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1
p. 23-35
Suite de ces caracteres, [titre d'après la table]
Début :
Varions les matiéres : Laissons-là les Bourgeois & leurs femmes, pour [...]
Mots clefs :
Habitants, Parisiens, Qualité, Chimère, Noblesse, Philosophe, Superbe, Sentiments, Provinciaux, Modeste, Familiarité, Préjugés, Bourgeoisie, Mépris, Femmes
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texteReconnaissance textuelle : Suite de ces caracteres, [titre d'après la table]
Arións les matiéres : Laiſſons - là
les Bourgeois & leurs femmes ,
pour les reprendre chemin faifant ; &
parlons un peu des gens de Qualité.
C'est là vôtre ordre , Mde. Hûreux
ceux qui comme vous , fçavent en rendre
la Chimére refpectable , & qui par
leur affabilité , reftituent à l'Ignoble ,
comme un équivalent de l'égalité naturelle
entre les Hommes.
J'ai dit chimére ; & ce mot eft fans
conféquence ; c'est le langage des Philofophes
, & leurs idées ne gâtent perfonne
fur le train établi des chofes.
On pourroit dire là - deffus ', qu'il en
eft de la pure raifon , à peu près comme
de ces Antiques : Elle a fes Curieux qui
la prêchent par interêt ou par vanité ,
jamais par goût.
14
LE
MERCURE
Le Philofophe Roturier tâche dé
F'accréditer chez les Nobles ; il en voudroit
faire fes Dupes : Le noble Philofophe
quitte avec fon amour propre
fur le chapitre de la naiffance , ſe
cherche par elle des admirateurs.
Pouvoir être impunément fuperbe ; -
fentir que cela n'eft pas jufte & fe rendre
modefic , non , pour l'honneur de
l'être , mais par fageffe ; cela eft beau.
Eftre né fans Nobleffe , n'en point
cougir intérieurement , prêcher des Sentimens
d'égalité , fans mépris & fans envie
l'état du Noble, & par un paifible
amour pour la vérité ; c'eft avoir
des lumieres de raifon parfaite .
pour
Ces deux caractéres d'efprit que je
viens de peindre , font fans exemple ;
mais en revanche , nous avons des Fourbes
qu'on appelle Sages ou Philofophes
: Ils n'ont point les Vertus que je
viens de dire , mais ils ont de l'efprit ,
& beaucoup d'orgueil : Ils font avec ces
deux pièces , la même figure que s'ils
étoient en effet ce qu'ils feignent d'être
: Ils trompent les fots : & les Clairvo
yans font en fi petit nombre , qu'ils ne
vallent pas une exception.
Vous feriés furpriſe de voir ici
Mde
D
D'OCTOBRE. 25
Madame , avec quelle facilité certains
Hommes du plus haut rang abordent
leurs inférieurs ; j'ai fouvent regardé
leur façon de près.
Celui- ci vous careffe , vous tend la
main , vous fous-rit , familiarife , pourvû
qu'il ait des témoins ; car , c'eft un
râle de fimplicité trop brillant , pour
le perdre dans l'obfcurité. Nôtre homme
n'eft point fimple ; c'est un Acteurqui
veut être aplaudi : Il lui faut du
Spectacle : Tous les inftans ne font pas
favorables ; il en vient un : l'Acteur
Vous trouve. Vous devenez l'inftrument
& la victime de fa gloire : Vous restés
careffé , marqué de honte , confirmé
petit , infulté par l'eftime que s'acquiert
le Perfide qui vous facrifie , qui a joué
le Public & qui s'eft jojié lui- même ;
car , il jouit de l'aplaudiffement , fans fe
douter que c'eft un bien mal acquis.
Sans s'en douter , me dirés- vous ; oui,
Madame ; ajuftés cela, comme vous le
pourés ; mais la Comédie ne finit pas
autrement
.
Sur cela , je fais une refléxion . Le
Superbe hypocrite eft comme un Monftre
dans la Nature ; elle femble ne lui
avoir donné qu'un pur orgueil : Il n'ea
Octobre 1717. C
F
26 LE MERCURE
fait pas un ufage de bonne foy ; il fouftrait
ce vice aux yeux des autres ; il letravaille
, il en mafque la forme
l'unit par fon rafinement à des dehors
de modeftie , & fe fait enfin un
caractére de vice que j'appelle monftrueux
, par l'alliage raifonné du mauvais
avec l'aparence du bon.
Le Superbe qui va fon train d'orgueil
tout uniment , fait fa charge & remplit
fa vocation ; on fçait à quoy s'en tenir
avec lui.
Un jour , je me trouvai dans un endroit
où vint un de ces hauts Seigneurs
dont nous avons parlé ; il fe fit un écart
dans la compagnie ; on lui prodigua les
honnêtes déférences. Meffieurs , dit- il ,
avec un gefte de main , qui mélangeoit
artiftement la hauteur& la fimplicité , ou
qui pour mieux dire , étoit un équivoque
de l'une & de l'autre , auffi fateur
pour lui qu'il le croyoit flateur pour
nous ; Meffieurs , point de cérémonie ,
je vis fans façon , & partout où je vais ;
c'eft m'obliger que de n'en point faire.
Cela bien interprété , fignifioit ; on doit
des refpects à mon rang ,je le fçai ; je fuis
charme que vous ne l'ignoriés pas ,
mais , je vous en fais grace ; vous vous
D'OCTOBRE. 27
êtes mis en état , & cela me fuffit.
A vôtre avis , Madame , ay - je mal
fondu ce Compliment ; n'eft- ce pas là
le fens qu'il peut rendre ; & l'inférieur
n'eft-il pas bien flaté d'une familiarité
dont on ne l'honore , qu'en fe montrant
fatisfait des fentimens qu'il a de fa petiteffe.
Avec cela cependant , & d'autres vertus
de la même force , l'Homme de haute
Qualité gagne le titre de Philofophe :
Celui dont je vous parle, nous fit un récit
qui tendoit à nous prouver fa Modeftie;
mais , qui charioit en même tems
une HISTORIETTE de fes avantages.
Ce récit eft de trois lignes ; le
voici.
Les Provinciaux font fatiguans , nous
dit-il , je ne pû l'autre jour , me difpenfer
d'aller à une petite Ville dont je fuis
Seigneur; j'appris que les Habitans viendroient
en Corps me complimenter à
mon arrivée.LeGentil- homme deFrance
le plus ennemi de ces fadaifes là ; c'eſt
moi : La vanité de mes Confreres làdeffus,
m'eft infuportable . Pour me fauver
je dis à mes gens d'arrêter à deux lieuës
de la Ville , dans le deffein de n'entrer
qu'à dix heures du foir , & d'envoyer
Cij
28 LE MERCURE
dire que je n'arriverois que le lendemain
. Je m'affoupis pour mes péchés ;
on n'ofa me réveiller , & le lendemain,
je fus contraint d'effuyer la Kirielle de
refpects ridicules : Quelle corvée ! Je
baiffai mes glaces , & fis le malade .
Monfieur , lui dis-je ; le fommeil a
joué plus d'un mauvais tour à bien des
gens ; il endormit l'autre jour un Juge
au Palais , qui fut obligé d'opiner fur
ce qu'il n'avoit pas entendu ; cela eft
mortifiant , mais , dans vôtre avanture ,
il est bien modefte à vous de dire qu'il
vous deffervit , nous ne le penfons pas.
Tout ce que j'ai dit jufqu'ici , ne regarde
que l'homme du haut rang ; le
petit Noble ne peut guéres fe donnertes
airs mitigés ; la diitance d'un Bourgeois
à lui , n'eft pas affés grande , pour qu'ils
fuffent à leur place. Dénué de ces équipages
magnifiques , de cet apareil de domeftiques
qui fubjugue la vanité des
inférieurs , à la faveur d'un Sentiment
de vanité même , il n'a pour toute reffource
d'orgueil , que le maigre titre de
Noble ; & fa Philofophie , quand il fe
mêle d'en avoir , n'eft guéres au large
avec cela .
S'il contrefait le modefte ; ce ne peut
D'OCTOBRE.-
·29
eftre qu'avec le Bourgeois ; & fa modeitie
avec luy , ne feroit point fortune :
Le Bourgeois à la vérité, l'en croira fur fa
mine ; mais , il ne l'en louera pas ; il le
trouvera feulement dans l'ordre ; &
file Bourgeois eft plus riche , il croira
pouvoir en confcience , faire deux nombres
égaux en valeur , de fa roture & de
fes richeffes , avec la naiffance & la médiocrité
des biens du Noble , tant pour
tant, & le compte fait , fa fierté fe tient
en garde.
Il y a de l'erreur , dit intérieurement
le Noble qui fe doute bien du calcul ;
mais; comment faire pour la prouver au
Bourgeois ? Le voici , Madame.
Parmi les Hommes , le préjugé de la
Nobleffe eft violent ; le riche Bourgeois
a beau s'étourdir là - deffus , il n'y
a que façon de le prendre pour le rendre
au joug.
Le Gentil - homme employe une familiarité
franche & fans mélange odieux ,
raille la Nobleffe, vante le bon Citoyen ,
luy fait honneur de fa roture , & le confirme
dans le mépris qu'il a pour les
avantages de la naiffance. C'est là le
hameçon qui ratrape le Bourgeois qui
avoit rompu fes filets .
Ciij
30 LE MERCURE
Comme il s'étoit attendu à quelque
réfiftance de la part du Noble , quand
il avoit arrêté fon compte ; il eft charmé
de fa docilité , il en a de la reconnoiffan
te , il eftime , il admire enfin , celui qui
a bien voulu ne pas fentir qu'il eftoit
Gentil-homme:Voilà le grand oeuvre du
petit Noble Philofophe , dont l'amour
propre longtems contraint , fe fait enfin ,
une recolte à vie de refpect & de réputation.
Il me femble , Madame , que vous me
demandez , comment il en ufe avec
l'Homme de Qualité ; c'est une autre
allure ; jeune , il brigue fa compagnie,
fon amitié , fa confidence ; quelquefois
par un autre tour d'imagination , il travaille
d'efprit , de gefte & de dépenfe
pour arriver à prendre un ton d'égal à
égal , & lui donner cours en fa faveur ;
il s'enfle , fait la Grenouille & veut être
auffi gros que le Boeuf.
