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1
p. 163-164
« Si vos Provinciaux vous demandent ce que c'est qu'estre [...] »
Début :
Si vos Provinciaux vous demandent ce que c'est qu'estre [...]
Mots clefs :
Provinciaux, Prieur de Sorbonne, Élection
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texteReconnaissance textuelle : « Si vos Provinciaux vous demandent ce que c'est qu'estre [...] »
Si vosProvin- ciaux vous demandent ce que c'eſt qu'eſtrePrieurde Sorbon- ne, vous leurpourrez dire,Ma- dame , que c'eſt une élection
ququi ſe faitau commencement de chaqueLicence, que la Li- cence dure deux ans ; que le Prieur a le premier rang dans toutes les Affemblées
de Sorbonne , où il recueille
les fuffrages د
& conclut ;
qu'il préſide aux Sorboniques, enaffigne le jour , ouvre
GALANT. 119
la premiere par une Haran- gue , & ferme la derniere par
une autre. Je croy vous en- tendre dire en lifant cela , que n'ayant aucune envie de vous mettre du nombre des Bacheliers &des Docteurs,il ne vous
importe guére de ſçavoir ce qui les regarde ; vous voyez auſſi que je tranche court
ququi ſe faitau commencement de chaqueLicence, que la Li- cence dure deux ans ; que le Prieur a le premier rang dans toutes les Affemblées
de Sorbonne , où il recueille
les fuffrages د
& conclut ;
qu'il préſide aux Sorboniques, enaffigne le jour , ouvre
GALANT. 119
la premiere par une Haran- gue , & ferme la derniere par
une autre. Je croy vous en- tendre dire en lifant cela , que n'ayant aucune envie de vous mettre du nombre des Bacheliers &des Docteurs,il ne vous
importe guére de ſçavoir ce qui les regarde ; vous voyez auſſi que je tranche court
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Résumé : « Si vos Provinciaux vous demandent ce que c'est qu'estre [...] »
Le Prieur de Sorbonne est élu au début de chaque licence de deux ans. Il dirige les assemblées, recueille les votes et conclut les délibérations. Il préside aussi les réunions des Sorboniques, fixe les dates et prononce les discours d'ouverture et de clôture. Le narrateur juge ces détails moins pertinents pour son interlocuteur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 209-228
LETTRE XLIII. A Sedan.
Début :
Je vous l'ay déja écrit, Monsieur, vostre Mercure plaist à toute sorte [...]
Mots clefs :
Auteur, Provinces, Provinciaux, Ville, Gloire, Ouvrage, Remercier, Rome, Mercure galant, Beaux esprits, Connaisseurs, Antiquité, Langue latine
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE XLIII. A Sedan.
LETTRE
XLIII
.
A
Sedan
.
E vous l'ay déja écrit , Monfieur,
voftre Mercure plaift à toute forte
de Gens ; mais vous ne fçavez pas
que c'eft un embarras tout - à - fait
étrange pour moy , car on ne fe
contente pas de fe divertir à la lecture
de ce Livre , on fe croit encor
obligé à vous témoigner fa reconnoiffance
avec quelque efpece d'éclat
; & comme on a veu que les- remercimens
que je vous ay faits an
nom de quelques Docteurs, vous ont
paru dignes d'avoir place dans l'Extraordinaire,
on s'imagine qu'il n'y a
qu'à s'adreffer à moy pour le tirer
d'affaire honorablement , & que c'eſt
là le grand chemin de l'Impreffion ,
& dans cette veuë tout le monde me
veut avoir icy pour fon Secretaire.
Je m'en défens de tout mon mieux.
Je me tue à imaginer des raifons
pour cela , on y répond ; je replique,
210 Extraordinaire
que , on me refute une feconde fois;
je fuis feul contre plufieurs , j'ay beau
crier , on ne difcerne point ma voix
parmy tant d'autres plus fortes, & c'eſt
tous les jours à recommencer. N'eſtil
pas vray, Monfieur,que c'eft un des
plus grands embarras du monde ? Je
ne fçay fi je feray ceffer la perfecution
par la déclaration que je vais faire,
au hazard de m'atirer des Ennemis
& des Ennemies, que je ne veux vous
remercier que pour moy - mefine , &
pour la Troupe des Sçavans qui m'a
déja employé.
Je commence par moy - mefine ;
Monfieur , afin d'obeir au Proverbe
, & je vous avonë que je ne sçaurois
jamais vous remercier dignement
de l'honneur que vous m'avez
fait en faifant imprimer ma Lettre,
car dé là je fuis Autheur en bonne
& de se forme. C'eft un titre qu'on
ne fçauroit plus me difputer raifonnablement.
Or ce n'eft pas peu de
chofe que d étre Autheur , & il faut
bien que le monde en foit perfuadé,
P uis qu'on voit courir tant de Gens
à ce glorieux titre à travers mille railleries
du Mercure Galant . 21 I
Ieries & mille cenfures dont on les
menace. Les Rieurs ont beau faire des
plaifanteries fur la qualité d'Autheur
en general . Je ne voy pas que la tenta.
tion de fe faire imprimer en devienne
moins infurmontable, & je remarque
qu'ils ne font pas fâchez eux- mefines
qu'on leur faffe courir les perils de
Impreffion. Il ne faut pas s'en
étonner , car enfin la penfée quon
a mis au jour un Livre , fait naître
les plus agreables vifions du monde
dans l'efprit . L'Autheur fe figure
que pendant qu'il dormira la graffe
matinée , ou qu'il fe divertira à relire
les louanges que fes Amis luy au
ront écrites de toutes parts , plufieurs
Perſonnes en mille endroits de la
Terre examineront fon Livre , en feront
des Recueils , & fe prépareront
à le citer avec éloge . Il y en a qui
fe reprefentent plufieurs celebres Traducteurs
un Dictionnaire à la main.
occupez à faire parler divers langages
à leur Livre. Il s'en trouve qui
percent jufques dans les Siecles à
venir les plus reculez , & y voyent
à coup feûr que l'Antiquité rend
leurs
212 Extraordinaire
•
, & leurs compofitions venerables
qu'elles fervent de texte à mille fçavans
Commentaires. D'autres peignent
dans leur imagination cent
Ruelles à beau monde où on lira
leurs Ouvrages , où on les comblera
d'éloges , & où l'on refoudra de faire
connoiffance avec l'Autheur . C'eft
felon la nature du Livre , que l'on ſe
reprefente telle ou telle chofe, plutoft
qu'une autre , mais ce font toûjours
des idées qui rempliffent de contentement.
Il faut avoir paffe par l'experience
pour comprendre toute l'étendue
de ces plaifirs. Cèla va fi loin,
que la feule veuë d'un Papier imprimé
où on reconnoift fon ouvrage , répand
par tout le corps un plaifir qui
pénetre jufqu'aux moüelles , fur tout
la premiere fois qu'on eft regalé de ce
fpectacle : fi bien que je ne m'étonne
plus que l'on ait dit qu'il eft auffi rare
de trouver un Autheur qui fe contente
de faire feulement un Livre, que de
voir une Femme qui en demeure à la
premiere galanterie.
Il y auroit mille chofes à dire fur
tout cecy , mais il faut eſtre court:
Ainfi,
du Mercure Galant.
213
1
Ainfi , Monfieur en deux mots je
réels ,que
vous remercie de la qualité d'Autheur
dont il vous a plû de me donner l'inveftiture.
