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2301
p. 45
VERS à Mde D. M.
Début :
J'AVOIS déja quitté ma lyre ; [...]
Mots clefs :
Lyre, Amour
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Mde D. M.
V E R S à Mde D. M.
J'avois déja quitté ma lyre ;
J'avois eſſuyé mes pinceaux :
L'Amour parut. Avec un doux ſourire
Il daigna m'adreſſer ces mots :
- s» Souviens-toi, dit-il, de Climène ;
» Reprends ton luth, bois, chante & ris.
' » Ah , lui dis-je alors tout ſurpris,
» Vous vous donnez bien de la peine :
» Mais il eſt un objet pour moi bien plus char
- >> Il)3 Ilf,
» Eh bien , reprit l'Amour , ſuis le feu qui
>> t'inſpire ; -
» Je te devine ; tiens, evamine, ſoupire.
» Puis il diſparut à l'inſtant ....
» Je ne vis plus que vous, & je repris ma lyre.
Par le même.
J'avois déja quitté ma lyre ;
J'avois eſſuyé mes pinceaux :
L'Amour parut. Avec un doux ſourire
Il daigna m'adreſſer ces mots :
- s» Souviens-toi, dit-il, de Climène ;
» Reprends ton luth, bois, chante & ris.
' » Ah , lui dis-je alors tout ſurpris,
» Vous vous donnez bien de la peine :
» Mais il eſt un objet pour moi bien plus char
- >> Il)3 Ilf,
» Eh bien , reprit l'Amour , ſuis le feu qui
>> t'inſpire ; -
» Je te devine ; tiens, evamine, ſoupire.
» Puis il diſparut à l'inſtant ....
» Je ne vis plus que vous, & je repris ma lyre.
Par le même.
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2302
p. 45-46
MADRIGAL. A Mde de C.
Début :
UN jour que de noires vapeurs [...]
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL. A Mde de C.
MADRIGAL. A Mde de C.
UN jour que de noires vapeurs
L'imagination blessée, Peignoit chacun à ma pensée
| --
46 MERCURE DE FRANCE.
·
De ſombres & fauſſes couleurs ;
A mon eſprit attrabilaire
S'offre l'aimable C. .. tin.
Il s'offenſa que ſans deſſein,
· A tout le monde elle ait ſçu plaire.
Il veut lui trouver un défaut ;
Mais elle n'eſt qu'aimable & belle :
Contre lui, je ſentis bientôt
Mon cœur prendre parti pour elle.
Le C. d'AR... Capitaine de Cavalerie.
UN jour que de noires vapeurs
L'imagination blessée, Peignoit chacun à ma pensée
| --
46 MERCURE DE FRANCE.
·
De ſombres & fauſſes couleurs ;
A mon eſprit attrabilaire
S'offre l'aimable C. .. tin.
Il s'offenſa que ſans deſſein,
· A tout le monde elle ait ſçu plaire.
Il veut lui trouver un défaut ;
Mais elle n'eſt qu'aimable & belle :
Contre lui, je ſentis bientôt
Mon cœur prendre parti pour elle.
Le C. d'AR... Capitaine de Cavalerie.
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2303
p. 46
VERS destinés à être mis au bas du portrait de M. l'Abbé DE VOISENON, de l'Académie Françoise.
Début :
FAVORI d'Apollon, ses élégans écrits, [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS destinés à être mis au bas du portrait de M. l'Abbé DE VOISENON, de l'Académie Françoise.
VERS destinés à être mis au bas du
portrait de M. l'Abbé DE VOISENON,
de l'Académie Françoise.
FAVORI d'Apollon, ses élégans écrits,
Par le goût même ornés, par les Grâces pétris ,
Seront gravés au Temple de Mémoire.
Son cœur du ſentiment ſçait connoître le prix :
Il eſt, par cent vertus au-deſſus de ſa gloire,
Les délices de ſes Amis.
portrait de M. l'Abbé DE VOISENON,
de l'Académie Françoise.
FAVORI d'Apollon, ses élégans écrits,
Par le goût même ornés, par les Grâces pétris ,
Seront gravés au Temple de Mémoire.
Son cœur du ſentiment ſçait connoître le prix :
Il eſt, par cent vertus au-deſſus de ſa gloire,
Les délices de ſes Amis.
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2304
p. 46-51
PORTRAIT DE JULIE.
Début :
ON a tant de fois célébré les triomphes de la folie, tant de fois analysé le [...]
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texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT DE JULIE.
PORTRAIT DE JULIE.
ON a tant de fois célébré les triomphes
de la folie, tant de fois analysé le
º
M A I.
1764.
47 .
cœur humain , raconté ſes égaremens,
ſes travers, ſes contradictions , & tout
n'eſt pas encore dit. Nous voyons ce que
nos Pères auroient à peine imaginé ;
des plaiſirs fatigans, des amitiés incom
modes , des bienſéances ridicules , des
paſſions éphémères, des foibleſſes réflé
chies , des infidélités réciproquement
permiſes, des crimes conſommés avec
dignité, des corrupteurs agréables, des
femmes qui s'honorent de leurs vices,
des vices couronnés par les ſuccès les
plus brillans, la ſéduction réduite en
principes , l'obſcénité applaudie , les
Loix, la Religion , l'humanité, la Na
ture outragées, toutes les barrières ren
verſées.Quel ſpectacle l...Eſt-ce donc là
toute l'hiſtoire d'un Siécle Philoſophe ?
Ne voit-on parmi nous que des frivoli
tés ou des horreurs ? Il ſeroit injuſte de
le penſer.Je ne préſentois que la moi
tié du tableau. Développons la toile &
nous verrons la modération ſur
le
Thrône , la bienſéance dans les Palais,
la modeſtie ſous la pourpre, l'intégrité
dans la Magiſtrature , la Science ſans
vanité, l'opulence ſans avarice & ſans
faſte, l'amour avec l'innocence , la dé
cence avec la beauté ; la franchiſe, l'a-
mitié, l'honneur , la vertu : voilà le
-
43 MERCURE DE FRANCE.
contraſte. Oui , la vertu brille encore
parmi nous ; la ſageſſe n'eſt pas ſeule
ment dans nos Livres. J'en vais tracer
un modéle , & ce modéle exiſte dans la
Nature.
· Julie à la figure la plus intéreſſante
joint toutes les perfections du cœur &
de l'eſprit. Ses premiers regards ne ſont
pas tombés ſur les tréſors de l'abondan
ce, ſur les Fêtes tumultueuſes, ſur les
folies éclatantes de la grandeur. Née
ſous un toît ruſtique, élevée dans la mé
diocrité , elle en chérit les avantages.
Elle préfére le ſpectacle de ſa campa
gne au luxe des cités, une ſimple vio
lette à la plus riche parure, & l'ingé
nuité, le bon ſens du Peuple villageois
à tout l'eſprit, à toute l'excellence de
cette foule de Vers luiſans qui peuplent
nos villes. Au ſein de l'innocence,dans
le ſilence des paſſions, toujours bien
avec elle-même, elle jouit d'elle-même :
ſon âme eſt, pour ainſi dire, le Temple
de la Paix. Dans cet âge brillant, l'âge
des prétentions, la fleur des âges, où
s'annoncent la tyrannie de nos Déeſſes ,
l'art des myſtères, des caprices, des hu
meurs, où la beauté fière de l'éclat qui
l'environne, étend en quelque ſorte la
ſphère
"-
M A I. 1764.
49
ſphère de ſa domination par la bizarre- .
rie & la contradiction de ſes loix, Julie
accorde heureuſement les Grâces avec
la Raiſon , les manières les plus enga
geantes , le ton le plus ſéduiſant avec
le caractère le plus vrai & le mieux ex
pliqué. Les idées de juſtice & d'huma
nité que la Nature a gravées dans ſon
âme, lui font déteſter ces triomphes
cruels de la vanité qui ſe plaît à jouir
de l'embarras & de l'humiliation des
autres. Elle veut & ſemble ignorer tous
les torts que le devoir & la Raiſon ne
l'obligent pas à relever. Tous les jours
on la croit parfaite , & tous les jours
elle ſe ſurpaſſe.
Le ſommeil du Sybarite, l'yvrèſſe de
nos demi-Dieux, la pompe, la magie de
leurs Spectacles, tous leurs plaiſirs fon
dus enſemble & réduits à la même im- .
reſſion, ne valent pas un ſourire, un re
gard de Julie. C'eſt la vertu , la ſageſſe
elle-même ſous les traits de l'humanité.
C'eſt une fille vraiment céleſte, le mi
racle de ſon ſéxe , le chef d'œuvre de la
Nature. On ne peut voir qu'elle où elle
eſt. Elle parle, & l'âme de celui qui .
l'entend ſemble faire effort pour s'unir à
la ſienne , & ſe confondre avec elle.
Ses plus fidelles compagnes occupées
C
5o MERCURE DE FRANCE.
à ſon exemple des travaux de leur âge
& de leur condition , viennent former
tous les jours un cercle autour d'elle.
La perſuaſion coule alors de ſes lévres ;
& toute la ſenſibilité de ſon âme ſe
eint dans ſes yeux. O mes amies! leur
dit-elle ſouvent , ſi nous connoiſſions
bien le prix de la vertu; ſi la foible
raiſon qui nous éclaire pouvoit nous
en repréſenter les charmes & les avan
tages, lorſque nos cœurs s'ouvriroient
à ſes impreſſions ; de quel plaiſir nous
ſerions enivrées ! Qu'il nous ſeroit bien
plus aiſé † de nous les dan
gers de la ſéduction. Oui, la vertu mê
me perſécutée eſt mille fois préférable
au crime le plus heureux. Des remords
éternels déchirent le cœur du méchant ;
· malgré la ſucceſſion rapide de ſes af
faires & de ſes amuſemens, il ne peut
étouffer les cris menaçans de ſa conſ
cience ; des phantômes effrayans le
troublent juſques dans les bras du ſom
meil & ſur les autels de la volupté.
Il traîne partout ſa honte & ſon déſeſ
poir. Mais la paix, le calme , la ſécn
rité ſont le partage de l'innocence. Ni
le caprice du ſort, ni la malignité des
hommes ne peuvent lui ravir ces biens
ineſtimables qu'elle puiſe dans ſon pro
M A I. 1764.
51
pre ſein. Le véritable honneur, la ſo
lide
gloire lui appartiennent , tandis
que le vice eſt tôt ou tard couvert d'op
probre & de mépris.
ON a tant de fois célébré les triomphes
de la folie, tant de fois analysé le
º
M A I.
1764.
47 .
cœur humain , raconté ſes égaremens,
ſes travers, ſes contradictions , & tout
n'eſt pas encore dit. Nous voyons ce que
nos Pères auroient à peine imaginé ;
des plaiſirs fatigans, des amitiés incom
modes , des bienſéances ridicules , des
paſſions éphémères, des foibleſſes réflé
chies , des infidélités réciproquement
permiſes, des crimes conſommés avec
dignité, des corrupteurs agréables, des
femmes qui s'honorent de leurs vices,
des vices couronnés par les ſuccès les
plus brillans, la ſéduction réduite en
principes , l'obſcénité applaudie , les
Loix, la Religion , l'humanité, la Na
ture outragées, toutes les barrières ren
verſées.Quel ſpectacle l...Eſt-ce donc là
toute l'hiſtoire d'un Siécle Philoſophe ?
Ne voit-on parmi nous que des frivoli
tés ou des horreurs ? Il ſeroit injuſte de
le penſer.Je ne préſentois que la moi
tié du tableau. Développons la toile &
nous verrons la modération ſur
le
Thrône , la bienſéance dans les Palais,
la modeſtie ſous la pourpre, l'intégrité
dans la Magiſtrature , la Science ſans
vanité, l'opulence ſans avarice & ſans
faſte, l'amour avec l'innocence , la dé
cence avec la beauté ; la franchiſe, l'a-
mitié, l'honneur , la vertu : voilà le
-
43 MERCURE DE FRANCE.
contraſte. Oui , la vertu brille encore
parmi nous ; la ſageſſe n'eſt pas ſeule
ment dans nos Livres. J'en vais tracer
un modéle , & ce modéle exiſte dans la
Nature.
· Julie à la figure la plus intéreſſante
joint toutes les perfections du cœur &
de l'eſprit. Ses premiers regards ne ſont
pas tombés ſur les tréſors de l'abondan
ce, ſur les Fêtes tumultueuſes, ſur les
folies éclatantes de la grandeur. Née
ſous un toît ruſtique, élevée dans la mé
diocrité , elle en chérit les avantages.
Elle préfére le ſpectacle de ſa campa
gne au luxe des cités, une ſimple vio
lette à la plus riche parure, & l'ingé
nuité, le bon ſens du Peuple villageois
à tout l'eſprit, à toute l'excellence de
cette foule de Vers luiſans qui peuplent
nos villes. Au ſein de l'innocence,dans
le ſilence des paſſions, toujours bien
avec elle-même, elle jouit d'elle-même :
ſon âme eſt, pour ainſi dire, le Temple
de la Paix. Dans cet âge brillant, l'âge
des prétentions, la fleur des âges, où
s'annoncent la tyrannie de nos Déeſſes ,
l'art des myſtères, des caprices, des hu
meurs, où la beauté fière de l'éclat qui
l'environne, étend en quelque ſorte la
ſphère
"-
M A I. 1764.
49
ſphère de ſa domination par la bizarre- .
rie & la contradiction de ſes loix, Julie
accorde heureuſement les Grâces avec
la Raiſon , les manières les plus enga
geantes , le ton le plus ſéduiſant avec
le caractère le plus vrai & le mieux ex
pliqué. Les idées de juſtice & d'huma
nité que la Nature a gravées dans ſon
âme, lui font déteſter ces triomphes
cruels de la vanité qui ſe plaît à jouir
de l'embarras & de l'humiliation des
autres. Elle veut & ſemble ignorer tous
les torts que le devoir & la Raiſon ne
l'obligent pas à relever. Tous les jours
on la croit parfaite , & tous les jours
elle ſe ſurpaſſe.
Le ſommeil du Sybarite, l'yvrèſſe de
nos demi-Dieux, la pompe, la magie de
leurs Spectacles, tous leurs plaiſirs fon
dus enſemble & réduits à la même im- .
reſſion, ne valent pas un ſourire, un re
gard de Julie. C'eſt la vertu , la ſageſſe
elle-même ſous les traits de l'humanité.
C'eſt une fille vraiment céleſte, le mi
racle de ſon ſéxe , le chef d'œuvre de la
Nature. On ne peut voir qu'elle où elle
eſt. Elle parle, & l'âme de celui qui .
l'entend ſemble faire effort pour s'unir à
la ſienne , & ſe confondre avec elle.
Ses plus fidelles compagnes occupées
C
5o MERCURE DE FRANCE.
à ſon exemple des travaux de leur âge
& de leur condition , viennent former
tous les jours un cercle autour d'elle.
La perſuaſion coule alors de ſes lévres ;
& toute la ſenſibilité de ſon âme ſe
eint dans ſes yeux. O mes amies! leur
dit-elle ſouvent , ſi nous connoiſſions
bien le prix de la vertu; ſi la foible
raiſon qui nous éclaire pouvoit nous
en repréſenter les charmes & les avan
tages, lorſque nos cœurs s'ouvriroient
à ſes impreſſions ; de quel plaiſir nous
ſerions enivrées ! Qu'il nous ſeroit bien
plus aiſé † de nous les dan
gers de la ſéduction. Oui, la vertu mê
me perſécutée eſt mille fois préférable
au crime le plus heureux. Des remords
éternels déchirent le cœur du méchant ;
· malgré la ſucceſſion rapide de ſes af
faires & de ſes amuſemens, il ne peut
étouffer les cris menaçans de ſa conſ
cience ; des phantômes effrayans le
troublent juſques dans les bras du ſom
meil & ſur les autels de la volupté.
Il traîne partout ſa honte & ſon déſeſ
poir. Mais la paix, le calme , la ſécn
rité ſont le partage de l'innocence. Ni
le caprice du ſort, ni la malignité des
hommes ne peuvent lui ravir ces biens
ineſtimables qu'elle puiſe dans ſon pro
M A I. 1764.
51
pre ſein. Le véritable honneur, la ſo
lide
gloire lui appartiennent , tandis
que le vice eſt tôt ou tard couvert d'op
probre & de mépris.
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2305
p. 51-53
VERS sur la mort de ZÉLIS, à M ***.
Début :
AH ! ne taxe point de foiblesse, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur la mort de ZÉLIS, à M ***.
VERS sur la mort de ZÉLIS,
à M ***.
AH ! ne taxe point de foiblesse,
Ami, les pleurs que je répands ;
Mon cœur les doit à la tendreſſe ;
C'eſt un tribut que je lui rends.
Oui, ma douleur eſt légitime.
L'objet que je perds à jamais,
Zélis, mérita mon eſtime :
Elle eſt digne de mes regrets.
Lorſque la Parque inéxorable
Vint trancher le fil de ſes jours,
Elle étoit dans cet âge aimable,
Dans l'âge où naiſſent les Amours,
| La candeur, l'aimable innocence ,
L'embelliſſoient de leurs attraits ;
L'Amour ſoumis à la décence,
'
Dans ſes beapx yeux forgeoit ſes traits,
C ij ,
52 MERCURE DE FRANCE. .
Contre tant d'appas, tant de charmes,
Ah : comment défendre ſon cœur !
Bientôt je lui rendis les armes ;
Bientôt j'adorai mon vainqueur.
De la main de l'Amour lui-même,
Ma Zélis accepta ma foi ;
L'aimer étoit mon bien ſuprême 5
Elle ne vivoit que pour mei.
Que m'importe à préſent la vie,
O cher objet de mes amours ?
Depuis que le Ciel ta ravie,
Je ne connois plus les beaux jours.
Que ne puis-je aux royaumes ſombres
Où la Mort te tient ſous ſa loi, .
Ecartant les funeſtes ombres,
Comme Orphée aller juſqu'à toi ?
Hélas ! de la nuit éternelle
Je ne craindrois pas les horreurs ;
Près de toi l'amitié fidelle
Y feroit éclore des fleurs.
Mais le Ciel trop inéxorable,
Quand on eſt ſur ce triſte bord ,
Par un décret irrévocable
Y fixe à jamais notre ſort.
·
»
|
·
M A I. 1764. .
Du moins pour honorer ta cendre,
Reçois l'hommage de mes pleurs.
· Sur ton tombeau j'irai répandre
Chaque jour de nouvelles fleurs.
M**.
à M ***.
AH ! ne taxe point de foiblesse,
Ami, les pleurs que je répands ;
Mon cœur les doit à la tendreſſe ;
C'eſt un tribut que je lui rends.
Oui, ma douleur eſt légitime.
L'objet que je perds à jamais,
Zélis, mérita mon eſtime :
Elle eſt digne de mes regrets.
Lorſque la Parque inéxorable
Vint trancher le fil de ſes jours,
Elle étoit dans cet âge aimable,
Dans l'âge où naiſſent les Amours,
| La candeur, l'aimable innocence ,
L'embelliſſoient de leurs attraits ;
L'Amour ſoumis à la décence,
'
Dans ſes beapx yeux forgeoit ſes traits,
C ij ,
52 MERCURE DE FRANCE. .
Contre tant d'appas, tant de charmes,
Ah : comment défendre ſon cœur !
Bientôt je lui rendis les armes ;
Bientôt j'adorai mon vainqueur.
De la main de l'Amour lui-même,
Ma Zélis accepta ma foi ;
L'aimer étoit mon bien ſuprême 5
Elle ne vivoit que pour mei.
Que m'importe à préſent la vie,
O cher objet de mes amours ?
Depuis que le Ciel ta ravie,
Je ne connois plus les beaux jours.
Que ne puis-je aux royaumes ſombres
Où la Mort te tient ſous ſa loi, .
Ecartant les funeſtes ombres,
Comme Orphée aller juſqu'à toi ?
Hélas ! de la nuit éternelle
Je ne craindrois pas les horreurs ;
Près de toi l'amitié fidelle
Y feroit éclore des fleurs.
Mais le Ciel trop inéxorable,
Quand on eſt ſur ce triſte bord ,
Par un décret irrévocable
Y fixe à jamais notre ſort.
·
»
|
·
M A I. 1764. .
Du moins pour honorer ta cendre,
Reçois l'hommage de mes pleurs.
· Sur ton tombeau j'irai répandre
Chaque jour de nouvelles fleurs.
M**.
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2306
p. 53
COMPLAINTE à M. le Marquis de BUSSY, Brigadier des Armées du Roi.
Début :
SENSIBLE Epoux, votre âme en deuil [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMPLAINTE à M. le Marquis de BUSSY, Brigadier des Armées du Roi.
COMPLAINTE à M. le Marquis de
BUSSY, Brigadier des Armées du Roi.
SENSIBLE Epoux, votre âme en deuil
Pleure cette épouſe, fleur tèndre,
Tombée en ſon matin dans la nuit du cercueil.
Une mère éperdue érre autour de ſa cendre.
Une famille entière en proie à ſes douleurs,
Dans vos larmes confond ſes pleurs. . Elle en est digne. Elle fut admirée
Par ſes vertus comme par ſes attraits, De ses bontés je me vis honorée : Mon coeur se joint à vos regrèts ;
Et ma tremblante main à ſon urne adorée Attache aussi quelques cyprès.
Par la MUSE LIMONADIERE.
BUSSY, Brigadier des Armées du Roi.
SENSIBLE Epoux, votre âme en deuil
Pleure cette épouſe, fleur tèndre,
Tombée en ſon matin dans la nuit du cercueil.
Une mère éperdue érre autour de ſa cendre.
Une famille entière en proie à ſes douleurs,
Dans vos larmes confond ſes pleurs. . Elle en est digne. Elle fut admirée
Par ſes vertus comme par ſes attraits, De ses bontés je me vis honorée : Mon coeur se joint à vos regrèts ;
Et ma tremblante main à ſon urne adorée Attache aussi quelques cyprès.
Par la MUSE LIMONADIERE.
Fermer
2307
p. 54-66
LETTRE écrite de la Nouvelle-Orléans dans la Louisiane, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, à Paris. Par M. F****, sur feu M. TITON DU TILLET.
Début :
VOUS n'avez pas ignoré, sans doute, dans le temps, Monsieur, que la mort nous [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite de la Nouvelle-Orléans dans la Louisiane, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure, à Paris. Par M. F****, sur feu M. TITON DU TILLET.
LETTRE écrite de la Nouvelle-Orléans
dans la Louisiane, à M. DE LA
PLACE, Auteur du Mercure, à Paris.
Par M. F****, sur feu M. TITON
DU TILLET.
VOUS n'avez pas ignoré, sans doute,
dans le temps, Monsieur, que la mort nous
a enlevé un excellent citoyen;un Ecrivain
eſtimable , un Académicien de prèſque
toutes les Académies de l'Europe , un
homme audeſſus de la claſſe ordinaire de
ſes ſemblables,aſſez ardent & aſſez géné
reux pour avoir conſacré une partie de ſa
vie & de ſa fortune à élever à la gloire de
ſon Prince & de ſa patrie, un monur ^nt
auſſi durable que le bronze dont il eſt ror
mé.Je n'ai pas beſoin de vous nommer le
célébre M.Titon du Tillet; l'amitié dont il
m'honora durant ſes dernières années ,
me reproche d'avoir différé juſqu'à pré
ſent à vous adreſſer au moins une eſquiſſe
ſur ſa perſonne & ſur ſes ouvrages : je
ſçais que des plumes habiles & exercées
lui ont rendu des hommages dignes de
lui. Je les ai lus avec cette ſatisfaction
douce que procure la contemplation de
,
M A I. 1764.
55
ſa juſtice rendue au mérite : mai, vous
l'avouerai-je ? je n'ai pas été peu ſurpris
devoir que le Doyen de nos Ouvrages
périodiques, le Mercure de France, le
Journal de la nation , ait gardé ſeul juſ
quà ce jour, un profond ſilence ſur un
François qui a tant & ſi bien travaillé
pour l'honneur de ſes compatriotes. *
Pour réparer, ſi je puis, une telle omiſ- .
ſion, le regret & la douleur enhardiſ
ſent ma main timide & inconnue , à
vous tracer ici quelques-uns des prin
cipaux traits qui m'ont frappé dans ce
reſpectable Mortel.
Moréri & ſes ſupplémens nous ap
prennent qu'il étoit fils de Maximilien
Titon , Seigneur de Bévre , de Lançon,
d'Iſtre & d'Ognon, Secrétaire du Roi ,
qui le premier propoſa l'établiſſement
des magazins d'armes, dont il fut nom
mé par Sa Majeſté, Directeur Général
dans toute l'étendue du Royaume. Ma
acimilien Titon eſt dit ſorti d'une famille
d'Ecoſſe, d'où ſon grand-père vint s'é-
tablir à Paris. Son épouſe fut Dame
Marguerite Becaille , dont il eut ſept
enfans , du nombre deſquels eſt celui
dont je vais parler.
* On nous avoit promis ſur ce ſujet, des Mé
moires qui ne nous ont pas encore été remis.
Civ
- 56 MERCURE DE FRANCE.
Evrard Titon du Tillet nâquit à Paris,
à l'Arſénal, ſur la Paroiſſe de S. Paul , le
16 Janvier 1677. Après avoir fait de
fort bonnes études au Collége des Jé
ſuites, il entra jeune dans le Service. Il
eut une Compagnie, ſous ſon nom, com
poſée de 1oo fuſiliers. Malgré la vie
inappliquée de l'état militaire, il trouva
le temps d'étudier en Droit,& de ſe faire
recevoir Avocat en Parlement à Paris.
Par la ſuite, devenu Capitaine de Dra
gons, il fut réformé après la paix de
Riſwich conclue en 1697 : alors il ache
ta une Charge de Maître-d'Hôtel de
Madame la Ducheſſe de Bourgogne,
Adélaide de Savoie, Dauphine & Mère
de Louis XV. La mort de cette Prin
ceſſe, arrivée en 1712 , lui fit perdre ſa
Charge, & le rendit totalement maître
de lui-même.
En 1719 il alla à Rome, où il paſſà
quatre mois & où il apprit très-bien
' l'Italien. Il parcourut la plus grande
partie de l'Italie. Il fit ce voyage en
homme de goût qui cherche à s'inſtrui
re & qui y réuſſit. Auſſi a-t-il laiſſé
une collection de Tableaux & de Bron
zes fort eſtimés.
A ſon retour, à la ſollicitation de ſa fa
mille, il acquit une charge de Commiſſai
re Provincial des Guèrres,dont il remplit
/
".
M A I. 1764.
ceux qui en furent les témoins.
|
57
les fonctions à la ſatisfaction de tous
Dès 17o8, il avoit conçu la grande idée
- d'exécuter en bronze un Parnaſſe Fran
çois à la Gloire de la France & de LovIs
· LE-GRAND, & à la mémoire immortelle
des Illuſtres Poëtes & des fameux Mu
ſiciens François. Il conſulta les meil
leurs Artiſtes & les plus grands Critiques
du temps, ſurtout le ſévère Boileau
Deſpréaux. Ils applaudirent à une ſi
belle idée; ils jugerent même équitable
qu'après avoir placé au premier rang
les Poëtes & les Artiſtes les plus renom
més,on mît les autres dignes d'y figurer,
dans des degrés inférieurs ſelon leurs dif
férens mérites : Stat ſua cuique merces.
- Louis Garnier, Sculpteur, éléve de
· Girardon , travailla près de dix ans pour
pour le finir. Ce Monument offre un
groupe de figures en bronze d'environ
neufpieds d'élévation; quatre ſont pour
le maſſif de bois de chêne bronzé qui
fait le bas de la montagne, & cinq &
quelques pouces, pour le bronze au
deſſus, où ſe voyent les différentes fi
gures : les quinze principales ont de
puis douze juſquà dix-huit pouces de
proportion ou de hauteur. Ce groupe
n'eſt qu'un modéle. Loºgde l'Auteur
L V -
|
58 MERCURE DE FRANCE.
étoit de le
faire exécuter en Statues
Coloſſales au milieu d'une vaſte Place
publique ou d'un magnifique Jardin ,
tel que l'Eſtampe le repréſente. Ce fa
meux Ouvrage fut achevé en 1718.
M. du Tillet pour le faire connoître
au Public qui paroiſſoit le deſirer, en
· fit faire un deſſein & un tableau par
Nicolas Poilly, excellent Artiſte. En
ſuite il en fit graver une grande Eſtam
pe par Jean Audran, qui fut achevée &
préſentée à Sa Majeſté en 1723 avec
le tableau : ces préſens furent reçus
avec une bonté & un accueil très-flat
teurs pour l'Auteur. La Reine en 1726
accepta une pareille Eſtampe ſous verre,
décorée d'une riche bordure. Une gran
de quantité d'autres fut diſtribuée à tout
ce qu'il y avoit de mieux à la Cour, à
la Ville , dans les Provinces & dans les
Pays étrangers.
Outre ces précautions, l'Auteur pour
donner une parfaite idée de ſon Ou
vrage, en compoſa & en fit imprimer
une deſcription détaillée en 1727,in-12,
à Paris. Ce même Livre fut réimprimé
en 1732 , mais beaucoup plus ample,
in-folio , grand & petit papier avec des
Eſtampes. Il y a ajouté depuis deux
Supplémens de pareil format , l'un en
-
M A I. 1764..
5 9
· 1743 , l'autre en 1755 , toujours avec
des Eſtampes & des Vignettes , & il
reſte en manuſcrit actuéllement , tout
diſpoſé, dequoi en publier un troiſiéme.
En 1734 , M. Titon du Tillet , pour
prouver à l'Univers que ſon zéle en
• érigeant ſon Parnaſſe , n'étoit qu'une
imitation de ce qu'ont pratiqué les An
ciens , a mis de plus en lumière , un
Ouvrage relatif aux précédens, en un
volume in-12 , ſous ce Titre : Eſſais
ſur les honneurs & ſur les Monumens
accordés aux illuſtres Sçavans pendant
la ſuite des Siécles , &c.
Indépendamment de ces ſecours, pro
pres à produire dans tout ſon jour ſon
· ſublime deſſein, l'Auteur a fait exécuter
en médaillons de bronze, les principaux
Perſonnages mentionnés ſur ce Parnaſ
ſe. En 173o, il offrit à Sa Majeſté une ,
ſuite des vingt premiers, qu'Elle reçut
avec ſatisfaction.
Il a donné de ces
médaillons à beaucoup de perſonnes »
ainſi qu'une très - grande quantité de
copies en cuivre bronzé qu'il en avoit
fait tirer. Quelque temps avant ſa mort »
il gratifia l'Académie des Inſcriptions &
Belles-Lettres de trente-trois de ces Mé
daillons originaux, auxquels il joignir
C vi,
6o MERCURE DE FRANCE.
celui de Louis XIV de même matière,
de deux pieds de haut ſur deux de large.
Enfin M. du Tillet, après avoir paſſé
quarante ans dans des Emplois ou Char
es militaires, ſans avoir jamais ſongé
# ſe marier ; dans une indépendance
hiloſophique, jouiſſant tout entier de
† , ſe retira rue de Montreuil ,
fauxbourg S.Antoine, dans une maiſon
qu'il tenoit de ſon père. Là, unique
ment occupé des Lettres & de ſon Par
naſſe, ſon humeur enjouée, égale, ſon
accueil riant, ſa douceur, ſa complai
ſance dans la Société, ſes égards pour
tout le monde, ſa converſation variée
d'une infinité d'Anecdotes littéraires &
morales, ſes repas bien ſervis chaque
ſemaine pour les gens d'eſprit , de goût
ou Sçavans ; la Muſique qu'il aimoit
beaucoup, la Baſſe-de-viole dont il
jouoit paſſablement, la belle Baſſe-taille
qu'il tenoit de la Nature, dont il en
chantoit ſouvent ſes convives, & qu'il a
conſervée juſqu'à ſon décès, à deux ou
trois ans près, formèrent de ſon aſyle
un ſéjour des plus amuſans & des plus
agréables. Mademoiſelle Felix ſa nièce,
à la tête de ſa maiſon depuis quelques
années, & chargée d'en faire les hon
M A I. 1764.
6 F
neurs, s'en eſt acquittée avec un eſprit,
une politeſſe, une attention & une no
bleſſe, qui ajoutant de nouveaux char
mes à ſon commerce, l'ont rendu cher
à tout ce qu'il y a eu de gens recomman
dables & diſtingués dans la Capitale de
la France. Il y étoit ſans ceſſe recher
ché, eſtimé, fêté, même des Etrangers
qui abondoient chaque jour chez lui de
puis plus de quarante ans, attirés par ſa
renommée de toutes les parties du Mon
de, pour contempler & admirer le mo
dèle de ſon immortel Parnaſſe.
C'eſt dans cette ſituation que ne per
dant jamais de vue ſon amour d'obliger
les gens de Lettres , & tout ce qui
les regarde, on lui préſenta le petit-neveu
du grand Corneille. Le voir & s'intéreſſer
à lui fut l'effet du premier inſtant. Il em
ploya ſon crédit & ſes amis aſſez heureu
ſement auprès de M. de Voltaire, pour
procurer à Mlle Corneille un ſort conve
nable au beau nom qu'elle orte. Le di
gne Chantre du grand HENRI , reçut
avec empreſſement cette héritière de
notre premier Tragique ; &, faiſant
envers elle conſtamment l'office de
Père , vient de conſommer ſon ou
vrage , en la mariant auſſi avanta
62 MERCURE DE FRANCE.
geuſement
qu'honorablement à M.
Dupuis, Capitaine de Dragons.
M. Titon, attaqué d'un rhûme qui lui
dura environ ſix ou ſept ſemaines , ſans
lui ôter l'appétit,conſervant toujours tou
te ſa tête & tout ſon enjoûment, ſe ſentit
aſſez mal le 24 Décembre 1762 , ſur les
quatre heures, après avoir bien & gaî
ment dîné, pour demander à ſe cou
cher. Cette demande, la première de
cette nature qu'il eût faite en ſa vie, fut
auſſi la dernière. Il ne ſe releva point de
ſon lit. Son eſtomach s'emplit de plus en
plus ; ſon rhûme l'étouffa le 26 Décem
bre, lendemain de Noël, vers midi.
Il avoit quatre-vingt-cinq ans, onze
mois, vingt-un jours. La Nature, qui
lui avoit donné un tempérament vi
goureux, le fit toujours jouir de la ſanté
la plus ſolide. Il n'avoit jamais été ſaigné
qu'une fois ou deux, & n'avoit jamais
connu ni fiévre , ni mal-de-tête, ainſi
que feu M. de Fontenelle ſon ami.
Il n'eſt guères poſſible d'accumuler
plus d'Honneurs littéraires qu'il en a re
çus durant ſa vie. Il étoit Académicien
ou Aſſocié de prèſque toute les Acadé
mies. On voit par une Ode de M. Des
forges-Maillard, inſérée dans les diver
à
M A I. 1764.
63
fes Piéces au ſujet du Parnaſſe François,
à la fin du Supplément de 2755 (p. 57)
qu'il étoit de vingt huit Académies ; &
depuis l'impreſſion de ce Livre, il avoit
encore eu d'autres Lettres d'Académir
cien de diverſes autres Académies.
Tous ces illuſtres Corps Littéraires ont
paru ſe trouver honorés de l'avoir pour
Membre ou Agrégé. Il n'en eſt aucun
qui n'ait fait les premiers pas pour ſe
l'attacher. C'eſt par la raiſon contraire
qu'il n'a été de pas une ſeule Académie
de Paris. Il l'eût deſiré, ſans doute, &
ſon Parnaſſe en eût été le prix. Son ca
ractère modeſte l'a toujours fait tenir
tranquille, & répondre à ceux qui l'in
vitoient à faire quelques démasches ,
qu'il n'en étoit pas digne. Mais une diſ
tinction qui lui eſt, je crois, particulière ;
c'eſt que quand il alloit à leurs Séances,
on lui préſentoit le fauteuil, on lui don
noit un Jetton, & on l'invitoit à venir
aux Aſſemblées.
Au ſurplus ,
il eſt conſtant que M.
Titon a fait honneur aux Lettres & à la
France; & cela d'une façon unique. Si
les éloges, les honneurs & le rang que
lui ont accordé tous les Corps Littérai
res, ſur-tout les Etrangers, dont il étoit»
64 MERCURE DE FRANCE.
ſans parler des Gens de Lettres les plus
diſtingués parmi nous, peuvent faire
compenſation , le noble & l'immortel
Titon, comme Ecrivain & comme Ci
toyen, n'a eu rien à deſirer.
Quel autre Particulier, dit le Direc
teur perpétuel de l'Académie Royale
d'Hiſtoire de Madrid, M. de Montiano,
p. 91 de la ſeconde partie du Supplément
de 1755, immortaliſera jamais à ſes pro
pres dépens le mérite de ſes plus habiles
Compatriotes ? Et quels ſont les génies
les plus jaloux d'une ſi grande gloire ,
qui ſe ſoient préſentés pourremplir l'objet
' d'une ſi noble entrepriſe ?
Ses généreux travaux , dit un des
Memcres de la même Académie , M.
Boſquiat de la Houze , p. 85 & 86 du
même Supplément , ont été couronnés
par ſon aſſociation aux plus célébres
Académies de l'Europe ; & ne puis-je
pas déjà regarder comme votre Confrère
un Auteur dont les Ouvrages font une
partie de l'Immortalité de LovIs-LE
GRAND ?
Ces ſortes de perſonnes , diſent les
Mémoires pour l'Hiſtoire des Sciences &
des Beaux-Arts, mois de Juillet 1735 ,
Article 64 , page 1177, ſont dans la
M A I. 1764.
65
République des Lettres ce que les bons
Citoyens ſont dans un Etat : Ils s'ou
blient eux-mêmes,en quelque façon, pour
• ne penſer qu'au bien public; & la ſplen
deur de la Patrie les touche plus,que leur
gloire particulière.
Rouſſeau , notre grand Rouſſeau,dans
une lettre adreſſée à M. Titon , lui dit
en parlant de ſon Parnaſſe & des Au
teurs qui y ſont placés , page 33 du
Supplément de 1755. Vous pouvez donc
vous aſſurer , Monſieur, quoique vous
n'y ayez peut-être pas penſé, que vous
avez travaillé pour votre gloire autant
que pour la leur, & que ce Monument
que vous avez élevé à leur mérite, en
ſera un éternel du vôtre : puiſque ſelon
la penſée de Scaliger : NvNQUAM
POESIS AUT POETARUM A MOR
IN HU MILEM ANI MUM cEcI -
DIT; s ED MAxIMA PLE Rv MQUE
sEQUITvR INGENIA,EoRvMQvE
PERPETUUS FERE COM ES.
Qui ne lui dira donc pas avec Madame
Lhéritier de Villadon, p. 56 du même
Supplément :
Peut-on aſſez priſer ton ſçavoir & ton zéle ?
Non, ſans doute : & tes joins & ta plume fidelle
Ayant étemiſé tant d'illuſtres Autcurs,
"
66 MERCURE DE FRANCE.
Couvert d'une gloire immortelle,
Ton nom doit à jamais briller parmi les leurs.
J'ai l'honneur d'être , &c. F***
A la Nouvelle-Orléans en Amérique,
le 28 Août 1763.
dans la Louisiane, à M. DE LA
PLACE, Auteur du Mercure, à Paris.
Par M. F****, sur feu M. TITON
DU TILLET.
VOUS n'avez pas ignoré, sans doute,
dans le temps, Monsieur, que la mort nous
a enlevé un excellent citoyen;un Ecrivain
eſtimable , un Académicien de prèſque
toutes les Académies de l'Europe , un
homme audeſſus de la claſſe ordinaire de
ſes ſemblables,aſſez ardent & aſſez géné
reux pour avoir conſacré une partie de ſa
vie & de ſa fortune à élever à la gloire de
ſon Prince & de ſa patrie, un monur ^nt
auſſi durable que le bronze dont il eſt ror
mé.Je n'ai pas beſoin de vous nommer le
célébre M.Titon du Tillet; l'amitié dont il
m'honora durant ſes dernières années ,
me reproche d'avoir différé juſqu'à pré
ſent à vous adreſſer au moins une eſquiſſe
ſur ſa perſonne & ſur ſes ouvrages : je
ſçais que des plumes habiles & exercées
lui ont rendu des hommages dignes de
lui. Je les ai lus avec cette ſatisfaction
douce que procure la contemplation de
,
M A I. 1764.
55
ſa juſtice rendue au mérite : mai, vous
l'avouerai-je ? je n'ai pas été peu ſurpris
devoir que le Doyen de nos Ouvrages
périodiques, le Mercure de France, le
Journal de la nation , ait gardé ſeul juſ
quà ce jour, un profond ſilence ſur un
François qui a tant & ſi bien travaillé
pour l'honneur de ſes compatriotes. *
Pour réparer, ſi je puis, une telle omiſ- .
ſion, le regret & la douleur enhardiſ
ſent ma main timide & inconnue , à
vous tracer ici quelques-uns des prin
cipaux traits qui m'ont frappé dans ce
reſpectable Mortel.
Moréri & ſes ſupplémens nous ap
prennent qu'il étoit fils de Maximilien
Titon , Seigneur de Bévre , de Lançon,
d'Iſtre & d'Ognon, Secrétaire du Roi ,
qui le premier propoſa l'établiſſement
des magazins d'armes, dont il fut nom
mé par Sa Majeſté, Directeur Général
dans toute l'étendue du Royaume. Ma
acimilien Titon eſt dit ſorti d'une famille
d'Ecoſſe, d'où ſon grand-père vint s'é-
tablir à Paris. Son épouſe fut Dame
Marguerite Becaille , dont il eut ſept
enfans , du nombre deſquels eſt celui
dont je vais parler.
* On nous avoit promis ſur ce ſujet, des Mé
moires qui ne nous ont pas encore été remis.
Civ
- 56 MERCURE DE FRANCE.
Evrard Titon du Tillet nâquit à Paris,
à l'Arſénal, ſur la Paroiſſe de S. Paul , le
16 Janvier 1677. Après avoir fait de
fort bonnes études au Collége des Jé
ſuites, il entra jeune dans le Service. Il
eut une Compagnie, ſous ſon nom, com
poſée de 1oo fuſiliers. Malgré la vie
inappliquée de l'état militaire, il trouva
le temps d'étudier en Droit,& de ſe faire
recevoir Avocat en Parlement à Paris.
Par la ſuite, devenu Capitaine de Dra
gons, il fut réformé après la paix de
Riſwich conclue en 1697 : alors il ache
ta une Charge de Maître-d'Hôtel de
Madame la Ducheſſe de Bourgogne,
Adélaide de Savoie, Dauphine & Mère
de Louis XV. La mort de cette Prin
ceſſe, arrivée en 1712 , lui fit perdre ſa
Charge, & le rendit totalement maître
de lui-même.
En 1719 il alla à Rome, où il paſſà
quatre mois & où il apprit très-bien
' l'Italien. Il parcourut la plus grande
partie de l'Italie. Il fit ce voyage en
homme de goût qui cherche à s'inſtrui
re & qui y réuſſit. Auſſi a-t-il laiſſé
une collection de Tableaux & de Bron
zes fort eſtimés.
A ſon retour, à la ſollicitation de ſa fa
mille, il acquit une charge de Commiſſai
re Provincial des Guèrres,dont il remplit
/
".
