changé ; ce qu'elle a gagné ,
tourne en ce fens à fon préjudice ; car
» c'eſt de l'ancienne & non pas d'une au
714 MERCURE DE FRANCE.
tre , qu'il eſt amoureux . Nous avons cité
ce grand morceau , parce qu'il nous a
paru contenir des idées très fubtiles, trèsneuves
, & en même temps très- vraies.
Nous ne rapportons rien de plufieurs lettres
très- longues fur la maniere de faire
valoir les biens de campagne , de gouverner
les domeftiques , fur la façon de traiter
les mendians & d'élever les enfans .
Ce font autant de Traités trop étendus
pour être cités en entier , & qu'on affoibliroit
en voulant les analyfer.
L'abfence de Wolmar penfa couter cher
à Julie. Sa maifon n'étoit pas éloignée du
lac,& Madame de Wolmar aimoit les promenades
fur l'eau . Elle y invita S. Preux,
& le vent pouffa le bateau vers les rochers
de Meillerie. C'étoit dans ce défert que
S. Preux étoit allé pleurer dix ans auparavant
, fes premieres peines caufées par
l'amour. C'est là qu'il avoit paffé des jours
fi triftes & fi délicieux , uniquement occupé
de la maîtreffe , dont il avoit été obligé
de fe féparer. Il avoit toujours defiré de
revoir cette retraite ; l'occafion de vifiter
ce lieu fi chéri , avec celle dont l'image
l'habitoit autrefois avec lui , fut le motif
de fa promenade . Il fe faifoit un plaifir de
montrer à Julie d'anciens monumens d'ume
paffion fi conftante & fi malheureuſe.
AVRIL. 1761 . If
"
Il n'eut pas de peine à l'y conduire . Il la
mena vers les rochers où fon chiffre étoit
gravé dans mille endroits ; en les voyant
il éprouva combien la préfence des objets
peut ranimer les fentimens violens dont on
fut agité.Ses diſcours fe reffentent de cette
véhémence : » & Julie , lui dit- il , voici les
lieux où foupira jadis pour toi , le plus
" fidéle amant du monde. Voici le féjour
» où ta chère image faifoit fon bonheur! ...
» fille conftamment aimée , ô toi , pour
qui j'étois né , faut-il me retrouver avec
" toi dans les mêmes lieux , & regretter le
»tems que j'y paffois à gémir de ton ab-
» fence ? » il alloit continuer ; mais Julie
lui prit la main , la ferta fans mot dire
& le regarda avec tendreffe, retenant avec
peine un foupir ; puis tout-à- coup détournant
la vue , & le tirant par le bras :
" allons-nous- en , mon ami , lui dit-elle ,
» d'une voix émue ; l'air de ce lieu n'eft
» pas bon pour moi. » Ils partirent en gémiffant
, mais fans fe parler ; & S. Preux
quitta ce trifte réduit , comme il auroit .
quitté Julie elle- même. Ils rentrérent dans
le bateau ; & là cet amant défefpéré rouloit
dans fon efprit des projets funeftes : fe
trouver auprès de Julie , la voir , la toucher
, lui parler , l'aimer , l'adorer , tout
cela lejettoit dans des accès de fureur &
TIG MERCURE DE FRANCE.
de rage, qui l'agitoient par degrés jufqu'au
défefpoir.Dans fon tranfport il fut violemment
tenté de la précipiter avec lui dans
les flots , & d'y finir dans fes bras fa vie &
fes tourmens. Cette horrible tentation devint
à la fin fi forte , qu'il fut obligé de
quitter brufquement la main de Julie ,
pour paffer à la pointe du bateau. Là fes
vives agitations commencérent à prendre
un autre cours ; un fentiment plus doux
s'infinua peu- à- peu dans fon âme ; il fe mit
à verfer des torrens de larmes , & l'attendriffement
furmonta le défeſpoir.
Le retour de M. de Wolmar rétablit
le calme dans le coeur des deux Amans.
Les foins domeftiques furent pour Julie
une diſtraction néceffaire ; & les converfations
entre M. de Wolmar , fa femme
& S. Preux fur des matieres de morale ,
éloignoient toutes les idées de l'amour.
Une de ces converfations roule fur l'éducation.
C'eft un Traité complet, où l'Auteur
expoſe fon fyftême fur un fujet auffi
important. Mais un point plus intéreffant
encore occupoit le coeur de Julie . Son
époux , qui ne négligeoit rien pour la
rendre la plus heureufe de toutes les femmes
, étoit la caufe d'un chagrin qui la
dévoroit . Cet homme fi fage , fi raifonnable
, fi loin de toute efpéce de vice , ne
AVRIL 1761 TI
croyoit rien de ce qui donne un prix aux
vertus ; & dans l'innocence d'une vie irréprochable
, il portoit au fond de fon
coeur l'affreufe paix des méchans. La réfléxion
qui naît de ce contrafte augmente
la douleur de Julie. Quel tourment pour
une tendre époufe , de vivre avec celui
qui partage fon exiſtence , & de ne pas
partager l'espoir qui la lui rend chère !
de fonger que le bonheur de celui qui
fait le fien , doit finir avec fa vie , & de
ne voir qu'un réprouvé , dans le pére de
fes enfans ! Un jour que l'entretien étoit
tombé fur des matiéres de religion
s'apperçut que Julie avoit difparu.
» De-
» vinez où elle eft , dit M. de Wolmar ?
» Sans doute , répondit S. Preux , elle eſt
» allée donner quelque ordre dans le
ménage. Non , reprit le mari , fuivez-
" moi , & vous verrez fi j'ai bien deviné.
On fe mit à marcher doucement ; on arriva
à la porte du cabinet de Madame de
Wolmar ; elle étoit fermée . On l'ouvrie
brufquement ; quel fpectacle ! on vit Julie
"
à
3 on
genoux , les mains jointes & toute en
larmes. Elle fe léve avec précipitation ,
s'éffuyant les yeux , fe cachant le vifage ,
& cherchant à s'échapper. Son mari ne
lui laiffa pas le temps de fuir. Il courut
à elle avec une efpéce de tranſport
,
18 MERCURE DE FRANCE.
» Chère époufe! lui dit-il en l'embraffant,
» l'ardeur même de tes voeux trahit ta
', caufe ; que leur manque
-t-il pour être
» éfficaces ? Va , s'ils étoient entendus
» ils feroient bientôt exaucés. Ils le feront
, lui dit-elle d'un ton ferme &
perfuadé . J'en ignore l'heure & l'occafion.
Puiffé-je l'acheter aux dépens de
» ma vie. Mon dernier jour feroit le mieux
> employé .
ود
Cette lettre très touchante eft fuivie de
plufieurs autres qui ne contiennent que
des détails domeftiques,jufqu'au départ de
S. Preux pour fuivre Milord Edouard en
Italie. Un rêve effrayant qu'il fait le premier
jour pendant la route , remplit fon
âme des idées les plus funeftes . Il croit voir
Julie au lit de la mort , le vifage couvert
d'un voile qu'il s'efforce en vain d'écarter.
Il s'éveille , fe rendort une feconde & une
troifiéme fois , & toujours ce fpectacle lugubre,
toujours ce même appareil de mort.
Sa frayeur eft fi forte , qu'il ne peut la
vaincré étant éveillé. Croyant avoir vu
Julie pour la derniére fois , il revient fur
fes pas , pour s'affurer qu'elle vit encore ;
il s'approche de la maifon de Madame de
Wolmar; il marche le long des murs du
jardin ; il l'entend parler avec Madame
Orbe ; il diftingue fa voix ; & il s'en reAVRIL.
1961: 113
tourne honteux de fon illufion . Il continue
fon voyage jufqu'à Rome avec Milord
Edouard qui avoit eu la complaifance de
fe prêter à fa foibleffe , pour diffiper le
frayeurs qui l'agitoient. Pendant fon abfence
, Julie propofe à Madame d'Orbe ,
qui avoit perdu fon mari , de fe remarier
avec S. Preux. Elle fait la même propofition
à ce dernier , qui lui répond : » ce
» n'eft pas affez que votre adorable coufine-
" foit aimée ; elle doit l'être comme vous.
>> Le fera- t- elle ? le peut- elle être , & dé-
" pend- il de moi de lui rendre fur ce point
» ce qui lui eft dû ? Ah ! fi vous vouliez
" m'unir avec elle , que ne me laiffiez - vous
» un coeur auquel elle infpirât des ſenti-
» mens nouveaux , dont il lui pût offrir
les prémices ! .... D'un ami tendre &
» reconnoiffant , elle auroit fait un mari
vulgaire ; gagneroit elle à cet échange ?
" Elle y perdroit doublement ; fon coeur
délicat & fenfible fentiroit trop cette
perte; & moi, comment fupporterois je
le fpectacle continuel d'une trifteffe dont
je ferois la caufe, & dont je ne pourrois
la guérir. Hélas ! j'en mourrois de dou-
» leur avant elle . Non , Julie , e ne ferai
point mon bonheur aux dépens du fien;
» je l'aime trop pour l'époufer . Mon bon-
2)
"
33
heur ! non ; ferois-je heureux , en ne la
A20 MERCURE DE FRANCE
"
» rendant pas heureufe ? L'un des deux
» peut-il fe faire un fort exclufif dans le
» ménage les biens , les maux n'y font-
" ils pas communs , malgré qu'on en ait ;
» & les chagrins qu'on fe donne l'un à l'au-
»tre , ne retombent - ils pas toujours fur
» celui qui les caufe? je ferois malheureux
» par les peines, fans être heureux par fes
>> bienfaits .
Tandis que Julie projettoit le mariage
de S. Preux & de Madame d'Orbe , M.
de Wolmar avoit d'autres vues fur ce jeune
homme. Son intention étoit de l'attirer
dans fa maiſon, de l'y fixer, & de lui confier
l'éducation de les enfans. Madame
d'Orbe devoit auffi y établir la demeure ;
& Milord Edouard avoit promis de venir
augmenter cette petite fociété ; mais la
mort de Julie , cette mort trop prévue
par le rêve de fon amant , vint déranger
tous ces projets . Dans une partie de
campagne, où Madame de Wolmar s'étoit
rendue avec toute fa famille , un de fes
enfans fit un faux pas, & tomba dans l'eau.
Julie qui l'apperçut , partit comme un
trait , & s'élança après lui . Elle fe débattit
en le ferrant entre fes bras. Il fallut du
tems pour les retirer. Le faififfement , la
chûte , l'état où elle étoit , tout concou
roit à faire craindre pour fa vie. Tous les
fecours
AVRIL. 1761. 121
fecours furent inutiles ; & le récit de fa
mort arrache des larmes. C'eft le fujet.
d'une lettre très - longue , mais très - touchante
que M. deWolmar écrit à S. Preux.
Julie laiffa en mourant une lettre pour ce
dernier , cette lettre n'étoit point cachetée
; elle avoit prié fon mari de la lire.
& de l'envoyer à S. Preux, s'il le jugeoit à
propos.En la rapportant ici , on verra dans .
quelle difpofition cette tendre Julie avoit
toujours été à l'égard de fon amant .
» Tout eft changé , lui dit elle : fouffions
>> ce changement fans murmure ; il vient
" d'une main plus fage que nous. Nous ne
fongions qu'à nous réunir ; cette réunion
" n'étoit pas bonne . C'eft un bienfait du
"Cielde l'avoir prévenue. Je me fuis long-
" tems fait illufion . Cette illufion me fut
» falutaire ; elle fe détruit au moment que
» je n'en ai plus befoin. Vous m'avez cru
"guérie, & j'ai cru l'être . Rendons grace
» à celui qui fit durer cette erreur autant
qu'il étoit utile'; qui fait fi me voyant fi
» près de l'abîme , la tête ne m'eût point
» tourné. Oui , j'eus beau vouloir étouf-
» fer le premier fentiment qui m'a fait
"
"
"3
vivre ; il s'eft concentrédans mon coeur ;
" il s'y réveille au moment qu'il n'eft plus
" à craindre il me foutient quand mes
" forces m'abandonnert ; il me ranime
II . Vol.
F
122 MERCURE DE FRANCE.
"
quand je me meurs. Je fais cet aveu
» fans honte ; ce fentiment refté malgré
» moi fut involontaire ; il n'a rien coûté à
» mon innocence : tout ce qui dépend de
» ma volonté fut pour mon devoir ; fi le
» coeur qui n'en dépend ppaass,,ffuutt pour vous,
» ce fut mon tourment , & non pas mon
» crime. J'ai fait ce que j'ai dû faire ; la
» vertu me refte fans tache , & l'amour
» m'eſt reſté fans remords. J'ofe m'ho-
» norėt du paffé ; mais qui m'eût répondu
» de l'avenir ? Un jour de plus , peut-être ,
» & j'étois coupable ! ... Toutes les épreu-
» ves ont été faites ; mais elles pouvoient
» trop revenir.... Je pars au moment fa-
" vorable , contente de vous & de moi....
Après tant de facrifices , je compte pour
» peu celui qui me refte à faire. Ce n'eft
» que mourir une fois de plus .... Adieu ,
» adieu... Hélas ! j'achève de vivre comme
j'ai commencé ; j'en dis trop peut- être
» en cemoment où le coeur ne déguiſe plus
» rien . Eh pourquoi craindrois- je d'expri-
» primer tout ce que je fens? Ce n'eft plus
» moi qui te parle ; je fuis déjà dans les
» bras de la mort ; quand tu verras cette
» lettre , les vers rongeront le vifage de
» ton amante & fon coeur , où tu ne feras
plus. Mais mon âme exiſteroit- elle fans
» toi ? Sans toi quelle félicité goûterois - je?
>>
>>
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AVRIL. 1761. 123
Non je ne te quitte pas ; je vais t'atten-
» dre. La vertu qui nous fépare fur la ter-
» re , nous unira dans le féjour éternel . Je
» meurs dans cette douce attente ; trop
» heureuſe d'acheter au prix de ma vie ,
» le droit de t'aimer toujours fans crime ,
» & de te le dire encore une fois !
Dans cette même lettre Julie parloit
encore à S.Preux de fon mariage avec Madame
d'Orbe. Celle- ci invite cet amant défolé
à venir prendre foin de l'éducation
des enfans de Madame de Wolmar ; c'eft
un devoir que leur mere lui a impoſé
avant que de mourir : mais à l'égard du
mariage propofé , voici ce que Madame
d'Orbe dit a S. Preux? » Je fuis ingénue &
franche ;je ne veux rien diffimuler. J'ai
eu de l'amour pour vous , je l'avoue :
peut-être en ai - je encore. Peut- être en
» aurai-je toujours ; je ne le fçais ni ne
veux le fçavoir ; mais voici ce que j'ai
» à vous dire : c'eft qu'un homme qui fut
» aimé de Julie , & qui pourroit fe réfou-
» dre à en aimer une autre , n'eſt à mes
yeux qu'un indigne & un lâche , que je
» tiendrois à déshonneur d'avoir pour
ami. Et quant à moi , je vous déclare
que tout homme , quel qu'il puiffe être,
qui déformais m'ofera parler d'amour
ne m'en reparlera de fa vie. C'est par
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
cette lettre que finit le Roman de M,
Rouffeau , qui joint l'utilité de la morale ,
à l'intérêt des fituations .
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Résumé : JULIE, OU LA NOUVELLE HELOÏSE. SECOND EXTRAIT.
Dans 'Julie, ou la Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau, Saint-Preux, de retour d'un voyage de quatre ans, relate à Madame d'Orbe l'exploitation des ressources naturelles et des populations locales en Amérique du Sud par les Européens, ainsi que l'horreur de l'esclavage en Europe et en Afrique. À son retour, il découvre que Madame de Wolmar a révélé leurs amours passées à son mari, qui lui propose une amitié inviolable. Saint-Preux et Julie ressentent des sentiments ambigus, oscillant entre amour et amitié, compliquant ainsi leur relation émotionnelle. Lors d'une promenade en bateau, Saint-Preux est submergé par ses souvenirs et ses sentiments pour Julie. Julie, bien que heureuse en mariage, est troublée par l'incrédulité religieuse de son mari. Plusieurs événements illustrent les tourments amoureux des personnages. Julie suggère à Saint-Preux de se remarier, mais il refuse, craignant de lui causer du malheur. Julie meurt après avoir sauvé un de ses enfants. Avant sa mort, elle écrit une lettre à Saint-Preux, y exprimant son amour inconditionnel et son dévouement à son devoir. Madame d'Orbe, qui avait des sentiments pour Saint-Preux, déclare qu'elle ne parlera jamais plus d'amour à quiconque. La lettre conclut le roman, combinant moralité et intérêt narratif.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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53
p. 106-109
QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas de M. BUY DE MORNAS.
Début :
C'EST toujours avec un nouveau plaisir, que nous revenons à cet Ouvrage [...]
Mots clefs :
Cartes, Peuples, Antiquité, Géographie, Historiens grecs, Babylone
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texteReconnaissance textuelle : QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas de M. BUY DE MORNAS.
QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas
de M. BUY DE MORNAS.
C'EST ' EST toujours avec un nouveau
plaifir , que nous revenons à cet Ouvrage
important , & en même temps le
mieux éxécuté & le plus parfait que nous
ayons en ce genre . Nous ne fçaurions
trop infifter fur l'exactitude de M. de
Mornas , & de fon Confrère , le fieur
Defnos , à tenir leurs engagemens .
Chaque partie de cette belle & fçavante
entrepriſe paroit régulièrement
au temps fixé dans leur Profpectus ; &
ce n'eft que par l'abbondance des matières
dont nous avons à rendre compte,
que nous avons différé de parler des
quinze Cartes nouvelles qui paroiffent
depuis quelque temps. Le plan de l'Auteur
étant connu par plufieurs de nos
extraits précédens , nous ne ferons
qu'indiquer aujourd'hui les Pays & les
faits mentionnés dans les nouvelles
Cartes. La première , qui eft la trenteuniéme
de la feconde partie , nous offre
les Ifles Britanniques , où l'on trouve
les noms des anciens Peuples , & les
retranchemens faits par les Romains
AVRIL. 1763. 107
du temps de Severe & d'Antonin. La
Germanie ancienne , divifée & fubdivifée
par les Peuples qui l'habitoient
autrefois , eft préfentée dans la trentedeuxiéme
Carte . On voit dans les
cinq fuivantes , la Rhétie , la Norique ,
& l'Illyrie en général ; la Pannonie
la Liburie , la Dalmatie & la Gréce ;
la Salmatie Européenne , la Dace &
la Moefie ; la Macedoine & la Trace ;
l'Epire & la Theffalie avec l'hiſtoire
des différens Peuples qui habiterent
ces Contrés , & des grands événemens
qui les ont rendues célébres dans l'antiquité.
L'Acarnanie , la Locride , &
la Phocide ; la Béothie , la Mégaride ,
l'Attique & le Péloponefe , avec des
obfervations fur leurs principales Villes ,
font la matière de trois Cartes qui
terminent le cours de Géographie ancienne
, que M. de Mornas a rendu
complet en vingt Cartes feulement ; &
il paroît qu'il n'a rien oublié pour rendre
cette defcription digne d'accompagner
fon cours d'hiftoire , foit par
la netteté du burin , foit par l'exactitude
des recherches.
