Résultats : 117 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
101
p. 180-192
COMÉDIE FRANÇOISE.
Début :
LE Mercredi, 2 Mars, on donna la premiere représentation de Théagêne & [...]
Mots clefs :
Théâtre, Public, Auteur, Pièce, Représentation, Talents, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE FRANÇOISE.
COMÉDIE
FRANÇOISE.
L E Mercredi , 2 Mars , on donna la
premiere repréſentation de Théagêne &
Cariclée , Tragédie nouvelle. Le pre- .
mier Acte de cette Tragédie fut applaudi
, de même que plufieurs endroits
dans les autres Actes ; mais le Public.
'ayant pas paru approuver la conduite
de ce Poëme , il a été retiré après cette
repréfentation. Cet événement ne doit
ni préjudicier à l'opinion avantageufe
qu'on avoit des talens de l'Autenr , nî
AVRIL. 1763.
181
à l'encouragement qu'ils méritent.
Quand on applaudit à la touche & au
coloris d'un Peintre , il peut fe tromper
fur l'effet de la difpofition dans un tableau
, fans perdre du côté de la gloire
de fon art , & fans que les Amateurs
attendent moins de fes autres productions
dans la fuite ...
Il y avoit , pour la repréſentation de
cette Tragédie , une décoration d'un
effet très-pittorefque. Les ruines qu'elle
repréfentoit , interrompoient cette ouverture
uniforme que l'on laiffe toujours
au milieu de nos Théâtres. Ce genre de
décorer , lorfque les fites de la Scène
y prêtent , devroit être regardé par nos
Décorateurs comme un effai propre à
les éclairer fur les moyens de varier plus
fçavament leurs ouvrages.
Les Comédiens François ont remis
au Théâtre le 28 Février le Somnam
bule , (a) Comédie en profe en un A&te.
Cette Piéce ( Auteur Anonyme ) que
l'on croît être l'ouvrage d'une Société
de gens du monde & de beaucoup d'efprit
, a eu plus de fucès à cette repriſe
que dans fa nouveauté. Elle a été jouée
très agréablement. M. BELCOUR repréfentoit
le Somnambule de la manière la
plus vraie & la plus amufante. Mlle
fa) Premiere Bépréfent. le 19 Janvier 1739.
182 MERCURE DE FRANCE.
DROUIN , qui jouoit un rôle de carac
tère , a mis auffi un comique d'intelligence
que la Piéce éxige & qui contribuoit
à fon agrément. La vivacité de M.
MOLÉ & les graces comiques de M.
PRÉVILLE , complétoient l'effet heureux
des repréſentations de cette Comédie
qui a été fuivie avec fuccès.
Une autre remife de Piéce fur laquelle
nous nous permettons fans fcrupule de
répéter les éloges que méritent les Comédiens
François , eft celle des Femmes
Sçavantes , de MOLIERE , repriſe
le même jour ( 28 Février. ) Nous en
avons parlé ci- devant dans l'Article des
Spectacles de la Cour. Nous annonçons
avec plaifir qu'il reft encore parmi nous,
une portion de Spectateurs ( ce n'eft pas
à la vérité la plus nombreufe , ) qu'un
goût de préférence attache à ces beanrés
, malgré leur ancienneté & malgré la
mode de certaines gentilleffes dramatiques
fardées des graces volatiles de la
Mufique nouvelle .
Les repréſentations des Femmes Sçavantes
ont été fort applaudies ; & ces
applaudiffemens n'avoient certainement
pas leur fource dans la frivolité du goût
dominant.
La Débutante pour l'emploi des caAVRIL.
1763. 183
+
ractéres qui a paru dans quelques rôles
de ce genre eft Mlle DORVILLE , foeur
de. Mlle RIVIERE ( ci-devant Mlle
CATINON , ) de Mlle CARELIN & de
Mlle BOGNIOLI . Le Public a reconnu
dans cette Débutante , qu'elle avoit part
à l'efpèce de patrimoine de cette famlle
pour les talens du Théâtre. Les fuccès
dans ce genre , où l'on ne paroît jamais
dans l'age qui féduit & intéreffe ne
peuvent être auffi brillans que dans d'autres
; mais Mlle DORVILLE a eu la
fatisfaction de montrer à des Spectateurs
éclairés une connoiffance raifonnée de
fon talent & une pratique du Théâtre
qui peut la rendre très - utile à tous ceux
pour lefquels elle fera employée.
›
Le Lundi 14 Mars on a donné la
première repréfentation de l'Anglois
à Bordeaux Comédie nouvelle en
vers libres & en un Acte , fuivie d'un
Divertiffement au fujet de la Paix, Le
plus grand fuccès , le plus unanime &
le moins fufpe & a couronné cet ouvra
ge . Le Public impatient de n'en pas voir
paroître l'Auteur, que fa modeftie avoit
fait fortir du Spectacle longtemps avant
la fin , après l'avoir inutilement deman
dé près d'un quart d'heure , ne permit
pas que l'on commençât le Divertiffe
V
184 MERCURE DE FRANCE .
W
ment , qu'au moins on n'eût publiquement
déclaré fon nom ; & lorfqu'un des
Acteurs eut nommé M. FAVART ( a ) ,
on applaudit pendant longtemps avec
une vivacité univerfelle. Cet Auteur a
été obligé à la feconde repréfentation
de céder à un empreffement auffi flat-
(a) Nous faififfons avec empreffement l'occa→
fion de rendre à cet égard un témoignage pur
blic à la vérité , & un témoignage que des circonftances
particulières nous ont mis en état
d'affirmer par ferment , s'il en étoit befoin . Nous
atteftons ici que M. FAVART eft feul l'Auteur de
cette Piéce. L'envie fecrette du Lecteur ou du
Spectateur qui cherche à fe venger pour ain
dire de ce qu'elle eft forcée d'admirer , le penchant
à croire autre chofe que ce que l'on nous
préfente ; la fauffe vanité de paroître inftruit de
certains fecrets de la Société toutes ces petites
caufes réunies , avoient concouru à accréditer une
efpéce de propos courant à la mode pour enlever
très-injuftement à M. FAVART l'honneur de
les talens , déja connus & eftimés , & fur le
loris defquels les Gens de Lettres , ( Juges natarels
en cette partié ) ne pourront jamais ſe méprendre
que volontairement. Au refte cet Auteur
, quoique dans un genre moins élevé , peut
Te flatter du même honneur qu'on a fait longtemps
à un grand homme , ( par la ridicule Fable
du Chartreux ) petit ftratagême de l'Envie
publique qui fe renouvellera fouvent contre bien
des Auteurs , tant qu'il y aura des Méchaas intéreffés
à femer un faux bruit , des Etourdis pour
Le débiter & des Sots pour le croire.
CoAVRIL
1763. 185
teur de la part du Public , & a reçu en
perfonne les témoignages éclatans de
fon fuffrage.
La morale la plus philofophique, embellie
des grâces & de toutes les fleurs
d'un ftyle où l'efprit & l'élégance brillent
toujours ; une délicateffe adroite à
peindre avec vérité deux Nations plus
rivales qu'ennemies ; des éloges fans flaterie
pour l'une & pour l'autre ; des critiques
fines & vives fans amertume fur
les caractères , les ufages & les moeurs
des François & des Anglois ; pardeffus,
tout , un fentiment vrai & touchant des
vertus de l'humanité ; voilà le précis de
l'ouvrage dont nous différons avec le
plus grand regret de donner un Extrait
détaillé : mais le peu d'efpace que l'abondance
des autres matières laiffe à
notre Article des Spectacles,nous oblige
à le remettre au Vol. du 15 de ce mois.
Cette Piéce a été jouée parfaitement;
& M. PREVILLE dans le rôle de Sudmner
a fait un plaifir tout nouveau .
Nous n'ofons prèfqu'ici rendre à Mlle,
DANGEVILLE le tribut d'éloges trop
mérités en cette occafion. Si ce tribut,
eft le dernier que nous devions payer
à cette inimitable Actrice , c'est renouveller
des regrets trop bien fondés.
186 MERCURE DE FRANCE.
AVIS SUR L'ÉDITION DE
L'ANGLOIS A BORDEAUX.
N. B. On apprend que plufieurs per
fonnes fefont affociées pour copier cette
Piéce aux repréfentations , afin d'envoyer
ces Copies à des Chefs de Troupes
de Province. On ne doute pas qu'il n'y
ait quelqu'Edition faite fur ces copies
& fans doute très-informe: On avertit
le Public que la véritable Edition fefait
chez DUCHESNE , rue S. Jacques ;
qu'elle fera facile à reconnoître par le
Divertiffement dont la Mufiquefera imprimée
à la fin , & par le Paraphe de
Auteur qui fera fur le titre.
9 Le Samedi , 19 Mars on donna
pour la clôture de ce Théâtre la quatriéme
repréſentation de cette même
Piéce ( l'Anglois à Bordeaux. ) Le concours
des Spectateurs y étoit auffi confidérable
qu'il puiffe être , les applau
diffemens perpétuels. Cette foirée ainfi
que toutes celles où cette Piéce avoit
été repréſentée , l'extérieur de l'Hôtel
des Comédiens a été illuminé.
L'Anglois à Bordeaux fut précédé
d'une repréſentation de Tancréde , dans
!
AVRIL. 1763. 187
laquelle Mlle DUBOIS , repréfentant à
la place de Mlle CLAIRON , eut un
fuccès très-agréable , & d'autant plus
flateur qu'il lui fut confirmé en fortant
du Théâtre , par le fuffrage de l'admirable
A&trice qu'elle avoit doublée &
qui avoit affifté à la repréſentation . ( b )
Mlle DUBOIS avoit déjà joué avec fuc
cès dans la repréfentation de Théagéne
& Cariclée , & dans celle de l'Orphelin
de la Chine . Paroître dans des rôles
que le Public eft accoutumé à voir ren
dre par Mlle CLAIRON & n'y être
que foufferte fans dèfagrément , feroit
pour une Actrice un titre de talent ; y
faire plaifir en beaucoup de parties , y
être applaudie de bonne foi , & ne paroître
dèfagréablement en aucun en
droit , c'eft , à ce qu'il femble , décider
Mlle DUBOIS , l'efpérance de ce Théâtre
pour le tragique . La conduite de
ce jeune Sujet dans l'étude de fon art ,
confirmera ou détruira cette efpérance.
Le même jour M. DAUBERVAL ,
Acteur du Théatre François , prononça
le Difcours fuivant.
(b ) La fanté de Mlle CLAIRON , quoiqu'extrémement
altérée , laiſſe eſpérer avec les fecours du
repos & du temps , un rétabliffement qui la ren
dra aux yeux du Public.
188 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS ,
» Chargé de vous préfenter l'homma❤
» ge de notre reconnoiffance , il m'eft
» doux de penfer que cet emploi pré-,
> cieux à mon coeur appartient à celui
» fur lequel votre indulgence a le plus
» éclaté.
» Il eſt de ces momens où la Nature
» pour ainfi dire épuifée paroît rallen-
» tie dans fes productions,où les grands
» Modéles qui ont précédé , femblent
» avoir été formés aux dépens de leurs
Succeffeurs. Alors les difpofitions les.
» plus communes paroiffent avoir acquis
» quelques droits à votre bienveil-
» lance.
.
» Oui , Meffieurs , vous voulez bien
» avoir égard aux circonftances , & ne
pas nous juger toujours à la rigueur.
» Vous avez daigné jetter un regard
» favorable fur nos efforts , dans un
» temps où la retraite de M. GRAND-
" VAL vous laiffoit à regretter un Ac-
» teur inimitable , qui au talent le plus
» vrai joignoit l'art de rendre le Ridicule
fans rien faire perdre à fes rô-
" les dans leur nobleffe ; vous applau-
» diffiez en lui ce mérite fi rare d'être
AVRIL. 1763. 189
" le Peintre de fon Siécle , & de paroî-
» tre fur la Scène moins Acteur qu'-
» homme du monde ; l'homme même ;
» du jour qu'il repréfentoit.
כ
» Vous avez été frappés depuis , Mef-
» fieurs , d'une perte plus grande encore
: ce Spectacle vous la retracera
dans tous les temps. L'Auteur d'A-
» trée , de Rhadamifte , d'Electre, dont
le génie avoit porté tant de fois la
» terreur dans votre âme , l'Efchyle
François n'eft plus ; mais fes fublimes
» productions vous reftent , & fa gloi-
» re perfonnelle devient aujourd'hui
> celle de toute la Nation.
"
» Qu'il me foit permis , Meffieurs
» de guider vos regards vers ce Mau-
» folée que fait élever à ce grand Hom-
» me un Roi dont la tendreffe pater-
» nelle
pour fes Sujets perçe les ombres
?> de la mort.
» Nous ne vous envierons plus , Na-
» tions voiſines ! ces témoignages publics
de vénération pour les talens fu-
» blimes. Le marbre va vous exprimer
» cette grande vérité que le Père des
» Peuples eft auffi celui des Arts.
» Mais cet honneur rendu aux mâ-
» nes de CRÉBILLON eft encore atten-
» du de ceux du Grand CORNEILLE ,
190 MERCURE DE FRANCE .
» de RACINE , de MOLIERE ; oferaije
le dire , Meffieurs , ces mânes il-
» luftres l'attendent de vous.
»
» Héritiers de cette grandeur qui furt
" l'âme du fiécle dernier , tout ce qui
» lui eft échappé d'actions glorieuſes
» vous appartient . Ce lieu même vous
» rappelle encore à ces fentimens géné-
» reux qui ont arraché à l'infortune la
» petite fille du Grand CORNEILLE.
» Ce que vous avez fait pour le fang de
» ce grand homme marque ce qui vous
» refte à faire pour fa mémoire .
·
» Qu'il fera beau de voir un Monar-
» que & un Peuple rivaux fe difputer
» la gloire utile d'honorer les talens !
» quoi de plus propre à les encourager
» que ces témoignages éternels de votre
» admiration ? que ne devez - vous point
» attendre , Meffieurs , des Auteurs dra-
» matiques , lorfqu'ils pourront ſe flat-
» ter que les fuffrages dont vous les
» avez honorés feront perpétués fur le
» marbre ? oui , Meffieurs , les talens
» vous doivent tout leur éclat. Ils s'éteignent
loin du charme des applau
» diffemens & du flambeau de la criti-
» que . Que n'ont-ils de même leur four-
» ce dans le fentiment vrai du befoin de
> votre indulgence ! J'aurois en vous
AVRIL. 1763. 191
ม» la demandant , Meffieurs , l'efpoir fatisfaisant
de mériter un jour vos bon
» tés.
Ce Difcours fut généralement applaudi.
Le principal objet ( feu M. CRÉ-
BILLON , auquel pour la dernière fois
nous ajoutons - le Monfieur ) étoit récemment
renouvellé dans la mémoire
des Spectateurs , par un très -beau Portrait
de ce grand Poëte , que les Comédiens
venoient de faire placer depuis
quelques jours , au rang des illuftres
foutiens du Théâtre François. Ce Portrait
, admirable par la vérité de la reffemblance
& par toutes les grandes parties
de la Peinture , eft-l'ouvrage de M.
DOYEN , Peintre du ROI .
ne ,
Quoique la retraite de Mlle Dan-
GEVILLE ne paroiffe que trop certainous
remettons à donner les anecdotes
que nous fommes dans l'ufage
d'inférer dans nos Journaux fur les Sujets
de ce Théâtre en ces fortes d'occafions
: mais nous communiquerons un
des hommages que la Poëfie , qu'elle
a fi bien fervie , rend à cette excellente
Actrice.
#92 MERCURE DE FRANCE.
VERS à l'occafion de la retraite de
Mlle DAN GEVILLE.
Tout Paris l'adoroit , tout Paris la regrette ;
Du Théâtre François elle étoit l'ornement.
On ne perdra jamais d'Actrice plus parfaite :
Jamais on ne verra plus modeſte talent.
Chacun peut en juger par ce trait furprenant
Elle force l'envie à pleurer ſa retraite.
FRANÇOISE.
L E Mercredi , 2 Mars , on donna la
premiere repréſentation de Théagêne &
Cariclée , Tragédie nouvelle. Le pre- .
mier Acte de cette Tragédie fut applaudi
, de même que plufieurs endroits
dans les autres Actes ; mais le Public.
'ayant pas paru approuver la conduite
de ce Poëme , il a été retiré après cette
repréfentation. Cet événement ne doit
ni préjudicier à l'opinion avantageufe
qu'on avoit des talens de l'Autenr , nî
AVRIL. 1763.
181
à l'encouragement qu'ils méritent.
Quand on applaudit à la touche & au
coloris d'un Peintre , il peut fe tromper
fur l'effet de la difpofition dans un tableau
, fans perdre du côté de la gloire
de fon art , & fans que les Amateurs
attendent moins de fes autres productions
dans la fuite ...
Il y avoit , pour la repréſentation de
cette Tragédie , une décoration d'un
effet très-pittorefque. Les ruines qu'elle
repréfentoit , interrompoient cette ouverture
uniforme que l'on laiffe toujours
au milieu de nos Théâtres. Ce genre de
décorer , lorfque les fites de la Scène
y prêtent , devroit être regardé par nos
Décorateurs comme un effai propre à
les éclairer fur les moyens de varier plus
fçavament leurs ouvrages.
Les Comédiens François ont remis
au Théâtre le 28 Février le Somnam
bule , (a) Comédie en profe en un A&te.
Cette Piéce ( Auteur Anonyme ) que
l'on croît être l'ouvrage d'une Société
de gens du monde & de beaucoup d'efprit
, a eu plus de fucès à cette repriſe
que dans fa nouveauté. Elle a été jouée
très agréablement. M. BELCOUR repréfentoit
le Somnambule de la manière la
plus vraie & la plus amufante. Mlle
fa) Premiere Bépréfent. le 19 Janvier 1739.
182 MERCURE DE FRANCE.
DROUIN , qui jouoit un rôle de carac
tère , a mis auffi un comique d'intelligence
que la Piéce éxige & qui contribuoit
à fon agrément. La vivacité de M.
MOLÉ & les graces comiques de M.
PRÉVILLE , complétoient l'effet heureux
des repréſentations de cette Comédie
qui a été fuivie avec fuccès.
Une autre remife de Piéce fur laquelle
nous nous permettons fans fcrupule de
répéter les éloges que méritent les Comédiens
François , eft celle des Femmes
Sçavantes , de MOLIERE , repriſe
le même jour ( 28 Février. ) Nous en
avons parlé ci- devant dans l'Article des
Spectacles de la Cour. Nous annonçons
avec plaifir qu'il reft encore parmi nous,
une portion de Spectateurs ( ce n'eft pas
à la vérité la plus nombreufe , ) qu'un
goût de préférence attache à ces beanrés
, malgré leur ancienneté & malgré la
mode de certaines gentilleffes dramatiques
fardées des graces volatiles de la
Mufique nouvelle .
Les repréſentations des Femmes Sçavantes
ont été fort applaudies ; & ces
applaudiffemens n'avoient certainement
pas leur fource dans la frivolité du goût
dominant.
La Débutante pour l'emploi des caAVRIL.
1763. 183
+
ractéres qui a paru dans quelques rôles
de ce genre eft Mlle DORVILLE , foeur
de. Mlle RIVIERE ( ci-devant Mlle
CATINON , ) de Mlle CARELIN & de
Mlle BOGNIOLI . Le Public a reconnu
dans cette Débutante , qu'elle avoit part
à l'efpèce de patrimoine de cette famlle
pour les talens du Théâtre. Les fuccès
dans ce genre , où l'on ne paroît jamais
dans l'age qui féduit & intéreffe ne
peuvent être auffi brillans que dans d'autres
; mais Mlle DORVILLE a eu la
fatisfaction de montrer à des Spectateurs
éclairés une connoiffance raifonnée de
fon talent & une pratique du Théâtre
qui peut la rendre très - utile à tous ceux
pour lefquels elle fera employée.
›
Le Lundi 14 Mars on a donné la
première repréfentation de l'Anglois
à Bordeaux Comédie nouvelle en
vers libres & en un Acte , fuivie d'un
Divertiffement au fujet de la Paix, Le
plus grand fuccès , le plus unanime &
le moins fufpe & a couronné cet ouvra
ge . Le Public impatient de n'en pas voir
paroître l'Auteur, que fa modeftie avoit
fait fortir du Spectacle longtemps avant
la fin , après l'avoir inutilement deman
dé près d'un quart d'heure , ne permit
pas que l'on commençât le Divertiffe
V
184 MERCURE DE FRANCE .
W
ment , qu'au moins on n'eût publiquement
déclaré fon nom ; & lorfqu'un des
Acteurs eut nommé M. FAVART ( a ) ,
on applaudit pendant longtemps avec
une vivacité univerfelle. Cet Auteur a
été obligé à la feconde repréfentation
de céder à un empreffement auffi flat-
(a) Nous faififfons avec empreffement l'occa→
fion de rendre à cet égard un témoignage pur
blic à la vérité , & un témoignage que des circonftances
particulières nous ont mis en état
d'affirmer par ferment , s'il en étoit befoin . Nous
atteftons ici que M. FAVART eft feul l'Auteur de
cette Piéce. L'envie fecrette du Lecteur ou du
Spectateur qui cherche à fe venger pour ain
dire de ce qu'elle eft forcée d'admirer , le penchant
à croire autre chofe que ce que l'on nous
préfente ; la fauffe vanité de paroître inftruit de
certains fecrets de la Société toutes ces petites
caufes réunies , avoient concouru à accréditer une
efpéce de propos courant à la mode pour enlever
très-injuftement à M. FAVART l'honneur de
les talens , déja connus & eftimés , & fur le
loris defquels les Gens de Lettres , ( Juges natarels
en cette partié ) ne pourront jamais ſe méprendre
que volontairement. Au refte cet Auteur
, quoique dans un genre moins élevé , peut
Te flatter du même honneur qu'on a fait longtemps
à un grand homme , ( par la ridicule Fable
du Chartreux ) petit ftratagême de l'Envie
publique qui fe renouvellera fouvent contre bien
des Auteurs , tant qu'il y aura des Méchaas intéreffés
à femer un faux bruit , des Etourdis pour
Le débiter & des Sots pour le croire.
CoAVRIL
1763. 185
teur de la part du Public , & a reçu en
perfonne les témoignages éclatans de
fon fuffrage.
La morale la plus philofophique, embellie
des grâces & de toutes les fleurs
d'un ftyle où l'efprit & l'élégance brillent
toujours ; une délicateffe adroite à
peindre avec vérité deux Nations plus
rivales qu'ennemies ; des éloges fans flaterie
pour l'une & pour l'autre ; des critiques
fines & vives fans amertume fur
les caractères , les ufages & les moeurs
des François & des Anglois ; pardeffus,
tout , un fentiment vrai & touchant des
vertus de l'humanité ; voilà le précis de
l'ouvrage dont nous différons avec le
plus grand regret de donner un Extrait
détaillé : mais le peu d'efpace que l'abondance
des autres matières laiffe à
notre Article des Spectacles,nous oblige
à le remettre au Vol. du 15 de ce mois.
Cette Piéce a été jouée parfaitement;
& M. PREVILLE dans le rôle de Sudmner
a fait un plaifir tout nouveau .
Nous n'ofons prèfqu'ici rendre à Mlle,
DANGEVILLE le tribut d'éloges trop
mérités en cette occafion. Si ce tribut,
eft le dernier que nous devions payer
à cette inimitable Actrice , c'est renouveller
des regrets trop bien fondés.
186 MERCURE DE FRANCE.
AVIS SUR L'ÉDITION DE
L'ANGLOIS A BORDEAUX.
N. B. On apprend que plufieurs per
fonnes fefont affociées pour copier cette
Piéce aux repréfentations , afin d'envoyer
ces Copies à des Chefs de Troupes
de Province. On ne doute pas qu'il n'y
ait quelqu'Edition faite fur ces copies
& fans doute très-informe: On avertit
le Public que la véritable Edition fefait
chez DUCHESNE , rue S. Jacques ;
qu'elle fera facile à reconnoître par le
Divertiffement dont la Mufiquefera imprimée
à la fin , & par le Paraphe de
Auteur qui fera fur le titre.