M A I. 1764.
ceux qui en furent les témoins.
|
57
les fonctions à la ſatisfaction de tous
Dès 17o8, il avoit conçu la grande idée
- d'exécuter en bronze un Parnaſſe Fran
çois à la Gloire de la France & de LovIs
· LE-GRAND, & à la mémoire immortelle
des Illuſtres Poëtes & des fameux Mu
ſiciens François. Il conſulta les meil
leurs Artiſtes & les plus grands Critiques
du temps, ſurtout le ſévère Boileau
Deſpréaux. Ils applaudirent à une ſi
belle idée; ils jugerent même équitable
qu'après avoir placé au premier rang
les Poëtes & les Artiſtes les plus renom
més,on mît les autres dignes d'y figurer,
dans des degrés inférieurs ſelon leurs dif
férens mérites : Stat ſua cuique merces.
- Louis Garnier, Sculpteur, éléve de
· Girardon , travailla près de dix ans pour
pour le finir. Ce Monument offre un
groupe de figures en bronze d'environ
neufpieds d'élévation; quatre ſont pour
le maſſif de bois de chêne bronzé qui
fait le bas de la montagne, & cinq &
quelques pouces, pour le bronze au
deſſus, où ſe voyent les différentes fi
gures : les quinze principales ont de
puis douze juſquà dix-huit pouces de
proportion ou de hauteur. Ce groupe
n'eſt qu'un modéle. Loºgde l'Auteur
L V -
|
58 MERCURE DE FRANCE.
étoit de le
faire exécuter en Statues
Coloſſales au milieu d'une vaſte Place
publique ou d'un magnifique Jardin ,
tel que l'Eſtampe le repréſente. Ce fa
meux Ouvrage fut achevé en 1718.
M. du Tillet pour le faire connoître
au Public qui paroiſſoit le deſirer, en
· fit faire un deſſein & un tableau par
Nicolas Poilly, excellent Artiſte. En
ſuite il en fit graver une grande Eſtam
pe par Jean Audran, qui fut achevée &
préſentée à Sa Majeſté en 1723 avec
le tableau : ces préſens furent reçus
avec une bonté & un accueil très-flat
teurs pour l'Auteur. La Reine en 1726
accepta une pareille Eſtampe ſous verre,
décorée d'une riche bordure. Une gran
de quantité d'autres fut diſtribuée à tout
ce qu'il y avoit de mieux à la Cour, à
la Ville , dans les Provinces & dans les
Pays étrangers.
Outre ces précautions, l'Auteur pour
donner une parfaite idée de ſon Ou
vrage, en compoſa & en fit imprimer
une deſcription détaillée en 1727,in-12,
à Paris. Ce même Livre fut réimprimé
en 1732 , mais beaucoup plus ample,
in-folio , grand & petit papier avec des
Eſtampes. Il y a ajouté depuis deux
Supplémens de pareil format , l'un en
-
M A I. 1764..
5 9
· 1743 , l'autre en 1755 , toujours avec
des Eſtampes & des Vignettes , & il
reſte en manuſcrit actuéllement , tout
diſpoſé, dequoi en publier un troiſiéme.
En 1734 , M. Titon du Tillet , pour
prouver à l'Univers que ſon zéle en
• érigeant ſon Parnaſſe , n'étoit qu'une
imitation de ce qu'ont pratiqué les An
ciens , a mis de plus en lumière , un
Ouvrage relatif aux précédens, en un
volume in-12 , ſous ce Titre : Eſſais
ſur les honneurs & ſur les Monumens
accordés aux illuſtres Sçavans pendant
la ſuite des Siécles , &c.
Indépendamment de ces ſecours, pro
pres à produire dans tout ſon jour ſon
· ſublime deſſein, l'Auteur a fait exécuter
en médaillons de bronze, les principaux
Perſonnages mentionnés ſur ce Parnaſ
ſe. En 173o, il offrit à Sa Majeſté une ,
ſuite des vingt premiers, qu'Elle reçut
avec ſatisfaction.
Il a donné de ces
médaillons à beaucoup de perſonnes »
ainſi qu'une très - grande quantité de
copies en cuivre bronzé qu'il en avoit
fait tirer. Quelque temps avant ſa mort »
il gratifia l'Académie des Inſcriptions &
Belles-Lettres de trente-trois de ces Mé
daillons originaux, auxquels il joignir
C vi,
6o MERCURE DE FRANCE.
celui de Louis XIV de même matière,
de deux pieds de haut ſur deux de large.
Enfin M. du Tillet, après avoir paſſé
quarante ans dans des Emplois ou Char
es militaires, ſans avoir jamais ſongé
# ſe marier ; dans une indépendance
hiloſophique, jouiſſant tout entier de
† , ſe retira rue de Montreuil ,
fauxbourg S.Antoine, dans une maiſon
qu'il tenoit de ſon père. Là, unique
ment occupé des Lettres & de ſon Par
naſſe, ſon humeur enjouée, égale, ſon
accueil riant, ſa douceur, ſa complai
ſance dans la Société, ſes égards pour
tout le monde, ſa converſation variée
d'une infinité d'Anecdotes littéraires &
morales, ſes repas bien ſervis chaque
ſemaine pour les gens d'eſprit , de goût
ou Sçavans ; la Muſique qu'il aimoit
beaucoup, la Baſſe-de-viole dont il
jouoit paſſablement, la belle Baſſe-taille
qu'il tenoit de la Nature, dont il en
chantoit ſouvent ſes convives, & qu'il a
conſervée juſqu'à ſon décès, à deux ou
trois ans près, formèrent de ſon aſyle
un ſéjour des plus amuſans & des plus
agréables. Mademoiſelle Felix ſa nièce,
à la tête de ſa maiſon depuis quelques
années, & chargée d'en faire les hon
M A I. 1764.
6 F
neurs, s'en eſt acquittée avec un eſprit,
une politeſſe, une attention & une no
bleſſe, qui ajoutant de nouveaux char
mes à ſon commerce, l'ont rendu cher
à tout ce qu'il y a eu de gens recomman
dables & diſtingués dans la Capitale de
la France. Il y étoit ſans ceſſe recher
ché, eſtimé, fêté, même des Etrangers
qui abondoient chaque jour chez lui de
puis plus de quarante ans, attirés par ſa
renommée de toutes les parties du Mon
de, pour contempler & admirer le mo
dèle de ſon immortel Parnaſſe.
C'eſt dans cette ſituation que ne per
dant jamais de vue ſon amour d'obliger
les gens de Lettres , & tout ce qui
les regarde, on lui préſenta le petit-neveu
du grand Corneille. Le voir & s'intéreſſer
à lui fut l'effet du premier inſtant. Il em
ploya ſon crédit & ſes amis aſſez heureu
ſement auprès de M. de Voltaire, pour
procurer à Mlle Corneille un ſort conve
nable au beau nom qu'elle orte. Le di
gne Chantre du grand HENRI , reçut
avec empreſſement cette héritière de
notre premier Tragique ; &, faiſant
envers elle conſtamment l'office de
Père , vient de conſommer ſon ou
vrage , en la mariant auſſi avanta
62 MERCURE DE FRANCE.
geuſement
qu'honorablement à M.
Dupuis, Capitaine de Dragons.
M. Titon, attaqué d'un rhûme qui lui
dura environ ſix ou ſept ſemaines , ſans
lui ôter l'appétit,conſervant toujours tou
te ſa tête & tout ſon enjoûment, ſe ſentit
aſſez mal le 24 Décembre 1762 , ſur les
quatre heures, après avoir bien & gaî
ment dîné, pour demander à ſe cou
cher. Cette demande, la première de
cette nature qu'il eût faite en ſa vie, fut
auſſi la dernière. Il ne ſe releva point de
ſon lit. Son eſtomach s'emplit de plus en
plus ; ſon rhûme l'étouffa le 26 Décem
bre, lendemain de Noël, vers midi.
Il avoit quatre-vingt-cinq ans, onze
mois, vingt-un jours. La Nature, qui
lui avoit donné un tempérament vi
goureux, le fit toujours jouir de la ſanté
la plus ſolide. Il n'avoit jamais été ſaigné
qu'une fois ou deux, & n'avoit jamais
connu ni fiévre , ni mal-de-tête, ainſi
que feu M. de Fontenelle ſon ami.
Il n'eſt guères poſſible d'accumuler
plus d'Honneurs littéraires qu'il en a re
çus durant ſa vie. Il étoit Académicien
ou Aſſocié de prèſque toute les Acadé
mies. On voit par une Ode de M. Des
forges-Maillard, inſérée dans les diver
à
M A I. 1764.
63
fes Piéces au ſujet du Parnaſſe François,
à la fin du Supplément de 2755 (p. 57)
qu'il étoit de vingt huit Académies ; &
depuis l'impreſſion de ce Livre, il avoit
encore eu d'autres Lettres d'Académir
cien de diverſes autres Académies.
Tous ces illuſtres Corps Littéraires ont
paru ſe trouver honorés de l'avoir pour
Membre ou Agrégé. Il n'en eſt aucun
qui n'ait fait les premiers pas pour ſe
l'attacher. C'eſt par la raiſon contraire
qu'il n'a été de pas une ſeule Académie
de Paris. Il l'eût deſiré, ſans doute, &
ſon Parnaſſe en eût été le prix. Son ca
ractère modeſte l'a toujours fait tenir
tranquille, & répondre à ceux qui l'in
vitoient à faire quelques démasches ,
qu'il n'en étoit pas digne. Mais une diſ
tinction qui lui eſt, je crois, particulière ;
c'eſt que quand il alloit à leurs Séances,
on lui préſentoit le fauteuil, on lui don
noit un Jetton, & on l'invitoit à venir
aux Aſſemblées.
Au ſurplus ,
il eſt conſtant que M.
Titon a fait honneur aux Lettres & à la
France; & cela d'une façon unique. Si
les éloges, les honneurs & le rang que
lui ont accordé tous les Corps Littérai
res, ſur-tout les Etrangers, dont il étoit»
64 MERCURE DE FRANCE.
ſans parler des Gens de Lettres les plus
diſtingués parmi nous, peuvent faire
compenſation , le noble & l'immortel
Titon, comme Ecrivain & comme Ci
toyen, n'a eu rien à deſirer.
Quel autre Particulier, dit le Direc
teur perpétuel de l'Académie Royale
d'Hiſtoire de Madrid, M. de Montiano,
p. 91 de la ſeconde partie du Supplément
de 1755, immortaliſera jamais à ſes pro
pres dépens le mérite de ſes plus habiles
Compatriotes ? Et quels ſont les génies
les plus jaloux d'une ſi grande gloire ,
qui ſe ſoient préſentés pourremplir l'objet
' d'une ſi noble entrepriſe ?
Ses généreux travaux , dit un des
Memcres de la même Académie , M.
Boſquiat de la Houze , p. 85 & 86 du
même Supplément , ont été couronnés
par ſon aſſociation aux plus célébres
Académies de l'Europe ; & ne puis-je
pas déjà regarder comme votre Confrère
un Auteur dont les Ouvrages font une
partie de l'Immortalité de LovIs-LE
GRAND ?
Ces ſortes de perſonnes , diſent les
Mémoires pour l'Hiſtoire des Sciences &
des Beaux-Arts, mois de Juillet 1735 ,
Article 64 , page 1177, ſont dans la
M A I. 1764.
65
République des Lettres ce que les bons
Citoyens ſont dans un Etat : Ils s'ou
blient eux-mêmes,en quelque façon, pour
• ne penſer qu'au bien public; & la ſplen
deur de la Patrie les touche plus,que leur
gloire particulière.
Rouſſeau , notre grand Rouſſeau,dans
une lettre adreſſée à M. Titon , lui dit
en parlant de ſon Parnaſſe & des Au
teurs qui y ſont placés , page 33 du
Supplément de 1755. Vous pouvez donc
vous aſſurer , Monſieur, quoique vous
n'y ayez peut-être pas penſé, que vous
avez travaillé pour votre gloire autant
que pour la leur, & que ce Monument
que vous avez élevé à leur mérite, en
ſera un éternel du vôtre : puiſque ſelon
la penſée de Scaliger : NvNQUAM
POESIS AUT POETARUM A MOR
IN HU MILEM ANI MUM cEcI -
DIT; s ED MAxIMA PLE Rv MQUE
sEQUITvR INGENIA,EoRvMQvE
PERPETUUS FERE COM ES.
Qui ne lui dira donc pas avec Madame
Lhéritier de Villadon, p. 56 du même
Supplément :
Peut-on aſſez priſer ton ſçavoir & ton zéle ?
Non, ſans doute : & tes joins & ta plume fidelle
Ayant étemiſé tant d'illuſtres Autcurs,
"
66 MERCURE DE FRANCE.
Couvert d'une gloire immortelle,
Ton nom doit à jamais briller parmi les leurs.
J'ai l'honneur d'être , &c. F***
A la Nouvelle-Orléans en Amérique,
le 28 Août 1763.
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« LE mot de la premiere Enigme du Second volume du Mercure d'Avril est [...] »
Début :
LE mot de la premiere Enigme du Second volume du Mercure d'Avril est [...]
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texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la premiere Enigme du Second volume du Mercure d'Avril est [...] »
LE mot de la premiere Enigme du
Second volume du Mercure d'Avril est
le Cocq d'un Clocher. Celui de la ſe
conde eſt le Bâton de Maréchal de
France. Celui du premier Logogryphe
eſt Fange , dans lequel on trouve An
ge, âne, an, Fan, âge, nef Celui du
ſecond Logogryphe eſt Pyrrhoniſme.
Second volume du Mercure d'Avril est
le Cocq d'un Clocher. Celui de la ſe
conde eſt le Bâton de Maréchal de
France. Celui du premier Logogryphe
eſt Fange , dans lequel on trouve An
ge, âne, an, Fan, âge, nef Celui du
ſecond Logogryphe eſt Pyrrhoniſme.
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2309
p. 66-67
ENIGME.
Début :
ON me craint aussitôt que l'on me voit paroître ; [...]
Mots clefs :
Étincelle
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
E N I G M E.
ON me craint auſſitôt que l'on me voit paroître,
Et ſouvent on me ſent avant de me connoître,
Surtout quand l'arbre de Jupin
Oppoſe ſa ſouche enflammée
Aux fureurs de l'affreux Borée :
Alors je ſuis pis qu'un lutin.
Je fais pâmer Cloris, je fais peſter Finette.
Brune ou Blonde, Prude ou Coquette,.
M A I. 1764. 67
Financier , Prélat ou Robin,
Guerrier, tout a même deſtin,
Je ne connois point l'étiquette :
Mais, victime du temps qui fuit,
L'inſtant qui me fait naître en paſſant me détruit,
ON me craint auſſitôt que l'on me voit paroître,
Et ſouvent on me ſent avant de me connoître,
Surtout quand l'arbre de Jupin
Oppoſe ſa ſouche enflammée
Aux fureurs de l'affreux Borée :
Alors je ſuis pis qu'un lutin.
Je fais pâmer Cloris, je fais peſter Finette.
Brune ou Blonde, Prude ou Coquette,.
M A I. 1764. 67
Financier , Prélat ou Robin,
Guerrier, tout a même deſtin,
Je ne connois point l'étiquette :
Mais, victime du temps qui fuit,
L'inſtant qui me fait naître en paſſant me détruit,
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2310
p. 67
AUTRE.
Début :
PARMI les Courtisans j'ai la premiere place : [...]
Mots clefs :
Chemise
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
Pasº les Courtiſans j'ai la premiere place :
J'approche de fort près la Perſonne du Roi.
Bientôt une rivale auſſi belle que moi,
Dans ce lieu plein d'honneur me ſuccéde & m'en
chaſſe.
-
Ma beauté , ma faveur ne durent pas long
temps :
Mais je deviens bientôt encore plus charmante.
Comme il n'eſt point ſans moi de parure écla
fante ;
Quand on n'a que moi ſeule,on eſt ſans ornemens,
Pasº les Courtiſans j'ai la premiere place :
J'approche de fort près la Perſonne du Roi.
Bientôt une rivale auſſi belle que moi,
Dans ce lieu plein d'honneur me ſuccéde & m'en
chaſſe.
-
Ma beauté , ma faveur ne durent pas long
temps :
Mais je deviens bientôt encore plus charmante.
Comme il n'eſt point ſans moi de parure écla
fante ;
Quand on n'a que moi ſeule,on eſt ſans ornemens,
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2311
p. 67-68
LOGOGRYPHE. A Madame De...
Début :
Quand le Soleil embellit la nature, [...]
Mots clefs :
Rossignol
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE. A Madame De...
L O G O G R Y P H E.
A Madame De. . .
Quasº le Soleil embellit la nature,
Par mon retourjecharme les vergers :
68 MERCURE DE FRANCE :
Je ſuis d'un favorable augure
Pour le printems, & les bergers.
Si vous voulez, Iris , décompoſer mon être,
Vous trouverez le nom du plus fier animal ;
Vous y reconnoitrez peut-être
Un qui dort très-longtemps; un dangereux métal ;
Dans un gouvernement le frein qui nous arrête ;
La différence du matin ;
Le bruit de la trompette ; un titre ſouverain ;
La montagne du Roi Prophète ;
Un Roi géant qui fut tué,
Et dépouillé de tout par Joſué ;
Un fleuve de l'Egypte , une couleur funébre ;
Un Sage de la Gréce; une vache célébre ;
Certaire fleur dominantc au jardin ;
Le mot de Seigneur, en Eſpagne ;
Une graine dans la campagne,
Dont la production eſt chère au genre humain.
Si pour me deviner, Iris , ou me comprendre,
Il faut ou me voir ou m'entendre,
Au lever de l'aurore, approchez où je ſuis ;
Je pourrai calmer vos ennuis.
-\
-
Par M. D. BEss. en garniſon à Amiens .
A Madame De. . .
Quasº le Soleil embellit la nature,
Par mon retourjecharme les vergers :
68 MERCURE DE FRANCE :
Je ſuis d'un favorable augure
Pour le printems, & les bergers.
Si vous voulez, Iris , décompoſer mon être,
Vous trouverez le nom du plus fier animal ;
Vous y reconnoitrez peut-être
Un qui dort très-longtemps; un dangereux métal ;
Dans un gouvernement le frein qui nous arrête ;
La différence du matin ;
Le bruit de la trompette ; un titre ſouverain ;
La montagne du Roi Prophète ;
Un Roi géant qui fut tué,
Et dépouillé de tout par Joſué ;
Un fleuve de l'Egypte , une couleur funébre ;
Un Sage de la Gréce; une vache célébre ;
Certaire fleur dominantc au jardin ;
Le mot de Seigneur, en Eſpagne ;
Une graine dans la campagne,
Dont la production eſt chère au genre humain.
Si pour me deviner, Iris , ou me comprendre,
Il faut ou me voir ou m'entendre,
Au lever de l'aurore, approchez où je ſuis ;
Je pourrai calmer vos ennuis.
-\
-
Par M. D. BEss. en garniſon à Amiens .
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2312
p. 69
AUTRE.
Début :
JADIS les Grands de la Terre [...]
Mots clefs :
Régiment
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
Japis les Grands de la Terre
Sans moi ſe faiſoient la guerre ;
Mais je fais aujourd'hui
Leur principal appui.
Veux-tu, Lecteur, en ſçavoir davantage ,
De mes huit pieds conſulte l'aſſemblage.
Tu dois ſans peine y découvrir
Un endroit, où revient périr
Le Liévre pour l'ordinaire ;
Ce dont tu fus compoſé;
Ce qui toujours n'eſt pas recompenſé ;
En Allemagne une riviere ;
Un préſent des Aquilons ;
Des tendres coeurs la fleur la plus fêtée ;
Choſe perdue auſſitôt qu'éventée ;
Ce qu'on trouve dans les chanſons ;
Un nom que l'on donne à ſa Belle ;
Un ornement Pontifical ;
Un très-dangereux animal ;
Ce que fait tout âme mortelle ;
Ce que dans les premiers temps
Jeune épouſe eſt bien-aiſe d'être ;
Le principe qui fait tout croître ,
Et ce que doit garder qui veut vivre long-temps.
Japis les Grands de la Terre
Sans moi ſe faiſoient la guerre ;
Mais je fais aujourd'hui
Leur principal appui.
Veux-tu, Lecteur, en ſçavoir davantage ,
De mes huit pieds conſulte l'aſſemblage.
Tu dois ſans peine y découvrir
Un endroit, où revient périr
Le Liévre pour l'ordinaire ;
Ce dont tu fus compoſé;
Ce qui toujours n'eſt pas recompenſé ;
En Allemagne une riviere ;
Un préſent des Aquilons ;
Des tendres coeurs la fleur la plus fêtée ;
Choſe perdue auſſitôt qu'éventée ;
Ce qu'on trouve dans les chanſons ;
Un nom que l'on donne à ſa Belle ;
Un ornement Pontifical ;
Un très-dangereux animal ;
Ce que fait tout âme mortelle ;
Ce que dans les premiers temps
Jeune épouſe eſt bien-aiſe d'être ;
Le principe qui fait tout croître ,
Et ce que doit garder qui veut vivre long-temps.
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2313
p. 70
RONDEAU.
Début :
AMANS, si votre Bergère, [...]
Mots clefs :
Amour, Amants, Bergère
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texteReconnaissance textuelle : RONDEAU.
R o N D E A U. *
A MANs, ſi votre Bergère,
Devient coquette, ou légère ;
Atten dez de plus fortunés inſtans,
Soyez conſtans.
L'Amour, content de vos chaînes ;
Sçaura terminer vos peines ;
Il récompenſe toujours les tourmens
Des vrais Amans.
Jamais une Déeſſe même
Ne rebute un Mortel qui l'aime : - -
Hélas c'eſt pour faire ſon bonheur ;
Qu'Amour attaque un coeur ,
Et le remplit de ces deſirs
Qui ménent aux vrais plaiſirs.
Amans, ſi votre Bergère &c.
* Ce Rondeau eſt une parodie à peu-près ſur les
mêmes rimes de celui du Mercure de Novemb. 1763.
Paroles & Muſique del ſignor Michele Doloretti
da Roano,
A MANs, ſi votre Bergère,
Devient coquette, ou légère ;
Atten dez de plus fortunés inſtans,
Soyez conſtans.
L'Amour, content de vos chaînes ;
Sçaura terminer vos peines ;
Il récompenſe toujours les tourmens
Des vrais Amans.
Jamais une Déeſſe même
Ne rebute un Mortel qui l'aime : - -
Hélas c'eſt pour faire ſon bonheur ;
Qu'Amour attaque un coeur ,
Et le remplit de ces deſirs
Qui ménent aux vrais plaiſirs.
Amans, ſi votre Bergère &c.
* Ce Rondeau eſt une parodie à peu-près ſur les
mêmes rimes de celui du Mercure de Novemb. 1763.
Paroles & Muſique del ſignor Michele Doloretti
da Roano,
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2314
p. 5-16
SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. DÉFENSE de PUBLIUS QUINTIUS.
Début :
LA défense de Publius Quintius passe pour le coup d'essai du Prince des Orateurs. [...]
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texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Histoire raisonnée des Discours de CICÉRON. DÉFENSE de PUBLIUS QUINTIUS.
SUITE de l'Histoire raisonnée des
Discours de CICÉRON.
DÉFENSE de PUBLIUS
QUINTIUS. (a)
LA défense de Publius Quintius passe
pour le coup d'essai du Prince des Orateurs.
( a ) Des raiſons fort indifférentes au Public
m'ont empêché de publier plutôt ce Morceau &
les ſuivans, qui naturellement auroient dûs être
A iij
"-
6 MERCURE DE FRANCE.
Il n'avoit que 26 ans quand il
prononça ce diſcours, l'année 672 de
la Fondation de Rome. Le fameux Sylla
étoit Dictateur : les Conſuls de l'année
étoient M. Tullius Decula , & Cn. Cor
nelius Dolabella. Ces dates préciſes qui
ſemblent n'avoir été conſervées à la
poſtérité, que pour conſtater ſûrement
l'âge de Cicéron , prouvent en même
temps que les grands hommes s'annon
cent prèſque toujours d'une façon bril
lante : ils marchent à grands pas dès
l'entrée de la carrière, tandis que les
génies médiocres peuvent à peine s'y
traîner.
-
z
Là modeſtie eſt la compagne inſépa
rable desvrais talens. On peut dire auſſi
qu'elle doit être
la vertu des jeunes
gens. Elle fut celle de Cicéron dans ces
commencemens :
il n'oſa pas riſquer
en Public l'eſſai de ſes talens , c'eſt à
huis clos que fut plaidée cette affaire
dont voici l'hiſtoire & le ſujet.
Sextus Nœvius s'étoit aſſocié dans
ſon commerce C. Quintius. Celui - ci
étant mort ſans enfans , ſon frère Pu
placés à la tête de l'Ouvrage.Si jamais on fait une
édition de cette HIsToIRE , on y obſervera
exaétement l'ordre chronologique, dont nous ne
nous écarterons plus déſormais, .
|
,
'
J U I N. 1764. .
blius Quintiits ſe porta pour héritier, &
recueillit en cette qualité ſa ſucceſſion.
L'intérêt qui diviſe tous les hommes,
ſema bientôt la diſcorde entre Nœvius
' & Quintius quand il fut queſtion de
faire les partages. Le premier plus adroit
· ou plus fripon que celui-ci, perſécuta
· ſans relâche ſon adverſaire par toutes les
· chicanes qu'il put inventer. Quintius ,
laſſé des mauvais procédés de Naevius,
peut-être auſſi plus pareſſeux & moins .
actif que lui, ceſſa de ſe défendre : il
-† même la ſécurité , juſqu'à ſe
·
laiſſer condamner par défaut.
..
,
Quelque † après Quintius re
venu de cette eſpéce d'aſſoupiſſement,
ſoit de lui-même, ſoit par les conſeils
de ſes amis , voulut recommencer à
pourſuivre Nævius pour le contraindre
faire le partage de la façon dont il
le deſiroit.
•*
-
1V
- '
-
'
•
Mais l'affaire avoit bien changé de
face; & Naevius qui avoit obtenu une
Sentence qui le mettoit proviſoirement
en poſſeſſion des biens conteftés , ſe
mocquoit de tous les vains efforts de
, Quintius. Celui-ci , pour comble de
malheur, n'avoit que deux moyens de
ſortir d'embarras. Le premier, c'étoit
d'avouer pubiquement aº s'étoit laiſ
..
º2
8 MERCURE DE FRANCE. .
ſé condamner par défaut , & de don
ner en même-temps caution de ſe ſou
| mettre au jugement à intervenir, quel
' qu'il fût. Le ſeçond c'étoit de dépoſer
· une certaine ſomme, en conſentant à
· la perdre, s'il nè prouvoit pas que c'é-
toit mal-à-propos que Naevius tiroit
avantage de la Sentence du Préteur,
puiſque ce Magiſtrat n'étoit pas en droit
de lui adjuger la poſſeſſion des biens
· qui faiſoient la matière du procès. .
- Chacun de ces expédiens , rempli
· d'inconvéniens , devenoit également† En ſuivant
le premier parti, il ſe couvroit de honte;
car dans ce temps là ceux qui ſe laiſ
· ſoient condamner par défaut étoient
deshonorés. En prenant le ſecond, il
† pour ainſi dire, ſon rang dans
a procédure , puiſque de Défendeur
qu'il étoit , il devenoit néceſſairement
| Demandeur. ..
-
|
|
|
|
|
|
Il préféra pourtant ce dernier parti,
comme le moins dangereux. Il donna
caution ; il ſe fit nommer un Juge par
le Préteur, à qui les droits de ſa charge
donnoient cette fonction. Le choix de
ce Magiſtrat tomba ſur le grave Juriſ
conſulte C. Aquillius Galliis , Perſon
nage auſſi recommandable par ſes pro
#
·
| J U I N. 1764.
fondes lumières, que par ſon intégrité
irréprochable. Celui - ci s'aſſocia
trois
autres Juriſconſultes, P. Quintilius, M.
Marcellus , & L. Lucilius ; & ce fut
devant eux que Cicéron prononça ſon
plaidoyer , à huis clos , comme c'étoit
la coûtume pour ces ſortes d'affaires. .
Le fonds de la queſtion étoit de ſça
voir ſi Nœvius avoit pu être mis légiti
mement en poſſeſſion des biens de
Quintius, par la Sentence du Préteur ?
Ciceron ſoutint la négative , & il la
prouve par des raiſonnemens auſſi ſoli
, des qu'éloquens. Ce diſcours quoique
plus foible que ceux qu'il compoſa dans
la ſuite, lui fait pourtant beaucoup
d'honneur dansl'eſprit des ſçavans; &
s'il n'eſt pas d'un Orateur conſommé, au
moins y reconnoit-on le germe des
talens ſupérieurs que ſon illuſtre Au
teur fit briller dans la ſuite.
DÉFENsE de SExTvs Roscrvs
d'Ameries.
-
Tout le monde a entendu parler des
démêlés ſanglans de Sylla & de Marius.
Le bonheur du premier voulut qu'il
triomphât de celui-ci ; & par un de ces
jeux biſarres de la fortune, Rome ſe vit
aſſervie tour-à-tour, par deux Citoyens
» &
--
…
A V
4o MERCURE DE FRANCE.
qui avoient proteſté d'abord que l'in
térêt ſeul de la liberté Publique leur
, mettoit les armes à la main. Sylla, plus
habile que ſon ennemi, conſerva tran
quillement ſon autorité tant qu'il voulut
être le maître. Dans la ſuite, quand il ne
daigna plus gouverner ſa Patrie, il ſe
retira couvert de gloire, ſans appréhen
der ce qu'un Tyran doit toujours crain
dre. Heureux, s'il n'eût pas renouvellé
ces éxecutions affreuſes, connues ſous
le nom de proſcriptions, qui mettoient
les armes à la main de la moitié des Ci
toyens pour égorger l'autre ! Elles furent
cauſe du malheur de Roſcius , & don
nerent occaſion à Cicéron de prononcer
ſon premier plaidoyer public l'an 673 de
la fondation de Rome , Sylla étant
alors Conſul pour la ſeconde fois, avec
Qu. Metellus.
Sextus Roſcius, père de celui que
Cicéron défend , étoit un homme de
condition, lié avec les plus honnêtes .
Citoyens & reçu avec plaiſir dans les
meilleures maiſons de la Ville. Poſſeſſeur
d'un bien conſidérable, ſa dépenſe étoit
pourtant des mieux réglées; il jouiſſoit
de la meilleure réputation.Attaché d'ail
leurs au parti des Nobles que Sylla pro
tégeoit , il n'avoit rien # craindre du
J U I N. 1764.
1 1
vainqueur.Son fils unique, nommé com
me lui Sextus Roſcius,(c'eſt de lui dont
il eſt queſtion) étoit un de ces génies
épais, peu propres aux affaires , quoi
que capables de s'acquitter avec un cer- .
tain ſuccès des ouvrages méchaniques.
Son père qui connoiſſoit ſon caractère,
le tenoit aſſez ordinairement à une
maiſon de Campa ne,proche d'Ameries,
petite Ville, où # réſidoit communé
ment quand il n'étoit pas à Rome.
Un ſoir , qu'il revenoit aſſez tard de
ſouper , il fut aſſailli vigoureuſement
par pluſieurs aſſaſſins aux environs du
mont Palatin. Après une réſiſtance
aſſez longue & malheureuſement inuti
le, il tomba ſans vie ; & ceux qui la lui
avoient arrachée s'éloignerent prompte
ment.
| La nouvelle s'en répandit bien-tôt :
elle fit pendant quelques momens l'hiſ
toire du jour, & puis on finit par l'ou
blier. Roſcius étoit riche : il avoit deux
parens aſſez proches & qui portoient
ſon nom , avec qui des raiſons d'in
térêt l'avoient brouillé depuis long
temps. Ces deux Roſcius étoient d'ail
leurs deux ſcélérats publiquement ,e-
connus pour tels, juſques-là'que l'un
- des deux paſſoit pour un Gladiateur
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
déterminé. Ils ne voyoient pas ſans envie .
la fortune brillante de Roſcius; & ce fur
pour s'en mettre en poſſeſſion, qu'ils
réſolurent de perdre du même coup &
le père & le fils.
|
.
•.
On voit que ce complot déteſtable
avoit déjà eu des commencemens aſſez
heureux ; quand un Citoyen obſcur
nommé Erucius alla mettre le nom du
mort ſur la liſte des Proſcrits. Ce fut
ſans doute àl'inſtigation de Chryſogonus
affranchi de Sylla, quijouiſſoit de toute
la faveur de ſon Maître, & dont l'in
ſolence ne pouvoit être comparée qu'à
l'énormité de ſon crédit. Les, biens de
Roſcius le tentoient, & il vouloit les ac
quérir à bon compte quand on les ven
droit à l'enchère comme tous ceux des
Proſcrits. Cryſogonus réuſſit , & les
biens de Roſcius lui furent adjugés à un
prix ſix fois au-deſſous de leur valeur.
L'injuſtice parut criante, & révolta
tout le monde. Les deux Roſcius pen
ſerent à faire jouer une autre batterie.
Ils prirent le parti d'intenter un procès
criminel à Sextus Roſcius le fils , &
de l'accuſer de parricide. Quelque deſ
tituée de vraiſemblance que fût cette
accuſation, elle fit impreſſion par ſon
atrocité : peut-être même Sylla appuya- .
--
-
J U I N. 1764.
I3
t-il ſourdement les bruits qui couru
rent alors. L'affaire fut réglee, les Juges
nommés, les témoins entendus. Cicéron
prit en main la défenſe de Roſcius , &
ſon éloquence victorieuſe, en couvrant
de honte les ennemis de ces infortuné ,
lui conſerva l'honneur & la vie.
Son Diſcours eſt un modéle de bon
ſens & de raiſonnement. Il eſt difficile
de réunir à un plus haut degré les fleurs
brillantes qui charment l'eſprit, & le
ſentiment affectueux qui perce le cœur
& qui arrache des larmes. ( b)
(b) On remarque que Cicéron fait ſouvent
uſage dans ce Diſcours de la
figure nommée
Amplification par les Rhéteurs. Pour exprimer
par exemple l'avidité de Chryſogonus & ſon achar
nement impitoyable à dépouiller le malheureux
Roſcius, il dit : qu'il ne lui laiſſoit pas même la
liberté de marcher ſur le chemin qui conduiſoit au
tombeau de ſon père. Cette image eſt grande, &
peint à merveille l'horrible brigandage du Favori
de Sylla. Un de ces Sçavans en us, qui, Com
mentateurs ennuyeux, avec beaucoup de mérite
pourtant, veulent trouver des ſens cachés par
tout , nommé Facciolatus , abandonne le ſens
figuré, & prouve avec peſanteur que cette phra
ſe doit s'entendre au propre. » Je ne puis m'ima
» giner, dit-il , que Cicéron ſe ſerve en cette oc
» caſion d'une Figure de Rhétorique.J'aime mieux
» croire qu'il parle ſérieuſement, d'autant#
» que la ſépulture de Roſcius étant ſituée dans
s
:
.'
-* • !
-
l'
·
·
·
·
·
· •
14 MERCURE DE FRANCE.
PLAIDoYER pour le Comédien
QU. R o s c I v s.
L'éloge le plus complet & en même
temps le plus vrai qu'on puiſſe faire du
Comédien Roſcius, c'eſt celui que fait
de lui Cicéron dans le Diſcours qu'il
prononça en ſa faveur » Ce Roſcius ,
» dit-il aux Juges, eſt ſi habile dans ſon
» art, qu'il eſt le ſeul homme digne
» de paroître ſur la ſçène : mais il eſt
» auſſi tellement homme de bien, qu'il
» paroît ſeul digne qu'on l'empêche d'y
|yy mOnt€I'.
" L
»
- -
· Voici ce qui donna occaſion à ſon
démêlé avec Cherea ſon adverſaire.
Ce Caius Fannius Cherea avoit un Eſ
clave nommé Panurgus, en qui il crut
» ſa terre, & la terre ayant été vendue à Chry
» ſogonus, ce dernier étoit maître du chemin en
» queſtion, & pouvoit, s'il le jugeoit à propos,
• empêcher de marcher deſſus. Une loi expreſſe
» lui en donnoit le droit, à moins quil ne fût
* du nombre de ceux que ſe réſervoit le ven
• deur , exception dont je ne vois pas que Roſ
* cius ait fait uſage. • On ne ſe permer de rele
ver une pareille puérilité , que pour donner un
exemple des inutilités ſçavantes dont fourmil
lens la plupart des Commentaires Croiroit-on
après cela que ce Facciolatus eſt un des plus eſ
timés, & qu'il mérite de l'être,
-,.
-
J U I N. 1764.
15
remarquer d'heureuſes diſpoſitions pour
le Théâtre. Il le mit entre les mains de
Roſcius pour les cultiver, en s'obligeant
à partager avec lui le gain que pour
roit produire le talent de l'Eſclave. A
quelque temps de là , comme il com
mençoit à donner à ſon Maître des
eſpérances flatteuſes de ſe voir bientôt
récompenſé & dédommagé de ſes
peines , il fut tué par un certain Fla
vius, natif de Tarquinies, Ville aſſez
peu conſidérable par elle-même, mais
que les Tarquins avoient rendue cé
lébre. Celui-ci, pourſuivi par Roſcius ,
éluda ſous différens prétextes le paye
ment de la ſomme qu'il lui demandoit
à titre de réparation de dommage ; de
ſorte que notre Acteur fut obligé de
ſe rejetter ſur Fannius qui évita long
temps ſes pourſuites , & ne paya qu'à
la dernière extrémité & quand il ſe vit
contraint de façon à ne pouvoir plus re
culer. Cicéron ſe chargea d'en faire la
demande aux Juges, au nom de Roſ
cius , & il s'en acquitta ſi bien , que
Cherea ne put lui rien refuſer.
Ces deux mots ſuffiſent pour met
tre au fait de l'hiſtoire de ce diſcours
aſſez peu conſidérable aujourd'hui. Ce
qui nous en reſte, fait conjecturer qu'à
16 MERCURE DE FRANCE.
peine en avons-nous la ſixiéme partie.
Ces pertes en ſont de véritables aux
yeux des Gens de Lettres , & de tous
ceux qui ſçavent apprécier au juſte
le mérite ſingulier du célébre Orateur
Romain.
L'hiſtoire complette de tous les Diſcours pro
noncés dans la grande affaire de Verrès , au
Mercure prochain.
Discours de CICÉRON.
DÉFENSE de PUBLIUS
QUINTIUS. (a)
LA défense de Publius Quintius passe
pour le coup d'essai du Prince des Orateurs.
( a ) Des raiſons fort indifférentes au Public
m'ont empêché de publier plutôt ce Morceau &
les ſuivans, qui naturellement auroient dûs être
A iij
"-
6 MERCURE DE FRANCE.
Il n'avoit que 26 ans quand il
prononça ce diſcours, l'année 672 de
la Fondation de Rome. Le fameux Sylla
étoit Dictateur : les Conſuls de l'année
étoient M. Tullius Decula , & Cn. Cor
nelius Dolabella. Ces dates préciſes qui
ſemblent n'avoir été conſervées à la
poſtérité, que pour conſtater ſûrement
l'âge de Cicéron , prouvent en même
temps que les grands hommes s'annon
cent prèſque toujours d'une façon bril
lante : ils marchent à grands pas dès
l'entrée de la carrière, tandis que les
génies médiocres peuvent à peine s'y
traîner.
-
z
Là modeſtie eſt la compagne inſépa
rable desvrais talens. On peut dire auſſi
qu'elle doit être
la vertu des jeunes
gens. Elle fut celle de Cicéron dans ces
commencemens :
il n'oſa pas riſquer
en Public l'eſſai de ſes talens , c'eſt à
huis clos que fut plaidée cette affaire
dont voici l'hiſtoire & le ſujet.
Sextus Nœvius s'étoit aſſocié dans
ſon commerce C. Quintius. Celui - ci
étant mort ſans enfans , ſon frère Pu
placés à la tête de l'Ouvrage.Si jamais on fait une
édition de cette HIsToIRE , on y obſervera
exaétement l'ordre chronologique, dont nous ne
nous écarterons plus déſormais, .
|
,
'
J U I N. 1764. .
blius Quintiits ſe porta pour héritier, &
recueillit en cette qualité ſa ſucceſſion.
L'intérêt qui diviſe tous les hommes,
ſema bientôt la diſcorde entre Nœvius
' & Quintius quand il fut queſtion de
faire les partages. Le premier plus adroit
· ou plus fripon que celui-ci, perſécuta
· ſans relâche ſon adverſaire par toutes les
· chicanes qu'il put inventer. Quintius ,
laſſé des mauvais procédés de Naevius,
peut-être auſſi plus pareſſeux & moins .
actif que lui, ceſſa de ſe défendre : il
-† même la ſécurité , juſqu'à ſe
·
laiſſer condamner par défaut.
..
,
Quelque † après Quintius re
venu de cette eſpéce d'aſſoupiſſement,
ſoit de lui-même, ſoit par les conſeils
de ſes amis , voulut recommencer à
pourſuivre Nævius pour le contraindre
faire le partage de la façon dont il
le deſiroit.
•*
-
1V
- '
-
'
•
Mais l'affaire avoit bien changé de
face; & Naevius qui avoit obtenu une
Sentence qui le mettoit proviſoirement
en poſſeſſion des biens conteftés , ſe
mocquoit de tous les vains efforts de
, Quintius. Celui-ci , pour comble de
malheur, n'avoit que deux moyens de
ſortir d'embarras. Le premier, c'étoit
d'avouer pubiquement aº s'étoit laiſ
..
º2
8 MERCURE DE FRANCE. .
ſé condamner par défaut , & de don
ner en même-temps caution de ſe ſou
| mettre au jugement à intervenir, quel
' qu'il fût. Le ſeçond c'étoit de dépoſer
· une certaine ſomme, en conſentant à
· la perdre, s'il nè prouvoit pas que c'é-
toit mal-à-propos que Naevius tiroit
avantage de la Sentence du Préteur,
puiſque ce Magiſtrat n'étoit pas en droit
de lui adjuger la poſſeſſion des biens
· qui faiſoient la matière du procès. .
- Chacun de ces expédiens , rempli
· d'inconvéniens , devenoit également† En ſuivant
le premier parti, il ſe couvroit de honte;
car dans ce temps là ceux qui ſe laiſ
· ſoient condamner par défaut étoient
deshonorés. En prenant le ſecond, il
† pour ainſi dire, ſon rang dans
a procédure , puiſque de Défendeur
qu'il étoit , il devenoit néceſſairement
| Demandeur. ..
-
|
|
|
|
|
|
Il préféra pourtant ce dernier parti,
comme le moins dangereux. Il donna
caution ; il ſe fit nommer un Juge par
le Préteur, à qui les droits de ſa charge
donnoient cette fonction. Le choix de
ce Magiſtrat tomba ſur le grave Juriſ
conſulte C. Aquillius Galliis , Perſon
nage auſſi recommandable par ſes pro
#
·
| J U I N. 1764.
fondes lumières, que par ſon intégrité
irréprochable. Celui - ci s'aſſocia
trois
autres Juriſconſultes, P. Quintilius, M.
Marcellus , & L. Lucilius ; & ce fut
devant eux que Cicéron prononça ſon
plaidoyer , à huis clos , comme c'étoit
la coûtume pour ces ſortes d'affaires. .
Le fonds de la queſtion étoit de ſça
voir ſi Nœvius avoit pu être mis légiti
mement en poſſeſſion des biens de
Quintius, par la Sentence du Préteur ?
