Résultats : 4 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 68-87
MEMOIRE HISTORIQUE, De Lunéville en Lorraine, le 15 Avril 1717.
Début :
Je m'interesse trop à vôtre Mercure, Monsieur, pour ne vous pas communiquer [...]
Mots clefs :
Mémoire, Cardinal de Retz, Histoire, Monarchie, Grands hommes, Morales, Connaissances, Anecdotes, Gouvernement, Comtes, Diable, Réflexion, Vérité, Mlle de Vendôme, Roi de France, Couvent, Fontainebleau, Gouverneur, Cardinal Mazarin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE HISTORIQUE, De Lunéville en Lorraine, le 15 Avril 1717.
MEMOIRE HISTORIQUE ,
De Lunéville en Lorraine , le 15
Avril 1717.
JE
E m'intereffe trop à vôtre Mercure
, Monfieur, pour ne vous
pas communiquer l'Extrait que
jay fait d'un Mémoire curieux, qui
m'eft tombé entre les mains ces
jours paffés. Ce Mémoire eft intitulé
, HISTOIRE OU MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE Retz ,
vous fçavez , Monfieur , avec quel
foin je recherche tout ce qui peut
me procurer une parfaite connoiffance
de nôtre Hiftoire , & parti
D'AVRIL. 69
tulierement des Régnes de nos derniers
Monarques , fous lefquels la
Monarchie eft montée au plus haut
période de fa Grandeur ; vous jugerez
de là que ma joye fut extrême
, de voir entre mes mains les
Mémoires d'une perfonne qui a
joué un fi grand Rôle dans le Siécle
dernier. LaLecture furpaffa mon
attente ; Jamais homme n'a eû
un efprit plus propre pour bien écrire
l'Hiftoire , que Mr le Cardinal
de Retz. La plupart des grands
Hommes qui ont écrit leurs propres
Mémoires , je n'en excepte point
Céfar , fe font contentez de nous
raporter nuënient les faits qui
étoient à leur avantage , fans nous
inftruire des motifs qui les engageoient
à agir. Le Cardinal de
Retz aucontraire , nous fait part de
tous les motifs qui conduifoient les
principaux Autheurs de fon tems.
Il parle de lui - même , comme il
parle des autres , je veux dire , qu'il
découvre également fes Vices & fes
Vertus, enforte qu'on croit en lifant
70 LE MERCURE
cette Hiftoire , que le principal but
de l'Hiftorien a été de procurer à
fes Lecteurs une exacte connoiffance
des Hommes. Une pareille Hiftoire
apprend mieux la Morale , que
tous les Traitez des Philofophes .
Vous connoîtrez mieux , Monfieur
, ce que j'ay l'honneur de
vous dire, par l'Extrait que je vous
envoye des plus beaux endroits de
ces Mémoires , & que j'ay crû plus
propre à interreffer les Lecteurs
du Mercure. Il feroit à fouhaiter
que ceux qui ont entre leurs mains
unpareilThréfor, vouluffent en faire
part au Public. En ce cas vous y
trouveriés la matiére de plufieurs
Morceaux d'autant plus interreffans
pour vos Lecteurs , qu'ils y découvriroient
plufieures Anecdotes,
qu'on ne peut trouver autre part.
Le Mémoire qui m'a été communiqué,
eft écrit de la propre main
de Son Eminence , mais ceux qui
ont eû ce Thréfor en leur poffeffion
, n'en ont point eû affez de foin ;
plufieurs feuillets font arrachez :
D'AVRIL.
78
enforte qu'il n'eft tefté qu'environ
trente pages de tout le premier
Livre de cette Hiftoire , dans lequel
il paroît que ce grand Homme
rendoit compte à la perfonne à
qui ces Mémoires fon adreffez , de
fon éducation & de la manière dont
il étoit entré dans le monde : Car
dés le prémier Livre , il nous fait
un recit trés circonftancié de fa nomination
à la Coadjutorerie de Paris
, & de ce qui y avoit donné lieu
& finit ainfi. Il me femble que j'ay
étéjufqu'ici dans le Partere ou tout
au plus dans l'Orchestre , à jouer &
à badiner avec les Violons : je vais
monter fur le Théatre, où vous verrez
des Scénes , non pas dignes de
vous , mais un peu moins indignes
de vôtre attention.
J'ay choif dans cette premiere
partie,deux endroits qui m'ont parû
devoir être les plus intereffans pour
toutes fortes de Lecteurs , quoiqu'il
y en ait d'infiniment plus intereffans
pour ceux qui fe mélent
de la Politique , & du Gouverne72
LE MERCURE
Y
ment des Etats : Voici le premier.
Feüie Mde de Choify propofa une
promenade à S. Cloud , & dit en
badinant à Me de Vendôme , qu'il
falloit donner la Comédie à Mr
de Lizieux . Le bon homme qui
admiroit les Piéces de Corneil ,
répondit qu'il n'en feroit aucune
difficulté , pourvû que ce fur à la
Campagne, & qu'il y eut peu de
monde. La partie fe fit , on convint
qu'il n'y auroit que Mde & Mile
de Vendôme , Mde de Choify ,
Mr de Turenne , Mr de Brion ,
Voiture & moi . Le Comte de Brion
qui avoit été deux fois Capucin ,
& qui faifoit un falmigondi perpétuel
de dévotion & de péché , fe chargea
de la Comédie & des Violons ;
je me chargeai de la colation.
Nous allames à S. Cloud chez
Mr l'Archevêque , les Comédiens
qui jouoient ce foir à Ruel chez
Mr le Cardinal de Richelieu , n'arriverent
qu'extrêmement tard . Mr
de Lizieux prit plaifir aux Violons ,
Mde de Vendôme ne fe laffoit point
de
D'AVRIL. 73
de voir danfer Mlle fa fille , qui
danfoit pourtant toute feule : Enfin
l'on s'amufa tant , que la petite
pointe du jour ( c'étoit aux grands
jours d'été ) commençoit à paroître,
quand on fut au bas de la defcente
des Bons-Hommes , juftement au
pied , le caroffe arrêta tout court :
Comme j'étois à une des portieres
avec Mlle de Vendôme , je demandai
au Cocher , pourquoi il arrêtoit ,
il me répondit avec une voix
fort étonnée , voulez -vous que je
palle par deffus tous les Diables qui
font devant moi ? Je mis la tête à
la portiere , & comme j'ay toûjours
cu la vûë fort baffe , je ne vis rien.
Me de Choify qui étoit à l'autre portiere
avec Mr de Turenne , fur la
premiere qui apperçût du carroſſe ,
la caufe de la frayeur du Cocher ;
je dis du carroffe , car cinq ou fix
Laquais qui étoient derriere , crioient
JESUS MARIA , & trembloient
déja de peur. Mr de Turenne fe
jetta en bas du carroffe aux cris
de Me de Choify. Je crû que c'é-
Avril 1717. G
74 LE MERCURE
toient des voleurs , je fautai auffi
en bas du carroffe , je pris l'épée
d'un Laquais , je la tirai , & j'allai
joindre Mr de Turenne de l'autre
côté , que je trouvai regardant
fixement quelque chofe que je ne
voyois point. Je lui demandai ce
qu'il regardoit , & il me répondit
en me pouffant le bras , & affés bas
je vous le dirai , mais il ne faut
pas épouventer ces Dames , qui
hûrloient plûtôt qu'elles ne crioient.
Voiture commença un OREMUS .
Vous connoilés peut-être les cris
aigûs deMde de Choify ; ils ne difcontinuerent
point. Mlle de Vendôme
difoit fon Chapelet . Mde de
Vendôme vouloit fe confefler à Mr
de Lizieux , qui lui difoit , ma fille
n'ayez point de peur , vous êtes en
la main de Dieu , & le Comte de
Brion avoit entonné bien dévotement
avec tous nos Laguais , les
Litanies de la Vierge . Tout cela fe
paffa, comme vous pouvés croire,
en même tems , & en moins de rien.
Mr de Turenne qui avoit une petite
D'A VRI L. 75
épée à ſon côté , l'avoit auffi tirée ,
& après avoir regardé , comme je
vous ai déja dit , il fe tourna vers
moi de l'air dont il eut donné une
bataille , & me dit ces paroles :
Allons voir ces gens - là. Quels
gens lui repartis- je ? Et dans la vérité,
n'appercevant rien à caufe de
ma mauvaiſe vûe , je croyois que
tout le monde eur perdu le fens.
Il me répondit , effectivement je
crois que ce pouroit bien être des
Diables. Comme nous avions déja
fait cinq ou fix pas du côté de la
CHANNERIE, & que nous étions
par conféquent plus proches du Spetacle
, je commençai à appercevoir
quelque chofe , & ce qui m'en
parut , fut une longue Proceffion
de Phantômes noirs , qui me donna
dabord plus d'émotion , qu'elle
n'en avoit caufé à Mr de Turenne ,
mais qui ,par la réflexion que je fis ',
que j'avois long-tems cherché des
Efprits , & qu'apparemment j'en
trouvois en ce lieu , me fit faire
an mouvement plus vif que les
Gij
76
LE MERCURE
manieres de Mr de Turenne ne
lui permettoient de faire. Je fis
deux ou trois fauts vers la Proceffion
Les gens du carroffe qui
croyoient que nous étions aux
mains avec tous les Diables , poufferent
un grand cri , & ce ne fut pourtant
pas eux qui eurent le plus de
frayeur. Les pauvres Auguftins Réformés
, que l'on apelle les Capucins
Noirs , qui étoient nos Diables
d'imagination , voyans venir à eux
deux hommes qui avoient l'épée
à la main , l'ûrent tres-grande ; &
l'un d'eux fe détachant de la troupe
, nous cria , Meffieurs , nous
fommes de pauvres Religieux , ne
faifins de mal à perfonne , & qui
dans venous nous rafraichir un peu
la Riviere pour notre fanté. Nous
retournâmes au carroffe Mr de
Turenne & moi , avec des éclats
de rire , que vous vous pouvés
imaginer, & nous fîmes, lui & moi ,
dés ce moment -même , deux réflexions
que nous nous communiquâ
mes dés le lendemain matin . Il me
D'AVRIL.. 77
jura que la premiere apparition de
ces phantômes imaginaires lui avoir
donné de la joye , quoiqu'il eur
toujours crû auparavant qu'il auroit
peur , s'il voyoit jamais quelque
chofe d'éxtraordinaire ; &,
je lui avouai que la premiere vûë
m'avoit ému , quoique j'euffe fouhaité
toute ma vie de voir des
Efprits. La feconde réflexion que
nous fimes , fut ; que tout ce que
nous voyons dans la vie de la plûpart
des hommes, eit faux, M de
Turenne me jura , qu'il n'avoit fenti
aucune émotion : Il convint que
j'avois eût fujet de croire par fon
regard fi fixe , & fon mouvement
flent , qu'il en avoit eû beaucoup .
Je lui confeffai que j'en avois eû
dabord , & il me protetta , qu'il avoit
juré fur fon falut , que je n'avois
eu que du courage & de la gayété .
Qui peut donc croire la vérité ,
que ceux qui l'ont fentie ; & le
Président de Thou a eu raifon de
dire , qu'il n'y a de véritables Hitoires
, que celles qui ont été écri→
↑
G iij
78 LE MERCURE
tes par des Hommes qui ont été
afles fincéres , pour parler véritablement
d'eux - mêmes. Ma Morale
ne tire aucun mérite de cette fincérité
; car je trouve une fatisfaction
fi fenfible à vous rendre compre
de tous les replis de mon ame ,
& de ceux de mon coeur , que que la
raifon à mon égard , a beaucoup
moins de part , que le plaifir dans
la Religion , & l'exactitude que
j'ay pour la Vérité. Ezany ..
Mile de Vendôme conçût un mépris
inconcevable pour le pauvre
Brion , qui en effet avoit fait voir
auffi de fon côté dans cette avanture
une foib'elle inimaginable . Elle
s'en mocqua avec moi , dès que
nous fumes rentrez en caroffe , &
me dit : Je fens , à l'estime que je fais
de la valeur , que je fuis petite Fille
de Henry le Grand . Il faut que
vous ne craigniez rien, puifque vous
n'avez pas eu peur en cette occafion.
J'ay eû peur , lui répondis-je ,
Mile , mais comme je ne fuis pas
a dévot que Brion , mapeur n'a pas
D'AVRIL . 79
que
rourné du côté des Litanies. Vous
n'en n'avez point eû , me réponditelle
; & je crois que vous ne croyez
pas aux Diables : car M de Turenne
qui est bien brave , a été bien
émû lui même , & il n'alloit pas fi
vîte que vous. Je vous confeffe
cette diftinction , qu'elle mit entre
Mr de Turenne & moi , me plût .
& me fit naître la penſée d'hazarder
quelque douceur . Je lui dis donc ;
l'on peut croire le Diable fans le
craindre, il y a des choſes au monde
plus terribles. Et quoi ? repritelle.
Elles le font fi fort que l'on n'o
feroit même les nommer , lui répondis-
je Elle m'entendit bien à ce
qu'elle m'a confeffé depuis mais
elle n'en fit pas femblant. Elle fe
remit dans la converfation publique,
l'on defcendit à l'Hôtel de Vendome
, & chacun s'en retourna chez
foir
Voici deux autres Avantures qui
m'ont frappé , non , par leurs Circonftances
, mais par les fuites qu'-
elle's eurent.
80 LE MERCURE
Le Cardinal de Richelieu étant
mort , le Roy ratifia les Legs que ce
Miniftre avoit fait des Charges &
des Gouvernemens : il careffa tous.
fes Proches il maintint dans le
Ministére toutes fes Créatures , &
il affecta de recevoir affez mal tous
ceux qui avoient été mál avec lui.,
Je fus le feul Privilegié. Lorfque
Mr l'Archevêque de Paris me préfenta
au Roy , il me traita , je ne
dis pa s feulement honnêtement ,
mais avec une diftinction qui fur..
prit & qui étonna tout le monde ..
Il me parla de mes Etudes , de mes,
il
Sermons ; & il me fit même des
railleries douces & obligeantes . Il
me commanda de lui faire ma Cour
toutes les femaines . Voici les raifons
de ce bon traitement , que nous
ne fçûmes nous-mêmes que la veille
de fa mort, qu'il les dit à la Reine.
Ces deux raifons font deux avantures
qui m'arivérent au fortirduCol.
lege, & defquelles je ne vous ay pas.
parlé , parce que je n'ai pas crû ,
que n'ayant aucun raport à rien.
D'AVRIL 81
par elle -mêmes
, elles méritaffent
Teulement
vôtre réfléxion
. Je fuis
obligé
de les expofer
en ce lieu , parce que je trouve
que la fortune
leur a donné plus de fuite fans com. paraifon
, qu'elles
n'en devoient
avoir naturellement
.....
Un peu aprés que je fus forti
du College , le Valet de Chambre
de mon Gouverneur trouva chez
une miférable Epingliére une Niéce
de 14 ans qui étoit d'une beauté
furprenante. Il l'acheta pour moy
cinquante Piſtoles ; aprés me l'avoir
fait voir , il lui loua une Maiſon
à Issı , il mit fa foeur auprés d'Elle,
& j'y allai le lendemain qu'elle y fut
logée. Je la trouvai dans un abattement
extrême , & je n'en fus point
furpris , parce que je l'attribuai à
la pudeur. J'y trouvai quelque chofe
le lendemain de plus , qui fut,
une raifon encore plus furprenante
& plus extraordinaire que fa beauté
, & c'étoit beaucoup dire . Elle
me parla fagement , faintement ,
& fans emportement ; Toure -
82 LE MERCURE
fois elle ne pleura qu'autant
qu'elle ne pût s'en empêcher. Elle
craignoit fa Tante à un point qui
me fit pitié. J'admirai fon efprit,
& aprés j'admirai fa Vertu. Je la
preffois autant qu'il le falut pour
'éprouver: j'eu honte pour moi même.
J'attendis la nuit pour la mettre
dans mon carroffe . Je la menai à
ma Tante de Megnelay , qui la mit
dans un Convent , où elle mourut S
ou 10 ans aprés, en réputationde Sainteté
. Ma Tante , à qui cette fille avoua
que les menacesde l'Epingliere
l'avoient fi fort intimidée , qu'elle
auroit fait tout ce que j'aurois
voulu , fut fi touchée de mon
procédé , qu'elle alla dés le lendemain
, le conter à M¹ de Lizieux ,
qui le dit, le jour-même , au Roy à
fon dîné. Voilà la premiere de ces
deux avantures ; la feconde ne fut
pas de même nature , mais elle ne
fit pas un moindre effet dans l'ef
prit du Roy.
Un An avant cette premiere Avanture
, j'étois allé courre le Cerf &
D'AVRIL. 83
Fontainebleau , avec la Meutte de
Mr de Souvray. Comme mes Chevaux
étoient fort las , je pris la pofte
pour revenir à Paris. Etant mieux
monté que mon Gouverneur , &
qu'un Valet de chambre qui couroit
avec moi , j'arrivai le premier
à Juvify, & je fis mettre ma Selle
fur le meilleur Cheval que j'y trouvai.
Couteneau Capitaine de la petite
Compagnie des Chevaux - Legers
du Roy , brave , mais extravagant
, qui venoit de Paris auffi en
pofte , commanda à un Palfrenier
d'ôter ma Selle , & d'y mettre la
fienne. Je m'avançai , en lui difant,
que j'avois retenu le Cheval ; &
comme il me voyoit un petit colet
uni & un habit fimple , il me prit
pour ce que j'étois en effet , c'est-àdire
, pour un Ecolier , & il ne me
répondit que par un foufflet , qu'il
me donna à tour de bras , & qui me
mit tout en fang. Je mis l'epée à la
main , & lui auſſi , & dés le premier
coup que nous nous portâmes , il
tomba , le pied lui ayant gliffé ; &
84 LE MERCURE
comme il donna de la main , en fe
voulant foûtenir,contre un morceau
de bois pointu , fon épée s'en alla
auffi de l'autre côté. Je me reculai
deux pas , & lui dis de reprendre
fon épée ; il le fit , mais ce fut
par la pointe ; car il m'en préfenta
la garde en me demandant un million
de pardons. Il les redoubla
bien ; quand mon Gouverneur fut
arrivé , qui lui dit qui j'étois : il retourna
fur fes pas , & alla conter au
Roy , avec lequel il avoit une très
grande liberté , toute cette petite
Hiftoire elle lui plût , & il s'en
fouvint en tems & lieu , comme
vous l'allez voir.
Le bon traitement que je recevois
du Roy , fit croire à mes proches
, que l'on pourroit peut - être
trouver quelque ouverture pour
moi à laCoadjutorerie deParis . Ils y
trouvérent dabord beaucoup de difficulté
dans l'efprit de mon Oncle ,
très petit , & par conféquent jaloux
& difficile. Ils le gagnerent par le
moyen d'Efita fon Avocat & de
Coeuret
D'AVRI L. st
Coeuretfon Aumônier, mais ils firent
enmême tems une faute qui rompit,
au moins pour ce coup , leurs mefures.
Ils firent éclater contre mon
fentiment , le confentement de Mr
de Paris , & ils fouffrirent même .
que la Sorbonne , les Curez & le
Chapitre lui en fillent des remercîmens.
Cette conduite eut beaucoup
d'éclat , mais elle en cur
trop. Mr le Cardinal Mazarin ,
Defnoyers & Chavigny en prirent
fujet de me traverfer , en difant au
Roy,qu'il ne falloit pas accoûtumer
les Corps à fe défigner eux mêmes
des Archevêques : De forte que Mr
le Maréchal de Schomberg , qui
avoit épousé enpremieres Noces ma
Coufine germaine , ayant voulu
fonder le Gué , n'y trouvà aucun
jour. Le Roy lui répondit avec
beaucoup de bonté pour moi , mais
que j'étois trop jeune , & que l'affaire
avoit fait trop de bruit avant
que d'aller à lui ; & autres chofes ....
Le Roy mourut .... Mt de Beauvais
.. prit la figure de premier
Avril 1717. H
86. LE MERCURE
Miniftre , & demanda dés les premiers
jours aux Hollandois , qu'ils
fe convertiffent à la Religion Romaine
, s'ils vouloient demeurer
dans l'Alliance de France. La Reine
eut honte de cette momerie du
Miniftre. Elle me commanda d'aller
offrir de fa part , la premiere
place à mon pere , & voyant qu'il
refufoit obítinément de fortir de fa
Célule des Peres de l'Oratoire ,
Elle fe mit entre les mains de Mr
le Cardinal Mazarin. Vous pouvés
juger qu'il ne me fut pas difficile
de trouver ma place dans ces
premiers momens , dans lefquels
d'ailleurs l'on ne refufoit rien
Madame de Megnelay & Mr de
Lizieux demanderent la Coadjutorerie
pour moi , & la Reine
leur refufà , difant qu'elle ne l'accorderoit
qu'à mon pere , qui ne
vouloit point du tout paroître au
Louvre. Il y vint enfin une unique
fois. La Reine lui dit publiquement
qu'elle avoit reçû ordre du
feu Roy , la veille de fa mort
...
de
D'AVRIL. 87
me la faire expédier , & qu'il lui
avoit dit en préfence de Mr de
Lizieux , qu'il m'avoit toujours eû
dans l'efprit depuis les deux avantures
, de l'Epingliere & de Couteneau.
Quel raport de ces deux
bagatelles à l'Archevêché de Paris :
Et voilà toutefois comme la plupart
des chofes fe font.
J'efpere , Monfieur ; que les Extraits
que je vous fournirai du fe
cond Livre de cet excellent Ouvra
ge , vous feront encore plus de
plaifir. Vous pourrés en difpofer ,
comme de vôtre bien propre, & les
inferer dans votre Mercure , Je me
ferai toujours un plaifir de vous témoigner
& c.
De Lunéville en Lorraine , le 15
Avril 1717.
JE
E m'intereffe trop à vôtre Mercure
, Monfieur, pour ne vous
pas communiquer l'Extrait que
jay fait d'un Mémoire curieux, qui
m'eft tombé entre les mains ces
jours paffés. Ce Mémoire eft intitulé
, HISTOIRE OU MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE Retz ,
vous fçavez , Monfieur , avec quel
foin je recherche tout ce qui peut
me procurer une parfaite connoiffance
de nôtre Hiftoire , & parti
D'AVRIL. 69
tulierement des Régnes de nos derniers
Monarques , fous lefquels la
Monarchie eft montée au plus haut
période de fa Grandeur ; vous jugerez
de là que ma joye fut extrême
, de voir entre mes mains les
Mémoires d'une perfonne qui a
joué un fi grand Rôle dans le Siécle
dernier. LaLecture furpaffa mon
attente ; Jamais homme n'a eû
un efprit plus propre pour bien écrire
l'Hiftoire , que Mr le Cardinal
de Retz. La plupart des grands
Hommes qui ont écrit leurs propres
Mémoires , je n'en excepte point
Céfar , fe font contentez de nous
raporter nuënient les faits qui
étoient à leur avantage , fans nous
inftruire des motifs qui les engageoient
à agir. Le Cardinal de
Retz aucontraire , nous fait part de
tous les motifs qui conduifoient les
principaux Autheurs de fon tems.
Il parle de lui - même , comme il
parle des autres , je veux dire , qu'il
découvre également fes Vices & fes
Vertus, enforte qu'on croit en lifant
70 LE MERCURE
cette Hiftoire , que le principal but
de l'Hiftorien a été de procurer à
fes Lecteurs une exacte connoiffance
des Hommes. Une pareille Hiftoire
apprend mieux la Morale , que
tous les Traitez des Philofophes .
Vous connoîtrez mieux , Monfieur
, ce que j'ay l'honneur de
vous dire, par l'Extrait que je vous
envoye des plus beaux endroits de
ces Mémoires , & que j'ay crû plus
propre à interreffer les Lecteurs
du Mercure. Il feroit à fouhaiter
que ceux qui ont entre leurs mains
unpareilThréfor, vouluffent en faire
part au Public. En ce cas vous y
trouveriés la matiére de plufieurs
Morceaux d'autant plus interreffans
pour vos Lecteurs , qu'ils y découvriroient
plufieures Anecdotes,
qu'on ne peut trouver autre part.
Le Mémoire qui m'a été communiqué,
eft écrit de la propre main
de Son Eminence , mais ceux qui
ont eû ce Thréfor en leur poffeffion
, n'en ont point eû affez de foin ;
plufieurs feuillets font arrachez :
D'AVRIL.
78
enforte qu'il n'eft tefté qu'environ
trente pages de tout le premier
Livre de cette Hiftoire , dans lequel
il paroît que ce grand Homme
rendoit compte à la perfonne à
qui ces Mémoires fon adreffez , de
fon éducation & de la manière dont
il étoit entré dans le monde : Car
dés le prémier Livre , il nous fait
un recit trés circonftancié de fa nomination
à la Coadjutorerie de Paris
, & de ce qui y avoit donné lieu
& finit ainfi. Il me femble que j'ay
étéjufqu'ici dans le Partere ou tout
au plus dans l'Orchestre , à jouer &
à badiner avec les Violons : je vais
monter fur le Théatre, où vous verrez
des Scénes , non pas dignes de
vous , mais un peu moins indignes
de vôtre attention.
J'ay choif dans cette premiere
partie,deux endroits qui m'ont parû
devoir être les plus intereffans pour
toutes fortes de Lecteurs , quoiqu'il
y en ait d'infiniment plus intereffans
pour ceux qui fe mélent
de la Politique , & du Gouverne72
LE MERCURE
Y
ment des Etats : Voici le premier.
Feüie Mde de Choify propofa une
promenade à S. Cloud , & dit en
badinant à Me de Vendôme , qu'il
falloit donner la Comédie à Mr
de Lizieux . Le bon homme qui
admiroit les Piéces de Corneil ,
répondit qu'il n'en feroit aucune
difficulté , pourvû que ce fur à la
Campagne, & qu'il y eut peu de
monde. La partie fe fit , on convint
qu'il n'y auroit que Mde & Mile
de Vendôme , Mde de Choify ,
Mr de Turenne , Mr de Brion ,
Voiture & moi . Le Comte de Brion
qui avoit été deux fois Capucin ,
& qui faifoit un falmigondi perpétuel
de dévotion & de péché , fe chargea
de la Comédie & des Violons ;
je me chargeai de la colation.
Nous allames à S. Cloud chez
Mr l'Archevêque , les Comédiens
qui jouoient ce foir à Ruel chez
Mr le Cardinal de Richelieu , n'arriverent
qu'extrêmement tard . Mr
de Lizieux prit plaifir aux Violons ,
Mde de Vendôme ne fe laffoit point
de
D'AVRIL. 73
de voir danfer Mlle fa fille , qui
danfoit pourtant toute feule : Enfin
l'on s'amufa tant , que la petite
pointe du jour ( c'étoit aux grands
jours d'été ) commençoit à paroître,
quand on fut au bas de la defcente
des Bons-Hommes , juftement au
pied , le caroffe arrêta tout court :
Comme j'étois à une des portieres
avec Mlle de Vendôme , je demandai
au Cocher , pourquoi il arrêtoit ,
il me répondit avec une voix
fort étonnée , voulez -vous que je
palle par deffus tous les Diables qui
font devant moi ? Je mis la tête à
la portiere , & comme j'ay toûjours
cu la vûë fort baffe , je ne vis rien.
Me de Choify qui étoit à l'autre portiere
avec Mr de Turenne , fur la
premiere qui apperçût du carroſſe ,
la caufe de la frayeur du Cocher ;
je dis du carroffe , car cinq ou fix
Laquais qui étoient derriere , crioient
JESUS MARIA , & trembloient
déja de peur. Mr de Turenne fe
jetta en bas du carroffe aux cris
de Me de Choify. Je crû que c'é-
Avril 1717. G
74 LE MERCURE
toient des voleurs , je fautai auffi
en bas du carroffe , je pris l'épée
d'un Laquais , je la tirai , & j'allai
joindre Mr de Turenne de l'autre
côté , que je trouvai regardant
fixement quelque chofe que je ne
voyois point. Je lui demandai ce
qu'il regardoit , & il me répondit
en me pouffant le bras , & affés bas
je vous le dirai , mais il ne faut
pas épouventer ces Dames , qui
hûrloient plûtôt qu'elles ne crioient.
Voiture commença un OREMUS .
Vous connoilés peut-être les cris
aigûs deMde de Choify ; ils ne difcontinuerent
point. Mlle de Vendôme
difoit fon Chapelet . Mde de
Vendôme vouloit fe confefler à Mr
de Lizieux , qui lui difoit , ma fille
n'ayez point de peur , vous êtes en
la main de Dieu , & le Comte de
Brion avoit entonné bien dévotement
avec tous nos Laguais , les
Litanies de la Vierge . Tout cela fe
paffa, comme vous pouvés croire,
en même tems , & en moins de rien.
Mr de Turenne qui avoit une petite
D'A VRI L. 75
épée à ſon côté , l'avoit auffi tirée ,
& après avoir regardé , comme je
vous ai déja dit , il fe tourna vers
moi de l'air dont il eut donné une
bataille , & me dit ces paroles :
Allons voir ces gens - là. Quels
gens lui repartis- je ? Et dans la vérité,
n'appercevant rien à caufe de
ma mauvaiſe vûe , je croyois que
tout le monde eur perdu le fens.
Il me répondit , effectivement je
crois que ce pouroit bien être des
Diables. Comme nous avions déja
fait cinq ou fix pas du côté de la
CHANNERIE, & que nous étions
par conféquent plus proches du Spetacle
, je commençai à appercevoir
quelque chofe , & ce qui m'en
parut , fut une longue Proceffion
de Phantômes noirs , qui me donna
dabord plus d'émotion , qu'elle
n'en avoit caufé à Mr de Turenne ,
mais qui ,par la réflexion que je fis ',
que j'avois long-tems cherché des
Efprits , & qu'apparemment j'en
trouvois en ce lieu , me fit faire
an mouvement plus vif que les
Gij
76
LE MERCURE
manieres de Mr de Turenne ne
lui permettoient de faire. Je fis
deux ou trois fauts vers la Proceffion
Les gens du carroffe qui
croyoient que nous étions aux
mains avec tous les Diables , poufferent
un grand cri , & ce ne fut pourtant
pas eux qui eurent le plus de
frayeur. Les pauvres Auguftins Réformés
, que l'on apelle les Capucins
Noirs , qui étoient nos Diables
d'imagination , voyans venir à eux
deux hommes qui avoient l'épée
à la main , l'ûrent tres-grande ; &
l'un d'eux fe détachant de la troupe
, nous cria , Meffieurs , nous
fommes de pauvres Religieux , ne
faifins de mal à perfonne , & qui
dans venous nous rafraichir un peu
la Riviere pour notre fanté. Nous
retournâmes au carroffe Mr de
Turenne & moi , avec des éclats
de rire , que vous vous pouvés
imaginer, & nous fîmes, lui & moi ,
dés ce moment -même , deux réflexions
que nous nous communiquâ
mes dés le lendemain matin . Il me
D'AVRIL.. 77
jura que la premiere apparition de
ces phantômes imaginaires lui avoir
donné de la joye , quoiqu'il eur
toujours crû auparavant qu'il auroit
peur , s'il voyoit jamais quelque
chofe d'éxtraordinaire ; &,
je lui avouai que la premiere vûë
m'avoit ému , quoique j'euffe fouhaité
toute ma vie de voir des
Efprits. La feconde réflexion que
nous fimes , fut ; que tout ce que
nous voyons dans la vie de la plûpart
des hommes, eit faux, M de
Turenne me jura , qu'il n'avoit fenti
aucune émotion : Il convint que
j'avois eût fujet de croire par fon
regard fi fixe , & fon mouvement
flent , qu'il en avoit eû beaucoup .
Je lui confeffai que j'en avois eû
dabord , & il me protetta , qu'il avoit
juré fur fon falut , que je n'avois
eu que du courage & de la gayété .
Qui peut donc croire la vérité ,
que ceux qui l'ont fentie ; & le
Président de Thou a eu raifon de
dire , qu'il n'y a de véritables Hitoires
, que celles qui ont été écri→
↑
G iij
78 LE MERCURE
tes par des Hommes qui ont été
afles fincéres , pour parler véritablement
d'eux - mêmes. Ma Morale
ne tire aucun mérite de cette fincérité
; car je trouve une fatisfaction
fi fenfible à vous rendre compre
de tous les replis de mon ame ,
& de ceux de mon coeur , que que la
raifon à mon égard , a beaucoup
moins de part , que le plaifir dans
la Religion , & l'exactitude que
j'ay pour la Vérité. Ezany ..