9 Le Samedi , 19 Mars on donna
pour la clôture de ce Théâtre la quatriéme
repréſentation de cette même
Piéce ( l'Anglois à Bordeaux. ) Le concours
des Spectateurs y étoit auffi confidérable
qu'il puiffe être , les applau
diffemens perpétuels. Cette foirée ainfi
que toutes celles où cette Piéce avoit
été repréſentée , l'extérieur de l'Hôtel
des Comédiens a été illuminé.
L'Anglois à Bordeaux fut précédé
d'une repréſentation de Tancréde , dans
!
AVRIL. 1763. 187
laquelle Mlle DUBOIS , repréfentant à
la place de Mlle CLAIRON , eut un
fuccès très-agréable , & d'autant plus
flateur qu'il lui fut confirmé en fortant
du Théâtre , par le fuffrage de l'admirable
A&trice qu'elle avoit doublée &
qui avoit affifté à la repréſentation . ( b )
Mlle DUBOIS avoit déjà joué avec fuc
cès dans la repréfentation de Théagéne
& Cariclée , & dans celle de l'Orphelin
de la Chine . Paroître dans des rôles
que le Public eft accoutumé à voir ren
dre par Mlle CLAIRON & n'y être
que foufferte fans dèfagrément , feroit
pour une Actrice un titre de talent ; y
faire plaifir en beaucoup de parties , y
être applaudie de bonne foi , & ne paroître
dèfagréablement en aucun en
droit , c'eft , à ce qu'il femble , décider
Mlle DUBOIS , l'efpérance de ce Théâtre
pour le tragique . La conduite de
ce jeune Sujet dans l'étude de fon art ,
confirmera ou détruira cette efpérance.
Le même jour M. DAUBERVAL ,
Acteur du Théatre François , prononça
le Difcours fuivant.
(b ) La fanté de Mlle CLAIRON , quoiqu'extrémement
altérée , laiſſe eſpérer avec les fecours du
repos & du temps , un rétabliffement qui la ren
dra aux yeux du Public.
188 MERCURE DE FRANCE.
MESSIEURS ,
» Chargé de vous préfenter l'homma❤
» ge de notre reconnoiffance , il m'eft
» doux de penfer que cet emploi pré-,
> cieux à mon coeur appartient à celui
» fur lequel votre indulgence a le plus
» éclaté.
» Il eſt de ces momens où la Nature
» pour ainfi dire épuifée paroît rallen-
» tie dans fes productions,où les grands
» Modéles qui ont précédé , femblent
» avoir été formés aux dépens de leurs
Succeffeurs. Alors les difpofitions les.
» plus communes paroiffent avoir acquis
» quelques droits à votre bienveil-
» lance.
.
» Oui , Meffieurs , vous voulez bien
» avoir égard aux circonftances , & ne
pas nous juger toujours à la rigueur.
» Vous avez daigné jetter un regard
» favorable fur nos efforts , dans un
» temps où la retraite de M. GRAND-
" VAL vous laiffoit à regretter un Ac-
» teur inimitable , qui au talent le plus
» vrai joignoit l'art de rendre le Ridicule
fans rien faire perdre à fes rô-
" les dans leur nobleffe ; vous applau-
» diffiez en lui ce mérite fi rare d'être
AVRIL. 1763. 189
" le Peintre de fon Siécle , & de paroî-
» tre fur la Scène moins Acteur qu'-
» homme du monde ; l'homme même ;
» du jour qu'il repréfentoit.
כ
» Vous avez été frappés depuis , Mef-
» fieurs , d'une perte plus grande encore
: ce Spectacle vous la retracera
dans tous les temps. L'Auteur d'A-
» trée , de Rhadamifte , d'Electre, dont
le génie avoit porté tant de fois la
» terreur dans votre âme , l'Efchyle
François n'eft plus ; mais fes fublimes
» productions vous reftent , & fa gloi-
» re perfonnelle devient aujourd'hui
> celle de toute la Nation.
"
» Qu'il me foit permis , Meffieurs
» de guider vos regards vers ce Mau-
» folée que fait élever à ce grand Hom-
» me un Roi dont la tendreffe pater-
» nelle
pour fes Sujets perçe les ombres
?> de la mort.
» Nous ne vous envierons plus , Na-
» tions voiſines ! ces témoignages publics
de vénération pour les talens fu-
» blimes. Le marbre va vous exprimer
» cette grande vérité que le Père des
» Peuples eft auffi celui des Arts.
» Mais cet honneur rendu aux mâ-
» nes de CRÉBILLON eft encore atten-
» du de ceux du Grand CORNEILLE ,
190 MERCURE DE FRANCE .
» de RACINE , de MOLIERE ; oferaije
le dire , Meffieurs , ces mânes il-
» luftres l'attendent de vous.
»
» Héritiers de cette grandeur qui furt
" l'âme du fiécle dernier , tout ce qui
» lui eft échappé d'actions glorieuſes
» vous appartient . Ce lieu même vous
» rappelle encore à ces fentimens géné-
» reux qui ont arraché à l'infortune la
» petite fille du Grand CORNEILLE.
» Ce que vous avez fait pour le fang de
» ce grand homme marque ce qui vous
» refte à faire pour fa mémoire .
·
» Qu'il fera beau de voir un Monar-
» que & un Peuple rivaux fe difputer
» la gloire utile d'honorer les talens !
» quoi de plus propre à les encourager
» que ces témoignages éternels de votre
» admiration ? que ne devez - vous point
» attendre , Meffieurs , des Auteurs dra-
» matiques , lorfqu'ils pourront ſe flat-
» ter que les fuffrages dont vous les
» avez honorés feront perpétués fur le
» marbre ? oui , Meffieurs , les talens
» vous doivent tout leur éclat. Ils s'éteignent
loin du charme des applau
» diffemens & du flambeau de la criti-
» que . Que n'ont-ils de même leur four-
» ce dans le fentiment vrai du befoin de
> votre indulgence ! J'aurois en vous
AVRIL. 1763. 191
ม» la demandant , Meffieurs , l'efpoir fatisfaisant
de mériter un jour vos bon
» tés.
Ce Difcours fut généralement applaudi.
Le principal objet ( feu M. CRÉ-
BILLON , auquel pour la dernière fois
nous ajoutons - le Monfieur ) étoit récemment
renouvellé dans la mémoire
des Spectateurs , par un très -beau Portrait
de ce grand Poëte , que les Comédiens
venoient de faire placer depuis
quelques jours , au rang des illuftres
foutiens du Théâtre François. Ce Portrait
, admirable par la vérité de la reffemblance
& par toutes les grandes parties
de la Peinture , eft-l'ouvrage de M.
DOYEN , Peintre du ROI .
ne ,
Quoique la retraite de Mlle Dan-
GEVILLE ne paroiffe que trop certainous
remettons à donner les anecdotes
que nous fommes dans l'ufage
d'inférer dans nos Journaux fur les Sujets
de ce Théâtre en ces fortes d'occafions
: mais nous communiquerons un
des hommages que la Poëfie , qu'elle
a fi bien fervie , rend à cette excellente
Actrice.
#92 MERCURE DE FRANCE.
VERS à l'occafion de la retraite de
Mlle DAN GEVILLE.
Tout Paris l'adoroit , tout Paris la regrette ;
Du Théâtre François elle étoit l'ornement.
On ne perdra jamais d'Actrice plus parfaite :
Jamais on ne verra plus modeſte talent.
Chacun peut en juger par ce trait furprenant
Elle force l'envie à pleurer ſa retraite.
Fermer
Résumé : COMÉDIE FRANÇOISE.
Le 2 mars 1763, la tragédie 'Théagène et Cariclée' a été représentée pour la première fois. Bien que certains passages aient été applaudis, la pièce a été retirée après cette unique représentation en raison de l'absence d'approbation du public concernant la conduite du poème. Cet événement n'a pas affecté la réputation de l'auteur, dont les talents sont reconnus. Le 28 février, les Comédiens Français ont repris la comédie en prose 'Le Somnambule' en un acte, attribuée à une société de gens du monde. Cette représentation a connu un succès supérieur à la première, avec des performances remarquées de M. Belcour, M. Drouin, M. Molé et M. Préville. Le même jour, les 'Femmes savantes' de Molière ont été rejouées, acclamées par une partie du public appréciant les classiques malgré la mode des nouvelles pièces. Mlle Dorville a fait ses débuts dans des rôles de caractère, recevant des éloges pour son talent et sa connaissance du théâtre. Le 14 mars, la comédie en vers libres 'L'Anglais à Bordeaux' a été présentée, remportant un grand succès. L'auteur, M. Favart, a été acclamé par le public. La pièce a été jouée à plusieurs reprises, avec des représentations notables de M. Préville et Mlle Dangeville. Le 19 mars, pour la clôture du théâtre, 'L'Anglais à Bordeaux' a été représenté une dernière fois, avec un grand concours de spectateurs et des illuminations. Mlle Dubois a également été remarquée pour ses performances dans plusieurs rôles. M. Dauberval a prononcé un discours rendant hommage aux talents des acteurs et aux grands dramaturges français, soulignant l'importance du soutien du public pour encourager les auteurs dramatiques. Le texte annonce également la retraite de Mlle Dangeville, une actrice célèbre, et exprime la tristesse de Paris à cette occasion. Elle est décrite comme l'ornement du Théâtre Français et comme une actrice parfaite et modeste. Son talent était exceptionnel, au point de forcer même l'envie à pleurer sa retraite. Des hommages poétiques seront rendus à cette actrice en raison de son service remarquable à la poésie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
102
p. 192-202
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
ON trouve chez Duchesne à Paris un Extrait imprimé de l'Amour paternel, [...]
Mots clefs :
Comédie, Musique, Théâtre, Succès, Pièce, Créanciers, Mérite, Ariette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
ONN trouve chez Duchefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cer
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
les grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement , entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
ici
AVRIL 1763. 193
,
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique
. Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaî →
nement dans la plupart des Scènes
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle . Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies ,
celui - ci a tourné en plufieurs endroi's
de fes nouvelles Piéces , le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie ,
-éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre .
Dans, la Comédie Italienne en un
A&te , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'ufage
de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui orne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle- part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer. Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
rrefois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génié fin-
.:
AVRIL. 1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques
. Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
n'a
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie. Ce fuccès tres - mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme ,
fait qu'augmenter. Le Public l'a toujours
revue , jufqu'à la clôture de ce Théâtre ,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle est tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecteurs
en verront l'Analyfe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
, fort d'une BLAISE le Bucheron
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main. Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ra ,
tend gronder le tonnerre , il tremble ;
MERCURE paroît fur un nuage : ah !
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recominande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER . BLAISE exprime
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaiteil
est bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propoſe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit. MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureufe
avanture qui fait méprifer SIMON. Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querellé ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers .
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &
,
AVRIL. 1763. 197
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE ?pour toute
réponse on lui rit au nez . Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces ,
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trouvé
un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler gaîment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénument
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réferve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , qui a paru dans la première
Scène avec COLIN, fon amant , croyant
qué c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traverfée , rit ,
& SUZETTE s'obſtine à vouloir Co-
LIN. L'abfence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
l'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'àge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN . Empreffemens & fleurettes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN , cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
>
BLAISE améne le BAILI , homme
qui vante beaucoup fes confeils &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération. Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits , il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient on fe met à table , chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI ; " encore , s'écrie- t-il , que
» n'avons je à la place , car je fçai que
» vous les aimez …….. là .... une belle
» anguille ! il en paroît une dans le plat
toute accommodée . BLAISE fe dépite
, MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femmé
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
parles deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AV- RIL. 1763.. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger .
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée
. Le BAILLI Confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante. SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
l'accepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait . MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fouhait,
Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
il maudit fon indifcrétion . Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercîmens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître dit à
I iv
2.00 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pe
tulance gâte tout.
REMARQUES.
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
unes , une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention }
les Ariettes y font adroitement enchâllées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confuſion & les airs de Sur
zette & de Colin tout cet enfemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittoresque.
>
›
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M.
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte' ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL 1763 .
201
garder l'Anonyme , fentant bien que le fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui affortit le genre muſical_aux détails
des paroles. Sans ceffer d'être auſſi Harmonifte
, iikl a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature en
même temps l'efprit de la Langue & celui dela
Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAILLOT
, M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles,
>
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté für ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Mπ-
ficien dans le Magafin des Modernes ,
avec beaucoup de fuccès ; le Public
a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'aſt
pas faite comme celle de l'Opéra
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion ,
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement ,
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron ,
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés fur les Affiches ,
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a eu
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
ONN trouve chez Duchefne à Paris un
Extrait imprimé de l'Amour paternel ,
Comédie Italienne dont nous avons parlé
dans nos précédens Mercures. Cer
Extrait , ainfi que les Lettres du Traducteur
, fuffit pour faire connoître à
ceux qui n'auroient pas lu les OEuvres
de M. GOLDONI , combien cet Auteur
mérite la célébrité qu'il s'eft acquife.
L'habitude où nous fommes de ne nous
plaire , de ne rire & de ne prêter quelqu'attention
qu'aux fcènes où paroiffent
ce qu'on appelle les Mafques ; d'ailleurs,
les grands talens des Acteurs qui les portent
actuellement , entr'autres l'Arlequin
& le Pantalon , tout cela n'a pas
permis à M. GOLDONI de les bannir
ici
AVRIL 1763. 193
,
ici comme il a fait de fon Théâtre patriotique
. Malgré cette efpéce de fervitude
, qui affujettit au comique un peu
chargé , il n'en a pas mis moins d'intrigue
, moins de conduite & d'enchaî →
nement dans la plupart des Scènes
moins d'ordre , & d'éloquence naturelle
dans le ftyle . Comme de nouvelles difficultés
font ordinairement créer de nouveaux
moyens aux véritables génies ,
celui - ci a tourné en plufieurs endroi's
de fes nouvelles Piéces , le Lazi au
profit du Sentiment ; c'eft particuliérement
ce qu'on ne peut conteſter dans
une Scène de l'Amour paternel , où
l'art confommé de M. CARRELIN eft
admirablement fecondé par l'heureux
naturel de Mlle CAMILLE . On peut
dire la même chofe de plufieurs parties
des rôles de Pantalon dans cette Comédie
& dans celles qui l'ont fuivie ,
-éxécutées avec un pathétique admirable
dans le genre par M. COLALTO , Acteur
Italien de ce Théâtre .
Dans, la Comédie Italienne en un
A&te , intitulée Arlequin cru mort ,
M. GOLDONI s'eft prêté encore
plus aux Spectateurs François en mettant
les fcènes plus étendues entre l'Ar-
I. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
lequin & le Scapin , qui font dans l'ufage
de parler François dans les Comédies
Italiennes . On fent , malgré cette
conformité avec les farces fur Canevas,
combien l'efprit de l'Auteur & fon génie
pour le vrai comique ajoutent d'agrément
à cette nouvelle fcène, par l'ordre
des idées & par l'efprit qui orne
les plaifanteries , conditions fans lefquelles
il n'y a nulle- part de plaifanterie
que pour ceux qu'il eft quelquefois
humiliant d'amufer. Cette Piéce donnée
pour la premiere fois le 25 Février , a
donc eu un fuccès plus étendu dans
tous les ordres des Spectateurs , même
parmi ceux qui ne peuvent plus s'amufer
que de l'Opéra- Comique : Avantage
fans doute fort au -deffous des talens
de l'Auteur & du mérite de fes Ouvrages
, mais qui doit être auffi précieux
pour lui que l'étoit autrefois pour Mo-
LIERE , l'honneur d'introduire la Comédie
, en la mafquant quelquefois des
livrées de la farce . Ceci doit s'appliquer
auffi à une Comédie en cinq Actes du
même Auteur , intitulée Arlequin Valet
de deux Maîtres , repréfentée pour la
rrefois le 4 Mars.Cette Piéce contient un
Imbroglio foutenu avec un Génié fin-
.:
AVRIL. 1763. 195
gulier & qui produit des Scènes fort comiques
. Elle a été fuivie & a paru réuffir
généralement.
n'a
Le 28 Février , on a donné pour la
première fois le Bucheron ou les trois
Souhaits , Comédie en Vers & en un
Acte , mêlée d'Ariettes ; elle fut unaniment
applaudie. Ce fuccès tres - mérité
tant par la Mufique que par la conftitution
agréable & riante du Poëme ,
fait qu'augmenter. Le Public l'a toujours
revue , jufqu'à la clôture de ce Théâtre ,
avec un nouveau plaifir ; nous en aurions
nous-mêmes à nous étendre davantage
fur cette Nouveauté , fi nous n'en
avions déja parlé dans les Spectacles de
la Cour. ( a ) Elle est tirée d'un Conte
de PERRAULT , imprimé à la tête de
la Piéce. Nous croyons que nos Lecteurs
en verront l'Analyfe avec plaifir.
EXTRAIT DU BUCHERON.
, fort d'une BLAISE le Bucheron
foret , un fagot & une cognée fur
l'épaule , une bouteille d'ofier à la
main. Il fe repofe ; tandis qu'il déplore
les peines de fon état , il en
( a ) Voyez ci-deffus l'Article des Spectacles de
la Cour.
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
ra ,
tend gronder le tonnerre , il tremble ;
MERCURE paroît fur un nuage : ah !
Seigneur , lui dit BLAISE , que je
fouffre toujours pourvu que je vive !
MERCURE , après l'avoir raffuré , lui
annonce qu'il aura trois Souhaits à former
qui feront accomplis , & lui recominande
en partant , de profiter de la
bonté de JUPITER . BLAISE exprime
d'abord fon étonnement , il fe livre
à la joie , il rêve à ce qu'il fouhaiteil
est bien embaraffé , tout ce qu'il
fe propoſe , il le rejette. Il avale le
refte de fa bouteille , comptant que cela
lui ouvrira l'efprit. MARGOT , fa femme,
le furprend , elle le gronde fur fon
oifiveté , lui reproche fon peu d'amour
pour elle pour fes enfans lui dit
qu'il ne fonge point à établir SUZETTE
, leur fille , que SIMON , riche Fermier
la demande en mariage ; à ce
nom BLAISE , hauffe les épaules ,
MARGOT , queftionne , & on la met
affez difficilement au fait de l'heureufe
avanture qui fait méprifer SIMON. Elle
fe radoucit,flatte fonMari autant qu'elle
l'a querellé ; il fort pour confulter le
BAILLI & appaifer fes Créanciers .
MARGOT , feule , fe fait un portrait
extravagant de fa grandeur future , &
,
AVRIL. 1763. 197
faute de joie ; SIMON vient s'informer
quand il époufera SUZETTE ?pour toute
réponse on lui rit au nez . Arrivent un
CABARETIER & une MEUNIERE ,
qui font les Créanciers ; on les reçoit
de même ; au mot de tréfor que lâche
MARGOT , ils ceffent leurs menaces ,
lui font les offres les plus obligeantes
& fe retirent perfuadés qu'elle a trouvé
un tréfor. SIMON eft auffi dans cette
erreur , SUZETTE la confirme en venant
parler gaîment de la richeffe prochaine
de fon père , MARGOT lui impofe
filence , & lui enjoint de ne plus
penfer à SIMON : elle avoue ingénument
qu'elle n'y a jamais penfé ; & fur
ce que la mère dit qu'elle lui réferve
quelqu'un qui fera mieux fon fait , la
jeune fille , qui a paru dans la première
Scène avec COLIN, fon amant , croyant
qué c'eft de lui qu'il eft queftion , le
nomme ; MARGOT s'emporte. SIMON
qui triomphe de la voir traverfée , rit ,
& SUZETTE s'obſtine à vouloir Co-
LIN. L'abfence de BLAISE inquiette
l'ambitieufe MARGOT , elle fort pour
l'aller rejoindre , en ordonnant à fa fille
de refter avec SIMOM , homme d'àge,
qu'elle ne craint pas comme le jeune
COLIN . Empreffemens & fleurettes de
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
la part de SIMON , éloges contraftés de
COLIN , cet amant furvient ; le bon
Fermier touché de leurs amours naïfs,
fait un retour fur lui-même & promet
de les feconder auprès de BLAISE.
>
BLAISE améne le BAILI , homme
qui vante beaucoup fes confeils &
qui ne fait que boire & manger en
préfcrivant toujours la modération. Le
BUCHERON rempli de fes idées de
fortune , entend avec peine une propofition
de mariage qui retarde l'accompliffement
de fes trois Souhaits , il fe
débarraffe de SUZETTE & de COLIN
par des promeffes vagues , & retient
SIMON qui le complimente. MARGOT
revient on fe met à table , chacun
donne un avis conforme à fon goût ,
on mange quelques petits poiffons ,
BLAISE excite fes convives & furtout
le BAILLI ; " encore , s'écrie- t-il , que
» n'avons je à la place , car je fçai que
» vous les aimez …….. là .... une belle
» anguille ! il en paroît une dans le plat
toute accommodée . BLAISE fe dépite
, MARGOT l'invective , le BAILLI
& SIMON mangent & boivent. La colère
& le déluge de propos de la femmé
réduifent le mari qui ne peut l'adoucir
parles deux fouhaits qu'il dit avoir encore
AV- RIL. 1763.. 199
à former , à fouhaiter fans y fonger .
qu'elle devienne muette ; elle veut continuer
fes injures , mais en vain ; de
rage elle renverfe les bancs & fort défefpérée
. Le BAILLI Confeille , BLAISE
fe défole & SIMON plaifante. SUZETTE
arrive tout en pleurant , elle fe plaint
que fa mère l'a battue , elle fe confole
dans l'efperance qu'on la mariera avec
COLIN , & s'afflige après l'explication
des deux malheurs , fçavoir l'anguille
& la perte de la parole. COLIN vient
demander fi MARGOT confent enfin à
l'accepter pour gendre , on le renvoye
à BLAISE , qui gémit de n'avoir plus
qu'un fouhait . MARGOT reparoît amenée
par une Commère qui lui fert d'interpréte
; Blaife propofe à fa femme de
la faire Reine , par fon dernier fouhait,
Reine & ne point parler , dit le
BAILLI , non , non. Cela met dans une
grande perplexité le mari , il s'attendrit ;
il maudit fon indifcrétion . Tout le monde
fe joint pour l'engager à rendre la
parole à la pauvre MARGOT ; il héfite
longtemps ; il céde , elle ne tient plus
en place , ce font des remercîmens , &
un caquet infinis . SIMON rit à gorge
déployée ; le BAILLI , dont la manie
eft de fe montrer le maître dit à
I iv
2.00 MERCURE DE FRANCE.
BLAISE que le fouvenir de fes dettes
tourmente , qu'il arrangera cette affaire
& obtiendra du temps des Créanciers.
Tout fe pacifie , le Bucheron reprend fa
cognée en chantant l'amour du travail
& des biens naturels , on fe difpofe à
unir COLIN & SUZETTE. La Piéce eft
terminée par un Vaudeville qui en dérive
, & dont le refrain eft : Trop de pe
tulance gâte tout.
REMARQUES.
On trouve dans ce petit Drame , une conduîte
fage , un ftyle proportionné au Sujet , des plaifanteries
unes , une gaité franche , des traits
même de Morale , mais jettés fans prétention }
les Ariettes y font adroitement enchâllées , & la
Mufique , qui eft de M. Philidor , eft de la plus
grande beauté. Les plaintes du Bucheron fur fa
mifére , le plaifir enfuite d'avoir trois fouhaits à
former , bonheur qui lui paroît un fonge , le
Quatuor des Créanciers , &c. le Trio des Confultations
, le Septuor de la fin , Morceau détaillé
fans la moindre confuſion & les airs de Sur
zette & de Colin tout cet enfemble faifit &
frappe par la vérité des caractères de chaque Interlocuteur
établis dans cette Mufique pittoresque.