Ciceron ſoutint la négative , & il la
prouve par des raiſonnemens auſſi ſoli
, des qu'éloquens. Ce diſcours quoique
plus foible que ceux qu'il compoſa dans
la ſuite, lui fait pourtant beaucoup
d'honneur dansl'eſprit des ſçavans; &
s'il n'eſt pas d'un Orateur conſommé, au
moins y reconnoit-on le germe des
talens ſupérieurs que ſon illuſtre Au
teur fit briller dans la ſuite.
DÉFENsE de SExTvs Roscrvs
d'Ameries.
-
Tout le monde a entendu parler des
démêlés ſanglans de Sylla & de Marius.
Le bonheur du premier voulut qu'il
triomphât de celui-ci ; & par un de ces
jeux biſarres de la fortune, Rome ſe vit
aſſervie tour-à-tour, par deux Citoyens
» &
--
…
A V
4o MERCURE DE FRANCE.
qui avoient proteſté d'abord que l'in
térêt ſeul de la liberté Publique leur
, mettoit les armes à la main. Sylla, plus
habile que ſon ennemi, conſerva tran
quillement ſon autorité tant qu'il voulut
être le maître. Dans la ſuite, quand il ne
daigna plus gouverner ſa Patrie, il ſe
retira couvert de gloire, ſans appréhen
der ce qu'un Tyran doit toujours crain
dre. Heureux, s'il n'eût pas renouvellé
ces éxecutions affreuſes, connues ſous
le nom de proſcriptions, qui mettoient
les armes à la main de la moitié des Ci
toyens pour égorger l'autre ! Elles furent
cauſe du malheur de Roſcius , & don
nerent occaſion à Cicéron de prononcer
ſon premier plaidoyer public l'an 673 de
la fondation de Rome , Sylla étant
alors Conſul pour la ſeconde fois, avec
Qu. Metellus.
Sextus Roſcius, père de celui que
Cicéron défend , étoit un homme de
condition, lié avec les plus honnêtes .
Citoyens & reçu avec plaiſir dans les
meilleures maiſons de la Ville. Poſſeſſeur
d'un bien conſidérable, ſa dépenſe étoit
pourtant des mieux réglées; il jouiſſoit
de la meilleure réputation.Attaché d'ail
leurs au parti des Nobles que Sylla pro
tégeoit , il n'avoit rien # craindre du
J U I N. 1764.
1 1
vainqueur.Son fils unique, nommé com
me lui Sextus Roſcius,(c'eſt de lui dont
il eſt queſtion) étoit un de ces génies
épais, peu propres aux affaires , quoi
que capables de s'acquitter avec un cer- .
tain ſuccès des ouvrages méchaniques.
Son père qui connoiſſoit ſon caractère,
le tenoit aſſez ordinairement à une
maiſon de Campa ne,proche d'Ameries,
petite Ville, où # réſidoit communé
ment quand il n'étoit pas à Rome.
Un ſoir , qu'il revenoit aſſez tard de
ſouper , il fut aſſailli vigoureuſement
par pluſieurs aſſaſſins aux environs du
mont Palatin. Après une réſiſtance
aſſez longue & malheureuſement inuti
le, il tomba ſans vie ; & ceux qui la lui
avoient arrachée s'éloignerent prompte
ment.
| La nouvelle s'en répandit bien-tôt :
elle fit pendant quelques momens l'hiſ
toire du jour, & puis on finit par l'ou
blier. Roſcius étoit riche : il avoit deux
parens aſſez proches & qui portoient
ſon nom , avec qui des raiſons d'in
térêt l'avoient brouillé depuis long
temps. Ces deux Roſcius étoient d'ail
leurs deux ſcélérats publiquement ,e-
connus pour tels, juſques-là'que l'un
- des deux paſſoit pour un Gladiateur
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
déterminé. Ils ne voyoient pas ſans envie .
la fortune brillante de Roſcius; & ce fur
pour s'en mettre en poſſeſſion, qu'ils
réſolurent de perdre du même coup &
le père & le fils.
|
.
•.
On voit que ce complot déteſtable
avoit déjà eu des commencemens aſſez
heureux ; quand un Citoyen obſcur
nommé Erucius alla mettre le nom du
mort ſur la liſte des Proſcrits. Ce fut
ſans doute àl'inſtigation de Chryſogonus
affranchi de Sylla, quijouiſſoit de toute
la faveur de ſon Maître, & dont l'in
ſolence ne pouvoit être comparée qu'à
l'énormité de ſon crédit. Les, biens de
Roſcius le tentoient, & il vouloit les ac
quérir à bon compte quand on les ven
droit à l'enchère comme tous ceux des
Proſcrits. Cryſogonus réuſſit , & les
biens de Roſcius lui furent adjugés à un
prix ſix fois au-deſſous de leur valeur.
L'injuſtice parut criante, & révolta
tout le monde. Les deux Roſcius pen
ſerent à faire jouer une autre batterie.
Ils prirent le parti d'intenter un procès
criminel à Sextus Roſcius le fils , &
de l'accuſer de parricide. Quelque deſ
tituée de vraiſemblance que fût cette
accuſation, elle fit impreſſion par ſon
atrocité : peut-être même Sylla appuya- .
--
-
J U I N. 1764.
I3
t-il ſourdement les bruits qui couru
rent alors. L'affaire fut réglee, les Juges
nommés, les témoins entendus. Cicéron
prit en main la défenſe de Roſcius , &
ſon éloquence victorieuſe, en couvrant
de honte les ennemis de ces infortuné ,
lui conſerva l'honneur & la vie.
Son Diſcours eſt un modéle de bon
ſens & de raiſonnement. Il eſt difficile
de réunir à un plus haut degré les fleurs
brillantes qui charment l'eſprit, & le
ſentiment affectueux qui perce le cœur
& qui arrache des larmes. ( b)
(b) On remarque que Cicéron fait ſouvent
uſage dans ce Diſcours de la
figure nommée
Amplification par les Rhéteurs. Pour exprimer
par exemple l'avidité de Chryſogonus & ſon achar
nement impitoyable à dépouiller le malheureux
Roſcius, il dit : qu'il ne lui laiſſoit pas même la
liberté de marcher ſur le chemin qui conduiſoit au
tombeau de ſon père. Cette image eſt grande, &
peint à merveille l'horrible brigandage du Favori
de Sylla. Un de ces Sçavans en us, qui, Com
mentateurs ennuyeux, avec beaucoup de mérite
pourtant, veulent trouver des ſens cachés par
tout , nommé Facciolatus , abandonne le ſens
figuré, & prouve avec peſanteur que cette phra
ſe doit s'entendre au propre. » Je ne puis m'ima
» giner, dit-il , que Cicéron ſe ſerve en cette oc
» caſion d'une Figure de Rhétorique.J'aime mieux
» croire qu'il parle ſérieuſement, d'autant#
» que la ſépulture de Roſcius étant ſituée dans
s
:
.'
-* • !
-
l'
·
·
·
·
·
· •
14 MERCURE DE FRANCE.
PLAIDoYER pour le Comédien
QU. R o s c I v s.
L'éloge le plus complet & en même
temps le plus vrai qu'on puiſſe faire du
Comédien Roſcius, c'eſt celui que fait
de lui Cicéron dans le Diſcours qu'il
prononça en ſa faveur » Ce Roſcius ,
» dit-il aux Juges, eſt ſi habile dans ſon
» art, qu'il eſt le ſeul homme digne
» de paroître ſur la ſçène : mais il eſt
» auſſi tellement homme de bien, qu'il
» paroît ſeul digne qu'on l'empêche d'y
|yy mOnt€I'.
" L
»
- -
· Voici ce qui donna occaſion à ſon
démêlé avec Cherea ſon adverſaire.
Ce Caius Fannius Cherea avoit un Eſ
clave nommé Panurgus, en qui il crut
» ſa terre, & la terre ayant été vendue à Chry
» ſogonus, ce dernier étoit maître du chemin en
» queſtion, & pouvoit, s'il le jugeoit à propos,
• empêcher de marcher deſſus. Une loi expreſſe
» lui en donnoit le droit, à moins quil ne fût
* du nombre de ceux que ſe réſervoit le ven
• deur , exception dont je ne vois pas que Roſ
* cius ait fait uſage. • On ne ſe permer de rele
ver une pareille puérilité , que pour donner un
exemple des inutilités ſçavantes dont fourmil
lens la plupart des Commentaires Croiroit-on
après cela que ce Facciolatus eſt un des plus eſ
timés, & qu'il mérite de l'être,
-,.
-
J U I N. 1764.
15
remarquer d'heureuſes diſpoſitions pour
le Théâtre. Il le mit entre les mains de
Roſcius pour les cultiver, en s'obligeant
à partager avec lui le gain que pour
roit produire le talent de l'Eſclave. A
quelque temps de là , comme il com
mençoit à donner à ſon Maître des
eſpérances flatteuſes de ſe voir bientôt
récompenſé & dédommagé de ſes
peines , il fut tué par un certain Fla
vius, natif de Tarquinies, Ville aſſez
peu conſidérable par elle-même, mais
que les Tarquins avoient rendue cé
lébre. Celui-ci, pourſuivi par Roſcius ,
éluda ſous différens prétextes le paye
ment de la ſomme qu'il lui demandoit
à titre de réparation de dommage ; de
ſorte que notre Acteur fut obligé de
ſe rejetter ſur Fannius qui évita long
temps ſes pourſuites , & ne paya qu'à
la dernière extrémité & quand il ſe vit
contraint de façon à ne pouvoir plus re
culer. Cicéron ſe chargea d'en faire la
demande aux Juges, au nom de Roſ
cius , & il s'en acquitta ſi bien , que
Cherea ne put lui rien refuſer.
Ces deux mots ſuffiſent pour met
tre au fait de l'hiſtoire de ce diſcours
aſſez peu conſidérable aujourd'hui. Ce
qui nous en reſte, fait conjecturer qu'à
16 MERCURE DE FRANCE.
peine en avons-nous la ſixiéme partie.
Ces pertes en ſont de véritables aux
yeux des Gens de Lettres , & de tous
ceux qui ſçavent apprécier au juſte
le mérite ſingulier du célébre Orateur
Romain.
L'hiſtoire complette de tous les Diſcours pro
noncés dans la grande affaire de Verrès , au
Mercure prochain.
Fermer
2315
p. 16-17
ODE IX. du troisiéme Livre des Odes d'HORACE.
Début :
DONEC gratus eram tibi, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE IX. du troisiéme Livre des Odes d'HORACE.
ODE IX. du troisiéme Livre des Odes
d'HORACE.
DONEC gratus eram tibi, Nec quisquam potior brachia candidae
Cervici Juvenis dabat ; Perſarum vigui rege beatior.
Donec non aliâ magis Aiſſli; neque erat Lydia poſt Chloën ;
Multi Lydia nominis Romanâ vigui clarior Iliâ.
Me nunc threſſa Chloé regit, Dulces docta modos & cithara ſciens ;
Pro quâ non metuam mori , Si parcent anima fata ſuperſtiti,
'
-
J U I N. 1764
Me torret face mutuâ
Thurini Calais filius Ornithi ;
Pro quo bis patiar mori,
si parcent puero fata ſuperſtiti.
Quid, ſi priſca redit Venus,
Diducloſque jugo cogit aheneo ?
Si flava excutitur Chloé,
si parcent puero fata ſuperſtiti.
Rejeclaque patetjanua Lydia ?
Quanquam ſidere pulchrior
Ille eſt ; tu levior cortice, & improbs
Iracundior Adriâ ;
ecum vivere amem, tecum obeam libens.
d'HORACE.
DONEC gratus eram tibi, Nec quisquam potior brachia candidae
Cervici Juvenis dabat ; Perſarum vigui rege beatior.
Donec non aliâ magis Aiſſli; neque erat Lydia poſt Chloën ;
Multi Lydia nominis Romanâ vigui clarior Iliâ.
Me nunc threſſa Chloé regit, Dulces docta modos & cithara ſciens ;
Pro quâ non metuam mori , Si parcent anima fata ſuperſtiti,
'
-
J U I N. 1764
Me torret face mutuâ
Thurini Calais filius Ornithi ;
Pro quo bis patiar mori,
si parcent puero fata ſuperſtiti.
Quid, ſi priſca redit Venus,
Diducloſque jugo cogit aheneo ?
Si flava excutitur Chloé,
si parcent puero fata ſuperſtiti.
Rejeclaque patetjanua Lydia ?
Quanquam ſidere pulchrior
Ille eſt ; tu levior cortice, & improbs
Iracundior Adriâ ;
ecum vivere amem, tecum obeam libens.
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2316
p. 17-18
TRADUCTION.
Début :
L'AMANT. / Tant que je fus chéri de toi, [...]
Mots clefs :
Chloé, Lydie, Parque, Respecter, Brûler
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION.
T R A D v c T I o N. .
• L'AM ANT ,
- ſ - :
, *
' ' Tant que je fus chéri de toi,
Qu'aux yeux de mes rivaux tes baiſers pleins de
flâme , -
M'atteſtoient ton amour , l'imprimoient dans
, mon âme ;
Nul ne fut plus heureux que moi.
L' A MA N T E.
Tant que tu me gardas ta foi,
Que tu ne vis Chloë qu'en regrettant Lydie ;
Mars en s'uniſſant à Sylvie ,
La rendit moins célébre & moins fière que mois
18 MERCURE DE FRANCE.
L' AMAN T. : . :
Chloë me tient ſous ſon empire,
Chloë dont chacun vante & la voix & la lyre :
Que la Parque s'occupe à racourcir mesjours,
Et des ſiens reſpecte le cours.
L' A M A N T E,
Je brûle pour Daphnis, il brûle pour Lydie ;
Et rien n'égale nos amours :
Que la Parque deux fois me prive de la vie,.
Et deux fois reſpecte ſes jours.
L' A M A N T,
Si ma flamme ſe renouvelle,
Si des noeuds éternels me rejoignent à toi,
Si Chloë n'eſt plus rien pour moi ,
Si je t'ouvre mon coeur, & le ferme pour elle ?
L' A M A N T E.
Daphnis eſt plus brillant que la voute azurée,
Toi , plus léger que l'air, plus fougueux que
Borée ; -
Mais je préfére à tout la tendre & douce loi
De vivre ton amant , & mourir avec toi.
Par M. V, • . de M. , , .
• L'AM ANT ,
- ſ - :
, *
' ' Tant que je fus chéri de toi,
Qu'aux yeux de mes rivaux tes baiſers pleins de
flâme , -
M'atteſtoient ton amour , l'imprimoient dans
, mon âme ;
Nul ne fut plus heureux que moi.
L' A MA N T E.
Tant que tu me gardas ta foi,
Que tu ne vis Chloë qu'en regrettant Lydie ;
Mars en s'uniſſant à Sylvie ,
La rendit moins célébre & moins fière que mois
18 MERCURE DE FRANCE.
L' AMAN T. : . :
Chloë me tient ſous ſon empire,
Chloë dont chacun vante & la voix & la lyre :
Que la Parque s'occupe à racourcir mesjours,
Et des ſiens reſpecte le cours.
L' A M A N T E,
Je brûle pour Daphnis, il brûle pour Lydie ;
Et rien n'égale nos amours :
Que la Parque deux fois me prive de la vie,.
Et deux fois reſpecte ſes jours.
L' A M A N T,
Si ma flamme ſe renouvelle,
Si des noeuds éternels me rejoignent à toi,
Si Chloë n'eſt plus rien pour moi ,
Si je t'ouvre mon coeur, & le ferme pour elle ?
L' A M A N T E.
Daphnis eſt plus brillant que la voute azurée,
Toi , plus léger que l'air, plus fougueux que
Borée ; -
Mais je préfére à tout la tendre & douce loi
De vivre ton amant , & mourir avec toi.
Par M. V, • . de M. , , .
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2317
p. 19
A Mlle de G....
Début :
ON dit qu'Amour est un Enfant, Bergère, [...]
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texteReconnaissance textuelle : A Mlle de G....
A Mlle de G....
ON dit qu'Amour est un Enfant, Bergère,
Qu'il eſt trompeur, inquiet & plaintif,
Que ſa douceur eſt fauſſe & paſſagère,
Et le moment d'en jouir, fugitif.
|
Mais dans ma tendreſſe éternelle,
Dans tes charmes, dans mon bonheur,
Rien ne me peint, ni me rappelle
Un enfant, ou bien un trompeur.
Qui fit ce portrait infidéle
Ne connut ni toi, ni mon cœur»
V •
Par M. LEGIER.
ON dit qu'Amour est un Enfant, Bergère,
Qu'il eſt trompeur, inquiet & plaintif,
Que ſa douceur eſt fauſſe & paſſagère,
Et le moment d'en jouir, fugitif.
|
Mais dans ma tendreſſe éternelle,
Dans tes charmes, dans mon bonheur,
Rien ne me peint, ni me rappelle
Un enfant, ou bien un trompeur.
Qui fit ce portrait infidéle
Ne connut ni toi, ni mon cœur»
V •
Par M. LEGIER.
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2318
p. 19
VERS à Mde D. S. qui quêtoit dans la Semaine Sainte.
Début :
PARTEZ, partez, belle Quêteuse. [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à Mde D. S. qui quêtoit dans la Semaine Sainte.
VERS à Mde D. S. qui quêtoit dans la Semaine Sainte.
PARTEZ, partez, belle Quêteuse.
De votre quête heureuſe
On pourroit racheter
Les captifs de plus d'un Corſaire .. ..
Mais hélas ! qui pourroit compter
Tous ceux que vos beaux yeux font faire ?
Par M. S. C.
PARTEZ, partez, belle Quêteuse.
De votre quête heureuſe
On pourroit racheter
Les captifs de plus d'un Corſaire .. ..
Mais hélas ! qui pourroit compter
Tous ceux que vos beaux yeux font faire ?
Par M. S. C.
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2319
p. 20-24
L'AMOUR MALHEUREUX, POEME.
Début :
PUISSE la passion qui consume ma vie [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR MALHEUREUX, POEME.
L'AMOUR MALHEUREUX,
POEME.
PUISSE la passion qui consume ma vie
Répandre ſur mes vers ſa ſublime énergie,
Les échauffer du feu que l'ennui, le malheur,
L'ingratitude encor plus ſenſible à mon cœur
N'ont pû, depuis trois ans, éteindre dans mes
.
· veines !
Du véritable Amour je vais chanter les peines.
Ces Sauvages * captifs dont les vainqueurs
cruels
S'apprêtent à verſer le ſang ſur les Autels,
Le front chargé de fieurs, marchant au ſacrifice 2
Chantent un hymne aux Dieux Auteurs de leur
ſupplice.
· Cruelle Ménalie ! ainſi mes triſtes airs,
Adreſſés à l'Amour dont je porte les fèrs,
Font retentir ſon Temple où j'expire en victime,
Sur l'Océan du Monde il eſt plus d'un abîme,
A des courans divers nos vaiſſeaux expoſés
Sur différens écueils riſquent d'être briſés.
Toutes les paſſions, les foibleſſes humaines,
* Tout le monde connoît cet uſage barbare éta
bli chez les Américains & chez d'autres Peuples
V.
A
J U I N. 1764:
2 F
Pour nos cœurs, je le ſais, ſont autant de Syrènes.
Le Miniſtre éxilé calcule avec horreur
-
Les affronts dont jadis il paya ſa faveur ;
L'avide Commerçant aſſailli par l'orage
Ne veut plus s'enrichir au péril du naufrage,
Et le vieil Officier privé de penſion
pas une.
·
·
·
|
-
Déclare que la gloire eſt une illuſion . ...
Sans doute : mais l'Amour, l'Amour n'en eſt
-- Que me font les honneurs, la gloire, la fortune?
Ces brillans ſont trop faux pour pouvoir éblouir
L'œil d'un Sage ſenſible & qui cherche à jouir.
Il eſt une Déeſſe en tous lieux révérée,
Par les Humains ingrats ſouvent défigurée :
Son trône eſt la Nature, & ſous des noms divers
Elle anime, conſerve & régle l'Univers :
Dans ſes propices mains eſt une chaîne im
menſe
vrage, .
-
qui fit chérir les loix & la ſociété,
Digne de notre encens, quand ſa vertu féconde
Plus adorable encor, plus ſûre de ſes droits,
-
Que nous enſanglantons, & que ſa bienfaiſance,
Lorſque les paſſions en briſent quelqu'anneau,
Ne ſe laſſe jamais de ſerrer de nouveau.
Cette Divinité, l'objet de mon hommage, - . -
Dont l'homme eſt à la fois & le temple & l'ou2
-
C'eſt la Fille du Ciel, la ſenſibilité ;
Entretient & conduit le ſyſtême du monºae
-
22 MERCURE DE FRANCE.
Lorſque l'œil d'une femme aux cœurs dicte ſes
loix.
c'eſt là que pour me vaincre elle établit ſon
Trône;
-
Les roſes du Printemps brilloient ſur ſa couronne;
Et toutes les vertus de cet âge charmant
Rendoient ſes coups plus ſûrs, & mon danger
plus grand.
Je cédai ; je ſentis que j'avois un cœur tendre.
Eh ! quel autre à ma place eût pû mieux ſe dé
-
fendre ?
-
Quel autre eût vu ſans trouble & ſans raviſſement
Dans un cœur vertueux germer le ſentiment ?
L'Éléve de Boucher, parcourant dès l'Aurore
Les vergers de Pomone ou les jardins de Flore,
Parmi tous les objets dignes de ſon crayon,
Deſſine cette roſe hier encor bouton.
Ouverte avant le jour, elle étoit déjà belle ;
Mais le Soleil lui prête une couleur nouvelle ;
Il échauffe ſon ſein, l'aide à s'épanouir,
Et de tous ſes amans éveille le deſir.
D'une fille à quinzeans cette roſe eſt l'image.
La froide indifférence eſt la nuit du bel âge.
Pour toi,je m'en ſouviens, j'ai vu naître ce jour ;
J'ai vu briller tes yeux des ràyons de l'Amour ;
Je l'ai vu, Ménalie, animer tous tes charmes ;
Dans ton ſein étonné répandre ſes allarmes ;
Faire baºre ton cœur & colorer ton front. .. : .
Jamaisde mon eſpritces traits ne ſortiront :
'
· J U I N. 1764.
23
Se n'oubliraijamais qu'au printemps de ma vie,
J'eus les premiers ſoupirs du cœur de Ménalie ;
Que du plus tendre amour l'heureuſe illuſion
Des plus purs ſentimens ſçella notre union.
oue nos deſirs portés ſur des aîles de flâmes,
Sans reſter dans nos ſens, alloient brûler nos
«
·
·
âmes. ...
, -
-
Vous ne m'entendrez point, triſte voluptueux,
, Sybarites chargés d'un ennui faſtueux,
Nous vantez vos plaiſirs, & vivez miſérables,
-
Qui prenant pourl'amour des beſoins périſſables,
Et n'ayant que des ſens pour goûter le bonheur,
Les émouſſez encor par un abus trompeur :
Vous ne m'entendrez point, quand mes plainte*
·
·
· amerès,
-
Rappelleront en vain ces faveurs paſſagères,
Ce bonheur innocent qu'autrefois j'ai goûté.
Mais vous,ô vrais amans, qui m'avez imité,
Qui d'un cœur vertueux avez eu les prémices ;
Vous connoîtrez s'il eſt de plus cruels ſupplices
Que la perte d'un bien hélas! ſi précieux.
que l'avare Lais dupe un{vieil'amoureux :
| Que la femme galante étende ſes conquêtesi,
on doit s'attendre à tout des âmes malhonnêtes s ,
Tôt ou tard l'intérêt ou le plaiſir ſéduit
.
Le cœur qu'un vil métal ou les ſens ont conduit.
Mais d'une jeune amante, au ſein de l'innocence a
Après tant de faveurs, éprouver l'inconſtance! !
'- '
• .
-
C'eſt un exemple affreux pour l'homme corrompti
·
-
24 MERCURE DE FRANCE.
Et qui peut dégoûter de ſuivre la vertu. ººº
De quoi me ſervira d'éviter l'artifice,
si la probité même a les dangers du vice ,
Qu'on ne me parle plus de vertu, de candeur !
Elles n'éxiſtent pas, ou ſervent au malheur.
Mélanie à mes yeux en étoit le modéle :
·
.
Je l'aimai.... malheureux !j'aimois une infidelle
Hélas, je l'aime encor lun déſeſpoir âffreux ,
dre,
En éteignant mesjours, n'a poict éteint mes feux,
Ah : s'il eſt un bonheur, & qu'on puiſſe y préten
Amour, eſt-ce de toi que nous devons l'attendre ? "
Par l'Auteur de l'Epitre à Mélanie.
POEME.
PUISSE la passion qui consume ma vie
Répandre ſur mes vers ſa ſublime énergie,
Les échauffer du feu que l'ennui, le malheur,
L'ingratitude encor plus ſenſible à mon cœur
N'ont pû, depuis trois ans, éteindre dans mes
.
· veines !
Du véritable Amour je vais chanter les peines.
Ces Sauvages * captifs dont les vainqueurs
cruels
S'apprêtent à verſer le ſang ſur les Autels,
Le front chargé de fieurs, marchant au ſacrifice 2
Chantent un hymne aux Dieux Auteurs de leur
ſupplice.
· Cruelle Ménalie ! ainſi mes triſtes airs,
Adreſſés à l'Amour dont je porte les fèrs,
Font retentir ſon Temple où j'expire en victime,
Sur l'Océan du Monde il eſt plus d'un abîme,
A des courans divers nos vaiſſeaux expoſés
Sur différens écueils riſquent d'être briſés.
Toutes les paſſions, les foibleſſes humaines,
* Tout le monde connoît cet uſage barbare éta
bli chez les Américains & chez d'autres Peuples
V.
A
J U I N. 1764:
2 F
Pour nos cœurs, je le ſais, ſont autant de Syrènes.
Le Miniſtre éxilé calcule avec horreur
-
Les affronts dont jadis il paya ſa faveur ;
L'avide Commerçant aſſailli par l'orage
Ne veut plus s'enrichir au péril du naufrage,
Et le vieil Officier privé de penſion
pas une.
·
·
·
|
-
Déclare que la gloire eſt une illuſion . ...
Sans doute : mais l'Amour, l'Amour n'en eſt
-- Que me font les honneurs, la gloire, la fortune?
Ces brillans ſont trop faux pour pouvoir éblouir
L'œil d'un Sage ſenſible & qui cherche à jouir.
Il eſt une Déeſſe en tous lieux révérée,
Par les Humains ingrats ſouvent défigurée :
Son trône eſt la Nature, & ſous des noms divers
Elle anime, conſerve & régle l'Univers :
Dans ſes propices mains eſt une chaîne im
menſe
vrage, .
-
qui fit chérir les loix & la ſociété,
Digne de notre encens, quand ſa vertu féconde
Plus adorable encor, plus ſûre de ſes droits,
-
Que nous enſanglantons, & que ſa bienfaiſance,
Lorſque les paſſions en briſent quelqu'anneau,
Ne ſe laſſe jamais de ſerrer de nouveau.
Cette Divinité, l'objet de mon hommage, - . -
Dont l'homme eſt à la fois & le temple & l'ou2
-
C'eſt la Fille du Ciel, la ſenſibilité ;
Entretient & conduit le ſyſtême du monºae
-
22 MERCURE DE FRANCE.
Lorſque l'œil d'une femme aux cœurs dicte ſes
loix.
c'eſt là que pour me vaincre elle établit ſon
Trône;
-
Les roſes du Printemps brilloient ſur ſa couronne;
Et toutes les vertus de cet âge charmant
Rendoient ſes coups plus ſûrs, & mon danger
plus grand.
Je cédai ; je ſentis que j'avois un cœur tendre.
Eh ! quel autre à ma place eût pû mieux ſe dé
-
fendre ?
-
Quel autre eût vu ſans trouble & ſans raviſſement
Dans un cœur vertueux germer le ſentiment ?
L'Éléve de Boucher, parcourant dès l'Aurore
Les vergers de Pomone ou les jardins de Flore,
Parmi tous les objets dignes de ſon crayon,
Deſſine cette roſe hier encor bouton.
Ouverte avant le jour, elle étoit déjà belle ;
Mais le Soleil lui prête une couleur nouvelle ;
Il échauffe ſon ſein, l'aide à s'épanouir,
Et de tous ſes amans éveille le deſir.
D'une fille à quinzeans cette roſe eſt l'image.
La froide indifférence eſt la nuit du bel âge.
Pour toi,je m'en ſouviens, j'ai vu naître ce jour ;
J'ai vu briller tes yeux des ràyons de l'Amour ;
Je l'ai vu, Ménalie, animer tous tes charmes ;
Dans ton ſein étonné répandre ſes allarmes ;
Faire baºre ton cœur & colorer ton front. .. : .
Jamaisde mon eſpritces traits ne ſortiront :
'
· J U I N. 1764.
23
Se n'oubliraijamais qu'au printemps de ma vie,
J'eus les premiers ſoupirs du cœur de Ménalie ;
Que du plus tendre amour l'heureuſe illuſion
Des plus purs ſentimens ſçella notre union.
oue nos deſirs portés ſur des aîles de flâmes,
Sans reſter dans nos ſens, alloient brûler nos
«
·
·
âmes. ...
, -
-
Vous ne m'entendrez point, triſte voluptueux,
, Sybarites chargés d'un ennui faſtueux,
Nous vantez vos plaiſirs, & vivez miſérables,
-
Qui prenant pourl'amour des beſoins périſſables,
Et n'ayant que des ſens pour goûter le bonheur,
Les émouſſez encor par un abus trompeur :
Vous ne m'entendrez point, quand mes plainte*
·
·
· amerès,
-
Rappelleront en vain ces faveurs paſſagères,
Ce bonheur innocent qu'autrefois j'ai goûté.
Mais vous,ô vrais amans, qui m'avez imité,
Qui d'un cœur vertueux avez eu les prémices ;
Vous connoîtrez s'il eſt de plus cruels ſupplices
Que la perte d'un bien hélas! ſi précieux.
que l'avare Lais dupe un{vieil'amoureux :
| Que la femme galante étende ſes conquêtesi,
on doit s'attendre à tout des âmes malhonnêtes s ,
Tôt ou tard l'intérêt ou le plaiſir ſéduit
.
Le cœur qu'un vil métal ou les ſens ont conduit.
Mais d'une jeune amante, au ſein de l'innocence a
Après tant de faveurs, éprouver l'inconſtance! !
'- '
• .
-
C'eſt un exemple affreux pour l'homme corrompti
·
-
24 MERCURE DE FRANCE.
Et qui peut dégoûter de ſuivre la vertu. ººº
De quoi me ſervira d'éviter l'artifice,
si la probité même a les dangers du vice ,
Qu'on ne me parle plus de vertu, de candeur !
Elles n'éxiſtent pas, ou ſervent au malheur.
Mélanie à mes yeux en étoit le modéle :
·
.
Je l'aimai.... malheureux !j'aimois une infidelle
Hélas, je l'aime encor lun déſeſpoir âffreux ,
dre,
En éteignant mesjours, n'a poict éteint mes feux,
Ah : s'il eſt un bonheur, & qu'on puiſſe y préten
Amour, eſt-ce de toi que nous devons l'attendre ? "
Par l'Auteur de l'Epitre à Mélanie.
Fermer
2320
p. 24
VERS pour un Ami de l'Auteur, qu'une jeune Demoiselle qu'il aimoit, avoit mis, en badinant, à la porte, le premier jour de Mai. (C'est l'Amant qui parle à sa Maîtresse.)
Début :
AU temps jadis, quand un Amant courtois [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS pour un Ami de l'Auteur, qu'une jeune Demoiselle qu'il aimoit, avoit mis, en badinant, à la porte, le premier jour de Mai. (C'est l'Amant qui parle à sa Maîtresse.)
VERS pour un Ami de l'Auteur, qu'une
jeune Demoiselle qu'il aimoit, avoit
mis, en badinant, à la porte, le premier
jour de Mai.
(C'est l'Amant qui parle à sa Maîtresse.)
AU temps jadis, quand un Amant courtois
Alloit offrir à ſa jeune Maîtreſſe
Un beau Mai verd, gage de ſa tendreſſe ;
Le tendre objet qui ſoi donnoit des loix,
Ne recevoit ſoh amour de la forte,
Et le Mai ſeul étoit mis à la porte.
Par le même.
jeune Demoiselle qu'il aimoit, avoit
mis, en badinant, à la porte, le premier
jour de Mai.
(C'est l'Amant qui parle à sa Maîtresse.)
AU temps jadis, quand un Amant courtois
Alloit offrir à ſa jeune Maîtreſſe
Un beau Mai verd, gage de ſa tendreſſe ;
Le tendre objet qui ſoi donnoit des loix,
Ne recevoit ſoh amour de la forte,
Et le Mai ſeul étoit mis à la porte.
Par le même.
Fermer
2321
p. 25-50
LES DEUX PRIX, CONTE, Tiré d'un Manuscrit Grec.
Début :
LA Thessalie est le véritable Elisée de la Gréce, le séjour du repos & des plaisirs. [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES DEUX PRIX, CONTE, Tiré d'un Manuscrit Grec.
LES DEUX PRIX,
CONTE,
Tiré d'un Manuscrit Grec.
LA Thessalie est le véritable Elisée de
la Gréce, le séjour du repos & des plaisirs.
La Nature n'y paroît que ſous l'exté
rieur le plus ſéduiſant; elle y ſeme avec
profuſion les riches tréſors qu'elle n'étale
ailleurs qu'avec réſerve. Jupiter ſe plaît
ſur la cime du Mont Olympe; Minerve
parmi les rochers de l'Attique; Diane
au ſein des forêts de l'Elide ; Mars
dans les plaines de la Thrace; Vénus
dans les boſquets de Cythère , & ,
l'Amour dans les délicieux vallons de
Tempé.Jamais ces beaux lieux ne réten
tiſſent que du ſon paifible des flûtes &
des muſettes. Jamais le Pénée qui
arroſe la Theſſalie, ne vit ſur ſes bords
que des Amans fortunés.
aux pieds d'un Autel dédié à l'Amour.
Voici les vœux qu'ils adreſſoient à ce
Dieu leur unique maître.
H
-
Therſandre & Doris étoient l'un & .
l'autre. Chaque jour l'Aurore les voyoit
26 MERCURE DE FRANCE.
» Souverain de notre âme, Arbitre
» du bonheur de nos jours , daigne
» en remplir tous les inſtans. Ceux qui
» ne te ſeroient pas conſacrés ſeroient
» perdus pour nous. Ceux dont tu
» diſpoſes
ſont les
ſeuls dont nous
» jouiſſions. Fais que Doris , diſoit
» Therſandre , n'écoute jamais aucun
» des rivaux que ſa beauté m'attire. Fais
» que Therſandre, diſoit Doris, metrou
» ve toujours plus belle que toutes mes
» rivales ; & tous deux ajoutoient en
» ſemble : » fais que nous méritions
» de ſervir de modéle aux Amans qui
» doivent naître après nous.
Therſandre & Doris avoient de quoi
ſe raſſurer
contre l'inconſtance. La
Theſſalie entiere n'offroit rien d'auſſi
parfait que ce jeune couple. On eût
dit que la Nature, en les formant, avoit
prévu les deſſeins de l'Amour. On eût
dit que l'Amour , en les
uniſſant ,
n'avoit fait qu'obéir à la Nature.
· Doris n'en étoit qu'à ſon troiſiéme
luſtre.Aux grâces touchantes & ingé
nues de cet âge , elle uniſſoit
les
charmes ſéduiſans d'une beauté ac
complie. L'éclat du lys & de la roſe le
céde à l'éclat de ſon teint. L'aſtre de
Vénus b#lle moins au milieu de la
J U I N. 1764.
·
27
nuit que les yeux de Doris au milieu
du jour Ses regards paſſent juſqu'à
l'âme ; ſon doux ſourire ſemble l'appel
ler ; toute ſa perſonne eſt animée par
les Grâces. Les plus belles Theſſalien
nes évitent ſa rencontre ; elles ont ſoin
ſurtout d'en préſerver leurs Amans.
Il eſt difficile de la voir & de reſ
ter fidéle à toute autre. Mais Doris ne
vouloit de fidélité que dans Therſandre.
C'étoit à lui ſeul qu'elle vouloit plaire :
c'étoit lui ſeul qui pouvoit la fixer.
ſDoris jettoit-elleles yeux ſur le criſtal des
fontaines ? c'étoit pour y voir ſi ſes
charmes avoient toujours de quoi cap
tiver Therſandre. Doris cueilloit - elle
des fleurs ſur les rives du Pénée ? c'é-
toit pour en orner Therſandre, ou pour
s'en parer à ſes yeux.
Le jeune Theſſalien répondoit à tant
d'amour par un Amour égal , un amour
qui ne pouvoit ni diminuer ni s'ac
· croître. Sa vue occaſionnoit mille infi
délités ; ſon cœur n'étoit le complice
d'aucune. Abſent de Doris, il ne de
ſiroit qu'elle , avec elle il ne deſiroit
plus rien. L'un & l'autre fuyoient les
lieux trop fréquentés ;
-
-
mais ils les
·fuyoient enſemble. Ceux où ils pou
voient être ſeuls étoient toujours ceux
2s : 1ºo
: B ij
,
28 MERCURE DE FRANCE.
qui les charmoient davantage. En vain ,
§ Therſandre à Doris , en vain la
· blonde Iſméne & la brune Zirphé s'é-
garent-elles ſouvent de leur route, & ſe
trouvent , comme par hazard , ſur la
· nôtre; leurs charmes ne peuvent arrêter
mes regards ; je ne les apperçois que
pour mieux ſentir combien elles vous
cédent ; je les fuirois ſi elles avoient
#uelque choſe à vous diſputer.
Un ſeul point troubloit la félicité de
ces deux amans. Ils ne pouvoient être
· unis par les nœuds de l'hymen qu'après
une cérémonie conſacrée par l'uſage
& les loix du païs. Elle ſe renouvelloit
tous les ans, & ce tems étoit prochain.
Elle conſiſtoit à couronner de myrthes &
de fleurs la plus belle desTheſſaliennes.,
& le Theſſalien le mieux fait : elleconſiſ
toit ſurtout à unir pour jamais le couple
, couronné : union que n'avoit pas tou
·jour précédé celle des cœurs & #
ne ſuivoit pas toujours. Bien des fois l'a-
mour gémit de cet uſage. Bien des fois
cet uſage rompit les deſſeins de l'amour.
Therſandre & Doris étoient ceux qui
en devoient le moins redouter les ſuites;
cependant ils les redoutoient.La crainte
- l'emportoit en eux ſur l'amour - propre.
Therſandre n'oſoit ſe flatter d'avoir le
prix & ne doutoit pas que Doris ne
·
J U I N. 1764.
29
l'obtînt. Doris croyoit déjà voir couron
ner Therſandre, & quelqu'une de ſes
rivales. Fous deux ainſi craignoient
d'être bien-tôt ſéparés. En vain chaque
naïade offroit à la jeune Theſſalienne un
miroir propre à la raſſurer : elle ne s'y
contemploit qu'avec défiance, elle ſe
trouvoit moins belle de jour en jour. Par,
la même raiſon , les charmes les plus
médiocres dans toute autre lui ſem
bloient devoir l'emporter ſur les ſiens.
C'étoit la première fois ſans doute qu'une
jeune Beauté oublioit ſes propres avan
tages, la première fois, ſur-tout, qu'elle
apprécioit trop ceux de ſes rivales. On
a déjà vu que Therſandre jugeoit auſſi
modeſtement de lui même. Il eût voulu
pouvoir éloigner cette fatale cérémonie.
Ce ſeroit, diſoit-il, retarder le triom
phe de Doris : mais dois-je ſouhaiter que .
Doris triomphe ſi je ne partage moi
même ſa victoire ? Si cette victoire qui
l'attend, doit pour jamais nous ſéparer ?
Peu s'en falloit qu'il ne regrettât que
Doris eût tant de charmes. Il deſiroit
qu'elle pût trouver des rivales , ou
plutôt qu'elle ne s'expoſât point à la né
· ceſſité de les vaincre.
Doris,qui avoit les mêmes craintes,
formoit en ſecret les mêmes vœux. Les
B iij
3o MERCURE DE FRANCE.
âmes de ces deux amans étoient d'accord
avant que leurs bouches ſe fuſſent ex
pliquées. Ce fut Doris qui rompit le
ſilence la première. Voici ce qu'elle
diſoit à ſon amant qui l'écoutoit, l'ad
miroit & l'adoroit.
Le jour approche, mon chèr Therſan
dre , ce jour où la JeuneſſeTheſſalienne
doit accourir en foule aux Temples de
Vénus & d'Apollon. Bien-tôt vont ſe
diſtribuer ces prix que la vanité recher
che & que l'amour doit dédaigner.
Votre victoire n'eſt pas douteuſe; mais
la mienne peut l'être, une de mes com
pagnes peut m'être préferée, & vous-mê
me alors ſeriez contraint de me la pré
férer.Ce dernier malheur eſt le ſeul que
je redoute : ayons le courage de le pré
venir. Peu m'importe que la Grece en
tiere me croye dépourvue de charmes :
je ne veux être belle qu'aux yeux de
Therſandre. Je vais réjouir la jalouſe
Dircé en publiant qu'une maladie ſubite
a défiguré mes traits au point de me ré
duire à les cacher. Je ne crains pas de
trouver d'incrédules.
.
Ah l s'écria Therſandre, pour ſoup
çonner un tel ſacrifice il faudroit ſoi
même en être capable ; il faudroit avoir
l'âme de Doris , il faudroit avoir ſon
J U I N. 1764.
3I
· amour.Jugez de mes tranſports , ajouta
t-il en tombant à ſes genoux ! je le dé
- firois ce ſacrifice; mais je n'oſois l'éxi
ger : trop ſûr de vos ſuccès, je doutois
de plus en plus des miens. Le moindre
de mes rivaux me ſembloit redoutable.
Tout amour-propre ceſſe quand il s'agit
de s'expoſer à vous perdre.C'en eſt fait ;
nul hazard ne pourra plus nous ſéparer.
Je vais feindre comme vous ; je vais
ſuppoſer qu'un accident funeſte m'inter
dit les moyens d'aſpirer au prix. Ehlquel
autre prix pourroit me flatter après
celui que Doris m'aſſure ?
Cette explication rendit le calme aux
deux amans. Ils ne ſongerent plus qu'à
effectuer leur projet. Le bruit courut dès
le jourſuivant que Doris étoit menacée
de perdre la vue. Cette nouvelle réjouit
plus d'une belle Theſſalienne. Telle qui
auparavant n'oſoit pas même ſonger au
prix, oſa dès-lors y prétendre & ſe le
promettre. Peu importoit au plus grand
nombre que leurs amans fuſſent préfé
rés; elles n'ambitionnoient cette préfé
rence que pour elles-mêmes; elles ne
craignoient pas d'épouſer l'amant d'une
· autre. Quelques-unes redoutoient cet
| échange : mais elles ne pouvoient ſe
· reſoudre à n'en pas courir les riſques :
B iv
#
N,
32 MERCURE DE FRANCE.
d'autres ne fe perſuadoient pas qu'il
pût y en avoir ni pour elles ni pour leurs
amans.La ſeule Doris,le ſeul Therſandre,
s'aimoient aſſez pour ignorer tous leurs
avantages : ils ne vouloient point faire
dépendre du hazard un bonheur qui ne
dépendoit que deux-mêmes. Therſandre
à ſon tour prit des meſures pours'éxemp
ter du concours. Il attaque um Sanglier
furieux, le tue ; mais il feimt d'être lui
même fort bleſſé. Au bout de quelques
jours on publie par ſon ordre que cette
bleſſure le prive pour jamais de l'uſage
d'un bras, & par la même raiſon du droit
d'aſpirer au prix. Cette nouvelle ſup
poſition trouve auſſi peu d'incrédules
que la première.
