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1
p. 5-36
REFLEXIONS SUR L'ART DE PARLER EN PUBLIC.
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Je ne parle point ici de la composition d'un Discours, c'est un [...]
Mots clefs :
Voix, Art, Orateur, Déclamation, Acteurs, Actions, Auditeurs, Théâtre, Prononciation, Articulation, Discours, Comédiens, Manières, Talents, Démosthène, Exigence, Mémoire, Contenance, Gestes, Tons, Expression du visage
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texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS SUR L'ART DE PARLER EN PUBLIC.
REFLEXIONS
SUR
L'ART DEPARLER EN PUBLIC .
E ne parle point ici de
la compoſitiond'unDifcours
, c'eſt un Art qui
me palle. Je ne parle
que de ce que les Rhéreurs
nomment Prononciation , a
c'est- à- dire , des Qualitez exterieures
de l'Orateur , comme la
a Pronunciatio dividitur in vocis
figuram & corporis motum. Cicer.
adHer. 3 n. 20. A- iij
-
6 LE MERCURE
۱
Voix , le Viſage , le Geſte , &c.
ce que nous autres Comediens
nommons ; Art de reciter , ou fimplementRecit,&
ce que l'on apelle
ordinairement au College , & ailleurs
, Déclamation. Ce mot , Déclamateur,
n'eſt pas pris , je crois ,
enbonne part : Il ſignifie enRhetorique,
unOrateur qui employede
grands mots empoulez , qui n'ont
nulle ſolidité,& qui ne diſent rien ;
maisnous , nous nommons Déclamateur
, un Acteur qui récite toûjouts
ſur un ton emphatique , ce
que nous appellons , Chanter.
A
Les belles Voix font quelques
fois ſujettes à cette forte de récit ,
&donnent un peu dans le chant.
Cette maniere n'étant point trop
affectée, ne laiſſe pas quelquesfois
de plaite , &d'avoir ſes partiſans ;
elle eſt frapantequand elle est bien
ménagée , & elle n'eſt pas toûjours
vicieuſe. Les Tragedies de
M. de Racine ont été récitées en
partie dans ce goût , c'étoit un peu
l'a maniere de cet Illuſtre Auteur
DE JUILLET. 7
:
ي ب ر ع
&Mlle de Champmellé,a qui charmoit
la Cour , & Paris dans Hermionne
, dans Berenice & dans
Phedre, chantoit un peu, ſij'oſe le
dire; mais,comme elle s'étoit renduce
Recit naturel , & que d'ailleurs
elle récitoit les Rôles des
Tragedies du Celebre M. de Corneille
excellemment, & dans toute
une autre maniere , elle a paſſe
avec juſtice pour une Comedienne
achevée.
a Qui ne connoît lirimitableActrice,
Representant ou Phedre ouBerenice,
Chimene en pleurs , ои Camille en
fureur. M. de la Fontaine.
Jamais Iphigenie en Aulide immolée,
N'a coûtétantdepleursà la Gréce
assemblée ,
Quedans l'heureuxſpectacte ànos
yeux érale,
En a fait sous son nom verſer la
Champmeslé. M. Deſpreaux.
LE MERCURE
Ce ſeroit ici une occafion bien
favorable, pour parler des Actrices
qui l'ont remplacée ; mais je ne
parlerai dans tout ceci d'aucun
Acteur de Paris : Je ſuis de la profeſſion
& il me ſieroit mal de vouloir
faire des Differtations fur le
mérite de perſonnes , que nous regardons
comme les Maîtres de
l'Art. L'eſtime que la Cour & Paris
ont eûë pour quelques Acteurs; &
quelques Actrices que l'on a û le
malheur de perdre , ou qui ne font
plus dans la Troupe du Roi ; &
les juttes applaudiſſemens que reçoivent
encore tous les jours ceux-
&cellesqui leur ont ſuccedés; tout
cela ; dis-je , prouve aſſes que la
Déclamation , ou l'Art de réciter ,
dans la Tragedie & dans la Come
die , a été porté ſur le Théatre de
Parisà ſa perfection : Les Lumieres
naturelles& les Talens acquis des
Acteurs , la fréquentation des perſonnes
polies & fpirituelles , les
avis des Auteurs , le goût juſte &
délicat des Auditeurs tout enfin
:
DE JUILLET.
contribuë à rendre les Acteurs de
Paris , parfaits dans leur Art. Après
cette digreſſion, je pafle àmes Ré-
Aexions.
La Déclamation est d'une ſigrande
importance à l'Orateur , que
Ciceron dit qu'il ne ſçait , a lequel
desdeux il prendroit , s'il étoit forcé
au choix , ou l'Art de compoſer
excellemment un Diſcours , ou
la belle maniere de le débiter. Ces
deux qualitez forment le parfait
Orateur.
L'Art de réciter , ou la Déclamation
, demande un heureux naturel
, dit Ciceron. b
- a Non facile dixerimus an pronunciatio
magis valeat , nam commoda
inventiones& concinna verborum elocutiones,
Gartificiosa diſpoſitiones,
& diligens omnium memoria , fine
pronunciatione , non plus quàmfine
bis rebus pronunciatio fola valeret.
Cic. ad Heren. lib . 1. n. 19 .
bSicfentio naturam primum ad
dicendum vim afferre maximam.
Cic. de Orat. lib . 4.
10 LE MERCURE
Et-Quintilien prétend que ſans les
diſpoſitions naturelles , l'Art & les
préceptes font inutiles, a
Je conviens de cela avec ces
Grands Hommes , mais cette regle
ſeroit- elle fi generalle , qu'elle n'ût
ſes exceptions ? Avec un peu d'étude&
de recherche , ne pourroitonpoint
trouver l'Art de toucher
les coeurs dans la Déclamation ?
Les deffauts naturels ne pourroient-
ils pas être corrigez par l'exercice
& l'application ?
Ciceron n'étoit pas dans les commencemens,
fort gracieux,il avoir,
a Nihil pracepta atque artes valere
,nifi adjuvante natura. Quintil.
Ciceron & Quintilien parlent en
general de tout ce qui concerne l'Orateur
; mais , comme la prononciation
est une qualité eſſentielle à l'Orateur
, je raporte uniquement ces
paſſages à mon idée , & purément à
la Déclamation: Dicendum favori-
Sema pensée, bien que ce ne foit pas
la veritablefignification de ce mot...
DE JUILLET. H
dit-il , lui même , a la voix foible
& quelques autres deſfauts , mais
l'exercice & l'application furmonterent
tous ces obſtacles ; & il ſera
toûjours conſideré comme le plus
grand de tous les Orateurs .
Demofthenes , b malgré une
complexion trés délicate , une difficulté
de parler , les detfauts du
corps, & le peu de ſoin qu'on avoit
pris de cultiver ſfon. Eſprit , par
l'éducation ; Demofthenes , dis-je ,
par un travail affidu , triompha de
•toutes ces difficultez , & parvint à
un fi haut point d'éloquence , que
a Erat tunc maxima gracilitas &
infirmitas corporis procerum & tenue
collum , labor & laterum contentio
, fed omnia vicit labor. Cic ,
de Claris. Orat.
b In Demofthene tantum ſtudium
fuiſſe, tantusque labor dicitur , ut
primum impedimenta natura,induf...
triâ diligentiaque fuperarit , cum-
Ibus effet , &c. Cicer.
12 LE MERCURE
Ciceron le propoſe pour modéle à
tous les Orateurs. a
Dans l'Art de reciter , je comprens
la Chaire , l'Ecole , le Barreau
, les Harangues , le Miniſtere
politique , la Lecture , la Converſation
même.
Le Théatre renferme toutes ces
choſes , comme je le dirai dans la
ſuite : Et à propos de Lecture &de
Converſation , je ſuis ſurpris d'entendre
quelquesfois parler & lire
ſi mal , des gens qui ont du mérite
& de l'eſprit b , cela vient de ce
que n'ayans aucune diſpoſition , ils
négligent l'Art & les Préceptes qui
aNemo eft Orator , qui ſe Demofthenifimilem
eſſe nolit. Id.
b Sunt quidam aut ita linguahefitantes
, aut ita voce abfoni , aut
ita vultu,motuque corporis vaſti atque
agreftes , ut etiam fiingeniis atque
arte valeant , tamen in Oratorum
numerum venire non poffint .