C'eft à la Carte quarante-uniéme ,
que cet Auteur commence à nous ou
vrir le beau fpectacle de l'Univers
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
en nous donnant les differentes épo
ques de Phiftoire ancienne . Il nous
fait connoître combien l'étude de l'hif
toire eft difficille à ceux qui veulent
l'approfondir ou l'écrire. Les principales
caufes de ces difficultés , font la
fombre politique des Rois de l'antiquité
, les mutations , & les différentes
valeurs des mois & des années chez
les Anciens Peuples , le grand nombre
de noms & de titres que portoient les
anciens Rois , la ridicule vanité des
Peuples de vouloir paroître anciens ;
celle des Hiftoriens Grecs , qui cherchoient
plutôt à faire briller leur éloquence
dans leur narration , qu'à dé-
Couvrir la vérité dans leurs récits ;
enfin la perte que l'on a faite des
écrits les plus éxacts fur l'ancienne hiftoire.
Dans les quatre dernières Cartes,
P'Auteur recherche les objets & les
caufes de Pidolatrie ; il traite de
Empire de Babylone , & d'Affyrie ,
de la différence de ces deux Etats dans
leur origine , de la Religion , du Gouvernement
, des Coutumes, Ufages,& c.
de ces deux Nations . Il préfente une
introduction à l'hiftoire d'Egypte , où
décrit l'antiquité de fon Gouverne
mem , fes Loix , fa Religion &c. On
AVRIL. 1763. 109
y voit les lieux où étoient les fameufes
Pyramides, le Labyrinthe , le lac Moris ;
& pour l'utilité de fes Lecteurs , M.
de Mornas a eu foin de faire graver
dans un coin de la Carte , la repréfentation
d'une momie , d'une pyramide
& d'un obélifque .
Tels font les objets de quinze Cartes
que nous annonçons, & qui feront bientôt
fuivies de quinze autres pour fatisfaire
l'empreffement du Public qui
paroît tous les jours goûter de plus en
plus cet Ouvrage. L'Auteur invite les
perfonnes qui ont foufcrit , à retirer
leurs Exemplaires ; & de notre côté
nous croyons qu'on ne peut trop tôt
fe procurer un ouvrage qui préfente
à la fois la Géographie la plus exacte
& un cours complet d'histoire Univerfelle.
On foufcrit chez M. de Mornas ,
rue S. Jacq. auprès de S.Yves , & chez
le fieur Defnos , dans la même rue.
de M. BUY DE MORNAS.
C'EST ' EST toujours avec un nouveau
plaifir , que nous revenons à cet Ouvrage
important , & en même temps le
mieux éxécuté & le plus parfait que nous
ayons en ce genre . Nous ne fçaurions
trop infifter fur l'exactitude de M. de
Mornas , & de fon Confrère , le fieur
Defnos , à tenir leurs engagemens .
Chaque partie de cette belle & fçavante
entrepriſe paroit régulièrement
au temps fixé dans leur Profpectus ; &
ce n'eft que par l'abbondance des matières
dont nous avons à rendre compte,
que nous avons différé de parler des
quinze Cartes nouvelles qui paroiffent
depuis quelque temps. Le plan de l'Auteur
étant connu par plufieurs de nos
extraits précédens , nous ne ferons
qu'indiquer aujourd'hui les Pays & les
faits mentionnés dans les nouvelles
Cartes. La première , qui eft la trenteuniéme
de la feconde partie , nous offre
les Ifles Britanniques , où l'on trouve
les noms des anciens Peuples , & les
retranchemens faits par les Romains
AVRIL. 1763. 107
du temps de Severe & d'Antonin. La
Germanie ancienne , divifée & fubdivifée
par les Peuples qui l'habitoient
autrefois , eft préfentée dans la trentedeuxiéme
Carte . On voit dans les
cinq fuivantes , la Rhétie , la Norique ,
& l'Illyrie en général ; la Pannonie
la Liburie , la Dalmatie & la Gréce ;
la Salmatie Européenne , la Dace &
la Moefie ; la Macedoine & la Trace ;
l'Epire & la Theffalie avec l'hiſtoire
des différens Peuples qui habiterent
ces Contrés , & des grands événemens
qui les ont rendues célébres dans l'antiquité.
L'Acarnanie , la Locride , &
la Phocide ; la Béothie , la Mégaride ,
l'Attique & le Péloponefe , avec des
obfervations fur leurs principales Villes ,
font la matière de trois Cartes qui
terminent le cours de Géographie ancienne
, que M. de Mornas a rendu
complet en vingt Cartes feulement ; &
il paroît qu'il n'a rien oublié pour rendre
cette defcription digne d'accompagner
fon cours d'hiftoire , foit par
la netteté du burin , foit par l'exactitude
des recherches.
C'eft à la Carte quarante-uniéme ,
que cet Auteur commence à nous ou
vrir le beau fpectacle de l'Univers
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
en nous donnant les differentes épo
ques de Phiftoire ancienne . Il nous
fait connoître combien l'étude de l'hif
toire eft difficille à ceux qui veulent
l'approfondir ou l'écrire. Les principales
caufes de ces difficultés , font la
fombre politique des Rois de l'antiquité
, les mutations , & les différentes
valeurs des mois & des années chez
les Anciens Peuples , le grand nombre
de noms & de titres que portoient les
anciens Rois , la ridicule vanité des
Peuples de vouloir paroître anciens ;
celle des Hiftoriens Grecs , qui cherchoient
plutôt à faire briller leur éloquence
dans leur narration , qu'à dé-
Couvrir la vérité dans leurs récits ;
enfin la perte que l'on a faite des
écrits les plus éxacts fur l'ancienne hiftoire.
Dans les quatre dernières Cartes,
P'Auteur recherche les objets & les
caufes de Pidolatrie ; il traite de
Empire de Babylone , & d'Affyrie ,
de la différence de ces deux Etats dans
leur origine , de la Religion , du Gouvernement
, des Coutumes, Ufages,& c.
de ces deux Nations . Il préfente une
introduction à l'hiftoire d'Egypte , où
décrit l'antiquité de fon Gouverne
mem , fes Loix , fa Religion &c. On
AVRIL. 1763. 109
y voit les lieux où étoient les fameufes
Pyramides, le Labyrinthe , le lac Moris ;
& pour l'utilité de fes Lecteurs , M.
de Mornas a eu foin de faire graver
dans un coin de la Carte , la repréfentation
d'une momie , d'une pyramide
& d'un obélifque .
Tels font les objets de quinze Cartes
que nous annonçons, & qui feront bientôt
fuivies de quinze autres pour fatisfaire
l'empreffement du Public qui
paroît tous les jours goûter de plus en
plus cet Ouvrage. L'Auteur invite les
perfonnes qui ont foufcrit , à retirer
leurs Exemplaires ; & de notre côté
nous croyons qu'on ne peut trop tôt
fe procurer un ouvrage qui préfente
à la fois la Géographie la plus exacte
& un cours complet d'histoire Univerfelle.
On foufcrit chez M. de Mornas ,
rue S. Jacq. auprès de S.Yves , & chez
le fieur Defnos , dans la même rue.
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Résumé : QUINZE nouvelles Cartes de l'Atlas de M. BUY DE MORNAS.
Le texte présente une série de quinze nouvelles cartes de l'Atlas de M. Buy de Mornas, reconnu pour son exactitude et sa qualité d'exécution. Ces cartes couvrent divers sujets historiques et géographiques. La première carte, la trente-et-unième, montre les Îles Britanniques avec les noms des anciens peuples et les retranchements romains. La trente-deuxième carte illustre la Germanie ancienne, divisée par les peuples qui l'habitaient. Les cinq cartes suivantes détaillent des régions telles que la Rhétie, la Norique, l'Illyrie, la Pannonie, la Liburie, la Dalmatie, la Grèce, la Sarmatie Européenne, la Dace, la Moésie, la Macédoine, la Thrace, l'Épire, et la Thessalie, fournissant des informations sur les peuples et les événements historiques. Trois autres cartes couvrent l'Acarnanie, la Locride, la Phocide, la Béotie, la Mégaride, l'Attique, et le Péloponnèse, complétant ainsi un cours de géographie ancienne en vingt cartes. La quarante-et-unième carte introduit l'histoire ancienne, soulignant les difficultés de son étude, telles que la sombre politique des rois anciens, les variations des calendriers, et la vanité des peuples et des historiens grecs. Les quatre dernières cartes explorent les causes de l'idolâtrie, l'Empire de Babylone et d'Assyrie, et introduisent l'histoire de l'Égypte, incluant des descriptions des pyramides, du labyrinthe, et du lac Moeris. L'auteur invite les souscripteurs à retirer leurs exemplaires et encourage l'acquisition de cet ouvrage pour son exactitude géographique et son cours complet d'histoire universelle. Les souscriptions sont disponibles chez M. de Mornas et le sieur Defnos, rue Saint-Jacques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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54
p. 5-8
ÉPITRE. A M. le Comte MAURICE de BRUHL, Gentilhomme de la Chambre du ROI de POLOGNE, & Lieutenant-Colonel des Carabiniers de Saxe, &c.
Début :
QUOI ! cher Comte, si jeune encore, [...]
Mots clefs :
Art, Talents, Amitié, Grandeur, Peuples, Vertu, Guerrier, Prophète
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texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE. A M. le Comte MAURICE de BRUHL, Gentilhomme de la Chambre du ROI de POLOGNE, & Lieutenant-Colonel des Carabiniers de Saxe, &c.
ÉPITRE
A M. le Comte MAURICE de BRUHL,
Gentilhomme de la Chambre du Ror
de POLOGNE , & Lieutenant - Colonel
des Carabiniers de Saxe , &c.
Q UOI ! cher Comte , fi jeune encore ,
Vous fentez le prix des talens.
Dieux ! qu'une fi riante aurore
Promet aux Arts de jours brillans
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
A votre aſpect chacun s'étonne
De voir chez vous en même temps
Les fruits aimables de l'Automne
Mêlés aux rofes du Printemps.
Votre amitié devient le gage
Et du génie & du fçavoir ,
Et fouvent même elle encourage
Le noble defir d'en avoir.
Le goût des Arts eft le préfage
Et le vrai fceau de la grandeur :
Un nom célébre avec fplendeur
De qui les aime eft le partage.
L'éclatant régne des Céfars
Aux grands hommes dut tout fon luftre.
Mécène protégea les Arts ,
Et Mécène devint illuftre.
Vous qui joignez un goût fi fûr
Au Sentiment , à la fineſſe
Et la Raifon d'un âge mûr
Aux agrémens de la Jeuneffe
Allez , volez , prenez l'éffor ,
Suivez le feu qui vous enflamme ;
Montrez au Monde le tréfor
Que vous renfermez dans votre âme.
Mûri par le flambeau des Cieux ,
Ainfi ce grain caché ſous terre ,
Tout-à-coup croiffant fous nos yeux ,
De la prifon quile refferre ,
S'éléve en chêne faſtueux ,
SEPTEMBRE. 1763.
7
Et bravant enfin le tonnèrre ,
De les rameaux majestueux
Semble ombrager tout l'hémiſphère . '
Soyez l'ornement de la Cour.
On réuffit quand on fçait plaire.
Affis au rang de votre père ,
Vous brillerez à votre tour ;
Des Peuples vous ferez l'amour ,
Et des Arts le 'Dieu tutélaire .
La Vertu qu'un haut rang éclaire ,
Eclate alors dans tout fon jour.
Je verrai l'Europe étonnée ,
Bientôt fur vous fixer les yeux ;
Oui , votre belle deſtinée
Doit égaler tous vos ayeux.
Dans les combats faites revivre
Ce grand Guerrier , ce fier Saxon
Dont vous portez déja le nom ,
Et de qui vous brûlez de fuivre
En tout l'exemple & la leçon .
Mais ce courage qu'on admire ,
Dont rien ne put borner le cours
Se vit dompter par les Amours ,
Et vous riez de leur empire .
Lorfque la Déeffe aux cent voix
Publiera partout votre hiſtoire
Quand la
>
trompette de la Gloire
Retentira de vos exploits ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce Sage * dont l'heureuſe adreſſe
Par le plaifir forme les coeurs ,
Qui va pour vous femant des fleurs
Sur le chemin de la Sageſſe ,
Et qui comme moi prévenu
Par votre âme noble & modeſte ;
En vous aimant eft devenu
Votre Mentor & votre Orefte ;
Ce Philofophe généreux ,
Qui par un long apprentiffage ,
Comme un Pilote habile & ſage ,
Sur cet Océan dangereux
Sçait vous conduire fans naufrage ,
En vous voyant partout fameux ,
Dira partout , c'eſt mon ouvrage.
Allez , vos fuccès font certains ,
Votre gloire fera parfaite ;
Rempliffez vos brillans deftins :
Mais aimez toujours le Prophéte.
* M. dela Frenaye , Colonel au Service de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
connu par fon mérite diſtingué & par les brillanses
éducations qu'il a faites.
Par M. BLIN,
A M. le Comte MAURICE de BRUHL,
Gentilhomme de la Chambre du Ror
de POLOGNE , & Lieutenant - Colonel
des Carabiniers de Saxe , &c.
Q UOI ! cher Comte , fi jeune encore ,
Vous fentez le prix des talens.
Dieux ! qu'une fi riante aurore
Promet aux Arts de jours brillans
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
A votre aſpect chacun s'étonne
De voir chez vous en même temps
Les fruits aimables de l'Automne
Mêlés aux rofes du Printemps.
Votre amitié devient le gage
Et du génie & du fçavoir ,
Et fouvent même elle encourage
Le noble defir d'en avoir.
Le goût des Arts eft le préfage
Et le vrai fceau de la grandeur :
Un nom célébre avec fplendeur
De qui les aime eft le partage.
L'éclatant régne des Céfars
Aux grands hommes dut tout fon luftre.
Mécène protégea les Arts ,
Et Mécène devint illuftre.
Vous qui joignez un goût fi fûr
Au Sentiment , à la fineſſe
Et la Raifon d'un âge mûr
Aux agrémens de la Jeuneffe
Allez , volez , prenez l'éffor ,
Suivez le feu qui vous enflamme ;
Montrez au Monde le tréfor
Que vous renfermez dans votre âme.
Mûri par le flambeau des Cieux ,
Ainfi ce grain caché ſous terre ,
Tout-à-coup croiffant fous nos yeux ,
De la prifon quile refferre ,
S'éléve en chêne faſtueux ,
SEPTEMBRE. 1763.
7
Et bravant enfin le tonnèrre ,
De les rameaux majestueux
Semble ombrager tout l'hémiſphère . '
Soyez l'ornement de la Cour.
On réuffit quand on fçait plaire.
Affis au rang de votre père ,
Vous brillerez à votre tour ;
Des Peuples vous ferez l'amour ,
Et des Arts le 'Dieu tutélaire .
La Vertu qu'un haut rang éclaire ,
Eclate alors dans tout fon jour.
Je verrai l'Europe étonnée ,
Bientôt fur vous fixer les yeux ;
Oui , votre belle deſtinée
Doit égaler tous vos ayeux.
Dans les combats faites revivre
Ce grand Guerrier , ce fier Saxon
Dont vous portez déja le nom ,
Et de qui vous brûlez de fuivre
En tout l'exemple & la leçon .
Mais ce courage qu'on admire ,
Dont rien ne put borner le cours
Se vit dompter par les Amours ,
Et vous riez de leur empire .
Lorfque la Déeffe aux cent voix
Publiera partout votre hiſtoire
Quand la
>
trompette de la Gloire
Retentira de vos exploits ;
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Ce Sage * dont l'heureuſe adreſſe
Par le plaifir forme les coeurs ,
Qui va pour vous femant des fleurs
Sur le chemin de la Sageſſe ,
Et qui comme moi prévenu
Par votre âme noble & modeſte ;
En vous aimant eft devenu
Votre Mentor & votre Orefte ;
Ce Philofophe généreux ,
Qui par un long apprentiffage ,
Comme un Pilote habile & ſage ,
Sur cet Océan dangereux
Sçait vous conduire fans naufrage ,
En vous voyant partout fameux ,
Dira partout , c'eſt mon ouvrage.
Allez , vos fuccès font certains ,
Votre gloire fera parfaite ;
Rempliffez vos brillans deftins :
Mais aimez toujours le Prophéte.
* M. dela Frenaye , Colonel au Service de
S. M. le Roi de Pologne , Electeur de Saxe ,
connu par fon mérite diſtingué & par les brillanses
éducations qu'il a faites.
Par M. BLIN,
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55
p. 68-90
LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
Début :
TANDIS que le vent du midi enfloit la voile, & poussoit la flote sur [...]
Mots clefs :
Guerre, Rome, Peuples, Dieux, Bords, Rivage, Fortune, Drapeaux, Enfers
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE, Livre 3. Par M. MARMONTEL.
LA PHARSALE , Livre 3.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
T
Par M. MARMONTEL.
ANDIS que le vent du midi enfloit
la voile , & pouffoit la flote fur
l'humide plaine , tous les yeux étoient
tournés du côté de la vafte mér; Pompée
lui feul ne peut détacher fes regards
du rivage de l'Italie qu'il voyoit
pour la derniere fois. Mais bientôt cette
terre chérie difparoît à fa vue , & fes
montagnes couronnées de nuages s'évanouiffent
dans le lointain .
Accablé d'ennuis , épuifé de fatigue
ce héros enfin fuccombe & fe livre
au fommeil. Alors limage de Julie perçant
la terre , fe préfente à lui comme
une furie , fur un tombeau qui vomit
des feux . » Tón crime eft retombé fur
» moi , lui dit - elle : on me traîne de
» l'Elyfée dans le tartare , de l'afyle des
âmes juftes au noir féjour des mânes
OCTOBRE . 1763 . 69
» criminels. J'ai vu les Euménides
s'armer de torches empoifonnées ,
» pour les fecouer au milieu de vous .
» Le nocher du brûlant Achéron pré-
» pare des barques fans nombre . On
» agrandit les cachots des enfers , les
» Furies fuffiront à peine à châtier tant de
» criminels, Les mains des Parques vont
» fe laffer à trancher les jours de tanţ
» de victimes * . Il t'en fouvient , Pompée,
le temps de notre hymen a été ce-
» lui de tes triomphes . Tu as changé de
» fortune en changeant d'époufe : elle
» eft née pour le malheur de tous fes
» maris , cette Cornélie , femme fans pu-
» deur , qui n'a pas rougi d'entrer dans
" mon lit , quand mon bucher fumoit
» encore. Qu'elle foit donc fans ceffe
» attachée à tes pas , & fur les mers
» & dans les camps , pourvu que je
» trouble ton fommeil auprès d'elle , &
» que je dérobe à ton indigne amour
» tous les momens que tu lui deftines .
» Céfar & Julie s'emparent de toi .
» Mon père le jour , & moi la nuit ,
" nous t'occuperons fans relâche . Le
" L'appareil menaçant des flâmes & des fers
Etonne les Démons & laffe les Enfers .
Brébeuf.
70 MERCURE DE FRANCE .
1
» Léthé ne t'a point effacé de ma mé-
" moire. Les Dieux des enfers m'ont
» permis de te pourfuivre & de me
» venger. Tu me verras , au fignal du
» combat , m'élever entre les deux ar-
» mées . Mon ombre ne fouffrira jamais
» que tu ceffes d'être le gendre de Cé-
»far. Tu crois en vain trancher avec
l'épée les noeuds d'une fainte alliance ;
la guerre civile va te rendre à moi. »
A ces mots elle ſe dérobe à ſon époux
qui lui tend les bras.