>
Si fon bien & fa fituation lui interdifent
le commerce des Gens de Qualité ,
& que par hazard il ayt à leur parler, il
affiche fur fon vifage , qu'il eft Gentilhomme
, & paroît à peu-prés dans le
goût de ces Avanturiers de Roman
cafque en tête & lance au poing , &
D'OCTOBRE.
qui fe vantent par la pofture.
Tous ces caractéres fe peuvent trouver
en Province , àl'air prés de focieté
moins aifé : Parlons de chofes plus nonvelles
pour vous Mde; par exemple, difons
un mot des femmes de Qualité ,
cela vous réjouira .
Oftés à la Campagnarde de Qualité
fon Mafque qu'elle porte ; quand mon
rée fur fa Hacquenée , elle traverse.
d'un Château à l'autre ; ôtés lui fa vanité
crûe fur les Antiquitez de fa Famille
, fon ton bruyant , fon estomac redreffé
par intervalles de réflexion , l'embaras
total de fa contenance , & fa marche
à mouvement uniforme ; car , tout
cela compofe l'Economie de fa figure ;
ôtés lui fon fils le Marquis & le Chevalier
, petits enfans qu'elle dreffe devant
vous à la révérence villageoife , & qui
par fatalité,font toujours morveux quand
ils arrivent afin d'être, mouché du
mouchoir de la Mere; paflés- moi le portrait
; ôtés-lui , dis-je toutes ces chofes , il
ne vous reste plus rien de curieux chez
elle , fi ce n'eft la longueur ou le ton
pathétique des complimens qu'elle fait ,
quand elle eft en Ville .
2
Tout cela vû & entendu , le fujet
Ciiij
3 LE MERCURE
eft épuifé , les femmes de Qualité dans
ce pays, font un fpectacle bien plus varié:
Les definirai je en général ? Le projet
eft hardy ; n'importe .
La femme de Qualité a tous les défauts
de la Bourgeoife ; mais, pour ainfi die ,
tirés au clair par l'éducation & l'ufage .
Elle poffede un goût de hardieffe fi hûreux
, qu'elle jouit du bénéfice de l'effronterie
fans être effrontée . Pent- être ,
ne doit - elle cette indulgence , qu'à la
nature de l'efprit des hommes , faciles à
donner des droits plus amples à qui les
étonne par de plus fortes impreffions.
L'air de mépris le mieux entendu de
la femme de Qualité pour la Bourgeoife;
ce font fes careffes & fes honnêterez ;
& là- deſſus , rien n'eft plus poly que la
femme de Qualité , dit la Bourgeoife ;
l'innocente qui ne voit pas le ftratageme
, & qui ne fent pas que par cette politeffe
, la voila marquée au coin de fubordination
.
Dans la femme de Qualité , l'habillement
, la marche , le gefte & le
ton, tout eft formé par les Graces ; mais,
la Nature ne les a point faites ; ce ne
font point de ces graces qui font partie
néceffaire de la figure , que l'on a fans y
D'OCTOBRE. 33
penfer , qui nous fuivent par tout , qui
font. en nous , qui font nous mêmes ; ce
font des Graces de hazard, d'aprés coup,
que la vanité des Parens a commencées,
que l'exemple & le commerce aifé des
autres femmes ont avancées , & qu'un.
étude de vanité perfonnelle a finies.
Graces ridicules aux yeux raifonnables
, attirantes pour les jeunes gens ,
impofantes pour le peuple , inimitables
aux Bourgeoifes , quoique toujours copiées
par elles , voifines du mal dont
elles applaniffent les voyes , & peut- être.
le terme de l'orgueil .
Et voila, Mde, ce que l'on appelle , Air
du monde .
On ne peut aisément exprimer ce que
c'eltque
le commerce mutuel des femmes
de Qualité ; fans aller même jusqu'au
crime, tout eft jeu pour elles, jufqu'à leur
réputation ; & ce qui paroît incroyable ,
leur réputation même eft un jeu pour
ceux dont elles dépendent.
Parmi elles , attrappe qui peut , le dit
qui veut , un bon mot tire tout le monde
d'affaire ; elles font les Confidentes
les unes des autres, fe préftent réciproquement
fecours dans l'occafion , fe
promettent le fecret que réciproquement .
34 LE MERCURE
elles violent auffi ; la médiſance court ,
on la croife par une autre , & pendant
que la demande & la repartie amuſent
le Public, elles reftent en bonnes amies ,
fpectatrices des effets plaifans de leur
perfidie.
Il y a l'efpece des femmes tendres ;
ce font celles dont le coeur embraffe la
profeffion du bel amour ; leur éfprit
fourmille d'idées délicates ; elles aiment
en un mot , plùs par métier que par paffion
: Un Amant infidele met leur talent
au jour ; fans lui , on ne fçauroit pas qu'elles
ont mille graces attendriffantes dans
une affiction de tendreffe .
promena-
Il y a l'efpece des femmes coquettes
: Celles- la font l'amour indiftinctement
; ce font des femmes à
des , à rendés- vous imprudens ; ce font
des furieufes d'éclat ; elles ne languiffent
point , elles aiment hardiment , fe
plaignent de même ; c'eft pour elles , faveur
du hazard , quand on trouve un
de leurs billets d'intrigue ; tout cela va
au profit de leur gloire. Il y a les femmes
prudes ; ce font celles qui s'entefent
, non de l'amour de l'ordre , mais ,
de l'estime qu'on fait de ceux qui font
dans l'ordre : Elles font ordin airement
D'OCTOBRE. 135
âgées, cabale d'autant plus dangereufe,
qu'elle eft du côté des plaifirs dans une
oifiveté dont elle enrage. Je vous les
peindrai une autrefois , Mde, en achevant
l'article des femmes de Qualitez qui ne
fait que commencer & qui n'a rien
dit encore des exceptions avantageufes.
les Bourgeois & leurs femmes ,
pour les reprendre chemin faifant ; &
parlons un peu des gens de Qualité.
C'est là vôtre ordre , Mde. Hûreux
ceux qui comme vous , fçavent en rendre
la Chimére refpectable , & qui par
leur affabilité , reftituent à l'Ignoble ,
comme un équivalent de l'égalité naturelle
entre les Hommes.
J'ai dit chimére ; & ce mot eft fans
conféquence ; c'est le langage des Philofophes
, & leurs idées ne gâtent perfonne
fur le train établi des chofes.
On pourroit dire là - deffus ', qu'il en
eft de la pure raifon , à peu près comme
de ces Antiques : Elle a fes Curieux qui
la prêchent par interêt ou par vanité ,
jamais par goût.
14
LE
MERCURE
Le Philofophe Roturier tâche dé
F'accréditer chez les Nobles ; il en voudroit
faire fes Dupes : Le noble Philofophe
quitte avec fon amour propre
fur le chapitre de la naiffance , ſe
cherche par elle des admirateurs.
Pouvoir être impunément fuperbe ; -
fentir que cela n'eft pas jufte & fe rendre
modefic , non , pour l'honneur de
l'être , mais par fageffe ; cela eft beau.
Eftre né fans Nobleffe , n'en point
cougir intérieurement , prêcher des Sentimens
d'égalité , fans mépris & fans envie
l'état du Noble, & par un paifible
amour pour la vérité ; c'eft avoir
des lumieres de raifon parfaite .
pour
Ces deux caractéres d'efprit que je
viens de peindre , font fans exemple ;
mais en revanche , nous avons des Fourbes
qu'on appelle Sages ou Philofophes
: Ils n'ont point les Vertus que je
viens de dire , mais ils ont de l'efprit ,
& beaucoup d'orgueil : Ils font avec ces
deux pièces , la même figure que s'ils
étoient en effet ce qu'ils feignent d'être
: Ils trompent les fots : & les Clairvo
yans font en fi petit nombre , qu'ils ne
vallent pas une exception.
Vous feriés furpriſe de voir ici
Mde
D
D'OCTOBRE. 25
Madame , avec quelle facilité certains
Hommes du plus haut rang abordent
leurs inférieurs ; j'ai fouvent regardé
leur façon de près.
Celui- ci vous careffe , vous tend la
main , vous fous-rit , familiarife , pourvû
qu'il ait des témoins ; car , c'eft un
râle de fimplicité trop brillant , pour
le perdre dans l'obfcurité. Nôtre homme
n'eft point fimple ; c'est un Acteurqui
veut être aplaudi : Il lui faut du
Spectacle : Tous les inftans ne font pas
favorables ; il en vient un : l'Acteur
Vous trouve. Vous devenez l'inftrument
& la victime de fa gloire : Vous restés
careffé , marqué de honte , confirmé
petit , infulté par l'eftime que s'acquiert
le Perfide qui vous facrifie , qui a joué
le Public & qui s'eft jojié lui- même ;
car , il jouit de l'aplaudiffement , fans fe
douter que c'eft un bien mal acquis.
Sans s'en douter , me dirés- vous ; oui,
Madame ; ajuftés cela, comme vous le
pourés ; mais la Comédie ne finit pas
autrement
.
Sur cela , je fais une refléxion . Le
Superbe hypocrite eft comme un Monftre
dans la Nature ; elle femble ne lui
avoir donné qu'un pur orgueil : Il n'ea
Octobre 1717. C
F
26 LE MERCURE
fait pas un ufage de bonne foy ; il fouftrait
ce vice aux yeux des autres ; il letravaille
, il en mafque la forme
l'unit par fon rafinement à des dehors
de modeftie , & fe fait enfin un
caractére de vice que j'appelle monftrueux
, par l'alliage raifonné du mauvais
avec l'aparence du bon.
Le Superbe qui va fon train d'orgueil
tout uniment , fait fa charge & remplit
fa vocation ; on fçait à quoy s'en tenir
avec lui.
Un jour , je me trouvai dans un endroit
où vint un de ces hauts Seigneurs
dont nous avons parlé ; il fe fit un écart
dans la compagnie ; on lui prodigua les
honnêtes déférences. Meffieurs , dit- il ,
avec un gefte de main , qui mélangeoit
artiftement la hauteur& la fimplicité , ou
qui pour mieux dire , étoit un équivoque
de l'une & de l'autre , auffi fateur
pour lui qu'il le croyoit flateur pour
nous ; Meffieurs , point de cérémonie ,
je vis fans façon , & partout où je vais ;
c'eft m'obliger que de n'en point faire.