Je vous promets de la relever
toûjours de vous , & de vous en
prefter foy & hommage toutes les
fois que befoin fera. J'ay des raisons
toutes particulieres d'en ufer ainfi ,
caren me rendant Autheur vous m'avez
procuré des avantages fi réels , que
l'embarras dont je vous ay parlé au
commencement n'eft rien en comparaiſon
, & ne m'empefche pas de reconnoiftre
que je vous fuis infiniment
obligé. En effet , Monfieur, non
feulement vous m'avez attiré les re
mercîmens de toute une Ville pour la
gloire qu'elle trouve à paroiftre dans
vos Ouvrages, mais auffi vous m'avez
affocié à plufieurs beaux Efprits de
Fun & de l'autre fexe , de telle forte
que nous courons le monde reliez enfemble.
Ce qui me fait efperer que fi
je voyage quelque jour par les Provinces
du Royaume, je trouveray par
tout d'illuftres Confreres qui me recevront
chez eux à bras ouverts , car
il eft jufte qu'il fe forme une Confrairie
214. Extraordinaire
frairie des Autheurs de l'Extraordinaire
avec le droit d'hofpitalité réciproque
, y comprenant auffi tous
ceux qui devinent les Enigmes , ou
qui font figure dans le Mercure par
quelqu'autre endroit. Pour vous ,
Monfieur , cela ne fouffre point de
difficulté , vous n'avez que faire d'argent
pour voyager par le monde.
Vous avez des Creatures dans toutes
les Provinces , il n'y a point de lieu
où vous n'ayez fait de bons Amis &
de belles Amies. Quelle apparence
apres cela d'aller loger au Cabaret ?
Je fuis feûr qu'on fe feroit par tout
un devoir indifpenfable de vous en
tirer , & un plaifir extréme de vous
préparer un Apartement avec grand'
chere & grand feu. Mais tout bien
compté , je trouve qu'il vaut mieux
pour le bien general des Provinces,
que vous ne voyagiez pas , car un
voyage vous empécheroit de continuer
le Mercure & cette interruption
defoleroit plufieurs Provinces
enſemble au lieu que voſtre
prefence n'en fatisferoit qu'une à la
fois.
›
Je
du Mercure Galant.
215
Je paffe à nos vieux Docteurs . Ils
vous remercient comme d'une choſe
qui leur tient extrémement au coeur,
de ce que vous avez rendu public le
bon gouft: qu'ils ont confervé pour
les jolies chofes. Vous fçavez , Monfieur
, que les Gens de ce caractere ne
font rien que pour l'eternité , fi - bien
que vous les avez pris juftement par
Fendroit le plus fenfible , lors que
vous avez fait imprimer la démarche
qu'ils ont faite de vous remercier de
l'avantage que vous procurez aux
Sciences par le moyen de vôtre Mercure
Galant.Outre qu'ils font bien aifes
que le Public puiffe voir que les
Sciences ne gâtent pas le goût à l'égard
de la délicateffe , comme on les
en accufe ordinairement. Ils joignent
à tout cela d'autres confiderations qui
les obligent à vous remercier tresparticulierement
de l'Extraordinaire
du Mercure. C'eft , difent- ils , qu'ony ap
prend à connoistre les Gens d'efprit de
chaque Province, & qu'ony voit un Elo
gefortbien entendu des Provinciaux .
Je crains bien , Monfieur, que tous les
Parifiens ne vous en ayent pas avoüé,
car
216
Extraordinaire
car plufieurs d'entr'eux tranchent tout
court qu'hors de leur Ville il n'y a
point de falut pour l'Eſprit & pour la
Galanterie. Ils traitent toutes les Provinces
de Barbares, & fur tout , celles
qui font au delà de la Loire . Ils fe relâchent
quelquefois en faveur des autres,
avoüant que les lumieres de Paris
leur peuvent communiquer quelques
rayons. Mais ils prétendet que la Loire
eft une Barriere que tout Paris ne
fçauroit paffer , de forte qu'au delà ce
ne font qu'épaiffes tenebres,à peu pres
comme les Italiens difent des Régions
qui font à leur égard aux delà des Alpes.
En tout cas je fuis affuré que les
bons Connoiffeurs de Paris conviennent
avec vous , Monfieur , que tout
l'efprit & toute l'habileté & la déli–
cateffe de France , ne font pas renfermées
dans leur Ville, car il est évidemment
vray que les Provinces ont un
tres - grand nombre d'habiles Gens.
Je me ferois des affaires , fi je mettois
en exemple quelques - unes de
ces Provinces , car les autres ne
manqueroient pas de s'en fâcher.
Elles n'entendent point raillerie làdeffus
,
du Mercure Galant. 217
deffus , & ne fe veulent rien ceder les
unes aux autres. Elles publient tou
tes de grands Catalogues d'Hommes
Illuftres . Il y en a peu à la verité
qui trouvent un auffi bon Hiftorien
que le fayant Monfieur Ménage,
qui nous doit donner la Vie des
Illuftres Angevins , mais enfin elles
publient toutes de magnifiques Eloges
des grands Hommes qu'elles ont
produits , c'eft pourquoy je n'oferois
dire que la Normandie par exemple,
La Provence & l'Auvergne , font en
poffeffion de fournir quantité d'habiles
Gens.
Mais comme il eft probable que
Les bons Connoiffeurs de Paris font
en cela justice aux Provinces , il eft
de justice auffi que les Provinciaux
avouent à la gloire de cette incomparable
Ville, qu'elle fe pourroit paffer
du tribut que les Provinces luy
font de tout ce qu'elles produifent de
meilleur. J'avoue qu'il y a un tresgrand
nombre de Provinciaux dont
Les lumieres font beaucoup d'honneur
à la Ville de Paris ; mais encor un
coup ,
elle s'en
Qd'Avril.
pourroit paffer parce
K
218
Extraordinaire
;.
qu'il nait dans fon enceinte affez
d'habiles Gens en toute forte de Profellions
. On ne pourroit pas dire cela
de l'ancienne Rome, car à peine nous
refte- t- il quelque Ouvrage qui ait été
composé par un Enfant de cette Ville
; fi bien que tous ces beaux Livres
où nous admirons fa grandeur & fa
puiffance , font deûs à la plume des
Provinciaux . Si nous admirons l'é
loquence qui brille dans les Plaidoyers
de Cicéron le fublime qui
éclatte dans le Panégyrique de line;
la grandeur des pensées & des expreffions
qui regne dans 1Hiftoire
de Tite Live : SI. nous admirons les
Vers tendres & amoureux d'Ovide
& de Catulle ; la magnificence des
Odes d'Horace ; la majeſté de l'Eneide
; l'enjouement des Comédies de
Plaute ; le fel & le bon fens de celles
de l'adreffe fatyrique
d'Horace & de Juvenal : Si nous
admirons tout cela , dis - je , & plufieurs
autres Hiftoriens , Poëtes , &
Orateurs , qu'il feroit trop long de
nommer ce font tous Provinciaux
que nous admirons. Au contraire
}
Terence
17
1
il
du Mercure Galant. 219
ilferoit facile de prouver que les Parifiens
ont la meilleure part
dans tous
les Ouvrages de cette efpece que noſtre
Siecle admire le plus , & c'eſt
une marque inconteſtable que la
bonne fortune & la gloire de Paris
furpaffent celle de Rome , puis que
fans la plume des Etrangers nous ne
connoiftrions prefque rien de ce que
Rome a efté.