:
Cic . de Orat.
pourroient
DE JUILLET. 13
pourroient corriger un peu leurs
deffauts naturels.
Riennepeutplaire , étant mal
débité. Soit qu'on life , ſoit qu'on
parle, ſoit qu'on raconte uneAvanture
, foit qu'on faffeun Compliment
ou un Conte plaifant , il doit
y avoir un certain Art dans l'Action
& dans la Voix , qui doivent
toutes deux être conduites , & ménagées
, felon le tems , le lieu , les
perſonnes , &c.
Il eſt conſtant que toutes ces fortes
de Declamations ſe trouvent
au Théatre , &j'oſe dire , que les
Orateurs Profanes & Sacrez mêmes
, peuvent profiter beaucoup
pour la Declamation , quand nos
belles Pieces font repreſentées par
de bons Acteurs .
Tous les hommes paroiffent fur
la Scene, Heros , Ministres d'Erat ,
Gouverneurs & Confidens de Princes;
tous les Caracteres y font re
14 LEMERCURE
preſentez , toutes les Paffions a y
font exprimées , la Tendreſſe , la
Haine , la Joye , la Douleur , la
Fureur , la Crainte , le Deſeſpoir
, b &c.
Enfin,quandun Comedien ſetrouve
doüé desQualitez de l'Eſprit, &
desgraces naturelles du Corps , &
qu'il a avec cela l'Ame ſuſceptible
des Paffions ( Talent rare , mais
abſolument neceſſaire à l'Orateur )
quand ſe trouve , dis- je , un tel Acteur
, c'eſt un modéle que toutes
les perſonnes qui parlent en puaQue
tuſçais bien, Racine, àl'aide
d'un Acteur ,
Emouvoir, étonner , ravirun Spectateur.
M. Deſpreaux .
b De tous nos mouvemens , es - tu
donc laMaitreſſe ?
Tiens-tunôtre coeur dans tes mains?
Tufeins le Deſeſpoir,la Haine, la
Tendreſſe,
Etjeſenstout ce que tu feins. M.
de la Motte , Ode à Mile Duclos .
DE JUILLET. 15
=
blic, doivent imiter:Ce ſont deux
Comediens qui ont fait les deux
plusGrands Orateurs du Monde, a
Satyrus forma Demofthenes,& Ciceron
étudia la Declamation ſous
Roſcius,
Je ne donnerai point à cecy tout
l'ordre , & l'arrangement , qu'on
pourroit donner ; je jetterai fur
le papier mes Reflexions , comme
elles me viendront dans l'Efprit;
je ne prétends pas traiter à
fonds la Declamation , ce n'eſt ,
à dire vrai , qu'une ébauche , &
tout ce que je dirai , ne ſera bien
connu que de ceux qui parlent en
public.
Je dirai d'abord , que tout homme
qui parle en public , reffent au
commencement, une émotion qu'il
eſt difficilede ne pas avoir; mais
qu'il faut pourtant tâcher de vaincre
: C'eſt une eſpece de timidité
que lesplus grands Orateurs , &
a Voyez Plutarque dans la Vie
deDimofb
Bij
16 LE MERCURE
lesplus excellens Acteurs ont peire
à furmonter quelques fois , furtout
quand il y a long-tems qu'ils.
n'ont paru , ou qu'ils recitent un
Ouvrage nouveau . Quand on eit
connu, aimé&reçû favorablement
de l'Auditoire , comme certains
Orateurs , cerrains Acteurs , cette
alteration ne fe fait fentir que legerement;
mais cette émotion eſt
toûjours violente dans un homme
qui n'est pas connu , ou qui n'eſt
pas fort accredité dans l'eſprit du
public. L'experience & l'habitude
n'oient pas toûjours cette émotion .
Pour remedier à ce mal preſqu'inévitable
, il faut avant que de parler,
contempler modeſtement ſes
Audi curs , ſe tranquilifer , reprendre
, pour ainſi dire , haleine & ſe
donner par là le tems & les moyens
de ſe raflüver. Surtout ne nous frapons
point trop de la penſée , que
nous fommes l'objet de tour un
Auditoite , & que nous allons parler
devant un Peuple qui n'eſt afDE
JUILLET. 17
ſemblé que pour nous écoûter. a
Ces reflexions intimident,&la trop
grande timidité eſt nuiſible ; d'un
autrecôte une trop grande affûrance
eſt dangereuſe. L'Auditeur
qui veut être reſpecté , la croyant
un effer de la preſomption de l'Orateur,
fe revolte. Il faut éviter ces
deux extremitez , & garder un jufte
milieu , pour gagner la bienveillance
de l'Auditoire , & le prévenir
favorablement .
MEMOIRE.
Pour parler en public , il faut
avoir laMémoirebelle , ſi elle eſt
incertaine & chancelante , on ne
peut jamais bien reciter ſon Sermon
, ſa Harangue , ſon Plaidoyer,
fon Rôle : La trop grande contention
d'eſprit , causée par la
a Magnum quidem onus eft profirerise
effe omnibus filentibus unum
maximis de rebus audiendum. Cic.
deOrat.
Bij
13 LE MERCURE
crainte de manquer , altére le Vifage
, dérange l'Action , affoiblir
la Voix , & fait fuer l'Orateur , &
l'Auditeur; mais, quand la Mémoire
eft ferme & aflutée onimanie
fon difcours , on eft maitre de ſes
Tons , & de ſes Geſtes , & cette
confiance qu'on a en fa Mémoire
donne de la liberté dans la Voix
& dans l'Action; c'eſt une verité
connuë de tous ceux qui parlent en
public:Au reſte, quoiqu'on dife de
laMémoire artificielle , je ne crois
pas qu'ilyait des regles bien fûres.
Chacun a fa maniere d'apprendre
par coeur ,&fe fait une eſpece de
Mémoire artificielle; mais le plus
grand fecret pour fortifier , ou pour
acquerir de la Mémoire, c'eſt de la
cultiver dans la jeuneſſe,de l'exercer
ſouvent , & furtout l'aflujettir
d'abord à apprendre fort correctement;
chofe abſolument neceff.ire,
& qui étant, négligée dans les
commencemens , donne bien de la
peine dans la ſuite.
DE JUILLET. 19
:
PRONONCIATION
ET ARTICULATION.
La Prononciation doit être reguliere
, c'est- à-dire , ſelon les regles
de la Langue &le bel Ufage;
il faut qu'elle n'ait rien d'ignoble.
L'Articulation doit être coulante ,
nette& infiniiante : Dans les endroits
paflionnez , il faut preſſer
fon Difcours ; mais il ne faut pas
trop s'abandonner à fon feu , &on
doit prendre garde de ne pas bredoüiller
, comme dans lesRaifonnemens:
Il faut éviter le trop grand
flegme; car la lentea de parole
eit capable de glacer tout un Auditoire.
Je dirai en paffant , que ceux qui
ont l'Articulation, ou trop lente,ou
trop précipitée ,& même ceux qui
parlent gras , peuvent répeter
leurs Diſcours avec de petits cailloux
dans la bouche , a en s'effor
•Onlesmetſousla Langue.
20 LE MERCURE
çant de bien prononcer. Si on a la
Mâchoire trop peſante , elle ſe
rend par là légere , & fi on l'a trop
précipitée , ces petits cailloux mcdérent
l'impetuoſité de la Langue ,
&tempérent la vivacitédu Recit.
Demofthenes , a qui étoit bégue , ſe
fervoit de cailloux , &j'ai vu quel- /
ques Acteurs , qui avoient que! -
ques uns de ces deffauts , qui
ont acquis par ce moyen , une Articulation
, & une Prononciation
aſſes juſte.
CONTENANCE,
OUMOUVEMENS DUCORPS.