Mile de Vendôme conçût un mépris
inconcevable pour le pauvre
Brion , qui en effet avoit fait voir
auffi de fon côté dans cette avanture
une foib'elle inimaginable . Elle
s'en mocqua avec moi , dès que
nous fumes rentrez en caroffe , &
me dit : Je fens , à l'estime que je fais
de la valeur , que je fuis petite Fille
de Henry le Grand . Il faut que
vous ne craigniez rien, puifque vous
n'avez pas eu peur en cette occafion.
J'ay eû peur , lui répondis-je ,
Mile , mais comme je ne fuis pas
a dévot que Brion , mapeur n'a pas
D'AVRIL . 79
que
rourné du côté des Litanies. Vous
n'en n'avez point eû , me réponditelle
; & je crois que vous ne croyez
pas aux Diables : car M de Turenne
qui est bien brave , a été bien
émû lui même , & il n'alloit pas fi
vîte que vous. Je vous confeffe
cette diftinction , qu'elle mit entre
Mr de Turenne & moi , me plût .
& me fit naître la penſée d'hazarder
quelque douceur . Je lui dis donc ;
l'on peut croire le Diable fans le
craindre, il y a des choſes au monde
plus terribles. Et quoi ? repritelle.
Elles le font fi fort que l'on n'o
feroit même les nommer , lui répondis-
je Elle m'entendit bien à ce
qu'elle m'a confeffé depuis mais
elle n'en fit pas femblant. Elle fe
remit dans la converfation publique,
l'on defcendit à l'Hôtel de Vendome
, & chacun s'en retourna chez
foir
Voici deux autres Avantures qui
m'ont frappé , non , par leurs Circonftances
, mais par les fuites qu'-
elle's eurent.
80 LE MERCURE
Le Cardinal de Richelieu étant
mort , le Roy ratifia les Legs que ce
Miniftre avoit fait des Charges &
des Gouvernemens : il careffa tous.
fes Proches il maintint dans le
Ministére toutes fes Créatures , &
il affecta de recevoir affez mal tous
ceux qui avoient été mál avec lui.,
Je fus le feul Privilegié. Lorfque
Mr l'Archevêque de Paris me préfenta
au Roy , il me traita , je ne
dis pa s feulement honnêtement ,
mais avec une diftinction qui fur..
prit & qui étonna tout le monde ..
Il me parla de mes Etudes , de mes,
il
Sermons ; & il me fit même des
railleries douces & obligeantes . Il
me commanda de lui faire ma Cour
toutes les femaines . Voici les raifons
de ce bon traitement , que nous
ne fçûmes nous-mêmes que la veille
de fa mort, qu'il les dit à la Reine.
Ces deux raifons font deux avantures
qui m'arivérent au fortirduCol.
lege, & defquelles je ne vous ay pas.
parlé , parce que je n'ai pas crû ,
que n'ayant aucun raport à rien.
D'AVRIL 81
par elle -mêmes
, elles méritaffent
Teulement
vôtre réfléxion
. Je fuis
obligé
de les expofer
en ce lieu , parce que je trouve
que la fortune
leur a donné plus de fuite fans com. paraifon
, qu'elles
n'en devoient
avoir naturellement
.....
Un peu aprés que je fus forti
du College , le Valet de Chambre
de mon Gouverneur trouva chez
une miférable Epingliére une Niéce
de 14 ans qui étoit d'une beauté
furprenante. Il l'acheta pour moy
cinquante Piſtoles ; aprés me l'avoir
fait voir , il lui loua une Maiſon
à Issı , il mit fa foeur auprés d'Elle,
& j'y allai le lendemain qu'elle y fut
logée. Je la trouvai dans un abattement
extrême , & je n'en fus point
furpris , parce que je l'attribuai à
la pudeur. J'y trouvai quelque chofe
le lendemain de plus , qui fut,
une raifon encore plus furprenante
& plus extraordinaire que fa beauté
, & c'étoit beaucoup dire . Elle
me parla fagement , faintement ,
& fans emportement ; Toure -
82 LE MERCURE
fois elle ne pleura qu'autant
qu'elle ne pût s'en empêcher. Elle
craignoit fa Tante à un point qui
me fit pitié. J'admirai fon efprit,
& aprés j'admirai fa Vertu. Je la
preffois autant qu'il le falut pour
'éprouver: j'eu honte pour moi même.
J'attendis la nuit pour la mettre
dans mon carroffe . Je la menai à
ma Tante de Megnelay , qui la mit
dans un Convent , où elle mourut S
ou 10 ans aprés, en réputationde Sainteté
. Ma Tante , à qui cette fille avoua
que les menacesde l'Epingliere
l'avoient fi fort intimidée , qu'elle
auroit fait tout ce que j'aurois
voulu , fut fi touchée de mon
procédé , qu'elle alla dés le lendemain
, le conter à M¹ de Lizieux ,
qui le dit, le jour-même , au Roy à
fon dîné. Voilà la premiere de ces
deux avantures ; la feconde ne fut
pas de même nature , mais elle ne
fit pas un moindre effet dans l'ef
prit du Roy.
Un An avant cette premiere Avanture
, j'étois allé courre le Cerf &
D'AVRIL. 83
Fontainebleau , avec la Meutte de
Mr de Souvray. Comme mes Chevaux
étoient fort las , je pris la pofte
pour revenir à Paris. Etant mieux
monté que mon Gouverneur , &
qu'un Valet de chambre qui couroit
avec moi , j'arrivai le premier
à Juvify, & je fis mettre ma Selle
fur le meilleur Cheval que j'y trouvai.
Couteneau Capitaine de la petite
Compagnie des Chevaux - Legers
du Roy , brave , mais extravagant
, qui venoit de Paris auffi en
pofte , commanda à un Palfrenier
d'ôter ma Selle , & d'y mettre la
fienne. Je m'avançai , en lui difant,
que j'avois retenu le Cheval ; &
comme il me voyoit un petit colet
uni & un habit fimple , il me prit
pour ce que j'étois en effet , c'est-àdire
, pour un Ecolier , & il ne me
répondit que par un foufflet , qu'il
me donna à tour de bras , & qui me
mit tout en fang. Je mis l'epée à la
main , & lui auſſi , & dés le premier
coup que nous nous portâmes , il
tomba , le pied lui ayant gliffé ; &
84 LE MERCURE
comme il donna de la main , en fe
voulant foûtenir,contre un morceau
de bois pointu , fon épée s'en alla
auffi de l'autre côté. Je me reculai
deux pas , & lui dis de reprendre
fon épée ; il le fit , mais ce fut
par la pointe ; car il m'en préfenta
la garde en me demandant un million
de pardons. Il les redoubla
bien ; quand mon Gouverneur fut
arrivé , qui lui dit qui j'étois : il retourna
fur fes pas , & alla conter au
Roy , avec lequel il avoit une très
grande liberté , toute cette petite
Hiftoire elle lui plût , & il s'en
fouvint en tems & lieu , comme
vous l'allez voir.
Le bon traitement que je recevois
du Roy , fit croire à mes proches
, que l'on pourroit peut - être
trouver quelque ouverture pour
moi à laCoadjutorerie deParis . Ils y
trouvérent dabord beaucoup de difficulté
dans l'efprit de mon Oncle ,
très petit , & par conféquent jaloux
& difficile. Ils le gagnerent par le
moyen d'Efita fon Avocat & de
Coeuret
D'AVRI L. st
Coeuretfon Aumônier, mais ils firent
enmême tems une faute qui rompit,
au moins pour ce coup , leurs mefures.
Ils firent éclater contre mon
fentiment , le confentement de Mr
de Paris , & ils fouffrirent même .
que la Sorbonne , les Curez & le
Chapitre lui en fillent des remercîmens.
Cette conduite eut beaucoup
d'éclat , mais elle en cur
trop. Mr le Cardinal Mazarin ,
Defnoyers & Chavigny en prirent
fujet de me traverfer , en difant au
Roy,qu'il ne falloit pas accoûtumer
les Corps à fe défigner eux mêmes
des Archevêques : De forte que Mr
le Maréchal de Schomberg , qui
avoit épousé enpremieres Noces ma
Coufine germaine , ayant voulu
fonder le Gué , n'y trouvà aucun
jour. Le Roy lui répondit avec
beaucoup de bonté pour moi , mais
que j'étois trop jeune , & que l'affaire
avoit fait trop de bruit avant
que d'aller à lui ; & autres chofes ....
Le Roy mourut .... Mt de Beauvais
.. prit la figure de premier
Avril 1717. H
86. LE MERCURE
Miniftre , & demanda dés les premiers
jours aux Hollandois , qu'ils
fe convertiffent à la Religion Romaine
, s'ils vouloient demeurer
dans l'Alliance de France. La Reine
eut honte de cette momerie du
Miniftre. Elle me commanda d'aller
offrir de fa part , la premiere
place à mon pere , & voyant qu'il
refufoit obítinément de fortir de fa
Célule des Peres de l'Oratoire ,
Elle fe mit entre les mains de Mr
le Cardinal Mazarin. Vous pouvés
juger qu'il ne me fut pas difficile
de trouver ma place dans ces
premiers momens , dans lefquels
d'ailleurs l'on ne refufoit rien
Madame de Megnelay & Mr de
Lizieux demanderent la Coadjutorerie
pour moi , & la Reine
leur refufà , difant qu'elle ne l'accorderoit
qu'à mon pere , qui ne
vouloit point du tout paroître au
Louvre. Il y vint enfin une unique
fois. La Reine lui dit publiquement
qu'elle avoit reçû ordre du
feu Roy , la veille de fa mort
...
de
D'AVRIL. 87
me la faire expédier , & qu'il lui
avoit dit en préfence de Mr de
Lizieux , qu'il m'avoit toujours eû
dans l'efprit depuis les deux avantures
, de l'Epingliere & de Couteneau.
Quel raport de ces deux
bagatelles à l'Archevêché de Paris :
Et voilà toutefois comme la plupart
des chofes fe font.
J'efpere , Monfieur ; que les Extraits
que je vous fournirai du fe
cond Livre de cet excellent Ouvra
ge , vous feront encore plus de
plaifir. Vous pourrés en difpofer ,
comme de vôtre bien propre, & les
inferer dans votre Mercure , Je me
ferai toujours un plaifir de vous témoigner
& c.
Fermer
2
p. 60-91
SUITE DES MEMOIRES DE Mr LE CARDINAL DE RETZ. De Luneville, le 25 Avril.
Début :
MONSIEUR, Je commencerai l'Extrait de la seconde partie des Mémoires [...]
Mots clefs :
Cardinal de Retz, Morale, Ambition, Royauté, Ministre, Vertus, Armée, Réflexions, Révolution, Déclaration, Assemblée, Duc, Princes, Cardinal Mazarin, Négociation, Gentilhommes, Reine, Maréchal, Officiers, Médecin, Prison, Disputes, Ennemis, Chambre, Château, Sa Majesté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES MEMOIRES DE Mr LE CARDINAL DE RETZ. De Luneville, le 25 Avril.
SUITE DES MEMOIRES
DE MILE CARDINAL DE RETZ .
M
De Luneville , le 25 Avril.
ONSIEUR ,
Je commencerai l'Extrait de la
feconde partie des Mémoires du C.
de Retz , par leportrait que cet habile
Politiquefait du C. de Richelieu .
Il ne fe contente pas de peindre fes
vertus &fes vices ,mais il en exprime
la maniere , &fait ſentirjuſqu'aux
moindres differences quife trouvent
entre des qualites quifemblent précifément
les mêmes.
Le C. de R. avoit de la Naiffance
; il ſe diſtingua en Sorbonne . On
remarqua de fort bonneheure qu'il
avoit de la force & de la vivacité
dans l'efprit. Il prenoit d'ordinaire
tres- bien fon parti . Il étoit homme
de parole , & un grand interêt ne
l'obligeoit pas au contraire . En ce
cas , il n'oublioit rien pour fauver
les apparences de la bonne foi. Il
n'étoit pas libéral , mais il donnoit
plus
DE MAY. 6D
plus qu'il ne promettoit. Il affaifon
noit admirablement fes bienfaits .
aimant la gloire beaucoup plus
que la Morale ne le permet ; mais ,
il faut avouer qu'il n'abufoit qu'à
proportion de fon mérite , de la
difpenfe qu'il avoit prife fur le point
de l'excés de fon ambition. Il n'avoit
ni l'efprit , ni le coeur au deffus
des périls ; il n'avoit ni l'un ni l'autre
au deffous ; & l'on peut dire ,
qu'il en prévint davantage par fa
capacité , qu'il n'en furmonta par
fa fermeté. Il étoit bon ami , & il
eut même fouhaité d'être aimé da
Public : Mais quoiqu'il ût de l'extérieur
, de la politeffe & beaucoup
d'autres parties propres à cet
effet , il n'en at jamais le je ne fçai
quoi , qui eft encore en cette ma .
tiere plus requis qu'en toute autre .
Il anéantifloit par fon pouvoir
& fon faite Royal , la Majefté perfonnelle
du Roy ? mais il remplif
foit avec tant de dignité , les fonctions
de la Royauté , qu'il falloit
n'être pas du vul aire , pour
May 1717.
F
62
LE
MERCURE
ne pas confondre le bien & le maf
en ce fait. Il diftinguoit plus judicieufement
qu'homme du monde,
entre le mal & le pis , entre le bien
& le mieux ; ce qui eft une gran
de qualité pour un Miniftre . Il s'impatientoit
trop facilement dans
les petites chofes , qui étoient préalables
des grandes ; mais ce défaut
qui vient de la vivacité de
l'efprit , eft toujours joint à des
lumieres qui le fuppléent. Il avoit
affez de Religion pour ce Monde :
Il alloit au bien ou par inclination ,
ou par bon fens , toutes les fois
que fon interêt ne le portoit point
au mal qu'il connoiffoit parfaitement,
quand il le faifoit. Il ne confideroit
l'Etat que pour fa vie ; mais
jamais Miniftre n'a eu plus d'application
à faire croire qu'il en ménageoit
l'avenir. Enfin , il faut confeffer
que tous fes vices ont été
de ceux que la grande fortune
rend aifément illuftres , parce qu'ils
ont été de ceux qui ne peuvent
avoir pour inftrumens , que de
DE MAY. 63
grandes vertus . Voici celui qu'il
fait de M. de Turenne.
M' de Turenne a eu dés la jeuneffe
, toutes les bonnes qualités ,
& il a acquis les grandes d'affez
bonneheure. Il ne lui en a manqué
aucunes , que celles dont il ne s'eft
point avifé;il avoitprefque touresles
Vertus comme naturelles , & il n'a
jamais eu le brillant d'aucunne . On
l'a cru plus capable d'être à la tête
d'une Armée , que d'un Parti , &
je le crois auffi ; parce qu'il n'étoit
pas naturellement entreprenant ;
mais toutefois , qui le fçait ? Il a
toujours eu en tout , comme en
fon parler , certaines obfcuritez,
qui ne fe font dévélopées que dans
les occafions,mais qui s'y font toujours
dévélopées à fa gloire.
Ces Mémoires font femez de Ré
fléxions tres -fenfées . En voici un
on deux éxemples ; choifis au hazard
, entre une infinité de même
forte , & d'un auffi grandfens.
L'extrémité du mal n'eft ja
mais à fon période , que quand ceux
Fij
64
LE MERCURE
qui commandent ont perdu la honte
, parce que c'est justement -le
moment dans lequel ceux qui obeiffent
, perdent le refpect , &
>
>
c'est dans ce même moment où
l'on revient de fa létargie , mais
par des convulfions fouvent mortelles.
Les Suiffes paroiffoient
pour ainfi parler , fi étouffés fous
la péfanteur de leurs chaines ,
qu'ils ne refpiroient plus , quand
la révolte de trois de leurs
Païfans forma des ligues .
Les Hollandois fe croyoient
fubjugez par le Duc d'Albe
quand le Prince d'Orange , par
le fort réfervé aux grands génies
qui voyent avant tous les autres,
le point de la poffibilité , conçût
& enfanta leur liberté. Voilà des
exemples , la raifon eft d'accord .
Ce qui caufe de l'affoupiffement
dans les Etats qui fouffrent , eft la
durée du mal qui faifit l'imagination
des hommes , & qui leur fair
croire qu'il ne finira jamais ; auffifôt
qu'ils trouvent jour à en for-
1
DE MAA Y.
ὃς
tir , ce qui ne manque jamais , lors
qu'il est venu jufqu'à un certain
point : Ils font fi furpris , fi aifes
& fi emportés , qu'ils paffent tout
d'un coup à l'autre extrêmité , &
que bien loin de confiderer les Révolutions
comme impoffibles , ils
les croyent faciles ; & cette dif
pofition toute feule eft capable
quelquefois de les faire.
Il n'y a rien , dit- il , dans ul
autre endroit , qui n'ait fon moment
décifif , & le chef-d'oeuvre
de la bonne conduite , eſt de connoître
& de prendre ce moment.
Si on le manque dans la révolu
tion des Etats , on court fortung
ou de ne les pas retrouver , ou de
ne le pas appercevoir. Il y en a
mille & mille éxemples.
Les 6 ou 7 femaines qui coulerent ,
depuis la Publication de la Déclaration
, jufqu'à la Saint Martin de
l'année 1648. nous en prefentent un
qui ne nous a été que trop fenfible.
Chacun trouvoit fon compte dans.
la Déclaration , c'est- à - dire , cha-
Fiij
66 LEMERCURE
cun l'y ût trouvé , fi chacun l'y ûc
bien entendu. Le Parlement avoir
l'honneur du rétabliffement de
Ordre; les Princes le partageoient
& en avoient le principal fruit ,
qui étoit la Confidération & la
Sûreté. Le Peuple déchargé de
plus de 60 millions , y trouvoit un
foulagement confidérable ; & fi
le C. Mazarin ût été de génie propre
à fe faire honneur de la Néceffité
, qui eft une des qualitez des
plus requifes au Miniftre , il fe
fut par un avantage , qui eft tout
inféparable de la faveur , il fe fut
dis-je , approprié dans la fuite , la
plus grande partie du mérite des
chofes , même auxquelles il s'étoit
le plus oppofé. Voila des avantages
fignalez pour tout le monde ,
& tout le monde manqua ces avantages
fignalez , par des confidérations
fi légeres , qu'elles n'affent
pas dû , dans les véritables
régles dubon fens , en faire perdre
de médiocres. Le Peuple qui s'appuyoit
fur les Affemblées du ParDE
MAY.
67
lement , s'effaroucha , dés qu'il
les vit ceffer , fur l'approche de
quelques troupes , defquelles dans
la vérité , il étoit ridicule de prendre
ombrage & par laconfidération
de leur petit nombre , & par beaud'autres
Circonftances.
coup
M. le Duc d'Orléans , Gaſton , vit
tout le bien qu'il pouvoit faire ,
& une partie du mal qu'il pouvoit
empêcher , mais fa timidité naturelle
le retint toujours . M. le Prince
connut le mal dans toute fon
étendue ; mais , comme fon couragc.
étoit fa vertu la plus naturelle ,
il ne fe craignit pas affés : Il vou
lut le Bien , mais il ne le voulut
qu'à la mode ; fon âge, fon humeur
& fes Victoires ne lui permirent
pas de joindre la Patience à l'Activité
, & il ne conçut pas d'affés
bonne heure cette Maxime fi néceffaire
aux Princes , de ne confidérer
les petits fujets , que comme
des Victimes que l'on doit tou
jours facrifier aux grandes.
Le.C. Mazarin , qui ne connoif68
LE MERCURE
foit en aucunne façon nos manieres,
confondoit journellement les affaireslesplusimportantes
,avec les plus
légères ; & dés le lendemain que la
Déclaration fut publiée, elle fut en.
tamée & altérée (ur des articles peu
importans , que le Cardinal devoit
même obferver avec oftentation
, pour colorer les contraventions
qu'il pouvoit être obligé de
faire aux plus confidérables.
Tout ce qui concerne les Guerres
de Paris , & le tems de la
Fronde , eft traité fort au long dans
cette partie de l'Hiftoire du Cardinal
de Retz . Ce font de ces Faits
qu'on fouhaiteroit être enfevelis
dans un éternel oubli . Ainfi , vous
me difpenferez , s'il vous plaît ,
d'extraire ici aucune de ces parti
cularitez , qui pourroient en rappeller
le fouvenir , & expofer la
réputation des Defcendans de
ceux qui ont eu part aux Mouvemens
peu réguliers , qui agitoient
alors le Royaume
Après que le Roy MajeurfutforDE
MAY. 69
ti de Paris avec la Reine , le Cardinal
raporte quelques Anecdotes affés
intereffantes de la vie de Monfieur de
Turenne,qui je crois , feront plaifir
à tout le monde , & que j'ai choifies
entr'une infinité d'autres , auffi agréables
& auffi intereffantes en
elles-mêmes , mais non pas, eu égard
aux Perfonnes qui fontfur la Scéne,
ni aux Circonftances qui les ont fait
naître. La Reine , dit-il , ne quita
pas la voye de la Négociation ,
dans le moment même qu'elle projettoit
de prendre celle des Armes .
Gourville alloit & venoit du côté
de M. le Prince. Berte vint à Paris
pour gagner Mr de Bouillon,
Mr de Turenne & moi. Cette Scéne
eft affez curieufe pour s'y arrêter
plus long-tems . Jevous ai déja
dit que Mr de Turenne & Mr de
Bouillon étoient féparés de M. le
Prince : Ils vivoient l'un & l'autre
d'une maniere fort retenue dans
Paris , & à la réferve de leurs amis
particuliers , peu de gens les voyoient
: J'étois de ce nombre , &
70 LE MERCURE
comme j'en connoiffois autant que
perfonne , le mérité & le poids , je
n'oubliai rien pour le faire connoître
à MONSIEUR & pour obliger.
les deux freres à entrer dans fes interefts,
L'averfion naturelle qu'il
avoit pour l'Aîné , fans fçavoit trop
pourquoi , l'empécha de faire ce
qu'il fe devoit à foi-même en cette
rencontre , & le mépris que le Cadet
avoit pour lui , fçachant tresbien
pourquoi , n'ayda pas au fuccés
de ma Négociation. Celle
de Berte qui arriva juſtement à Paris
dans cette conjoncture , fe trouva
commune entre Mr de Bouillon
& moi , par la rencontre de Me la
Palatine, qui étoit elle-même nôtre
amie commune , & à laquelle Berte
avoit ordre de s'adreffer directement.
Elle nous affembla chez
elle , entre minuit & une heure ,
& elle nous préfenta Berte , qui
aprés un torrent d'expreffions Gafconnes
nous dit la Reine
qui étoit réfoluë de rappeller le
Cardinal Mazarin
?
que
› n'avoit pas
DE MA Y.
voulu éxécuter fa réfolution , fans
prendre nos avis , & c. Mr de Bouil-
Ton qui me jura une heure aprés,
en préfence de Me la Palatine
qu'il n'avoit encore jufques - là
reçû aucune propofition , au moins
formée de la part de la Cour , me
parut embaraffé ; mais il s'en démefla
à fa maniere , c'eſt-à-dire ,
en homme qui fçavoit mieux qu'au
cun que j'aye jamais connu , parler
le plus , quand il difoit le moins.
Mr de Turenne , qui étoit plus laconique,
& dans la vérité beaucoup
plus franc , fe tourna de mon côté
& il me dit , je crois que Mr Berte
và tirer par le Manteau , tous les
gens en Manteau noir qu'il trouve
dans la ruë , pour leur demander
leur opinion , fur le retour de
Mr le Cardinal ; car je ne vois pas
qu'il y ait plus de raifon à la de
mander àMONSIEUR à mon frère &
à moi , qu'à tous ceux qui ont paffé
aujourd'hui fur le Pont-Neuf. Il
y en a beaucoup moins à moi , lui
répondis-je Car , il y a des gens
72 LE MERCURE
qui ont aujourd'hui paffè fur le
Pont- Neuf , qui pourroient donner
leur avís fur cette matiere , &
la Reine fçait bien que je n'y puis
jamais entrer. Berte me répartie
brufquement , & le Chapeau M ,
qu'on vous a promis , que deviendra
-t-il ? Ce qu'il pourra lui disje
? Et que donnerez - vous à la
Reine pour ce Chapeau , ajouta-til
Ce que je lui ai dis cent & cent
fois , répondis-je ? je ne m'accommoderai
point avec M. le Prince ,
fi l'on ne révoque pointmaNomination.
Je m'y accommoderai demain ,
& je prendrai l'Echarpe Ifabelle * fi
l'on continue feulement à m'en mécouleur
de nacer. La converfation s'échauffa ;
ceux du & nous en fortîmes toutefois affés
parti deM.
le Prince ; bien. M. de Bouillon ayant remarcon
me la qué comme moi , que l'ordre de
cit deccux Berte étoit de fe contenter de ce
du partidu que j'avois dit mille fois à la Reine
C.Mazarinfur ce fujet ,en cas qu'il n'en pût
tirer davantage. Pour ce qui étoit
de M. de Bouillon & de M. de
Turenne , la confultation fut bien
C'étoit la
vette l'é
plus
C
DE MAY.
73
plus longue ; je dis confultation ,
parce qu'il n'y avoit rien de plus
ridicule que de voir un petit Bafque
, homme de rien, entreprendre
de perfuader à deux des plus grands
Hommes du monde , de faire la
plus fignalée de toutes les fotifes
, qui étoit de fe déclarer pour
le C. Mazarin , avant que d'avoir
pris aucunes mefures avec la
Cour. Ils ne le crurent pas ,ils en pri.
rent de bonnes bien-tôt aprés .L'on
promit à Mr de Turenne le Commandement
des Armées, & l'on affu
ra à M'de Bouillon la récompenfe
immenfe , qu'il a tirée depuis , de
Sédan. Ils ûrent la bonté de
me confiér leur accommodement
quoique je fuffe des Partis contraires
, & il fe rencontra par l'événement
, que cette confiance leur
valut leur liberté. MONSIEUR qui
fut averti qu'ils alloient trouver le
Roy , & qu'ils devoient fortir de
Paris à fel jour & à telle heure , me
dit, comme je revenois de leur faire
mes adieux, qu'il les falloit arrêter,
May 1717.
G
74
LE MERCURE
& qu'il en falloit donner l'ordre au
Vicomte d'Hoftel Capitaine de
fes Gardes. Jugez , je vous prie ,
en quel embarras je me trouvai ,
en faifant réfléxion d'un côté fur
le jufte fujet que l'on auroit de
croire , que j'aurois trahi le fécret
de mes amis , & de l'autre , fur le
moyen, dont je pourrois me fervir ,
pour empêcher MONSIEUR d'éxé-
-cuter ce qu'il venoit de réfoudre. Je
combatis d'abord la vérité de l'avis
qu'on lui avoit donné : Je lui repréfentai
les inconveniens d'offencer
fur des foupçons , des gens de
cette qualité & de ce mérite ; &
comme je vis qu'il croyoit fon
avis tres-fûr , comme il l'étoit en
effet , & qu'il perfiftoit dans fon
deffein , je changeai de ton , & je ne
fongeai plus qu'à gagner du tems,
pour leur donner à eux -mêmes ,
celui de s'évader. La fortune favorifa
mon intention . Le Vicomted'Hoftel
que l'on chercha , ne fe trouva
point. MONSIEUR s'amufa à con
fidérer une Médaille que Brunneau
DE MAY.
75
lui apporta tout- à- propos , & j'u
le tems de mander à M'de Turenne
par Varennes qui me tomba fous
la main , comme par miracle , de .
fe fauver , fans perdre un moment .
Le Vicomte d'Hoftel manqua ainſi
lesz freres,de deux ou trois heures .
Le chagrin de MONSIEUR n'en dura?
guéres davantage . Je lui dis la chofe
, comme elle s'étoit paffée , cinq
ou fix jours aprés , l'ayant trouvé:
en bonne humeur. Il ne m'en voulut
point de mal' ; iût même la
bonté de me dire , que fi je m'en
fuffe ouvert à lui dans le rems ,
il ût préféré à fon interêt, celui que
j'y avois , fans comparaifon plus
confidérable , par la raifon du fécret
qui m'avoit été confié . Cette
avanture ne nuifit pas , comme vous
pouvés croire, à conferver la vieille
amitié , qui étoit entre Mr de Turenne
& moi .
Rien n'eft plusnaïf && mieux circonftancié
que le détail qu'ilfait de
fa détention & de fon féjour dans
les Prifons de Vincennes : Je fini-
Gij
76 LE MERCURE
le
rai cette Lettre par cet Extraif,
je vous envoyerai dans la prochaine
, l'Hiftoire entiere de fafuite
à Nantes , & tout ce qui fuivitfon 6-
wafion jusqu'à fon arrivée en Italie.
Comme j'entrois dans
Louvre , Mi d'Hocqueville , qui
fe promenoit dans la Cour , me
joignit à la defcente de mon caroffe ;
il vint avec moi chez Me la Maréchalle
de Villeroy , où j'allai
attendre qu'il fut jour chez le Roy.
Il me quitta pour aller en haut , où
il trouva Montmmege qui lui dit ,
que tout le monde difoit que j'allois
être arrêté. Il defcendit en diligence
pour m'en avertir & pour
me faire fortir par la cour des Cuifines
qui répondoit justement à
l'Appartement de Mr de Villeroy.
Il ne m'y trouva plus , mais il ne
m'y manqua que d'un moment ,
& ce moment m'eut infailliblement
donné la liberté. Je fus arrêté dans
P'Antichambre de la Reine par M
de Villequier qui étoit Capitaine
des Gardes de Quartier , & conduit
DE MAY .
77
dans un Appartement , où les Offi.
Giers de la Bouche m'apporterent
à diner. On trouva tres-mauvais
à la Cour , que j'cuffe bien mangé,
tant l'iniquité & la lâcheté des
Courtifans eft extréme. Je ne trou
vai pas bon que l'on m'eut fait re
tourner mes poches , comme on
fait aux Coupeurs de bourfes. Mr
de Villequier ût ordre de faire cerre
cérémonie qui n'étoit pas ordinaire.
L'on n'y trouva qu'une
Lettre du Roy d'Angleterre , qui
me chargeoit de tenter du côté de
Rome , i l'on ne pouvoit pas lui
donner quelque affiftance d'argent.
Ce nom de Lettre du Roi d'Angleterre
fe répandit dans toute la
baffe cour. Il fut relevé par un
Homme de Qualité, au nom duquel
je me crois obligé de faire
grace , à la confidération de l'un
de fes freres qui eft de mes amis.
Il crut faire fa cour , de le glofer
d'une maniere qui fut odieufe. Il
fema le bruit , que cette Lettre
étoit du Protecteur. Quelle baf
Gjij
78
LE
MERCURE
feffe ! L'on me fit paffer fur les
trois heures toute la grande Galerie
du Louvre , & l'on me fit defcendre
par le Pavillonde MADEMOI.
SELLE . Je trouvai un caroffe du Roy
danslequel Mr de Villequier monta
avec moi & cinq ou fix Officiers
des Gardes du Corps . Le caroffe
fit douze ou quinze pas du côté de
la Ville , mais il tourna tout d'un
coup à la Porte de la Conférence.
Il étoit escorté par Mr le Maréchal
d'Albret ; à la tête des Gensd'armes
, pár Mr de Vauguyon , à
la tête des Chevaux- Legers , & par
Mr de Venne Lieutenant Colonel
du Régiment des Gardes , qui
commandoit huit Compagnies ....
J'arrivai à Vincennes entre huit &
neufheures du foir , & Mr le Maréchal
d'Albret m'ayant demandé
à la defcente du caroffe , fi je
n'avois rien à faire fçavoir au Roy.
Je lui répondis, que je croirois manquer
au refpect que je lui devois ,
i je prenois cette liberté. L'on me
amena dans une grande Chambre ,
DE MAY 79
où il n'y avoit ni Tapifferieni Lit.
Celui qu'on y apporta fur les onze
heures du foir , étoit de Taffetas de
la Chine , peu propre pour un ameublement
d'hiver. Je dormis
tres-bien , ce que l'on ne doit pas
attribuer à fermeté , parce que le
malheur fait naturellement cet ef
fet en moi : J'ai éprouvé en plus
d'une occafion , qu'il m'éveille le
le jour , & m'affoupit la nuit. Ce
n'elt pas force , car je l'ai connu
aprés que je me fuis bien éxaminé
moi-même , parce que j'ai fenti
que ce fommeil ne vient que de
l'abbattement où je fuis , dans les
momens où la réfléxion que je fais
fur ce qui me chagrine , n'eft pas
divertie par les efforts que je fais ,
pour m'en garantir. Je trouve une
fatisfaction fenfible à me dévéloper
, pour ainfi parler , moi -même ,
& à vous rendre compte des mou
vemens les plus cachez , & les
plus intérieurs de mon ame. Je fus
obligé de me lever le lendemain
fans feu , parce qu'il n'y avoit point
Gii j
Sa LE MERCURE
de bois pour en faire , & les trois
Exempts que l'on avoit mis auprès
de moi , ûrent la bonté de m'aflùrer
que je n'en manquerois pas le
lendemain. Celui qui demeura
feul à ma garde , le prit pour lui , &
je fus quinze jours , à Noël , dans
une Chambre grande comme une
Eglife , fans me chauffer. Cet
Exempt étoit Gafcon , & il avoir
été , au moins à ce que l'on difoit ,
Valet de Chambre de Mr Servien.