Cela bien interprété , fignifioit ; on doit
des refpects à mon rang ,je le fçai ; je fuis
charme que vous ne l'ignoriés pas ,
mais , je vous en fais grace ; vous vous
D'OCTOBRE. 27
êtes mis en état , & cela me fuffit.
A vôtre avis , Madame , ay - je mal
fondu ce Compliment ; n'eft- ce pas là
le fens qu'il peut rendre ; & l'inférieur
n'eft-il pas bien flaté d'une familiarité
dont on ne l'honore , qu'en fe montrant
fatisfait des fentimens qu'il a de fa petiteffe.
Avec cela cependant , & d'autres vertus
de la même force , l'Homme de haute
Qualité gagne le titre de Philofophe :
Celui dont je vous parle, nous fit un récit
qui tendoit à nous prouver fa Modeftie;
mais , qui charioit en même tems
une HISTORIETTE de fes avantages.
Ce récit eft de trois lignes ; le
voici.
Les Provinciaux font fatiguans , nous
dit-il , je ne pû l'autre jour , me difpenfer
d'aller à une petite Ville dont je fuis
Seigneur; j'appris que les Habitans viendroient
en Corps me complimenter à
mon arrivée.LeGentil- homme deFrance
le plus ennemi de ces fadaifes là ; c'eſt
moi : La vanité de mes Confreres làdeffus,
m'eft infuportable . Pour me fauver
je dis à mes gens d'arrêter à deux lieuës
de la Ville , dans le deffein de n'entrer
qu'à dix heures du foir , & d'envoyer
Cij
28 LE MERCURE
dire que je n'arriverois que le lendemain
. Je m'affoupis pour mes péchés ;
on n'ofa me réveiller , & le lendemain,
je fus contraint d'effuyer la Kirielle de
refpects ridicules : Quelle corvée ! Je
baiffai mes glaces , & fis le malade .
Monfieur , lui dis-je ; le fommeil a
joué plus d'un mauvais tour à bien des
gens ; il endormit l'autre jour un Juge
au Palais , qui fut obligé d'opiner fur
ce qu'il n'avoit pas entendu ; cela eft
mortifiant , mais , dans vôtre avanture ,
il est bien modefte à vous de dire qu'il
vous deffervit , nous ne le penfons pas.
Tout ce que j'ai dit jufqu'ici , ne regarde
que l'homme du haut rang ; le
petit Noble ne peut guéres fe donnertes
airs mitigés ; la diitance d'un Bourgeois
à lui , n'eft pas affés grande , pour qu'ils
fuffent à leur place. Dénué de ces équipages
magnifiques , de cet apareil de domeftiques
qui fubjugue la vanité des
inférieurs , à la faveur d'un Sentiment
de vanité même , il n'a pour toute reffource
d'orgueil , que le maigre titre de
Noble ; & fa Philofophie , quand il fe
mêle d'en avoir , n'eft guéres au large
avec cela .
S'il contrefait le modefte ; ce ne peut
D'OCTOBRE.-
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eftre qu'avec le Bourgeois ; & fa modeitie
avec luy , ne feroit point fortune :
Le Bourgeois à la vérité, l'en croira fur fa
mine ; mais , il ne l'en louera pas ; il le
trouvera feulement dans l'ordre ; &
file Bourgeois eft plus riche , il croira
pouvoir en confcience , faire deux nombres
égaux en valeur , de fa roture & de
fes richeffes , avec la naiffance & la médiocrité
des biens du Noble , tant pour
tant, & le compte fait , fa fierté fe tient
en garde.
Il y a de l'erreur , dit intérieurement
le Noble qui fe doute bien du calcul ;
mais; comment faire pour la prouver au
Bourgeois ? Le voici , Madame.
Parmi les Hommes , le préjugé de la
Nobleffe eft violent ; le riche Bourgeois
a beau s'étourdir là - deffus , il n'y
a que façon de le prendre pour le rendre
au joug.
Le Gentil - homme employe une familiarité
franche & fans mélange odieux ,
raille la Nobleffe, vante le bon Citoyen ,
luy fait honneur de fa roture , & le confirme
dans le mépris qu'il a pour les
avantages de la naiffance. C'est là le
hameçon qui ratrape le Bourgeois qui
avoit rompu fes filets .
Ciij
30 LE MERCURE
Comme il s'étoit attendu à quelque
réfiftance de la part du Noble , quand
il avoit arrêté fon compte ; il eft charmé
de fa docilité , il en a de la reconnoiffan
te , il eftime , il admire enfin , celui qui
a bien voulu ne pas fentir qu'il eftoit
Gentil-homme:Voilà le grand oeuvre du
petit Noble Philofophe , dont l'amour
propre longtems contraint , fe fait enfin ,
une recolte à vie de refpect & de réputation.
Il me femble , Madame , que vous me
demandez , comment il en ufe avec
l'Homme de Qualité ; c'est une autre
allure ; jeune , il brigue fa compagnie,
fon amitié , fa confidence ; quelquefois
par un autre tour d'imagination , il travaille
d'efprit , de gefte & de dépenfe
pour arriver à prendre un ton d'égal à
égal , & lui donner cours en fa faveur ;
il s'enfle , fait la Grenouille & veut être
auffi gros que le Boeuf.
>
Si fon bien & fa fituation lui interdifent
le commerce des Gens de Qualité ,
& que par hazard il ayt à leur parler, il
affiche fur fon vifage , qu'il eft Gentilhomme
, & paroît à peu-prés dans le
goût de ces Avanturiers de Roman
cafque en tête & lance au poing , &
D'OCTOBRE.
qui fe vantent par la pofture.
Tous ces caractéres fe peuvent trouver
en Province , àl'air prés de focieté
moins aifé : Parlons de chofes plus nonvelles
pour vous Mde; par exemple, difons
un mot des femmes de Qualité ,
cela vous réjouira .
Oftés à la Campagnarde de Qualité
fon Mafque qu'elle porte ; quand mon
rée fur fa Hacquenée , elle traverse.
d'un Château à l'autre ; ôtés lui fa vanité
crûe fur les Antiquitez de fa Famille
, fon ton bruyant , fon estomac redreffé
par intervalles de réflexion , l'embaras
total de fa contenance , & fa marche
à mouvement uniforme ; car , tout
cela compofe l'Economie de fa figure ;
ôtés lui fon fils le Marquis & le Chevalier
, petits enfans qu'elle dreffe devant
vous à la révérence villageoife , & qui
par fatalité,font toujours morveux quand
ils arrivent afin d'être, mouché du
mouchoir de la Mere; paflés- moi le portrait
; ôtés-lui , dis-je toutes ces chofes , il
ne vous reste plus rien de curieux chez
elle , fi ce n'eft la longueur ou le ton
pathétique des complimens qu'elle fait ,
quand elle eft en Ville .
2
Tout cela vû & entendu , le fujet
Ciiij
3 LE MERCURE
eft épuifé , les femmes de Qualité dans
ce pays, font un fpectacle bien plus varié:
Les definirai je en général ? Le projet
eft hardy ; n'importe .
La femme de Qualité a tous les défauts
de la Bourgeoife ; mais, pour ainfi die ,
tirés au clair par l'éducation & l'ufage .
Elle poffede un goût de hardieffe fi hûreux
, qu'elle jouit du bénéfice de l'effronterie
fans être effrontée . Pent- être ,
ne doit - elle cette indulgence , qu'à la
nature de l'efprit des hommes , faciles à
donner des droits plus amples à qui les
étonne par de plus fortes impreffions.
L'air de mépris le mieux entendu de
la femme de Qualité pour la Bourgeoife;
ce font fes careffes & fes honnêterez ;
& là- deſſus , rien n'eft plus poly que la
femme de Qualité , dit la Bourgeoife ;
l'innocente qui ne voit pas le ftratageme
, & qui ne fent pas que par cette politeffe
, la voila marquée au coin de fubordination
.
Dans la femme de Qualité , l'habillement
, la marche , le gefte & le
ton, tout eft formé par les Graces ; mais,
la Nature ne les a point faites ; ce ne
font point de ces graces qui font partie
néceffaire de la figure , que l'on a fans y
D'OCTOBRE. 33
penfer , qui nous fuivent par tout , qui
font. en nous , qui font nous mêmes ; ce
font des Graces de hazard, d'aprés coup,
que la vanité des Parens a commencées,
que l'exemple & le commerce aifé des
autres femmes ont avancées , & qu'un.
étude de vanité perfonnelle a finies.
Graces ridicules aux yeux raifonnables
, attirantes pour les jeunes gens ,
impofantes pour le peuple , inimitables
aux Bourgeoifes , quoique toujours copiées
par elles , voifines du mal dont
elles applaniffent les voyes , & peut- être.
le terme de l'orgueil .
Et voila, Mde, ce que l'on appelle , Air
du monde .
On ne peut aisément exprimer ce que
c'eltque
le commerce mutuel des femmes
de Qualité ; fans aller même jusqu'au
crime, tout eft jeu pour elles, jufqu'à leur
réputation ; & ce qui paroît incroyable ,
leur réputation même eft un jeu pour
ceux dont elles dépendent.
Parmi elles , attrappe qui peut , le dit
qui veut , un bon mot tire tout le monde
d'affaire ; elles font les Confidentes
les unes des autres, fe préftent réciproquement
fecours dans l'occafion , fe
promettent le fecret que réciproquement .
34 LE MERCURE
elles violent auffi ; la médiſance court ,
on la croife par une autre , & pendant
que la demande & la repartie amuſent
le Public, elles reftent en bonnes amies ,
fpectatrices des effets plaifans de leur
perfidie.