,
و د
Il s'éveille , & fa frayeur fe diffipe
avec fon fommeil. Les menaces du Ciel
& des enfers , loin de l'abattre l'élévent
au-deffus de lui-même.* * Il voit
fa perte , & il y court. Pourquoi , dit- il,
m'effrayer d'un vain fonge ? Ou la mort
n'eft rien , ou elle ne doit laiffer aucun
reffentiment de la vie ; & ni l'amour
ni la haine ne nous fuivent dans le
tombeau .
Déja le foleil fe plongeoit au ſein
de l'onde , & nous cachoit de fon globe
*Que ce trifte fantôme ou l'inftruife ou l'abuse ,
Afes baffes frayeurs fon âme ſe refuſe ;
Et lorfque tous les Dieux préfagent fon trépas ,
Il comprend leur menace & ne s'en emeur pas.
Brébeuf.
OCTOBRE. 1763 . 71
enflammé ce que la lune nous dérobe
du fien lorfqu'elle approche de fa plé,
nitude ou qu'elle commence à s'en éloigner.
Ce fut alors que la côte d'Illyrie
offrit un afyle fûr , un accès facile aux
vaiffeaux de Pompée. On ploye les voiles
, on baiffe les mats , & l'on aborde
à l'aide des rames.
?
Dès que Céfar , à qui les vents enlevoient
fa proie , & qui l'avoit ſuivie
des yeux , fe trouva feul au bord de
l'Italie loin de fe réjouir d'en avoir
chaffé fon rival , il gémit de voir qu'il
lui eût échapé . Aucun fuccès ne le flatte,
s'il ne décide de l'empire du Monde : la
victoire elle-même eft trop achetée s'il
faut l'attendre.
Mais oubliant pour un temps la guerre,
& tout occupé des foins de la paix , il
cherche à fe concilier la légére faveur
du Peuple : il fçait que la difette ou
l'abondance décide le plus fouvent de
* Pour s'acquérir les coeurs & vaincre leur colère ,
Il fait d'un Factieux un Maître populaire ,
Inftruit que l'abondance en la main des vainqueurs
A des liens fecrets qui captivent les coeurs.
Brébeuf.
72 MERCURE DE FRANCE.
fa haine ou de fon amour ; que celui
qui nourrit fon oifiveté en eft le maître ;
au lieu qu'il n'eft point de crainte qui
retienne un Peuple affamé. Il charge
Curion d'aller enlever les bleds de la
Sicile , & Valérius ceux de la Sardaigne
. Ces deux Ifles font renommées par
la richeffe de leurs moiffons ; nulle autre
contrée de la terre n'a tant de fois
répandu l'abondance dans l'Italie . A
peine la Lybie eft - elle plus fertile , dans
les années mêmes où les vents du midi
permettent à Borée d'affembler les nuages
vers le milieu de l'axe du monde
& d'y verfer des pluies abondantes.
Acquitté de ce premier foin , Céfar
marche à Rome en vainqueur. Ses Légions
le fuivent , mais défarmées , &
portant fur le front le doux préfage de
la paix .
Dieux s'il ne revenoit dans fa patrie
que chargé des dépouilles des Peuples
de la Gaule & du Nord , quel trion
phe pour lui , quelle pompe ! le Rhin ,
Í'Océan lui-même enchaîné à fon char !
la Bretagne & la Gaule captives ! que
de gloire il a perdu en abufant de la
victoire. Les habitans des villes n'accourent
point fur fa route avec une
joie tumultueufe ; ils le voyent paffer
&
COCTOBRE. 1763 . 73
& baiffent les yeux , faifis d'une terteur
muette. En aucun lieu le Feuple
des campagnes ne fe précipite au- devant
de fes pas. Cefar s'applaudit cependant
de leur infpirer tant de crainte:
à peine eût - il préféré leur amour.
Déja il a paffé la forterffe d'Anxur
& la forêt confacrée à la Diane de
Scythie. Déja il découvre d'une éminence
cette Rome qu'il n'avoit pas
vue depuis dix ans qu'avoit duré la
guerre des Gaules. Il s'étonne lui - même
de l'état où il l'a réduite ; & il lui
adreffe ces mots.
• Eft-il poffible , ô féjour des Dieux ,
que l'on abandonne tes murs , fans y
être forcé par la guerre ! & quelle ville
méritera qu'on la défende , fi ce n'eft
Rome ? Heureufement ce n'eft' ni le
Parthe , ni le Dace uni au Géte , ni le
Sarmate fecondé du Pannonien qui te
menace : la fortune n'oppofe qu'un Ci
toyen qui t'aime au chef timide qui
n'ofe te garder.
Bientôt Cefar entre dans Rome où
l'épouvante l'a devancé ; car on s'atend
qu'il va la livrer au pillage comme une
ville prife d'affaut , faccager les murs ,
embrâfer les Temples , enfevelir les
Dieux de la Patrie fous les débris de
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
leurs Autels . On ne doute pas qu'il ne
veuille tout ce qu'il peut , & comme il
peut tout , il n'eft rien qu'on ne craigne
. On ne feint pas même de le voir
avec joie & de faire des voeux pour lui ;
la haine occupe & remplit tous les
coeurs .
Les Peres de la Patrie du fond de
leur retraite fe rendent au Temple
d'Apollon où Cefar les fait appeller , C'eft
la première fois qu'un Citoyen ofe
convoquer le Sénat, On n'y voit point
des fiéges réfervés pour les Confuls
pour le Préteur , pour les Cenfeurs &
les Ediles. Céfar réunit toutes ces dignités
en lui feul , & c'eft pour enten
dre la volonté d'un homme que le Sénat
eft affemblé. Les Pères confcrits prénnent
place , réfolus de confentir àtout ,
foit qu'il demande un Trône ou des
Autels , l'exil ou la mort du Sénat luimême.
Graces aux Dieux , Céfar eut
Qu'il yeuille des autels , qu'il veuille un dia
dême ,
Qu'il prétende fur Rome un empire fuprême ,
Qu'il demande leur fang , leurs fuffrages font
prêts.
Sa penſée eft leur régle, & fes voeux leurs arrêts.
Breb.
OCTOBRE. 1763. 75
honte d'exiger ce que Rome n'eût pas
eu honte de permettre.
Cependant la liberté indignée ofa ſe
révolter encore & tenter par la voix
d'un Citoyen , fi les loix pouvoient réfifter
à la force ; le Tribun Métellus
voyant qu'on alloit enlever le tréfor du
Temple de Saturne , accourut , fe fit
un paffage à travers le cortége de César,
& fe préfenta fur le feuil du Temple
qu'on alloit ouvrir. L'avarice eft donc
la feule paffion qui brave le fer & la
mort ? Céfar foule aux pieds les loix fans
que perfonne s'arme pour elles ; & le plus
vil de tous les biens , l'or excite un foulévement
! Métellus s'oppofe donc au pillage
du Temple ; & s'adreffant à Céfar : »
» Tu nouvriras ces portes, lui dit- il qu'a-
» près m'avoir percé le fein , & tu n'em-
» porteras les dépouilles du Temple que
fouillé du fang d'un Tribun . Tu fçais
» files Dieux laiffent violer impuné-
» ment cette dignité fainte , & fi les
Euménides l'ont vengée de l'impiété
» de Craffus. Sois facrilege à fon exem-
» ple, tire ce glaive & frappe fans rougir.
» tu n'as point à craindre les yeux du
» Peuple nous fommes feuls ; Rome
» eft déferte. Mais dis-moi , Tyran , que
» veux - tu ? Livrer la Patrie en proie
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
à tes foldats ? Il te refte encore tant
» de Peuples , tant de Villes à ruiner !
qu'as- tu befoin des tréfors de la paix ?
» n'as- tu pas tous ceux de la guerre ? »
Ce difcours alluma la colére du vainqueur.
Tu te flattes en vain, lui dit-il ,
d'obtenir de moi une mort honnorable
: non , Métellus , ma main ne fera
point fouillée d'un fang auffi vil que le
tien. Il n'eft point de marque d'honneur
qui te rende digne de mon ref
fentiment. C'eft donc à toi que Rome
confie la défenſe de ſa liberté ? Certes
le temps a bien changé les chofes , fi
les Loix aiment mieux s'appuyer fur
-Métellus que de fléchir devant Céfar !
Alors impatient , de voir que le Tribun
ne quittoit pas la porte du Temple , il
regardoit fes foldats rangés autour de
lui , & alloit oublier le caractère paci .
fique dont il s'étoit revêtu fi Cotta
n'eût diffuadé Métellus d'une réſiſtance
imprudente.
>
Sous l'autorité d'un feul , lui dit- il
la liberté fe détruit - elle même en s'obftinant
à ne pas fléchir . Vous en conferverez
du moins l'ombre fi en cédant
à la néceffité vous femblez vouloir
tout ce qu'elle exige. Nous avons fubi
tant de Loix injuftes ! une fi lâche
OCTOBRE . 1763 . myday.
obéiffance n'a pour excufe que l'im
puiffance de réfifter. Qu'ils fe hâtent
d'emporter loin de nous ces tréfors pernicieux
, ces fatales femences de guerre ."
La ruine de l'Etat intéreffe un Peuple'
libre ; mais la mifére d'un peuple efclave
lui eft moins onéreufe qu'à fes Tyrans.
Metellus s'éloigna à ces mots , & la
roche tarpeïenne retentiffant du bruit
des portes , annonce à Rome que le
Temple eft ouvert . Du fond de ce Temple
fut allors tiré ce dépôt fi longtemps
inviolable des revenus du Peuple
Romain : le Tribut des Carthaginois celui
de Perfes & de Philippe ; tout l'or:
que Pyrrhus laiffa dans tes mains , ô
Rome , alors vertueufe & libre , cet or
au prix duquel Fabrice avoit refufé de
te trahir ; ce qu'avoit épargné la frugalité
de nos pères ; ce que l'opulente
Afie avoit payé de tribut aux Romains
; ce que Metellus avoit rapporté
de l'Ifle de Crére , & Caton de l'ifle de
Cypre ; enfin les dépouilles de l'Orient
captif & les richeffes de tant de Rois
étalées tout récemment encore dans les
triomphes de Pompée , tout fut envahi ;
le Temple fut livré à la plus affreufe
rapine ; & dès-lors , exemple inoui !
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
Céfar fut plus riche que Rome. * Ce
pendant la fortune de Pompée foulevoit
les Nations , & les attiroit de toutes
parts dans fa querelle & dans fa ruine. **
La Gréce qui voyoit de plus près l'appareil
de la guerre s'empreffa d'y contribuer.
Des campagnes de la Phocide
& des deux fommets du Parnaffe , des
champs de Béotie que borde le Céphife
, des environs de Thébes où coule .
Dircé , de l'Elide qu'arrofe l'Alphée ,
avant de traverfer les mers pour aller
chercher Aréthufe ; on voit les Peuples.
accourir .
>
Ceux d'Arcadie defcendent du Ménale
*** ceux d'Epire abandonnent les
Atamanes , & Dodone qui ne rend plus
d'oracles , & ce rivage autrefois célébre
où régna la veuve d'Hector. L'Illyrie
a pris les armes ; l'Iftrię a fuivi fon
*
Tout eft mis au pillage , & l'on voit un feut
homme
Plus riche que l'Etat & plus puiffant que Rome,
Bréb.
**
Ici , comme dans le premier Livre , le Poëte
a né gligé l'ordre géographique , & j'ai cru devoir
l'y rétablir .
*** Er du mont Pholoé que l'on dit avoir nourri
les Centaures.
* Oricum.
OCTOBRE. 1763. 79
#
exemple. Athénes quoique nouvellement
épuisée de combattans arme encore
quelques vaiffeaux . Cent Villes de
Crete uniffent leurs forces ; la Theffalie
affemble les fiennes : on quitte les
bords du Penée & les forêts du mont
Oëta , & ce golfe d'où fut lancé le
premier Navire qui fendit les mers ,
l'Argo qui mêla fur un même rivage
des Peuples inconnus l'un à l'autre , expofa
la race humaine à la fureur des
vents & des ondes , & lui apporta une
nouvelle mort.
Le Thrace a déferté l'Hémus & les
bords du Strimon , d'où l'on voit ces
oifeaux qui fendent les airs en phalange
fuir aux approches de l'hyver , &
chercher fur le Nil un climat plus doux.
Sur les pas du Thrace s'avancent les ha
bitans de cette Ifle qu'embraffe le Da
nube lorfqu'il fe plonge dans l'Euxin .
De leur côté marchent les Peuples de
Myfie & ceux d'Eolie qu'abreuve le
Caïque , & ceux qui cultivent la ſtérile
Arifbé. La Phrygie affemble les fiens :
Pitané fe voit dépeuplée , & Céléne qui
regrette encore le Satyre émule du Dieu
du chant. L'on quitte les bords du
Méandre & du Marlyas qu'il reçoit dans
fon fein , & du Pactole qui coule à tra-
Diy
80 MERCURE DE FRANCE.
vers des mines d'or , & de l'Hémus
auffi riche que le Pactole par la fertilité
de fes rives . Ceux de la Troade fe rendent
eux-mêmes fous les drapeaux d'un
Chef qui court avec eux à fa perte ; &
la fabuleufe origine de Cefar defcendant
d'Iule ne les empêche pas de s'armer
contre lui.
Les forêts du Taurus font défertes
les murs de Tharfe abandonnés . Les
Ports de Cilicie retentiffent des bruyans
apprêts d'une flotte , & le Cilicien traverfe
les mers guidé par l'étoile de l'Ourfe
, non plus comme autrefois en pirate,
mais en guerrier. Avec lui courent aux
combats les fauvages habitans de la
Cappadoce , & ceux de l'Arménie répandus
fur le mont Amane , & fur les
bords du Niphate qui roule des rochers ,
& ceux des rives de l'Halis que le malheur
de Créfus a rendu célébre. Le Syrien
quitte les bords de l'Oronte , l'Iduméen
fes champs ombragés de palmes
; le Phénicien les murs de Damas
& de Gaza , de Tyr & de Sidon qu'enrichit
la pourpre. Ce Peuple eft le
* C'eft de lui que nous vient cet art ingénieux
De peindre la parole & de parler aux yeux ,
Et par les traits divers de figures tracées ,
Donner de la couleur & du corps aux penfées.
*
Bréb
OCTOBRE . 1763 . 81
premier , fi l'on en croit la Renommée
qui ait éffayé de rendre la parole vifible
& de la fixer fous les yeux . L'Egypte
n'avoit point encore appris à tracer la
penſée fur l'écorce de fes rofeaux : feulement
elle gravoit fur la pierre des figures
d'oifeaux ou de bêtes féroces , &
ces images parloient à la vue un langage
mystérieux.
*
La guerre attire en même temps les
les Peuples heureux qui cultivoient les
riches compagnes de l'Euphrate & du.
Tigre. Ces deux fleuves prennent leur
fource dans la même chaîne de montagnes
; & fi dans leur cours leurs eaux le
confondent , on ne fçait plus quel nom
leur donner. Mais l'Euphrate a l'avan
tage de fe répandre comme le Nil dans
devaſtes plaines que fes eaux fertiliſent,
tandis que le Tigre fe perd au fein de
la terre , où il s'eft fait une route cachée
& ne renaît de fa nouvelle fource
que pour fe jetter dans l'Océan .
* On voit abandonner ces campagnes fécondes
Que le Tigre & l'Euphrate arrofent de leurs on
des .
Nés de la même fource , après de longs détours
Ils n'ont qu'un mème lit en achevant leur cours
Dv
82 MERCURE DE FRANCE .
L'Arabe vient fous un Ciel nouveau
& il s'étonne de n'y voir jamais les ombres
s'étendre du côté du Midi . La fureur
des Romains fe communique juf
ques au fond de l'Afie chez les Orétes
& les Carmanes , d'où l'on découvre à
peine l'Ourfe & le rapide Bootès . Elle
paffe de même en Affrique chez le bru
lant Ethiopien fi éloigné de nos climats .
Ammon , ne ceffe de voir traverſer fes
défert par des légions d'hommes armés ;
& depuis les Syrtes jufqu'au rivage Maure
, la Lybie a raffemblé tout ce qu'elle
a de combattans. Les Peuples qui couvrent
les riches bords du Phafe vont
courir les mêmes dangers. Le Parthe
belliqueux refte feul en balance entre
Céfar & Pompée , & il s'applaudit de
les voir divifés. Mais les Peuples errans
dans les déferts de la Scythie ceux que
le Bactre environne , ceux que l'Hircanie
enferme dans fes forêts ceux
qui vivent au pied du Caucaſe , ſe rangent
du parti de Pompée. Des climats
glacés où le Tanaïs fe précipitant dù
fommet du Riphée fépare l'Europe de
l'Afie ; des bords du Détroit du Palus
Méotide égal au paffage qu'Alcide ouvrit
aux eaux de l'Océan , tous les Peuples
du Nord volent au fecours de ce
héros. Il voit arriver dans fon Camp
OCTOBRE. 1763. 83
le Sarmate voifin du Mofcovite , l'Arimafpe
qui reléve fes cheveux avec des
liens tiffus de l'or que fon fleuve roule ,
le Maffagette qui dans les combats fe
nourrit du fang du Courfier qui le porte
& le Gélon fi rapide à la courfe & le
Coâtre qui vit dans les forêts dont les
chênes touchent aux Cieux . Le fignal
de la guerre a mis en mouvement les
Peuples mêmes de l'Aurore jufques dans
ces régions éloignées où le Gange eſt
adoré,le Gange, le feul des fleuves del'U
nivers qui ofe fuivre un cours oppofé
à celui du Dieu de la lumière , & s'ouvrir
une embouchure en face du foleil
naiffant. C'eſt par le Gange que fut ar
rêté le Héros de la Macédoine fans qu'il
pût arriver aux bords de l'Orient : vainqueur
du monde jufques-là il s'avoua
vaincu par le Gange.
Le même fignal retentit fur l'Indus
cefleuve qui fe jettant au fein des Mers
par deux bouches profondes ne s'apperçoit
pas dans fa rapidité que l'Hidafpe
fe mêle à fes vaftes eaux . Alors
s'uniffent pour marcher aux combats
les Peuples qui boivent fur ces bords
la douce liqueur qu'un rofeau diftile
& ceux qui teignent leur chevelure
dans le fuc doré d'une plante , & qui
D vj
84 MERCURE DE FRANCE .
fement de pierreries le long tiffu dont
ils s'enveloppent , & ceux qui dreffent
eux-mêmes leurs buchers & fe jettent
vivans au milieu des flammes. Ah
quelle gloire n'eft - ce pas pour eux de
difpofer ainfi d'eux-mêmes , & raffafiés
de la vie , d'en donner les reftes aux
Dieux .
*
1
Ni fous les Drapeaux de Cyrus , ni
dans l'Armée de Xercès , ni fous la
Flotte d'Agamemnon, jamais on n'avoit
vû tant de Rois fe réunir fous un même
Chef, ni tant de Peuples différens de
vêtemens , de traits , de langage. Ce
font autant de Compagnons que la
fortune veut que Pompée entraîne dans
fa vafte ruine , & autant de victimes
qu'elle va immoler aux funérailles de
ce grand Homme pour les rendre dignes
de lui. Ou plutot de peur que l'heu
reux Cefar n'ait plus d'un combat à
livrer pour fubjuguer le monde, elle a
voulu le lui.donner à vaincre en un
* Trop heureux dans leurs maux de ne remettre
pas
Aux caprices du Sort le choix de leur trépas ,
De pouvoir faire aux Dieux ce libre facrifice ,
Et de donner leur vie avant qu'on la raviſſe.,
Bréb
OCTOBRE. 1763 . 85
jour dans les Champs de la Theffalie .