Alors on vit s'accroitre & le nombre
& l'eſpoir des concurrens. Nul d'entre
eux ne ſoupçonnoit le ſtratagême, tous
avoient intérêt de ne point s'y oppoſer.
Un ſeul néanmoins s'affligeoit de l'éve
nement. Ce n'étoit point comme ami
de Therſandre, c'étoit comme ſon rival.
Il aimoit Doris qui ne l'avoit jamais fa
voriſé d'un regard : mais tant de rigueur
· ne diminuoit ni ſes eſpérances ni la bon
ne opinion qu'il avoit de lui-même. Il ſe
croyoit aſſuré du prix : il ne doutoit pas
que Dorisn'obtînt le même avantage ſur
J U I N. 1764.
3 $
ſes rivales : Doris par cette raiſon ne
pouvoit éviter d'être à lui. Ainſi raiſon
noit Eurilas, c'étoit le nom du Theſſa
lien préſomptueux. Il attendoit avec la -
plus vive impatience le jour qui devoit
éclairer ſon triomphe. Il apprit alors
que Doris étoit forcée de renoncer au
ſien , qu'elle n'avoit plus droit d'y pré
tendre. A cette nouvelle ſa douleur ſur
paſſa de beaucoup ſon amour. Il aimoit
Doris parce qu'elle étoit la plus belle
des Theſſaliennes ;
c'étoit ſa beauté
ſeule qu'il aimoit.Quelques agrémens de
plus dans une autre l'euſſent arraché à la
première. La ſource de ſon déplaiſir étoit
que Doris ne pût être ni effacée ni rem
placée. Il trouva un autre ſujet d'afflic
tion dans la bleſſure de Therſandre, qu'il
croyoit réelle. Cétoit une fleur de moins
à ſa couronne, une victoire aſſurée que
la fortune lui enlevoit. L'amour-propre
étoit l'unique ſource des deſirs & des
regrèts d'Eurilas.
Bientôt même il ſoupçonna que Doris
& Therſandre pouvoient être d'accord,
& feindre des maux qu'ils ne reſſentoient
pas. Ils craignent, diſoit-il, d'être ſéparés,
& c'eſt moi ſeul qui cauſe cette crainte.
Alors il ſonge à vérifier ce doute, à pré
venir le larcin qu'on prétend lui faire
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Il y avoit dans cette contrée un Vieil
lard iſſu de la race d'Eſculape & qui -
avoit hérité de ſa ſcience. Les triſtes &
nombreux accidens qui affligent l'huma
nité ſembloient fuir devant lui. La con
fiance renaiſſoit à ſon approche , & cette
confiance n'étoit point trompée. Ce fut
lui qu'Eurilas voulut d'abord conſulter,
& voici comment il raiſonnoit : ſi Ther
ſandre & Doris, diſoit il, ſont entre
les mains de ce Vieillard , leur guériſon
- eſt prèſque aſſurée : ſi, au contraire , ils
n'ont pas eu recours à lui , c'eſt qu'ils
redoutent ſa pénétration. il arrive chez
Eurimaque, ainſi ſe nommoit l'héritier
du Dieu d'Epidaure, il lui parle de Doris
& de Therſandre. Ce n'étoit pas la pre
mière fois que ces deux noms avoient
frappé les
oreilles d'Eurimaque ; mais
ni Therſandre , ni
Doris
n'avoient
jamais eu recours à ſon art. La natu
1e avoit joint en eux les heureux tré
ſors de la ſanté aux dons brillans des
grâces
perſonnelles. Eurimaque s'at
tendrit au récit d'Eurilas. Je fais , lui
dit-il, ce qu'on publie à la louange de
ce jeune couple : ſon double accident
m'afflige. Puiſſe mon art lui être de
quelque utilité ! C'étoit offrir à Eurilas
une faveur qu'il s'apprêtoit à demander
J U I N. 1764.
Il détermine facilement le Vieillard à le
ſuivre. Tous deux s'avancent vers la
demeure de Doris.
-
Les deux amans s'applaudiſſoient de
leur feinte. Ils jouiſſoient de l'erreur
qu'elle avoit cauſée ; ils ſe promet
toient d'en jouir encore mieux par la
ſuite. Après un régime & des ſecours
ſimulés, ils reprirent leur conduite or
dinaire. Ils ne ſoupçonnoient pas qu'au
cun Theſſalien, qu'aucune Theſſalienne
oſaſſènt les contredire & cherchaſſent à
divulguer leur ſecret. Chaque jour ils ſe
rendoient enſemble au ſein d'un vallon
paiſible & iſolé. Doris avoit les yeux
couverts d'un bandeau ; Therſandre lui
ſervoit de guide, & lui - même avoit
- le bras ſoutenu par une écharpe ; mais
- l'écharpe & le bandeau ne reſtoient pas
toujours attachés : ſouvent Therſandre
faiſoit uſage de ſes deux mains pour
preſſer les mains de Doris, pour la parer
des plus belles fleurs que le Pénée voit
éclore ſur ſa rive. Souvent Doris atta
choit ſurTherſandre des yeux dont l'éclat
brilloit au loin & étoit bien propre à dé
mentir le malheur dont elle ſe plaignoit.
· Que ne vous dois-je pas ? lui diſoit
un jour Therſandre , quel ſacrifice ne
me fait pas votre amour ? C'eſt peu de
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
renoncer au prix qui vous eſt dû ; vous
renoncez à l'honneur de paſſer pour
belle, à l'avantage de le paroître : vous
cédez l'empire de la beauté à celles qui
ne devroient qu'embellir votre triom
· phe ! ... Mon cher Therſandre, inter
· rompit Doris, le ſeul empire qui me
· flatte eſt celui que vous me donnez ſur
votre âme : qu'il me reſte, je n'en de
ſire, je n'en regrette aucun autre. Ah !
s'écria l'amoureux Theſſalien , préſu
mez-vous qu'il ſoit en mon pouvoir de
vous l'ôter ? qu'il ſoit même au vôtre
de le perdre ? Doris régnera fur tous
ceux qui l'appercevront : elle ne ſçau
roit fuir un regard fans renoncer à une
victoire. Que l'Amour en ſoit loué, re
prenoit Doris , j'aime ſes dons pour
vous les offrir ; je regretterois de vous
offrir moins. Vous-même , mon cher
Therſandre , vous-même ne faites-vous
pas pour moi ce que je fais pour vous ?
Vos ſacrifices égalent ou ſurpaſſent les
miens : puiſſe votre ſatisfaction egaler
la mienne !
-
-
A ce dernier diſcours Therſandre ne
répondit que par des tranſports; langa
ge toujours expreſſif chez les vrais
Amans. Non , ajouta-t-il , mon bon
heur tel qu'il eſt, ne peut s'accroître :
J U I N. 1764.
nul autre ſoin ne peut
des jaloux.
.
37
le troubler.
Soyons heureux pour nous - mêmes ;
laiſſons à d'autres le vain deſir de faire
Ce fut au milieu d'un pareil entre
tien qu'Eurilas les ſurprit ſans en être
lui-même apperçu. Ils n'étoient point
ſur leurs gardes : les ſoupçons d'Eurilas
furent confirmés. Il étoit trop vain pour
témoigner un violent dépit. Il ne le fut
pas encore aſſez pour paroître tran
· quile. Eurimaque arriva quelques inſ
tans après lui. Voyez, dit-il au vieillard,
voyez ces deux Amans; ils n'ont be
ſoin ni de mes ſecours, ni des vôtres.
L'Amour dans cette contrée eſt fécond
en prodiges : c'eſt lui, ſans doute, qui
vient d'opérer une fi belle cure.
Tandis qu'il parloit ainſi, Therſandre
& Doris continuoient à n'être occupés
que d'eux-mêmes : ils ne voyoient ni
Eurilas ni Eurimaque Ce fut Therſan
dre qui les apperçut le premier. Il ſçut
modérer fa ſurpriſe; il ſçut même pré
venir Doris à temps du parti qu'elle
devoit prendre. C'étoit de paroître ne
rien voir. Tons deux ignoroient la pro
feſſion d'Eurimaque , & combien il
étoit difficile d'échapper à ſes lumières.
Eurilas étoit celui qu'ils craignoient le
38 MERCURE DE FRANCE.
plus. Cependant l'un & l'autre témoin
avançoient toujours.
Ils arrivent. Le
bras d'Eurilas a déja repris l'écharpe.
Doris les regarde, mais ſans qu'aucun
ſigne annonce qu'elle les apperçoit.
Telle Pigmalion vit d'abord ſa ſtatüe
avant que l'Amour l'eût animée en ſa
faveur, telle parut Doris aux yeux d'Eu
rilas & d'Eurimaque. Mais la mépriſe
ne pouvoit être longue. Le regard de
Doris pour être immobile n'en étoit
pas moins perçant. Le Soleil qu'aucun
nuage ne voile à nos yeux ne peut
nous dérober ſes rayons : il nous échauf
fe malgré lui-même.
.
-
-
Non , s'écria Eurilas , de ſi beaux
yeux ne peuvent être inutiles à Doris,
ils ont trop de pouvoir ſur les nôtres !
Ils font trop ſentir à notre âme leur
vive & douce influence ! Vous en par
lez comme un Amant, lui dit Eurima
que, & cette manière de voir a ſon
mérite : la mienne, d'ailleurs, s'accorde
avec la vôtre. Non, belle Doris , pour
ſuivit-il, vous n'êtes point privée de l'u-
ſage de vos yeux. C'eſt ce qu'éprouve
roient & atteſteroient en vous voyant
tous les Theſſaliens; c'eſt ce qu'affirme
de plus ici un deſcendant, un ſucceſ
ſeur d'Eſculape
:
2
,
... e
J U I N. 1764.
| Ce diſcours ſi
39
Ces derniers mots firent trembler &
Doris & Therſandre. Ils reconnurent
Eurimaque. Ils virent qu'une plus lon
gue diſſimulation ſeroit inutile. Eh,
commert pouvoir lui en impoſer ? Les
maux réels ne lui réſiſtoient pas : des
maux ſuppoſés lui pourroient-ils faire
illuſion ? Un autre motif excitoit encore
le zéle du vieillard. Il étoit du nombre
des Juges auxquels Therſandre cher
choit à ſe ſouſtraire. Il croyoit Apollon
même outragé par ce deſſein. Jeune
homme, dit-il à Therſandre, apprends
à faire un autre uſage des
faveurs
que la Nature & les Dieux t'ont bien
voulu départir : apprends que les maſ
quer c'eſt
les méconnoître ; c'eſt te
montrer ingrat envers ceux à qui tu
les dois. Ta modeſtie eſt un crime. Al
lez, pourſuivit-il en s'adreſſant au jeune
couple , allez diſputer ou plutôt recevoir
le prix qui vous attend. Pourquoi vous
refuſer à un triomphe certain ? Voit
on l'Aigle ſuir le Soleil & les Colom
bes le char de Vénus ?
-
-
flatteur pour Ther
fandre devoit peu flatter Eurilas : mais
ſa vanité le raſſuroit. : Il jugea qu'Euri
maque ſe connoiſſoit mieux en infirmités
qu'en agrémens. Lui-même exhorta ſon
--
4o MERCURE DE FRANCE.
,
rival à mettre à profit les conſeils du
vieillard. -
Il fallut que les deux Amans s'y déter
minaſſent : mais ils ne le promirent qu'en
ſoupirant. Leur amour gémiſſoit de ſe
compromettre ainſi , leurs craintes ſe
renouvelloient. En même temps s'é-
vanouiſſoient les eſpérances de la Jeu
neſſe Theſſalienne. Tels à l'aſpect du
Phénix , les autres oiſeaux reconnoiſ
ſent leur infériorité. Ils l'entourent dans
un profond ſilence, & ceux qu'enor
gueilliſſoit l'éclat de leur plumage per- .
dent toute leur fierté en contemplant
le ſien.
Le ſeul Eurilas n'avoit rien perdu de
ſa préſomption. Il eût voulu pouvoir
hâter le jour du couronnement. Ce
jour enfin arriva, & Doris & Therſan
dre frémirent. Doris dans ce moment
trouvoit que la Nature avoit bien peu
fait pour elle. Ce fut la première fois
qu'elle ſoupçonna que l'Art pouvoit
être employé : ce fut même à regret
qu'elle n'en fit point uſage. L'onde juſ
qu'alors lui avoit tenu lieu de miroir :
pour cette fois elle y en joignit un ar- .
tificiel. Ses yeux conſultoient l'un &
l'autre avec inquiétude : ni l'un ni l'au
: .
º,
|
|
-
J U I N. 1764.
41
tre ne les ſatisfirent. Jamais Doris ne
s'étoit moins plû à elle-même ; jamais
elle n'eſpéra moins plaire aux yeux
d'autrui.
Therſandre étoit dans la même ſitua
tion , avoit les mêmes craintes pour lui
même. Il vit Doris, il fut ébloui. La
· crainte de paroître moins belle ſembloit
ajouter à ſa beauté. Ah, lui dit-il , vo
tre triomphe n'eſt que trop certain !
quelle rivale pourroit le balancer ? La
Couronne eſt à vous ; mais, hélas r
dès ce moment peut-être ceſſez-vous
d'être à moi !
Non , repliqua Doris , la victoire
que Therſandre me promet eſt le
ſeul moyen de me conſerver à lui. La
ſienne eſt aſſurée. Puiſſe mon triomphe
n'être pas plus douteux ! ....
· Doris ! interrompit vivement Ther
- ſandre , vous outragez la Nature qui
épuiſa ſes plus riches dons en votre fa
veur. Quel Tribunal pourroit n'en être
pas frappé ? Ce ſont , il eſt vrai, des
femmes qui vous jugent ; mais vous
leur êtes trop ſupérieure en attraits
pour exciter leur jalouſie. Voit-on l'Af
tre de la Nuit rien diſputer à celui du
Jour ?
-
-
Ecoutez moi, Therſandre, reprit Do
42 MERCURE DE FRANCE.
ris : j'ignore ſi mes avantages ſont tels
-que vous les appréciez; j'ignore le ſuc
cès qui m'attend ; mais ſi la déciſion du
Tribunal
m'eſt contraire ; ſi même,
par quelque injuſtice, elle pouvoit ne
t'être point favorable , crois que je ne
· ſurvivrois point au malheur d'être à
quelque autre qn'à toi.
.
Ah I s'écria l'amoureux Théſſalien, je
jure par Apollon & tous les Dieux de
l'Olympe, que s'il faut aujourd'hui me
lier à tout autre objet que Doris, la
mort au même inſtant briſera ma chaîne;
je préférerai le trépas à cette infortune.
Doris verſoit des larmes en écoutant
Therſandre,&Therſandreétoit hors delui
même. On vint les ſéparer : on leur an
nonça que l'heure de ſe rendre au Tem
ple étoit venue. Quel moment ! Quelle
épreuve ! il fallut pourtant obéir. Déja
une foule immenſe occupoit les avenues
de l'un & de l'autre Temple , ſurtout
du Temple de Vénus. Déjà les plus belles
Theſſaliennes y accouroient avec cet
empreſſement que donne le deſir d'une
Victoire flatteuſe & brillante.
La blonde Iſmene s'avança la pre
mière. Ses regards avoient la douceur des
rayons de l'aurore , ſes traits plus d'a-
grément que de régularité. On l'eût priſe
J U I N. 1764.
43
pour une Grâce, mais on ne l'eût jamais .
priſe pour Vénus.
La brune Zirphé parut enſuite. Sa
taille & ſa démarche ſont celles d'une
Nymphe; ſon œil lance les feux brûlans
du Midi. Il n'échauffe pas, il conſume.
Zirphé a l'art de faire naître les deſirs ;
- mais rarement elle inſpire l'amour. On
cherche à la vaincre plutôt qu'à lui plaire.
· Dircé eût voulu devancer les deux
premières. Son foible eſt de vouloir
dominer partout. On ne dira point qu'elle
manque de beauté, on ne dira pas que
Dircé ſoit belle. Son air impérieux nuit
à ſes agrémens ; il effarouche le timide
eſſain des Grâces.Jamais Dircé ne mar
che en leur compagnie. On la prendroit
pour l'altière Junon qui vient non pas
diſputer, mais éxiger la pomme.
Une foule d'autres Teſſaliennes s'em
preſſoient de paroître. Leurs charmes
réunis , mais prèſque tous différens ,
offroient la douce & riante variété des
fleurs d'un parterre.
Doris n'arriva que la dernière. Tous
les yeux , tous les cœurs volérent à ſa
rencontre. Tous furent éblouis , tous
furent émus. On douta ſi ce n'étoit point
Vénus elle-même qui alloit préſider en
perſonne dans ſon Temple.
On vit les plus belles des aſpirantes
-
44 MERCURE DE FRANCE.
-rougir , pâlir à l'aſpect de Doris, jet
ter un coup d'œil inquiet , tantôt ſur
elle, tantôt ſur le Tribunal qui devoit
apprécier leurs charmes On vit ce
même Tribunal étonné qu'une même
· perſonne réunît tant d'attraits, donner
de ſubites marques d'admiration qui
valoient bien un jugement approfondi.
Cependant la cérémonie commença.
Elle conſiſtoit dans l'éxamen ſcrupuleux
des charmes de chaque aſpirante. Là,nul
le d'entre elles ne pouvoit recourir aux
preſtiges de l'art. Pour paroître belle ,
il falloit l'être, il falloit même l'être dans
toute ſà perſonne. Une tête plus qu'hu
maine entée ſur un corps défectueux ,
une taille divine dépourvue de la blan
cheur & de l'embonpoint ſuffiſant,
telles autres perfections accompagnées
de certains défauts, ne donnoient au
cun droit au prix. Il n'étoit dû qu'à
celles envers qui la Nature s'étoit mon
trée en tous points libérale. Plus d'une
fois , cependant, il avoit fallu adoucir
la rigueur de cette condition ; quel
quefois on avoit pû s'y conformer.
On le pouvoit dans cette circonſtance,.
bien plus que dans aucune autre.
C'étoit dans le ſanctuaire même du
Temple que s'achevoit l'éxamen. Cha
J U I N. 1764.
445
que Beauté y parut ſans voile, chaque
défaut put être apperçu ; rien ne pou
voit en impoſer aux yeux des Juges.
Rien ne leur en impoſa. Toutes ces
jeunes Theſſaliennes avoient eu part
aux dons de la Nature, mais ils dif
féroient dans prèſque chacune d'elles.
Aux unes, elle prodigua les charmes
que l'uſage laiſſe en proie aux regards :
aux autres elle départit ceux qu'il obli
ge de cacher. Leurs perfections réunies
euſſent produit une beauté ſans défaut ;
nulle d'entre elles ne pouvoit prétendre
à ce titre. Nulle ,
c'eſt trop dire.
Doris fit voir en elle ſeule tout ce
que ſes rivales ne poſſédoient qu'en
- CO1I11IlllIl.
Il y avoit dans le ſanctuaire une
Statue de la Déeſſe. Le célébre Phidias
en fut l'Auteur. Il employa pour l'a-
: chever toutes les reſſources de ſon
art, toutes celles que lui offrit la Na
ture. Les plus rares Beautés de toute la
Gréce lui ſervirent de modèle : mais
en ce moment l'on crut qu'il n'avoit
eu d'autre modèle que Doris.
Recevez cette Couronne , lui dit la
Grande Prêtreſſe au bruit des acclama
tions des autres Juges, régnez ſur tou
tes vos Compagnes. Elles ne doivent
46 MERCURE DE FRANCE.
point en murmurer. On peut vous cé
der l'empire de la Beauté ſans renon
cer à l'honneur d'être Belle.
Qui le croira ? les rivales mêmes de
Doris applaudirent à ſon triomphe !
Il eſt un point de fupériorité qui en
impoſe à l'envie même. La jalouſe
Dircé l'éprouva : elle accourut, elle vint
la première offrir ſon hommage à Doris.
Mais Doris ne jouiſſoit pas encore de ſa
victoire. Une crainte nouvelle agitoit
ſon âme. Elle n'oſoit douter que Ther
ſandre n'obtînt le prix; elle n'oſoit ſe
promettre qu'il l'obtînt. La brigue pou
voit l'en priver , ſes Juges pouvoient
ſe méprendre ; & dès-lors quel malheur
pour elle-même d'avoir été préférée !
On jugeoit ſon deſtin'digne d'envie ,
& elle craignoit d'envier bientôt celui
de ſes rivales.
· Cependant, on la couvre d'une robe
flotante & légère , telle que la portoit
Vénus lorſqu'elle s'offrit pour la pre
mière fois aux regards d'Adonis. Mais
Vénus y parut ſans voile, & Doris ne
devoit paroître que voilée aux yeux de
celui qu'une victoire pareille à la fienne
alloit rendre ſon époux. Lui-même ne
devoit l'aborder que couvert de l'ar
mure qu'il venoit d'obtenir. Ce double
J U I N. 1764.
47
uſage ſubſiſtoit depuis l'origne des Prix.
On vouloit par-là nourir juſqu'après l'hy
men une incertitude fâcheuſe , mais
utile. Souvent elle ſuſpendit la joie :
ſouvent elle prévint la réſiſtance.
.
L'autel où devoit être uni le couple
victorieux étoit placé au milieu d'une
avenue qui conduiſoit d'un temple à
l'autre. Une ſymphonie mélodieuſe fut
le ſignal pour s'y rendre. Doris friſſonna
de nouveau. On la conduiſoit en triom
phe ; mais ſes pas chanceloient : on
l'eût priſe pour une victime dévouée à la
colère de Diane plutôt que pour une
favorite de Vénus. De ſon côté le vain
queur approchoit, conduit par les Prê
tres d'Apollon. Une foule immenſe de
ſpectateurs contemploit cette cérémo
nie. On chanta les hymnes de la Déeſſe
& du Dieu qui préſidoient à ces myſ
tères. Vénus y étoit peinte. Apollon y
étoit peint. Tel eſt Therſandre , diſoit
Doris , en admirant le dernier tableau :
tel eſt Therſandre ; pourroit-il n'être pas
couronné ? Mais en vain fes regards per
çoient le voile qui la couvroit : en vain
cherchoit-elle à démêler les traits de
l'époux qu'elle alloit ſe donner : la viſière
de ſon caſque entiérement baiſſée trom
poit toutes ſes recherches. Elle crut voir,
v-' ' i
#
48 MERCURE DE FRANCE.
cependant, les yeux du jeune Theſſa
lien occupés du même ſoin qui l'occu
poit elle-même : c'étoit avec auſſi peu
de ſuccès d'une part que de l'autre.
Alors la grande Prêtreſſe de Vénus,
& le Chef des Prêtres d'Apollon, firent
approcher le jeune couple juſqu'au bord
de l'autel. On ne leur demanda point
s'ils vouloient être unis : l'uſage leur en
faiſoit une loi irrévocable. Le grand
Prêtre joignit leurs mains : la Prêtreſſe
les enchaînoit avec des fleurs : le peuple
· formoit des vœux pour leur félicité. Eux
mêmes, cependant , n'oſoient encore
ſe la promettre. Ce qu'ils éprouvoient ne
peut ſe décrire. La main de Doris trem
bloit dans celle du jeune Theſſalien : il
lui parut n'être pas moins agité. Hélas !
diſoit intérieurement : Doris , quelle
ſituation peut ſe comparer à la mienne ?
Peut-être m'uniſſai-je à Therſandre ?
Peut-être deviens-je la conquête ou
d'Eurilas ou de quelque autre : ce mo
ment décide pour jamais ou de mon
bonheur ou de mon infortune. J'ignore
ce qu'il me réſerve, & je n'oſe ni té
moigner trop d'empreſſement, ni mar
quer trop de répugnance.
Doris balançoit encore, & déja elle
n'étoit plus libre. Déja elle avoit un
époux
J U I N. 1764.
49
époux ſans le connoître, ſans en être
connue. Mais ce myſtère alloit enfin s'é-
claicir. Doris attendoit ce moment avec
agitation, avec éffroi. Il alloit décider
de ſon bonheur, & même de ſa vie : car
elle étoit réſolue de ne point ſurvivre au
malheur d'être ſéparée de Therſandre, au
malheur d'être à tout autre qu'a lui.
Il lui reſtoit à ſubir un autre uſage, il
falloit que ſon époux détachât le voile
qui la déroboit à ſes yeux :
il falloit
qu'elle-même, enſuite , le dépouillât de
ſon caſque. Le ſilence dans cette occa
ſion devoit continuer de part & d'autre.
Le Theſſalien léve le voile , jette un cri
involontaire & tombe aux pieds de
Doris : mais Doris étoit hors d'elle-mê
, me ; Doris ne diſtingua point ces accéns
· inarticulés. Etoit-ce la voix de Therſan
dre ? Etoit-ce la voix de quelqu'un de
ſes Rivaux? L'attitude par elle-même an
nonçoit de l'amour ; mais combien d'au
tres queTherſandre ont paru l'aimer ! elle
héſitoit, elle trembloit, en dénouant les
liens du caſque ; ſon œil regarde &
craint de voir; ſès mains n'oſent prèſque
achever leur ouvrage. C'en eſt fait ce
pendant : le caſque eſt enlevé; le ſort
de Doris eſt éclairci : elle ſuffit à peine
aux mouvem ens qui ºgº# elle tom
-
-
-
-)
5o MERCURE DE FRANCE.
be, elle ſe jette dans les bras de ſon
époux. Cétoit Therſandre.
A cette vue, tous les ſpectateurs pouſ
ſent des cris d'acclamation. Chacun ap
plaudit au choix des Juges , au ſort
des deux Amans. Les rivaux même de
Therſandre n'en murmurent pas, tant
ce jeune couple ſemble fait pour n'être
point ſéparé. Le ſeul Eurilas en ju
geoit autrement ; mais l'amour - pro
pre étouffoit ſes plaintes , ſa manière
d'aimer écartoit ſes regrets : il atten
doit tout de lui-même , & ſe trompa
toujours dans ſon attente. Therſandre
& Doris , au contraire , eſpéroient
tout l'un de l'autre, & leur eſpoir ne
fut jamais trompé.
CONTE,
Tiré d'un Manuscrit Grec.
LA Thessalie est le véritable Elisée de
la Gréce, le séjour du repos & des plaisirs.
La Nature n'y paroît que ſous l'exté
rieur le plus ſéduiſant; elle y ſeme avec
profuſion les riches tréſors qu'elle n'étale
ailleurs qu'avec réſerve. Jupiter ſe plaît
ſur la cime du Mont Olympe; Minerve
parmi les rochers de l'Attique; Diane
au ſein des forêts de l'Elide ; Mars
dans les plaines de la Thrace; Vénus
dans les boſquets de Cythère , & ,
l'Amour dans les délicieux vallons de
Tempé.Jamais ces beaux lieux ne réten
tiſſent que du ſon paifible des flûtes &
des muſettes. Jamais le Pénée qui
arroſe la Theſſalie, ne vit ſur ſes bords
que des Amans fortunés.
aux pieds d'un Autel dédié à l'Amour.
Voici les vœux qu'ils adreſſoient à ce
Dieu leur unique maître.
H
-
Therſandre & Doris étoient l'un & .
l'autre. Chaque jour l'Aurore les voyoit
26 MERCURE DE FRANCE.
» Souverain de notre âme, Arbitre
» du bonheur de nos jours , daigne
» en remplir tous les inſtans. Ceux qui
» ne te ſeroient pas conſacrés ſeroient
» perdus pour nous. Ceux dont tu
» diſpoſes
ſont les
ſeuls dont nous
» jouiſſions. Fais que Doris , diſoit
» Therſandre , n'écoute jamais aucun
» des rivaux que ſa beauté m'attire. Fais
» que Therſandre, diſoit Doris, metrou
» ve toujours plus belle que toutes mes
» rivales ; & tous deux ajoutoient en
» ſemble : » fais que nous méritions
» de ſervir de modéle aux Amans qui
» doivent naître après nous.
Therſandre & Doris avoient de quoi
ſe raſſurer
contre l'inconſtance. La
Theſſalie entiere n'offroit rien d'auſſi
parfait que ce jeune couple. On eût
dit que la Nature, en les formant, avoit
prévu les deſſeins de l'Amour. On eût
dit que l'Amour , en les
uniſſant ,
n'avoit fait qu'obéir à la Nature.
· Doris n'en étoit qu'à ſon troiſiéme
luſtre.Aux grâces touchantes & ingé
nues de cet âge , elle uniſſoit
les
charmes ſéduiſans d'une beauté ac
complie. L'éclat du lys & de la roſe le
céde à l'éclat de ſon teint. L'aſtre de
Vénus b#lle moins au milieu de la
J U I N. 1764.
·
27
nuit que les yeux de Doris au milieu
du jour Ses regards paſſent juſqu'à
l'âme ; ſon doux ſourire ſemble l'appel
ler ; toute ſa perſonne eſt animée par
les Grâces. Les plus belles Theſſalien
nes évitent ſa rencontre ; elles ont ſoin
ſurtout d'en préſerver leurs Amans.
Il eſt difficile de la voir & de reſ
ter fidéle à toute autre. Mais Doris ne
vouloit de fidélité que dans Therſandre.
C'étoit à lui ſeul qu'elle vouloit plaire :
c'étoit lui ſeul qui pouvoit la fixer.
ſDoris jettoit-elleles yeux ſur le criſtal des
fontaines ? c'étoit pour y voir ſi ſes
charmes avoient toujours de quoi cap
tiver Therſandre. Doris cueilloit - elle
des fleurs ſur les rives du Pénée ? c'é-
toit pour en orner Therſandre, ou pour
s'en parer à ſes yeux.
Le jeune Theſſalien répondoit à tant
d'amour par un Amour égal , un amour
qui ne pouvoit ni diminuer ni s'ac
· croître. Sa vue occaſionnoit mille infi
délités ; ſon cœur n'étoit le complice
d'aucune. Abſent de Doris, il ne de
ſiroit qu'elle , avec elle il ne deſiroit
plus rien. L'un & l'autre fuyoient les
lieux trop fréquentés ;
-
-
mais ils les
·fuyoient enſemble. Ceux où ils pou
voient être ſeuls étoient toujours ceux
2s : 1ºo
: B ij
,
28 MERCURE DE FRANCE.
qui les charmoient davantage. En vain ,
§ Therſandre à Doris , en vain la
· blonde Iſméne & la brune Zirphé s'é-
garent-elles ſouvent de leur route, & ſe
trouvent , comme par hazard , ſur la
· nôtre; leurs charmes ne peuvent arrêter
mes regards ; je ne les apperçois que
pour mieux ſentir combien elles vous
cédent ; je les fuirois ſi elles avoient
#uelque choſe à vous diſputer.
Un ſeul point troubloit la félicité de
ces deux amans. Ils ne pouvoient être
· unis par les nœuds de l'hymen qu'après
une cérémonie conſacrée par l'uſage
& les loix du païs. Elle ſe renouvelloit
tous les ans, & ce tems étoit prochain.
Elle conſiſtoit à couronner de myrthes &
de fleurs la plus belle desTheſſaliennes.,
& le Theſſalien le mieux fait : elleconſiſ
toit ſurtout à unir pour jamais le couple
, couronné : union que n'avoit pas tou
·jour précédé celle des cœurs & #
ne ſuivoit pas toujours. Bien des fois l'a-
mour gémit de cet uſage. Bien des fois
cet uſage rompit les deſſeins de l'amour.
Therſandre & Doris étoient ceux qui
en devoient le moins redouter les ſuites;
cependant ils les redoutoient.La crainte
- l'emportoit en eux ſur l'amour - propre.
Therſandre n'oſoit ſe flatter d'avoir le
prix & ne doutoit pas que Doris ne
·
J U I N. 1764.
29
l'obtînt. Doris croyoit déjà voir couron
ner Therſandre, & quelqu'une de ſes
rivales. Fous deux ainſi craignoient
d'être bien-tôt ſéparés. En vain chaque
naïade offroit à la jeune Theſſalienne un
miroir propre à la raſſurer : elle ne s'y
contemploit qu'avec défiance, elle ſe
trouvoit moins belle de jour en jour. Par,
la même raiſon , les charmes les plus
médiocres dans toute autre lui ſem
bloient devoir l'emporter ſur les ſiens.
C'étoit la première fois ſans doute qu'une
jeune Beauté oublioit ſes propres avan
tages, la première fois, ſur-tout, qu'elle
apprécioit trop ceux de ſes rivales. On
a déjà vu que Therſandre jugeoit auſſi
modeſtement de lui même. Il eût voulu
pouvoir éloigner cette fatale cérémonie.
Ce ſeroit, diſoit-il, retarder le triom
phe de Doris : mais dois-je ſouhaiter que .
Doris triomphe ſi je ne partage moi
même ſa victoire ? Si cette victoire qui
l'attend, doit pour jamais nous ſéparer ?
Peu s'en falloit qu'il ne regrettât que
Doris eût tant de charmes. Il deſiroit
qu'elle pût trouver des rivales , ou
plutôt qu'elle ne s'expoſât point à la né
· ceſſité de les vaincre.
Doris,qui avoit les mêmes craintes,
formoit en ſecret les mêmes vœux. Les
B iij
3o MERCURE DE FRANCE.
âmes de ces deux amans étoient d'accord
avant que leurs bouches ſe fuſſent ex
pliquées. Ce fut Doris qui rompit le
ſilence la première. Voici ce qu'elle
diſoit à ſon amant qui l'écoutoit, l'ad
miroit & l'adoroit.
Le jour approche, mon chèr Therſan
dre , ce jour où la JeuneſſeTheſſalienne
doit accourir en foule aux Temples de
Vénus & d'Apollon. Bien-tôt vont ſe
diſtribuer ces prix que la vanité recher
che & que l'amour doit dédaigner.
Votre victoire n'eſt pas douteuſe; mais
la mienne peut l'être, une de mes com
pagnes peut m'être préferée, & vous-mê
me alors ſeriez contraint de me la pré
férer.Ce dernier malheur eſt le ſeul que
je redoute : ayons le courage de le pré
venir. Peu m'importe que la Grece en
tiere me croye dépourvue de charmes :
je ne veux être belle qu'aux yeux de
Therſandre. Je vais réjouir la jalouſe
Dircé en publiant qu'une maladie ſubite
a défiguré mes traits au point de me ré
duire à les cacher. Je ne crains pas de
trouver d'incrédules.
.
Ah l s'écria Therſandre, pour ſoup
çonner un tel ſacrifice il faudroit ſoi
même en être capable ; il faudroit avoir
l'âme de Doris , il faudroit avoir ſon
J U I N. 1764.
3I
· amour.Jugez de mes tranſports , ajouta
t-il en tombant à ſes genoux ! je le dé
- firois ce ſacrifice; mais je n'oſois l'éxi
ger : trop ſûr de vos ſuccès, je doutois
de plus en plus des miens. Le moindre
de mes rivaux me ſembloit redoutable.
Tout amour-propre ceſſe quand il s'agit
de s'expoſer à vous perdre.C'en eſt fait ;
nul hazard ne pourra plus nous ſéparer.
Je vais feindre comme vous ; je vais
ſuppoſer qu'un accident funeſte m'inter
dit les moyens d'aſpirer au prix. Ehlquel
autre prix pourroit me flatter après
celui que Doris m'aſſure ?
Cette explication rendit le calme aux
deux amans. Ils ne ſongerent plus qu'à
effectuer leur projet. Le bruit courut dès
le jourſuivant que Doris étoit menacée
de perdre la vue. Cette nouvelle réjouit
plus d'une belle Theſſalienne. Telle qui
auparavant n'oſoit pas même ſonger au
prix, oſa dès-lors y prétendre & ſe le
promettre. Peu importoit au plus grand
nombre que leurs amans fuſſent préfé
rés; elles n'ambitionnoient cette préfé
rence que pour elles-mêmes; elles ne
craignoient pas d'épouſer l'amant d'une
· autre. Quelques-unes redoutoient cet
| échange : mais elles ne pouvoient ſe
· reſoudre à n'en pas courir les riſques :
B iv
#
N,
32 MERCURE DE FRANCE.
d'autres ne fe perſuadoient pas qu'il
pût y en avoir ni pour elles ni pour leurs
amans.La ſeule Doris,le ſeul Therſandre,
s'aimoient aſſez pour ignorer tous leurs
avantages : ils ne vouloient point faire
dépendre du hazard un bonheur qui ne
dépendoit que deux-mêmes. Therſandre
à ſon tour prit des meſures pours'éxemp
ter du concours. Il attaque um Sanglier
furieux, le tue ; mais il feimt d'être lui
même fort bleſſé. Au bout de quelques
jours on publie par ſon ordre que cette
bleſſure le prive pour jamais de l'uſage
d'un bras, & par la même raiſon du droit
d'aſpirer au prix. Cette nouvelle ſup
poſition trouve auſſi peu d'incrédules
que la première.
Alors on vit s'accroitre & le nombre
& l'eſpoir des concurrens. Nul d'entre
eux ne ſoupçonnoit le ſtratagême, tous
avoient intérêt de ne point s'y oppoſer.
Un ſeul néanmoins s'affligeoit de l'éve
nement. Ce n'étoit point comme ami
de Therſandre, c'étoit comme ſon rival.
Il aimoit Doris qui ne l'avoit jamais fa
voriſé d'un regard : mais tant de rigueur
· ne diminuoit ni ſes eſpérances ni la bon
ne opinion qu'il avoit de lui-même. Il ſe
croyoit aſſuré du prix : il ne doutoit pas
que Dorisn'obtînt le même avantage ſur
J U I N. 1764.
3 $
ſes rivales : Doris par cette raiſon ne
pouvoit éviter d'être à lui. Ainſi raiſon
noit Eurilas, c'étoit le nom du Theſſa
lien préſomptueux. Il attendoit avec la -
plus vive impatience le jour qui devoit
éclairer ſon triomphe. Il apprit alors
que Doris étoit forcée de renoncer au
ſien , qu'elle n'avoit plus droit d'y pré
tendre. A cette nouvelle ſa douleur ſur
paſſa de beaucoup ſon amour. Il aimoit
Doris parce qu'elle étoit la plus belle
des Theſſaliennes ;
c'étoit ſa beauté
ſeule qu'il aimoit.Quelques agrémens de
plus dans une autre l'euſſent arraché à la
première. La ſource de ſon déplaiſir étoit
que Doris ne pût être ni effacée ni rem
placée. Il trouva un autre ſujet d'afflic
tion dans la bleſſure de Therſandre, qu'il
croyoit réelle. Cétoit une fleur de moins
à ſa couronne, une victoire aſſurée que
la fortune lui enlevoit. L'amour-propre
étoit l'unique ſource des deſirs & des
regrèts d'Eurilas.
Bientôt même il ſoupçonna que Doris
& Therſandre pouvoient être d'accord,
& feindre des maux qu'ils ne reſſentoient
pas. Ils craignent, diſoit-il, d'être ſéparés,
& c'eſt moi ſeul qui cauſe cette crainte.
Alors il ſonge à vérifier ce doute, à pré
venir le larcin qu'on prétend lui faire
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
Il y avoit dans cette contrée un Vieil
lard iſſu de la race d'Eſculape & qui -
avoit hérité de ſa ſcience. Les triſtes &
nombreux accidens qui affligent l'huma
nité ſembloient fuir devant lui. La con
fiance renaiſſoit à ſon approche , & cette
confiance n'étoit point trompée. Ce fut
lui qu'Eurilas voulut d'abord conſulter,
& voici comment il raiſonnoit : ſi Ther
ſandre & Doris, diſoit il, ſont entre
les mains de ce Vieillard , leur guériſon
- eſt prèſque aſſurée : ſi, au contraire , ils
n'ont pas eu recours à lui , c'eſt qu'ils
redoutent ſa pénétration. il arrive chez
Eurimaque, ainſi ſe nommoit l'héritier
du Dieu d'Epidaure, il lui parle de Doris
& de Therſandre. Ce n'étoit pas la pre
mière fois que ces deux noms avoient
frappé les
oreilles d'Eurimaque ; mais
ni Therſandre , ni
Doris
n'avoient
jamais eu recours à ſon art. La natu
1e avoit joint en eux les heureux tré
ſors de la ſanté aux dons brillans des
grâces
perſonnelles. Eurimaque s'at
tendrit au récit d'Eurilas. Je fais , lui
dit-il, ce qu'on publie à la louange de
ce jeune couple : ſon double accident
m'afflige. Puiſſe mon art lui être de
quelque utilité ! C'étoit offrir à Eurilas
une faveur qu'il s'apprêtoit à demander
J U I N. 1764.
Il détermine facilement le Vieillard à le
ſuivre. Tous deux s'avancent vers la
demeure de Doris.
-
Les deux amans s'applaudiſſoient de
leur feinte. Ils jouiſſoient de l'erreur
qu'elle avoit cauſée ; ils ſe promet
toient d'en jouir encore mieux par la
ſuite. Après un régime & des ſecours
ſimulés, ils reprirent leur conduite or
dinaire. Ils ne ſoupçonnoient pas qu'au
cun Theſſalien, qu'aucune Theſſalienne
oſaſſènt les contredire & cherchaſſent à
divulguer leur ſecret. Chaque jour ils ſe
rendoient enſemble au ſein d'un vallon
paiſible & iſolé. Doris avoit les yeux
couverts d'un bandeau ; Therſandre lui
ſervoit de guide, & lui - même avoit
- le bras ſoutenu par une écharpe ; mais
- l'écharpe & le bandeau ne reſtoient pas
toujours attachés : ſouvent Therſandre
faiſoit uſage de ſes deux mains pour
preſſer les mains de Doris, pour la parer
des plus belles fleurs que le Pénée voit
éclore ſur ſa rive. Souvent Doris atta
choit ſurTherſandre des yeux dont l'éclat
brilloit au loin & étoit bien propre à dé
mentir le malheur dont elle ſe plaignoit.
· Que ne vous dois-je pas ? lui diſoit
un jour Therſandre , quel ſacrifice ne
me fait pas votre amour ? C'eſt peu de
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
renoncer au prix qui vous eſt dû ; vous
renoncez à l'honneur de paſſer pour
belle, à l'avantage de le paroître : vous
cédez l'empire de la beauté à celles qui
ne devroient qu'embellir votre triom
· phe ! ... Mon cher Therſandre, inter
· rompit Doris, le ſeul empire qui me
· flatte eſt celui que vous me donnez ſur
votre âme : qu'il me reſte, je n'en de
ſire, je n'en regrette aucun autre. Ah !
s'écria l'amoureux Theſſalien , préſu
mez-vous qu'il ſoit en mon pouvoir de
vous l'ôter ? qu'il ſoit même au vôtre
de le perdre ? Doris régnera fur tous
ceux qui l'appercevront : elle ne ſçau
roit fuir un regard fans renoncer à une
victoire. Que l'Amour en ſoit loué, re
prenoit Doris , j'aime ſes dons pour
vous les offrir ; je regretterois de vous
offrir moins. Vous-même , mon cher
Therſandre , vous-même ne faites-vous
pas pour moi ce que je fais pour vous ?
Vos ſacrifices égalent ou ſurpaſſent les
miens : puiſſe votre ſatisfaction egaler
la mienne !