Je ne crois pas que l'on eut pû
trouverfous le Ciel , un autre homme
fait comme celui - là. Il me vola
mon linge , mes habits , mes fouliers
& j'étois quelquefois obligé
de demeurer huit ou dix jours
dans le lit , faute d'avoir de quoi
m'habiller. Je ne crois pas que
T'on me pût faire un traitement
pareil , fans un Ordre fuperieur ,
& fans un deffein formé de me faire
mourir de chagrin. Je m'armai
contre ce deffein & je refolu au
moins , à ne point mourir de cette
forte de mort . Je me divertis au
DE MAY. 81
Commencement , à écrire la vie de
mon Exempt , qui fans exageration
, étoit auffi fripon que Lazarille
de Tormes. Je l'accoûtumař
à ne me plus tourmenter , à force
de lui faire connoître que je ne
me tourmentois de rien. Je ne lui
témoignai jamais aucun chagrin ;
je ne me plaignis de quoi que cet
foit , & je ne lui laiffai pas feulement
entrevoir que je m'aperçûffe .
de ce qu'il difoit pour me fâcher ,
quoiqu'il ne profera pas un mot
qui ne fut à cette intention . Il fit
travailler à un petit jardin de deux
ou trois toifes , qui étoit dans la
cour du Donjon , & comme je lui
demandai ce qu'il en prétendoit fai
re , il me répondit , que fon deffein
étoit d'y planter des Afperges. Vous
remarquerés qu'elles ne viennent
qu'au bout de trois ans. Voilà une
de fes plus grandes douceurs : Il
en avoit tous les jours une vingtaine
de cette forte , je les buvois
toutes avec douceur , & cette douceur
l'effarouchoit parce qu'il >
82 LE MERCURE
difoit que je me moquois de lui ..
Cependant, mes amis fe remuoient,
M de Caumartin fit dans cette
occafion & les fuivantes , tout ce
que l'amitié la plus véritable , &
l'honneur le plus épuré peuvent
produire. Mr d'Hocqueville y redoubla
fes foins & fon zele pour
moi. Le Chapitre de N. D. fittous
les jours chanter une Antienne
publique &expreffe pour ma
liberté: Aucun des Curés ne me
manqua, à la referve de celui de
Saint Barthelemi..La Sorbonne fe
fignala ; il y ût même beaucoup
de Religieux qui fe déclarerent.
M'de Châlons échauffoit les coeurs
& les efprits , par la réputation
& par fon éxemple . Ce foulévement
obligea la Cour à me faire trai.
ter un peu mieux que dans les
commencemens : On me donna
des Livres , mais par compte &
fans papier, ni encre , & l'on m'accorda
un Valet de Chambre & un
Médécin ; à propos de quoi , je fuis:
bien aife de ne pas omettre une:
DE MAY.
183
circonftance qui eft
remarquable.
Ce Médecin qui étoit homme de
mérite & de
réputation , & qui
s'appeloit
Vacherot , me dit lejour
qu'il entra à
Vincennes , que Mc
de
Caumartin l'avoit chargé de me
dire , que Goifel , un Avocat qui
avoit prédit la liberté de Mr de
Beaufort , l'avoit affûré que j'aurois
la mienne dans le mois deMars,
mais qu'elle feroit
imparfaite , &
que je ne l'aurois entiére & pleine
qu'au mois d'Aouft. Le préfage
fe trouva vrai dans toutes les circonftances.
Je
m'occupai fort à
l'étude dans le cours de ma Priſon
de
Vincennes , qui dura quinze
nois , & au point que les jours ne
me
fuffifoient pas , & que j'y employois
même les nuits ; je fis unė
étude
particuliére de la Langue
Latine , qui me fit connoître , que
l'on ne peut jamais trop s'y appliquer
, parce que c'eft une étude
qui comprend toutes les autres....
Mon Exempt n'oublia rien pour
troubler la tranquilité de mes étu ~
8.4
LE MERCURE
des , & pour tenter de me donner
du chagrin. Il me dit un jour , que
le Roy lui avoit commandé de me
faire prendre l'air , & de me méner
fur le Donjon ; comme il crut
que
que j'y avois du divertiffement
,
il m'annonça avec une joye qui
paroiffoit dans les yeux , qu'il avoit
reçû un Contr'ordre . Je lui répondis
qu'il étoit venu tout -à-propos,
parce que l'air qui étoit trop vif
audeffus du Donjon , m'avoit fait
mal à la tête. Quatre jours après,
il me propofa de defcendre au Jeu
de Paume , pour y voir jouer mes
Gardes , je le priai de m'en difpenfer
, parce qu'il me fembloit
que l'airy devoit être trop fubtil ,
il m'y força , en me difant que le
Roy qui avoit plus de foin de ma
fanté que je ne croyois , lui avoit
commandé de me faire faire éxercice
. Il me pria de l'excufer à fon
tour de ce qu'il ne m'y faifoit
plus defcendre , pour quelque confidération
( ajouta- t- il ) que je ne
vous puis dire. Je m'étois mis ,
pour
>
DE MAY.
85
pour dire le vrai , affés audeffus
de ces petites chicannes , qui ne
me touchoient point dans le fond ,
& pour lesquelles je n'avois que
du mépris Mais , je vous confeffe
que je n'avois pas la même
fupériorité d'ame pour la fubftance
de la Priſon ( fi l'on peut fe fervir
de ce terme ) & la vûë de me
trouver tous les matins en me réveillant
, entre les mains de mes
Ennemis , me faifoit fentir que je
n'étois rien moins que Stoïque.
Ame qui vive ne s'apperçût de
mon chagrin ; mais , il fut extreme
par cette raison : Car , c'est un effet
de l'orgueil humain , & je me
fouviens que je me difois vingt
fois le jour , à moi-même , que la
Prifon d'Etat étoit le plus fenfible
de tous , fans exception . Vous avez
déja vû que je divertiffois mon ennui
par mon étude , j'y joignis
quelquefois du relâchement. J'avois
des Lapins fur le haut du Donjon
; j'avois des Tourterelles dans
une des Tourelles ; j'avois des
May 1717.
H
36 LE MERCURE
,
Pigeons dans l'autre . Les continuelles
inkances de l'Eglife de
Paris faifoient,que l'on m'accordoit
de tems en tems de petits divertiffemens
; mais on les troubloit
toujours par mille defagrémens.
Ils ne laiffoient pas de m'amufer ,
d'autant plus agréablement , que
je les avols auffi prévûs mille
& mille fois , en faifant réfléxion
à quoi je pourrois m'occuper , s'il
m'arrivoit jamais d'être arrêté. Il
n'eft pas concevable , combien l'on
fe trouve foulagé , quand l'on rencontre
dans les malheurs où l'on
tombe , les confolations , quoique
petites , que l'on s'y eft imaginé
par avance. Je ne m'occupois pas
fi fort à ces diverfions , que je ne
fongeaffe avec une extréme application
à me fauver , & le commerce
que j'û toujours au dehors
& fans difcontinuation , me donnoit
lieu d'y pouvoir penfer , &
avec efpérance & avec fruit. Nous
.imaginâmes , mon Médecin & moi,
une voye , par le moyen d'un
DE MA Y. 87
Garde que Mede Pommereüil avoit
gagné , pour me tirer de Priſon
qui ne manqua , que parce qu'il
ne plut pas à la Providence de la
faire réuflir. J'avois remarqué dans
le tems qu'on me ménoit fur la
Tour , qu'il y avoit tout au haut
un creux , dont je n'ai jamais pû
deviner l'ufage ; Il étoit plein à
demi ; mais , on pouvoit y def
cendre , & s'y cacher. Je pris fur
cela , la penſée de choisir le tems
que mes Gardes feroient allez dîner
, & que Carpentier ( c'étoit
le Garde gagné par Me de Pommereüil
) feroit de jour , pour enyvrer
fon Camarade qui étoit un
vieillard qui tomboit comme mort,
dés qu'il avoit bû deux verres de
vin ; ce que nous avions éprouvé
plus d'une fois : Je réfolus de me fervir
de ce moment , pour monter au
haut de la Tour , fans que l'on s'en
apperçût , & pour me cacher dans
ce trou , avec quelques pains &.
quelques bouteilles d'eau & de
vin. Carpentier convenoit de la .
Hij
88 LE MERCURE
facilité de ce premier pas , qui étoit
d'autant plus aifé , que les deux
Gardes qui le devoient relever , a–
vecfon Camarade, avoient toujours
eu l'honêteté de ne pas entrer dans
ma Chambre , & de demeurer à
la porte , jufqu'à ce qu'ils puffent
juger que je fuffe éveillé , car , je
m'étois accoûtumé à dormir l'aprés
midi , on plûtôt à faire femblant
de dormir. Ce n'eft pas qu'il ne
leur fut ordonné de ne me jamais
laiffer feul ; mais , il y a toujours
des gens plus honnêtes les uns
que les autres. Carpentier devoit
attacher des cordes à la fenêtre de
la Gallerie , par laquelle M. de
Beaufort s'étoit fauve,& jetter dans
le Foffe ,une Machine de Tiffus ,
que M. Vacherot avoit travaillée
dans fa Chambre , la nuit , par le
moyende laquelle on eut pû croire
que je me fuffe élevé audeffus de
la petite Muraille que l'on y avoit
faite , depuis la fortie de M. de
Beaufort. Il devoit en même tems ,
donner l'alarme , comme s'il m'aDE
MAY. 89
voit vû paffer dans la Gallerie ,
& montrer fon Epée teinte defang ,
comme fi même il m'eut bleffé en
me pourfuivant. Toute la ' Garde
fut accourue au bruit , on eut trouvé
les cordes à la fenêtre , l'on cut
vû la Machine & du fang dans le
Folle , huit ou dix Cavaliers euffent
paru, le piftolet à la main , dans le
Bois comme pour me recevoir.
Il y en eut ûun qui feroit forti des
Portes avec une Calote rouge fur
la tête ; ils fe feroient feparez , &
celui qui eut û la Calore rouge ,
auroit tiré du côté de Mézieres.
On eut tiré le Canon à Mézieres
trois ou quatre jours aprés, comme fr
j'y fuffe effectivement arrivé. Qui
eut pû s'imaginer que je fuffe encore
dans la Tour ? L'on n'eut pas
manqué de lever la Garde dans le
Bois de Vincennes & de n'y laiffer
que des Mortes-payes ordinaires ,
qui euffent fait voir pour deux fols,
à tout Paris , & la fenêtre & les
cordes , comme ils firent , celles dé
M. de Beaufort. Mes amis y fuffent
Hiij.
90. LE MERCURE
venu par curiofité , comme tous
les autres , ils m'euffent habillé en
Femme , en Moine , comme il vous
plaîras & j'en fuffè forti fans qu'il
y eut û feulement ombre de foupçon
, ni de difficulté . Cet expédient
eft fi extraordinaire
qu'il
en paroît impoffible. Il étoit néanmoins
facile , & je fuis convaincu
qu'il auroit réüffi , fi un Garde
appelé Lefcarmoufte , ne l'eut rompu
, par ,un Incident que la pure
fortune y jetta. L'on l'envoya à
la place d'un autre qui tomba malade
; & comme c'étoit un homme
dur , jufques- là , qu'il me dit , le
foir en bonne amitié , qu'il m'étrangleroit
, fi S. M. le lui commandoit
;, il dit même à l'Exempt ,
qu'il ne concevoit pas comme il
ne faifoit pas mettre une porte
à l'entrée du petit Efcalier , qui
monte à la Tour : Elle y fut placée
le lendemain au matin ; & ainfi mon
entrepriſe fut rompuë. Je ne fortis
du Château de Vincennes , que
pour être transféré à celui de NanDE
MAY. 91
tes , &c. Je finis ce long Extrait
en vous affûrant , & c.
DE MILE CARDINAL DE RETZ .
M
De Luneville , le 25 Avril.
ONSIEUR ,
Je commencerai l'Extrait de la
feconde partie des Mémoires du C.
de Retz , par leportrait que cet habile
Politiquefait du C. de Richelieu .
Il ne fe contente pas de peindre fes
vertus &fes vices ,mais il en exprime
la maniere , &fait ſentirjuſqu'aux
moindres differences quife trouvent
entre des qualites quifemblent précifément
les mêmes.
Le C. de R. avoit de la Naiffance
; il ſe diſtingua en Sorbonne . On
remarqua de fort bonneheure qu'il
avoit de la force & de la vivacité
dans l'efprit. Il prenoit d'ordinaire
tres- bien fon parti . Il étoit homme
de parole , & un grand interêt ne
l'obligeoit pas au contraire . En ce
cas , il n'oublioit rien pour fauver
les apparences de la bonne foi. Il
n'étoit pas libéral , mais il donnoit
plus
DE MAY. 6D
plus qu'il ne promettoit. Il affaifon
noit admirablement fes bienfaits .
aimant la gloire beaucoup plus
que la Morale ne le permet ; mais ,
il faut avouer qu'il n'abufoit qu'à
proportion de fon mérite , de la
difpenfe qu'il avoit prife fur le point
de l'excés de fon ambition. Il n'avoit
ni l'efprit , ni le coeur au deffus
des périls ; il n'avoit ni l'un ni l'autre
au deffous ; & l'on peut dire ,
qu'il en prévint davantage par fa
capacité , qu'il n'en furmonta par
fa fermeté. Il étoit bon ami , & il
eut même fouhaité d'être aimé da
Public : Mais quoiqu'il ût de l'extérieur
, de la politeffe & beaucoup
d'autres parties propres à cet
effet , il n'en at jamais le je ne fçai
quoi , qui eft encore en cette ma .
tiere plus requis qu'en toute autre .
Il anéantifloit par fon pouvoir
& fon faite Royal , la Majefté perfonnelle
du Roy ? mais il remplif
foit avec tant de dignité , les fonctions
de la Royauté , qu'il falloit
n'être pas du vul aire , pour
May 1717.
F
62
LE
MERCURE
ne pas confondre le bien & le maf
en ce fait. Il diftinguoit plus judicieufement
qu'homme du monde,
entre le mal & le pis , entre le bien
& le mieux ; ce qui eft une gran
de qualité pour un Miniftre . Il s'impatientoit
trop facilement dans
les petites chofes , qui étoient préalables
des grandes ; mais ce défaut
qui vient de la vivacité de
l'efprit , eft toujours joint à des
lumieres qui le fuppléent. Il avoit
affez de Religion pour ce Monde :
Il alloit au bien ou par inclination ,
ou par bon fens , toutes les fois
que fon interêt ne le portoit point
au mal qu'il connoiffoit parfaitement,
quand il le faifoit. Il ne confideroit
l'Etat que pour fa vie ; mais
jamais Miniftre n'a eu plus d'application
à faire croire qu'il en ménageoit
l'avenir. Enfin , il faut confeffer
que tous fes vices ont été
de ceux que la grande fortune
rend aifément illuftres , parce qu'ils
ont été de ceux qui ne peuvent
avoir pour inftrumens , que de
DE MAY. 63
grandes vertus . Voici celui qu'il
fait de M. de Turenne.
M' de Turenne a eu dés la jeuneffe
, toutes les bonnes qualités ,
& il a acquis les grandes d'affez
bonneheure. Il ne lui en a manqué
aucunes , que celles dont il ne s'eft
point avifé;il avoitprefque touresles
Vertus comme naturelles , & il n'a
jamais eu le brillant d'aucunne . On
l'a cru plus capable d'être à la tête
d'une Armée , que d'un Parti , &
je le crois auffi ; parce qu'il n'étoit
pas naturellement entreprenant ;
mais toutefois , qui le fçait ? Il a
toujours eu en tout , comme en
fon parler , certaines obfcuritez,
qui ne fe font dévélopées que dans
les occafions,mais qui s'y font toujours
dévélopées à fa gloire.
Ces Mémoires font femez de Ré
fléxions tres -fenfées . En voici un
on deux éxemples ; choifis au hazard
, entre une infinité de même
forte , & d'un auffi grandfens.
L'extrémité du mal n'eft ja
mais à fon période , que quand ceux
Fij
64
LE MERCURE
qui commandent ont perdu la honte
, parce que c'est justement -le
moment dans lequel ceux qui obeiffent
, perdent le refpect , &
>
>
c'est dans ce même moment où
l'on revient de fa létargie , mais
par des convulfions fouvent mortelles.
Les Suiffes paroiffoient
pour ainfi parler , fi étouffés fous
la péfanteur de leurs chaines ,
qu'ils ne refpiroient plus , quand
la révolte de trois de leurs
Païfans forma des ligues .
Les Hollandois fe croyoient
fubjugez par le Duc d'Albe
quand le Prince d'Orange , par
le fort réfervé aux grands génies
qui voyent avant tous les autres,
le point de la poffibilité , conçût
& enfanta leur liberté. Voilà des
exemples , la raifon eft d'accord .
Ce qui caufe de l'affoupiffement
dans les Etats qui fouffrent , eft la
durée du mal qui faifit l'imagination
des hommes , & qui leur fair
croire qu'il ne finira jamais ; auffifôt
qu'ils trouvent jour à en for-
1
DE MAA Y.
ὃς
tir , ce qui ne manque jamais , lors
qu'il est venu jufqu'à un certain
point : Ils font fi furpris , fi aifes
& fi emportés , qu'ils paffent tout
d'un coup à l'autre extrêmité , &
que bien loin de confiderer les Révolutions
comme impoffibles , ils
les croyent faciles ; & cette dif
pofition toute feule eft capable
quelquefois de les faire.
Il n'y a rien , dit- il , dans ul
autre endroit , qui n'ait fon moment
décifif , & le chef-d'oeuvre
de la bonne conduite , eſt de connoître
& de prendre ce moment.
Si on le manque dans la révolu
tion des Etats , on court fortung
ou de ne les pas retrouver , ou de
ne le pas appercevoir. Il y en a
mille & mille éxemples.
Les 6 ou 7 femaines qui coulerent ,
depuis la Publication de la Déclaration
, jufqu'à la Saint Martin de
l'année 1648. nous en prefentent un
qui ne nous a été que trop fenfible.
Chacun trouvoit fon compte dans.
la Déclaration , c'est- à - dire , cha-
Fiij
66 LEMERCURE
cun l'y ût trouvé , fi chacun l'y ûc
bien entendu. Le Parlement avoir
l'honneur du rétabliffement de
Ordre; les Princes le partageoient
& en avoient le principal fruit ,
qui étoit la Confidération & la
Sûreté. Le Peuple déchargé de
plus de 60 millions , y trouvoit un
foulagement confidérable ; & fi
le C. Mazarin ût été de génie propre
à fe faire honneur de la Néceffité
, qui eft une des qualitez des
plus requifes au Miniftre , il fe
fut par un avantage , qui eft tout
inféparable de la faveur , il fe fut
dis-je , approprié dans la fuite , la
plus grande partie du mérite des
chofes , même auxquelles il s'étoit
le plus oppofé. Voila des avantages
fignalez pour tout le monde ,
& tout le monde manqua ces avantages
fignalez , par des confidérations
fi légeres , qu'elles n'affent
pas dû , dans les véritables
régles dubon fens , en faire perdre
de médiocres. Le Peuple qui s'appuyoit
fur les Affemblées du ParDE
MAY.
67
lement , s'effaroucha , dés qu'il
les vit ceffer , fur l'approche de
quelques troupes , defquelles dans
la vérité , il étoit ridicule de prendre
ombrage & par laconfidération
de leur petit nombre , & par beaud'autres
Circonftances.
coup
M. le Duc d'Orléans , Gaſton , vit
tout le bien qu'il pouvoit faire ,
& une partie du mal qu'il pouvoit
empêcher , mais fa timidité naturelle
le retint toujours . M. le Prince
connut le mal dans toute fon
étendue ; mais , comme fon couragc.
étoit fa vertu la plus naturelle ,
il ne fe craignit pas affés : Il vou
lut le Bien , mais il ne le voulut
qu'à la mode ; fon âge, fon humeur
& fes Victoires ne lui permirent
pas de joindre la Patience à l'Activité
, & il ne conçut pas d'affés
bonne heure cette Maxime fi néceffaire
aux Princes , de ne confidérer
les petits fujets , que comme
des Victimes que l'on doit tou
jours facrifier aux grandes.
Le.C. Mazarin , qui ne connoif68
LE MERCURE
foit en aucunne façon nos manieres,
confondoit journellement les affaireslesplusimportantes
,avec les plus
légères ; & dés le lendemain que la
Déclaration fut publiée, elle fut en.
tamée & altérée (ur des articles peu
importans , que le Cardinal devoit
même obferver avec oftentation
, pour colorer les contraventions
qu'il pouvoit être obligé de
faire aux plus confidérables.
Tout ce qui concerne les Guerres
de Paris , & le tems de la
Fronde , eft traité fort au long dans
cette partie de l'Hiftoire du Cardinal
de Retz . Ce font de ces Faits
qu'on fouhaiteroit être enfevelis
dans un éternel oubli . Ainfi , vous
me difpenferez , s'il vous plaît ,
d'extraire ici aucune de ces parti
cularitez , qui pourroient en rappeller
le fouvenir , & expofer la
réputation des Defcendans de
ceux qui ont eu part aux Mouvemens
peu réguliers , qui agitoient
alors le Royaume
Après que le Roy MajeurfutforDE
MAY. 69
ti de Paris avec la Reine , le Cardinal
raporte quelques Anecdotes affés
intereffantes de la vie de Monfieur de
Turenne,qui je crois , feront plaifir
à tout le monde , & que j'ai choifies
entr'une infinité d'autres , auffi agréables
& auffi intereffantes en
elles-mêmes , mais non pas, eu égard
aux Perfonnes qui fontfur la Scéne,
ni aux Circonftances qui les ont fait
naître. La Reine , dit-il , ne quita
pas la voye de la Négociation ,
dans le moment même qu'elle projettoit
de prendre celle des Armes .
Gourville alloit & venoit du côté
de M. le Prince. Berte vint à Paris
pour gagner Mr de Bouillon,
Mr de Turenne & moi. Cette Scéne
eft affez curieufe pour s'y arrêter
plus long-tems . Jevous ai déja
dit que Mr de Turenne & Mr de
Bouillon étoient féparés de M. le
Prince : Ils vivoient l'un & l'autre
d'une maniere fort retenue dans
Paris , & à la réferve de leurs amis
particuliers , peu de gens les voyoient
: J'étois de ce nombre , &
70 LE MERCURE
comme j'en connoiffois autant que
perfonne , le mérité & le poids , je
n'oubliai rien pour le faire connoître
à MONSIEUR & pour obliger.
les deux freres à entrer dans fes interefts,
L'averfion naturelle qu'il
avoit pour l'Aîné , fans fçavoit trop
pourquoi , l'empécha de faire ce
qu'il fe devoit à foi-même en cette
rencontre , & le mépris que le Cadet
avoit pour lui , fçachant tresbien
pourquoi , n'ayda pas au fuccés
de ma Négociation. Celle
de Berte qui arriva juſtement à Paris
dans cette conjoncture , fe trouva
commune entre Mr de Bouillon
& moi , par la rencontre de Me la
Palatine, qui étoit elle-même nôtre
amie commune , & à laquelle Berte
avoit ordre de s'adreffer directement.
Elle nous affembla chez
elle , entre minuit & une heure ,
& elle nous préfenta Berte , qui
aprés un torrent d'expreffions Gafconnes
nous dit la Reine
qui étoit réfoluë de rappeller le
Cardinal Mazarin
?
que
› n'avoit pas
DE MA Y.
voulu éxécuter fa réfolution , fans
prendre nos avis , & c. Mr de Bouil-
Ton qui me jura une heure aprés,
en préfence de Me la Palatine
qu'il n'avoit encore jufques - là
reçû aucune propofition , au moins
formée de la part de la Cour , me
parut embaraffé ; mais il s'en démefla
à fa maniere , c'eſt-à-dire ,
en homme qui fçavoit mieux qu'au
cun que j'aye jamais connu , parler
le plus , quand il difoit le moins.
Mr de Turenne , qui étoit plus laconique,
& dans la vérité beaucoup
plus franc , fe tourna de mon côté
& il me dit , je crois que Mr Berte
và tirer par le Manteau , tous les
gens en Manteau noir qu'il trouve
dans la ruë , pour leur demander
leur opinion , fur le retour de
Mr le Cardinal ; car je ne vois pas
qu'il y ait plus de raifon à la de
mander àMONSIEUR à mon frère &
à moi , qu'à tous ceux qui ont paffé
aujourd'hui fur le Pont-Neuf. Il
y en a beaucoup moins à moi , lui
répondis-je Car , il y a des gens
72 LE MERCURE
qui ont aujourd'hui paffè fur le
Pont- Neuf , qui pourroient donner
leur avís fur cette matiere , &
la Reine fçait bien que je n'y puis
jamais entrer. Berte me répartie
brufquement , & le Chapeau M ,
qu'on vous a promis , que deviendra
-t-il ? Ce qu'il pourra lui disje
? Et que donnerez - vous à la
Reine pour ce Chapeau , ajouta-til
Ce que je lui ai dis cent & cent
fois , répondis-je ? je ne m'accommoderai
point avec M. le Prince ,
fi l'on ne révoque pointmaNomination.
Je m'y accommoderai demain ,
& je prendrai l'Echarpe Ifabelle * fi
l'on continue feulement à m'en mécouleur
de nacer. La converfation s'échauffa ;
ceux du & nous en fortîmes toutefois affés
parti deM.
le Prince ; bien. M. de Bouillon ayant remarcon
me la qué comme moi , que l'ordre de
cit deccux Berte étoit de fe contenter de ce
du partidu que j'avois dit mille fois à la Reine
C.Mazarinfur ce fujet ,en cas qu'il n'en pût
tirer davantage. Pour ce qui étoit
de M. de Bouillon & de M. de
Turenne , la confultation fut bien
C'étoit la
vette l'é
plus
C
DE MAY.
73
plus longue ; je dis confultation ,
parce qu'il n'y avoit rien de plus
ridicule que de voir un petit Bafque
, homme de rien, entreprendre
de perfuader à deux des plus grands
Hommes du monde , de faire la
plus fignalée de toutes les fotifes
, qui étoit de fe déclarer pour
le C. Mazarin , avant que d'avoir
pris aucunes mefures avec la
Cour. Ils ne le crurent pas ,ils en pri.
rent de bonnes bien-tôt aprés .L'on
promit à Mr de Turenne le Commandement
des Armées, & l'on affu
ra à M'de Bouillon la récompenfe
immenfe , qu'il a tirée depuis , de
Sédan. Ils ûrent la bonté de
me confiér leur accommodement
quoique je fuffe des Partis contraires
, & il fe rencontra par l'événement
, que cette confiance leur
valut leur liberté. MONSIEUR qui
fut averti qu'ils alloient trouver le
Roy , & qu'ils devoient fortir de
Paris à fel jour & à telle heure , me
dit, comme je revenois de leur faire
mes adieux, qu'il les falloit arrêter,
May 1717.
G
74
LE MERCURE
& qu'il en falloit donner l'ordre au
Vicomte d'Hoftel Capitaine de
fes Gardes. Jugez , je vous prie ,
en quel embarras je me trouvai ,
en faifant réfléxion d'un côté fur
le jufte fujet que l'on auroit de
croire , que j'aurois trahi le fécret
de mes amis , & de l'autre , fur le
moyen, dont je pourrois me fervir ,
pour empêcher MONSIEUR d'éxé-
-cuter ce qu'il venoit de réfoudre. Je
combatis d'abord la vérité de l'avis
qu'on lui avoit donné : Je lui repréfentai
les inconveniens d'offencer
fur des foupçons , des gens de
cette qualité & de ce mérite ; &
comme je vis qu'il croyoit fon
avis tres-fûr , comme il l'étoit en
effet , & qu'il perfiftoit dans fon
deffein , je changeai de ton , & je ne
fongeai plus qu'à gagner du tems,
pour leur donner à eux -mêmes ,
celui de s'évader. La fortune favorifa
mon intention . Le Vicomted'Hoftel
que l'on chercha , ne fe trouva
point. MONSIEUR s'amufa à con
fidérer une Médaille que Brunneau
DE MAY.
75
lui apporta tout- à- propos , & j'u
le tems de mander à M'de Turenne
par Varennes qui me tomba fous
la main , comme par miracle , de .
fe fauver , fans perdre un moment .
Le Vicomte d'Hoftel manqua ainſi
lesz freres,de deux ou trois heures .
Le chagrin de MONSIEUR n'en dura?
guéres davantage . Je lui dis la chofe
, comme elle s'étoit paffée , cinq
ou fix jours aprés , l'ayant trouvé:
en bonne humeur. Il ne m'en voulut
point de mal' ; iût même la
bonté de me dire , que fi je m'en
fuffe ouvert à lui dans le rems ,
il ût préféré à fon interêt, celui que
j'y avois , fans comparaifon plus
confidérable , par la raifon du fécret
qui m'avoit été confié . Cette
avanture ne nuifit pas , comme vous
pouvés croire, à conferver la vieille
amitié , qui étoit entre Mr de Turenne
& moi .
Rien n'eft plusnaïf && mieux circonftancié
que le détail qu'ilfait de
fa détention & de fon féjour dans
les Prifons de Vincennes : Je fini-
Gij
76 LE MERCURE
le
rai cette Lettre par cet Extraif,
je vous envoyerai dans la prochaine
, l'Hiftoire entiere de fafuite
à Nantes , & tout ce qui fuivitfon 6-
wafion jusqu'à fon arrivée en Italie.
Comme j'entrois dans
Louvre , Mi d'Hocqueville , qui
fe promenoit dans la Cour , me
joignit à la defcente de mon caroffe ;
il vint avec moi chez Me la Maréchalle
de Villeroy , où j'allai
attendre qu'il fut jour chez le Roy.
Il me quitta pour aller en haut , où
il trouva Montmmege qui lui dit ,
que tout le monde difoit que j'allois
être arrêté. Il defcendit en diligence
pour m'en avertir & pour
me faire fortir par la cour des Cuifines
qui répondoit justement à
l'Appartement de Mr de Villeroy.
Il ne m'y trouva plus , mais il ne
m'y manqua que d'un moment ,
& ce moment m'eut infailliblement
donné la liberté. Je fus arrêté dans
P'Antichambre de la Reine par M
de Villequier qui étoit Capitaine
des Gardes de Quartier , & conduit
DE MAY .
77
dans un Appartement , où les Offi.
Giers de la Bouche m'apporterent
à diner. On trouva tres-mauvais
à la Cour , que j'cuffe bien mangé,
tant l'iniquité & la lâcheté des
Courtifans eft extréme. Je ne trou
vai pas bon que l'on m'eut fait re
tourner mes poches , comme on
fait aux Coupeurs de bourfes. Mr
de Villequier ût ordre de faire cerre
cérémonie qui n'étoit pas ordinaire.
L'on n'y trouva qu'une
Lettre du Roy d'Angleterre , qui
me chargeoit de tenter du côté de
Rome , i l'on ne pouvoit pas lui
donner quelque affiftance d'argent.
Ce nom de Lettre du Roi d'Angleterre
fe répandit dans toute la
baffe cour. Il fut relevé par un
Homme de Qualité, au nom duquel
je me crois obligé de faire
grace , à la confidération de l'un
de fes freres qui eft de mes amis.
Il crut faire fa cour , de le glofer
d'une maniere qui fut odieufe. Il
fema le bruit , que cette Lettre
étoit du Protecteur. Quelle baf
Gjij
78
LE
MERCURE
feffe ! L'on me fit paffer fur les
trois heures toute la grande Galerie
du Louvre , & l'on me fit defcendre
par le Pavillonde MADEMOI.
SELLE . Je trouvai un caroffe du Roy
danslequel Mr de Villequier monta
avec moi & cinq ou fix Officiers
des Gardes du Corps . Le caroffe
fit douze ou quinze pas du côté de
la Ville , mais il tourna tout d'un
coup à la Porte de la Conférence.
Il étoit escorté par Mr le Maréchal
d'Albret ; à la tête des Gensd'armes
, pár Mr de Vauguyon , à
la tête des Chevaux- Legers , & par
Mr de Venne Lieutenant Colonel
du Régiment des Gardes , qui
commandoit huit Compagnies ....