Il y a l'efpece des femmes tendres ;
ce font celles dont le coeur embraffe la
profeffion du bel amour ; leur éfprit
fourmille d'idées délicates ; elles aiment
en un mot , plùs par métier que par paffion
: Un Amant infidele met leur talent
au jour ; fans lui , on ne fçauroit pas qu'elles
ont mille graces attendriffantes dans
une affiction de tendreffe .
promena-
Il y a l'efpece des femmes coquettes
: Celles- la font l'amour indiftinctement
; ce font des femmes à
des , à rendés- vous imprudens ; ce font
des furieufes d'éclat ; elles ne languiffent
point , elles aiment hardiment , fe
plaignent de même ; c'eft pour elles , faveur
du hazard , quand on trouve un
de leurs billets d'intrigue ; tout cela va
au profit de leur gloire. Il y a les femmes
prudes ; ce font celles qui s'entefent
, non de l'amour de l'ordre , mais ,
de l'estime qu'on fait de ceux qui font
dans l'ordre : Elles font ordin airement
D'OCTOBRE. 135
âgées, cabale d'autant plus dangereufe,
qu'elle eft du côté des plaifirs dans une
oifiveté dont elle enrage. Je vous les
peindrai une autrefois , Mde, en achevant
l'article des femmes de Qualitez qui ne
fait que commencer & qui n'a rien
dit encore des exceptions avantageufes.
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2
p. 100-111
Suite des Caractéres des Dames de Qualité, par M. de Marivaux [titre d'après la table]
Début :
Voici la suite des Caractéres de M. de Marivaux que nous avions êté / Dans mes dernieres réfléxions, Madame, je vous en promis de [...]
Mots clefs :
Femme, Madame, Femmes, Cour, Âme, Qualité, Négligé, Amant, Amants, Habit, Espérances, Coeur
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texteReconnaissance textuelle : Suite des Caractéres des Dames de Qualité, par M. de Marivaux [titre d'après la table]
V
Oici la fuite des Caractéres de M.
de Marivaux que nous avions êté
obligés d'interrompre pendant quelques
mois , par certains contre - tems qui
font néceffairement du reffort du Mercure
: Si les morceaux du même Auteur
inférés dans nos derniers Journaux de
1717 , lui ont concilié le fuffrage des
gens délicats , il me femble que celui - ci
en fera du moins auffi favorablement
reçû. Ony fentira une maniere neuve
& fine de penser, qui renduë par des
expreffions de génie , préfente aux
yeux de l'efprit , des tableaux finis :
Mais , c'est au Lecteur à l'apprécier
felon fa jufte valeur.
DE MAR S 101
D
Ans mes dernieres réfléxions ,
Madame , je vous en promis
de nouvelles fur les femmes de Qualité
: J'en vis l'autre jour deux ou trois
qui m'en fournirent quelques - unes ;
elles étoient , ce qu'on appelle , en négligé.
J'ai toujours regardé cet habit ,
comme un honnête équivalent de la
nudité- même : Vous verrez dans un
moment pourquoi je l'appelle équivalent
Les femmes ont un fentiment
de coquetterie qui ne defempare
jamais leur ame ; il eft viclent
dans les occafions d'éclat , quelquefois
tranquille dans les indifférentes ;
mais , toujours préfent , toujours fur
le qui- vive : C'eft en un mot , le mouvement
perpétuel de leur ame ; c'eft
le feu facré qui ne s'éteint jamais ;
de forte qu'une femme veut toujours
plaire,fans le vouloir par une réflexion
expreffe. La Nature a mis ce fentiment
chez elle , à l'abri de la diftraction
& de l'oubli : Une fême qui n'eft
plus coquette , c'est une femme qui
a ceffé d'être .
Mais , revenons à ma Théfe . J'ai
Iiij
702 LE MERCURE
nommé le négligé , l'équivalent de la
audité même : Pourquoi , Madame ?
Le voici.
Je vous ai dit que les femmes
eftoient coquettes fans relâche . Or ,
elles ne le font jamais plus , que quand
elles femblent vouloir infinuer qu'elles
ne le font pas. Le négligé , par exemple
, eft une abjuration fimulée de
coquetterie , mais , en même tems ,
le chef- d'oeuvre de l'envie de plaire..
L'habit magnifique donne de l'éclat
à l'aimable femme ; elle en devient
plus curieuſe à voir , mais , non pas
fi touchante ; elle en eft plus belle ,
& moins dangereufe ; & cet éclat
étranger qui faute au yeux , étouffe
l'impreffion des graces naturelles , &
divertit le fpectateur de l'attention
rifquable qu'il donneroit au refte.
Cette façon de fe montrer , eft plus .
fuperbe que délicate : Ufer d'ornemens
pour plaire , c'eft s'appuyer de feconds
, c'eft combattre avec rufe ; &
comme cela , la victoire n'est pas
nette. Ai-je plû comme femme ornée,
ou comme femme aimable ? Voilà la
fourde queftion qu'en pareils cas fe
fait une Dame ; argument dicté par
DE MARS 103
l'amour propre qui fe connoit en
vrais avantages , & qui fe juge à la
rigueur , quand il prévoit n'y rien
rifquer.
Pour vuider la queſtion , on a recours
au négligé , c'eft par lui qu'on
fait une épreuve de fes charmes , qui
finit les chicannes de l'amour propre ;
c'est par lui qu'on expofe la vérité
toute nue , & qu'on femble dire , me
voilà telle que m'a fait la Narure ;
voilà du moins une copie modefte de
l'original mais à vous dire vrai , ce
modefte eft fifuperficiel , qu'il ne gêne
en rien l'imagination des hommes.
Mais , me dirés - vous , les femmes fça
vent-elles ce libertinage d'imagination.
Je ne vous dirai pas fi elles le
fçavent ; mais , pour le peu qu'elles
s'en doutent , le négligé durera longtems.
:
Concluez fur tout ce que nous ve
nons de dire , Madame , que cet habit
a la fimplicité , la proprété , le
peu d'affectation des habits vraiment
modeftes ; mais , qu'il n'en a pas la
pudeur ; qu'il porte ,pour ainfi dire, le
caractére de la peu chafte vanité
qui l'inventa fans doute : Quand je
Liiij .
i04 LE MERCURE
dis peu chafte , je n'entends pas des
deffeins formellement mauvais ; mais,
de vifs fentimens de complaifance
pour fes charmes ; fentimens de qui
vient l'art de pallier la vérité fans
rien perdre , & de mettre fans blâme
fes appas dans leur plus dange-
Leufe posture.
:
Revenons aux Dames que je vis .
Une d'elles fe retira , je m'en allois
auffi Un Cavalier s'avança pour
lui parler. Je m'attendis fur le champ.
à quelque phrafe de manége , & je
ne me trompai point. Laiffez- moi , lui
dit- elle , je me fauve , je fuis faite
comme une folle . Sçavez- vous , Madame
, ce qu'une femme de Qualité
penfe confufément , toutes les fois
qu'elle prononce ce peu de mots.
Regardés moi ; je ne fuis point parée
comme les femmes doivent l'eftre ;
mon bon air & les graces de ma taille
ne font point équivoques ; tout naît
de moi , c'eft moi qui donne la forme
à mon habit , & non , mon habit qui
me la donne ; je fçai combien je fuis
aimable & touchante en cet état ;
mais , je dois paroiftre ne le pas fçavoir
; c'eft une grace de plus , que
DE MARS:
105
d'en avoir tant, & les ignorer : On les
voit , on les fent , on croit qu'elles
m'échappent;croyés - le de même , je
me fauve ,je fuis faite comme une folle .
Voilà , .Madame , ce que fignifie
le langage hipocrite dont nous parlons
; & le plaifant de cela , c'eft que
les hommes n'en expliquent que le
fens favorable , & que leur jugement
étourdi fait grace du refte à la Comédienne
, & glifle fur le ridicule
qu'il contient. Il y a là deffus bien
d'autres réflexions à faire , convenables
au feu de mon âge , mais d'un
vrai trop voifin de la licence : Quelque
agréable que foit le champ d'idées
qu'elles ouvriroient à mon efprit
, je vous les facrifie , Madame.
Que vous dirai- je encore ? Les femmes
de Qualité élevées dans les ufages
de Cour , qui fçavent leurs droits
& l'étendue de leurs libertés , ne rougiffent
pas d'avoir un Amant avoué ;
ce feroit rougir à la Bourgeoife
. De
quoi rougiffent
- elles donc ? C'eft de
n'avoir
point d'Amant
, ou de le
perdre. J'aurois
pû dire des Amans.
Le plurier ailleurs
deshonorant
, fait
ici cortége
glorieux
. Chaque
Païs a
105 LE MERCURE
fa guife . On fçait à la Cour le prix de
la vie , & l'on n'y admet nulle maxime
qui ne tende à la faire fentir .
Nous avons dit qu'elles y rougif
foient de n'avoir point d'Amant . Cela
n'eit pas difficile à comprendre , en
les fuppofant coquettes . Une femme
qui vit fans eftre aimée , vit dans l'opprobre
, & dans la derniere des réputations
; la plus galante des femmes
de Cour à le pas fur elle dans
l'eftime des hommes: Je ne fçai même ,
à bien examiner l'efprit de Cour , fi
cette plus galante n'eft pas dans mille
momens la plus eftimée. Les momens
font ceux où les Courtifans ne font
point de réfléxions raifonnables : Il
feroit hardi de parier qu'ils en fiffent
quelquefois
Il faut donc des Amans , il faut
même fe les conferver. Ah ! C'en eft
trop , me répondrés- vous : Ceci devient
férieux ; j'en conviens , Madame
, & trés férieux ; fur-tout , avec
des Amans de Cour , qui veulent bien
effuyer des délais de bienséance , qui
s'attendent bien à combattre des imitations
de vertu ; mais non pas , la
verin-même ; & qui fçavent,à un jour
DE MAR S. 107
prés , affigner la durée raisonnable de
ces imitations , qui foûpirent enfin ,
non , pour tâcher de vaincre , car , tâcher
,fuppofe des efforts pour un fuccés
douteux ; mais , parce que les foupits
font un cérémonial qui doit précéder
la récompenfe ; & qu'il eft de
l'ordre qu'une femme paroifle recompenfer
, & non, donner d'avance .
Comment donc conferver des
Amans de cette efpece ? Comment.
Comme on peut : Par des efpérances.
Ah grands Dieux ! Eit- il permis
d'en fouffrir l'idée dans un homme?