>
›
Il n'y a que les Exemplaires pour la Cour
qui portent le nom de M. Guichard ; mais il
nous a écrit qu'il étoit fâché de le voir nommer
feul dans une Piéce faite cnnjointement avec M.
C***, qui lui en a infpiré l'idée d'après le Conte' ;
que même leur intention à tous deux étoit de
AVRIL 1763 .
201
garder l'Anonyme , fentant bien que le fuccès
des Comédies à Ariettes appartient plus de droit
aux Muficiens qu'aux Poëtes. Nous ne pouvons
qu'applaudir à la modeftie de l'un & de l'autre
& à l'équité de M. Guichard.
La Mufique de cette Piéce fait d'autant plus
d'honneur à M. PHILIDOR , déja fi connu par
fes précédens ouvrages ; qu'à la fcience de l'harmonie
, fur laquelle il a reçu des éloges fans
contradiction , il a joint en cette occafion l'ufage
du goût qui affortit le genre muſical_aux détails
des paroles. Sans ceffer d'être auſſi Harmonifte
, iikl a tourné fon génie à cette mélodie
agréable & phragée que notre Langue exige , &
à laquelle on reviendra toujours , malgré même
quelques fuccès dans un genre qui dénature en
même temps l'efprit de la Langue & celui dela
Mufique qu'on y veut adapter.
Tous les Acteurs ont joué dans cette Piéce
avec beaucoup de feu & d'intelligence . M.CAILLOT
, M. DE LA RUETTE , M. CHAMPVILLE &
M. CLAIRVAL , Miles LA RUETTE , BERAUD &
DESGLANDS en exécutoient les rôles,
>
Un Acteur nouveau , dans les rôles
de chant , a débuté für ce Théâtre
le 1 Mars par celui du Prince dans
Nintete à la Cour & par celui du Mπ-
ficien dans le Magafin des Modernes ,
avec beaucoup de fuccès ; le Public
a confirmé ce 1er fuffrage dans tous
les rôles par lefquels il a continué fon
début jufqu'à la clôture , qui ne s'aſt
pas faite comme celle de l'Opéra
I v
202 MERCURE DE FRANCE.
& du Théâre François , le dernier
jour avant la Semaine de la Paffion ,
mais le Samedi veille du Dimanche
des Rameaux. Pendant cette dernière
Semaine depuis le Dimanche , vingt ,
jufqu'au vingt- fix Mars , inclufivement ,
excepté le jour de la Fête de l'Annonciation
, on a éxécuté le Bucheron ,
dont on vient de parler & plufieurs
autres Spectacles mêlés de Mufique ,
du Répertoire de ce Théâtre & de celui
de l'Opéra - Comique , lefquels ont
été alors tous intitulés fur les Affiches ,
Piéces mêlées d'Arriettes.
On a donné le jour de la clôture
la quartorziéme repréfentation du Bucheron
, précédé du Roi & le Fermier.
On ne peut avoir un plus grand
concours de Spectateurs qu'en a eu
ce Spectacle , auquel la foule a toujours
été incroyable pendant cet hyver.
Fermer
Résumé : COMÉDIE ITALIENNE.
Le texte met en lumière plusieurs pièces de théâtre italiennes et françaises, en se concentrant particulièrement sur les œuvres de Carlo Goldoni. Un extrait imprimé de 'L'Amour paternel' de Goldoni, disponible chez Duchefne à Paris, témoigne de la renommée de cet auteur. Goldoni parvient à intégrer intrigue, conduite et éloquence naturelle dans ses scènes, malgré la préférence du public pour les masques traditionnels comme Arlequin et Pantalon. Dans 'Arlequin cru mort', Goldoni adapte les scènes pour plaire au public français tout en conservant l'esprit comique et l'ordre des idées. Cette pièce, représentée pour la première fois le 25 février 1763, a connu un succès notable. Le 28 février, la comédie en vers et en un acte 'Le Bucheron ou les trois Souhaits', mêlée d'ariettes, a été applaudie à l'unanimité. Tirée d'un conte de Perrault, cette pièce a été acclamée pour sa musique et son poème agréable. L'intrigue de 'Le Bucheron' raconte comment Blaise, un bûcheron, reçoit trois souhaits de Mercure et les utilise de manière comique et moralisante. La pièce se termine par un vaudeville et des remarques sur la conduite sage, le style proportionné au sujet, et les plaisanteries fines. Les auteurs Guichard et C*** montrent une grande modestie concernant la paternité de la pièce. La musique de Philidor est louée pour son harmonie et son adaptation au langage français. Les acteurs ont joué avec beaucoup de feu et d'intelligence, et un nouvel acteur a débuté avec succès le 1 mars. La saison s'est terminée le samedi avant le Dimanche des Rameaux, avec un grand concours de spectateurs pour 'Le Bucheron'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
103
p. 185-189
A M. DELAGARDE, Auteur du Mercure pour la partie des Spectacles. A Paris, ce 22 Avril 1763.
Début :
MONSIEUR, Aucun de ceux qui fréquentent le Théâtre & qui s'intéressent à ses progrès [...]
Mots clefs :
Théâtre, Costume, Comédiens français, Public, Observations
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. DELAGARDE, Auteur du Mercure pour la partie des Spectacles. A Paris, ce 22 Avril 1763.
A M.
DELAGARDE , Auteur du
Mercure pour la partie des Spectacles .
A Paris , ce 22 Avril 1763.
MONSIEUR ,
Aucun de ceux qui fréquentent le
Théâtre & qui s'intéreffent à fes progrès
, n'ignore que c'eft à vous que
F'on doit cette obfervance du coftume,
186 MERCURE DE FRANCE.
que
l'on
y voit
régner
depuis
quel- ques
années
, & la fuppreffion
de
quantité
d'ufages
ineptes
qui le défiguroient
. C'est
vous
qui , le premier avez
fait voir
dans
l'Opéra
d'Alcefte repréſenté
d'abord
à la Cour
, des combats
& des pompes
funèbres
dans
le
jufte
coftume
de l'antiquité
: & la fatiffaction
qu'on
en eut , fut , pour
ainfi
dire , le fignal
du changement
heureux
que
nous
avons
vû depuis
fur notre
Scène
. Cette
obfervance
du coftume fi néceffaire
& en même
temps
fi vainement
defirée
jufques
-là , toute
fenfée
qu'elle
étoit
, ne s'eft pas établie
fans de
grandes
difficultés
. Il y a des
ufages
auxquels
on tient
par
habitude
, en
même
temps
que la réfléxion
les condamne
; & nous
n'ignorons
pas tout
ce qu'il
vous
en a coûté
pour
vaincre les préjugés
qu'il
les avoient
confacrés
fur notre
Théâtre
. Le foin
avec
lequel
vous
traitez
dans
le Mercure
l'Article
des Spectacles , ne permettant pas de
douter de l'intérêt que vous y prenez ,
& fpécialement à notre Théâtre national
nous avons cru ,
Monfieur , que
c'eft à vous que l'on doit naturellement
s'adreffer pour faire entendre le cri public
fur la manière dont on continue
MA I. 1763. 187
de repréfenter l'Andrienne. Le Début
9
d'un nouvel Acteur fort intéreffant
vient de faire remettre cette Piéce
dont il eft inutile de rappeller ici le mérite.
Dans des temps qu'on peut appeller
barbares , quoique fort prochains
encore , lorfqu'on voyoit fur la Scène
Françoife Agamemnon , dans le camp
des Grecs , enveloppé d'une espèce de
baril à franges , ôtant fon chapeau poliment
aux Dames , conduire au bûcher
fa trifte fille Iphigénie en robe de
Cour fur un vafte panier , avec de
beaux gants blancs pour la décence ;
il étoit affez fimple de voir repréſenter
une Comédie Gréque au milieu d'Athénes
, avec des perruques nouées &
des habits à la françoi e . Mais aujourd'hui
, Monfieur , tous les gens de goût
demandent par quelle violence , par
quelle tyrannie fecrette , les Comédiens
François, qui ont été les premiers à adopter
l'ufage du coftume qui l'ont même
étendu fur toutes les parties de la repréfentation
théâtrale dans le tragique,
Toit pour les Piéces nouvelles , foit pour
les anciennes , font encore fi finguliérement
attachés aux routines de leurs
Anciens dans les repréfentations du
comique ? Comment ne fent- on pas de
188 MERCURE DE FRANCE.
و
quel dégoût il doit être , pour tout ef
prit fenfé , de voir des petits- maîtres ,
des vieillards , des femmes , des valets
françois dans Athènes , agir, parler felon
les moeurs & les ufages des anciens
Grecs ; enfin ces Grecs eux-mêmes ainfi
ridiculement traveftis ? Pourquoi un
Dave , un esclave , en Mézettin ? Quels
principes infenfés ont pu regler cet antique
ufage ? On perd cependant
l'avantage précieux de renouveller une
Piéce , du nombre de celles qui pour
le fond doivent toujours fervir de modéles
au bon Comique , & à l'art fi
difficile dont les Anciens nous ont donné
les préceptes , & les exemples dont
nous ne pouvons nous écarter jamais
fans nous écarter du vrai & de la perfection.
par
J'oubliois de vous dire que ce qui
augmente l'étonnement du Public fur
la façon dont on repréfente l'Andrienne,
c'eft d'avoir vû il y a quelques années ,
tous les Acteurs de ce même Théâtre
vêtus à la Grecque dans la Fille d'Ariftide
, Piéce d'un très-médiocre fuccès
, pour ne pas dire pis.
J'aurois bien encore quelques réfléxions
à faire fur la ridicule difparate
qui fe trouve dans le traveftiffement du
là
MA I. 1763 . 189
Valet de l'Homme à bonne fortune.
toutes les fois que l'on joue cette Comédie
. J'ofe me flatter que vous ne négligerez
pas , Monfieur , d'inférer ces
obfervations dans votre Article du prochain
Mercure , fans quoi j'aurois pris
d'autres mefures pour qu'elles ne ref
taffent pas ignorées.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MALLET.
DELAGARDE , Auteur du
Mercure pour la partie des Spectacles .
A Paris , ce 22 Avril 1763.
MONSIEUR ,
Aucun de ceux qui fréquentent le
Théâtre & qui s'intéreffent à fes progrès
, n'ignore que c'eft à vous que
F'on doit cette obfervance du coftume,
186 MERCURE DE FRANCE.
que
l'on
y voit
régner
depuis
quel- ques
années
, & la fuppreffion
de
quantité
d'ufages
ineptes
qui le défiguroient
. C'est
vous
qui , le premier avez
fait voir
dans
l'Opéra
d'Alcefte repréſenté
d'abord
à la Cour
, des combats
& des pompes
funèbres
dans
le
jufte
coftume
de l'antiquité
: & la fatiffaction
qu'on
en eut , fut , pour
ainfi
dire , le fignal
du changement
heureux
que
nous
avons
vû depuis
fur notre
Scène
. Cette
obfervance
du coftume fi néceffaire
& en même
temps
fi vainement
defirée
jufques
-là , toute
fenfée
qu'elle
étoit
, ne s'eft pas établie
fans de
grandes
difficultés
. Il y a des
ufages
auxquels
on tient
par
habitude
, en
même
temps
que la réfléxion
les condamne
; & nous
n'ignorons
pas tout
ce qu'il
vous
en a coûté
pour
vaincre les préjugés
qu'il
les avoient
confacrés
fur notre
Théâtre
. Le foin
avec
lequel
vous
traitez
dans
le Mercure
l'Article
des Spectacles , ne permettant pas de
douter de l'intérêt que vous y prenez ,
& fpécialement à notre Théâtre national
nous avons cru ,
Monfieur , que
c'eft à vous que l'on doit naturellement
s'adreffer pour faire entendre le cri public
fur la manière dont on continue
MA I. 1763. 187
de repréfenter l'Andrienne. Le Début
9
d'un nouvel Acteur fort intéreffant
vient de faire remettre cette Piéce
dont il eft inutile de rappeller ici le mérite.
Dans des temps qu'on peut appeller
barbares , quoique fort prochains
encore , lorfqu'on voyoit fur la Scène
Françoife Agamemnon , dans le camp
des Grecs , enveloppé d'une espèce de
baril à franges , ôtant fon chapeau poliment
aux Dames , conduire au bûcher
fa trifte fille Iphigénie en robe de
Cour fur un vafte panier , avec de
beaux gants blancs pour la décence ;
il étoit affez fimple de voir repréſenter
une Comédie Gréque au milieu d'Athénes
, avec des perruques nouées &
des habits à la françoi e . Mais aujourd'hui
, Monfieur , tous les gens de goût
demandent par quelle violence , par
quelle tyrannie fecrette , les Comédiens
François, qui ont été les premiers à adopter
l'ufage du coftume qui l'ont même
étendu fur toutes les parties de la repréfentation
théâtrale dans le tragique,
Toit pour les Piéces nouvelles , foit pour
les anciennes , font encore fi finguliérement
attachés aux routines de leurs
Anciens dans les repréfentations du
comique ? Comment ne fent- on pas de
188 MERCURE DE FRANCE.
و
quel dégoût il doit être , pour tout ef
prit fenfé , de voir des petits- maîtres ,
des vieillards , des femmes , des valets
françois dans Athènes , agir, parler felon
les moeurs & les ufages des anciens
Grecs ; enfin ces Grecs eux-mêmes ainfi
ridiculement traveftis ? Pourquoi un
Dave , un esclave , en Mézettin ? Quels
principes infenfés ont pu regler cet antique
ufage ? On perd cependant
l'avantage précieux de renouveller une
Piéce , du nombre de celles qui pour
le fond doivent toujours fervir de modéles
au bon Comique , & à l'art fi
difficile dont les Anciens nous ont donné
les préceptes , & les exemples dont
nous ne pouvons nous écarter jamais
fans nous écarter du vrai & de la perfection.
par
J'oubliois de vous dire que ce qui
augmente l'étonnement du Public fur
la façon dont on repréfente l'Andrienne,
c'eft d'avoir vû il y a quelques années ,
tous les Acteurs de ce même Théâtre
vêtus à la Grecque dans la Fille d'Ariftide
, Piéce d'un très-médiocre fuccès
, pour ne pas dire pis.
J'aurois bien encore quelques réfléxions
à faire fur la ridicule difparate
qui fe trouve dans le traveftiffement du
là
MA I. 1763 . 189
Valet de l'Homme à bonne fortune.
toutes les fois que l'on joue cette Comédie
. J'ofe me flatter que vous ne négligerez
pas , Monfieur , d'inférer ces
obfervations dans votre Article du prochain
Mercure , fans quoi j'aurois pris
d'autres mefures pour qu'elles ne ref
taffent pas ignorées.
J'ai l'honneur d'être , & c.
MALLET.
Fermer
104
p. 85-95
THEATRE & Œuvres diverses de M. PALISSOT de MONTENOY, de la Société Royale & Littéraire de Lorraine, &c ; avec cette Epigraphe : Principibus placuisse viris non ultima laus est. A Londres, & se trouve à Paris chez Duchesne, Libraire, rue Saint-Jacques au Temple du Goût, 1763 ; 3 Vol. in-12.
Début :
ON voit par le titre de ce Recueil, qu'il contient à la fois, & des Piéces de [...]
Mots clefs :
Recueil, Théâtre, Satire, Jeunes Écrivains, Gens de lettres, Gens du monde, Protectrice, Dialogue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : THEATRE & Œuvres diverses de M. PALISSOT de MONTENOY, de la Société Royale & Littéraire de Lorraine, &c ; avec cette Epigraphe : Principibus placuisse viris non ultima laus est. A Londres, & se trouve à Paris chez Duchesne, Libraire, rue Saint-Jacques au Temple du Goût, 1763 ; 3 Vol. in-12.
THEATRE & OEuvres diverſes de M.
PALISSOT de MONTENOY , de la
Société Royale & Littéraire de Lorraine,&
c ; avec cette Epigraphe : Principibus
placuiffe viris non ultima laus
eft . A Londres , & se trouve à Paris
chez Duchesne , Libraire , rue Saint
Jacques au Temple du Goût , 1763 ;
3 Vol. in-12.
N voit par le titre de ce Recueil ,
qu'il contient à la fois , & des Piéces de
Théâtre & d'autres productions de différens
genres . Nous renvoyons les premières
à l Article des Spectacles , ainſi
queles Préfaces & les Avertiſſemens qui
les précédent ou qui les ſuivent ; & nous
nous bornerons dans cet extrait , à parcourir
les divers morceaux qui forment
le reſte du Recueil. Les uns , déja connus
, reparoiſſent ici avec des corrections
, des changemens & des additions
conſidérables. L'attention avec laquelle
l'Auteur les a revus , eſt une preuve de
ſon reſpect pour le Public éclairé. Il y a
joint un affez grand nombre de Piéces
86 MERCURE DE FRANCE.
qui n'avoient point encore vu le jour.
Les unes & les autres méritent de fixer
l'attention , & font dignes de l'eſtime
de nos Lecteurs . :
Nous trouvons d'abord à la tête de
cette Edition , un Avertiſſement où il
eſt dit , que par l'examen de ces Ouvrages
réunis , dont aucun n'a été imprimé
dans les ténébres & fans l'aveu du Gouvernement
, on verra combien l'Auteur
a toujours reſpecté la décence, les moeurs
& les égards dûs à la Société ; combien
fon eſprit eſt éloigné de ce goût condamnable
pour la fatyre , dont il a été
accufé par les Auteurs de quelques li
belles.
Ce premier Avertifſfement eſt ſuivi
d'un Avant-propos très- bien écrit , dans
lequel on applaudira ſurtout à ce que
dit M. Paliſſot ſur l'encouragement dû
aux jeunes Ecrivains ; il a eu lui- même
lebonheur de trouver des conſeils par
mi les Gens de Lettres , & des Protecteurs
dans le Gens du monde ; & c'eſt
ſans doute là le ſens de fon Epigraphe :
il étoit encore bien jeune , lorſqu'à l'oc
cafion de fon premier ouvrage pourle
Théâtre >> il eut l'honneur d'être connu
>>d'un des plus reſpectables appuis que
>> les Lettres ayent jamais eus parmi
و
JUIN. 1763 . 87
>>nous. Il ne le nomme point , de peur
>> d'éveiller l'envie ; mais il oppoſera tou-
>> jours les bienfaits de Mécene aux ca-
>> lomnies des Mévius.
C'eſt par le même ſentiment de reconnoiſſance
, qu'il a voulu que l'hommage ,
qu'il croit devoir aux cendres d'une Protectrice
puiſſante & éclairée , fût à jamais
confervé dans ces vers pathétiques
&touchans.
Moment du déſeſpoir ! ſouvenir trop funeſte !
Ojour à nos regrets pour jamais conſacré !
Il eſt donc vrai ! .....
nous refte
cette urne eſt tout ce qui
D'un objet adoré.
Muſes , vous la perdez ; vos lyres ſuſpendues
Ne rendront déſormais que des fons de douleurs
A vos triftes accens les graces éperdues
Viendront mêler des pleurs .
Ah ! fi de ſes deſtins , ſurmontant l'inclémence ,
Elle eût franchi l'inſtant marqué par leur courroux
,
Vos fublimes accords dont l'honoroit la Francé ,
Revivroient parmi nous.
Au matin de ſesjours la mort nous l'a ravie :
Les talens , la beauté la ſuivent au cercueil ;
Et l'ennemi des Arts , le démon de l'envie
Triomphe avec orgueil .
Mais j'oferai chanter ſes vertus immortelles ;
88 MERCURE DE FRANCE .
Je veux dans tous les coeurs conſacrer ſes bienfaits
Son nom vainqueur du tems & des Parques cruelles
,
Ne périra jamais.
Plaignons cet Univers ; hélas ! il l'a perdue ,
Sans connoître le prix d'un ſi rare tréſor !
Mais plaignons bien plutôt qui peut l'avoir connue
Et lui ſurvivre encor.
:
C'eſt à cette même Protectrice que ,
même après ſa mort , M. Paliffot a dédié
un des Ouvrages qui lui ont fait le
plus de réputation , & du même genre
qu'un autre qu'il lui avoit déja dédié
pendant la vie. Ce qui marque de ſa part
une reconnoiffance également conftante
&défintéreffée.
Pour achever de faire connoître le
caractère & la façon de penſer de cet
Auteur , on lit dans un Epilogue qui
termine cette Edition , » avec quels
» égards il a parlé des hommes célébres
>>qui font honneur à leur fiécle & à la
>> Nation , tels que les Montesquieu ,
>» les Voltaire , les Crébillon , les d'Alem-
»e rt, les Buffon , les Piron , les Gref-
» fet , les Saintfoix , &c. On voit donc
dans ce Recueil, non-feulement l'ex
preffion de fa reconnoiffance envers fes
JUIN. 1763 . 89
bienfaiteurs , mais encore une fortede
vénération pour la ſupériorité des talens,
& pour les grands hommes qui les pof
fédent.
En ſuivant toujours l'ordre de cette
Édition
nous trouvons à la fin dupremier
Volume , un Dialogue entre l'Auteur
de Turcaret & un Traitant. Ce dernier
paroît courroucé à la vue d'un homme
qui l'a joué fur le Théâtre : mais lorf
qu'il apprendqu'il n'étoit pas même connu
de l'Auteurde la Comédie, ſon amour
propre en eſt offenfé , croyant qu'un
homme de ſa ſorte eſt un Perſonnage
qui doit attirer tous les regards.
>> C'eſt , dit l'Auteur de Turcaret ,
>>un ridicule commun à la plupart des
>> hommes , de prendre leur petite focié-
>>>té pour l'Univers , de regarder leur
» éxiſtence comme très- importante ; &
>>fi quelquefois leur confcience les aver-
>>tit de leurs travers , bientôt la vanité
>> leur fait accroire que ces travers mê-
> me ont un certain éclat qui les rend
>>>dignes de l'attention publique. Le
Traitant voudroit qu'on prît à la Cour ,
plutôt que dans la Finance , des Sujets
de Comédie . L'Auteur répond : » pour
>>les ridicules à grands traits , tels que
>>la Scène les éxige , & tels qu'ils de90
MERCURE DE FRANCE.
> vroient être pour préſenter des leçons
>> utiles à la fois & piquantes , croyez
> que l'eſpéce en eſt encore moins com-
>>mune à la Cour que partout ailleurs.
>> Elle a ſon peuple auſſi-bien que la ville;
»& parmi ce peuple , combien d'âmes
>> vulgaires ſans vices ni vertus , fans
>>phyfionomie , ſans caractère ? joignez
» à cela la difficulté de rendre ces Mef-
>> ſieurs plaiſans ; & convenez qu'un
» pauvre Auteur comique eſt ſouvent
>> bien embarraffé.
Nous interrompons ici l'ordre de ce
Recueil , pour parler de deux autres Dialogues
Hiftoriques,placés vers la fin du ſecond
Tome. Le premier de ces Dialogues
eſt intitulé Socrate & Erafme. On
fçait la vénération qu'Eraſme a eue pour
ce Philoſophe Grec ; vénération que lui
avoit inſpirée la lecture de Platon. Pour
détruire cette idée avantageuſe au Philoſophe
Athénien , M. Paliſſot entreprend
de faire voir que le divin Socrate n'étoit
peut-être pas fort différent du Socrate
joué dans une des Comédies d'Arifto
phane.
SOCRATE .
» Penſez- vous qu'il y ait ſur la terre
>> un Peuple capable d'honorer un CaJUIN.