Ceux qui parlent en public , doivent
avoir un Air , & une Contenance
modeste , aifée, gracieuſe&
naturelle , foit aſſis , foit de bout
a Quin etiam ut memoria proditum
eft conjectis in os calculis ,ſummá
Voce verſus multos uno spiritu
pronunciare confuefcebat. Cicer.de
Orar.
DE JUILLET. 21
!
tous les mouvemens du Corps doivent
être faits avec grace , &à propos.
Dans un Compliment , par
exemple , un Orateur auroitmauvaiſe
grace de s'agiter , &de marcher.
L'Avocat est moins refervé
là-deſſus. A l'égard du Predicateur
, il ne peut rendre fon Caractére
trop reſpectable ;ainfi, tous ſes
mouvemens ne peuvent être trop
nobles ; d'ailleurs ( comme il eſt
renfermé dans un eſpace de peu
d'étenduë ] on n'en voit que le
buſte: Les Prédicateurs font quelques
fois aflis , & quand ils parlent
d'un ton familier , comme s'ils raiſonnoient
tête-à-tête avec quelqu'un
cere, tranquilité a de la
grace , & a un air plus perfuafif;
leur Action pourlors eft tres-fimple;
elle ne paffe pas te coude
qu'ils appuyent fur le bord de la
Chaire , ils n'ont de mouvement ,
que dans les doigts &les poignets ;
mais,quan 1 ils veulent exciter dans
le coeur des Andreurs , ce aines
grandes Paffions , foit Terreur ,
22 LE MERCURE
ſoit Pitié ; alors , ils font debour ,
&donnant l'effort à leur Voix & à
leur Action , tout eſt violent , tour
eft rapide , tout eſt vehement en
cux.
LES TONSUAFLEXIONS
DE VOIX.
La Voix de l'Orateur doit être.
naturellement nette , ſonore , fans
être trop perçante, ſemblable àune
belle Taille de Muſique , que les
aPlusieurs personnes diſent &
écrivent , inflexions de voix .
je neprétendspas les blámer , car on
dit en Latin , vox ad inflexionem
facilis , vox flexilis ; mais,comme in
pourroit avoir en François unsens
opposéàmon Idée , & être pris dans
le même ſens d'inflexibilité ,j'at cru
devoirmefervir de flexionsde voix ,
d'autant plus que c'eſt parmi nous
autres Comediens , le Terme. Nous
diſons d'un Acteur , qui recite d'une
certaine façon , qu'il n'a point de
flexions.
DE JUILLET.
23
:
コ
Latins appellent Tenor , pour ſe
prêter à toutes les flexions imaginables
; c'est-à-dire ,, pour la rendre
mâle , tendre, forte , baſſe, ſelon
le Diſcours , mais toûjours intelligible.
Le Harangueur & le
Miniſtre d'Etat n'ont pas toûjours
beſoin d'une fi grande Voix , a mais
dans la Chaire , au Barreau , & au
Théatre, il faut quelques fois faire
du bruit , pour reveiller l'attenrion
de l'Auditeur : Pour cela , il
fautprendre ſur ſes Poulmons , il
ne faut pas cependant crier , s'enroüer
,& comme nous diſons s'engoüer
, & c'eſt à quoi nous fommesquelques
fois ſujets au Théatre
; le feu nous emporte & [ pour
me ſervir de nos termes ) nous
épouſons trop la Paſſion ; & nôtre
Période n'eſt pas finie , que nous
ſommes tout eſſouflez. Pour prévenir
cet accident,il faut ſe donner
a Subſellia grandiorem & pleniorem
vocem defiderant. Cicer.in
Brut.
24 LE MERCURE
des tems , c'est-à-dire , faire de
petites pauſes , préſqu'inſenſibles ,
enreprenant legerement la reſpira.
tion, & en foûtenant toûjours
les Yeux & l'Action , pour tenir
l'Auditeur en haleine , & attentif
juſqu'à la fin de la Periode , ſans
la laiffer tomber, comme font pluſieurs
perſonnes qui parlent en public.
Ces afpirations étant légeres,
onttoûjours grace dans le Recit ,
elles en font l'Anie,&c'eſt le plus
grandArt de la Declamation ; c'eſt
par là qu'une Période dire rapidement,
preſque d'un même port de
voix,&finie ſur un tonun peu emphatique,
fait unbel effet au Théatre,&
que s'attirantun applaudiflement
general , l'Acteur fait faire
ce que nous appellons le Brouha-
ha. a
a Un Marquis dans le Mifantrope
de Mr de Moliére dit :
.Et faire du fracas
Atous les beaux endroits qui mé
ritent des bas.
D'autres
DE JUILLET. 25
D'autres Périodes ſe diſent encore
par gradation , c'est-à-dire ,
en élevantde plus enplus la Voix ,
pour faire fentir la force de fonD..-
-cours à l'Auditeur ; cette derniere
remarque eft preſque la même que
la précedente , & la pratique ſeule
enfait connoître la difference.
Onne peut jamais bien exprimer
ce qu'on ne reffent pas vivement ;
mais cependant , il faut ſe poſſeder
, il ne faut pas trop ſe penétrer
ſoi-même , nis'abandonner (comimeje
crois déja l'avoir dit à fon
• feu&à ſa Paſſion ; car on s'étouffe,
la Voix ſe pert , & la Mémoire même
ſe trouble quelques fois : Ces.
tems , & ces petites pauſes , dont
j'aidéja parlé cy-deſſus , ménagées
avec art , feront d'un grand fecours.
Au commencement du Diſcours ,
• il faut parler modeftement, un peu
bass, a mais intelligiblement : Au
-a Exordium vehemens , &pugnax
efſſenon debet. Cicer. de Orat .
Lib. 2 . C
26 LE MERCURE
milieu , il faut moins ſe ménager
& fur la fin , on peut prendre l effort.
Rien ne fatigue plus que d'entendre
un Orateur , toûjours ſur le
même ton , ce qui s'appelle Monotonie.
ai
On dot changer de ton ; mais
ſans obſerver une certaine méthode,
& un certain ordre didactique,
commequelques uns , qui ſe font
une maniere de Recit qui , dans
chaque Période, eſt toûjours lemê.
me ; on diroit que c'est une eſpece
de Chanfon , & un refrein qu'ils
reprennent de tems-en-tems & de
phrafe en phrase : Rien n'eſt plus
propre à endormir un Auditeur.
Les Expoſitions doivent être dites
, fans grandes flexions de voix.
Les Raifonnemens doivent être
naturellement variez & appuyez .
a Ad aures noſtras & Sermonis
Suavitatem quid eft viciffitudine
commutatione aptius ? Cicer. 2. de
Orar
DEJUILLET. 26
Les Narrations doivent être coulées.
Les Portraits ne doivent point être
#trop chargez : Il n'y faut point trop
faire le Comedien ; je parle ſurtout
pour la Chaire .Quelques fois nous
ſommes obligez de charger un peu
nos portraits ſur la Scene , mais
autre part , c'eſt un déffaut. On
voyoit , par exemple , autrefois
des Predicateurs , qui faiſans le
Portrait d'une femme mondaine ,
- prenoient des Tons effeminez..
Rien n'eſt plus ridicule .
Ondoit éviter cette Déclamation
Scolaſtique , qui, avec des Tons &
desGeſtes trop étudiez , & fi j'oſe
dire , Pedanteſques , prétend exprimer
juſqu'au moindre mot. a
LesTons trop bas , c'est-à-dire ,
quiont , je ne ſçai quoi de trivial ,
doivent être bannis d'un Difcours
grave& ferieux.
a Non verba exprimens , fed uni-
--verſam rem &fententiam. Cicer..
de Orat. lib.3 .
Cij
23. LE MERCURE
Les Tons doux, tendres,& affeetueux
gagnent le coeur.
Les vehemens le frappent de
terreur.
Les familiers s'inſinüent & gagnent
l'eſprit .
Il faut étudier toutes les flexions
de Voix convenables aux Paffions,
mais tous les Tons doivent être no-
Lles& naturels.