C'est pourtant une chofe que je ne
fçaurois faire entrer dans l'efprit de
nos Docteurs. Ils prétendent que
l'Antiquité, & particulierement l'Antiquité
Romaine , leur chere Marote,
doit avoir la préference en tout &
par tout , excepté quand ils mediditent
fur la gloire de noftre Grand
Monarque En quoy ils imitent les
Romains du temps d'Augufte , qui à
la referve de cet Empereur qu'ils mettoient
au delfus de tous les Anciens
Capitaines Grecs & Romains , donnoient
dans tout le refte la fuperiorité
aux Siecles precedens , comme
Horace le leur reproche Avec tout
cela je dois rendre ce témoignage
à nos Sçavans , qu'ils font bien
Kij
220 Extraordinaire
eloignez de l'enteftement d'un Doc
teur de Bezançon qui defaprouve voftre
Mercure , fur ce mefchant principe
, que tout ce qui n'a pas efté en
ufage parmy les Romains , ne vaut
rien. Il avoue que l'Autheur du Mercure
a de l'efprit , & qu'il ménage
fort les bonnes moeurs ; car , dit-il,
quoy qu'il fe faffe mille bons coups entre
Les deux Sexes , cependant les avantu
res du Mercure fe terminent toujours le
plus honneftement du monde , foit que
l'Autheur Suprime les conclufions qui
pourroient eftre de mauvais exemple, foit
qu'il ne choififfe que les Galanteries qui
ont efté bonneftes juſques au bout , fans
fe foncier du chagrin que cela fait aux
Lecteurs libertins ; Mais pourfuit- il,
fi cette forte de Livre eftoit loüable , les
Romains n'auroient pas manqué d'en
avoir.
Vous croirez peut - eftre , Monfieur,
que c'eft un conte fait à pla fir. Mais
pour vous convaincre que le Perfonnage
eft capable de ce rai onnement,
il fuffira de vous dire que c'eſt un
Homme qui ne trouve rien de mieux
penfé dans les Livres de ces der
niers
du Mercure Galant. 221
niers Siecles , que ce qu'on lit dans
un Dialogue de Speron Speroni , où
un Sçavant d'Italie protefte dés le
début qu'il aimeroit mieux fçavoir
parler comme Ciceron , que d'eftre
Pape. Et parce qu'on ne manqua pas
de le décrier fur un choix fi extraordinaire
, il ajoûta encor plus affirmativement
qu'il avoit en plus grande.
eftime la Langue de Ciceron que
l'Empire d'Augufte. Bembus autre
Sçavant d'Italie , qui eft un des Interlocuteurs
, n'en dit pas tout à fait
autant. Il fe contente de déclarer
qu'il ne donneroit pas le peu qu'il
fçait de cette Langue pour les Etats
de Mantouë . Noftre Docteur de Bezançon
trouve auffi que jamais Scaliger
n'a témoigné plus de jugement
que quand il a voulu eftre enterré ,
un Exemplaire de Virgile fur le coeur,
& qu'il a proteſté qu'il aimeroit
mieux avoir fait une certaine Ode
d'Horace , qu'eftre Roy de Portugal.
Avoüez moy , Monfieur , que ces
Gens - là n'aimoient guére à dominer
, car quand on eft touché de
cette paffion , on fe réfoudroit fans
·
K iij
222 Extraordinaire
peine à eftre muer , fi on eſperoit par
là d'aller à la Souveraineté . Mais
vous ne fçavez pas encor toute l'Hiftoire
du difcernement de ce mefine
Docteur. Son plus grand_Heros eft
un certain Pomponius Lotus qui
vivoit fur la fin du 15. Siecle. En
voicy la raifon. C'eft qu'il s'opiniâtra
toute la vie à n'étudier point le
Grec , de peur de s'expofer à corrompre
la pureté de la Langue Latine par
le mélange de quelque barbarie étran
gere ; ce qui eftoit bien éloigné de
La conduite du P. Maffée , qui pour
la meſme apprehenfion ne difoit jamais
fon Breviaire qu'en Grec. Ce
qui fuit eft encor plus étonnant ;
Pomponius Laetus fe défit de fon
nom de Baptéme , qui eftoit Pierre,
parce que ce n'eftoit pas un nom
Romain , comme celuy de Pompa
nius , qu'il prit en la place de l'autre.
Ayant épargné dequoy acheter une
petite Maifon fur le Mont Quirinal
, il y fit bâtir une Chapelle en
l'honneur de Romulus , & ne manquoit
pas tous les ans de chommer
avec beaucoup de devotion la
Feſte
du Mercure Galant . 223
Fefte de la Fondation de Rome ;
preft à imiter ( s'il eut eu affez d'argent
) les Habitans de la Ville d'Albande
dans la Carie , qui bâtirent
des Temples & des Autels à la ville
de Rome , apres l'avoir miſe au nombre
des Dieux. Vous ne vous foucîrez
guére , Monfieur , qu'un Docteur qui
eft capable de ces excés , ne foit pas
pour le Mercure Galant.
Ceux que nous avons icy ne font
pas de cette Toupe ils fçavent meprifer
les vieilles chofes avec plus de
retenue , & fans méprifer les productions
de noftre Siecle ils donnent
dans le Grec de tout leur coeur ,
& avoüent mefine qu'en fait de
gentileffe il n'a point fon femblable
dans l'antiquité. Il eft vray qu'ils
préferent la Langue Latine à la
Françoife , & qu'ils font bien aifes
que celle - cy ait perdu fon Procés
pour ce qui regarde l'Infcription
des Monumens publics , nonobftant
les Livres & les Harangues de
Meffieurs de l'Académie. Ils difent
que la Langue Latine a fi bien réuffy
à nous conferver la magnificen-
JCK K iiij
224 Extraordinaire
ce & la gloire des Célars , qu'il eft
-de la juftice & de la prudence de la
maintenir dans fa poffeffion , à prefent
qu'il s'agit d'élever des Monumens
à la gloire d'un Prince qui vaut
plus que tous les Céfars enfemble.
An refte , Monfieur, ils font inconfolables
de ce que Fancienne Italic
n'a fçeu produire un Homme comme
vous , pour compofer tous les Mois
:un Tome du Mercure Galant . Leurs
regrets me femblent affez légitimes,
car il eft certain qu'un Ouvrage de cet.
te nature feroit d'un grand ſecouts
pour connoiftre pleinement le génie
des Romains , & pour éclaircir mille
points d'Histoire & de Literature.
Cet ouvrage feroit beaucoup d'honneur
à la Langue Latine , car au lieu
que nous ne la voyons qu'en habit
dé cerémonie , il nous la montreroit
dans une parure aisée & naturelle , &
je ne doute pas qu'en cet état elle
n'eut des graces qui charmefoient
plus nos beaux Efprits , que toutes
les phrafes pompeufes
que toutes les périodes arrondies
qui nous reftent, Cet Ouvrage nous
> &
fergit
du Mercure Galant .
225
feroit connoiftre la converſation des
Romains , dont Monfieur de Balzac
nous a fait concevoir une fi haute
idée. Nous y verrions le caractere
de leur galanterie , nous verrions
comment les Dames Romaines répódoient
à une déclaration d'amour ,
& quel tour elles donnoient à leurs
Billets doux & à leurs Vers , ce que
nous ne pourrons pas connoiftre ny
par la Cielie de Mademoiſelle de Scu
dery,ny par la Cleopatre de Monfieur
de la Calprenede , parce qu'an lieu
de nous y donner des Portraits tirez
apres l'Original Romain ,
nous y donne les manieres de noftre
Siecle toutes pures , excepté qu'on
en ofte les idées de libertinage . Outre
cela nous verrions dans ce Mercure
l'Esprit Provincial de l'Italie , car
en nous rapporteroit fouvent des
Pieces galantes & en Vers & en Profe
, compofées à Mantouë , à Padouë,
à Naples , à Tarente , &c. qui nous
donneroit le moyen de remarquer
s'il y avoit de la diférence entre l'EL
prit compofé du Grec & du Romain ,
& l'Efprit composé du Romainr,.