1763 . 91
>> lomniateur public? Jugez donc fi dans
» une petite ville comme Athènes , dont
>> tous les Citoyens ſe connoiffoient ,
» Ariftophane qui me jouoit ſous mon
» propre nom , eût ofé en impofer
>> fur mes moeurs , au point que vous
>> l'imaginez. On peut fans doute por-
>>ter quelque atteinte à la vertu la plus
>> pure , l'environner de quelques ridi-
>>cules , peut-être même la rendre ſuf-
>> pecte d'hypocrifie : oui , la malignité
>>humaine peut aller juſques-là ; mais
>> en aucun temps elle n'applaudira un
>>Auteur qui repréſenteroit un homme
>> de bien , reconnu pour tel , comme
» un ſcélérat capable de tous les vices.
> On ſe révolteroit dès les premières
>> Scènes ; toute attention lui feroit re-
>> fuſée. Ce n'eſt point là Socrate , au-
>> roit- on dit tout d'une voix ; & d'ail-
>>leurs chez le Peuple de Solon, il y avoit
>>>une loi contre les colomniateurs,
ERASME..
» Vous confondez toutes mes idées.
» Comment , divin Socrate , vous au-
>> riez reſſemblé au Socrate de la Co-
» médie des Nuées?
Socrate convient qu'Ariftophane a un
peu outré la critique ; mais fans croire:
92 MERCURE DE FRANCE.
Socrate auffi coupable qu'on le repréſen
te dans ce dialogue , nous ne pouvons
nous diſpenſer d'avancer qu'il feroit difficile
d'employer plus d'eſprit & de fineſſe
qu'il y en a dans l'Ouvrage de M.
Paliffot. Il en falloit beaucoup en effet,
pour rendre au moins vrai-ſemblable
une opinion qui contredit les idées reçues
au ſujet du -Philofophe Grec.
Nous ſommes fachés que les bornes
d'un Extrait ne nous permettent pas
d'entrer dans un plus grand détail.
Le dialogue ſuivant eft entre le Père
Brumoy & Ariftophane. Ce dernier en
parlant de la Comédie de ſon temps ,
prétend que le Père Brumoy ne lui a
pas rendu justice , en difant qu'elle ſe
reſſentoit de la groffiéreté du fiécle de
Thefpis. L'objet de cet écrit eſt, comme
l'on voit , de juſtifier le genre de comique
employé par Ariftophane. » La Co-
>> médie , dit-il , telle que j'en avois don-
>>né le plan , étoit liée à la conftitution
» même de l'Etat ; elle étoit un des
>> principaux refforts du Gouvernement.
>>Et lorſque je medonnai tant de liberté
>> contre Cléon & beaucoup d'autres qui
>>avoient part à l'adminiſtration , je me
>> conformois à l'eſprit , & fuivois les
>> ordres fecrets de la République.
JUIN. 1763 . 93
Le reſte du Dialogue eſt employé à
prouver qu'en effetles Comédies d'Aritophane
entroient dans les vues du Gouvernement
fondé fur la nature de la Démocratie.
Toutes ces preuves font appuyées
ſur des faits qui marquent dans
l'Auteur une érudition éclairée , & une
manière de voir les choſes peu communes,
nous ofons même dire absolument
neuves. C'eſt ce qui diftingue ſpéciale
ment ces deux derniers Dialogues.
On a lu dans le temps des lettres de M,
de Voltaire à M. Paliſſot, avec les réponſes
On les retrouve avec plaifir dans cette
Edition , où elles ſerviront à l'Hiſtoire
Littéraire de notre fiécle. Elles font
en même temps un exemple de la modération
avec laquelle on devroit ſe conduire
dans les diſputes de Littérature.
Les piéces fugitives terminent le ſecond
Volume. Elles commencent par
une Épitre au Roi , que l'Auteur eut
l'honneur de préſenter à Sa Majesté en
1749. C'eſt n'est pas l'unique occafion
qu'ait eu M. Paliſſot , de donner des
preuves publiques qu'il eſt également
bon Sujet & bon Poëte. On peut en
voir d'autres preuves dans le Prologue
& le Difcours qu'il a mis à la tête de ſa
Comédie des Originaux.
94 MERCURE DE FRANCE.
Enfin le troifiéme Tome de ce Recueil
contient l'Histoire des premiers
fiècles de Rome , dédiée au Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar. Elle
avoit déja eu deux Editions. Cette troifiéme
a été revue & corrigée avec ſoin.
Nous invitons ceux qui pourroient condamner
le choix du Sujet , à lire le Difcours
préliminaire ; ou plutôt nous conſeillons
de lire l'Hiſtoire même , qui
porte partout l'empreinte d'un homme
d'eſprit , également verſé dans l'art d'écrire
& dans la connoiſſance de la Politique
& du coeur humain.
Il y a d'autres piéces dans ce recueil
fur leſquelles le temps ne nous promet
pas de nous arrêter : telles font en particulier
, des Epitres , des Odes , des
Chanfons , des Epigrammes , des Difcours
en profe ,& d'autres Ecrits de peu
d'étendue. L'Auteur n'a fait choix que
de ceux qu'il a cru dignes des regards du
Public ; & fa ſévérité a fait exclurre de
cette Edition pluſieurs piéces qui peutêtre
ne l'euffent pas déparée. Quoi qu'il
en ſoit , celles qu'il a conſervées ne peuvent
que lui faire honneur. On peut
voir par le nombre & la variété de fes
Ouvrages , qu'il y a peu de genres dans
leſquels il ne ſe ſoit éxercé ; & il eſt rare
JUIN. 1763. 95
qu'à 33 ans , on ait parcouru une carrière
auffi vaſte & auſſi brillante.
PALISSOT de MONTENOY , de la
Société Royale & Littéraire de Lorraine,&
c ; avec cette Epigraphe : Principibus
placuiffe viris non ultima laus
eft . A Londres , & se trouve à Paris
chez Duchesne , Libraire , rue Saint
Jacques au Temple du Goût , 1763 ;
3 Vol. in-12.
N voit par le titre de ce Recueil ,
qu'il contient à la fois , & des Piéces de
Théâtre & d'autres productions de différens
genres . Nous renvoyons les premières
à l Article des Spectacles , ainſi
queles Préfaces & les Avertiſſemens qui
les précédent ou qui les ſuivent ; & nous
nous bornerons dans cet extrait , à parcourir
les divers morceaux qui forment
le reſte du Recueil. Les uns , déja connus
, reparoiſſent ici avec des corrections
, des changemens & des additions
conſidérables. L'attention avec laquelle
l'Auteur les a revus , eſt une preuve de
ſon reſpect pour le Public éclairé. Il y a
joint un affez grand nombre de Piéces
86 MERCURE DE FRANCE.
qui n'avoient point encore vu le jour.
Les unes & les autres méritent de fixer
l'attention , & font dignes de l'eſtime
de nos Lecteurs . :
Nous trouvons d'abord à la tête de
cette Edition , un Avertiſſement où il
eſt dit , que par l'examen de ces Ouvrages
réunis , dont aucun n'a été imprimé
dans les ténébres & fans l'aveu du Gouvernement
, on verra combien l'Auteur
a toujours reſpecté la décence, les moeurs
& les égards dûs à la Société ; combien
fon eſprit eſt éloigné de ce goût condamnable
pour la fatyre , dont il a été
accufé par les Auteurs de quelques li
belles.
Ce premier Avertifſfement eſt ſuivi
d'un Avant-propos très- bien écrit , dans
lequel on applaudira ſurtout à ce que
dit M. Paliſſot ſur l'encouragement dû
aux jeunes Ecrivains ; il a eu lui- même
lebonheur de trouver des conſeils par
mi les Gens de Lettres , & des Protecteurs
dans le Gens du monde ; & c'eſt
ſans doute là le ſens de fon Epigraphe :
il étoit encore bien jeune , lorſqu'à l'oc
cafion de fon premier ouvrage pourle
Théâtre >> il eut l'honneur d'être connu
>>d'un des plus reſpectables appuis que
>> les Lettres ayent jamais eus parmi
و
JUIN. 1763 . 87
>>nous. Il ne le nomme point , de peur
>> d'éveiller l'envie ; mais il oppoſera tou-
>> jours les bienfaits de Mécene aux ca-
>> lomnies des Mévius.
C'eſt par le même ſentiment de reconnoiſſance
, qu'il a voulu que l'hommage ,
qu'il croit devoir aux cendres d'une Protectrice
puiſſante & éclairée , fût à jamais
confervé dans ces vers pathétiques
&touchans.
Moment du déſeſpoir ! ſouvenir trop funeſte !
Ojour à nos regrets pour jamais conſacré !
Il eſt donc vrai ! .....
nous refte
cette urne eſt tout ce qui
D'un objet adoré.
Muſes , vous la perdez ; vos lyres ſuſpendues
Ne rendront déſormais que des fons de douleurs
A vos triftes accens les graces éperdues
Viendront mêler des pleurs .
Ah ! fi de ſes deſtins , ſurmontant l'inclémence ,
Elle eût franchi l'inſtant marqué par leur courroux
,
Vos fublimes accords dont l'honoroit la Francé ,
Revivroient parmi nous.
Au matin de ſesjours la mort nous l'a ravie :
Les talens , la beauté la ſuivent au cercueil ;
Et l'ennemi des Arts , le démon de l'envie
Triomphe avec orgueil .
Mais j'oferai chanter ſes vertus immortelles ;
88 MERCURE DE FRANCE .
Je veux dans tous les coeurs conſacrer ſes bienfaits
Son nom vainqueur du tems & des Parques cruelles
,
Ne périra jamais.
Plaignons cet Univers ; hélas ! il l'a perdue ,
Sans connoître le prix d'un ſi rare tréſor !
Mais plaignons bien plutôt qui peut l'avoir connue
Et lui ſurvivre encor.
:
C'eſt à cette même Protectrice que ,
même après ſa mort , M. Paliffot a dédié
un des Ouvrages qui lui ont fait le
plus de réputation , & du même genre
qu'un autre qu'il lui avoit déja dédié
pendant la vie. Ce qui marque de ſa part
une reconnoiffance également conftante
&défintéreffée.
Pour achever de faire connoître le
caractère & la façon de penſer de cet
Auteur , on lit dans un Epilogue qui
termine cette Edition , » avec quels
» égards il a parlé des hommes célébres
>>qui font honneur à leur fiécle & à la
>> Nation , tels que les Montesquieu ,
>» les Voltaire , les Crébillon , les d'Alem-
»e rt, les Buffon , les Piron , les Gref-
» fet , les Saintfoix , &c. On voit donc
dans ce Recueil, non-feulement l'ex
preffion de fa reconnoiffance envers fes
JUIN. 1763 . 89
bienfaiteurs , mais encore une fortede
vénération pour la ſupériorité des talens,
& pour les grands hommes qui les pof
fédent.
En ſuivant toujours l'ordre de cette
Édition
nous trouvons à la fin dupremier
Volume , un Dialogue entre l'Auteur
de Turcaret & un Traitant. Ce dernier
paroît courroucé à la vue d'un homme
qui l'a joué fur le Théâtre : mais lorf
qu'il apprendqu'il n'étoit pas même connu
de l'Auteurde la Comédie, ſon amour
propre en eſt offenfé , croyant qu'un
homme de ſa ſorte eſt un Perſonnage
qui doit attirer tous les regards.
>> C'eſt , dit l'Auteur de Turcaret ,
>>un ridicule commun à la plupart des
>> hommes , de prendre leur petite focié-
>>>té pour l'Univers , de regarder leur
» éxiſtence comme très- importante ; &
>>fi quelquefois leur confcience les aver-
>>tit de leurs travers , bientôt la vanité
>> leur fait accroire que ces travers mê-
> me ont un certain éclat qui les rend
>>>dignes de l'attention publique. Le
Traitant voudroit qu'on prît à la Cour ,
plutôt que dans la Finance , des Sujets
de Comédie . L'Auteur répond : » pour
>>les ridicules à grands traits , tels que
>>la Scène les éxige , & tels qu'ils de90
MERCURE DE FRANCE.
> vroient être pour préſenter des leçons
>> utiles à la fois & piquantes , croyez
> que l'eſpéce en eſt encore moins com-
>>mune à la Cour que partout ailleurs.
>> Elle a ſon peuple auſſi-bien que la ville;
»& parmi ce peuple , combien d'âmes
>> vulgaires ſans vices ni vertus , fans
>>phyfionomie , ſans caractère ? joignez
» à cela la difficulté de rendre ces Mef-
>> ſieurs plaiſans ; & convenez qu'un
» pauvre Auteur comique eſt ſouvent
>> bien embarraffé.
Nous interrompons ici l'ordre de ce
Recueil , pour parler de deux autres Dialogues
Hiftoriques,placés vers la fin du ſecond
Tome. Le premier de ces Dialogues
eſt intitulé Socrate & Erafme. On
fçait la vénération qu'Eraſme a eue pour
ce Philoſophe Grec ; vénération que lui
avoit inſpirée la lecture de Platon. Pour
détruire cette idée avantageuſe au Philoſophe
Athénien , M. Paliſſot entreprend
de faire voir que le divin Socrate n'étoit
peut-être pas fort différent du Socrate
joué dans une des Comédies d'Arifto
phane.
SOCRATE .
» Penſez- vous qu'il y ait ſur la terre
>> un Peuple capable d'honorer un CaJUIN.
1763 . 91
>> lomniateur public? Jugez donc fi dans
» une petite ville comme Athènes , dont
>> tous les Citoyens ſe connoiffoient ,
» Ariftophane qui me jouoit ſous mon
» propre nom , eût ofé en impofer
>> fur mes moeurs , au point que vous
>> l'imaginez. On peut fans doute por-
>>ter quelque atteinte à la vertu la plus
>> pure , l'environner de quelques ridi-
>>cules , peut-être même la rendre ſuf-
>> pecte d'hypocrifie : oui , la malignité
>>humaine peut aller juſques-là ; mais
>> en aucun temps elle n'applaudira un
>>Auteur qui repréſenteroit un homme
>> de bien , reconnu pour tel , comme
» un ſcélérat capable de tous les vices.
> On ſe révolteroit dès les premières
>> Scènes ; toute attention lui feroit re-
>> fuſée. Ce n'eſt point là Socrate , au-
>> roit- on dit tout d'une voix ; & d'ail-
>>leurs chez le Peuple de Solon, il y avoit
>>>une loi contre les colomniateurs,
ERASME..
» Vous confondez toutes mes idées.
» Comment , divin Socrate , vous au-
>> riez reſſemblé au Socrate de la Co-
» médie des Nuées?
Socrate convient qu'Ariftophane a un
peu outré la critique ; mais fans croire:
92 MERCURE DE FRANCE.
Socrate auffi coupable qu'on le repréſen
te dans ce dialogue , nous ne pouvons
nous diſpenſer d'avancer qu'il feroit difficile
d'employer plus d'eſprit & de fineſſe
qu'il y en a dans l'Ouvrage de M.
Paliffot. Il en falloit beaucoup en effet,
pour rendre au moins vrai-ſemblable
une opinion qui contredit les idées reçues
au ſujet du -Philofophe Grec.
Nous ſommes fachés que les bornes
d'un Extrait ne nous permettent pas
d'entrer dans un plus grand détail.
Le dialogue ſuivant eft entre le Père
Brumoy & Ariftophane. Ce dernier en
parlant de la Comédie de ſon temps ,
prétend que le Père Brumoy ne lui a
pas rendu justice , en difant qu'elle ſe
reſſentoit de la groffiéreté du fiécle de
Thefpis. L'objet de cet écrit eſt, comme
l'on voit , de juſtifier le genre de comique
employé par Ariftophane. » La Co-
>> médie , dit-il , telle que j'en avois don-
>>né le plan , étoit liée à la conftitution
» même de l'Etat ; elle étoit un des
>> principaux refforts du Gouvernement.
>>Et lorſque je medonnai tant de liberté
>> contre Cléon & beaucoup d'autres qui
>>avoient part à l'adminiſtration , je me
>> conformois à l'eſprit , & fuivois les
>> ordres fecrets de la République.
JUIN. 1763 . 93
Le reſte du Dialogue eſt employé à
prouver qu'en effetles Comédies d'Aritophane
entroient dans les vues du Gouvernement
fondé fur la nature de la Démocratie.
Toutes ces preuves font appuyées
ſur des faits qui marquent dans
l'Auteur une érudition éclairée , & une
manière de voir les choſes peu communes,
nous ofons même dire absolument
neuves. C'eſt ce qui diftingue ſpéciale
ment ces deux derniers Dialogues.
On a lu dans le temps des lettres de M,
de Voltaire à M. Paliſſot, avec les réponſes
On les retrouve avec plaifir dans cette
Edition , où elles ſerviront à l'Hiſtoire
Littéraire de notre fiécle. Elles font
en même temps un exemple de la modération
avec laquelle on devroit ſe conduire
dans les diſputes de Littérature.
Les piéces fugitives terminent le ſecond
Volume. Elles commencent par
une Épitre au Roi , que l'Auteur eut
l'honneur de préſenter à Sa Majesté en
1749. C'eſt n'est pas l'unique occafion
qu'ait eu M. Paliſſot , de donner des
preuves publiques qu'il eſt également
bon Sujet & bon Poëte. On peut en
voir d'autres preuves dans le Prologue
& le Difcours qu'il a mis à la tête de ſa
Comédie des Originaux.
94 MERCURE DE FRANCE.
Enfin le troifiéme Tome de ce Recueil
contient l'Histoire des premiers
fiècles de Rome , dédiée au Roi de Pologne
, Duc de Lorraine & de Bar. Elle
avoit déja eu deux Editions. Cette troifiéme
a été revue & corrigée avec ſoin.
Nous invitons ceux qui pourroient condamner
le choix du Sujet , à lire le Difcours
préliminaire ; ou plutôt nous conſeillons
de lire l'Hiſtoire même , qui
porte partout l'empreinte d'un homme
d'eſprit , également verſé dans l'art d'écrire
& dans la connoiſſance de la Politique
& du coeur humain.
Il y a d'autres piéces dans ce recueil
fur leſquelles le temps ne nous promet
pas de nous arrêter : telles font en particulier
, des Epitres , des Odes , des
Chanfons , des Epigrammes , des Difcours
en profe ,& d'autres Ecrits de peu
d'étendue. L'Auteur n'a fait choix que
de ceux qu'il a cru dignes des regards du
Public ; & fa ſévérité a fait exclurre de
cette Edition pluſieurs piéces qui peutêtre
ne l'euffent pas déparée. Quoi qu'il
en ſoit , celles qu'il a conſervées ne peuvent
que lui faire honneur. On peut
voir par le nombre & la variété de fes
Ouvrages , qu'il y a peu de genres dans
leſquels il ne ſe ſoit éxercé ; & il eſt rare
JUIN. 1763. 95
qu'à 33 ans , on ait parcouru une carrière
auffi vaſte & auſſi brillante.
Fermer
104
105
s. p.
LETTRE AUX AUTEURS DU MERCURE DE FRANCE SUR LE COMTE DE WARVICK TRAGÉDIE NOUVELLE EN CINQ ACTES ET EN VERS Représentée, pour la première fois, le lundi 7 Novembre 1763.
Début :
Voici, Messieurs, une nouvelle preuve de cette vérité que Corneille a devinée [...]
Mots clefs :
Warvick, Comte, Roi, Gloire, Coeur, Scène, Théâtre, Vengeance, Angleterre, Ingratitude, Destin, Espoir, Tragédie, Amour, Victoire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE AUX AUTEURS DU MERCURE DE FRANCE SUR LE COMTE DE WARVICK TRAGÉDIE NOUVELLE EN CINQ ACTES ET EN VERS Représentée, pour la première fois, le lundi 7 Novembre 1763.
LETTRE
AUX AUTEURS
DU MERCURE
DE FRANCE ,
SUR LE
COMTE DE WARVICK,
TRAGÉDIE NOUVELLE ,
EN CINQ ACTES ET EN VERS
Repréſentée , pour la première fois , le Lundi
2 Novembre 1763.
M. DCC . LXIII.
TELEEH
LETTRE
AUX AUTEURS
DU
MERCURE DE FRANCE.
VOICI , Meſſieurs , une nouvelle preuve
de cette vérité que Corneille a devinée
parſentiment &qu'il a fi bien placée dans
ſaTragédie duCid : e'eſt le Cid qui parle :
«Mes pareils à deux fois ne ſe font point connoître;
»Et pour leurs coups d'eſſai veulent des coups de
Maître. >>>
C'eſt ainſi que les Racine & les Voltaires'annonçoient
ſur laScène Françoiſe.
Monfieur de la Harpe paroît avoir bien
étudié la manière de ces grands Peintres
del'ame, & ſe voit, comme eux, couronné
A iij
dès le premier pas qu'il a fait dans la car
rière du Théatre .
La Tragédie de Warvick, dont je vais
faire l'analyſe exacte , eſt un Ouvrage
qu'on ne devoit pas attendre d'un Ecolier
àpeine forti des Univerſités. Il est vrai
que ſes premiers Maîtres n'avoient pas
méconnu fon génie , & que M. de la
Harpe , avant l'âge de vingt ans , avoit
rendu fon nom celebre & intéreſſant dans
les faſtes de cette Ecole de goût & de
moeurs , qui compte plus d'un Rollin parmi
ſes Chefs .
Tout le monde paroît demeurer d'ac
cord que le plan de cette Tragédie eft
heureuſement conçu , que les caractères
en font nobles , & auffi - bien foutenus
que contraſtés , les ſentimens vrais
& grands fans enfure , le ſtyle élégant
& la verſification facile , mais toujours
harmonieuſe . Ceux qui s'intéreſſent à la
gloire de notre Theatre voient avec plaifir
s'élever un jeune Poëte , qui a le courage
de ſacrifier à la préciſion de ſes
dialogues ces maximes & ces ſentences
tant rebattues & toujours applaudies .
Ils lui ſçauront gré ſans doute d'avoir
composé dans un genre preſque oublié de
nos jours , & qui a fait place aux monf
trueuſes &burleſques Pantomimes qu'on
nous apporte d'Angleterre ou d'Italie .
Mais outre le mérite réel de cette Tragé
die , il en eſt un qui appartient plus aux
moeurs qu'au génie ; l'Auteur ſemble ne
s'être écarté de l'hiſtoire que pour donner
à Warvick toute la grandeurdont une
ame eft capable. Auguſte qui pardonne a
Cinna , n'eſt pas plus généreux que Warvick
empriſonné par Edouard , & qui ne
fort de ſa priſon que pour le couronner
une ſeconde fois . Les acclamations univerfelles
données au Comte de Warvick
dans ce moment , font un témoignage
irrécuſable contre les détracteurs
de la Scène Françoiſe . Ce n'eſtpoint affez
qu'un beau diſcours devenu preſque une
action par la véhémente éloquence de
l'Orateur , nous imprime des leçons de
vertu , ce ſont des exemples de générofité
qui nous frappent au Théatre , qui rappellent
l'homme à ſa première dignité :
ce font peut - être ces applaudiſſemens
unanimes & forcés que nous donnons à
la vertu qui nous emportent juſqu'à elle ,
qui nous rendent capables d'y atteindre ,
& font du Théatre même une école de
moeurs , que rien ne peut remplacer.
A iiij
NOMS DES ACTEURS.
YORCK , Roi d'Angleterre , ſous le nom
d'Edouard.
MARGUERITE D'AN JOU , femme de
Lancaftre , Roi d'Angleterre, ſous le nom
de HENRY.
LE COMTE DE WARVICK.
SUFFOLK , Confident d'Edouard.
SUMMER , Ami de Warvick.
ELISABETH , Amante de Warwick.
NEVILLE , Confidente de Margueritean
GARDES.
?
A
C
Ho La Scène est à Londres.
?
1612
ACTE PREMIER
MARGUERITE ouvre la ſcèneavecNéville
ſa confidente , & lui découvre les
ſecrets motifs de ſa joie &de ſes nouvelles
eſpérances : Edouard vainqueur de
Henri VI , & placé ſur ſon Trône par la
valeur & l'amitié de Warvick , va dans
l'absence de ce guerrier lui ravir ſa Maîtreffe
, & doit ce jour même épouſer Elifabeth
de Gray. Marguerite ſe flatte que
Warvick , irrité d'un affront fi peu attendu
, va travailler avec elle à rétablir
fon mari ſur le Trône d'Angleterre :
c'eſt pourquoi elle ſe propoſe d'obtenir
d'Edouard la liberté de paſſer en France
pour y joindre le Comte de Warvick ,
& l'inſtruire des amours & de l'ingratitude
du Maître qu'il s'eſt donné.