Enfin , la Voix étant un don de
la Nature , on doit appeller heureux
l'Orateur qui l'a belle ; mais
que le qu'elle foit , baſſe ou haute,
mâle ou grêle , belle ou non belle;
il faut la conduire naturellement ,
pour ſe faire toûjours entendre
par une prononciation & une articulation
nette:C'eſt par là que plu
ſieurs Orateurs , & quelques Acteurs
, fans beaucoup de voix , font
écoûtez favorablement , & trou
vent l'Art de plaire.
LEVISAGE ET LES YEUX,
د
Le Vifage doit n'avoir rien de
1
DE JUILLET. 25
,
choquant ; il faut ſe le rendre parlant;
mais fansgrimaces : LesPafſions
s'y peignent d'elles mêmes ,
quand l'Ame eſt touchée . a Les
Yeux doivent être ouverts , &les
Sourcils élevez dans certains
grands mouvemens , mais fans paroître
égaré. Il eſt inutile de dire
que le Superbe éleve ſa vûë , que
l'Humble la baiſſe , que le Mépriſant&
le Colere tourne les yeux
de côté ; car , la Nature d'elle-même
dans la Paſſion , fait toutes ces
choſes & on n'a pas beſoin d'avis
là-deſſus. Il ſuffira de dire , que la
Vûë fixe , ferme & aflûrée , eſt une
choſe à laquelle doit s'attacher
l'Orateur. C'eſt dans l'oeil qu'eſt
l'action & la force de la Déclamation.
Un oeil vacillant , & dont
les regards ne ſont ni fermes , ni
arrêtez , & qui n'a nulle exprefa
Vultus ac frons animi est janua
qua fignificat voluntatem abditam
acretrufam. De Pel. Confult. no.
34
Gijj
30
LE MERCURE
fion , n'excite aucune Paſſion , &
ne remuë point le coeur de l'Audireur.
Les mouvemens du Viſage
ſans l'oeil, font inutiles , & ne font
aucune impreſſion. L'oeil doit parler
dans l'Orateur , puiſque les
yeux font des miroirs qui répreſentent
ce qui ſe paſſe dans notre
Ame: Cela eſt ſi vrai , qu'au recitd'une
Avanture , nos yeux marquent
& découvrent l'interêt que
nôtre coeur y prend : A propos
de cela , je ne puis m'empêcher de
blâmer certains Acteurs , qui ſur
la Scene,ont un oeil diſtrait , &qui
n'écoûtent qu'à demi & froidement
, celui qui leur parle de choſes
importantes & intereſſantes.
Un bon Acteur attentif à tout ce
qui ſe paſſe ſous ſa vûë , fait connoître
par ſes ſeuls mouvemens exterieurs
, & furtout par ſes yeux,
que ſonAme eſt touchée de ce qu'il
voit , ou de ce qu'il entend , &
fans parler , il touche l'Auditeur,
DE JUILLET. 31
L'ACTION OU LE GESTE .
Le Geſte doit toûjours préceder
d'un inſtant le diſcours , & finir
avec lui . Cela ſe fait naturellement
: L'Action doit être noble ,
naturelle , gracieuſe , importante ,
animée , vive & legere , tout cela
àpropos:Ellene doit point êtretrop
étudiée, ni trop recherchée , point
outrée. Porter les mains plus haut
que la tête , fraper des poings ,
ou les mains l'une dans l'autre ,
mettre les poings ſur les côtez ,
montrer des doigts , les écarter ,
étendre les bras en croix , avoir
trop de Geſtes , ce qui s'appelle
geſticuler , obſerver une certaine
action reguliere d'une main à l'autre
, n'agir que de la main gauche
ſeule b, font tousgeſtes vicicux qui
aGestus aberit àſceniconec vulta
nec manu nec excursionibus nimius.
Fab.lib. 1. cap. 2.
b Sinistra manusnunquamfola rectègeftum
facit. Gran. lib.6. cap. 6.
32 LE MERCURE
ne ſeront pas fuportables ſur la
Scene tragique , & qui ne peuvent
convenir qu'à un Comique , & qui
par confequent,ne peuvent être reçûs
dans unOrateur grave. Je dirai
pourtant que ces geſtes- là étant
ménagez ,feroientſoufferts dansdes
fureurs & d'autres paſſions vehementes
; furtout dans un homme
gracieux. Nous en avons pluſieurs
exemples au Théatre & ailleurs ;
mais ces exemples ne font pas à
ſuivre. Un grand Orateur & un
grand Acteur peuvent hazarder
quelque choſe , on peut les imiter
, mais on ne doit les imiter que
dans ce qu'ils ont de beau , de bon
&de naturel. Il faut étudier toutes
ces chofes , mais ſe les rendre ſi
familieres,que l'art en ſoit entierement
caché a pour ſe rendre plus
vrai , plus naturel , & plus per--
fuafif.
aUbicumqueArs oftententatur ,
veritas abeffe videtur. Quint. lib .
10. cap.4.
DE JUILLET.
33
i
Le trop d'art dans la Voix &
dans l'Action , ainſi que dans la
compoſition d'undiſcours , rend un
Orateur ſec , guindé , &pédant .
Enfin, on ſe ſouviendra qu'on
ne peut,& qu'on ne doit pas même
vouloir faire tout ſentir dans un
longDiſcours &dans un long Rôle.
Les endroits négligez ou pour
mieux dire , moins marquez font ,
comme les Ombres aux tombeaux.
a
,
Ce font icy des Regles generales,
qui en détail , demanderoient un
volume , & il ſeroit neceſſaire que
quelque Illuftre Orateur , ou quelque
habile Acteur traitât cette
matiere plus amplement. Je ne l'ai
qu'ébauchée , & je ne me ſens pas
capable de faire d'avantage.
J'oſe dire pourtant , que je crois
avoir expoſédans cesReflexions,les
Pointsles plus effentiels delaDéclamation,
quoique fort ſuccintement.
a Quadam etiam negligentia est
diligentia . Cic. de Orat..
34 LE MERCURE
AVIS GENERAL ,
Toutes les Regles de Ciceron ,
de Quintilien ,&des Illuſtres Modernes
qui ont pû écrire ſur la Déclamation,
fontinutiles à l'Orateur,
s'il ne ſuit la premiere , qui eſt , de
bien comprendre ce qu'il dit & de
le ſentir fortement foi-même , pour
le rendre ſenſible à l'Auditeur.
Quand on eſt touché de fon difcours,
leViſage, la Voix&le Geſte ſe
prêtent,& fe conforment aux mouvemens
interieursa , & pour peu
qu'on aitquelques graces naturelles;
avec cela ſeul ,ſans beaucoup de
recherches,on peut plaire& perfuader
, qui est le ſeul but de l'Eloquence.
a Omnis motus animifuum quemdam
à naturâ habet vultum &fonum
&gestum. Cic. in Orat .
DE JUILLET.
35
DERNIERE REFLEXION ,
ET CONCLUSION.
Quoique l'on nous raconte de
Demosthenes , quoique Ciceron
diſe de lui même; je ne puis croire
qu'il ſoit poſſible , ſans les difpoſitions
naturelles , de parvenir
au ſouverain degré de la Déclamation.
L'Art peut bien , en corrigeant
un peu les déffauts de la
Nature , rendre un Orateur , &
un Acteur plus que paſſable &
au deſſus du mediocre; mais les
graces naturelles de l'Eſprit & du
Corps,fortifiées par l'Etude&l'Application
, peuvent ſeules donner
l'Excellence. L'Application peut
donner la Mémoire , l'Etude peut
donner l'Intelligence ; mais la ſenſibilité
de l'Ame , que nous appellons
Entrailles ( Partie Effentielle
du Recit ) & ces graces
exterieures ſi éclatantes , & fi frapantes
, que nous admirons dans
1
36 LE MERCURE
certains Orateurs , dans certains
Acteurs , & dans certaines Acttices;
tout cela , dis-je , ne pouvant
être acquis par aucun Art , n'eſt
qu'un pur bienfaitde la Nature:
Ainſi , je finirai comme j'ai commencé,
endiſant avec Ciceron &
Quintilien.