J'arrivai à Vincennes entre huit &
neufheures du foir , & Mr le Maréchal
d'Albret m'ayant demandé
à la defcente du caroffe , fi je
n'avois rien à faire fçavoir au Roy.
Je lui répondis, que je croirois manquer
au refpect que je lui devois ,
i je prenois cette liberté. L'on me
amena dans une grande Chambre ,
DE MAY 79
où il n'y avoit ni Tapifferieni Lit.
Celui qu'on y apporta fur les onze
heures du foir , étoit de Taffetas de
la Chine , peu propre pour un ameublement
d'hiver. Je dormis
tres-bien , ce que l'on ne doit pas
attribuer à fermeté , parce que le
malheur fait naturellement cet ef
fet en moi : J'ai éprouvé en plus
d'une occafion , qu'il m'éveille le
le jour , & m'affoupit la nuit. Ce
n'elt pas force , car je l'ai connu
aprés que je me fuis bien éxaminé
moi-même , parce que j'ai fenti
que ce fommeil ne vient que de
l'abbattement où je fuis , dans les
momens où la réfléxion que je fais
fur ce qui me chagrine , n'eft pas
divertie par les efforts que je fais ,
pour m'en garantir. Je trouve une
fatisfaction fenfible à me dévéloper
, pour ainfi parler , moi -même ,
& à vous rendre compte des mou
vemens les plus cachez , & les
plus intérieurs de mon ame. Je fus
obligé de me lever le lendemain
fans feu , parce qu'il n'y avoit point
Gii j
Sa LE MERCURE
de bois pour en faire , & les trois
Exempts que l'on avoit mis auprès
de moi , ûrent la bonté de m'aflùrer
que je n'en manquerois pas le
lendemain. Celui qui demeura
feul à ma garde , le prit pour lui , &
je fus quinze jours , à Noël , dans
une Chambre grande comme une
Eglife , fans me chauffer. Cet
Exempt étoit Gafcon , & il avoir
été , au moins à ce que l'on difoit ,
Valet de Chambre de Mr Servien.
Je ne crois pas que l'on eut pû
trouverfous le Ciel , un autre homme
fait comme celui - là. Il me vola
mon linge , mes habits , mes fouliers
& j'étois quelquefois obligé
de demeurer huit ou dix jours
dans le lit , faute d'avoir de quoi
m'habiller. Je ne crois pas que
T'on me pût faire un traitement
pareil , fans un Ordre fuperieur ,
& fans un deffein formé de me faire
mourir de chagrin. Je m'armai
contre ce deffein & je refolu au
moins , à ne point mourir de cette
forte de mort . Je me divertis au
DE MAY. 81
Commencement , à écrire la vie de
mon Exempt , qui fans exageration
, étoit auffi fripon que Lazarille
de Tormes. Je l'accoûtumař
à ne me plus tourmenter , à force
de lui faire connoître que je ne
me tourmentois de rien. Je ne lui
témoignai jamais aucun chagrin ;
je ne me plaignis de quoi que cet
foit , & je ne lui laiffai pas feulement
entrevoir que je m'aperçûffe .
de ce qu'il difoit pour me fâcher ,
quoiqu'il ne profera pas un mot
qui ne fut à cette intention . Il fit
travailler à un petit jardin de deux
ou trois toifes , qui étoit dans la
cour du Donjon , & comme je lui
demandai ce qu'il en prétendoit fai
re , il me répondit , que fon deffein
étoit d'y planter des Afperges. Vous
remarquerés qu'elles ne viennent
qu'au bout de trois ans. Voilà une
de fes plus grandes douceurs : Il
en avoit tous les jours une vingtaine
de cette forte , je les buvois
toutes avec douceur , & cette douceur
l'effarouchoit parce qu'il >
82 LE MERCURE
difoit que je me moquois de lui ..
Cependant, mes amis fe remuoient,
M de Caumartin fit dans cette
occafion & les fuivantes , tout ce
que l'amitié la plus véritable , &
l'honneur le plus épuré peuvent
produire. Mr d'Hocqueville y redoubla
fes foins & fon zele pour
moi. Le Chapitre de N. D. fittous
les jours chanter une Antienne
publique &expreffe pour ma
liberté: Aucun des Curés ne me
manqua, à la referve de celui de
Saint Barthelemi..La Sorbonne fe
fignala ; il y ût même beaucoup
de Religieux qui fe déclarerent.
M'de Châlons échauffoit les coeurs
& les efprits , par la réputation
& par fon éxemple . Ce foulévement
obligea la Cour à me faire trai.
ter un peu mieux que dans les
commencemens : On me donna
des Livres , mais par compte &
fans papier, ni encre , & l'on m'accorda
un Valet de Chambre & un
Médécin ; à propos de quoi , je fuis:
bien aife de ne pas omettre une:
DE MAY.
183
circonftance qui eft
remarquable.
Ce Médecin qui étoit homme de
mérite & de
réputation , & qui
s'appeloit
Vacherot , me dit lejour
qu'il entra à
Vincennes , que Mc
de
Caumartin l'avoit chargé de me
dire , que Goifel , un Avocat qui
avoit prédit la liberté de Mr de
Beaufort , l'avoit affûré que j'aurois
la mienne dans le mois deMars,
mais qu'elle feroit
imparfaite , &
que je ne l'aurois entiére & pleine
qu'au mois d'Aouft. Le préfage
fe trouva vrai dans toutes les circonftances.
Je
m'occupai fort à
l'étude dans le cours de ma Priſon
de
Vincennes , qui dura quinze
nois , & au point que les jours ne
me
fuffifoient pas , & que j'y employois
même les nuits ; je fis unė
étude
particuliére de la Langue
Latine , qui me fit connoître , que
l'on ne peut jamais trop s'y appliquer
, parce que c'eft une étude
qui comprend toutes les autres....
Mon Exempt n'oublia rien pour
troubler la tranquilité de mes étu ~
8.4
LE MERCURE
des , & pour tenter de me donner
du chagrin. Il me dit un jour , que
le Roy lui avoit commandé de me
faire prendre l'air , & de me méner
fur le Donjon ; comme il crut
que
que j'y avois du divertiffement
,
il m'annonça avec une joye qui
paroiffoit dans les yeux , qu'il avoit
reçû un Contr'ordre . Je lui répondis
qu'il étoit venu tout -à-propos,
parce que l'air qui étoit trop vif
audeffus du Donjon , m'avoit fait
mal à la tête. Quatre jours après,
il me propofa de defcendre au Jeu
de Paume , pour y voir jouer mes
Gardes , je le priai de m'en difpenfer
, parce qu'il me fembloit
que l'airy devoit être trop fubtil ,
il m'y força , en me difant que le
Roy qui avoit plus de foin de ma
fanté que je ne croyois , lui avoit
commandé de me faire faire éxercice
. Il me pria de l'excufer à fon
tour de ce qu'il ne m'y faifoit
plus defcendre , pour quelque confidération
( ajouta- t- il ) que je ne
vous puis dire. Je m'étois mis ,
pour
>
DE MAY.
85
pour dire le vrai , affés audeffus
de ces petites chicannes , qui ne
me touchoient point dans le fond ,
& pour lesquelles je n'avois que
du mépris Mais , je vous confeffe
que je n'avois pas la même
fupériorité d'ame pour la fubftance
de la Priſon ( fi l'on peut fe fervir
de ce terme ) & la vûë de me
trouver tous les matins en me réveillant
, entre les mains de mes
Ennemis , me faifoit fentir que je
n'étois rien moins que Stoïque.
Ame qui vive ne s'apperçût de
mon chagrin ; mais , il fut extreme
par cette raison : Car , c'est un effet
de l'orgueil humain , & je me
fouviens que je me difois vingt
fois le jour , à moi-même , que la
Prifon d'Etat étoit le plus fenfible
de tous , fans exception . Vous avez
déja vû que je divertiffois mon ennui
par mon étude , j'y joignis
quelquefois du relâchement. J'avois
des Lapins fur le haut du Donjon
; j'avois des Tourterelles dans
une des Tourelles ; j'avois des
May 1717.
H
36 LE MERCURE
,
Pigeons dans l'autre . Les continuelles
inkances de l'Eglife de
Paris faifoient,que l'on m'accordoit
de tems en tems de petits divertiffemens
; mais on les troubloit
toujours par mille defagrémens.
Ils ne laiffoient pas de m'amufer ,
d'autant plus agréablement , que
je les avols auffi prévûs mille
& mille fois , en faifant réfléxion
à quoi je pourrois m'occuper , s'il
m'arrivoit jamais d'être arrêté. Il
n'eft pas concevable , combien l'on
fe trouve foulagé , quand l'on rencontre
dans les malheurs où l'on
tombe , les confolations , quoique
petites , que l'on s'y eft imaginé
par avance. Je ne m'occupois pas
fi fort à ces diverfions , que je ne
fongeaffe avec une extréme application
à me fauver , & le commerce
que j'û toujours au dehors
& fans difcontinuation , me donnoit
lieu d'y pouvoir penfer , &
avec efpérance & avec fruit. Nous
.imaginâmes , mon Médecin & moi,
une voye , par le moyen d'un
DE MA Y. 87
Garde que Mede Pommereüil avoit
gagné , pour me tirer de Priſon
qui ne manqua , que parce qu'il
ne plut pas à la Providence de la
faire réuflir. J'avois remarqué dans
le tems qu'on me ménoit fur la
Tour , qu'il y avoit tout au haut
un creux , dont je n'ai jamais pû
deviner l'ufage ; Il étoit plein à
demi ; mais , on pouvoit y def
cendre , & s'y cacher. Je pris fur
cela , la penſée de choisir le tems
que mes Gardes feroient allez dîner
, & que Carpentier ( c'étoit
le Garde gagné par Me de Pommereüil
) feroit de jour , pour enyvrer
fon Camarade qui étoit un
vieillard qui tomboit comme mort,
dés qu'il avoit bû deux verres de
vin ; ce que nous avions éprouvé
plus d'une fois : Je réfolus de me fervir
de ce moment , pour monter au
haut de la Tour , fans que l'on s'en
apperçût , & pour me cacher dans
ce trou , avec quelques pains &.
quelques bouteilles d'eau & de
vin. Carpentier convenoit de la .
Hij
88 LE MERCURE
facilité de ce premier pas , qui étoit
d'autant plus aifé , que les deux
Gardes qui le devoient relever , a–
vecfon Camarade, avoient toujours
eu l'honêteté de ne pas entrer dans
ma Chambre , & de demeurer à
la porte , jufqu'à ce qu'ils puffent
juger que je fuffe éveillé , car , je
m'étois accoûtumé à dormir l'aprés
midi , on plûtôt à faire femblant
de dormir. Ce n'eft pas qu'il ne
leur fut ordonné de ne me jamais
laiffer feul ; mais , il y a toujours
des gens plus honnêtes les uns
que les autres. Carpentier devoit
attacher des cordes à la fenêtre de
la Gallerie , par laquelle M. de
Beaufort s'étoit fauve,& jetter dans
le Foffe ,une Machine de Tiffus ,
que M. Vacherot avoit travaillée
dans fa Chambre , la nuit , par le
moyende laquelle on eut pû croire
que je me fuffe élevé audeffus de
la petite Muraille que l'on y avoit
faite , depuis la fortie de M. de
Beaufort. Il devoit en même tems ,
donner l'alarme , comme s'il m'aDE
MAY. 89
voit vû paffer dans la Gallerie ,
& montrer fon Epée teinte defang ,
comme fi même il m'eut bleffé en
me pourfuivant. Toute la ' Garde
fut accourue au bruit , on eut trouvé
les cordes à la fenêtre , l'on cut
vû la Machine & du fang dans le
Folle , huit ou dix Cavaliers euffent
paru, le piftolet à la main , dans le
Bois comme pour me recevoir.
Il y en eut ûun qui feroit forti des
Portes avec une Calote rouge fur
la tête ; ils fe feroient feparez , &
celui qui eut û la Calore rouge ,
auroit tiré du côté de Mézieres.
On eut tiré le Canon à Mézieres
trois ou quatre jours aprés, comme fr
j'y fuffe effectivement arrivé. Qui
eut pû s'imaginer que je fuffe encore
dans la Tour ? L'on n'eut pas
manqué de lever la Garde dans le
Bois de Vincennes & de n'y laiffer
que des Mortes-payes ordinaires ,
qui euffent fait voir pour deux fols,
à tout Paris , & la fenêtre & les
cordes , comme ils firent , celles dé
M. de Beaufort. Mes amis y fuffent
Hiij.
90. LE MERCURE
venu par curiofité , comme tous
les autres , ils m'euffent habillé en
Femme , en Moine , comme il vous
plaîras & j'en fuffè forti fans qu'il
y eut û feulement ombre de foupçon
, ni de difficulté . Cet expédient
eft fi extraordinaire
qu'il
en paroît impoffible. Il étoit néanmoins
facile , & je fuis convaincu
qu'il auroit réüffi , fi un Garde
appelé Lefcarmoufte , ne l'eut rompu
, par ,un Incident que la pure
fortune y jetta. L'on l'envoya à
la place d'un autre qui tomba malade
; & comme c'étoit un homme
dur , jufques- là , qu'il me dit , le
foir en bonne amitié , qu'il m'étrangleroit
, fi S. M. le lui commandoit
;, il dit même à l'Exempt ,
qu'il ne concevoit pas comme il
ne faifoit pas mettre une porte
à l'entrée du petit Efcalier , qui
monte à la Tour : Elle y fut placée
le lendemain au matin ; & ainfi mon
entrepriſe fut rompuë. Je ne fortis
du Château de Vincennes , que
pour être transféré à celui de NanDE
MAY. 91
tes , &c. Je finis ce long Extrait
en vous affûrant , & c.
Fermer
3
s. p.
AVANT-PROPOS.
Début :
Les personnes accoûtumées à me voir entrer en matiere, par une Piéce [...]
Mots clefs :
Pièces littéraires, Récit historique, Dissertation, Mémoires, Cardinal de Retz, Ouvrages
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVANT-PROPOS.
AVANT- PROPOS.
LES perfonnes accoûtumées à
>
me entrer en matiere ,
par une Piéce Litteraire , trouveront
peut-être à redire que je débute
par un Récit Hiftorique . Je conviens
, quefans de bonnes raifons
je n'aurois pas dû changer mon plan
ordinaire. Ce n'est pas au moins
manque de Differtations interresfantes
: Mais,comme il ût été difficile
, que j'ûffe pú placer dans le
même volume,deux morceaux d'une
trop grande étenduë , & qu'il ne
m'étoit pas permis de faire aucun
retranchement dans l'un , ni dans
l'autre , fans altération ; j'ai donnéla
préférence au curieux & dernier
Extrait des Memoires du
Cardinal de Retz , que l'on a û la
bonté de me communiquer. Jefuis
perfuadé que celui - ci n'amufera
Aij
AVANT - PROPOS .
pas moins agréablement que les précédens
, & qu'ilfera défirer avec impatience
l'impreffion d'une Hiftoire
aufli variée que celle de la derniere
Régence, & des premieres années du
Régne de LOUIS LE GRAND.
Il feroit à fouhaiter que les poffeffeurs
d'un f bel Ouvrage le
miffent bien-tot en lumiere : Ils
font redevables envers le Public
d'unpareil Tréfor, qui court toujours
de grands rifques , tant qu'il n'eft
qu'en manufcrit.
LES perfonnes accoûtumées à
>
me entrer en matiere ,
par une Piéce Litteraire , trouveront
peut-être à redire que je débute
par un Récit Hiftorique . Je conviens
, quefans de bonnes raifons
je n'aurois pas dû changer mon plan
ordinaire. Ce n'est pas au moins
manque de Differtations interresfantes
: Mais,comme il ût été difficile
, que j'ûffe pú placer dans le
même volume,deux morceaux d'une
trop grande étenduë , & qu'il ne
m'étoit pas permis de faire aucun
retranchement dans l'un , ni dans
l'autre , fans altération ; j'ai donnéla
préférence au curieux & dernier
Extrait des Memoires du
Cardinal de Retz , que l'on a û la
bonté de me communiquer. Jefuis
perfuadé que celui - ci n'amufera
Aij
AVANT - PROPOS .
pas moins agréablement que les précédens
, & qu'ilfera défirer avec impatience
l'impreffion d'une Hiftoire
aufli variée que celle de la derniere
Régence, & des premieres années du
Régne de LOUIS LE GRAND.
Il feroit à fouhaiter que les poffeffeurs
d'un f bel Ouvrage le
miffent bien-tot en lumiere : Ils
font redevables envers le Public
d'unpareil Tréfor, qui court toujours
de grands rifques , tant qu'il n'eft
qu'en manufcrit.
Fermer
4
p. 5-61
De Lunéville en Lorraine, le 30 May 1717. TROISIEME & DERNIERE Partie, des Mémoires DE M. LE CARDINAL DE RETZ.
Début :
Je vous ay promis, Monsieur, de vous envoyer pour troisiéme & dernier [...]
Mots clefs :
Cardinal de Retz, Gardes, Maréchal, Chevalier, Douleurs, Accident, Domestiques, Gentilhommes, Cardinal, Fièvre, Voyage, Garnison, Vaisseaux, Vatican, Prince, Chasse, Compagnies, Espagne, Combat, Galère, Officiers, Sa Majesté, Imprudence , Capitaine, Gouverneur espagnol, Vérité, Discrétion, Reconnaissance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Lunéville en Lorraine, le 30 May 1717. TROISIEME & DERNIERE Partie, des Mémoires DE M. LE CARDINAL DE RETZ.
De Lunéville en Lorraine
abigon le 30 May 1717 .
TROISIE' ME & DERNIERE
Partie , des Mémoires
DE M. LE CARDINAL DE RETZ ,
Ω
E vous ay promis , Monfieur,
de vous envoyer pour
troifiéme & dernier Extrait
, des Mémoires du
Card. de Retz , fon évasion du Château
de Nantes , & fes differentes
Avantures jufqu'àfon arrivée enIta-
A iij
6 LE MERCURE
lie ; j'éxécute mapromeſſe avecjoje =
Je ne doute pas que cet Extrait ne
faffe plaifir à vos lecteurs , par la
variété infinie de Circonstances extraordinaires
, dont ce
d'Hiftoire eft rempli.
bles
que
morceau
Ce qui eft extraordinaire , ne paroit
poffible àceux qui ne font capade
l'ordinaire, qu'aprés qu'-
il est arrivé. Tellefut l'évasion du
Cardinal de Retz , dont il va nous.
faire lui - même la Relation .
Je me fauvai un Samedy se d'-
Aouft,à cinq heures du foir. La porte
du petit Jardin fe referma aprés
moi , prefque naturellement. Je
defcendis , un bâton entre les jambes
, trés-heureufement d'un Baftion
qui avoit 40 pieds de haut .
Un Valet de Chambre qui eft encore
à moy , no nmé Fromentin amufa
mes Gardes en les faifant
boire. Ils s'amuferent eux -mêmes
à regarder unJacobin , qui ſe baignoit
& qui deplus fe noyoit . Le
Soldat qui étoit enfentinelle à zopas
de moi , en un lieud'où il ne pouvoit
DE JUIN
7
pas me joindre,n'ofa me tirer ; parce
que, lorfque je lui vis compaffer
fa mefche , je lui criai que je le
ferois pendre , fiil tiroit , & il
avoüa à la queſtion , qu'il crût fur
cette menace , que le Maréchal
étoit de concert avec moy. Deux
petits Pages qui fe baignoient &
qui me voyoient fufpendu à la corde
, criérent que je me fauvois ,
mais ils ne furent pas écouté ; parce
que tout le monde s'imagina
qu'ils apeloient les Gardes au fecours
du Jacobin , qui fe noyoit.
Mes quatre Gentils - hommes fe
trouverent à point nommé , au bas
du Ravelin , où ils avoient fait femblant
d'abbreuver leurs chevaux ,
comme s'ils euffent voulu aller à
la Chaffe. Je fus à cheval moimême
, avant qu'il y eût feulement
la moindre allarme ; & comme
j'avois quarante Relais pofés
entre Paris & Nantes ; je ferois arrivé
infailliblement à Paris , le
Mardy à la pointe du jour , fans
unaccident que je puis dire avoir
8 LE MERCURE
été le fatal & le décifif du refte
de ma vie. Sitôt que je fus à cheval
, je pris la route de Maure ,
qui eft, fi je ne me trompe , à cinq
lieües de Nantes fur la Riviere,
& où nous étions convenus que
Mr de Brifac & Mr le Chevalier
de Sevigni m'attendroient avec un
bâteau pour la paffer. La Ralde
Ecuyer de M' de Brifac , qui marchoit
devant moi , me dit qu'il falloit
galoper d'abord , pour ne pas
donner le tems anx Gardes du Maréchal
de la Meilleraye , de fermer
la porte d'une petite rue du Fauxbourg
où étoit leur quartier , &
par laquelle il faloit néceffairement
paffer. J'avois un des meilleurs
chevaux du monde , qui avoit
coûté 1000 écus à Mr de Brifac ;
je ne lui abandonnai pas toutefois
la main , parce que le Pavé étoit
trés mauvais & trés gliffant : Mais
Gentil-homme à moi , nommé
Boifguerin , m'ayant crié de mertre
le Piftolet à la main ; parce
qu'il voyoit deux Gardes du Ma
un
DE JUIN
réchal , qui ne fongeoient toutefois
pas à nous ; je l'y mis effectivement
, & le prefentant à la tête de
celui qui étoit le plus prés de moi,
pour l'empêcher de fe faifir de la
bride de mon cheval , le Soleil qui
étoit encore haut , donna dans la
platine ; la reverberation fit peur
à mon cheval , il fit un grand furfault
, & il retomba des quatre
pieds : j'en fus quitte pour l'épaule
gauche , qui fe rompit contre
la borne d'une porte . Un Gentilhomme
à moi ,apelé Beauchêne , me
releva , & me remit à cheval ; &
quoique je fouffriffe des douleurs
incroyables , & que je fuffe obligé
de me tirer les cheveux , pour
m'empêcher de mévanouir, j'achevai
ma courfe de cinq lieües , avant
que le grand Maître qui me fuivoit
à toute bride , avec tous les coureurs
de Nantes ( au moins fi l'on
en veut croire la chanfon de Marigay
me pût joindre . Je trouvai
au lieu deftiné M. de Brifac & M.
de Sevigni avec leBatteau ; je m'e
་
10
LE MERCURE
vanoüis en y entrant ; on me fit
revenir en me jettant un verre
d'eau furle vifage .Je voulu remonrer
à cheval , quand nous eufmes
paffé la Riviere ; mais les forces
me manquerent , & M. de Briffac
fut obligé de me faire mettre
dans une groffe Meule de foin ;
& il me laiffa avec un Gentilhomme
à moi , appellé Monté ,
qui me tenoit entre fes bras. Il emmena
avec lui Joli qui feul avec
Monté, m'avoit pû fuivre ; les
chevaux des autres ayant manqué;
& il tira droit à Beaupreau , à deffein
d'y affembler la Nobleffe , pour
me venir tirer de ma Meule de
Foin. Pendant qu'elle fe mettra en
état de cela , je me fens obligé de
vous raconter deux ou trois actions
particulieres de mes pauvres Domeftiques
, qui ne meritent pas d'-
être oubliées . ParisDocteur de Navarre
, qui avoit donné le fignal
avec fon Chapeau , aux quatre Gentils-
hommes qui me fuivirent en
cette occafion , fut trouvé fur le
DE JUIN. 11
bord de l'eau par Coulon Ecuyer
du Maréchal , qui le prit , en lui
donnant même quelques gourmades.
le Docteur ne perdit point
le jugement ; il dit à Coulon &
d'un ton niais & Normand , je le
diray à M. le Maréchal , que vous
vous amufez à battre un pauvre
Prêtre ,parce que vous n'ofés vous
prendre à M. Le Cardinal , qui a
de bonsPistolets à l'arfon de fa Selle.
Coulon prit cela pour bon , &
il lui demanda où j'étois . Ne le
voyez vous pas , dit le Docteur ,
qui entre dans ce Village . Vous
remarquerez , s'il vous plaît , qu'-
il m'avoit vupaffer l'eau , & il me
fauva ainfi. Il faut avouer que
cette prefence d'efprit n'eft pas
commune. En voici une de coeur
qui n'est pas moindre . Celui pour
qui le Docteur voulut me faire paffer
, quand il dit à Coulon que
j'entrois dans un Village qu'il lui
montroit , étoit ce Beauchefne
dont je vous ay parlé cy- devant,
dont le cheval étoit outré & qui
>
12 LE MERCURE
n'avoit pas pû me fuivre . Coulon
le prenant pour moi , courût à lui,
& comme il le voïoit foûtenu par
beaucoup de Cavaliers qui étoient
preits à le joindre , il l'aborda , le
Piftolet à la main. Beauchefne
s'arrêta fur eux en la même pofture
, & il eût la fermeté de s'aperçevoir
dans cet instant , qu'il
y avoit un Bâteau à dix où douze -
pas de lui , il fe jetta dedans , penlant
qu'il arrêteroit Coulon , en
lui montrant un de fes Piſtolets ;
& il mit l'autre à la tête du Batelier
: fa réfolution ne le fauva pas
feulement , mais elle contribua
à me faire fauver moi- même ; parce
que le Grand Maître ne trou→
vant plus ce Bateau , fut obligé d'-
aller paffer l'eau beaucoup plus
bas.Je reviens à ma Meule de Foin-
Je demeurai caché plus de heures,
avec une incommodité que je
ne puis vous exprimer , j'avois l'épaule
rompue & demife , j'y avois
une contufion terrible : la fiévre
me prit furles neuf heures du foir.
L'alteration
DE JUIN.
L'alteration qu'elle me donoir , étoit
encore cruellement augmentée par
la chaleur du foin nouveau. Quoique
je fuffe fur le bord de la Riviere
, je n'ofois boire , parceque,
fi nous fuffions fortis de la Meule ,
Monté & moi , nous n'euflions eu
perfonne pour raccommoder le
foin qui eut paru remué , & qui
eut donné lieu par conféquent ,
à ceux qui couroient aprés moi ,
de foüiller. Nous n'entendiens
que des Cavaliers qui paffoient à
droite & à gauche , nous reconnûmes
même Coulon à la voix.
L'incommodité de la foif eft incroyable
& inconcevable à qui nẹ
l'a pas éprouvée. Mr de Roife Saint
Offrange Homme de qualité du
Païs , que M. de Briffae avoit averti
en paffant chez lui , vint fur
les deux heures après minuit , me
prendre dans cette meule de foin :
Après qu'il eut remarqué qu'il n'y
avoit plus de Cavalerie aux en
virons , il me mit fur une civiere
à fumier , & il me fit porter par
Juin 1717.
B
14
LE MERC URE
deux Païfans dans la grange d'une
maifon qui étoit à lui , à une
lieuë de là : Il m'y enfevelit encore
dans le foin ; mais , comme
j'y avois de quoi boire , je m'y
trouvai même délicieufement. Mr
& Mde de Briffac m'y vinrent prendre
au bout de fept ou huit heures,
aves quinze ou vingt chevaux
& ils me menerent à Beaupreau ,
où je trouvai l'Abbé de Bellebat ,
qui les y étoit venu voir , & où je ne
demeurai qu'une nuit , jufqu'à
ce que la Nobleffe y fut affemblée.
Mr de Briffac étoit fort aimé dans
tout le Païs , & il mit enfemble
dans ce peu de tems , plus de 200
Gentils-Hommes . Mr de Retz qui
l'étoit encore plus dans fon Quartier
, le joignit à quatre lieues de
là avec 300. Nous paffâmes prefque
à la vûë de Nantes , d'où
quelques Gardes du Maréchal
fortirent pour efcarmoucher. Ils
furent repouffes vigoureufement
jufques dans la Barriere . Nous
arrivâmes à Machecoul , qui eft
DE JUIN. 15
dans le Païs de Retz , avec toute
forte de fûreté. Mde de Briffac
fe porta en Héroïne dans tout le
cours de cette Action. Mr & Mde
de Retz au contraire , mouroient
de peur du Maréchal de la Meil
leraye , qui enragé qu'il étoit de
mon évafion , & encore plus de ce
qu'il avoit été abandonné de toute
la Nobleffe , menaçoit de mettre
tout le Païs de Retz à feu & à
fang. Leur frayeur alla jufqu'au
point de s'imaginer ou de vouloir
faire croire , que mon mal n'étoit
que délicateffè , qu'il n'y avoit
rien de démis , & que j'en ferois
quitte pour une contufion. Le
Chirurgien affidé de Mr de Retz
le difoit à qui le vouloit entendre;
& qu'il étoit bien rude que j'expofalle
pour une délicateffe , toute
ma Maiſon , qui alloit être inveftié
au premier jour dans Machecout .
J'étois cependant dans mon lit
oùje fentois des douleurs incroya
bles , & où je ne pouvois pas
feulement me tourner. Tous ces
Bij
16
LE
MERCURE
difcours m'impatienterent au point,
que je pris la réfolution de quizter
tous ces gens -là , & de me
jetter dans Belle- Ifle , où je pourois
au moins me faire tranfporter
par Mer. Le trajet étoit fort délicat
, parce que Mr le Maréchal
de la Meilleraye avoit fait prendre
les armes à toute la Côte. Je ne
laiffai pas de le hazarder ; je m'embarquai
au Port de la Roche , qui
n'est qu'à une petite demi-lieuë
de Machecoul , fur une Chaloupe
que Gifelaye Capitaine de Vaif
feau , bon-homme de Mer , voulut
piloter lui- même. Le tems - nous
obligea de moüiller , & d'être dé-
Couverts par une Chaloupe qui
nous vint reconnoître la nuit. La
Gifelaye qui fçavoit la Langue &
le Païs , s'en démella fort bien.
Nous nous remîmes à la voile à
la pointe du jour , & nous découvrîmes
quelque tems aprés , une
Barque longue de Bifcayens , qui
nous donnerent la chaffe. Nous
la prîmes à la confidération de. MI
DE JUIN. 17
de Briffac , qui n'eut pas pris plaifir
d'être mené en Espagne , parce
qu'il ne fe fauvoit pas de Prifon,
comme moi , & que l'on eut pû
par conféquent , lui tourner à crime,
ce voyage. Comme la Barque
longue faifoitforce de vent fur nous,
& que même elle nous le gagnoit,
nous crûmes que nous ne ferions
que mieux , de nous jerter à terre.
dans l'ifle de Rhé. La Barque fit
quelque mine de nous y fuivre ;
elle borda affés long - tems à nôtre
vûë , aprés quoi elle reprit la Mér.
Nous nous remîmes la nuit , &
nous arrivâmes à Belle- Ifle , à la
pointe du jour. Je fouffris tout ce
que l'on peut fouffrir dans ce trajet
, & j'u befoin de toute la for- .
ce de ma conftitution , pour deffendre
& fauver de la Gangrenne
une contufion auffi grande que
la mienne , & à laquelle je n'appliquai
jamais d'autres remedes,
que du fel & du vinaigre. Je ne
trouvai pas à Belle- Ifle le même
dégoût qu'à Machecoul ; mais ,
Biij
18 LE MERCURE
.
je n'y trouvai pas dans le fonď
beaucoup plus de fermeté. L'on
s'imagina au Païs de Retz , que
le Commandeur de Neufchaife
qui étoit à la Rochelle , avoit ordre
au premier jour , de m'inveftir
dans Belle - Ifle ; l'on y apprit
que le Maréchal faifoit appareiller
douze Barques longues à
Nantes. Ces avis étoient bons &
véritables , mais il s'en falloit
bien qu'ils fuffent fi preffans qu'on
les croyoit : Il falloit du tems pour
les rendre tels , & plus qu'il n'en
eut falu pour me remettre. La
frayeur qui étoit à Machecoul ,
infpira de l'indifpofition à Belle-
Ifle ; & je commençai à m'en appercevoir
, en ce qu'on commença
à croire que je n'avois pas en
effet l'épaule démife , & que la
douleur que je recevois de ma
contufion , faifoit que je m'imaginois
que mon mal étoit plus .
grand qu'il ne l'étoit en effet.
On ne fauroit croire le chagrin
que l'on a de ces fortes de mur-
•
DE JUIN 19
mures , quand l'on fent qu'ils font
injustes : Ce qui eft vrai , eft que
ce chagrin change bien-tôt de nature
, parce que l'on n'eſt pas longreins
, fans s'appercevoir qu'ils
ne font que les effets , ou de la
frayeur , ou de la laffitude . Il entroit
de l'un & de l'autre dans
ceux , dont je vous parlerai en ce
lieu. Le Chevalier de Sevigni ,
homme de coeur , mais intereffé ;
craignoit que l'on ne lui rafât fa
maifon , & Mr de Briffac qui
croyoit avoir fuffisamment réparé
la pareffe , plutôt que la foibleffe
qu'il avoit témoignée dans le cours
de ma Prifon , étoit bien aife de
finir , & de ne point expofer fon
repos à une agitation , à laquelle
on ne voyoit plus de fin.