Edouard , ſans lui refuſer ni lui accorder
ſa demande , lui fait entendre que
le moment de la paix ſera celui de ſa liberté.
Le Roi ouvre à Suffolck les replis
de ſon coeur , il lui confie ſes projets , ſes
craintes , ſes combats, la violence de fon
amour . C'eſt ſurtout l'amitié de Warvick
qui lui peſe ; c'eſt Warvick , c'eſt un ami
Av
A
qu'il craint d'offenſer ; mais il eſpere le
fléchir & ordonne à Suffolck de ſe rendre
à la Cour de France , &c. &c. Alors
on apprend que le Comte vient d'arriver
dans Londres aux acclamations de tout le
Peuple , & le Roi ſe retire dans le plus
grand trouble .
Telle eſt la marche du premier Acte ,
nous n'en citerons qu'un trait rendu ſublime
par Mademoiselle Dumeſnil , &
qui le paroîtra peut - être encore ſans
elle.
Cet MARGUERITE qui parle.
Demomens en momens j'attendois le trépas ;
Unbrigand ſe préſente ,& fon avide joie
Brille dans ſes regards à l'aſpect de ſa proie.
Il eſt prêt à frapper : je reſtai ſans frayeur ,
Un eſpoir imprévu vint ranimer mon coeur.
Sans guide , fans ſecours ,dans ce lieu folitaire,
J'oſai dans ce brigand voir un Dieu tutélaire.
« Tiens , approche , ( lui dis-je, en lui montrant
mon fils , 1
Qu'à peine ſoutenoient mes bras appeſantis,)
Ofe fauver ton Prince , oſe ſauver ſamere.>>>>
J'étonnai , j'attendris ce mortel ſanguinaire ,
Mon inttépidité le rendit généreux. alloy
LeCiel veilloit alors fur mon fils malheureux,
Oubien le front des Rois , que le deſtin accable ;
Sous les traits du malheur ſemble plus refpectable,
a Suivez-moi , me dit-il , &le fer à la main ,
Portant mon fils de Pautre, il nous fraye un ches
9039
2
2
Et ce mortel abject , tout fier de ouvrage ,
fon
Sembloit , en me ſauvant , égaler mon courage.
apne me ACTE II
WARVICK commence à s'applaudir
C
avec Summer d'avoir rétabli la paix entre
deux Nations rivales & hautaines , d'avoir
obtenu pour fon Maître la Soeur de Louis
XI , & de ſe voir à la fois l'arbitre , la
zerreur & le foutien des Rois. C'eſt dans
cet eſprit qu'il rend compte enſuite au Roi
du ſuccès de ſa négociation , & qu'il ſe
félicite de l'avoir ſervi dans la Cour des
Rois comme dans les combats. Edouard
loue ſon zèle , & conſent à ratifier la paix,
mais non à épouſer la Soeur de Louis XI .
Le Comte de Warvick inſiſte ſur la né
ceffité de fatisfaire au traité dont il fut
garant lui-même ; & le Roi , fans lui devoiler
tout-à-fait le myſtère de ſes nouvelles
amours , ſe retire en lui laiſſant
voir autantde trouble que d'amitié : War
vick reſte dans l'étonnement. Marguerite
vient l'en tirer , & s'exprime ainfier
MARGUERITE. ( Elle continue àparler
d'Edouard.)
Onditque ſur ſon coeur l'amour leplus ardent
Prend, depuis quelques jours, un ſuprême afcen
dant....
1.
On dit plus , & peut- être allez-vous en douter :
Ondit que cet objet, qu'il eût dû reſpecter,
Avoit promis ſa main , gage d'unfeufincère,
Auplus grand des Guerriers qu'ait produit l'Angle
terre ,
A qui même Edouard doit toute fa grandeur :
Qu'Edouard lâchement trahit ſon bienfaiteur :
Que pour prix de ſon zèle , & d'une foi conſtantel
Il lui ravit enfin ſa femme& ſon amante!
Ce ſont-là ſes projets , ſes voeux & ſon eſpoir,
Et c'eſt Elifabeth qu'il époufe ce ſoir.
•
: • • :
Pourquoi trouveriez -vous ce récit incroyable?
Lorſque l'on a trahi ſon Prince & ſon devoir ,
Voilà, voilà le prix qu'on en doit recevoir.
Si Warvick eût ſuivi de plusjuſtes maximes ,
S'il eût cherché pour moi des exploits légitimes,
४
Il me connoît aſſez , pour croire quemon cosur
D'unplus digne retour eût payé ſa valeur.
Adieu. Dans peu d'inftans vous pourrez reconnoî
tre
Cequ'a produit pour vous le choix d'un nouveau
Maître;
Vous apprendrez bien-tôt qui vous deviez ſervir.
Vous apprendrez du moins qui vous devez hair .
Je rends grace au deſtin. Oui , ſa faveur commence
Amefaireaujourd'hui goûter quelque vengeance ;
Et j'ai vû l'ennemi qui combattit ſon Roi,
Puni parun ingrat qu'il ſervît contre moi.
Warvick veut encore douter des dif
cours de Marguerite , & de l'ingratitude
de fon ami ; mais Summer & enſuite Eli
ſabeth viennent confirmer tout ce qu'il
a appris . Warvick jure d'en tirer ven
geance. Elifabeth s'efforce en vain de le19
calmer , & Warvick fort en menaçant.
Cof
3????? ?????????????
MA
ACTE III
ARGUERITE s'applaudit d'avoir irrite
Warvick , & peint ainſi le génie des
Anglois dont il eſt l'idole .
MARGUERITE, a Néville.
:
おす
)
Ne crois pas qu'Edouard triomphe impunément,
Mets-toi devant les yeux ce long enchaînement
De meurtres , de forfaits , dont la guerre civile
A, depuis fi long-tems , épouvanté cette Iſle.
Songe au ſang dont nos yeux ont vû couler des
flots ,
по
3
53
A
Sous le fer des foldats , ſous le fer des bourreaux ;
Ou d'un père ou d'un fils chacun pleure la perte ,
Et d'un deuil éternel l'Angleterre eſt couverte.
De vingt mille proſcrits les malheureux enfans
Brûlent tous en ſecret de venger leurs parens ;
Ils ont tous entendu , le jour de leur naiſſance ,
Autour de leur berceau le cri de la vengeance :
Tous ont été , depuis , nourris dans cet eſpoir ,
Et pour eux , en naiſſant , le meurtre eſt un devoirs
Je te dirai bien plus , le ſang & le ravage
Ont endurci ce Peuple , ont irrité ſa rage;
Et depuis ſi long-tems au carnage exercé;
II conferve la foifdu ſang qu'il a verſé.
Mais elle craint que ce Guerrier trop
ſuperbe n'éclate en menaces inſultantes
devant fon maître , & que le Roi ne le
faffe arrêter , elle fort : ( ce qui laiſſe le
Théatre vuide afſfez inutilement. C'eſt un
défaut dont les plus grands Maîtres ont
donné l'exemple , mais que leurs éleves ne
doivent jamais imiter. )Edouard cependant
qui vient d'apprendre de Suffolck
que Warvick ne lui a répondu que par
des emportemens , commande qu'on l'éloigne
Mais Warvick paroît , &
lui fait une longue énumération de ſes
ſervices , il lui rappelle ſes propres difcours
fur le champ de bataille où fon
pere venoit d'expirer , & ſe plaint de
fon ingratitude . Edouard lui fait une
réponſe très-moderée , quoique noble , &
qu'on ſera peut-être bien aiſe de trouver
ici.
?
...
Ceft EDOUARD qui parle.
Moderez devant moi ce tranſportqui m'offenfe.
Vantez moins vos exploits, j'en connois l'impor
tance;
Mais ſçachez qu'Edouard , arbitre de ſon fort,
Auroit trouvé ſans vous la victoire ou llaamort;
Vous n'enpouvezdouter, vous devez me connol
tre.
Eh! quels ſont donc enfin les torts de votre Mai-
; tre?
Je vous promis beaucoup: vous ai-je donnémoins ?
Lerang, où pres de moi vous ontplacé mes ſoins,
L'éclat de vos honneurs, vosbiens, votre puiſlance,
Sont-ils de vains effets de ma reconnoiſſance ?
Il eſt vrai, j'ai cherché l'Hymen d'Elifabeth.
N'ai-je pû faire au moins ce qu'a fait mon Sujet ,
Etm'est- il défendu d'écouter ma tendreſſe ,
De brûler pour l'objet où votre eſpoir s'adreſſe ?
Queme reprochez-vous? Suis-je injuſte ou cruel ?
L'ai-je, comme unTyran , fait traîner à l'autel ??
Je me fuis , comme vous , efforcé de lui plaire ,
Je me ſuis appuyé de l'aveu de ſon pere ;
J'ai demandé le ſien; & s'il faut dire plus ,
Elle n'a point encor expliqué ſes refus.
Laiſſez-moi juſques-là me flatter que ma flamme
Quemes foins , mes reſpects , n'offenſent point fon
ame;
Etqu'un coeur qui du vôtre a mérité les voeux,
Peut être , malgré vous, ſenſible à d'autres feux.
•
WARVICK & EDOUARD.
Jamais Elifabeth ne me ſera ravie ,
Onvous ne l'obtiendrez qu'aux dépen de maviej
Jamais impunémentje ne fus offenfé
יצ
Y
EDOUARD.
Jamais impunément je ne fus menacé ;
Et fi d'une amitié , qui me fut long-tems chère?
Le ſouvenir encor n'arrêtoit ma colère ,
Vous en auriez déjà reſſenti les effets ....
Peut-être cet effort vaut ſeul tous vos bienfaits.
Nepouſſez pas plus loinma bonté qui ſe laſſe
Et ne me forcez pas à punir votre audace.
Edouard peut d'un mot venger ſes droits bleſſés,
Etfût-il votre ouvrage ; il eſt Roi, frémiſſez.
Le Comte de Warvick lui répond
par des reproches encore plus amers ;
Edouard fait entrer ſesGardes ; Elifabeth
arrive avec eux : le Comte lui exagere
les torts de l'ingrat Yorck , & la quitte
pour courir à la vengeance. Edouard or
donne qu'on arrête le Comte de Warvick .
Elifabeth demeure avec le Roi pour l'appaifer
, & l'on vient leur annoncer que
Warvick s'eſt laiſſe conduire à la tour ,
mais que le peuple s'émeut en fa faveur :
le Roi fort pour aller le contenir.
SOIVAAT
0
C
ACTE IV.
WARVICK feul & dans la prifon , fe
retrace ainſi le fort de ſon premier maître :
.. C'eſt dans ces lieux, dans cette tour horrible
Qu'à vivre dans les fers par moi ſeul condamné
Lemalheureux Henri languit abandonné ,
L'Oppreſſeur , l'Opprimé n'ont plus qu'un même
afyle.
Hélas ! dans ſon malheur il eſt calme& tranquille,
Il eſt loin de penſer qu'un revers plein d'horreur
Enchaîne auprès de lui ſon ſuperbe vainqueur.
Summer vient lui apprendre que le parti
de Marguerite doit bientôt le délivrer.
Warvick le conjure par les pleurs qu'il
verſe encore devant lui , de hâter le moment
de ſa liberté. Summer lui promet
tout , & fort pour lui obéir.
Plus calme après ces eſpérances , Warwick
réfléchit ſur l'illuſion qui l'a confolé
; Elifabeth arrive,
L'objet de cette Scène n'eſt ni précis ,
ni déterminé ; mais l'art de l'Auteur , la
figure aimable & la voix touchante de MademoiſelleDubois,
fur-tout les talens ſupérieurs
de M. Le Kain , qu'on peut appellerleGarrickFrançois
, concourent àpal
lier ce léger défaut .
Enfin des Gardes viennent chercher
Elifabeth pour la conduire auprès du
Roi ; Warvick retombe dans ſes incertitudes
, & dans l'agitation . Alors
des Gardes enfoncent la prifon , & Summer
à leur tête parle ainfi.
SCENE VII.
SUMMER..
J'apporte la vengeance ,
Ami , prenez ce fer ; foyez libre & vainqueur .
WARVICK.
Tout estdonc réparé ? .. Cherami , quel bonheut !
SUMMER.
Votre nom, votre gloire, & la Reine & moi-même ,
Tout range ſous vos loix un peuple qui vous aime
Marguerite , échappée aux Gardes du Palais ,
D'abord, à votre nom , raſſemble les Anglois ,
Jemejoins à ſes cris : tout s'émeut, tout s'emprefle,
Tous veulent vous offrir une main vengereſſe.
On attaque , on aſſiége Edouard allarmé
Avec Elifabeth au Palais renfermé.
Paroiſſez ; c'eſt à vous d'achever la victoire.
mivenez chercher la vengeance & la gloire.
WARVICK.
Voilàdonc où ſa faute & le fort l'ont réduit :
De ſon ingratitude il voît enfin le fruit.
Il l'a trop mérité. Marchons ... Warvick, arrête.
Tu vas donc d'une femme achever la conquête
Ecrafer fans effort un rival abbatu?
20 Sont-ce làdes exploits dignes de ta vertu ?
Eft-ce un ſi beautriomphe offert à ta vaillance ;
D'immoler Edouard, quand il eſt ſans défenſe ?
Ah!j'embraffe unprojetplus grand,plus généreux.
Voici de mes inftans l'inſtant le plus heureux.
Ce jour de mes malheurs eſt le jour de ma gloire.
C'eſt moiqui vais fixer le fort & la victoire.
Le deſtin d'Edouard ne dépend que de moi.
J'ai guidé ſa jeuneſſe & mon bras l'a fait Roi ;
J'al conſervé ſes jours & je vais les défendre .
Je luidonnai le ſceptre , &je vais le lui rendre
Detous les ennemis confondre les projets,
Et je veux le punit à force de bienfaitsig
Il connoîtra mon coeur autant que mon courage W
Une ſeconde fois il ſera monouvrage, Do
Qu'il va ſe repentir de m'avoir outrage
Combien it va rougir ! ... Amis , je ſuis venge.
Allons, braves Anglois , c'eſt Warvick qui vous
guide,
Ne déſavouez point votre Chef intrépide.
Sivous aimez l'honneur, venez tous avec mo
Et combattre Lançaſtre, & fauver votre Roi
Fin du quatrième Alte
uby
ACTE V
ELISABETH qui ne connoîtdeWarvick
que fa fureur &fes projets de vengeance ,
tremble également pour les jours de fon
amant , &pour ceux de fon Roi. Suffolck
vient la raſſurer par le récit de ce qui
s'eſt paffé ſous les yeux, Warvick a
diffipe le parti de Marguerite qui affiés
geoit Edouard dans ſon palais , & l'a
couronné pour la feconde fois. Elifabeth
ſe livre à la joie. Edouard l'augmente
encore en lui déclarant qu'il eſt prêt à
épouſer la foeur de Louis XI , & à
l'unir au Comte de Warvick. Marguerite
priſonniere , mais triomphante , leur apprend
qu'elle s'eſt vengée du Comte de
Warvick , & qu'il eſt expirant,
Voici les vers qui ſont dans la bouche
du Comte de Warvick qu'on amene ſur
le Théatre , & qui terminent la piece :
... Ecoutez moins de vains reſſentimens.
Renvoyez à Louis cette femme cruelle ,
Il pourroit la venger , ne craignez plus riend'elle.
Cepeuplequi m'aima ,la déteſte aujourd'hui
Quim'adonné la mort ne peut régner ſur lui,
Pleurez moinsmon trépas. Macarriere eſt finic
Aumoment leplus beaudont s'illuſtrama vie.
Mavoix a fait encor le deſtin des Anglois :
Etj'emporte au tombeau ma gloire & vos regrets
Π
WARVICK continueens'adreſſant à EDOUARD.
N'accuſons de vos maux que yous & que moi
même.
Votre amour fut aveugle &mon orgueil extrême,
Vous aviez oublié mes ſervices : &moi
J'oubliai trop , hélas ! que vous étiez monRei,
J'ai l'honneur d'être ,
MESSIEURS,
Votre très-humble & très
obéiſſant Serviteur ,
JOUBERT.
AUX AUTEURS
DU MERCURE
DE FRANCE ,
SUR LE
COMTE DE WARVICK,
TRAGÉDIE NOUVELLE ,
EN CINQ ACTES ET EN VERS
Repréſentée , pour la première fois , le Lundi
2 Novembre 1763.
M. DCC . LXIII.
TELEEH
LETTRE
AUX AUTEURS
DU
MERCURE DE FRANCE.
VOICI , Meſſieurs , une nouvelle preuve
de cette vérité que Corneille a devinée
parſentiment &qu'il a fi bien placée dans
ſaTragédie duCid : e'eſt le Cid qui parle :
«Mes pareils à deux fois ne ſe font point connoître;
»Et pour leurs coups d'eſſai veulent des coups de
Maître. >>>
C'eſt ainſi que les Racine & les Voltaires'annonçoient
ſur laScène Françoiſe.
Monfieur de la Harpe paroît avoir bien
étudié la manière de ces grands Peintres
del'ame, & ſe voit, comme eux, couronné
A iij
dès le premier pas qu'il a fait dans la car
rière du Théatre .
La Tragédie de Warvick, dont je vais
faire l'analyſe exacte , eſt un Ouvrage
qu'on ne devoit pas attendre d'un Ecolier
àpeine forti des Univerſités. Il est vrai
que ſes premiers Maîtres n'avoient pas
méconnu fon génie , & que M. de la
Harpe , avant l'âge de vingt ans , avoit
rendu fon nom celebre & intéreſſant dans
les faſtes de cette Ecole de goût & de
moeurs , qui compte plus d'un Rollin parmi
ſes Chefs .
Tout le monde paroît demeurer d'ac
cord que le plan de cette Tragédie eft
heureuſement conçu , que les caractères
en font nobles , & auffi - bien foutenus
que contraſtés , les ſentimens vrais
& grands fans enfure , le ſtyle élégant
& la verſification facile , mais toujours
harmonieuſe . Ceux qui s'intéreſſent à la
gloire de notre Theatre voient avec plaifir
s'élever un jeune Poëte , qui a le courage
de ſacrifier à la préciſion de ſes
dialogues ces maximes & ces ſentences
tant rebattues & toujours applaudies .
Ils lui ſçauront gré ſans doute d'avoir
composé dans un genre preſque oublié de
nos jours , & qui a fait place aux monf
trueuſes &burleſques Pantomimes qu'on
nous apporte d'Angleterre ou d'Italie .
Mais outre le mérite réel de cette Tragé
die , il en eſt un qui appartient plus aux
moeurs qu'au génie ; l'Auteur ſemble ne
s'être écarté de l'hiſtoire que pour donner
à Warvick toute la grandeurdont une
ame eft capable. Auguſte qui pardonne a
Cinna , n'eſt pas plus généreux que Warvick
empriſonné par Edouard , & qui ne
fort de ſa priſon que pour le couronner
une ſeconde fois . Les acclamations univerfelles
données au Comte de Warvick
dans ce moment , font un témoignage
irrécuſable contre les détracteurs
de la Scène Françoiſe . Ce n'eſtpoint affez
qu'un beau diſcours devenu preſque une
action par la véhémente éloquence de
l'Orateur , nous imprime des leçons de
vertu , ce ſont des exemples de générofité
qui nous frappent au Théatre , qui rappellent
l'homme à ſa première dignité :
ce font peut - être ces applaudiſſemens
unanimes & forcés que nous donnons à
la vertu qui nous emportent juſqu'à elle ,
qui nous rendent capables d'y atteindre ,
& font du Théatre même une école de
moeurs , que rien ne peut remplacer.
A iiij
NOMS DES ACTEURS.
YORCK , Roi d'Angleterre , ſous le nom
d'Edouard.
MARGUERITE D'AN JOU , femme de
Lancaftre , Roi d'Angleterre, ſous le nom
de HENRY.
LE COMTE DE WARVICK.
SUFFOLK , Confident d'Edouard.
SUMMER , Ami de Warvick.
ELISABETH , Amante de Warwick.
NEVILLE , Confidente de Margueritean
GARDES.
?
A
C
Ho La Scène est à Londres.
?
1612
ACTE PREMIER
MARGUERITE ouvre la ſcèneavecNéville
ſa confidente , & lui découvre les
ſecrets motifs de ſa joie &de ſes nouvelles
eſpérances : Edouard vainqueur de
Henri VI , & placé ſur ſon Trône par la
valeur & l'amitié de Warvick , va dans
l'absence de ce guerrier lui ravir ſa Maîtreffe
, & doit ce jour même épouſer Elifabeth
de Gray. Marguerite ſe flatte que
Warvick , irrité d'un affront fi peu attendu
, va travailler avec elle à rétablir
fon mari ſur le Trône d'Angleterre :
c'eſt pourquoi elle ſe propoſe d'obtenir
d'Edouard la liberté de paſſer en France
pour y joindre le Comte de Warvick ,
& l'inſtruire des amours & de l'ingratitude
du Maître qu'il s'eſt donné.
Edouard , ſans lui refuſer ni lui accorder
ſa demande , lui fait entendre que
le moment de la paix ſera celui de ſa liberté.
Le Roi ouvre à Suffolck les replis
de ſon coeur , il lui confie ſes projets , ſes
craintes , ſes combats, la violence de fon
amour . C'eſt ſurtout l'amitié de Warvick
qui lui peſe ; c'eſt Warvick , c'eſt un ami
Av
A
qu'il craint d'offenſer ; mais il eſpere le
fléchir & ordonne à Suffolck de ſe rendre
à la Cour de France , &c. &c. Alors
on apprend que le Comte vient d'arriver
dans Londres aux acclamations de tout le
Peuple , & le Roi ſe retire dans le plus
grand trouble .
Telle eſt la marche du premier Acte ,
nous n'en citerons qu'un trait rendu ſublime
par Mademoiselle Dumeſnil , &
qui le paroîtra peut - être encore ſans
elle.
Cet MARGUERITE qui parle.
Demomens en momens j'attendois le trépas ;
Unbrigand ſe préſente ,& fon avide joie
Brille dans ſes regards à l'aſpect de ſa proie.
Il eſt prêt à frapper : je reſtai ſans frayeur ,
Un eſpoir imprévu vint ranimer mon coeur.
Sans guide , fans ſecours ,dans ce lieu folitaire,
J'oſai dans ce brigand voir un Dieu tutélaire.
« Tiens , approche , ( lui dis-je, en lui montrant
mon fils , 1
Qu'à peine ſoutenoient mes bras appeſantis,)
Ofe fauver ton Prince , oſe ſauver ſamere.>>>>
J'étonnai , j'attendris ce mortel ſanguinaire ,
Mon inttépidité le rendit généreux. alloy
LeCiel veilloit alors fur mon fils malheureux,
Oubien le front des Rois , que le deſtin accable ;
Sous les traits du malheur ſemble plus refpectable,
a Suivez-moi , me dit-il , &le fer à la main ,
Portant mon fils de Pautre, il nous fraye un ches
9039
2
2
Et ce mortel abject , tout fier de ouvrage ,
fon
Sembloit , en me ſauvant , égaler mon courage.
apne me ACTE II
WARVICK commence à s'applaudir
C
avec Summer d'avoir rétabli la paix entre
deux Nations rivales & hautaines , d'avoir
obtenu pour fon Maître la Soeur de Louis
XI , & de ſe voir à la fois l'arbitre , la
zerreur & le foutien des Rois. C'eſt dans
cet eſprit qu'il rend compte enſuite au Roi
du ſuccès de ſa négociation , & qu'il ſe
félicite de l'avoir ſervi dans la Cour des
Rois comme dans les combats. Edouard
loue ſon zèle , & conſent à ratifier la paix,
mais non à épouſer la Soeur de Louis XI .