K. v.
226 Extraordinaire
& du Gaulois.Bon Dieu , que ce Mercure
eut épargné de peine à tant de
fçavans Critiques qui ont feuilleté
des cent & deux cens mille Volumes
pendant quarante ans pour déterrer
comment on s'habilloit à Rome !
Mais d'autre cofté il leur eut fourny
un fi vafte champ de Commentaires,
qu'ils auroient bien eu dequoy exercer
leur diligence . Tel Billet eut efté écrit
en badinant par une jeune Beauté, qui
eut coûté dix ans de bonne étude aux
Turnebes & aux Cafaubons , & je ne
doute pas que la Langue Françoiſe
devenoit un jour ce que la Latine eft
devenue , il n'y eut des Vers de Madame
' des Houlieres par exemple qui
mettroient à quia tout le Parnaffe , à
force d'éftre difficiles . Je ferois bien
fâché que cette confideration l'empêchaft
de faire des Vers , car quand elle
devroit
Aux Saumaifes futurs préparer des
tortures ,
voire les obliger à fe manger les
poingts , noftre Siecle doit fouhaiter
qu'une Mufe aufli tendre & auffi délicate
que la fienne , nous régale fou
vene
du Mercure Galant. 227
d
vent defes productions . Mais j'admire
comme une chofe en attire une autre.
Je ne croyois vous écrire que
deux mots de remercîment , & deux
autres mots fur l'Hiftoire Enigmatique
, & voicy prefque un Livre fans
avoir rien dit fur cette Hiftoire. 11
n'eft pas jufte que nos Sçavans fe difpenfent
de fournir leur écot pour le
prochain Extraordinaire ; mais cette
Lettre eft déja fi lógue, qu'il faut renvoyer
la partie à une autre fois. On
a deviné icy les deux Enigmes du
Mois de May, fi le Mot de la premiere
eft une Flufte, & le Mot de la feconde
, le Soleil. Il y a des parys de con- ya
fequence fur ces paroles,
MaFille jamais ne me quite,
Si ce n'eft dans les lieux où je fuis trop
puiſſant.
Les uns veulent que ce foit l'Ombre,
d'autres la Lune , d'autres avec
plus d'apparence, l'Aurore. Nous verrons
au premier jour qui aura gagné.
Cependant je vous prie de me croire
voftre , &c.
XLIII
.
A
Sedan
.
E vous l'ay déja écrit , Monfieur,
voftre Mercure plaift à toute forte
de Gens ; mais vous ne fçavez pas
que c'eft un embarras tout - à - fait
étrange pour moy , car on ne fe
contente pas de fe divertir à la lecture
de ce Livre , on fe croit encor
obligé à vous témoigner fa reconnoiffance
avec quelque efpece d'éclat
; & comme on a veu que les- remercimens
que je vous ay faits an
nom de quelques Docteurs, vous ont
paru dignes d'avoir place dans l'Extraordinaire,
on s'imagine qu'il n'y a
qu'à s'adreffer à moy pour le tirer
d'affaire honorablement , & que c'eſt
là le grand chemin de l'Impreffion ,
& dans cette veuë tout le monde me
veut avoir icy pour fon Secretaire.
Je m'en défens de tout mon mieux.
Je me tue à imaginer des raifons
pour cela , on y répond ; je replique,
210 Extraordinaire
que , on me refute une feconde fois;
je fuis feul contre plufieurs , j'ay beau
crier , on ne difcerne point ma voix
parmy tant d'autres plus fortes, & c'eſt
tous les jours à recommencer. N'eſtil
pas vray, Monfieur,que c'eft un des
plus grands embarras du monde ? Je
ne fçay fi je feray ceffer la perfecution
par la déclaration que je vais faire,
au hazard de m'atirer des Ennemis
& des Ennemies, que je ne veux vous
remercier que pour moy - mefine , &
pour la Troupe des Sçavans qui m'a
déja employé.
Je commence par moy - mefine ;
Monfieur , afin d'obeir au Proverbe
, & je vous avonë que je ne sçaurois
jamais vous remercier dignement
de l'honneur que vous m'avez
fait en faifant imprimer ma Lettre,
car dé là je fuis Autheur en bonne
& de se forme. C'eft un titre qu'on
ne fçauroit plus me difputer raifonnablement.
Or ce n'eft pas peu de
chofe que d étre Autheur , & il faut
bien que le monde en foit perfuadé,
P uis qu'on voit courir tant de Gens
à ce glorieux titre à travers mille railleries
du Mercure Galant . 21 I
Ieries & mille cenfures dont on les
menace. Les Rieurs ont beau faire des
plaifanteries fur la qualité d'Autheur
en general . Je ne voy pas que la tenta.
tion de fe faire imprimer en devienne
moins infurmontable, & je remarque
qu'ils ne font pas fâchez eux- mefines
qu'on leur faffe courir les perils de
Impreffion. Il ne faut pas s'en
étonner , car enfin la penfée quon
a mis au jour un Livre , fait naître
les plus agreables vifions du monde
dans l'efprit . L'Autheur fe figure
que pendant qu'il dormira la graffe
matinée , ou qu'il fe divertira à relire
les louanges que fes Amis luy au
ront écrites de toutes parts , plufieurs
Perſonnes en mille endroits de la
Terre examineront fon Livre , en feront
des Recueils , & fe prépareront
à le citer avec éloge . Il y en a qui
fe reprefentent plufieurs celebres Traducteurs
un Dictionnaire à la main.
occupez à faire parler divers langages
à leur Livre. Il s'en trouve qui
percent jufques dans les Siecles à
venir les plus reculez , & y voyent
à coup feûr que l'Antiquité rend
leurs
212 Extraordinaire
•
, & leurs compofitions venerables
qu'elles fervent de texte à mille fçavans
Commentaires. D'autres peignent
dans leur imagination cent
Ruelles à beau monde où on lira
leurs Ouvrages , où on les comblera
d'éloges , & où l'on refoudra de faire
connoiffance avec l'Autheur . C'eft
felon la nature du Livre , que l'on ſe
reprefente telle ou telle chofe, plutoft
qu'une autre , mais ce font toûjours
des idées qui rempliffent de contentement.
Il faut avoir paffe par l'experience
pour comprendre toute l'étendue
de ces plaifirs. Cèla va fi loin,
que la feule veuë d'un Papier imprimé
où on reconnoift fon ouvrage , répand
par tout le corps un plaifir qui
pénetre jufqu'aux moüelles , fur tout
la premiere fois qu'on eft regalé de ce
fpectacle : fi bien que je ne m'étonne
plus que l'on ait dit qu'il eft auffi rare
de trouver un Autheur qui fe contente
de faire feulement un Livre, que de
voir une Femme qui en demeure à la
premiere galanterie.
Il y auroit mille chofes à dire fur
tout cecy , mais il faut eſtre court:
Ainfi,
du Mercure Galant.
213
1
Ainfi , Monfieur en deux mots je
réels ,que
vous remercie de la qualité d'Autheur
dont il vous a plû de me donner l'inveftiture.