Je n'avois pas moins d'impatience
qu'eux , de les voir hors d'une af
faire , à laquelle ils n'étoient engagez
que pour l'amour de moi.
La difference eft , que je ne croyois
pas le péril fi prefent , ni
pour eux ni pour moi , que je ne
T
20 LE MERCURE
puffe au moins,à mon fens , prendre
le tems , & de me faire traiter
, & de me pourvoir d'un Bâtiment
raisonnable , pour naviguer.
Ils me voulurent perfuader
de paffer en Hollande fur un Vaiffeau
de Hambourg, qui étoit à la
rade , & je ne crû pas que je duffe
confier ma perfonne à un Inconnu
qui me connoiffoit & qui pouvoit
me mener à Nantes , comme
en Hollande. Je leur propofai de
me faire venir une barque de Corfaire
de Bifcaïe , qui étoit moüillée
à notre vue , à la pointe de
l'ifle, & ils appréhenderent de
fe criminalifer par ce commerce
avec les Efpagnols ; tant fut procedé,
que je m'impatientai de toures
les allarmes que l'on prenoît
& que l'on vouloit prendre à tous
momens , & que je m'embarquai
fur une Barque de Pefcheurs , où
il n'y avoit que cinq Mariniers, de
Belle-Ife , Joly , deux Gentilshommes
à moi , dont l'un s'appeloit
Borfgnerin & Sallé , & un VaDE
JUIN 21
let de Chambre que mon frere
m'avoit prêté. La Barque étoit
chargée de Sardines ; ce qui nous
vint affés à propos , parce que nous
n'avions que fort peu d'argent.
Mon frere m'en avoit envoyé ,
mais l'homme qui le portoit , avoit
été arrêté par les Gardes .
Cofte fon beau- pere , n'avoit
pas eu l'honêteté de m'en offrir :
Mr de Briffac me prêta 80 Piltoles
, & celui qui commandoit dans
Belle- Ifle , 40. Nous quittâmes
nos habits , nous prîmes de méchans
haillons de quelques Soldats
de la Garnifon , & nous nous
mîmes à la rame , à l'entrée de la
nuit , à deffein de prendre la route
de Saint Sebastien , dans le Quipufcoa.
Ce n'est pas qu'elle ne
fut affés longue pour un Bâtiment
de cette nature ; mais c'étoit le
lieu le plus proche où je pouvois
aborder avec fûreté. Nous eûmes
un fort gros tems , toute la nuit ;
il calma à la pointe du jour , mais
ce calme ne nous donna pas
beau
22 LEMERCURE
,
>
coup de joye ; parce que nôtre
Bouffolle qui étoit unique , tomba
dans la Mer , par je ne fçai quel
accident. Nos Mariniers qui
fe trouverent fort étonnés
& qui d'ailleurs étoient fort
ignorans ne fçavoient où ils
étoient , & ne prirent de route ,
que celle qu'un Vaiffeau qui nous
donna la chaffe , nous força de
courir. Ils reconnurent à ſon gabarit,
qu'il étoit Turc & deSale.Comme
il broüilla fes voiles fur le foir,
nous jugeâmes qu'il craignoit la
terre , & que par confequent nous
n'en pouvions être loing. De petits
oifeaux , qui venoient fe percher
fur nôtre Mât , nous le marquoient
d'aillieurs affez. La queftion
étoit , quelle terre ce pouvoit
être , car nous craignions
autant celle de France , que celle
des Turcs. Nous bordâmes toute
la nuit dans cette incertitude,
nous y demeurâmes tout le lendemain
; & un Vaiffeau dont nous
nous voulûmes aprocher , pour
DE JUIN. 23
nous en éclaircir , nous tira pour
toute réponſe , trois vollées de canon.
Nous avions fort peu d'eau
& nous aprehendions d'être chargés
en cet endroit par un gros
tems ,auquel il y avoit déja quelque
apparence. La nuit fut affez
douce : Nous aperçûmes à la pointe
du jour,une chaloupe à la Mer,
& nous nous en approchâmes avec
beaucoup de peine , parce qu'elle
apprehendoit que nous ne fuffions
Corfaires. Nous parlâmes Efpagnol
& François , à trois hommes
qui étoient dedans , & ils n'entendoient
ni l'une , ni l'autre Langue.
L'un d'eux fe mit à crier San Sebaftian
, pour nous donner à connoître
qu'ils en étoient . Nous lui
montrâmes de l'argent , & nous
lui repondîmes San Sebaftian
pour lui faire connoître que c'étoit-
là où nous voulions aller : Il
fe mit dans nôtre Barque , & il
nous y conduifit ; ce qui lui fut fort
parce que nous n'en étions
bien loing. Nous ne fûmes
aifé ,
pas pas
24
LE MERCURE
plutôt arrivez , que l'on nous demanda
nôtre Charte. Cette Charte
eft fi néceffaire à la Mer , que
tout homme qui navige fans l'avoir
, eft pendable fans autre forme
de procés. Le Patron de nôtre
Barque n'avoit pas fait cette réflexion
, croyant que je n'en avois
pas befoin. Le défaut de ce Papier,
joint aux méchans habits que nous
avions , obligea les Gardes du
Port de nous dire , que nous avions
la mine d'être pendu le lendemain;
mais nous leur répondîmes
que nous étions connus de Mr le
Baron de Vateville qui étoit au
pallage , & qui d'abord , jugea par
ces habits tous déchirez , que
j'étois un Impofteur . Il ne le témoigna
pourtant pas à tout hazard
, & il vint me voir dés le
lendemain à mon hôtellerie . Il
me fit un fort long compliment ,
mais embaraffé , & d'un homme
qui avoit accoûtumé au poite où
il étoit , de voir foavent des trompeurs.
Ce qui commença à l'all'û-
Ter
DE JUIN. 25
rer , fut l'arrivée de Beauchefne
que j'avois dépêché de Beaupreau ,
à Paris , & que mes amis me
renvoyerent en diligence , auffitôt
que je m'étois embarqué pour
Saint Sebaftien. Il le trouva fi bien
informé des nouvelles , qu'il eut
lieu de croire , qu'il n'étoit pas
un Courier fuppofé , & il l'en
trouva même beaucoup mieux inftruit
, qu'il ne fouhaitoit ; car , ce
fut lui qui lui apprit que l'Armée
de France avoit forcé celle d'Ef
pagne dans les lignes d'Arras ,
& cet avis que Mr de Vateville
fit paffer en diligence à Madrid ,
fut le premier que l'on y ût de
cette défaite. Beauchefne me l'apporta
avec une diligence incroyable
, far une Frégate de Corfaire
Bifcain , qu'il trouva à la pointe
de Belle-ifle , & qui fut ravie de
fe charger de fa perfonne & de
fon paffage , fçachant qu'il me venoit
chercher à Saint Sebaftien .
Mes amis me l'envoyerent , pour
m'exhorter à prendre le chemip
·Juin 1717.
C
26 LE MERCURE
de Rome , plûtôt que celui de
Meziere , où ils appréhendoient
que je vouluffe me jetter . Cet avis
étoit certainement le plus fage ,
mais il n'a pas été le plus hûreux
par l'événement . Je le fuivis fans
héfiter , quoique ce ne fut pas
fans peine. Je connoiffois affés la
Cour de Rome , pour fçavoir que
le poſte d'un Refugié & d'un Suppliant
n'y eft pas agréable , & mon
coeur qui étoit piqué au jeu contre
le Cardinal Mazarin , étoit plein
de mouvemens qui m'euffent
porté avec plus de gayeté, dans les
lieux , où j'euffe pû donner un
champ plus libre à mon reffentiment.
Le confeil de mes amis
l'emporta fur mes vûës : Ils mereprefenterent
que l'azile naturel
d'un Cardinal & d'un Evêque perfecuté,
étoit leVatican ; Mais il
des tems dans lefquels il n'eft pas
malaifé de prévoir , que ce qui devroit,
fervir d'azile , peut facillement
devenir un lieu d'exil. Je le
previs & je le choifis : & quelque
y a
DE JUIN. 27
évenement que ce choix ait û , je
ne m'enfuis jamais repenti , par
ce qu'il eût pour principe , la déférence
que je rendis au conſeil
de ceux à qui j'avois obligation. Je
l'eftimerois d'avantage , s'il avoit
été l'effet de ma moderation & du
défir de m'employer à mon établiffement
par les voyes Ecclefiaftiques
. Il ne tint pas aux Efpagnols
que je ne priffe un autre parti. Auf
fitôt que Mr de Vateville m'ût
reconnu pour le Cardinal de Retz ,
ce qu'il fit en huit ou dix heures ,
& par les circonftances que je vous
ai marquées , & par un Secretaire
Bourdelois qu'il avoit , qui m'avoit
vû à Paris plufieurs fois ; il me
mena chez lui dans un Apartement
qui étoit au plus haut étage , & m'y
tint fi couvert, que quoique M. le
Maréchal de Grammont qui n'étoit
qu'à 3 lieuës de Saint Sebastien , eût
donné avis à la Cour par un Courier
exprès , que j'y étois arrivé , il
fut trompé lui-même le jour furvant
, au point d'en dépêcher un
Cij
28 LE MERCURE
autre , pour s'en dédire. Je fus trois
femaines dans un lit fans pouvoir
me remettre , & le Chirurgien du
Baron de Vateville qui étoit fort
capable , ne voulut pas entrepren
dre de me traiter , paree qu'il étoit
trop tard. J'avois l'Epaule abfolument
démife , & il me condamna
à être eftropié pour tout le reste de
ma vie. J'envoyai Boifguerin au
Roi d'Espagne , auquel j'écrivis ,
pour le prier de me permettre de
paffer par fes Etats pour aller à
Rome . Ce Gentilhomme fut reçû
de Sa Majesté Catholique & de
Don Louis de Haro , audelà de
tout ce que je puis vous en exprimer.
On le dépêcha dès le lendeanain
; on lui donna une chaîne de
800. écus ; on m'envoya une litiere
du Corps , & on me dépêcha en
diligence. Don Chriftoval de Chaf-
Jambon Allemand , mais espagnolife
, & Secretaire des Langues
trés- confideré de Don Louis . Il
n'y a point d'effort que ce Secretaire
ne fit pour m'obliger d'aller à
DE JUIN. 200
Madrid. Je m'en défendis par
l'inutilité dont ce voyage feroit au
fervice de Sa Majefté Catholique ,
& par l'avantage que mes ennemis
prendroient contre moi. L'on
ne comprenoit pas ces raifons ,
qui étoient pourtant , comme vous
voyez , affés bonnes : & comme
je m'en étonnois , Vateville , qui
en prefence du Secretaire , avoit
été de fon avis , même avec vehemence
, me dit : Ce voyage coûteroit
soooo . écus au Roi , & peutêtre
à vous l'Archevêché, il ne fe
roit bon à rien , & cependant ilfaut´
que je parle comme lui , ou je ferois
brouillé à la Cour. Nous agiffons
fur lepied de Philippe II. qui avoit
pour maxime , d'engager toujours les
Etrangers par des démonstrationspu
bliques . Cette parole eft confiderable ,
& je l'ai moi-même appliquée pluš
d'unefois , en faifart reflexion fur
la conduite du Conseil d'Espagne
It
m'aparu en plus d'une occafion , qu'il
pêche autant par l'attachement trop
opiniarre , qu'il a àfes maximes gér
Ciij.
LE MERCURE
30
nérales , que l'on pêche en France
par le mépris que l'on fait & desgênérales
& des particulieres.
"
Quand D. Chriftoval vit , qu'il
ne pouvoit pas me perfuader d'al
ler à Madrid il n'oublia rien.
pour m'obliger à m'embarquer
fur une Fregate de Dunkerque
, qui étoit à S. Sebaſtien ; &
il me fit des offres immenfes en
cás que je vouluffe aller en Flandres,
traiter avec M le PRINCE,
me déclarer avec Meziere , Charleville
, & le Mont - Olimpe. II
avoit raifon de me propofer ce
party qui étoit en effet du fervice
du Roy fon Maître. Vous avez
vâ celle que j'û de ne le pas accepter.
Ce qui fut trés honnête
eft que tous mes refus n'empêchérent
pas qu'il ne me fit apporter
un petit coffre de velours ,
dans lequel il y avoit 4000 écus
en piéces de quatre . Je ne crû
pas les devoir recevoir , ne faifant
rien pour le fervice du Roy
Catholique ; je m'en excufai fur
DE JUIN 37*
ce titre avec tout le refpect que
je devois : Et comme je n'avois ,
les miens .
pour moi , & pour
ni linge , ni habits , & que les 400.
écus que je tirai de la vente de
mes Sardines, furent prefque confommez
, en ce que je donnai aux
gens de Mr de Vateville ; je le
priai de me donner 400 piſtoles ,
dont je lui fis ma promeffe , &
que je lui ai rendues depuis. Aprés
que je me fus un peu rétabli , je
partis de Saint Sebaftien , & je pris
la route de Valence pour m'embarquer
à Vinaros , où Don Chrif
toval me promit que Don Iuan d'
Autriche , qui étoit à Barcelonne,
m'envoyeroir une Fregatte & une
Galere. Le paffai dans une Litiere
du corps du Roy d'Espagne ,
toute la Navarre , fous le nom de
Marquis de S. Florent , & fous la
conduite d'un Maître d'Hôtel de
Vateville,qui difoit que j'eftois un
Gentil-homme de Bourgogne , qui
alloit fervir le Roy dans le Milanois.
Comme j'arrivai à Tudelle ,··
LE MERCURE
Ville affez confiderable au delà
de Pampelune , je trouvai le Peuple
affez émů. On y faifoit la nuic
des feux & des Corps de Gardes.
Les Laboureurs desenvirons s'étoient
foulevez ; parce qu'on leur
avoit deffendu la Chaffe , ils étoient
entré dans la Ville , & ilsy
avoient fait beaucoup de violence
& même pillé quelques maifons.
Un Corps de gardes qui fut
pofé à dix heures du foir devant
'Hôtellerie où je logeois , commença
à me donnerquelques foup .
çons que l'on en ût pris de moi :
Mais une Litière du Roy , avec
les Muletiers de fa livrée , me raffuroit.
Je vis entrer à minuit uncertain
D. Martin dans ma chambre,
avec une épée fort longue & une'
grande Rondache à la main;il me dit
qu'il étoit lefils du Logis , & qu'il
me venoit avertir que le peuple
étoit fort émû , qu'il croyoit que
j'étois un François venu exprès ,
pour fomenter la revolte des Laboureurs
: Que l'Alcade , ne fec
DE JUIN. 33
;
voit lui-même ce qui en étoit
qu'il étoit à craindre que la canaille
ne prit ce prétexte , pour
m'égorger, & que le Corps de gardes
qui étoit devant le Logis , commençoit
à murmurer & à s'échauf
fer. Je priai D. Martin de leur faire
voir fans affectation , la litiere du
Roy , de leur faire parler les Muletiers,
de les mettre en converfation
avec D. Pedro Maître d'Hôtel
de M de Vateville. Il entra
juſtement dans ma chambre dans
ce moment , pour me dire que c'étoient
des Endemoniados , qui n'en
tendoient,ni rime , ni raiſon,&qu'ils
l'avoient lui - même menacé de le
maffacrer. Nous paffâmes ainfi
toute la nuit , ayant pour ferenade
une multitude de voix confufes ,
qui chantoient , ou plûtôt qui hurloient
des chanfons contre les Fran
çois. Je crû le lendemain au ma.
de faire
tin , qu'il étoit à propos
voir à ces gens - là , par nôtre
affùrance , que nous ne nous
renions pas pour François. Je vou34
LE MERCURE
1
fu fortir pour aller à la Meffe ; jo
trouvai fur le pas de la porte, une
fentinelle , qui me fit rentrer affez
promptement , en me mettant le
bout du Moufquet dans la tête ,
& en me difant qu'elle avoit ordre
de l'Alcade de me commander
de la part du Roy, de me tenir
dans mon Logis . J'envoyai D.
Martin à l'Alcade , pour lui dire
qui j'étois , & D. Pedro y alla
avec lui. Il me vint trouver en
même tems , il quitta fa Baguette à
La Porte de ma Chambre , il mit un
genouil en terre en m'adorant , il
baifa le bas de mon Jufte - au- Corps ,
mais il me déclara qu'il ne pouvoit
me laiffer fortir , qu'il n'en ût ordre
du Viceroy de Navarre , qui
étoit à Pampelune . D. Pedro y alla
avec un Officier de la Ville , &
il revint avec beaucoup d'excuses .
On me donna so Moufquetaires
d'efcorte , montés fur des ânes ,
qui m'accompagnerent jufqu'à
Cortés. Je continuai mon chemin
par l'Arragon , & paffai par SarDE
JUIN. 35
ragoce Capitale de ce Royaume ,
belle & grande Ville . Je fus furpris
au dernier point , d'y voir
que tout le monde parloit François
dans les rues . Il y en a en
effet une infinité , & particulierement
d'Artifans qui font plus affectionnez
à l'Espagne , que les
Naturels du Pais. Le Duc de
Monteleon Napolitain , de la Maifon
de Pignatelli , Viceroy d'Arragon
, envoya à 3 ou 4 lieues au
devant de moi un Gentil-homme ,
pour me dire , qu'il y fut venu
lui-même avec toute la Nobleffe ,
fi le Roi fon Maître , ne lui eut
mandé d'obéir à l'ordre contraire
, qu'il fçavoit que je lui en
donnerois. Ce compliment fort
honnête , comme vous voyez ,fur
accompagné de mille & mille galenteries,
& de tousles rafraichiffemens
imaginables que je trouvai
à Sarragoffe. Permettez - moi , s'il
vousplait de m'y arrêter , pour vous
rendre compte de quelques circon-
Stances , qui m'y parurent affés curienfes.
36 LE MERCURE
Ontrouve , avant d'entrer dans
la Ville de ce côté- là , l'Alcaçar
des anciens Rois Maures , qui eft
préfentement à l'Inquifition. Il y
a auprés , une Allée d'arbres ,
dans laquelle je vis un Prêtre qui
fe promenoit. Le Gentil-homme
du Viceroy me dit que ce Prêtre
étoit le Curé d'Huefca Ville
trés - ancienne en Arragon
& que ce Curé faifoit la quaran
taine , pour avoir enterré depuis
trois femaines , fon dernier Paroiffien
, qui étoit effectivement
le dernier de 12000 perfonnes
mortes de la Pefte , dans fa Paroiffe.
Ce même Gentil-homme
du Viceroy me fit voir tout ce qu'-
il y avoit de remarquable à Sarragoffe
, toujours fous le nom de
Marquis de Saint Florent : Mais
il ne fit pas reflexion que Nuestra
Senora del pilar , qui eft undes plus
célébres Sanctuaires de toute l'Ef
pagne , ne fe pouvoit pas voir
Tous ce titre. L'on ne montre jamais
à découvert cette Image
miraculeufe
>
DE JUIN... 37
miraculeufe , qu'aux Souverains
& aux Cardinaux , le Marquis de
Saint Florent n'étoit ni l'un ni
l'autre ; de forte que quand l'on
me vit dans le Baluftre avec un
Jufte-au- Corps de Velours noir &
une Cravatte ; le Peuple infini qui
y étoit accouru de toute la Ville ,
au fon de la Cloche , qui ne fonne
que pour cette cérémonie , crut
que j'étois le Roy d'Angleterre.
Il y avoit , je crois , plus de 200
caroffes de Dames , qui me firent
cent & cent galanteries , auxquelles
je ne répondois que
comme un homme qui ne parloit
pas trop bien Efpagnol .
Cette Eglife eft belle en elle
même , les richeffes & les ornemens
en font immenfes , & le
Thréfor magnifique. L'on m'y
montra un homme qui fervoit à
allumer les Lampes qui font en
nombre prodigieux , & l'on
me dit que l'on l'avoit vût fept ans
à la porte de cette Eglife , avec
une feule jambe. Je l'y vis avec
-Juin 1717. D
23 LE MERCURE
deux. Le Doyen avec tous les
Chanoines m'affûrerent que toute
la Ville l'avoit vâ , comme eux
& que fifi je voulois encor attendre
deux jours , je parlerois à plus
de 2000 hommes de dehors qui
l'avoient vû comme ceux de la
Ville. Il avoit recouvert fa jambe
à ce qu'il difoit , en ſe frottant
de thuile de ces Lampes. On
célébre tous les ans la fête de ce
Miracle,avec un concours incroïa .
ble , & il eft vray encore qu'à une
journée de Sarragoce , je trouvai
les grands chemins couverts de
gens , de toutes fortes de qualitez
qui yaccouroient . J'entrai de l'Arragon
dans le Roïaume de Valence
, qui fe peut dire non pas
feulement le pais le plus fain ,
mais encor leplus beau Jardin du
monde . Les Grenades , les Orangers
, les Curoniers y font les Paliffades
des grands chemins, Les
plus belles & les plus claires Eaux
du monde leur fervent de canaux .
Toute la Campagne qui eft émailDE
JUIN. 39
lée d'un million de fleurs differentes
qui fatent la vuë , y exhale
un million d'odeurs differentes qui
charment l'odorat . J'arrivai ainfi
à Vinaros où D. Fernand Carillo
Général des Galeres de Naples ,
me joignit le lendemain , avec la
Patronne de cetre Efcouade , belle
& excellente Galere , & renforcée
de la meilleure partie de la
Chiourme , & de la Soldatesque.
de la Capitane , que l'on avoit
prefque défarmée pour cet effet.
Don Fernand me rendit une lertre
de D. Juan d'Autriche , auffi
belle & galante que j'en aye jamais
vû: Il me donnoit le choix de
cette Galere ou d'une Fregate de
Dunkerque qui étoit à la même
plage , & qui étoit montée de 36
piéces de canon.Celle-ci étoit plus
fure pour paffer dans une faifon
auffi avancée; car nous étions dans
le mois d'Octobre . Je choifis la
Galere, & vous verrez que je n'en
fis pas mieux. D.Chriftoval de Car
donne , Chevalier de S. Jacques,
Diij
40 LE MERCURE
arriva à Vinaros un quart d'heure
aprés D. Fernand Carillo , & il
me dit que Monfieur le Duc de
Montalte Viceroy de Valence l'avoit
envoyé pour m'offrir tout ce
qui dépendoit de lui : Qu'il fçavoit
que j'avois refufé ce que le Roy
Catholique m'avoit offert à Saint
Sebaftien ; qu'il n'ofoit par cette
raifon , me preffer de recevoir ce
qu'an Officier des Galeres avoit
ordre de m'aporter : mais que
comme il fçavoit que la precipitation
de mon voyage ne m'avoit
pas permis de me charger de beaucoup
d'argent ; que j'étois fort liberal
, & que je ne ferois pas faché
de faire quelque regale à la
Chiourme , il eſperoit que je ne
refulcrois pas quelques petits rafraichiffemens
pour elle . Ces rafraichiffemens
confiftoient en fix
grandes piéces pleines de toute
forte de confitures , de plufieurs
douzaines de pairs de gans d'Efpagne
exquis & d'une bourfe de
fenteur , dans laquelle il y avoit
DE JUIN,
"
2000 piéces d'or fabriquées de
Floride , qui revenoient à 2000 ,
200 , ou 300 Pistoles . Je reçû
le prefent fans en faire aucune
difficulté , en lui répondant que
comme je ne me trouvois pas en
état de fervir fa Majefté Catholique
,je croyois que je manquerois
à mon devoir en toutes maniéres ,
fi je reçevois les grandes fommes
qu'elle avoit eûe la bonté de me
faire apporter à S. Sebaftien &
offrir à Vinaros ; mais que je croirois
aufli manquer au refpect que
je devois à un auffi grand Monarque
, fi je n'acceptois le fecond
dont il m'honoroit. le le reçû
donc , mais je donnai , avant de
m'embarquer,les confitures auCa
pitaine de la Galere , les gands à
D. Fernand , & l'or à D. Pedro ,
pour Mr le Baron de Vateville ;
en lui écrivant que comme il m'avoit
dit plufieurs fois qu'il étoitaf.
fez embaraffé acaufe de '' extreme
dépense qui étoit neceffaire pour
Diiij
42 LE MERCURE
achever l'Admiral des Indes d'Occident
qu'il faifoir conftruire à S.
Sebaſtien , je lui envoyois un petit
grain pour foulager fon mal de
tête , c'est ainsi qu'il appelloit le
chagrin que la fabrique de ce Vaiffeau
lui donnoit. Ma manière d'agir
en ce rencontre fut un peu outrée
l'eû raifon de donner le rafraichiffement
de Victuailles au
Capitaine ; il étoit indifferent de
retenir les gands d'Espagne ou de
les donner à D. Fernand , il eût.
été de la bonne conduite de retenir
les 2000 , & tant de Piftoles.
Les Efpagnols ne me l'ont jamais
pardonné : Ils ont toûjours attribué
à mon averfion , ce qui n'étoit
en moi , dans la verité , qu’-
une fuite de la profeffion que j'avois
toujours faite de neprendre de
l'argent de perfonne. Ie m'embarquai
à la feconde garde de la nuit
avec un gros tems , mais qui ne
nous incommodoit pas beaucoup,
parce que nous avions le vent en
poupe. Nous faifions trois mille
DE IUIN. 43
par heure&nous arrivâmes le lendemain
à Maiorque Comme il
y avoit de la pefte en Arragon,
tout ce qui venoit de la Côte
d'Efpagne étoit fufpect à Maïorque
: Il y eût beaucoup d'allée & :
de venue pour nous faire donner
pratique , à laquelle le Magiftrat
de laville s'opofoit avec vigueur.
Le Viceroi qui n'eft pas à beaucoup
prés fi abfolu dans cette Ifle ,
que dans les autres Royaumes d'-
Efpagne , & qui avoit eû ordre
du Roy fon Maître , de me faire
toutes les honneftetez poffibles,fit
tant par fes inftances , que l'on
me permit à moi & aux miens,
d'entrer dans la Ville , à condition
de'n'ypoint coucher.Cela vous
paroît fans doûte affez extravagant
, parce que l'on porte le mauvais
air dans une Ville , quoiqu'on
n'y couche pas.lele dis l'aprés- dîné
à un Cavalier Majorquin , qui me
répondit ces propres paroles , que
je remarquai , parce qu'elles peuvent
s'appliquer à mille rencon44
LE MERCURE
tres que l'on fait dans la vie .
Nous ne craignons pas que vous nous
apportiez du mauvais air , parceque
nousfçavons bien que vous n'-
eftespaspaffé àHuesca , mais consme
vous vous en eftes aproché , nous
fommes bien aife defaire en vôtre
perfonne un exemple qui ne vous incommode
pointe qui nous accomode
·pour les fuites. Cela en Espagnol ,
eft plus fubftantiel , & méme plus
galant qu'en François. Le Viceroy
qui eft un Commandeur
Arragonois
, dont j'ai oublié le nom , me
vint prendre avec 100 ou 120 caroffes
pleins de Nobleffe , & la
mieux faite qui foir en Espagne.
Il me mena àla Meffe à la Cathédrale
, où je vis 30 ou 40 femmes
de Qualité , plus belles l'une que
l'autre ; & ce qui eft de merveilleux
, c'eft qu'il n'y en a point de
laides dans toute l'lfle ; au moins ,
elles y font trés-rares : Ce font
pour le moins , des beautés trésdélicates
, & des teints de Lis &
de Rofes. Les femmes du bas peu-
・
DE IUIN 41
ple que l'on voit dans les rues ,
font de cette efpéce . Elles ont
comme une Coëffure particuliere,
qui eft fort jolie. Le Viceroy me
donna un dîner magnifique , dans
une fuperbe Tente de Brocard
d'or , qu'il avoit fait élever fur le
bord de la Mer. Il me mena aprés ,
entendre une Mufique dans un
Couvent de Filles , qui ne cédoient
pas en beauté aux Dames
de la Ville : Elles chanterent à la
Grille , à l'honneur de leur Saint,
des Airs & des paroles plus galantes
& plus paffionnées , que ne
font les Chanfons de Lambert .
Nous allâmes nous promener fur
le foir , aux environs de la Ville' ,
qui font les plus beaux du monde ,
& tous pareils aux Campagnes du
Royaume de Valence. Nous revinfimes
chez le Viceroy , la Vicereine
qui étoit plus laide qu'un
Demon , & qui étoit affife fous
un grand Dais , toute brillante
de Pierreries , donnoit un merveilleux
luftre à 60 Dames qui
46 LE MERCURE
étoient auprés d'elle, & qui'avoient
été choifies entre les plus belles
de la Ville. On me ramena avec
cinquante flambeaux de cire blanche
, dans la Galere , au bruit de
route l'Artillerie des Baftions , &
d'une infinité de Haut- Bois &. de
Trompettes . J'employai à ce divertiffement
, les trois jours que
le mauvais temps m'obligea de
paffer à Majorque. J'en partis le 4.
avec un vent frais , & en Poupe.
Je fis cinquante lieuës en douze
heures , & j'entrai fort hûreufement
avant la nuit au Port Mahon,
qui eft le plus beau de la Méditerranée
. Son embouchure eft fors
étroite , & je ne crois pas que deux
Galeres à la fois y puiffent paffer
en voguant . Il s'élargit tout d'un
coup , & fait un Baffin oblong , qui
a une grande demie-lieuë de large ,
une bonne lieuë de long. Une
grande Montagne qui l'environne
de tout côté , fait un Théatre , qui
par la multitude & la hauteur des
arbres dont elle est couverte , ఈ
DE IULN. 47
par les uiffeaux qu'elle jette avec
une abondance prodigienfe , ouvre
mille & mille Scenes , qui fontfans
exagération , plus furprenantes ,
que celles de l'Opera. Cette même
Montagne ,
, ces mêmes Rochers
couvrent le Port de tous les vents ;
& dans les plus grandes tempêtes
il eft auffi calme , qu'un Baffin de
Fontaine , & auffi uni qu'une glace.
Il eft partout d'une égale profon
deur , & les Galions des Indes y
donnent fond à 4 pas de terre.
Pour comble de toute perfection ,
ce Port eft dans l'Ile de Minorque :
qui donne encoreplus de chair &toutes
fortes deVictuailles néceffaires à
la Navigation , que celle de Majorque
neproduit deGrenades , d'Oranges&
de Limons. Le tems groffit extrémement
, aprés que nous fumes
entrez dans le Port , au point
que nous fumes obligez d'y deancurer
quatre jours . D. Fernand
Carillo , qui étoit Homme de
Qualité , âgé feulement de 24
ans , fort honnête & civil , cher48
LE MERCURE
cha à me donner tout le divertif
fement que l'on pouvoit trouver
en ce beau Lieu. La Chaffe y étoit
la plus belle du monde , en toute
forte de Gibier , & la Pefche en
Poiffons . En voici une maniere
particuliere, ce mefemble, à ee Port.
Alprit cent Turcs de la Chiourme ,
il les mit de rang , il leur fit tenir
à tous un cable d'une prodigieufe
groffeur , ilfit plonger 4 de fes Ef
claves , qui attacherent ce cable à
une fortgroffe pierre ; ils la tirerent
apres , à force de bras , avec
leurs Compagnons , au bord de
l'ean ; ils n'y réffirent qu'aprés des
efforts incroyables : Ils n'eurent
gueres moins de peine à caffer cette
pierre à coups de marteau. Ils trouvérent
dedans , fept on buit écailles,
moindres les Huitres en grandeur
, mais d'un goût , fans.comparaifon
plus relevé. On lesfait cuire
dans leur eau , & le manger en
eft délicieux. Le tems s'étant adouci
, nous fîmes voile pour paffer
le Golfe , qui cominence en
que
cet
DE JUIN.
49
cet endroit. Il a cent lieues de
long & quarante de large , & il eſt
extrémement dangereux tant à
caufe des Montagnes de fable ,
que l'on prétend qu'il éléve & qu'il
roule quelquefois , que parce qu'il
n'y a point de Port fous vent. La
Côte de Barbarie qui le borne d'un
côté, n'eft pas abordable ; celle de
Languedoc qui lejoint de l'autre ,
eft trés-mauvaife : Enfin le trajet
n'en eft point agréable pour les Galeres
, pourpeu que la faifon foit avancée
, & elle l'étoit beaucoup
parce que nous étions fort proche de
La Touffaint , où il fait ordinairement
àla Mer de grands coups de
vent. D. Fernand de Carillo , qui
étoit un des Hommes d'Espagne
des plus avanturiers , m'avoшiat
qu'une médiocre Fregate eût été
meilleure en ce rencontre que la
plus forte Galere . Il fe trouva
par l'événement > que la
moindre Felouque eût éré auffi
bonne que la meilleure Frégate.