Dès que Céfar eft forti des murs
de Rome , que fon afpect faifoit trem
bler , il femble donner à fes Légions des
ailes pour franchir les Alpes à travers
les nuages qui les couronnent. Mais
tandis que les autres Nations frémiffent
au nom de Céfar , Marfeille cette Colonie
des Phocéens , ofe refter fidéle à
fon alliance avec Rome , & préférer
le parti le plus jufte au plus heureux .
Cependant elle veut effayer par un langage
pacifique , de fléchir la fureur indomptable
de Céfar , & la dureté de
cette âme fuperbe . Ses Députés , choifis
parmi la jeuneffe , s'avancent , l'o
live dans les mains , au- devant de Céfar
& de fes Légions.
Romains , dirent- ils , vos Annales at
teftent que dans les Guerres du dehors,
Marſeille a dans tous les temps par
tagé les travaux & les dangers de Rome.
aujourd'hui - même fi tu veux , Céfar
, chercher dans l'Univers de nouveaux
triomphes , nos mains vont s'armer
& te font dévouées ; mais fi dans
les combats où vous courez , Rome
ennemie d'elle - même , va fe baigner
dans fon propre fang , nous n'avons
à vous offrir que des larmes & un afyle ,
86 MERCURE DE FRANCE.
Les coups que Rome va fe porter nous
feront facrés comme ceux de la foudre ,
fi les Dieux s'armoient contre les Dieux
ou fi les Géans leur déclaroient la
Guerre , la pitié des humains feroit infenfée
d'ofer vouloir les fecourir par
des voeux ou par de foibles armes , & ce
ne feroit qu'au bruit du tonnerre que
l'homme aveugle fur le deftin des Dieux ,
s'appercevroit que Jupiter feroit encore
maître de l'Olympe . Ajoutez au reſpect
qui nous retient , que des Peuples fans
nombre accourent dans vos camps , &
que ce monde corrompu n'a pas affez
le crime en horreur , pour que vos guerres
domestiques manquent de glaives
& de miniftres. * Et plût aux Dieux
que la Terre entiere penfat comme
hous , qu'elle refufât de feconder vos
haines & que nul Etranger ne voulût
fe mêler à vos combatans. Que feriezvous
livrés à vous -même ? Eft-il un
fils à qui les armes ne tombaffent des
mains à la rencontre de fon père ?
Eft-il des frères affez barbares pour
croifer leurs lances & fe percer de traits ?
L'injuftice eft illuftre à la fuite des Grands ,
E leurs plus noirs deffeins trouvent des partifans .
Bréb
OCTOBRE. 1763. 87
La guerre eft finie , fi vous êtes privé
du fecours de ceux à qui elle elle eſt
permife . Pour nous , la feule grace que
nous vous demandons , c'eft de laiffer
loin de nos murs ces Drapeaux , ces
Aigles terribles , de daigner vous fier
à nous , & de confentir que nos por
tes foient ouvertes à Céfar & fermées
à la guerre. Permets , Céfar , permets
qu'il refte un afyle inacceffible au crime,
& für également pour les deux partis ,
où Pompée & toi, fi jamais le malheur de
Rome vous touche & vous difpofe à un
accord , vous puiffiez venir des armés .
Du refte qui peut t'engager , quand
la guerre t'appelle en Efpagne , à fuf
prendre ici ta marche rapide ? Eft- ce
de nous que le fuccès dépend ? Nous ne
fommes d'aucun poids dans la balance
des deftins du Monde. Depuis que ce
Peuple éxilé dans fon ancienne Patrie ,
quitté les mers de Phocée livrés aux
flammes , quels ont été nos exploits ?
Enfermés dans d'étroites murailles, & fur
un rivage étranger, notre bonne foi feule
nous rend illuftres. Toutefois fi tu pré
tens affiéger nos murs & brifer nos
Portes , nous fommes réfolus à braver
le fer & la flamme, la foif & la faim . Si tu
mous prives du fecours des eaux , nous
88 MERCURE DE FRANCE.
fi
creuferons , nous lécherons la terre ;
le pain nous manque , nous nous réduirons
aux alimens les plus immondes. Ce
Peuple aura le courage de fouffrir pour
fa liberté tous les maux que fupporta
Sagunte affiégée par Annibal. Les enfans
qui dans les bras de leurs mères
défaillantes prefferont en vain leurs mamelles
taries & defféchées par la faim ,
en feront arrachés & jettés dans les
flammes. L'époufe demandera la mort à
fon époux chéri. Les Frères fe perceront
l'un l'autre pour fe délivrer de la
vie , & cette guerre nous fera moins
d'horreur que la guerre civile où tu veux
nous traîner.
Ainfi parla cette vertueufe jeuneffe ;
& Céfar dont la colère enflammoit les
regards , la laiffe éclater en ces mots.
Ce Peuple transfuge compte yainement
fur la rapidité de ma courſe. Tout impatient
que je fuis de me rendre en Efpagne
, j'aurai le temps de râfer ſes
murs. Réjouiffez - vous , compagnons.
Le fort préfente fur votre paffage dequoi
exercer votre valeur. Nous avons
befoin d'ennemis comme les vents ont
befoin d'obstacles pour ramaffer leurs
forces diffipées & comme la flamme a
befoin d'alimens. Tout ce qui céde ,
OCTOBRE 1763. 89
*
nous dérobe la gloire de vaincre que la
révolte nous offriroit. Marſeille , dit on ,
confent à m'ouvrir fes portes fi j'ai la
baffeffe de vouloir m'y préfenter feul
& fans armes. C'eft donc peu de m'exclure
, elle veut m'enfermer ! ne croitelle
pas fe dérober à la guerre qui embrâfe
le monde ? Lâches, vous ferez punis
d'avoir ofé prétendre à la paix ; &
vous apprendrez qu'il n'y a point d'afyle
plus affuré dans l'Univers que la guerre
même fous mes Drapeaux . Il dit &
marche vers les murs de Marfeille où
rien n'annonce la frayeur. Il trouve les
portes fermées & les remparts couverts
d'une jeuneffe nombreffe réfolue
à s'enfevelir fous fes murs. Ce fera pour
Marſeille un honneur immortel , un fait
mémorable dans tous les âges d'avoir
foutenu fans abattement les approches
de la guerre,d'en avoir fufpendu le cours;
& tandis que l'impéteux Céfar entraînoit
tout furfon paffage , de n'avoir feule
* Mais ce calme honteux en un fiécle d'allarmes
Vous coûtera bientôt & du fang & des larmes ;
Et fi votre falut vous eft un bien fi cher ,
C'étoit fous mes drapeaux qu'il falloit le chercher.
Breb.
go MERCURE DE FRANCE.
été vaincue que par un fiége pénible &
lent. Quelle gloire en effet de réfifter aux
déftinées & de retarder fi long-temps
la fortune impatiente de donner un
Maître à l'Univers ! Non loin de la ville
eft une colline dont le fommer applani
forme un terrein affez. fpacieux . Cette
hauteur où il eft facile de fe retrancher,
par une longue enceinte , lui préfente
un Camp avantageux & fùr. Du côté
oppofé à cette colline & à la même
hauteur s'élève un Fort qui protége la
Ville, & dans l'intervalle font des champs
cultivés.
Céfar trouva digne de lui le vaſte
projet de combler le vallon & de joindre
les deux éminences. D'abord pour
inveftir la Ville du côté de la terre il
fait pratiquer un long retranchement du
haut de fon Camp jufqu'à la Mer. Un
rempart de gazon couronné d'épais crénaux
doit embrâfer la Ville , & lui
couper les eaux & les vivres qui lui
viennent des champs voisins .
Le reste au Mercure prochain.
Fermer
56
p. 71-92
Relation des voyages au tour du Monde, [titre d'après la table]
Début :
Relation des voyages au tour du monde, entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique [...]
Mots clefs :
Pays, Capitaine, Joseph Banks, James Cook, Voyage, Tahiti, Homme, Nouvelle-Zélande, Anglais, Navigateurs, Europe, Île, Îles, Voyages, Continent, Habitants, Indiens , Peuples, Monde, Daniel Solander, Mer, Côtes, Sud, Equipage, Vaisseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Relation des voyages au tour du Monde, [titre d'après la table]
Relation des voyages au tour du monde ,
entrepris par ordre de Sa Majefté Britannique
actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémifphère
méridional , & fucceffivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine.
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiffeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans & de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts
, ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus .
Oavrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in+4° . A Paris , chez Saillant & Nyon ,
rue St Jean - de-Beauvais , & Panckoucke
, Hôtel de Thou rue des
Poitevins.
DEPUIS la découverte entière de l'Amérique
, l'efprit des Navigateurs a dirigé
fes recherches vers cette pofition du
72 MERCURE DE FRANCE .
globe , qui eft entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Efpérance , & le pole Auftral . Les diffétentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on fuppofoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumières. La Nation qui domine
fur les mers vient de fuivre les
mêmes vues avec plus de fuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une manière bien frappante les progrès
de la navigation .
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrième , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philofophique ,
fera très mémorable aux yeux de la poftérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander feront fameux dans l'hiftoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
fituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
Il n'eft pas poffible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiftoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
expofe
MAI .
1774- 73
expofe quel étoit l'état de cette dernière
fcience avant les voyages que nous annoncons
, & jufqu'où ils l'ont perfectionnée
.
"
» Les Navigateurs qui avoient parcou-
» ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
» déterminer fi la Nouvelle Guinée & la
» Nouv. Hollande ( * ) ne formoient qu'un
feul Pays , ou fi c'étoient deux contrées
féparées . On croyoit que la Nouv. Bretagne
étoit une feule île. La côte orien-
" tale de la Nouv. Hollande étoit abſo-
» lument inconnue . On ne connoiffoit
» guères de la Nouv. Zelande , que le
»petit canton où débarqua Tafman ,
» & qu'il appela baye des affaffins , &
» l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
» gion faifoit partie du continent méri-
» dional. Les cartes plaçoient dans l'O-
» céan pacifique des îles imaginaires
"
39
"
qu'on n'a point trouvées , & elles repré
» fentoient, comme n'étant occupés que
» par la mer , de grands efpaces où
»l'on a découvert plufieurs îles . Enfin ,
les Phyficiens penfoient que depuis le
» degré de latitude fud , auquel les Na-
* Au lieu de Nouvelle Zelande , il faut lire
Nouvelle Hollande,
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
"
vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoir
» y avoir jufqu'au pole auftral un conti-
» nent fort étendu .
و د
» Les Anglois , dans les quatre voyages.
qu'ils viennent de faire , ont reconnu
» que la côte orientale de la Nouv. Hol-
» lande , appelée par eux Nouv . Galles
» méridionale , étoit un pays beaucoup
» plus grand que l'Europe ; & le Capitaine
Cook a déterminé avec précifion le
gifement des côtes . La Nouv. Bretagne
» eft compofée de deux îles , & ces deux
îles font féparées par un canal nommé
canal St George . On a fait le tour de
la Nouv . Zelande , & la carte qu'on en a
dreffée , ne peut être plus exacte que
» celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
» ques Auteurs avoient penfé que de
» l'ifle de George III à la Nouv . Zelande ,
» il pouvoit y avoir un continent:le Capi-
» taine Cook affure qu'ils fe fonttrompés,
"
"
מ
mais on y a découvert un grand nom-
» bre de petites îles. Quant au continent
méridional , it eft démontré qu'il n'y
en a point au Nord du quarantième de
gré de latitude fud ; nos Navigateurs
» n'ofent affurer également qu'iln'y
» en ait pas un au fud de ce quarantième
fans avoir degré. Le dernier voyage ,
n
"
pas
MAI 17746 75
و د
ود
» entièrement réfolu la queftion , a réduit
à un fi petit efpace l'unique portion de
» l'hémifphère méridional ou pourroit
» fe trouver ce continent , qu'il feroit
» fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
» tentative pour s'aflurer de la vérité. "
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage , le plus intéreffant de la collec
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook , MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompa
gnoient , partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'abor
der promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paffage de Vénus au deffus
du difque du faleil , & faire enfuite des
découvertes dans la mer du fud , ils fe
hâtèrent d'arriver à leur deftination . Nous
ne devons pas omettre deux faits qui feront
une preuve des obftacles fans nombre
& de toute efpèce , qu'ont eu à combattre
nos philofophes dans leur expédition.
Lorfqu'ils furent fur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des rafraîchiffemens
, & examiner l'état du pays &
fes productions naturelles. Le Vice- Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
Dij
766 MERCURE DE FRANCE,
vifions pour fon équipage
; mais il dé
fendit à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois, de débarquer. Ils parlèrent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoic
comme des efpions , & il s'embarraffoit
fort peu du progrès des ſciences . MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ftratagêmes & des déguifemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourfuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit faifi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paffer le détroit de Magellan
, ils doublèrent le Cap de Horn
& pendant qu'ils étoient fur les côtes de
la terre de feu, il leur arriva un accident ,
trifte préfage des maux qui les atten
doient dans le courant de leur voyage,
MM. Banks & Solander virent une montagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réfolurent d'y aller chercher des plantes,
Ils fe mirent en route , fuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Gréen
l'Aftronome , de deux Deffinateurs , de
leursDomestiques & de deux Matelots.Ils
trouvèrent un terrein marécageux couvert
de buiffons fi bien entrelacés les uns
M A 1. 17746 77
dans les autres , qu'il étoit impoffible de
les écartér pour s'y frayer un paffage . Le
temps devint très- froid tout- à- coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les furprit.
Il leur étoit impoffible de retourner au
vaiffeau , & ils n'eurent plus d'efpoic
que de trouver un abri où ils puflent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel . Ils crurent apperce
voir un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tombèrent bientôt fur la neige fans ponvoir
fe relever , ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , & d'autres s'empreffèrent de
donner du fecours aux malades . Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils couturent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arrivèrent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont féjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obfervations fur les moeurs
& les ufages du peuple qui l'habite..Ces
Infulaires vivent dans un climat & fur
un fol qui les met au - deffus du befoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eft forcé de penfer que c'eft
*
D iij
78
MERCURE DE FRANCE.
le peuple le plus fortuné de la terre. La
tuation où ils fe trouvent eft véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exifter
fur le globe ; & fi nous avions paffé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partifans de
cet eloquent Philofophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Leur fyftême ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonflances réunies en
leur faveur , ne pourront prefque jamais
s'appliquer à une autre peuplade . Ils naiffent
fous un ciel doux & agréable , & la
même caufe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractère. Leur pays eft
enchanteur , la terre y produit prefque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obftacles à
leurs defirs , & ils fuivent toujours le
pur inftinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La defcription de cette
île & de fes habitans paroîtra romanefque
à pluGeurs lecteurs ; cependant
elle eft de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiffances en fi peu de
temps.
MAI. 17740 79
La moitié du fecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieufes
furvenues aux Anglois pendant leur
féjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiftoire fur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaifance.
Voici le titre des trois derniers chapitnes
.
Chapitre 17. Defcription particulière
de l'île d'Otahiti , de fes productions &
de fes habitans . Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeftique &
amuſemens.
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la divifion du temps
à Orahiti ; manière de compter & de
calculer les diftances ; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philofophes voulant s'inftruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le fervice
divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , fa femme & quelques autres Otahitiens
; il efpéroit que ces cérémonies
Bccafionneroient quelques queftions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
leur part , &lui procureroient quelque inftruction.
Les Indiens s'affirent , fe tin-
» rent debout , ou fe mirent à genoux ,
"
lorfque M. Banks faifoit de même ;
» mais après que le fervice fut fini , ils
» ne firent aucune queftion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorfque
nous tâchions de leur expliquer ce qui
» venoit de fe paffer.
a
» Les Otahitiens , après avoir vu nos
» cérémonies religieufes , jugèrent à pro-
" pos de nous montrer dans l'après - midi
» les leurs qui étoient très différentes . Ua
» jeune homme de fix pieds & une jeune
» fille de 1 à 12 ans , facrifièrent à Vénus
devant toute l'affemblée , fans paroître
attacher aucune idée d'indécence
» à leur action & avec la liberté qu'on
prend lorfqu'on fe conforme aux ufages
» du pays . La Reine Obéréa préfidoit à
» la cérémonie ; elle donnoit à la fille
» des inftructions fur la manière dont elle
» devoit jouer fon tôle.
"
Cette Obéréa eft la même qui devint
amoureufe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font fi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent prefque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée .
M. Bancks , dont on ne peut affez
MAI. 1774. 81
"
»
louer le courage & le zèle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réfolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y affifter fans cette condition.
Il alla donc le foir dans l'endroit
» où étoit dépoté le corps , & il fut reçu
» par la fille de la défunte , quelques au-
» tres perfonnes & un jeune homme qui
» fe préparoient à la cérémonie. On le
» dépouilla de fes vêtemens à l'Européenne
; les Indiens nouèrent au tour
de fes reins une petite pièce d'étoffe
» & ils lui barbouillèrent tout le corps
jufqu'aux épaules avec du charbon &
» de l'eau , de manière qu'il étoit auffi
» noir qu'un nègre . Ils firent la même
» opération à plufieurs perfonnes , & en-
» tr'autres, à quelques femmes qu'on mit
» dans le même état de nudité
que lui ;
» le jeune homme fut noirci par - tout ,
» & enfuite le convoi fe mit en mar-
» che.
"
ກ
M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainfi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il Y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paffer le convoi , & il allojt dire au princi
pal perfonnage du deuil : imatata , il n'y
a perfonne.
Dy
B2 MERCURE
DE FRANCE
.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute , mais qui malheureufement
eft inconteftable.
» Un nombre très - confidérable d'O-
» tahitiens des deux fexes , forment des
» fociétés fingulières appelées arrcoy ,
» où toutes les femmes font communes
499
"
à tous les hommes; cet arrangement met
» dans leurs plaifirs une variété perpé-
» tuelle , dont ils ont tellement befoin
» que le même homme & la même fem-
"
me n'habitent guères plus de deux à
» trois jours enfemble. Les hommes s'y
» divertiffent par des combats de lutte ,
» & les femmes y danfent en liberté la
» Timorodée , ( * ) afin d'excites en elles
des defirs qu'elles fatisfont fur le
» champ.
» Les Otahitiens , loin de regarder
comme un déshonneur d'être aggrégés
» à cette fociété , en tirent au contraire
» vanité , comme d'une grande diftinc-
» tion. Lorfqu'on nous a indiqué quel-
» ques perfonnes qui étoient membre
و د
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queftions fur cette
» matière , & nous avons reçu de leus
* Efpèce de danfe lubrique du pays.
MAI. 1774. 83
propre bouche les témoignages que
» je viens de rapporter ".
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouir
de la chimérique liberté de la nature fi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exifter dès que
les hommes fe raffembleront en troupes ;.
mais il est étonnant qu'il foit aflervi au
gouvernement féodal '; d'où il eft permis
de conclure que la plupart des peuples
fubiffent ce premier efclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation .
Il y a quatre claffes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaffal & le
Paylan .
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a dejà infectés.
de la maladie vénérienne. » Ils la diftin-.