Je vous promets de la relever
toûjours de vous , & de vous en
prefter foy & hommage toutes les
fois que befoin fera. J'ay des raisons
toutes particulieres d'en ufer ainfi ,
caren me rendant Autheur vous m'avez
procuré des avantages fi réels , que
l'embarras dont je vous ay parlé au
commencement n'eft rien en comparaiſon
, & ne m'empefche pas de reconnoiftre
que je vous fuis infiniment
obligé. En effet , Monfieur, non
feulement vous m'avez attiré les re
mercîmens de toute une Ville pour la
gloire qu'elle trouve à paroiftre dans
vos Ouvrages, mais auffi vous m'avez
affocié à plufieurs beaux Efprits de
Fun & de l'autre fexe , de telle forte
que nous courons le monde reliez enfemble.
Ce qui me fait efperer que fi
je voyage quelque jour par les Provinces
du Royaume, je trouveray par
tout d'illuftres Confreres qui me recevront
chez eux à bras ouverts , car
il eft jufte qu'il fe forme une Confrairie
214. Extraordinaire
frairie des Autheurs de l'Extraordinaire
avec le droit d'hofpitalité réciproque
, y comprenant auffi tous
ceux qui devinent les Enigmes , ou
qui font figure dans le Mercure par
quelqu'autre endroit. Pour vous ,
Monfieur , cela ne fouffre point de
difficulté , vous n'avez que faire d'argent
pour voyager par le monde.
Vous avez des Creatures dans toutes
les Provinces , il n'y a point de lieu
où vous n'ayez fait de bons Amis &
de belles Amies. Quelle apparence
apres cela d'aller loger au Cabaret ?
Je fuis feûr qu'on fe feroit par tout
un devoir indifpenfable de vous en
tirer , & un plaifir extréme de vous
préparer un Apartement avec grand'
chere & grand feu. Mais tout bien
compté , je trouve qu'il vaut mieux
pour le bien general des Provinces,
que vous ne voyagiez pas , car un
voyage vous empécheroit de continuer
le Mercure & cette interruption
defoleroit plufieurs Provinces
enſemble au lieu que voſtre
prefence n'en fatisferoit qu'une à la
fois.
›
Je
du Mercure Galant.
215
Je paffe à nos vieux Docteurs . Ils
vous remercient comme d'une choſe
qui leur tient extrémement au coeur,
de ce que vous avez rendu public le
bon gouft: qu'ils ont confervé pour
les jolies chofes. Vous fçavez , Monfieur
, que les Gens de ce caractere ne
font rien que pour l'eternité , fi - bien
que vous les avez pris juftement par
Fendroit le plus fenfible , lors que
vous avez fait imprimer la démarche
qu'ils ont faite de vous remercier de
l'avantage que vous procurez aux
Sciences par le moyen de vôtre Mercure
Galant.Outre qu'ils font bien aifes
que le Public puiffe voir que les
Sciences ne gâtent pas le goût à l'égard
de la délicateffe , comme on les
en accufe ordinairement. Ils joignent
à tout cela d'autres confiderations qui
les obligent à vous remercier tresparticulierement
de l'Extraordinaire
du Mercure. C'eft , difent- ils , qu'ony ap
prend à connoistre les Gens d'efprit de
chaque Province, & qu'ony voit un Elo
gefortbien entendu des Provinciaux .
Je crains bien , Monfieur, que tous les
Parifiens ne vous en ayent pas avoüé,
car
216
Extraordinaire
car plufieurs d'entr'eux tranchent tout
court qu'hors de leur Ville il n'y a
point de falut pour l'Eſprit & pour la
Galanterie. Ils traitent toutes les Provinces
de Barbares, & fur tout , celles
qui font au delà de la Loire . Ils fe relâchent
quelquefois en faveur des autres,
avoüant que les lumieres de Paris
leur peuvent communiquer quelques
rayons. Mais ils prétendet que la Loire
eft une Barriere que tout Paris ne
fçauroit paffer , de forte qu'au delà ce
ne font qu'épaiffes tenebres,à peu pres
comme les Italiens difent des Régions
qui font à leur égard aux delà des Alpes.
En tout cas je fuis affuré que les
bons Connoiffeurs de Paris conviennent
avec vous , Monfieur , que tout
l'efprit & toute l'habileté & la déli–
cateffe de France , ne font pas renfermées
dans leur Ville, car il est évidemment
vray que les Provinces ont un
tres - grand nombre d'habiles Gens.
Je me ferois des affaires , fi je mettois
en exemple quelques - unes de
ces Provinces , car les autres ne
manqueroient pas de s'en fâcher.
Elles n'entendent point raillerie làdeffus
,
du Mercure Galant. 217
deffus , & ne fe veulent rien ceder les
unes aux autres. Elles publient tou
tes de grands Catalogues d'Hommes
Illuftres . Il y en a peu à la verité
qui trouvent un auffi bon Hiftorien
que le fayant Monfieur Ménage,
qui nous doit donner la Vie des
Illuftres Angevins , mais enfin elles
publient toutes de magnifiques Eloges
des grands Hommes qu'elles ont
produits , c'eft pourquoy je n'oferois
dire que la Normandie par exemple,
La Provence & l'Auvergne , font en
poffeffion de fournir quantité d'habiles
Gens.
Mais comme il eft probable que
Les bons Connoiffeurs de Paris font
en cela justice aux Provinces , il eft
de justice auffi que les Provinciaux
avouent à la gloire de cette incomparable
Ville, qu'elle fe pourroit paffer
du tribut que les Provinces luy
font de tout ce qu'elles produifent de
meilleur. J'avoue qu'il y a un tresgrand
nombre de Provinciaux dont
Les lumieres font beaucoup d'honneur
à la Ville de Paris ; mais encor un
coup ,
elle s'en
Qd'Avril.
pourroit paffer parce
K
218
Extraordinaire
;.
qu'il nait dans fon enceinte affez
d'habiles Gens en toute forte de Profellions
. On ne pourroit pas dire cela
de l'ancienne Rome, car à peine nous
refte- t- il quelque Ouvrage qui ait été
composé par un Enfant de cette Ville
; fi bien que tous ces beaux Livres
où nous admirons fa grandeur & fa
puiffance , font deûs à la plume des
Provinciaux . Si nous admirons l'é
loquence qui brille dans les Plaidoyers
de Cicéron le fublime qui
éclatte dans le Panégyrique de line;
la grandeur des pensées & des expreffions
qui regne dans 1Hiftoire
de Tite Live : SI. nous admirons les
Vers tendres & amoureux d'Ovide
& de Catulle ; la magnificence des
Odes d'Horace ; la majeſté de l'Eneide
; l'enjouement des Comédies de
Plaute ; le fel & le bon fens de celles
de l'adreffe fatyrique
d'Horace & de Juvenal : Si nous
admirons tout cela , dis - je , & plufieurs
autres Hiftoriens , Poëtes , &
Orateurs , qu'il feroit trop long de
nommer ce font tous Provinciaux
que nous admirons. Au contraire
}
Terence
17
1
il
du Mercure Galant. 219
ilferoit facile de prouver que les Parifiens
ont la meilleure part
dans tous
les Ouvrages de cette efpece que noſtre
Siecle admire le plus , & c'eſt
une marque inconteſtable que la
bonne fortune & la gloire de Paris
furpaffent celle de Rome , puis que
fans la plume des Etrangers nous ne
connoiftrions prefque rien de ce que
Rome a efté.