Nous paffàmes le Golfe en 36
Juin 1717.
E
so
LEMERCURE
heures , par le plus beau tems
du monde , avec un vent qui ne
laiffoit pas de nous fervir & ne
nous obligeoit prefque pas à mettre
fur le Bourcet de la chambre
de poupe ,
les lanternes de verre
dont on les couvre . Nous entrâmes
ainfi dans le Canal qui eft
entre laCorfe & la Sardaigne. D.
Fernand Carillo qui vit quelque
nuage qui lui faifoit apprehénder
changement de tems , me propofa
de donner fond à Porto Condé,
qui eft un Port def-habité dans la
Sardaigne , ce que j'agreai . Son
apprehenfion s'étant évanouie
avec les nuages , il changa d'avis
pour ne pas perdre le beau
tems. Ce fut un grand bonheur
pour moi , car M. de Guife qui
alloit à Naples avec l'armée Navale
de France , étoit moüillé à
Porto Condé avec fix Galeres.
D. Fernand Carillo qui le fçût
deux jours aprés, me dit qu'il fe
fut noqué de ces fix Galeres ;
parce que la fienne qui avoit 450
DE
JUIN
SI.
hommes de
Chiourme , fe fut aifement
tirée
d'affaire ; mais, c'eût
toûjours été une affaire , dont un
homme qui fe fauve de Prifon ,
fe paffe encore plus
facillement
qu'un autre. La Fortereffe de S.
Boniface qui eft en Corfe & aux
Genois , tira 40 coups de Canon
en nous voyant , & comme nous
en
paffions trop loin
, nous
, pour en
jugeâmes
être falué
qu'elle nous faifoit quelque fignal
, & il étoit vrai ; car , elle
Dous avertiffoit qu'il y avoit des
ennemis à Porto Condé. Nous
ne le prîmes pas ainfi ,& nous crûmes
qu'elle nous vouloit faire
connoiftre, qu'une petite Frégate
que nous voyoions devant nous au
fortir du Canal , étoit Turquoife ,
comme elle en avoit le gabarit.
D. Fernand prit fantaiſie de l'attaquer
, & il me dit qu'il me donneroit
, fi je le lui permettois , le
plaifir d'un Combat qui ne dureroit
qu'un quart d'heure. Il commanda
que l'on donna chaffe à la
E ij
52
LE MERCURE
au
Fregate qui paroiffoit effectivement
faire force de vent pour s'enfuir.
Le Pilote qui n'avoit d'attention
qu'àcette Frégate , ne remarqua
pas un Banc de fable , qui ne
paroiffoit pas à la vérité
deffus de l'eau ; mais qui eft fi
connu , qu'il eft même marqué dans
les cartes. La Galere toucha :
Comme il n'y a rien de fidangereux
à la mer, tout le monde s'écria
mifericorde. Toute la Chiourme
fe leva pour effayer de la déferrer
& de fe jetter à la nage. D.
Fernand Carillo qui joüoit au Fiquet
avec Joly dans la Chambre
de Poupe , me jetta la premiere
épée qu'il trouva devant lui , en
me criant que je la tiraffe , & il
tira la fienne pour aller fur le
Courfier , charger à coups deftramaçons
, tout ce qu'il trouvoit
devant lui. Tous les Officiers &
la Soldatefque firent la même
chofe ,› parce qu'ils apréhendoient
que la Chiourme ,, où il y avoit
beaucoup de Turcs ,
de Turcs , ne relevafDE
JUN .
53
fent la Galere , c'eft- à dire,ne s'en
rendiffent les Maîtres , comme il
eft arrivé quelquefois en de femblables
occafions. Qand tour le
monde fe fut remis à la place , ilme
dit, de l'air du monde le plus froid
&le plus affûré J'ai ordre de S. M
de vous mettre en fûreté , il yfant
pourvoir. Je verrai aprés cela,fi la
Galere eft bleffée . En proferant cette
derniere parole , il me fit prendre
à force de corps par quatre Ef
claves , & il me fit porter dans la
Felouque. Il y mit avec moi trente
Moufquetaires
Espagnols , aufquels
il commanda de me mener fur
un petit écueil qui paroiffoit à so
pas delà , & où il n'y avoit place
que pour quatre ou cing perfonnes .
Les Moufquetaires
étoient dans
canjufqu'à la ceinture , & ils me
firent pitié ; quand je vis , que
Galere n'étoit pas bleffée , je les y
voulu renvoyer ; mais ils me dirent
que fi les Corfaires qui étoient fur
le rivage,me voyoient fans une bonne
efcorte , ils ne manqueroient pas.
la
E iij
54 LE MERCURE
La
de me venir piller & égorger , ces
Barbares s'imaginans que tout ce
qui fait naufrage eft à eux.
Galere ne fe trouva pas bleffée ,
ce qui fut une manière de prodige.
On ne laiffa pas d'être plus
de deux heures à la relever. La
Felouque me vint reprendre , &
je remontai fur la Galere. Comme
nous fortions du Canal , nous apperçûmes
encore la Frégate , qui
voyant que la Galere ne la fuivoit
plus , avoit pris fa route. Nous
lui donnâmes la chaffe ; elle la
prit, & nous la joignîmes en moins
de deux heures . Nous trouvâmes
en effet qu'elle étoit Turquoife
, mais entre les mains des
Genois , qui l'avoient prife fur le
Turc , & qui l'avoient armée . Je
fus ,pour vous dire vrai , trés aile
que l'avanture ſe fut terminée
ainfi : Certe guerre ne me plaifoit
pas ; elle n'étoit pas grande , mais
une égratignure qui m'eut pû arriver
, l'eut rendue ridicule . D.
Fernand Carillo , qui étoit un jeu
DE JUIN $5
ne hommefort brave , me la propofa
, & je n'ût pas la force de
l'en refufer , quoique je viffe bien
que c'étoit une imprudence . Le
tems fe chargeant un peu , on crut
qu'il étoit à propos d'entrer dans
Porto Vecchio. C'éft un Pòrt defhabité.
Un Trompette du Gouverneur
Genois , d'un Fort qui en
eft affés proche , vint nous avettir
de la part de fon Capitaine ,
que Mr de Guife étoit avec fix Galeres
de France à Porto Condé ,
qu'aparemment il nous avoit vu
paffer, & qu'il pourroit venir nous
furprendre. La même nuit , fur le
foir nous réfolûmes de nous
remettre à la Mer , quoique le
tems commençât à être fort gros ,
& qu'il y ût même quelque péril
de fortir la nuit de PortoVecchio;
parce qu'il a à la bouche un écueil
de Rochers , qui jette un Courant
affés facheux. La bourafque augmenta
avec la Lune , & nous
umes une des plus grandes tempêtes
qui fe foit peut-être jamais .
›
"
56 LE MERCURE
vue à la Mer. Le Pilote Royal
des Galeres de Naples qui étoit
fur la nôtre , & qui naviguoit
depuis cinquante ans , difoit qu'il
n'avoit jamais rien vû de pareil .
Tout le monde étoit en prieres , &
tout le monde fe confeffoit 11
n'y ût que D. Fernand Carillo , qui
communioit tous lesjours , quand il
étoit à Terre , & qui étoit d'une
Piété Angélique : Il n'y ût que
lui, dif-je , qui ne fe jetta pas aux
pieds des Preftres avec empreffement.
Il laisfoit faire les autres ,
mais , il ne fit rien en fon particculier,
& il me dit à l'oreille
Je crains bien que toutes ces Confeffions
, que lafeule peur produit
ne vaillent rien . Il demeura toujours
tranquile , donnant les ordres
avec une froideur admirable , &
en donnant du courage , mais doucement
, à de vieux Soldats de
terre de Naples , qui faifoient
paroître un peu d'étonnement . Je
me fouviens toujours qu'il les appella
Senores foldados de Carlo
DE JUIN.
Quinto. Le Capitaine particulier
de la Galere , qui s'appeloit Vil
lanova , fe fit apporter au plus
fort du danger , fes manches en
broderie & fon écharpe rouge ,
en difant , qu'un véritable Efpagnol
devoit mourir avec la marque
de fon Roy. Il fe mit dans
un grand Fauteuil , & il donna un
grand coup de pied dans la machoire
d'un pauvre Napolitain ,
qui ne pouvant tenir fur le Courfier
, marchoit à quatre pattes ,
en criant. Senor D. Fernando por
l'amor de Dios Confeçion , & le
Capitaine en le frapant , lui dit
Os enemigo de Dios pi de Confeçion :
& comme je lui repréfentois que
la preuve n'étoit pas bonne , il me
répondit , que ce Vieillard fcandalifoit
toute la Galere . Vous ne
pouvez vous imaginer l'horreur
d'une grande tempête ; vous vous
en pouvez auffi imaginer le ridicule.
Un Obfervantin Sicilien
prêchoit au pied de l'Arbre ; que
Saint François lui étoit apparu ,
38 LE MERCURE
l'avoit affuré que nous ne péririons
pas. ce ne feroit jamais fait,
fi j'entreprenois de vous décrire
les frayeurs & les impertinences
que
l'on voit en ces rencontres.
Le grand péril ne dura que fept
heures ; nous nous mîmes enfuite
unpeu à couvert fous la Pianonfe;
le tems s'adoucit , & nous gagnâmes
Portolongone . Nous y paffàmes
la Touffaint & la Fête des
Morts , parce que le vent nous
étoit contraire pour fortir du Port.
Le Gouverneur Espagnol my fit
toutes les honnêtetés imaginables ;
& comme il vit que le mauvais
tems continuoit , il me confeilla
d'aller voir Portoferrare
, qui eft dans l'lfle d'Elbe ,
auffi bien que Porto Longone . Il n'y
a que 5 mille de l'un à l'autre par
terre , & j'y allai à cheval . Je
vous ai tantôt dit , qu'il n'y a rien
de fi agréable dans le Théatre de
l'Opera , que la Scene du Port
Mahon , & je puis préfentement
vous dire avec autant de vérité ,
DE JUIN. 59
qu'il n'y a rien de fi pompeux
dans les repréfentations les plus
magnifiques que vous en avez
vûes,que tout ce qui paroît de cette
Place . Il faudroit être Homme
de Guerre pour vous la décrire .
Je me contenterai de vous dire ,
que fa force paffe fa magnificence:
Elle eft l'unique imprénable qui
foit au monde ; & le Maréchal de
la Meilleraye en convenoit. Il
l'alla vifiter , aprés qu'il ût prit
Porto Longone , dans le tems de
la Régence ; & comme il avoit
beaucoup de zéle pour le Service
de fon Maître , il dit au Commandeur
Griffory qui y commandoit
pour le grand Duc , que la
Fortification étoit bonne , mais que
fi le Roy fon Maître lui commandoit
de l'attaquer , il lui en rendroit
bon compte dans fix Semaines
. Le Commandeur Griffory
lui répondit , qu'il prenoit un trop
long tems , & que le Grand Duc
étoit fi fort Serviteur du Roy ,
qu'il ne faudroit qu'un moment .
60 LE MERCURE
>
Le Maréchal ût honte de fon emportement
, ou plûtôt de fon incivilité
, & il la répara en diſant,
vous êtes un galant Homme Mc
le Commandeur , & jefuis unfot ,
je confeffe que vôtre Place
eft imprénable Le Maréchal
me fit ce conte à Nantes , &
le Commandeur me le confirma
à Porto Ferrare où il commandoit
encore quand j'y
paffai. Le vent nous ayant permis
de fortir de Porto Longone ,
nous primes terre à Piombino ,
qui eft fur la Côte de Tofcane.
Je quittai dans ce lieu , la Galere ,
aprés avoir donné aux Officiers ,
aux Soldats & à la Chiourme
tout ce qui me reftoit d'argent ,
fans excepter la Chaîne d'or que
le Roy d'Espagne avoit donnée à
Boifguerin. Je la lui achetai , &
la revendis au Facteur du Prince
Ludovifio , qui est prince de Pombin.
Je ne réfervai que neuf Piftoles
, que je crû fuffifantes pour me
mener jufqu'à Florence. Je fuis
obligé
DE JUIN.
73
Toûjours l'Enfant lui fait tour de
matois ;
Quefip r elle il ût l'ame alarmée,
Fut confolé
d'aprendre vos Exploits :
Tout lui contoit la Déeffe aux cent
voix ,
Mais aux propos Amour qui ne
s'arrête
De vos beaux yeux couroit fe faire
fête:
Ce Dieu vous vit , Princeffe , l'antre
jour
Plus belle encor que Venus en fa
Cour ,
,
Ilvous aima , ce n'eſt cas qui m'étonne
,
A tous les coeurs votre beauté l'ordonne
;
De fes beaux traits , lui qui fçût
vous armer ,
Put-il tarder à s'en laiffer charmer:
Mais autre point caufe icy mafurprife
,
Vertu qui forme en tout vôtre Devife
,
Au moins devoit alarmerfes défirs:
Amour n'aima,finon pour les plaifirs,
Juin
1717. G
74 LE MERCURE
Poire à Pfiché lorsqu'il rendit les`
armes ;
Lefin matois contoitſurſes faveurs :
Pour vous , Princeffe , ayant d'autres
ardeurs ,
Sa belle Nymphe il immole à vos
charmes ,
Plus glorieux d'adorer vos rigueurs.
豬心
JOURNAL HISTORIQUE
de Paris.
Le 28. May , MA DA ME Vint
prendre congé du Roy , & le lendemain
elle partit pour S. Cloud ,
où cette Princeffe fe propofe de
faire un féjour de 4 mois.
Le même jour , M. le Comte
de Stairs Ambaffadeur d'Angleterre
arriva ici.
Le 29 , Mile Prince de Cellamaré
Ambaffadeur du Roy d'Ef
pagne , préfenta à S. M. T. C.
une Boete , dans laquelle on a
rouvé les Portraits de toute la Fa-
1
DE JUI N.
mille Royale d'Eſpagne : Sçavoir
, ceux de PHILIPPES V. de
de la Reine regnante , du Prince
des Afturies , du Prince Philippes ,
du Prince Ferdinand & de Don
Carlos Infants , tirés par OUATE.
Le 30. la Cour fut informée .
que la nuit du 20 May , le feu
ayantpris à l'Hôtel de Mr le Marquis
d'Avarey , Amballadeur de
France à Soleure en Suiffe ; le Palais.
fut embrafé en moins de trois
heures . La perte eft d'autant plus
confidérable , qu'outre les Bâtimens
brulés ; la Vaillelle d'argent,
les Meubles , Effets & Papiers de
Mr l'Ambaffadeur & de Mr de
la Martiniere y ont péris entiérement.
A peine ont-ils pû fe fauver
eux -mêmes en chemife , avec Mde
l'Ambaffadrice . Cet Accident
elt arrivé par la faute d'un Confiturier
, qui ayant laiffé dans fon
Office , une Poële pleine de charbons
ardents , fur laquelle il
avoit des Confitures , la flamme
fe communiqua aux Tapifleries ,
y
Gij
75 LE MERCURE
& caufa ce funefte embrafement .
Le 2. Juin la Charge de Gentil-
Homme ordinaire de feu Mi
Bourdelin , a été accordée à Mr
de Cazau Ecuyer de feu Mgr le
Dauphin .
Mrde Monteffon , ancien Lieurenant
General des Armées du
Roy , & Lieutenant des Gardes
du Corps , a û l'agrément de
Me' le Duc Régent , de fe démettre
de fa Lieutenance , en faveur
de M.fon fils Colonel de Cavalerie,
toutefois en dédomageant
Mi du Clos , qui comme le plus
ancien des Exempts , devoit monter.
Mr de Cerizy premier Enfeigne
, paffe à la Lieutenance , &
le Baton d'Exempt a été donné au
fils de Mr le Comte de Sommery .
premier Maître d'Hôtel de MADAME
Ducheffe de Berry.
Le 3. jour de l'Octave de la
Fête de Dieu , la Proceffion de
Saint Sulpice alla au Palais du
Luxembourg , dont les dehors
& le dedans de la cour étoient
DE JUIN 77
ornez des plus belles & des plus
riches tapifferies du Roy. MADAME
, Ducheffe de Berry ayant
été avertie que la Proceffion papiffoit
dans la rue de Tournon ,
alla au devant du
SAINT
SACREMENT , à la Porte du
Palais ; ayant à fes côtés Mr l'Archevêque
de Tours , Mr l'Abbé
de Rouget , M ' l'Abbé de Partenay
, Mr l'Abbé Danglade &
Mr l'Abbé du Tremblé fes Aumôniers
, tous en Rochet . Elle
étoit fuivie de tous les Officiers
& Dames du Palais , chacun un
-Cierge à la main : Sitôt que la
Proceffion parut , on entendit les
Fanfares des Trompettes , Timbales
, & Haut-bois qui étoient fur
le Balcon. Cette Princeffe vit paffer
toutes les Confréries , avec les
Valets de Pieds , dont il y en avoit
cinquante des fiens , outre plufieurs
de fes Pages , chacun un Cierge
à la main ; enfuite le Clergé
compofé de prés de 300 Ecclefaftiques
en Chapes , ou en Cha--
〃
Giij .
78 LE MERCURE
fubes. Le SAINT SACRE
MENT étoit porté par M le Curé ,
fous un des plus riches Dais , qu'-
on ait encore vû dans Paris. Aprés
qu'on eut chanté les Antiennes .
qui étoient réponduës par les Fanfares
des Timbales & Trompettes
, on donna la Bénédiction , &
la Proceffion fortit dans le même
ordre qu'elle étoit entrée , à la
difference feulement , qu'il y avoit
200 Soldats du Guer qui marchoient
, pour faire ranger le Peuple
, & pour le retenir. Devant le
SAINT SACREMENT mar
choient les Suiffes de cette Princeffe
, Tambour battant & le Fifre
joüant. Entre le Dais & Madame
Ducheffe de Berry , étoient
fes Aumôniers en Rochet , & les
Chapelains en Habit long. Madame
donnoit la main d'un côté,
à Mr le Marquis de Coëtanfao fon
Chevalier d'Honneur , & de l'autre
, à Mr le Chevalier d'Hautefort.
Mr le Comte de Rions fon
Lieutenant des Gardes , marchoit
•
DE JUIN 79
immédiatement devant elle , &
Mr le Marquis de la Rochefoucault
fon Capitaine des Gardes
la fuivoit , de même que Mdes les
Marquifes de Pons , de Clermont,
d'Aidiés , de Beauvau fes Dames
du Palais , avec Mr le Marquis
de Torcy , lleess Marguilliers
& le refte de fa Maifon , qui étoit.
trés nombreufe & trés - brillante.
Madame , Ducheffe de Berry fit
tout le chemin à pied , depuis le
Palais du Luxembourg , jufqu'à
l'Eglife S. Sulpice la Paroiffe. On
paffa par la rue Vaugirard , & par
la rue Caffette , où l'on entendit
un beau Motet , chanté par les
Religieufes du Saint Sacrement.
La Cérémonie finit dans l'Eglife
de Saint Sulpice par la Bénédition
du Saint Sacrément que
cette Princeffe reçût : On admira
le bel ordre qui fut obfervé ,
malgré la quantité du Peuple.
Le 6. quoiчue Mr le Maréchal
de Villeroy n'ait pû fe trouver
au Confeil d'Etat , à caufe d'une
go LE MERDURE
atteinte de Goute au Poigner , if
n'a cependant pas voulu fe priver
de l'honneur d'affifter au dîner du
Roy.
Le même jour , le fieur de
Bourvalais fut mis en liberté .
Le 7. la Régence nomma fix
Commiffaires , pour examiner la
forme de faire juger l'Affaire des
Princes.
Mr Pelletier de Soufy , Mr
Amelot , Mr de Nointel , Mr
d'Argenfon , M de la Bourdonnaye
& M¹ de S. Conteft , ont été
choifis pour cet effet . Ce dernier
a ordre de recevoir tous les Mémoires
qu'on préfentera , & d'en
faire feul le Raport.
Le 8. Mer le Duc Régent a
accordé une augmentation de
Brevet de retenue de soooo liv . 50000
à M. de la Chefnaye , fur fes
Charges de la Cornette Blanche ,
& de Grand Ecuyer Trenchant .
Le io . Mde la Princelle d'Harcour
préfenta au Roy Mde la Marquife
de Flamarin nouvellement
mariće .
DE JUIN 81
,
Le 10. MADAME vint de Saint
Cloud rendre vifite au Roy fur
le midi , & s'en retourna le foir.
Le 12. le Roy aprés fes études
qu'il continue de faire avec beaucoup
d'attention entendit la
Meffe , & tint fur les Fonds de Batéme
, le fils de fa Nourrice ,
avec Mde la Marquise de Villeroy.
Mr l'Abbé de Rochebonne Aumônier
du Roy , en fit les Cérémonies
, Mr le Curé de Saint
Germain l'Auxerrois préfent.
Le 13. les Feüillans par Ordre
du Roy , ont chantés pour
la premiere
fois , Vêpres dans fa Chapelle
, ce qu'ils continueront les
Dimanches & Fêtes. Ils font auffi
chargés de faire tous les jours la
Priere du foir , à l'imitation de
ce qui fe pratiquoit à la Chapelle
de Verſailles .
PROVISIONS DONNE'ES
en Juin 1717.
Le premier du mois , le Bre82
LE MEKCURE
vet de Second Enfeigne de
la Premiere Compagnie des
Moufquetaires , a été accordé à
Mr le Chevalier du Creuzel ,
la démiffion de M de la
par
Roque .
Idem. Le Brevet de Cornette
dans la premiere Compagnie des
Moufqueraires,pour Mile Comte
de Treville , vacante par la démiffion
de Mr le Chevalier du
Creuzel.
Idem . Les Provifons de la
Charge de Gouverneur de Dax
& S. Sever , Pays & Sénéchauffées
des Launes , pour Mr le Marquis
de Poyanne , par la démiffion
de Mr le Marquis de Gaffion .
Idem. Les Provifions de la
Charge de Gouverneur des Ville
Château & Viguerie de Sommieres
, pour le Sieur d'Harling ,
Capitaine des Gardes du Corps
de MADAME , Colonel du Régiment
de Guienne Infanterie , & Brigadier
des Armées du Roy , par
le décés du fieur de Monpezat.
DE JUIN 83
Idem. Les Provifions de Viguier
des Ville & Vignale de
Sommieres , pour eneme,
Idem. Une Commiffion qui
donne Rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , à M du Bofcq
Aide-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires.
Idem. Deux autres Commiffions
pour le Sieur de Peyrelongue
, Ayde- Major de la seconde
Compagnie des Moufquetaires ,
& pour le Sieur de Laniziere ,
Ayde- Major de la dite Seconde
Compagnie.
Idem. Les Provifions de Gouverneur
des Ville & Château de
Vannes & Auray , en faveur de
Mr le Comte de Lannion Baron
& Pair de Bretagne , Vicomte de
Rennes , Marquis de Pinay , Brigadier
des Armées du Roy , &
Colonel du Régiment de Xaintonge
; cette Charge érant vacante,
par le décés de Mr le Marquis de
Lannion fon pere.
84 LE MERCURE
Idem. Les Provifions de la Charge
de Gouverneur des Ville &
Château de Saint Malo , pour Mr
le Marquis de Coerquen , par le
décés de Mr le Marquis de Lannion.
Le se une Commiffion qui
donne rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , au Sieur Dufort ,
Ayde-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires .
Le 7. les Provifions en furvivance
, fur la nomination de Mgr
le Duc d'Orleans , de la Charge
de Gouverneur des Ville & Duché
de Nemours , en faveur de
Mr de Monliart , dont le pere eft
actuellement pourvû.
Le 14. les Provifions de la
Charge de Gouverneur de l'Iſle
d'Oüeffant , pour Mr le Comte
de la Sauldraye de Nizon , fur la
nomination de Malle de Rieux ,
comme Dame & Marquife de
ladite lile .
Journal
DE JUIN. 61
obligé de die , que jamais gens
ne méritérent mieux des gratifications
, que ceux qui étoient
fur cette Galere. Leur difcretion
à mon égard , n'a peut-être jamais
eu de pareille. Ils étoient plus
de 600 hommes , dont il n'y en
avoit pas un qui ne me connut.
Il n'y en ût jamais un feul , qui
en donnat aucune démonitration.
Leur reconnoiffance fut égale à
leur difcretion. Celle que je leur
avois témoignée de leur honnêteté,
les touchatellement,qu'ils pleurerent
tous , quand je les quittai ,
pour prendre terre à Piombin. Ce
fut proprement en ce lieu , où je
recouvrai ma liberté , laquelle
juſques là , avoit été hazardée
par beaucoup d'avantures .
Ce Morcian , par lequel finiffent
les Mémoires du Cardinal de Retz,
eft fi beau , que j'ai cru vous faire
plaifir de le tranfcrire tout au long.
Je fuis avec toute l'estimepoffible ,
Monfieur , &c .
abigon le 30 May 1717 .
TROISIE' ME & DERNIERE
Partie , des Mémoires
DE M. LE CARDINAL DE RETZ ,
Ω
E vous ay promis , Monfieur,
de vous envoyer pour
troifiéme & dernier Extrait
, des Mémoires du
Card. de Retz , fon évasion du Château
de Nantes , & fes differentes
Avantures jufqu'àfon arrivée enIta-
A iij
6 LE MERCURE
lie ; j'éxécute mapromeſſe avecjoje =
Je ne doute pas que cet Extrait ne
faffe plaifir à vos lecteurs , par la
variété infinie de Circonstances extraordinaires
, dont ce
d'Hiftoire eft rempli.
bles
que
morceau
Ce qui eft extraordinaire , ne paroit
poffible àceux qui ne font capade
l'ordinaire, qu'aprés qu'-
il est arrivé. Tellefut l'évasion du
Cardinal de Retz , dont il va nous.
faire lui - même la Relation .
Je me fauvai un Samedy se d'-
Aouft,à cinq heures du foir. La porte
du petit Jardin fe referma aprés
moi , prefque naturellement. Je
defcendis , un bâton entre les jambes
, trés-heureufement d'un Baftion
qui avoit 40 pieds de haut .
Un Valet de Chambre qui eft encore
à moy , no nmé Fromentin amufa
mes Gardes en les faifant
boire. Ils s'amuferent eux -mêmes
à regarder unJacobin , qui ſe baignoit
& qui deplus fe noyoit . Le
Soldat qui étoit enfentinelle à zopas
de moi , en un lieud'où il ne pouvoit
DE JUIN
7
pas me joindre,n'ofa me tirer ; parce
que, lorfque je lui vis compaffer
fa mefche , je lui criai que je le
ferois pendre , fiil tiroit , & il
avoüa à la queſtion , qu'il crût fur
cette menace , que le Maréchal
étoit de concert avec moy. Deux
petits Pages qui fe baignoient &
qui me voyoient fufpendu à la corde
, criérent que je me fauvois ,
mais ils ne furent pas écouté ; parce
que tout le monde s'imagina
qu'ils apeloient les Gardes au fecours
du Jacobin , qui fe noyoit.
Mes quatre Gentils - hommes fe
trouverent à point nommé , au bas
du Ravelin , où ils avoient fait femblant
d'abbreuver leurs chevaux ,
comme s'ils euffent voulu aller à
la Chaffe. Je fus à cheval moimême
, avant qu'il y eût feulement
la moindre allarme ; & comme
j'avois quarante Relais pofés
entre Paris & Nantes ; je ferois arrivé
infailliblement à Paris , le
Mardy à la pointe du jour , fans
unaccident que je puis dire avoir
8 LE MERCURE
été le fatal & le décifif du refte
de ma vie. Sitôt que je fus à cheval
, je pris la route de Maure ,
qui eft, fi je ne me trompe , à cinq
lieües de Nantes fur la Riviere,
& où nous étions convenus que
Mr de Brifac & Mr le Chevalier
de Sevigni m'attendroient avec un
bâteau pour la paffer. La Ralde
Ecuyer de M' de Brifac , qui marchoit
devant moi , me dit qu'il falloit
galoper d'abord , pour ne pas
donner le tems anx Gardes du Maréchal
de la Meilleraye , de fermer
la porte d'une petite rue du Fauxbourg
où étoit leur quartier , &
par laquelle il faloit néceffairement
paffer. J'avois un des meilleurs
chevaux du monde , qui avoit
coûté 1000 écus à Mr de Brifac ;
je ne lui abandonnai pas toutefois
la main , parce que le Pavé étoit
trés mauvais & trés gliffant : Mais
Gentil-homme à moi , nommé
Boifguerin , m'ayant crié de mertre
le Piftolet à la main ; parce
qu'il voyoit deux Gardes du Ma
un
DE JUIN
réchal , qui ne fongeoient toutefois
pas à nous ; je l'y mis effectivement
, & le prefentant à la tête de
celui qui étoit le plus prés de moi,
pour l'empêcher de fe faifir de la
bride de mon cheval , le Soleil qui
étoit encore haut , donna dans la
platine ; la reverberation fit peur
à mon cheval , il fit un grand furfault
, & il retomba des quatre
pieds : j'en fus quitte pour l'épaule
gauche , qui fe rompit contre
la borne d'une porte . Un Gentilhomme
à moi ,apelé Beauchêne , me
releva , & me remit à cheval ; &
quoique je fouffriffe des douleurs
incroyables , & que je fuffe obligé
de me tirer les cheveux , pour
m'empêcher de mévanouir, j'achevai
ma courfe de cinq lieües , avant
que le grand Maître qui me fuivoit
à toute bride , avec tous les coureurs
de Nantes ( au moins fi l'on
en veut croire la chanfon de Marigay
me pût joindre . Je trouvai
au lieu deftiné M. de Brifac & M.
de Sevigni avec leBatteau ; je m'e
་
10
LE MERCURE
vanoüis en y entrant ; on me fit
revenir en me jettant un verre
d'eau furle vifage .Je voulu remonrer
à cheval , quand nous eufmes
paffé la Riviere ; mais les forces
me manquerent , & M. de Briffac
fut obligé de me faire mettre
dans une groffe Meule de foin ;
& il me laiffa avec un Gentilhomme
à moi , appellé Monté ,
qui me tenoit entre fes bras. Il emmena
avec lui Joli qui feul avec
Monté, m'avoit pû fuivre ; les
chevaux des autres ayant manqué;
& il tira droit à Beaupreau , à deffein
d'y affembler la Nobleffe , pour
me venir tirer de ma Meule de
Foin. Pendant qu'elle fe mettra en
état de cela , je me fens obligé de
vous raconter deux ou trois actions
particulieres de mes pauvres Domeftiques
, qui ne meritent pas d'-
être oubliées . ParisDocteur de Navarre
, qui avoit donné le fignal
avec fon Chapeau , aux quatre Gentils-
hommes qui me fuivirent en
cette occafion , fut trouvé fur le
DE JUIN. 11
bord de l'eau par Coulon Ecuyer
du Maréchal , qui le prit , en lui
donnant même quelques gourmades.
le Docteur ne perdit point
le jugement ; il dit à Coulon &
d'un ton niais & Normand , je le
diray à M. le Maréchal , que vous
vous amufez à battre un pauvre
Prêtre ,parce que vous n'ofés vous
prendre à M. Le Cardinal , qui a
de bonsPistolets à l'arfon de fa Selle.
Coulon prit cela pour bon , &
il lui demanda où j'étois . Ne le
voyez vous pas , dit le Docteur ,
qui entre dans ce Village . Vous
remarquerez , s'il vous plaît , qu'-
il m'avoit vupaffer l'eau , & il me
fauva ainfi. Il faut avouer que
cette prefence d'efprit n'eft pas
commune. En voici une de coeur
qui n'est pas moindre . Celui pour
qui le Docteur voulut me faire paffer
, quand il dit à Coulon que
j'entrois dans un Village qu'il lui
montroit , étoit ce Beauchefne
dont je vous ay parlé cy- devant,
dont le cheval étoit outré & qui
>
12 LE MERCURE
n'avoit pas pû me fuivre . Coulon
le prenant pour moi , courût à lui,
& comme il le voïoit foûtenu par
beaucoup de Cavaliers qui étoient
preits à le joindre , il l'aborda , le
Piftolet à la main. Beauchefne
s'arrêta fur eux en la même pofture
, & il eût la fermeté de s'aperçevoir
dans cet instant , qu'il
y avoit un Bâteau à dix où douze -
pas de lui , il fe jetta dedans , penlant
qu'il arrêteroit Coulon , en
lui montrant un de fes Piſtolets ;
& il mit l'autre à la tête du Batelier
: fa réfolution ne le fauva pas
feulement , mais elle contribua
à me faire fauver moi- même ; parce
que le Grand Maître ne trou→
vant plus ce Bateau , fut obligé d'-
aller paffer l'eau beaucoup plus
bas.Je reviens à ma Meule de Foin-
Je demeurai caché plus de heures,
avec une incommodité que je
ne puis vous exprimer , j'avois l'épaule
rompue & demife , j'y avois
une contufion terrible : la fiévre
me prit furles neuf heures du foir.