Une femme a-t - elle befoin d'un plus
grand oubli de vertu pour les remplir
, que pour les donner ? C'eft contefter
fur le tems , & non, fur le crime.
Oh, Madame Attendés : Ces efperances
qui vous choquent ,ne font pas
fi criminelles que vous le penfez : Si
nous parlions d'une femme ordinaire ,
j'entends , femme de Ville ou de Pro
vince , vos conféquences feroient juftes.
Une éducation roturiere , purgée
de licence, & qui lui a appris à obferver
les vertus à la lettre , lui défend
de fouffrir unAmant : Le fouffre- t- elle?-
Elle a fait un premier pas dans la voye
108 LE MERCURE
du crime : Lui perme- t- elle d'efperer ?
Elle en a fait mille.
En effet , avant que d'en venir là ,
que de diminutions journalieres dans
fa fageffe ? Que d'inutiles travaux de
pudeur ? Quelle fucceffion de mouvemens
libertins n'a- t- il pas fallu , pour
aguerrir fon ame , pour la familiarifer
avec l'idée du crime ? Elle donne des
efperances , le crime eft refolu , elle
l'envifage , elle s'y promet. Que ne s'y
livre- t-elle ? Ce n'est pas la pudeur qui
l'en empêche , c'eft le fouvenir d'en
avoir eu , qui la retarde .
Voilà , Madame , l'hiftoire du coeur
d'une femme ordinaire qui donne des
efperances Vous vous imaginez qu'il
en eft de même du coeur d'une femine
de Cour ; mais il n'y a rien de tout
celà. 1o , quoi qu'elle foit mariée ,
elle peut avoir un foûpirant ; il fait
comme partie de fon équipage : Quant
aux efperances qu'elle lui donne , c'eſt
un difcours en l'air , un proverbe , un
vaudeville de Cour : En fait de galanterie
, elle ne fçait pas ce qu'elle don
ne alors.
Mais , l'Amant qui en attend l'échéance
, comme d'un bon billet, preffe ,
DE MAR S.
109
s'impatiente , fait fes diligences , menace
d'infidelité ; & fi quelqu'un alors ,
ne vient heureufement fe préfenter
pour tenir fa place, en cas de deſertion,
je croi franchement qu'une femme
eft en peril manifefte .
L'on voit encore une autre forte de
femmes de Cour . Il eft , par exemple,
des Coquettes honoraires ; ce font celles
qui font leurs preuves d'agrêmens
& de charmes , en laiffant feulement
aborder les Amans ; & qui , refoluës
d'être fages , prennent de publiques
atteftations de la facilité qu'elles auroient
à fe mettre au rang des aimables
folles.
Ce n'eft pas là , vertu parfaite ;
mais que voulez- vous , Madame . La
corruption eft tellement fimpathique
avec le coeur humain , qu'on ne peut
l'en purger fibien , qu'il n'y refte fouvent
ou la honte de n'ofer paroître
fage , ou du penchant à ne pas l'être .
Là deffus , ne pouroit - on pas dire que
le vice eft comme l'Amant chéri de
l'ame ? Elle le regrête en y renonçant ,
& ne le hait jamais.
Il y ades femmes de Qualité plus
courageufes encore que ces dernieres ,
TIO LE MERCURE
& qui ne fouffrent point d'adorateurs :
On voudroit bien qu'elles fuffent coquettes
; elles fçavent qu'on le voudroit
bien , & le fçavent avec plaifir ;
voilà leur coquetterie : Il leur eft doux
d'être comptées comme des beautez
inacceffibles , il leur est doux , toutes
féqueftrées qu'elles font de la foule ,
d'inquiéter les fens des fpectateurs.
Je vous parlerois ici , Madame , des
femmes de Qualité devotes; mais c'eft
une efpece trop marquée : Il vous fuffira
de fçavoir en général que la devotion
dont il s'agit , les éloigne du
monde , fans le plus fouvent les approcher
de Dieu .
Quand je vois ces faintes Ames ,
je ne puis m'empêcher de les comparer
à ces Soldats que leurs bleffures envoyent
aux Invalides : Les bleffures
de nos femmes , c'eft l'âge , & le déchet
de leurs charmes : Adieu le
monde, belle vocation ! Les habits , le
maintien, le difcours, les démarches ,
tout eft pieux , le coeur même prend
du goût pour la façon des actions
pieufes , il aime fon métier ; le formulaire
ambulant ou contemplatif lui en
plaît on gémira fans douleur aux
DE MAR S. III
pieds des Autels, on verfera des pleurs
dont la fource fera , non , l'amourde
Dieu , mais la vive & jaloufe imitation
de cet amour ; je veux dire , que l'ame
entrera dans fon fujet , ainfi qu'un
Acteur Tragique entre dans la paffion
qu'il reprefente .
Mais , fans m'en appercevoir , je
traitte une matiere que je m'êtois d'abord
interdite. Peu s'en eft fallu , que
je ne parlaffe de ceux à qui nos Dames
confient leur confcience , gens au
profit dequi , tourne la pieté de nos devotes
, pendant que Dieu n'en a que
les honneurs .
Je ne fçai ; mais l'inquiétude , le
fcrupule toûjours renaiffant , & ces vifites
fréquentes chez l'homme de Dieu ,
font une image bien reffemblante des
mouvemens du coeur tendre , ce pouroit
être de l'amour qui n'a fait que
changer de nom ; peut- être que l'ame
s'y méprend elle -même & qu'elle
n'eft jamais plus profane , que quand
elle paroît fcrupuleufe .
Oici la fuite des Caractéres de M.
de Marivaux que nous avions êté
obligés d'interrompre pendant quelques
mois , par certains contre - tems qui
font néceffairement du reffort du Mercure
: Si les morceaux du même Auteur
inférés dans nos derniers Journaux de
1717 , lui ont concilié le fuffrage des
gens délicats , il me femble que celui - ci
en fera du moins auffi favorablement
reçû. Ony fentira une maniere neuve
& fine de penser, qui renduë par des
expreffions de génie , préfente aux
yeux de l'efprit , des tableaux finis :
Mais , c'est au Lecteur à l'apprécier
felon fa jufte valeur.
DE MAR S 101
D
Ans mes dernieres réfléxions ,
Madame , je vous en promis
de nouvelles fur les femmes de Qualité
: J'en vis l'autre jour deux ou trois
qui m'en fournirent quelques - unes ;
elles étoient , ce qu'on appelle , en négligé.
J'ai toujours regardé cet habit ,
comme un honnête équivalent de la
nudité- même : Vous verrez dans un
moment pourquoi je l'appelle équivalent
Les femmes ont un fentiment
de coquetterie qui ne defempare
jamais leur ame ; il eft viclent
dans les occafions d'éclat , quelquefois
tranquille dans les indifférentes ;
mais , toujours préfent , toujours fur
le qui- vive : C'eft en un mot , le mouvement
perpétuel de leur ame ; c'eft
le feu facré qui ne s'éteint jamais ;
de forte qu'une femme veut toujours
plaire,fans le vouloir par une réflexion
expreffe. La Nature a mis ce fentiment
chez elle , à l'abri de la diftraction
& de l'oubli : Une fême qui n'eft
plus coquette , c'est une femme qui
a ceffé d'être .
Mais , revenons à ma Théfe . J'ai
Iiij
702 LE MERCURE
nommé le négligé , l'équivalent de la
audité même : Pourquoi , Madame ?
Le voici.
Je vous ai dit que les femmes
eftoient coquettes fans relâche . Or ,
elles ne le font jamais plus , que quand
elles femblent vouloir infinuer qu'elles
ne le font pas. Le négligé , par exemple
, eft une abjuration fimulée de
coquetterie , mais , en même tems ,
le chef- d'oeuvre de l'envie de plaire..
L'habit magnifique donne de l'éclat
à l'aimable femme ; elle en devient
plus curieuſe à voir , mais , non pas
fi touchante ; elle en eft plus belle ,
& moins dangereufe ; & cet éclat
étranger qui faute au yeux , étouffe
l'impreffion des graces naturelles , &
divertit le fpectateur de l'attention
rifquable qu'il donneroit au refte.
Cette façon de fe montrer , eft plus .
fuperbe que délicate : Ufer d'ornemens
pour plaire , c'eft s'appuyer de feconds
, c'eft combattre avec rufe ; &
comme cela , la victoire n'est pas
nette. Ai-je plû comme femme ornée,
ou comme femme aimable ? Voilà la
fourde queftion qu'en pareils cas fe
fait une Dame ; argument dicté par
DE MARS 103
l'amour propre qui fe connoit en
vrais avantages , & qui fe juge à la
rigueur , quand il prévoit n'y rien
rifquer.
Pour vuider la queſtion , on a recours
au négligé , c'eft par lui qu'on
fait une épreuve de fes charmes , qui
finit les chicannes de l'amour propre ;
c'est par lui qu'on expofe la vérité
toute nue , & qu'on femble dire , me
voilà telle que m'a fait la Narure ;
voilà du moins une copie modefte de
l'original mais à vous dire vrai , ce
modefte eft fifuperficiel , qu'il ne gêne
en rien l'imagination des hommes.
Mais , me dirés - vous , les femmes fça
vent-elles ce libertinage d'imagination.
Je ne vous dirai pas fi elles le
fçavent ; mais , pour le peu qu'elles
s'en doutent , le négligé durera longtems.
:
Concluez fur tout ce que nous ve
nons de dire , Madame , que cet habit
a la fimplicité , la proprété , le
peu d'affectation des habits vraiment
modeftes ; mais , qu'il n'en a pas la
pudeur ; qu'il porte ,pour ainfi dire, le
caractére de la peu chafte vanité
qui l'inventa fans doute : Quand je
Liiij .
i04 LE MERCURE
dis peu chafte , je n'entends pas des
deffeins formellement mauvais ; mais,
de vifs fentimens de complaifance
pour fes charmes ; fentimens de qui
vient l'art de pallier la vérité fans
rien perdre , & de mettre fans blâme
fes appas dans leur plus dange-
Leufe posture.
:
Revenons aux Dames que je vis .
Une d'elles fe retira , je m'en allois
auffi Un Cavalier s'avança pour
lui parler. Je m'attendis fur le champ.