C'est pourtant une chofe que je ne
fçaurois faire entrer dans l'efprit de
nos Docteurs. Ils prétendent que
l'Antiquité, & particulierement l'Antiquité
Romaine , leur chere Marote,
doit avoir la préference en tout &
par tout , excepté quand ils mediditent
fur la gloire de noftre Grand
Monarque En quoy ils imitent les
Romains du temps d'Augufte , qui à
la referve de cet Empereur qu'ils mettoient
au delfus de tous les Anciens
Capitaines Grecs & Romains , donnoient
dans tout le refte la fuperiorité
aux Siecles precedens , comme
Horace le leur reproche Avec tout
cela je dois rendre ce témoignage
à nos Sçavans , qu'ils font bien
Kij
220 Extraordinaire
eloignez de l'enteftement d'un Doc
teur de Bezançon qui defaprouve voftre
Mercure , fur ce mefchant principe
, que tout ce qui n'a pas efté en
ufage parmy les Romains , ne vaut
rien. Il avoue que l'Autheur du Mercure
a de l'efprit , & qu'il ménage
fort les bonnes moeurs ; car , dit-il,
quoy qu'il fe faffe mille bons coups entre
Les deux Sexes , cependant les avantu
res du Mercure fe terminent toujours le
plus honneftement du monde , foit que
l'Autheur Suprime les conclufions qui
pourroient eftre de mauvais exemple, foit
qu'il ne choififfe que les Galanteries qui
ont efté bonneftes juſques au bout , fans
fe foncier du chagrin que cela fait aux
Lecteurs libertins ; Mais pourfuit- il,
fi cette forte de Livre eftoit loüable , les
Romains n'auroient pas manqué d'en
avoir.
Vous croirez peut - eftre , Monfieur,
que c'eft un conte fait à pla fir. Mais
pour vous convaincre que le Perfonnage
eft capable de ce rai onnement,
il fuffira de vous dire que c'eſt un
Homme qui ne trouve rien de mieux
penfé dans les Livres de ces der
niers
du Mercure Galant. 221
niers Siecles , que ce qu'on lit dans
un Dialogue de Speron Speroni , où
un Sçavant d'Italie protefte dés le
début qu'il aimeroit mieux fçavoir
parler comme Ciceron , que d'eftre
Pape. Et parce qu'on ne manqua pas
de le décrier fur un choix fi extraordinaire
, il ajoûta encor plus affirmativement
qu'il avoit en plus grande.
eftime la Langue de Ciceron que
l'Empire d'Augufte. Bembus autre
Sçavant d'Italie , qui eft un des Interlocuteurs
, n'en dit pas tout à fait
autant. Il fe contente de déclarer
qu'il ne donneroit pas le peu qu'il
fçait de cette Langue pour les Etats
de Mantouë . Noftre Docteur de Bezançon
trouve auffi que jamais Scaliger
n'a témoigné plus de jugement
que quand il a voulu eftre enterré ,
un Exemplaire de Virgile fur le coeur,
& qu'il a proteſté qu'il aimeroit
mieux avoir fait une certaine Ode
d'Horace , qu'eftre Roy de Portugal.
Avoüez moy , Monfieur , que ces
Gens - là n'aimoient guére à dominer
, car quand on eft touché de
cette paffion , on fe réfoudroit fans
·
K iij
222 Extraordinaire
peine à eftre muer , fi on eſperoit par
là d'aller à la Souveraineté . Mais
vous ne fçavez pas encor toute l'Hiftoire
du difcernement de ce mefine
Docteur. Son plus grand_Heros eft
un certain Pomponius Lotus qui
vivoit fur la fin du 15. Siecle. En
voicy la raifon. C'eft qu'il s'opiniâtra
toute la vie à n'étudier point le
Grec , de peur de s'expofer à corrompre
la pureté de la Langue Latine par
le mélange de quelque barbarie étran
gere ; ce qui eftoit bien éloigné de
La conduite du P. Maffée , qui pour
la meſme apprehenfion ne difoit jamais
fon Breviaire qu'en Grec. Ce
qui fuit eft encor plus étonnant ;
Pomponius Laetus fe défit de fon
nom de Baptéme , qui eftoit Pierre,
parce que ce n'eftoit pas un nom
Romain , comme celuy de Pompa
nius , qu'il prit en la place de l'autre.
Ayant épargné dequoy acheter une
petite Maifon fur le Mont Quirinal
, il y fit bâtir une Chapelle en
l'honneur de Romulus , & ne manquoit
pas tous les ans de chommer
avec beaucoup de devotion la
Feſte
du Mercure Galant . 223
Fefte de la Fondation de Rome ;
preft à imiter ( s'il eut eu affez d'argent
) les Habitans de la Ville d'Albande
dans la Carie , qui bâtirent
des Temples & des Autels à la ville
de Rome , apres l'avoir miſe au nombre
des Dieux. Vous ne vous foucîrez
guére , Monfieur , qu'un Docteur qui
eft capable de ces excés , ne foit pas
pour le Mercure Galant.
Ceux que nous avons icy ne font
pas de cette Toupe ils fçavent meprifer
les vieilles chofes avec plus de
retenue , & fans méprifer les productions
de noftre Siecle ils donnent
dans le Grec de tout leur coeur ,
& avoüent mefine qu'en fait de
gentileffe il n'a point fon femblable
dans l'antiquité. Il eft vray qu'ils
préferent la Langue Latine à la
Françoife , & qu'ils font bien aifes
que celle - cy ait perdu fon Procés
pour ce qui regarde l'Infcription
des Monumens publics , nonobftant
les Livres & les Harangues de
Meffieurs de l'Académie. Ils difent
que la Langue Latine a fi bien réuffy
à nous conferver la magnificen-
JCK K iiij
224 Extraordinaire
ce & la gloire des Célars , qu'il eft
-de la juftice & de la prudence de la
maintenir dans fa poffeffion , à prefent
qu'il s'agit d'élever des Monumens
à la gloire d'un Prince qui vaut
plus que tous les Céfars enfemble.
An refte , Monfieur, ils font inconfolables
de ce que Fancienne Italic
n'a fçeu produire un Homme comme
vous , pour compofer tous les Mois
:un Tome du Mercure Galant . Leurs
regrets me femblent affez légitimes,
car il eft certain qu'un Ouvrage de cet.
te nature feroit d'un grand ſecouts
pour connoiftre pleinement le génie
des Romains , & pour éclaircir mille
points d'Histoire & de Literature.
Cet ouvrage feroit beaucoup d'honneur
à la Langue Latine , car au lieu
que nous ne la voyons qu'en habit
dé cerémonie , il nous la montreroit
dans une parure aisée & naturelle , &
je ne doute pas qu'en cet état elle
n'eut des graces qui charmefoient
plus nos beaux Efprits , que toutes
les phrafes pompeufes
que toutes les périodes arrondies
qui nous reftent, Cet Ouvrage nous
> &
fergit
du Mercure Galant .
225
feroit connoiftre la converſation des
Romains , dont Monfieur de Balzac
nous a fait concevoir une fi haute
idée. Nous y verrions le caractere
de leur galanterie , nous verrions
comment les Dames Romaines répódoient
à une déclaration d'amour ,
& quel tour elles donnoient à leurs
Billets doux & à leurs Vers , ce que
nous ne pourrons pas connoiftre ny
par la Cielie de Mademoiſelle de Scu
dery,ny par la Cleopatre de Monfieur
de la Calprenede , parce qu'an lieu
de nous y donner des Portraits tirez
apres l'Original Romain ,
nous y donne les manieres de noftre
Siecle toutes pures , excepté qu'on
en ofte les idées de libertinage . Outre
cela nous verrions dans ce Mercure
l'Esprit Provincial de l'Italie , car
en nous rapporteroit fouvent des
Pieces galantes & en Vers & en Profe
, compofées à Mantouë , à Padouë,
à Naples , à Tarente , &c. qui nous
donneroit le moyen de remarquer
s'il y avoit de la diférence entre l'EL
prit compofé du Grec & du Romain ,
& l'Efprit composé du Romainr,.