-
-
A ce dernier diſcours Therſandre ne
répondit que par des tranſports; langa
ge toujours expreſſif chez les vrais
Amans. Non , ajouta-t-il , mon bon
heur tel qu'il eſt, ne peut s'accroître :
J U I N. 1764.
nul autre ſoin ne peut
des jaloux.
.
37
le troubler.
Soyons heureux pour nous - mêmes ;
laiſſons à d'autres le vain deſir de faire
Ce fut au milieu d'un pareil entre
tien qu'Eurilas les ſurprit ſans en être
lui-même apperçu. Ils n'étoient point
ſur leurs gardes : les ſoupçons d'Eurilas
furent confirmés. Il étoit trop vain pour
témoigner un violent dépit. Il ne le fut
pas encore aſſez pour paroître tran
· quile. Eurimaque arriva quelques inſ
tans après lui. Voyez, dit-il au vieillard,
voyez ces deux Amans; ils n'ont be
ſoin ni de mes ſecours, ni des vôtres.
L'Amour dans cette contrée eſt fécond
en prodiges : c'eſt lui, ſans doute, qui
vient d'opérer une fi belle cure.
Tandis qu'il parloit ainſi, Therſandre
& Doris continuoient à n'être occupés
que d'eux-mêmes : ils ne voyoient ni
Eurilas ni Eurimaque Ce fut Therſan
dre qui les apperçut le premier. Il ſçut
modérer fa ſurpriſe; il ſçut même pré
venir Doris à temps du parti qu'elle
devoit prendre. C'étoit de paroître ne
rien voir. Tons deux ignoroient la pro
feſſion d'Eurimaque , & combien il
étoit difficile d'échapper à ſes lumières.
Eurilas étoit celui qu'ils craignoient le
38 MERCURE DE FRANCE.
plus. Cependant l'un & l'autre témoin
avançoient toujours.
Ils arrivent. Le
bras d'Eurilas a déja repris l'écharpe.
Doris les regarde, mais ſans qu'aucun
ſigne annonce qu'elle les apperçoit.
Telle Pigmalion vit d'abord ſa ſtatüe
avant que l'Amour l'eût animée en ſa
faveur, telle parut Doris aux yeux d'Eu
rilas & d'Eurimaque. Mais la mépriſe
ne pouvoit être longue. Le regard de
Doris pour être immobile n'en étoit
pas moins perçant. Le Soleil qu'aucun
nuage ne voile à nos yeux ne peut
nous dérober ſes rayons : il nous échauf
fe malgré lui-même.
.
-
-
Non , s'écria Eurilas , de ſi beaux
yeux ne peuvent être inutiles à Doris,
ils ont trop de pouvoir ſur les nôtres !
Ils font trop ſentir à notre âme leur
vive & douce influence ! Vous en par
lez comme un Amant, lui dit Eurima
que, & cette manière de voir a ſon
mérite : la mienne, d'ailleurs, s'accorde
avec la vôtre. Non, belle Doris , pour
ſuivit-il, vous n'êtes point privée de l'u-
ſage de vos yeux. C'eſt ce qu'éprouve
roient & atteſteroient en vous voyant
tous les Theſſaliens; c'eſt ce qu'affirme
de plus ici un deſcendant, un ſucceſ
ſeur d'Eſculape
:
2
,
... e
J U I N. 1764.
| Ce diſcours ſi
39
Ces derniers mots firent trembler &
Doris & Therſandre. Ils reconnurent
Eurimaque. Ils virent qu'une plus lon
gue diſſimulation ſeroit inutile. Eh,
commert pouvoir lui en impoſer ? Les
maux réels ne lui réſiſtoient pas : des
maux ſuppoſés lui pourroient-ils faire
illuſion ? Un autre motif excitoit encore
le zéle du vieillard. Il étoit du nombre
des Juges auxquels Therſandre cher
choit à ſe ſouſtraire. Il croyoit Apollon
même outragé par ce deſſein. Jeune
homme, dit-il à Therſandre, apprends
à faire un autre uſage des
faveurs
que la Nature & les Dieux t'ont bien
voulu départir : apprends que les maſ
quer c'eſt
les méconnoître ; c'eſt te
montrer ingrat envers ceux à qui tu
les dois. Ta modeſtie eſt un crime. Al
lez, pourſuivit-il en s'adreſſant au jeune
couple , allez diſputer ou plutôt recevoir
le prix qui vous attend. Pourquoi vous
refuſer à un triomphe certain ? Voit
on l'Aigle ſuir le Soleil & les Colom
bes le char de Vénus ?
-
-
flatteur pour Ther
fandre devoit peu flatter Eurilas : mais
ſa vanité le raſſuroit. : Il jugea qu'Euri
maque ſe connoiſſoit mieux en infirmités
qu'en agrémens. Lui-même exhorta ſon
--
4o MERCURE DE FRANCE.
,
rival à mettre à profit les conſeils du
vieillard. -
Il fallut que les deux Amans s'y déter
minaſſent : mais ils ne le promirent qu'en
ſoupirant. Leur amour gémiſſoit de ſe
compromettre ainſi , leurs craintes ſe
renouvelloient. En même temps s'é-
vanouiſſoient les eſpérances de la Jeu
neſſe Theſſalienne. Tels à l'aſpect du
Phénix , les autres oiſeaux reconnoiſ
ſent leur infériorité. Ils l'entourent dans
un profond ſilence, & ceux qu'enor
gueilliſſoit l'éclat de leur plumage per- .
dent toute leur fierté en contemplant
le ſien.
Le ſeul Eurilas n'avoit rien perdu de
ſa préſomption. Il eût voulu pouvoir
hâter le jour du couronnement. Ce
jour enfin arriva, & Doris & Therſan
dre frémirent. Doris dans ce moment
trouvoit que la Nature avoit bien peu
fait pour elle. Ce fut la première fois
qu'elle ſoupçonna que l'Art pouvoit
être employé : ce fut même à regret
qu'elle n'en fit point uſage. L'onde juſ
qu'alors lui avoit tenu lieu de miroir :
pour cette fois elle y en joignit un ar- .
tificiel. Ses yeux conſultoient l'un &
l'autre avec inquiétude : ni l'un ni l'au
: .
º,
|
|
-
J U I N. 1764.
41
tre ne les ſatisfirent. Jamais Doris ne
s'étoit moins plû à elle-même ; jamais
elle n'eſpéra moins plaire aux yeux
d'autrui.
Therſandre étoit dans la même ſitua
tion , avoit les mêmes craintes pour lui
même. Il vit Doris, il fut ébloui. La
· crainte de paroître moins belle ſembloit
ajouter à ſa beauté. Ah, lui dit-il , vo
tre triomphe n'eſt que trop certain !
quelle rivale pourroit le balancer ? La
Couronne eſt à vous ; mais, hélas r
dès ce moment peut-être ceſſez-vous
d'être à moi !
Non , repliqua Doris , la victoire
que Therſandre me promet eſt le
ſeul moyen de me conſerver à lui. La
ſienne eſt aſſurée. Puiſſe mon triomphe
n'être pas plus douteux ! ....
· Doris ! interrompit vivement Ther
- ſandre , vous outragez la Nature qui
épuiſa ſes plus riches dons en votre fa
veur. Quel Tribunal pourroit n'en être
pas frappé ? Ce ſont , il eſt vrai, des
femmes qui vous jugent ; mais vous
leur êtes trop ſupérieure en attraits
pour exciter leur jalouſie. Voit-on l'Af
tre de la Nuit rien diſputer à celui du
Jour ?
-
-
Ecoutez moi, Therſandre, reprit Do
42 MERCURE DE FRANCE.
ris : j'ignore ſi mes avantages ſont tels
-que vous les appréciez; j'ignore le ſuc
cès qui m'attend ; mais ſi la déciſion du
Tribunal
m'eſt contraire ; ſi même,
par quelque injuſtice, elle pouvoit ne
t'être point favorable , crois que je ne
· ſurvivrois point au malheur d'être à
quelque autre qn'à toi.
.
Ah I s'écria l'amoureux Théſſalien, je
jure par Apollon & tous les Dieux de
l'Olympe, que s'il faut aujourd'hui me
lier à tout autre objet que Doris, la
mort au même inſtant briſera ma chaîne;
je préférerai le trépas à cette infortune.
Doris verſoit des larmes en écoutant
Therſandre,&Therſandreétoit hors delui
même. On vint les ſéparer : on leur an
nonça que l'heure de ſe rendre au Tem
ple étoit venue. Quel moment ! Quelle
épreuve ! il fallut pourtant obéir. Déja
une foule immenſe occupoit les avenues
de l'un & de l'autre Temple , ſurtout
du Temple de Vénus. Déjà les plus belles
Theſſaliennes y accouroient avec cet
empreſſement que donne le deſir d'une
Victoire flatteuſe & brillante.
La blonde Iſmene s'avança la pre
mière. Ses regards avoient la douceur des
rayons de l'aurore , ſes traits plus d'a-
grément que de régularité. On l'eût priſe
J U I N. 1764.
43
pour une Grâce, mais on ne l'eût jamais .
priſe pour Vénus.
La brune Zirphé parut enſuite. Sa
taille & ſa démarche ſont celles d'une
Nymphe; ſon œil lance les feux brûlans
du Midi. Il n'échauffe pas, il conſume.
Zirphé a l'art de faire naître les deſirs ;
- mais rarement elle inſpire l'amour. On
cherche à la vaincre plutôt qu'à lui plaire.
· Dircé eût voulu devancer les deux
premières. Son foible eſt de vouloir
dominer partout. On ne dira point qu'elle
manque de beauté, on ne dira pas que
Dircé ſoit belle. Son air impérieux nuit
à ſes agrémens ; il effarouche le timide
eſſain des Grâces.Jamais Dircé ne mar
che en leur compagnie. On la prendroit
pour l'altière Junon qui vient non pas
diſputer, mais éxiger la pomme.
Une foule d'autres Teſſaliennes s'em
preſſoient de paroître. Leurs charmes
réunis , mais prèſque tous différens ,
offroient la douce & riante variété des
fleurs d'un parterre.
Doris n'arriva que la dernière. Tous
les yeux , tous les cœurs volérent à ſa
rencontre. Tous furent éblouis , tous
furent émus. On douta ſi ce n'étoit point
Vénus elle-même qui alloit préſider en
perſonne dans ſon Temple.
On vit les plus belles des aſpirantes
-
44 MERCURE DE FRANCE.
-rougir , pâlir à l'aſpect de Doris, jet
ter un coup d'œil inquiet , tantôt ſur
elle, tantôt ſur le Tribunal qui devoit
apprécier leurs charmes On vit ce
même Tribunal étonné qu'une même
· perſonne réunît tant d'attraits, donner
de ſubites marques d'admiration qui
valoient bien un jugement approfondi.
Cependant la cérémonie commença.
Elle conſiſtoit dans l'éxamen ſcrupuleux
des charmes de chaque aſpirante. Là,nul
le d'entre elles ne pouvoit recourir aux
preſtiges de l'art. Pour paroître belle ,
il falloit l'être, il falloit même l'être dans
toute ſà perſonne. Une tête plus qu'hu
maine entée ſur un corps défectueux ,
une taille divine dépourvue de la blan
cheur & de l'embonpoint ſuffiſant,
telles autres perfections accompagnées
de certains défauts, ne donnoient au
cun droit au prix. Il n'étoit dû qu'à
celles envers qui la Nature s'étoit mon
trée en tous points libérale. Plus d'une
fois , cependant, il avoit fallu adoucir
la rigueur de cette condition ; quel
quefois on avoit pû s'y conformer.
On le pouvoit dans cette circonſtance,.
bien plus que dans aucune autre.
C'étoit dans le ſanctuaire même du
Temple que s'achevoit l'éxamen. Cha
J U I N. 1764.
445
que Beauté y parut ſans voile, chaque
défaut put être apperçu ; rien ne pou
voit en impoſer aux yeux des Juges.
Rien ne leur en impoſa. Toutes ces
jeunes Theſſaliennes avoient eu part
aux dons de la Nature, mais ils dif
féroient dans prèſque chacune d'elles.
Aux unes, elle prodigua les charmes
que l'uſage laiſſe en proie aux regards :
aux autres elle départit ceux qu'il obli
ge de cacher. Leurs perfections réunies
euſſent produit une beauté ſans défaut ;
nulle d'entre elles ne pouvoit prétendre
à ce titre. Nulle ,
c'eſt trop dire.
Doris fit voir en elle ſeule tout ce
que ſes rivales ne poſſédoient qu'en
- CO1I11IlllIl.
Il y avoit dans le ſanctuaire une
Statue de la Déeſſe. Le célébre Phidias
en fut l'Auteur. Il employa pour l'a-
: chever toutes les reſſources de ſon
art, toutes celles que lui offrit la Na
ture. Les plus rares Beautés de toute la
Gréce lui ſervirent de modèle : mais
en ce moment l'on crut qu'il n'avoit
eu d'autre modèle que Doris.
Recevez cette Couronne , lui dit la
Grande Prêtreſſe au bruit des acclama
tions des autres Juges, régnez ſur tou
tes vos Compagnes. Elles ne doivent
46 MERCURE DE FRANCE.
point en murmurer. On peut vous cé
der l'empire de la Beauté ſans renon
cer à l'honneur d'être Belle.
Qui le croira ? les rivales mêmes de
Doris applaudirent à ſon triomphe !
Il eſt un point de fupériorité qui en
impoſe à l'envie même. La jalouſe
Dircé l'éprouva : elle accourut, elle vint
la première offrir ſon hommage à Doris.
Mais Doris ne jouiſſoit pas encore de ſa
victoire. Une crainte nouvelle agitoit
ſon âme. Elle n'oſoit douter que Ther
ſandre n'obtînt le prix; elle n'oſoit ſe
promettre qu'il l'obtînt. La brigue pou
voit l'en priver , ſes Juges pouvoient
ſe méprendre ; & dès-lors quel malheur
pour elle-même d'avoir été préférée !
On jugeoit ſon deſtin'digne d'envie ,
& elle craignoit d'envier bientôt celui
de ſes rivales.
· Cependant, on la couvre d'une robe
flotante & légère , telle que la portoit
Vénus lorſqu'elle s'offrit pour la pre
mière fois aux regards d'Adonis. Mais
Vénus y parut ſans voile, & Doris ne
devoit paroître que voilée aux yeux de
celui qu'une victoire pareille à la fienne
alloit rendre ſon époux. Lui-même ne
devoit l'aborder que couvert de l'ar
mure qu'il venoit d'obtenir. Ce double
J U I N. 1764.
47
uſage ſubſiſtoit depuis l'origne des Prix.
On vouloit par-là nourir juſqu'après l'hy
men une incertitude fâcheuſe , mais
utile. Souvent elle ſuſpendit la joie :
ſouvent elle prévint la réſiſtance.
.
L'autel où devoit être uni le couple
victorieux étoit placé au milieu d'une
avenue qui conduiſoit d'un temple à
l'autre. Une ſymphonie mélodieuſe fut
le ſignal pour s'y rendre. Doris friſſonna
de nouveau. On la conduiſoit en triom
phe ; mais ſes pas chanceloient : on
l'eût priſe pour une victime dévouée à la
colère de Diane plutôt que pour une
favorite de Vénus. De ſon côté le vain
queur approchoit, conduit par les Prê
tres d'Apollon. Une foule immenſe de
ſpectateurs contemploit cette cérémo
nie. On chanta les hymnes de la Déeſſe
& du Dieu qui préſidoient à ces myſ
tères. Vénus y étoit peinte. Apollon y
étoit peint. Tel eſt Therſandre , diſoit
Doris , en admirant le dernier tableau :
tel eſt Therſandre ; pourroit-il n'être pas
couronné ? Mais en vain fes regards per
çoient le voile qui la couvroit : en vain
cherchoit-elle à démêler les traits de
l'époux qu'elle alloit ſe donner : la viſière
de ſon caſque entiérement baiſſée trom
poit toutes ſes recherches. Elle crut voir,
v-' ' i
#
48 MERCURE DE FRANCE.
cependant, les yeux du jeune Theſſa
lien occupés du même ſoin qui l'occu
poit elle-même : c'étoit avec auſſi peu
de ſuccès d'une part que de l'autre.
Alors la grande Prêtreſſe de Vénus,
& le Chef des Prêtres d'Apollon, firent
approcher le jeune couple juſqu'au bord
de l'autel. On ne leur demanda point
s'ils vouloient être unis : l'uſage leur en
faiſoit une loi irrévocable. Le grand
Prêtre joignit leurs mains : la Prêtreſſe
les enchaînoit avec des fleurs : le peuple
· formoit des vœux pour leur félicité. Eux
mêmes, cependant , n'oſoient encore
ſe la promettre. Ce qu'ils éprouvoient ne
peut ſe décrire. La main de Doris trem
bloit dans celle du jeune Theſſalien : il
lui parut n'être pas moins agité. Hélas !
diſoit intérieurement : Doris , quelle
ſituation peut ſe comparer à la mienne ?
Peut-être m'uniſſai-je à Therſandre ?
Peut-être deviens-je la conquête ou
d'Eurilas ou de quelque autre : ce mo
ment décide pour jamais ou de mon
bonheur ou de mon infortune. J'ignore
ce qu'il me réſerve, & je n'oſe ni té
moigner trop d'empreſſement, ni mar
quer trop de répugnance.
Doris balançoit encore, & déja elle
n'étoit plus libre. Déja elle avoit un
époux
J U I N. 1764.
49
époux ſans le connoître, ſans en être
connue. Mais ce myſtère alloit enfin s'é-
claicir. Doris attendoit ce moment avec
agitation, avec éffroi. Il alloit décider
de ſon bonheur, & même de ſa vie : car
elle étoit réſolue de ne point ſurvivre au
malheur d'être ſéparée de Therſandre, au
malheur d'être à tout autre qu'a lui.
Il lui reſtoit à ſubir un autre uſage, il
falloit que ſon époux détachât le voile
qui la déroboit à ſes yeux :
il falloit
qu'elle-même, enſuite , le dépouillât de
ſon caſque. Le ſilence dans cette occa
ſion devoit continuer de part & d'autre.
Le Theſſalien léve le voile , jette un cri
involontaire & tombe aux pieds de
Doris : mais Doris étoit hors d'elle-mê
, me ; Doris ne diſtingua point ces accéns
· inarticulés. Etoit-ce la voix de Therſan
dre ? Etoit-ce la voix de quelqu'un de
ſes Rivaux? L'attitude par elle-même an
nonçoit de l'amour ; mais combien d'au
tres queTherſandre ont paru l'aimer ! elle
héſitoit, elle trembloit, en dénouant les
liens du caſque ; ſon œil regarde &
craint de voir; ſès mains n'oſent prèſque
achever leur ouvrage. C'en eſt fait ce
pendant : le caſque eſt enlevé; le ſort
de Doris eſt éclairci : elle ſuffit à peine
aux mouvem ens qui ºgº# elle tom
-
-
-
-)
5o MERCURE DE FRANCE.
be, elle ſe jette dans les bras de ſon
époux. Cétoit Therſandre.
A cette vue, tous les ſpectateurs pouſ
ſent des cris d'acclamation. Chacun ap
plaudit au choix des Juges , au ſort
des deux Amans. Les rivaux même de
Therſandre n'en murmurent pas, tant
ce jeune couple ſemble fait pour n'être
point ſéparé. Le ſeul Eurilas en ju
geoit autrement ; mais l'amour - pro
pre étouffoit ſes plaintes , ſa manière
d'aimer écartoit ſes regrets : il atten
doit tout de lui-même , & ſe trompa
toujours dans ſon attente. Therſandre
& Doris , au contraire , eſpéroient
tout l'un de l'autre, & leur eſpoir ne
fut jamais trompé.
Fermer
2322
p. 50-51
VERS de M. C***, sur le portrait de sa femme peint par M. P. de S. A**.
Début :
DANS ce Portrait que d'objets séduisans ! [...]
Mots clefs :
Portrait, Femme, Trait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS de M. C***, sur le portrait de sa femme peint par M. P. de S. A**.
VERs de M. C ***, ſur le portrait
· de ſa femme peint par M. P. de S.A**.
- D A N s ce Portrait que d'objets ſéduiſans !
Que l'Art y rend bien la Nature !
L'Amour y trouve ſa figure,
Et les Grâces leurs agrémens ;
Junon, ſon maintien, ſa nobleſſe ;
Pallas, ſes talens, ſa ſageſſe;
Apºlloa , ſºn eſprit, ſon goût ;
-
'J U I N. 1764. 5 1
: Et moi, ſans craindre l'Epigramme,
Je ſoutiens qu'il réunit tout :
Cat j'y vois trait pour trait ma femme.
· de ſa femme peint par M. P. de S.A**.
- D A N s ce Portrait que d'objets ſéduiſans !
Que l'Art y rend bien la Nature !
L'Amour y trouve ſa figure,
Et les Grâces leurs agrémens ;
Junon, ſon maintien, ſa nobleſſe ;
Pallas, ſes talens, ſa ſageſſe;
Apºlloa , ſºn eſprit, ſon goût ;
-
'J U I N. 1764. 5 1
: Et moi, ſans craindre l'Epigramme,
Je ſoutiens qu'il réunit tout :
Cat j'y vois trait pour trait ma femme.
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2323
p. 51
VERS à M. LEGROS, nouvelle Haute-contre de l'Opéra.
Début :
QU'ENTENS-je ! Est-ce un Mortel qui rend de si beaux sons ? [...]
Mots clefs :
Opéra, Mortel, Dieux, Sons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS à M. LEGROS, nouvelle Haute-contre de l'Opéra.
VERs à M. LEGRos, nouvelle Haute
contre de l'Opéra.
#
-
-
Qº'nrrns-je Eſt-ce un Mortel qui rend de
ſi beaux ſons ?
Quels accens ! quels éclats ! grands Dieux, quelle
merveille !
Depuis ſi longtemps mon oreille
Eſt ſi peu faite à ces ſublimes tons,
Que je doute encor ſi je veille.
Mais c'eſt lui, je le reconnais ;
C'eſt Apollon, c'eſt mon Dieu tutélaire ;
, C'eſt lui qui deſcend ſur la Tèrre
Pour mettre fin à nos regrèts.
Ce Dieu très-ſûr qu'il étoit impoſſible
Qu'un Mortel remplacât le divin enchanteur,
Dont chaque jour la perte trop ſenſible
. Renouvelloit notre juſte douleur ;
Touché de notre peine extrême,
Quitte exprès le ſéjour des Dieux,
Se rend viſible, & vient dans ces beaux lieux,
Sous les traits de LE GRos , nous enchanter lui
· · même.
Mipimºgimiyºsºmeie ;
contre de l'Opéra.
#
-
-
Qº'nrrns-je Eſt-ce un Mortel qui rend de
ſi beaux ſons ?
Quels accens ! quels éclats ! grands Dieux, quelle
merveille !
Depuis ſi longtemps mon oreille
Eſt ſi peu faite à ces ſublimes tons,
Que je doute encor ſi je veille.
Mais c'eſt lui, je le reconnais ;
C'eſt Apollon, c'eſt mon Dieu tutélaire ;
, C'eſt lui qui deſcend ſur la Tèrre
Pour mettre fin à nos regrèts.
Ce Dieu très-ſûr qu'il étoit impoſſible
Qu'un Mortel remplacât le divin enchanteur,
Dont chaque jour la perte trop ſenſible
. Renouvelloit notre juſte douleur ;
Touché de notre peine extrême,
Quitte exprès le ſéjour des Dieux,
Se rend viſible, & vient dans ces beaux lieux,
Sous les traits de LE GRos , nous enchanter lui
· · même.
Mipimºgimiyºsºmeie ;
Fermer
2324
p. 52-55
LE DÉPART D'HYLAS, IDYLLE.
Début :
LA fuite des étoiles avoit annoncé le retour du matin. Daphné, dont les inquiétudes [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE DÉPART D'HYLAS, IDYLLE.
LE DÉPART D'HYLAS,
IDYLLE. *
ger, & prononça ces paroles :
•
LA fuite des étoiles avoit annoncé le
retour du matin. Daphné, dont les inquiétudes
n'avoient pû céder aux dou
ceurs du ſommeil, s'élança vers la porte
de ſa cabane , & vit avec affliction l'o-
rient qui promettoit un beau jour : elle
ſerra en ſoupirant la main de ſon ber
Les rayons ſalutaires du ſoleil ont
diſſipé les frimats qui tenoient la nature
captive : déja nous voyons la pointe blan
châtre des jeunes plantes fendre la glébe
amollie : un ſuc nourricier s'éleve du
ſein de la terre dans leurs frêles canaux ,
& y porte la force & la vie.
La vigne déploye ce feuillage verd qui
doit un jour protéger ſon délicieux
fruit. De ſes foibles rameaux elle em
braſſe l'orme qui la ſoutient : la ſurface
des campagnes ſemées de fleurs, & par
(*) Il eſt d'uſage ( dit l'Auteur ) d'écrire ces
ſortes de Paſtorales en vers. Mais n'y a-t-il que
lesvers qui puiſſent peNde la Nºured * ;
J U I N. 1764.
-
| 53
fumées d'eſſences , varie tous les matins
le ſpectacle de ſes atours.
* L'hirondelle rappellée d'un autre hé
miſphère célebre le plus bel inſtant de
l'année : ſon bec artiſan maçonne &
tapiſſe le réduit où elle dépoſera bientôt
le fruit de ſes amours. On entend au
loin le chant plaintif du genêt qui ſe ba
lance ſur la cime des arbuſtes, & les ac- .
cens vifs du roitelet caché dans l'épaiſ
ſeur des buiſſons. .
·
La brebis bêlante tond l'herbe fraî
che : le chévreau bondit à côté de ſa
mère, qui broute l'hyſſope ſur le pen
chant du rocher : d'une aîle tremblante
l'abeille économe regagne ſes bruyans
pavillons, & y dépoſe le fardeau qu'elle
a recueilli ſur les fleurs.
: º
L'haleine du zéphir ſéche la roſée de
la terre.
Le frémiſſement des branchages bat
tus d'un vent leger , le roucoulement
de la tourterelle & le bruit des eaux voi
ſines interrompent le ſilence champêtre
ſans troubler la douceur de la ſolitude.
· A ce touchant aſpect un nouveau
charme ſaiſit, fait treſſaillir les cœurs , &
les avertit de partager le bonheur de la
nature.
-
Cependant Hylas a choiſi cette heu
· C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
reuſe ſaiſon pour s'éloigner de nos
champs ! il l'a choiſie pour abandonner
ſa Daphné, pour la livrer aux ennuis de
l'abſence !
O mon ami ! qu'il te ſouvienne de ta
tendre moitié, de ton épouſe : rappelle
toi ſa chaſte flamme , ſes ſaintes & dou
ces careſſes , ce ſon de voix flatteur ,
les grâces que tes yeux croyoient voir
ſur ſon viſage, la tendreſſe qui animoit
ſes regards.
|
-
-
Souviens-toi que la roſe épanouie le
matin perd au déclin du jour ſon coloris
& ſon parfum , & que dans la ſaiſon
qui va ſuccéder , ces couronnes fanées
& cette verdure ſéchées n'offriront plus
que la triſte dépouille du Printems.
Souviens toi qu'un jour courbés ſous
le poids de la vieilleſſe, nous ſentirons
chanceller nos pas, & que les cheveux
blancs, les rides, la maigreur, nous
attendent à la porte du tombeau.
Va donc , & que les bergères d'un
nouveau ſéjour n'enchantent pas ton
eſprit ; que les promeſſes faites à ta
Daphné ſoient contre leurs ſéductions
la ſauvegarde de ton âme; que le ſort te
ramène fidéle à ces yeux qui les pre
miers ont charmé ton cœur.
.
Va donc , emporte avec toi mes ſou
pirs , les ſoupirs & les mortelles inquié
-
-
-
•
J U I N.
1764.
55
tudes d'une tendre amie : pars pour préci
piter ton 1etour ; & qu'il te ſouvienne de
nos campagnes , de l'amour...& de moi.
*** de Reims.
IDYLLE. *
ger, & prononça ces paroles :
•
LA fuite des étoiles avoit annoncé le
retour du matin. Daphné, dont les inquiétudes
n'avoient pû céder aux dou
ceurs du ſommeil, s'élança vers la porte
de ſa cabane , & vit avec affliction l'o-
rient qui promettoit un beau jour : elle
ſerra en ſoupirant la main de ſon ber
Les rayons ſalutaires du ſoleil ont
diſſipé les frimats qui tenoient la nature
captive : déja nous voyons la pointe blan
châtre des jeunes plantes fendre la glébe
amollie : un ſuc nourricier s'éleve du
ſein de la terre dans leurs frêles canaux ,
& y porte la force & la vie.
La vigne déploye ce feuillage verd qui
doit un jour protéger ſon délicieux
fruit. De ſes foibles rameaux elle em
braſſe l'orme qui la ſoutient : la ſurface
des campagnes ſemées de fleurs, & par
(*) Il eſt d'uſage ( dit l'Auteur ) d'écrire ces
ſortes de Paſtorales en vers. Mais n'y a-t-il que
lesvers qui puiſſent peNde la Nºured * ;
J U I N. 1764.
-
| 53
fumées d'eſſences , varie tous les matins
le ſpectacle de ſes atours.
* L'hirondelle rappellée d'un autre hé
miſphère célebre le plus bel inſtant de
l'année : ſon bec artiſan maçonne &
tapiſſe le réduit où elle dépoſera bientôt
le fruit de ſes amours. On entend au
loin le chant plaintif du genêt qui ſe ba
lance ſur la cime des arbuſtes, & les ac- .
cens vifs du roitelet caché dans l'épaiſ
ſeur des buiſſons. .
·
La brebis bêlante tond l'herbe fraî
che : le chévreau bondit à côté de ſa
mère, qui broute l'hyſſope ſur le pen
chant du rocher : d'une aîle tremblante
l'abeille économe regagne ſes bruyans
pavillons, & y dépoſe le fardeau qu'elle
a recueilli ſur les fleurs.
: º
L'haleine du zéphir ſéche la roſée de
la terre.
Le frémiſſement des branchages bat
tus d'un vent leger , le roucoulement
de la tourterelle & le bruit des eaux voi
ſines interrompent le ſilence champêtre
ſans troubler la douceur de la ſolitude.
· A ce touchant aſpect un nouveau
charme ſaiſit, fait treſſaillir les cœurs , &
les avertit de partager le bonheur de la
nature.
-
Cependant Hylas a choiſi cette heu
· C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
reuſe ſaiſon pour s'éloigner de nos
champs ! il l'a choiſie pour abandonner
ſa Daphné, pour la livrer aux ennuis de
l'abſence !
O mon ami ! qu'il te ſouvienne de ta
tendre moitié, de ton épouſe : rappelle
toi ſa chaſte flamme , ſes ſaintes & dou
ces careſſes , ce ſon de voix flatteur ,
les grâces que tes yeux croyoient voir
ſur ſon viſage, la tendreſſe qui animoit
ſes regards.
|
-
-
Souviens-toi que la roſe épanouie le
matin perd au déclin du jour ſon coloris
& ſon parfum , & que dans la ſaiſon
qui va ſuccéder , ces couronnes fanées
& cette verdure ſéchées n'offriront plus
que la triſte dépouille du Printems.
Souviens toi qu'un jour courbés ſous
le poids de la vieilleſſe, nous ſentirons
chanceller nos pas, & que les cheveux
blancs, les rides, la maigreur, nous
attendent à la porte du tombeau.
Va donc , & que les bergères d'un
nouveau ſéjour n'enchantent pas ton
eſprit ; que les promeſſes faites à ta
Daphné ſoient contre leurs ſéductions
la ſauvegarde de ton âme; que le ſort te
ramène fidéle à ces yeux qui les pre
miers ont charmé ton cœur.
.
Va donc , emporte avec toi mes ſou
pirs , les ſoupirs & les mortelles inquié
-
-
-
•
J U I N.
1764.
55
tudes d'une tendre amie : pars pour préci
piter ton 1etour ; & qu'il te ſouvienne de
nos campagnes , de l'amour...& de moi.
*** de Reims.
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2325
p. 55-56
VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
Début :
ON connoît peu l'Amour & quelle est sa nature, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
ON connoît peu l'Amour & quelle est sa nature,
Quand on veut le ſoumettre à d'importunes loix -
Il n'eſt pour nous charmer aucune régle ſûre,
Et c'eſt de notre goût que dépend notre choix.
Un regard, un ſourire, un mot nous intéreſſe ;
Unbadinage, un geſte, un rien peut nous charmers
Un rien plonge nos ſens dans la plus douce ivreſſe ;
Bt ſouvent par un rien nous nous faiſons aimer.
Les ſons mélodieux d'une voix délicate,
De l'oreille aiſément parviennent juſqu'au cœur.
La candeur, les vertus & la douceur qui flatte,
Pour une âme ſenſible ont un attrait vainqueur.
Il eſt d'autres Amans qui ne rendent les armes
Qu'aux grâces de l'eſprit, qu'au charme des talens.
Partout enfin l'Amour fait ſentir ſes allarmes ;
Mais comme les Beautés, les goûts ſont différens.
Pour moi j'avois juré, de n'engager mon âme,
Qu'aux vertus, à l'eſprit, aux talens, aux attraits.
· C iv
-
|
|
|
56 MERCURE DE FRANCE.
Sans rompre mes ſermens, de la plus vive ffâme ;
En vous voyant, Eglé, j'ai reſſenti les traits.
B.... à Metz.
ON connoît peu l'Amour & quelle est sa nature,
Quand on veut le ſoumettre à d'importunes loix -
Il n'eſt pour nous charmer aucune régle ſûre,
Et c'eſt de notre goût que dépend notre choix.
Un regard, un ſourire, un mot nous intéreſſe ;
Unbadinage, un geſte, un rien peut nous charmers
Un rien plonge nos ſens dans la plus douce ivreſſe ;
Bt ſouvent par un rien nous nous faiſons aimer.
Les ſons mélodieux d'une voix délicate,
De l'oreille aiſément parviennent juſqu'au cœur.
La candeur, les vertus & la douceur qui flatte,
Pour une âme ſenſible ont un attrait vainqueur.
Il eſt d'autres Amans qui ne rendent les armes
Qu'aux grâces de l'eſprit, qu'au charme des talens.
Partout enfin l'Amour fait ſentir ſes allarmes ;
Mais comme les Beautés, les goûts ſont différens.
Pour moi j'avois juré, de n'engager mon âme,
Qu'aux vertus, à l'eſprit, aux talens, aux attraits.
· C iv
-
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56 MERCURE DE FRANCE.
Sans rompre mes ſermens, de la plus vive ffâme ;
En vous voyant, Eglé, j'ai reſſenti les traits.
B.... à Metz.
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2326
p. 56
MADRIGAL. A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec un habit d'hiver.
Début :
EXPRESSION, dessein, contour & coloris, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL. A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec un habit d'hiver.
MADRIGAL.
A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec
un habit d'hiver.
EXPRESSION, dessein, contour & coloris,
Aminte, en ton portrait, me ſemblent réunis :
Dans les efforts de l'art j'admire la nature.
D'un défaut, cependant, mes regards ſont ſurpris ;
C'eſt d'y voir le Printemps en habit de fourure.
A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec
un habit d'hiver.
EXPRESSION, dessein, contour & coloris,
Aminte, en ton portrait, me ſemblent réunis :
Dans les efforts de l'art j'admire la nature.
D'un défaut, cependant, mes regards ſont ſurpris ;
C'eſt d'y voir le Printemps en habit de fourure.
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2327
p. 56-57
MADRIGAL, A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
Début :
A CUPIDON, Dame Cypris [...]
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL, A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
MADRIGAL,
A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
A CUPIDON, Dame Cypris
Faiſoit n'aguère une querelle
De ce qu'il avoit chez Cloris,
Aſſez mal fait la ſentinelle.
Petit négligent, diſoit-elle,
Voilà donc le ſoin qu'avez pris
Des Beautés qu'avois mis ſous votre curatelle.
Amour lui dit, ne vous fâchez
Belle maman ! mais bien ſçachez
Que ce mal des miens eſt l'ouvrage :
cloris leur faiſoit maint outrage ,
Sans repos autour d'elle , il falloit voltiger à
·
J U I N. 1764.
57
Et n'en vouloit aucun dans ſon cœur héberger.
Ils ont cru pouvoir ſans ſcrupule,
Se creuſer ſur ſon corps chacun une cellule,
| s
Afin d'avoir où ſe loger.
qui m'entretenir.
Par M.... d'Auxerre.
A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
A CUPIDON, Dame Cypris
Faiſoit n'aguère une querelle
De ce qu'il avoit chez Cloris,
Aſſez mal fait la ſentinelle.
Petit négligent, diſoit-elle,
Voilà donc le ſoin qu'avez pris
Des Beautés qu'avois mis ſous votre curatelle.
Amour lui dit, ne vous fâchez
Belle maman ! mais bien ſçachez
Que ce mal des miens eſt l'ouvrage :
cloris leur faiſoit maint outrage ,
Sans repos autour d'elle , il falloit voltiger à
·
J U I N. 1764.
57
Et n'en vouloit aucun dans ſon cœur héberger.
Ils ont cru pouvoir ſans ſcrupule,
Se creuſer ſur ſon corps chacun une cellule,
| s
Afin d'avoir où ſe loger.
qui m'entretenir.
Par M.... d'Auxerre.
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2328
p. 57-61
DIALOGUE DES MORTS. NÉRON, LOUIS XI.
Début :
NÉRON. J'ATTENDOIS avec impatience un homme tel que vous [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE DES MORTS. NÉRON, LOUIS XI.
DIALOGUE DES MORTS.
NÉRON, LOUIS XI.
NÉRON.
J'ATTENDOIS avec impatience un
homme tel que vous : j'aurai enfin avec
L O U I s XI.
Qui êtes-vous ?
N É R o N.
A cet air auſſi ſombre que bruſque ,
on voit que vous regrettez la vie. Mais
ces regrets s'affoibliront inſenſiblement.
On s'accoutume à tout.
•
L O U I s XI.
Jamais au mal-être.. .. mais encore
une fois, qui êtes-vous ?
N É R O N.
Néron vous ſeroit-il inconnu ?
L o U I s X I. .
Quoi !vous ſeriez ce Prince ſi renom
mé par ſes cruautés ? L'aſſaſſin de ſa
mère , de ſon frere, de # Gouver
-
-
V
-
53 MERCURE DE FRANCE.
neur, le tyran de l'univers ? Ah !je vous
quitte avec horreur.
N É R O N.
Ne jouez pas le difficile : quatre mille
François qui vous ont précédés involon
tairement dans ces lieux , vous y ont
aſſez fait connoître; ſur-tout l'infortuné
Duc de Némours. Si je me ſuis défait de
mon frère; le repos des peuples, le bien
de l'Etat l'exigeoient. D'ailleurs Britan
nicus n'étoit que mon fière adoptif
Mais que pouviez-vous reprocher au
Duc de Berri, à votre propre frère ? Je
ne me défends pas d'avoir ſacrifié ma
mère; mais c'eſt à ma ſureté perſon
nelle : l'Univers l'a très-bien connue,
& ſait aſſez de quoi elle étoit capable.
Seneque, mon Gouverneur, étoit l'âme
d'une conſpiration qui devoit me préci
piter du trône pour l'y placer. Mais
vous-même , dites-moi, ſi un Prince
qui fait mourir un Sujet rebelle peut
être regardé comme un tyran ?
L O U I s X I.
.
Et lorſqu'il met lui-même le feu à ſa
Capitale, afin de repaître ſes yeux de
ce ſpectacle horrible ? ...
· N É R o N.
-
Avez-vous pû le croire ? On m'a
reproché ma cruauté peut-être avec rai
ſon , mais on n'a jamais dit que je fuſſe
.
-
J U I N. 1764.
5 9
un inſenſé. On a rendu juſtice à mes
talens, à mes lumières, à mes connoiſ
ſances. Eh ! quel Prince eſt aſſez ſtupide
pour ne pas ſentir que les richeſſes de
ſes Sujets établiſſent & cimentent ſa
puiſſance, & que leur ruine entraîne
roit la ſienne ? Mais les hommes ſont
malins, légers & foibles : en général ils
réfléchiſſent peu ; ils adoptent mille chi
mères ſans vraiſemblance , & qui ne
ſubſiſferoient qu'un inſtant, s'ils ſe don
noient la peine de les approfondir. Quel
qu'un a très-bien dit , qu'il n'eſt rien
que la malignité ne ſoit capable d'inven
ter, ni que la foibleſſe ne puiſſe croire.
•
L O U I S X I.
Vous êtes éloquent, je le ſais ; mais
vous ne vous laverez jamais des repro
ches qu'on vous a faits.
N É R o N.
Et comment juſtifierez-vous votre .
ingratitude envers le Duc de Bourgogne,
votre parent & votre bienfaiteur ? Eſt
ce la reconnoiſſance qui vous porta à
ſouffler le feu de la guerre civile dans
fes Etats ?La diſſimulation la plus baſſe,
les manœuvres les plus noires , vous
mîtes tout en œuvre pour le perdre, &
n'eûtes que la honte de n'avoir pas
réuſſi. Parlerai-je de la "# de votre
º Vj
•
-
6o MERCURE DE FRANCE.
père , le reſtaurateur de la France,
Prince qui eût été le modèle des Rois,
ſi l'éclat de ſes grandes qualités n'eût été
un peu terni par les foibleſſes de l'huma
nité ? Je ſais que vous pouviez n'être
point coupable ; mais quelle tache pour
votre gloire, que ce Prince vous ait aſſez
connu pour vous croire capable d'avoir
oſé l'être ?
-
L O U I S XI.
Je vois que vous poſſédez mon hiſ
toire. Mais ſi je détaillois la vôtre ;
· quel amas de forfaits ! Ignore-t-on qu'ils
| furent portés juſqu'au point que le Sénat
laſſé de tant d'horreurs, réſolut de les
terminer par votre mort. Mais avec
quelle baſſeſſe en apprites-vous la mou
velle ! avec quelle lâcheté terminâtes
vous une vie ſouillée de tant de crimes !
· N É R o N.
Mourutes-vous plus glorieuſement ?
'Que n'avez-vous pas fait pour obtenir
du Ciel qu'il prolongeât des jours à la
· conſervation deſquels il s'intéreſſoit ſi
peu ? Combien de ſacrifices tant pu
blics que ſecrets , combien de ſu
perſtitions miſes en pratique dans l'eſ
poir de reculer le dernier moment que
vous n'aviez pas la fermeté d'enviſa
ger ? Les petites âmes ſont toujours ſu
perſtitieuſes.
J U I N. 1764.
L O U I S X I.
61
Avouez du moins que j'ai aggrandi
mes Etats ; que j'ai fait reſpecter l'au
torité royale ; que j'ai délivré mes Peu
ples d'une infinité de petits tyrans qui
les opprimoient ; que j'ai été le plus .
grand Politique de mon ſiécle. Ce ſont
des faits qu'on ne peut conteſter.
N É R o N.
Convenez donc auſſi que j'ai été li
béral , magnifique, que j'ai aimé &
protégé les Arts; que les premières an
nées de mon régne ont fait les délices
de l'Empire ; que j'ai fait à mes Sujets
le plus grand bien qu'un Souverain
puiſſe leur faire, en les arrachant à la
voracité de ces vautours qui triomphent
dans les calamités publiques , & qui ,
pendant que la patrie eſt en deuil, ſu
cent tranquillement le ſang des miſé
rables.
A la bonne heure.
N É R o N.