" guent par un mot qui revient à celui
» de pourriture , & ils lui donnent une fi
gnification beaucoup plus étendue ; ils
» nous décrivirent dans les termes les :
plus pathétiques , les fouffrances des :
premiers infortunés qui en furent les:
» victimes ; ils ajoutèrent qu'elle faifoit
"tomber les poils & les ongles , & pour .
riffoit la chair jufqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une:
» confternation univerfelles; que les ma
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» lades étoient abandonnés par leurs plus
» proches parens , qui craignoient que
» cette maladie ne fe communiquât par
contagion , & qu'on les laitoit péric
>> feuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
jamais connus auparavant.
"
39
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiffeaux d'Europe
franchiffent cet intervalle immenſe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entièrement
leur race .
Nos Navigateurs , après un long lẻ-
jour avec les Otahitiens , fe préparèrent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun fe rendît au vaideau . Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur.
dout jouiffent les Infulaires dont ils alloient
fe féparer , & ne trouvant pas dans
nos fociétés policées le contentement
qu'ils efpéroient goûrer parmi eux , défertèrent
le fort, la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfolement
recouvrer fes deux hommes : il
fit faifir quelques chefs & il leur fit des
menaces fi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de fe
défendre , & difoient que les deux EuMAI.
1774. 85
»
ropéens « avoient pris chacun une fem-
» me , & qu'ils étoient devenus habitans
du pays. Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener
de force..
"
Les déferteurs confirmèrent le rap-
» port des Indiens ; ils étoient devenus
» fort amoureux de deux filles , & ils
» avoient formé le projet de fe cacher
jufqu'à ce que le vaiffeau eût mis à la
voile , & de fixer leur réfidence à Ota-
» hitii »»..
Nous ne ferons aucune réflexion fur
ce fait intéreffant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'ayent pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumières pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civilifées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût befoin de ces deux hommes
pour le fervice du vailleau , il auroit
peut-être dû les laiffer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
fuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniftre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna fa patrie pour 's'embar.
86 MERCURE DE FRANCE.
"
quer avec les Anglois. La vue de nos na
vigateurs & de leur vaiffeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celled'un
homme policé, il céda à l'invincible.
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
» Le 13 Juillet , jour du départ , le
vaiffeau fut rempli des Otahitiens nos
» amis. Dès le point du jour nous levâ-
" mes l'ancre , & dès que le bâtiment
« fut fous voiles , les Naturels du pays.
prirent congé de nous , & versèrent
» des larmes , pénétrés d'une trifteffe qui
avoit quelque chofe de bien tendre &
» de bien intéreffant . Tupia foutint cette:
» fcène avec une fermeté & une tranquillité
vraiment admirables ; il eft
» vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
encore plus d'honneur à fon caractère :
" Il envoya une chemife pour dernier
39 préfent à Potomai , maîtreffe favo-
» rite de Tootahah , un des Chefs du
" pays ; il alla enfuite fur la grande hune
» avec M. Banks , & il fit des fignes
aux Pirogues tant qu'il continua de les
30%
» voir
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MA I 1774. 87
aux Anglois pendant le refte du voyage ;
il leur donna fans ceffe des preuves de
fon jugement & de fa pénétration ; mais
malheureuſement il eft mort à Batavia
ainfi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, cherchèrent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très- grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur furvinrent ne font pas
moins curieux . Après avoir paffé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook di
rigea fa route plus au fud , dans le deffein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7·
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la fuite pour la Nouv.
Zelande : ils ont côtoyé ces deux grandes
îles jufqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
d'endroits , & ils ont prefque toujours
été attaqués par les féroces habitans da
pays.
Le fait fuivant eft fort extraordinaire..
En arrivant fur la côte de la Nouv. Zelande,
Tupia , Infulaire d'Otahiti , enten୫
. MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays . Puifque
le langage de ces contrées fi eloignées
l'une de l'autre , eft à- peu- près le
même , il eft fûr que ces deux Nations
tirent leur fource d'une commune origine.
Après la defcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zelande eft la plus curieufe
du voyage. L'exiftence des peuples antropophages
, conteftée fi mal - à -propos
par quelques Ecrivains , eft déformais hors
de doute , & il eft prouvé par cette relation
,, que les Zélandois mangent des
hommes.
»
" Pendant notre féjour dans le canal
» de la Reine Charlotte , nous trouvâ-
» mes des Indiens occupés à apprêter les
» alimens , & ils faifoient cuire alors un
» chien dans leur four ; il y avoit près
de là plufieurs paniers de provifion .
» En jetant par hafard les yeux fur un
» de ces paniers , à mefure que nous paffions
, nous apperçûmes deux os en-
» tièrement rongés qui ne nous parurent
» pas être des os de chiens , & que nous
reconnûmes pour des os humains , après
» les avoir examinés de plus près . Ce
fpectacle nous frappa d'horreur , quoiqu'il
ne fît que confirmer ce que nous
»
39
7
MAI. 1774. S
19
» avions oui dire plufieurs fois depuis
notre arrivée fur la côte . Comine il
» étoit fûr que c'étoit véritablement des
» os humains , il ne nous fut pas poffble
de douter que la chair qui les cou-
» vroit n'eût été mangée .... Nous char-
» geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héfiter en aucune manière
, que c'étoient des os d'hommes.
» Il leur demanda enfuite ce qu'étoit de
» venu la chair , & ils répliquèrent qu'ils
» l'avoient mangée . .. En nous infor-
» mant qui étoit l'homine dont nous
» avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par fept de leurs en-
» nemis , étoit venue dans la Baye , &
» que cet homme étoit un des fept qu'ils
avoient tués ....
К
"
19
»
.....
Quelques jours après , Tupia reprit
» de nouveau la converfation fur l'ufage
» de manger la chair humaine , & les
Indiens répétèrent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auffi les têtes ? Nous ne mangeons
» que la cervelle , répondit un vieillard
» & demain , je vous apporterai quelques
» têtes , pour vous convaincre que noust
» avons dit la vérité.
n
90% MERCURE
DE FRANCE.
On trouve dans le voyage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulèrent
depuis leur départ de la Nouv . Zelande ,
jufqu'à la Nouv . Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv . Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paffé trois mois & demi a
viliter les côtes de ce pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr . Le vaiffeau toucha fur
un banc de rochers , & y refta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puffent le remettre en pleine mer ..
On eft faifi d'attendriffement & d'effroi
en lifant la defcription de l'état où ils
fe trouvoient. Enfin , ils fortirent de dan
ger , & ils dûrent leur délivrance à une
circonftance bien fingulière . « Le rocher
» fur lequel échoua le bâtiment , fit plu-
» fieurs trous dans la calle , & un autre
» affez large pour nous couler à fond ;
» mais par bonheur , il fe trouva en
grande partie bouché par un morceau
» de rocher, qui ,après avoir fait l'ouver
»ture , y étoit reſté engagé,
"
Nos voyageurs touchent enfuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chémin
MAI. 1774. 91
de l'Europpe à Batavia ; ils portent partout
leur efprit obfervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abfolument .
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorfqu'on le voit commettre des actions
telles que celle- ci , dont nos phi-
Fofophes ont été temoins ..
»
n
"
Depuis un temps immémorial , la
pratique , appelée courir un Muck
eft établie chez ces peuples . Après s'être
» enivrés d'opium , un homme le préci
pite dans les rues une arme à la main ,
tuant toutes les perfonnes qu'il rencontre
. jufqu'à ce qu'il foit tué lui- même
ou arrêté. Nous en avons vu plufieurs
» exemples pendant notre féjour à Batavia
, & un des Officiers chargés de
faifir ces furieux , nous dit qu'il fe paf
» foit rarement une femaine fans que lui
» ou fes confrères fuffent appelés pour
» en arrêter quelqu'un . Dans un des cas
" dont nous avons été témoins , l'homme
" avoit eu plufieurs fois à fe plaindre de
» la perfidie des femmes, & étoit de--
» venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
"
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
font ordinairement bleйés ; mais ils
n'en font pas moins rompus vifs "..
92 MERCURE DE FRANCE.
L'équipage contracta à Batavia des gers
mes de maladie qui fe
développèrent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , prefque tous les jours un
mort à´jeter à la mer , & dans l'efpace.
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes te 2 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
que
Il eft fur que jamais on ne fera une
expédition au tour du globe auffi célèbre
celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture foit auffi intéreffante &
auffi inftructive.
entrepris par ordre de Sa Majefté Britannique
actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémifphère
méridional , & fucceffivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine.
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiffeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans & de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts
, ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus .
Oavrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in+4° . A Paris , chez Saillant & Nyon ,
rue St Jean - de-Beauvais , & Panckoucke
, Hôtel de Thou rue des
Poitevins.
DEPUIS la découverte entière de l'Amérique
, l'efprit des Navigateurs a dirigé
fes recherches vers cette pofition du
72 MERCURE DE FRANCE .
globe , qui eft entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Efpérance , & le pole Auftral . Les diffétentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on fuppofoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumières. La Nation qui domine
fur les mers vient de fuivre les
mêmes vues avec plus de fuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une manière bien frappante les progrès
de la navigation .
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrième , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philofophique ,
fera très mémorable aux yeux de la poftérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander feront fameux dans l'hiftoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
fituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
Il n'eft pas poffible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiftoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
expofe
MAI .
1774- 73
expofe quel étoit l'état de cette dernière
fcience avant les voyages que nous annoncons
, & jufqu'où ils l'ont perfectionnée
.
"
» Les Navigateurs qui avoient parcou-
» ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
» déterminer fi la Nouvelle Guinée & la
» Nouv. Hollande ( * ) ne formoient qu'un
feul Pays , ou fi c'étoient deux contrées
féparées . On croyoit que la Nouv. Bretagne
étoit une feule île. La côte orien-
" tale de la Nouv. Hollande étoit abſo-
» lument inconnue . On ne connoiffoit
» guères de la Nouv. Zelande , que le
»petit canton où débarqua Tafman ,
» & qu'il appela baye des affaffins , &
» l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
» gion faifoit partie du continent méri-
» dional. Les cartes plaçoient dans l'O-
» céan pacifique des îles imaginaires
"
39
"
qu'on n'a point trouvées , & elles repré
» fentoient, comme n'étant occupés que
» par la mer , de grands efpaces où
»l'on a découvert plufieurs îles . Enfin ,
les Phyficiens penfoient que depuis le
» degré de latitude fud , auquel les Na-
* Au lieu de Nouvelle Zelande , il faut lire
Nouvelle Hollande,
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
"
vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoir
» y avoir jufqu'au pole auftral un conti-
» nent fort étendu .
و د
» Les Anglois , dans les quatre voyages.
qu'ils viennent de faire , ont reconnu
» que la côte orientale de la Nouv. Hol-
» lande , appelée par eux Nouv . Galles
» méridionale , étoit un pays beaucoup
» plus grand que l'Europe ; & le Capitaine
Cook a déterminé avec précifion le
gifement des côtes . La Nouv. Bretagne
» eft compofée de deux îles , & ces deux
îles font féparées par un canal nommé
canal St George . On a fait le tour de
la Nouv . Zelande , & la carte qu'on en a
dreffée , ne peut être plus exacte que
» celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
» ques Auteurs avoient penfé que de
» l'ifle de George III à la Nouv . Zelande ,
» il pouvoit y avoir un continent:le Capi-
» taine Cook affure qu'ils fe fonttrompés,
"
"
מ
mais on y a découvert un grand nom-
» bre de petites îles. Quant au continent
méridional , it eft démontré qu'il n'y
en a point au Nord du quarantième de
gré de latitude fud ; nos Navigateurs
» n'ofent affurer également qu'iln'y
» en ait pas un au fud de ce quarantième
fans avoir degré. Le dernier voyage ,
n
"
pas
MAI 17746 75
و د
ود
» entièrement réfolu la queftion , a réduit
à un fi petit efpace l'unique portion de
» l'hémifphère méridional ou pourroit
» fe trouver ce continent , qu'il feroit
» fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
» tentative pour s'aflurer de la vérité. "
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage , le plus intéreffant de la collec
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook , MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompa
gnoient , partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'abor
der promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paffage de Vénus au deffus
du difque du faleil , & faire enfuite des
découvertes dans la mer du fud , ils fe
hâtèrent d'arriver à leur deftination . Nous
ne devons pas omettre deux faits qui feront
une preuve des obftacles fans nombre
& de toute efpèce , qu'ont eu à combattre
nos philofophes dans leur expédition.
Lorfqu'ils furent fur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des rafraîchiffemens
, & examiner l'état du pays &
fes productions naturelles. Le Vice- Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
Dij
766 MERCURE DE FRANCE,
vifions pour fon équipage
; mais il dé
fendit à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois, de débarquer. Ils parlèrent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoic
comme des efpions , & il s'embarraffoit
fort peu du progrès des ſciences . MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ftratagêmes & des déguifemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourfuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit faifi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paffer le détroit de Magellan
, ils doublèrent le Cap de Horn
& pendant qu'ils étoient fur les côtes de
la terre de feu, il leur arriva un accident ,
trifte préfage des maux qui les atten
doient dans le courant de leur voyage,
MM. Banks & Solander virent une montagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réfolurent d'y aller chercher des plantes,
Ils fe mirent en route , fuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Gréen
l'Aftronome , de deux Deffinateurs , de
leursDomestiques & de deux Matelots.Ils
trouvèrent un terrein marécageux couvert
de buiffons fi bien entrelacés les uns
M A 1. 17746 77
dans les autres , qu'il étoit impoffible de
les écartér pour s'y frayer un paffage . Le
temps devint très- froid tout- à- coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les furprit.
Il leur étoit impoffible de retourner au
vaiffeau , & ils n'eurent plus d'efpoic
que de trouver un abri où ils puflent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel . Ils crurent apperce
voir un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tombèrent bientôt fur la neige fans ponvoir
fe relever , ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , & d'autres s'empreffèrent de
donner du fecours aux malades . Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils couturent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arrivèrent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont féjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obfervations fur les moeurs
& les ufages du peuple qui l'habite..Ces
Infulaires vivent dans un climat & fur
un fol qui les met au - deffus du befoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eft forcé de penfer que c'eft
*
D iij
78
MERCURE DE FRANCE.
le peuple le plus fortuné de la terre. La
tuation où ils fe trouvent eft véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exifter
fur le globe ; & fi nous avions paffé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partifans de
cet eloquent Philofophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Leur fyftême ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonflances réunies en
leur faveur , ne pourront prefque jamais
s'appliquer à une autre peuplade . Ils naiffent
fous un ciel doux & agréable , & la
même caufe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractère. Leur pays eft
enchanteur , la terre y produit prefque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obftacles à
leurs defirs , & ils fuivent toujours le
pur inftinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La defcription de cette
île & de fes habitans paroîtra romanefque
à pluGeurs lecteurs ; cependant
elle eft de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiffances en fi peu de
temps.
MAI. 17740 79
La moitié du fecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieufes
furvenues aux Anglois pendant leur
féjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiftoire fur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaifance.
Voici le titre des trois derniers chapitnes
.
Chapitre 17. Defcription particulière
de l'île d'Otahiti , de fes productions &
de fes habitans . Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeftique &
amuſemens.
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la divifion du temps
à Orahiti ; manière de compter & de
calculer les diftances ; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philofophes voulant s'inftruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le fervice
divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , fa femme & quelques autres Otahitiens
; il efpéroit que ces cérémonies
Bccafionneroient quelques queftions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
leur part , &lui procureroient quelque inftruction.
Les Indiens s'affirent , fe tin-
» rent debout , ou fe mirent à genoux ,
"
lorfque M. Banks faifoit de même ;
» mais après que le fervice fut fini , ils
» ne firent aucune queftion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorfque
nous tâchions de leur expliquer ce qui
» venoit de fe paffer.
a
» Les Otahitiens , après avoir vu nos
» cérémonies religieufes , jugèrent à pro-
" pos de nous montrer dans l'après - midi
» les leurs qui étoient très différentes . Ua
» jeune homme de fix pieds & une jeune
» fille de 1 à 12 ans , facrifièrent à Vénus
devant toute l'affemblée , fans paroître
attacher aucune idée d'indécence
» à leur action & avec la liberté qu'on
prend lorfqu'on fe conforme aux ufages
» du pays . La Reine Obéréa préfidoit à
» la cérémonie ; elle donnoit à la fille
» des inftructions fur la manière dont elle
» devoit jouer fon tôle.
"
Cette Obéréa eft la même qui devint
amoureufe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font fi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent prefque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée .
M. Bancks , dont on ne peut affez
MAI. 1774. 81
"
»
louer le courage & le zèle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réfolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y affifter fans cette condition.
Il alla donc le foir dans l'endroit
» où étoit dépoté le corps , & il fut reçu
» par la fille de la défunte , quelques au-
» tres perfonnes & un jeune homme qui
» fe préparoient à la cérémonie. On le
» dépouilla de fes vêtemens à l'Européenne
; les Indiens nouèrent au tour
de fes reins une petite pièce d'étoffe
» & ils lui barbouillèrent tout le corps
jufqu'aux épaules avec du charbon &
» de l'eau , de manière qu'il étoit auffi
» noir qu'un nègre . Ils firent la même
» opération à plufieurs perfonnes , & en-
» tr'autres, à quelques femmes qu'on mit
» dans le même état de nudité
que lui ;
» le jeune homme fut noirci par - tout ,
» & enfuite le convoi fe mit en mar-
» che.
"
ກ
M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainfi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il Y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paffer le convoi , & il allojt dire au princi
pal perfonnage du deuil : imatata , il n'y
a perfonne.
Dy
B2 MERCURE
DE FRANCE
.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute , mais qui malheureufement
eft inconteftable.
» Un nombre très - confidérable d'O-
» tahitiens des deux fexes , forment des
» fociétés fingulières appelées arrcoy ,
» où toutes les femmes font communes
499
"
à tous les hommes; cet arrangement met
» dans leurs plaifirs une variété perpé-
» tuelle , dont ils ont tellement befoin
» que le même homme & la même fem-
"
me n'habitent guères plus de deux à
» trois jours enfemble. Les hommes s'y
» divertiffent par des combats de lutte ,
» & les femmes y danfent en liberté la
» Timorodée , ( * ) afin d'excites en elles
des defirs qu'elles fatisfont fur le
» champ.
» Les Otahitiens , loin de regarder
comme un déshonneur d'être aggrégés
» à cette fociété , en tirent au contraire
» vanité , comme d'une grande diftinc-
» tion. Lorfqu'on nous a indiqué quel-
» ques perfonnes qui étoient membre
و د
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queftions fur cette
» matière , & nous avons reçu de leus
* Efpèce de danfe lubrique du pays.
MAI. 1774. 83
propre bouche les témoignages que
» je viens de rapporter ".
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouir
de la chimérique liberté de la nature fi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exifter dès que
les hommes fe raffembleront en troupes ;.
mais il est étonnant qu'il foit aflervi au
gouvernement féodal '; d'où il eft permis
de conclure que la plupart des peuples
fubiffent ce premier efclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation .
Il y a quatre claffes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaffal & le
Paylan .
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a dejà infectés.
de la maladie vénérienne. » Ils la diftin-.
" guent par un mot qui revient à celui
» de pourriture , & ils lui donnent une fi
gnification beaucoup plus étendue ; ils
» nous décrivirent dans les termes les :
plus pathétiques , les fouffrances des :
premiers infortunés qui en furent les:
» victimes ; ils ajoutèrent qu'elle faifoit
"tomber les poils & les ongles , & pour .
riffoit la chair jufqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une:
» confternation univerfelles; que les ma
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» lades étoient abandonnés par leurs plus
» proches parens , qui craignoient que
» cette maladie ne fe communiquât par
contagion , & qu'on les laitoit péric
>> feuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
jamais connus auparavant.