à quelque phrafe de manége , & je
ne me trompai point. Laiffez- moi , lui
dit- elle , je me fauve , je fuis faite
comme une folle . Sçavez- vous , Madame
, ce qu'une femme de Qualité
penfe confufément , toutes les fois
qu'elle prononce ce peu de mots.
Regardés moi ; je ne fuis point parée
comme les femmes doivent l'eftre ;
mon bon air & les graces de ma taille
ne font point équivoques ; tout naît
de moi , c'eft moi qui donne la forme
à mon habit , & non , mon habit qui
me la donne ; je fçai combien je fuis
aimable & touchante en cet état ;
mais , je dois paroiftre ne le pas fçavoir
; c'eft une grace de plus , que
DE MARS:
105
d'en avoir tant, & les ignorer : On les
voit , on les fent , on croit qu'elles
m'échappent;croyés - le de même , je
me fauve ,je fuis faite comme une folle .
Voilà , .Madame , ce que fignifie
le langage hipocrite dont nous parlons
; & le plaifant de cela , c'eft que
les hommes n'en expliquent que le
fens favorable , & que leur jugement
étourdi fait grace du refte à la Comédienne
, & glifle fur le ridicule
qu'il contient. Il y a là deffus bien
d'autres réflexions à faire , convenables
au feu de mon âge , mais d'un
vrai trop voifin de la licence : Quelque
agréable que foit le champ d'idées
qu'elles ouvriroient à mon efprit
, je vous les facrifie , Madame.
Que vous dirai- je encore ? Les femmes
de Qualité élevées dans les ufages
de Cour , qui fçavent leurs droits
& l'étendue de leurs libertés , ne rougiffent
pas d'avoir un Amant avoué ;
ce feroit rougir à la Bourgeoife
. De
quoi rougiffent
- elles donc ? C'eft de
n'avoir
point d'Amant
, ou de le
perdre. J'aurois
pû dire des Amans.
Le plurier ailleurs
deshonorant
, fait
ici cortége
glorieux
. Chaque
Païs a
105 LE MERCURE
fa guife . On fçait à la Cour le prix de
la vie , & l'on n'y admet nulle maxime
qui ne tende à la faire fentir .
Nous avons dit qu'elles y rougif
foient de n'avoir point d'Amant . Cela
n'eit pas difficile à comprendre , en
les fuppofant coquettes . Une femme
qui vit fans eftre aimée , vit dans l'opprobre
, & dans la derniere des réputations
; la plus galante des femmes
de Cour à le pas fur elle dans
l'eftime des hommes: Je ne fçai même ,
à bien examiner l'efprit de Cour , fi
cette plus galante n'eft pas dans mille
momens la plus eftimée. Les momens
font ceux où les Courtifans ne font
point de réfléxions raifonnables : Il
feroit hardi de parier qu'ils en fiffent
quelquefois
Il faut donc des Amans , il faut
même fe les conferver. Ah ! C'en eft
trop , me répondrés- vous : Ceci devient
férieux ; j'en conviens , Madame
, & trés férieux ; fur-tout , avec
des Amans de Cour , qui veulent bien
effuyer des délais de bienséance , qui
s'attendent bien à combattre des imitations
de vertu ; mais non pas , la
verin-même ; & qui fçavent,à un jour
DE MAR S. 107
prés , affigner la durée raisonnable de
ces imitations , qui foûpirent enfin ,
non , pour tâcher de vaincre , car , tâcher
,fuppofe des efforts pour un fuccés
douteux ; mais , parce que les foupits
font un cérémonial qui doit précéder
la récompenfe ; & qu'il eft de
l'ordre qu'une femme paroifle recompenfer
, & non, donner d'avance .
Comment donc conferver des
Amans de cette efpece ? Comment.
Comme on peut : Par des efpérances.
Ah grands Dieux ! Eit- il permis
d'en fouffrir l'idée dans un homme?
Une femme a-t - elle befoin d'un plus
grand oubli de vertu pour les remplir
, que pour les donner ? C'eft contefter
fur le tems , & non, fur le crime.
Oh, Madame Attendés : Ces efperances
qui vous choquent ,ne font pas
fi criminelles que vous le penfez : Si
nous parlions d'une femme ordinaire ,
j'entends , femme de Ville ou de Pro
vince , vos conféquences feroient juftes.
Une éducation roturiere , purgée
de licence, & qui lui a appris à obferver
les vertus à la lettre , lui défend
de fouffrir unAmant : Le fouffre- t- elle?-
Elle a fait un premier pas dans la voye
108 LE MERCURE
du crime : Lui perme- t- elle d'efperer ?
Elle en a fait mille.
En effet , avant que d'en venir là ,
que de diminutions journalieres dans
fa fageffe ? Que d'inutiles travaux de
pudeur ? Quelle fucceffion de mouvemens
libertins n'a- t- il pas fallu , pour
aguerrir fon ame , pour la familiarifer
avec l'idée du crime ? Elle donne des
efperances , le crime eft refolu , elle
l'envifage , elle s'y promet. Que ne s'y
livre- t-elle ? Ce n'est pas la pudeur qui
l'en empêche , c'eft le fouvenir d'en
avoir eu , qui la retarde .
Voilà , Madame , l'hiftoire du coeur
d'une femme ordinaire qui donne des
efperances Vous vous imaginez qu'il
en eft de même du coeur d'une femine
de Cour ; mais il n'y a rien de tout
celà. 1o , quoi qu'elle foit mariée ,
elle peut avoir un foûpirant ; il fait
comme partie de fon équipage : Quant
aux efperances qu'elle lui donne , c'eſt
un difcours en l'air , un proverbe , un
vaudeville de Cour : En fait de galanterie
, elle ne fçait pas ce qu'elle don
ne alors.
Mais , l'Amant qui en attend l'échéance
, comme d'un bon billet, preffe ,
DE MAR S.
109
s'impatiente , fait fes diligences , menace
d'infidelité ; & fi quelqu'un alors ,
ne vient heureufement fe préfenter
pour tenir fa place, en cas de deſertion,
je croi franchement qu'une femme
eft en peril manifefte .
L'on voit encore une autre forte de
femmes de Cour . Il eft , par exemple,
des Coquettes honoraires ; ce font celles
qui font leurs preuves d'agrêmens
& de charmes , en laiffant feulement
aborder les Amans ; & qui , refoluës
d'être fages , prennent de publiques
atteftations de la facilité qu'elles auroient
à fe mettre au rang des aimables
folles.
Ce n'eft pas là , vertu parfaite ;
mais que voulez- vous , Madame . La
corruption eft tellement fimpathique
avec le coeur humain , qu'on ne peut
l'en purger fibien , qu'il n'y refte fouvent
ou la honte de n'ofer paroître
fage , ou du penchant à ne pas l'être .
Là deffus , ne pouroit - on pas dire que
le vice eft comme l'Amant chéri de
l'ame ? Elle le regrête en y renonçant ,
& ne le hait jamais.
Il y ades femmes de Qualité plus
courageufes encore que ces dernieres ,
TIO LE MERCURE
& qui ne fouffrent point d'adorateurs :
On voudroit bien qu'elles fuffent coquettes
; elles fçavent qu'on le voudroit
bien , & le fçavent avec plaifir ;
voilà leur coquetterie : Il leur eft doux
d'être comptées comme des beautez
inacceffibles , il leur est doux , toutes
féqueftrées qu'elles font de la foule ,
d'inquiéter les fens des fpectateurs.
Je vous parlerois ici , Madame , des
femmes de Qualité devotes; mais c'eft
une efpece trop marquée : Il vous fuffira
de fçavoir en général que la devotion
dont il s'agit , les éloigne du
monde , fans le plus fouvent les approcher
de Dieu .
Quand je vois ces faintes Ames ,
je ne puis m'empêcher de les comparer
à ces Soldats que leurs bleffures envoyent
aux Invalides : Les bleffures
de nos femmes , c'eft l'âge , & le déchet
de leurs charmes : Adieu le
monde, belle vocation ! Les habits , le
maintien, le difcours, les démarches ,
tout eft pieux , le coeur même prend
du goût pour la façon des actions
pieufes , il aime fon métier ; le formulaire
ambulant ou contemplatif lui en
plaît on gémira fans douleur aux
DE MAR S. III
pieds des Autels, on verfera des pleurs
dont la fource fera , non , l'amourde
Dieu , mais la vive & jaloufe imitation
de cet amour ; je veux dire , que l'ame
entrera dans fon fujet , ainfi qu'un
Acteur Tragique entre dans la paffion
qu'il reprefente .
Mais , fans m'en appercevoir , je
traitte une matiere que je m'êtois d'abord
interdite. Peu s'en eft fallu , que
je ne parlaffe de ceux à qui nos Dames
confient leur confcience , gens au
profit dequi , tourne la pieté de nos devotes
, pendant que Dieu n'en a que
les honneurs .
Je ne fçai ; mais l'inquiétude , le
fcrupule toûjours renaiffant , & ces vifites
fréquentes chez l'homme de Dieu ,
font une image bien reffemblante des
mouvemens du coeur tendre , ce pouroit
être de l'amour qui n'a fait que
changer de nom ; peut- être que l'ame
s'y méprend elle -même & qu'elle
n'eft jamais plus profane , que quand
elle paroît fcrupuleufe .
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3
p. 177-184
SUITE Des Caractéres de M. de Marivaux.
Début :
Vous voulés que je vous parle des beaux Esprits de Paris, Madame : La [...]
Mots clefs :
Esprit, Beaux esprits, Amour propre, Esprits, Auteurs, Officiers subalternes, Excellent, Médiocre, Philosophe, Matière, Goût, Idées, Sentiment
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texteReconnaissance textuelle : SUITE Des Caractéres de M. de Marivaux.
SUITE
Des Caracteres de M. de Marivaux.
Vousvoulés que je vous parle des
beaux Efprits de Paris, Madame : La
matiere eft fine ; & bien m'en prend d'avoir
un zéle d'obéïffance qui m'étourdit fur les
difficultez du . Sujet . Foferai donc obéir ,
mais obfervez , s'il vous plaît , Madame ,
qu'ici , tout mon devoir eft d'ofer , & point.
de reuffir ; à moins qu'il ne foit vrai , comme
on dit , que l'amour donne de l'efprit :
Nous fçaurons bientôt ce qu'il en faut croire;
car, je vais éprouver le proverbe , comme
partie capable , s'ilen fûr jamais .