L'alteration
DE JUIN.
L'alteration qu'elle me donoir , étoit
encore cruellement augmentée par
la chaleur du foin nouveau. Quoique
je fuffe fur le bord de la Riviere
, je n'ofois boire , parceque,
fi nous fuffions fortis de la Meule ,
Monté & moi , nous n'euflions eu
perfonne pour raccommoder le
foin qui eut paru remué , & qui
eut donné lieu par conféquent ,
à ceux qui couroient aprés moi ,
de foüiller. Nous n'entendiens
que des Cavaliers qui paffoient à
droite & à gauche , nous reconnûmes
même Coulon à la voix.
L'incommodité de la foif eft incroyable
& inconcevable à qui nẹ
l'a pas éprouvée. Mr de Roife Saint
Offrange Homme de qualité du
Païs , que M. de Briffae avoit averti
en paffant chez lui , vint fur
les deux heures après minuit , me
prendre dans cette meule de foin :
Après qu'il eut remarqué qu'il n'y
avoit plus de Cavalerie aux en
virons , il me mit fur une civiere
à fumier , & il me fit porter par
Juin 1717.
B
14
LE MERC URE
deux Païfans dans la grange d'une
maifon qui étoit à lui , à une
lieuë de là : Il m'y enfevelit encore
dans le foin ; mais , comme
j'y avois de quoi boire , je m'y
trouvai même délicieufement. Mr
& Mde de Briffac m'y vinrent prendre
au bout de fept ou huit heures,
aves quinze ou vingt chevaux
& ils me menerent à Beaupreau ,
où je trouvai l'Abbé de Bellebat ,
qui les y étoit venu voir , & où je ne
demeurai qu'une nuit , jufqu'à
ce que la Nobleffe y fut affemblée.
Mr de Briffac étoit fort aimé dans
tout le Païs , & il mit enfemble
dans ce peu de tems , plus de 200
Gentils-Hommes . Mr de Retz qui
l'étoit encore plus dans fon Quartier
, le joignit à quatre lieues de
là avec 300. Nous paffâmes prefque
à la vûë de Nantes , d'où
quelques Gardes du Maréchal
fortirent pour efcarmoucher. Ils
furent repouffes vigoureufement
jufques dans la Barriere . Nous
arrivâmes à Machecoul , qui eft
DE JUIN. 15
dans le Païs de Retz , avec toute
forte de fûreté. Mde de Briffac
fe porta en Héroïne dans tout le
cours de cette Action. Mr & Mde
de Retz au contraire , mouroient
de peur du Maréchal de la Meil
leraye , qui enragé qu'il étoit de
mon évafion , & encore plus de ce
qu'il avoit été abandonné de toute
la Nobleffe , menaçoit de mettre
tout le Païs de Retz à feu & à
fang. Leur frayeur alla jufqu'au
point de s'imaginer ou de vouloir
faire croire , que mon mal n'étoit
que délicateffè , qu'il n'y avoit
rien de démis , & que j'en ferois
quitte pour une contufion. Le
Chirurgien affidé de Mr de Retz
le difoit à qui le vouloit entendre;
& qu'il étoit bien rude que j'expofalle
pour une délicateffe , toute
ma Maiſon , qui alloit être inveftié
au premier jour dans Machecout .
J'étois cependant dans mon lit
oùje fentois des douleurs incroya
bles , & où je ne pouvois pas
feulement me tourner. Tous ces
Bij
16
LE
MERCURE
difcours m'impatienterent au point,
que je pris la réfolution de quizter
tous ces gens -là , & de me
jetter dans Belle- Ifle , où je pourois
au moins me faire tranfporter
par Mer. Le trajet étoit fort délicat
, parce que Mr le Maréchal
de la Meilleraye avoit fait prendre
les armes à toute la Côte. Je ne
laiffai pas de le hazarder ; je m'embarquai
au Port de la Roche , qui
n'est qu'à une petite demi-lieuë
de Machecoul , fur une Chaloupe
que Gifelaye Capitaine de Vaif
feau , bon-homme de Mer , voulut
piloter lui- même. Le tems - nous
obligea de moüiller , & d'être dé-
Couverts par une Chaloupe qui
nous vint reconnoître la nuit. La
Gifelaye qui fçavoit la Langue &
le Païs , s'en démella fort bien.
Nous nous remîmes à la voile à
la pointe du jour , & nous découvrîmes
quelque tems aprés , une
Barque longue de Bifcayens , qui
nous donnerent la chaffe. Nous
la prîmes à la confidération de. MI
DE JUIN. 17
de Briffac , qui n'eut pas pris plaifir
d'être mené en Espagne , parce
qu'il ne fe fauvoit pas de Prifon,
comme moi , & que l'on eut pû
par conféquent , lui tourner à crime,
ce voyage. Comme la Barque
longue faifoitforce de vent fur nous,
& que même elle nous le gagnoit,
nous crûmes que nous ne ferions
que mieux , de nous jerter à terre.
dans l'ifle de Rhé. La Barque fit
quelque mine de nous y fuivre ;
elle borda affés long - tems à nôtre
vûë , aprés quoi elle reprit la Mér.
Nous nous remîmes la nuit , &
nous arrivâmes à Belle- Ifle , à la
pointe du jour. Je fouffris tout ce
que l'on peut fouffrir dans ce trajet
, & j'u befoin de toute la for- .
ce de ma conftitution , pour deffendre
& fauver de la Gangrenne
une contufion auffi grande que
la mienne , & à laquelle je n'appliquai
jamais d'autres remedes,
que du fel & du vinaigre. Je ne
trouvai pas à Belle- Ifle le même
dégoût qu'à Machecoul ; mais ,
Biij
18 LE MERCURE
.
je n'y trouvai pas dans le fonď
beaucoup plus de fermeté. L'on
s'imagina au Païs de Retz , que
le Commandeur de Neufchaife
qui étoit à la Rochelle , avoit ordre
au premier jour , de m'inveftir
dans Belle - Ifle ; l'on y apprit
que le Maréchal faifoit appareiller
douze Barques longues à
Nantes. Ces avis étoient bons &
véritables , mais il s'en falloit
bien qu'ils fuffent fi preffans qu'on
les croyoit : Il falloit du tems pour
les rendre tels , & plus qu'il n'en
eut falu pour me remettre. La
frayeur qui étoit à Machecoul ,
infpira de l'indifpofition à Belle-
Ifle ; & je commençai à m'en appercevoir
, en ce qu'on commença
à croire que je n'avois pas en
effet l'épaule démife , & que la
douleur que je recevois de ma
contufion , faifoit que je m'imaginois
que mon mal étoit plus .
grand qu'il ne l'étoit en effet.
On ne fauroit croire le chagrin
que l'on a de ces fortes de mur-
•
DE JUIN 19
mures , quand l'on fent qu'ils font
injustes : Ce qui eft vrai , eft que
ce chagrin change bien-tôt de nature
, parce que l'on n'eſt pas longreins
, fans s'appercevoir qu'ils
ne font que les effets , ou de la
frayeur , ou de la laffitude . Il entroit
de l'un & de l'autre dans
ceux , dont je vous parlerai en ce
lieu. Le Chevalier de Sevigni ,
homme de coeur , mais intereffé ;
craignoit que l'on ne lui rafât fa
maifon , & Mr de Briffac qui
croyoit avoir fuffisamment réparé
la pareffe , plutôt que la foibleffe
qu'il avoit témoignée dans le cours
de ma Prifon , étoit bien aife de
finir , & de ne point expofer fon
repos à une agitation , à laquelle
on ne voyoit plus de fin.
Je n'avois pas moins d'impatience
qu'eux , de les voir hors d'une af
faire , à laquelle ils n'étoient engagez
que pour l'amour de moi.
La difference eft , que je ne croyois
pas le péril fi prefent , ni
pour eux ni pour moi , que je ne
T
20 LE MERCURE
puffe au moins,à mon fens , prendre
le tems , & de me faire traiter
, & de me pourvoir d'un Bâtiment
raisonnable , pour naviguer.
Ils me voulurent perfuader
de paffer en Hollande fur un Vaiffeau
de Hambourg, qui étoit à la
rade , & je ne crû pas que je duffe
confier ma perfonne à un Inconnu
qui me connoiffoit & qui pouvoit
me mener à Nantes , comme
en Hollande. Je leur propofai de
me faire venir une barque de Corfaire
de Bifcaïe , qui étoit moüillée
à notre vue , à la pointe de
l'ifle, & ils appréhenderent de
fe criminalifer par ce commerce
avec les Efpagnols ; tant fut procedé,
que je m'impatientai de toures
les allarmes que l'on prenoît
& que l'on vouloit prendre à tous
momens , & que je m'embarquai
fur une Barque de Pefcheurs , où
il n'y avoit que cinq Mariniers, de
Belle-Ife , Joly , deux Gentilshommes
à moi , dont l'un s'appeloit
Borfgnerin & Sallé , & un VaDE
JUIN 21
let de Chambre que mon frere
m'avoit prêté. La Barque étoit
chargée de Sardines ; ce qui nous
vint affés à propos , parce que nous
n'avions que fort peu d'argent.
Mon frere m'en avoit envoyé ,
mais l'homme qui le portoit , avoit
été arrêté par les Gardes .
Cofte fon beau- pere , n'avoit
pas eu l'honêteté de m'en offrir :
Mr de Briffac me prêta 80 Piltoles
, & celui qui commandoit dans
Belle- Ifle , 40. Nous quittâmes
nos habits , nous prîmes de méchans
haillons de quelques Soldats
de la Garnifon , & nous nous
mîmes à la rame , à l'entrée de la
nuit , à deffein de prendre la route
de Saint Sebastien , dans le Quipufcoa.
Ce n'est pas qu'elle ne
fut affés longue pour un Bâtiment
de cette nature ; mais c'étoit le
lieu le plus proche où je pouvois
aborder avec fûreté. Nous eûmes
un fort gros tems , toute la nuit ;
il calma à la pointe du jour , mais
ce calme ne nous donna pas
beau
22 LEMERCURE
,
>
coup de joye ; parce que nôtre
Bouffolle qui étoit unique , tomba
dans la Mer , par je ne fçai quel
accident. Nos Mariniers qui
fe trouverent fort étonnés
& qui d'ailleurs étoient fort
ignorans ne fçavoient où ils
étoient , & ne prirent de route ,
que celle qu'un Vaiffeau qui nous
donna la chaffe , nous força de
courir. Ils reconnurent à ſon gabarit,
qu'il étoit Turc & deSale.Comme
il broüilla fes voiles fur le foir,
nous jugeâmes qu'il craignoit la
terre , & que par confequent nous
n'en pouvions être loing. De petits
oifeaux , qui venoient fe percher
fur nôtre Mât , nous le marquoient
d'aillieurs affez. La queftion
étoit , quelle terre ce pouvoit
être , car nous craignions
autant celle de France , que celle
des Turcs. Nous bordâmes toute
la nuit dans cette incertitude,
nous y demeurâmes tout le lendemain
; & un Vaiffeau dont nous
nous voulûmes aprocher , pour
DE JUIN. 23
nous en éclaircir , nous tira pour
toute réponſe , trois vollées de canon.
Nous avions fort peu d'eau
& nous aprehendions d'être chargés
en cet endroit par un gros
tems ,auquel il y avoit déja quelque
apparence. La nuit fut affez
douce : Nous aperçûmes à la pointe
du jour,une chaloupe à la Mer,
& nous nous en approchâmes avec
beaucoup de peine , parce qu'elle
apprehendoit que nous ne fuffions
Corfaires. Nous parlâmes Efpagnol
& François , à trois hommes
qui étoient dedans , & ils n'entendoient
ni l'une , ni l'autre Langue.
L'un d'eux fe mit à crier San Sebaftian
, pour nous donner à connoître
qu'ils en étoient . Nous lui
montrâmes de l'argent , & nous
lui repondîmes San Sebaftian
pour lui faire connoître que c'étoit-
là où nous voulions aller : Il
fe mit dans nôtre Barque , & il
nous y conduifit ; ce qui lui fut fort
parce que nous n'en étions
bien loing. Nous ne fûmes
aifé ,
pas pas
24
LE MERCURE
plutôt arrivez , que l'on nous demanda
nôtre Charte. Cette Charte
eft fi néceffaire à la Mer , que
tout homme qui navige fans l'avoir
, eft pendable fans autre forme
de procés. Le Patron de nôtre
Barque n'avoit pas fait cette réflexion
, croyant que je n'en avois
pas befoin. Le défaut de ce Papier,
joint aux méchans habits que nous
avions , obligea les Gardes du
Port de nous dire , que nous avions
la mine d'être pendu le lendemain;
mais nous leur répondîmes
que nous étions connus de Mr le
Baron de Vateville qui étoit au
pallage , & qui d'abord , jugea par
ces habits tous déchirez , que
j'étois un Impofteur . Il ne le témoigna
pourtant pas à tout hazard
, & il vint me voir dés le
lendemain à mon hôtellerie . Il
me fit un fort long compliment ,
mais embaraffé , & d'un homme
qui avoit accoûtumé au poite où
il étoit , de voir foavent des trompeurs.
Ce qui commença à l'all'û-
Ter
DE JUIN. 25
rer , fut l'arrivée de Beauchefne
que j'avois dépêché de Beaupreau ,
à Paris , & que mes amis me
renvoyerent en diligence , auffitôt
que je m'étois embarqué pour
Saint Sebaftien. Il le trouva fi bien
informé des nouvelles , qu'il eut
lieu de croire , qu'il n'étoit pas
un Courier fuppofé , & il l'en
trouva même beaucoup mieux inftruit
, qu'il ne fouhaitoit ; car , ce
fut lui qui lui apprit que l'Armée
de France avoit forcé celle d'Ef
pagne dans les lignes d'Arras ,
& cet avis que Mr de Vateville
fit paffer en diligence à Madrid ,
fut le premier que l'on y ût de
cette défaite. Beauchefne me l'apporta
avec une diligence incroyable
, far une Frégate de Corfaire
Bifcain , qu'il trouva à la pointe
de Belle-ifle , & qui fut ravie de
fe charger de fa perfonne & de
fon paffage , fçachant qu'il me venoit
chercher à Saint Sebaftien .
Mes amis me l'envoyerent , pour
m'exhorter à prendre le chemip
·Juin 1717.
C
26 LE MERCURE
de Rome , plûtôt que celui de
Meziere , où ils appréhendoient
que je vouluffe me jetter . Cet avis
étoit certainement le plus fage ,
mais il n'a pas été le plus hûreux
par l'événement . Je le fuivis fans
héfiter , quoique ce ne fut pas
fans peine. Je connoiffois affés la
Cour de Rome , pour fçavoir que
le poſte d'un Refugié & d'un Suppliant
n'y eft pas agréable , & mon
coeur qui étoit piqué au jeu contre
le Cardinal Mazarin , étoit plein
de mouvemens qui m'euffent
porté avec plus de gayeté, dans les
lieux , où j'euffe pû donner un
champ plus libre à mon reffentiment.
Le confeil de mes amis
l'emporta fur mes vûës : Ils mereprefenterent
que l'azile naturel
d'un Cardinal & d'un Evêque perfecuté,
étoit leVatican ; Mais il
des tems dans lefquels il n'eft pas
malaifé de prévoir , que ce qui devroit,
fervir d'azile , peut facillement
devenir un lieu d'exil. Je le
previs & je le choifis : & quelque
y a
DE JUIN. 27
évenement que ce choix ait û , je
ne m'enfuis jamais repenti , par
ce qu'il eût pour principe , la déférence
que je rendis au conſeil
de ceux à qui j'avois obligation. Je
l'eftimerois d'avantage , s'il avoit
été l'effet de ma moderation & du
défir de m'employer à mon établiffement
par les voyes Ecclefiaftiques
. Il ne tint pas aux Efpagnols
que je ne priffe un autre parti. Auf
fitôt que Mr de Vateville m'ût
reconnu pour le Cardinal de Retz ,
ce qu'il fit en huit ou dix heures ,
& par les circonftances que je vous
ai marquées , & par un Secretaire
Bourdelois qu'il avoit , qui m'avoit
vû à Paris plufieurs fois ; il me
mena chez lui dans un Apartement
qui étoit au plus haut étage , & m'y
tint fi couvert, que quoique M. le
Maréchal de Grammont qui n'étoit
qu'à 3 lieuës de Saint Sebastien , eût
donné avis à la Cour par un Courier
exprès , que j'y étois arrivé , il
fut trompé lui-même le jour furvant
, au point d'en dépêcher un
Cij
28 LE MERCURE
autre , pour s'en dédire. Je fus trois
femaines dans un lit fans pouvoir
me remettre , & le Chirurgien du
Baron de Vateville qui étoit fort
capable , ne voulut pas entrepren
dre de me traiter , paree qu'il étoit
trop tard. J'avois l'Epaule abfolument
démife , & il me condamna
à être eftropié pour tout le reste de
ma vie. J'envoyai Boifguerin au
Roi d'Espagne , auquel j'écrivis ,
pour le prier de me permettre de
paffer par fes Etats pour aller à
Rome . Ce Gentilhomme fut reçû
de Sa Majesté Catholique & de
Don Louis de Haro , audelà de
tout ce que je puis vous en exprimer.
On le dépêcha dès le lendeanain
; on lui donna une chaîne de
800. écus ; on m'envoya une litiere
du Corps , & on me dépêcha en
diligence. Don Chriftoval de Chaf-
Jambon Allemand , mais espagnolife
, & Secretaire des Langues
trés- confideré de Don Louis . Il
n'y a point d'effort que ce Secretaire
ne fit pour m'obliger d'aller à
DE JUIN. 200
Madrid. Je m'en défendis par
l'inutilité dont ce voyage feroit au
fervice de Sa Majefté Catholique ,
& par l'avantage que mes ennemis
prendroient contre moi. L'on
ne comprenoit pas ces raifons ,
qui étoient pourtant , comme vous
voyez , affés bonnes : & comme
je m'en étonnois , Vateville , qui
en prefence du Secretaire , avoit
été de fon avis , même avec vehemence
, me dit : Ce voyage coûteroit
soooo . écus au Roi , & peutêtre
à vous l'Archevêché, il ne fe
roit bon à rien , & cependant ilfaut´
que je parle comme lui , ou je ferois
brouillé à la Cour. Nous agiffons
fur lepied de Philippe II. qui avoit
pour maxime , d'engager toujours les
Etrangers par des démonstrationspu
bliques . Cette parole eft confiderable ,
& je l'ai moi-même appliquée pluš
d'unefois , en faifart reflexion fur
la conduite du Conseil d'Espagne
It
m'aparu en plus d'une occafion , qu'il
pêche autant par l'attachement trop
opiniarre , qu'il a àfes maximes gér
Ciij.
LE MERCURE
30
nérales , que l'on pêche en France
par le mépris que l'on fait & desgênérales
& des particulieres.
"
Quand D. Chriftoval vit , qu'il
ne pouvoit pas me perfuader d'al
ler à Madrid il n'oublia rien.
pour m'obliger à m'embarquer
fur une Fregate de Dunkerque
, qui étoit à S. Sebaſtien ; &
il me fit des offres immenfes en
cás que je vouluffe aller en Flandres,
traiter avec M le PRINCE,
me déclarer avec Meziere , Charleville
, & le Mont - Olimpe. II
avoit raifon de me propofer ce
party qui étoit en effet du fervice
du Roy fon Maître. Vous avez
vâ celle que j'û de ne le pas accepter.
Ce qui fut trés honnête
eft que tous mes refus n'empêchérent
pas qu'il ne me fit apporter
un petit coffre de velours ,
dans lequel il y avoit 4000 écus
en piéces de quatre . Je ne crû
pas les devoir recevoir , ne faifant
rien pour le fervice du Roy
Catholique ; je m'en excufai fur
DE JUIN 37*
ce titre avec tout le refpect que
je devois : Et comme je n'avois ,
les miens .
pour moi , & pour
ni linge , ni habits , & que les 400.
écus que je tirai de la vente de
mes Sardines, furent prefque confommez
, en ce que je donnai aux
gens de Mr de Vateville ; je le
priai de me donner 400 piſtoles ,
dont je lui fis ma promeffe , &
que je lui ai rendues depuis. Aprés
que je me fus un peu rétabli , je
partis de Saint Sebaftien , & je pris
la route de Valence pour m'embarquer
à Vinaros , où Don Chrif
toval me promit que Don Iuan d'
Autriche , qui étoit à Barcelonne,
m'envoyeroir une Fregatte & une
Galere. Le paffai dans une Litiere
du corps du Roy d'Espagne ,
toute la Navarre , fous le nom de
Marquis de S. Florent , & fous la
conduite d'un Maître d'Hôtel de
Vateville,qui difoit que j'eftois un
Gentil-homme de Bourgogne , qui
alloit fervir le Roy dans le Milanois.
Comme j'arrivai à Tudelle ,··
LE MERCURE
Ville affez confiderable au delà
de Pampelune , je trouvai le Peuple
affez émů. On y faifoit la nuic
des feux & des Corps de Gardes.
Les Laboureurs desenvirons s'étoient
foulevez ; parce qu'on leur
avoit deffendu la Chaffe , ils étoient
entré dans la Ville , & ilsy
avoient fait beaucoup de violence
& même pillé quelques maifons.
Un Corps de gardes qui fut
pofé à dix heures du foir devant
'Hôtellerie où je logeois , commença
à me donnerquelques foup .
çons que l'on en ût pris de moi :
Mais une Litière du Roy , avec
les Muletiers de fa livrée , me raffuroit.
Je vis entrer à minuit uncertain
D. Martin dans ma chambre,
avec une épée fort longue & une'
grande Rondache à la main;il me dit
qu'il étoit lefils du Logis , & qu'il
me venoit avertir que le peuple
étoit fort émû , qu'il croyoit que
j'étois un François venu exprès ,
pour fomenter la revolte des Laboureurs
: Que l'Alcade , ne fec
DE JUIN. 33
;
voit lui-même ce qui en étoit
qu'il étoit à craindre que la canaille
ne prit ce prétexte , pour
m'égorger, & que le Corps de gardes
qui étoit devant le Logis , commençoit
à murmurer & à s'échauf
fer. Je priai D. Martin de leur faire
voir fans affectation , la litiere du
Roy , de leur faire parler les Muletiers,
de les mettre en converfation
avec D. Pedro Maître d'Hôtel
de M de Vateville. Il entra
juſtement dans ma chambre dans
ce moment , pour me dire que c'étoient
des Endemoniados , qui n'en
tendoient,ni rime , ni raiſon,&qu'ils
l'avoient lui - même menacé de le
maffacrer. Nous paffâmes ainfi
toute la nuit , ayant pour ferenade
une multitude de voix confufes ,
qui chantoient , ou plûtôt qui hurloient
des chanfons contre les Fran
çois. Je crû le lendemain au ma.
de faire
tin , qu'il étoit à propos
voir à ces gens - là , par nôtre
affùrance , que nous ne nous
renions pas pour François. Je vou34
LE MERCURE
1
fu fortir pour aller à la Meffe ; jo
trouvai fur le pas de la porte, une
fentinelle , qui me fit rentrer affez
promptement , en me mettant le
bout du Moufquet dans la tête ,
& en me difant qu'elle avoit ordre
de l'Alcade de me commander
de la part du Roy, de me tenir
dans mon Logis . J'envoyai D.
Martin à l'Alcade , pour lui dire
qui j'étois , & D. Pedro y alla
avec lui. Il me vint trouver en
même tems , il quitta fa Baguette à
La Porte de ma Chambre , il mit un
genouil en terre en m'adorant , il
baifa le bas de mon Jufte - au- Corps ,
mais il me déclara qu'il ne pouvoit
me laiffer fortir , qu'il n'en ût ordre
du Viceroy de Navarre , qui
étoit à Pampelune . D. Pedro y alla
avec un Officier de la Ville , &
il revint avec beaucoup d'excuses .
On me donna so Moufquetaires
d'efcorte , montés fur des ânes ,
qui m'accompagnerent jufqu'à
Cortés. Je continuai mon chemin
par l'Arragon , & paffai par SarDE
JUIN. 35
ragoce Capitale de ce Royaume ,
belle & grande Ville . Je fus furpris
au dernier point , d'y voir
que tout le monde parloit François
dans les rues . Il y en a en
effet une infinité , & particulierement
d'Artifans qui font plus affectionnez
à l'Espagne , que les
Naturels du Pais. Le Duc de
Monteleon Napolitain , de la Maifon
de Pignatelli , Viceroy d'Arragon
, envoya à 3 ou 4 lieues au
devant de moi un Gentil-homme ,
pour me dire , qu'il y fut venu
lui-même avec toute la Nobleffe ,
fi le Roi fon Maître , ne lui eut
mandé d'obéir à l'ordre contraire
, qu'il fçavoit que je lui en
donnerois. Ce compliment fort
honnête , comme vous voyez ,fur
accompagné de mille & mille galenteries,
& de tousles rafraichiffemens
imaginables que je trouvai
à Sarragoffe. Permettez - moi , s'il
vousplait de m'y arrêter , pour vous
rendre compte de quelques circon-
Stances , qui m'y parurent affés curienfes.
36 LE MERCURE
Ontrouve , avant d'entrer dans
la Ville de ce côté- là , l'Alcaçar
des anciens Rois Maures , qui eft
préfentement à l'Inquifition. Il y
a auprés , une Allée d'arbres ,
dans laquelle je vis un Prêtre qui
fe promenoit. Le Gentil-homme
du Viceroy me dit que ce Prêtre
étoit le Curé d'Huefca Ville
trés - ancienne en Arragon
& que ce Curé faifoit la quaran
taine , pour avoir enterré depuis
trois femaines , fon dernier Paroiffien
, qui étoit effectivement
le dernier de 12000 perfonnes
mortes de la Pefte , dans fa Paroiffe.
Ce même Gentil-homme
du Viceroy me fit voir tout ce qu'-
il y avoit de remarquable à Sarragoffe
, toujours fous le nom de
Marquis de Saint Florent : Mais
il ne fit pas reflexion que Nuestra
Senora del pilar , qui eft undes plus
célébres Sanctuaires de toute l'Ef
pagne , ne fe pouvoit pas voir
Tous ce titre. L'on ne montre jamais
à découvert cette Image
miraculeufe
>
DE JUIN... 37
miraculeufe , qu'aux Souverains
& aux Cardinaux , le Marquis de
Saint Florent n'étoit ni l'un ni
l'autre ; de forte que quand l'on
me vit dans le Baluftre avec un
Jufte-au- Corps de Velours noir &
une Cravatte ; le Peuple infini qui
y étoit accouru de toute la Ville ,
au fon de la Cloche , qui ne fonne
que pour cette cérémonie , crut
que j'étois le Roy d'Angleterre.
Il y avoit , je crois , plus de 200
caroffes de Dames , qui me firent
cent & cent galanteries , auxquelles
je ne répondois que
comme un homme qui ne parloit
pas trop bien Efpagnol .
Cette Eglife eft belle en elle
même , les richeffes & les ornemens
en font immenfes , & le
Thréfor magnifique. L'on m'y
montra un homme qui fervoit à
allumer les Lampes qui font en
nombre prodigieux , & l'on
me dit que l'on l'avoit vût fept ans
à la porte de cette Eglife , avec
une feule jambe. Je l'y vis avec
-Juin 1717. D
23 LE MERCURE
deux. Le Doyen avec tous les
Chanoines m'affûrerent que toute
la Ville l'avoit vâ , comme eux
& que fifi je voulois encor attendre
deux jours , je parlerois à plus
de 2000 hommes de dehors qui
l'avoient vû comme ceux de la
Ville. Il avoit recouvert fa jambe
à ce qu'il difoit , en ſe frottant
de thuile de ces Lampes. On
célébre tous les ans la fête de ce
Miracle,avec un concours incroïa .
ble , & il eft vray encore qu'à une
journée de Sarragoce , je trouvai
les grands chemins couverts de
gens , de toutes fortes de qualitez
qui yaccouroient . J'entrai de l'Arragon
dans le Roïaume de Valence
, qui fe peut dire non pas
feulement le pais le plus fain ,
mais encor leplus beau Jardin du
monde . Les Grenades , les Orangers
, les Curoniers y font les Paliffades
des grands chemins, Les
plus belles & les plus claires Eaux
du monde leur fervent de canaux .
Toute la Campagne qui eft émailDE
JUIN. 39
lée d'un million de fleurs differentes
qui fatent la vuë , y exhale
un million d'odeurs differentes qui
charment l'odorat . J'arrivai ainfi
à Vinaros où D. Fernand Carillo
Général des Galeres de Naples ,
me joignit le lendemain , avec la
Patronne de cetre Efcouade , belle
& excellente Galere , & renforcée
de la meilleure partie de la
Chiourme , & de la Soldatesque.
de la Capitane , que l'on avoit
prefque défarmée pour cet effet.
Don Fernand me rendit une lertre
de D. Juan d'Autriche , auffi
belle & galante que j'en aye jamais
vû: Il me donnoit le choix de
cette Galere ou d'une Fregate de
Dunkerque qui étoit à la même
plage , & qui étoit montée de 36
piéces de canon.Celle-ci étoit plus
fure pour paffer dans une faifon
auffi avancée; car nous étions dans
le mois d'Octobre . Je choifis la
Galere, & vous verrez que je n'en
fis pas mieux. D.Chriftoval de Car
donne , Chevalier de S. Jacques,
Diij
40 LE MERCURE
arriva à Vinaros un quart d'heure
aprés D. Fernand Carillo , & il
me dit que Monfieur le Duc de
Montalte Viceroy de Valence l'avoit
envoyé pour m'offrir tout ce
qui dépendoit de lui : Qu'il fçavoit
que j'avois refufé ce que le Roy
Catholique m'avoit offert à Saint
Sebaftien ; qu'il n'ofoit par cette
raifon , me preffer de recevoir ce
qu'an Officier des Galeres avoit
ordre de m'aporter : mais que
comme il fçavoit que la precipitation
de mon voyage ne m'avoit
pas permis de me charger de beaucoup
d'argent ; que j'étois fort liberal
, & que je ne ferois pas faché
de faire quelque regale à la
Chiourme , il eſperoit que je ne
refulcrois pas quelques petits rafraichiffemens
pour elle . Ces rafraichiffemens
confiftoient en fix
grandes piéces pleines de toute
forte de confitures , de plufieurs
douzaines de pairs de gans d'Efpagne
exquis & d'une bourfe de
fenteur , dans laquelle il y avoit
DE JUIN,
"
2000 piéces d'or fabriquées de
Floride , qui revenoient à 2000 ,
200 , ou 300 Pistoles . Je reçû
le prefent fans en faire aucune
difficulté , en lui répondant que
comme je ne me trouvois pas en
état de fervir fa Majefté Catholique
,je croyois que je manquerois
à mon devoir en toutes maniéres ,
fi je reçevois les grandes fommes
qu'elle avoit eûe la bonté de me
faire apporter à S. Sebaftien &
offrir à Vinaros ; mais que je croirois
aufli manquer au refpect que
je devois à un auffi grand Monarque
, fi je n'acceptois le fecond
dont il m'honoroit. le le reçû
donc , mais je donnai , avant de
m'embarquer,les confitures auCa
pitaine de la Galere , les gands à
D. Fernand , & l'or à D. Pedro ,
pour Mr le Baron de Vateville ;
en lui écrivant que comme il m'avoit
dit plufieurs fois qu'il étoitaf.
fez embaraffé acaufe de '' extreme
dépense qui étoit neceffaire pour
Diiij
42 LE MERCURE
achever l'Admiral des Indes d'Occident
qu'il faifoir conftruire à S.
Sebaſtien , je lui envoyois un petit
grain pour foulager fon mal de
tête , c'est ainsi qu'il appelloit le
chagrin que la fabrique de ce Vaiffeau
lui donnoit. Ma manière d'agir
en ce rencontre fut un peu outrée
l'eû raifon de donner le rafraichiffement
de Victuailles au
Capitaine ; il étoit indifferent de
retenir les gands d'Espagne ou de
les donner à D. Fernand , il eût.
été de la bonne conduite de retenir
les 2000 , & tant de Piftoles.