"
39
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiffeaux d'Europe
franchiffent cet intervalle immenſe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entièrement
leur race .
Nos Navigateurs , après un long lẻ-
jour avec les Otahitiens , fe préparèrent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun fe rendît au vaideau . Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur.
dout jouiffent les Infulaires dont ils alloient
fe féparer , & ne trouvant pas dans
nos fociétés policées le contentement
qu'ils efpéroient goûrer parmi eux , défertèrent
le fort, la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfolement
recouvrer fes deux hommes : il
fit faifir quelques chefs & il leur fit des
menaces fi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de fe
défendre , & difoient que les deux EuMAI.
1774. 85
»
ropéens « avoient pris chacun une fem-
» me , & qu'ils étoient devenus habitans
du pays. Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener
de force..
"
Les déferteurs confirmèrent le rap-
» port des Indiens ; ils étoient devenus
» fort amoureux de deux filles , & ils
» avoient formé le projet de fe cacher
jufqu'à ce que le vaiffeau eût mis à la
voile , & de fixer leur réfidence à Ota-
» hitii »»..
Nous ne ferons aucune réflexion fur
ce fait intéreffant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'ayent pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumières pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civilifées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût befoin de ces deux hommes
pour le fervice du vailleau , il auroit
peut-être dû les laiffer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
fuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniftre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna fa patrie pour 's'embar.
86 MERCURE DE FRANCE.
"
quer avec les Anglois. La vue de nos na
vigateurs & de leur vaiffeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celled'un
homme policé, il céda à l'invincible.
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
» Le 13 Juillet , jour du départ , le
vaiffeau fut rempli des Otahitiens nos
» amis. Dès le point du jour nous levâ-
" mes l'ancre , & dès que le bâtiment
« fut fous voiles , les Naturels du pays.
prirent congé de nous , & versèrent
» des larmes , pénétrés d'une trifteffe qui
avoit quelque chofe de bien tendre &
» de bien intéreffant . Tupia foutint cette:
» fcène avec une fermeté & une tranquillité
vraiment admirables ; il eft
» vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
encore plus d'honneur à fon caractère :
" Il envoya une chemife pour dernier
39 préfent à Potomai , maîtreffe favo-
» rite de Tootahah , un des Chefs du
" pays ; il alla enfuite fur la grande hune
» avec M. Banks , & il fit des fignes
aux Pirogues tant qu'il continua de les
30%
» voir
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MA I 1774. 87
aux Anglois pendant le refte du voyage ;
il leur donna fans ceffe des preuves de
fon jugement & de fa pénétration ; mais
malheureuſement il eft mort à Batavia
ainfi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, cherchèrent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très- grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur furvinrent ne font pas
moins curieux . Après avoir paffé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook di
rigea fa route plus au fud , dans le deffein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7·
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la fuite pour la Nouv.
Zelande : ils ont côtoyé ces deux grandes
îles jufqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
d'endroits , & ils ont prefque toujours
été attaqués par les féroces habitans da
pays.
Le fait fuivant eft fort extraordinaire..
En arrivant fur la côte de la Nouv. Zelande,
Tupia , Infulaire d'Otahiti , enten୫
. MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays . Puifque
le langage de ces contrées fi eloignées
l'une de l'autre , eft à- peu- près le
même , il eft fûr que ces deux Nations
tirent leur fource d'une commune origine.
Après la defcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zelande eft la plus curieufe
du voyage. L'exiftence des peuples antropophages
, conteftée fi mal - à -propos
par quelques Ecrivains , eft déformais hors
de doute , & il eft prouvé par cette relation
,, que les Zélandois mangent des
hommes.
»
" Pendant notre féjour dans le canal
» de la Reine Charlotte , nous trouvâ-
» mes des Indiens occupés à apprêter les
» alimens , & ils faifoient cuire alors un
» chien dans leur four ; il y avoit près
de là plufieurs paniers de provifion .
» En jetant par hafard les yeux fur un
» de ces paniers , à mefure que nous paffions
, nous apperçûmes deux os en-
» tièrement rongés qui ne nous parurent
» pas être des os de chiens , & que nous
reconnûmes pour des os humains , après
» les avoir examinés de plus près . Ce
fpectacle nous frappa d'horreur , quoiqu'il
ne fît que confirmer ce que nous
»
39
7
MAI. 1774. S
19
» avions oui dire plufieurs fois depuis
notre arrivée fur la côte . Comine il
» étoit fûr que c'étoit véritablement des
» os humains , il ne nous fut pas poffble
de douter que la chair qui les cou-
» vroit n'eût été mangée .... Nous char-
» geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héfiter en aucune manière
, que c'étoient des os d'hommes.
» Il leur demanda enfuite ce qu'étoit de
» venu la chair , & ils répliquèrent qu'ils
» l'avoient mangée . .. En nous infor-
» mant qui étoit l'homine dont nous
» avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par fept de leurs en-
» nemis , étoit venue dans la Baye , &
» que cet homme étoit un des fept qu'ils
avoient tués ....
К
"
19
»
.....
Quelques jours après , Tupia reprit
» de nouveau la converfation fur l'ufage
» de manger la chair humaine , & les
Indiens répétèrent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auffi les têtes ? Nous ne mangeons
» que la cervelle , répondit un vieillard
» & demain , je vous apporterai quelques
» têtes , pour vous convaincre que noust
» avons dit la vérité.
n
90% MERCURE
DE FRANCE.
On trouve dans le voyage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulèrent
depuis leur départ de la Nouv . Zelande ,
jufqu'à la Nouv . Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv . Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paffé trois mois & demi a
viliter les côtes de ce pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr . Le vaiffeau toucha fur
un banc de rochers , & y refta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puffent le remettre en pleine mer ..
On eft faifi d'attendriffement & d'effroi
en lifant la defcription de l'état où ils
fe trouvoient. Enfin , ils fortirent de dan
ger , & ils dûrent leur délivrance à une
circonftance bien fingulière . « Le rocher
» fur lequel échoua le bâtiment , fit plu-
» fieurs trous dans la calle , & un autre
» affez large pour nous couler à fond ;
» mais par bonheur , il fe trouva en
grande partie bouché par un morceau
» de rocher, qui ,après avoir fait l'ouver
»ture , y étoit reſté engagé,
"
Nos voyageurs touchent enfuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chémin
MAI. 1774. 91
de l'Europpe à Batavia ; ils portent partout
leur efprit obfervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abfolument .
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorfqu'on le voit commettre des actions
telles que celle- ci , dont nos phi-
Fofophes ont été temoins ..
»
n
"
Depuis un temps immémorial , la
pratique , appelée courir un Muck
eft établie chez ces peuples . Après s'être
» enivrés d'opium , un homme le préci
pite dans les rues une arme à la main ,
tuant toutes les perfonnes qu'il rencontre
. jufqu'à ce qu'il foit tué lui- même
ou arrêté. Nous en avons vu plufieurs
» exemples pendant notre féjour à Batavia
, & un des Officiers chargés de
faifir ces furieux , nous dit qu'il fe paf
» foit rarement une femaine fans que lui
» ou fes confrères fuffent appelés pour
» en arrêter quelqu'un . Dans un des cas
" dont nous avons été témoins , l'homme
" avoit eu plufieurs fois à fe plaindre de
» la perfidie des femmes, & étoit de--
» venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
"
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
font ordinairement bleйés ; mais ils
n'en font pas moins rompus vifs "..
92 MERCURE DE FRANCE.
L'équipage contracta à Batavia des gers
mes de maladie qui fe
développèrent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , prefque tous les jours un
mort à´jeter à la mer , & dans l'efpace.
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes te 2 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
que
Il eft fur que jamais on ne fera une
expédition au tour du globe auffi célèbre
celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture foit auffi intéreffante &
auffi inftructive.
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Résumé : Relation des voyages au tour du Monde, [titre d'après la table]
Entre 1768 et 1771, plusieurs expéditions britanniques explorèrent l'hémisphère méridional sous la direction de Byron, Carteret, Wallis et Cook. Ces missions avaient pour objectif d'explorer des régions peu connues telles que la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. Le quatrième voyage de Cook, à bord de l'Endeavour, fut particulièrement notable. Il clarifia des incertitudes géographiques, découvrit que la Nouvelle-Bretagne était composée de deux îles et dressa une carte précise de la Nouvelle-Zélande. L'expédition démontra également l'absence de continent au nord du 40e parallèle sud. Cook était accompagné de naturalistes comme Banks et Solander. Ils observèrent le passage de Vénus à Tahiti et explorèrent la mer du Sud. Malgré des obstacles au Brésil, ils contournèrent le cap Horn et firent naufrage près de la Terre de Feu. À Tahiti, ils décrivirent les habitants comme pacifiques et aimables, vivant dans un état de nature idyllique, avec une société structurée en quatre classes. Ils notèrent des pratiques culturelles spécifiques, comme les 'arreoy' et les cérémonies funéraires. Les explorateurs découvrirent plusieurs îles, atteignant la Nouvelle-Zélande en octobre 1769. Ils y restèrent jusqu'en avril 1770, affrontant des attaques des habitants et confirmant la pratique du cannibalisme. Ils explorèrent ensuite la Nouvelle-Hollande pendant trois mois et demi, avant de continuer vers la Nouvelle-Guinée et Batavia. À Batavia, ils observèrent une pratique locale violente appelée 'courir un Muck'. L'équipage contracta des maladies à Batavia, entraînant de nombreuses morts durant le retour. Le capitaine rapporta trente décès en un mois et demi. Le voyage se conclut par des escales au Cap et à Sainte-Hélène, avant d'atteindre les Dunes le 2 mai 1771. Cette expédition est considérée comme l'une des plus célèbres et instructives.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
57
p. 104-116
Des Nations sauvages avant l'établissement de la Propriété.
Début :
D'une extrémité de l'Amérique à l'autre, du Kamschatka aux rives de l'Oby, de la mer du [...]
Mots clefs :
Propriété, Nations, Homme, Amérique, Gouvernement, Pouvoir, Sauvage, Forêts, Tribu, Nature, Vie, Peuples, Politique, Affections, Talents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Des Nations sauvages avant l'établissement de la Propriété.
DES Nations fauvages avant l'établiſſement
de la Propriété.
D'UNE extrémité de l'Amérique à l'autre , du
Kamschatka aux rives de l'Oby , de la mer du
Nord jufqu'aux confins de la Chine , de l'Inde
& de la Perfe ; de la mer Cafpienne jufqu'à
la mer Rouge, à très- peu d'exceptions près ; dans
tout l'intérieur & fur toute la côte feptentrionale
de l'Afrique , le Voyageur & le Philofophe apperçoivent
une multitude de Nations que nous appelons
Sauvages ou Barbares. Dans cette portion du
Globe affez étendue pour renfermer prefque toutes
les variétés de climat , de terrein & de pofition , la
nature humaine , que toutes ces caufes modifient fi
puiffamment , doit préfenter auffi un tableau complet
de toutes les variétés qu'elle reçoit des différentes
diftances du Soleil , des manières différentes de
vivre & de fe nourrir. Quelle multitude de faits intéreffans
pour l'Hiftorien de l'homme ! Quel fpectacle
pour le Philofophe ! Toute recherche cependant
fur ce fujet feroit prématurée,avant de s'être fait une
idée générale de notre espèce dans la vie fauvage,
avant d'avoir diftingué l'ignorance, de la ftupidité, &
le défaut des Arts du défaut du génie qui les crée.
C'est pour avoir confondu ces chofes , que l'homme
fauvage eft fi peu connu , & l'homme focial fi
vain.
Parmi les Nations qui occupent les parties incultes
de la terre , quelques-unes cherchent leur fubfiftance
dans la chaſſe , d'autres dans la pêche , d'autres dans
DE FRANCE. 105
les productions naturelles du fol . Tous ces Peuples
connoiffent peu la propriété , & ne montrent même
que rarement quelques traces de fubordination & de
police. Il en eft d'autres qui , poffédant des troupeaux
qui leur rendent les pâturages néceffaires ,
favent déjà ce que c'est que d'être riche & d'être
pauvre , qui connoiffent les relations du patron &
du client , du maître & du ferviteur , qui ont fouffert
qu'on les clafsât dans l'eftime publique fuivant
les degrés de leur richeffe. Ces diftinctions doivent
produire ure différence , effentielle de caractère , &
nous autoriſent à féparer en deux claffes les Peuples
fans loix & fans gouvernement , dont nous
allons confidérer l'hiftoire ; l'une de Sauvages , qui
ne connoiffent point encore la propriété ; l'autre de
Barbares , qui en font l'objet principal de leurs
foins & de leurs defirs , quoiqu'ils ne fachent encore
ni l'établir ni la défendre par les loix .
Il est évident que la propriété ne s'établit que
lorfque la Société a déjà fait beaucoup de progrès ;
elle exige , parmi plufieurs autres connoiffances, que
les fiècles feuls peuvent donner , une méthode exacte
pour définir la poffeffion. La poffeffion exclufive eft
le premier degré de la propriété . C'eft de l'expérience
d'une poffeffion de ce genre que le defir de
la propriété peut naître. L'induftrie qui l'acquiert &
qui la perfectionne , exige l'habitude d'agir dans la
vûe d'un avenir éloigné , & de furmonter cette difpofition
naturelle qui porte toujours le Sauvage au
repos ou à la jouiffance ; mais cette habitude feule
eft un caractère qui annonce que ces Nations ont déjà
fait beaucoup de pas dans les Arts & dans l'Induſtrie .
Le vrai Sauvage ne connoît que le préfent , & celui
pour qui l'avenir commence à exifter , eſt déjà trèsloin
du premier état de la nature humaine,
Dans les Tribus qui vivent de la chaſſe & de la
E v
106 MERCURE 1
pêche , les armes , les fourrures , la flèche & le hameçon
font les feuls biens , l'unique propriété. La
nourriture du lendemain court encore dans les forêts
ou nage encore au fond des lacs & des mers ; elle ne
peut être leur propriété avant qu'ils s'en foient faifis
& même alors , comme toute la Tribu a contribué
la faifir , elle eft à toute la Tribus elle eft partagée
&dévorée à l'inftant , ou va enrichir le magafin
public,
Dans les pays où les Nations fauvages , comme
dans la plus grande partie de l'Amérique , mêlent à
la pratique de la chaffe quelque eſpèce d'agriculture ,
ces Nations fuivent à l'égard de la difpofition du fol
& des fruits que produit la terre les mêmes procédés
que dans la difpolition de la chaffe & le partage de
la proie. Comme les hommes chaffent enfemble , les
femmes labourent également enſemble Dès que la
récolte arrive , tout le monde s'affemble & jouit. Le
champ dans lequel ils sèment , ainfi que le diftrict
dans lequel ils chaffent , eft confidéré par la Nation
comme une propriété , mais cette propriété
demeure indivife. On va en troupe préparer le fol ,
planter & cueillir les fruits de la récolte. Ce qu'on
achète même des Étrangers avec lefquels on trafique ,
le porte , on le dépofe au dépôt public , & il
Le partage enfuite , à des temps marqués , entre les
différentes familles , proportionnellement aux divers
befoins de chacune.
Comme la flèche & le carquois appartiennent à
l'individu , la cabane & les meubles appartiennent à
la famille , & comme les foins de la maifon -font
dévolus à la femme , la propriété de la maiſon lui eft
également dévolue. Les enfans font à la mère ; la
Ligne paternelle ne marque que très - peu dans la
lifte , deses parens. Avant d'être mariés , les mâles
vivent dans la cabane où ils font nés ; mais dès qu'ils
ont pris une femme , ils vont vivre avec elle dans
DE FRANCE 107
fa cabane. La mère de famille regarde le Chalfeur
& le
Lawyer comme
une
partie
de
fes
}
richeffes ; elle les réferve pour les périls & les occafions
critiques ; & dans les intervalles des guerres,
des chaffes publiques & des affemblées , elle les foigne
, elle les berce , pour ainfi dire , & toute leur ,
vie n'eft alors qu'un long fommeil ou une fuite
d'amuſemens.
Tant qu'un des fexes garde , pour fon apanage ,
pour fon caractère diftinctif le courage dans les
dangers , l'habileté dans la politique & l'induftrie
dans les guerres , cette efpèce de propriété que
possède l'autre fexe , lui eft plutôt laillée comme
une fujétion , qu'accordée comme un privilège ;
elle marque dans les femmes une infériorité
& non pas un afcendant , comme le prétendent certains
Écrivains. La propriété n'eft en effet pour un
Guerrier qu'une chaîne d'embarras & de foins qu'il ·
ne peut porter par choix . Par- tout ailleurs que
dans le champ de l'honneur , ils ne voient qu'efclavage
& peines. Le fexe à qui la propriété eft impofée
, eft dans le fait foumis à l'autre ; les femmes font
dans le vrai les Ilotes de l'Amérique . Mais fi ce partage
de fonctions de la vie entre les deux fexes , en
entretenant dans l'homme le mépris des arts & des
travaux méchaniques,diffère de quelques fiècles feu
lement l'établiffement de l'efclavage , & fi l'efpèce
de fervitude où la femme eft foumife eft adoucre
par les affections naturelles du coeur , ne devonsnous
pas en cela , comme en beaucoup d'autres
chofes , préférer les premières infpirations de la Nature
à tous les fyftèmes d'une politique raffinée ?"
Tant que la propriété refte dans l'état où nous
venons de la décrire , on conçoit aifément ce que
apportent plufieurs Voyageurs , que , parmi les
Sauvages , on ne connoit aucune diftinction de rang
Evi
& de condition .
なな
108
MERCURE B
Il n'y a de fubordination , parmi eux , que cellequi
naît de la diverfité des fonctions ; & dans le
partage qu'on en fait , on ne confidère que les avantages
des talens , de l'âge & de l'expérience. Les qualités
perfonnelles n'y prennent de l'afcendant que
dans le moment précis où elles font néceffaires ;
mais la crife une fois paffée , elles n'en gardent
abfolument rien ; elles ne retiennent ni pouvoir
ni prérogative . Un Guerrier qui a conduit la jeuneffe
de fon canton au combat ou à la chaffe ,
de retour chez lui rentre dans la foule au niveau
de fes compagnons ; quand il n'y a plus d'autre
affaire que celle de dormir & de manger , de quelle
prééminence pourroit- il jouir ? Il ne mange pas , il
ne dort pas mieux qu'un autre .
Là où le pouvoir ne donne aucun avantage ,
ceux qui pourroient l'exercer en craignent les foins
& les inquiétudes , & les autres frémillent de l'idée
feule d'une foumiffion continuelle. J'aime , fait
dire Montefquieu à Sylla , à remporter des victoires ,
à fonder & à détruire des États ; mais pour ces
minces détails de gouvernement où les génies médiocres
ont tant d'avantages , mon âme ne fauroit
s'en occuper. Le Sauvage puife dans l'ignorance des
avantages du pouvoir & de la fortune , ce mépris
des grandeurs & des titres que Sylla devoit à la
fierté & à l'élévation de fon âme.