Le Comte de Warvick inſiſte ſur la né
ceffité de fatisfaire au traité dont il fut
garant lui-même ; & le Roi , fans lui devoiler
tout-à-fait le myſtère de ſes nouvelles
amours , ſe retire en lui laiſſant
voir autantde trouble que d'amitié : War
vick reſte dans l'étonnement. Marguerite
vient l'en tirer , & s'exprime ainfier
MARGUERITE. ( Elle continue àparler
d'Edouard.)
Onditque ſur ſon coeur l'amour leplus ardent
Prend, depuis quelques jours, un ſuprême afcen
dant....
1.
On dit plus , & peut- être allez-vous en douter :
Ondit que cet objet, qu'il eût dû reſpecter,
Avoit promis ſa main , gage d'unfeufincère,
Auplus grand des Guerriers qu'ait produit l'Angle
terre ,
A qui même Edouard doit toute fa grandeur :
Qu'Edouard lâchement trahit ſon bienfaiteur :
Que pour prix de ſon zèle , & d'une foi conſtantel
Il lui ravit enfin ſa femme& ſon amante!
Ce ſont-là ſes projets , ſes voeux & ſon eſpoir,
Et c'eſt Elifabeth qu'il époufe ce ſoir.
•
: • • :
Pourquoi trouveriez -vous ce récit incroyable?
Lorſque l'on a trahi ſon Prince & ſon devoir ,
Voilà, voilà le prix qu'on en doit recevoir.
Si Warvick eût ſuivi de plusjuſtes maximes ,
S'il eût cherché pour moi des exploits légitimes,
४
Il me connoît aſſez , pour croire quemon cosur
D'unplus digne retour eût payé ſa valeur.
Adieu. Dans peu d'inftans vous pourrez reconnoî
tre
Cequ'a produit pour vous le choix d'un nouveau
Maître;
Vous apprendrez bien-tôt qui vous deviez ſervir.
Vous apprendrez du moins qui vous devez hair .
Je rends grace au deſtin. Oui , ſa faveur commence
Amefaireaujourd'hui goûter quelque vengeance ;
Et j'ai vû l'ennemi qui combattit ſon Roi,
Puni parun ingrat qu'il ſervît contre moi.
Warvick veut encore douter des dif
cours de Marguerite , & de l'ingratitude
de fon ami ; mais Summer & enſuite Eli
ſabeth viennent confirmer tout ce qu'il
a appris . Warvick jure d'en tirer ven
geance. Elifabeth s'efforce en vain de le19
calmer , & Warvick fort en menaçant.
Cof
3????? ?????????????
MA
ACTE III
ARGUERITE s'applaudit d'avoir irrite
Warvick , & peint ainſi le génie des
Anglois dont il eſt l'idole .
MARGUERITE, a Néville.
:
おす
)
Ne crois pas qu'Edouard triomphe impunément,
Mets-toi devant les yeux ce long enchaînement
De meurtres , de forfaits , dont la guerre civile
A, depuis fi long-tems , épouvanté cette Iſle.
Songe au ſang dont nos yeux ont vû couler des
flots ,
по
3
53
A
Sous le fer des foldats , ſous le fer des bourreaux ;
Ou d'un père ou d'un fils chacun pleure la perte ,
Et d'un deuil éternel l'Angleterre eſt couverte.
De vingt mille proſcrits les malheureux enfans
Brûlent tous en ſecret de venger leurs parens ;
Ils ont tous entendu , le jour de leur naiſſance ,
Autour de leur berceau le cri de la vengeance :
Tous ont été , depuis , nourris dans cet eſpoir ,
Et pour eux , en naiſſant , le meurtre eſt un devoirs
Je te dirai bien plus , le ſang & le ravage
Ont endurci ce Peuple , ont irrité ſa rage;
Et depuis ſi long-tems au carnage exercé;
II conferve la foifdu ſang qu'il a verſé.
Mais elle craint que ce Guerrier trop
ſuperbe n'éclate en menaces inſultantes
devant fon maître , & que le Roi ne le
faffe arrêter , elle fort : ( ce qui laiſſe le
Théatre vuide afſfez inutilement. C'eſt un
défaut dont les plus grands Maîtres ont
donné l'exemple , mais que leurs éleves ne
doivent jamais imiter. )Edouard cependant
qui vient d'apprendre de Suffolck
que Warvick ne lui a répondu que par
des emportemens , commande qu'on l'éloigne
Mais Warvick paroît , &
lui fait une longue énumération de ſes
ſervices , il lui rappelle ſes propres difcours
fur le champ de bataille où fon
pere venoit d'expirer , & ſe plaint de
fon ingratitude . Edouard lui fait une
réponſe très-moderée , quoique noble , &
qu'on ſera peut-être bien aiſe de trouver
ici.
?
...
Ceft EDOUARD qui parle.
Moderez devant moi ce tranſportqui m'offenfe.
Vantez moins vos exploits, j'en connois l'impor
tance;
Mais ſçachez qu'Edouard , arbitre de ſon fort,
Auroit trouvé ſans vous la victoire ou llaamort;
Vous n'enpouvezdouter, vous devez me connol
tre.
Eh! quels ſont donc enfin les torts de votre Mai-
; tre?
Je vous promis beaucoup: vous ai-je donnémoins ?
Lerang, où pres de moi vous ontplacé mes ſoins,
L'éclat de vos honneurs, vosbiens, votre puiſlance,
Sont-ils de vains effets de ma reconnoiſſance ?
Il eſt vrai, j'ai cherché l'Hymen d'Elifabeth.
N'ai-je pû faire au moins ce qu'a fait mon Sujet ,
Etm'est- il défendu d'écouter ma tendreſſe ,
De brûler pour l'objet où votre eſpoir s'adreſſe ?
Queme reprochez-vous? Suis-je injuſte ou cruel ?
L'ai-je, comme unTyran , fait traîner à l'autel ??
Je me fuis , comme vous , efforcé de lui plaire ,
Je me ſuis appuyé de l'aveu de ſon pere ;
J'ai demandé le ſien; & s'il faut dire plus ,
Elle n'a point encor expliqué ſes refus.
Laiſſez-moi juſques-là me flatter que ma flamme
Quemes foins , mes reſpects , n'offenſent point fon
ame;
Etqu'un coeur qui du vôtre a mérité les voeux,
Peut être , malgré vous, ſenſible à d'autres feux.
•
WARVICK & EDOUARD.
Jamais Elifabeth ne me ſera ravie ,
Onvous ne l'obtiendrez qu'aux dépen de maviej
Jamais impunémentje ne fus offenfé
יצ
Y
EDOUARD.
Jamais impunément je ne fus menacé ;
Et fi d'une amitié , qui me fut long-tems chère?
Le ſouvenir encor n'arrêtoit ma colère ,
Vous en auriez déjà reſſenti les effets ....
Peut-être cet effort vaut ſeul tous vos bienfaits.
Nepouſſez pas plus loinma bonté qui ſe laſſe
Et ne me forcez pas à punir votre audace.
Edouard peut d'un mot venger ſes droits bleſſés,
Etfût-il votre ouvrage ; il eſt Roi, frémiſſez.
Le Comte de Warvick lui répond
par des reproches encore plus amers ;
Edouard fait entrer ſesGardes ; Elifabeth
arrive avec eux : le Comte lui exagere
les torts de l'ingrat Yorck , & la quitte
pour courir à la vengeance. Edouard or
donne qu'on arrête le Comte de Warvick .
Elifabeth demeure avec le Roi pour l'appaifer
, & l'on vient leur annoncer que
Warvick s'eſt laiſſe conduire à la tour ,
mais que le peuple s'émeut en fa faveur :
le Roi fort pour aller le contenir.
SOIVAAT
0
C
ACTE IV.
WARVICK feul & dans la prifon , fe
retrace ainſi le fort de ſon premier maître :
.. C'eſt dans ces lieux, dans cette tour horrible
Qu'à vivre dans les fers par moi ſeul condamné
Lemalheureux Henri languit abandonné ,
L'Oppreſſeur , l'Opprimé n'ont plus qu'un même
afyle.
Hélas ! dans ſon malheur il eſt calme& tranquille,
Il eſt loin de penſer qu'un revers plein d'horreur
Enchaîne auprès de lui ſon ſuperbe vainqueur.
Summer vient lui apprendre que le parti
de Marguerite doit bientôt le délivrer.
Warvick le conjure par les pleurs qu'il
verſe encore devant lui , de hâter le moment
de ſa liberté. Summer lui promet
tout , & fort pour lui obéir.
Plus calme après ces eſpérances , Warwick
réfléchit ſur l'illuſion qui l'a confolé
; Elifabeth arrive,
L'objet de cette Scène n'eſt ni précis ,
ni déterminé ; mais l'art de l'Auteur , la
figure aimable & la voix touchante de MademoiſelleDubois,
fur-tout les talens ſupérieurs
de M. Le Kain , qu'on peut appellerleGarrickFrançois
, concourent àpal
lier ce léger défaut .
Enfin des Gardes viennent chercher
Elifabeth pour la conduire auprès du
Roi ; Warvick retombe dans ſes incertitudes
, & dans l'agitation . Alors
des Gardes enfoncent la prifon , & Summer
à leur tête parle ainfi.
SCENE VII.
SUMMER..
J'apporte la vengeance ,
Ami , prenez ce fer ; foyez libre & vainqueur .
WARVICK.
Tout estdonc réparé ? .. Cherami , quel bonheut !
SUMMER.
Votre nom, votre gloire, & la Reine & moi-même ,
Tout range ſous vos loix un peuple qui vous aime
Marguerite , échappée aux Gardes du Palais ,
D'abord, à votre nom , raſſemble les Anglois ,
Jemejoins à ſes cris : tout s'émeut, tout s'emprefle,
Tous veulent vous offrir une main vengereſſe.
On attaque , on aſſiége Edouard allarmé
Avec Elifabeth au Palais renfermé.
Paroiſſez ; c'eſt à vous d'achever la victoire.
mivenez chercher la vengeance & la gloire.
WARVICK.
Voilàdonc où ſa faute & le fort l'ont réduit :
De ſon ingratitude il voît enfin le fruit.
Il l'a trop mérité. Marchons ... Warvick, arrête.
Tu vas donc d'une femme achever la conquête
Ecrafer fans effort un rival abbatu?
20 Sont-ce làdes exploits dignes de ta vertu ?
Eft-ce un ſi beautriomphe offert à ta vaillance ;
D'immoler Edouard, quand il eſt ſans défenſe ?
Ah!j'embraffe unprojetplus grand,plus généreux.
Voici de mes inftans l'inſtant le plus heureux.
Ce jour de mes malheurs eſt le jour de ma gloire.
C'eſt moiqui vais fixer le fort & la victoire.
Le deſtin d'Edouard ne dépend que de moi.
J'ai guidé ſa jeuneſſe & mon bras l'a fait Roi ;
J'al conſervé ſes jours & je vais les défendre .
Je luidonnai le ſceptre , &je vais le lui rendre
Detous les ennemis confondre les projets,
Et je veux le punit à force de bienfaitsig
Il connoîtra mon coeur autant que mon courage W
Une ſeconde fois il ſera monouvrage, Do
Qu'il va ſe repentir de m'avoir outrage
Combien it va rougir ! ... Amis , je ſuis venge.
Allons, braves Anglois , c'eſt Warvick qui vous
guide,
Ne déſavouez point votre Chef intrépide.
Sivous aimez l'honneur, venez tous avec mo
Et combattre Lançaſtre, & fauver votre Roi
Fin du quatrième Alte
uby
ACTE V
ELISABETH qui ne connoîtdeWarvick
que fa fureur &fes projets de vengeance ,
tremble également pour les jours de fon
amant , &pour ceux de fon Roi. Suffolck
vient la raſſurer par le récit de ce qui
s'eſt paffé ſous les yeux, Warvick a
diffipe le parti de Marguerite qui affiés
geoit Edouard dans ſon palais , & l'a
couronné pour la feconde fois. Elifabeth
ſe livre à la joie. Edouard l'augmente
encore en lui déclarant qu'il eſt prêt à
épouſer la foeur de Louis XI , & à
l'unir au Comte de Warvick. Marguerite
priſonniere , mais triomphante , leur apprend
qu'elle s'eſt vengée du Comte de
Warvick , & qu'il eſt expirant,
Voici les vers qui ſont dans la bouche
du Comte de Warvick qu'on amene ſur
le Théatre , & qui terminent la piece :
... Ecoutez moins de vains reſſentimens.
Renvoyez à Louis cette femme cruelle ,
Il pourroit la venger , ne craignez plus riend'elle.
Cepeuplequi m'aima ,la déteſte aujourd'hui
Quim'adonné la mort ne peut régner ſur lui,
Pleurez moinsmon trépas. Macarriere eſt finic
Aumoment leplus beaudont s'illuſtrama vie.
Mavoix a fait encor le deſtin des Anglois :
Etj'emporte au tombeau ma gloire & vos regrets
Π
WARVICK continueens'adreſſant à EDOUARD.
N'accuſons de vos maux que yous & que moi
même.
Votre amour fut aveugle &mon orgueil extrême,
Vous aviez oublié mes ſervices : &moi
J'oubliai trop , hélas ! que vous étiez monRei,
J'ai l'honneur d'être ,
MESSIEURS,
Votre très-humble & très
obéiſſant Serviteur ,
JOUBERT.
Fermer
Résumé : LETTRE AUX AUTEURS DU MERCURE DE FRANCE SUR LE COMTE DE WARVICK TRAGÉDIE NOUVELLE EN CINQ ACTES ET EN VERS Représentée, pour la première fois, le lundi 7 Novembre 1763.
La lettre aux auteurs du Mercure de France présente la tragédie 'Le Comte de Warwick', représentée pour la première fois le 2 novembre 1763. L'auteur de la pièce, Jean-François de La Harpe, est comparé à Corneille, Racine et Voltaire, soulignant son talent précoce et prometteur. La tragédie est appréciée pour son plan bien conçu, ses personnages nobles et contrastés, ainsi que pour son style élégant et sa versification harmonieuse. Elle se distingue par des dialogues précis et l'absence de maximes rebattues. L'intrigue se déroule à Londres en 1612 et met en scène des personnages historiques tels que le roi Édouard, Marguerite d'Anjou, le comte de Warwick, et Élisabeth. Marguerite, épouse de Henri VI, espère que Warwick, irrité par l'infidélité d'Édouard, l'aidera à restaurer son mari sur le trône. Édouard est partagé entre son amour pour Élisabeth et son amitié pour Warwick. La pièce explore les thèmes de la loyauté, de l'ingratitude et de la générosité, avec Warwick incarnant une grandeur d'âme comparable à celle d'Auguste pardonnant Cinna. Les actes suivants développent les tensions entre Warwick et Édouard, avec Marguerite manipulant les événements pour provoquer une rébellion. Warwick, après avoir été emprisonné, est libéré par le peuple et retourne sur le trône. La pièce illustre la capacité du théâtre à inspirer des leçons de vertu et de générosité. Warwick, confronté à des dilemmes moraux et politiques, hésite à se venger d'Édouard mais décide de le protéger et de restaurer son trône. Il rappelle son rôle crucial dans l'ascension d'Édouard et rallie les Anglais pour combattre les ennemis du roi. Élisabeth, amoureuse de Warwick, est rassurée par Suffolk qui lui raconte les actions héroïques de Warwick. Édouard, reconnaissant, accepte d'épouser la sœur de Louis XI et de l'unir à Warwick. Marguerite, prisonnière, révèle que Warwick est mortellement blessé. Sur son lit de mort, Warwick conseille Édouard de renvoyer la femme cruelle à Louis XI et exprime son regret pour les erreurs passées. Il meurt en héros, laissant derrière lui une nation reconnaissante.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
106
p. 222-223
SUPPLÉMENT A L'ART. DE L'OPÉRA.
Début :
On ne peut trop se hâter d'annoncer aux Amateurs de ce Spectacle, [...]
Mots clefs :
Spectacle, Satisfaction, Public, Théâtre, Modération, Gestes, Sujets, Scène
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT A L'ART. DE L'OPÉRA.
Supplément a l’Aht, de l’Opera.
On ne peut trop fe hâter d’annoncer aux Amateurs de ce Spedacle , l’efpoir le mieux fondé qu’il y ait eu depuis longtemps de remplir , à la (aûsfaftion du Public , les principaux tôles de Haurecontre.
Le Jeudi, premier de ce mois, ( Mars) M. La Gros , qui n'avoit chanté ni représenté fur aucun Théâtre > a débute par le rôle de Titon. Sa voix > bien timbrée & delà plus agréable qualité , flé- xib* , touchante & Icgcrea fait le plus grand plai- fir.La manière dont il a chanté prouve qu’il eft déjà confommé dans la mu tique. On ne peut avoir plus de précifion & de juftelle 5 011 ne peut, même ap-ès un long éxercice , articuler plus nettement , prononcer plus correctement, & mieux jca.idcr' ks paroles. Sa figure eft agréable &
MAR S. 1764. 224
h taille'forc théâtrale. Une Cage modération de geftes, a (auvé (on début dos difgraces de prcfque cous ceux qui parodient pour la piemicre fois. 11 y a tout lieu d’elpérer de ce Sujet,qu’il ne s’abandonnera pas aux ridicules & furieux coups debras, I on peur s exprimer ai nu , donc il ne crouveroïc que trop de modèles fur cette Scène. On peuc déjà prélTentir aufli , par la fenlibilitc de fa voix» celle de Ion âme. Telles font les b?ureuf.*s difpofi- tions d’un calent qu’on ne peuc devoir qu’a la Nature , mais qu’il ell nécelfaire que i’An & la J pratique mettent en auvre.
On ne peut trop fe hâter d’annoncer aux Amateurs de ce Spedacle , l’efpoir le mieux fondé qu’il y ait eu depuis longtemps de remplir , à la (aûsfaftion du Public , les principaux tôles de Haurecontre.
Le Jeudi, premier de ce mois, ( Mars) M. La Gros , qui n'avoit chanté ni représenté fur aucun Théâtre > a débute par le rôle de Titon. Sa voix > bien timbrée & delà plus agréable qualité , flé- xib* , touchante & Icgcrea fait le plus grand plai- fir.La manière dont il a chanté prouve qu’il eft déjà confommé dans la mu tique. On ne peut avoir plus de précifion & de juftelle 5 011 ne peut, même ap-ès un long éxercice , articuler plus nettement , prononcer plus correctement, & mieux jca.idcr' ks paroles. Sa figure eft agréable &
MAR S. 1764. 224
h taille'forc théâtrale. Une Cage modération de geftes, a (auvé (on début dos difgraces de prcfque cous ceux qui parodient pour la piemicre fois. 11 y a tout lieu d’elpérer de ce Sujet,qu’il ne s’abandonnera pas aux ridicules & furieux coups debras, I on peur s exprimer ai nu , donc il ne crouveroïc que trop de modèles fur cette Scène. On peuc déjà prélTentir aufli , par la fenlibilitc de fa voix» celle de Ion âme. Telles font les b?ureuf.*s difpofi- tions d’un calent qu’on ne peuc devoir qu’a la Nature , mais qu’il ell nécelfaire que i’An & la J pratique mettent en auvre.
Fermer
Résumé : SUPPLÉMENT A L'ART. DE L'OPÉRA.
Le document annonce la prochaine représentation de l'opéra 'Haurecontre' et exprime l'espoir de satisfaire le public grâce à la distribution des rôles principaux. Le 1er mars 1764, M. La Gros, un débutant, a interprété le rôle de Titon. Sa voix, bien timbrée et agréable, a été saluée pour sa flexibilité, sa touche et sa légèreté, démontrant une maîtrise de la musique. Sa prononciation et son articulation des paroles étaient précises et correctes. Physiquement, il possède une figure agréable et une taille adaptée à la scène. Sa modération dans les gestes a évité les erreurs courantes chez les débutants. On espère qu'il ne succombera pas aux excès gestuels souvent observés sur scène. Sa voix sensible laisse présager une âme sensible. Ces qualités, naturelles, doivent être développées par l'art et la pratique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
107
p. 194-209
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
Début :
Il y a long-temps que le goût a lieu d'être blessé des disparates de l'Orchestre [...]
Mots clefs :
Théâtre, Actes, Opéra, Musique, Anonymat, Ouvrages, Scène, Composition, Drame, Public, Comédiens, Auteur, Genre, Symphonies, Talents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles .
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
Fermer
Résumé : SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
Le texte aborde les disparités dans l'orchestre pendant les entractes des tragédies et comédies françaises, un sujet déjà traité par un anonyme dans une lettre aux Comédiens Français. Cet anonyme critique l'utilisation du 'charivari' italien et propose d'adopter des morceaux d'opéras français plus adaptés aux situations scéniques. Cependant, cette solution présente des difficultés, notamment la sélection et la direction des morceaux, ainsi que l'opposition potentielle de l'Opéra, qui pourrait voir ses œuvres surutilisées. Pour résoudre ces problèmes, le texte suggère de composer de nouvelles symphonies spécifiques aux entractes des pièces tragiques et comiques. Cela offrirait une nouvelle carrière à l'harmonie et à la musique imitative, tout en étant bénéfique pour les jeunes compositeurs. L'adoption de cette musique intéressante pourrait augmenter la fréquentation des musiciens au théâtre français et améliorer la déclamation et le récitatif musical. Le texte souligne également l'importance de l'habitude et de l'émulation pour former et perfectionner les auteurs de musique. Il espère que cette révolution ramènera le public vers des spectacles dignes et encouragera les grands talents. Enfin, il prévient contre les excès de luxe dans les arts et la nécessité de distribuer équitablement les avantages pour éviter la décadence du goût. Le texte discute également de l'impact positif de la symphonie du combat entre le quatrième et le cinquième acte de l'œuvre 'Dardanus' sur le public, soulignant les applaudissements et l'admiration qu'elle a suscités. Il encourage les auteurs, notamment le célèbre auteur de 'Dardanus', à enrichir et perfectionner les entreacts des ouvrages modernes et des pièces remises au théâtre. Le texte reconnaît le génie durable de Jean-Philippe Rameau et sa capacité à composer des morceaux détachés pour les opéras. Il aborde également la division entre l'oreille et le cœur dans les spectacles, soulignant les conséquences funestes de cette séparation. Le projet de réintroduire des symphonies dans les entreacts est présenté comme utile et sans préjudice pour les spectacles de Paris. Le texte réfute l'objection selon laquelle les symphonies sont inutiles après la suppression des lustres, affirmant que des morceaux de musique bien composés seraient écoutés avec attention. Il critique la précipitation entre les actes, contraire à l'illusion théâtrale, et invite Rameau à donner son avis sur cette question. Enfin, il annonce la publication de la réponse à une lettre dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
108
p. 185-186
Première Décoration du Ballet.
Début :
Le Théâtre représente, sur le devant, une grande Fôret parsemée [...]
Mots clefs :
Décoration, Théâtre, Forêt, Mer, Jardin, Palais, Ulysse, Circé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Première Décoration du Ballet.
Première Décoration du Ballet.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
Le Théâtre repréfente , fur le devant,
une grande Fôret parfemée de quelques
Bofquets agréables : dans le fond
L'on voit la Mer entourée de Rochers
efcarpés.
Deuxième Décoration.
>
Le Théâtre repréfente, fur le devant ,
un Jardin magnifique aboutiffant ài
un Parterre qui conduit au Palais enchanté
de Circé.
186 MERCURE DE FRANCE.
Troifiéme Décoration.
Même bois de la première Décoration
, & la Mer qui fe couvre des
Vaiffeaux de la Flotte d'Ulyffe.
Fermer
109
p. 121-129
LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Début :
Je choisis, Monsieur, la voie du Journal le plus répandu pour consacrer la reconnoissance [...]