Eh bien, ſoyons amis.
-
· L o U I s XI.
Par M. de MONTAGNAC, ancien Capitaine
au Régiment de Bresse.
NÉRON, LOUIS XI.
NÉRON.
J'ATTENDOIS avec impatience un
homme tel que vous : j'aurai enfin avec
L O U I s XI.
Qui êtes-vous ?
N É R o N.
A cet air auſſi ſombre que bruſque ,
on voit que vous regrettez la vie. Mais
ces regrets s'affoibliront inſenſiblement.
On s'accoutume à tout.
•
L O U I s XI.
Jamais au mal-être.. .. mais encore
une fois, qui êtes-vous ?
N É R O N.
Néron vous ſeroit-il inconnu ?
L o U I s X I. .
Quoi !vous ſeriez ce Prince ſi renom
mé par ſes cruautés ? L'aſſaſſin de ſa
mère , de ſon frere, de # Gouver
-
-
V
-
53 MERCURE DE FRANCE.
neur, le tyran de l'univers ? Ah !je vous
quitte avec horreur.
N É R O N.
Ne jouez pas le difficile : quatre mille
François qui vous ont précédés involon
tairement dans ces lieux , vous y ont
aſſez fait connoître; ſur-tout l'infortuné
Duc de Némours. Si je me ſuis défait de
mon frère; le repos des peuples, le bien
de l'Etat l'exigeoient. D'ailleurs Britan
nicus n'étoit que mon fière adoptif
Mais que pouviez-vous reprocher au
Duc de Berri, à votre propre frère ? Je
ne me défends pas d'avoir ſacrifié ma
mère; mais c'eſt à ma ſureté perſon
nelle : l'Univers l'a très-bien connue,
& ſait aſſez de quoi elle étoit capable.
Seneque, mon Gouverneur, étoit l'âme
d'une conſpiration qui devoit me préci
piter du trône pour l'y placer. Mais
vous-même , dites-moi, ſi un Prince
qui fait mourir un Sujet rebelle peut
être regardé comme un tyran ?
L O U I s X I.
.
Et lorſqu'il met lui-même le feu à ſa
Capitale, afin de repaître ſes yeux de
ce ſpectacle horrible ? ...
· N É R o N.
-
Avez-vous pû le croire ? On m'a
reproché ma cruauté peut-être avec rai
ſon , mais on n'a jamais dit que je fuſſe
.
-
J U I N. 1764.
5 9
un inſenſé. On a rendu juſtice à mes
talens, à mes lumières, à mes connoiſ
ſances. Eh ! quel Prince eſt aſſez ſtupide
pour ne pas ſentir que les richeſſes de
ſes Sujets établiſſent & cimentent ſa
puiſſance, & que leur ruine entraîne
roit la ſienne ? Mais les hommes ſont
malins, légers & foibles : en général ils
réfléchiſſent peu ; ils adoptent mille chi
mères ſans vraiſemblance , & qui ne
ſubſiſferoient qu'un inſtant, s'ils ſe don
noient la peine de les approfondir. Quel
qu'un a très-bien dit , qu'il n'eſt rien
que la malignité ne ſoit capable d'inven
ter, ni que la foibleſſe ne puiſſe croire.
•
L O U I S X I.
Vous êtes éloquent, je le ſais ; mais
vous ne vous laverez jamais des repro
ches qu'on vous a faits.
N É R o N.
Et comment juſtifierez-vous votre .
ingratitude envers le Duc de Bourgogne,
votre parent & votre bienfaiteur ? Eſt
ce la reconnoiſſance qui vous porta à
ſouffler le feu de la guerre civile dans
fes Etats ?La diſſimulation la plus baſſe,
les manœuvres les plus noires , vous
mîtes tout en œuvre pour le perdre, &
n'eûtes que la honte de n'avoir pas
réuſſi. Parlerai-je de la "# de votre
º Vj
•
-
6o MERCURE DE FRANCE.
père , le reſtaurateur de la France,
Prince qui eût été le modèle des Rois,
ſi l'éclat de ſes grandes qualités n'eût été
un peu terni par les foibleſſes de l'huma
nité ? Je ſais que vous pouviez n'être
point coupable ; mais quelle tache pour
votre gloire, que ce Prince vous ait aſſez
connu pour vous croire capable d'avoir
oſé l'être ?
-
L O U I S XI.
Je vois que vous poſſédez mon hiſ
toire. Mais ſi je détaillois la vôtre ;
· quel amas de forfaits ! Ignore-t-on qu'ils
| furent portés juſqu'au point que le Sénat
laſſé de tant d'horreurs, réſolut de les
terminer par votre mort. Mais avec
quelle baſſeſſe en apprites-vous la mou
velle ! avec quelle lâcheté terminâtes
vous une vie ſouillée de tant de crimes !
· N É R o N.
Mourutes-vous plus glorieuſement ?
'Que n'avez-vous pas fait pour obtenir
du Ciel qu'il prolongeât des jours à la
· conſervation deſquels il s'intéreſſoit ſi
peu ? Combien de ſacrifices tant pu
blics que ſecrets , combien de ſu
perſtitions miſes en pratique dans l'eſ
poir de reculer le dernier moment que
vous n'aviez pas la fermeté d'enviſa
ger ? Les petites âmes ſont toujours ſu
perſtitieuſes.
J U I N. 1764.
L O U I S X I.
61
Avouez du moins que j'ai aggrandi
mes Etats ; que j'ai fait reſpecter l'au
torité royale ; que j'ai délivré mes Peu
ples d'une infinité de petits tyrans qui
les opprimoient ; que j'ai été le plus .
grand Politique de mon ſiécle. Ce ſont
des faits qu'on ne peut conteſter.
N É R o N.
Convenez donc auſſi que j'ai été li
béral , magnifique, que j'ai aimé &
protégé les Arts; que les premières an
nées de mon régne ont fait les délices
de l'Empire ; que j'ai fait à mes Sujets
le plus grand bien qu'un Souverain
puiſſe leur faire, en les arrachant à la
voracité de ces vautours qui triomphent
dans les calamités publiques , & qui ,
pendant que la patrie eſt en deuil, ſu
cent tranquillement le ſang des miſé
rables.
A la bonne heure.
N É R o N.
Eh bien, ſoyons amis.
-
· L o U I s XI.
Par M. de MONTAGNAC, ancien Capitaine
au Régiment de Bresse.
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2329
p. 62-64
STANCES IRRÉGULIÈRES à M....
Début :
DANS ce séjour d'où la tendresse [...]
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texteReconnaissance textuelle : STANCES IRRÉGULIÈRES à M....
STANCES IRRÉGULIÈRES
à M....
DANS ce séjour d'où la tendresse
Bannit tous coupables deſirs,
Où jamais l'aimable Sageſſe
N'admit que d'innocens plaiſirs ;
Qui cauſe ce morne ſilence ?
Les yeux, ce fidéle miroir Qui du cœur peignoit la décence,
Les yeux évitent de ſe voir !
Hélas !je perce le myſtère ;
Lesjours précieux d'un bon père
En ce moment ſont menacés,
Si tes loix ſont inévitables ,
Mort barbare, que tardes-tu ?
"
D'effroi tous les cœurs ſont glacés ;
Écraſe les têtes coupables,
Et reſpecte au moins la vertu !
Mais inſenſible à nos allarmes 2
Tu ne ſuis que ta cruauté ;
Déjà ſur l'objet de nos larmes
Le coup redoutable eſt porté.
Je finis , dit-il, ma carrière,
• Mes enfans, vous me regrettez :
•
·
·
J U I N. 1764.
» Ma peine à mon heure dernière
» Eſt celle que vous reſſentez.
O vous qui lui futes ſi chère,
Vous, digne épouſe de ſon fils ,
Tendre & vertueuſe Gr. . .
Reprenez enfin vos eſprits !
Calmez cette douleur profonde
Vivez, pour l'exemple du monde,
Mais quel coup affreux ſe prépare
A frapper de nouveau mon cœur !
Dieu : quelle ſoudaine terreur
63
Qui nous fait tout craindre pour vous : -
Pour vos enfans, pour votre époux !
De mes ſens agités s'empare !
Qu'entens-je ? ... aux portes du trépas ! .. •
Arrête-toi, Parque inhumaine ! ..
Je vole ... Eſpérance trop vaine !. • .
Mon père eſt mourant dans mes bras. .. • •
C'en eſt fait, la nuit l'environne ;
· Il meurt, infortuné vieillard ,
En jettant ſon dernier regard
Sur l'épouſe qu'il abandonne. .. :
Mon père ! vos yeux ſont témoins
Du haut de la céleſte ſphère
Que maintenant ma tendre mère
Eſt l'unique objet de mes ſoins !
A.
-
64 MERCURE DE FRANCE.
E N V O I.
VoUs, en qui pendant ma jeuneſſe
Je trouvai l'objet de mes pleurs !
Unis par les mêmes malheurs,
Unis par la même triſteſſe ;
Dans votre ſein il m'eſt bien doux
De verſer mon âme attendrie.
Puiſſé-je être toute ma vie
Digne d'un ami tel que vous.
Par M. D.
à M....
DANS ce séjour d'où la tendresse
Bannit tous coupables deſirs,
Où jamais l'aimable Sageſſe
N'admit que d'innocens plaiſirs ;
Qui cauſe ce morne ſilence ?
Les yeux, ce fidéle miroir Qui du cœur peignoit la décence,
Les yeux évitent de ſe voir !
Hélas !je perce le myſtère ;
Lesjours précieux d'un bon père
En ce moment ſont menacés,
Si tes loix ſont inévitables ,
Mort barbare, que tardes-tu ?
"
D'effroi tous les cœurs ſont glacés ;
Écraſe les têtes coupables,
Et reſpecte au moins la vertu !
Mais inſenſible à nos allarmes 2
Tu ne ſuis que ta cruauté ;
Déjà ſur l'objet de nos larmes
Le coup redoutable eſt porté.
Je finis , dit-il, ma carrière,
• Mes enfans, vous me regrettez :
•
·
·
J U I N. 1764.
» Ma peine à mon heure dernière
» Eſt celle que vous reſſentez.
O vous qui lui futes ſi chère,
Vous, digne épouſe de ſon fils ,
Tendre & vertueuſe Gr. . .
Reprenez enfin vos eſprits !
Calmez cette douleur profonde
Vivez, pour l'exemple du monde,
Mais quel coup affreux ſe prépare
A frapper de nouveau mon cœur !
Dieu : quelle ſoudaine terreur
63
Qui nous fait tout craindre pour vous : -
Pour vos enfans, pour votre époux !
De mes ſens agités s'empare !
Qu'entens-je ? ... aux portes du trépas ! .. •
Arrête-toi, Parque inhumaine ! ..
Je vole ... Eſpérance trop vaine !. • .
Mon père eſt mourant dans mes bras. .. • •
C'en eſt fait, la nuit l'environne ;
· Il meurt, infortuné vieillard ,
En jettant ſon dernier regard
Sur l'épouſe qu'il abandonne. .. :
Mon père ! vos yeux ſont témoins
Du haut de la céleſte ſphère
Que maintenant ma tendre mère
Eſt l'unique objet de mes ſoins !
A.
-
64 MERCURE DE FRANCE.
E N V O I.
VoUs, en qui pendant ma jeuneſſe
Je trouvai l'objet de mes pleurs !
Unis par les mêmes malheurs,
Unis par la même triſteſſe ;
Dans votre ſein il m'eſt bien doux
De verſer mon âme attendrie.
Puiſſé-je être toute ma vie
Digne d'un ami tel que vous.
Par M. D.
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2330
p. 64
« LE mot de la premiere Enigme du Mercure de Mai est l'étincelle. Celui de [...] »
Début :
LE mot de la premiere Enigme du Mercure de Mai est l'étincelle. Celui de [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LE mot de la premiere Enigme du Mercure de Mai est l'étincelle. Celui de [...] »
LE mot de la premiere Enigme du
Mercure de Mai est l'étincelle. Celui de
la ſeconde eſt la Chemiſe. Celui du pre
mier Logogryphe eſt Roſſignol,où l'on
trouve lion, loir, or, loi, ſoir , ſon,
Roi , Sion, og, nil, noir, Solon , Io,
lis , Signor , lin. Celui du ſecond eſt
Régiment , où l'on trouve gîte , rien,
mérite , main, neige, mirte , mine, ri
me , Reine, mitre, tigre, ment, mère ,
· germe & régime.
Mercure de Mai est l'étincelle. Celui de
la ſeconde eſt la Chemiſe. Celui du pre
mier Logogryphe eſt Roſſignol,où l'on
trouve lion, loir, or, loi, ſoir , ſon,
Roi , Sion, og, nil, noir, Solon , Io,
lis , Signor , lin. Celui du ſecond eſt
Régiment , où l'on trouve gîte , rien,
mérite , main, neige, mirte , mine, ri
me , Reine, mitre, tigre, ment, mère ,
· germe & régime.
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2331
p. 65
ENIGME.
Début :
AVEC les Rois je prends naissance ; [...]
Mots clefs :
Trône
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
E N I G M E.
A v E c les Rois je prends naiſſance ;
Ils ont beſoin de moi, je ne ſuis rien ſans eux ;
Je ſers à leur grandeur, j'éléve leur puiſſance ;
Selon leur volonté je puis être en tous lieux,
Je ſuis partout d'une même nature ;
Te ſuis d'un plus ou moindre prix ;
Souvent je change de figure,
Selon la mode du Pays.
Quoique je ſois toujours de miſe
Chez les Rois & les Empereurs,
Je ſuis ſoumis dedans l'Egliſe
Aux Abbés, Prélats & Paſteurs.
Plus l'on me foule aux pieds, plus j'en tire avan
tage,
Plus c'eſt ma pompe & mon honneur.
Bien loin de me vanger de celui qui m'outrages
Je fais ſa gloire & ſa grandeur.
A v E c les Rois je prends naiſſance ;
Ils ont beſoin de moi, je ne ſuis rien ſans eux ;
Je ſers à leur grandeur, j'éléve leur puiſſance ;
Selon leur volonté je puis être en tous lieux,
Je ſuis partout d'une même nature ;
Te ſuis d'un plus ou moindre prix ;
Souvent je change de figure,
Selon la mode du Pays.
Quoique je ſois toujours de miſe
Chez les Rois & les Empereurs,
Je ſuis ſoumis dedans l'Egliſe
Aux Abbés, Prélats & Paſteurs.
Plus l'on me foule aux pieds, plus j'en tire avan
tage,
Plus c'eſt ma pompe & mon honneur.
Bien loin de me vanger de celui qui m'outrages
Je fais ſa gloire & ſa grandeur.
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2332
p. 65-66
AUTRE.
Début :
LES Enfers & les Mers, la Terre [...]
Mots clefs :
Logogriphe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
L E s Enfers & les Mers, la Terre
Et ſes ambitieux Enfans,
-
L'humide ſéjour du Tonnèrre,
• Les Cieux & leurs ſaints habitans,
66 MERCURE DE FRANCE.
Tout, juſqu'à notre commun père,
Oui, juſqu'à Dieu, mon cher Lecteur,
Tout eſt ſoumis à ma puiſſance.
Tremble : mon empire eſt immenſe :
J'unis la joie & la douleur...
Si pourtant quelquefois je vole,
Ce que je rends fidélement,
C'eſt pour prolonger d'un moment,.
Une exiſtence très-frivole,
Oubliée auſſi promptement
Que le ſon léger qui s'envole.
Au ſurplus, connois-moi donc mieux ,
Lecteur; mon nom eſt ſous tes yeux.
C. D. V. C. D. N.
L E s Enfers & les Mers, la Terre
Et ſes ambitieux Enfans,
-
L'humide ſéjour du Tonnèrre,
• Les Cieux & leurs ſaints habitans,
66 MERCURE DE FRANCE.
Tout, juſqu'à notre commun père,
Oui, juſqu'à Dieu, mon cher Lecteur,
Tout eſt ſoumis à ma puiſſance.
Tremble : mon empire eſt immenſe :
J'unis la joie & la douleur...
Si pourtant quelquefois je vole,
Ce que je rends fidélement,
C'eſt pour prolonger d'un moment,.
Une exiſtence très-frivole,
Oubliée auſſi promptement
Que le ſon léger qui s'envole.
Au ſurplus, connois-moi donc mieux ,
Lecteur; mon nom eſt ſous tes yeux.
C. D. V. C. D. N.
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2333
p. 66-67
LOGOGRYPHE.
Début :
FILLE de la Nécessité, [...]
Mots clefs :
Charette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
L o c o c R Y P H E.
F, L L E de la Néceſſité,
Je ſuis d'un aſſez grand uſage ;
J'aide l'homme, je le ſoulage ;.
Si ce qu'il faut m'eſt ajouté.
Par plaiſir , qu'on me décompoſe :
O l'étrange métamorphoſe !
· Mon buſte ſoutient un vainqueur ,
Ou tout au moins un Empereur.
Que d'objets j'offre encore ! une Iſle ;
Une ſoeur d'un troupeau ſouvent bien dangereuxs
J U I N. 1764. 67
Qui, par haſard ſecondant un heureux,
De mille mécontens ſouléve, aigrit la bile ;
L'adverbe propre à confirmer un fait ;
D'une profeſſion le noble ſynonyme ;
Ce qui rend l'enfant guilleret ;
Le digne ſalaire d'un crime ;
Un utile animal qui n'eſt chaud à demi,
Sa fémelle, & leur ennemi ;
L'arme de certaine Déeſſe ,
Et ce dont un Friand recherche la fineſſe.
F, L L E de la Néceſſité,
Je ſuis d'un aſſez grand uſage ;
J'aide l'homme, je le ſoulage ;.
Si ce qu'il faut m'eſt ajouté.
Par plaiſir , qu'on me décompoſe :
O l'étrange métamorphoſe !
· Mon buſte ſoutient un vainqueur ,
Ou tout au moins un Empereur.
Que d'objets j'offre encore ! une Iſle ;
Une ſoeur d'un troupeau ſouvent bien dangereuxs
J U I N. 1764. 67
Qui, par haſard ſecondant un heureux,
De mille mécontens ſouléve, aigrit la bile ;
L'adverbe propre à confirmer un fait ;
D'une profeſſion le noble ſynonyme ;
Ce qui rend l'enfant guilleret ;
Le digne ſalaire d'un crime ;
Un utile animal qui n'eſt chaud à demi,
Sa fémelle, & leur ennemi ;
L'arme de certaine Déeſſe ,
Et ce dont un Friand recherche la fineſſe.
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2334
p. 67-68
AUTRE.
Début :
PRESQUE toujours fêtée, & souvent ridîcule, [...]
Mots clefs :
Singularité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
Passous toujours fêtée, & ſouvent ridîcule,
De toutes parts, Lecteur , aujourd'hui je pullules
Il faut pourtant que j'en faſſe l'aveu :
Mes onze pieds forment un vilain jeu,
Et rendent l'argent inutile ;
Je fais naître les Arts ;j'enfante leur aſyle ;
Je donne à jaſer ſur Iris ;
Je régis Alger & Tunis ;
Je deviens une grave injure ;
Chez moi tu verras l'Art avilir la Nature;
J'agite l'air, & nuis au grain ;
Je fais languir, & je rends ſain ;
J'ai tenu ſerrail en Aſie ;
Je fais taire l'injuſte envie ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , Lecteur, je puis à peu de frais
Rendre vigilans tes valets,
Je n'en dirai pas davantage :
Plus d'un Lecteur déjà peut-être enrage
Contre ma ſingularité ;
Mais au lieu de perdre courage ,
S'il peut me débrouiller, je gage
Qu'il en tirera vanité.
Par M. DesMaRais pv caausow , en
Limouſin , le 27 Avril 1764.
Passous toujours fêtée, & ſouvent ridîcule,
De toutes parts, Lecteur , aujourd'hui je pullules
Il faut pourtant que j'en faſſe l'aveu :
Mes onze pieds forment un vilain jeu,
Et rendent l'argent inutile ;
Je fais naître les Arts ;j'enfante leur aſyle ;
Je donne à jaſer ſur Iris ;
Je régis Alger & Tunis ;
Je deviens une grave injure ;
Chez moi tu verras l'Art avilir la Nature;
J'agite l'air, & nuis au grain ;
Je fais languir, & je rends ſain ;
J'ai tenu ſerrail en Aſie ;
Je fais taire l'injuſte envie ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , Lecteur, je puis à peu de frais
Rendre vigilans tes valets,
Je n'en dirai pas davantage :
Plus d'un Lecteur déjà peut-être enrage
Contre ma ſingularité ;
Mais au lieu de perdre courage ,
S'il peut me débrouiller, je gage
Qu'il en tirera vanité.
Par M. DesMaRais pv caausow , en
Limouſin , le 27 Avril 1764.
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2335
p. 68
RONDEAU.
Début :
OUI, je t'aime, ma Thémire, [...]
Mots clefs :
Aimer, Thémire, Annoncer, Ardeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RONDEAU.
R o N D E A v.
O U 1, je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'én inſtruire,
Tu n'as pas lu dans mon coeur.
Mon hommage,
Sans partage ,
A toi ſeule eſt conſacré ;
Pour toi ſeule je reſpire ;
A toi ſeule je puis dire :
Oui , je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'en inſtruire ,
Tu n'as pas lu dans mon cocur•
O U 1, je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'én inſtruire,
Tu n'as pas lu dans mon coeur.
Mon hommage,
Sans partage ,
A toi ſeule eſt conſacré ;
Pour toi ſeule je reſpire ;
A toi ſeule je puis dire :
Oui , je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'en inſtruire ,
Tu n'as pas lu dans mon cocur•
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2336
p. 5-8
TRADUCTION libre de la quinzième ode d'HORACE, livre premier. Pastor quum traheret, &c.
Début :
Epris d'un fol amour, Pâris, sur ses vaisseaux, [...]
Mots clefs :
Troyens, Palais, Fureur, Horace
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION libre de la quinzième ode d'HORACE, livre premier. Pastor quum traheret, &c.
TRADUCTION libre de la quinzième ode
d'HORACE , livre premier.
E.
Paftor quum traheret , &c.
PRIS d'un fol amour , Paris , fur fes vaiffeaux;
Conduifoit à Pergame une perfide amante ,
Lorfqu'un Dieu fufpendit le murmure des eaux ,
Et fit trembler les mers de fa voix menaçante.
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
La colère des Dieux fuivra dans ton palais
Hélène qui nâquit pour le malheur du monde :
C'en eft fait pour punir le plus noir des forfaits ,
La Grèce vient d'armer le ciel , la terre & fonde.
Déja fes bataillons , fecondant fa fureur ,
Renverfent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d'horreur ,
Va tomber écrafé fous les voûtes brûlantes .
Hélas ! quelle fueur inonde les guerriers !
Que de combats fanglans ! quel horrible carnage !
Tremble déja Pallas fait voler les courfiers ,
Et va , fur les Troyens , faire éclater fa rage .
Enfans de Dardanus , que je plains votre fort !
Jupiter vous menace , il apprête fa foudre.
A combien de héros vois -je donner la mort ,
Et combien de palais vois- je réduire en poudre ?
La faveur de Vénus a troublé ta raifon :
Triomphant au milieu des Dames de Phrygie ,
Et la lyre à la main , tu nourris le poiſon
qui va trancher le cours d'une infidèle vie.
Mais l'efpoir qui te refte expire dans ton coeur :
Les Troyens ont péri par le fer & la flamme.
Le fils de Telamon , fes coups & fa fureur ,
Bientôt iront porter le trouble dans ton âme,
JUIN 1768.
Quel fpectacle funeſte a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s'apprête :
Pyrrhus , dans la pouffière , au pied de tes rem
parts ,
Vient fouiller tes cheveux & ta coupable tête .
Déja le vieux Neftor a juré ton trépas :
Il s'avance appuyé fur le fils de Laërte :
La terreur le devance , & la mort fuit fes pas :
De corps enfanglantés la campagne eft couverte.
Pour te joindre Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui , Sténélus invincible ,
Soit qu'il faffe voler des chevaux écumans ,
Soit qu'il arme fon bras d'une lance terrible.
Tu frémiras d'horreur en voyant Mérion ,
Et le fils de Tydée , auffi vaillant qu'Alcide ,
Poursuivre les Troyens dans les murs d'Ilion
Et les faire tomber fous un glaive homicide.
Tu trembles , foible amant ; d'un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne fonges plus , par la crainte emporté ,
Aux fermens que jadis tu fis à ton amante.
Ainfi l'on voit , paffant à l'ombre des ormeaux ,
Un cerf faifi d'effroi , fuir à perte d'haleine ,
Et quitter à l'inftant fes tendres arbriffeaux ,
S'il apperçoit un loup s'élancer dans la plaine.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
La colère d'Achille a prolongé tes jours :
Tranquille fur fa flotte , au milieu des alarmes ,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il fufpend pour un temps la fureur de ſes armes.
Mais enfin les Troyens , accablés de revers ,
Et , contre tous les Grecs n'ofant plus fe défendre ,
Verront , n'en doutez pas , après quelques hivers ,
Leur ville renverfée & leurs palais en cendre.
Par M. IZOARD DE LIV ANI , Profeffeur d'hu- .
manité au Collège de Châlons-fur-Saône.
d'HORACE , livre premier.
E.
Paftor quum traheret , &c.
PRIS d'un fol amour , Paris , fur fes vaiffeaux;
Conduifoit à Pergame une perfide amante ,
Lorfqu'un Dieu fufpendit le murmure des eaux ,
Et fit trembler les mers de fa voix menaçante.
A. iij
6 MERCURE DE FRANCE.
La colère des Dieux fuivra dans ton palais
Hélène qui nâquit pour le malheur du monde :
C'en eft fait pour punir le plus noir des forfaits ,
La Grèce vient d'armer le ciel , la terre & fonde.
Déja fes bataillons , fecondant fa fureur ,
Renverfent de Priam les cohortes tremblantes ;
Lui-même enveloppé dans une nuit d'horreur ,
Va tomber écrafé fous les voûtes brûlantes .
Hélas ! quelle fueur inonde les guerriers !
Que de combats fanglans ! quel horrible carnage !
Tremble déja Pallas fait voler les courfiers ,
Et va , fur les Troyens , faire éclater fa rage .
Enfans de Dardanus , que je plains votre fort !
Jupiter vous menace , il apprête fa foudre.
A combien de héros vois -je donner la mort ,
Et combien de palais vois- je réduire en poudre ?
La faveur de Vénus a troublé ta raifon :
Triomphant au milieu des Dames de Phrygie ,
Et la lyre à la main , tu nourris le poiſon
qui va trancher le cours d'une infidèle vie.
Mais l'efpoir qui te refte expire dans ton coeur :
Les Troyens ont péri par le fer & la flamme.
Le fils de Telamon , fes coups & fa fureur ,
Bientôt iront porter le trouble dans ton âme,
JUIN 1768.
Quel fpectacle funeſte a frappé mes regards !
Du vainqueur irrité la vengeance s'apprête :
Pyrrhus , dans la pouffière , au pied de tes rem
parts ,
Vient fouiller tes cheveux & ta coupable tête .
Déja le vieux Neftor a juré ton trépas :
Il s'avance appuyé fur le fils de Laërte :
La terreur le devance , & la mort fuit fes pas :
De corps enfanglantés la campagne eft couverte.
Pour te joindre Teucer a forcé tous les rangs ;
Sténélus avec lui , Sténélus invincible ,
Soit qu'il faffe voler des chevaux écumans ,
Soit qu'il arme fon bras d'une lance terrible.
Tu frémiras d'horreur en voyant Mérion ,
Et le fils de Tydée , auffi vaillant qu'Alcide ,
Poursuivre les Troyens dans les murs d'Ilion
Et les faire tomber fous un glaive homicide.
Tu trembles , foible amant ; d'un pas précipité
Tu fuis de ce guerrier la rage étincelante ;
Et tu ne fonges plus , par la crainte emporté ,
Aux fermens que jadis tu fis à ton amante.
Ainfi l'on voit , paffant à l'ombre des ormeaux ,
Un cerf faifi d'effroi , fuir à perte d'haleine ,
Et quitter à l'inftant fes tendres arbriffeaux ,
S'il apperçoit un loup s'élancer dans la plaine.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
La colère d'Achille a prolongé tes jours :
Tranquille fur fa flotte , au milieu des alarmes ,
Il ne veut point troubler tes coupables amours ;
Il fufpend pour un temps la fureur de ſes armes.
Mais enfin les Troyens , accablés de revers ,
Et , contre tous les Grecs n'ofant plus fe défendre ,
Verront , n'en doutez pas , après quelques hivers ,
Leur ville renverfée & leurs palais en cendre.
Par M. IZOARD DE LIV ANI , Profeffeur d'hu- .
manité au Collège de Châlons-fur-Saône.
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Résumé : TRADUCTION libre de la quinzième ode d'HORACE, livre premier. Pastor quum traheret, &c.
L'ode d'Horace relate la guerre de Troie déclenchée par l'enlèvement d'Hélène par Paris. Consumé par son amour, Paris emmène Hélène à Pergame, suscitant la colère des dieux et la mobilisation de la Grèce. Les combats s'intensifient, entraînant la destruction de Troie et la mort de nombreux héros. Les Troyens, malgré leur bravoure, sont submergés par les forces grecques. Achille, bien que furieux, interrompt temporairement ses attaques pour prolonger la vie de Paris. La chute de Troie est inévitable et survient après quelques hivers. Le texte décrit aussi la terreur et le chaos sur le champ de bataille, avec des guerriers grecs comme Pyrrhus, Nestor et Ajax se distinguant par leur violence et leur détermination.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2337
p. 8-10
ALLÉGORIE à Mlle ***.
Début :
Je rencontrai l'Amour dans le bois de Cythère, [...]
Mots clefs :
Amour, Vénus, Iris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALLÉGORIE à Mlle ***.
ALLÉGORIE à Mlle ***
E rencontrai l'Amour dans le bois de Cythère ,
Sans bandeau , fans carquois , éloigné de ſa mère :
Accompagné des Ris , environné des Jeux ,
Il folâtroit fur l'herbe , & danſoit avec eux.
Il apperçoit Iris , il vole fur fes traces ,
11 la prend aifément pour une des trois Grâces..
Sa taille , fon maintien , tout nourrit fon erreur.
Il approche , il la voit , hélas ! pour fon malheur.
Il tombe à fes genoux , elle fuit , il s'enflamme .
Il veut la retenir pour lui peindre fa flamme .
Iris fe débattoit , rien ne put m'arrêter :
L'Amour étoit un Dieu , j'ofai la diſputer .
JUIN 1768. 9
Je favois qu'un amant qui défend ce qu'il aime ,
L'emporteroit encor fur Jupiter lui- mê nie.
Je terraffai l'Amour : il appella les Ris ,
Ils m'enchaînoient déja quand ils virent Iris.
Ils tombent à fes pieds. Enflammé de colère ”
L'Amour à cet afpect vole auprès de fa mère :
Accourez , lui dit - il , & venez me venger ;
J'aime , je fuis l'Amour , on ofe m'outrager.
Il embraffe Cypris , & demande vengeance.
Il veut qu'un prompt trépas répare mon offenfe.
Il demandoit Iris... Mon fils , lui dit Vénus
Iris eft pour celui qui l'aimera le plus.
L'Amour peint auffi- tôt fa flamme & fon tourment.
Iris me regarda , je demeurai tremblant 5
Un foupir , de mes feux , fut le feul témoignage ,
Et Vénus décida que j'aimois davantage.
Iris m'appartient donc , au jugement des dieux :
Qu'elle fe donne à moi , je ferai plus heureux..
Suite de l'allégorie.
L'Amour , plein de fureur , défefpéré , confus
Vous regrettoit , Iris , & maudiffoit Vénus :
J'ai fouffert , difoit- il , qu'un amant téméraire :
Arrachât de mes bras une aimable bergère ;
Ne fuis-je plus l'Amour ? Méconnoît - on mes loix ?..
A ces mots il faifit fes flèches , fon carquois ;;
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Son arc étoit bandé quand je vins à paroître.
Le trait part , il me frappe : apprends à me connoître
:
Tu m'as bravé , dit- il , reffens tout mon pouvoir.
Il fe tait ; auffi tôt je fens fur moi pleuvoir
Une grêle de traits. Charmant Dieu de Cythère ,
Arrête m'écriai - je , on brave ta colère .
Tous tes traits raffemblés font bien moins dangéreux
,
Quand on connoît Iris , qu'un regard de les yeux.
E rencontrai l'Amour dans le bois de Cythère ,
Sans bandeau , fans carquois , éloigné de ſa mère :
Accompagné des Ris , environné des Jeux ,
Il folâtroit fur l'herbe , & danſoit avec eux.
Il apperçoit Iris , il vole fur fes traces ,
11 la prend aifément pour une des trois Grâces..
Sa taille , fon maintien , tout nourrit fon erreur.
Il approche , il la voit , hélas ! pour fon malheur.
Il tombe à fes genoux , elle fuit , il s'enflamme .
Il veut la retenir pour lui peindre fa flamme .
Iris fe débattoit , rien ne put m'arrêter :
L'Amour étoit un Dieu , j'ofai la diſputer .
JUIN 1768. 9
Je favois qu'un amant qui défend ce qu'il aime ,
L'emporteroit encor fur Jupiter lui- mê nie.
Je terraffai l'Amour : il appella les Ris ,
Ils m'enchaînoient déja quand ils virent Iris.
Ils tombent à fes pieds. Enflammé de colère ”
L'Amour à cet afpect vole auprès de fa mère :
Accourez , lui dit - il , & venez me venger ;
J'aime , je fuis l'Amour , on ofe m'outrager.
Il embraffe Cypris , & demande vengeance.
Il veut qu'un prompt trépas répare mon offenfe.
Il demandoit Iris... Mon fils , lui dit Vénus
Iris eft pour celui qui l'aimera le plus.
L'Amour peint auffi- tôt fa flamme & fon tourment.
Iris me regarda , je demeurai tremblant 5
Un foupir , de mes feux , fut le feul témoignage ,
Et Vénus décida que j'aimois davantage.
Iris m'appartient donc , au jugement des dieux :
Qu'elle fe donne à moi , je ferai plus heureux..
Suite de l'allégorie.
L'Amour , plein de fureur , défefpéré , confus
Vous regrettoit , Iris , & maudiffoit Vénus :
J'ai fouffert , difoit- il , qu'un amant téméraire :
Arrachât de mes bras une aimable bergère ;
Ne fuis-je plus l'Amour ? Méconnoît - on mes loix ?..
A ces mots il faifit fes flèches , fon carquois ;;
Av
10 MERCURE DE FRANCE .
Son arc étoit bandé quand je vins à paroître.
Le trait part , il me frappe : apprends à me connoître
:
Tu m'as bravé , dit- il , reffens tout mon pouvoir.
Il fe tait ; auffi tôt je fens fur moi pleuvoir
Une grêle de traits. Charmant Dieu de Cythère ,
Arrête m'écriai - je , on brave ta colère .
Tous tes traits raffemblés font bien moins dangéreux
,
Quand on connoît Iris , qu'un regard de les yeux.
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Résumé : ALLÉGORIE à Mlle ***.
Dans le poème 'ALLÉGORIE à Mlle ***', une rencontre avec l'Amour se déroule dans le bois de Cythère. L'Amour, dépourvu de ses attributs traditionnels, est accompagné des Ris et des Jeux. Il confond Iris avec une Grâce et tente de l'aborder, mais elle s'enfuit. Le narrateur intervient et défie l'Amour, qui appelle les Ris pour l'enchaîner. Cependant, ceux-ci se prosternent devant Iris, provoquant la colère de l'Amour. Ce dernier se rend chez Vénus pour réclamer vengeance. Vénus décide qu'Iris appartiendra à celui qui l'aime le plus. L'Amour, furieux, prépare ses flèches, mais le narrateur affirme que connaître Iris rend les traits de l'Amour moins dangereux que son regard.
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2338
p. 10-11
AUTRE pièce sur le même sujet.
Début :
CROIRIEZ-vous que l'Amour, devenu plus traitable, [...]
Mots clefs :
Coeur, Amour, Iris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE pièce sur le même sujet.
AUTRE pièce fur le même fujet .
СKROOIIRRIIEEZZ--VOUS que l'Amour , devenu plus
traitable ,
Me preffe de vous rendre à fes voeux favorable ?
Honteux de fa défaite , il vous fait demander ,
De daigner une fois au moins le regarder.
Pourquoi lui refufer cette faveur légère ?
On peut le contenter fans courir à Cythère.
Vous régnez dans fon coeur , il vous fuit en tous
lieux.
Iris , pour voir l'Amour , regardez dans vos yeux.
JUIN 1768 .
ENVO I.
Ne vous étonnez point fi , fous le nom d'Iris ,
J'ai chanté les attraits dont mon coeur est épris.
C'eſt le nom fortuné que porte la déeffe
Qui brille dans les airs quand la tempête ceffe.
Ce nom fut de tout temps fymbole de l'eſpoir ;
C'eft le feul fentiment qui foit en mon pouvoir.
Mon coeur ne s'eft encore ouvert qu'à l'efpérance :
Ah , quand s'ouvrira - t- il à la reconnoiffance !
Par M. T. D. M **
СKROOIIRRIIEEZZ--VOUS que l'Amour , devenu plus
traitable ,
Me preffe de vous rendre à fes voeux favorable ?
Honteux de fa défaite , il vous fait demander ,
De daigner une fois au moins le regarder.
Pourquoi lui refufer cette faveur légère ?
On peut le contenter fans courir à Cythère.
Vous régnez dans fon coeur , il vous fuit en tous
lieux.
Iris , pour voir l'Amour , regardez dans vos yeux.
JUIN 1768 .
ENVO I.
Ne vous étonnez point fi , fous le nom d'Iris ,
J'ai chanté les attraits dont mon coeur est épris.
C'eſt le nom fortuné que porte la déeffe
Qui brille dans les airs quand la tempête ceffe.
Ce nom fut de tout temps fymbole de l'eſpoir ;
C'eft le feul fentiment qui foit en mon pouvoir.
Mon coeur ne s'eft encore ouvert qu'à l'efpérance :
Ah , quand s'ouvrira - t- il à la reconnoiffance !
Par M. T. D. M **
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Résumé : AUTRE pièce sur le même sujet.
En juin 1768, M. T. D. M. écrit à Iris pour lui déclarer son amour. Il souhaite qu'elle voie cet amour dans ses yeux, sans visiter Cythère. L'amour le poursuit partout. Iris, symbole d'espoir, doit reconnaître ses sentiments.
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2339
p. 11-14
LE PRINTEMPS. STANCES.
Début :
Le bruit des aquilons ne se fait plus entendre. [...]
Mots clefs :
Amour, Amant, Coeur, Printemps, Berger
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texteReconnaissance textuelle : LE PRINTEMPS. STANCES.
LE PRINTEMPS.
STANCES.
Le bruit des aquilons ne fe fait plus entendre.
L'air eft doux & ferein : tout renaît en ces lieux ;
Et & Flore en devient plus tendre ,
Zéphire en eft plus amoureux .
De l'aimable printemps nous goûtons tous les
charmes :
Nos coeurs & nos efprits reffentent fa douceur ;
Et l'Aurore verfe des larmes
Dont Céphale n'eft plus l'auteur.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Cette Nymphe déja , de larmes précieuſes ,
Enrichit nos vergers , nos parterres de fleurs :
Là , mille odeurs délicieuses ,
Donnent le prix à ſes faveurs.
Le papillon léger , comme l'amant volage ,
De belle en belle va raconter fon tourment.
La conftance eft un esclavage
"
Qui déplaît à plus d'un amant.
La nature aux mortels rend un fenfible hommage:
Phébus répand fes feux fur ce vaſte univers :
Tout nous retrace le bel âge ,
Et fur la terre & dans les airs.
Les arbres ont repris leur verdoyant feuillage 3.
Sous leur voûte l'on fent voler mille zépkirs :
Les amans vont fous leur ombrage
Former les plus tendres defirs ..
Les oifeaux amoureux , par le plus doux ramage,
De la belle faifon nous chantent les douceurs :
Et Philomèle , en fon langage ,
Fait le récit de fes malheurs.
Mais par des chants fi beaux nous fait - elle l'hiſtoire,
Du plus cruel amant , du plus barbare amour ?
Non elle chante la victoire
Que fa vengeance eut à fon tour.
JUIN 1768. 1.3.
La bergère déja vers la tendre prairie ,
Conduifant fon troupeau , précipite fes pas
Et la campagne refleurie ,
Ne fait qu'augmenter fes appas..
Sonberger qui la fuit , dans ſon tranſport extrême,
Lui prouve fon amour par fon trouble charmant
Et fans lui dire : je vous aime.
Elle le devine ailément.
Son coeur paroît fenfible au berger qu'elle enchante
;
Et fans amour encor il feint de s'enflammer'
C'eft toujours par-là qu'une amante
Voit fi fon berger fait aimer..
C'est dans le calme heureux de fon indifférence,
Qu'elle difpofe alors fon coeur pour fon berger..
L'amour éprouvé , la conftance ,
Font fuir la crainte & le danger..
Un coeur ne peut tenir contre un coeur qui l'adore.:
Après l'épreuve , il vient un précieux moment :
On l'aime , il aime plus encore
Pour payer fon retardement.
Heureux donc un berger tendre , prudent & fage. ,
Qui fait peindre le feu d'un véritable amour. !:
Sa bergère en reçoit l'hommage ,
Et lui peint le fien à fon tour,.
14
MERCURE
DE
FRANCE
.
Quand un amant eft fûr d'une pleine victoire ,
Són âme oublie alors fes foucis , fa langueur :
Il ne rappelle à la mémoire
Que le charme d'être vainqueur.
Par Mlle POULAIN , de Nogent -fur-Seine ,
auteur de l'Anecdote intéreffante de la fir
du règne de Louis XIV.
STANCES.
Le bruit des aquilons ne fe fait plus entendre.
L'air eft doux & ferein : tout renaît en ces lieux ;
Et & Flore en devient plus tendre ,
Zéphire en eft plus amoureux .
De l'aimable printemps nous goûtons tous les
charmes :
Nos coeurs & nos efprits reffentent fa douceur ;
Et l'Aurore verfe des larmes
Dont Céphale n'eft plus l'auteur.
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Cette Nymphe déja , de larmes précieuſes ,
Enrichit nos vergers , nos parterres de fleurs :
Là , mille odeurs délicieuses ,
Donnent le prix à ſes faveurs.
Le papillon léger , comme l'amant volage ,
De belle en belle va raconter fon tourment.
La conftance eft un esclavage
"
Qui déplaît à plus d'un amant.
La nature aux mortels rend un fenfible hommage:
Phébus répand fes feux fur ce vaſte univers :
Tout nous retrace le bel âge ,
Et fur la terre & dans les airs.
Les arbres ont repris leur verdoyant feuillage 3.
Sous leur voûte l'on fent voler mille zépkirs :
Les amans vont fous leur ombrage
Former les plus tendres defirs ..
Les oifeaux amoureux , par le plus doux ramage,
De la belle faifon nous chantent les douceurs :
Et Philomèle , en fon langage ,
Fait le récit de fes malheurs.
Mais par des chants fi beaux nous fait - elle l'hiſtoire,
Du plus cruel amant , du plus barbare amour ?
Non elle chante la victoire
Que fa vengeance eut à fon tour.
JUIN 1768. 1.3.
La bergère déja vers la tendre prairie ,
Conduifant fon troupeau , précipite fes pas
Et la campagne refleurie ,
Ne fait qu'augmenter fes appas..