> Le tableau que nous venons de tracer convient
plus ou moins aux différentes Nations
fuivant les différens progrès qu'elles ont faits
dans l'établiffement de la propriété. Parmi les
Caraïbes & les autres habitans des climats chauds
de l'Amérique , fa dignité de Chef eft héréditaire ou
élective ; elle eft à vie . L'inégale diftribution de la '
propriété y établit une fubordination bien fenfible ;
mais parmi les Iroquois & les autres Nations des
Zônes tempérées , les mots de magiftrat ou de fujet ,
DE FRANCE. 109
•
de noble ou de roturier , font auffi peu connus que
les noms de riche & de pauvre. Les vieillards y commandent
, & dirigent toutes les opérations politiques
de leur Tribu , non qu'on leur ait confié aucun pouvoir
, mais par l'autorité naturelle de la vieilleffe.
Le commandement militaire eft toujours accordé à
la fupériorité de la valeur & de la force. On n'y
reconnoît l'Homme d'État qu'à l'attention avec laquelle
fa Tribu , rangée autour de lui , écoute fes
confeils ; le Général d'armée, qu'à la confiance avec laquelle
toute la jeuneffe le fuit au champ de bataille ;
& fi l'on vouloit voir quelque efpèce de gouvernement
politique dans l'accord de leurs volontés &
dans le concert de leurs mouvemens , il n'eft au
moins dans nos langues aucun terme qui pût rendre
cette efpèce de gouvernement . Le pouvoir n'y eft
autre chofe que l'afcendant naturel du talent ;
& fi la communauté agit quelquefois avec une
apparence d'ordre & de méthode , c'eft qué
toutes les volontés particulières , réunies alors dans
un feul intérêt, ne forment plus en ce moment qu'une
feule volonté .
Dans cette heureufe quoique informe adminiftration
, nous pouvons trouver les élémens d'un Sénat,
d'un pouvoir exécutif & d'une affemblée populaire ;
inftitutions par lefquelles les noms des anciens Légiflatcurs
ont été fi célèbress. A Athènes & à Rome ,
le Sénat , ainfi que l'artefte l'étymologie du mot , fut
d'abord compofé de vieillards . A Rome , les Généraux
faifoient leurs levées comme la font en Amérique
les conducteurs militaires. Les Citoyens Romains
fe rangeoient volontairement fous les drapeaux déployés
pour la guerre comme les jeunes Américains.
Les plans de Gouvernement que la Nature fuggéroit
aux Américains dans leurs forêts , elle les
avoit déjà dictés auparavant aux Romains & aux
Grecs , fur les rives de l'Eurotas & du . Tibre ; &
I 10 MERCURE
Lycurgue & Romulus apprirent à former leurs corps
politiques du même maître qui apprend à toutes les
Nations à unir leurs talens & a combiner leurs
forces.
Parmi les Nations de l'Amérique feptentrionale
chaque individu eft indépendant , mais il eft attaché
à quelque famille par les habitudes & par ſes affections.
Ces familles, comme autant de Tribus féparées, ne
font foumiles à aucune furveillance étrangère. Tout
ce qui fe paffe entre leurs membres , le meurtre
même & l'affaffinat , ne regarde qu'elles , & ne peut
être puni par aucune autre autorité. Ces familles font
en même-temps les parties d'un canton , les membres
d'une affociation plus étendue.
›
Les femmes de plufieurs cantons s'affemblent
pour planter leur mais , les vieillards pour tenir
confeil , les chaffeurs pour battre les forêts , &
les guerriers pour s'exercer dans le champ. Quelquefois
plufieurs de ces cantons fe réuniffent pour
tenir un confeil national & exécuter de concert
une entreprife importante. Lorfque les Européens
commencèrent à s'établir dans l'Amérique , fix
de ces Nations avoient fait entre elles une ligue ;
elles avoient leurs Amphyctions ou leurs États - Gé
néraux ; & par la folidité de leur union , par la
fageffe de leurs confeils , elles avoient acquis un
afcendant marqué depuis l'embouchure du fleuve
Saint-Laurent jufqu'à celui du Miffilligi .
-
"
Leur politique paroiffoit avoir faifi , avoir péné
tré l'intérêt commun de la confédération générale ,
auli-bien que l'intérêt privé de chaque affociation
particulière ; elles étudioient une balance de pou .
voir. L'Homme d'État d'un canton furveilloit les
deffeins & les procédés d'un autre ; & quand il s'appercevoit
qu'un des côtés de la balance ufurpoit un
peu trop de poids , en jetant fa tribu de l'autre côté ,
DE FRANCE III
i rétablifoit l'équilibre . Comme les Nations de
l'Europe , elles avoient leurs traités & leurs alliances,
qu'elles rompoient ou maintenoient fuivant la diver
fité des raifons d'État ; elles vivoient en paix tant
que la paix leur étoit utile & néceffaire , & enfuite
au moindre choc de leurs intérêts , va moindre niouvement
de jalouſie , elles fe levoient toutes pour la
guerre.
Aini, avec un gouvernement fans forme déterminée
, avec une union dont on n'apperçoit point les
noeuds raffemblés par les infpirations de l'inftinct plutôt
que par les vûes de la raiſon , ces Nations fauvages fe
conduifoient avec autant de concert & de force que les
Nations civilifées. Les Étrangers, fans pouvoir découvrir
quel eft le Magiftrat & comment le Sénat
eft compofé, trouvent toujours des confeils qui délibèrent
& des armées qui le battent. La police n'y
eft nulle part, & la justice y eft par- tout ; & l'abfence
des vices y eft la meilleure fureté contre les
crimes.
Sans doute il y a quelquefois des défordres parmi
eux , fur-tout lorfque l'ufage immodéré des liqueurs,
qu'ils aiment à l'excès, enflamme leurs paffions & les
fait fortir de leur indolence & de leur douceur ordinaire
: alors leurs querelles font des combats , &
leurs feftins fe terminent fouvent par des meurtres .
Lorfque quelqu'un a été tué, rarement celui qui a
commis le crime eft obligé d'en rendre compte à fa
Tribu ; c'eft une affaire qu'il a à foutenir contre la
famille , les amis ou même les compatriotes de fa
victime. Il n'eft jugé & puni par les frens que dans
les cas rares où le crime eft de nature à alarmer la
Société entière . Si les familles , les Tribus & les
cantons craignent d'être troublés par la fuite de
ces vengeances particulières , elles s'entremettent &'
tâchent , par des préfens proportionnés à l'offenſe
112 MERCURE
de fatisfaire au reffentiment , & de détourner la
vengeance ; prefque jamais le meurtrier n'échappe
à la peine s'il demeure aux lieux où il a commis
le crime. Le Sauvage qui ne fait pas étouffer lon
reffentiment fait le déguifer avec beaucoup d'adreffe ;
& c'eft fouvent après plufieurs années , lorfqu'il fe
croit le plus en füreté , que le meurtrier voit tomber
fur lui la vengeance.
Ces confidérations les rendent prudens & circonfpects
; elles les mettent en garde contre leurs
paffions ; elles leur donnent dans toutes leurs manières
un air phlegmatique & compofé , plus remarquable
que la politefle des Nations civilifées ;
cependant ils n'en font pas pour cela moins affectueux
dans leur commerce ; leur converfation même
eft pleine d'égards & d'attentions plus aimables , dit
Charlevoix , que le ton de nos fociétés polies .
Cet Écrivain a obfervé que les Nations parmi
lefquelles il a voyagé dans l'Amérique feptentrionale,
ne
mettent pas au rang des devoirs les actes de
bienfaifance & de générofité ; les Sauvages font
bienfaifans & généreux , mais par affection uniquement.
Lorfqu'ils ont fait un plaifir , ils ont
fatisfait un befoin. L'affaire eft finie ; & perfonne
n'y penfe plus. Un fervice reçu peut être ou
ne pas être l'occafion d'une liaifon intime ; cela
dépend non du bienfait , mais de quelques circonftances
du moment ; & le bienfait eft bientôt oublié
s'il n'a pas fait naître le fentiment tendre de
-l'amitié ; car la reconnoiffance n'eft pas pour eux un
devoir qui oblige l'un à quelque retour , ou autorife
l'autre à quelque reproche. Le fentiment avec lequel
ces Peuples donnent & reçoivent les préfens, eft le
même que celui que Tacité avoit furpris parmi les
anciens Germains ; ils les aiment beaucoup , mais
il s'en font un plaifir , & jamais une obligation , &
DE FRANCE. 113
de triba à tribu même , les préfens ne font d'aucuue
conféquence , à moins qu'ils n'ayent fervi à fceller
quelque alliance ou quelque traité.
Une de leurs maximes favorites , c'eft qu'un
homme ne doit rien naturellement à un autre
homme , & ne doit fouffrir par conféquent ni une
inégalité qui lui feroit injurieufe , ni des charges qui
le gêneroient dans fes befoins ; c'eft de ce principe
fi cruel & fi infecial en apparence, qu'ils ont fait for
tir toutes les règles de la juftice , & ils les fuivent
avec une bonne foi & une fermeté que la civilifation
ne donne point aux Peuples les plus éclairés . C'eft
précisément parce que la bienfaifance & l'amitié ne
font parmi eux ni des loix ni des devoirs , qu'elles
deviennent des fentimens tendres & paffionnés dès
qu'elles pénètrent dans le coeur ; mais nous qui nous
vantons de notre morale , quelle étrange contradiction
nous avons mife entre nos principes & nos procédés
! Le coeur , difons- nous , doit être libre & indépendant
dans toutes les affections , & cependant
nous regardons l'amitié comme une obligation , &
tout ce qu'elle peut donner nous l'attendons comme
un devoir rigoureux ; nous exigeons le retour de la
reconnoiffance comme le payement d'une dette .
Avant d'être généreux & bienfaifans , nous calculons
ce que nous rapportera la reconnoiffance , &
nous avons porté l'efprit de trafic & l'avidité de
F'intérêt juſques dans le commerce des affections du
coeur auffi les âmes fières & délicates ont - elles
appris à redouter les bienfaits prefque autant que les
chaînes de la fervitude , au lieu que le Sauvage ne
craint rien d'un préfent , & le reçoit toujours fans
inquiétude & fans réflexion .
L'amour de l'égalité & l'amour de la juftice n'étoient
que le même fentinent dans l'origine ;
& quoique les ' conftitutions fociales ayent établi
114
MERCURE
A
entre les Citoyens des inégalités de rangs && ddee.v.
privilèges que la juftice anême ordonne de respecter ,
cependant celui qui a oublié l'égalité originelle de
tous les hommes , dégénère bientôt en eſclave ou en
tyran. Si un pareil homme commande jamais , il ne
faut pas efpérer qu'il refpecte les droits de fes femblables.
C'eft ce principe d'égalité, primitive qui
élève l'âme par le fentiment de fon indépendance ,
la rend indifférente à tout ce qu'on peut recevoir des
hommes , lui fait refpecter leurs droits , & l'ouvre
toute entière aux affections nobles & généreuſes ;
c'eft lui qui répand fur le front fauvage de l'Américain
cette expreffion de candeur & de bonté qui
adoucit ce qu'il y a de farouche dans fes traits &
dans fa conduite , & encourage l'Etranger à l'aborder
avec confiance fans la garantie même des
Loix & du Gouvernement.
Chez ces Peuples , c'eft aux talens & au courage
que la confidération s'attache, elle ne fuit pas, comme
parmi nous , le char brillant de la fortune & les
pompes frivoles du luxe. Les talens dont ils font cas
ce font les talens dont ils ont befoin , c'eft la parfaite
intelligence du pays , c'eft l'art de rufer à la
guerre. Voilà les qualités far lefquelles , parmi les
Caraïbes , on fait fubir des épreuves à quiconque
afpire à la place de conducteur militaire. On l'envoie
d'abord avec une eſcorte à travers des forêts
immenfes jufqu'aux portes de l'ennemi ; on lui dé
figne fur la frontière un buiffon ou une fontaine ,
il faut qu'il les reconnoiffe , qu'il y plante un
poteau , & que feul enfuite il revienne dans fon pays
à travers les mêmes chemins.
C'est ainsi que par des obfervations fubtiles , dont
les Voyageurs accoutumés à marcher à l'aide des
grandes routes feroient bien incapables , ils peuvent
fuivre les traces d'un animal ou les pas d'ua
homme à travers des forêts de cent licues. Ces
DE FRANCE Its
mêmes hommes favent gouverner des canots fragiles
fur les torrens & les cataractes avec l'adreſſe
des pilotes les plus habiles . S'ils traitent avec un
Étranger , leurs regards pénétrans vont jufqu'au fond"
de fon âme lire fa penfée la plus fecrette , furprendre
fa véritable intention ; & eux , s'ils ont befoin
de tromper à leur tour , ils favent fe couvrir d'arti
fice qu'on dévoile bien rarement. Ces mêmes hom
mes enfin lorfqu'ils haranguent dans leurs confeils ,
y déployent l'élocution la plus figurée , la plus
énergique , & favent conduire leur négociation avec
le difcernement le plus fin & le plus profond de leurs
intérêts politiques.
Mais sûrs de trouver dans chaque occafion particulière
les moyens de traiter leurs intérêts avec cette
fupériorité , ils ne fe font point une fcience de
leur politique, & ne travaillent point à foumettre à
des principes généraux les règles de leur conduite &
de leurs artifices ; ils femblent incapables de porter
leur attention fur des objets un peu éloignés , fi on
en excepte au moins les expériences qu'ils ont faites
dans la chaffe & dans la guerre. Chez eux la prévoyance
ne s'étend pas d'une faifon à l'autre ; ils
conſomment en été tous les fruits de l'été , & lorfque
l'hiver arrivé, ils s'élancent dans des forêts couvertes
de neiges pour y chercher leur proie . S'ils fe trompent
dans leurs efpérinces , un moment après ils
tomberont dans la même erreur . L'expérience no
leur apprend prefque rien , & ne les ergage point à
établir de ces maximes qui font pour nous les guides
de la vie. Parmi nous les intervalles de repos que
les paffions nous laiffent font des momens où la réflexion
, la honte , la pitié & le remords nous difpofent
à la fageffe & aux vertus. Le Sauvage prefque
ftupide dans ces momens de calme , ne fe repent
jamais d'aucunes de fes violences , & il ne fe croit
jamais refponfable , lorfqu'il eft tranquille & de
116 MERCURE
fang-froid, des actions qu'il a pu commettre dans la
colère ou dans l'vreſſe .
La fuite au Mercure prochain.
de la Propriété.
D'UNE extrémité de l'Amérique à l'autre , du
Kamschatka aux rives de l'Oby , de la mer du
Nord jufqu'aux confins de la Chine , de l'Inde
& de la Perfe ; de la mer Cafpienne jufqu'à
la mer Rouge, à très- peu d'exceptions près ; dans
tout l'intérieur & fur toute la côte feptentrionale
de l'Afrique , le Voyageur & le Philofophe apperçoivent
une multitude de Nations que nous appelons
Sauvages ou Barbares. Dans cette portion du
Globe affez étendue pour renfermer prefque toutes
les variétés de climat , de terrein & de pofition , la
nature humaine , que toutes ces caufes modifient fi
puiffamment , doit préfenter auffi un tableau complet
de toutes les variétés qu'elle reçoit des différentes
diftances du Soleil , des manières différentes de
vivre & de fe nourrir. Quelle multitude de faits intéreffans
pour l'Hiftorien de l'homme ! Quel fpectacle
pour le Philofophe ! Toute recherche cependant
fur ce fujet feroit prématurée,avant de s'être fait une
idée générale de notre espèce dans la vie fauvage,
avant d'avoir diftingué l'ignorance, de la ftupidité, &
le défaut des Arts du défaut du génie qui les crée.
C'est pour avoir confondu ces chofes , que l'homme
fauvage eft fi peu connu , & l'homme focial fi
vain.
Parmi les Nations qui occupent les parties incultes
de la terre , quelques-unes cherchent leur fubfiftance
dans la chaſſe , d'autres dans la pêche , d'autres dans
DE FRANCE. 105
les productions naturelles du fol . Tous ces Peuples
connoiffent peu la propriété , & ne montrent même
que rarement quelques traces de fubordination & de
police. Il en eft d'autres qui , poffédant des troupeaux
qui leur rendent les pâturages néceffaires ,
favent déjà ce que c'est que d'être riche & d'être
pauvre , qui connoiffent les relations du patron &
du client , du maître & du ferviteur , qui ont fouffert
qu'on les clafsât dans l'eftime publique fuivant
les degrés de leur richeffe. Ces diftinctions doivent
produire ure différence , effentielle de caractère , &
nous autoriſent à féparer en deux claffes les Peuples
fans loix & fans gouvernement , dont nous
allons confidérer l'hiftoire ; l'une de Sauvages , qui
ne connoiffent point encore la propriété ; l'autre de
Barbares , qui en font l'objet principal de leurs
foins & de leurs defirs , quoiqu'ils ne fachent encore
ni l'établir ni la défendre par les loix .
Il est évident que la propriété ne s'établit que
lorfque la Société a déjà fait beaucoup de progrès ;
elle exige , parmi plufieurs autres connoiffances, que
les fiècles feuls peuvent donner , une méthode exacte
pour définir la poffeffion. La poffeffion exclufive eft
le premier degré de la propriété . C'eft de l'expérience
d'une poffeffion de ce genre que le defir de
la propriété peut naître. L'induftrie qui l'acquiert &
qui la perfectionne , exige l'habitude d'agir dans la
vûe d'un avenir éloigné , & de furmonter cette difpofition
naturelle qui porte toujours le Sauvage au
repos ou à la jouiffance ; mais cette habitude feule
eft un caractère qui annonce que ces Nations ont déjà
fait beaucoup de pas dans les Arts & dans l'Induſtrie .
Le vrai Sauvage ne connoît que le préfent , & celui
pour qui l'avenir commence à exifter , eſt déjà trèsloin
du premier état de la nature humaine,
Dans les Tribus qui vivent de la chaſſe & de la
E v
106 MERCURE 1
pêche , les armes , les fourrures , la flèche & le hameçon
font les feuls biens , l'unique propriété. La
nourriture du lendemain court encore dans les forêts
ou nage encore au fond des lacs & des mers ; elle ne
peut être leur propriété avant qu'ils s'en foient faifis
& même alors , comme toute la Tribu a contribué
la faifir , elle eft à toute la Tribus elle eft partagée
&dévorée à l'inftant , ou va enrichir le magafin
public,
Dans les pays où les Nations fauvages , comme
dans la plus grande partie de l'Amérique , mêlent à
la pratique de la chaffe quelque eſpèce d'agriculture ,
ces Nations fuivent à l'égard de la difpofition du fol
& des fruits que produit la terre les mêmes procédés
que dans la difpolition de la chaffe & le partage de
la proie. Comme les hommes chaffent enfemble , les
femmes labourent également enſemble Dès que la
récolte arrive , tout le monde s'affemble & jouit. Le
champ dans lequel ils sèment , ainfi que le diftrict
dans lequel ils chaffent , eft confidéré par la Nation
comme une propriété , mais cette propriété
demeure indivife. On va en troupe préparer le fol ,
planter & cueillir les fruits de la récolte. Ce qu'on
achète même des Étrangers avec lefquels on trafique ,
le porte , on le dépofe au dépôt public , & il
Le partage enfuite , à des temps marqués , entre les
différentes familles , proportionnellement aux divers
befoins de chacune.