Les Efpagnols ne me l'ont jamais
pardonné : Ils ont toûjours attribué
à mon averfion , ce qui n'étoit
en moi , dans la verité , qu’-
une fuite de la profeffion que j'avois
toujours faite de neprendre de
l'argent de perfonne. Ie m'embarquai
à la feconde garde de la nuit
avec un gros tems , mais qui ne
nous incommodoit pas beaucoup,
parce que nous avions le vent en
poupe. Nous faifions trois mille
DE IUIN. 43
par heure&nous arrivâmes le lendemain
à Maiorque Comme il
y avoit de la pefte en Arragon,
tout ce qui venoit de la Côte
d'Efpagne étoit fufpect à Maïorque
: Il y eût beaucoup d'allée & :
de venue pour nous faire donner
pratique , à laquelle le Magiftrat
de laville s'opofoit avec vigueur.
Le Viceroi qui n'eft pas à beaucoup
prés fi abfolu dans cette Ifle ,
que dans les autres Royaumes d'-
Efpagne , & qui avoit eû ordre
du Roy fon Maître , de me faire
toutes les honneftetez poffibles,fit
tant par fes inftances , que l'on
me permit à moi & aux miens,
d'entrer dans la Ville , à condition
de'n'ypoint coucher.Cela vous
paroît fans doûte affez extravagant
, parce que l'on porte le mauvais
air dans une Ville , quoiqu'on
n'y couche pas.lele dis l'aprés- dîné
à un Cavalier Majorquin , qui me
répondit ces propres paroles , que
je remarquai , parce qu'elles peuvent
s'appliquer à mille rencon44
LE MERCURE
tres que l'on fait dans la vie .
Nous ne craignons pas que vous nous
apportiez du mauvais air , parceque
nousfçavons bien que vous n'-
eftespaspaffé àHuesca , mais consme
vous vous en eftes aproché , nous
fommes bien aife defaire en vôtre
perfonne un exemple qui ne vous incommode
pointe qui nous accomode
·pour les fuites. Cela en Espagnol ,
eft plus fubftantiel , & méme plus
galant qu'en François. Le Viceroy
qui eft un Commandeur
Arragonois
, dont j'ai oublié le nom , me
vint prendre avec 100 ou 120 caroffes
pleins de Nobleffe , & la
mieux faite qui foir en Espagne.
Il me mena àla Meffe à la Cathédrale
, où je vis 30 ou 40 femmes
de Qualité , plus belles l'une que
l'autre ; & ce qui eft de merveilleux
, c'eft qu'il n'y en a point de
laides dans toute l'lfle ; au moins ,
elles y font trés-rares : Ce font
pour le moins , des beautés trésdélicates
, & des teints de Lis &
de Rofes. Les femmes du bas peu-
・
DE IUIN 41
ple que l'on voit dans les rues ,
font de cette efpéce . Elles ont
comme une Coëffure particuliere,
qui eft fort jolie. Le Viceroy me
donna un dîner magnifique , dans
une fuperbe Tente de Brocard
d'or , qu'il avoit fait élever fur le
bord de la Mer. Il me mena aprés ,
entendre une Mufique dans un
Couvent de Filles , qui ne cédoient
pas en beauté aux Dames
de la Ville : Elles chanterent à la
Grille , à l'honneur de leur Saint,
des Airs & des paroles plus galantes
& plus paffionnées , que ne
font les Chanfons de Lambert .
Nous allâmes nous promener fur
le foir , aux environs de la Ville' ,
qui font les plus beaux du monde ,
& tous pareils aux Campagnes du
Royaume de Valence. Nous revinfimes
chez le Viceroy , la Vicereine
qui étoit plus laide qu'un
Demon , & qui étoit affife fous
un grand Dais , toute brillante
de Pierreries , donnoit un merveilleux
luftre à 60 Dames qui
46 LE MERCURE
étoient auprés d'elle, & qui'avoient
été choifies entre les plus belles
de la Ville. On me ramena avec
cinquante flambeaux de cire blanche
, dans la Galere , au bruit de
route l'Artillerie des Baftions , &
d'une infinité de Haut- Bois &. de
Trompettes . J'employai à ce divertiffement
, les trois jours que
le mauvais temps m'obligea de
paffer à Majorque. J'en partis le 4.
avec un vent frais , & en Poupe.
Je fis cinquante lieuës en douze
heures , & j'entrai fort hûreufement
avant la nuit au Port Mahon,
qui eft le plus beau de la Méditerranée
. Son embouchure eft fors
étroite , & je ne crois pas que deux
Galeres à la fois y puiffent paffer
en voguant . Il s'élargit tout d'un
coup , & fait un Baffin oblong , qui
a une grande demie-lieuë de large ,
une bonne lieuë de long. Une
grande Montagne qui l'environne
de tout côté , fait un Théatre , qui
par la multitude & la hauteur des
arbres dont elle est couverte , ఈ
DE IULN. 47
par les uiffeaux qu'elle jette avec
une abondance prodigienfe , ouvre
mille & mille Scenes , qui fontfans
exagération , plus furprenantes ,
que celles de l'Opera. Cette même
Montagne ,
, ces mêmes Rochers
couvrent le Port de tous les vents ;
& dans les plus grandes tempêtes
il eft auffi calme , qu'un Baffin de
Fontaine , & auffi uni qu'une glace.
Il eft partout d'une égale profon
deur , & les Galions des Indes y
donnent fond à 4 pas de terre.
Pour comble de toute perfection ,
ce Port eft dans l'Ile de Minorque :
qui donne encoreplus de chair &toutes
fortes deVictuailles néceffaires à
la Navigation , que celle de Majorque
neproduit deGrenades , d'Oranges&
de Limons. Le tems groffit extrémement
, aprés que nous fumes
entrez dans le Port , au point
que nous fumes obligez d'y deancurer
quatre jours . D. Fernand
Carillo , qui étoit Homme de
Qualité , âgé feulement de 24
ans , fort honnête & civil , cher48
LE MERCURE
cha à me donner tout le divertif
fement que l'on pouvoit trouver
en ce beau Lieu. La Chaffe y étoit
la plus belle du monde , en toute
forte de Gibier , & la Pefche en
Poiffons . En voici une maniere
particuliere, ce mefemble, à ee Port.
Alprit cent Turcs de la Chiourme ,
il les mit de rang , il leur fit tenir
à tous un cable d'une prodigieufe
groffeur , ilfit plonger 4 de fes Ef
claves , qui attacherent ce cable à
une fortgroffe pierre ; ils la tirerent
apres , à force de bras , avec
leurs Compagnons , au bord de
l'ean ; ils n'y réffirent qu'aprés des
efforts incroyables : Ils n'eurent
gueres moins de peine à caffer cette
pierre à coups de marteau. Ils trouvérent
dedans , fept on buit écailles,
moindres les Huitres en grandeur
, mais d'un goût , fans.comparaifon
plus relevé. On lesfait cuire
dans leur eau , & le manger en
eft délicieux. Le tems s'étant adouci
, nous fîmes voile pour paffer
le Golfe , qui cominence en
que
cet
DE JUIN.
49
cet endroit. Il a cent lieues de
long & quarante de large , & il eſt
extrémement dangereux tant à
caufe des Montagnes de fable ,
que l'on prétend qu'il éléve & qu'il
roule quelquefois , que parce qu'il
n'y a point de Port fous vent. La
Côte de Barbarie qui le borne d'un
côté, n'eft pas abordable ; celle de
Languedoc qui lejoint de l'autre ,
eft trés-mauvaife : Enfin le trajet
n'en eft point agréable pour les Galeres
, pourpeu que la faifon foit avancée
, & elle l'étoit beaucoup
parce que nous étions fort proche de
La Touffaint , où il fait ordinairement
àla Mer de grands coups de
vent. D. Fernand de Carillo , qui
étoit un des Hommes d'Espagne
des plus avanturiers , m'avoшiat
qu'une médiocre Fregate eût été
meilleure en ce rencontre que la
plus forte Galere . Il fe trouva
par l'événement > que la
moindre Felouque eût éré auffi
bonne que la meilleure Frégate.
Nous paffàmes le Golfe en 36
Juin 1717.
E
so
LEMERCURE
heures , par le plus beau tems
du monde , avec un vent qui ne
laiffoit pas de nous fervir & ne
nous obligeoit prefque pas à mettre
fur le Bourcet de la chambre
de poupe ,
les lanternes de verre
dont on les couvre . Nous entrâmes
ainfi dans le Canal qui eft
entre laCorfe & la Sardaigne. D.
Fernand Carillo qui vit quelque
nuage qui lui faifoit apprehénder
changement de tems , me propofa
de donner fond à Porto Condé,
qui eft un Port def-habité dans la
Sardaigne , ce que j'agreai . Son
apprehenfion s'étant évanouie
avec les nuages , il changa d'avis
pour ne pas perdre le beau
tems. Ce fut un grand bonheur
pour moi , car M. de Guife qui
alloit à Naples avec l'armée Navale
de France , étoit moüillé à
Porto Condé avec fix Galeres.
D. Fernand Carillo qui le fçût
deux jours aprés, me dit qu'il fe
fut noqué de ces fix Galeres ;
parce que la fienne qui avoit 450
DE
JUIN
SI.
hommes de
Chiourme , fe fut aifement
tirée
d'affaire ; mais, c'eût
toûjours été une affaire , dont un
homme qui fe fauve de Prifon ,
fe paffe encore plus
facillement
qu'un autre. La Fortereffe de S.
Boniface qui eft en Corfe & aux
Genois , tira 40 coups de Canon
en nous voyant , & comme nous
en
paffions trop loin
, nous
, pour en
jugeâmes
être falué
qu'elle nous faifoit quelque fignal
, & il étoit vrai ; car , elle
Dous avertiffoit qu'il y avoit des
ennemis à Porto Condé. Nous
ne le prîmes pas ainfi ,& nous crûmes
qu'elle nous vouloit faire
connoiftre, qu'une petite Frégate
que nous voyoions devant nous au
fortir du Canal , étoit Turquoife ,
comme elle en avoit le gabarit.
D. Fernand prit fantaiſie de l'attaquer
, & il me dit qu'il me donneroit
, fi je le lui permettois , le
plaifir d'un Combat qui ne dureroit
qu'un quart d'heure. Il commanda
que l'on donna chaffe à la
E ij
52
LE MERCURE
au
Fregate qui paroiffoit effectivement
faire force de vent pour s'enfuir.
Le Pilote qui n'avoit d'attention
qu'àcette Frégate , ne remarqua
pas un Banc de fable , qui ne
paroiffoit pas à la vérité
deffus de l'eau ; mais qui eft fi
connu , qu'il eft même marqué dans
les cartes. La Galere toucha :
Comme il n'y a rien de fidangereux
à la mer, tout le monde s'écria
mifericorde. Toute la Chiourme
fe leva pour effayer de la déferrer
& de fe jetter à la nage. D.
Fernand Carillo qui joüoit au Fiquet
avec Joly dans la Chambre
de Poupe , me jetta la premiere
épée qu'il trouva devant lui , en
me criant que je la tiraffe , & il
tira la fienne pour aller fur le
Courfier , charger à coups deftramaçons
, tout ce qu'il trouvoit
devant lui. Tous les Officiers &
la Soldatefque firent la même
chofe ,› parce qu'ils apréhendoient
que la Chiourme ,, où il y avoit
beaucoup de Turcs ,
de Turcs , ne relevafDE
JUN .
53
fent la Galere , c'eft- à dire,ne s'en
rendiffent les Maîtres , comme il
eft arrivé quelquefois en de femblables
occafions. Qand tour le
monde fe fut remis à la place , ilme
dit, de l'air du monde le plus froid
&le plus affûré J'ai ordre de S. M
de vous mettre en fûreté , il yfant
pourvoir. Je verrai aprés cela,fi la
Galere eft bleffée . En proferant cette
derniere parole , il me fit prendre
à force de corps par quatre Ef
claves , & il me fit porter dans la
Felouque. Il y mit avec moi trente
Moufquetaires
Espagnols , aufquels
il commanda de me mener fur
un petit écueil qui paroiffoit à so
pas delà , & où il n'y avoit place
que pour quatre ou cing perfonnes .
Les Moufquetaires
étoient dans
canjufqu'à la ceinture , & ils me
firent pitié ; quand je vis , que
Galere n'étoit pas bleffée , je les y
voulu renvoyer ; mais ils me dirent
que fi les Corfaires qui étoient fur
le rivage,me voyoient fans une bonne
efcorte , ils ne manqueroient pas.
la
E iij
54 LE MERCURE
La
de me venir piller & égorger , ces
Barbares s'imaginans que tout ce
qui fait naufrage eft à eux.
Galere ne fe trouva pas bleffée ,
ce qui fut une manière de prodige.
On ne laiffa pas d'être plus
de deux heures à la relever. La
Felouque me vint reprendre , &
je remontai fur la Galere. Comme
nous fortions du Canal , nous apperçûmes
encore la Frégate , qui
voyant que la Galere ne la fuivoit
plus , avoit pris fa route. Nous
lui donnâmes la chaffe ; elle la
prit, & nous la joignîmes en moins
de deux heures . Nous trouvâmes
en effet qu'elle étoit Turquoife
, mais entre les mains des
Genois , qui l'avoient prife fur le
Turc , & qui l'avoient armée . Je
fus ,pour vous dire vrai , trés aile
que l'avanture ſe fut terminée
ainfi : Certe guerre ne me plaifoit
pas ; elle n'étoit pas grande , mais
une égratignure qui m'eut pû arriver
, l'eut rendue ridicule . D.
Fernand Carillo , qui étoit un jeu
DE JUIN $5
ne hommefort brave , me la propofa
, & je n'ût pas la force de
l'en refufer , quoique je viffe bien
que c'étoit une imprudence . Le
tems fe chargeant un peu , on crut
qu'il étoit à propos d'entrer dans
Porto Vecchio. C'éft un Pòrt defhabité.
Un Trompette du Gouverneur
Genois , d'un Fort qui en
eft affés proche , vint nous avettir
de la part de fon Capitaine ,
que Mr de Guife étoit avec fix Galeres
de France à Porto Condé ,
qu'aparemment il nous avoit vu
paffer, & qu'il pourroit venir nous
furprendre. La même nuit , fur le
foir nous réfolûmes de nous
remettre à la Mer , quoique le
tems commençât à être fort gros ,
& qu'il y ût même quelque péril
de fortir la nuit de PortoVecchio;
parce qu'il a à la bouche un écueil
de Rochers , qui jette un Courant
affés facheux. La bourafque augmenta
avec la Lune , & nous
umes une des plus grandes tempêtes
qui fe foit peut-être jamais .
›
"
56 LE MERCURE
vue à la Mer. Le Pilote Royal
des Galeres de Naples qui étoit
fur la nôtre , & qui naviguoit
depuis cinquante ans , difoit qu'il
n'avoit jamais rien vû de pareil .
Tout le monde étoit en prieres , &
tout le monde fe confeffoit 11
n'y ût que D. Fernand Carillo , qui
communioit tous lesjours , quand il
étoit à Terre , & qui étoit d'une
Piété Angélique : Il n'y ût que
lui, dif-je , qui ne fe jetta pas aux
pieds des Preftres avec empreffement.
Il laisfoit faire les autres ,
mais , il ne fit rien en fon particculier,
& il me dit à l'oreille
Je crains bien que toutes ces Confeffions
, que lafeule peur produit
ne vaillent rien . Il demeura toujours
tranquile , donnant les ordres
avec une froideur admirable , &
en donnant du courage , mais doucement
, à de vieux Soldats de
terre de Naples , qui faifoient
paroître un peu d'étonnement . Je
me fouviens toujours qu'il les appella
Senores foldados de Carlo
DE JUIN.
Quinto. Le Capitaine particulier
de la Galere , qui s'appeloit Vil
lanova , fe fit apporter au plus
fort du danger , fes manches en
broderie & fon écharpe rouge ,
en difant , qu'un véritable Efpagnol
devoit mourir avec la marque
de fon Roy. Il fe mit dans
un grand Fauteuil , & il donna un
grand coup de pied dans la machoire
d'un pauvre Napolitain ,
qui ne pouvant tenir fur le Courfier
, marchoit à quatre pattes ,
en criant. Senor D. Fernando por
l'amor de Dios Confeçion , & le
Capitaine en le frapant , lui dit
Os enemigo de Dios pi de Confeçion :
& comme je lui repréfentois que
la preuve n'étoit pas bonne , il me
répondit , que ce Vieillard fcandalifoit
toute la Galere . Vous ne
pouvez vous imaginer l'horreur
d'une grande tempête ; vous vous
en pouvez auffi imaginer le ridicule.
Un Obfervantin Sicilien
prêchoit au pied de l'Arbre ; que
Saint François lui étoit apparu ,
38 LE MERCURE
l'avoit affuré que nous ne péririons
pas. ce ne feroit jamais fait,
fi j'entreprenois de vous décrire
les frayeurs & les impertinences
que
l'on voit en ces rencontres.
Le grand péril ne dura que fept
heures ; nous nous mîmes enfuite
unpeu à couvert fous la Pianonfe;
le tems s'adoucit , & nous gagnâmes
Portolongone . Nous y paffàmes
la Touffaint & la Fête des
Morts , parce que le vent nous
étoit contraire pour fortir du Port.
Le Gouverneur Espagnol my fit
toutes les honnêtetés imaginables ;
& comme il vit que le mauvais
tems continuoit , il me confeilla
d'aller voir Portoferrare
, qui eft dans l'lfle d'Elbe ,
auffi bien que Porto Longone . Il n'y
a que 5 mille de l'un à l'autre par
terre , & j'y allai à cheval . Je
vous ai tantôt dit , qu'il n'y a rien
de fi agréable dans le Théatre de
l'Opera , que la Scene du Port
Mahon , & je puis préfentement
vous dire avec autant de vérité ,
DE JUIN. 59
qu'il n'y a rien de fi pompeux
dans les repréfentations les plus
magnifiques que vous en avez
vûes,que tout ce qui paroît de cette
Place . Il faudroit être Homme
de Guerre pour vous la décrire .
Je me contenterai de vous dire ,
que fa force paffe fa magnificence:
Elle eft l'unique imprénable qui
foit au monde ; & le Maréchal de
la Meilleraye en convenoit. Il
l'alla vifiter , aprés qu'il ût prit
Porto Longone , dans le tems de
la Régence ; & comme il avoit
beaucoup de zéle pour le Service
de fon Maître , il dit au Commandeur
Griffory qui y commandoit
pour le grand Duc , que la
Fortification étoit bonne , mais que
fi le Roy fon Maître lui commandoit
de l'attaquer , il lui en rendroit
bon compte dans fix Semaines
. Le Commandeur Griffory
lui répondit , qu'il prenoit un trop
long tems , & que le Grand Duc
étoit fi fort Serviteur du Roy ,
qu'il ne faudroit qu'un moment .
60 LE MERCURE
>
Le Maréchal ût honte de fon emportement
, ou plûtôt de fon incivilité
, & il la répara en diſant,
vous êtes un galant Homme Mc
le Commandeur , & jefuis unfot ,
je confeffe que vôtre Place
eft imprénable Le Maréchal
me fit ce conte à Nantes , &
le Commandeur me le confirma
à Porto Ferrare où il commandoit
encore quand j'y
paffai. Le vent nous ayant permis
de fortir de Porto Longone ,
nous primes terre à Piombino ,
qui eft fur la Côte de Tofcane.
Je quittai dans ce lieu , la Galere ,
aprés avoir donné aux Officiers ,
aux Soldats & à la Chiourme
tout ce qui me reftoit d'argent ,
fans excepter la Chaîne d'or que
le Roy d'Espagne avoit donnée à
Boifguerin. Je la lui achetai , &
la revendis au Facteur du Prince
Ludovifio , qui est prince de Pombin.
Je ne réfervai que neuf Piftoles
, que je crû fuffifantes pour me
mener jufqu'à Florence. Je fuis
obligé
DE JUIN.
73
Toûjours l'Enfant lui fait tour de
matois ;
Quefip r elle il ût l'ame alarmée,
Fut confolé
d'aprendre vos Exploits :
Tout lui contoit la Déeffe aux cent
voix ,
Mais aux propos Amour qui ne
s'arrête
De vos beaux yeux couroit fe faire
fête:
Ce Dieu vous vit , Princeffe , l'antre
jour
Plus belle encor que Venus en fa
Cour ,
,
Ilvous aima , ce n'eſt cas qui m'étonne
,
A tous les coeurs votre beauté l'ordonne
;
De fes beaux traits , lui qui fçût
vous armer ,
Put-il tarder à s'en laiffer charmer:
Mais autre point caufe icy mafurprife
,
Vertu qui forme en tout vôtre Devife
,
Au moins devoit alarmerfes défirs:
Amour n'aima,finon pour les plaifirs,
Juin
1717. G
74 LE MERCURE
Poire à Pfiché lorsqu'il rendit les`
armes ;
Lefin matois contoitſurſes faveurs :
Pour vous , Princeffe , ayant d'autres
ardeurs ,
Sa belle Nymphe il immole à vos
charmes ,
Plus glorieux d'adorer vos rigueurs.
豬心
JOURNAL HISTORIQUE
de Paris.
Le 28. May , MA DA ME Vint
prendre congé du Roy , & le lendemain
elle partit pour S. Cloud ,
où cette Princeffe fe propofe de
faire un féjour de 4 mois.
Le même jour , M. le Comte
de Stairs Ambaffadeur d'Angleterre
arriva ici.
Le 29 , Mile Prince de Cellamaré
Ambaffadeur du Roy d'Ef
pagne , préfenta à S. M. T. C.
une Boete , dans laquelle on a
rouvé les Portraits de toute la Fa-
1
DE JUI N.
mille Royale d'Eſpagne : Sçavoir
, ceux de PHILIPPES V. de
de la Reine regnante , du Prince
des Afturies , du Prince Philippes ,
du Prince Ferdinand & de Don
Carlos Infants , tirés par OUATE.
Le 30. la Cour fut informée .
que la nuit du 20 May , le feu
ayantpris à l'Hôtel de Mr le Marquis
d'Avarey , Amballadeur de
France à Soleure en Suiffe ; le Palais.
fut embrafé en moins de trois
heures . La perte eft d'autant plus
confidérable , qu'outre les Bâtimens
brulés ; la Vaillelle d'argent,
les Meubles , Effets & Papiers de
Mr l'Ambaffadeur & de Mr de
la Martiniere y ont péris entiérement.
A peine ont-ils pû fe fauver
eux -mêmes en chemife , avec Mde
l'Ambaffadrice . Cet Accident
elt arrivé par la faute d'un Confiturier
, qui ayant laiffé dans fon
Office , une Poële pleine de charbons
ardents , fur laquelle il
avoit des Confitures , la flamme
fe communiqua aux Tapifleries ,
y
Gij
75 LE MERCURE
& caufa ce funefte embrafement .
Le 2. Juin la Charge de Gentil-
Homme ordinaire de feu Mi
Bourdelin , a été accordée à Mr
de Cazau Ecuyer de feu Mgr le
Dauphin .
Mrde Monteffon , ancien Lieurenant
General des Armées du
Roy , & Lieutenant des Gardes
du Corps , a û l'agrément de
Me' le Duc Régent , de fe démettre
de fa Lieutenance , en faveur
de M.fon fils Colonel de Cavalerie,
toutefois en dédomageant
Mi du Clos , qui comme le plus
ancien des Exempts , devoit monter.
Mr de Cerizy premier Enfeigne
, paffe à la Lieutenance , &
le Baton d'Exempt a été donné au
fils de Mr le Comte de Sommery .
premier Maître d'Hôtel de MADAME
Ducheffe de Berry.
Le 3. jour de l'Octave de la
Fête de Dieu , la Proceffion de
Saint Sulpice alla au Palais du
Luxembourg , dont les dehors
& le dedans de la cour étoient
DE JUIN 77
ornez des plus belles & des plus
riches tapifferies du Roy. MADAME
, Ducheffe de Berry ayant
été avertie que la Proceffion papiffoit
dans la rue de Tournon ,
alla au devant du
SAINT
SACREMENT , à la Porte du
Palais ; ayant à fes côtés Mr l'Archevêque
de Tours , Mr l'Abbé
de Rouget , M ' l'Abbé de Partenay
, Mr l'Abbé Danglade &
Mr l'Abbé du Tremblé fes Aumôniers
, tous en Rochet . Elle
étoit fuivie de tous les Officiers
& Dames du Palais , chacun un
-Cierge à la main : Sitôt que la
Proceffion parut , on entendit les
Fanfares des Trompettes , Timbales
, & Haut-bois qui étoient fur
le Balcon. Cette Princeffe vit paffer
toutes les Confréries , avec les
Valets de Pieds , dont il y en avoit
cinquante des fiens , outre plufieurs
de fes Pages , chacun un Cierge
à la main ; enfuite le Clergé
compofé de prés de 300 Ecclefaftiques
en Chapes , ou en Cha--
〃
Giij .
78 LE MERCURE
fubes. Le SAINT SACRE
MENT étoit porté par M le Curé ,
fous un des plus riches Dais , qu'-
on ait encore vû dans Paris. Aprés
qu'on eut chanté les Antiennes .
qui étoient réponduës par les Fanfares
des Timbales & Trompettes
, on donna la Bénédiction , &
la Proceffion fortit dans le même
ordre qu'elle étoit entrée , à la
difference feulement , qu'il y avoit
200 Soldats du Guer qui marchoient
, pour faire ranger le Peuple
, & pour le retenir. Devant le
SAINT SACREMENT mar
choient les Suiffes de cette Princeffe
, Tambour battant & le Fifre
joüant. Entre le Dais & Madame
Ducheffe de Berry , étoient
fes Aumôniers en Rochet , & les
Chapelains en Habit long. Madame
donnoit la main d'un côté,
à Mr le Marquis de Coëtanfao fon
Chevalier d'Honneur , & de l'autre
, à Mr le Chevalier d'Hautefort.
Mr le Comte de Rions fon
Lieutenant des Gardes , marchoit
•
DE JUIN 79
immédiatement devant elle , &
Mr le Marquis de la Rochefoucault
fon Capitaine des Gardes
la fuivoit , de même que Mdes les
Marquifes de Pons , de Clermont,
d'Aidiés , de Beauvau fes Dames
du Palais , avec Mr le Marquis
de Torcy , lleess Marguilliers
& le refte de fa Maifon , qui étoit.
trés nombreufe & trés - brillante.
Madame , Ducheffe de Berry fit
tout le chemin à pied , depuis le
Palais du Luxembourg , jufqu'à
l'Eglife S. Sulpice la Paroiffe. On
paffa par la rue Vaugirard , & par
la rue Caffette , où l'on entendit
un beau Motet , chanté par les
Religieufes du Saint Sacrement.
La Cérémonie finit dans l'Eglife
de Saint Sulpice par la Bénédition
du Saint Sacrément que
cette Princeffe reçût : On admira
le bel ordre qui fut obfervé ,
malgré la quantité du Peuple.
Le 6. quoiчue Mr le Maréchal
de Villeroy n'ait pû fe trouver
au Confeil d'Etat , à caufe d'une
go LE MERDURE
atteinte de Goute au Poigner , if
n'a cependant pas voulu fe priver
de l'honneur d'affifter au dîner du
Roy.
Le même jour , le fieur de
Bourvalais fut mis en liberté .
Le 7. la Régence nomma fix
Commiffaires , pour examiner la
forme de faire juger l'Affaire des
Princes.
Mr Pelletier de Soufy , Mr
Amelot , Mr de Nointel , Mr
d'Argenfon , M de la Bourdonnaye
& M¹ de S. Conteft , ont été
choifis pour cet effet . Ce dernier
a ordre de recevoir tous les Mémoires
qu'on préfentera , & d'en
faire feul le Raport.
Le 8. Mer le Duc Régent a
accordé une augmentation de
Brevet de retenue de soooo liv . 50000
à M. de la Chefnaye , fur fes
Charges de la Cornette Blanche ,
& de Grand Ecuyer Trenchant .
Le io . Mde la Princelle d'Harcour
préfenta au Roy Mde la Marquife
de Flamarin nouvellement
mariće .
DE JUIN 81
,
Le 10. MADAME vint de Saint
Cloud rendre vifite au Roy fur
le midi , & s'en retourna le foir.
Le 12. le Roy aprés fes études
qu'il continue de faire avec beaucoup
d'attention entendit la
Meffe , & tint fur les Fonds de Batéme
, le fils de fa Nourrice ,
avec Mde la Marquise de Villeroy.
Mr l'Abbé de Rochebonne Aumônier
du Roy , en fit les Cérémonies
, Mr le Curé de Saint
Germain l'Auxerrois préfent.
Le 13. les Feüillans par Ordre
du Roy , ont chantés pour
la premiere
fois , Vêpres dans fa Chapelle
, ce qu'ils continueront les
Dimanches & Fêtes. Ils font auffi
chargés de faire tous les jours la
Priere du foir , à l'imitation de
ce qui fe pratiquoit à la Chapelle
de Verſailles .
PROVISIONS DONNE'ES
en Juin 1717.
Le premier du mois , le Bre82
LE MEKCURE
vet de Second Enfeigne de
la Premiere Compagnie des
Moufquetaires , a été accordé à
Mr le Chevalier du Creuzel ,
la démiffion de M de la
par
Roque .
Idem. Le Brevet de Cornette
dans la premiere Compagnie des
Moufqueraires,pour Mile Comte
de Treville , vacante par la démiffion
de Mr le Chevalier du
Creuzel.
Idem . Les Provifons de la
Charge de Gouverneur de Dax
& S. Sever , Pays & Sénéchauffées
des Launes , pour Mr le Marquis
de Poyanne , par la démiffion
de Mr le Marquis de Gaffion .
Idem. Les Provifions de la
Charge de Gouverneur des Ville
Château & Viguerie de Sommieres
, pour le Sieur d'Harling ,
Capitaine des Gardes du Corps
de MADAME , Colonel du Régiment
de Guienne Infanterie , & Brigadier
des Armées du Roy , par
le décés du fieur de Monpezat.
DE JUIN 83
Idem. Les Provifions de Viguier
des Ville & Vignale de
Sommieres , pour eneme,
Idem. Une Commiffion qui
donne Rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , à M du Bofcq
Aide-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires.
Idem. Deux autres Commiffions
pour le Sieur de Peyrelongue
, Ayde- Major de la seconde
Compagnie des Moufquetaires ,
& pour le Sieur de Laniziere ,
Ayde- Major de la dite Seconde
Compagnie.
Idem. Les Provifions de Gouverneur
des Ville & Château de
Vannes & Auray , en faveur de
Mr le Comte de Lannion Baron
& Pair de Bretagne , Vicomte de
Rennes , Marquis de Pinay , Brigadier
des Armées du Roy , &
Colonel du Régiment de Xaintonge
; cette Charge érant vacante,
par le décés de Mr le Marquis de
Lannion fon pere.
84 LE MERCURE
Idem. Les Provifions de la Charge
de Gouverneur des Ville &
Château de Saint Malo , pour Mr
le Marquis de Coerquen , par le
décés de Mr le Marquis de Lannion.
Le se une Commiffion qui
donne rang de Mestre de Camp
de Cavallerie , au Sieur Dufort ,
Ayde-Major de la Premiere Compagnie
des Moufquetaires .
Le 7. les Provifions en furvivance
, fur la nomination de Mgr
le Duc d'Orleans , de la Charge
de Gouverneur des Ville & Duché
de Nemours , en faveur de
Mr de Monliart , dont le pere eft
actuellement pourvû.
Le 14. les Provifions de la
Charge de Gouverneur de l'Iſle
d'Oüeffant , pour Mr le Comte
de la Sauldraye de Nizon , fur la
nomination de Malle de Rieux ,
comme Dame & Marquife de
ladite lile .
Journal
DE JUIN. 61
obligé de die , que jamais gens
ne méritérent mieux des gratifications
, que ceux qui étoient
fur cette Galere. Leur difcretion
à mon égard , n'a peut-être jamais
eu de pareille. Ils étoient plus
de 600 hommes , dont il n'y en
avoit pas un qui ne me connut.
Il n'y en ût jamais un feul , qui
en donnat aucune démonitration.
Leur reconnoiffance fut égale à
leur difcretion. Celle que je leur
avois témoignée de leur honnêteté,
les touchatellement,qu'ils pleurerent
tous , quand je les quittai ,
pour prendre terre à Piombin. Ce
fut proprement en ce lieu , où je
recouvrai ma liberté , laquelle
juſques là , avoit été hazardée
par beaucoup d'avantures .
Ce Morcian , par lequel finiffent
les Mémoires du Cardinal de Retz,
eft fi beau , que j'ai cru vous faire
plaifir de le tranfcrire tout au long.
Je fuis avec toute l'estimepoffible ,
Monfieur , &c .
Fermer