K. v.
226 Extraordinaire
& du Gaulois.Bon Dieu , que ce Mercure
eut épargné de peine à tant de
fçavans Critiques qui ont feuilleté
des cent & deux cens mille Volumes
pendant quarante ans pour déterrer
comment on s'habilloit à Rome !
Mais d'autre cofté il leur eut fourny
un fi vafte champ de Commentaires,
qu'ils auroient bien eu dequoy exercer
leur diligence . Tel Billet eut efté écrit
en badinant par une jeune Beauté, qui
eut coûté dix ans de bonne étude aux
Turnebes & aux Cafaubons , & je ne
doute pas que la Langue Françoiſe
devenoit un jour ce que la Latine eft
devenue , il n'y eut des Vers de Madame
' des Houlieres par exemple qui
mettroient à quia tout le Parnaffe , à
force d'éftre difficiles . Je ferois bien
fâché que cette confideration l'empêchaft
de faire des Vers , car quand elle
devroit
Aux Saumaifes futurs préparer des
tortures ,
voire les obliger à fe manger les
poingts , noftre Siecle doit fouhaiter
qu'une Mufe aufli tendre & auffi délicate
que la fienne , nous régale fou
vene
du Mercure Galant. 227
d
vent defes productions . Mais j'admire
comme une chofe en attire une autre.
Je ne croyois vous écrire que
deux mots de remercîment , & deux
autres mots fur l'Hiftoire Enigmatique
, & voicy prefque un Livre fans
avoir rien dit fur cette Hiftoire. 11
n'eft pas jufte que nos Sçavans fe difpenfent
de fournir leur écot pour le
prochain Extraordinaire ; mais cette
Lettre eft déja fi lógue, qu'il faut renvoyer
la partie à une autre fois. On
a deviné icy les deux Enigmes du
Mois de May, fi le Mot de la premiere
eft une Flufte, & le Mot de la feconde
, le Soleil. Il y a des parys de con- ya
fequence fur ces paroles,
MaFille jamais ne me quite,
Si ce n'eft dans les lieux où je fuis trop
puiſſant.
Les uns veulent que ce foit l'Ombre,
d'autres la Lune , d'autres avec
plus d'apparence, l'Aurore. Nous verrons
au premier jour qui aura gagné.
Cependant je vous prie de me croire
voftre , &c.
Fermer
3
p. 23-35
Suite de ces caracteres, [titre d'après la table]
Début :
Varions les matiéres : Laissons-là les Bourgeois & leurs femmes, pour [...]
Mots clefs :
Habitants, Parisiens, Qualité, Chimère, Noblesse, Philosophe, Superbe, Sentiments, Provinciaux, Modeste, Familiarité, Préjugés, Bourgeoisie, Mépris, Femmes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de ces caracteres, [titre d'après la table]
Arións les matiéres : Laiſſons - là
les Bourgeois & leurs femmes ,
pour les reprendre chemin faifant ; &
parlons un peu des gens de Qualité.
C'est là vôtre ordre , Mde. Hûreux
ceux qui comme vous , fçavent en rendre
la Chimére refpectable , & qui par
leur affabilité , reftituent à l'Ignoble ,
comme un équivalent de l'égalité naturelle
entre les Hommes.
J'ai dit chimére ; & ce mot eft fans
conféquence ; c'est le langage des Philofophes
, & leurs idées ne gâtent perfonne
fur le train établi des chofes.
On pourroit dire là - deffus ', qu'il en
eft de la pure raifon , à peu près comme
de ces Antiques : Elle a fes Curieux qui
la prêchent par interêt ou par vanité ,
jamais par goût.
14
LE
MERCURE
Le Philofophe Roturier tâche dé
F'accréditer chez les Nobles ; il en voudroit
faire fes Dupes : Le noble Philofophe
quitte avec fon amour propre
fur le chapitre de la naiffance , ſe
cherche par elle des admirateurs.
Pouvoir être impunément fuperbe ; -
fentir que cela n'eft pas jufte & fe rendre
modefic , non , pour l'honneur de
l'être , mais par fageffe ; cela eft beau.
Eftre né fans Nobleffe , n'en point
cougir intérieurement , prêcher des Sentimens
d'égalité , fans mépris & fans envie
l'état du Noble, & par un paifible
amour pour la vérité ; c'eft avoir
des lumieres de raifon parfaite .
pour
Ces deux caractéres d'efprit que je
viens de peindre , font fans exemple ;
mais en revanche , nous avons des Fourbes
qu'on appelle Sages ou Philofophes
: Ils n'ont point les Vertus que je
viens de dire , mais ils ont de l'efprit ,
& beaucoup d'orgueil : Ils font avec ces
deux pièces , la même figure que s'ils
étoient en effet ce qu'ils feignent d'être
: Ils trompent les fots : & les Clairvo
yans font en fi petit nombre , qu'ils ne
vallent pas une exception.
Vous feriés furpriſe de voir ici
Mde
D
D'OCTOBRE. 25
Madame , avec quelle facilité certains
Hommes du plus haut rang abordent
leurs inférieurs ; j'ai fouvent regardé
leur façon de près.
Celui- ci vous careffe , vous tend la
main , vous fous-rit , familiarife , pourvû
qu'il ait des témoins ; car , c'eft un
râle de fimplicité trop brillant , pour
le perdre dans l'obfcurité. Nôtre homme
n'eft point fimple ; c'est un Acteurqui
veut être aplaudi : Il lui faut du
Spectacle : Tous les inftans ne font pas
favorables ; il en vient un : l'Acteur
Vous trouve. Vous devenez l'inftrument
& la victime de fa gloire : Vous restés
careffé , marqué de honte , confirmé
petit , infulté par l'eftime que s'acquiert
le Perfide qui vous facrifie , qui a joué
le Public & qui s'eft jojié lui- même ;
car , il jouit de l'aplaudiffement , fans fe
douter que c'eft un bien mal acquis.
Sans s'en douter , me dirés- vous ; oui,
Madame ; ajuftés cela, comme vous le
pourés ; mais la Comédie ne finit pas
autrement
.
Sur cela , je fais une refléxion . Le
Superbe hypocrite eft comme un Monftre
dans la Nature ; elle femble ne lui
avoir donné qu'un pur orgueil : Il n'ea
Octobre 1717. C
F
26 LE MERCURE
fait pas un ufage de bonne foy ; il fouftrait
ce vice aux yeux des autres ; il letravaille
, il en mafque la forme
l'unit par fon rafinement à des dehors
de modeftie , & fe fait enfin un
caractére de vice que j'appelle monftrueux
, par l'alliage raifonné du mauvais
avec l'aparence du bon.
Le Superbe qui va fon train d'orgueil
tout uniment , fait fa charge & remplit
fa vocation ; on fçait à quoy s'en tenir
avec lui.
Un jour , je me trouvai dans un endroit
où vint un de ces hauts Seigneurs
dont nous avons parlé ; il fe fit un écart
dans la compagnie ; on lui prodigua les
honnêtes déférences. Meffieurs , dit- il ,
avec un gefte de main , qui mélangeoit
artiftement la hauteur& la fimplicité , ou
qui pour mieux dire , étoit un équivoque
de l'une & de l'autre , auffi fateur
pour lui qu'il le croyoit flateur pour
nous ; Meffieurs , point de cérémonie ,
je vis fans façon , & partout où je vais ;
c'eft m'obliger que de n'en point faire.