Paris fourmille de beau Efprits : Il n'y
en eut jamais tant ; mais , il en eft d'eux à
peu prés , comme d'une armée ; il y a peu
d'Officiers généreaux , beaucoup d'Officiers
Subalternes , un nombie infini de Soldats..
178 LE MERCURE
J'appelle Officiers généraux , les Auteurs
qu'en fait d'ouvrages de goût , le
public avoie pour excellens .
Aprés eux , viennent les Grands Médioeres
dans le même genre de travail , & que
j'appellerai les premiers des Officiers Subalternes.
Imaginez vous , Madame , un efpace
entre l'excellent & le médiocre ; c'eſt celui
qu'ils occupent . Leurs idées font intermediaires
; ce n'eft pas que ce milieu qu'ils
tiennent , foit fenti de tout le monde ; il
n'appartient qu'au Lecteur excellent luimême
, de les y voir ; & leur Caractére
d'efprits générallement parlant , leur fait
tour à tour , & trop de tort , & trop d'honneur
: Trop de tort , parce que bien des gens
machinallement connoiffeurs du beau , ne
fe fentant pas affés frappés du ton de leurs
idées , les confondent avec les médiocres :
Trop d'honneur , parce que bien des gens
auffi , n'ayant qu'un goût peu fûr ,peu décifif,
les jugent excellens fur la foy du
peu de
plaifir qu'ils prennent à la lecture de leurs -
ouvrages .
*
Aprés eux , font les Médiocres , comme
les moindres des Officiers Subalterness
gens , dont le lent eft de fixer avec ordre
fur du papier , un certain genre d'idées raifonnables
, mais communes , qui fuffifent
pour le commerce & la conduite des honnêtes
gens entr'eux; & par là fi familieres ,
DE MAY. 179
qu'elles ne méritent pas d'être expreffement
offertes à la curiofité du lecteur un
peu délicat .
Difons un mot en paffant , des Efprits
du plus bas rang : Ce font ces Auteurs audeffous
du médiocre ; gens fi miférables ,
que c'eft fortune à eux de fixer même une
idée commune dans fon degré de force &
de justeffe ,
Tax
Un fi petit talent d'efprit ne vaut pas
dépenfe d'une plus grande analyfe. Qu'il
vous fuffife de fçavoir , Madame , que ces
Meffieurs n'ont point de nom ; qu'on ne
connoît chacun d'eux , ny par la chutte ny
par le fuccés particulier de leurs ouvrages .
Fuffe par la chutte : Ce feroit toujours être
connu par quelque chofe . Un Médiocre
compofe - t-il ? S'il tombe , du moins diton
; un tel est tombé , comme on dit , un
tel Officier a efté tué ; mais à l'égard de
ces derniers , on fçait en gros , que mille
de leurs productions paroiffent & ne vallent
rien ; c'eft comme un Bataillon qui fe
préfente , & que le moufquet fait tomber.
Qui eft-ce qui s'avifera de demander le
non des Soldats morts ?
Il y a d'autres Auteurs encore que nous
mettrons , fi vous voulez , au rang des
beaux Efprits : Ce font les Traducteurs ;
ils fçavent les Langues fçavantes , & reffufcitent
l'efprit des Anciens , qui , difentils
, vaut cent fois mieux que l'efprit des
180 LE MERCURE
Modernes : Du moins , faut -il avouer qu'ils
le croient de bonne-foy ; puifque nous ne
voyons pas qu'ils s'eftiment affez pour
penfer par eux - mêmes . C'eft agir conféquement
à leur principe .
Je vous aurois parlé plûtôt d'une autre
forte d'Auteurs , fi je n'avois jugé qu'ils
tiendroient à injure de fe voir au rang de
ceux qu'on appelle beaux Efprits : Ce font
les Philofophes & les Geomêtres . J'ai quelquefois
penfé au peu de cas que ces Meffieurs
la femblent faire des productions
de fentiment & de goût ; auffi bien qu'à
la diſtinction avantageufe que le publis
fait d'eux.
Un Gromêtre , difois-je , eft un homme
qui cherche pefamment & pas à pas , les
proportions que plufieurs lignes diverfement
tracées , ont enfemble.
Si celui qui fçait l'art de trouver ces
proportions , en demeure là ; s'il ne fent
les applications délicates de fes principes ;
s'il ne voit l'ufage détourné qu'il en peut ,
& qu'on en doit faire en tout exercice d'efprit
, il eft en verité bien peu de choſe.
Le bel Efprit , il eft vrai , ne s'eft pas
fait de la Geometrie une Science ifolée ;
il n'eft point Geomêtre ouvrier , c'est un
Architecte né , qui méditant un édifice , le
voit s'élever à fes yeux dans toutes fes parties
differentes ; il en mefure l'effet total
DE MA Y. 181
parun railonnement imperceptible & comme
fans progrés , qui,pour le Geomêtre, contiendroit
la valeur de mille raisonnemens
lentement fucceffifs. Le bel Efprit en un
mot, eft doué d'une avantageufe conformation
d'organe , de laquelle réfulte dans l'ame
un fentiment arrangé des impreffions qui la
frappent : Il eft entre les organes &fon ef
prit, d'heureux accords qui lui forment une
maniere de penfer , dont l'érenduë , l'évidence
, & la chaleur font un corps ; c'eft
trois , réduit en un ; je ne dis pas qu'il ait
chacune de ces qualitez dans la totalité
de leur force ; un fi grand bien eft audeffus
de l'homme , mais il en a ce qu'il faut pour
voller à une ſphere d'idées , dont non - feulement
les raports , mais la fimple veüe
paffe le Geomêtre .
-
A l'égard des Philofophes , la Nature"
& fes principaux effets ne font il pas le
noceud-gordien pour eux ? Nous fommesnous
à nous mêmes moins Enigmes , qu'il
y a quatre mille ans ? Qu'a pu penfer fur
l'homme un Philofophe , qu'un bel efprit
excellent ne puiffe nous dire , & plus ingenieufement
, & par des préceptes plus accommodez
à nos façons non refléchies de
connoître & de fentir ? A entendre f.ftueu-
Sement prononcer le nom de Philofophe ,
qui ne croiroit que fon étude eft d'un autre
gente que celle du be ! efprit ? L'homme
pour l'ordinaire, eft cependant leur fujet
182 LE MERCURE
1
commun. En quoi different - ils donc ? C'eft
que l'un traitre ce fujet dans un Poëme ,
dans uneOde ; l'autre le traitte dans un corps
de raifonnement qu'on appelle fiftême :
L'un gliffe l'inftruction à la faveur du fentiment
; c'eft un Maître careffant qui vous
fait des leçons utiles , mais intereffantes ;
l'autre eft un Pédaguogue qui vous régente
durement & dans un trifte filence.
Pourquoi donc penfe - t- on plus refpectueufement
du Philofophe que du bel Ef
prit ? Ne feroit- ce pas que le Philofophe
au fiftême , nous propofant une connoiffance
expreffe de nous mêmes , nous fait
penfer que nous fommes difficiles à comprendre
, & fans doute importans ; au lieu
que le Philofophe du Poëme ou de l'Ode ,
femble ne nous expofer à nos propres yeux,
que pour nous divertir : Ce deffein là ne
nous fait pas tant d'honneur.
Pardon , Madame , fi ceci m'a conduit
un peu loin : Ce que j'ai dit , eft une idée
que j'avois depuis long-tems dans l'efprit ,
& qui a trouvé jour. Revenons à nos Auteurs.
Je fçai que vous aimez à raifonner ;
je vais tâcher de vous fervir à vôtre goût.
L'amour propre eft à peu prés à l'efprit ,
ce qu'eft la forme à la matiere . L'un fuppofe
l'autre . Tout efprit a donc de l'amour
propre , comme toute portion de matiere
a fa forme : De même auffi que toute portion
de matiere eft pliable à une forme
DE MAY.-
པ
18
plus ou moins fine & variée , fuivant qu'elle
et plus ou moins fine & délicate ellemême
; de même encore , nôtre amour
propre eft-il plus ou moins fubtil , fuivant
que notre efprit a lui -même plus ou moins
de fineſſe .
Ces principes établis, concluons que l'Auteur
excellent eft de tous les Auteurs celui
dont l'amour propre doit être le plus
fubtil .
Tâchons d'en développer le jeu . Tout
homme vraiment fuperieur a fentiment de
fa fuperiorité. Il a les yeux bons , il voit
incontestablement ce qu'il eft ; or , il fe
complaît à fe voir , il s'eftime ; voilà le
début de fon amour propre ; il veut des
témoins de fes avantages : En voilà le progrez.
Il veut des témoins fans faveur , naïfs ,
irréprochables , portant témoignage avec
un étonnement qui les décele inferieurs ;
il veut mettre leur propre orgueil en défaut
il eft bon juge des moindres expreffions
de confufion qui échappent à cet orgueil
; il apprécie un gefte , le filence même
: Voilà la fineffe de l'amour propre excellent.
Mais , obfervez , Madame , que
cet amour propre eft à fon dernier période ,
quand avec l'art de ces appréciations dont
j'ai parlé , il joint encore l'art de dérober
fes inquiétudes fuperbes & de jouir de fes
découvertes , fans paroître y avoir tâché.
Infinuer qu'il eft bonnement , innocem-
;
784
+
LE MERC
ment fuperieur , efcamoter à ceux qu'il
furpaffe jufqu á la trifte confolation de
I appeller vain ; voilà le nec plus ultra de
l'orgueil d'Auteur.
Nous poursuivrons le reste une autrefois
Madame : Il vous divertira.
Des Caracteres de M. de Marivaux.
Vousvoulés que je vous parle des
beaux Efprits de Paris, Madame : La
matiere eft fine ; & bien m'en prend d'avoir
un zéle d'obéïffance qui m'étourdit fur les
difficultez du . Sujet . Foferai donc obéir ,
mais obfervez , s'il vous plaît , Madame ,
qu'ici , tout mon devoir eft d'ofer , & point.
de reuffir ; à moins qu'il ne foit vrai , comme
on dit , que l'amour donne de l'efprit :
Nous fçaurons bientôt ce qu'il en faut croire;
car, je vais éprouver le proverbe , comme
partie capable , s'ilen fûr jamais .