Sic fentio Naturam , primùm ad
dicendum vim afferre maximam ,
&nihil Pracepta , atque Artes valere
, nifi adjuvante Natura.
SUR
L'ART DEPARLER EN PUBLIC .
E ne parle point ici de
la compoſitiond'unDifcours
, c'eſt un Art qui
me palle. Je ne parle
que de ce que les Rhéreurs
nomment Prononciation , a
c'est- à- dire , des Qualitez exterieures
de l'Orateur , comme la
a Pronunciatio dividitur in vocis
figuram & corporis motum. Cicer.
adHer. 3 n. 20. A- iij
-
6 LE MERCURE
۱
Voix , le Viſage , le Geſte , &c.
ce que nous autres Comediens
nommons ; Art de reciter , ou fimplementRecit,&
ce que l'on apelle
ordinairement au College , & ailleurs
, Déclamation. Ce mot , Déclamateur,
n'eſt pas pris , je crois ,
enbonne part : Il ſignifie enRhetorique,
unOrateur qui employede
grands mots empoulez , qui n'ont
nulle ſolidité,& qui ne diſent rien ;
maisnous , nous nommons Déclamateur
, un Acteur qui récite toûjouts
ſur un ton emphatique , ce
que nous appellons , Chanter.
A
Les belles Voix font quelques
fois ſujettes à cette forte de récit ,
&donnent un peu dans le chant.
Cette maniere n'étant point trop
affectée, ne laiſſe pas quelquesfois
de plaite , &d'avoir ſes partiſans ;
elle eſt frapantequand elle est bien
ménagée , & elle n'eſt pas toûjours
vicieuſe. Les Tragedies de
M. de Racine ont été récitées en
partie dans ce goût , c'étoit un peu
l'a maniere de cet Illuſtre Auteur
DE JUILLET. 7
:
ي ب ر ع
&Mlle de Champmellé,a qui charmoit
la Cour , & Paris dans Hermionne
, dans Berenice & dans
Phedre, chantoit un peu, ſij'oſe le
dire; mais,comme elle s'étoit renduce
Recit naturel , & que d'ailleurs
elle récitoit les Rôles des
Tragedies du Celebre M. de Corneille
excellemment, & dans toute
une autre maniere , elle a paſſe
avec juſtice pour une Comedienne
achevée.
a Qui ne connoît lirimitableActrice,
Representant ou Phedre ouBerenice,
Chimene en pleurs , ои Camille en
fureur. M. de la Fontaine.
Jamais Iphigenie en Aulide immolée,
N'a coûtétantdepleursà la Gréce
assemblée ,
Quedans l'heureuxſpectacte ànos
yeux érale,
En a fait sous son nom verſer la
Champmeslé. M. Deſpreaux.
LE MERCURE
Ce ſeroit ici une occafion bien
favorable, pour parler des Actrices
qui l'ont remplacée ; mais je ne
parlerai dans tout ceci d'aucun
Acteur de Paris : Je ſuis de la profeſſion
& il me ſieroit mal de vouloir
faire des Differtations fur le
mérite de perſonnes , que nous regardons
comme les Maîtres de
l'Art. L'eſtime que la Cour & Paris
ont eûë pour quelques Acteurs; &
quelques Actrices que l'on a û le
malheur de perdre , ou qui ne font
plus dans la Troupe du Roi ; &
les juttes applaudiſſemens que reçoivent
encore tous les jours ceux-
&cellesqui leur ont ſuccedés; tout
cela ; dis-je , prouve aſſes que la
Déclamation , ou l'Art de réciter ,
dans la Tragedie & dans la Come
die , a été porté ſur le Théatre de
Parisà ſa perfection : Les Lumieres
naturelles& les Talens acquis des
Acteurs , la fréquentation des perſonnes
polies & fpirituelles , les
avis des Auteurs , le goût juſte &
délicat des Auditeurs tout enfin
:
DE JUILLET.
contribuë à rendre les Acteurs de
Paris , parfaits dans leur Art. Après
cette digreſſion, je pafle àmes Ré-
Aexions.
La Déclamation est d'une ſigrande
importance à l'Orateur , que
Ciceron dit qu'il ne ſçait , a lequel
desdeux il prendroit , s'il étoit forcé
au choix , ou l'Art de compoſer
excellemment un Diſcours , ou
la belle maniere de le débiter. Ces
deux qualitez forment le parfait
Orateur.
L'Art de réciter , ou la Déclamation
, demande un heureux naturel
, dit Ciceron. b
- a Non facile dixerimus an pronunciatio
magis valeat , nam commoda
inventiones& concinna verborum elocutiones,
Gartificiosa diſpoſitiones,
& diligens omnium memoria , fine
pronunciatione , non plus quàmfine
bis rebus pronunciatio fola valeret.
Cic. ad Heren. lib . 1. n. 19 .
bSicfentio naturam primum ad
dicendum vim afferre maximam.
Cic. de Orat. lib . 4.
10 LE MERCURE
Et-Quintilien prétend que ſans les
diſpoſitions naturelles , l'Art & les
préceptes font inutiles, a
Je conviens de cela avec ces
Grands Hommes , mais cette regle
ſeroit- elle fi generalle , qu'elle n'ût
ſes exceptions ? Avec un peu d'étude&
de recherche , ne pourroitonpoint
trouver l'Art de toucher
les coeurs dans la Déclamation ?
Les deffauts naturels ne pourroient-
ils pas être corrigez par l'exercice
& l'application ?
Ciceron n'étoit pas dans les commencemens,
fort gracieux,il avoir,
a Nihil pracepta atque artes valere
,nifi adjuvante natura. Quintil.
Ciceron & Quintilien parlent en
general de tout ce qui concerne l'Orateur
; mais , comme la prononciation
est une qualité eſſentielle à l'Orateur
, je raporte uniquement ces
paſſages à mon idée , & purément à
la Déclamation: Dicendum favori-
Sema pensée, bien que ce ne foit pas
la veritablefignification de ce mot...
DE JUILLET. H
dit-il , lui même , a la voix foible
& quelques autres deſfauts , mais
l'exercice & l'application furmonterent
tous ces obſtacles ; & il ſera
toûjours conſideré comme le plus
grand de tous les Orateurs .
Demofthenes , b malgré une
complexion trés délicate , une difficulté
de parler , les detfauts du
corps, & le peu de ſoin qu'on avoit
pris de cultiver ſfon. Eſprit , par
l'éducation ; Demofthenes , dis-je ,
par un travail affidu , triompha de
•toutes ces difficultez , & parvint à
un fi haut point d'éloquence , que
a Erat tunc maxima gracilitas &
infirmitas corporis procerum & tenue
collum , labor & laterum contentio
, fed omnia vicit labor. Cic ,
de Claris. Orat.
b In Demofthene tantum ſtudium
fuiſſe, tantusque labor dicitur , ut
primum impedimenta natura,induf...
triâ diligentiaque fuperarit , cum-
Ibus effet , &c. Cicer.
12 LE MERCURE
Ciceron le propoſe pour modéle à
tous les Orateurs. a
Dans l'Art de reciter , je comprens
la Chaire , l'Ecole , le Barreau
, les Harangues , le Miniſtere
politique , la Lecture , la Converſation
même.
Le Théatre renferme toutes ces
choſes , comme je le dirai dans la
ſuite : Et à propos de Lecture &de
Converſation , je ſuis ſurpris d'entendre
quelquesfois parler & lire
ſi mal , des gens qui ont du mérite
& de l'eſprit b , cela vient de ce
que n'ayans aucune diſpoſition , ils
négligent l'Art & les Préceptes qui
aNemo eft Orator , qui ſe Demofthenifimilem
eſſe nolit. Id.
b Sunt quidam aut ita linguahefitantes
, aut ita voce abfoni , aut
ita vultu,motuque corporis vaſti atque
agreftes , ut etiam fiingeniis atque
arte valeant , tamen in Oratorum
numerum venire non poffint .