Mots clefs :
Dieu, Âme, Théâtre, Sentiment, Lecture, Amour, Drames, Yeux, Homme, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
LETTRE à M. D'ARNAUD , Confeiller
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
Fermer
110
p. 174-193
OPÉRA.
Début :
Le vendredi, 6 mai, on a donné la première représentation de la Vénitienne, [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Opéra, Plaisirs, Ardeur , Musique, Succès, Plaisir, Monologue, Théâtre, Noeuds, Divertissement, Air, Rôle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OPÉRA.
OPÉRA.
La vendredi , 6 mai , on a donné là
première repréſentation de la Vénitienne ,
comédie ballet en trois actes , poëme de
feu M. la Motte * , remis en mutique
par M. d'Auvergne , Surintendant de la
Mulique du Roi . Le fuccès de cet opéra
parut d'abord très - équivoque ; mais dans
parut
le cours des repréſentations fubféquentes ,
le public a femblé prendre plaifir à rendre
de plus en plus juftice aux talens reconnus
du célèbre Compofiteur qui n'a pas
craint de redonner l'être à ce drame , fufceptible
en effet des plus grandes beautés
muficales , quoique d'un genre à effuyer
bien des contradictions. L'impartialité que
nous nous faifons un devoir d'obferver
dans nos jugemens , nous oblige de conve
* Cet opéra , dont l'ancienne muſique eſt de
la Barre , fut joué , pour la première fois , le 26
mai 1705. On ne l'avoit point repris depuis .
JUIN 1768 . 175
nir que le fond de cer opéra , quelque,
faillantes qu'en foient les paroles , a feul
contribué à balancer les fuffrages. Nous
ne prétendons point attaquer le préjugé
établi en faveur des anciens poëmes ; mais
nous ne pouvons diffimuler que le goût ,
à force de mers délicats , eft devenu difficile
, & que , blâfé fur la magie de l'efprit
, il ne fe laiffe plus piquer que par
l'intérêt. Trop de refpect pour les anciennes
productions eft auffi nuifible au progrès
des lettres qu'une exceffive indulgence
pour les nouvelles. L'analyfe que nous
allons faire de la Vénitienne pourra peut- être
juftifier le peu d'accueil que le public lui
a fait le premier jour qu'elle a reparu.
ACTEURS.
ISABELLE ,
LEONORE ,
OCTAVE ,
Mde L'ARRIVÉE.
Mlle BEAU MESNIL.
M. LE GROS.
ISMÉNIDE, Dévinereffe , Mlle DUBOIS.
ZERBIN , valet d'O CTAVE
, M. L'ARRIVÉE.
SPINETTE , fuivante
d'ISABELLE , Mlle ROSALIE.
ACTE PREMIER.
La théâtre repréſente des jardins , &
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
dans l'éloignement la place de Saint-Marc
Léonore ouvre la fcène par ce monologue.
Tendres plaifirs , charmans amours ,
Ah ! que n'ai - je plutôt fenti votre puiffance !
Deviez -vous , dans l'indifférence ,
Laiffer couler mes plus beaux jours ?
Du moins gardons -nous bien d'éteindre
Les feux que dans mon coeur l'amour daigne
allumer :
Au lieu de m'en laiffer charmer ,
Falloit-il perdre , hélas ! tant de temps à les
craindre ?
Tendres plaifirs , &c.
La mufique de ce monologue , d'un
genre très- agréable , a été vivement fentie
& généralement applaudie. Isabelle furvient
avec Spinette , fa fuivante. Elle
accufe Léonore , qui eft fon amie , d'ingratitude
& de trahifon. Quoi ! lui ditelle
,
L'amant qui m'aimoit vous adore ,
Et votre coeur reçoit les infidèles voeux ?
Léonore la défabuſe , en s'expliquant
ainfi :
C'est dans les premiers jeux que me fit voir Octavež
Que la paix fortit de mon coeur.
Un inconnu fut mon vainqueur.
JUIN 1768. 177
D'un feul de fes regards mon coeur fut enchanté ;
Le mafque me cacha le refte de fes charmes.
· •
Il me parle à ces jeux que vous me reprochez.
Elle eſpère de voir enfin fes traits dans
le bal qui fe prépare . Cet aveu tranquilife
Ifabelle. Léonore la quitte en lui difant ,
au fujet d'Octave :
Je vais encor , par de nouveaux refus
Servir votre amour & ma flâme.
Ffabelle , dans la fcène qui fuit , apprend
à Spinette quel eft cet inconnu dont Léo
More s'eft éprife.
Lorfque de mon amant
Je vis l'inconftance fatale ,
Je le fuivis par-tout fous un déguisement
Qui m'a livré le coeur de ma rivale...
Elle charge Spinette d'obferver les pas
d'Octave & de l'inftruire de toutes fes
démarches. Spinette , feule , chante cette
ariette , que nous citons comme une des
plus agréables de cet opéra
De mille amans en vain nous recevons les voeux
On les perd fans retour en terminant leur peine
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Les perfides brifent leurs noeuds
Dès qu'ils ont formé notre chaîne.
On ne foupire long- temps ,
Que pour des beautés cruelles :
Les peines font les coeurs conftans ,
Les plaifirs font les infidèles.
Spinette entend venir Octave ; elle fe
cache pour l'obferver. Léonore rentre fur
la fcène avec lui : ils chantent un duo
contraſté dont la mufique eft d'un très - bel
effet . Léonore renvoye Octave à Ifabelle ,
& ne lui promet que des mépris. Il ne
paroît alarmé ni de fon courroux ni de
fon indifférence . Leur difpute eft interrompue
par l'arrivée d'une troupe de barquerolles
qui forment un divertiffement ,
dans lequel on applaudit , avec un plaifir
toujours nouveau , MM. Lani & Dauberval
, & Miles Allard & Peflin * . MM.
Malter & Le Grand , Mlle Mion & Dervieux
s'y diftinguent auffi & recueillent en
même temps des fuffrages unanimes. Les
* Nous obferverons ici , avec plaifir , que
Mlle Peflin , toujours applaudie avec juſtice , l'a
fur- tout été univerfellement dans le beau pas de
deux qu'elle danfe avec M. Dauberval ; & que les
foins & les avis de cet excellent Danfeur l'ont
mife au point de partager très -fouvent les éloges
que l'on doit toujours à Mlle Allard.
JUIN 1768. 179
19
airs de ce divertiffement , entr'autrès , ce- :
lui des barquerolles , compofé de huit
couplets , font honneur au goût & au
génie de M. d'Auvergne . Zerbin conduit
la fête , après laquelle Octave preffe encore
Léonore de fe rendre , & n'eft pas mieux
écouté qu'auparavant. Fatigué de fes méptis
, il fe difpofe à aller confulter Ifménide
, réfolu d'apprendre de cette Magicienne
quel fera le fuccès de fon amour.
Spinette, qui s'eft toujours tenue cachée
pour l'épier , reparoît dès qu'elle le voit
parti , & annonce qu'elle va révéler à fa
maîtreffe le deffein du perfide.
ACTE I I.
Le théâtre repréfente un antre éclairé
par une lampe. , Octave , déguifé en valet ,
& Zerbin en noble Vénitien , arrivent
près de l'antre d'Ifménide. Zerbin tremble
& chancéle à l'aspect de cette demeure
infernale. Il dit à fon maître , qui s'en apperçoit
:
Pour braver les périls où votre amour m'engage ,
J'ai voulu de Bacchus emprunter le fecours ;
Dans fa liqueur j'ai cherché du courage ,
Mais je fens bien que j'en manque toujours.
e.
L'objet du déguisement qu'Octave a
H vj
180 , MERCURE DE FRANCE.
pris & a fair prendre à Zerbin eft d'éprou
ver la fcience des deyins ; il veut voir s'il
s'y laifferont tromper . Il va les avertir &
oblige fon valet de refter feul devant la
caverne. Le jus de Bacchus dont Zerbin
a cru devoir s'enivrer , par une fage précaution,,
ne l'enhardit point ; au contraire ,
fa cervelle n'en eft que plus troublée. Il
croit voir des fpectres & des monftres
horribles , il croit entendre des cris & des
hurlemens affreux ; il s'imagine qu'un
géant furieux eft prêt à le frapper. Il fe
recommande à Bacchus ; il fe plaint que
ce Dieu ne lui ait prêté que d'impuiffantes
armes ; enfin il s'endort après avoir fait
fur les charmes du fommeil cette réflexion
que l'on pourroit trouver trop philofophique
pour un homme de fa forte & pour la
fituation où il fe trouve , mais qui n'en
préfente pas moins une vérité des plus
frappantes.
'
Que le fort des mortels eft' pen digne d'envie !
Les plus doux plaifirs de la vie ,
Sont de n'en point fentir les maux.
Tout ce monologue , qui commence par
un récitatif obligé , eft rendu par le muficien
d'une manière fublime . Ce morceau
& digne de la réputation de fon auteur ,
3JUIN • 180
1768.
eft un des plus beaux que l'on ait entendus
jufqu'ici fur ce théâtre. Ifabelle , voyant
Zerbin couvert des habits de fon maître
& le trouvant endormi , le prend pour
Octave. Son monologue , qui commence
auffi par un récitatif obligé , eft fuivi d'un
air de mouvement qui peint très - bien la
fureur qui l'agite. Elle va pour ôter le
poignard de Zerbin & s'en frapper ; il fe
réveille , elle le reconnoît ; il lui apprend
qu'Octave eft actuellement occupé à confulter
Ifménide fur fa nouvelle ardeur..
Ifabelle , appercevant fon amant qui fort
de l'antre avec la Devinereffe , dit en à
parte :
Je veux les écouter..
Leur difcours m'apprendra ce que je dois tenter.
Ifménide , accompagnée d'Octave , s'avance
avec une troupe de Devins & de
Devinereffes. Ifabelle les obferve fans être
vue. Octave , pour embarraffer Ifménide ,
lui parle ainfi :
Vous , pour qui l'avenir n'a rien d'impénétrable ,,
Qui des plus . fombres coeurs percez tous les détours
Vous favez qui de nous cherche votre fecours ,
M
IS MENIDE à part.
?
Malgré leur myſtère ,,
En les intimidant tâchons à juger d'eux..
&C
182 MERCURE DE FRANCE.
Elle obferve leurs mouvemens & continue
de la forte :
Les démons à ma voix vont paroître en ces lieux.
Pourrez- vous foutenir leur terrible préſence ?
OCTAVE.
Parlez , je ne crains rien .
ZERBIN.
Moi , je crains tout , ô dieux !
La fermeté du maître & la frayeur du
valet les décéle l'un & l'autre aux yeux de
la Devinereffe , qui dit à Octave , en montrant
Zerbin :
Vous me cherchez vous ſeul &vous êtes fon maître.
OCTAVE.
Vous favez quel deffein en ce lieu me conduit ?
ISMENIDE embarraffée.
Souvent. l'amour...
ZERBIN,
T
Ciel ! quel démon l'inftruit ?
IS MÉNID E.
L'amour vous fait fentir les plus rudes atteintes,
འ །
ZERBIN.
Chaque mot redouble mes craintes !
IS Li
JUIN 1768. 183
Ainfi la peur indifcrette de Zerbin ſeconde
l'adrefle d'Iſménide & l'aide à deviner
ce qui fe paffe dans le coeur d'Octave.
Il la prie de l'éclaircir fur le fort que le
Ciel réſerve à fon amour. Elle ordonne à
fes Miniftres de célébrer leurs affreux myftères.
Les Devins font leurs cérémonies
magiques. Les danfes font entremêlées de
chants. On remarque , dans ce divertiffement
, deux choeurs infernaux qui ne cédent
en rien à ceux même qui ont le plus
illuftré l'incomparable Rameau. Ifménide ,
après les cérémonies , fait éteindre les
Bambeaux & la lampe qui éclaire l'antre .
Elle prévient Octave qu'il va être inftruit
de fon fort. A la faveur de l'obfcurité
Ifabelle fort de l'endroit où elle étoit cachée
, & prononce elle -même cet oracle :
Octave , romps tes nouveaux fers ,
Je tiens le fer levé fur ton coeur infidèle ;
Cette nuit , avec moi , je t'entraîne aux enfers ,
Si ce jour ne te voit fous les loix d'Iſabelle.
Ifménide & les Devins , furpris de ce
qu'ils entendent , font eux - mêmes faifis
de frayeur & fortent précipitamment avec
Octave & Zerbin .
ISABELLE feule,
Toi , qui m'as infpirée , achève ton ouvrage ,
Amour ! c'eft à toi feul de me rendre un volage.
184 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft plus ingénieux certainement
que l'idée de cette fcène & de la précédente
; mais on a trouvé que la magie
en étoit trop noire pour un drame qui
porte le titre de comédie- ballet. Il est vrai
qu'elle ne diffère point de celle de nos plus
fombres tragédies lyriques. La Devinereffe
s'y préfente avec tout l'appareil effrayant
des Circe & des Médée. Cependant , en
réfléchiffant fur l'intrigue de ce poëme ,
il eft facile de fentir que , fi l'Auteur eût
voulu répandre fur fa magie des nuances
plus gaies , il eût manqué tout l'effet de
fes deux fcènes. La teinte qu'il a prife
étoit abfolument néceffaire au fil de fon
action qu'il a développée avec un art infini.
La richeffe d'invention qui brille dans cet
acte eft demeurée en pure perte pour lui
faute d'avoir mieux concilié l'intérêt des
fpectateurs avec celui de fes perfonnages.
Le fujet de la confultation d'Octave eft trop
peu grave pour une fi grande profufion
de couleurs fombres. D'ailleurs , le mêlange
de férieux , de comique & de tragique
déplaît toujours partout où il fe
Trouve. Les plaifanteries de Zerbin devant
une Magicienne de l'afpect le plus redou
table n'ont point été goûtées. On ne s'eft.
point prêté à la néceffité de ces difparates
pour le jeu de l'action. Ce qui prouve que
JUIN 1768 . 185
1
ce n'eft pas toujours par les effets du génie
que l'on réuffit à plaire.
Le ballet de cet acte , qui eft de la compofition
de M. Laval , & dans lequel il
danfe lui-même avec une force & une
vivacité qui le laiffent fans rivaux dans ce
genre , eft très-bien exécuté.
ACTE I I I.
Le théâtre repréfente un fallon préparé
pour un bal. Léonore feule commence
l'acte par cet air , dont les paroles charmantes
ne font pas exprimées par la mufique
avec des grâces moins piquantes.
Quand je revois l'objet de mes amours ,
Le temps s'enfuit d'une viteffe extrême ;
Mais , hélas il fufpend fon cours ,
Quand je ne vois plus ce que j'aime,
O temps fervez mieux nos defirs ;
Réparez de l'amour les rigueurs inhumaines
Arrêtez-vous pour fixer les plaifirs ,
Volez pour abréger les peines.
Octave revient encore lui parler d'a
mour.
L'amour feul ( lui dit- il ) peut nous fatisfaire
Le plus doux plaifir eft d'aimer ,
Et le plus fenfible eft de plaire.
186 MERCURE DE FRANCE.
-
Ifabelle , mafquée & déguifée en Vénitien
, paroît avec une troupe de mafques.
Léonore , qui reconnoît en elle l'objet dont
elle eft préoccupée , ne cherche plus qu'à
éloigner Octave . Elle le charge d'aller
avertir Ifabelle que les jeux font prêts.
OCTAVE.
Eh ! pourquoi voulez - vous qu'elle foit de ces jeux?
LÉONORE.
Allez , vous dis - je , je le veux ;
Et ne revenez pas fans elle .
OCTAVE , à part.
Quels foupçons viennent m'agiter !
Demeurons , & fachons s'il s'y faut arrêter.
Ifabelle , en s'amufant de la méprife de
Léonore , continue de lui faire la cour.
Son déguiſement donne lieu aux équivoques
les plus ingénieufes. Léonore l'engage
a fe démafquer , & les refus d'Ifabelle ont
l'air de partir d'une modeftie outrée. Léonore
en prend occafion de l'accufer de ne
vouloir que fe divertir à fes dépens , ce
qu'elle lui fait entendre par ce vers :
Vos refus ne font voir qu'une ardeur bien légère.
JUIN 1768. 187
ISABELLE.
Mon coeur brûle de mille feux ,
La conftance & l'amour y triomphent enſemble.
Non , dans tout l'empire amoureux ,
Vous ne trouverez point d'amant qui me reffemble.
Elle ajoute qu'elle craint qu'Octave ne
la féchiffe , ce qui foutient toujours le
ton d'équivoque dont Léonore eft la dupe .
Elle répond à Iſabelle :
N'êtes-vous pas le feul de qui l'ardeur m'enchante
?
Je voudrois être encor mille fois plus charmante;
Mais je voudrois ne l'être qu'a vos yeux.
Cette scène est terminée par un trèsjoli
duo où elles fe jurent une ardeur
éternelle. Octave , furieux . fe montre dans
le moment & fait à Léonore tous les reproches
que la colère peut dicter.
ISABELL B.
Calmez le tranſport qui vous guide.
Peut-être qu'Isabelle eſt cachée en ces lieux :
Ne rougirez - vous point de montrer à les yeux
Ce défefpoir perfide ?
Octave , outré de fe voir plaifanter par
188 MERCURE DE FRANCE.
un rival , menace de le tuer. Léonore ;
effrayée , veut l'appaifer. Sa colère n'en
devient que plus forte , ce qui oblige Ifabelle
de fe faire reconnoître. En ôtant fon
mafque d'une main , & de l'autre tirant
fon poignard , elle lui dit :
Connois- moi donc , perfide , & frappè , fi tu
l'ofes.
LÉONORE & OCTAVE,
Que vois-je ?
LÉONORE.
Amour ! à quels maux tu m'expoſes !
Elle fort. Ifabelle , reftée feule avec
Octave , ne met plus de bornes à fon dépit.
L'habit qu'elle porte lui infpire un courage
héroïque. De l'air le plus impétueux
& le plus décidé , ollo adreffe ce difcours
à Octave :
Qui te retient , ingrat ? fui ton reffentiment.
Sois mon vainqueur ou ma victime ;
Que l'un de nous périffe en ce moment .
Perfide ! vien combler ton crime ,
Ou recevoir ton châtiment.
Octave ne fait que répondre à ce défi .
Elle prend enfuite un ton plus doux &
JUIN 1768. 189
l'invite à reprendre fes premiers noeuds.
Touché de tant d'amour , il ne peut réfifter
à la flamme qu'il fent renaître pour
elle dans fon coeur. Ils fe réconcilient , &
le bal commence . Ifabelle , Octave & Zerbin
chantent chacun une ariette pendant la
fête , dans laquelle danfent M. Gardel ,
Miles Guimard , & Affelin , avec tous
les applaudiffemens qu'ils font dans
l'habitude de recueillir. MM. Lani &
Dauberval , & Miles Allard & Peflin y
exécutent auffi , en pas de quatre , une
pantomime de Tirrolois . La célébrité des
talens de ces quatre fujets nous difpenfe
d'en faire l'éloge . Le divertiffement eft
terminé par une contredanfe à laquelle fe
joint le pas de quatre ci -deffus.
On peut juger par cet extrait que le
dénouement de ce poëme n'étoit point
affez heureux pour exciter de grands applaudiffemens.
Léonore eft une jeune perfonne
aimable , douce & tendre , dont le
coeur ne fent rien pour Octave , mais s'eſt
laiffé prévenir en faveur d'un objet qui ,
quoique fous le mafque , n'en a pas moins
eu le fecret de lui plaire . N'étant ni fourbe ,
ni coquette , ni fière , ni envieuſe , elle ne
mérite point d'être la victime de la ſupercherie
d'Ifabelle. On ne fauroit non plus
pardonner à celle- ci le tour qu'elle joue à
190 MERCURE DE FRANCE.
"
fon amie. Cette méchanceté détruit tout
l'intérêt que l'on pourroit prendre à l'injure
que lui fait fon amant , & empêche
que l'on ne partage fon bonheur lorfqu'elle
l'a ramené dans fes fers. Octave , de fon
côté , revient à elle dans une circonſtance
très- défavorable. On ne peut lui favoir
gré de l'oubli fubit qu'il fait de Léonore
il femble qu'il ait encore peur du poignard
dont Habelle l'a menacé.
La prompte fuite de Léonore` , en reconnoiffant
Ifabelle , toute naturelle qu'elle
étoit , excitoit toujours des rumeurs. On
a cru devoir remédier à ce défaut en changeant
ainfi le dénouement. On fait refter
Léonore après qu'elle a dit :
Amour à quels maux tu m'expoſes !
Et c'est devant elle qu'Ifabelle dit à
Odave :
Qui te retient , ingrat , &c.
A recevoir ton châtiment,
LÉONORE à ISABELLE.
Qu'un fentiment plus doux déformais vous anime.
Sous ce déguisement vous furprîtes mon coeur;
Pour m'en venger je veux votre bonheur.
( Montrant Octave. )
Rendez-lui votre amour , & mon âme eſt contente.
1
JUIN 1768. 191
OCTAVE À ISABELLE.
Ah ! fuis-je digne encor de vous offrir des voeux ?
ISABELLE.
Je devrois te punir d'avoir trahi més feux ;
Mais je fens malgré moi ma colère mourante,
Rens le calme à mon coeur , reprens tes premiers
noeuds.
Ne vois en moi qu'une fidèle amante ;
N'y vois plus de rival heureux.
OCTAVE.
Tant d'amour pénétre mon âme.
Plus charmé que jamais je tombe à vos genoux ;
Accordez le pardon d'une infidèle flâme ,
A celle dont mon coeur brûle à jamais pour vous.
ISABELLE.
Ah ! je fuis trop heureuſe !
Остаув .
Adorable Ifabelle !
LÉONORE.
Vous m'enchantez par des tranfports fi doux !
Les Interlocuteurs reprennent en trio le
joli duo qu'Isabelle & Léonore ont chanté
192 MERCURE DE FRANCE.
dans la fcène III de cet acte , & que nous
tranfcritons ici.
LÉONORE.
Suivez l'amour qui vous appelle .
ISABELLE à OCTAVE.
Il enchaîne nos coeurs de fes noeuds les plus beaux;
LEONORE.
Que votre ardeur foit éternelle.
ISABELLE & OCTAV E.
Que notre ardeur foit éternelle ,
Et nos plaifirs toujours nouveaux .
Il n'eft pas étonnant que les détails charmans
dont cet ouvrage eft rempli aient féduit
M. Dauvergne à la lecture , & il eſt
très -excufable de s'être aveuglé fur fes défauts
; mais il y a tout lieu d'efpérer que
les beautés de la mufique , plus admirée
de jour en jour , répareront fuffisamment
les torts du Poëte."
Depuis qu'on joue cet opéra , Mile Rofalie
a quitté le rôle de Spinette qu'elle a
chanté avec autant d'agrément & de lége
reté , qu'elle a mis de fineffe & de vérité
dans celui de Léonore , où elle a remplacé
Mlle Beauménil qui a été forcée de quitter
par
JUIN 1768 . 123
་
par une indifpofition qui l'empêche encore
de reparoître.
Mile Ritter a remplacé Mlle Rofaliedans
le rôle de Spinette , & n'a point démenti
le fuccès qu'elle a eu lors de fon
début .
Mlle Dubois , à la feconde repréfentation
, a été remplacée par Mlle Duplan
dans le rôle d'Ifménide ; & M. Larrivée
par MM . Durand & Caffagnade dans celuž
de Zerbin.
Mlle Duranci chante maintenant , avec
beaucoup de fuccès , le rôle d'Iſabelle que
Mde l'Arrivée a quitté pour s'occuper de
celui d'Alcimadure , dont on répéte l'opéra ,
traduit en françois par M. de Mondonville ,
auteur de la mufique , & que
l'on compte
donner mardi7 de ce mois , pour la première
fois.