Paris fourmille de beau Efprits : Il n'y
en eut jamais tant ; mais , il en eft d'eux à
peu prés , comme d'une armée ; il y a peu
d'Officiers généreaux , beaucoup d'Officiers
Subalternes , un nombie infini de Soldats..
178 LE MERCURE
J'appelle Officiers généraux , les Auteurs
qu'en fait d'ouvrages de goût , le
public avoie pour excellens .
Aprés eux , viennent les Grands Médioeres
dans le même genre de travail , & que
j'appellerai les premiers des Officiers Subalternes.
Imaginez vous , Madame , un efpace
entre l'excellent & le médiocre ; c'eſt celui
qu'ils occupent . Leurs idées font intermediaires
; ce n'eft pas que ce milieu qu'ils
tiennent , foit fenti de tout le monde ; il
n'appartient qu'au Lecteur excellent luimême
, de les y voir ; & leur Caractére
d'efprits générallement parlant , leur fait
tour à tour , & trop de tort , & trop d'honneur
: Trop de tort , parce que bien des gens
machinallement connoiffeurs du beau , ne
fe fentant pas affés frappés du ton de leurs
idées , les confondent avec les médiocres :
Trop d'honneur , parce que bien des gens
auffi , n'ayant qu'un goût peu fûr ,peu décifif,
les jugent excellens fur la foy du
peu de
plaifir qu'ils prennent à la lecture de leurs -
ouvrages .
*
Aprés eux , font les Médiocres , comme
les moindres des Officiers Subalterness
gens , dont le lent eft de fixer avec ordre
fur du papier , un certain genre d'idées raifonnables
, mais communes , qui fuffifent
pour le commerce & la conduite des honnêtes
gens entr'eux; & par là fi familieres ,
DE MAY. 179
qu'elles ne méritent pas d'être expreffement
offertes à la curiofité du lecteur un
peu délicat .
Difons un mot en paffant , des Efprits
du plus bas rang : Ce font ces Auteurs audeffous
du médiocre ; gens fi miférables ,
que c'eft fortune à eux de fixer même une
idée commune dans fon degré de force &
de justeffe ,
Tax
Un fi petit talent d'efprit ne vaut pas
dépenfe d'une plus grande analyfe. Qu'il
vous fuffife de fçavoir , Madame , que ces
Meffieurs n'ont point de nom ; qu'on ne
connoît chacun d'eux , ny par la chutte ny
par le fuccés particulier de leurs ouvrages .
Fuffe par la chutte : Ce feroit toujours être
connu par quelque chofe . Un Médiocre
compofe - t-il ? S'il tombe , du moins diton
; un tel est tombé , comme on dit , un
tel Officier a efté tué ; mais à l'égard de
ces derniers , on fçait en gros , que mille
de leurs productions paroiffent & ne vallent
rien ; c'eft comme un Bataillon qui fe
préfente , & que le moufquet fait tomber.
Qui eft-ce qui s'avifera de demander le
non des Soldats morts ?
Il y a d'autres Auteurs encore que nous
mettrons , fi vous voulez , au rang des
beaux Efprits : Ce font les Traducteurs ;
ils fçavent les Langues fçavantes , & reffufcitent
l'efprit des Anciens , qui , difentils
, vaut cent fois mieux que l'efprit des
180 LE MERCURE
Modernes : Du moins , faut -il avouer qu'ils
le croient de bonne-foy ; puifque nous ne
voyons pas qu'ils s'eftiment affez pour
penfer par eux - mêmes . C'eft agir conféquement
à leur principe .
Je vous aurois parlé plûtôt d'une autre
forte d'Auteurs , fi je n'avois jugé qu'ils
tiendroient à injure de fe voir au rang de
ceux qu'on appelle beaux Efprits : Ce font
les Philofophes & les Geomêtres . J'ai quelquefois
penfé au peu de cas que ces Meffieurs
la femblent faire des productions
de fentiment & de goût ; auffi bien qu'à
la diſtinction avantageufe que le publis
fait d'eux.
Un Gromêtre , difois-je , eft un homme
qui cherche pefamment & pas à pas , les
proportions que plufieurs lignes diverfement
tracées , ont enfemble.
Si celui qui fçait l'art de trouver ces
proportions , en demeure là ; s'il ne fent
les applications délicates de fes principes ;
s'il ne voit l'ufage détourné qu'il en peut ,
& qu'on en doit faire en tout exercice d'efprit
, il eft en verité bien peu de choſe.
Le bel Efprit , il eft vrai , ne s'eft pas
fait de la Geometrie une Science ifolée ;
il n'eft point Geomêtre ouvrier , c'est un
Architecte né , qui méditant un édifice , le
voit s'élever à fes yeux dans toutes fes parties
differentes ; il en mefure l'effet total
DE MA Y. 181
parun railonnement imperceptible & comme
fans progrés , qui,pour le Geomêtre, contiendroit
la valeur de mille raisonnemens
lentement fucceffifs. Le bel Efprit en un
mot, eft doué d'une avantageufe conformation
d'organe , de laquelle réfulte dans l'ame
un fentiment arrangé des impreffions qui la
frappent : Il eft entre les organes &fon ef
prit, d'heureux accords qui lui forment une
maniere de penfer , dont l'érenduë , l'évidence
, & la chaleur font un corps ; c'eft
trois , réduit en un ; je ne dis pas qu'il ait
chacune de ces qualitez dans la totalité
de leur force ; un fi grand bien eft audeffus
de l'homme , mais il en a ce qu'il faut pour
voller à une ſphere d'idées , dont non - feulement
les raports , mais la fimple veüe
paffe le Geomêtre .
-
A l'égard des Philofophes , la Nature"
& fes principaux effets ne font il pas le
noceud-gordien pour eux ? Nous fommesnous
à nous mêmes moins Enigmes , qu'il
y a quatre mille ans ? Qu'a pu penfer fur
l'homme un Philofophe , qu'un bel efprit
excellent ne puiffe nous dire , & plus ingenieufement
, & par des préceptes plus accommodez
à nos façons non refléchies de
connoître & de fentir ? A entendre f.ftueu-
Sement prononcer le nom de Philofophe ,
qui ne croiroit que fon étude eft d'un autre
gente que celle du be ! efprit ? L'homme
pour l'ordinaire, eft cependant leur fujet
182 LE MERCURE
1
commun. En quoi different - ils donc ? C'eft
que l'un traitre ce fujet dans un Poëme ,
dans uneOde ; l'autre le traitte dans un corps
de raifonnement qu'on appelle fiftême :
L'un gliffe l'inftruction à la faveur du fentiment
; c'eft un Maître careffant qui vous
fait des leçons utiles , mais intereffantes ;
l'autre eft un Pédaguogue qui vous régente
durement & dans un trifte filence.
Pourquoi donc penfe - t- on plus refpectueufement
du Philofophe que du bel Ef
prit ? Ne feroit- ce pas que le Philofophe
au fiftême , nous propofant une connoiffance
expreffe de nous mêmes , nous fait
penfer que nous fommes difficiles à comprendre
, & fans doute importans ; au lieu
que le Philofophe du Poëme ou de l'Ode ,
femble ne nous expofer à nos propres yeux,
que pour nous divertir : Ce deffein là ne
nous fait pas tant d'honneur.
Pardon , Madame , fi ceci m'a conduit
un peu loin : Ce que j'ai dit , eft une idée
que j'avois depuis long-tems dans l'efprit ,
& qui a trouvé jour. Revenons à nos Auteurs.
Je fçai que vous aimez à raifonner ;
je vais tâcher de vous fervir à vôtre goût.
L'amour propre eft à peu prés à l'efprit ,
ce qu'eft la forme à la matiere . L'un fuppofe
l'autre . Tout efprit a donc de l'amour
propre , comme toute portion de matiere
a fa forme : De même auffi que toute portion
de matiere eft pliable à une forme
DE MAY.-
པ
18
plus ou moins fine & variée , fuivant qu'elle
et plus ou moins fine & délicate ellemême
; de même encore , nôtre amour
propre eft-il plus ou moins fubtil , fuivant
que notre efprit a lui -même plus ou moins
de fineſſe .
Ces principes établis, concluons que l'Auteur
excellent eft de tous les Auteurs celui
dont l'amour propre doit être le plus
fubtil .
Tâchons d'en développer le jeu . Tout
homme vraiment fuperieur a fentiment de
fa fuperiorité. Il a les yeux bons , il voit
incontestablement ce qu'il eft ; or , il fe
complaît à fe voir , il s'eftime ; voilà le
début de fon amour propre ; il veut des
témoins de fes avantages : En voilà le progrez.
Il veut des témoins fans faveur , naïfs ,
irréprochables , portant témoignage avec
un étonnement qui les décele inferieurs ;
il veut mettre leur propre orgueil en défaut
il eft bon juge des moindres expreffions
de confufion qui échappent à cet orgueil
; il apprécie un gefte , le filence même
: Voilà la fineffe de l'amour propre excellent.
Mais , obfervez , Madame , que
cet amour propre eft à fon dernier période ,
quand avec l'art de ces appréciations dont
j'ai parlé , il joint encore l'art de dérober
fes inquiétudes fuperbes & de jouir de fes
découvertes , fans paroître y avoir tâché.
Infinuer qu'il eft bonnement , innocem-
;
784
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LE MERC
ment fuperieur , efcamoter à ceux qu'il
furpaffe jufqu á la trifte confolation de
I appeller vain ; voilà le nec plus ultra de
l'orgueil d'Auteur.
Nous poursuivrons le reste une autrefois
Madame : Il vous divertira.
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4
p. 68-74
SUITE DES CARACTERES de M. de Marivaux.
Début :
Nous parlions l'autre jour de l'amour propre de l'Auteur excellent ou supérieur ; [...]
Mots clefs :
Madame, Auteur, Amour propre, Esprit, Monde, Homme supérieur, Ouvrages, Vanité, Estimer, Grands médiocres
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DES CARACTERES de M. de Marivaux.
SUITE DES CARACTERES
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
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