Sonberger qui la fuit , dans ſon tranſport extrême,
Lui prouve fon amour par fon trouble charmant
Et fans lui dire : je vous aime.
Elle le devine ailément.
Son coeur paroît fenfible au berger qu'elle enchante
;
Et fans amour encor il feint de s'enflammer'
C'eft toujours par-là qu'une amante
Voit fi fon berger fait aimer..
C'est dans le calme heureux de fon indifférence,
Qu'elle difpofe alors fon coeur pour fon berger..
L'amour éprouvé , la conftance ,
Font fuir la crainte & le danger..
Un coeur ne peut tenir contre un coeur qui l'adore.:
Après l'épreuve , il vient un précieux moment :
On l'aime , il aime plus encore
Pour payer fon retardement.
Heureux donc un berger tendre , prudent & fage. ,
Qui fait peindre le feu d'un véritable amour. !:
Sa bergère en reçoit l'hommage ,
Et lui peint le fien à fon tour,.
14
MERCURE
DE
FRANCE
.
Quand un amant eft fûr d'une pleine victoire ,
Són âme oublie alors fes foucis , fa langueur :
Il ne rappelle à la mémoire
Que le charme d'être vainqueur.
Par Mlle POULAIN , de Nogent -fur-Seine ,
auteur de l'Anecdote intéreffante de la fir
du règne de Louis XIV.
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Résumé : LE PRINTEMPS. STANCES.
Le texte célèbre la beauté et les charmes du printemps, une saison où la nature renaît et où l'air est doux et serein. Zéphire et Flore contribuent à cette atmosphère agréable, inspirant des sentiments tendres et amoureux. L'Aurore semble pleurer de joie, et la nature offre des parfums délicieux. Les papillons, symboles des amants volages, vont de fleur en fleur. La nature honore les mortels avec le retour du soleil et la verdure des arbres. Les amoureux se retrouvent sous les arbres pour exprimer leurs désirs, tandis que les oiseaux, dont Philomèle, chantent les douceurs de la saison et les malheurs passés. La bergère mène son troupeau dans les prairies fleuries, augmentant ainsi sa beauté. Le berger, amoureux, montre son affection sans déclarations explicites, et la bergère devine ses sentiments. Leur relation évolue vers une confiance mutuelle, où l'amour chasse la crainte et le danger. Le texte se conclut par la description d'un amour réciproque et victorieux, exprimé de manière subtile et harmonieuse.
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2340
p. 14-16
LETTRE sur la statue de l'Irmen-Sul, ancienne divinité des Germains.
Début :
Il m'est impossible, Monsieur, de répondre à toutes vos questions touchant [...]
Mots clefs :
Irminsul, Divinité des Germains, Statue, Montagne, Saxons, Germains, Caveau
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE sur la statue de l'Irmen-Sul, ancienne divinité des Germains.
LETTRE fur la ftatue de l'Irmen - Sul
ancienne divinité des Germains.
Iz m'eft impoffible , Monſieur , de répondre
à toutes vos queftions touchant
la montagne fur laquelle l'Irmen- Sul à
reçu , pendant fi long-temps , les hommages
des Saxons . Voici les éclairciffemens
que j'ai pris par mes propres yeux ,
& ceux qu'un Bénédictin de Marsberg
même à bien voulu me communiquer...
Dans le Duché de Weftphalie , & près de
la petite ville de Statberg , eft une montagne
ifolée fur laquelle on trouve un bourg
qui n'a rien de remarquable , non plus
que le couvent des Bénédictins mitigés
qui en occupe la partie feptentrionale . Au
nord de l'églife conventuelle eſt une
pierre brute , ou peu s'en faut , qui , dit- on ,
JUIN 1768.
fervoit jadis de piédeftal à l'idole des
Saxons. Sa forme eft des plus triviales ,
& reffemble à une meule de moulin . Charlemagne
, qui fit dans ce pays de fréquentes
miffions , plaça fur cette bâfe informe la
ftatue de la Vierge tenant entre fes bras
l'Enfant Jéfus , auquel elle femble indiquer,
avec le doigt , le caveau où les Germains
facrifioient des victimes humaines.
Ce caveau qui me paroît , ainfi que la
ftatue de la Vierge , un ouvrage trèsmoderne
, quoi qu'en difent MM. les Religieux
) ne préfente ni hyérogliphe , ni
infcription , & n'eft par conféquent d'aucune
reffource pour un differtateur. Au
moyen de quoi tout fe réduit à dire que
la fameufe ftatue d'Herman , d'Irmen , ott
d'Irmen- Sul , n'eft plus dans l'endroit où
elle a reçu les adorations des Saxons ; que
Charlemagne , après de fanglantes guerres ,
eft venu à bout de la renverfer , mais non
pas de la détruire , puifqu'on la voit encore
à Hildesheim , & qu'elle repréfente , fuivant
la tradition , un guerrier qu'on fuppofe
être Arminius , vainqueur des Romains,
ou le dieu Mars adoré des Germains !
Cette dernière opinion tire fa vraisemblance
du nom de la montagne où étoit le temple
de cette divinité , qu'on appelle encore
Marsberg; c'est-à- dire , la montagne de
16 MERCURE DE FRANCE.
Mars. Quant au caveau , on doit convenir ,
quelque envie qu'on ait de differter , qu'il
n'y a aucun veftige de paganifme , & qu'au
contraire , tout nous y retrace la loi nouvelle
, puifque l'oeil y remarque avec plaifir
plufieurs tonneaux de vin , &c .
و
On trouve encore , fur le cimetière des
Moines , la ftatue de Roland que les
Bénédictins confervent avec foin , parce
qu'ils affurent qu'elle fuffit pour prouver
que leur couvent eft un fief immédiat de
l'Empire ; auffi prétendent - ils être fouverains
dans leur clôture , & ne reconnoître
d'autre jurifdiction que celle du Prince de
Corwei , leur Abbé.
Une infcription latine que l'on voit fur
une petite porte , dans la baffe- cour du
monastère , m'a frappé par fa fingularité.
La voici mot pour mot. In honorem beati
Donati , Epifcopi & Martiris , hoc equile
conftruxit R. R. D. de Wens , Prapofitus
Marsbergenfis , anno , & c. Bâtir une écurie
à l'honneur d'un faint me paroît une dévo
tion des plus fingulières.
Voilà , Monfieur , tout ce que j'ai lu ,
vu & entendu à Marsberg. Je fuis fâché
de n'avoir pas le talent de l'amplification
pour vous en faire accroire un peu , &
pour m'entretenir plus long- temps avec
vous. J'ai l'honneur d'être , & c.
ancienne divinité des Germains.
Iz m'eft impoffible , Monſieur , de répondre
à toutes vos queftions touchant
la montagne fur laquelle l'Irmen- Sul à
reçu , pendant fi long-temps , les hommages
des Saxons . Voici les éclairciffemens
que j'ai pris par mes propres yeux ,
& ceux qu'un Bénédictin de Marsberg
même à bien voulu me communiquer...
Dans le Duché de Weftphalie , & près de
la petite ville de Statberg , eft une montagne
ifolée fur laquelle on trouve un bourg
qui n'a rien de remarquable , non plus
que le couvent des Bénédictins mitigés
qui en occupe la partie feptentrionale . Au
nord de l'églife conventuelle eſt une
pierre brute , ou peu s'en faut , qui , dit- on ,
JUIN 1768.
fervoit jadis de piédeftal à l'idole des
Saxons. Sa forme eft des plus triviales ,
& reffemble à une meule de moulin . Charlemagne
, qui fit dans ce pays de fréquentes
miffions , plaça fur cette bâfe informe la
ftatue de la Vierge tenant entre fes bras
l'Enfant Jéfus , auquel elle femble indiquer,
avec le doigt , le caveau où les Germains
facrifioient des victimes humaines.
Ce caveau qui me paroît , ainfi que la
ftatue de la Vierge , un ouvrage trèsmoderne
, quoi qu'en difent MM. les Religieux
) ne préfente ni hyérogliphe , ni
infcription , & n'eft par conféquent d'aucune
reffource pour un differtateur. Au
moyen de quoi tout fe réduit à dire que
la fameufe ftatue d'Herman , d'Irmen , ott
d'Irmen- Sul , n'eft plus dans l'endroit où
elle a reçu les adorations des Saxons ; que
Charlemagne , après de fanglantes guerres ,
eft venu à bout de la renverfer , mais non
pas de la détruire , puifqu'on la voit encore
à Hildesheim , & qu'elle repréfente , fuivant
la tradition , un guerrier qu'on fuppofe
être Arminius , vainqueur des Romains,
ou le dieu Mars adoré des Germains !
Cette dernière opinion tire fa vraisemblance
du nom de la montagne où étoit le temple
de cette divinité , qu'on appelle encore
Marsberg; c'est-à- dire , la montagne de
16 MERCURE DE FRANCE.
Mars. Quant au caveau , on doit convenir ,
quelque envie qu'on ait de differter , qu'il
n'y a aucun veftige de paganifme , & qu'au
contraire , tout nous y retrace la loi nouvelle
, puifque l'oeil y remarque avec plaifir
plufieurs tonneaux de vin , &c .
و
On trouve encore , fur le cimetière des
Moines , la ftatue de Roland que les
Bénédictins confervent avec foin , parce
qu'ils affurent qu'elle fuffit pour prouver
que leur couvent eft un fief immédiat de
l'Empire ; auffi prétendent - ils être fouverains
dans leur clôture , & ne reconnoître
d'autre jurifdiction que celle du Prince de
Corwei , leur Abbé.
Une infcription latine que l'on voit fur
une petite porte , dans la baffe- cour du
monastère , m'a frappé par fa fingularité.
La voici mot pour mot. In honorem beati
Donati , Epifcopi & Martiris , hoc equile
conftruxit R. R. D. de Wens , Prapofitus
Marsbergenfis , anno , & c. Bâtir une écurie
à l'honneur d'un faint me paroît une dévo
tion des plus fingulières.
Voilà , Monfieur , tout ce que j'ai lu ,
vu & entendu à Marsberg. Je fuis fâché
de n'avoir pas le talent de l'amplification
pour vous en faire accroire un peu , &
pour m'entretenir plus long- temps avec
vous. J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE sur la statue de l'Irmen-Sul, ancienne divinité des Germains.
La lettre évoque la statue de l'Irmin-Sul, ancienne divinité germaine, située dans le Duché de Westphalie près de Stadtberg. Sur une montagne isolée abritant un bourg et un couvent bénédictin, une pierre brute servait autrefois de socle à une idole saxonne. Charlemagne y a placé une statue de la Vierge avec l'Enfant Jésus, marquant un caveau où les Germains pratiquaient des sacrifices humains. Ce caveau et la statue actuelle ne portent ni hiéroglyphe ni inscription. La statue originale d'Herman, ou Irmin-Sul, se trouve désormais à Hildesheim et représente probablement Arminius ou le dieu Mars. La montagne, nommée Marsberg, renforce cette association avec Mars. Le caveau ne montre aucun vestige païen, mais contient des tonneaux de vin. Le cimetière des moines abrite une statue de Roland, utilisée par les Bénédictins pour affirmer leur souveraineté sous la juridiction du Prince de Corwei. Une inscription latine mentionne la construction d'une écurie en l'honneur de saint Donat, détail que l'auteur juge singulier.
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2341
p. 17
STANCES à Mlle A***, qui demandoit à l'Auteur la liste de ses desirs.
Début :
DANS les amis sincérité, [...]
Mots clefs :
Désirs
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texteReconnaissance textuelle : STANCES à Mlle A***, qui demandoit à l'Auteur la liste de ses desirs.
STANCES à Mlle A *** , qui demandoit
à l'Auteur la lifte de fes defirs.
DAANS les amis fincérité ,
Quelques grains de philofophie ,
Quelquefois de l'étourderie
Pour mieux varier la gaîté.
Agréable fociété ,
Dont l'indulgence fans baffeffe
Me pardonne quelque foibleffe ,
Vu celles de l'humanité.
Compagne en qui l'efprit s'allie
'Aux charmes de la volupté :
Un peu de bien , force fanté ,
Par fois une tendre folie.
Tu pardonneras , ma Sophie
A l'excès de certains defirs ,
En faveur de tous les plaifirs
Dont je veux amufer la vie.
COSTARDA
à l'Auteur la lifte de fes defirs.
DAANS les amis fincérité ,
Quelques grains de philofophie ,
Quelquefois de l'étourderie
Pour mieux varier la gaîté.
Agréable fociété ,
Dont l'indulgence fans baffeffe
Me pardonne quelque foibleffe ,
Vu celles de l'humanité.
Compagne en qui l'efprit s'allie
'Aux charmes de la volupté :
Un peu de bien , force fanté ,
Par fois une tendre folie.
Tu pardonneras , ma Sophie
A l'excès de certains defirs ,
En faveur de tous les plaifirs
Dont je veux amufer la vie.
COSTARDA
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Résumé : STANCES à Mlle A***, qui demandoit à l'Auteur la liste de ses desirs.
L'auteur adresse une dédicace poétique à Mlle ***, exprimant son désir de lui offrir des moments de divertissement et de plaisir, mêlés de philosophie et d'étourderie. Il sollicite son indulgence face à ses faiblesses et la décrit comme une compagne idéale alliant esprit et charme. Il promet du bien-être, de la santé et parfois des folies tendres, demandant de pardonner l'excès de certains désirs motivés par le souhait de remplir la vie de plaisirs.
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2342
p. 18-19
PIRRHA, A BABET. Fable, de feu M. DE SENANT*.
Début :
LORSQUE le déluge écoulé [...]
Mots clefs :
Coeur, Pyrrha
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PIRRHA, A BABET. Fable, de feu M. DE SENANT*.
PIRRHA, A BABE T.
Fable , de feu M. DE SENANT * .
LORSQUE le déluge écoulé
Laiffa de l'un à l'autre pôle
Ce trifte univers déſolé ;
Pirrha , par- deffus fon épaule ,
Pour réparer le genre humain ,
Jettoit , d'une treinblante main ,
Tous les cailloux qui d'aventure
Se réncontroient dans fon chemin
Et femmes de naître foudain.
Mais , en conſervant la nature
De ces pierres dont s'engendra
Leur coeur , leur tête , & catera ,
L'une étoit blanche , l'autre obfcure ,
L'une tendre , l'autre plus dure ,
A chaque femme il eft refté
Quelque chofe de la figure , /
De la couleur & qualité
De ce qu'elle a jadis été.
L'une a la blancheur de l'albâtre ,
L'autre eft brune , noire , ou mulâtre.
* Mort il y a environ vingt ans , auteur de l'Ode anacréontique
à Mlle Gauffin , & d'autres jolies pièces de vers
inférées dans le Mercure de décembre 1757 , ainsi que du
portrait de Mlle Clairon dans notre précédent volume.
JUIN 1768 . 19
Si l'une eft facile à toucher ,
Une autre a le coeur de rocher.
Dis-moi donc quel caillou fit naître
Les ayeux dont tu reçus l'être ,
Objet farouche , mais charmant ?
Ah ! fans doute ce ne put être
Que le plus parfait diamant.
Il étoit de l'eau la plus belle :
Babet , ton extrême beauté ,
En a l'éclat pourquoi , cruelle ,
Faut-il que ton âme rebelle
En ait auffi la dureté ?
Fable , de feu M. DE SENANT * .
LORSQUE le déluge écoulé
Laiffa de l'un à l'autre pôle
Ce trifte univers déſolé ;
Pirrha , par- deffus fon épaule ,
Pour réparer le genre humain ,
Jettoit , d'une treinblante main ,
Tous les cailloux qui d'aventure
Se réncontroient dans fon chemin
Et femmes de naître foudain.
Mais , en conſervant la nature
De ces pierres dont s'engendra
Leur coeur , leur tête , & catera ,
L'une étoit blanche , l'autre obfcure ,
L'une tendre , l'autre plus dure ,
A chaque femme il eft refté
Quelque chofe de la figure , /
De la couleur & qualité
De ce qu'elle a jadis été.
L'une a la blancheur de l'albâtre ,
L'autre eft brune , noire , ou mulâtre.
* Mort il y a environ vingt ans , auteur de l'Ode anacréontique
à Mlle Gauffin , & d'autres jolies pièces de vers
inférées dans le Mercure de décembre 1757 , ainsi que du
portrait de Mlle Clairon dans notre précédent volume.
JUIN 1768 . 19
Si l'une eft facile à toucher ,
Une autre a le coeur de rocher.
Dis-moi donc quel caillou fit naître
Les ayeux dont tu reçus l'être ,
Objet farouche , mais charmant ?
Ah ! fans doute ce ne put être
Que le plus parfait diamant.
Il étoit de l'eau la plus belle :
Babet , ton extrême beauté ,
En a l'éclat pourquoi , cruelle ,
Faut-il que ton âme rebelle
En ait auffi la dureté ?
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Résumé : PIRRHA, A BABET. Fable, de feu M. DE SENANT*.
La fable 'Pirrhâ' relate la tentative de repeuplement de la Terre après un déluge par Pirrhâ, qui transforme des cailloux en femmes. Chaque pierre, selon ses caractéristiques, donne naissance à une femme spécifique : blancheur, couleur, dureté ou tendresse. Les femmes conservent des traits reflétant la pierre originelle. La fable se conclut par une réflexion sur la dureté et la beauté, illustrée par une comparaison avec Babet, dont la beauté est comparable à un diamant, mais dont l'âme est aussi dure que cette pierre. L'auteur, M. De Senant, est décédé environ vingt ans avant la publication de la fable. Il a écrit plusieurs œuvres, incluant une ode et un portrait.
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2343
p. 19-22
LE LION RECONNOISSANT. A la même.
Début :
QUOI ! vous aimez les vers, & je n'en saurois faire ? [...]
Mots clefs :
Lion, Amour, Vers, Leçons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE LION RECONNOISSANT. A la même.
LE LION RECONNOISSANT.
QUOI
A la même.
UOI ! vous aimez les vers , & je n'en faurois
faire ?
Que ne ferois- je pas dans l'eſpoir de vous plaire ?
L'amour eft un enfant , mais , charmante Babet ,
Croyez qu'il n'en est pas encore à l'alphabet
Et que vous ne fauriez connoître ,
En profe comme en vers , un plus habile maître,
Prenez de fes leçons . Ciel ! avec quelle ardeur
Cet admirable précepteur
Enfeigneroit telle écolière !
Yous lui feriez allûrément
De fes élèves la plus chère.
MERCURE DE FRANCE.
Pour moi qui ne puis , en aimant ,
Trouver le moyen de vous plaire ,
Plaife au Ciel que je fois plus heureux en rimant!
Mais , ce que n'a pas fait l'amant
Le poëte le peut - il faire ?
Je n'en crois rien ; je fais aimer
Beaucoup mieux , hélas ! que rimer.
Sur un tendre gaſon , au bord d'une onde claire ,
Sous l'ombrage épais d'un ormeau ,
J'avois deffein d'abord , enfant le chalumeau ,
D'introduire en mes vers , aux pieds de ſa bergère,
Un berger qui , d'un air timide & languillant ,
Eût hafardé l'aveu de fa flamme fincère :
La belle eût écouté d'un air compatiſſant ,
Puis de quelque faveur légère ,
De quelque mot flatteur , foulagé le tourment
De fon tendre & fidèle amant .
J'euffe été ce berger timide & téméraire.
Que mon perſonnage eût été ,
De ma part , bien exécuté !
'Auriez - vous avoué le rôle de bergère ?
La pitié dans votre âme eût-elle enfin paſſe
Oui, de cette pitié dédaigneufe & févère ,
Plus cruelle que la colère ,
J'aurois de mon travail été récompenfé.
Cherchons donc quelqu'autre matière
Plus conforme à votre humeur fière.
Ecoutez un barbare , un lion , dépouillant
Le féroce tempérament
JUIN 1768. 21
Qu'ils ont reçu de leur naiffance ,
Vous donner de tendres leçons
De pitié , de reconnoiffance ,
Leçons dont vous avez grand befoin. Commençons.
Dans les déferts de la Lybie ,
Un arc entre les mains , fur l'épaule un carquois
Un Maure , en s'expofant à la mort mille fois
Tâchoit d'entretenir ſa miſérable vie .
Aux plus féroces animaux
Il faifoit fans ceffe la guerre .
En ce pays brûlant , dont jamais les ruiffeau
N'ont abreuvé la foif, ni décoré la terre
De gafons verdoyans , où les arbres jamais
Ne donnèrent ombre ni frais ;
En ce pays on ne voit guère
Ni le timide cerf , ni la biche légère ;
Les tigres , les lions , la rage & la fureur
Habitent feuls ces lieux où domine l'horreur.
Un jour qu'il exerçoit fon métier déplorable ;
Il apperçoit , en frémiſſant ,
Un lion , mais le plus puiſſant
Qu'eût vu naître Barca dans les plaines de fable
Sa peur ne dura qu'un moment.
Aucun regard affreux , aucun rugiſſement
Du fuperbe animal n'annonçoit la colère ;
Il ne le voyoit point hériffer fa crinière
22 MERCURE DE FRANCE.
Ni des coups de fa queue animer ſa fureur :
Un feu fombre brilloit fous fa trifte paupière ;
Ses longs gémiffemens , garans de fa douleur ,
Excitoient la pitié plutôt que la terreur ;
L'air morne , fuppliant , & la tête baiffée ,
Il traînoit avec peine une patte bleſſée .
Le Maure en eut pitié ; non fans quelque frayeur
Il approche , & du pied lui tire avec adreſſe
L'épine qui caufoit cette vive douleur.
Le lion cependant lèche fon bienfaiteur :
Avec fa queue il le careſſe ,
Il le fuit , & par- tour accompagnant fes pas ,
Il le fuivit jufqu'au trépas.
Des animaux le plus farouche ,
C'eſt fans doute celui qu'aucun bienfait ne touche.
Tout le monde en convient ; mais cependant ,
hélas !
Voit -on pour cela moins d'ingrats ?
Babet , dont on connoît l'ingratitude extrême ;
Qui n'a jamais payé , que par un ris mocqueur ,
L'amour , l'ardent amour qui dévore mon coeur ,
Babet en conyient elle-même,
QUOI
A la même.
UOI ! vous aimez les vers , & je n'en faurois
faire ?
Que ne ferois- je pas dans l'eſpoir de vous plaire ?
L'amour eft un enfant , mais , charmante Babet ,
Croyez qu'il n'en est pas encore à l'alphabet
Et que vous ne fauriez connoître ,
En profe comme en vers , un plus habile maître,
Prenez de fes leçons . Ciel ! avec quelle ardeur
Cet admirable précepteur
Enfeigneroit telle écolière !
Yous lui feriez allûrément
De fes élèves la plus chère.
MERCURE DE FRANCE.
Pour moi qui ne puis , en aimant ,
Trouver le moyen de vous plaire ,
Plaife au Ciel que je fois plus heureux en rimant!
Mais , ce que n'a pas fait l'amant
Le poëte le peut - il faire ?
Je n'en crois rien ; je fais aimer
Beaucoup mieux , hélas ! que rimer.
Sur un tendre gaſon , au bord d'une onde claire ,
Sous l'ombrage épais d'un ormeau ,
J'avois deffein d'abord , enfant le chalumeau ,
D'introduire en mes vers , aux pieds de ſa bergère,
Un berger qui , d'un air timide & languillant ,
Eût hafardé l'aveu de fa flamme fincère :
La belle eût écouté d'un air compatiſſant ,
Puis de quelque faveur légère ,
De quelque mot flatteur , foulagé le tourment
De fon tendre & fidèle amant .
J'euffe été ce berger timide & téméraire.
Que mon perſonnage eût été ,
De ma part , bien exécuté !
'Auriez - vous avoué le rôle de bergère ?
La pitié dans votre âme eût-elle enfin paſſe
Oui, de cette pitié dédaigneufe & févère ,
Plus cruelle que la colère ,
J'aurois de mon travail été récompenfé.
Cherchons donc quelqu'autre matière
Plus conforme à votre humeur fière.
Ecoutez un barbare , un lion , dépouillant
Le féroce tempérament
JUIN 1768. 21
Qu'ils ont reçu de leur naiffance ,
Vous donner de tendres leçons
De pitié , de reconnoiffance ,
Leçons dont vous avez grand befoin. Commençons.
Dans les déferts de la Lybie ,
Un arc entre les mains , fur l'épaule un carquois
Un Maure , en s'expofant à la mort mille fois
Tâchoit d'entretenir ſa miſérable vie .
Aux plus féroces animaux
Il faifoit fans ceffe la guerre .
En ce pays brûlant , dont jamais les ruiffeau
N'ont abreuvé la foif, ni décoré la terre
De gafons verdoyans , où les arbres jamais
Ne donnèrent ombre ni frais ;
En ce pays on ne voit guère
Ni le timide cerf , ni la biche légère ;
Les tigres , les lions , la rage & la fureur
Habitent feuls ces lieux où domine l'horreur.
Un jour qu'il exerçoit fon métier déplorable ;
Il apperçoit , en frémiſſant ,
Un lion , mais le plus puiſſant
Qu'eût vu naître Barca dans les plaines de fable
Sa peur ne dura qu'un moment.
Aucun regard affreux , aucun rugiſſement
Du fuperbe animal n'annonçoit la colère ;
Il ne le voyoit point hériffer fa crinière
22 MERCURE DE FRANCE.
Ni des coups de fa queue animer ſa fureur :
Un feu fombre brilloit fous fa trifte paupière ;
Ses longs gémiffemens , garans de fa douleur ,
Excitoient la pitié plutôt que la terreur ;
L'air morne , fuppliant , & la tête baiffée ,
Il traînoit avec peine une patte bleſſée .
Le Maure en eut pitié ; non fans quelque frayeur
Il approche , & du pied lui tire avec adreſſe
L'épine qui caufoit cette vive douleur.
Le lion cependant lèche fon bienfaiteur :
Avec fa queue il le careſſe ,
Il le fuit , & par- tour accompagnant fes pas ,
Il le fuivit jufqu'au trépas.
Des animaux le plus farouche ,
C'eſt fans doute celui qu'aucun bienfait ne touche.
Tout le monde en convient ; mais cependant ,
hélas !
Voit -on pour cela moins d'ingrats ?
Babet , dont on connoît l'ingratitude extrême ;
Qui n'a jamais payé , que par un ris mocqueur ,
L'amour , l'ardent amour qui dévore mon coeur ,
Babet en conyient elle-même,
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Résumé : LE LION RECONNOISSANT. A la même.
Le texte 'Le Lion reconnaissant' est une lettre poétique adressée à Babet. L'auteur y exprime son amour et son désir de plaire à Babet, tout en reconnaissant ses limites en poésie. Il imagine un scénario pastoral où il aurait aimé déclarer son amour timidement et être réconforté par elle. Cependant, il choisit de narrer une autre histoire pour mieux correspondre à l'humeur de Babet. L'histoire se déroule dans les déserts de Libye. Un Maure, chassant pour survivre, rencontre un lion blessé. Ému par la douleur et les supplications de l'animal, il retire une épine de sa patte. En signe de gratitude, le lion lèche et caresse le Maure, le suivant jusqu'à sa mort. Cette anecdote illustre la reconnaissance et la pitié, des qualités que l'auteur souhaite voir chez Babet, qu'il accuse d'ingratitude.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2344
p. 23-24
LE LYS ET LA VIOLETTE. FABLE sur une grande Blonde, qui méprisoit une petite Brune.
Début :
DANS un parterre où mille fleurs [...]
Mots clefs :
Lys, Violette, Blonde, Brune
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE LYS ET LA VIOLETTE. FABLE sur une grande Blonde, qui méprisoit une petite Brune.
LE LYS ET LA VIOLETTE,
FABLE fur une grande Blonde , qui mépri
foit une petite Brune.
#
D ANS un parterre où mille fleurs
Brilloient des plus vives couleurs ,
Elevant ſa tête arrogante ,
Fier de fa blancheur éclatante ,
Et de fon port majestueux ,
Un lys , d'un air présomptueux ,
Infultoit à la violette ,
Couchée humblement fur l'herbette ,
A l'ombre d'un mirthe amoureux,
Tu fais bien , petite Brunette ,
De te cacher dans ce féjour
Où Flore même tient fa cour :
Pour être digne de paroître
Devant elle dans ce jardin ,
Apprends comment il faudroit être ,
En voyant ma taille & mon tein,
Je fais bien que je fuis brunette
Répond la fimple violette ,
24 MERCURE DE FRANCE.
Cependant on ne laiffe pas
De me trouver quelques appas.
La preuve que je fuis jolie ,
C'eft que je fuis fouvent cueillie :
Tandis que vous , fuperbe fleur ,
Malgré cette extrême blancheur ,
Dont vous me paroiffez fi vaine ,
On vous laiffe monter en graine.
Ne méprifez point ma couleur ,
Vous êtes blonde , je fuis brune ;
Sans faire de comparaifons ,
Je me conferve trois faifons ,
A peine vous en durez une.
On prife fort peu votre odeur ;
J'exhale un parfum agréable.
En quoi m'êtes -vous préférable ?
Vous me furpaſſez en grandeur ,
Mais je vous porte peu d'envie :
Eft - ce à la taille , je vous prie ,
Qu'on doit eftimer une fleur ?
FABLE fur une grande Blonde , qui mépri
foit une petite Brune.
#
D ANS un parterre où mille fleurs
Brilloient des plus vives couleurs ,
Elevant ſa tête arrogante ,
Fier de fa blancheur éclatante ,
Et de fon port majestueux ,
Un lys , d'un air présomptueux ,
Infultoit à la violette ,
Couchée humblement fur l'herbette ,
A l'ombre d'un mirthe amoureux,
Tu fais bien , petite Brunette ,
De te cacher dans ce féjour
Où Flore même tient fa cour :
Pour être digne de paroître
Devant elle dans ce jardin ,
Apprends comment il faudroit être ,
En voyant ma taille & mon tein,
Je fais bien que je fuis brunette
Répond la fimple violette ,
24 MERCURE DE FRANCE.
Cependant on ne laiffe pas
De me trouver quelques appas.
La preuve que je fuis jolie ,
C'eft que je fuis fouvent cueillie :
Tandis que vous , fuperbe fleur ,
Malgré cette extrême blancheur ,
Dont vous me paroiffez fi vaine ,
On vous laiffe monter en graine.
Ne méprifez point ma couleur ,
Vous êtes blonde , je fuis brune ;
Sans faire de comparaifons ,
Je me conferve trois faifons ,
A peine vous en durez une.
On prife fort peu votre odeur ;
J'exhale un parfum agréable.
En quoi m'êtes -vous préférable ?
Vous me furpaſſez en grandeur ,
Mais je vous porte peu d'envie :
Eft - ce à la taille , je vous prie ,
Qu'on doit eftimer une fleur ?
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Résumé : LE LYS ET LA VIOLETTE. FABLE sur une grande Blonde, qui méprisoit une petite Brune.
Dans une fable, un lys blanc, fier de sa beauté et de sa majesté, méprise une petite violette brune cachée à l'ombre d'un myrte. La violette rétorque qu'elle est souvent cueillie, contrairement au lys laissé à se faner. Elle ajoute que son parfum est apprécié, tandis que celui du lys ne l'est pas. La violette conclut que la valeur d'une fleur ne dépend pas seulement de sa taille ou de sa couleur, mais aussi de ses autres qualités.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2345
p. 25-27
LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'abus du mot coeur.
Début :
Je suis choqué tous les jours, Monsieur, de l'abus que j'entends faire du mot coeur. [...]
Mots clefs :
Coeur, Poumons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'abus du mot coeur.
LETTRE à M. DE LA PLACE , fur l'abus
du not coeur.
JE fuis choqué tous les jours , Monfieur ,
de l'abus que j'entends faire du mot coeur.
Je ne lis aucune pièce galante fans l'y
trouver répété fouvent jufqu'au dégoût.
Outre que cette expreffion eft devenue
d'une fadeur infupportable , je fuis perfuadé
que fi les femmes favoient que le
coeur eft une partie mufculeufe de l'animal
fituée au milieu du thorax , qui a deux
grandes vilaines cavités qui fe nomment
ventricules , par où le fang paffe & repaſſe
continuellement , il n'en eft aucune qui
daignât accepter un pareil préfent. Je
préfume que les gens amoureux qui les
premiers ont fenti leur coeur palpiter.
plus vivement à la préfence de l'objet
aimé , n'auront pas manqué d'imaginer.
qu'il étoit le fiége de l'amour , qu'ils
auront cru ne pouvoir rien offrir de plus.
précieux ni de plus agréable que leur coeur ,
fans fonger qu'il y a de la folie à faire une
offre qui les mettroit dans un bel embarras
fi , comme cette belle Hollandoife dont
on fait l'hiftoire , leurs maîtreffes les pre-
B
26
MERCURE
DE FRANCE
.
noient au mot fur le champ. Mais je fuis
furpris qu'ils n'aient pas également fongé
à mettre les poumons en jeu . En effet , le
poumon n'a pas dû préfenter une image
plus défagréable que le coeur , & lorfque
nous éprouvons quelque grande fenfation
de peine ou de plaifir , le poumon fe refferre
ou fe dilate , la refpiration eſt plus
ou moins fufpendue , plus ou moins précipitée
tous ces fymptômes , dis - je , l'amour
nous les fait éprouver avec plus de
violence que toutes les autres paflions ; &
cependant, ingrats que nous fommes , nous
avons fignalé notre reconnoiffance
pour le
coeur, en leplaçant dans nos emblèmes, dans
nos écrits , dans nos difcours , & nous n'avons
rien fait pour ces pauvres poumons ! II
me femble pourtant que fi nous avions depuis
quelque temps fubftitué le
au coeur dans nos déclarations , nos petits
vers , nos jolis romans , &c . cette idée ne
paroîtroit
aufli folle aujourd'hui que
bien des perfonnes pourront la trouver :
deux coeurs ou deux poumons percés d'une
flêche , ou unis par des liens de fleurs ,
ne me paroillent ni plus extraordinaires
ni moins fignificatifs l'un que l'autre on
peut enchaîner deux poumons ; on peut
oucher , attendrir un poumon comme un
coeur , avoir les poumons tendres & fenfi
pas
poumon
JUIN 1768 .
27
bles , ou durs & barbares , ainſi que le
coeur des poumons nobles , vils , délicats ,
qui cédent fans effort , qui refufent de fe
rendre , & c. n'ont rien de
particulier que
leur nouveauté , & c'eft cette même nouveauté
qui doit faire leur fortune. S'ils
font accueillis
favorablement , j'aurai enrichi
notre langue d'une infinité d'expreffions
neuves qui tiennent à celle- là , &
j'en aurai fupprimé une qui eft devenue
faftidienfe à force d'être répétée .
J'ai l'honneur , &c.
BAR.
Avocat au
Parlemène.
du not coeur.
JE fuis choqué tous les jours , Monfieur ,
de l'abus que j'entends faire du mot coeur.
Je ne lis aucune pièce galante fans l'y
trouver répété fouvent jufqu'au dégoût.
Outre que cette expreffion eft devenue
d'une fadeur infupportable , je fuis perfuadé
que fi les femmes favoient que le
coeur eft une partie mufculeufe de l'animal
fituée au milieu du thorax , qui a deux
grandes vilaines cavités qui fe nomment
ventricules , par où le fang paffe & repaſſe
continuellement , il n'en eft aucune qui
daignât accepter un pareil préfent. Je
préfume que les gens amoureux qui les
premiers ont fenti leur coeur palpiter.
plus vivement à la préfence de l'objet
aimé , n'auront pas manqué d'imaginer.
qu'il étoit le fiége de l'amour , qu'ils
auront cru ne pouvoir rien offrir de plus.
précieux ni de plus agréable que leur coeur ,
fans fonger qu'il y a de la folie à faire une
offre qui les mettroit dans un bel embarras
fi , comme cette belle Hollandoife dont
on fait l'hiftoire , leurs maîtreffes les pre-
B
26
MERCURE
DE FRANCE
.
noient au mot fur le champ. Mais je fuis
furpris qu'ils n'aient pas également fongé
à mettre les poumons en jeu . En effet , le
poumon n'a pas dû préfenter une image
plus défagréable que le coeur , & lorfque
nous éprouvons quelque grande fenfation
de peine ou de plaifir , le poumon fe refferre
ou fe dilate , la refpiration eſt plus
ou moins fufpendue , plus ou moins précipitée
tous ces fymptômes , dis - je , l'amour
nous les fait éprouver avec plus de
violence que toutes les autres paflions ; &
cependant, ingrats que nous fommes , nous
avons fignalé notre reconnoiffance
pour le
coeur, en leplaçant dans nos emblèmes, dans
nos écrits , dans nos difcours , & nous n'avons
rien fait pour ces pauvres poumons ! II
me femble pourtant que fi nous avions depuis
quelque temps fubftitué le
au coeur dans nos déclarations , nos petits
vers , nos jolis romans , &c . cette idée ne
paroîtroit
aufli folle aujourd'hui que
bien des perfonnes pourront la trouver :
deux coeurs ou deux poumons percés d'une
flêche , ou unis par des liens de fleurs ,
ne me paroillent ni plus extraordinaires
ni moins fignificatifs l'un que l'autre on
peut enchaîner deux poumons ; on peut
oucher , attendrir un poumon comme un
coeur , avoir les poumons tendres & fenfi
pas
poumon
JUIN 1768 .
27
bles , ou durs & barbares , ainſi que le
coeur des poumons nobles , vils , délicats ,
qui cédent fans effort , qui refufent de fe
rendre , & c. n'ont rien de
particulier que
leur nouveauté , & c'eft cette même nouveauté
qui doit faire leur fortune. S'ils
font accueillis
favorablement , j'aurai enrichi
notre langue d'une infinité d'expreffions
neuves qui tiennent à celle- là , &
j'en aurai fupprimé une qui eft devenue
faftidienfe à force d'être répétée .
J'ai l'honneur , &c.
BAR.
Avocat au
Parlemène.
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Résumé : LETTRE à M. DE LA PLACE, sur l'abus du mot coeur.
Dans une lettre à M. de La Place, l'auteur critique l'usage excessif du mot 'cœur' dans les œuvres galantes, le jugeant fade et insupportable. Il estime que les femmes rejetteraient ce symbole si elles connaissaient mieux l'anatomie du cœur. Les amoureux ont associé cet organe à l'amour en ressentant ses palpitations en présence de l'être aimé, sans considérer les aspects pratiques de cette métaphore. L'auteur s'étonne que les poumons, également sensibles aux émotions, n'aient pas été choisis comme symbole. Il propose de remplacer le cœur par les poumons dans les déclarations amoureuses, les poèmes et les romans, espérant ainsi renouveler la langue et éliminer une expression usée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2346
p. 27-28
RÉPONSE à la lettre insérée dans le Mercure du mois d'avril 1768, page 16. « Savoir si les malheurs d'autrui sont » un motif de consolation pour les » malheureux » ?
Début :
Il y a long-temps que l'on a fait la réponse ci-jointe à la présente question [...]
Mots clefs :
Malheureux, Malheur, Consolation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à la lettre insérée dans le Mercure du mois d'avril 1768, page 16. « Savoir si les malheurs d'autrui sont » un motif de consolation pour les » malheureux » ?
RÉPONSE à la lettre inférée dans le Mercure
du mois d'avril 1768 , page 16,
« Savoir fi les
malheurs d'autrui font
» un motif de
confolation pour les
»
malheureux » ?
Il y a long - temps que l'on a fait la
réponſe ci-jointe à la préfente queſtion
que l'on demande , & qui a paffé en proverbe
: « la
confolation des
malheureux eft
Bij
MERCURE DE FRANCE.
» d'avoir des femblables ». Il femble que
les malheurs d'autrui adouciffent les nôtres
lorfqu'on les enviſage avec les fentimens
de la religion chrétienne , & que l'on peut
apporter quelque fecours aux malheureux ,
foit par fes confeils , ou par fes largeffes.
La fituation des malheureux nous touche ,
& nous fommes heureux dans nos malheurs
en penfant que nous pouvons les
adoucir , ce qui eft pour nous une grande
confolation. Les malheureux peuvent fe
confoler enſemble par les rapports que
leurs âmes ont entre elles. L'on croit qu'il
eft inutile d'en dire davantage à ce fujet ,
parce que l'on ne feroit que répéter ce
qui a déja été dit.
D. D. N. abonné au Mercure.
du mois d'avril 1768 , page 16,
« Savoir fi les
malheurs d'autrui font
» un motif de
confolation pour les
»
malheureux » ?
Il y a long - temps que l'on a fait la
réponſe ci-jointe à la préfente queſtion
que l'on demande , & qui a paffé en proverbe
: « la
confolation des
malheureux eft
Bij
MERCURE DE FRANCE.
» d'avoir des femblables ». Il femble que
les malheurs d'autrui adouciffent les nôtres
lorfqu'on les enviſage avec les fentimens
de la religion chrétienne , & que l'on peut
apporter quelque fecours aux malheureux ,
foit par fes confeils , ou par fes largeffes.
La fituation des malheureux nous touche ,
& nous fommes heureux dans nos malheurs
en penfant que nous pouvons les
adoucir , ce qui eft pour nous une grande
confolation. Les malheureux peuvent fe
confoler enſemble par les rapports que
leurs âmes ont entre elles. L'on croit qu'il
eft inutile d'en dire davantage à ce fujet ,
parce que l'on ne feroit que répéter ce
qui a déja été dit.
D. D. N. abonné au Mercure.
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Résumé : RÉPONSE à la lettre insérée dans le Mercure du mois d'avril 1768, page 16. « Savoir si les malheurs d'autrui sont » un motif de consolation pour les » malheureux » ?
Dans une réponse publiée dans le *Mercure* d'avril 1768, on aborde la question de savoir si les malheurs d'autrui peuvent apporter une consolation aux malheureux. La réponse, désormais proverbiale, est que 'la consolation des malheureux est d'avoir des semblables'. Les malheurs des autres peuvent effectivement adoucir les nôtres lorsqu'ils sont considérés avec des sentiments chrétiens et que l'on apporte une aide, que ce soit par des conseils ou des largesses. La vue des souffrances des malheureux nous émeut et nous console à l'idée que nous pouvons atténuer leurs maux. De plus, les malheureux trouvent une consolation mutuelle grâce aux affinités entre leurs âmes. Le texte conclut en estimant qu'il est superflu d'ajouter quoi que ce soit, car tout a déjà été dit sur le sujet.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2347
p. 29-32
AUTRE réponse à la même lettre.
Début :
J'IGNORE, Monsieur, ce que l'esprit décidera sur la question proposée, page [...]
Mots clefs :
Malheur, Malheureux, Tendresse, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE réponse à la même lettre.
AUTRE réponse à la même lettre.
J'IGNORE , Monfieur , ce que l'efprit
décidera fur la question propofée , page
17 du Mercure de ce mois : files malheurs
d'autrui font un motif de confolation pour
les malheureux ? mais je puis vous affurer
que cette queſtion n'en eft pas une pour
mon coeur.
Quelques faits vrais & fimples , & ma
façon de penfer rapprochée de ces faite
déterminent mon jugement fur la thèfe
dont il s'agit.
J'ai été , Monfieur , pendant fix ans
un des plus heureux de tous les hommes.
Je vivois au milieu d'une famille qui
m'étoit bien chère , & dont j'étois tendrement
aimé.
Mon père , vieillard aimable , & qui
fembloit ne defirer la vie que pour faire
notre bonheur , eft mort entre mes bras
au moment où j'efpérois fa convalefcence.