:
Cic . de Orat.
pourroient
DE JUILLET. 13
pourroient corriger un peu leurs
deffauts naturels.
Riennepeutplaire , étant mal
débité. Soit qu'on life , ſoit qu'on
parle, ſoit qu'on raconte uneAvanture
, foit qu'on faffeun Compliment
ou un Conte plaifant , il doit
y avoir un certain Art dans l'Action
& dans la Voix , qui doivent
toutes deux être conduites , & ménagées
, felon le tems , le lieu , les
perſonnes , &c.
Il eſt conſtant que toutes ces fortes
de Declamations ſe trouvent
au Théatre , &j'oſe dire , que les
Orateurs Profanes & Sacrez mêmes
, peuvent profiter beaucoup
pour la Declamation , quand nos
belles Pieces font repreſentées par
de bons Acteurs .
Tous les hommes paroiffent fur
la Scene, Heros , Ministres d'Erat ,
Gouverneurs & Confidens de Princes;
tous les Caracteres y font re
14 LEMERCURE
preſentez , toutes les Paffions a y
font exprimées , la Tendreſſe , la
Haine , la Joye , la Douleur , la
Fureur , la Crainte , le Deſeſpoir
, b &c.
Enfin,quandun Comedien ſetrouve
doüé desQualitez de l'Eſprit, &
desgraces naturelles du Corps , &
qu'il a avec cela l'Ame ſuſceptible
des Paffions ( Talent rare , mais
abſolument neceſſaire à l'Orateur )
quand ſe trouve , dis- je , un tel Acteur
, c'eſt un modéle que toutes
les perſonnes qui parlent en puaQue
tuſçais bien, Racine, àl'aide
d'un Acteur ,
Emouvoir, étonner , ravirun Spectateur.
M. Deſpreaux .
b De tous nos mouvemens , es - tu
donc laMaitreſſe ?
Tiens-tunôtre coeur dans tes mains?
Tufeins le Deſeſpoir,la Haine, la
Tendreſſe,
Etjeſenstout ce que tu feins. M.
de la Motte , Ode à Mile Duclos .
DE JUILLET. 15
=
blic, doivent imiter:Ce ſont deux
Comediens qui ont fait les deux
plusGrands Orateurs du Monde, a
Satyrus forma Demofthenes,& Ciceron
étudia la Declamation ſous
Roſcius,
Je ne donnerai point à cecy tout
l'ordre , & l'arrangement , qu'on
pourroit donner ; je jetterai fur
le papier mes Reflexions , comme
elles me viendront dans l'Efprit;
je ne prétends pas traiter à
fonds la Declamation , ce n'eſt ,
à dire vrai , qu'une ébauche , &
tout ce que je dirai , ne ſera bien
connu que de ceux qui parlent en
public.
Je dirai d'abord , que tout homme
qui parle en public , reffent au
commencement, une émotion qu'il
eſt difficilede ne pas avoir; mais
qu'il faut pourtant tâcher de vaincre
: C'eſt une eſpece de timidité
que lesplus grands Orateurs , &
a Voyez Plutarque dans la Vie
deDimofb
Bij
16 LE MERCURE
lesplus excellens Acteurs ont peire
à furmonter quelques fois , furtout
quand il y a long-tems qu'ils.
n'ont paru , ou qu'ils recitent un
Ouvrage nouveau . Quand on eit
connu, aimé&reçû favorablement
de l'Auditoire , comme certains
Orateurs , cerrains Acteurs , cette
alteration ne fe fait fentir que legerement;
mais cette émotion eſt
toûjours violente dans un homme
qui n'est pas connu , ou qui n'eſt
pas fort accredité dans l'eſprit du
public. L'experience & l'habitude
n'oient pas toûjours cette émotion .
Pour remedier à ce mal preſqu'inévitable
, il faut avant que de parler,
contempler modeſtement ſes
Audi curs , ſe tranquilifer , reprendre
, pour ainſi dire , haleine & ſe
donner par là le tems & les moyens
de ſe raflüver. Surtout ne nous frapons
point trop de la penſée , que
nous fommes l'objet de tour un
Auditoite , & que nous allons parler
devant un Peuple qui n'eſt afDE
JUILLET. 17
ſemblé que pour nous écoûter. a
Ces reflexions intimident,&la trop
grande timidité eſt nuiſible ; d'un
autrecôte une trop grande affûrance
eſt dangereuſe. L'Auditeur
qui veut être reſpecté , la croyant
un effer de la preſomption de l'Orateur,
fe revolte. Il faut éviter ces
deux extremitez , & garder un jufte
milieu , pour gagner la bienveillance
de l'Auditoire , & le prévenir
favorablement .
MEMOIRE.
Pour parler en public , il faut
avoir laMémoirebelle , ſi elle eſt
incertaine & chancelante , on ne
peut jamais bien reciter ſon Sermon
, ſa Harangue , ſon Plaidoyer,
fon Rôle : La trop grande contention
d'eſprit , causée par la
a Magnum quidem onus eft profirerise
effe omnibus filentibus unum
maximis de rebus audiendum. Cic.
deOrat.
Bij
13 LE MERCURE
crainte de manquer , altére le Vifage
, dérange l'Action , affoiblir
la Voix , & fait fuer l'Orateur , &
l'Auditeur; mais, quand la Mémoire
eft ferme & aflutée onimanie
fon difcours , on eft maitre de ſes
Tons , & de ſes Geſtes , & cette
confiance qu'on a en fa Mémoire
donne de la liberté dans la Voix
& dans l'Action; c'eſt une verité
connuë de tous ceux qui parlent en
public:Au reſte, quoiqu'on dife de
laMémoire artificielle , je ne crois
pas qu'ilyait des regles bien fûres.
Chacun a fa maniere d'apprendre
par coeur ,&fe fait une eſpece de
Mémoire artificielle; mais le plus
grand fecret pour fortifier , ou pour
acquerir de la Mémoire, c'eſt de la
cultiver dans la jeuneſſe,de l'exercer
ſouvent , & furtout l'aflujettir
d'abord à apprendre fort correctement;
chofe abſolument neceff.ire,
& qui étant, négligée dans les
commencemens , donne bien de la
peine dans la ſuite.
DE JUILLET. 19
:
PRONONCIATION
ET ARTICULATION.
La Prononciation doit être reguliere
, c'est- à-dire , ſelon les regles
de la Langue &le bel Ufage;
il faut qu'elle n'ait rien d'ignoble.
L'Articulation doit être coulante ,
nette& infiniiante : Dans les endroits
paflionnez , il faut preſſer
fon Difcours ; mais il ne faut pas
trop s'abandonner à fon feu , &on
doit prendre garde de ne pas bredoüiller
, comme dans lesRaifonnemens:
Il faut éviter le trop grand
flegme; car la lentea de parole
eit capable de glacer tout un Auditoire.
Je dirai en paffant , que ceux qui
ont l'Articulation, ou trop lente,ou
trop précipitée ,& même ceux qui
parlent gras , peuvent répeter
leurs Diſcours avec de petits cailloux
dans la bouche , a en s'effor
•Onlesmetſousla Langue.
20 LE MERCURE
çant de bien prononcer. Si on a la
Mâchoire trop peſante , elle ſe
rend par là légere , & fi on l'a trop
précipitée , ces petits cailloux mcdérent
l'impetuoſité de la Langue ,
&tempérent la vivacitédu Recit.
Demofthenes , a qui étoit bégue , ſe
fervoit de cailloux , &j'ai vu quel- /
ques Acteurs , qui avoient que! -
ques uns de ces deffauts , qui
ont acquis par ce moyen , une Articulation
, & une Prononciation
aſſes juſte.
CONTENANCE,
OUMOUVEMENS DUCORPS.
Ceux qui parlent en public , doivent
avoir un Air , & une Contenance
modeste , aifée, gracieuſe&
naturelle , foit aſſis , foit de bout
a Quin etiam ut memoria proditum
eft conjectis in os calculis ,ſummá
Voce verſus multos uno spiritu
pronunciare confuefcebat. Cicer.de
Orar.