La vendredi , 6 mai , on a donné là
première repréſentation de la Vénitienne ,
comédie ballet en trois actes , poëme de
feu M. la Motte * , remis en mutique
par M. d'Auvergne , Surintendant de la
Mulique du Roi . Le fuccès de cet opéra
parut d'abord très - équivoque ; mais dans
parut
le cours des repréſentations fubféquentes ,
le public a femblé prendre plaifir à rendre
de plus en plus juftice aux talens reconnus
du célèbre Compofiteur qui n'a pas
craint de redonner l'être à ce drame , fufceptible
en effet des plus grandes beautés
muficales , quoique d'un genre à effuyer
bien des contradictions. L'impartialité que
nous nous faifons un devoir d'obferver
dans nos jugemens , nous oblige de conve
* Cet opéra , dont l'ancienne muſique eſt de
la Barre , fut joué , pour la première fois , le 26
mai 1705. On ne l'avoit point repris depuis .
JUIN 1768 . 175
nir que le fond de cer opéra , quelque,
faillantes qu'en foient les paroles , a feul
contribué à balancer les fuffrages. Nous
ne prétendons point attaquer le préjugé
établi en faveur des anciens poëmes ; mais
nous ne pouvons diffimuler que le goût ,
à force de mers délicats , eft devenu difficile
, & que , blâfé fur la magie de l'efprit
, il ne fe laiffe plus piquer que par
l'intérêt. Trop de refpect pour les anciennes
productions eft auffi nuifible au progrès
des lettres qu'une exceffive indulgence
pour les nouvelles. L'analyfe que nous
allons faire de la Vénitienne pourra peut- être
juftifier le peu d'accueil que le public lui
a fait le premier jour qu'elle a reparu.
ACTEURS.
ISABELLE ,
LEONORE ,
OCTAVE ,
Mde L'ARRIVÉE.
Mlle BEAU MESNIL.
M. LE GROS.
ISMÉNIDE, Dévinereffe , Mlle DUBOIS.
ZERBIN , valet d'O CTAVE
, M. L'ARRIVÉE.
SPINETTE , fuivante
d'ISABELLE , Mlle ROSALIE.
ACTE PREMIER.
La théâtre repréſente des jardins , &
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
dans l'éloignement la place de Saint-Marc
Léonore ouvre la fcène par ce monologue.
Tendres plaifirs , charmans amours ,
Ah ! que n'ai - je plutôt fenti votre puiffance !
Deviez -vous , dans l'indifférence ,
Laiffer couler mes plus beaux jours ?
Du moins gardons -nous bien d'éteindre
Les feux que dans mon coeur l'amour daigne
allumer :
Au lieu de m'en laiffer charmer ,
Falloit-il perdre , hélas ! tant de temps à les
craindre ?
Tendres plaifirs , &c.
La mufique de ce monologue , d'un
genre très- agréable , a été vivement fentie
& généralement applaudie. Isabelle furvient
avec Spinette , fa fuivante. Elle
accufe Léonore , qui eft fon amie , d'ingratitude
& de trahifon. Quoi ! lui ditelle
,
L'amant qui m'aimoit vous adore ,
Et votre coeur reçoit les infidèles voeux ?
Léonore la défabuſe , en s'expliquant
ainfi :
C'est dans les premiers jeux que me fit voir Octavež
Que la paix fortit de mon coeur.
Un inconnu fut mon vainqueur.
JUIN 1768. 177
D'un feul de fes regards mon coeur fut enchanté ;
Le mafque me cacha le refte de fes charmes.
· •
Il me parle à ces jeux que vous me reprochez.
Elle eſpère de voir enfin fes traits dans
le bal qui fe prépare . Cet aveu tranquilife
Ifabelle. Léonore la quitte en lui difant ,
au fujet d'Octave :
Je vais encor , par de nouveaux refus
Servir votre amour & ma flâme.
Ffabelle , dans la fcène qui fuit , apprend
à Spinette quel eft cet inconnu dont Léo
More s'eft éprife.
Lorfque de mon amant
Je vis l'inconftance fatale ,
Je le fuivis par-tout fous un déguisement
Qui m'a livré le coeur de ma rivale...
Elle charge Spinette d'obferver les pas
d'Octave & de l'inftruire de toutes fes
démarches. Spinette , feule , chante cette
ariette , que nous citons comme une des
plus agréables de cet opéra
De mille amans en vain nous recevons les voeux
On les perd fans retour en terminant leur peine
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
Les perfides brifent leurs noeuds
Dès qu'ils ont formé notre chaîne.
On ne foupire long- temps ,
Que pour des beautés cruelles :
Les peines font les coeurs conftans ,
Les plaifirs font les infidèles.
Spinette entend venir Octave ; elle fe
cache pour l'obferver. Léonore rentre fur
la fcène avec lui : ils chantent un duo
contraſté dont la mufique eft d'un très - bel
effet . Léonore renvoye Octave à Ifabelle ,
& ne lui promet que des mépris. Il ne
paroît alarmé ni de fon courroux ni de
fon indifférence . Leur difpute eft interrompue
par l'arrivée d'une troupe de barquerolles
qui forment un divertiffement ,
dans lequel on applaudit , avec un plaifir
toujours nouveau , MM. Lani & Dauberval
, & Miles Allard & Peflin * . MM.
Malter & Le Grand , Mlle Mion & Dervieux
s'y diftinguent auffi & recueillent en
même temps des fuffrages unanimes. Les
* Nous obferverons ici , avec plaifir , que
Mlle Peflin , toujours applaudie avec juſtice , l'a
fur- tout été univerfellement dans le beau pas de
deux qu'elle danfe avec M. Dauberval ; & que les
foins & les avis de cet excellent Danfeur l'ont
mife au point de partager très -fouvent les éloges
que l'on doit toujours à Mlle Allard.
JUIN 1768. 179
19
airs de ce divertiffement , entr'autrès , ce- :
lui des barquerolles , compofé de huit
couplets , font honneur au goût & au
génie de M. d'Auvergne . Zerbin conduit
la fête , après laquelle Octave preffe encore
Léonore de fe rendre , & n'eft pas mieux
écouté qu'auparavant. Fatigué de fes méptis
, il fe difpofe à aller confulter Ifménide
, réfolu d'apprendre de cette Magicienne
quel fera le fuccès de fon amour.
Spinette, qui s'eft toujours tenue cachée
pour l'épier , reparoît dès qu'elle le voit
parti , & annonce qu'elle va révéler à fa
maîtreffe le deffein du perfide.
ACTE I I.
Le théâtre repréfente un antre éclairé
par une lampe. , Octave , déguifé en valet ,
& Zerbin en noble Vénitien , arrivent
près de l'antre d'Ifménide. Zerbin tremble
& chancéle à l'aspect de cette demeure
infernale. Il dit à fon maître , qui s'en apperçoit
:
Pour braver les périls où votre amour m'engage ,
J'ai voulu de Bacchus emprunter le fecours ;
Dans fa liqueur j'ai cherché du courage ,
Mais je fens bien que j'en manque toujours.
e.
L'objet du déguisement qu'Octave a
H vj
180 , MERCURE DE FRANCE.
pris & a fair prendre à Zerbin eft d'éprou
ver la fcience des deyins ; il veut voir s'il
s'y laifferont tromper . Il va les avertir &
oblige fon valet de refter feul devant la
caverne. Le jus de Bacchus dont Zerbin
a cru devoir s'enivrer , par une fage précaution,,
ne l'enhardit point ; au contraire ,
fa cervelle n'en eft que plus troublée. Il
croit voir des fpectres & des monftres
horribles , il croit entendre des cris & des
hurlemens affreux ; il s'imagine qu'un
géant furieux eft prêt à le frapper. Il fe
recommande à Bacchus ; il fe plaint que
ce Dieu ne lui ait prêté que d'impuiffantes
armes ; enfin il s'endort après avoir fait
fur les charmes du fommeil cette réflexion
que l'on pourroit trouver trop philofophique
pour un homme de fa forte & pour la
fituation où il fe trouve , mais qui n'en
préfente pas moins une vérité des plus
frappantes.
'
Que le fort des mortels eft' pen digne d'envie !
Les plus doux plaifirs de la vie ,
Sont de n'en point fentir les maux.
Tout ce monologue , qui commence par
un récitatif obligé , eft rendu par le muficien
d'une manière fublime . Ce morceau
& digne de la réputation de fon auteur ,
3JUIN • 180
1768.
eft un des plus beaux que l'on ait entendus
jufqu'ici fur ce théâtre. Ifabelle , voyant
Zerbin couvert des habits de fon maître
& le trouvant endormi , le prend pour
Octave. Son monologue , qui commence
auffi par un récitatif obligé , eft fuivi d'un
air de mouvement qui peint très - bien la
fureur qui l'agite. Elle va pour ôter le
poignard de Zerbin & s'en frapper ; il fe
réveille , elle le reconnoît ; il lui apprend
qu'Octave eft actuellement occupé à confulter
Ifménide fur fa nouvelle ardeur..
Ifabelle , appercevant fon amant qui fort
de l'antre avec la Devinereffe , dit en à
parte :
Je veux les écouter..
Leur difcours m'apprendra ce que je dois tenter.
Ifménide , accompagnée d'Octave , s'avance
avec une troupe de Devins & de
Devinereffes. Ifabelle les obferve fans être
vue. Octave , pour embarraffer Ifménide ,
lui parle ainfi :
Vous , pour qui l'avenir n'a rien d'impénétrable ,,
Qui des plus . fombres coeurs percez tous les détours
Vous favez qui de nous cherche votre fecours ,
M
IS MENIDE à part.
?
Malgré leur myſtère ,,
En les intimidant tâchons à juger d'eux..
&C
182 MERCURE DE FRANCE.
Elle obferve leurs mouvemens & continue
de la forte :
Les démons à ma voix vont paroître en ces lieux.
Pourrez- vous foutenir leur terrible préſence ?
OCTAVE.
Parlez , je ne crains rien .
ZERBIN.
Moi , je crains tout , ô dieux !
La fermeté du maître & la frayeur du
valet les décéle l'un & l'autre aux yeux de
la Devinereffe , qui dit à Octave , en montrant
Zerbin :
Vous me cherchez vous ſeul &vous êtes fon maître.
OCTAVE.
Vous favez quel deffein en ce lieu me conduit ?
ISMENIDE embarraffée.
Souvent. l'amour...
ZERBIN,
T
Ciel ! quel démon l'inftruit ?
IS MÉNID E.
L'amour vous fait fentir les plus rudes atteintes,
འ །
ZERBIN.
Chaque mot redouble mes craintes !
IS Li
JUIN 1768. 183
Ainfi la peur indifcrette de Zerbin ſeconde
l'adrefle d'Iſménide & l'aide à deviner
ce qui fe paffe dans le coeur d'Octave.
Il la prie de l'éclaircir fur le fort que le
Ciel réſerve à fon amour. Elle ordonne à
fes Miniftres de célébrer leurs affreux myftères.
Les Devins font leurs cérémonies
magiques. Les danfes font entremêlées de
chants. On remarque , dans ce divertiffement
, deux choeurs infernaux qui ne cédent
en rien à ceux même qui ont le plus
illuftré l'incomparable Rameau. Ifménide ,
après les cérémonies , fait éteindre les
Bambeaux & la lampe qui éclaire l'antre .
Elle prévient Octave qu'il va être inftruit
de fon fort. A la faveur de l'obfcurité
Ifabelle fort de l'endroit où elle étoit cachée
, & prononce elle -même cet oracle :
Octave , romps tes nouveaux fers ,
Je tiens le fer levé fur ton coeur infidèle ;
Cette nuit , avec moi , je t'entraîne aux enfers ,
Si ce jour ne te voit fous les loix d'Iſabelle.
Ifménide & les Devins , furpris de ce
qu'ils entendent , font eux - mêmes faifis
de frayeur & fortent précipitamment avec
Octave & Zerbin .
ISABELLE feule,
Toi , qui m'as infpirée , achève ton ouvrage ,
Amour ! c'eft à toi feul de me rendre un volage.
184 MERCURE DE FRANCE.
Rien n'eft plus ingénieux certainement
que l'idée de cette fcène & de la précédente
; mais on a trouvé que la magie
en étoit trop noire pour un drame qui
porte le titre de comédie- ballet. Il est vrai
qu'elle ne diffère point de celle de nos plus
fombres tragédies lyriques. La Devinereffe
s'y préfente avec tout l'appareil effrayant
des Circe & des Médée. Cependant , en
réfléchiffant fur l'intrigue de ce poëme ,
il eft facile de fentir que , fi l'Auteur eût
voulu répandre fur fa magie des nuances
plus gaies , il eût manqué tout l'effet de
fes deux fcènes. La teinte qu'il a prife
étoit abfolument néceffaire au fil de fon
action qu'il a développée avec un art infini.
La richeffe d'invention qui brille dans cet
acte eft demeurée en pure perte pour lui
faute d'avoir mieux concilié l'intérêt des
fpectateurs avec celui de fes perfonnages.
Le fujet de la confultation d'Octave eft trop
peu grave pour une fi grande profufion
de couleurs fombres. D'ailleurs , le mêlange
de férieux , de comique & de tragique
déplaît toujours partout où il fe
Trouve. Les plaifanteries de Zerbin devant
une Magicienne de l'afpect le plus redou
table n'ont point été goûtées. On ne s'eft.
point prêté à la néceffité de ces difparates
pour le jeu de l'action. Ce qui prouve que
JUIN 1768 . 185
1
ce n'eft pas toujours par les effets du génie
que l'on réuffit à plaire.
Le ballet de cet acte , qui eft de la compofition
de M. Laval , & dans lequel il
danfe lui-même avec une force & une
vivacité qui le laiffent fans rivaux dans ce
genre , eft très-bien exécuté.
ACTE I I I.
Le théâtre repréfente un fallon préparé
pour un bal. Léonore feule commence
l'acte par cet air , dont les paroles charmantes
ne font pas exprimées par la mufique
avec des grâces moins piquantes.
Quand je revois l'objet de mes amours ,
Le temps s'enfuit d'une viteffe extrême ;
Mais , hélas il fufpend fon cours ,
Quand je ne vois plus ce que j'aime,
O temps fervez mieux nos defirs ;
Réparez de l'amour les rigueurs inhumaines
Arrêtez-vous pour fixer les plaifirs ,
Volez pour abréger les peines.
Octave revient encore lui parler d'a
mour.
L'amour feul ( lui dit- il ) peut nous fatisfaire
Le plus doux plaifir eft d'aimer ,
Et le plus fenfible eft de plaire.
186 MERCURE DE FRANCE.
-
Ifabelle , mafquée & déguifée en Vénitien
, paroît avec une troupe de mafques.
Léonore , qui reconnoît en elle l'objet dont
elle eft préoccupée , ne cherche plus qu'à
éloigner Octave . Elle le charge d'aller
avertir Ifabelle que les jeux font prêts.
OCTAVE.
Eh ! pourquoi voulez - vous qu'elle foit de ces jeux?
LÉONORE.
Allez , vous dis - je , je le veux ;
Et ne revenez pas fans elle .
OCTAVE , à part.
Quels foupçons viennent m'agiter !
Demeurons , & fachons s'il s'y faut arrêter.
Ifabelle , en s'amufant de la méprife de
Léonore , continue de lui faire la cour.
Son déguiſement donne lieu aux équivoques
les plus ingénieufes. Léonore l'engage
a fe démafquer , & les refus d'Ifabelle ont
l'air de partir d'une modeftie outrée. Léonore
en prend occafion de l'accufer de ne
vouloir que fe divertir à fes dépens , ce
qu'elle lui fait entendre par ce vers :
Vos refus ne font voir qu'une ardeur bien légère.
JUIN 1768. 187
ISABELLE.
Mon coeur brûle de mille feux ,
La conftance & l'amour y triomphent enſemble.
Non , dans tout l'empire amoureux ,
Vous ne trouverez point d'amant qui me reffemble.
Elle ajoute qu'elle craint qu'Octave ne
la féchiffe , ce qui foutient toujours le
ton d'équivoque dont Léonore eft la dupe .
Elle répond à Iſabelle :
N'êtes-vous pas le feul de qui l'ardeur m'enchante
?
Je voudrois être encor mille fois plus charmante;
Mais je voudrois ne l'être qu'a vos yeux.
Cette scène est terminée par un trèsjoli
duo où elles fe jurent une ardeur
éternelle. Octave , furieux . fe montre dans
le moment & fait à Léonore tous les reproches
que la colère peut dicter.
ISABELL B.
Calmez le tranſport qui vous guide.
Peut-être qu'Isabelle eſt cachée en ces lieux :
Ne rougirez - vous point de montrer à les yeux
Ce défefpoir perfide ?
Octave , outré de fe voir plaifanter par
188 MERCURE DE FRANCE.
un rival , menace de le tuer. Léonore ;
effrayée , veut l'appaifer. Sa colère n'en
devient que plus forte , ce qui oblige Ifabelle
de fe faire reconnoître. En ôtant fon
mafque d'une main , & de l'autre tirant
fon poignard , elle lui dit :
Connois- moi donc , perfide , & frappè , fi tu
l'ofes.
LÉONORE & OCTAVE,
Que vois-je ?
LÉONORE.
Amour ! à quels maux tu m'expoſes !
Elle fort. Ifabelle , reftée feule avec
Octave , ne met plus de bornes à fon dépit.
L'habit qu'elle porte lui infpire un courage
héroïque. De l'air le plus impétueux
& le plus décidé , ollo adreffe ce difcours
à Octave :
Qui te retient , ingrat ? fui ton reffentiment.
Sois mon vainqueur ou ma victime ;
Que l'un de nous périffe en ce moment .
Perfide ! vien combler ton crime ,
Ou recevoir ton châtiment.
Octave ne fait que répondre à ce défi .
Elle prend enfuite un ton plus doux &
JUIN 1768. 189
l'invite à reprendre fes premiers noeuds.
Touché de tant d'amour , il ne peut réfifter
à la flamme qu'il fent renaître pour
elle dans fon coeur. Ils fe réconcilient , &
le bal commence . Ifabelle , Octave & Zerbin
chantent chacun une ariette pendant la
fête , dans laquelle danfent M. Gardel ,
Miles Guimard , & Affelin , avec tous
les applaudiffemens qu'ils font dans
l'habitude de recueillir. MM. Lani &
Dauberval , & Miles Allard & Peflin y
exécutent auffi , en pas de quatre , une
pantomime de Tirrolois . La célébrité des
talens de ces quatre fujets nous difpenfe
d'en faire l'éloge . Le divertiffement eft
terminé par une contredanfe à laquelle fe
joint le pas de quatre ci -deffus.
On peut juger par cet extrait que le
dénouement de ce poëme n'étoit point
affez heureux pour exciter de grands applaudiffemens.
Léonore eft une jeune perfonne
aimable , douce & tendre , dont le
coeur ne fent rien pour Octave , mais s'eſt
laiffé prévenir en faveur d'un objet qui ,
quoique fous le mafque , n'en a pas moins
eu le fecret de lui plaire . N'étant ni fourbe ,
ni coquette , ni fière , ni envieuſe , elle ne
mérite point d'être la victime de la ſupercherie
d'Ifabelle. On ne fauroit non plus
pardonner à celle- ci le tour qu'elle joue à
190 MERCURE DE FRANCE.
"
fon amie. Cette méchanceté détruit tout
l'intérêt que l'on pourroit prendre à l'injure
que lui fait fon amant , & empêche
que l'on ne partage fon bonheur lorfqu'elle
l'a ramené dans fes fers. Octave , de fon
côté , revient à elle dans une circonſtance
très- défavorable. On ne peut lui favoir
gré de l'oubli fubit qu'il fait de Léonore
il femble qu'il ait encore peur du poignard
dont Habelle l'a menacé.
La prompte fuite de Léonore` , en reconnoiffant
Ifabelle , toute naturelle qu'elle
étoit , excitoit toujours des rumeurs. On
a cru devoir remédier à ce défaut en changeant
ainfi le dénouement. On fait refter
Léonore après qu'elle a dit :
Amour à quels maux tu m'expoſes !
Et c'est devant elle qu'Ifabelle dit à
Odave :
Qui te retient , ingrat , &c.
A recevoir ton châtiment,
LÉONORE à ISABELLE.
Qu'un fentiment plus doux déformais vous anime.
Sous ce déguisement vous furprîtes mon coeur;
Pour m'en venger je veux votre bonheur.
( Montrant Octave. )
Rendez-lui votre amour , & mon âme eſt contente.
1
JUIN 1768. 191
OCTAVE À ISABELLE.
Ah ! fuis-je digne encor de vous offrir des voeux ?
ISABELLE.
Je devrois te punir d'avoir trahi més feux ;
Mais je fens malgré moi ma colère mourante,
Rens le calme à mon coeur , reprens tes premiers
noeuds.
Ne vois en moi qu'une fidèle amante ;
N'y vois plus de rival heureux.
OCTAVE.
Tant d'amour pénétre mon âme.
Plus charmé que jamais je tombe à vos genoux ;
Accordez le pardon d'une infidèle flâme ,
A celle dont mon coeur brûle à jamais pour vous.
ISABELLE.
Ah ! je fuis trop heureuſe !
Остаув .
Adorable Ifabelle !
LÉONORE.
Vous m'enchantez par des tranfports fi doux !
Les Interlocuteurs reprennent en trio le
joli duo qu'Isabelle & Léonore ont chanté
192 MERCURE DE FRANCE.
dans la fcène III de cet acte , & que nous
tranfcritons ici.
LÉONORE.
Suivez l'amour qui vous appelle .
ISABELLE à OCTAVE.
Il enchaîne nos coeurs de fes noeuds les plus beaux;
LEONORE.
Que votre ardeur foit éternelle.
ISABELLE & OCTAV E.
Que notre ardeur foit éternelle ,
Et nos plaifirs toujours nouveaux .
Il n'eft pas étonnant que les détails charmans
dont cet ouvrage eft rempli aient féduit
M. Dauvergne à la lecture , & il eſt
très -excufable de s'être aveuglé fur fes défauts
; mais il y a tout lieu d'efpérer que
les beautés de la mufique , plus admirée
de jour en jour , répareront fuffisamment
les torts du Poëte."
Depuis qu'on joue cet opéra , Mile Rofalie
a quitté le rôle de Spinette qu'elle a
chanté avec autant d'agrément & de lége
reté , qu'elle a mis de fineffe & de vérité
dans celui de Léonore , où elle a remplacé
Mlle Beauménil qui a été forcée de quitter
par
JUIN 1768 . 123
་
par une indifpofition qui l'empêche encore
de reparoître.
Mile Ritter a remplacé Mlle Rofaliedans
le rôle de Spinette , & n'a point démenti
le fuccès qu'elle a eu lors de fon
début .
Mlle Dubois , à la feconde repréfentation
, a été remplacée par Mlle Duplan
dans le rôle d'Ifménide ; & M. Larrivée
par MM . Durand & Caffagnade dans celuž
de Zerbin.
Mlle Duranci chante maintenant , avec
beaucoup de fuccès , le rôle d'Iſabelle que
Mde l'Arrivée a quitté pour s'occuper de
celui d'Alcimadure , dont on répéte l'opéra ,
traduit en françois par M. de Mondonville ,
auteur de la mufique , & que
l'on compte
donner mardi7 de ce mois , pour la première
fois.
Fermer
111
p. 161-186
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Début :
Je l'avois bien prévu, Monsieur, que l'Essai du Prince Beloselski, sur la musique [...]
Mots clefs :
Prince Belozersky, Musique, Christoph Willibald Gluck, Musique italienne, Critique, Opéra, Compositeurs, Italie, Genre, Opéras, Goût, Monde, Monologue, Heureux, Âme, Voix, Père Martini, Théâtre, Critique, Morceaux, Italiens, Paris, Théâtres, Caractère, Amant, Quinault, Expression, Jean-Philippe Rameau, Impatience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer