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52
p. 95
AUTRE.
Début :
Je suis la garde tutelaire [...]
Mots clefs :
Château
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
E fuis la garde tutelaire
De plufieurs Empires divers ;
Mais mes trois derniers pieds ont jadis penfé faire
La ruine de l'Univers .
Mes cinq premiers en France & dans l'Afie
Forment un petit animal ,
Qui de quatre d'entre eux a fouvent grande envie,
Prenez ma tête , elle eft le titre capital
D'un Roi qui loin d'ici regne à ſa fantaiſie .
E fuis la garde tutelaire
De plufieurs Empires divers ;
Mais mes trois derniers pieds ont jadis penfé faire
La ruine de l'Univers .
Mes cinq premiers en France & dans l'Afie
Forment un petit animal ,
Qui de quatre d'entre eux a fouvent grande envie,
Prenez ma tête , elle eft le titre capital
D'un Roi qui loin d'ici regne à ſa fantaiſie .
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53
p. 195-199
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
Le Roi, qui étoit arrivé du Château de la Meute le 2 Décembre dernier, y retourna [...]
Mots clefs :
Roi, France, Château, Général, Marquis, Harangue, Discours, Compagnie des Indes
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texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Le Roi, qui étoit arrivé du Château de la
Meute le 2 Décembre dernier, y retourna
le 4, & revint à Versailles la nuit du 6 au 7, avec
Mor deigneur le Dauphin & Mesdames de France
qui é toient aliés le 6 joindre Sa Majesté.
adame Louise prit le 3 les eaux de Vichy, &
M
cette Princesse a pris Médecine.
le 4,
Reine communia le 7 par les mains de l'Ab-
La
Indigné, son Aumônier en quartier.
bé d'.
même jour, le Bailli de Froulay, Ambassa-
Le
deur
ordindire de la Religion de Malte, eut une
audier
ice particuliere du Roi, dans laquelle il
compl.
imenta Sa Majesté sur la naissance de Mon-
seignei
ir le Duc de Bourgogne. Le Bailli de Frou-
lay sut
conduit à cette audience pat le Chevalier
de Sain
ctot, Introducteur des Ambassadeurs.
Le 8
„Fête de la Conception de la Sainte Vier-
ge, let
us Mejestés accompagnées de Monseigneur
le Dau-
phin, de Madame la Dauphine & de Mes-
dames
de France, entendirent le Sermon de l'Ab-
bé Fro
quieres, Chanoine & Théologal de l'Eglise
Cathée
lrale de Noyon, & assisterent ensuite aux
Vêpre:
chantées par la Musique.
Sa!
dajesté a donné au Prince de Conti le Gou-
vernei
nent du Château d'Alais, qu'avoit le Ma-
réchal
de la Fatre, & au Maréchal de la Farre le
Gouv
ernement de Graveline, vacant par la mort
du M
urquis de Broglie; le Duc de Broglie, Lieu-
1ij
gitized by Goc
-r-
196MERCURE DE FRANCE.
tenant Général de l'Infanterie, a obtenu le Gou-
vernement de Bethune, qui vaquoit pat la mort
du Maréch al de Laval-Montmorency.
Le Marquis de Monteynard, Maréchal de
Camp, & le Marquis de Choiseul Beaupré, ont
été nommés Inspecteurs Généraux de l'Infan-
terie.
Le Roi a accordé à M. de Nozieres le Régi-
ment d'Infanterie de Flandte, vacant par la dé-
mission du Marquis de Choiseul Beaupré, qui
passe en qualité de Colonel & Brigadier dans le
Régiment des Grenadiers de France.
M. le Bret, un des Avocats Généraux du Parle-
ment, a ouvert les audiences de la Grand'-Cham-
bre, par une Harangue sur la gloire propre au
Barreau. Cette Harangue fut suivie d'un discours
de M. de Maupeou, Premier Président sur l'ému-
lation. Les mercuriales se sont faites, suivant l'u-
sage, & M. d'Ormesson de Noyseau, Premier
Avocat Général, a parlé contre le défaut des per-
sonnes, qui ne veulent pas être ce qu'elles sont, &
qui veulent paroitre ce qu'elles ne sont pas.
A la rentrée de la Cour des Aides, M. de La-
moignon de Malesherbes, Premier Président, pro-
nonça un discours sur la nécessité de ne point s'ecar-
ter des anciennes maximes. M. Boula de Mareuil
Avocat Général, prit ensuite la parole, & recom-
manda l'attontion sur le choix des Livres.
Le concours ayant été ouvert, pour disputer
les deux Chaires qui vaquoient dans la Fatulté de
Droit, Messieurs Thomassin & Lorry ont empor-
té les suffrages. Ils furent installés le 4, & après
une Harangue prononcée par M. Bernard, le plus
ancien des Docteurs Régens, les deux nouveaux
Professeurs firent leur discours de remerciement:
les gens du Roi, & plusieurs autres Personnes de
JANVIER. 1752.
197
distinction se trouverent à cette cétémonie.
L'Académie Royale de Chirurgie propose,
pour le prix quelle doit donner en 1753, la ques-
tion suivante: Le feu, ou cautere actuel, n'a-t'il
pas été trop employé par les anciens, & trop négligé
par les modernes? En quel cas ce moyen doit il être
préferé aux autres pour la cure des maladies Chirur-
gicales, & quelles sont les raisons de préference :
Le 25 Août 1752, l'Académie des Belles-Let-
tres, établie à Montauban, donnera le prix d'E-
loquence qu'elle a coutume d'adjuger tous les
ans, & elle propose pour sujet: La vraie Philoso-
phie est incompatible avec l'irreligion, conformement
à ces paroles du Livre de la Sagesse: Hæc cogita-
verunt, & erraverunt.
Le 9, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens quatre-vingt-deux livres
dix sols; les Billets de la premiere Lotterie Roya-
le, à sept cens cinq livres; & ceux de la seconde,
à six cens cinquante six livres.
Le 12, troisième Dimanche de l'Avent, le Roin
& la Reine, accompagnés de Monseigneur le
Dauphin, de Madanie la Dauphine, & de Mes-
dames de France, entendirent le Sermon de l'Ab-
be Froquieres, Chanoine & Théologal de l'Eglise
Cathédrale de Noyon. Leurs Majestés assisterent
ensuite aux Vêpres & au Salut.
Le Roi alla le 10 se promener à Trianon; le 9,
le 11 & le 13, Sa Majesté a pris le divertissement
de la Chasse.
Le 13, le Roi partit pour aller quelques jours
au Chateau de Bellevue.
On a publié le 15 une Déclaration du Roi, la-
quelle porte que dans tous les procès, qui seront
de nature à êtte jugés dans les Sièges Presidiaux
on dernier Ressort au premier Chef de l'Edit du
1 iij
198 MERCUREDEFRANCE.
mois de Jonvier 1751, la plutalité d'une seule
voix pour l'un des avis formura dorénavant le
jugement.
Le quatrième tirage de la leconde Lotterie
Royale, se fera le 7 du mois de Janvier prochain
dans la grande Salle de l'Hotel-de-Ville, en la
maniere accoûtumée.
La Compagnie des Indes tint le 24, en son
Hôtel une assemblée générale, dans laquelle tout
Actionnaire, qui avoit disposé vingt quatre Ac-
tions, ent séance & voix délibérative.
Les ,cent-onze Chirurgiens, que le Roi avoit
privés du droit d'assister aux assemblées de la Fa-
culté de S. Côme, ayant signé une iétractation
de la Requête qui avoit occasionné leur exclusion,
Sa Majesté a bien voulu les tétablit dans toutes
leurs prérogatives.
Selon les Lettres de Bordeaux du 4, on y a ap-
pris que le 11 du mois de Septembre dernier, il
y avoit eu dans la Bande du Sud de Saint Domin-
gue un ouragan si violent, & une augmen:ation
si considérable de mirée, que le Bourg de Jac-
quemelle avoit été inonde. Toutes les maisons
de ce Bourg ont été renversées, à l'exception de
deux qui sont réstées couvertes de sable. Le Na-
vire le Sceptre, de la Rochelle; & un Batiment
de Saint Louis, se sont brisés contre la Côte.
Leur cargaison a été entierement perdue, & deua
matelots ont péri. De tous les Bâtimens qui
étoient dans les parages, il n'y a eu qu'un Roche-
lois & un Nantois, qui n'ayent pas échové. On
espére d'en relever quelques uns, partrculiere-
ment deux, nommés le Berger, & le David. Le
vent n'a pas fait à terre un moindre ravage. Il
a couché toutes les Cannes du Sucre, déraciné
un grand nombre de Cottoniers, & endommagé
plusieurs moulins.
JANVIER.
1752.
199
On est informé que les Navires la Gloire & le
Ponchartrain, sont artivés, le premier au Cap, le
second au Port-au-Prince, lieu de leur destina-
tion.
Si l'on en croit le rapport des équipages de
quelques Batimens, le Navire le Renard, com-
mandé par le Capitaine Figoly, s'est perdu à l'Isse
de Wight. Il venoit du Cap, & étoit destiné pour
le Havre.
Le 16, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens quatre vingt-douze livres;
les Billets de la premiere Lotterie Royale, à sept
cens quatre; & ceux de la seconde, à six cens cin-
quante- trois livres.
Le Roi, qui étoit arrivé du Château de la
Meute le 2 Décembre dernier, y retourna
le 4, & revint à Versailles la nuit du 6 au 7, avec
Mor deigneur le Dauphin & Mesdames de France
qui é toient aliés le 6 joindre Sa Majesté.
adame Louise prit le 3 les eaux de Vichy, &
M
cette Princesse a pris Médecine.
le 4,
Reine communia le 7 par les mains de l'Ab-
La
Indigné, son Aumônier en quartier.
bé d'.
même jour, le Bailli de Froulay, Ambassa-
Le
deur
ordindire de la Religion de Malte, eut une
audier
ice particuliere du Roi, dans laquelle il
compl.
imenta Sa Majesté sur la naissance de Mon-
seignei
ir le Duc de Bourgogne. Le Bailli de Frou-
lay sut
conduit à cette audience pat le Chevalier
de Sain
ctot, Introducteur des Ambassadeurs.
Le 8
„Fête de la Conception de la Sainte Vier-
ge, let
us Mejestés accompagnées de Monseigneur
le Dau-
phin, de Madame la Dauphine & de Mes-
dames
de France, entendirent le Sermon de l'Ab-
bé Fro
quieres, Chanoine & Théologal de l'Eglise
Cathée
lrale de Noyon, & assisterent ensuite aux
Vêpre:
chantées par la Musique.
Sa!
dajesté a donné au Prince de Conti le Gou-
vernei
nent du Château d'Alais, qu'avoit le Ma-
réchal
de la Fatre, & au Maréchal de la Farre le
Gouv
ernement de Graveline, vacant par la mort
du M
urquis de Broglie; le Duc de Broglie, Lieu-
1ij
gitized by Goc
-r-
196MERCURE DE FRANCE.
tenant Général de l'Infanterie, a obtenu le Gou-
vernement de Bethune, qui vaquoit pat la mort
du Maréch al de Laval-Montmorency.
Le Marquis de Monteynard, Maréchal de
Camp, & le Marquis de Choiseul Beaupré, ont
été nommés Inspecteurs Généraux de l'Infan-
terie.
Le Roi a accordé à M. de Nozieres le Régi-
ment d'Infanterie de Flandte, vacant par la dé-
mission du Marquis de Choiseul Beaupré, qui
passe en qualité de Colonel & Brigadier dans le
Régiment des Grenadiers de France.
M. le Bret, un des Avocats Généraux du Parle-
ment, a ouvert les audiences de la Grand'-Cham-
bre, par une Harangue sur la gloire propre au
Barreau. Cette Harangue fut suivie d'un discours
de M. de Maupeou, Premier Président sur l'ému-
lation. Les mercuriales se sont faites, suivant l'u-
sage, & M. d'Ormesson de Noyseau, Premier
Avocat Général, a parlé contre le défaut des per-
sonnes, qui ne veulent pas être ce qu'elles sont, &
qui veulent paroitre ce qu'elles ne sont pas.
A la rentrée de la Cour des Aides, M. de La-
moignon de Malesherbes, Premier Président, pro-
nonça un discours sur la nécessité de ne point s'ecar-
ter des anciennes maximes. M. Boula de Mareuil
Avocat Général, prit ensuite la parole, & recom-
manda l'attontion sur le choix des Livres.
Le concours ayant été ouvert, pour disputer
les deux Chaires qui vaquoient dans la Fatulté de
Droit, Messieurs Thomassin & Lorry ont empor-
té les suffrages. Ils furent installés le 4, & après
une Harangue prononcée par M. Bernard, le plus
ancien des Docteurs Régens, les deux nouveaux
Professeurs firent leur discours de remerciement:
les gens du Roi, & plusieurs autres Personnes de
JANVIER. 1752.
197
distinction se trouverent à cette cétémonie.
L'Académie Royale de Chirurgie propose,
pour le prix quelle doit donner en 1753, la ques-
tion suivante: Le feu, ou cautere actuel, n'a-t'il
pas été trop employé par les anciens, & trop négligé
par les modernes? En quel cas ce moyen doit il être
préferé aux autres pour la cure des maladies Chirur-
gicales, & quelles sont les raisons de préference :
Le 25 Août 1752, l'Académie des Belles-Let-
tres, établie à Montauban, donnera le prix d'E-
loquence qu'elle a coutume d'adjuger tous les
ans, & elle propose pour sujet: La vraie Philoso-
phie est incompatible avec l'irreligion, conformement
à ces paroles du Livre de la Sagesse: Hæc cogita-
verunt, & erraverunt.
Le 9, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens quatre-vingt-deux livres
dix sols; les Billets de la premiere Lotterie Roya-
le, à sept cens cinq livres; & ceux de la seconde,
à six cens cinquante six livres.
Le 12, troisième Dimanche de l'Avent, le Roin
& la Reine, accompagnés de Monseigneur le
Dauphin, de Madanie la Dauphine, & de Mes-
dames de France, entendirent le Sermon de l'Ab-
be Froquieres, Chanoine & Théologal de l'Eglise
Cathédrale de Noyon. Leurs Majestés assisterent
ensuite aux Vêpres & au Salut.
Le Roi alla le 10 se promener à Trianon; le 9,
le 11 & le 13, Sa Majesté a pris le divertissement
de la Chasse.
Le 13, le Roi partit pour aller quelques jours
au Chateau de Bellevue.
On a publié le 15 une Déclaration du Roi, la-
quelle porte que dans tous les procès, qui seront
de nature à êtte jugés dans les Sièges Presidiaux
on dernier Ressort au premier Chef de l'Edit du
1 iij
198 MERCUREDEFRANCE.
mois de Jonvier 1751, la plutalité d'une seule
voix pour l'un des avis formura dorénavant le
jugement.
Le quatrième tirage de la leconde Lotterie
Royale, se fera le 7 du mois de Janvier prochain
dans la grande Salle de l'Hotel-de-Ville, en la
maniere accoûtumée.
La Compagnie des Indes tint le 24, en son
Hôtel une assemblée générale, dans laquelle tout
Actionnaire, qui avoit disposé vingt quatre Ac-
tions, ent séance & voix délibérative.
Les ,cent-onze Chirurgiens, que le Roi avoit
privés du droit d'assister aux assemblées de la Fa-
culté de S. Côme, ayant signé une iétractation
de la Requête qui avoit occasionné leur exclusion,
Sa Majesté a bien voulu les tétablit dans toutes
leurs prérogatives.
Selon les Lettres de Bordeaux du 4, on y a ap-
pris que le 11 du mois de Septembre dernier, il
y avoit eu dans la Bande du Sud de Saint Domin-
gue un ouragan si violent, & une augmen:ation
si considérable de mirée, que le Bourg de Jac-
quemelle avoit été inonde. Toutes les maisons
de ce Bourg ont été renversées, à l'exception de
deux qui sont réstées couvertes de sable. Le Na-
vire le Sceptre, de la Rochelle; & un Batiment
de Saint Louis, se sont brisés contre la Côte.
Leur cargaison a été entierement perdue, & deua
matelots ont péri. De tous les Bâtimens qui
étoient dans les parages, il n'y a eu qu'un Roche-
lois & un Nantois, qui n'ayent pas échové. On
espére d'en relever quelques uns, partrculiere-
ment deux, nommés le Berger, & le David. Le
vent n'a pas fait à terre un moindre ravage. Il
a couché toutes les Cannes du Sucre, déraciné
un grand nombre de Cottoniers, & endommagé
plusieurs moulins.
JANVIER.
1752.
199
On est informé que les Navires la Gloire & le
Ponchartrain, sont artivés, le premier au Cap, le
second au Port-au-Prince, lieu de leur destina-
tion.
Si l'on en croit le rapport des équipages de
quelques Batimens, le Navire le Renard, com-
mandé par le Capitaine Figoly, s'est perdu à l'Isse
de Wight. Il venoit du Cap, & étoit destiné pour
le Havre.
Le 16, les Actions de la Compagnie des Indes
étoient à dix-huit cens quatre vingt-douze livres;
les Billets de la premiere Lotterie Royale, à sept
cens quatre; & ceux de la seconde, à six cens cin-
quante- trois livres.
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54
p. 108-109
D'Arpajon le 14 Septerbre.
Début :
Aussi-tôt que la nouvelle de la naissance de Monseigneur le Duc de [...]
Mots clefs :
Arpajon, Comte de Noailles, Château, Naissance du duc de Bourgogne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : D'Arpajon le 14 Septerbre.
D'Arpajon le 14 Septerbre.
Aussi-tôt que la nouvelle de la naissance
de Monseigneur le Duc de
Bourgogne fut artivée à Arpajon, elle fut
annoncee au peuple par le son de toutes
les cloches, & par plusicurs salves d'un
grand nombre de boctes. En même tems
les boutiques furent fermées, & sans atten-
dre les ordres du Magistrat, chacun ne
s'occupa que du soin de célébrer un éve-
nement si intéressant. Une Compagnie
de cent jeunes gens, lestement vêtus, s as-
fembla dans la Place, & fit une triple dé-
charge de mousqueterie. De-li, marchant
au son des tambours & des fifres, ils se
rendirent à la porte de la grande Eglise,
où le peûple étoit déja accouru en foule.
Après le Te Deum, pendant lequel il y eut
plusieurs nouvelles salves de boëtes & de
mousqueterie, la meme Compagnie de
jeunes gens retourna sur la Place, & le
Magistrat mit le feu au bucher qu on y
avoit préparé. En conséquence des ordres
envoyés par le Comte e Noailles, qui est
Seigneur d'Arpajon, le Château fut en-
tierement illuminé, ainsi que l'avenue
edO
JANVIER. 1752. 10
qui y conduit. Ce Château est situé en tre
deux bras de la riviere d'Orge, & l'illu-
mination se répétant dans les eaux, forma
un coup d'oil également agréable & frap-
pant. Le Comte de Noailles avoit ordoa-
né qu'elle fût accompagnée d'un souper
splendide; ses intentions furent parfaite-
ment remplies, & l'on but les santés du
Roi & de la Famille Royale au bruit du
canon. La Ville de son côté, suivit avec
transport l'exemple du Chateau. Il y eut
des illuminations dans toutes les rues, &
un feu de vant chaque maison, & tous les
Habitans, dans 1yvresse de leur joie,
s'empressoient à l'envi de distribuer des
rafraichissemens aux Passans. Pendant la
plus grande partie de la nuit on ne vit de
tous côtés que des danses, & l'air retentit
des acclamations réitérées de Vive le Roi.
L'allégresse générale sembla faire de toute
la Ville une seule famille. Le Comte de
Noailles, indépendamment des autres
marques éclatantes qu'il a données de ses
sentimens en cette occasion, a dotté plu-
sieurs filles dans ses Terres d'Arpajon, de
Poix & de Mouchy, & non content des
sommes qu'il a données pour cet effet, il
s'est chargé de payer pendant cinq ans la
Taille des nouveaux mariés.
Aussi-tôt que la nouvelle de la naissance
de Monseigneur le Duc de
Bourgogne fut artivée à Arpajon, elle fut
annoncee au peuple par le son de toutes
les cloches, & par plusicurs salves d'un
grand nombre de boctes. En même tems
les boutiques furent fermées, & sans atten-
dre les ordres du Magistrat, chacun ne
s'occupa que du soin de célébrer un éve-
nement si intéressant. Une Compagnie
de cent jeunes gens, lestement vêtus, s as-
fembla dans la Place, & fit une triple dé-
charge de mousqueterie. De-li, marchant
au son des tambours & des fifres, ils se
rendirent à la porte de la grande Eglise,
où le peûple étoit déja accouru en foule.
Après le Te Deum, pendant lequel il y eut
plusieurs nouvelles salves de boëtes & de
mousqueterie, la meme Compagnie de
jeunes gens retourna sur la Place, & le
Magistrat mit le feu au bucher qu on y
avoit préparé. En conséquence des ordres
envoyés par le Comte e Noailles, qui est
Seigneur d'Arpajon, le Château fut en-
tierement illuminé, ainsi que l'avenue
edO
JANVIER. 1752. 10
qui y conduit. Ce Château est situé en tre
deux bras de la riviere d'Orge, & l'illu-
mination se répétant dans les eaux, forma
un coup d'oil également agréable & frap-
pant. Le Comte de Noailles avoit ordoa-
né qu'elle fût accompagnée d'un souper
splendide; ses intentions furent parfaite-
ment remplies, & l'on but les santés du
Roi & de la Famille Royale au bruit du
canon. La Ville de son côté, suivit avec
transport l'exemple du Chateau. Il y eut
des illuminations dans toutes les rues, &
un feu de vant chaque maison, & tous les
Habitans, dans 1yvresse de leur joie,
s'empressoient à l'envi de distribuer des
rafraichissemens aux Passans. Pendant la
plus grande partie de la nuit on ne vit de
tous côtés que des danses, & l'air retentit
des acclamations réitérées de Vive le Roi.
L'allégresse générale sembla faire de toute
la Ville une seule famille. Le Comte de
Noailles, indépendamment des autres
marques éclatantes qu'il a données de ses
sentimens en cette occasion, a dotté plu-
sieurs filles dans ses Terres d'Arpajon, de
Poix & de Mouchy, & non content des
sommes qu'il a données pour cet effet, il
s'est chargé de payer pendant cinq ans la
Taille des nouveaux mariés.
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55
p. 173-174
De Trelon près d'Avesnes.
Début :
Le 17. du même mois Mademoiselle la Comtesse de Merode, voulant aussi donner des démonstrations [...]
Mots clefs :
Treslon, Château, Naissance du duc de Bourgogne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Trelon près d'Avesnes.
De Trelon près d'Avesnes.
Le 17. du même mois Mademoiselle la Comtesse
de Merode, voulant aussi donner des démonstrations
publiques de son zéle, fit chanter, dans
la Chapelle de son Château de Trelon près
H liij
174 MERCUREDEFRANCE.
Avesnes, le Te Deum auquel l'Abhé de l'Ab-
baye réguliere de Liessies officia pontificalement.
Elle donna le même jour un souper splendide
& un grand bal, & son Château, tant à l'ex-
térieur que dans l'intérieur, fut magnisique-
ment illuminé.
Le 17. du même mois Mademoiselle la Comtesse
de Merode, voulant aussi donner des démonstrations
publiques de son zéle, fit chanter, dans
la Chapelle de son Château de Trelon près
H liij
174 MERCUREDEFRANCE.
Avesnes, le Te Deum auquel l'Abhé de l'Ab-
baye réguliere de Liessies officia pontificalement.
Elle donna le même jour un souper splendide
& un grand bal, & son Château, tant à l'ex-
térieur que dans l'intérieur, fut magnisique-
ment illuminé.
Fermer
56
p. 10-64
HISTOIRE Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette, tirée d'un ancien Manuscrit.
Début :
AVERTISSEMENT. Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit qui a / Qui de vous veut bon vers ouir [...]
Mots clefs :
Aucassin, Nicolette, Romance, Dieu, Père, Ami, Douce amie, Belle, Terre, Fils, Beau, Cheval, Roi, Conte, Sire, Chanter, Pays, Homme, Château, Vers, Amour, Doux, Chambre, Forêt, Mal, Fille, Yeux, Garins de Beaucaire, Mots, Vicomte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette, tirée d'un ancien Manuscrit.
HISTOIRE
Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette,
tiree d'un ancien Manuscrit.
AVERTISSEMENT.
Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit
qui a près de 500 ans d'ancien-
neté. Il fut composé veis le tems de S.
Louis pour être reciré & chanté dans les
Cours des Rois, des Princes & des
Scigneurs. Le Trouverre ou Jongleur qui
faisoit le premier rôle, récitoit à voix hau-
te & sonore l'histoire ou la fable en prose
qui est toujours précédée par ces mots,
On dit, on conte, on fabloye. Ce qui est en
vers, précedé des mots on chante, étoit mis
en musique, & se chantoit sans doute en
chœeur par la troupe des Chanteurs à qui le
chef donnoit le ton. Un nombre infini
d'instrumens de toutes espéces joués par
les Jongleurs & les Menestriers de la mê-
me bande, formoit l'accompagnement.
Tous les vers d'un même chant ou d'une
même suite rimoient ensemble, hormis le
dernier vers; mais les rimes n'en setoient
pas de mise aujourd'hui: outre que la pro-
nonciation étoit fort differente de la nôtre;
(car Aucassin rimoit à is, & se prononçoit
Aucassin ou Aucassis) nos Peres se conten-
toient des assonances, ou de la plus legere
ressemblance dans, la finale des mots.
FEVRIER.
1752.
11
L'attention de ne point faire rimer le
dernier vers de 'chaque reprise avec les
précédens, semble indiquer un dessein
formel d'avertir le Trouverre qu'il devoit
se préparer à commencer son récit en prose;
c'étoit une espéce de réclame pour le Dé-
clamateur qui avoit à reprendre son rôle
lorsque le chanteur alloit finir le sien.
Le Traducteur n a fait que mettre dans
un François intelligible le texte original
qui ne pourroit être entendu que d'un
petit nombre de personnes qui ont pris la
peine de se rendre celangage familier. Il
a rendu scrupuleusement dans la Prose la
simplicité & la naiveté du dialogue; mais à
l'égard de la versification, il n en a pas tou-
jours conservé aussi exactement la mesure
& les rimes.
On a long. tems délibéré s'il ne seroit
pas à propos de faire quelques retranche-
mens dans cet ouvrage, & si, par mena-
gement pour la délicatesse des Lecteurs, il
ne falloit pas supprimer l'épisode du Bou-
vier, & celle du Roi de Torelore; mais
enfin on s'est déterminé à conserver l'un &
l'autre. Il ne s'agit pas de donner un ou-
vrage sans défaut, celui ci en a beancoup
quon ne prétend pas dissimuler; il est
question de faire connoître au vrai nos an-
ciennes mœurs; & comme rien n est plus
AV
30
13 MERCUREDE FRANCE.
propre à les représenter au naturel que cet-
te composition, on a cru ne pouvoir con-
server avec trop de fidelité, dans la copie,
tous les traits de l'original.
Une autre raison, peut-être plus impor-
tante, s'est jointe à celle-là pour détermi-
ner le traducteur à prendre ce parti; il a
lû avec satisfaction dans le dix-septième
volume du recuoil de l'Académie des Bel-
les-Lettres, un Mémoire sur l'utilité de la
lecture des anciens Romans de Chevalerie
où l'Auteur prétend qu'il y a presque tou-
jours un but moral dans tous les ouvrages
de ce genre. Le Roman d'Aucassin & de
Nicolette vient à merveille à l'appui de
son sentiment; le traducteur croit y voit
d'un bout à l'autre une intention sensible
d'y repandre d'utiles moralités. L'Amour,
tant recommandé par tous nos anciens Au-
teurs, n est presque jamais presentè ici que
comme une passion, qui, renfermée dans
de justes bornes, peut être le principe des
plus éclatantes vertus & des plus grandes
actions; mais qui en même tems, peut être
aussi la source d'une infinité de désordres
& de calamités lorsqu'on s'y laisse telle-
ment alservir que l'on oublie tout ce qu'on
doit à sa naissance, à sa famille, à son état
& à sa Patrie. Le discours du Berger, qui
daigne à peine répondre au jeune Aucas-
sin, quoique son Damoiseau, c est à dire,
13
FEVRIER. 1752.
au fils de son Seigneur, parceque la divi-
sion du Pere & du fils les met l'un & l'au-
tre hors d'état de lui faire sentir leur auto-
rité, ce discours insolent n'a pas fait d'im-
pression sur Aucassin, toujours aveuglé par
son amour; le Bouvier revient à la charge.
Pouvoit-on encore rien imaginer de plus
touchant pour faire rentrer en lui même
ce fils dénaturé, que les tendres sentimens
de cet homme grossiet qui compte pour
peu tous ses maux, en comparaison de l'é-
tat où est réduite sa malheurense mere? La
valeur recommandée dans tout le roman,
est une leçon continuelle aux Seigneurs de
Fiefs pour leur apprendre qu'ils se doivent
à la défense de leurs Sujets, que se mon-
trer seulement à leur tête dans les Guer-
res qu'ils ont à soutenir, c'est en assurer
le succès, & qu'il n est pour eux d'autre
moyen de conserver leur bien, leur fief,
& leut honneur. L'épisode du Roi de To-
relore est une correction encore plus forte
pour les Princes & les Seigneurs de Fiess:
si elle se sent de la dureté du siécle, elle
sert à leur montrer tout l'opprobre attaché
à une vie molle & effeminée; elle les aver-
tit que dans le besoin il faut qu'ils se char-
gent du poids de la guerre, & que quand
ils l'ont entreprise une fois, il ne faut pas
y perdre du tems, mais la poursuivre à tou-
te outrance. Telle est la morale qu'on a
14 MERCUREDE FRANCE.
eru voir dans cette pièce, & qui a fait con-
server deux Episodes que, sans cela, il cût
été aisé de retrancher.
COMMENCEMENT DE LA ROMANCE;
C'est d'Aucassin & de Nicolette.
Qui de vous veut bon vers ouir
De vieux & d'antiques déduits
De deux enfans beaux & petits
C'est Nicolette & Aucassis:
Des grands peines qu'il souffrit
Et des provesses qu'il sit
Pour sa mie au teint de lis.
D'eux fut ce chant & ce recit
Qui courtois est & bien assis.
Nul homme n'est si esbahi
Tant dolant ni tant entreptis
De grand mal & malade au lit
Qui de l'ouir ne fut gueri
Et de joye regaillardi
Taur doux il est....
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloie.
Le Comte Bongars de Valens faisoit une
si cruelle guerre au Comte Garins de Beau-
caire qu'il ne passoit pas un jour sans être
aux portes, aux murs, & aux barrieres de
sa Ville avec cent Chevaliers & avec mille
Sergens, tant à pied qu'à cheval, brulant
sa terre, ravageant son Pays, & tuant ses
FEVRIER.
1752.
15
hommes. Garins vieux & foible avoit fait
son tems, & n'avoit pour héritier ni fils
ni fille, hormis un jeune enfant beau,
grand, bien fait, & en tout point propor-
tionné à merveille, ayant cheveux blonds,
& frisés en petites boucles, les yeux vairs
& rians, la physionomie ouverte & pré-
venante, & enfin si rempli d'excellentes
qualités & de perfections qu'en lui n'y
avoit rien à reprendre, sinon que tant
estoit épris d'amour, qui tout surmonte
qu'il ne vouloit point être chevalier, pren-
dre les ar mes, allor aux Tournois, ni faire
ce qui convenoit à sa naissance.
Son pere & sa mere lui disoient, cher
fils, prens tes armes, monte à cheval, dé-
fends ta terre & secoure tes hommes: s'ils
te voyent parmi eux, ils en deffendront
mieux leur vie, leurs biens, leurs terres,
& leurs murailles.
De quoi me parlez vous, mon pere, dit
Aucassin (c'étoit le nom de l'enfant) que
Dien ne maccorde jamais rien de ce que
je lui demande, si l'on me voit armer Che-
valiet, monter à cheval & me mêler dans
aucun Tournoi, ni combat où je fasse sen-
tir la vigueur de mes bras aux Chevaliers,
& où jeprouve la force des leurs, avant
que vous m'ayez donné Nicolette ma dou-
ce amie que tant j aime. Cher fils, dit le
itized by Goog
16 MERCUREDE FRANCE.
pere, cela ne se peut, laissez-là cette che-
tive créature; c'est une esclave tirée de
terre étrangere que le Vicomte de cette
ville acheta des Sarrazins, qu'il amena ici,
qu'il a élevée & baptisée, & dont il a fait
sa filleule: il lui donnera quelqu'un de
ces jours un jeune garçon qui gagnera sa
vie à labourer; la tienne est toute gagnée,
& si tu veux prendre femme, je te donne-
rai fille de Roi, ou de Comte; car il ny
a en France si riche Seigneur dont tu vou-
lusses avoir la fille, que tu ne l'ayes aussi-
tot pour femme.
Mon Pere, dit Aucassin, est-il au mon-
de tant belle Seigneurie qui ne fût bien
occupée, si Nicolette ma douce amie la pos-
sedoit. Ce seroit peu pour elle d'être Im-
pératrice de Constantinople ou d'Allema-
gne, ou Reine de France ou d'Angleterre,
tant elle est franche, courtoise, debon-
naire & de toutes vertus accomplie.
On chante.
Aucassin fut de Beaucaire
D'un Château de belle retraite,
Quoique son pere fasse
De Nicolette la bien faite
Il ne se peut qu'il le détache,
Et qu'épouser ne la lui laisse.
Sa mere ainsi le meuace
by Goc
1752.
FEVRIER.
Méchant que veux-tu faire:
Aucassin répond tout en rage
Ma Nicolette est gente & gaye.
Ta Nicole esclave à Carthage
Fut d'un Sarazin achetée,
Lui dit sa mere irritée:
Si tu veux semme épouser,
Prens femme de haut parage.
Mere; je n'y puis que faite,
Nicolette est debonnaire;
Son gentil corps, son visage,
Sa beauté ont surpris mon ame,
Il est juste que son amour j'aye.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Quand le Comte Garins de Beaucaire
vit qu'il ne pourroit détourner Aucassin
son fils de l'amour de Nicolette, il alla
trouver le Vicomte de la Ville son Vassal;
il l'appella, & lui dit, Seigneur Comte,
chassez Nicolette votre filleule; que mau-
dite soit la Terre d'où elle fut amenée en
ce Pays; par elle je perds Aucassin, il ne
veut point être chevalier, ni rien faire de
ce qu il doit faire; sçachez que si je puis
la tenir, je la ferai jetter au feu, & bruler,
& à vous-même je ferai du pis que je
pourrai. Sire, fait le Vicomte, je suis
bien fâché s'il va & vient la voir & lui
a
17
18 MERCURE DE FRANCE.
parler. Je l'avois achetée de mes deniers,
élevée, baptisée, & fait ma filleule. Je lui
aurois donné un jeune garçon qui auroit
gagné sa vie à labourer. Votre fils n'a que
faire de gagner la sienne; mais puisque
c'est votre plaisir & vorre volonte, j'en-
verrai Nicolette en telle Terre & en tel
Pays que jamais de ses yeux il ne la verra.
Prenez-y bien garde, fait le Comte Ga-
rins, grand mal pourroit vous en arriver.
Ils se separent.
Le Vicomte étoit très riche homme, &
avoit un riche Palais. Dans une chamère
vers le jardin il fit mettre Nicolette au plus
haut étage, & lui laissa une vieille pour
compagne, qui devoit la garder à vue. Il
leur donna pain, viande, vin, & tout ce
qu'il leur falloit, & fit la porte si bien mu-
rer qu'on ne pouvoit entrer ni sortir; Un
seul petit jour y venoit du jardin par une
étroite fenêtre.
Ici on chante.
Nicolette est en prison mise
En une chambre à voste grise
Bâtie par grand artisice
Peinte à la Mosaique;
A la fenestre marbrine
S'appuya la Mesquine.
Cherelute blonde & poupine
jitized by Goog
FEVRIER.
1752.
Elle avoit, & la rose au matiu
N'étoit si fraische que son teint.
Jamais plus belle on ne vit.
Elle regarde par la grille
Et voit la rose épanouie
Et les Oiseaux qui se dégoisent;
Lors se plaint ainsi l'orseline:
Helas, malheureuse que je suis
Et pourquoi suis-je en prison mise
Aucassin Damoiseau Sire,
Je suis votre fidele amie
Et de vous ne suis point haie;
Pour vous je suis en prison mise,
En cette chambre à vostte grise
Où je trainerai ma malheureuse vic
Sans que jamais mon cœur varie;
Car toujours serai-je sa mie.
Ici on dit, on conte & on fabloye.
Nicolette fut en prison dans la chambre
ainsi que vous l'avez oui. Le bruit se ré-
pandit dans toute la terre & par tout le
Pays que Nicolette étoit perdue. Les uns
disent qu'elle est en fuite, & d'autres, que
le Comte Garins de Beaucaire l'a fait tuer.
Qui qu'en put avoir joie, Aucassin n en
eut point; il alla au Vicomte de la Ville,
& l'appella: Sire Vicomte, demanda t-il,
qu'avez-vous fait de Nicolette ma très-
19
20 MERCURE DE FRANCE.
douce amie, la chose du monde que plus
j'aimois? me l'avez-vous ôtée & eulevée?
Sçachez que si j'en meure, la faute en re-
tombera sur vous, & vous en répondrez.
Pour le seur, ce sera vous qui de vos mains
m'aurez arraché la vie, puisque c'est vous
qui m'avez enlevé ce que dans tout le mon-
de j'aimois le plus. Beau Sire, fait le Vi-
Comte, laissez-là cette Nicolette, cette
Esclave que j'amenai de terre étrangere,
que j'achetai de mes deniers, des Sarra-
zins, que j'ai élevée, baptisée, fait ma
filleule; je l'ai nourrie, & je lui donnerai
l'un de ces jours un jeune garçon qui ga-
gnera son pain à labourer. Vous n avez que
faire de travailler; mais prenez la fille d'un
Roi, ou pour le moins d'un Comte. Que
croiriez- vous avoir gagné si vous en aviez
fait une Dame, & l'aviez mise dans votre
lict? vous seriez bien avancé. Aucassin eut
beau repliquer, jurer & tempester dans des
termes qu'il n'est pas permis de repeter
ici....
Cessez, fait le Vicomte, tout ce que
vous direz ne servira de rien, jamais vous
ne la reverrez; si vous en parlez davanta-
ge, & que votre pere le sçache, il nous
fera jetter dans le feu, & bruler elle &
moi; vous même devez vous attendre à
tout dans la fureur qui le transporte. J'en
21
FEVRIER.
1752.
suis au désespoir, dit Aucassin, en quittant
le Vicomte qui n'étoit guére moins affligé
que lui.
Ici en chante.
Aucassin s'en est retourné
De douleur absmé
Pour l'absence de sa mie
On ne peut le consoler
Et nu lle assistance lui donner;
Vers le Palais s'en est allés
Dont il monte les degrez;
Dans une chambre est entré
Et de pleurer a commencé
Grand'douleur a demenée
De sa mie s'est lamenté;
Nicolette ma toute belle,
Belle debout, assise encore plus belle,
Allant & venant toujours belle;
Belle à repondre & à parler,
Belle à rire & à jouer,
Belle à baiser & embrasser,
Pour vous je suis désolé
Et si cruellement mené
Que j'en suis près d'expiret
Ma soeur, ma douce amie.
Ici on dit, on conte & on fabloie,
Tandis qu'Aucassin étoit en la cham-
brę à regretter Nicolette sa mie, le Com-
30
22 MERCUREDEFRANCE.
te Bongars de Valence qui avoit sa guer-
re à terminer ne s'y oublia point. Il avoi
mandé ses hommes à pied & à cheval, &
s'étoit avancé vers le Château pour y don-
ner l'assaut. Aux bruits mêlés de cris qui
s'élevent partout aux environs, les Che-
valiers & les Ecuyers du Château pren-
nent les armes, & accoutent aux portes
& aux murs pour les defendre. Les Bour-
geois montent aux galeries & aux cré-
naux, d'où ils lancent dards & pieux ai-
guisés; tandis que l'assaut se donne de
toutes parts avec la derniere violence
le Comte Garins de Beaucaire vient dans
la chambre, où Aucassin se livroit à ses
regrets & à ses gémissemens pour Nico-
lette sa très-douce amie que tant aimoit.
Malheureux, que fais-tu la? dit-il, lâ-
che que tu es ! tu vois qu'on attaque ton
Château, le meilleur & se plus fort qui
soit: sache que si tu se perds, il ne te reste
plus rien dont tu ne sois dépouillé: prens
les armes, mon fils, monte à cheval
défens ta terre, & va joindre tes sujets
au combat. Quand tu n'y ferois rien, il
suffit de ta présence: qu'ils te voyent seu-
lement parmi eux, ils en défendront
mieux, & leurs biens & leurs vies, & la
terre & toi-même; grand & fort comme
tu es, tu le peux, & tu le dois.
uas hO
FEVRIER.
1752.
13
Mon pere, fait Aucassin, à quoi sert
de m'en parlet encore: que Dieu ne m'ac-
corde rien de ce que je lui demande, si
je deviens Chevalier, fi je monte à che-
val, & si je vais au combat donner ni
recevoir un seul coup, à moins que vous
ne me donniez Nicolette ma douce amie
que tant j'aime.
Cela ne se peut, mon fils, dit le pere,
je souffrirois pluntôt la perte de tous mes
biens que de consentir à la voir ta femme
& ton épouse: il le laisse en disant ces
mots.
Quand Aucassin vit son pere qui s'en
alloit, il le rapella: mon pere, dit Au-
cassin, revenez; je ferai un marché avec
vous: quel marché, beau-fils? Je prendrai
les armes, & j'irai au combat; mais je
mets dans mon marché, que si Dieu me
ramene sain & sauf, vous me laisserez
voir Nicolette ma douce amie que tant
j'aime; je ne vous demande que le temps
de lui dire deux ou trois paroles & de
la baiser une fois. Le pere accorde sa
demande, lui en donne sa foi, & Au-
cassin part aussi tôt.
Ici l'on chante.
Aucassin transporté du baiset
Qui l'attend au retoutuer
ized by Goo
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour cent marcs d'or qu'il edt gagné
N'eut pas été aussi enchanté.
Belles armures d'acier
On lui a appareillées:
Il vestit un double aubert
Lace son heaume dans son chef:
Epée d'or met à son côté,
Et monte sur son destrier.
L'Ecu & la lance empoignée
Il se regarde à ses deux piedo
Si bien lui vont ses estriers
Et se trouve ainsi à merveilles.
De sa mie alors lui souvient
Il esperonne son destrier
Qui court moult volontiers
Tout droit à la porte il vient
A la Bataille.
Ici on dit & on conte.
Aucassin fut armé sur son cheval, com-
me vous avez oui & entendu. Dieu, que
l'Escu au col lui sied bien, le heaume au
chef, & l'épée sur la hanche gauche. Le
jeune homme étoit grand, fort, beau,
gentil, & bien conformé: son cheval le-
ger, ardent & impetueux, il le pousse
droit à la porte.
Ne croyez pas qu'il songe à prendre ni
bœeufs.
FEVRIER.
1752.
2
boeufs, ni vaches, ni chévres, & qu'il
porte aucun coup aux Chevaliers, ni qu'il
en reçoive: nenni; onques il ne s'en avisa,
mais tant resva à Nicolette sa douce amie
qu'il oublia de tenit ses resnes; il ne son-
geoit à rien moins qu'à ce qu'il devoit
taire.
Le cheval qui avoit senti l'éperon l'em-
porte dans la foule tout au milieu des en-
nemis qui l'envelopent de toutes parts. Ils
le prennent, se faisissent de son écu & de
sa lance, & l'emmenant prisonnier sans
résistance, parloient déja entr'eux de quel
genre de mort ils le feroient périr.
Ah Dieu! fait il, entendant ces mots,
où suis-je? mes ennemis m'enmenent
ainsi; ils vont donc me couper la tête; &
puis quand j'aurai la tête coupée, je ne
parlerai plus jamais à Nicolette ma douce
amie que tant j'aime. J'ay encore, dit-il,
uhe bonne épée, & je monte un bon des-
trier frais & sejourné, s'il ne me deffend
en ce jour, qu'à jamais soit- il maudit.
L'enfant étoit grand & fort, monté sut
un cheval, qui n'étoit pas moins souple &
agile, il met l'épée à la main, & le voilà
qui commence à frapper à droite & à gau-
che; il tranche, taille, fait voler têtes, bras
& jambes, & fait la place vuide ou san-
glante tout autour de sui, comme un San-
Mes
26 MERCUREDÉFRANCE.
glier que les chiens assaillent dans la fo-
rêt: dix Chevaliers ennemis resterent es-
tendus morts & 7 blessez: il se tire de la
messée & tevient au galop, toujours son
épée à la main.
Le Vicomte Bongars de Valence qui
avoit oui dite qu'on pendroit Aucassin son
ennemi, accouroit de ce côté. Aucassin le
reconnoissant, & levant aussi-tôt son épéc,
lui en porta sur le heaume un si furieux
coup, qu'il lui entâma la tênte, & le jetta
par terre tout étourdi. Aucassin tend la
main, le prend, & le tirant par le nés de
son heaume, le livre prisonnier à son pere.
Mon Pere, dit Aucassin, voici votre
ennemi qui tant vous a fait de maux & de
tourmens depuis dix ans que dure certe
guerre sans que personne ait pu en venir
à bout.
Beau fils, dit le Pere, ce sont là de ces
tours de jeunesse qui conviennent à vo-
tre âge sans songer davantage à vos folles
amours. N'allez vous pas encore me pres-
cher, mon Pere: dit Aueassin, songez
plustot à me tenir la parole que vous m'a-
vez donnée. Quelle parole, beau fils! Quoi,
mon pere, l'auriez vous deja oubliée? Par
mon chef l'oublieta qui voudra, pour
moi je ne la veux pas oubliet, mais je l'ai
fort à cœeur. Comment ne m'avez vous pas
3o
FEVRIER. 1752.
27
promis, quand je pris les armes & quand
j'allai au combat, que si Dieu me rame-
noit sain & sauf, vous me laisseriez voir
Nicolette ma douce amie, que j'aime tant,
tant voir que je pourrois lui dire deux ou
trois paroles, & la baiser une fois. Ainsi
me l'avez vous promis, & je veux que
vous la teniez.
Dieu me punisse, dit le Pere, si j'en fals
rien, & si elle étoit ici, je la brulerois
dans un feu, & vous même auriez tout à
craindre de moi. Est ce là tout, dit Aucas-
sin. Qui par Dicu, oui, fait le pere. Certes,
répond Aucassin, je suis faché de voir men-
tir un homme de votre âge. Puis, s'adres-
sant au Comte de Valence, n'estes vous
pas mon prisonnier, lui dit-il? oui certes,
fait le Comte. Donnez-moi donc votre
main, dit Aucassin. Très volontiets, fait
le Comte, en mettant sa main dans celle
d'Aucassin qui exige sa foi d'accomplir
tout ce qu'il lui dira de faire. Jurez moi,
dit Aucassin, que toutes les fois qu'il vous
prendra envie, ou que vous serez en pou-
voir de faire honte ou dommage à mon
pere, soit en sa personne, soit dans ses
biens, vous ne vous y épargnerez pas. Ces-
sez de vous mocquer de moi, Sire, dit-il,
imposez moi telle rançon qu'il vous plaira,
vous ne sçauriez me demander or; argent,
B1
a8 MERCUREDE FRANCE.
chevaux, palestois, fourures de vait ou
de gris, chiens & oiseaux, que je ne vous
les donne. Comment, fait Aucassin, ne
vous reconnoissez vous donc pas pour mon
prisonniet? Je l'avoue, fait le Comte Bon-
gars. Dieu me damne, fait Aucassin, vous me
donnerez votre foi, ou je vous fais sauter
la cervelle. Je vous jurerai par Dieu tout
ge qu'il vus plaita, repond-il, & lui en
donne sa parole. Aucassin alors le fait mon-
ter sur un cheval, en monte un autte, &
le conduit en lieu de sureté.
Ici l'on chante.
Quand se Comte Gatins
Voit que son enfant Aucassin
Il ne peut détacher pour rien
De Nicolette au joli minois
En prison il l'a mis
Dans un caveau soutertain
Fait de marbre gris.
Quand Aucassin s'y vit,
Jamais ne fut si marri
A lamenter alors se prit,
Comme ici vous pourrez l'ouit,
Nicolette fleur de lis
Douce amie au clait vis,
Plus êtes douce que raisis
Et que soupe en vin.
PEVRIER.
1752.
L'autre jour vis un Peleria
Natis de Limousin
Couché dedans son lit
Du mal de l'esvertin.
Fortement estoit entrepris
Du mal que je dis,
Tu passas devant son lit
Et tout aussi- tôt fut gueri
Plus que jamais le Pelerin.
Aussi sauta t-il de son lit,
S'en retourna dans son Pays
Tout fain & tout gueri.
Douce amie, Fleur de lis,
Belle à voir aller & venit,
Se jouer & se divertir
Converser & s'entretenir,
Belle à baiser & à semit
Nul ne vous pourroit hair;
En prison pour vous fuis mis
Dans ce caveau soutertain
Où je fais si triste fin
Qu'il m'y faudra moutit
Pour vous ma deuce amie.
Iei on dit, on conte, ou fabloie.
Aucassin fut mis en prison, comme vouo
avez oui & entendu, & d'autre part Ni-
colette étoit dans sa chambre étroitement
Biij
Te
2
30 MERCUREDE FRANCE.
gardée. Ce fut au tems d'Eté dans le mois
de Mai que les jours sont si clairs & si
longs, & les nuits si douces & si sereines.
Nicolette une nuit dans son lit couchée
apperceut à travers la fenestre la Lune qui
luisoit, & entendit au jardin le Rossignol
qui chantoit; si lui souvint d'Aucassin son
ami que tant aimoit. Lors commence
à penser au Comte Garins de Beaucaire
qui à mort la haissoit, & ne douta point
qu elle ne fust perdue du moment qu'elle
étoit accusée, & que Garius en estant ins-
truit, ne la fit aussi tôt mourir de mort
cruelle.
Elle entendit que la vieille qui la gar-
doit étoit alors endormie: à l'instant elle
se leve, met dans ses bras son manteau de
soye, tire les draps de son lit, les nouë
l'un à l'autre, & en fait une corde la plus
longue qu'elle peut, elle l'attache au pilier
de la fenestre, & la jette en dehors, puis
prenant sa robe à deux mains, l'une de-
vant, l'autre derriere, se laisse couler sur
la rosée dont le gazon estoit couvert, &
descendit ainsi dans le jardin.
Les cheveux elle avoit blonds, & en pe-
tites boucles frisés, ses yeux étoient vairs
& rians, son visage bien proportionné,
son nez droit & élevé, & ses petites lé-
vres plus vermeilles que n est cerise & rose
ted by Goc
FEVRIER. 1752.
31
en temps d'Esté, les dents blanches & pe-
tites, & ses dures pomelettes qui sa robe
foulevoient, surpassoient la blancheur de
deux noix nouvelles fraischement écossées.
Sa taille étoit si déliée qu'à deux mains
vous l'eussiez embrassée, & les fleurs des
marguerites qu'elle rompoit en les foul-
lant, & qui lui revenoient sur le col de
pied, paroissoient noires auprès de ses
jambes & de ses pieds, tant blanche étoit
la fillette.
A la porte elle arriva, l'ouvrit & sortit
dans les ruës de Beaucaite à l'ombre de la
Lune qui étoit claire alors, & brillante;
tant chemina qu'elle vint à la Tour où son
ami estoit. La Tour estoit fendue d'espace
en espace. Vers un des pilliers la pauvrette
se tapit, se serre dans son manteau, &
met sa teste contre la Tour qui étoit vieille
& antique; elle entend son Aucassin qui
pleuroit & faisoit grand deuil pour son
amie que tant aimoit, & que tant regret-
toit. Quand elle l'eut assez écouté, elle
commence à dire:
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clait
S'appuie à un pilier,
Elle entend Ancassin pleurer
It sa mie regretter.
B iiij
32 MERCUREDEFRANCE.
Or elle dit sa pensée:
Aucassin gentil Bachelier,
Franc Damoiseau honoré,
Que vous sert de lamenter
De vous plaindre & de pleurer
Quand point de moi ne jouirez;
Puisque votre pere me hait.
Et toute votre parenté
Pour vous je passerai les mers
J'irai en autre contrée.
De ses cheveux elle a couper
Là dedans les a jettea.
Aucassin le Bachelier
Les a pris & caressez,
Embrassez & baisez,
Et dans son sein les a cachez,
Si recommence à pleurer
Tout pour sa mie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Quand Aucassin à Nicolette entendit
dire qu elle s'en vouloit aller en lointaine
contrée, il se livre à son désespoir. Belle
douce amie, fait-il, non, vous ne vous
en irez point; aussi tont vous m'auriez don-
né la mort. Le premier venu qui vous ver-
toit, & qui le pourroit, vous prendroit sut
le champ, dans son lit il vous mettroit, &
de vous se satisferoit; & si-tost que vous
auriez couché en lit d'autre homme que le
Co
FEVRIER. 1752.
33
mien, n'imaginez pas que j'attendisse un
cousteau pour me le plonger dans le coeur
& me tuer, nenni vrayment, je ne l'atten-
drois point; mais de si loin que je vertois
une muraille on une pierre dure, je pren-
drois mon escousse pour m'élancer, & j'y-
rois si rudement me heurter la teste que
j'en ferois sortit les yeux & la cervelle.
Encore aimerois-je mieux une telle mort
que de sçavoir que vous eussiez couché dans
le lit d'un autre homme que moi.
Ah! fait-elle, je ne crois pas que vous
m'aimiez autant que vous dites; c'est moi
qui vous aime plus que vous ne m'aimez.
Non, belle douce amie, fait Aucassin, il
ne se peut pas que vous m'aimiez autant
que je vous aime. Nulle femme ne sçau-
roit aimer un homme autant qu'un homme
fçait l'aimer. L'amour de la femme n'est
que dans ses yeux, dans l'extrémité de son
sein, & au bout de ses pieds; mais l'amour
de l'homme est enfoncé au beau milieu de
son cœur, de façon que rien ne peut P'en-
arracher.
Tandis qu'Aucassin & Nicolette par-
loient ensemble, voici venit le long de la
rue les Soldats du Guet de la Ville qui
avoient seurs épées nues cachées sous leurs
capotes. Lè Comte Garins leur avoit bien
recommandé, s'ils pouvoient prendre Ni-
BV
ed by Go
34 MERCUREDEFRANCE.
colerte, de ne pas manquer à la tuer. Le
Sentinelle placé au haut de la Tour les vit
venit, & les entendit parler d'elle, disant
entre eux, qu'ils la mettroient à mort. Ha
Dieu! fait-il, quel dommage s'ils tuoient
une si gentille pucelle! Et que ce seroit
une belle charité si je pouvois, sans qu'ils
s'en apperçussent, l'avertir de prendre
garde à eux. Ils ne l'auront pas tuée, qu'Au-
cassin mon Damoiscau en mourra sans
fante, & ce seroit grand dommage.
lei l'on ehante.
Le Sentinelle fut vaillant
Preux, courtois & prudent.
Si a commencé un chant
Qui beau fut & avenant.
Pucelle avec un cœeur franc,
Un cors tu as gentil, plaisant,
Les cheveux blonds & avenans
Les yeux & vairs & rians
Bien voit- on à ton semblant
Que parlé tu as à ton Amant
Qui pour toi s'en va mourant.
Je te le dis, & tu m'entens;
Garde toi de ces Seldats méchans
Qui sous leurs capes vont cachans
Leurs glaives nuds & trenchans
Et qui te vont menaçant
FEVRIER. 1752.
35
D'un tour cruel & sanglant,
Si garde tu n'y prens.
Ici l'on dit. l'on conte & l'on sabloie.
Helas! fait Nicoletre, que F'ame de ton
pere & de ta mere soient en doux repos,
puisque si charitablement & si courtoise-
ment tu mas avertie. S'il plaît à Dieu je
me garderai bien d'eux. Que Dieu mo
soit en aide Elle se resserre dans son man-
teau à l'on bre du pillier jusqu'à ce qu'ils
fussent passez bien loin, & prend congé
d'Aucassin. Tant chemina qu'elle vint aux
murs du Chateau. Le mur estoit percé &
fendu: elle grimpa dessus & fit st bien,
qu elle arriva entre le mur & le fossé. Elle
regarde à ses pieds, & fremit de voir com-
bien il étoit profond & escarpé. Ah Dieu,
fait elle, doux Créateur, si je me laisse
tomber je me casserai le col; cepen-
dant si je reste ici, on me prendra, &
l'on me fera bruler dans un feu ardent: en-
core vaut il mieux mourir ici que d'estre
en spectacle à tout un peuple. Elle fait le
signe de la croix & se laisse couler au sonds
du fossé. Quand elle y fut descendue, ses
beaux petiis pieds, & ses belles mains qui
n'avoient appris à être blessés, furent tous
meurtris & escorchés, tant que le sang en
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
ruisseloit en douze endroits, mais l'extrêm-
me frayeur qu' elle avoit fit qu'elle ne sen-
tit mi mal ni douleur.
Ce n'étoit pas tout que d'y être entrée,
il falloit en sortit, & sa peine redoubloit;
mais elle pensa qu'il ny faisoit pas bon
pour elle. De bonne fortune, elle trouva
un des pieux aiguisez que ceux du dedans
avoient jettez en deffendant le Château;
elle s'en aida pout y monter pied-à pied,
faisant un pas, puis un autre, non sans
grande peine, enfin elle en sit tant qu'elle
parvint jusqu en haut.
La Forest n'étoit éloignée que de deux
portées d'arbalestres elle avoit vingt une
lieues en long & en large, & elle étoit si
farcie de bestes feroces & de serpens de
toute espece, que Nicoletre tremble d'y en-
tret dans la crainte d'y perdre la vie, ou
d'estre remenée dans la Ville si on la ren-
controit, & d'y être brussée toute vive.
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clair
Estant au haut du fossé
Se met à lamenter,
Et Jesus Dieu implorer,
Pere Roi de Majesté
Je ne sçai plus où allez;
S je vais an Bois feuillé,
FEVRIER.
1752.
Des vilains Lions & Sanglieri,
Dont il y a si grande quantité,
Je serai tantôt dévorée.
Si j'attens à la matinée,
Qu'ici je sois trouvée,
Le seu sera allumé
Dont je serai embraséo.
Mais par le Dieu de Majesté
Encore mieux j'aimerai.
Qu'affreux Lions & Sangliere
De moi soient rassasiés
Que de retourner à la Cité.
Non je n'irai jamais.
Ici. l'on dit, l'on conte & l'an fabloye.
Nicolette douloureuscment se lamen-
toit comme vous avez oui, & se recom-
mandoit à Dieu. Tant alla qu'elle vint à la-
forest; mais elle n'osa trop s'avancer dans
la frayeur qu'elle avoit des bestes féroces
& des serpens. Elle se tapit sous un buisson
épais, & à force d'accablement s'y eudor-
mit jusqu'au lendemain à la premiere heu-
re du jour lorsque les Pastres sortoient de
la Ville, & menoient leurs bestes aux
champs entre le bois & la riviere.
Les Pastoureaux se retirerent à l'écart au-
bord d'une claire fontaine qui couloit le
long de la forest. Là ils étenditent une de
yGoo
3
38 MERCURE DE FRANCE.
lurs cappes & y mirent leur pain Tandis
qu'ils étoient à manger, Nicolette s'étoit
éveillée au bruit des oiseaux & des Pastou-
reaux; elle s'approcha d'eux & leur dit,
Dieu vous assiste mes enfans. Dieu vous
benisse, répondit l'un d'eux qui avoit la
parole à la main plus que les autres. Beaux
enfans, dit-elle, connoissez vous Aucassin,
le fils du Comre Garins de Beaucaire ? Si
nous le connoissons, & par Dieu oui. .Eh
bien mes enfans, les pria t elle, ne man-
quez pas de l'avertir qu'il y a une Biche
dans la forest; qu'il vienne la chasser, &
que s'il la peur prendre, il n'y a pas un de
ses membres, dont il ne donnast pour l'a-
voir, cent, & cinq cens marcs d'or, &
même tout l'or & le bien du monde. A ces
mots ils jettent les yeux sur elle, & la vi-
rent si belle qu'ils en futent éblouis. Je n'y
manquerai pis, répondit en riant celui
qui avoit la parole le plus à la main, mau-
dit soit qui lui en parlera. Vous mocquez-
vous de nous charget d'une si sotte com-
mission. Il nya pas dans toute la forest
une beste si rare, ni cerf, ni lion, ni san-
glier dont le quartier vaille plus de deux
deniers ou trois au plus. Que nous contez-
vous donc? Maudit soit encore, vous dis-
je qui vous en croira, & qui lui en dira
rien: Allea, vous n'estes qu'une sorciere;
d by Goc
FEVRIER. 1752.
39
nous n'avons que faire de votre compa-
gnie, passez votte chemin. Ah! bel En-
fant, dit elle, je vous en prie La beste a
telle vertu qu'Aucassin en sera gueri de
son mal. Tenez voici cinque sols que j'ai dans
ma bourse, allez lui dire qu'il vienne la
chasset dans trois jours au plus, & que s'il
ne la trouve pas d'ici à ce temps-là, il peut
renoncer à jamais guerit de son mal. Par
ma foi, dit-il, les deniers sont toujours
bons à prendre. Qui, nous le lui dirons,
s'il vient; mais nous n'irons pas le cher-
cher pour çela. A la bonne heure, fait Ni-
colette; puis prenant congé des Pastou-
reaux, elle se retire.
.
Ici l'on chanto.
Nicolette au teint de lis
Des Pastoureaux se départit.
Son chemin aux Bois elle a pris
Par un vieux sentier antique
Jusqu'au lieu où deux chemins
Se partageoient par le pays.
Or à penser se mit
Qu'elle éptouveroit son ami
Et sçaura s'il l'aime autant qu'il dit.
Elle cueille des fleurs de lys
De l'herbe de Narcisse
Et des feuilles aussi.
(0
MERCUREDEFRANCE.
Une loge elle en sit
Plus gente que jamais ou n'en vit.
Jure Dieu qui point ne mentit
Que si par-là vint Aucossio
Et qu'il ne s'y reposat un petit.
Pour l'amout d'elle, poins ne sera son ami
Ni elle son amie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Nicolette ayant fait sa loge, comme
vous aven oui & entendu, très-belle &
très-gentille, la garnit pat dehors & par
dedans de fleurs & de feuilles, puis s'é
carte sous un épais buisson pour observer
ce que feroit Aucassin.
Le bruit & les cris se répandirent dans
toute la terre & la contrée de la perte de
Nicolette. Les uns disoient qu'elle s'étoit
enfure, les autres, que le Comte Garins
l'avoit fait mourir. Qui qui en fur bien-
aise, Aucassin ne le fut point du tout. Le
Comte Garins son Pere (delivré de ses
craintes) se fit mettre hots de prison,
manda tous les Chevaliers de sa terre, &
les Damoiseaux. Il tint une feste somptueu-
se dans l'intention de consoler Aucassin
fon fils. Au moment ou la Cour étoit la
plus nombreuse, le triste Aucassin se tenoit
appuyé à un piliet, dolent, plongé dans
la douleux & dans la mélancolie; quel-
FEVRIER. 1752.
41
que fust la joie d'un chacun, il n'en étoit
nulle pour Aucassin, il n'y voyoit tien de
ce qu il aimoit.
Un Chevalier l'ayant confideré s'appro-
cha de lui, l'appella: Aucassin, fait- il, de
pareil mal que vous avez j'ai aussi été ma-
lade: aussi je vous donnetai un bon con-
seil si vous m'en voulez croire. Sire, grand
merci, dit Aucassin, de bon conseil j'au-
rois grand befoin. Montez à cheval, fait
le Chevalier, allez vous promener le long
de cette forest, vous verrez ces fleurs, &
ces herbages, vous entendrea ces oisillons
chanter; peut- estre entendrez vous choses
qui vous soulageront. Sire grand merci,
dit Aucassin. Aussi-tost se dérobant de la
salle, il descend les degrés, va dans l'écu-
rie où estoit son cheval, il le fait seller &
brider, met le pied à l'estrier, monte, &
le voilà parti du chasteau.
Tant chemina qu'il arriva dans la forest,
& tant il courut qu'il se trouva à la fontai-
ne où il rencontra les Pastoureaux sur le
midi qui avoient estendu leuis capotes sur
l'herbe, mangeoient leur pain, & deme-
noient grande joie.
Ici l'on chante.
Or les Pasteurs sout assemblea
Usmerez & Mattinea
42 MERCUREDE FRANCE
Fruelins & Johannès.
Lucas dit, compaznons guais
Dicu gatde Aucassinet:
Vraiment oui le gentil valet,
Ee la pucelle au corps bien fait
Qui chevelure blonde avoit,
Et nous donna de ses deniers
Dont gasteaux avons achetés.
Avec gu ines & coustelets.
Et fluttes & cornets
Pipeaux & petits maillets,
Dieu le garde.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Qiand Aucassin entendit les Pastoureaux,
il lui souvint de Nicolette sa très-douce
amie que tant aimoit, & il pensoit que
la elle avoit été; il piqua des deux, & sa-
vança vers les Pastoureaux.
Dieu vous soit en aide, beaux enfans,
leur dit- il; Dicu vous benisse, répond cę
lui qui avoit plus que les autres le talent de
parler. Beaux enfans, reprend Aucassin, par
grace, repetez-moi la chanson que vous ve-
nez de dire. Nous n'en ferons rien, répondit
celui qui parloit toujours pout les autres,
maudit soit qui vous chantera, beau Sire.
Ne me connoissez-vous pas, mes enfans, re-
pliqua Aucassin: vraiment oui, nous sçavons
bien que vous êtes Aucassin notre Damoi-
100
1ed0
FEVRIER.
1732.
45
seau. Nous ne sommes point à vous, mais
au Comte (votre pere). Accor dez moi ma
demande, Enfans, je vous en prie; Oui
parbleu, oui, & pourquoi chanterois je
pour vous s'il ne le me plaisoit pas. Il ny
a si riche homme dans le Pays à la verité
que le Comte Garins, mais que nous im-
porte? S'il crouvoit mes boeufs, mes va-
ches, mes berbis dans ses prez & dans ses
fromens, il ne seroit pas si hardi de les sai-
sir, & il noseroit les en chasser. A quoi
bon chanterois je pour vous s'il ne me plai-
soit pas de chanter. Pour l'amour de Dieu
bel enfant, vous ne me refuserez pas: te-
nez, voilà dix sols que j'ai dans ma bourse.
Pour les deniers, Sire, nous ne les refuse-
rons pas, mais je ne chanterai pas, car j'en ai
fait serment; je vous conterai si vous voulez.
Par Dieu, fait Aucassin, encore aime- je mieux
entendre conter que de ne rien sçavoir.
Sire, nous estions ici tantôt entre Pri-
me & None, à peu près comme vous nous
voyez à manger notre pain au bord de
cette sontaine, quand une Pucelle vint à
nous la plus belle du monde, tant que
nous croyions que ce fût une Fée, & que
tout le bois en tut éclairé. Elle nous donna
tant de ses deniers, que nous lui promis-
mes si vous veniez ici, de vous dire d'aller
chasser dans cette forest, & qu'il y avoit
d by Go
44 MERCURE DE FRANCE.
une beste telle que si vous pouviez la pren-
dre, vous n'en donneriez pas un quartier
pour 500 marcs d'argent, ni pour tout l'ot
du monde: car elle a une si merveilleuse
proprieté que si vous la pouviez prendre,
vous seriez gueri de votre mal; il faut que
dans trois jours vous l'ayez prise, sans ce-
la vous ne la reverrea jamais. Allez donc
la chasser si vous voulez, smon n'y allez
pas. Ma commission est faite. C'est assez
enfans, dit Aucassin, Dieu me la fasse ren-
contrer.
Ici l'on chante.
Aucassin ouit les mots
De son amie au gentil corps
Qui le percent jusqu'au coeut,
Il entre au fond du boic.
Le Destrier au trot
L'emporte & au galop:
Or il a dit ces ttois mots.
Nicolette au gentil cors,
Pour vous suis venu au bois,
Je ne chasse ni cerf ni porc,
Mais je suis sur vos talons
Pour vois vos yeux & votre cots.
Votre deux tire, vos doux mots
Ont mon coeut blessé à mort.
plaist à Dieu le Seigneut sort
100
FEVRIER.
1752.
4.
Je vous revertai encore,
Douce sour, m'amour.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin par la forest alla, son destrier
grand train l'emportoit. Ne vous imaginez
pas que les ronces & les espines l'espar-
gnassent, point du tout. Ses habits en fu-
rent tous déchirés, & il n'en restoit pas un
morceau à recoudre l'un par dessus l'autre.
Le sang lui coule des bras, des contés & des
jambes en vingt ou trente endroits, & s'on
auroit pu le suivre à la trace du sang, dont
n couvroit l'herbe où il passoit: mais de
Nicolette il étoit tant occupé, de Ni-
colette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni
mal ni douleur. Il erra ainsi dans la forest
toute la journée sans en avoir aucune nou-
velle. Quand il vit la nuit approcher, il se
prit à pleurer de ce qu'il ne la rrouvoit
point.
Comme il suivoit une ancienne route
où l'herbe étoit haute, il voit dans le mi-
lieu un homme tel que je vais vous le des-
peindre. Il estoit grand, terrible, laid &
hideux; il avoit une face large, plus noire
qu'un chartbon, l'entre deux de ses yeux
avoit une pleine paume de travers: avec
cela il avoit des jouës d'une grandeu
énorme, le nez prodigieusement gros &
nad
46 MERCURE DE FRANCE.
écrasé, d'amples narines tout ouvertes,
de grosses levres plus rouges qu une escar-
boucle, de grandes dents jaunes & affren-
ses. Sa chaussure estoit des souliers de cuit
de bœeuf avec des bottes de bois de tilleul
qui lui montoient jusqu'au dessus du ge-
nouil. Il étoit vestu d'une capotte à deur
envers, & appuyoit son corps hideux sur
une grande massue.
Aucassin l'ayant rencontré fut saisi d'ef-
froy. Dieu t'assiste, beau frere, lui dit-il.
Dieu vous benisse, respondit le Monstre.
Que fais- tu ici, dit Aucassin: que vous
importe, fait l'autre? tien, dit Aucassin,
je ne vous le demande qu'à bonne inten-
tention. Qu'avez- vous à pleurer, dit
l'homme, & de quoi vous affligez-vous
tant? Certes, si j'estois aussi riche que vous
estes, tout le monde ne seroit capable de
me faire pleurer. Et comment me con-
noissez- vous si bien, fait Aucassin: Qui; je
sçais que vous estes Aucassin le fils du Com-
te, & si vous me dites pourquoi vous pleu-
rez, je vous dirai ce que je fais ici. Certes
fait Aucassin, je vous le ditai très-volon-
tiers. Je suis venu ce matin chasser dans
cette forest avec un levrier blanc le plus
beau du monde, j'ai eu le malheur de le
perdre, c'est le sujet de mes pleurs. Oui
vraiment, & l'on dit mesme que c'est
by Go
*- -
FEVRIER 1752.
47
pour un vilain chien puant que vous pleu-
rez ainsi. Mandit soit qui ne le mocquera
de vous, puisque votre pere est si grand
Seigneur, que s'il en demandoir dix, quin-
ze ou vingt autres, on se feroit un plaisit
de les lui donner. J'ai bien un autre sujet
de pleurer, & de m'affliger, quoi donc,
frere; Je vous le dirai, Sire.
Je fervois un riche Paysan, qui m'avoit
loué pour mener sa charrue, & me confia
quatre bœeufs; il y a trois jours que j'ai
perdu le meilleur Roger, le meilleur
bœeuf de ma charrue. Je vais par tout le
cherchant depuis trois jours sans boire ni
manger, & je n'ose rentrer dans le villa-
ge, de crainte qu'on ne me fourre en pri-
son, car je n'ai pas un sol pour le payer :
je n'ai vaillant dans le monde que ce que
vous voyez sur moi: ma pauvre mere n'a-
voit aussi qu'une meschante cotte, on la
lui a arrachée de dessus le dos, actuelle-
ment elle est sur la paille, & son estat
m'afflige encore plus que le mien. L'ar-
gent va & vient; si j'ai perdu cette fois-
ci, un autre jour je regagnerai, & je re-
couvrerai mon boeuf quand je pourrai.
Ce n'est pas pour cela que je pleurerois:
mais quoi, vous, c'est pour un chien que
vous pleurez depuis si long tems? maudit
soit qui de vous ne se mocqueroit, & qui
48 MERCUREDEFRANCE.
seroit assez sot pour vous plaindre. Beu
frere, Dieu vous benisse; que pouvoit va-
loit ton bœeuf? On en veut avoir ving
sols; & je n'en puis faire rabbatre unt
seule maille. Tiens, dit Aucassin, les vor
ci dans ma bourse, va payer ton boeuf
Grand merci, Seigneur: le bon Dieu vous
fasse trouver ce que vous cherchez. Le
Bouvier s'en va, & Aucassin continue de
marcher.
La nuit estoit belle & sercine, & tant il
chemina qu'il atriva à la feuillée de Ni-
colette si bien tapissée de fleurs, & par
dedans & par dehors, qu'on ne pouvoit
rien de plus beau. Aucassin en la voyant,
s'arresta tout court. Ah! Dieu, dir-il,
il faut que Nicolette ait surement été ici
c'est ma douce amie, ce ne peut estre une
autre, qui de ses belles mains a tissu cette
loge. Je veux pour l'amour d'elle descen-
dre ici, & y passer la nuit. Comme il
mettoit le pied hors de l'estrier pour des-
cendre du cheval qui étoit grand & haut,
il vint à penser à Nicolette sa très douce
amie, & se laissa tomber si rudement sur
une roche, qu'il se desmit l'espaule, Quoi-
qu'il se sentit bien blesse, il fit tant que de
l'autre main il attacha son cheval à un buis-
son d'espines du mieux qu'il put; ensuite
se destournant un peu, il entra en se bais-
sant
d by Goo
FEVRIER.
1752.
49
sant dans la loge. Il considera les estoiles
qui luisoient au Firmament
& dont une
brilloit sur toutes les autres: à l'instant il
commen ce à dire.
Ici l'on chante.
Estoile qu'ici j'apperçois,
Que la Lune tire après toi,
Ma Nicolette est avec toi;
Nicolette celle au blond poil.
(Lacune.)
Qu'à la distance où je te voi
La haut je fusse près de toi !
Ah! combien je te baiserois!
Quand je serois fils de Roi,
Tu serois trop bonne pour moi
Ma soeur, ma douce amie.
Quand Nicolette, qui n'estoit pas loin,
eut entendu Aucassin, elle courut à la lo-
ge les bras ouverts, se jetta à son col, le
baisa, & l'embrassa. Beau doux ami,
soyez le bien retrouvé; & vous, belle
douce amie, soyez la bien retrouvée; &
tout en disant ces mots, de se baiser & de
s'embrasser. Rien de si beau que de voir la
joye qu'ils se faisoient. Ah! douce amie,
fait Aucassin, tout à l'heure j'estois bien
blesse à l'espaule, je ne sens plus ni mal ni
50 MERCUREDEFRANCE.
douleur depuis que je vous tiens. Elle le
taste par tout, & trouve qu'il a l'espaule
déboctée. Elle le mania tant avec ses belles
mains, & fit tant, avec l'aide de Dieu,
qui assiste toujours les Amans, que l'es-
paule fut remise à sa place; puis prenant
des fleurs & de l'herbe fraiche, & des
feuilles vertes qu elle enveloppa, & atta-
cha avec un pan de sa chemise, elle le
guerit parfaitement. Aucassin, beau doux
ami, fait- elle alors, il faut songer mainte-
nant à ce que vous ferez. Si demain votre
pere fait visiter cette forest, & qu'on my
trouve, quoique de vous on fasse, il n'est
pas douteux que pour moi on me fera mou-
rit. Certes, belle douce amie, j'en serois
au desespoir; mais si je puis, ils ne vous
attraperont pas. Il monte sur son cheval,
prend sa mie devant lui en la baisant &
l'embrassant, & ils s'en vont à travers
champs.
Ici l'on chante.
Aucassin le beau, le blond,
Rempli de sa passion,
Sort du bois profond
Tenant dans ses bras ses amours
Devant lui sur son arçon.
Les yeux lui haise & le front,
La bouche & le menton.
FEVRIER.
1752.
Aucassin, mon ami doux
En quelle terre irons-nous
Dit la Belle; Aucassin respond,
Que m'importe où nous irons,
Puisqu'ensemble nous allons:
Tant vont pat vaux & par monts
Traversant les villes & les bourgs
Qu'à la mer ils arrivent au jour,
Et descendent sur sablon
Près du rivage.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Aucassin lui & sa mie au rivage sont des-
cendus, comme vous l'avez oùi & enten-
du; il tient son cheval par la bride, & sa
mie par la main: ils vont ainsi suivant le
rivage, tant qu'ils apperçoivent des Mar-
chands qui naviguoient. Aucassin leur fit
signe d'approcher, & la barque vint à lui,
il fit tant par ses prieres qu'ils l'y receu-
rent.
A peine avoient- ils gagné la haute mer,
qu'ils furent accueillis d'une horrible tem-
peste, qui, les jettant d'une coste en une
autre, les poussa enfin dans une terre
estrangere, & les mit dans le Port du
Chasteau de Torelore. Ils demanderent en
quelle terre ils estoient, & on leur re-
pondit que c'estoit la terre du Roi de Tore-
lore. Quel homme est-ce, demanda en-
Ci
OO
50
52 MERCUREDE FRANCE.
core Aucassin? Seroit il en guerre? vrai-
ment oui, respondit on, & très-cruelle.
A l'instant il prend congé des Marchands
qui le recommanderent à Dien: il monte
sur son cheval, l'espée sur le flanc, sa mie
devant lui, & tant chemina qu'il arriva
au Château. Où est le Roi, demanda-t- il ?
il est en conche, respondit on, & sa fem-
me à la guerre, elle y a mené tous les gens
du pays, respondit-on. Aucassin à ce pro-
pos fut dans le plus grand estonnement:
il vient au Palais, descend de cheval avec
sa mie qui tient son cheval, monte au Pa-
lais l'espée au costé, & traversant les ap-
partemens, arrive à la chambre où le Roy
estoit en couche.
Ici l'on chante.
Dans la chambre entre Aucassin,
Le courtois, le gentil.
Il est venu jusqu'au lit,
Au lit od le Roy gist.
Devant lui P'arreste surptis;
Or es coutez ce qu'il lui dit.
Faux Roy, que fais-tu ici :
Je suis en couche d'un fils,
Dit le Roy, quand jautai accompli
Mon terme, jo serai gueri,
Puis j'irai la messe ouir
It après contre mes ennemis
FEVRIER.
1752.
53
Pirai en guerre me divertit,
Je n'y manquerai pas.
Ici l'on conte l'on di-, & l'on fabloie.
Quand Aucassin entendit le Roy ainsi
parler, il prit toutes les couvertures qui
sur lui estoient, les éparpilla au milieu de la
chambre, & trouvant derriere le lit un bas-
ton, le prit, se retourna, & rossa le Roy
de façon à le laisser mort sur la place. Ah !
beau Sire, dit le Roy, que voulez vous
de moi? Avez-vous perdu l'esprit de ve-
nir me battre dans ma maison? Ce que je
veux, dit Aucassin! Je vous tuerai par-
bleu, mauvais fils de P. si vous ne me ju-
rez que jamais homme dans votre terre
ne sera plus en couche d'enfant. Quand le
Roy le lui eut promis; maintenant dit Au-
cassin, menez mot à l'armée où est votre
femme: volontiers, fait le Roy, qui mon-
te aussi-tost sur son cheval: Aucassin va sut
le fien avec lui, laissant Nicolette dans la
chambre de la Reyne. Tant cheminerent
le Roy & Aucassin, qu'ils arriverent où
la Reyne estoit, & la trouverent au fort
de la bataille qui se donnoit à coups de
pommes, d'oeuts frais, & de fromages:
Aucassin tegarde, & ne revient pas d'es;
tonnement.
Ciij
gines ud
34 MERCUREDE FRANCE.
Ici l'on chaute.
Ancassin tout court s'est arresté
Et commence à regarder
Ce fier combat en champ mortel
Entre ces braves guerriers.
Qui pommes, œufs & fromages frés
Aux champs avoient apportés.
Celui qui mieux trouble l'eau d'un gué
Est pour meilleur champion prisé.
Aucassin vaillant & altier
Commence à les regarder,
De rite se met à éclatet.
Ici l'on dit, k' on conte, & Pon fabloye.
Quand Aucassin vit cette merveille; il
vient au Roy, l'appelle, & lui dit, Sire,
sont-ce-là vos ennemis? oui vraiment, dit
le Roy. Voulez-vous que je vous vange
d'eux, ajousta Aucassin: je ne demande
pas mieux. Aussi- tôt Aucassin met l'espée
a la main, se jette à travers les rangs,
frappe à droite & à gauche, & en estend
plusieurs morts sur la place. Que faites-
vous donc là, lui crie le Roy, en sautant
à la bride de son cheval! Ah! beau Sire, ne
les tuez pas comme vous faites. Comment
donc voulez-vous que je vous vange d'eux,
demande Aucassin? vous, en faites trop,
dit le Roy, nous n'avons pas accoutumé
FEVRIER. 1752.
de nous tuer de la sorte, nous nous enten-
dons de nous mettre en fuite réciproque-
ment. Le Roy & Aucassin s en retourne-
rent au Chasteau de Torelore, où les gens
du pays dirent au Roy de chasser Aucassin
de sa terre, & de retenit Nicolette pour
son fils, car elle leur sembloit bien fille de
haut parage. Nicolette qui les entendit,
n'en fut point contente, & commença à
dire.
Ici l'on chante.
Sire, Roi de Torelore
Dit la Belle Nicole
Vos gens me tiennent pour folle
Quand mon doux ami me cajole.
Que toujours je sois à l'escole
D'Aucassin qui de moi raffole !
Ni bal, ni danse, ni carolle
Harpe, vielle, ni violle,
Ni le jeu de l'escarpole
Ne m'en arracheroient pas.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin fut au Château de To relore
avec Nicolette sa mie en grande joye,
en grand deduit, car avec lui estoit Ni-
colette sa douce awie que tant aimoit.
Tandis qu'ils estorent dans ces trans-
ports d'allégresse & de joye, voici venir
Cii
56 MERCUREDE FRANCE.
une escadre de Sarrazins qui fondent sur le
Château, l'attaquent de toutes parts, &
l'emportent de vive force; ils pillerent tout
ce qui se trouva, sirent tout prisonnier,
& prirent Nicolette & Aucassin. Ils lie-
rent Aucassin par les mains & par les
pieds, le jetterent dans une barque: Ni-
colette dans une autre fut aussi enlevée.
Une hotrible tourmente les surprit en
chemin. La barque qui portoit Aucassin,
après avoir long-tems vogué cà & là à tra-
vers les mers, fut enfin poussée contre le
Château de Baucaire. Tout le pays accoure
sur la rive, & reconnoit Aucassin. Les peu-
ples à la vue de leur Damoiseau furent
transportés de joye, car il avoit bien se-
journé trois ans au Château de Torelore.
Son pere & sa mere estorent morts pendant
tout ce tems là : c'est à qui le meneroit au
Château de Baucaire! Tous le reconnu-
rent pour leur maître, & il tint sa terre
en bonne paix.
Ici l'on chante.
Aucassin s'en est allé
A Beaucaite sa cité.
Le pays & la Comté
Gouverna par franche autorité,
Il jure le Dieu de majesté,
eO
FEVRIER. 1752.
37
Que beaucoup plus il est faché
De sa Nicolette au teint clair,
Que de toute sa parentée,
Si elle est de mort trépassée.
Douce amie au teint si clair
Je ne sçais où vous chercher ;
Il n'est pays de Dieu créé,
Que par terre & par marée
Tantost pour te retrouvet
Je ne parcourusse,
Ici l'en dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Nous laisserons là Aucassin, & nous
parlerons de Nicolette. La nef sur laquelle
on l'avoit enlevée, estoit celle la même que
montoit le Roi de Carthage, pays de Ni-
colette qu'i ne connoissoit point, & qui
avoit douze freres tous Rois ou Princes.
Quand ils virent Nicolette si belle, ils lui
porterent tous grand respect, lui firent
grande fête, & lui demanderent qui elle
estoit, car elle leur paroissoit bien très-
noble Dame, & de haut estat; elle ne sçut
que leur dire, sinon qu'elle avoit esté enle-
vée enfant en très bas âge. Tant navigerent
qu'ils arriverent dans la Cité de Carthage.
A la vue des murs du Château, & à la-
vue du pays, Nicolerte se reconnut, &
se ressouvint qu'elle y avoit été nourrie en-
CV
BENVO
58 MERCUREDEFRANCE.
fant, toute petite, & qu'elle y avoit esté
prise & en menée. Else sçavoit bien aussi
que fille au Roy de Carthage elle avoit
esté, & que nourrie dans la cité elle avoit
esté autrefois.
Ici l'on chante.
Nicolette la bonne, la sage
Est abordée au rivage,
Voit les murs & les estages,
Les Palais & les salles.
Elle fait de grands helas:
Fille au Roy de Carthage
Moi de si haut parentage,
Estre ainsi dans l'esclavage
Traisnée par gent sauvage:
Aucassin gentil & sage,
Frane Damoiseau & honorable
Votre amour m'encourage,
Et nuit & jour me travaille.
Qu'encore un coup je t'embrasse,
Et qu'un doux baiser il me fasse
A ma bouche & à mon visage
Le gentil sire Damoiseau.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Quand le Roi de Carthage entendit Ni-
colette ainsi parler, & pleurer, ses deux
bras il lui jette au col. Qui estes vous,
FEVRIER.
1752.
59
dites-le moi, fait-il? belle douce amie,
n'ayez pas peur de moi: Sire, fait elle,
fille au Roy de Carthage je suis. Je fus
prise enfant, il y a bien quinze ans pas-
sés. Quand ils l'entendirent ainsi parler,
ils virent bien qu elle disoit vrai; ils l'ac-
cablerent de caresses, lui firent feste, & la
menerent au l'alais en grande cérémonie
comme fille de Roi qu'elle estoit. Ils vou-
lurent lui donner pour espoux le fils du
Roy d'une Nation payenne, mais d'estre
mariée el le n'avoit nul souci.
Après avoir passé trois ou quatre jours
dans ce lieu & dans cette situation, elle
pensa en elle mesme par quel moyen elle
pourroit aller cherchet Aucassin. Elle prit
un violon, apprit à en jouer, & voyant
qu on vouloit un jour la marier à un riche
Roy payen, elle se defroba la nuit, vint
à un port de mer, & se logea chez une
pauvre femme sur le rivage. Là, prenant
d'une herbe, elle s'en frotra la tête & le
visage, si bien qu'elle se rendit toute noi-
ie, ayant ensuite fait faire cotte, man-
reau, chemise, & brayes, elle s'ajusta en
guise de Jongleur, prit son violon, vint à
un Marinier, & le pria tant qu'il la mit
dans sa nef. Les voiles sont tendues; on
navigue tant pat haute mer, qu'on aborde
en terre de Provence. Nicolette débarque,
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
prend son violon, & s'en va par le pays
en violonnant, tant qu'enfin elle arrive
au Château où Aucassin estoit.
Ici l'en chante.
A Baucaire sur la tour-
Estoit Aucassin un jour
Assis sur le perron
Environné de ses Batons.
Il voit les herbes & les flours,
Entend chanter les oisillons
Il lui souvient de ses amours
De Nicolette la donce;
Qu'il a aimé tant de jours.
Lots jette soupits & pleurs.
Voici que Nicole au perron
Tire du sac son violon,
Or parle & dit sa leçon.
Ecoutez-moi, Seigneurs Barons,
Ceux d'aval & d'amoat
Vous pla roit il ouir chauson
D'Aucassin le franc Baron,
Et de Nicolette sa bonne ?
Tant durerent leurs amours
Qu'il la chercha au bois profond,
A Torelore au donjon
Les prirent des Payens un jout.
D'Aucassin rien ne savons,
FEVRIER.
1752. 6h
Mais de Nicolette la bonne,
Elle est à Carthage au dosion.
Sou pere Roi du canton
Pour elle a le coeut si bon,
Qu'il lui veut faire don
D'un Roi, mais pryen & felon :
Elle lui en dit toujours non
Et ne veut d'autre Baton
Qu'un damoiseau, qui Aucassin a nom
Et mille fois la tueroit-on
Elle n'aura d'autre Baron.
Sinon ce tant joli garçon,
Son amoureux que tant desire.
Ici l'on dit, l'an conte, & l'on fabloy e,
Quand Aucassin entendit ainsi parler de
Nicolette, il fut joyeux tant que rien
plus; il se retira à l'écart, & lui demanda,
oeau doux ami, fait il, de cette Nicolette
ne scavea vous rien ? de cette Nicolette
dont vous avtz oui conter. Qui Sire, ce
que j'en fçais, c'est que c'est bien la plus
franche & la plus loyale créature, la plus
gentille & la plus sage qui oncques fut
née. C'est la fille au Roi de Carthage qui
la prit dans le mesme tems qu'Aucassin fut
enlevé, & qui l'amena dans la cité de
Carthage; quand il sceut que c'estoit sa
Vigisined hidO
62 MERCURE DE FRANCE
fille il en fit grande feste. A present il ne
cesse de la presset tous les jours d'accepter
pour mari un des plus hauts Roys de toute
l'Espagne; mais elle se laisseroit plutot bru-
ler toute vive que d'en prendre aucun,
tant riche fut il. Ha! beau doux ami,
fait le Comte Aucassin, si vous voulicz re-
tourner dans cette terre, & dire à Nico-
lette de venir me parler, je vous donne-
rois tant d'argent que vous oseriez m'en
demander & en prendre. Scachez que
pour l'amour d'elle je ne veux prendre
femme de tant haut parage que ce soit
mais je s'attend toujours, & je n'autai
point de femme si ce n'est elle. Si je sça-
vois où la trouver je ne serois pas à prè-
sent à la chercher. Sire, fait elle si vous
aviez réellement cette envie j'irois la cher-
cher pour vous, & pour elle que j'aime
tendrement; il l'en conjure & lui fait dé-
livrer 20 marcs d'argent. Elle part & le
laisse en pleurs, tout pour la douceur de
Nicolette: puis le voyant pleurer, Sire
fait elle, revenant sur ses pas, ne vous
de lesperez pas encore, dans peu je vous
l'aurai amenée dans cette ville, & je vous
la ferai voir. Aucassin à ces douces pro-
messes fut attendri & transporiè de joye;
elle le quitte & va à la ville dans la mai-
de la Vicomtesse, cat le Vicomte son
FEVRIER. 1752. 63
parrain estoit mort, elle logea chez elle,
eut avec elle quelques entretiens; enfin
lui declara ce qui l'y avoit amenée. La Vi-
comtesse la reconnut, scut que c'estoit
cette mesme Nicolette qu elle avoit élevée,
elle la fit baigner, laver, & reposer
huit jours durant. Nicolette prit une her-
be qu'on appelle esclaire, s'en frotta, &
redevint aussi belle qu elle avoit jamais été
dans aucun tems de sa vie. Elle s'affubla
de belles & riches étoffes de soie, dont la
Dame avoit profusion, puis s'estant assise
dans la chambre sur un lit de repos d'une
étoffe toute de soie; elle appella la Dame,
& la pria d'aller trouver Aucassin son ami,
ce qu'elle executa fur le champ.
La Vicomtesse étant arrivée au palais
trouva Aucassin pleurant & regrettant Ni-
colette sa mie, qui tant tardoit à venir.
La Dame l'appella, & lui dit Aucassin,
cessez de vous désoler davantage; venez-
vous en avec moi, & je vous montterai
la chose du moode que vous aimez le
mieux; c'est Nicolette votre douce anie,
qui des lointaines terres est venue vous
chercher. Aucassin en saute d'aise.
Ici Von chante,
Quand Aucassinet eut oui
Que Nicolette au teim de lys,
jitized by God
64 MERCUREDEFRANCE.
Estoit de retour au pays;
Jamais il ne fut si ravi.
Avec elle en chemin se mit
Jusqu'à l'hostel cesse ne sit.
Dedans la chambre se sont mis.
Aucassin, qui tous ses plaisirs
Avoit dans Nicolette assis
D'aise avoit son coeur tout saisi;
Elle qui tient son doux ami
Telle joye onques ne sentit.
Vers lui saute en pieds & bondit,
Et contemple son Aucassis.
Ses deux bras elle lui tendit
Et doucettement l'accueillit,
Les yeux lui baise & lui sourit.
La nuit les trouve encore ainsi,
Jusqu'au matin que le jour luit
Et qu'elle épouse son ami,
Qui de Baucaire Dame en sit.
Ainsi tous deux estant unis
Passerent des tems insinis
Daus les transports, & les plaisirs.
De son bien Aucassin jouit
Et du sien Nicolette aussi.
Ce joli chant & ce recit
Finissent en cet endtoit-ci:
Plus je ne sçais que vous eu dite.
Ou Romance, d'Aucassin & de Nicolette,
tiree d'un ancien Manuscrit.
AVERTISSEMENT.
Cet Ouvrage se trouve dans un Manuscrit
qui a près de 500 ans d'ancien-
neté. Il fut composé veis le tems de S.
Louis pour être reciré & chanté dans les
Cours des Rois, des Princes & des
Scigneurs. Le Trouverre ou Jongleur qui
faisoit le premier rôle, récitoit à voix hau-
te & sonore l'histoire ou la fable en prose
qui est toujours précédée par ces mots,
On dit, on conte, on fabloye. Ce qui est en
vers, précedé des mots on chante, étoit mis
en musique, & se chantoit sans doute en
chœeur par la troupe des Chanteurs à qui le
chef donnoit le ton. Un nombre infini
d'instrumens de toutes espéces joués par
les Jongleurs & les Menestriers de la mê-
me bande, formoit l'accompagnement.
Tous les vers d'un même chant ou d'une
même suite rimoient ensemble, hormis le
dernier vers; mais les rimes n'en setoient
pas de mise aujourd'hui: outre que la pro-
nonciation étoit fort differente de la nôtre;
(car Aucassin rimoit à is, & se prononçoit
Aucassin ou Aucassis) nos Peres se conten-
toient des assonances, ou de la plus legere
ressemblance dans, la finale des mots.
FEVRIER.
1752.
11
L'attention de ne point faire rimer le
dernier vers de 'chaque reprise avec les
précédens, semble indiquer un dessein
formel d'avertir le Trouverre qu'il devoit
se préparer à commencer son récit en prose;
c'étoit une espéce de réclame pour le Dé-
clamateur qui avoit à reprendre son rôle
lorsque le chanteur alloit finir le sien.
Le Traducteur n a fait que mettre dans
un François intelligible le texte original
qui ne pourroit être entendu que d'un
petit nombre de personnes qui ont pris la
peine de se rendre celangage familier. Il
a rendu scrupuleusement dans la Prose la
simplicité & la naiveté du dialogue; mais à
l'égard de la versification, il n en a pas tou-
jours conservé aussi exactement la mesure
& les rimes.
On a long. tems délibéré s'il ne seroit
pas à propos de faire quelques retranche-
mens dans cet ouvrage, & si, par mena-
gement pour la délicatesse des Lecteurs, il
ne falloit pas supprimer l'épisode du Bou-
vier, & celle du Roi de Torelore; mais
enfin on s'est déterminé à conserver l'un &
l'autre. Il ne s'agit pas de donner un ou-
vrage sans défaut, celui ci en a beancoup
quon ne prétend pas dissimuler; il est
question de faire connoître au vrai nos an-
ciennes mœurs; & comme rien n est plus
AV
30
13 MERCUREDE FRANCE.
propre à les représenter au naturel que cet-
te composition, on a cru ne pouvoir con-
server avec trop de fidelité, dans la copie,
tous les traits de l'original.
Une autre raison, peut-être plus impor-
tante, s'est jointe à celle-là pour détermi-
ner le traducteur à prendre ce parti; il a
lû avec satisfaction dans le dix-septième
volume du recuoil de l'Académie des Bel-
les-Lettres, un Mémoire sur l'utilité de la
lecture des anciens Romans de Chevalerie
où l'Auteur prétend qu'il y a presque tou-
jours un but moral dans tous les ouvrages
de ce genre. Le Roman d'Aucassin & de
Nicolette vient à merveille à l'appui de
son sentiment; le traducteur croit y voit
d'un bout à l'autre une intention sensible
d'y repandre d'utiles moralités. L'Amour,
tant recommandé par tous nos anciens Au-
teurs, n est presque jamais presentè ici que
comme une passion, qui, renfermée dans
de justes bornes, peut être le principe des
plus éclatantes vertus & des plus grandes
actions; mais qui en même tems, peut être
aussi la source d'une infinité de désordres
& de calamités lorsqu'on s'y laisse telle-
ment alservir que l'on oublie tout ce qu'on
doit à sa naissance, à sa famille, à son état
& à sa Patrie. Le discours du Berger, qui
daigne à peine répondre au jeune Aucas-
sin, quoique son Damoiseau, c est à dire,
13
FEVRIER. 1752.
au fils de son Seigneur, parceque la divi-
sion du Pere & du fils les met l'un & l'au-
tre hors d'état de lui faire sentir leur auto-
rité, ce discours insolent n'a pas fait d'im-
pression sur Aucassin, toujours aveuglé par
son amour; le Bouvier revient à la charge.
Pouvoit-on encore rien imaginer de plus
touchant pour faire rentrer en lui même
ce fils dénaturé, que les tendres sentimens
de cet homme grossiet qui compte pour
peu tous ses maux, en comparaison de l'é-
tat où est réduite sa malheurense mere? La
valeur recommandée dans tout le roman,
est une leçon continuelle aux Seigneurs de
Fiefs pour leur apprendre qu'ils se doivent
à la défense de leurs Sujets, que se mon-
trer seulement à leur tête dans les Guer-
res qu'ils ont à soutenir, c'est en assurer
le succès, & qu'il n est pour eux d'autre
moyen de conserver leur bien, leur fief,
& leut honneur. L'épisode du Roi de To-
relore est une correction encore plus forte
pour les Princes & les Seigneurs de Fiess:
si elle se sent de la dureté du siécle, elle
sert à leur montrer tout l'opprobre attaché
à une vie molle & effeminée; elle les aver-
tit que dans le besoin il faut qu'ils se char-
gent du poids de la guerre, & que quand
ils l'ont entreprise une fois, il ne faut pas
y perdre du tems, mais la poursuivre à tou-
te outrance. Telle est la morale qu'on a
14 MERCUREDE FRANCE.
eru voir dans cette pièce, & qui a fait con-
server deux Episodes que, sans cela, il cût
été aisé de retrancher.
COMMENCEMENT DE LA ROMANCE;
C'est d'Aucassin & de Nicolette.
Qui de vous veut bon vers ouir
De vieux & d'antiques déduits
De deux enfans beaux & petits
C'est Nicolette & Aucassis:
Des grands peines qu'il souffrit
Et des provesses qu'il sit
Pour sa mie au teint de lis.
D'eux fut ce chant & ce recit
Qui courtois est & bien assis.
Nul homme n'est si esbahi
Tant dolant ni tant entreptis
De grand mal & malade au lit
Qui de l'ouir ne fut gueri
Et de joye regaillardi
Taur doux il est....
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloie.
Le Comte Bongars de Valens faisoit une
si cruelle guerre au Comte Garins de Beau-
caire qu'il ne passoit pas un jour sans être
aux portes, aux murs, & aux barrieres de
sa Ville avec cent Chevaliers & avec mille
Sergens, tant à pied qu'à cheval, brulant
sa terre, ravageant son Pays, & tuant ses
FEVRIER.
1752.
15
hommes. Garins vieux & foible avoit fait
son tems, & n'avoit pour héritier ni fils
ni fille, hormis un jeune enfant beau,
grand, bien fait, & en tout point propor-
tionné à merveille, ayant cheveux blonds,
& frisés en petites boucles, les yeux vairs
& rians, la physionomie ouverte & pré-
venante, & enfin si rempli d'excellentes
qualités & de perfections qu'en lui n'y
avoit rien à reprendre, sinon que tant
estoit épris d'amour, qui tout surmonte
qu'il ne vouloit point être chevalier, pren-
dre les ar mes, allor aux Tournois, ni faire
ce qui convenoit à sa naissance.
Son pere & sa mere lui disoient, cher
fils, prens tes armes, monte à cheval, dé-
fends ta terre & secoure tes hommes: s'ils
te voyent parmi eux, ils en deffendront
mieux leur vie, leurs biens, leurs terres,
& leurs murailles.
De quoi me parlez vous, mon pere, dit
Aucassin (c'étoit le nom de l'enfant) que
Dien ne maccorde jamais rien de ce que
je lui demande, si l'on me voit armer Che-
valiet, monter à cheval & me mêler dans
aucun Tournoi, ni combat où je fasse sen-
tir la vigueur de mes bras aux Chevaliers,
& où jeprouve la force des leurs, avant
que vous m'ayez donné Nicolette ma dou-
ce amie que tant j aime. Cher fils, dit le
itized by Goog
16 MERCUREDE FRANCE.
pere, cela ne se peut, laissez-là cette che-
tive créature; c'est une esclave tirée de
terre étrangere que le Vicomte de cette
ville acheta des Sarrazins, qu'il amena ici,
qu'il a élevée & baptisée, & dont il a fait
sa filleule: il lui donnera quelqu'un de
ces jours un jeune garçon qui gagnera sa
vie à labourer; la tienne est toute gagnée,
& si tu veux prendre femme, je te donne-
rai fille de Roi, ou de Comte; car il ny
a en France si riche Seigneur dont tu vou-
lusses avoir la fille, que tu ne l'ayes aussi-
tot pour femme.
Mon Pere, dit Aucassin, est-il au mon-
de tant belle Seigneurie qui ne fût bien
occupée, si Nicolette ma douce amie la pos-
sedoit. Ce seroit peu pour elle d'être Im-
pératrice de Constantinople ou d'Allema-
gne, ou Reine de France ou d'Angleterre,
tant elle est franche, courtoise, debon-
naire & de toutes vertus accomplie.
On chante.
Aucassin fut de Beaucaire
D'un Château de belle retraite,
Quoique son pere fasse
De Nicolette la bien faite
Il ne se peut qu'il le détache,
Et qu'épouser ne la lui laisse.
Sa mere ainsi le meuace
by Goc
1752.
FEVRIER.
Méchant que veux-tu faire:
Aucassin répond tout en rage
Ma Nicolette est gente & gaye.
Ta Nicole esclave à Carthage
Fut d'un Sarazin achetée,
Lui dit sa mere irritée:
Si tu veux semme épouser,
Prens femme de haut parage.
Mere; je n'y puis que faite,
Nicolette est debonnaire;
Son gentil corps, son visage,
Sa beauté ont surpris mon ame,
Il est juste que son amour j'aye.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Quand le Comte Garins de Beaucaire
vit qu'il ne pourroit détourner Aucassin
son fils de l'amour de Nicolette, il alla
trouver le Vicomte de la Ville son Vassal;
il l'appella, & lui dit, Seigneur Comte,
chassez Nicolette votre filleule; que mau-
dite soit la Terre d'où elle fut amenée en
ce Pays; par elle je perds Aucassin, il ne
veut point être chevalier, ni rien faire de
ce qu il doit faire; sçachez que si je puis
la tenir, je la ferai jetter au feu, & bruler,
& à vous-même je ferai du pis que je
pourrai. Sire, fait le Vicomte, je suis
bien fâché s'il va & vient la voir & lui
a
17
18 MERCURE DE FRANCE.
parler. Je l'avois achetée de mes deniers,
élevée, baptisée, & fait ma filleule. Je lui
aurois donné un jeune garçon qui auroit
gagné sa vie à labourer. Votre fils n'a que
faire de gagner la sienne; mais puisque
c'est votre plaisir & vorre volonte, j'en-
verrai Nicolette en telle Terre & en tel
Pays que jamais de ses yeux il ne la verra.
Prenez-y bien garde, fait le Comte Ga-
rins, grand mal pourroit vous en arriver.
Ils se separent.
Le Vicomte étoit très riche homme, &
avoit un riche Palais. Dans une chamère
vers le jardin il fit mettre Nicolette au plus
haut étage, & lui laissa une vieille pour
compagne, qui devoit la garder à vue. Il
leur donna pain, viande, vin, & tout ce
qu'il leur falloit, & fit la porte si bien mu-
rer qu'on ne pouvoit entrer ni sortir; Un
seul petit jour y venoit du jardin par une
étroite fenêtre.
Ici on chante.
Nicolette est en prison mise
En une chambre à voste grise
Bâtie par grand artisice
Peinte à la Mosaique;
A la fenestre marbrine
S'appuya la Mesquine.
Cherelute blonde & poupine
jitized by Goog
FEVRIER.
1752.
Elle avoit, & la rose au matiu
N'étoit si fraische que son teint.
Jamais plus belle on ne vit.
Elle regarde par la grille
Et voit la rose épanouie
Et les Oiseaux qui se dégoisent;
Lors se plaint ainsi l'orseline:
Helas, malheureuse que je suis
Et pourquoi suis-je en prison mise
Aucassin Damoiseau Sire,
Je suis votre fidele amie
Et de vous ne suis point haie;
Pour vous je suis en prison mise,
En cette chambre à vostte grise
Où je trainerai ma malheureuse vic
Sans que jamais mon cœur varie;
Car toujours serai-je sa mie.
Ici on dit, on conte & on fabloye.
Nicolette fut en prison dans la chambre
ainsi que vous l'avez oui. Le bruit se ré-
pandit dans toute la terre & par tout le
Pays que Nicolette étoit perdue. Les uns
disent qu'elle est en fuite, & d'autres, que
le Comte Garins de Beaucaire l'a fait tuer.
Qui qu'en put avoir joie, Aucassin n en
eut point; il alla au Vicomte de la Ville,
& l'appella: Sire Vicomte, demanda t-il,
qu'avez-vous fait de Nicolette ma très-
19
20 MERCURE DE FRANCE.
douce amie, la chose du monde que plus
j'aimois? me l'avez-vous ôtée & eulevée?
Sçachez que si j'en meure, la faute en re-
tombera sur vous, & vous en répondrez.
Pour le seur, ce sera vous qui de vos mains
m'aurez arraché la vie, puisque c'est vous
qui m'avez enlevé ce que dans tout le mon-
de j'aimois le plus. Beau Sire, fait le Vi-
Comte, laissez-là cette Nicolette, cette
Esclave que j'amenai de terre étrangere,
que j'achetai de mes deniers, des Sarra-
zins, que j'ai élevée, baptisée, fait ma
filleule; je l'ai nourrie, & je lui donnerai
l'un de ces jours un jeune garçon qui ga-
gnera son pain à labourer. Vous n avez que
faire de travailler; mais prenez la fille d'un
Roi, ou pour le moins d'un Comte. Que
croiriez- vous avoir gagné si vous en aviez
fait une Dame, & l'aviez mise dans votre
lict? vous seriez bien avancé. Aucassin eut
beau repliquer, jurer & tempester dans des
termes qu'il n'est pas permis de repeter
ici....
Cessez, fait le Vicomte, tout ce que
vous direz ne servira de rien, jamais vous
ne la reverrez; si vous en parlez davanta-
ge, & que votre pere le sçache, il nous
fera jetter dans le feu, & bruler elle &
moi; vous même devez vous attendre à
tout dans la fureur qui le transporte. J'en
21
FEVRIER.
1752.
suis au désespoir, dit Aucassin, en quittant
le Vicomte qui n'étoit guére moins affligé
que lui.
Ici en chante.
Aucassin s'en est retourné
De douleur absmé
Pour l'absence de sa mie
On ne peut le consoler
Et nu lle assistance lui donner;
Vers le Palais s'en est allés
Dont il monte les degrez;
Dans une chambre est entré
Et de pleurer a commencé
Grand'douleur a demenée
De sa mie s'est lamenté;
Nicolette ma toute belle,
Belle debout, assise encore plus belle,
Allant & venant toujours belle;
Belle à repondre & à parler,
Belle à rire & à jouer,
Belle à baiser & embrasser,
Pour vous je suis désolé
Et si cruellement mené
Que j'en suis près d'expiret
Ma soeur, ma douce amie.
Ici on dit, on conte & on fabloie,
Tandis qu'Aucassin étoit en la cham-
brę à regretter Nicolette sa mie, le Com-
30
22 MERCUREDEFRANCE.
te Bongars de Valence qui avoit sa guer-
re à terminer ne s'y oublia point. Il avoi
mandé ses hommes à pied & à cheval, &
s'étoit avancé vers le Château pour y don-
ner l'assaut. Aux bruits mêlés de cris qui
s'élevent partout aux environs, les Che-
valiers & les Ecuyers du Château pren-
nent les armes, & accoutent aux portes
& aux murs pour les defendre. Les Bour-
geois montent aux galeries & aux cré-
naux, d'où ils lancent dards & pieux ai-
guisés; tandis que l'assaut se donne de
toutes parts avec la derniere violence
le Comte Garins de Beaucaire vient dans
la chambre, où Aucassin se livroit à ses
regrets & à ses gémissemens pour Nico-
lette sa très-douce amie que tant aimoit.
Malheureux, que fais-tu la? dit-il, lâ-
che que tu es ! tu vois qu'on attaque ton
Château, le meilleur & se plus fort qui
soit: sache que si tu se perds, il ne te reste
plus rien dont tu ne sois dépouillé: prens
les armes, mon fils, monte à cheval
défens ta terre, & va joindre tes sujets
au combat. Quand tu n'y ferois rien, il
suffit de ta présence: qu'ils te voyent seu-
lement parmi eux, ils en défendront
mieux, & leurs biens & leurs vies, & la
terre & toi-même; grand & fort comme
tu es, tu le peux, & tu le dois.
uas hO
FEVRIER.
1752.
13
Mon pere, fait Aucassin, à quoi sert
de m'en parlet encore: que Dieu ne m'ac-
corde rien de ce que je lui demande, si
je deviens Chevalier, fi je monte à che-
val, & si je vais au combat donner ni
recevoir un seul coup, à moins que vous
ne me donniez Nicolette ma douce amie
que tant j'aime.
Cela ne se peut, mon fils, dit le pere,
je souffrirois pluntôt la perte de tous mes
biens que de consentir à la voir ta femme
& ton épouse: il le laisse en disant ces
mots.
Quand Aucassin vit son pere qui s'en
alloit, il le rapella: mon pere, dit Au-
cassin, revenez; je ferai un marché avec
vous: quel marché, beau-fils? Je prendrai
les armes, & j'irai au combat; mais je
mets dans mon marché, que si Dieu me
ramene sain & sauf, vous me laisserez
voir Nicolette ma douce amie que tant
j'aime; je ne vous demande que le temps
de lui dire deux ou trois paroles & de
la baiser une fois. Le pere accorde sa
demande, lui en donne sa foi, & Au-
cassin part aussi tôt.
Ici l'on chante.
Aucassin transporté du baiset
Qui l'attend au retoutuer
ized by Goo
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour cent marcs d'or qu'il edt gagné
N'eut pas été aussi enchanté.
Belles armures d'acier
On lui a appareillées:
Il vestit un double aubert
Lace son heaume dans son chef:
Epée d'or met à son côté,
Et monte sur son destrier.
L'Ecu & la lance empoignée
Il se regarde à ses deux piedo
Si bien lui vont ses estriers
Et se trouve ainsi à merveilles.
De sa mie alors lui souvient
Il esperonne son destrier
Qui court moult volontiers
Tout droit à la porte il vient
A la Bataille.
Ici on dit & on conte.
Aucassin fut armé sur son cheval, com-
me vous avez oui & entendu. Dieu, que
l'Escu au col lui sied bien, le heaume au
chef, & l'épée sur la hanche gauche. Le
jeune homme étoit grand, fort, beau,
gentil, & bien conformé: son cheval le-
ger, ardent & impetueux, il le pousse
droit à la porte.
Ne croyez pas qu'il songe à prendre ni
bœeufs.
FEVRIER.
1752.
2
boeufs, ni vaches, ni chévres, & qu'il
porte aucun coup aux Chevaliers, ni qu'il
en reçoive: nenni; onques il ne s'en avisa,
mais tant resva à Nicolette sa douce amie
qu'il oublia de tenit ses resnes; il ne son-
geoit à rien moins qu'à ce qu'il devoit
taire.
Le cheval qui avoit senti l'éperon l'em-
porte dans la foule tout au milieu des en-
nemis qui l'envelopent de toutes parts. Ils
le prennent, se faisissent de son écu & de
sa lance, & l'emmenant prisonnier sans
résistance, parloient déja entr'eux de quel
genre de mort ils le feroient périr.
Ah Dieu! fait il, entendant ces mots,
où suis-je? mes ennemis m'enmenent
ainsi; ils vont donc me couper la tête; &
puis quand j'aurai la tête coupée, je ne
parlerai plus jamais à Nicolette ma douce
amie que tant j'aime. J'ay encore, dit-il,
uhe bonne épée, & je monte un bon des-
trier frais & sejourné, s'il ne me deffend
en ce jour, qu'à jamais soit- il maudit.
L'enfant étoit grand & fort, monté sut
un cheval, qui n'étoit pas moins souple &
agile, il met l'épée à la main, & le voilà
qui commence à frapper à droite & à gau-
che; il tranche, taille, fait voler têtes, bras
& jambes, & fait la place vuide ou san-
glante tout autour de sui, comme un San-
Mes
26 MERCUREDÉFRANCE.
glier que les chiens assaillent dans la fo-
rêt: dix Chevaliers ennemis resterent es-
tendus morts & 7 blessez: il se tire de la
messée & tevient au galop, toujours son
épée à la main.
Le Vicomte Bongars de Valence qui
avoit oui dite qu'on pendroit Aucassin son
ennemi, accouroit de ce côté. Aucassin le
reconnoissant, & levant aussi-tôt son épéc,
lui en porta sur le heaume un si furieux
coup, qu'il lui entâma la tênte, & le jetta
par terre tout étourdi. Aucassin tend la
main, le prend, & le tirant par le nés de
son heaume, le livre prisonnier à son pere.
Mon Pere, dit Aucassin, voici votre
ennemi qui tant vous a fait de maux & de
tourmens depuis dix ans que dure certe
guerre sans que personne ait pu en venir
à bout.
Beau fils, dit le Pere, ce sont là de ces
tours de jeunesse qui conviennent à vo-
tre âge sans songer davantage à vos folles
amours. N'allez vous pas encore me pres-
cher, mon Pere: dit Aueassin, songez
plustot à me tenir la parole que vous m'a-
vez donnée. Quelle parole, beau fils! Quoi,
mon pere, l'auriez vous deja oubliée? Par
mon chef l'oublieta qui voudra, pour
moi je ne la veux pas oubliet, mais je l'ai
fort à cœeur. Comment ne m'avez vous pas
3o
FEVRIER. 1752.
27
promis, quand je pris les armes & quand
j'allai au combat, que si Dieu me rame-
noit sain & sauf, vous me laisseriez voir
Nicolette ma douce amie, que j'aime tant,
tant voir que je pourrois lui dire deux ou
trois paroles, & la baiser une fois. Ainsi
me l'avez vous promis, & je veux que
vous la teniez.
Dieu me punisse, dit le Pere, si j'en fals
rien, & si elle étoit ici, je la brulerois
dans un feu, & vous même auriez tout à
craindre de moi. Est ce là tout, dit Aucas-
sin. Qui par Dicu, oui, fait le pere. Certes,
répond Aucassin, je suis faché de voir men-
tir un homme de votre âge. Puis, s'adres-
sant au Comte de Valence, n'estes vous
pas mon prisonnier, lui dit-il? oui certes,
fait le Comte. Donnez-moi donc votre
main, dit Aucassin. Très volontiets, fait
le Comte, en mettant sa main dans celle
d'Aucassin qui exige sa foi d'accomplir
tout ce qu'il lui dira de faire. Jurez moi,
dit Aucassin, que toutes les fois qu'il vous
prendra envie, ou que vous serez en pou-
voir de faire honte ou dommage à mon
pere, soit en sa personne, soit dans ses
biens, vous ne vous y épargnerez pas. Ces-
sez de vous mocquer de moi, Sire, dit-il,
imposez moi telle rançon qu'il vous plaira,
vous ne sçauriez me demander or; argent,
B1
a8 MERCUREDE FRANCE.
chevaux, palestois, fourures de vait ou
de gris, chiens & oiseaux, que je ne vous
les donne. Comment, fait Aucassin, ne
vous reconnoissez vous donc pas pour mon
prisonniet? Je l'avoue, fait le Comte Bon-
gars. Dieu me damne, fait Aucassin, vous me
donnerez votre foi, ou je vous fais sauter
la cervelle. Je vous jurerai par Dieu tout
ge qu'il vus plaita, repond-il, & lui en
donne sa parole. Aucassin alors le fait mon-
ter sur un cheval, en monte un autte, &
le conduit en lieu de sureté.
Ici l'on chante.
Quand se Comte Gatins
Voit que son enfant Aucassin
Il ne peut détacher pour rien
De Nicolette au joli minois
En prison il l'a mis
Dans un caveau soutertain
Fait de marbre gris.
Quand Aucassin s'y vit,
Jamais ne fut si marri
A lamenter alors se prit,
Comme ici vous pourrez l'ouit,
Nicolette fleur de lis
Douce amie au clait vis,
Plus êtes douce que raisis
Et que soupe en vin.
PEVRIER.
1752.
L'autre jour vis un Peleria
Natis de Limousin
Couché dedans son lit
Du mal de l'esvertin.
Fortement estoit entrepris
Du mal que je dis,
Tu passas devant son lit
Et tout aussi- tôt fut gueri
Plus que jamais le Pelerin.
Aussi sauta t-il de son lit,
S'en retourna dans son Pays
Tout fain & tout gueri.
Douce amie, Fleur de lis,
Belle à voir aller & venit,
Se jouer & se divertir
Converser & s'entretenir,
Belle à baiser & à semit
Nul ne vous pourroit hair;
En prison pour vous fuis mis
Dans ce caveau soutertain
Où je fais si triste fin
Qu'il m'y faudra moutit
Pour vous ma deuce amie.
Iei on dit, on conte, ou fabloie.
Aucassin fut mis en prison, comme vouo
avez oui & entendu, & d'autre part Ni-
colette étoit dans sa chambre étroitement
Biij
Te
2
30 MERCUREDE FRANCE.
gardée. Ce fut au tems d'Eté dans le mois
de Mai que les jours sont si clairs & si
longs, & les nuits si douces & si sereines.
Nicolette une nuit dans son lit couchée
apperceut à travers la fenestre la Lune qui
luisoit, & entendit au jardin le Rossignol
qui chantoit; si lui souvint d'Aucassin son
ami que tant aimoit. Lors commence
à penser au Comte Garins de Beaucaire
qui à mort la haissoit, & ne douta point
qu elle ne fust perdue du moment qu'elle
étoit accusée, & que Garius en estant ins-
truit, ne la fit aussi tôt mourir de mort
cruelle.
Elle entendit que la vieille qui la gar-
doit étoit alors endormie: à l'instant elle
se leve, met dans ses bras son manteau de
soye, tire les draps de son lit, les nouë
l'un à l'autre, & en fait une corde la plus
longue qu'elle peut, elle l'attache au pilier
de la fenestre, & la jette en dehors, puis
prenant sa robe à deux mains, l'une de-
vant, l'autre derriere, se laisse couler sur
la rosée dont le gazon estoit couvert, &
descendit ainsi dans le jardin.
Les cheveux elle avoit blonds, & en pe-
tites boucles frisés, ses yeux étoient vairs
& rians, son visage bien proportionné,
son nez droit & élevé, & ses petites lé-
vres plus vermeilles que n est cerise & rose
ted by Goc
FEVRIER. 1752.
31
en temps d'Esté, les dents blanches & pe-
tites, & ses dures pomelettes qui sa robe
foulevoient, surpassoient la blancheur de
deux noix nouvelles fraischement écossées.
Sa taille étoit si déliée qu'à deux mains
vous l'eussiez embrassée, & les fleurs des
marguerites qu'elle rompoit en les foul-
lant, & qui lui revenoient sur le col de
pied, paroissoient noires auprès de ses
jambes & de ses pieds, tant blanche étoit
la fillette.
A la porte elle arriva, l'ouvrit & sortit
dans les ruës de Beaucaite à l'ombre de la
Lune qui étoit claire alors, & brillante;
tant chemina qu'elle vint à la Tour où son
ami estoit. La Tour estoit fendue d'espace
en espace. Vers un des pilliers la pauvrette
se tapit, se serre dans son manteau, &
met sa teste contre la Tour qui étoit vieille
& antique; elle entend son Aucassin qui
pleuroit & faisoit grand deuil pour son
amie que tant aimoit, & que tant regret-
toit. Quand elle l'eut assez écouté, elle
commence à dire:
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clait
S'appuie à un pilier,
Elle entend Ancassin pleurer
It sa mie regretter.
B iiij
32 MERCUREDEFRANCE.
Or elle dit sa pensée:
Aucassin gentil Bachelier,
Franc Damoiseau honoré,
Que vous sert de lamenter
De vous plaindre & de pleurer
Quand point de moi ne jouirez;
Puisque votre pere me hait.
Et toute votre parenté
Pour vous je passerai les mers
J'irai en autre contrée.
De ses cheveux elle a couper
Là dedans les a jettea.
Aucassin le Bachelier
Les a pris & caressez,
Embrassez & baisez,
Et dans son sein les a cachez,
Si recommence à pleurer
Tout pour sa mie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Quand Aucassin à Nicolette entendit
dire qu elle s'en vouloit aller en lointaine
contrée, il se livre à son désespoir. Belle
douce amie, fait-il, non, vous ne vous
en irez point; aussi tont vous m'auriez don-
né la mort. Le premier venu qui vous ver-
toit, & qui le pourroit, vous prendroit sut
le champ, dans son lit il vous mettroit, &
de vous se satisferoit; & si-tost que vous
auriez couché en lit d'autre homme que le
Co
FEVRIER. 1752.
33
mien, n'imaginez pas que j'attendisse un
cousteau pour me le plonger dans le coeur
& me tuer, nenni vrayment, je ne l'atten-
drois point; mais de si loin que je vertois
une muraille on une pierre dure, je pren-
drois mon escousse pour m'élancer, & j'y-
rois si rudement me heurter la teste que
j'en ferois sortit les yeux & la cervelle.
Encore aimerois-je mieux une telle mort
que de sçavoir que vous eussiez couché dans
le lit d'un autre homme que moi.
Ah! fait-elle, je ne crois pas que vous
m'aimiez autant que vous dites; c'est moi
qui vous aime plus que vous ne m'aimez.
Non, belle douce amie, fait Aucassin, il
ne se peut pas que vous m'aimiez autant
que je vous aime. Nulle femme ne sçau-
roit aimer un homme autant qu'un homme
fçait l'aimer. L'amour de la femme n'est
que dans ses yeux, dans l'extrémité de son
sein, & au bout de ses pieds; mais l'amour
de l'homme est enfoncé au beau milieu de
son cœur, de façon que rien ne peut P'en-
arracher.
Tandis qu'Aucassin & Nicolette par-
loient ensemble, voici venit le long de la
rue les Soldats du Guet de la Ville qui
avoient seurs épées nues cachées sous leurs
capotes. Lè Comte Garins leur avoit bien
recommandé, s'ils pouvoient prendre Ni-
BV
ed by Go
34 MERCUREDEFRANCE.
colerte, de ne pas manquer à la tuer. Le
Sentinelle placé au haut de la Tour les vit
venit, & les entendit parler d'elle, disant
entre eux, qu'ils la mettroient à mort. Ha
Dieu! fait-il, quel dommage s'ils tuoient
une si gentille pucelle! Et que ce seroit
une belle charité si je pouvois, sans qu'ils
s'en apperçussent, l'avertir de prendre
garde à eux. Ils ne l'auront pas tuée, qu'Au-
cassin mon Damoiscau en mourra sans
fante, & ce seroit grand dommage.
lei l'on ehante.
Le Sentinelle fut vaillant
Preux, courtois & prudent.
Si a commencé un chant
Qui beau fut & avenant.
Pucelle avec un cœeur franc,
Un cors tu as gentil, plaisant,
Les cheveux blonds & avenans
Les yeux & vairs & rians
Bien voit- on à ton semblant
Que parlé tu as à ton Amant
Qui pour toi s'en va mourant.
Je te le dis, & tu m'entens;
Garde toi de ces Seldats méchans
Qui sous leurs capes vont cachans
Leurs glaives nuds & trenchans
Et qui te vont menaçant
FEVRIER. 1752.
35
D'un tour cruel & sanglant,
Si garde tu n'y prens.
Ici l'on dit. l'on conte & l'on sabloie.
Helas! fait Nicoletre, que F'ame de ton
pere & de ta mere soient en doux repos,
puisque si charitablement & si courtoise-
ment tu mas avertie. S'il plaît à Dieu je
me garderai bien d'eux. Que Dieu mo
soit en aide Elle se resserre dans son man-
teau à l'on bre du pillier jusqu'à ce qu'ils
fussent passez bien loin, & prend congé
d'Aucassin. Tant chemina qu'elle vint aux
murs du Chateau. Le mur estoit percé &
fendu: elle grimpa dessus & fit st bien,
qu elle arriva entre le mur & le fossé. Elle
regarde à ses pieds, & fremit de voir com-
bien il étoit profond & escarpé. Ah Dieu,
fait elle, doux Créateur, si je me laisse
tomber je me casserai le col; cepen-
dant si je reste ici, on me prendra, &
l'on me fera bruler dans un feu ardent: en-
core vaut il mieux mourir ici que d'estre
en spectacle à tout un peuple. Elle fait le
signe de la croix & se laisse couler au sonds
du fossé. Quand elle y fut descendue, ses
beaux petiis pieds, & ses belles mains qui
n'avoient appris à être blessés, furent tous
meurtris & escorchés, tant que le sang en
Bvj
36 MERCUREDEFRANCE.
ruisseloit en douze endroits, mais l'extrêm-
me frayeur qu' elle avoit fit qu'elle ne sen-
tit mi mal ni douleur.
Ce n'étoit pas tout que d'y être entrée,
il falloit en sortit, & sa peine redoubloit;
mais elle pensa qu'il ny faisoit pas bon
pour elle. De bonne fortune, elle trouva
un des pieux aiguisez que ceux du dedans
avoient jettez en deffendant le Château;
elle s'en aida pout y monter pied-à pied,
faisant un pas, puis un autre, non sans
grande peine, enfin elle en sit tant qu'elle
parvint jusqu en haut.
La Forest n'étoit éloignée que de deux
portées d'arbalestres elle avoit vingt une
lieues en long & en large, & elle étoit si
farcie de bestes feroces & de serpens de
toute espece, que Nicoletre tremble d'y en-
tret dans la crainte d'y perdre la vie, ou
d'estre remenée dans la Ville si on la ren-
controit, & d'y être brussée toute vive.
Ici l'on chante.
Nicolette au visage clair
Estant au haut du fossé
Se met à lamenter,
Et Jesus Dieu implorer,
Pere Roi de Majesté
Je ne sçai plus où allez;
S je vais an Bois feuillé,
FEVRIER.
1752.
Des vilains Lions & Sanglieri,
Dont il y a si grande quantité,
Je serai tantôt dévorée.
Si j'attens à la matinée,
Qu'ici je sois trouvée,
Le seu sera allumé
Dont je serai embraséo.
Mais par le Dieu de Majesté
Encore mieux j'aimerai.
Qu'affreux Lions & Sangliere
De moi soient rassasiés
Que de retourner à la Cité.
Non je n'irai jamais.
Ici. l'on dit, l'on conte & l'an fabloye.
Nicolette douloureuscment se lamen-
toit comme vous avez oui, & se recom-
mandoit à Dieu. Tant alla qu'elle vint à la-
forest; mais elle n'osa trop s'avancer dans
la frayeur qu'elle avoit des bestes féroces
& des serpens. Elle se tapit sous un buisson
épais, & à force d'accablement s'y eudor-
mit jusqu'au lendemain à la premiere heu-
re du jour lorsque les Pastres sortoient de
la Ville, & menoient leurs bestes aux
champs entre le bois & la riviere.
Les Pastoureaux se retirerent à l'écart au-
bord d'une claire fontaine qui couloit le
long de la forest. Là ils étenditent une de
yGoo
3
38 MERCURE DE FRANCE.
lurs cappes & y mirent leur pain Tandis
qu'ils étoient à manger, Nicolette s'étoit
éveillée au bruit des oiseaux & des Pastou-
reaux; elle s'approcha d'eux & leur dit,
Dieu vous assiste mes enfans. Dieu vous
benisse, répondit l'un d'eux qui avoit la
parole à la main plus que les autres. Beaux
enfans, dit-elle, connoissez vous Aucassin,
le fils du Comre Garins de Beaucaire ? Si
nous le connoissons, & par Dieu oui. .Eh
bien mes enfans, les pria t elle, ne man-
quez pas de l'avertir qu'il y a une Biche
dans la forest; qu'il vienne la chasser, &
que s'il la peur prendre, il n'y a pas un de
ses membres, dont il ne donnast pour l'a-
voir, cent, & cinq cens marcs d'or, &
même tout l'or & le bien du monde. A ces
mots ils jettent les yeux sur elle, & la vi-
rent si belle qu'ils en futent éblouis. Je n'y
manquerai pis, répondit en riant celui
qui avoit la parole le plus à la main, mau-
dit soit qui lui en parlera. Vous mocquez-
vous de nous charget d'une si sotte com-
mission. Il nya pas dans toute la forest
une beste si rare, ni cerf, ni lion, ni san-
glier dont le quartier vaille plus de deux
deniers ou trois au plus. Que nous contez-
vous donc? Maudit soit encore, vous dis-
je qui vous en croira, & qui lui en dira
rien: Allea, vous n'estes qu'une sorciere;
d by Goc
FEVRIER. 1752.
39
nous n'avons que faire de votre compa-
gnie, passez votte chemin. Ah! bel En-
fant, dit elle, je vous en prie La beste a
telle vertu qu'Aucassin en sera gueri de
son mal. Tenez voici cinque sols que j'ai dans
ma bourse, allez lui dire qu'il vienne la
chasset dans trois jours au plus, & que s'il
ne la trouve pas d'ici à ce temps-là, il peut
renoncer à jamais guerit de son mal. Par
ma foi, dit-il, les deniers sont toujours
bons à prendre. Qui, nous le lui dirons,
s'il vient; mais nous n'irons pas le cher-
cher pour çela. A la bonne heure, fait Ni-
colette; puis prenant congé des Pastou-
reaux, elle se retire.
.
Ici l'on chanto.
Nicolette au teint de lis
Des Pastoureaux se départit.
Son chemin aux Bois elle a pris
Par un vieux sentier antique
Jusqu'au lieu où deux chemins
Se partageoient par le pays.
Or à penser se mit
Qu'elle éptouveroit son ami
Et sçaura s'il l'aime autant qu'il dit.
Elle cueille des fleurs de lys
De l'herbe de Narcisse
Et des feuilles aussi.
(0
MERCUREDEFRANCE.
Une loge elle en sit
Plus gente que jamais ou n'en vit.
Jure Dieu qui point ne mentit
Que si par-là vint Aucossio
Et qu'il ne s'y reposat un petit.
Pour l'amout d'elle, poins ne sera son ami
Ni elle son amie.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Nicolette ayant fait sa loge, comme
vous aven oui & entendu, très-belle &
très-gentille, la garnit pat dehors & par
dedans de fleurs & de feuilles, puis s'é
carte sous un épais buisson pour observer
ce que feroit Aucassin.
Le bruit & les cris se répandirent dans
toute la terre & la contrée de la perte de
Nicolette. Les uns disoient qu'elle s'étoit
enfure, les autres, que le Comte Garins
l'avoit fait mourir. Qui qui en fur bien-
aise, Aucassin ne le fut point du tout. Le
Comte Garins son Pere (delivré de ses
craintes) se fit mettre hots de prison,
manda tous les Chevaliers de sa terre, &
les Damoiseaux. Il tint une feste somptueu-
se dans l'intention de consoler Aucassin
fon fils. Au moment ou la Cour étoit la
plus nombreuse, le triste Aucassin se tenoit
appuyé à un piliet, dolent, plongé dans
la douleux & dans la mélancolie; quel-
FEVRIER. 1752.
41
que fust la joie d'un chacun, il n'en étoit
nulle pour Aucassin, il n'y voyoit tien de
ce qu il aimoit.
Un Chevalier l'ayant confideré s'appro-
cha de lui, l'appella: Aucassin, fait- il, de
pareil mal que vous avez j'ai aussi été ma-
lade: aussi je vous donnetai un bon con-
seil si vous m'en voulez croire. Sire, grand
merci, dit Aucassin, de bon conseil j'au-
rois grand befoin. Montez à cheval, fait
le Chevalier, allez vous promener le long
de cette forest, vous verrez ces fleurs, &
ces herbages, vous entendrea ces oisillons
chanter; peut- estre entendrez vous choses
qui vous soulageront. Sire grand merci,
dit Aucassin. Aussi-tost se dérobant de la
salle, il descend les degrés, va dans l'écu-
rie où estoit son cheval, il le fait seller &
brider, met le pied à l'estrier, monte, &
le voilà parti du chasteau.
Tant chemina qu'il arriva dans la forest,
& tant il courut qu'il se trouva à la fontai-
ne où il rencontra les Pastoureaux sur le
midi qui avoient estendu leuis capotes sur
l'herbe, mangeoient leur pain, & deme-
noient grande joie.
Ici l'on chante.
Or les Pasteurs sout assemblea
Usmerez & Mattinea
42 MERCUREDE FRANCE
Fruelins & Johannès.
Lucas dit, compaznons guais
Dicu gatde Aucassinet:
Vraiment oui le gentil valet,
Ee la pucelle au corps bien fait
Qui chevelure blonde avoit,
Et nous donna de ses deniers
Dont gasteaux avons achetés.
Avec gu ines & coustelets.
Et fluttes & cornets
Pipeaux & petits maillets,
Dieu le garde.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloye.
Qiand Aucassin entendit les Pastoureaux,
il lui souvint de Nicolette sa très-douce
amie que tant aimoit, & il pensoit que
la elle avoit été; il piqua des deux, & sa-
vança vers les Pastoureaux.
Dieu vous soit en aide, beaux enfans,
leur dit- il; Dicu vous benisse, répond cę
lui qui avoit plus que les autres le talent de
parler. Beaux enfans, reprend Aucassin, par
grace, repetez-moi la chanson que vous ve-
nez de dire. Nous n'en ferons rien, répondit
celui qui parloit toujours pout les autres,
maudit soit qui vous chantera, beau Sire.
Ne me connoissez-vous pas, mes enfans, re-
pliqua Aucassin: vraiment oui, nous sçavons
bien que vous êtes Aucassin notre Damoi-
100
1ed0
FEVRIER.
1732.
45
seau. Nous ne sommes point à vous, mais
au Comte (votre pere). Accor dez moi ma
demande, Enfans, je vous en prie; Oui
parbleu, oui, & pourquoi chanterois je
pour vous s'il ne le me plaisoit pas. Il ny
a si riche homme dans le Pays à la verité
que le Comte Garins, mais que nous im-
porte? S'il crouvoit mes boeufs, mes va-
ches, mes berbis dans ses prez & dans ses
fromens, il ne seroit pas si hardi de les sai-
sir, & il noseroit les en chasser. A quoi
bon chanterois je pour vous s'il ne me plai-
soit pas de chanter. Pour l'amour de Dieu
bel enfant, vous ne me refuserez pas: te-
nez, voilà dix sols que j'ai dans ma bourse.
Pour les deniers, Sire, nous ne les refuse-
rons pas, mais je ne chanterai pas, car j'en ai
fait serment; je vous conterai si vous voulez.
Par Dieu, fait Aucassin, encore aime- je mieux
entendre conter que de ne rien sçavoir.
Sire, nous estions ici tantôt entre Pri-
me & None, à peu près comme vous nous
voyez à manger notre pain au bord de
cette sontaine, quand une Pucelle vint à
nous la plus belle du monde, tant que
nous croyions que ce fût une Fée, & que
tout le bois en tut éclairé. Elle nous donna
tant de ses deniers, que nous lui promis-
mes si vous veniez ici, de vous dire d'aller
chasser dans cette forest, & qu'il y avoit
d by Go
44 MERCURE DE FRANCE.
une beste telle que si vous pouviez la pren-
dre, vous n'en donneriez pas un quartier
pour 500 marcs d'argent, ni pour tout l'ot
du monde: car elle a une si merveilleuse
proprieté que si vous la pouviez prendre,
vous seriez gueri de votre mal; il faut que
dans trois jours vous l'ayez prise, sans ce-
la vous ne la reverrea jamais. Allez donc
la chasser si vous voulez, smon n'y allez
pas. Ma commission est faite. C'est assez
enfans, dit Aucassin, Dieu me la fasse ren-
contrer.
Ici l'on chante.
Aucassin ouit les mots
De son amie au gentil corps
Qui le percent jusqu'au coeut,
Il entre au fond du boic.
Le Destrier au trot
L'emporte & au galop:
Or il a dit ces ttois mots.
Nicolette au gentil cors,
Pour vous suis venu au bois,
Je ne chasse ni cerf ni porc,
Mais je suis sur vos talons
Pour vois vos yeux & votre cots.
Votre deux tire, vos doux mots
Ont mon coeut blessé à mort.
plaist à Dieu le Seigneut sort
100
FEVRIER.
1752.
4.
Je vous revertai encore,
Douce sour, m'amour.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin par la forest alla, son destrier
grand train l'emportoit. Ne vous imaginez
pas que les ronces & les espines l'espar-
gnassent, point du tout. Ses habits en fu-
rent tous déchirés, & il n'en restoit pas un
morceau à recoudre l'un par dessus l'autre.
Le sang lui coule des bras, des contés & des
jambes en vingt ou trente endroits, & s'on
auroit pu le suivre à la trace du sang, dont
n couvroit l'herbe où il passoit: mais de
Nicolette il étoit tant occupé, de Ni-
colette sa douce amie, qu'il ne sentoit ni
mal ni douleur. Il erra ainsi dans la forest
toute la journée sans en avoir aucune nou-
velle. Quand il vit la nuit approcher, il se
prit à pleurer de ce qu'il ne la rrouvoit
point.
Comme il suivoit une ancienne route
où l'herbe étoit haute, il voit dans le mi-
lieu un homme tel que je vais vous le des-
peindre. Il estoit grand, terrible, laid &
hideux; il avoit une face large, plus noire
qu'un chartbon, l'entre deux de ses yeux
avoit une pleine paume de travers: avec
cela il avoit des jouës d'une grandeu
énorme, le nez prodigieusement gros &
nad
46 MERCURE DE FRANCE.
écrasé, d'amples narines tout ouvertes,
de grosses levres plus rouges qu une escar-
boucle, de grandes dents jaunes & affren-
ses. Sa chaussure estoit des souliers de cuit
de bœeuf avec des bottes de bois de tilleul
qui lui montoient jusqu'au dessus du ge-
nouil. Il étoit vestu d'une capotte à deur
envers, & appuyoit son corps hideux sur
une grande massue.
Aucassin l'ayant rencontré fut saisi d'ef-
froy. Dieu t'assiste, beau frere, lui dit-il.
Dieu vous benisse, respondit le Monstre.
Que fais- tu ici, dit Aucassin: que vous
importe, fait l'autre? tien, dit Aucassin,
je ne vous le demande qu'à bonne inten-
tention. Qu'avez- vous à pleurer, dit
l'homme, & de quoi vous affligez-vous
tant? Certes, si j'estois aussi riche que vous
estes, tout le monde ne seroit capable de
me faire pleurer. Et comment me con-
noissez- vous si bien, fait Aucassin: Qui; je
sçais que vous estes Aucassin le fils du Com-
te, & si vous me dites pourquoi vous pleu-
rez, je vous dirai ce que je fais ici. Certes
fait Aucassin, je vous le ditai très-volon-
tiers. Je suis venu ce matin chasser dans
cette forest avec un levrier blanc le plus
beau du monde, j'ai eu le malheur de le
perdre, c'est le sujet de mes pleurs. Oui
vraiment, & l'on dit mesme que c'est
by Go
*- -
FEVRIER 1752.
47
pour un vilain chien puant que vous pleu-
rez ainsi. Mandit soit qui ne le mocquera
de vous, puisque votre pere est si grand
Seigneur, que s'il en demandoir dix, quin-
ze ou vingt autres, on se feroit un plaisit
de les lui donner. J'ai bien un autre sujet
de pleurer, & de m'affliger, quoi donc,
frere; Je vous le dirai, Sire.
Je fervois un riche Paysan, qui m'avoit
loué pour mener sa charrue, & me confia
quatre bœeufs; il y a trois jours que j'ai
perdu le meilleur Roger, le meilleur
bœeuf de ma charrue. Je vais par tout le
cherchant depuis trois jours sans boire ni
manger, & je n'ose rentrer dans le villa-
ge, de crainte qu'on ne me fourre en pri-
son, car je n'ai pas un sol pour le payer :
je n'ai vaillant dans le monde que ce que
vous voyez sur moi: ma pauvre mere n'a-
voit aussi qu'une meschante cotte, on la
lui a arrachée de dessus le dos, actuelle-
ment elle est sur la paille, & son estat
m'afflige encore plus que le mien. L'ar-
gent va & vient; si j'ai perdu cette fois-
ci, un autre jour je regagnerai, & je re-
couvrerai mon boeuf quand je pourrai.
Ce n'est pas pour cela que je pleurerois:
mais quoi, vous, c'est pour un chien que
vous pleurez depuis si long tems? maudit
soit qui de vous ne se mocqueroit, & qui
48 MERCUREDEFRANCE.
seroit assez sot pour vous plaindre. Beu
frere, Dieu vous benisse; que pouvoit va-
loit ton bœeuf? On en veut avoir ving
sols; & je n'en puis faire rabbatre unt
seule maille. Tiens, dit Aucassin, les vor
ci dans ma bourse, va payer ton boeuf
Grand merci, Seigneur: le bon Dieu vous
fasse trouver ce que vous cherchez. Le
Bouvier s'en va, & Aucassin continue de
marcher.
La nuit estoit belle & sercine, & tant il
chemina qu'il atriva à la feuillée de Ni-
colette si bien tapissée de fleurs, & par
dedans & par dehors, qu'on ne pouvoit
rien de plus beau. Aucassin en la voyant,
s'arresta tout court. Ah! Dieu, dir-il,
il faut que Nicolette ait surement été ici
c'est ma douce amie, ce ne peut estre une
autre, qui de ses belles mains a tissu cette
loge. Je veux pour l'amour d'elle descen-
dre ici, & y passer la nuit. Comme il
mettoit le pied hors de l'estrier pour des-
cendre du cheval qui étoit grand & haut,
il vint à penser à Nicolette sa très douce
amie, & se laissa tomber si rudement sur
une roche, qu'il se desmit l'espaule, Quoi-
qu'il se sentit bien blesse, il fit tant que de
l'autre main il attacha son cheval à un buis-
son d'espines du mieux qu'il put; ensuite
se destournant un peu, il entra en se bais-
sant
d by Goo
FEVRIER.
1752.
49
sant dans la loge. Il considera les estoiles
qui luisoient au Firmament
& dont une
brilloit sur toutes les autres: à l'instant il
commen ce à dire.
Ici l'on chante.
Estoile qu'ici j'apperçois,
Que la Lune tire après toi,
Ma Nicolette est avec toi;
Nicolette celle au blond poil.
(Lacune.)
Qu'à la distance où je te voi
La haut je fusse près de toi !
Ah! combien je te baiserois!
Quand je serois fils de Roi,
Tu serois trop bonne pour moi
Ma soeur, ma douce amie.
Quand Nicolette, qui n'estoit pas loin,
eut entendu Aucassin, elle courut à la lo-
ge les bras ouverts, se jetta à son col, le
baisa, & l'embrassa. Beau doux ami,
soyez le bien retrouvé; & vous, belle
douce amie, soyez la bien retrouvée; &
tout en disant ces mots, de se baiser & de
s'embrasser. Rien de si beau que de voir la
joye qu'ils se faisoient. Ah! douce amie,
fait Aucassin, tout à l'heure j'estois bien
blesse à l'espaule, je ne sens plus ni mal ni
50 MERCUREDEFRANCE.
douleur depuis que je vous tiens. Elle le
taste par tout, & trouve qu'il a l'espaule
déboctée. Elle le mania tant avec ses belles
mains, & fit tant, avec l'aide de Dieu,
qui assiste toujours les Amans, que l'es-
paule fut remise à sa place; puis prenant
des fleurs & de l'herbe fraiche, & des
feuilles vertes qu elle enveloppa, & atta-
cha avec un pan de sa chemise, elle le
guerit parfaitement. Aucassin, beau doux
ami, fait- elle alors, il faut songer mainte-
nant à ce que vous ferez. Si demain votre
pere fait visiter cette forest, & qu'on my
trouve, quoique de vous on fasse, il n'est
pas douteux que pour moi on me fera mou-
rit. Certes, belle douce amie, j'en serois
au desespoir; mais si je puis, ils ne vous
attraperont pas. Il monte sur son cheval,
prend sa mie devant lui en la baisant &
l'embrassant, & ils s'en vont à travers
champs.
Ici l'on chante.
Aucassin le beau, le blond,
Rempli de sa passion,
Sort du bois profond
Tenant dans ses bras ses amours
Devant lui sur son arçon.
Les yeux lui haise & le front,
La bouche & le menton.
FEVRIER.
1752.
Aucassin, mon ami doux
En quelle terre irons-nous
Dit la Belle; Aucassin respond,
Que m'importe où nous irons,
Puisqu'ensemble nous allons:
Tant vont pat vaux & par monts
Traversant les villes & les bourgs
Qu'à la mer ils arrivent au jour,
Et descendent sur sablon
Près du rivage.
Ici l'on dit, l'on conte & l'on fabloie.
Aucassin lui & sa mie au rivage sont des-
cendus, comme vous l'avez oùi & enten-
du; il tient son cheval par la bride, & sa
mie par la main: ils vont ainsi suivant le
rivage, tant qu'ils apperçoivent des Mar-
chands qui naviguoient. Aucassin leur fit
signe d'approcher, & la barque vint à lui,
il fit tant par ses prieres qu'ils l'y receu-
rent.
A peine avoient- ils gagné la haute mer,
qu'ils furent accueillis d'une horrible tem-
peste, qui, les jettant d'une coste en une
autre, les poussa enfin dans une terre
estrangere, & les mit dans le Port du
Chasteau de Torelore. Ils demanderent en
quelle terre ils estoient, & on leur re-
pondit que c'estoit la terre du Roi de Tore-
lore. Quel homme est-ce, demanda en-
Ci
OO
50
52 MERCUREDE FRANCE.
core Aucassin? Seroit il en guerre? vrai-
ment oui, respondit on, & très-cruelle.
A l'instant il prend congé des Marchands
qui le recommanderent à Dien: il monte
sur son cheval, l'espée sur le flanc, sa mie
devant lui, & tant chemina qu'il arriva
au Château. Où est le Roi, demanda-t- il ?
il est en conche, respondit on, & sa fem-
me à la guerre, elle y a mené tous les gens
du pays, respondit-on. Aucassin à ce pro-
pos fut dans le plus grand estonnement:
il vient au Palais, descend de cheval avec
sa mie qui tient son cheval, monte au Pa-
lais l'espée au costé, & traversant les ap-
partemens, arrive à la chambre où le Roy
estoit en couche.
Ici l'on chante.
Dans la chambre entre Aucassin,
Le courtois, le gentil.
Il est venu jusqu'au lit,
Au lit od le Roy gist.
Devant lui P'arreste surptis;
Or es coutez ce qu'il lui dit.
Faux Roy, que fais-tu ici :
Je suis en couche d'un fils,
Dit le Roy, quand jautai accompli
Mon terme, jo serai gueri,
Puis j'irai la messe ouir
It après contre mes ennemis
FEVRIER.
1752.
53
Pirai en guerre me divertit,
Je n'y manquerai pas.
Ici l'on conte l'on di-, & l'on fabloie.
Quand Aucassin entendit le Roy ainsi
parler, il prit toutes les couvertures qui
sur lui estoient, les éparpilla au milieu de la
chambre, & trouvant derriere le lit un bas-
ton, le prit, se retourna, & rossa le Roy
de façon à le laisser mort sur la place. Ah !
beau Sire, dit le Roy, que voulez vous
de moi? Avez-vous perdu l'esprit de ve-
nir me battre dans ma maison? Ce que je
veux, dit Aucassin! Je vous tuerai par-
bleu, mauvais fils de P. si vous ne me ju-
rez que jamais homme dans votre terre
ne sera plus en couche d'enfant. Quand le
Roy le lui eut promis; maintenant dit Au-
cassin, menez mot à l'armée où est votre
femme: volontiers, fait le Roy, qui mon-
te aussi-tost sur son cheval: Aucassin va sut
le fien avec lui, laissant Nicolette dans la
chambre de la Reyne. Tant cheminerent
le Roy & Aucassin, qu'ils arriverent où
la Reyne estoit, & la trouverent au fort
de la bataille qui se donnoit à coups de
pommes, d'oeuts frais, & de fromages:
Aucassin tegarde, & ne revient pas d'es;
tonnement.
Ciij
gines ud
34 MERCUREDE FRANCE.
Ici l'on chaute.
Ancassin tout court s'est arresté
Et commence à regarder
Ce fier combat en champ mortel
Entre ces braves guerriers.
Qui pommes, œufs & fromages frés
Aux champs avoient apportés.
Celui qui mieux trouble l'eau d'un gué
Est pour meilleur champion prisé.
Aucassin vaillant & altier
Commence à les regarder,
De rite se met à éclatet.
Ici l'on dit, k' on conte, & Pon fabloye.
Quand Aucassin vit cette merveille; il
vient au Roy, l'appelle, & lui dit, Sire,
sont-ce-là vos ennemis? oui vraiment, dit
le Roy. Voulez-vous que je vous vange
d'eux, ajousta Aucassin: je ne demande
pas mieux. Aussi- tôt Aucassin met l'espée
a la main, se jette à travers les rangs,
frappe à droite & à gauche, & en estend
plusieurs morts sur la place. Que faites-
vous donc là, lui crie le Roy, en sautant
à la bride de son cheval! Ah! beau Sire, ne
les tuez pas comme vous faites. Comment
donc voulez-vous que je vous vange d'eux,
demande Aucassin? vous, en faites trop,
dit le Roy, nous n'avons pas accoutumé
FEVRIER. 1752.
de nous tuer de la sorte, nous nous enten-
dons de nous mettre en fuite réciproque-
ment. Le Roy & Aucassin s en retourne-
rent au Chasteau de Torelore, où les gens
du pays dirent au Roy de chasser Aucassin
de sa terre, & de retenit Nicolette pour
son fils, car elle leur sembloit bien fille de
haut parage. Nicolette qui les entendit,
n'en fut point contente, & commença à
dire.
Ici l'on chante.
Sire, Roi de Torelore
Dit la Belle Nicole
Vos gens me tiennent pour folle
Quand mon doux ami me cajole.
Que toujours je sois à l'escole
D'Aucassin qui de moi raffole !
Ni bal, ni danse, ni carolle
Harpe, vielle, ni violle,
Ni le jeu de l'escarpole
Ne m'en arracheroient pas.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Aucassin fut au Château de To relore
avec Nicolette sa mie en grande joye,
en grand deduit, car avec lui estoit Ni-
colette sa douce awie que tant aimoit.
Tandis qu'ils estorent dans ces trans-
ports d'allégresse & de joye, voici venir
Cii
56 MERCUREDE FRANCE.
une escadre de Sarrazins qui fondent sur le
Château, l'attaquent de toutes parts, &
l'emportent de vive force; ils pillerent tout
ce qui se trouva, sirent tout prisonnier,
& prirent Nicolette & Aucassin. Ils lie-
rent Aucassin par les mains & par les
pieds, le jetterent dans une barque: Ni-
colette dans une autre fut aussi enlevée.
Une hotrible tourmente les surprit en
chemin. La barque qui portoit Aucassin,
après avoir long-tems vogué cà & là à tra-
vers les mers, fut enfin poussée contre le
Château de Baucaire. Tout le pays accoure
sur la rive, & reconnoit Aucassin. Les peu-
ples à la vue de leur Damoiseau furent
transportés de joye, car il avoit bien se-
journé trois ans au Château de Torelore.
Son pere & sa mere estorent morts pendant
tout ce tems là : c'est à qui le meneroit au
Château de Baucaire! Tous le reconnu-
rent pour leur maître, & il tint sa terre
en bonne paix.
Ici l'on chante.
Aucassin s'en est allé
A Beaucaite sa cité.
Le pays & la Comté
Gouverna par franche autorité,
Il jure le Dieu de majesté,
eO
FEVRIER. 1752.
37
Que beaucoup plus il est faché
De sa Nicolette au teint clair,
Que de toute sa parentée,
Si elle est de mort trépassée.
Douce amie au teint si clair
Je ne sçais où vous chercher ;
Il n'est pays de Dieu créé,
Que par terre & par marée
Tantost pour te retrouvet
Je ne parcourusse,
Ici l'en dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Nous laisserons là Aucassin, & nous
parlerons de Nicolette. La nef sur laquelle
on l'avoit enlevée, estoit celle la même que
montoit le Roi de Carthage, pays de Ni-
colette qu'i ne connoissoit point, & qui
avoit douze freres tous Rois ou Princes.
Quand ils virent Nicolette si belle, ils lui
porterent tous grand respect, lui firent
grande fête, & lui demanderent qui elle
estoit, car elle leur paroissoit bien très-
noble Dame, & de haut estat; elle ne sçut
que leur dire, sinon qu'elle avoit esté enle-
vée enfant en très bas âge. Tant navigerent
qu'ils arriverent dans la Cité de Carthage.
A la vue des murs du Château, & à la-
vue du pays, Nicolerte se reconnut, &
se ressouvint qu'elle y avoit été nourrie en-
CV
BENVO
58 MERCUREDEFRANCE.
fant, toute petite, & qu'elle y avoit esté
prise & en menée. Else sçavoit bien aussi
que fille au Roy de Carthage elle avoit
esté, & que nourrie dans la cité elle avoit
esté autrefois.
Ici l'on chante.
Nicolette la bonne, la sage
Est abordée au rivage,
Voit les murs & les estages,
Les Palais & les salles.
Elle fait de grands helas:
Fille au Roy de Carthage
Moi de si haut parentage,
Estre ainsi dans l'esclavage
Traisnée par gent sauvage:
Aucassin gentil & sage,
Frane Damoiseau & honorable
Votre amour m'encourage,
Et nuit & jour me travaille.
Qu'encore un coup je t'embrasse,
Et qu'un doux baiser il me fasse
A ma bouche & à mon visage
Le gentil sire Damoiseau.
Ici l'on dit, l'on conte, & l'on fabloye.
Quand le Roi de Carthage entendit Ni-
colette ainsi parler, & pleurer, ses deux
bras il lui jette au col. Qui estes vous,
FEVRIER.
1752.
59
dites-le moi, fait-il? belle douce amie,
n'ayez pas peur de moi: Sire, fait elle,
fille au Roy de Carthage je suis. Je fus
prise enfant, il y a bien quinze ans pas-
sés. Quand ils l'entendirent ainsi parler,
ils virent bien qu elle disoit vrai; ils l'ac-
cablerent de caresses, lui firent feste, & la
menerent au l'alais en grande cérémonie
comme fille de Roi qu'elle estoit. Ils vou-
lurent lui donner pour espoux le fils du
Roy d'une Nation payenne, mais d'estre
mariée el le n'avoit nul souci.
Après avoir passé trois ou quatre jours
dans ce lieu & dans cette situation, elle
pensa en elle mesme par quel moyen elle
pourroit aller cherchet Aucassin. Elle prit
un violon, apprit à en jouer, & voyant
qu on vouloit un jour la marier à un riche
Roy payen, elle se defroba la nuit, vint
à un port de mer, & se logea chez une
pauvre femme sur le rivage. Là, prenant
d'une herbe, elle s'en frotra la tête & le
visage, si bien qu'elle se rendit toute noi-
ie, ayant ensuite fait faire cotte, man-
reau, chemise, & brayes, elle s'ajusta en
guise de Jongleur, prit son violon, vint à
un Marinier, & le pria tant qu'il la mit
dans sa nef. Les voiles sont tendues; on
navigue tant pat haute mer, qu'on aborde
en terre de Provence. Nicolette débarque,
Cvj
60 MERCURE DEFRANCE.
prend son violon, & s'en va par le pays
en violonnant, tant qu'enfin elle arrive
au Château où Aucassin estoit.
Ici l'en chante.
A Baucaire sur la tour-
Estoit Aucassin un jour
Assis sur le perron
Environné de ses Batons.
Il voit les herbes & les flours,
Entend chanter les oisillons
Il lui souvient de ses amours
De Nicolette la donce;
Qu'il a aimé tant de jours.
Lots jette soupits & pleurs.
Voici que Nicole au perron
Tire du sac son violon,
Or parle & dit sa leçon.
Ecoutez-moi, Seigneurs Barons,
Ceux d'aval & d'amoat
Vous pla roit il ouir chauson
D'Aucassin le franc Baron,
Et de Nicolette sa bonne ?
Tant durerent leurs amours
Qu'il la chercha au bois profond,
A Torelore au donjon
Les prirent des Payens un jout.
D'Aucassin rien ne savons,
FEVRIER.
1752. 6h
Mais de Nicolette la bonne,
Elle est à Carthage au dosion.
Sou pere Roi du canton
Pour elle a le coeut si bon,
Qu'il lui veut faire don
D'un Roi, mais pryen & felon :
Elle lui en dit toujours non
Et ne veut d'autre Baton
Qu'un damoiseau, qui Aucassin a nom
Et mille fois la tueroit-on
Elle n'aura d'autre Baron.
Sinon ce tant joli garçon,
Son amoureux que tant desire.
Ici l'on dit, l'an conte, & l'on fabloy e,
Quand Aucassin entendit ainsi parler de
Nicolette, il fut joyeux tant que rien
plus; il se retira à l'écart, & lui demanda,
oeau doux ami, fait il, de cette Nicolette
ne scavea vous rien ? de cette Nicolette
dont vous avtz oui conter. Qui Sire, ce
que j'en fçais, c'est que c'est bien la plus
franche & la plus loyale créature, la plus
gentille & la plus sage qui oncques fut
née. C'est la fille au Roi de Carthage qui
la prit dans le mesme tems qu'Aucassin fut
enlevé, & qui l'amena dans la cité de
Carthage; quand il sceut que c'estoit sa
Vigisined hidO
62 MERCURE DE FRANCE
fille il en fit grande feste. A present il ne
cesse de la presset tous les jours d'accepter
pour mari un des plus hauts Roys de toute
l'Espagne; mais elle se laisseroit plutot bru-
ler toute vive que d'en prendre aucun,
tant riche fut il. Ha! beau doux ami,
fait le Comte Aucassin, si vous voulicz re-
tourner dans cette terre, & dire à Nico-
lette de venir me parler, je vous donne-
rois tant d'argent que vous oseriez m'en
demander & en prendre. Scachez que
pour l'amour d'elle je ne veux prendre
femme de tant haut parage que ce soit
mais je s'attend toujours, & je n'autai
point de femme si ce n'est elle. Si je sça-
vois où la trouver je ne serois pas à prè-
sent à la chercher. Sire, fait elle si vous
aviez réellement cette envie j'irois la cher-
cher pour vous, & pour elle que j'aime
tendrement; il l'en conjure & lui fait dé-
livrer 20 marcs d'argent. Elle part & le
laisse en pleurs, tout pour la douceur de
Nicolette: puis le voyant pleurer, Sire
fait elle, revenant sur ses pas, ne vous
de lesperez pas encore, dans peu je vous
l'aurai amenée dans cette ville, & je vous
la ferai voir. Aucassin à ces douces pro-
messes fut attendri & transporiè de joye;
elle le quitte & va à la ville dans la mai-
de la Vicomtesse, cat le Vicomte son
FEVRIER. 1752. 63
parrain estoit mort, elle logea chez elle,
eut avec elle quelques entretiens; enfin
lui declara ce qui l'y avoit amenée. La Vi-
comtesse la reconnut, scut que c'estoit
cette mesme Nicolette qu elle avoit élevée,
elle la fit baigner, laver, & reposer
huit jours durant. Nicolette prit une her-
be qu'on appelle esclaire, s'en frotta, &
redevint aussi belle qu elle avoit jamais été
dans aucun tems de sa vie. Elle s'affubla
de belles & riches étoffes de soie, dont la
Dame avoit profusion, puis s'estant assise
dans la chambre sur un lit de repos d'une
étoffe toute de soie; elle appella la Dame,
& la pria d'aller trouver Aucassin son ami,
ce qu'elle executa fur le champ.
La Vicomtesse étant arrivée au palais
trouva Aucassin pleurant & regrettant Ni-
colette sa mie, qui tant tardoit à venir.
La Dame l'appella, & lui dit Aucassin,
cessez de vous désoler davantage; venez-
vous en avec moi, & je vous montterai
la chose du moode que vous aimez le
mieux; c'est Nicolette votre douce anie,
qui des lointaines terres est venue vous
chercher. Aucassin en saute d'aise.
Ici Von chante,
Quand Aucassinet eut oui
Que Nicolette au teim de lys,
jitized by God
64 MERCUREDEFRANCE.
Estoit de retour au pays;
Jamais il ne fut si ravi.
Avec elle en chemin se mit
Jusqu'à l'hostel cesse ne sit.
Dedans la chambre se sont mis.
Aucassin, qui tous ses plaisirs
Avoit dans Nicolette assis
D'aise avoit son coeur tout saisi;
Elle qui tient son doux ami
Telle joye onques ne sentit.
Vers lui saute en pieds & bondit,
Et contemple son Aucassis.
Ses deux bras elle lui tendit
Et doucettement l'accueillit,
Les yeux lui baise & lui sourit.
La nuit les trouve encore ainsi,
Jusqu'au matin que le jour luit
Et qu'elle épouse son ami,
Qui de Baucaire Dame en sit.
Ainsi tous deux estant unis
Passerent des tems insinis
Daus les transports, & les plaisirs.
De son bien Aucassin jouit
Et du sien Nicolette aussi.
Ce joli chant & ce recit
Finissent en cet endtoit-ci:
Plus je ne sçais que vous eu dite.
Fermer
57
p. 205-209
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Début :
Le 17. Décembre, le Roi revint à Versailles du Château de Bellevue. [...]
Mots clefs :
Roi, Dauphin, Compagnie, Dauphine, Majestés, Château, Actions, Livres, Évêque, Reine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Nouvelles de la Cour, de Paris, &c.
Le 17. Décembre, le Roi revint à Versailles
du Château de Bellevue.
Le 18, le Roi prit le divertissement de la
chasse dans la forêt de Saint Germain.
Le 19, quatriéme Dimanche de l'Avent,
Leurs Majestés accompagnées de Monscigneur
le Dauphin, de Madame la Dauphine, & de
Mesdames de France entendirent le Sermon de
l'Abbé Froquiere, Chanoine & Théologal de
l'Eglise Cathédrale de Noyon.
Monseigneur le Dauphin, Madame la Dau-
phine, & Mesdames Henriette, Victoire, So-
phie & Louise allerent le 22 souper au Château
de Trianon où le Roi étoit depuis le 20, d'où
il n'est revenu que le 23.
Un Courier extraordinaire a apporté la nou-
velle, que Madame la Duchesse de Parme étoit
accouchée d'une Princesse le 9 à huit heures du
matin.
Par un Artêt du Conseil d'Etat, le Roi a
prorogé, jusqu'au premier Janvier 1755, la
perception du droit de demi pour cent sur les mar-
chandises qui viennent des Colonies Françoises
de l'Amérique.
Le 23, les actions de la Compagnie des
Indes étoient à dix huit cens quatre-vingt deux
livres dix sols; les Billets de la p:emiere Loterie
Royale, à sept-cens-fix livres, & ceux de la se-
conde, à six cens- cinquante- une.
oogle
206 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour, le Noi reviut du Château de
Trianon.
Le 24, veille de la fête de la Nativité de Notre-
Seigneur, L. M. accompagnées de Monseigneur
le Dauphin, de Madame la Dauphine, & de
Mesdames de France, entendirent daus la Cha-
pelle du Château les premieres Vêpres, qui fu-
rent chantées en musique, & ausquelles l'Evêque
de Cahors officia.
Le jour de la fête, le Roi & la Reine qui
avoient entendu trois Messes à minuit, assiste-
rent à la Grande Messe, celebrée pontificalement
par le même Prelat. Leurs Majestés étoient ac-
compagnées de Monseigneur le Dauphin, de
Madame la Dauphine & de Mesdames.
L'après-midi, le Roi, la Reine, & la Fa-
mille Royale entendirent le Sermon de l'Abbé
Froquiere, Chanoine & Théologal de l'E-
glise Cathédrale de Noyon. Leurs Majestés
assisterent ensuite aux Vêpres & au Salut, & l'E-
vêque de Cahors y officia.
Monseigneur le Dauphiu communia le 24, par
les mains de l'Abbé de la Chateigneraye, Au-
mônier du Roi.
Le Roi se rendit le 26 à Bellevûe, & en est
revenu le 28.
Sa Majesté a donné au Duc de Chaulnes;
le Gouvernement des Provinces de Picardie
& d'Artois, vacant par la mort du Prince
Charles.
La Compagnie des Indes tint le 24, une as-
semblée générale, à laquelle présida M de Ma-
chault, Garde des Sceaux de France, & Con-
trôleur Général des Finances. Il a été résolu
dans cette assemblée, que la Compagnie, afin
d'être plus en état d'exécuter les arrangemens
FEVRIER.
1752.
207
pris pour Paccroissement de son Commerce,
n'augmenteroit point le dividende des actions
échu en 1751.
Moyennant les réparations qui ont été faites au-
Port de Honfleur un vaisseau tirant jusqu'à seize
pieds d'cau. peut entrer dans ce Port, sans cou-
rir aucun risque.
M. Thiroux de Gerseuil a été nommé Inten-
dant Général des Couriers, Postes & Relais de
Fiance à la place de feu M. Lavechef du Parc.
Le premier jour de l'an, les Princes & Prin-
cesses, & les Seigneurs & Dames de la Cour,
eurent l'honneur de complimentet le Roi sur la
nouvelle année.
Le Corps de Ville a rendu à cette occasion
ses respects à leurs Majestés, à Monseigneur le
Dauphin, à Madame la Dauphine, à Monsei-
gneur le Duc de Bourgogne, à Madame, &
Mesdames de France.
Les Chevaliers, Commandeurs & Officiers
de l'Ordre du Saint Esprit, s'étant assemblés vers
les onze heures du matin dans le Cabinet du
Roi, Sa Majesté tint un chapitre, & nomma
Chvalier le Prince de Condé. Le Roi sortit en-
suite de son appartement, pour aller à la Cha-
pelle. Sa Majesté, devant laquelle les deux Huis-
siers de la Chambre portoient leurs masses,
étoit en manteau, le collier de l'Ordre par des-
sus, ainsi que celui de la Toison d'or. Elle étoit
précédée de Monseigneur le Dauphin, du Duc
de Chartres, du Comte de Charolois, du Com-
te de Clermont, du Prince de Conty, du Com-
te de la Marche, du Prince de Dombes, du
Comte d'Eu, du Duc de Penthievre, & des Che-
valiers, Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Après la Grande Messe, qui fut celébrée pas
208 MERCUREDEFRANCE.
l'Abbé Gergois, Chapelain ordinaire de la Cha-
pelle de Musique, le Roi fut reconduit à son ap-
partement en la maniere accoutuinée. La Rei-
ne, Madame la Dauphine, & Mesdames de
France entendirent la Messe dans la tribune.
Leurs Majestés tinrent le soir grand appar-
tement. Le Roi joua au lansquenet, & la Rei-
ne au cavagnole, & il y eut plusieurs autres ta-
bles de jeu.
La nuit du premier au second de ce mois
le Roi se trouva indisposé. Sa Majesté a pris
trois jours de suite les Eaux de Vichy, & elle
jouit à présent d'une santé parfaite.
Le Marquis de Crillon, député de la Ville
d'Avignon, pour complimenter le Roi sut la
naissance de Monseigneur le Duc de Bourgo-
gne, eut le 3 sa premiere audience publique de
Sa Majesté: il fut conduit à cette audience, ain-
si qu'à celles de la Reine, de Monseigneur le
Dauphin, de Madame la Dauphine, de Mon-
seigneur le Duc de Bourgogne, de Madame
& de Mesdames de France, par le Marquis de
Verneuil, Inrioducteur des Ambassadeurs
Le 2, les Députés des Etats de Bretagne
eurent audience du Roi. Ils furent présentés par
le Duc de Penthievre, Gouverneur de la Pro-
vince, & par le Comte de Saint Florentin
Ministre & Secretaire d'htat, & conduit par le
Grand Maîrre, & le Mistre des Cérémonies. La
deputation étoit composée de l'Evêque de Tre-
guier, pour le Clergé, du Vicomte de Chabot
pour la Noblesse; de M. de Bellabre, Séné-
chal de Nantes, pour le tiers Etat, du Comte
de Quelen, Procureur Général & Syn ic des
Etats, & de M. de la Boissiere, Trésorier Gé-
néral de la Province; l'Evêque de Treguier
209
FEVRIER. 1752.
étant malade, le Vicomte de Chabot porta la
parole.
Sa Majesté a permis au Comte d'Argenson,
Ministre & Secretaire d'Etat, ayant le depar-
tement de la Guerre, de se démeitre de la Di-
rection Génétale des Haras de France, en faveur
du Matquis de Vover, son fils.
Le Comte de Prunier-Saint André, Lieute-
nint Géneral des armées du Roi, & Lieute-
nant des Gardes du corps dans la Compagnie
de harost, a ob enu le Gouvernement de la
Ville de Montreuil en Basse Picardie. Il a don-
né en menie temps sa dém ssion de la place
de Lieutenant des Gardes du Corps, & la Bri-
gade, qui vacquoit dans la Compagnie de Cha-
rost par la retraite de cet Offitier, a été accor-
dée à M. de Vercel, Maréchal de Camps
Exempt dans la même Compagnie.
Le 5, les Actions de la Compagnie des In-
des étoient à dix-huit cens vingt-cinq livres;
les Billets de la premiere Lotterie Rovale à lept
cens six, & ceux de la seconde, à six ceus
cinquaute-deux.
Le 17. Décembre, le Roi revint à Versailles
du Château de Bellevue.
Le 18, le Roi prit le divertissement de la
chasse dans la forêt de Saint Germain.
Le 19, quatriéme Dimanche de l'Avent,
Leurs Majestés accompagnées de Monscigneur
le Dauphin, de Madame la Dauphine, & de
Mesdames de France entendirent le Sermon de
l'Abbé Froquiere, Chanoine & Théologal de
l'Eglise Cathédrale de Noyon.
Monseigneur le Dauphin, Madame la Dau-
phine, & Mesdames Henriette, Victoire, So-
phie & Louise allerent le 22 souper au Château
de Trianon où le Roi étoit depuis le 20, d'où
il n'est revenu que le 23.
Un Courier extraordinaire a apporté la nou-
velle, que Madame la Duchesse de Parme étoit
accouchée d'une Princesse le 9 à huit heures du
matin.
Par un Artêt du Conseil d'Etat, le Roi a
prorogé, jusqu'au premier Janvier 1755, la
perception du droit de demi pour cent sur les mar-
chandises qui viennent des Colonies Françoises
de l'Amérique.
Le 23, les actions de la Compagnie des
Indes étoient à dix huit cens quatre-vingt deux
livres dix sols; les Billets de la p:emiere Loterie
Royale, à sept-cens-fix livres, & ceux de la se-
conde, à six cens- cinquante- une.
oogle
206 MERCURE DE FRANCE.
Le même jour, le Noi reviut du Château de
Trianon.
Le 24, veille de la fête de la Nativité de Notre-
Seigneur, L. M. accompagnées de Monseigneur
le Dauphin, de Madame la Dauphine, & de
Mesdames de France, entendirent daus la Cha-
pelle du Château les premieres Vêpres, qui fu-
rent chantées en musique, & ausquelles l'Evêque
de Cahors officia.
Le jour de la fête, le Roi & la Reine qui
avoient entendu trois Messes à minuit, assiste-
rent à la Grande Messe, celebrée pontificalement
par le même Prelat. Leurs Majestés étoient ac-
compagnées de Monseigneur le Dauphin, de
Madame la Dauphine & de Mesdames.
L'après-midi, le Roi, la Reine, & la Fa-
mille Royale entendirent le Sermon de l'Abbé
Froquiere, Chanoine & Théologal de l'E-
glise Cathédrale de Noyon. Leurs Majestés
assisterent ensuite aux Vêpres & au Salut, & l'E-
vêque de Cahors y officia.
Monseigneur le Dauphiu communia le 24, par
les mains de l'Abbé de la Chateigneraye, Au-
mônier du Roi.
Le Roi se rendit le 26 à Bellevûe, & en est
revenu le 28.
Sa Majesté a donné au Duc de Chaulnes;
le Gouvernement des Provinces de Picardie
& d'Artois, vacant par la mort du Prince
Charles.
La Compagnie des Indes tint le 24, une as-
semblée générale, à laquelle présida M de Ma-
chault, Garde des Sceaux de France, & Con-
trôleur Général des Finances. Il a été résolu
dans cette assemblée, que la Compagnie, afin
d'être plus en état d'exécuter les arrangemens
FEVRIER.
1752.
207
pris pour Paccroissement de son Commerce,
n'augmenteroit point le dividende des actions
échu en 1751.
Moyennant les réparations qui ont été faites au-
Port de Honfleur un vaisseau tirant jusqu'à seize
pieds d'cau. peut entrer dans ce Port, sans cou-
rir aucun risque.
M. Thiroux de Gerseuil a été nommé Inten-
dant Général des Couriers, Postes & Relais de
Fiance à la place de feu M. Lavechef du Parc.
Le premier jour de l'an, les Princes & Prin-
cesses, & les Seigneurs & Dames de la Cour,
eurent l'honneur de complimentet le Roi sur la
nouvelle année.
Le Corps de Ville a rendu à cette occasion
ses respects à leurs Majestés, à Monseigneur le
Dauphin, à Madame la Dauphine, à Monsei-
gneur le Duc de Bourgogne, à Madame, &
Mesdames de France.
Les Chevaliers, Commandeurs & Officiers
de l'Ordre du Saint Esprit, s'étant assemblés vers
les onze heures du matin dans le Cabinet du
Roi, Sa Majesté tint un chapitre, & nomma
Chvalier le Prince de Condé. Le Roi sortit en-
suite de son appartement, pour aller à la Cha-
pelle. Sa Majesté, devant laquelle les deux Huis-
siers de la Chambre portoient leurs masses,
étoit en manteau, le collier de l'Ordre par des-
sus, ainsi que celui de la Toison d'or. Elle étoit
précédée de Monseigneur le Dauphin, du Duc
de Chartres, du Comte de Charolois, du Com-
te de Clermont, du Prince de Conty, du Com-
te de la Marche, du Prince de Dombes, du
Comte d'Eu, du Duc de Penthievre, & des Che-
valiers, Commandeurs & Officiers de l'Ordre.
Après la Grande Messe, qui fut celébrée pas
208 MERCUREDEFRANCE.
l'Abbé Gergois, Chapelain ordinaire de la Cha-
pelle de Musique, le Roi fut reconduit à son ap-
partement en la maniere accoutuinée. La Rei-
ne, Madame la Dauphine, & Mesdames de
France entendirent la Messe dans la tribune.
Leurs Majestés tinrent le soir grand appar-
tement. Le Roi joua au lansquenet, & la Rei-
ne au cavagnole, & il y eut plusieurs autres ta-
bles de jeu.
La nuit du premier au second de ce mois
le Roi se trouva indisposé. Sa Majesté a pris
trois jours de suite les Eaux de Vichy, & elle
jouit à présent d'une santé parfaite.
Le Marquis de Crillon, député de la Ville
d'Avignon, pour complimenter le Roi sut la
naissance de Monseigneur le Duc de Bourgo-
gne, eut le 3 sa premiere audience publique de
Sa Majesté: il fut conduit à cette audience, ain-
si qu'à celles de la Reine, de Monseigneur le
Dauphin, de Madame la Dauphine, de Mon-
seigneur le Duc de Bourgogne, de Madame
& de Mesdames de France, par le Marquis de
Verneuil, Inrioducteur des Ambassadeurs
Le 2, les Députés des Etats de Bretagne
eurent audience du Roi. Ils furent présentés par
le Duc de Penthievre, Gouverneur de la Pro-
vince, & par le Comte de Saint Florentin
Ministre & Secretaire d'htat, & conduit par le
Grand Maîrre, & le Mistre des Cérémonies. La
deputation étoit composée de l'Evêque de Tre-
guier, pour le Clergé, du Vicomte de Chabot
pour la Noblesse; de M. de Bellabre, Séné-
chal de Nantes, pour le tiers Etat, du Comte
de Quelen, Procureur Général & Syn ic des
Etats, & de M. de la Boissiere, Trésorier Gé-
néral de la Province; l'Evêque de Treguier
209
FEVRIER. 1752.
étant malade, le Vicomte de Chabot porta la
parole.
Sa Majesté a permis au Comte d'Argenson,
Ministre & Secretaire d'Etat, ayant le depar-
tement de la Guerre, de se démeitre de la Di-
rection Génétale des Haras de France, en faveur
du Matquis de Vover, son fils.
Le Comte de Prunier-Saint André, Lieute-
nint Géneral des armées du Roi, & Lieute-
nant des Gardes du corps dans la Compagnie
de harost, a ob enu le Gouvernement de la
Ville de Montreuil en Basse Picardie. Il a don-
né en menie temps sa dém ssion de la place
de Lieutenant des Gardes du Corps, & la Bri-
gade, qui vacquoit dans la Compagnie de Cha-
rost par la retraite de cet Offitier, a été accor-
dée à M. de Vercel, Maréchal de Camps
Exempt dans la même Compagnie.
Le 5, les Actions de la Compagnie des In-
des étoient à dix-huit cens vingt-cinq livres;
les Billets de la premiere Lotterie Rovale à lept
cens six, & ceux de la seconde, à six ceus
cinquaute-deux.
Fermer
58
p. 39-57
HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
Début :
Je vous devois une dédicace, pourrois-je mieux la placer qu'en vous adressant [...]
Mots clefs :
Kylemore, Château, Comte, Homme, Femme, Honneur, Vertu, Plaisir, Irlande, Histoire anglaise, Amour, Angleterre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
HISTOIRE ANGLOISE.
PAR MLLE DE L.
A MADAME LA C ... DE G ....
E vous devois une dédicace , pourrois-
Jje micus la placer qu'en vous adreffant
une hiftoire que vous avez defiré de voir
écrite il eft jufte de fervir vos defirs .
Ah ! peut-on vous dédier un ouvrage qui
vous foit plus propre que celui qui fait
l'éloge d'une femme qui a mérité toute la
confidération & toute l'eftime de fon mari
, vous qui faites la félicité du vôtre , &
le bonheur de tous vos amis ? Vous aimez
ce qui peint la vertu & l'amour honnête ;
j'ai écrit ce que vous avez bien voulu
m'en apprendre : heureuſe de vous écouter
quand je vous vois , & de m'occuper de
ce que vous m'avez dit quand je vous
perds de vûe. S'il vous eût plû de me dicter
cette hiftoire , j'aurois eu plus de plaifir
à l'écrire , & l'on en auroit eu davantage
à la lire ; recevez- la donc telle que je
l'ai reçue de vous , comme un gage de ma
complaifance pour ce qui peut vous plaire ,
& un hommage de ma tendre amitié.
40 MERCURE DE FRANCE.
Les Comtes de Kilmore , originairement
Irlandois , s'établirent en Angleterre
dès que ce royaume eut réuni fous les mêmes
loix l'Ecoffe & l'Irlande. Les grandes
alliances qu'ils firent dans l'Angleterre les
en rendirent comme citoyens. Poffeffeurs
de grandes terres dans ce royaume , elles
fe trouverent réunies fur la tête d'un feul
fous ce dernier regne. Le Comte de Kilmore
, unique héritier de tant de riches
fucceffions , ne fe fentit point flaté du defir
de conferver fon nom , prêt à s'éteindre .
Un dégoût univerfel pour tout ce pour tout ce qui peut
charmer un homme de fon âge & de fon
rang , lui fit envifager la Cour avec la
plus profonde indifférence ; il ne voulut
y entendre parler d'aucun établiſſement.
Uniquement occupé de l'étude en tous
genres , où la fagacité de fon efprit lui
faifoit faire chaque jour de nouvelles découvertes
, il réfolut de s'y livier tout entier
, & fe retira dans le Caernarvand , où
il avoit une fort belle terre . C'étoit un
château fort noble & fort ancien , fitué fur
le bord du canal de Menay , dont on découvroit
de loin la fameufe ifle d'Anglefei.
Lorfque le ciel étoit ferein , la mer ,
par fa vafte étendue , rendoit ce lieu trifte
, mais analogue aux penfées du Comte ;
de hautes montagnes couvertes de bois ou
MA I. 1755. 41
de petits villages , terminoient la vue de
l'autre côté , & offroient dans leurs gorges
de jolies prairies entrecoupées de petits
ruiffeaux. Cette fituation terrible &
fauvage parut fort agréable au Comte , il
s'y établit avec un plaifir d'autant plus
fenfible qu'il crut avec raifon qu'il ne ſeroit
point interrompu dans fes fçavantes
méditations.
Kilmore avoit déja paffé dix années
dans le château ; la philofophié le foutenoit
contre l'ennui de la folitude : un feul
ami lui étoit refté , qui de temps en tems
venoit partager la retraite ou ranimer la
converfation du Comte. Cet ami fe nommoit
Laflei.
Un jour que Kilmore & lui fe promenoient
fur une grande terraffe qui s'élevoit
au- deffus de la mer , & que Kilmore
admiroit avec fon ami la vaſte étendue
de cet élément , Laflei prit la parole :
j'approuve avec vous , Milord , lui ditil
, que les beautés de la nature , toutes
admirables & toutes diverfifiées qu'elles
font , portent l'ame à la trifteffe la plus
profonde. Cette mer , cette ifle que nous
appercevons là-bas , ces prairies , ces jolis
villages qui couvrent ces montagnes dont
la cime perce les nûes , tout cela , mon
cher Kilmore , eft au premier coup d'oeil
42 MERCURE DE FRANCE..
d'une beauté fans pareille ; mais cette
beauté eſt toujours la même : encore fi ,
comme dans les tems où les ténébres du
paganifme enveloppoient la terre , nous
voyions dans les bois des dryades , des
nymphes dans les prairies , des nayades
dans les fontaines , fur cette vafte mer
Neptune dans un char entouré de tritons
& de fes charmantes fyrenes , dont les
chants mélodieux raviffoient les mortels ,
tout cela , dis- je , animéroit votre folitu
de. Mais votre fage religion a fait mainbaffe
fur tous ces êtres divertiffans ; la
philofophie chrétienne nous a rendu la
nature fimple & dénuée de ces agrémens
que la folie des anciens avoit divinifés ;
un férieux noble & majeftueux en a pris
la place , & je ne conçois pas comment
depuis dix ans vous refiftez à la langueur
que cette folitude doit jetter dans.
votre ame. Kilmore fourit de l'enthoufiafme
de fon ami ; j'avoue , dit- il , qu'il
eft très- malheureux que votre univers foit
privé de tous les objets que vous venez de
décrire ; mais comme je ne fuis pas accoutumé
à les trouver , je ne me fuis pas
avifé de les regretter. Une fleur qui fe
développe , fon progrès , fa deftruction
un fruit que je cultive , un arbre que j'émonde
, & qui s'éleve à vûe d'oeil , me
3
M A I. 1755. 43
tiennent lieu de vos nymphes & de vos
dryades ; la république des oifeaux , celle
des fourmis ou des mouches à miel me
conduifent à des réflexions folides que vos
fyrenes dérangeroient fans doute ainfi ,
mon cher Laffei , je vis tranquille , &
mon ennui eft fi doux qu'il ne me pefe
point du tout. Il eft vrai qu'il me vient
quelquefois en penfée d'avoir quelques
témoins de mes découvertes , & par un
refte d'amitié pour le genre humain , je
fens que je ne ferois point fâché d'avoir
quelques amis , ou qui partageaffent mon
goût & mes connoiffances , ou qui me
donnaffent les leurs.
Après que ces deux amis eurent longtems
cherché les moyens de rendre la folitude
de Kilmore plus animée fans qu'il
lui en coutât le chagrin de changer de
vie , celui-ci dit à Laflei qu'il avoit envie
d'écrire à quelques- uns des amis qu'il avoit
laiffés à Londres dans le tems qu'il y vivoit
, & de les prier de venir paffer avec
lui le tems qu'ils auroient de libre dans
l'année.
Cette idée , reprit Laflei , ne s'accorde
point du tout avec votre philofophie ; &
où, Milord , avez vous connu des hommes
qui fe fouviennent d'un ami qu'ils
n'ont pas vû depuis dix ans peut-être un
+
44 MERCURE DE FRANCE.
de ceux- là s'en fouvient , cela peut être ;
mais comptez-vous fur le refte , en bonne
foi ? avouez qu'en approfondiffant la nature
vous avez oublié les défauts de l'humanité
; d'ailleurs je veux que tous ceux qui
ont été vos amis en foient les chef-d'oeuvres
: croyez- vous , Milord , qu'après avoir
fait cent vingt- huit milles pour venir vous
voir par curiofité , ils y reviennent affidument
, & s'accommodent de ne vous voir
que des inftans dans la journée ? n'y comptez
pas mais mariez- vous ; voilà ce que
je crois plus poffible : ayez une femme
aimable qui tienne votre maiſon , annoncez-
le à vos amis , alors ils y viendront ,
& vous , maître de vous livrer à vos férieufes
occupations , vous le ferez auffi de
revenir chez votre femme aux heures qui
vous conviendront , & d'y trouver des
de vous délaffer , par une converfation
agréable , de la fatigue de votre camoyens
binet.
Il faut convenir , dit Kilmore , que
cette idée eft très -jufte & plus raifonnable
que la mienne . Je conviens , mon cher
Laflei , que vous avez raifon , & que c'eft
le feul parti que j'aie à prendre : choififfez-
moi une femme telle qu'il me la faut
je vous en ferai très -obligé.
Moi , choifir ! dit Laflei , vous n'y penMA
I. 1755. 45
fez
pas , Milord : je pourrois à peine en
choifir une pour moi-même ; jugez ſi je
le rifquerois pour vous. D'ailleurs j'ignore
ce qui vous convient ... Ah ! Milord , reprit
Kilmore , ni le bien , ni la naiffance
ne peuvent me déterminer . Pour le premier
article , vous fçavez que je fuis affez
riche pour me paffer des biens qu'une
femme m'apporteroit ; quant au fecond ,
je crois que ce n'eft pas toujours dans la
plus haute nobleffe qu'on trouve les femmes
les mieux nées ; cela arrive quelque
fois j'en conviens , mais les préjugés
qu'on a là - deffus font impertinens , & Dieu
merci , je m'en fuis garanti. Je fçai que
l'éducation peut beaucoup fur une belle'
ame ; mais qu'avance -t-elle fur celle qui
eft née fans vertu ?
>
Ces belles ames ont- elles le droit d'animer
feulement les filles de qualité ? elles
dérivent du même principe , & font départies
dans nos corps au hazard ; ainfi
l'on trouve également la vertu avec l'éducation
, comme la vertu fans éducation ;
fouvent même ces principes ne fervenţ
qu'à mafquer les défauts d'une jeune perfonne
, elle fe contraint inceffamment
les cacher au public , tandis qu'un mal- i
heureux mari eft le martyr de fa difcrette
moitié , qui fe fait un jeu de le deshopour
46 MERCURE DE FRANCE.
norer. Je ne veux donc point , mon cher
Laflei , de ces filles élevées avec tant de
foin , & qui en prendroient fi peu
de me.
rendre heureux. Je fçai qu'un homme fage,
ne fait pas dépendre fon honneur d'une
femme folle & imprudente ; mais le préjugé
eft contre lui , & tout homme raifonnable
doit éviter ce malheur : cherchez-
moi donc une fille fage & honnête ,
fur tout que fon humeur fympatife avec
la mienne , que vous fçavez n'être pas
bien extraordinaire.
Milord , reprit Laflei , je ne doute pas
qu'il n'y ait des femmes telles que vous
les defirez , mais je n'en connois point ,
& me garderois bien de vous confeiller
en pareil cas. Mais puifque vous êtes affez
philofophe pour paffer par-deffus le bien
& la qualité , voyez vous même autour
de vous : votre pafteur , par exemple , a
trois filles élevées fous fes yeux ; la fimplicité
de fes moeurs , la fageffe de fon
caractere répondent que fes filles n'ont
point reçu cette éducation redoutable qui
mafque l'art fous les traits de la nature.
Confultez votre coeur , & choififfez parmi
les jeunes filles laquelle il vous dictera de
prendre.
Ce n'eft point ici une affaire de coeur ,
reprit Kilmore , ne vous y trompez pas;
MA I. 1755. 47
c'eft une affaire jufte & raiſonnable : vous
avez bien imaginé , j'irai demain voir M.
Humfroy , & je lui demanderai une de
fes filles. Kilmore ayant pris ce parti
n'en parla plus de la foirée à fon ami , qui
le quitta après fouper pour retourner au
château qu'il avoit dans le voifinage , où
quelques affaires le demandoient.
Kilmore , ſuivant fon caractere , ne fe
leva pas le lendemain plutôt qu'à l'ordinaire.
Quand il fut habillé , il fit mettre
fes chevaux à une chaife pour aller à fon
village , diftant d'environ deux milles de
fon château , & fut defcendre droit au
prefbytere. Il trouva M. Humfroy corrigeant
un fermon qu'il devoit prêcher le
lendemain .
Surpris de voir fon Seigneur chez lui ,
honneur qu'il ne lui avoit jamais fait , M."
Humfroy le reçut avec toutes les marques
d'un profond refpect ; il cherchoit
dans fa tête de quoi il pourroit dignement
l'entretenir , lorfque Kilmore arrêta brufquement
la confufion de fes penfées , en
lui déclarant clairement le fujet qui l'amenoit
chez lui.
Si M. Humfroy avoit été étonné de
voir Kilmore , il le fut bien davantage
quand il apprit ce qui l'y amenoit. Comme
il étoit homme de bon fens , il ne fit
pas
48 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réponſe que de lui demander s'il
avoit bien fongé à ce qu'il faifoit , & s'il
étoit poffible de croire qu'un homme de fa
naiffance voulût s'abaiffer jufqu'à faire une
pareille alliance ?
J'y ai très-fort fongé , reprit Kilmore ;
vos bonnes moeurs , votre vertu , m'ont fait
penfer que vos filles vous reffemblent ; je
ne veux pas pourtant contraindre leurs volontés
, je veux qu'un choix libre les détermine
faites-les venir , expofez leur le
fujer pour lequel vous les appellez : je
vous ai dit la façon dont je vis ; fi l'une
d'elles n'a aucune répugnance à partager
ma folitude , je fuis prêt à lui donner ma
foi tout à l'heure.
M. Humfroy ne douta plus que tout ce
que difoit Kilmore ne fûr certain ; il appella
fes filles qui , fimplement vêtues ,
mais très-proprement , vinrent aux ordres
de leur pere. M. Humfroy les fit affeoir
felon l'ordre de l'âge en face du Milord ,
il leur expofa nettement le fujet de fa vifite.
Ces trois filles , dont l'aînée avoit à
peine dix -huit ans , & les deux autres environ
feize & dix- fept , écouterent en grand
filence ce que difoit leur pere ; elles le
garderent même encore affez long- tems
après qu'il eut parlé : elles fe regarderent
les
MAI. 1755 . 49
les unes & les autres , & refterent les
yeux baiffés en attendant que leur pere les
interrogeât. Dès que M. Humfroy crut
leur avoir laiffé affez de tems pour refléchir
, il s'adreffa à l'aînée : Laure , lui ditil
, c'étoit le nom de cette belle fille , avez
vous penfé à ce que je viens de vous dire ?
& fi vous m'avez entendu , y confentezvous
? dites votre avis naturellement , fans'
crainte de me déplaire.
›
L'honneur que Milord nous fait , reprit
modeftement Laure me flate fenfiblement
; mais , mon pere , puifque vous me
permettez que je dife mon fentiment , je
n'ai point encore affez de connoiffance
des chofes du monde pour trouver qu'un
mariage fi honorable me rende plus heureufe
; je fuis contente de mon état , &
je vous fupplie de ne pas trouver mauvais
que je vous demande d'y refter .
Cette réponſe de la belle Laure fâcha
Kilmore ; il trouva qu'une perfonne qui
penfoit fi fagement , méritoit qu'on la regrettât
. Et vous , ma fille , dit M. Humfroy
à Julie , la feconde de fes filles , penfez-
vous comme votre foeur ? répondez ,
mais répondez felon ce que vous penfez.
Non , mon pere , répondit la jeune Julie
, je trouve ce mariage au- deffus de mon
attente ; mais je l'accepte dans l'idée où je
C
So MERCURE DE FRANCE.
fuis que Milord me rendra heureufe ;:
puifqu'il vient choifir parmi nous , & que.
vous l'agréez .
M. Humfroy prit alors fa fille par la
main , & la préfenta à Kilmore, qui l'affura ,
qu'il tâcheroit par toutes fortes de bons
procédés de juftifier les idées avantageufes
qu'elle avoit prife de lui. Alors il fut,
queftion d'appeller un Notaire ; M. Humfroy
y alla lui -même , & l'amena fur le
champ , avec un ancien Alderman qui avoit
une maifon dans le village , & qui voulut
bien fervir de témoin.
M. Humfroy étoit fi tranfporté du bonheur
qui arrivoit à fa fille , qu'il ne fe
connoiffoit plus ; il nommoit fes trois
filles à tous propos , embraffoit le Milord
& l'Alderman tour à tour fans fonger
qu'il troubloit le Notaire dans fa fonction.
Kilmore de fon côté voulant paroître
aimable à Julie , lui difoit, quelques
mots polis , & caufoit avec fes fours qui
avoient l'air plus gai & moins embarraſſe
qu'elle. Elimais fur- tout la plus jeune de
difoit mille chofes agréables à Julie
, qui fembloit enfevelie dans une profonde
rêverie.
toutes ,
Quand il fut queftion de lire le contrat,
il fe trouva qu'au lieu du nom de Julie le
Notaire y avoit fubftitué celui d'Elimaïs.
MAI 1755 SI
Ce contre-tems embarraffa fort le Milord,
qui avoit trouvé déja cet ouvrage fort
long , & qui s'impatientoit de ce qu'il
falloit le recommencer de point en point.
Cette difcuffion avoit arrêté toute la joie ;
chacun difoit fon avis , & perfonne no
convainquoit le Notaire , qui prouvoit
invinciblement qu'il falloit recommencer.
On alloit enfin céder à la vérité de cette
repréſentation , lorfque Julie fe leva , &
s'avançant vers fon pere ; cette affaire , lui
dit-elle avec un rouge modefte qui lui
couvrit les joues , peut aifément s'accommoder
; permettez , mon pere , que je céde
mes droits & l'honneur que me fait Milord
à ma foeur Elimaïs , tout fera dit alors,
& il n'y aura plus d'embarras. Comment
Julie , dit M. Humfroy , penfez- vous bien
à ce que vous faites ? oui , mon pere , reprit-
elle,; un engagement auffi grand me
fait peur , & je vous fupplie de permettre
que je m'en défifte. Elimaïs eft plus jeune ,
& par conféquent elle fera moins de réflexions
, d'ailleurs elle aura moins de tems
pour les écouter & .....Je n'entens point
cela , interrompit brufquement M. Humfroy
, vous avez donné votre parole de
bonne grace ; ainfi , Julie , je veux .....
Non , Monfieur , interrompit à fon tour
Kilmore , ma propofition n'eft faite qu'à
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elle fera acceptée fans nulle
répugnance. Julie la refufe , je vous prie
de ne la pas contraindre : interrogez la
belle Elimaïs , fi elle penfe comme fes
foeurs , rien ne fera fait , & je me retirerai
en vous remerciant de votre bonne volonté.
Eh bien , Elimaïs ! dit le bon Minif
refufes- tu comme Laure & Julie
Phonneur que Milord veut nous faire ?
répons , ma fille , & ne te troubles point
mais répons comine tu penfes ? Elimaïs
ne balança pas , elle répondit de trèsbonne
grace qu'elle fe faifoit un plaifir
d'obéir à fon pere ; alors jettant fur lui
un regard timide pour fçavoir fi ce qu'elle
avoit dit lui avoit plû ou non ; comme
elle le vit fourire , elle fe jetta à fon col
avec une grace enfantine & fi tendre que
les larmes en vinrent aux yeux du bon
homme ; Kilmore même fut ému , & ne
put s'empêcher de baifer la main de la
jeune Elimaïs , que M. Humfroy lui préfenta
. Milord prit au plus vite la plume &
la pria de vouloir ne pas différer de figner
fon bonheur. Elimaïs figna tout de fuite ;
tout le monde ayant figné à fon tour , Kilmore
& Elimaïs furent conduits à l'Eglife ,
où ils recurent la bénédiction nuptiale de
M. Humfroy , qui ne fe fentoit pas de joig
de voir Elimais fi bien établie .
M -A I
1755. 33
En fortant de la paroiffe , M. Humfroy
dit à fon gendre qu'il efpéroit qu'il voudroit
bien recevoir de lui un repas fimple
& frugal , n'ayant pas eu le tems de lui en
faire préparer un plus digne de lui.
Monfieur , dit Kilmore , j'accepterois
volontiers ce que vous voulez bien m'offrir
fi je n'étois preffé de mener ma femme
dans fon château , elle & moi aurons
cet honneur une autre fois , mais je vous
fupplie de ne pas vous oppofer en ce moment
-ci à l'empreffement que j'ai de la
rendre maîtreffe de mon château , ni elle
ni moi ne tarderons pas à venir vous rendre
ce que nous vous devons , & je vous
prie d'être perfuadé qu'en mon particulier
je n'y manquerai jamais . Cela dit , Kilmore
embraffa fon beau -pere & fes bellesfours.
M. Humfroy n'infifta pas davantage
fit une courte exhortation à Elimaïs
fur fes devoirs , & Milord lui donna la
main pour monter dans la chaife , où montant
après elle ils fortirent du village , &
arriverent bientôt chez lui.is , Hood brib
A
Le premier foin de Kilmore en arrivant,
fut de faire ouvrir le plus bel appartement
& d'y conduire Elimais voilà , dit- il
l'appartement que j'ai toujours deſtiné à
mon époufe , & j'efpere que vous voudrez
bien que je le partage feulement la nuit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
*
avec vous. Elimaïs répondit naïvement
qu'il en étoit le maître. Madame , lui ditil
, vous voyez que je n'ai pas eu le tems
de me préparer à vous recevoir , ainfi je
n'ai à vous offrir ni bijoux , ni diamans ,
en un mot tout ce qui pourroit vous
plaire , mais vous ferez la maîtreffe d'en
faire l'emplette à votre goût , & comme il
vous plaira l'argent néceffaire vous fera
donné auffi-tôt que vous le voudrez . Milord
, reprit Elimaïs , je n'ai jamais conçu
que ces bagatelles puffent faire le vrai
bonheur , & par conféquent je ne les ai
jamais defirées : fi cependant elles doivent
m'aider à foutenir l'éclat du rang ou
Vous venez de m'élever , je ne refuſerai
rien de ce qui me pourra fervir à vous faire
honneur Kilmore trouva beaucoup de
bon fens & de fentiment honnête à cette
réponſes iben loua fon époufe , qui fur
étonnée qu'on louât une chofe qu'elle
Groyoit que tout le monde devoit penfer
naturellement. On vint leur dire que le
ils fe mirent à table , la
confervation ne fut pas fört animée. Après
qu'ils en furent fortis , Kilmore apporta
un petit rouet à fa femme. Vous aimez
peut-être à travailler , lui dit- il , je vous
apporte ce rouet pour vous prévenir contre
l'ennui de la defoccupation: Vous me
"
2
dîné étoit fer . Op m
MASI. 1755.
55
faites plaifir , lui dit- elle , je penfois déja
que j'aurois été bien aife d'envoyer chez
mon pere chercher ma quenouille ; alors
Elimaïs , d'une main adroite , mit en train
fon rouet , & fila de la meilleure grace du
monde.
Pendant ce tems Milord lut , écrivit ,
l'interrogea quelquefois fur fes goûts , fur
fes amufemens , fur la vie qu'elle menoit
chez fon pere ; à quoi elle répondit trèsjufte
, très-fenfément & en peu de mots.
Le foleil étant couché , Kilmore propofa
de s'aller promener , ce qu'Elimaïs accepta
avec plaifir. Ils entrerent enſemble dans le
jardin , elle en loua les beautés avec difcernement
; ce qui lui parut moins agréable
, elle le dit avec la même franchiſe ,
donnant des raifons très- conféquentes de
ce qu'elle difoit : elle prouva à Kilmore
qu'elle avoit autant d'efprit que de goût.
Comme la foirée étoit belle , les deux
époux le promenerent jufqu'à l'heure du
fouper ; en rentrant ils fe mirent à table.
Comme la journée n'avoit pas produit
de grands événemens , ils ne parlerent
gueres plus à fouper qu'ils avoient
fait à dîner. La. converfation d'après ne
fut pas plus intéreffante : quelques quefftions
entrecoupées , des réponfes laconiques
, voilà à quoi cela fe termina .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Les femmes d'Elimaïs entrerent , fon mari
paffa dans un cabinet pour fe deshabiller
tandis qu'elle fe mettoit au lit ; & quand
on vint l'avertir qu'elle y étoit , il congédia
fes domeftiques , & vint fe mettre auprès
d'elle.
Il y étoit à peine , que fe mettant fur fon
féant , il fonna fes gens avec un grand
empreffement. Que vous plaît- il , Milord
lui demanda Elimaïs ? C'eft , dit- il , que j'ai
oublié quelque chofe : un valet entra dans
le moment ; ouvre mon rideau, dit Kilmore
à cet homme , allume mon bougeoir , &
m'apporte ma grande Bible & mes lunettes
: le domeftique obéit & fe retira.
Kilmore mit effectivement fes lunettes
& ouvrit fa grande Bible , où il fe mit à lire
apparemment tout haut. Elimaïs ne marqua
aucun étonnement de cette façon extraordinaire
de fe comporter : elle écouta paiſiblement
pendant une grande demi -heure
cette férieufe lecture ; mais à fon tour fe
mettant fur fon féant , elle fonna fes femmes.
Que voulez- vous , Madame , lui dit
Kilmore ? Ce n'eft rien , Milord , dit-elle ,
ne vous interrompez pas pour cela ; donnezmoi
mon rouet , dit- elle à fa fille qui entra.
Kilmore , à cette demande , éclata de
rire , & jettant la Bible , les lunettes & foufflant
le bougeoir , il renvoya la femme de
M A 57
*
I. 1755.
་
chambre avec le rouet & la lumiere ; &
fe jettant au col de fa femme , ma chere
Elimaïs , lui dit- il en l'embraffant , vous
êtes une perfonne charmante , ce dernier
trait d'efprit & d'attention pour moi vous
donne mon coeur à jamais ; je vous ai
éprouvé toute la journée ; vous n'êtes
fufceptible ni d'ennui , ni d'humeur ; vous
êtes celle qui devoit me rendre le plus
heureux des hommes ; ma chere Elimaïs ,
je vous adore. Alors Milord ferma fon rideau
, & nous le tirerons auffi fur le refte
de l'hiſtoire , pour ne point troubler les
myſteres de l'amour conjugal , dont la décence
& la modeſtie doivent faire l'appanage..
On a appris depuis cette relation écrite ,
très-vraie dans toutes fes circonstances , que
Milord Kilmore , enchanté de ſon choix &
des vertus de fa femme , ainfi de fes
que
agrémens , a abandonné fon goût pour la
retraite & pour la Philofophie. Uniquement
occupé de plaire à Elimaïs , il eft"
revenu à Londres avec elle ; leur union
fait l'envie & l'admiration de cette ville.
Ils y tiennent un grand état , & tout ce
qu'il y a de confidérable & d'aimable dans
l'un & l'autre fexe s'y raflemble journellement.
PAR MLLE DE L.
A MADAME LA C ... DE G ....
E vous devois une dédicace , pourrois-
Jje micus la placer qu'en vous adreffant
une hiftoire que vous avez defiré de voir
écrite il eft jufte de fervir vos defirs .
Ah ! peut-on vous dédier un ouvrage qui
vous foit plus propre que celui qui fait
l'éloge d'une femme qui a mérité toute la
confidération & toute l'eftime de fon mari
, vous qui faites la félicité du vôtre , &
le bonheur de tous vos amis ? Vous aimez
ce qui peint la vertu & l'amour honnête ;
j'ai écrit ce que vous avez bien voulu
m'en apprendre : heureuſe de vous écouter
quand je vous vois , & de m'occuper de
ce que vous m'avez dit quand je vous
perds de vûe. S'il vous eût plû de me dicter
cette hiftoire , j'aurois eu plus de plaifir
à l'écrire , & l'on en auroit eu davantage
à la lire ; recevez- la donc telle que je
l'ai reçue de vous , comme un gage de ma
complaifance pour ce qui peut vous plaire ,
& un hommage de ma tendre amitié.
40 MERCURE DE FRANCE.
Les Comtes de Kilmore , originairement
Irlandois , s'établirent en Angleterre
dès que ce royaume eut réuni fous les mêmes
loix l'Ecoffe & l'Irlande. Les grandes
alliances qu'ils firent dans l'Angleterre les
en rendirent comme citoyens. Poffeffeurs
de grandes terres dans ce royaume , elles
fe trouverent réunies fur la tête d'un feul
fous ce dernier regne. Le Comte de Kilmore
, unique héritier de tant de riches
fucceffions , ne fe fentit point flaté du defir
de conferver fon nom , prêt à s'éteindre .
Un dégoût univerfel pour tout ce pour tout ce qui peut
charmer un homme de fon âge & de fon
rang , lui fit envifager la Cour avec la
plus profonde indifférence ; il ne voulut
y entendre parler d'aucun établiſſement.
Uniquement occupé de l'étude en tous
genres , où la fagacité de fon efprit lui
faifoit faire chaque jour de nouvelles découvertes
, il réfolut de s'y livier tout entier
, & fe retira dans le Caernarvand , où
il avoit une fort belle terre . C'étoit un
château fort noble & fort ancien , fitué fur
le bord du canal de Menay , dont on découvroit
de loin la fameufe ifle d'Anglefei.
Lorfque le ciel étoit ferein , la mer ,
par fa vafte étendue , rendoit ce lieu trifte
, mais analogue aux penfées du Comte ;
de hautes montagnes couvertes de bois ou
MA I. 1755. 41
de petits villages , terminoient la vue de
l'autre côté , & offroient dans leurs gorges
de jolies prairies entrecoupées de petits
ruiffeaux. Cette fituation terrible &
fauvage parut fort agréable au Comte , il
s'y établit avec un plaifir d'autant plus
fenfible qu'il crut avec raifon qu'il ne ſeroit
point interrompu dans fes fçavantes
méditations.
Kilmore avoit déja paffé dix années
dans le château ; la philofophié le foutenoit
contre l'ennui de la folitude : un feul
ami lui étoit refté , qui de temps en tems
venoit partager la retraite ou ranimer la
converfation du Comte. Cet ami fe nommoit
Laflei.
Un jour que Kilmore & lui fe promenoient
fur une grande terraffe qui s'élevoit
au- deffus de la mer , & que Kilmore
admiroit avec fon ami la vaſte étendue
de cet élément , Laflei prit la parole :
j'approuve avec vous , Milord , lui ditil
, que les beautés de la nature , toutes
admirables & toutes diverfifiées qu'elles
font , portent l'ame à la trifteffe la plus
profonde. Cette mer , cette ifle que nous
appercevons là-bas , ces prairies , ces jolis
villages qui couvrent ces montagnes dont
la cime perce les nûes , tout cela , mon
cher Kilmore , eft au premier coup d'oeil
42 MERCURE DE FRANCE..
d'une beauté fans pareille ; mais cette
beauté eſt toujours la même : encore fi ,
comme dans les tems où les ténébres du
paganifme enveloppoient la terre , nous
voyions dans les bois des dryades , des
nymphes dans les prairies , des nayades
dans les fontaines , fur cette vafte mer
Neptune dans un char entouré de tritons
& de fes charmantes fyrenes , dont les
chants mélodieux raviffoient les mortels ,
tout cela , dis- je , animéroit votre folitu
de. Mais votre fage religion a fait mainbaffe
fur tous ces êtres divertiffans ; la
philofophie chrétienne nous a rendu la
nature fimple & dénuée de ces agrémens
que la folie des anciens avoit divinifés ;
un férieux noble & majeftueux en a pris
la place , & je ne conçois pas comment
depuis dix ans vous refiftez à la langueur
que cette folitude doit jetter dans.
votre ame. Kilmore fourit de l'enthoufiafme
de fon ami ; j'avoue , dit- il , qu'il
eft très- malheureux que votre univers foit
privé de tous les objets que vous venez de
décrire ; mais comme je ne fuis pas accoutumé
à les trouver , je ne me fuis pas
avifé de les regretter. Une fleur qui fe
développe , fon progrès , fa deftruction
un fruit que je cultive , un arbre que j'émonde
, & qui s'éleve à vûe d'oeil , me
3
M A I. 1755. 43
tiennent lieu de vos nymphes & de vos
dryades ; la république des oifeaux , celle
des fourmis ou des mouches à miel me
conduifent à des réflexions folides que vos
fyrenes dérangeroient fans doute ainfi ,
mon cher Laffei , je vis tranquille , &
mon ennui eft fi doux qu'il ne me pefe
point du tout. Il eft vrai qu'il me vient
quelquefois en penfée d'avoir quelques
témoins de mes découvertes , & par un
refte d'amitié pour le genre humain , je
fens que je ne ferois point fâché d'avoir
quelques amis , ou qui partageaffent mon
goût & mes connoiffances , ou qui me
donnaffent les leurs.
Après que ces deux amis eurent longtems
cherché les moyens de rendre la folitude
de Kilmore plus animée fans qu'il
lui en coutât le chagrin de changer de
vie , celui-ci dit à Laflei qu'il avoit envie
d'écrire à quelques- uns des amis qu'il avoit
laiffés à Londres dans le tems qu'il y vivoit
, & de les prier de venir paffer avec
lui le tems qu'ils auroient de libre dans
l'année.
Cette idée , reprit Laflei , ne s'accorde
point du tout avec votre philofophie ; &
où, Milord , avez vous connu des hommes
qui fe fouviennent d'un ami qu'ils
n'ont pas vû depuis dix ans peut-être un
+
44 MERCURE DE FRANCE.
de ceux- là s'en fouvient , cela peut être ;
mais comptez-vous fur le refte , en bonne
foi ? avouez qu'en approfondiffant la nature
vous avez oublié les défauts de l'humanité
; d'ailleurs je veux que tous ceux qui
ont été vos amis en foient les chef-d'oeuvres
: croyez- vous , Milord , qu'après avoir
fait cent vingt- huit milles pour venir vous
voir par curiofité , ils y reviennent affidument
, & s'accommodent de ne vous voir
que des inftans dans la journée ? n'y comptez
pas mais mariez- vous ; voilà ce que
je crois plus poffible : ayez une femme
aimable qui tienne votre maiſon , annoncez-
le à vos amis , alors ils y viendront ,
& vous , maître de vous livrer à vos férieufes
occupations , vous le ferez auffi de
revenir chez votre femme aux heures qui
vous conviendront , & d'y trouver des
de vous délaffer , par une converfation
agréable , de la fatigue de votre camoyens
binet.
Il faut convenir , dit Kilmore , que
cette idée eft très -jufte & plus raifonnable
que la mienne . Je conviens , mon cher
Laflei , que vous avez raifon , & que c'eft
le feul parti que j'aie à prendre : choififfez-
moi une femme telle qu'il me la faut
je vous en ferai très -obligé.
Moi , choifir ! dit Laflei , vous n'y penMA
I. 1755. 45
fez
pas , Milord : je pourrois à peine en
choifir une pour moi-même ; jugez ſi je
le rifquerois pour vous. D'ailleurs j'ignore
ce qui vous convient ... Ah ! Milord , reprit
Kilmore , ni le bien , ni la naiffance
ne peuvent me déterminer . Pour le premier
article , vous fçavez que je fuis affez
riche pour me paffer des biens qu'une
femme m'apporteroit ; quant au fecond ,
je crois que ce n'eft pas toujours dans la
plus haute nobleffe qu'on trouve les femmes
les mieux nées ; cela arrive quelque
fois j'en conviens , mais les préjugés
qu'on a là - deffus font impertinens , & Dieu
merci , je m'en fuis garanti. Je fçai que
l'éducation peut beaucoup fur une belle'
ame ; mais qu'avance -t-elle fur celle qui
eft née fans vertu ?
>
Ces belles ames ont- elles le droit d'animer
feulement les filles de qualité ? elles
dérivent du même principe , & font départies
dans nos corps au hazard ; ainfi
l'on trouve également la vertu avec l'éducation
, comme la vertu fans éducation ;
fouvent même ces principes ne fervenţ
qu'à mafquer les défauts d'une jeune perfonne
, elle fe contraint inceffamment
les cacher au public , tandis qu'un mal- i
heureux mari eft le martyr de fa difcrette
moitié , qui fe fait un jeu de le deshopour
46 MERCURE DE FRANCE.
norer. Je ne veux donc point , mon cher
Laflei , de ces filles élevées avec tant de
foin , & qui en prendroient fi peu
de me.
rendre heureux. Je fçai qu'un homme fage,
ne fait pas dépendre fon honneur d'une
femme folle & imprudente ; mais le préjugé
eft contre lui , & tout homme raifonnable
doit éviter ce malheur : cherchez-
moi donc une fille fage & honnête ,
fur tout que fon humeur fympatife avec
la mienne , que vous fçavez n'être pas
bien extraordinaire.
Milord , reprit Laflei , je ne doute pas
qu'il n'y ait des femmes telles que vous
les defirez , mais je n'en connois point ,
& me garderois bien de vous confeiller
en pareil cas. Mais puifque vous êtes affez
philofophe pour paffer par-deffus le bien
& la qualité , voyez vous même autour
de vous : votre pafteur , par exemple , a
trois filles élevées fous fes yeux ; la fimplicité
de fes moeurs , la fageffe de fon
caractere répondent que fes filles n'ont
point reçu cette éducation redoutable qui
mafque l'art fous les traits de la nature.
Confultez votre coeur , & choififfez parmi
les jeunes filles laquelle il vous dictera de
prendre.
Ce n'eft point ici une affaire de coeur ,
reprit Kilmore , ne vous y trompez pas;
MA I. 1755. 47
c'eft une affaire jufte & raiſonnable : vous
avez bien imaginé , j'irai demain voir M.
Humfroy , & je lui demanderai une de
fes filles. Kilmore ayant pris ce parti
n'en parla plus de la foirée à fon ami , qui
le quitta après fouper pour retourner au
château qu'il avoit dans le voifinage , où
quelques affaires le demandoient.
Kilmore , ſuivant fon caractere , ne fe
leva pas le lendemain plutôt qu'à l'ordinaire.
Quand il fut habillé , il fit mettre
fes chevaux à une chaife pour aller à fon
village , diftant d'environ deux milles de
fon château , & fut defcendre droit au
prefbytere. Il trouva M. Humfroy corrigeant
un fermon qu'il devoit prêcher le
lendemain .
Surpris de voir fon Seigneur chez lui ,
honneur qu'il ne lui avoit jamais fait , M."
Humfroy le reçut avec toutes les marques
d'un profond refpect ; il cherchoit
dans fa tête de quoi il pourroit dignement
l'entretenir , lorfque Kilmore arrêta brufquement
la confufion de fes penfées , en
lui déclarant clairement le fujet qui l'amenoit
chez lui.
Si M. Humfroy avoit été étonné de
voir Kilmore , il le fut bien davantage
quand il apprit ce qui l'y amenoit. Comme
il étoit homme de bon fens , il ne fit
pas
48 MERCURE DE FRANCE.
d'autre réponſe que de lui demander s'il
avoit bien fongé à ce qu'il faifoit , & s'il
étoit poffible de croire qu'un homme de fa
naiffance voulût s'abaiffer jufqu'à faire une
pareille alliance ?
J'y ai très-fort fongé , reprit Kilmore ;
vos bonnes moeurs , votre vertu , m'ont fait
penfer que vos filles vous reffemblent ; je
ne veux pas pourtant contraindre leurs volontés
, je veux qu'un choix libre les détermine
faites-les venir , expofez leur le
fujer pour lequel vous les appellez : je
vous ai dit la façon dont je vis ; fi l'une
d'elles n'a aucune répugnance à partager
ma folitude , je fuis prêt à lui donner ma
foi tout à l'heure.
M. Humfroy ne douta plus que tout ce
que difoit Kilmore ne fûr certain ; il appella
fes filles qui , fimplement vêtues ,
mais très-proprement , vinrent aux ordres
de leur pere. M. Humfroy les fit affeoir
felon l'ordre de l'âge en face du Milord ,
il leur expofa nettement le fujet de fa vifite.
Ces trois filles , dont l'aînée avoit à
peine dix -huit ans , & les deux autres environ
feize & dix- fept , écouterent en grand
filence ce que difoit leur pere ; elles le
garderent même encore affez long- tems
après qu'il eut parlé : elles fe regarderent
les
MAI. 1755 . 49
les unes & les autres , & refterent les
yeux baiffés en attendant que leur pere les
interrogeât. Dès que M. Humfroy crut
leur avoir laiffé affez de tems pour refléchir
, il s'adreffa à l'aînée : Laure , lui ditil
, c'étoit le nom de cette belle fille , avez
vous penfé à ce que je viens de vous dire ?
& fi vous m'avez entendu , y confentezvous
? dites votre avis naturellement , fans'
crainte de me déplaire.
›
L'honneur que Milord nous fait , reprit
modeftement Laure me flate fenfiblement
; mais , mon pere , puifque vous me
permettez que je dife mon fentiment , je
n'ai point encore affez de connoiffance
des chofes du monde pour trouver qu'un
mariage fi honorable me rende plus heureufe
; je fuis contente de mon état , &
je vous fupplie de ne pas trouver mauvais
que je vous demande d'y refter .
Cette réponſe de la belle Laure fâcha
Kilmore ; il trouva qu'une perfonne qui
penfoit fi fagement , méritoit qu'on la regrettât
. Et vous , ma fille , dit M. Humfroy
à Julie , la feconde de fes filles , penfez-
vous comme votre foeur ? répondez ,
mais répondez felon ce que vous penfez.
Non , mon pere , répondit la jeune Julie
, je trouve ce mariage au- deffus de mon
attente ; mais je l'accepte dans l'idée où je
C
So MERCURE DE FRANCE.
fuis que Milord me rendra heureufe ;:
puifqu'il vient choifir parmi nous , & que.
vous l'agréez .
M. Humfroy prit alors fa fille par la
main , & la préfenta à Kilmore, qui l'affura ,
qu'il tâcheroit par toutes fortes de bons
procédés de juftifier les idées avantageufes
qu'elle avoit prife de lui. Alors il fut,
queftion d'appeller un Notaire ; M. Humfroy
y alla lui -même , & l'amena fur le
champ , avec un ancien Alderman qui avoit
une maifon dans le village , & qui voulut
bien fervir de témoin.
M. Humfroy étoit fi tranfporté du bonheur
qui arrivoit à fa fille , qu'il ne fe
connoiffoit plus ; il nommoit fes trois
filles à tous propos , embraffoit le Milord
& l'Alderman tour à tour fans fonger
qu'il troubloit le Notaire dans fa fonction.
Kilmore de fon côté voulant paroître
aimable à Julie , lui difoit, quelques
mots polis , & caufoit avec fes fours qui
avoient l'air plus gai & moins embarraſſe
qu'elle. Elimais fur- tout la plus jeune de
difoit mille chofes agréables à Julie
, qui fembloit enfevelie dans une profonde
rêverie.
toutes ,
Quand il fut queftion de lire le contrat,
il fe trouva qu'au lieu du nom de Julie le
Notaire y avoit fubftitué celui d'Elimaïs.
MAI 1755 SI
Ce contre-tems embarraffa fort le Milord,
qui avoit trouvé déja cet ouvrage fort
long , & qui s'impatientoit de ce qu'il
falloit le recommencer de point en point.
Cette difcuffion avoit arrêté toute la joie ;
chacun difoit fon avis , & perfonne no
convainquoit le Notaire , qui prouvoit
invinciblement qu'il falloit recommencer.
On alloit enfin céder à la vérité de cette
repréſentation , lorfque Julie fe leva , &
s'avançant vers fon pere ; cette affaire , lui
dit-elle avec un rouge modefte qui lui
couvrit les joues , peut aifément s'accommoder
; permettez , mon pere , que je céde
mes droits & l'honneur que me fait Milord
à ma foeur Elimaïs , tout fera dit alors,
& il n'y aura plus d'embarras. Comment
Julie , dit M. Humfroy , penfez- vous bien
à ce que vous faites ? oui , mon pere , reprit-
elle,; un engagement auffi grand me
fait peur , & je vous fupplie de permettre
que je m'en défifte. Elimaïs eft plus jeune ,
& par conféquent elle fera moins de réflexions
, d'ailleurs elle aura moins de tems
pour les écouter & .....Je n'entens point
cela , interrompit brufquement M. Humfroy
, vous avez donné votre parole de
bonne grace ; ainfi , Julie , je veux .....
Non , Monfieur , interrompit à fon tour
Kilmore , ma propofition n'eft faite qu'à
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elle fera acceptée fans nulle
répugnance. Julie la refufe , je vous prie
de ne la pas contraindre : interrogez la
belle Elimaïs , fi elle penfe comme fes
foeurs , rien ne fera fait , & je me retirerai
en vous remerciant de votre bonne volonté.
Eh bien , Elimaïs ! dit le bon Minif
refufes- tu comme Laure & Julie
Phonneur que Milord veut nous faire ?
répons , ma fille , & ne te troubles point
mais répons comine tu penfes ? Elimaïs
ne balança pas , elle répondit de trèsbonne
grace qu'elle fe faifoit un plaifir
d'obéir à fon pere ; alors jettant fur lui
un regard timide pour fçavoir fi ce qu'elle
avoit dit lui avoit plû ou non ; comme
elle le vit fourire , elle fe jetta à fon col
avec une grace enfantine & fi tendre que
les larmes en vinrent aux yeux du bon
homme ; Kilmore même fut ému , & ne
put s'empêcher de baifer la main de la
jeune Elimaïs , que M. Humfroy lui préfenta
. Milord prit au plus vite la plume &
la pria de vouloir ne pas différer de figner
fon bonheur. Elimaïs figna tout de fuite ;
tout le monde ayant figné à fon tour , Kilmore
& Elimaïs furent conduits à l'Eglife ,
où ils recurent la bénédiction nuptiale de
M. Humfroy , qui ne fe fentoit pas de joig
de voir Elimais fi bien établie .
M -A I
1755. 33
En fortant de la paroiffe , M. Humfroy
dit à fon gendre qu'il efpéroit qu'il voudroit
bien recevoir de lui un repas fimple
& frugal , n'ayant pas eu le tems de lui en
faire préparer un plus digne de lui.
Monfieur , dit Kilmore , j'accepterois
volontiers ce que vous voulez bien m'offrir
fi je n'étois preffé de mener ma femme
dans fon château , elle & moi aurons
cet honneur une autre fois , mais je vous
fupplie de ne pas vous oppofer en ce moment
-ci à l'empreffement que j'ai de la
rendre maîtreffe de mon château , ni elle
ni moi ne tarderons pas à venir vous rendre
ce que nous vous devons , & je vous
prie d'être perfuadé qu'en mon particulier
je n'y manquerai jamais . Cela dit , Kilmore
embraffa fon beau -pere & fes bellesfours.
M. Humfroy n'infifta pas davantage
fit une courte exhortation à Elimaïs
fur fes devoirs , & Milord lui donna la
main pour monter dans la chaife , où montant
après elle ils fortirent du village , &
arriverent bientôt chez lui.is , Hood brib
A
Le premier foin de Kilmore en arrivant,
fut de faire ouvrir le plus bel appartement
& d'y conduire Elimais voilà , dit- il
l'appartement que j'ai toujours deſtiné à
mon époufe , & j'efpere que vous voudrez
bien que je le partage feulement la nuit
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
*
avec vous. Elimaïs répondit naïvement
qu'il en étoit le maître. Madame , lui ditil
, vous voyez que je n'ai pas eu le tems
de me préparer à vous recevoir , ainfi je
n'ai à vous offrir ni bijoux , ni diamans ,
en un mot tout ce qui pourroit vous
plaire , mais vous ferez la maîtreffe d'en
faire l'emplette à votre goût , & comme il
vous plaira l'argent néceffaire vous fera
donné auffi-tôt que vous le voudrez . Milord
, reprit Elimaïs , je n'ai jamais conçu
que ces bagatelles puffent faire le vrai
bonheur , & par conféquent je ne les ai
jamais defirées : fi cependant elles doivent
m'aider à foutenir l'éclat du rang ou
Vous venez de m'élever , je ne refuſerai
rien de ce qui me pourra fervir à vous faire
honneur Kilmore trouva beaucoup de
bon fens & de fentiment honnête à cette
réponſes iben loua fon époufe , qui fur
étonnée qu'on louât une chofe qu'elle
Groyoit que tout le monde devoit penfer
naturellement. On vint leur dire que le
ils fe mirent à table , la
confervation ne fut pas fört animée. Après
qu'ils en furent fortis , Kilmore apporta
un petit rouet à fa femme. Vous aimez
peut-être à travailler , lui dit- il , je vous
apporte ce rouet pour vous prévenir contre
l'ennui de la defoccupation: Vous me
"
2
dîné étoit fer . Op m
MASI. 1755.
55
faites plaifir , lui dit- elle , je penfois déja
que j'aurois été bien aife d'envoyer chez
mon pere chercher ma quenouille ; alors
Elimaïs , d'une main adroite , mit en train
fon rouet , & fila de la meilleure grace du
monde.
Pendant ce tems Milord lut , écrivit ,
l'interrogea quelquefois fur fes goûts , fur
fes amufemens , fur la vie qu'elle menoit
chez fon pere ; à quoi elle répondit trèsjufte
, très-fenfément & en peu de mots.
Le foleil étant couché , Kilmore propofa
de s'aller promener , ce qu'Elimaïs accepta
avec plaifir. Ils entrerent enſemble dans le
jardin , elle en loua les beautés avec difcernement
; ce qui lui parut moins agréable
, elle le dit avec la même franchiſe ,
donnant des raifons très- conféquentes de
ce qu'elle difoit : elle prouva à Kilmore
qu'elle avoit autant d'efprit que de goût.
Comme la foirée étoit belle , les deux
époux le promenerent jufqu'à l'heure du
fouper ; en rentrant ils fe mirent à table.
Comme la journée n'avoit pas produit
de grands événemens , ils ne parlerent
gueres plus à fouper qu'ils avoient
fait à dîner. La. converfation d'après ne
fut pas plus intéreffante : quelques quefftions
entrecoupées , des réponfes laconiques
, voilà à quoi cela fe termina .
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Les femmes d'Elimaïs entrerent , fon mari
paffa dans un cabinet pour fe deshabiller
tandis qu'elle fe mettoit au lit ; & quand
on vint l'avertir qu'elle y étoit , il congédia
fes domeftiques , & vint fe mettre auprès
d'elle.
Il y étoit à peine , que fe mettant fur fon
féant , il fonna fes gens avec un grand
empreffement. Que vous plaît- il , Milord
lui demanda Elimaïs ? C'eft , dit- il , que j'ai
oublié quelque chofe : un valet entra dans
le moment ; ouvre mon rideau, dit Kilmore
à cet homme , allume mon bougeoir , &
m'apporte ma grande Bible & mes lunettes
: le domeftique obéit & fe retira.
Kilmore mit effectivement fes lunettes
& ouvrit fa grande Bible , où il fe mit à lire
apparemment tout haut. Elimaïs ne marqua
aucun étonnement de cette façon extraordinaire
de fe comporter : elle écouta paiſiblement
pendant une grande demi -heure
cette férieufe lecture ; mais à fon tour fe
mettant fur fon féant , elle fonna fes femmes.
Que voulez- vous , Madame , lui dit
Kilmore ? Ce n'eft rien , Milord , dit-elle ,
ne vous interrompez pas pour cela ; donnezmoi
mon rouet , dit- elle à fa fille qui entra.
Kilmore , à cette demande , éclata de
rire , & jettant la Bible , les lunettes & foufflant
le bougeoir , il renvoya la femme de
M A 57
*
I. 1755.
་
chambre avec le rouet & la lumiere ; &
fe jettant au col de fa femme , ma chere
Elimaïs , lui dit- il en l'embraffant , vous
êtes une perfonne charmante , ce dernier
trait d'efprit & d'attention pour moi vous
donne mon coeur à jamais ; je vous ai
éprouvé toute la journée ; vous n'êtes
fufceptible ni d'ennui , ni d'humeur ; vous
êtes celle qui devoit me rendre le plus
heureux des hommes ; ma chere Elimaïs ,
je vous adore. Alors Milord ferma fon rideau
, & nous le tirerons auffi fur le refte
de l'hiſtoire , pour ne point troubler les
myſteres de l'amour conjugal , dont la décence
& la modeſtie doivent faire l'appanage..
On a appris depuis cette relation écrite ,
très-vraie dans toutes fes circonstances , que
Milord Kilmore , enchanté de ſon choix &
des vertus de fa femme , ainfi de fes
que
agrémens , a abandonné fon goût pour la
retraite & pour la Philofophie. Uniquement
occupé de plaire à Elimaïs , il eft"
revenu à Londres avec elle ; leur union
fait l'envie & l'admiration de cette ville.
Ils y tiennent un grand état , & tout ce
qu'il y a de confidérable & d'aimable dans
l'un & l'autre fexe s'y raflemble journellement.
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Résumé : HISTOIRE ANGLOISE. PAR MLLE DE L. A MADAME LA C... DE G....
L'œuvre 'Histoire Anglaise' est dédiée par Mlle de L. à Madame la C... de G..., qui apprécie les récits mettant en avant la vertu et l'amour honnête. L'histoire commence avec la famille des Comtes de Kilmore, une famille irlandaise installée en Angleterre après l'unification des lois entre l'Écosse et l'Irlande. Le Comte de Kilmore, unique héritier de vastes terres, se retire dans un château à Caernarvand pour se consacrer à l'étude, loin des plaisirs de la cour. Il y vit en solitaire, accompagné seulement de son ami Laflei. Un jour, en se promenant, Laflei exprime son admiration pour la beauté de la nature mais regrette l'absence de divinités païennes qui l'animaient autrefois. Kilmore, quant à lui, trouve du plaisir dans l'observation de la nature et des petites choses de la vie. Il avoue cependant ressentir parfois le besoin de partager ses découvertes avec des amis. Laflei suggère alors à Kilmore de se marier pour animer sa solitude. Kilmore accepte l'idée et demande à Laflei de lui trouver une femme sage et honnête, dont l'humeur soit compatible avec la sienne. Laflei propose que Kilmore choisisse parmi les filles de son pasteur, M. Humfroy, connues pour leur simplicité et leur sagesse. Kilmore décide de rendre visite à M. Humfroy pour lui demander la main de l'une de ses filles. Lors de cette visite, Kilmore expose son désir de mariage à M. Humfroy, qui est surpris mais accepte de présenter ses filles. Les trois filles, Laure, Julie et Henriette, écoutent en silence la proposition de leur père. Laure, l'aînée, décline poliment l'offre, préférant rester dans son état actuel. Kilmore est impressionné par la sagesse de Laure mais attend la réponse des autres sœurs. L'histoire se poursuit avec Julie et Elimaïs, filles de M. Humfroy, et Milord Kilmore. Julie accepte initialement un mariage avec Milord Kilmore, mais lors de la signature du contrat, une erreur du notaire révèle que le nom d'Elimaïs est inscrit à la place de celui de Julie. Julie, effrayée par l'engagement, propose de céder sa place à Elimaïs. Milord Kilmore accepte cette solution à condition que la jeune fille accepte de son plein gré. Elimaïs accepte avec grâce et tendresse, émouvant ainsi son père et Milord Kilmore. Le mariage est alors célébré, et le couple part pour le château de Milord. À leur arrivée, Milord Kilmore montre à Elimaïs l'appartement destiné à son épouse et lui offre de l'argent pour acheter des bijoux. Elimaïs répond qu'elle ne désire pas ces objets, mais accepte de les acquérir pour maintenir l'éclat de son rang. La journée se passe calmement, avec des conversations modérées. Le soir, après une promenade, Milord Kilmore simule une lecture de la Bible pour tester Elimaïs, qui reste imperturbable et demande son rouet. Touché par son attitude, Milord Kilmore lui avoue son amour et son admiration. Par la suite, on apprend que Milord Kilmore, enchanté par les vertus et les agréments d'Elimaïs, abandonne sa retraite et sa philosophie pour se consacrer à elle. Ils vivent à Londres dans l'opulence et reçoivent régulièrement des visiteurs distingués.
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59
p. 211-214
De Paris, le 2 Décembre.
Début :
Le Roi voulant constater d'une maniere fixe & certaine, le montant [...]
Mots clefs :
Dettes, Colonies, Service de la marine, Arrêt du Conseil d'État, Créances, Ordonnance du roi, Compagnie des dragons, Officiers, Fusils, Château, Marquis de Castries, Artillerie, Troupes, Parlement, Déclaration du roi, Notaires, Trésor royal, Rentes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Paris, le 2 Décembre.
De Paris , le 2 Décembre.
Le Roi voulant conftater d'une maniere fixe &
certaine , le montant des dettes contractées pour
le Service de la Marine & des Colonies , afin de
parvenir à les acquitter , a rendu un Arrèt dans
fon Confeil d'Etat , par lequel Sa Majefté or212
MERCURE DE FRANCE.
donne , que dans trois mois pour tout délai , les
Créanciers ou leurs Tuteurs & Curateurs , foient
tenus de repréfenter les Titres fur lesquels ils
fondent leur créance , pardevant les fieurs de
Fontanieu & de la Bourdonnaye , Conſeillers
d'Etat , Silhouette & de Boullongne , Maître des
Requêtes , & de Cotte , Maître des Requêtes &
Intendant du Commerce , pour être procédé à la
vérification des créances , & pourvû enfuite au
payement , & que les créances demeurent éteintes,
fi elles ne font pas répréſentées dans le terme
prefcrit.
Par un autre Arrêt de fon Confeil d'Etat , le
Roia preferit la forme dans laquelle les Créanciers,
leurs Repréfentans , ou leurs Fondés de procuration
fpéciale , doivent faire la repréfentation de
leurs Titres.
Il paroît une Ordonnance du Roi , en date du
21 Octobre dernier , pour établir une nouvelle
forme dans la compofition des Compagnies détachées
des Dragons , Gardes- Côtes de la Province
de Guyenne. Sa Majesté ordonne , qu'il y aura
dans cette Province 18 Compagnies de Dragons
de so hommes , qui formeront 9 Eſcadrons, & que
ces Dragons feront placés pendant le tems de la,
Guerre , de diftance en diſtance , & feront chargés
de fe rendre , de main en main , les Lettres &
les Avis concernant le Service , pour les faire parvenir
, fans retard , au Commandant Général
& à l'Intendant de la Province.
Dans une feconde Ordonnance , en date du 31
du même mois , Sa Majesté ordonne que les Of
ficiers & Sergents des Compagnies de Fufiliers de
fes Troupes d'Infanterie , foient dorénavant armés
de fufils avec leurs bayonnettes , ainfi que
ceux des Compagnies de Grenadiers.
Le Château de Rhinfels eft une des plus fortes
Places qui foit fur le Rhin. Il eft auprès de Saint
JANVIER. 1759. 213
foar , & lui fert de Citadelle . Cette Place nous
tant abſolument néceffaire pour allurer la liberté
e la navigation du Rhin , le Maréchal de Soubife
chargé le Marquis de Caftries , de s'en rendre
aître ; ce qu'il a exécuté avec tout le fuccès qu'on
ouvoit delirer. La Ville de Saint- Goar a été
Icaladée en même tems , par les Régimens de
aint-Germain & de la Féronnaye. Le Comte de
cey , à la tête de fon Régiment , s'eſt emparé de
chuartz -Haufen , & du Château de Calze. La
arniſon a été faite Priſonniere de Guerre , ainfi
ue celle de Saint- Goar , qui en voulant fe retirer
ans le Château , a été coupée & forcée de fe
endre. Le Gouverneur de ce Château a été fomé
& contraint de capituler. Les Troupes du
oi y font entrées . On y a trouvé une Artil
rie confiderable , dont on donnera le détail ,
orfque le Maréchal de Soubife aura envoyé les
Articles de la Capitulation.
Le Marquis de Caftries a acquis beaucoup
Phonneur , par fa prévoyance , & fon activité dans
oute la conduite de cette entrepriſe. Cette Place
It d'autant plus importante ,, qu'étant pourvue
l'une bonne Garnifon & de toutes les Munitions
éceffaires , elle peut tenir plus de fix femaines ,
u cas qu'elle foit attaquée.
Cette Nouvelle a été apportée par un Courrier
que le Maréchal de Soubife a dépêché , & qui eſt
Arrivé le 6. de ce mois.
Du 9.
Le 2. de ce mois , le Parlement enregistra une
Déclaration du Roi , donnée a Verſailles , le 29
Octobre de la préfente année,portant acceptation
des offres faites par les Notaires de Paris , d'acquérir
27120 liv. de rente au denier 2 , faifant partie
des 3002000 livres de rentes , créées par Edis
du mois d'Avril , fur les Aydes & Gabelles , en
214 MERCURE DE FRANCE.
payant au Tréfor Royal la fomme de 678000 liv.
enconféquence Sa Majefté ordonne que les Notaires
de Paris feront diftraits de l'Etat annéxé
à l'Edit du mois d'Août fuivant , portant création
d'un million effectif d'augmentation de gages.
Du 16.
Le 12 de ce mois , le Parlement , toutes les
Chambres affemblées , enregiſtra un Edit du Roi ,
portant création de 3006000 liv . de Rentes viageres
fur les Aydes & Gabelles. Il eſt ſtatué par
cet Edit , que les Conſtitutions particulieres de ces
Rentes , ne pourront être moindres , fur une
feule tête , de so livres , & fur deux têtes , de
40 livres de jouiffance annuelle , que les Rentes
acquifes fur une feule tête , feront reparties en fix
Claffes ; la premiere , depuis la naiſſance juſqu'à
so ans accomplis , à dix pour cent ; la feconde ,
depuis so , jufqu'à ƒs , à dix & demi ; la troifiéme
, depuis 55 , jufqu'à 60 , à onze ; la quatriéme
, depuis 60 , juſqu'à 65 , à douze ; la cinquiéme
, depuis 65 , juſqu'à 70 , à treize ; la fixiéme
depuis 70 , jufqu'à 75 , ans , & au- deffus ,
à quatorze pour cent , & que les Rentes fur deux
têtes feront acquifes fans diftinction d'âge & de
claffe , à huit pour cent.
On a trouvé dans la Citadelle de Rhinfels 72
piéces de canon , 35 mortiers , & beaucoup de
munitions de Guerre. On y a fait s 30 Priſonniers,
dont 20 Officiers & un Colonel .
Le Roi voulant conftater d'une maniere fixe &
certaine , le montant des dettes contractées pour
le Service de la Marine & des Colonies , afin de
parvenir à les acquitter , a rendu un Arrèt dans
fon Confeil d'Etat , par lequel Sa Majefté or212
MERCURE DE FRANCE.
donne , que dans trois mois pour tout délai , les
Créanciers ou leurs Tuteurs & Curateurs , foient
tenus de repréfenter les Titres fur lesquels ils
fondent leur créance , pardevant les fieurs de
Fontanieu & de la Bourdonnaye , Conſeillers
d'Etat , Silhouette & de Boullongne , Maître des
Requêtes , & de Cotte , Maître des Requêtes &
Intendant du Commerce , pour être procédé à la
vérification des créances , & pourvû enfuite au
payement , & que les créances demeurent éteintes,
fi elles ne font pas répréſentées dans le terme
prefcrit.