DE JUILLET. 21
!
tous les mouvemens du Corps doivent
être faits avec grace , &à propos.
Dans un Compliment , par
exemple , un Orateur auroitmauvaiſe
grace de s'agiter , &de marcher.
L'Avocat est moins refervé
là-deſſus. A l'égard du Predicateur
, il ne peut rendre fon Caractére
trop reſpectable ;ainfi, tous ſes
mouvemens ne peuvent être trop
nobles ; d'ailleurs ( comme il eſt
renfermé dans un eſpace de peu
d'étenduë ] on n'en voit que le
buſte: Les Prédicateurs font quelques
fois aflis , & quand ils parlent
d'un ton familier , comme s'ils raiſonnoient
tête-à-tête avec quelqu'un
cere, tranquilité a de la
grace , & a un air plus perfuafif;
leur Action pourlors eft tres-fimple;
elle ne paffe pas te coude
qu'ils appuyent fur le bord de la
Chaire , ils n'ont de mouvement ,
que dans les doigts &les poignets ;
mais,quan 1 ils veulent exciter dans
le coeur des Andreurs , ce aines
grandes Paffions , foit Terreur ,
22 LE MERCURE
ſoit Pitié ; alors , ils font debour ,
&donnant l'effort à leur Voix & à
leur Action , tout eſt violent , tour
eft rapide , tout eſt vehement en
cux.
LES TONSUAFLEXIONS
DE VOIX.
La Voix de l'Orateur doit être.
naturellement nette , ſonore , fans
être trop perçante, ſemblable àune
belle Taille de Muſique , que les
aPlusieurs personnes diſent &
écrivent , inflexions de voix .
je neprétendspas les blámer , car on
dit en Latin , vox ad inflexionem
facilis , vox flexilis ; mais,comme in
pourroit avoir en François unsens
opposéàmon Idée , & être pris dans
le même ſens d'inflexibilité ,j'at cru
devoirmefervir de flexionsde voix ,
d'autant plus que c'eſt parmi nous
autres Comediens , le Terme. Nous
diſons d'un Acteur , qui recite d'une
certaine façon , qu'il n'a point de
flexions.
DE JUILLET.
23
:
コ
Latins appellent Tenor , pour ſe
prêter à toutes les flexions imaginables
; c'est-à-dire ,, pour la rendre
mâle , tendre, forte , baſſe, ſelon
le Diſcours , mais toûjours intelligible.
Le Harangueur & le
Miniſtre d'Etat n'ont pas toûjours
beſoin d'une fi grande Voix , a mais
dans la Chaire , au Barreau , & au
Théatre, il faut quelques fois faire
du bruit , pour reveiller l'attenrion
de l'Auditeur : Pour cela , il
fautprendre ſur ſes Poulmons , il
ne faut pas cependant crier , s'enroüer
,& comme nous diſons s'engoüer
, & c'eſt à quoi nous fommesquelques
fois ſujets au Théatre
; le feu nous emporte & [ pour
me ſervir de nos termes ) nous
épouſons trop la Paſſion ; & nôtre
Période n'eſt pas finie , que nous
ſommes tout eſſouflez. Pour prévenir
cet accident,il faut ſe donner
a Subſellia grandiorem & pleniorem
vocem defiderant. Cicer.in
Brut.
24 LE MERCURE
des tems , c'est-à-dire , faire de
petites pauſes , préſqu'inſenſibles ,
enreprenant legerement la reſpira.
tion, & en foûtenant toûjours
les Yeux & l'Action , pour tenir
l'Auditeur en haleine , & attentif
juſqu'à la fin de la Periode , ſans
la laiffer tomber, comme font pluſieurs
perſonnes qui parlent en public.
Ces afpirations étant légeres,
onttoûjours grace dans le Recit ,
elles en font l'Anie,&c'eſt le plus
grandArt de la Declamation ; c'eſt
par là qu'une Période dire rapidement,
preſque d'un même port de
voix,&finie ſur un tonun peu emphatique,
fait unbel effet au Théatre,&
que s'attirantun applaudiflement
general , l'Acteur fait faire
ce que nous appellons le Brouha-
ha. a
a Un Marquis dans le Mifantrope
de Mr de Moliére dit :
.Et faire du fracas
Atous les beaux endroits qui mé
ritent des bas.
D'autres
DE JUILLET. 25
D'autres Périodes ſe diſent encore
par gradation , c'est-à-dire ,
en élevantde plus enplus la Voix ,
pour faire fentir la force de fonD..-
-cours à l'Auditeur ; cette derniere
remarque eft preſque la même que
la précedente , & la pratique ſeule
enfait connoître la difference.
Onne peut jamais bien exprimer
ce qu'on ne reffent pas vivement ;
mais cependant , il faut ſe poſſeder
, il ne faut pas trop ſe penétrer
ſoi-même , nis'abandonner (comimeje
crois déja l'avoir dit à fon
• feu&à ſa Paſſion ; car on s'étouffe,
la Voix ſe pert , & la Mémoire même
ſe trouble quelques fois : Ces.
tems , & ces petites pauſes , dont
j'aidéja parlé cy-deſſus , ménagées
avec art , feront d'un grand fecours.
Au commencement du Diſcours ,
• il faut parler modeftement, un peu
bass, a mais intelligiblement : Au
-a Exordium vehemens , &pugnax
efſſenon debet. Cicer. de Orat .
Lib. 2 . C
26 LE MERCURE
milieu , il faut moins ſe ménager
& fur la fin , on peut prendre l effort.
Rien ne fatigue plus que d'entendre
un Orateur , toûjours ſur le
même ton , ce qui s'appelle Monotonie.
ai
On dot changer de ton ; mais
ſans obſerver une certaine méthode,
& un certain ordre didactique,
commequelques uns , qui ſe font
une maniere de Recit qui , dans
chaque Période, eſt toûjours lemê.
me ; on diroit que c'est une eſpece
de Chanfon , & un refrein qu'ils
reprennent de tems-en-tems & de
phrafe en phrase : Rien n'eſt plus
propre à endormir un Auditeur.
Les Expoſitions doivent être dites
, fans grandes flexions de voix.
Les Raifonnemens doivent être
naturellement variez & appuyez .
a Ad aures noſtras & Sermonis
Suavitatem quid eft viciffitudine
commutatione aptius ? Cicer. 2. de
Orar
DEJUILLET. 26
Les Narrations doivent être coulées.
Les Portraits ne doivent point être
#trop chargez : Il n'y faut point trop
faire le Comedien ; je parle ſurtout
pour la Chaire .Quelques fois nous
ſommes obligez de charger un peu
nos portraits ſur la Scene , mais
autre part , c'eſt un déffaut. On
voyoit , par exemple , autrefois
des Predicateurs , qui faiſans le
Portrait d'une femme mondaine ,
- prenoient des Tons effeminez..
Rien n'eſt plus ridicule .
Ondoit éviter cette Déclamation
Scolaſtique , qui, avec des Tons &
desGeſtes trop étudiez , & fi j'oſe
dire , Pedanteſques , prétend exprimer
juſqu'au moindre mot. a
LesTons trop bas , c'est-à-dire ,
quiont , je ne ſçai quoi de trivial ,
doivent être bannis d'un Difcours
grave& ferieux.
a Non verba exprimens , fed uni-
--verſam rem &fententiam. Cicer..
de Orat. lib.3 .
Cij
23. LE MERCURE
Les Tons doux, tendres,& affeetueux
gagnent le coeur.
Les vehemens le frappent de
terreur.
Les familiers s'inſinüent & gagnent
l'eſprit .
Il faut étudier toutes les flexions
de Voix convenables aux Paffions,
mais tous les Tons doivent être no-
Lles& naturels.
Enfin , la Voix étant un don de
la Nature , on doit appeller heureux
l'Orateur qui l'a belle ; mais
que le qu'elle foit , baſſe ou haute,
mâle ou grêle , belle ou non belle;
il faut la conduire naturellement ,
pour ſe faire toûjours entendre
par une prononciation & une articulation
nette:C'eſt par là que plu
ſieurs Orateurs , & quelques Acteurs
, fans beaucoup de voix , font
écoûtez favorablement , & trou
vent l'Art de plaire.
LEVISAGE ET LES YEUX,
د
Le Vifage doit n'avoir rien de
1
DE JUILLET. 25
,
choquant ; il faut ſe le rendre parlant;
mais fansgrimaces : LesPafſions
s'y peignent d'elles mêmes ,
quand l'Ame eſt touchée . a Les
Yeux doivent être ouverts , &les
Sourcils élevez dans certains
grands mouvemens , mais fans paroître
égaré. Il eſt inutile de dire
que le Superbe éleve ſa vûë , que
l'Humble la baiſſe , que le Mépriſant&
le Colere tourne les yeux
de côté ; car , la Nature d'elle-même
dans la Paſſion , fait toutes ces
choſes & on n'a pas beſoin d'avis
là-deſſus. Il ſuffira de dire , que la
Vûë fixe , ferme & aflûrée , eſt une
choſe à laquelle doit s'attacher
l'Orateur. C'eſt dans l'oeil qu'eſt
l'action & la force de la Déclamation.
Un oeil vacillant , & dont
les regards ne ſont ni fermes , ni
arrêtez , & qui n'a nulle exprefa
Vultus ac frons animi est janua
qua fignificat voluntatem abditam
acretrufam. De Pel. Confult. no.
34
Gijj
30
LE MERCURE
fion , n'excite aucune Paſſion , &
ne remuë point le coeur de l'Audireur.
Les mouvemens du Viſage
ſans l'oeil, font inutiles , & ne font
aucune impreſſion. L'oeil doit parler
dans l'Orateur , puiſque les
yeux font des miroirs qui répreſentent
ce qui ſe paſſe dans notre
Ame: Cela eſt ſi vrai , qu'au recitd'une
Avanture , nos yeux marquent
& découvrent l'interêt que
nôtre coeur y prend : A propos
de cela , je ne puis m'empêcher de
blâmer certains Acteurs , qui ſur
la Scene,ont un oeil diſtrait , &qui
n'écoûtent qu'à demi & froidement
, celui qui leur parle de choſes
importantes & intereſſantes.
Un bon Acteur attentif à tout ce
qui ſe paſſe ſous ſa vûë , fait connoître
par ſes ſeuls mouvemens exterieurs
, & furtout par ſes yeux,
que ſonAme eſt touchée de ce qu'il
voit , ou de ce qu'il entend , &
fans parler , il touche l'Auditeur,
DE JUILLET. 31
L'ACTION OU LE GESTE .
Le Geſte doit toûjours préceder
d'un inſtant le diſcours , & finir
avec lui . Cela ſe fait naturellement
: L'Action doit être noble ,
naturelle , gracieuſe , importante ,
animée , vive & legere , tout cela
àpropos:Ellene doit point êtretrop
étudiée, ni trop recherchée , point
outrée. Porter les mains plus haut
que la tête , fraper des poings ,
ou les mains l'une dans l'autre ,
mettre les poings ſur les côtez ,
montrer des doigts , les écarter ,
étendre les bras en croix , avoir
trop de Geſtes , ce qui s'appelle
geſticuler , obſerver une certaine
action reguliere d'une main à l'autre
, n'agir que de la main gauche
ſeule b, font tousgeſtes vicicux qui
aGestus aberit àſceniconec vulta
nec manu nec excursionibus nimius.
Fab.lib. 1. cap. 2.
b Sinistra manusnunquamfola rectègeftum
facit. Gran. lib.6. cap. 6.
32 LE MERCURE
ne ſeront pas fuportables ſur la
Scene tragique , & qui ne peuvent
convenir qu'à un Comique , & qui
par confequent,ne peuvent être reçûs
dans unOrateur grave. Je dirai
pourtant que ces geſtes- là étant
ménagez ,feroientſoufferts dansdes
fureurs & d'autres paſſions vehementes
; furtout dans un homme
gracieux. Nous en avons pluſieurs
exemples au Théatre & ailleurs ;
mais ces exemples ne font pas à
ſuivre. Un grand Orateur & un
grand Acteur peuvent hazarder
quelque choſe , on peut les imiter
, mais on ne doit les imiter que
dans ce qu'ils ont de beau , de bon
&de naturel. Il faut étudier toutes
ces chofes , mais ſe les rendre ſi
familieres,que l'art en ſoit entierement
caché a pour ſe rendre plus
vrai , plus naturel , & plus per--
fuafif.
aUbicumqueArs oftententatur ,
veritas abeffe videtur. Quint. lib .
10. cap.4.
DE JUILLET.
33
i
Le trop d'art dans la Voix &
dans l'Action , ainſi que dans la
compoſition d'undiſcours , rend un
Orateur ſec , guindé , &pédant .
Enfin, on ſe ſouviendra qu'on
ne peut,& qu'on ne doit pas même
vouloir faire tout ſentir dans un
longDiſcours &dans un long Rôle.
Les endroits négligez ou pour
mieux dire , moins marquez font ,
comme les Ombres aux tombeaux.
a
,
Ce font icy des Regles generales,
qui en détail , demanderoient un
volume , & il ſeroit neceſſaire que
quelque Illuftre Orateur , ou quelque
habile Acteur traitât cette
matiere plus amplement. Je ne l'ai
qu'ébauchée , & je ne me ſens pas
capable de faire d'avantage.
J'oſe dire pourtant , que je crois
avoir expoſédans cesReflexions,les
Pointsles plus effentiels delaDéclamation,
quoique fort ſuccintement.
a Quadam etiam negligentia est
diligentia . Cic. de Orat..
34 LE MERCURE
AVIS GENERAL ,
Toutes les Regles de Ciceron ,
de Quintilien ,&des Illuſtres Modernes
qui ont pû écrire ſur la Déclamation,
fontinutiles à l'Orateur,
s'il ne ſuit la premiere , qui eſt , de
bien comprendre ce qu'il dit & de
le ſentir fortement foi-même , pour
le rendre ſenſible à l'Auditeur.
Quand on eſt touché de fon difcours,
leViſage, la Voix&le Geſte ſe
prêtent,& fe conforment aux mouvemens
interieursa , & pour peu
qu'on aitquelques graces naturelles;
avec cela ſeul ,ſans beaucoup de
recherches,on peut plaire& perfuader
, qui est le ſeul but de l'Eloquence.
a Omnis motus animifuum quemdam
à naturâ habet vultum &fonum
&gestum. Cic. in Orat .
DE JUILLET.
35
DERNIERE REFLEXION ,
ET CONCLUSION.
Quoique l'on nous raconte de
Demosthenes , quoique Ciceron
diſe de lui même; je ne puis croire
qu'il ſoit poſſible , ſans les difpoſitions
naturelles , de parvenir
au ſouverain degré de la Déclamation.
L'Art peut bien , en corrigeant
un peu les déffauts de la
Nature , rendre un Orateur , &
un Acteur plus que paſſable &
au deſſus du mediocre; mais les
graces naturelles de l'Eſprit & du
Corps,fortifiées par l'Etude&l'Application
, peuvent ſeules donner
l'Excellence. L'Application peut
donner la Mémoire , l'Etude peut
donner l'Intelligence ; mais la ſenſibilité
de l'Ame , que nous appellons
Entrailles ( Partie Effentielle
du Recit ) & ces graces
exterieures ſi éclatantes , & fi frapantes
, que nous admirons dans
1
36 LE MERCURE
certains Orateurs , dans certains
Acteurs , & dans certaines Acttices;
tout cela , dis-je , ne pouvant
être acquis par aucun Art , n'eſt
qu'un pur bienfaitde la Nature:
Ainſi , je finirai comme j'ai commencé,
endiſant avec Ciceron &
Quintilien.
Sic fentio Naturam , primùm ad
dicendum vim afferre maximam ,
&nihil Pracepta , atque Artes valere
, nifi adjuvante Natura.
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