Comme la flèche & le carquois appartiennent à
l'individu , la cabane & les meubles appartiennent à
la famille , & comme les foins de la maifon -font
dévolus à la femme , la propriété de la maiſon lui eft
également dévolue. Les enfans font à la mère ; la
Ligne paternelle ne marque que très - peu dans la
lifte , deses parens. Avant d'être mariés , les mâles
vivent dans la cabane où ils font nés ; mais dès qu'ils
ont pris une femme , ils vont vivre avec elle dans
DE FRANCE 107
fa cabane. La mère de famille regarde le Chalfeur
& le
Lawyer comme
une
partie
de
fes
}
richeffes ; elle les réferve pour les périls & les occafions
critiques ; & dans les intervalles des guerres,
des chaffes publiques & des affemblées , elle les foigne
, elle les berce , pour ainfi dire , & toute leur ,
vie n'eft alors qu'un long fommeil ou une fuite
d'amuſemens.
Tant qu'un des fexes garde , pour fon apanage ,
pour fon caractère diftinctif le courage dans les
dangers , l'habileté dans la politique & l'induftrie
dans les guerres , cette efpèce de propriété que
possède l'autre fexe , lui eft plutôt laillée comme
une fujétion , qu'accordée comme un privilège ;
elle marque dans les femmes une infériorité
& non pas un afcendant , comme le prétendent certains
Écrivains. La propriété n'eft en effet pour un
Guerrier qu'une chaîne d'embarras & de foins qu'il ·
ne peut porter par choix . Par- tout ailleurs que
dans le champ de l'honneur , ils ne voient qu'efclavage
& peines. Le fexe à qui la propriété eft impofée
, eft dans le fait foumis à l'autre ; les femmes font
dans le vrai les Ilotes de l'Amérique . Mais fi ce partage
de fonctions de la vie entre les deux fexes , en
entretenant dans l'homme le mépris des arts & des
travaux méchaniques,diffère de quelques fiècles feu
lement l'établiffement de l'efclavage , & fi l'efpèce
de fervitude où la femme eft foumife eft adoucre
par les affections naturelles du coeur , ne devonsnous
pas en cela , comme en beaucoup d'autres
chofes , préférer les premières infpirations de la Nature
à tous les fyftèmes d'une politique raffinée ?"
Tant que la propriété refte dans l'état où nous
venons de la décrire , on conçoit aifément ce que
apportent plufieurs Voyageurs , que , parmi les
Sauvages , on ne connoit aucune diftinction de rang
Evi
& de condition .
なな
108
MERCURE B
Il n'y a de fubordination , parmi eux , que cellequi
naît de la diverfité des fonctions ; & dans le
partage qu'on en fait , on ne confidère que les avantages
des talens , de l'âge & de l'expérience. Les qualités
perfonnelles n'y prennent de l'afcendant que
dans le moment précis où elles font néceffaires ;
mais la crife une fois paffée , elles n'en gardent
abfolument rien ; elles ne retiennent ni pouvoir
ni prérogative . Un Guerrier qui a conduit la jeuneffe
de fon canton au combat ou à la chaffe ,
de retour chez lui rentre dans la foule au niveau
de fes compagnons ; quand il n'y a plus d'autre
affaire que celle de dormir & de manger , de quelle
prééminence pourroit- il jouir ? Il ne mange pas , il
ne dort pas mieux qu'un autre .
Là où le pouvoir ne donne aucun avantage ,
ceux qui pourroient l'exercer en craignent les foins
& les inquiétudes , & les autres frémillent de l'idée
feule d'une foumiffion continuelle. J'aime , fait
dire Montefquieu à Sylla , à remporter des victoires ,
à fonder & à détruire des États ; mais pour ces
minces détails de gouvernement où les génies médiocres
ont tant d'avantages , mon âme ne fauroit
s'en occuper. Le Sauvage puife dans l'ignorance des
avantages du pouvoir & de la fortune , ce mépris
des grandeurs & des titres que Sylla devoit à la
fierté & à l'élévation de fon âme.
> Le tableau que nous venons de tracer convient
plus ou moins aux différentes Nations
fuivant les différens progrès qu'elles ont faits
dans l'établiffement de la propriété. Parmi les
Caraïbes & les autres habitans des climats chauds
de l'Amérique , fa dignité de Chef eft héréditaire ou
élective ; elle eft à vie . L'inégale diftribution de la '
propriété y établit une fubordination bien fenfible ;
mais parmi les Iroquois & les autres Nations des
Zônes tempérées , les mots de magiftrat ou de fujet ,
DE FRANCE. 109
•
de noble ou de roturier , font auffi peu connus que
les noms de riche & de pauvre. Les vieillards y commandent
, & dirigent toutes les opérations politiques
de leur Tribu , non qu'on leur ait confié aucun pouvoir
, mais par l'autorité naturelle de la vieilleffe.
Le commandement militaire eft toujours accordé à
la fupériorité de la valeur & de la force. On n'y
reconnoît l'Homme d'État qu'à l'attention avec laquelle
fa Tribu , rangée autour de lui , écoute fes
confeils ; le Général d'armée, qu'à la confiance avec laquelle
toute la jeuneffe le fuit au champ de bataille ;
& fi l'on vouloit voir quelque efpèce de gouvernement
politique dans l'accord de leurs volontés &
dans le concert de leurs mouvemens , il n'eft au
moins dans nos langues aucun terme qui pût rendre
cette efpèce de gouvernement . Le pouvoir n'y eft
autre chofe que l'afcendant naturel du talent ;
& fi la communauté agit quelquefois avec une
apparence d'ordre & de méthode , c'eft qué
toutes les volontés particulières , réunies alors dans
un feul intérêt, ne forment plus en ce moment qu'une
feule volonté .
Dans cette heureufe quoique informe adminiftration
, nous pouvons trouver les élémens d'un Sénat,
d'un pouvoir exécutif & d'une affemblée populaire ;
inftitutions par lefquelles les noms des anciens Légiflatcurs
ont été fi célèbress. A Athènes & à Rome ,
le Sénat , ainfi que l'artefte l'étymologie du mot , fut
d'abord compofé de vieillards . A Rome , les Généraux
faifoient leurs levées comme la font en Amérique
les conducteurs militaires. Les Citoyens Romains
fe rangeoient volontairement fous les drapeaux déployés
pour la guerre comme les jeunes Américains.
Les plans de Gouvernement que la Nature fuggéroit
aux Américains dans leurs forêts , elle les
avoit déjà dictés auparavant aux Romains & aux
Grecs , fur les rives de l'Eurotas & du . Tibre ; &
I 10 MERCURE
Lycurgue & Romulus apprirent à former leurs corps
politiques du même maître qui apprend à toutes les
Nations à unir leurs talens & a combiner leurs
forces.
Parmi les Nations de l'Amérique feptentrionale
chaque individu eft indépendant , mais il eft attaché
à quelque famille par les habitudes & par ſes affections.
Ces familles, comme autant de Tribus féparées, ne
font foumiles à aucune furveillance étrangère. Tout
ce qui fe paffe entre leurs membres , le meurtre
même & l'affaffinat , ne regarde qu'elles , & ne peut
être puni par aucune autre autorité. Ces familles font
en même-temps les parties d'un canton , les membres
d'une affociation plus étendue.
›
Les femmes de plufieurs cantons s'affemblent
pour planter leur mais , les vieillards pour tenir
confeil , les chaffeurs pour battre les forêts , &
les guerriers pour s'exercer dans le champ. Quelquefois
plufieurs de ces cantons fe réuniffent pour
tenir un confeil national & exécuter de concert
une entreprife importante. Lorfque les Européens
commencèrent à s'établir dans l'Amérique , fix
de ces Nations avoient fait entre elles une ligue ;
elles avoient leurs Amphyctions ou leurs États - Gé
néraux ; & par la folidité de leur union , par la
fageffe de leurs confeils , elles avoient acquis un
afcendant marqué depuis l'embouchure du fleuve
Saint-Laurent jufqu'à celui du Miffilligi .
-
"
Leur politique paroiffoit avoir faifi , avoir péné
tré l'intérêt commun de la confédération générale ,
auli-bien que l'intérêt privé de chaque affociation
particulière ; elles étudioient une balance de pou .
voir. L'Homme d'État d'un canton furveilloit les
deffeins & les procédés d'un autre ; & quand il s'appercevoit
qu'un des côtés de la balance ufurpoit un
peu trop de poids , en jetant fa tribu de l'autre côté ,
DE FRANCE III
i rétablifoit l'équilibre . Comme les Nations de
l'Europe , elles avoient leurs traités & leurs alliances,
qu'elles rompoient ou maintenoient fuivant la diver
fité des raifons d'État ; elles vivoient en paix tant
que la paix leur étoit utile & néceffaire , & enfuite
au moindre choc de leurs intérêts , va moindre niouvement
de jalouſie , elles fe levoient toutes pour la
guerre.
Aini, avec un gouvernement fans forme déterminée
, avec une union dont on n'apperçoit point les
noeuds raffemblés par les infpirations de l'inftinct plutôt
que par les vûes de la raiſon , ces Nations fauvages fe
conduifoient avec autant de concert & de force que les
Nations civilifées. Les Étrangers, fans pouvoir découvrir
quel eft le Magiftrat & comment le Sénat
eft compofé, trouvent toujours des confeils qui délibèrent
& des armées qui le battent. La police n'y
eft nulle part, & la justice y eft par- tout ; & l'abfence
des vices y eft la meilleure fureté contre les
crimes.
Sans doute il y a quelquefois des défordres parmi
eux , fur-tout lorfque l'ufage immodéré des liqueurs,
qu'ils aiment à l'excès, enflamme leurs paffions & les
fait fortir de leur indolence & de leur douceur ordinaire
: alors leurs querelles font des combats , &
leurs feftins fe terminent fouvent par des meurtres .
Lorfque quelqu'un a été tué, rarement celui qui a
commis le crime eft obligé d'en rendre compte à fa
Tribu ; c'eft une affaire qu'il a à foutenir contre la
famille , les amis ou même les compatriotes de fa
victime. Il n'eft jugé & puni par les frens que dans
les cas rares où le crime eft de nature à alarmer la
Société entière . Si les familles , les Tribus & les
cantons craignent d'être troublés par la fuite de
ces vengeances particulières , elles s'entremettent &'
tâchent , par des préfens proportionnés à l'offenſe
112 MERCURE
de fatisfaire au reffentiment , & de détourner la
vengeance ; prefque jamais le meurtrier n'échappe
à la peine s'il demeure aux lieux où il a commis
le crime. Le Sauvage qui ne fait pas étouffer lon
reffentiment fait le déguifer avec beaucoup d'adreffe ;
& c'eft fouvent après plufieurs années , lorfqu'il fe
croit le plus en füreté , que le meurtrier voit tomber
fur lui la vengeance.
Ces confidérations les rendent prudens & circonfpects
; elles les mettent en garde contre leurs
paffions ; elles leur donnent dans toutes leurs manières
un air phlegmatique & compofé , plus remarquable
que la politefle des Nations civilifées ;
cependant ils n'en font pas pour cela moins affectueux
dans leur commerce ; leur converfation même
eft pleine d'égards & d'attentions plus aimables , dit
Charlevoix , que le ton de nos fociétés polies .
Cet Écrivain a obfervé que les Nations parmi
lefquelles il a voyagé dans l'Amérique feptentrionale,
ne
mettent pas au rang des devoirs les actes de
bienfaifance & de générofité ; les Sauvages font
bienfaifans & généreux , mais par affection uniquement.
Lorfqu'ils ont fait un plaifir , ils ont
fatisfait un befoin. L'affaire eft finie ; & perfonne
n'y penfe plus. Un fervice reçu peut être ou
ne pas être l'occafion d'une liaifon intime ; cela
dépend non du bienfait , mais de quelques circonftances
du moment ; & le bienfait eft bientôt oublié
s'il n'a pas fait naître le fentiment tendre de
-l'amitié ; car la reconnoiffance n'eft pas pour eux un
devoir qui oblige l'un à quelque retour , ou autorife
l'autre à quelque reproche. Le fentiment avec lequel
ces Peuples donnent & reçoivent les préfens, eft le
même que celui que Tacité avoit furpris parmi les
anciens Germains ; ils les aiment beaucoup , mais
il s'en font un plaifir , & jamais une obligation , &
DE FRANCE. 113
de triba à tribu même , les préfens ne font d'aucuue
conféquence , à moins qu'ils n'ayent fervi à fceller
quelque alliance ou quelque traité.
Une de leurs maximes favorites , c'eft qu'un
homme ne doit rien naturellement à un autre
homme , & ne doit fouffrir par conféquent ni une
inégalité qui lui feroit injurieufe , ni des charges qui
le gêneroient dans fes befoins ; c'eft de ce principe
fi cruel & fi infecial en apparence, qu'ils ont fait for
tir toutes les règles de la juftice , & ils les fuivent
avec une bonne foi & une fermeté que la civilifation
ne donne point aux Peuples les plus éclairés . C'eft
précisément parce que la bienfaifance & l'amitié ne
font parmi eux ni des loix ni des devoirs , qu'elles
deviennent des fentimens tendres & paffionnés dès
qu'elles pénètrent dans le coeur ; mais nous qui nous
vantons de notre morale , quelle étrange contradiction
nous avons mife entre nos principes & nos procédés
! Le coeur , difons- nous , doit être libre & indépendant
dans toutes les affections , & cependant
nous regardons l'amitié comme une obligation , &
tout ce qu'elle peut donner nous l'attendons comme
un devoir rigoureux ; nous exigeons le retour de la
reconnoiffance comme le payement d'une dette .
Avant d'être généreux & bienfaifans , nous calculons
ce que nous rapportera la reconnoiffance , &
nous avons porté l'efprit de trafic & l'avidité de
F'intérêt juſques dans le commerce des affections du
coeur auffi les âmes fières & délicates ont - elles
appris à redouter les bienfaits prefque autant que les
chaînes de la fervitude , au lieu que le Sauvage ne
craint rien d'un préfent , & le reçoit toujours fans
inquiétude & fans réflexion .
L'amour de l'égalité & l'amour de la juftice n'étoient
que le même fentinent dans l'origine ;
& quoique les ' conftitutions fociales ayent établi
114
MERCURE
A
entre les Citoyens des inégalités de rangs && ddee.v.
privilèges que la juftice anême ordonne de respecter ,
cependant celui qui a oublié l'égalité originelle de
tous les hommes , dégénère bientôt en eſclave ou en
tyran. Si un pareil homme commande jamais , il ne
faut pas efpérer qu'il refpecte les droits de fes femblables.
C'eft ce principe d'égalité, primitive qui
élève l'âme par le fentiment de fon indépendance ,
la rend indifférente à tout ce qu'on peut recevoir des
hommes , lui fait refpecter leurs droits , & l'ouvre
toute entière aux affections nobles & généreuſes ;
c'eft lui qui répand fur le front fauvage de l'Américain
cette expreffion de candeur & de bonté qui
adoucit ce qu'il y a de farouche dans fes traits &
dans fa conduite , & encourage l'Etranger à l'aborder
avec confiance fans la garantie même des
Loix & du Gouvernement.
Chez ces Peuples , c'eft aux talens & au courage
que la confidération s'attache, elle ne fuit pas, comme
parmi nous , le char brillant de la fortune & les
pompes frivoles du luxe. Les talens dont ils font cas
ce font les talens dont ils ont befoin , c'eft la parfaite
intelligence du pays , c'eft l'art de rufer à la
guerre. Voilà les qualités far lefquelles , parmi les
Caraïbes , on fait fubir des épreuves à quiconque
afpire à la place de conducteur militaire. On l'envoie
d'abord avec une eſcorte à travers des forêts
immenfes jufqu'aux portes de l'ennemi ; on lui dé
figne fur la frontière un buiffon ou une fontaine ,
il faut qu'il les reconnoiffe , qu'il y plante un
poteau , & que feul enfuite il revienne dans fon pays
à travers les mêmes chemins.
C'est ainsi que par des obfervations fubtiles , dont
les Voyageurs accoutumés à marcher à l'aide des
grandes routes feroient bien incapables , ils peuvent
fuivre les traces d'un animal ou les pas d'ua
homme à travers des forêts de cent licues. Ces
DE FRANCE Its
mêmes hommes favent gouverner des canots fragiles
fur les torrens & les cataractes avec l'adreſſe
des pilotes les plus habiles . S'ils traitent avec un
Étranger , leurs regards pénétrans vont jufqu'au fond"
de fon âme lire fa penfée la plus fecrette , furprendre
fa véritable intention ; & eux , s'ils ont befoin
de tromper à leur tour , ils favent fe couvrir d'arti
fice qu'on dévoile bien rarement. Ces mêmes hom
mes enfin lorfqu'ils haranguent dans leurs confeils ,
y déployent l'élocution la plus figurée , la plus
énergique , & favent conduire leur négociation avec
le difcernement le plus fin & le plus profond de leurs
intérêts politiques.
Mais sûrs de trouver dans chaque occafion particulière
les moyens de traiter leurs intérêts avec cette
fupériorité , ils ne fe font point une fcience de
leur politique, & ne travaillent point à foumettre à
des principes généraux les règles de leur conduite &
de leurs artifices ; ils femblent incapables de porter
leur attention fur des objets un peu éloignés , fi on
en excepte au moins les expériences qu'ils ont faites
dans la chaffe & dans la guerre. Chez eux la prévoyance
ne s'étend pas d'une faifon à l'autre ; ils
conſomment en été tous les fruits de l'été , & lorfque
l'hiver arrivé, ils s'élancent dans des forêts couvertes
de neiges pour y chercher leur proie . S'ils fe trompent
dans leurs efpérinces , un moment après ils
tomberont dans la même erreur . L'expérience no
leur apprend prefque rien , & ne les ergage point à
établir de ces maximes qui font pour nous les guides
de la vie. Parmi nous les intervalles de repos que
les paffions nous laiffent font des momens où la réflexion
, la honte , la pitié & le remords nous difpofent
à la fageffe & aux vertus. Le Sauvage prefque
ftupide dans ces momens de calme , ne fe repent
jamais d'aucunes de fes violences , & il ne fe croit
jamais refponfable , lorfqu'il eft tranquille & de
116 MERCURE
fang-froid, des actions qu'il a pu commettre dans la
colère ou dans l'vreſſe .
La fuite au Mercure prochain.
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Résumé : Des Nations sauvages avant l'établissement de la Propriété.
Le texte présente les caractéristiques des nations sauvages et barbares avant l'établissement de la propriété, réparties dans diverses régions du monde, telles que l'Amérique, le Kamchatka, la Chine et l'Afrique septentrionale. Ces nations vivent principalement de la chasse, de la pêche ou de l'agriculture collective, sans reconnaissance de la propriété individuelle. Les biens, terres, récoltes et objets acquis sont partagés collectivement, et les femmes gèrent les biens familiaux tandis que les enfants appartiennent à la mère. Les structures sociales diffèrent selon les groupes. Chez les Caraïbes, le statut de chef peut être héréditaire ou électif, alors que chez les Iroquois, il n'existe pas de distinctions de rang ou de richesse. Les décisions sont prises collectivement, et les conflits sont résolus au sein des familles ou des cantons. Les nations amérindiennes se réunissent en conseils pour discuter et organiser des activités communes, formant parfois des ligues et des alliances. Les Amérindiens valorisent l'égalité, la justice et les talents plutôt que la fortune. Ils sont décrits comme prudents, affectueux et respectueux, mais considèrent la bienfaisance comme un acte d'affection plutôt qu'une obligation. Leur moralité repose sur la bonne foi et la fermeté. Cependant, ils manquent de prévoyance à long terme et consomment leurs ressources sans penser à l'avenir. Les disputes peuvent dégénérer en conflits, souvent apaisés par les tribus.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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