Par un autre Arrêt de fon Confeil d'Etat , le
Roia preferit la forme dans laquelle les Créanciers,
leurs Repréfentans , ou leurs Fondés de procuration
fpéciale , doivent faire la repréfentation de
leurs Titres.
Il paroît une Ordonnance du Roi , en date du
21 Octobre dernier , pour établir une nouvelle
forme dans la compofition des Compagnies détachées
des Dragons , Gardes- Côtes de la Province
de Guyenne. Sa Majesté ordonne , qu'il y aura
dans cette Province 18 Compagnies de Dragons
de so hommes , qui formeront 9 Eſcadrons, & que
ces Dragons feront placés pendant le tems de la,
Guerre , de diftance en diſtance , & feront chargés
de fe rendre , de main en main , les Lettres &
les Avis concernant le Service , pour les faire parvenir
, fans retard , au Commandant Général
& à l'Intendant de la Province.
Dans une feconde Ordonnance , en date du 31
du même mois , Sa Majesté ordonne que les Of
ficiers & Sergents des Compagnies de Fufiliers de
fes Troupes d'Infanterie , foient dorénavant armés
de fufils avec leurs bayonnettes , ainfi que
ceux des Compagnies de Grenadiers.
Le Château de Rhinfels eft une des plus fortes
Places qui foit fur le Rhin. Il eft auprès de Saint
JANVIER. 1759. 213
foar , & lui fert de Citadelle . Cette Place nous
tant abſolument néceffaire pour allurer la liberté
e la navigation du Rhin , le Maréchal de Soubife
chargé le Marquis de Caftries , de s'en rendre
aître ; ce qu'il a exécuté avec tout le fuccès qu'on
ouvoit delirer. La Ville de Saint- Goar a été
Icaladée en même tems , par les Régimens de
aint-Germain & de la Féronnaye. Le Comte de
cey , à la tête de fon Régiment , s'eſt emparé de
chuartz -Haufen , & du Château de Calze. La
arniſon a été faite Priſonniere de Guerre , ainfi
ue celle de Saint- Goar , qui en voulant fe retirer
ans le Château , a été coupée & forcée de fe
endre. Le Gouverneur de ce Château a été fomé
& contraint de capituler. Les Troupes du
oi y font entrées . On y a trouvé une Artil
rie confiderable , dont on donnera le détail ,
orfque le Maréchal de Soubife aura envoyé les
Articles de la Capitulation.
Le Marquis de Caftries a acquis beaucoup
Phonneur , par fa prévoyance , & fon activité dans
oute la conduite de cette entrepriſe. Cette Place
It d'autant plus importante ,, qu'étant pourvue
l'une bonne Garnifon & de toutes les Munitions
éceffaires , elle peut tenir plus de fix femaines ,
u cas qu'elle foit attaquée.
Cette Nouvelle a été apportée par un Courrier
que le Maréchal de Soubife a dépêché , & qui eſt
Arrivé le 6. de ce mois.
Du 9.
Le 2. de ce mois , le Parlement enregistra une
Déclaration du Roi , donnée a Verſailles , le 29
Octobre de la préfente année,portant acceptation
des offres faites par les Notaires de Paris , d'acquérir
27120 liv. de rente au denier 2 , faifant partie
des 3002000 livres de rentes , créées par Edis
du mois d'Avril , fur les Aydes & Gabelles , en
214 MERCURE DE FRANCE.
payant au Tréfor Royal la fomme de 678000 liv.
enconféquence Sa Majefté ordonne que les Notaires
de Paris feront diftraits de l'Etat annéxé
à l'Edit du mois d'Août fuivant , portant création
d'un million effectif d'augmentation de gages.
Du 16.
Le 12 de ce mois , le Parlement , toutes les
Chambres affemblées , enregiſtra un Edit du Roi ,
portant création de 3006000 liv . de Rentes viageres
fur les Aydes & Gabelles. Il eſt ſtatué par
cet Edit , que les Conſtitutions particulieres de ces
Rentes , ne pourront être moindres , fur une
feule tête , de so livres , & fur deux têtes , de
40 livres de jouiffance annuelle , que les Rentes
acquifes fur une feule tête , feront reparties en fix
Claffes ; la premiere , depuis la naiſſance juſqu'à
so ans accomplis , à dix pour cent ; la feconde ,
depuis so , jufqu'à ƒs , à dix & demi ; la troifiéme
, depuis 55 , jufqu'à 60 , à onze ; la quatriéme
, depuis 60 , juſqu'à 65 , à douze ; la cinquiéme
, depuis 65 , juſqu'à 70 , à treize ; la fixiéme
depuis 70 , jufqu'à 75 , ans , & au- deffus ,
à quatorze pour cent , & que les Rentes fur deux
têtes feront acquifes fans diftinction d'âge & de
claffe , à huit pour cent.
On a trouvé dans la Citadelle de Rhinfels 72
piéces de canon , 35 mortiers , & beaucoup de
munitions de Guerre. On y a fait s 30 Priſonniers,
dont 20 Officiers & un Colonel .
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Résumé : De Paris, le 2 Décembre.
Le 2 décembre, le roi de France a pris plusieurs mesures administratives et militaires. Pour régler les dettes de la Marine et des Colonies, il a ordonné aux créanciers de représenter leurs titres dans un délai de trois mois auprès de conseillers d'État et maîtres des requêtes, sous peine de voir leurs créances éteintes. Un autre arrêt a précisé la forme de représentation des titres. Sur le plan militaire, le roi a réorganisé les compagnies de dragons et de fusiliers en Guyenne. Il a créé 18 compagnies de dragons formant 9 escadrons, chargés de transmettre les lettres et avis concernant le service. Une autre ordonnance a stipulé que les officiers et sergents des compagnies de fusiliers doivent être armés de fusils avec baïonnettes, comme ceux des compagnies de grenadiers. Le maréchal de Soubise a pris le contrôle du château de Rhinfels et de la ville de Saint-Goar, capturant les garnisons et une artillerie considérable. Le marquis de Castries a joué un rôle clé dans cette opération, acquérant ainsi beaucoup d'honneur. La nouvelle de cette prise a été apportée par un courrier du maréchal de Soubise, arrivé le 6 janvier. Le 2 janvier, le Parlement a enregistré une déclaration royale acceptant les offres des notaires de Paris d'acquérir des rentes. Le 12 janvier, le Parlement a enregistré un édit créant 3 006 000 livres de rentes viagères sur les aides et gabelles, avec des constitutions particulières selon l'âge et le nombre de têtes. Dans la citadelle de Rhinfels, on a trouvé 72 pièces de canon, 35 mortiers, beaucoup de munitions de guerre, et fait 30 prisonniers, dont 20 officiers et un colonel.
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60
p. 206
DE LIPSTADT, le 17 Juin.
Début :
Le Landgrave de Hesse est parti précipitamment de son Château de Rinteln pour se réfugier [...]
Mots clefs :
Landgrave, Château, Fuite , Prince, Invasion française, Breme, Officiers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE LIPSTADT, le 17 Juin.
DE LIPSTADT , le 17 Juin.
Le Landgrave de Heffe eft parti précipitamment
de fon Château de Rinteln pour ſe réfugier
à Brême. S'il avoit retardé d'une heure , il étoit
pris par les troupes légeres de l'armée de Contades.
On affure que ce Prince en voyant fes
Etats nouvellement envahis par les François , en
a conçu une fi vive douleur , que ſa ſanté en eſt
confidérablement altérée. Il eſt arrivé à Brême
le 14 avec tous les Officiers de fa Maiſon. Il a
écrit à Londres pour informer la Cour d'Angleterre
de fa trifte fituation , & pour fe plaindre
amèrement de ce qu'on ne lui a pas tenu les.
paroles qu'on lui avoit données.
Le Landgrave de Heffe eft parti précipitamment
de fon Château de Rinteln pour ſe réfugier
à Brême. S'il avoit retardé d'une heure , il étoit
pris par les troupes légeres de l'armée de Contades.
On affure que ce Prince en voyant fes
Etats nouvellement envahis par les François , en
a conçu une fi vive douleur , que ſa ſanté en eſt
confidérablement altérée. Il eſt arrivé à Brême
le 14 avec tous les Officiers de fa Maiſon. Il a
écrit à Londres pour informer la Cour d'Angleterre
de fa trifte fituation , & pour fe plaindre
amèrement de ce qu'on ne lui a pas tenu les.
paroles qu'on lui avoit données.
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Résumé : DE LIPSTADT, le 17 Juin.
Le 17 juin, le Landgrave de Heffe a fui son château de Rinteln pour Brême, évitant ainsi sa capture par les troupes de Contades. Sa santé s'est détériorée à cause de l'invasion française. Arrivé à Brême le 14 juin, il a informé la Cour d'Angleterre de sa situation critique et des promesses non tenues.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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61
p. 183-188
De VIENNE, le 10 Octobre.
Début :
La nouvelle Archiduchesse étant arrivée le 13 du mois dernier [...]
Mots clefs :
Archiduchesse, Comte, Ministre plénipotentiaire, Duc, Cour, Déplacements, Mondanités, Bal, Repas, Princesse, Chevalier, Décorations, Magnificence, Évêque, Bourgeoises, Château, Majestés impériales, Archiduc, Concert, Carosse, Arc de triomphe, Bénédiction, Église, Symphonie, Célébrations, Constantinople, Rébellion
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texteReconnaissance textuelle : De VIENNE, le 10 Octobre.
De VIENNE ,le 10 Oftobre.
A nouvelle Archiducheffe étant arrivée le
13 du mois dernier à midi à Cafal- Maggiore ,
fut remife par le Comte de Saint Vital , Grand-
Maître , & Miniftre Plénipotentiaire de l'Infant
Duc de Parme , de Plaiſance & de Guaftalle , entre
les mains du Prince de Lichtenſtein , chargé
de la recevoir au nom de Leurs Majestés Impériales
, & de l'accompagner jufqu'à Vienne. La
Cour qui l'avoit fuivie de Parme , prit alors publiquement
congé d'elle en lui baifant la main , &
fa nouvelle Cour lui fut préfentée , & eut le même.
honneur . La Princeffe , après avoir auffi donné
fa main à baifer à un grand nombre de perfonnes
de diftinction , qui étoient venues de divers endroits
pour la complimenter , dîna en public fous
le dais. Elle fe rendit le foir à la falle que les Etats
de Milan avoient fait préparer. On y exécuta un
Concert dans lequel plufieurs excellentes voix fe
firent entendre. La Ville fut illuminée cette nuit ,
ainfi que la fuivante ..
L'Archiducheffe partit le 15 au matin de Caſal-
Maggiore pour le rendre à Mantoue. Elle y arriva
vers une heure, après midi , au bruit d'une
triple décharge de l'artillerie . Une double haie
de troupes bordoit les rues depuis la porte de la
Ville jufqu'au Château , où elle defcendit . Après
184 MERCURE DE FRANCE.
avoir pris quelques momens de repos , elle donna
fa main à baifer à une grande quantité de No.
bleffe du Milanois. Elle dîna enfuite en public ,
& le foir Elle affifta à un Concert qui fut exécuté
au Théâtre du Château ; après quoi Elle ſe rendit
au Bal où Elle retta quelque temps. Le lendemain
16 , Elle féjourna dans la même Ville , Elle parcourut
en caroffe les principales rues. Elle parur
très -fatisfaite de leur décoration . Le Duc de Modène
, qui fe trouva à Montignano , eut l'honneur
de la complimenter.
Le 17 , la Princefle continua fa route. A fon
arrivée à Rovera -Bella dans les Etats de Venife
qu'elle devoit traverfer , Elle fut reçue & compli
mentée au nom de la République par le Chevalier
Contarini , Commandant de Vérone , accompagné
de vingt -quatre Nobles . Deux détachemens de
Cavalerie des Troupes Vénitiennes fe joignirent à
fon escorte . On avoit conftruit à Caftel - Nuovo ,
où la Princeffe devoit dîner , un Bâtiment , dont
l'intérieur étoit magnifiquement décoré en glaces ,
en cryftaux & en tapis. Ce fut là que l'Archiduchelle
defcendit. Elle y dina en public . Il y eur
enfuite onze tables fervies magnifiquement , par
ordre de la République , pour la Cour de l'Archiduchelle
& pour la Nobleffe qui fe trouvoit à
Caftel-Nuovo. Au départ de la Princeffe , le Chevalier
Contarinila pria , au nom de la République ,
d'accepter les glaces , les cryftaux & les tapis qui
avoient fervi d'ameublement à la falle où Elle
avoit dîné. Le Chevalier Contarini ſe trouva encore
avec la même députation au pont d'Etích , où l'on
devoit fortir des Etats de Venife , & il y prit congé
de l'Archiducheffe , qui lui témoigna la plus gran
de fatisfaction des attentions de la République , &
de la magnificence avec laquelle elle avoit été
reçue.
NOVEMBRE. 1760.
185
On arriva le même ſoir à Ala ; la Princeffe y
fut complimentée au nom de l'Evêque de Trente.
Elle en partit le 19 , & Elle a continué fa marche
par Trente , Bolzano , Brixen , & par la Carinthie.
Elle a trouvé dans toutes les Villes de fa route
des Troupes & des Compagnies bourgeoifes fous
les armes , & l'on s'eft empreffé partout à lui témoigner
par des fêtes la joie de fon augufte union
avec l'Archiduc Jofeph. Cette Princefle arriva enfin
le i de ce mois au matin à Laxembourg où Elle
dîna . Elle partit enfuite pour le Château de Belvedere
, où Elle refta jufqu'au 6 , jour de la célébration
de fon mariage.
Le 2 , Leurs Majeftés Impériales , accompagnées
de l'Archiduc Jofeph , des deux Archiducheffes
aînées , du Prince Charles & de la Princelle
Charlotte de Lorraine , fe rendirent vers le midi
au Belvedere , pour faire la premiere vifite à l'Archiduchelle
; Elles dinèrent enfuite en particulier
avec cette Princeffe que le refte de la Famille Impériale
vint complimenter l'après - midi. Il y eut le
foir dans la Galerie un magnifique Concert , dans
lequel plufieurs Muficiens dú premier ordre , appellés
de divers endroits de l'Europe , firent connoître
leurs talens . Les Ambaffadeurs & Miniftres
Etrangers , les Confeillers d'Etat & les Principaux
Officiers de la Maifon de Leurs Majeftés Impériales
, furent préfentés le même foir à l'Archiducheffe
& eurent l'honneur de lui baiſer la main . Le
lendemain , il y eut encore concert au Belvedere.
Le 4 , jour de la fête de l'Empereur , la Cour
fut en Gala , & Sa Majefte Impériale reçut les
complimens accoutumés. La nouvelle garde des
Nobles Hongrois , qui étoit arrivée le 2 de Pref
bourg, fe rendit fur la place du Palais , & après
avoir fait le maniement des armes & plufieurs
186 MERCURE DE FRANCE.
évolutions , elle fut admiſe à l'honneur de baifer
la main de l'Empereur..
L'Archiducheffe fit , le 6 , fon entrée publique
dans cette Capitale. Elle partit du Beldevere à
deux heures après- midi. Les Trompettes & les
Timbales des Etats d'Autriche ouvroient la marche.
Après eux , venoient un grand nombre de
Caroffes remplis par diverfes perfonnes de la
Cour ou de la Maifon de Leurs Majeftés Impériales.
Ils étoient fuivis du Carolle du Grand Ecuyer
où étoient cet Oficier & le Grand- Maître de la
Maifon de l'Archiducheffe . Le Caroffe du Prince
de Lichtenſtein , avec le Cortége nombreux qui
Favoit accompagné dans fon Ambaffade , marchoic
enfuite & précédoit le Caroffe de l'Archiducheffe ,
dans lequel étoit la Comteffe d'Erdodi , Grand-
Maîtrelle de fa Maiſon . Ce Caroffe étoit fuivi par
fix Pages à cheval , par plufieurs Sous- Ecuyers ,
par un détachement des Gardes-du-Corps , par la
garde des Nobles Hongrois , & par quelques au
tres Caroffes dans lefquels étoient plufieurs perfonnes
de la Cour. La Marche étoit fermée par un
détachement du Régiment des Dragons de l'Archiduc
Jofeph.
On avoit élevé plufieurs Arcs-de-triomphe en
divers quartiers de la Ville qui étoient décorés
avec goût & magnificence. Les rues étoient bordées
par la Bourgeoifie qui étoit fous les armes , &
vêtue de beaux uniformes.
On fe rendit dans cet ordre à l'Eglife des Auguftins-
Déchauffés , où l'Archiducheffe artiva vers
les cinq heures du foir. Leurs Majeftés Impériales
vinrent la recevoir à l'entrée de l'Eglife , & l'Arehiduc
Jofeph lui donna la main lorfqu'elle defcendit
de fon Caroffe. La Princeffe , après avoir
reçu ainfi que l'Archiduc, la bénédiction du Nonce
& l'eau benite que ce Prince leur préſenta , fut
NOVEMBRE. 1760. 187
conduite par l'Impératrice dans une Chapelle par
ticuliere pendant qu'on chantoit quelques Prieres,
après lefquelles Leurs Majeftés Impériales , précé
dées du Nonce & du Clergé , fe rendirent dans le
Choeur. Leurs Majeftés Impériales fe placèrent
fous le dais du côté de l'Evangile. L'Archiduc &
P'Archiducheffe , vêtus de drap d'argent , fe placerent
en face du Grand - Autel . Après quelques
Prieres , le Nonce leur donna la Bénédiction Nuptiale
;
il entonna le Te Deum qui fut chanté par la
Mufique de la Cour. Leurs Majeftés Impériales
fortirent de l'Eglife , & Elles rentrèrent au Palais
avec toute la Famille Impériale par la Galerie
qui conduit de ce Palais à l'Eglife. L'Archiducheffe
prit enfuite quelque repos , après quoi , Elle donna
fa main à baifer à plufieurs Miniftres & Confeillers
d'Etat , aux Généraux , & aux perfonnes de la
haute Nobleffe , qui n'avoient pas encore reçu cer
honneur.
A huit heures du foir ,. Leurs Majeftés Timpé
riales , les nouveaux Epoux , les Archiducs Charles
& Léopold , les quatre Archiducheffes aînées ,
le Prince Charles & la Princeffe Charlotte de Lorraine
, fe rendirent à la falle du feftin. Cette falle
avoit été décorée par le Chevalier Servandoni ş
elle étoit éclairée par un très- grand nombre de
luftres & de Girandoles de cryftal ; celles des
quatre coins avoient vingt cinq pieds de hauteurs ,
portées par des groupes d'Amours. Le dais étoit
d'une forme nouvelle , & décoré par le même Artifte
de figures fymboliques en fculpture . La Cour :
entra dans cette falle au bruit des fanfares . L'Empereur
& l'impératrice fe placerent fous le dais ,
& l'Archiducheffe à droite , entre l'Empereur &
F'Archiduc. La table fut fervie en vailfelle d'or
nouvellement faite , & d'un travail exquis. Une
nombreuſe troupe de Muficiens exécura , pendant
188 MERCURE DE FRANCE.
le repas , des fymphonies & des morceaux de mu
fique vocale , analogues à l'objet de la Fête. La
falle étoit remplie d'une foule de Spectateus placés
fur un amphithéâtre & fur une tribune , & l'on
donna au Peuple la permiffion d'y entrer fucceffivement.
Le feftin Impérial étant fini , Leurs
Majeftés retournerent dans leurs appartemens ,
& la Princeffe fut conduite dans celui qui lui étoit
deftiné. Il y eut pendant la nuit une illumination
générale.
On célébra le lendemain , dans l'Eglife des Auguftins
, une Meffe en inufique pour la prospérité
des nouveaux Epoux. L'Archevêque de Vienne
officia , & toure la Cour y affifta. Leurs Majeftés
Impériales dînerent enfuite en public , & le
foir on exécuta , for le Théâtre de la Cour , un
nouvel Opéra , intitulé Alcide al Bivio , piéce allégorique
, dont les paroles font de l'Abbé Metaftafio
, & la musique du fieur Haffe . Le Spectacle
fut terminé par un Ballet ingénieux du ſieur
Angiolini.
Selon les nouvelles de Conftantinople , le Pacha
d'Iconium perfifie dans fa rébellion . Il a
évité les différens piéges qu'on lui avoit dreffés ,
& après avoir battu quelques corps de troupes
qu'on avoit envoyés contre lui , il a pris , aur
environs d'Erferom , une pofition avantageuſe ,
qui le met en état de réfifter à des forces trèsfupérieures.
Les mêmes nouvelles portent qu'une
des Sultanes eft enceinte de quatre mois ; ce qui
fait beaucoup de plaifir dans cette Capitale , où
F'on conçoit l'efpérance de voir naître un Succeffeur
à fa Hautelle.
A nouvelle Archiducheffe étant arrivée le
13 du mois dernier à midi à Cafal- Maggiore ,
fut remife par le Comte de Saint Vital , Grand-
Maître , & Miniftre Plénipotentiaire de l'Infant
Duc de Parme , de Plaiſance & de Guaftalle , entre
les mains du Prince de Lichtenſtein , chargé
de la recevoir au nom de Leurs Majestés Impériales
, & de l'accompagner jufqu'à Vienne. La
Cour qui l'avoit fuivie de Parme , prit alors publiquement
congé d'elle en lui baifant la main , &
fa nouvelle Cour lui fut préfentée , & eut le même.
honneur . La Princeffe , après avoir auffi donné
fa main à baifer à un grand nombre de perfonnes
de diftinction , qui étoient venues de divers endroits
pour la complimenter , dîna en public fous
le dais. Elle fe rendit le foir à la falle que les Etats
de Milan avoient fait préparer. On y exécuta un
Concert dans lequel plufieurs excellentes voix fe
firent entendre. La Ville fut illuminée cette nuit ,
ainfi que la fuivante ..
L'Archiducheffe partit le 15 au matin de Caſal-
Maggiore pour le rendre à Mantoue. Elle y arriva
vers une heure, après midi , au bruit d'une
triple décharge de l'artillerie . Une double haie
de troupes bordoit les rues depuis la porte de la
Ville jufqu'au Château , où elle defcendit . Après
184 MERCURE DE FRANCE.
avoir pris quelques momens de repos , elle donna
fa main à baifer à une grande quantité de No.
bleffe du Milanois. Elle dîna enfuite en public ,
& le foir Elle affifta à un Concert qui fut exécuté
au Théâtre du Château ; après quoi Elle ſe rendit
au Bal où Elle retta quelque temps. Le lendemain
16 , Elle féjourna dans la même Ville , Elle parcourut
en caroffe les principales rues. Elle parur
très -fatisfaite de leur décoration . Le Duc de Modène
, qui fe trouva à Montignano , eut l'honneur
de la complimenter.
Le 17 , la Princefle continua fa route. A fon
arrivée à Rovera -Bella dans les Etats de Venife
qu'elle devoit traverfer , Elle fut reçue & compli
mentée au nom de la République par le Chevalier
Contarini , Commandant de Vérone , accompagné
de vingt -quatre Nobles . Deux détachemens de
Cavalerie des Troupes Vénitiennes fe joignirent à
fon escorte . On avoit conftruit à Caftel - Nuovo ,
où la Princeffe devoit dîner , un Bâtiment , dont
l'intérieur étoit magnifiquement décoré en glaces ,
en cryftaux & en tapis. Ce fut là que l'Archiduchelle
defcendit. Elle y dina en public . Il y eur
enfuite onze tables fervies magnifiquement , par
ordre de la République , pour la Cour de l'Archiduchelle
& pour la Nobleffe qui fe trouvoit à
Caftel-Nuovo. Au départ de la Princeffe , le Chevalier
Contarinila pria , au nom de la République ,
d'accepter les glaces , les cryftaux & les tapis qui
avoient fervi d'ameublement à la falle où Elle
avoit dîné. Le Chevalier Contarini ſe trouva encore
avec la même députation au pont d'Etích , où l'on
devoit fortir des Etats de Venife , & il y prit congé
de l'Archiducheffe , qui lui témoigna la plus gran
de fatisfaction des attentions de la République , &
de la magnificence avec laquelle elle avoit été
reçue.
NOVEMBRE. 1760.
185
On arriva le même ſoir à Ala ; la Princeffe y
fut complimentée au nom de l'Evêque de Trente.
Elle en partit le 19 , & Elle a continué fa marche
par Trente , Bolzano , Brixen , & par la Carinthie.
Elle a trouvé dans toutes les Villes de fa route
des Troupes & des Compagnies bourgeoifes fous
les armes , & l'on s'eft empreffé partout à lui témoigner
par des fêtes la joie de fon augufte union
avec l'Archiduc Jofeph. Cette Princefle arriva enfin
le i de ce mois au matin à Laxembourg où Elle
dîna . Elle partit enfuite pour le Château de Belvedere
, où Elle refta jufqu'au 6 , jour de la célébration
de fon mariage.
Le 2 , Leurs Majeftés Impériales , accompagnées
de l'Archiduc Jofeph , des deux Archiducheffes
aînées , du Prince Charles & de la Princelle
Charlotte de Lorraine , fe rendirent vers le midi
au Belvedere , pour faire la premiere vifite à l'Archiduchelle
; Elles dinèrent enfuite en particulier
avec cette Princeffe que le refte de la Famille Impériale
vint complimenter l'après - midi. Il y eut le
foir dans la Galerie un magnifique Concert , dans
lequel plufieurs Muficiens dú premier ordre , appellés
de divers endroits de l'Europe , firent connoître
leurs talens . Les Ambaffadeurs & Miniftres
Etrangers , les Confeillers d'Etat & les Principaux
Officiers de la Maifon de Leurs Majeftés Impériales
, furent préfentés le même foir à l'Archiducheffe
& eurent l'honneur de lui baiſer la main . Le
lendemain , il y eut encore concert au Belvedere.
Le 4 , jour de la fête de l'Empereur , la Cour
fut en Gala , & Sa Majefte Impériale reçut les
complimens accoutumés. La nouvelle garde des
Nobles Hongrois , qui étoit arrivée le 2 de Pref
bourg, fe rendit fur la place du Palais , & après
avoir fait le maniement des armes & plufieurs
186 MERCURE DE FRANCE.
évolutions , elle fut admiſe à l'honneur de baifer
la main de l'Empereur..
L'Archiducheffe fit , le 6 , fon entrée publique
dans cette Capitale. Elle partit du Beldevere à
deux heures après- midi. Les Trompettes & les
Timbales des Etats d'Autriche ouvroient la marche.
Après eux , venoient un grand nombre de
Caroffes remplis par diverfes perfonnes de la
Cour ou de la Maifon de Leurs Majeftés Impériales.
Ils étoient fuivis du Carolle du Grand Ecuyer
où étoient cet Oficier & le Grand- Maître de la
Maifon de l'Archiducheffe . Le Caroffe du Prince
de Lichtenſtein , avec le Cortége nombreux qui
Favoit accompagné dans fon Ambaffade , marchoic
enfuite & précédoit le Caroffe de l'Archiducheffe ,
dans lequel étoit la Comteffe d'Erdodi , Grand-
Maîtrelle de fa Maiſon . Ce Caroffe étoit fuivi par
fix Pages à cheval , par plufieurs Sous- Ecuyers ,
par un détachement des Gardes-du-Corps , par la
garde des Nobles Hongrois , & par quelques au
tres Caroffes dans lefquels étoient plufieurs perfonnes
de la Cour. La Marche étoit fermée par un
détachement du Régiment des Dragons de l'Archiduc
Jofeph.
On avoit élevé plufieurs Arcs-de-triomphe en
divers quartiers de la Ville qui étoient décorés
avec goût & magnificence. Les rues étoient bordées
par la Bourgeoifie qui étoit fous les armes , &
vêtue de beaux uniformes.
On fe rendit dans cet ordre à l'Eglife des Auguftins-
Déchauffés , où l'Archiducheffe artiva vers
les cinq heures du foir. Leurs Majeftés Impériales
vinrent la recevoir à l'entrée de l'Eglife , & l'Arehiduc
Jofeph lui donna la main lorfqu'elle defcendit
de fon Caroffe. La Princeffe , après avoir
reçu ainfi que l'Archiduc, la bénédiction du Nonce
& l'eau benite que ce Prince leur préſenta , fut
NOVEMBRE. 1760. 187
conduite par l'Impératrice dans une Chapelle par
ticuliere pendant qu'on chantoit quelques Prieres,
après lefquelles Leurs Majeftés Impériales , précé
dées du Nonce & du Clergé , fe rendirent dans le
Choeur. Leurs Majeftés Impériales fe placèrent
fous le dais du côté de l'Evangile. L'Archiduc &
P'Archiducheffe , vêtus de drap d'argent , fe placerent
en face du Grand - Autel . Après quelques
Prieres , le Nonce leur donna la Bénédiction Nuptiale
;
il entonna le Te Deum qui fut chanté par la
Mufique de la Cour. Leurs Majeftés Impériales
fortirent de l'Eglife , & Elles rentrèrent au Palais
avec toute la Famille Impériale par la Galerie
qui conduit de ce Palais à l'Eglife. L'Archiducheffe
prit enfuite quelque repos , après quoi , Elle donna
fa main à baifer à plufieurs Miniftres & Confeillers
d'Etat , aux Généraux , & aux perfonnes de la
haute Nobleffe , qui n'avoient pas encore reçu cer
honneur.
A huit heures du foir ,. Leurs Majeftés Timpé
riales , les nouveaux Epoux , les Archiducs Charles
& Léopold , les quatre Archiducheffes aînées ,
le Prince Charles & la Princeffe Charlotte de Lorraine
, fe rendirent à la falle du feftin. Cette falle
avoit été décorée par le Chevalier Servandoni ş
elle étoit éclairée par un très- grand nombre de
luftres & de Girandoles de cryftal ; celles des
quatre coins avoient vingt cinq pieds de hauteurs ,
portées par des groupes d'Amours. Le dais étoit
d'une forme nouvelle , & décoré par le même Artifte
de figures fymboliques en fculpture . La Cour :
entra dans cette falle au bruit des fanfares . L'Empereur
& l'impératrice fe placerent fous le dais ,
& l'Archiducheffe à droite , entre l'Empereur &
F'Archiduc. La table fut fervie en vailfelle d'or
nouvellement faite , & d'un travail exquis. Une
nombreuſe troupe de Muficiens exécura , pendant
188 MERCURE DE FRANCE.
le repas , des fymphonies & des morceaux de mu
fique vocale , analogues à l'objet de la Fête. La
falle étoit remplie d'une foule de Spectateus placés
fur un amphithéâtre & fur une tribune , & l'on
donna au Peuple la permiffion d'y entrer fucceffivement.
Le feftin Impérial étant fini , Leurs
Majeftés retournerent dans leurs appartemens ,
& la Princeffe fut conduite dans celui qui lui étoit
deftiné. Il y eut pendant la nuit une illumination
générale.
On célébra le lendemain , dans l'Eglife des Auguftins
, une Meffe en inufique pour la prospérité
des nouveaux Epoux. L'Archevêque de Vienne
officia , & toure la Cour y affifta. Leurs Majeftés
Impériales dînerent enfuite en public , & le
foir on exécuta , for le Théâtre de la Cour , un
nouvel Opéra , intitulé Alcide al Bivio , piéce allégorique
, dont les paroles font de l'Abbé Metaftafio
, & la musique du fieur Haffe . Le Spectacle
fut terminé par un Ballet ingénieux du ſieur
Angiolini.
Selon les nouvelles de Conftantinople , le Pacha
d'Iconium perfifie dans fa rébellion . Il a
évité les différens piéges qu'on lui avoit dreffés ,
& après avoir battu quelques corps de troupes
qu'on avoit envoyés contre lui , il a pris , aur
environs d'Erferom , une pofition avantageuſe ,
qui le met en état de réfifter à des forces trèsfupérieures.
Les mêmes nouvelles portent qu'une
des Sultanes eft enceinte de quatre mois ; ce qui
fait beaucoup de plaifir dans cette Capitale , où
F'on conçoit l'efpérance de voir naître un Succeffeur
à fa Hautelle.
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Résumé : De VIENNE, le 10 Octobre.
Le 13 octobre, l'archiduchesse arriva à Casal-Maggiore, où elle fut remise au prince de Liechtenstein par le comte de Saint Vital. La cour de Parme lui présenta ses adieux, et elle rencontra sa nouvelle cour. Elle dîna en public et assista à un concert, tandis que la ville était illuminée. Le 15 octobre, elle se dirigea vers Mantoue, accueillie par une triple salve d'artillerie et une haie de troupes. Elle rencontra le duc de Modène à Montignano. Le 17 octobre, elle poursuivit son voyage à travers les États de Venise, où elle fut reçue par le chevalier Contarini. Elle dîna à Castel-Nuovo et reçut des cadeaux de la République de Venise. Son itinéraire se poursuivit par Ala, Trente, Bolzano, Brixen et la Carinthie, où elle fut accueillie par des troupes et des fêtes. Le 1er novembre, elle arriva à Laxembourg et séjourna au château de Belvedere jusqu'au 6 novembre, jour de son mariage. Le 2 novembre, les Majestés Impériales lui rendirent visite au Belvedere. Le 6 novembre, l'archiduchesse fit son entrée publique à Vienne, accompagnée d'une procession solennelle et d'arcs de triomphe. Elle se rendit à l'église des Augustins-Déchaussés pour la bénédiction nuptiale, suivie d'un festin impérial et d'une illumination générale. Le lendemain, une messe fut célébrée pour la prospérité des nouveaux époux, suivie d'un opéra allégorique.
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62
p. 175
De FLORENCE, le 20 Septembre 1763.
Début :
On vient d'apprendre que le Prince Héréditaire de Modene a été arrêté le 14 [...]
Mots clefs :
Prince héréditaire, Duc de Modène, Château, Prisonnier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De FLORENCE, le 20 Septembre 1763.
De FLORENCE , le 20 Septembre 1763 .
On vient d'apprendre que le Prince Héréditai
re de Modene a été arrêté le 14 du mois dernier
, par ordre du Duc de Modene fon pere ,
& qu'il a été conduit au Château de Saffuolo ,
où il eft gardé par un détachement de troupes.
On vient d'apprendre que le Prince Héréditai
re de Modene a été arrêté le 14 du mois dernier
, par ordre du Duc de Modene fon pere ,
& qu'il a été conduit au Château de Saffuolo ,
où il eft gardé par un détachement de troupes.
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