Ses dernières paroles furent des expreffions
de fa tendreffe pour moi.
Il y avoit alors cinq ans que j'avois
époufé une jeune perfonne que j'aimois
depuis long - temps ; elle étoit ma pre-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
mière & mon unique inclination : mon
amour pour elle , loin de s'affoiblir par
la jouiffance , fembloit s'accroître de jour
en jour. Mon père étoit pour cette jeune
& aimable femme , l'objet du plus vif
attachement ; fa douleur fut extrême , &
je n'étois pas en fituation de la calmer.
Elle prit fur elle ; & m'abandonnant
pour ainfi dire à la force de mon fexe
de mon âge & de mon tempérament , elle
ellaya de me conferver ma mère , qui étoie
inconfolable , & qui exigeoit les foins les
plus tendres & les plus affidus.
J'ai été affez malheureux pour perdre
ma femme avant que le deuil de mon
père fût fini . Mes regrets ne font point
l'objet de cette lettre , je l'aimois , Monfieur
, ce mot dit tout. Il y a fix ans que
je la regrette , & que l'idée de tout autre
engagement m'eft odieufe & fa réalité
impoffible.
Ma mère me reftoit ; elle n'a pu
furvivre à cette feconde perte : les foins
de fes enfans , leur tendreffe , rien n'a
pu foulager fa douleur ; & nous avons
eu celle de ne pouvoir nous diffimuler à
nous - mêmes , quoiqu'elle nous le cachât
foigneufement , que le chagrin étoit le
poifon qui terminoit les jours de la meil
leure & de la plus aimée des mères .
41
JUIN 1768 . jt
En moins de trois ans j'ai effuyé tous
ces malheurs. Je les regarde comme les
plus réels , & parce qu'ils touchent directement
le coeur , & parce qu'ils font fans
remèdes.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai éprouvé.
Voici ce que j'ai ſenti.
Lorfque depuis ces événemens j'ai vu
de mes amis perdre des parens dont ils
étoient chéris , des époufes dignes de leur
tendreffe , loin d'éprouver de la confolation
, j'ai frémi , mes plaies ont faigné ,
mon coeur a été déchiré .
Lorfqu'au contraire je vois un père
inftruire avec tendreſſe fon enfant ; lorfque
fa mère vient le preffer contre fon
fein ; lorfque je vois des époux heureux
fe regarder avec une tendreffe naïve ;
quand je vois dans leurs yeux humides
cette douce langueur qui annonce l'amourhonnête
& fatisfait , je me rappelle les
momens de mon bonheur... Ah , Mon
fieur ! ce fouvenir et une jouiffance précieufe
aux malheureux .
Voilà ce que mon coeur me dicte. Jé
finis pour aller féliciter un jeune parent
qui eft fur le point de fe marier avec uné
Demoiſelle aimable . Je ne lui fouhaiterai
autre chofe que d'être auffi heureux que
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
je l'ai été moi - même , & de l'être plus
long- temps.
Če fouhait , Monfieur , vous annonce
ma façon de penfer fur la queftion propofée
Je ne fuis point auteur , je n'ai
pas les talens néceffaires pour tenter avec
fuccès de le devenir.
Les faits dont je viens d'avoir l'honneur
de vous rendre compte font fi exactement
vrais que , quoique je garde l'anonyme
, fi vous trouvez ma lettre digne
d'être inférée dans le Mercure , je ferai
vraisemblablement reconnu par toutes les
perfonnes de ma connoiffance qui le liront.
Au refte , Monfieur , je vous prie de
ne la rendre publique qu'autant que vous
la croirez capable de faire revenir du préjugé
peu honorable pour l'humanité , que
c'est une confolation pour les malheureux
d'avoir des femblables. Je crois ce proverbe
aufli peu fondé en françois qu'en
latin ; & je ne pense pas que fon ancienneté
foit un titre affez refpectable pour
le mettre à l'abri de la cenfure des âmes
honnêtes & des coeurs fenfibles.
J'ai l'honneur d'être avec les fentimens
les plus diftingués , Monfieur , votre , &c.
Paris , 27 avril 1768.
D.
J'IGNORE , Monfieur , ce que l'efprit
décidera fur la question propofée , page
17 du Mercure de ce mois : files malheurs
d'autrui font un motif de confolation pour
les malheureux ? mais je puis vous affurer
que cette queſtion n'en eft pas une pour
mon coeur.
Quelques faits vrais & fimples , & ma
façon de penfer rapprochée de ces faite
déterminent mon jugement fur la thèfe
dont il s'agit.
J'ai été , Monfieur , pendant fix ans
un des plus heureux de tous les hommes.
Je vivois au milieu d'une famille qui
m'étoit bien chère , & dont j'étois tendrement
aimé.
Mon père , vieillard aimable , & qui
fembloit ne defirer la vie que pour faire
notre bonheur , eft mort entre mes bras
au moment où j'efpérois fa convalefcence.
Ses dernières paroles furent des expreffions
de fa tendreffe pour moi.
Il y avoit alors cinq ans que j'avois
époufé une jeune perfonne que j'aimois
depuis long - temps ; elle étoit ma pre-
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
mière & mon unique inclination : mon
amour pour elle , loin de s'affoiblir par
la jouiffance , fembloit s'accroître de jour
en jour. Mon père étoit pour cette jeune
& aimable femme , l'objet du plus vif
attachement ; fa douleur fut extrême , &
je n'étois pas en fituation de la calmer.
Elle prit fur elle ; & m'abandonnant
pour ainfi dire à la force de mon fexe
de mon âge & de mon tempérament , elle
ellaya de me conferver ma mère , qui étoie
inconfolable , & qui exigeoit les foins les
plus tendres & les plus affidus.
J'ai été affez malheureux pour perdre
ma femme avant que le deuil de mon
père fût fini . Mes regrets ne font point
l'objet de cette lettre , je l'aimois , Monfieur
, ce mot dit tout. Il y a fix ans que
je la regrette , & que l'idée de tout autre
engagement m'eft odieufe & fa réalité
impoffible.
Ma mère me reftoit ; elle n'a pu
furvivre à cette feconde perte : les foins
de fes enfans , leur tendreffe , rien n'a
pu foulager fa douleur ; & nous avons
eu celle de ne pouvoir nous diffimuler à
nous - mêmes , quoiqu'elle nous le cachât
foigneufement , que le chagrin étoit le
poifon qui terminoit les jours de la meil
leure & de la plus aimée des mères .
41
JUIN 1768 . jt
En moins de trois ans j'ai effuyé tous
ces malheurs. Je les regarde comme les
plus réels , & parce qu'ils touchent directement
le coeur , & parce qu'ils font fans
remèdes.
Voilà , Monfieur , ce que j'ai éprouvé.
Voici ce que j'ai ſenti.
Lorfque depuis ces événemens j'ai vu
de mes amis perdre des parens dont ils
étoient chéris , des époufes dignes de leur
tendreffe , loin d'éprouver de la confolation
, j'ai frémi , mes plaies ont faigné ,
mon coeur a été déchiré .
Lorfqu'au contraire je vois un père
inftruire avec tendreſſe fon enfant ; lorfque
fa mère vient le preffer contre fon
fein ; lorfque je vois des époux heureux
fe regarder avec une tendreffe naïve ;
quand je vois dans leurs yeux humides
cette douce langueur qui annonce l'amourhonnête
& fatisfait , je me rappelle les
momens de mon bonheur... Ah , Mon
fieur ! ce fouvenir et une jouiffance précieufe
aux malheureux .
Voilà ce que mon coeur me dicte. Jé
finis pour aller féliciter un jeune parent
qui eft fur le point de fe marier avec uné
Demoiſelle aimable . Je ne lui fouhaiterai
autre chofe que d'être auffi heureux que
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
je l'ai été moi - même , & de l'être plus
long- temps.
Če fouhait , Monfieur , vous annonce
ma façon de penfer fur la queftion propofée
Je ne fuis point auteur , je n'ai
pas les talens néceffaires pour tenter avec
fuccès de le devenir.
Les faits dont je viens d'avoir l'honneur
de vous rendre compte font fi exactement
vrais que , quoique je garde l'anonyme
, fi vous trouvez ma lettre digne
d'être inférée dans le Mercure , je ferai
vraisemblablement reconnu par toutes les
perfonnes de ma connoiffance qui le liront.
Au refte , Monfieur , je vous prie de
ne la rendre publique qu'autant que vous
la croirez capable de faire revenir du préjugé
peu honorable pour l'humanité , que
c'est une confolation pour les malheureux
d'avoir des femblables. Je crois ce proverbe
aufli peu fondé en françois qu'en
latin ; & je ne pense pas que fon ancienneté
foit un titre affez refpectable pour
le mettre à l'abri de la cenfure des âmes
honnêtes & des coeurs fenfibles.
J'ai l'honneur d'être avec les fentimens
les plus diftingués , Monfieur , votre , &c.
Paris , 27 avril 1768.
D.
Fermer
Résumé : AUTRE réponse à la même lettre.
Dans une lettre publiée dans le Mercure de France, l'auteur répond à une question sur la possibilité que les malheurs d'autrui consolent les malheureux. Il commence par déclarer que cette question ne le concerne pas personnellement. Il partage ensuite ses expériences tragiques : la mort de son père après six années de bonheur familial, suivie du décès de sa femme et de sa mère en l'espace de trois ans. Ces pertes l'ont profondément marqué et il n'a trouvé aucune consolation dans les malheurs des autres. Au contraire, voir des amis ou des proches souffrir ravive sa douleur. Cependant, assister à des scènes de bonheur familial lui rappelle ses moments heureux passés. L'auteur exprime ensuite son souhait pour un jeune parent sur le point de se marier, espérant qu'il connaisse un bonheur durable. Il conclut en exprimant son désir de voir le préjugé selon lequel les malheurs d'autrui consolent les malheureux être réfuté. La lettre est datée du 27 avril 1768 et signée 'D.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2348
p. 33-43
AUTRE réponse à la question proposée dans le premier Mercure d'avril : les malheurs d'autrui sont-ils un motif de consolation pour les malheureux ?
Début :
Il ne falloit pas moins d'esprit que vous en montrez, Monsieur, pour avancer, & [...]
Mots clefs :
Malheur, Malheureux, Consolation, Humanité, Maux, Douleurs, Peine, Faiblesses
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE réponse à la question proposée dans le premier Mercure d'avril : les malheurs d'autrui sont-ils un motif de consolation pour les malheureux ?
AUTRE réponse à la queftion propofée dans
lepremier Mercure d'avril : Les malheurs
d'autrui font-ils un motif de confolation
pour les malheureux ?
I.L ne falloit pas moins d'efprit que vous
en montrez , Monfieur , pour avancer , &
paroître prouver la négative , que vous
avez embraffée fur la queftion préfente.
Ce qui ne m'étonne pas moins que votre
paradoxe , c'eft qu'avec tant d'humanité
de fenfibilité , de tendreffe , de bonté
d'âme , de charité , vous enleviez cruellement
à ceux qui en ont le plus befoin ,
l'unique confolation , l'unique foutien qui
leur refte dans leur état déplorable , &
que vous les taxiez encore de dureté , de
cruauté , de barbarie d'en faire ufage.
Si quelque chofe peut mitiger & rendre
aux malheureux leurs maux plus fupportables
, ce n'eft affurément pas la contemplation
du bonheur des autres. Ce n'eft
pas à la vue d'un homme riche & opulent
que le pauvre fupportera plus facilement.
fa mifère. Ce n'eft pas à la vue d'un homme
fain , robufte , & en pleine fanté qu'un
Bw
14 MERCURE DE FRANCE.
infirme ou un malade fouffrira plus tranquillement
fes douleurs. Ce n'eft pas à fa
vue de la jouiffance des voluptés & des
plaifirs qu'un miférable endurera plus patiemment
le befoin & l'indigence. Ce
n'eft pas à la vue d'une fortune rapide, &
brillante qu'un malheureux montrera plus
de réfignation dans la perte de fes biens ,
de fes charges , de fon honneur ; ce n'eft
pas enfin la vue de ceux qui font dans un
port affuré , qui adoucit l'image affreufe du
naufrage. Au contraire , cette vue difcordante
avec notre fituation , ne feroit
qu'aigrir l'amertume de notre calamité.
Pourquor dirions - nous avecmurmure dans
ces funeftes états , pourquoi tout nous
vient-il à mal tandis que tout réuffit aux
autres ? Pourquoi pleurons neus tandis
qu'ils rient ? Pourquoi gémiffons - nous
tandis qu'ils fe réjouiffent ? Ne fommesnous
pas tous enfans du même père ?
Notre Auteur peut- il leur prodiguer fes
careffes , fes faveurs , fes bienfaits , & ne
réferver pour nous que les peines , les
afflictions , les tourmens ?
Ce contraſte eft en effet accablant ; &
ce n'eft qu'en en détournant la vue qu'on
peut adoucir l'idée de fes malheurs. If ne
refte donc aux malheureux que la vue de
reux des autres, qui puiffe alléger les leurs ;
JUIN 1768. 35
ce n'eft qu'en portant fes regards fur les
maux attachés à l'humanité , qu'on peut
trouver quelque adouciffement.
Je n'en regarderois pas moins indigne
du nom , je ne dis pas d'être penfant s
mais même d'être fentant , celui qui tire
roit quelque confolation , à la vue des
maux des autres , par la fatisfaction ou lè
plaifir qu'il prendroit à les voir foufftir.
Je ravalerois ce cruel mifantrope au- deffous
de la brute, la plus féroce , ou plu
tôt je le regarderois comme un monftre ;
mais ne nous allarmons point , la chofe
eft impoffible. Vous l'avez très bien prouvé.
Les malheureux doivent être les plus fenfibles
, parce qu'étant montés , fi j'ofe
m'exprimer ainfi , à l'uniffon de ceux qui
fouffrent , les impreffions font chez eux
plus faciles , plus promptes , plus vives ,
plus profondes. La vue du même mal
du même accident , du même malheur
que nous fouffrons , loin de nous foulager
par elle -même , ne peut que nous être
défagréable & fâcheufe. Ce n'est donc pas
la fimple confidération des malheurs des
autres qui peut nous confoler , mais les
réflexions naturelles auxquelles ellé nous
porte. La néceffité des maux , leur éren
due , l'exemple de ceux qui les fouffrent z
voilà les motifs légitimes qu'il eft au pou
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
voir des infortunés de fe procurer à la vue
des maux d'autrui.
Il n'eft pas néceffaire d'être réduit à la
mifère de Job pour connoître que cette
vie ne peut commencer , s'écouler , finic
fans fouffrance. Les cris de la douleur , de
la foibleffe , du beſoin , de la néceffité fe
font entendre dans les berceaux des Rois
à leur naiffance comme dans ceux des
bergers. La nature , fans égard pour leurs
´majeftés , les laiffe , comme lesautres , dans
un état d'impuiffance & de dépendance.
En vain voudroit - on prévenir leurs defirs ,
on ne peut que les deviner ; & peut- être
une attention exceffive leur eft- elle plus
importune qu'un peu de négligence ne
leur feroit nuifible. Il faut chez eux,
comme chez les enfans du commun , que
les fignes de la douleur annoncent leurs
befoins réels . Les plaintes , les gémiffemens ,
les larmes , font le langage commun de l'enfance.
Ils n'ont pas plus de force pour fe
foutenir que n'en ont les autres , fouvent
moins & toujours plus tard , parce qu'élevés
plus délicatement & plus mollement ,
leurs membres ont plus de peine à fe fortifier.
Il faut donc qu'ils fouffrent la gêne
d'être couchés , affis , ou portés , jufqu'à
ce que leurs pieds puiffent les étayer. Il
faut qu'ils fallent le pénible apprentillage.
JUIN 1768. 37
de marcher. Leurs dents ne leur viennent
point fans maux. La colique , la rougeole ,
le millet , la petite- vérole , ne leur font
point de grace. Plus grands on les voit ,
paffer par les épreuves communes ; les
infirmités , les maladies les plus cruelles
femblent être leur apanage. La goutte ,
la gravelle ont jetté depuis long- temps un
dévolu fur eux. Enfin la mort , environnée
de toutes les horreurs , termine leur
carrière. Rien ne peut en retarder l'inſtant
fatal. Trop fouvent ( fort déplorable des
Rois , & des meilleurs Rois ! ) la perfidie ,
le poifon , le fanatifme le préviennent.
Quand donc un malheureux voit ces
dieux de la terre paffer par les mêmes
infirmités , les mêmes peines , les mêmes
maux que lui ; quand , dans la félicité la
plus complette en apparence , il les voit
expofés aux accidens , aux dangers , aux
malheurs communs de l'humanité , peut- il
regarder comme propres ceux qu'il fouffre
? Peut- il murmurer d'un tribut payé
par ceux qui en impofent aux autres ?
Peut- il trouver dur un joug fi univerſel ?
Ne doit-il pas alors fe dire à lui - même :
fi je fouffrois feul en ce monde , peutêtre
aurois-je à me reprocher d'avoir , par
ma faure , encouru mes peines comme:
des châtimens , mais quand je vois que
38 MERCURE DE FRANCE.
tout fouffre & pâtit dans la nature ; que
le mal eft inévitable , même aux plus puiffans
; n'est-ce pas pour moi une espèce de
confolation de les voir à mon rang ou
de me voir au leur ? Je déplore la fatalité
qui nous affujettit tous au mat; mais je
le dis , quoique mon coeur voulût foulager
tous les morrels du poids accablant
de leurs douleurs ; dans la pofition préfente
la néceflité des fouffrances , où les a
foumis la nature , confole mon amourpropre.
En effet , fi je fouffrois feul , je me re→
garderois comme la honte , l'opprobre , lė
rebut , le néant des êtres de mon efpèce :
je m'inculperois mes maux , qui pourroient
n'en être pas moins néceffaires ; je ne
pourrois me croire innocent ; & cette feule
penfée me confondroit , m'anéantiroit . Au
contraire , je fens mon poids allégé quand
il tient à celui des autres , & qu'il en eft
comme foutenu .
Que fera - ce fr je fais attention que
Fun eft fouvent plus pefant que l'autre ?
Qui pourroit , je vous le demande , connoître
l'étendue des maux de l'humanité
& penfer encore aux fiens ? Quel plaufible
fajer de fe plaindre lorfque d'une fi grande
coupe de fiel on n'en prend que quelques
gouttes ! Regardons au-deffous de nous,
JUIN 1768. 39
dit un antique adage , & nous nous tronverons
toujours heureux , on du moins
beaucoup moins malheureux. La même
penfée qui nous rend fupportable , la baffeffe
de l'état où nous pouvons être , nous
fait aufli fupporter plus patiemment nos
maux , parce que nous en voyons de plus
grands.
Entrons dans ces fombres prifons , dans
ces cachots infects où gémit quelquefois
l'innocence auffi bien que le crime. Entrons
dans ces maifons de douleur , où les
maladies , les peftes les plus incurables ,
ne nous offrent que des fpèctres , des
fquelettes hideux , dont la vde feule nous
fait fouvent plus de peine que nos plus
grandes douleurs , & nous nous confolerons
aifément ; nous ne ferons
pas tentés
de faire échange .
Solon conduifit un jour un de fes amis ,
qui étoit dans l'affliction , fur la citadelle
d'Athènes , & lui fit porter la vue fur toutes
les maifons qui étoient au- deffous . Imaginez
, lui dit alors ce philofophe , les latmes
qu'on y a répandues , qu'on y répand ,
& qu'on y répandra , & ceffez de pleurer
comme propre ce qui eft commun à tous
les hommes. Etendons à l'univers ce que
ce fage difoit d'Athènes élevons - nous
affez haut pour voir le tableau entier des
40 MERCURE DE FRANCE.
maux de l'humanité , & nous verrons les
nôtres n'y former qu'une ombre légère.
Je crois , comme le dit le même philofophe
, que fi l'on ramaffoit dans un même
lieu les maux de tout le monde , il n'eft
perfonne qui n'aimât mieux s'en tenir aux
fiens que de prendre fa part de cette maffe
commune. Če fpectacle feroit donc pour
nous une espece de confolation , puifqu'il
nous feroit voir que nous ne fommes pas
les plus malheureux .
N'éprouvons - nous pas encore tous les
jours que des maux plus grands nous en
rendent fupportables de moindres , qui ,
avant que d'éprouver ceux-là , nous paroiffoient
prefque intolérables , & que nous
regarderions comme un bien - être & un
bonheur de n'avoir plus que ceux- ci à
fouffrir ? Or , ce foulagement eft précifément
celui que nous recevons quand nous
voyons les autres en proie à des maux
plus cuifans. Nous les pefons pour ainfi
dire avec les nôtres , & trouvant leur poids
plus lourd , nous en retirons une certaine
fatisfaction , non pas de voir qu'ils
font plus intolérables que les nôtres , ( rien
ne feroit plus horrible ) mais de voir les
nôtres plus légers & plus fupportables.
Mais , direz- vous , ne peut-il pas arriver
qu'un homme foit dans une fituation fi
JUIN 1768. 41
malheureufe qu'il ne puiffe fe cacher à luimême
qu'il eft le plus miférable des mortels
, & par conféquent qu'il ne lui refte
aucun motif fi léger qu'il foit de confolation
? Phyfiquement la chofe peut être ,
mais je la crois moralement impoffible.
Quelque réels que foient nos maux en euxmêmes
, ainfi que ceux des autres , l'imagination
les diminue on les exagère felon
que nous penfons diverfement , & par- là
ils font relatifs aux perfonnes. Il y a tel
mal fi fenfible , qu'on peut croire qu'il
n'y en a point de plus grand ; il y en a
tel autre fi rebutant , fi odieux , fi infamant
, quoique moins douloureux , que
felon les différens caractères que ces maux
affecteront , les uns & les autres fe trouveront
moins affligés des leurs. Ainfi , il
n'y a perfonne qui ne puiffe trouver un
plus malheureux que foi , & par conféquent
fe féliciter de l'être moins.
Enfin l'exemple de ceux que nous voyons
fouffrir des malheurs femblables aux nôtres
nous foutient , nous confole , nous anime
& nous encourage à les fupporter plus fermement
; cette vue nous raffure contre
notre propre foibleffe en nous la reprochant.
Nous nous accufons alors de délicateffe
, de pufillanimité , de lâcheté , &
cette réflexion allége , adoucit nos maux
42 MERCURE DE FRANCE.
en nous les repréfentant fupportables ,
puifque nous les voyons en effet fupporter.
A combien plus forte raifon fommesnous
difpofés à en affoiblir & en diminuer
l'idée lorfque nous fommes témoins de la
fermeté , de la conftance , de l'héroïſme
de ceux qui en fouffrent avec férénité de
beaucoup plus grands auxquels ils pourroient
fe fouftraire . Qui eft - ce que ne
raffermiroit pas l'exemple d'un Régulus ,
d'un Scévola , d'un Poffidonius , d'un Arcéfilas
& d'une infinité d'autres perfonnages
auffi inébranlables dans les revers , dans
les afflictions & dans les fouffrances ?
Nous avons tous les jours fous nos yeux
des exemples de cette force , de cette virilité
d'âme qui ne le céde pas aux anciens,
Or, fi la bravoure & l'intrépidité des
guerriers courageux donne de la hardieſſe ,
du coeur & de l'audace même aux plus
lâches , comment la force & la vertu fublime
de ceux qui fouffrent volontairement
, pour une bonne fin , des maux
plus intolérables que les nôtres , ne ſoutiendroit-
elle pas notre foibleffe , & ne
nous apprendroit- elle pas à les fupporter
plus patiemment , plus courageufement ?
moyen infaillible , fi nous en voulions
profiter , de rendre leur poids beaucoup
plus léger.
JUIN 1768. 43
Tel eft , Monfieur , mon fentiment fur
la queftion que vous avez propofée. 11
na rien de neuf , je le fais ; il eft même
fondé fur une opinion commune & populaire
; mais je ne crois pas ( quoique je
fois bien éloigné de penfer en tout avec
le peuple ) qu'il faille toujours , en fait
d'opinion , lui tourner le dos : c'eft-à dire ,
comme l'a avancé , avec plus de fel que
de vérité , l'ingénieux Fontenelle dans un
de fes dialogues , penfer tout à rebours
pour voir en face la vérité. Il y a de vrais
comme de faux préjugés : c'eſt à la raifon
& à la philofophie d'en faire le difcernement.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c."
L'Abbé GUCHET , P. du Collège
d'Epernay. Ce 6 mai 1768.
lepremier Mercure d'avril : Les malheurs
d'autrui font-ils un motif de confolation
pour les malheureux ?
I.L ne falloit pas moins d'efprit que vous
en montrez , Monfieur , pour avancer , &
paroître prouver la négative , que vous
avez embraffée fur la queftion préfente.
Ce qui ne m'étonne pas moins que votre
paradoxe , c'eft qu'avec tant d'humanité
de fenfibilité , de tendreffe , de bonté
d'âme , de charité , vous enleviez cruellement
à ceux qui en ont le plus befoin ,
l'unique confolation , l'unique foutien qui
leur refte dans leur état déplorable , &
que vous les taxiez encore de dureté , de
cruauté , de barbarie d'en faire ufage.
Si quelque chofe peut mitiger & rendre
aux malheureux leurs maux plus fupportables
, ce n'eft affurément pas la contemplation
du bonheur des autres. Ce n'eft
pas à la vue d'un homme riche & opulent
que le pauvre fupportera plus facilement.
fa mifère. Ce n'eft pas à la vue d'un homme
fain , robufte , & en pleine fanté qu'un
Bw
14 MERCURE DE FRANCE.
infirme ou un malade fouffrira plus tranquillement
fes douleurs. Ce n'eft pas à fa
vue de la jouiffance des voluptés & des
plaifirs qu'un miférable endurera plus patiemment
le befoin & l'indigence. Ce
n'eft pas à la vue d'une fortune rapide, &
brillante qu'un malheureux montrera plus
de réfignation dans la perte de fes biens ,
de fes charges , de fon honneur ; ce n'eft
pas enfin la vue de ceux qui font dans un
port affuré , qui adoucit l'image affreufe du
naufrage. Au contraire , cette vue difcordante
avec notre fituation , ne feroit
qu'aigrir l'amertume de notre calamité.
Pourquor dirions - nous avecmurmure dans
ces funeftes états , pourquoi tout nous
vient-il à mal tandis que tout réuffit aux
autres ? Pourquoi pleurons neus tandis
qu'ils rient ? Pourquoi gémiffons - nous
tandis qu'ils fe réjouiffent ? Ne fommesnous
pas tous enfans du même père ?
Notre Auteur peut- il leur prodiguer fes
careffes , fes faveurs , fes bienfaits , & ne
réferver pour nous que les peines , les
afflictions , les tourmens ?
Ce contraſte eft en effet accablant ; &
ce n'eft qu'en en détournant la vue qu'on
peut adoucir l'idée de fes malheurs. If ne
refte donc aux malheureux que la vue de
reux des autres, qui puiffe alléger les leurs ;
JUIN 1768. 35
ce n'eft qu'en portant fes regards fur les
maux attachés à l'humanité , qu'on peut
trouver quelque adouciffement.
Je n'en regarderois pas moins indigne
du nom , je ne dis pas d'être penfant s
mais même d'être fentant , celui qui tire
roit quelque confolation , à la vue des
maux des autres , par la fatisfaction ou lè
plaifir qu'il prendroit à les voir foufftir.
Je ravalerois ce cruel mifantrope au- deffous
de la brute, la plus féroce , ou plu
tôt je le regarderois comme un monftre ;
mais ne nous allarmons point , la chofe
eft impoffible. Vous l'avez très bien prouvé.
Les malheureux doivent être les plus fenfibles
, parce qu'étant montés , fi j'ofe
m'exprimer ainfi , à l'uniffon de ceux qui
fouffrent , les impreffions font chez eux
plus faciles , plus promptes , plus vives ,
plus profondes. La vue du même mal
du même accident , du même malheur
que nous fouffrons , loin de nous foulager
par elle -même , ne peut que nous être
défagréable & fâcheufe. Ce n'est donc pas
la fimple confidération des malheurs des
autres qui peut nous confoler , mais les
réflexions naturelles auxquelles ellé nous
porte. La néceffité des maux , leur éren
due , l'exemple de ceux qui les fouffrent z
voilà les motifs légitimes qu'il eft au pou
B vi
36 MERCURE DE FRANCE.
voir des infortunés de fe procurer à la vue
des maux d'autrui.
Il n'eft pas néceffaire d'être réduit à la
mifère de Job pour connoître que cette
vie ne peut commencer , s'écouler , finic
fans fouffrance. Les cris de la douleur , de
la foibleffe , du beſoin , de la néceffité fe
font entendre dans les berceaux des Rois
à leur naiffance comme dans ceux des
bergers. La nature , fans égard pour leurs
´majeftés , les laiffe , comme lesautres , dans
un état d'impuiffance & de dépendance.
En vain voudroit - on prévenir leurs defirs ,
on ne peut que les deviner ; & peut- être
une attention exceffive leur eft- elle plus
importune qu'un peu de négligence ne
leur feroit nuifible. Il faut chez eux,
comme chez les enfans du commun , que
les fignes de la douleur annoncent leurs
befoins réels . Les plaintes , les gémiffemens ,
les larmes , font le langage commun de l'enfance.
Ils n'ont pas plus de force pour fe
foutenir que n'en ont les autres , fouvent
moins & toujours plus tard , parce qu'élevés
plus délicatement & plus mollement ,
leurs membres ont plus de peine à fe fortifier.
Il faut donc qu'ils fouffrent la gêne
d'être couchés , affis , ou portés , jufqu'à
ce que leurs pieds puiffent les étayer. Il
faut qu'ils fallent le pénible apprentillage.
JUIN 1768. 37
de marcher. Leurs dents ne leur viennent
point fans maux. La colique , la rougeole ,
le millet , la petite- vérole , ne leur font
point de grace. Plus grands on les voit ,
paffer par les épreuves communes ; les
infirmités , les maladies les plus cruelles
femblent être leur apanage. La goutte ,
la gravelle ont jetté depuis long- temps un
dévolu fur eux. Enfin la mort , environnée
de toutes les horreurs , termine leur
carrière. Rien ne peut en retarder l'inſtant
fatal. Trop fouvent ( fort déplorable des
Rois , & des meilleurs Rois ! ) la perfidie ,
le poifon , le fanatifme le préviennent.
Quand donc un malheureux voit ces
dieux de la terre paffer par les mêmes
infirmités , les mêmes peines , les mêmes
maux que lui ; quand , dans la félicité la
plus complette en apparence , il les voit
expofés aux accidens , aux dangers , aux
malheurs communs de l'humanité , peut- il
regarder comme propres ceux qu'il fouffre
? Peut- il murmurer d'un tribut payé
par ceux qui en impofent aux autres ?
Peut- il trouver dur un joug fi univerſel ?
Ne doit-il pas alors fe dire à lui - même :
fi je fouffrois feul en ce monde , peutêtre
aurois-je à me reprocher d'avoir , par
ma faure , encouru mes peines comme:
des châtimens , mais quand je vois que
38 MERCURE DE FRANCE.
tout fouffre & pâtit dans la nature ; que
le mal eft inévitable , même aux plus puiffans
; n'est-ce pas pour moi une espèce de
confolation de les voir à mon rang ou
de me voir au leur ? Je déplore la fatalité
qui nous affujettit tous au mat; mais je
le dis , quoique mon coeur voulût foulager
tous les morrels du poids accablant
de leurs douleurs ; dans la pofition préfente
la néceflité des fouffrances , où les a
foumis la nature , confole mon amourpropre.
En effet , fi je fouffrois feul , je me re→
garderois comme la honte , l'opprobre , lė
rebut , le néant des êtres de mon efpèce :
je m'inculperois mes maux , qui pourroient
n'en être pas moins néceffaires ; je ne
pourrois me croire innocent ; & cette feule
penfée me confondroit , m'anéantiroit . Au
contraire , je fens mon poids allégé quand
il tient à celui des autres , & qu'il en eft
comme foutenu .
Que fera - ce fr je fais attention que
Fun eft fouvent plus pefant que l'autre ?
Qui pourroit , je vous le demande , connoître
l'étendue des maux de l'humanité
& penfer encore aux fiens ? Quel plaufible
fajer de fe plaindre lorfque d'une fi grande
coupe de fiel on n'en prend que quelques
gouttes ! Regardons au-deffous de nous,
JUIN 1768. 39
dit un antique adage , & nous nous tronverons
toujours heureux , on du moins
beaucoup moins malheureux. La même
penfée qui nous rend fupportable , la baffeffe
de l'état où nous pouvons être , nous
fait aufli fupporter plus patiemment nos
maux , parce que nous en voyons de plus
grands.
Entrons dans ces fombres prifons , dans
ces cachots infects où gémit quelquefois
l'innocence auffi bien que le crime. Entrons
dans ces maifons de douleur , où les
maladies , les peftes les plus incurables ,
ne nous offrent que des fpèctres , des
fquelettes hideux , dont la vde feule nous
fait fouvent plus de peine que nos plus
grandes douleurs , & nous nous confolerons
aifément ; nous ne ferons
pas tentés
de faire échange .
Solon conduifit un jour un de fes amis ,
qui étoit dans l'affliction , fur la citadelle
d'Athènes , & lui fit porter la vue fur toutes
les maifons qui étoient au- deffous . Imaginez
, lui dit alors ce philofophe , les latmes
qu'on y a répandues , qu'on y répand ,
& qu'on y répandra , & ceffez de pleurer
comme propre ce qui eft commun à tous
les hommes. Etendons à l'univers ce que
ce fage difoit d'Athènes élevons - nous
affez haut pour voir le tableau entier des
40 MERCURE DE FRANCE.
maux de l'humanité , & nous verrons les
nôtres n'y former qu'une ombre légère.
Je crois , comme le dit le même philofophe
, que fi l'on ramaffoit dans un même
lieu les maux de tout le monde , il n'eft
perfonne qui n'aimât mieux s'en tenir aux
fiens que de prendre fa part de cette maffe
commune. Če fpectacle feroit donc pour
nous une espece de confolation , puifqu'il
nous feroit voir que nous ne fommes pas
les plus malheureux .
N'éprouvons - nous pas encore tous les
jours que des maux plus grands nous en
rendent fupportables de moindres , qui ,
avant que d'éprouver ceux-là , nous paroiffoient
prefque intolérables , & que nous
regarderions comme un bien - être & un
bonheur de n'avoir plus que ceux- ci à
fouffrir ? Or , ce foulagement eft précifément
celui que nous recevons quand nous
voyons les autres en proie à des maux
plus cuifans. Nous les pefons pour ainfi
dire avec les nôtres , & trouvant leur poids
plus lourd , nous en retirons une certaine
fatisfaction , non pas de voir qu'ils
font plus intolérables que les nôtres , ( rien
ne feroit plus horrible ) mais de voir les
nôtres plus légers & plus fupportables.
Mais , direz- vous , ne peut-il pas arriver
qu'un homme foit dans une fituation fi
JUIN 1768. 41
malheureufe qu'il ne puiffe fe cacher à luimême
qu'il eft le plus miférable des mortels
, & par conféquent qu'il ne lui refte
aucun motif fi léger qu'il foit de confolation
? Phyfiquement la chofe peut être ,
mais je la crois moralement impoffible.
Quelque réels que foient nos maux en euxmêmes
, ainfi que ceux des autres , l'imagination
les diminue on les exagère felon
que nous penfons diverfement , & par- là
ils font relatifs aux perfonnes. Il y a tel
mal fi fenfible , qu'on peut croire qu'il
n'y en a point de plus grand ; il y en a
tel autre fi rebutant , fi odieux , fi infamant
, quoique moins douloureux , que
felon les différens caractères que ces maux
affecteront , les uns & les autres fe trouveront
moins affligés des leurs. Ainfi , il
n'y a perfonne qui ne puiffe trouver un
plus malheureux que foi , & par conféquent
fe féliciter de l'être moins.
Enfin l'exemple de ceux que nous voyons
fouffrir des malheurs femblables aux nôtres
nous foutient , nous confole , nous anime
& nous encourage à les fupporter plus fermement
; cette vue nous raffure contre
notre propre foibleffe en nous la reprochant.
Nous nous accufons alors de délicateffe
, de pufillanimité , de lâcheté , &
cette réflexion allége , adoucit nos maux
42 MERCURE DE FRANCE.
en nous les repréfentant fupportables ,
puifque nous les voyons en effet fupporter.
A combien plus forte raifon fommesnous
difpofés à en affoiblir & en diminuer
l'idée lorfque nous fommes témoins de la
fermeté , de la conftance , de l'héroïſme
de ceux qui en fouffrent avec férénité de
beaucoup plus grands auxquels ils pourroient
fe fouftraire . Qui eft - ce que ne
raffermiroit pas l'exemple d'un Régulus ,
d'un Scévola , d'un Poffidonius , d'un Arcéfilas
& d'une infinité d'autres perfonnages
auffi inébranlables dans les revers , dans
les afflictions & dans les fouffrances ?
Nous avons tous les jours fous nos yeux
des exemples de cette force , de cette virilité
d'âme qui ne le céde pas aux anciens,
Or, fi la bravoure & l'intrépidité des
guerriers courageux donne de la hardieſſe ,
du coeur & de l'audace même aux plus
lâches , comment la force & la vertu fublime
de ceux qui fouffrent volontairement
, pour une bonne fin , des maux
plus intolérables que les nôtres , ne ſoutiendroit-
elle pas notre foibleffe , & ne
nous apprendroit- elle pas à les fupporter
plus patiemment , plus courageufement ?
moyen infaillible , fi nous en voulions
profiter , de rendre leur poids beaucoup
plus léger.
JUIN 1768. 43
Tel eft , Monfieur , mon fentiment fur
la queftion que vous avez propofée. 11
na rien de neuf , je le fais ; il eft même
fondé fur une opinion commune & populaire
; mais je ne crois pas ( quoique je
fois bien éloigné de penfer en tout avec
le peuple ) qu'il faille toujours , en fait
d'opinion , lui tourner le dos : c'eft-à dire ,
comme l'a avancé , avec plus de fel que
de vérité , l'ingénieux Fontenelle dans un
de fes dialogues , penfer tout à rebours
pour voir en face la vérité. Il y a de vrais
comme de faux préjugés : c'eſt à la raifon
& à la philofophie d'en faire le difcernement.
J'ai l'honneur d'être , Monfieur , &c."
L'Abbé GUCHET , P. du Collège
d'Epernay. Ce 6 mai 1768.
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Résumé : AUTRE réponse à la question proposée dans le premier Mercure d'avril : les malheurs d'autrui sont-ils un motif de consolation pour les malheureux ?
Le texte explore la question de savoir si les malheurs des autres peuvent consoler les malheureux. L'auteur réfute une réponse précédente qui affirme que les malheurs des autres ne devraient pas servir de consolation. Il explique que les malheureux trouvent une certaine consolation en observant les maux des autres, ce qui leur permet de relativiser leurs propres souffrances. La vue du bonheur des autres aggrave leur douleur, tandis que la contemplation des malheurs communs peut adoucir leur situation. Les malheureux sont plus sensibles et la vue des mêmes malheurs chez les autres les pousse à réfléchir sur la nécessité et l'universalité des souffrances humaines. Même les rois et les personnes privilégiées ne sont pas exempts des maux de l'existence, comme les maladies, les infirmités et la mort. Voir les puissants subir les mêmes épreuves aide les malheureux à accepter leurs propres souffrances comme faisant partie de la condition humaine. L'auteur utilise l'exemple de Solon, qui montra à un ami affligé les nombreuses maisons d'Athènes où des larmes étaient versées, pour illustrer que les maux individuels semblent moins lourds lorsqu'on les compare à ceux des autres. Il suggère que voir les souffrances des autres peut rendre les siennes plus supportables. Le texte met également en avant le rôle de l'imagination dans la perception des maux, qui peuvent être perçus différemment selon les individus. Chacun peut toujours trouver quelqu'un de plus malheureux que soi, ce qui offre une forme de réconfort. Observer la fermeté et le courage des autres face à des souffrances plus grandes peut renforcer la propre résilience d'une personne. Des exemples historiques, comme Régulus ou Scévola, illustrent cette force d'âme. L'auteur traite de la force morale et de la vertu des individus capables de supporter des souffrances volontaires pour une cause juste. Il reconnaît l'existence de vrais et de faux préjugés et estime que la raison et la philosophie doivent permettre de les distinguer. Le texte est écrit par l'Abbé Guchet, professeur au Collège d'Epernay, daté du 6 mai 1768.
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2349
p. 44
VERS à Mlle SI...
Début :
p [...]
Mots clefs :
Églé
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Mlle SI...
VERS à Mlle St...
EUNE & charmante Eglé , vous à qui la
nature
Prodigua fes faveurs ,
Accorda fans meſure ,
Ses dons les plus flatteurs ;
Daignez écouter , fans colère ,
Les peines d'un amant qu'un deſtin trop févère
Accabla toujours de rigueurs.
J'adorois la belle Glycère ,
Elle étoit digne de mon choix :
Attraits , fageffe , efprit , elle avoit tout pour
plaire ;
Cent fois je lui jurai de mourir fous fes loix.
Cent fois .... ô comble d'impoſture !
Je vous vis une feule fois ;
Hélas ! c'en fut affez pour me rendre´parjure.
***.
EUNE & charmante Eglé , vous à qui la
nature
Prodigua fes faveurs ,
Accorda fans meſure ,
Ses dons les plus flatteurs ;
Daignez écouter , fans colère ,
Les peines d'un amant qu'un deſtin trop févère
Accabla toujours de rigueurs.
J'adorois la belle Glycère ,
Elle étoit digne de mon choix :
Attraits , fageffe , efprit , elle avoit tout pour
plaire ;
Cent fois je lui jurai de mourir fous fes loix.
Cent fois .... ô comble d'impoſture !
Je vous vis une feule fois ;
Hélas ! c'en fut affez pour me rendre´parjure.
***.
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Résumé : VERS à Mlle SI...
Le poème s'adresse à Mlle St..., décrite comme une 'charmante Églé' favorisée par la nature. Le narrateur, amant malheureux, avoue avoir aimé Glycère et lui avoir juré fidélité. Après avoir rencontré Mlle St..., il se déclare infidèle, reconnaissant que cette rencontre a changé ses sentiments.
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2350
p. 45
MADRIGAL à deux nouveaux Mariés.
Début :
N***, que tu vas être heureux ! [...]
Mots clefs :
Mariés
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL à deux nouveaux Mariés.
MADRIGAL à deux nouveaux Mariés.
N ** , que tu vas être heureux !
Le Dieu d'Hymen comble tes voeux.
N'abuſe pas de ta fortune ,
Ménage ta charmante brune.
Si tu veux garder les defirs ,
Economiſe les plaifirs.
Vous , Life , écoutez ma leçon :
D'amours laiffez faire moiffon.
Mais , fans être jamais hautaine ,
Soyez quelquefois inhumaine :
En réſerve , pour le bonheur ,
Gardez toujours une faveur.
N ** , que tu vas être heureux !
Le Dieu d'Hymen comble tes voeux.
N'abuſe pas de ta fortune ,
Ménage ta charmante brune.
Si tu veux garder les defirs ,
Economiſe les plaifirs.
Vous , Life , écoutez ma leçon :
D'amours laiffez faire moiffon.
Mais , fans être jamais hautaine ,
Soyez quelquefois inhumaine :
En réſerve , pour le bonheur ,
Gardez toujours une faveur.
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