Cela bien interprété , fignifioit ; on doit
des refpects à mon rang ,je le fçai ; je fuis
charme que vous ne l'ignoriés pas ,
mais , je vous en fais grace ; vous vous
D'OCTOBRE. 27
êtes mis en état , & cela me fuffit.
A vôtre avis , Madame , ay - je mal
fondu ce Compliment ; n'eft- ce pas là
le fens qu'il peut rendre ; & l'inférieur
n'eft-il pas bien flaté d'une familiarité
dont on ne l'honore , qu'en fe montrant
fatisfait des fentimens qu'il a de fa petiteffe.
Avec cela cependant , & d'autres vertus
de la même force , l'Homme de haute
Qualité gagne le titre de Philofophe :
Celui dont je vous parle, nous fit un récit
qui tendoit à nous prouver fa Modeftie;
mais , qui charioit en même tems
une HISTORIETTE de fes avantages.
Ce récit eft de trois lignes ; le
voici.
Les Provinciaux font fatiguans , nous
dit-il , je ne pû l'autre jour , me difpenfer
d'aller à une petite Ville dont je fuis
Seigneur; j'appris que les Habitans viendroient
en Corps me complimenter à
mon arrivée.LeGentil- homme deFrance
le plus ennemi de ces fadaifes là ; c'eſt
moi : La vanité de mes Confreres làdeffus,
m'eft infuportable . Pour me fauver
je dis à mes gens d'arrêter à deux lieuës
de la Ville , dans le deffein de n'entrer
qu'à dix heures du foir , & d'envoyer
Cij
28 LE MERCURE
dire que je n'arriverois que le lendemain
. Je m'affoupis pour mes péchés ;
on n'ofa me réveiller , & le lendemain,
je fus contraint d'effuyer la Kirielle de
refpects ridicules : Quelle corvée ! Je
baiffai mes glaces , & fis le malade .
Monfieur , lui dis-je ; le fommeil a
joué plus d'un mauvais tour à bien des
gens ; il endormit l'autre jour un Juge
au Palais , qui fut obligé d'opiner fur
ce qu'il n'avoit pas entendu ; cela eft
mortifiant , mais , dans vôtre avanture ,
il est bien modefte à vous de dire qu'il
vous deffervit , nous ne le penfons pas.
Tout ce que j'ai dit jufqu'ici , ne regarde
que l'homme du haut rang ; le
petit Noble ne peut guéres fe donnertes
airs mitigés ; la diitance d'un Bourgeois
à lui , n'eft pas affés grande , pour qu'ils
fuffent à leur place. Dénué de ces équipages
magnifiques , de cet apareil de domeftiques
qui fubjugue la vanité des
inférieurs , à la faveur d'un Sentiment
de vanité même , il n'a pour toute reffource
d'orgueil , que le maigre titre de
Noble ; & fa Philofophie , quand il fe
mêle d'en avoir , n'eft guéres au large
avec cela .
S'il contrefait le modefte ; ce ne peut
D'OCTOBRE.-
·29
eftre qu'avec le Bourgeois ; & fa modeitie
avec luy , ne feroit point fortune :
Le Bourgeois à la vérité, l'en croira fur fa
mine ; mais , il ne l'en louera pas ; il le
trouvera feulement dans l'ordre ; &
file Bourgeois eft plus riche , il croira
pouvoir en confcience , faire deux nombres
égaux en valeur , de fa roture & de
fes richeffes , avec la naiffance & la médiocrité
des biens du Noble , tant pour
tant, & le compte fait , fa fierté fe tient
en garde.
Il y a de l'erreur , dit intérieurement
le Noble qui fe doute bien du calcul ;
mais; comment faire pour la prouver au
Bourgeois ? Le voici , Madame.
Parmi les Hommes , le préjugé de la
Nobleffe eft violent ; le riche Bourgeois
a beau s'étourdir là - deffus , il n'y
a que façon de le prendre pour le rendre
au joug.
Le Gentil - homme employe une familiarité
franche & fans mélange odieux ,
raille la Nobleffe, vante le bon Citoyen ,
luy fait honneur de fa roture , & le confirme
dans le mépris qu'il a pour les
avantages de la naiffance. C'est là le
hameçon qui ratrape le Bourgeois qui
avoit rompu fes filets .
Ciij
30 LE MERCURE
Comme il s'étoit attendu à quelque
réfiftance de la part du Noble , quand
il avoit arrêté fon compte ; il eft charmé
de fa docilité , il en a de la reconnoiffan
te , il eftime , il admire enfin , celui qui
a bien voulu ne pas fentir qu'il eftoit
Gentil-homme:Voilà le grand oeuvre du
petit Noble Philofophe , dont l'amour
propre longtems contraint , fe fait enfin ,
une recolte à vie de refpect & de réputation.
Il me femble , Madame , que vous me
demandez , comment il en ufe avec
l'Homme de Qualité ; c'est une autre
allure ; jeune , il brigue fa compagnie,
fon amitié , fa confidence ; quelquefois
par un autre tour d'imagination , il travaille
d'efprit , de gefte & de dépenfe
pour arriver à prendre un ton d'égal à
égal , & lui donner cours en fa faveur ;
il s'enfle , fait la Grenouille & veut être
auffi gros que le Boeuf.
>
Si fon bien & fa fituation lui interdifent
le commerce des Gens de Qualité ,
& que par hazard il ayt à leur parler, il
affiche fur fon vifage , qu'il eft Gentilhomme
, & paroît à peu-prés dans le
goût de ces Avanturiers de Roman
cafque en tête & lance au poing , &
D'OCTOBRE.
qui fe vantent par la pofture.
Tous ces caractéres fe peuvent trouver
en Province , àl'air prés de focieté
moins aifé : Parlons de chofes plus nonvelles
pour vous Mde; par exemple, difons
un mot des femmes de Qualité ,
cela vous réjouira .
Oftés à la Campagnarde de Qualité
fon Mafque qu'elle porte ; quand mon
rée fur fa Hacquenée , elle traverse.
d'un Château à l'autre ; ôtés lui fa vanité
crûe fur les Antiquitez de fa Famille
, fon ton bruyant , fon estomac redreffé
par intervalles de réflexion , l'embaras
total de fa contenance , & fa marche
à mouvement uniforme ; car , tout
cela compofe l'Economie de fa figure ;
ôtés lui fon fils le Marquis & le Chevalier
, petits enfans qu'elle dreffe devant
vous à la révérence villageoife , & qui
par fatalité,font toujours morveux quand
ils arrivent afin d'être, mouché du
mouchoir de la Mere; paflés- moi le portrait
; ôtés-lui , dis-je toutes ces chofes , il
ne vous reste plus rien de curieux chez
elle , fi ce n'eft la longueur ou le ton
pathétique des complimens qu'elle fait ,
quand elle eft en Ville .
2
Tout cela vû & entendu , le fujet
Ciiij
3 LE MERCURE
eft épuifé , les femmes de Qualité dans
ce pays, font un fpectacle bien plus varié:
Les definirai je en général ? Le projet
eft hardy ; n'importe .
La femme de Qualité a tous les défauts
de la Bourgeoife ; mais, pour ainfi die ,
tirés au clair par l'éducation & l'ufage .
Elle poffede un goût de hardieffe fi hûreux
, qu'elle jouit du bénéfice de l'effronterie
fans être effrontée . Pent- être ,
ne doit - elle cette indulgence , qu'à la
nature de l'efprit des hommes , faciles à
donner des droits plus amples à qui les
étonne par de plus fortes impreffions.
L'air de mépris le mieux entendu de
la femme de Qualité pour la Bourgeoife;
ce font fes careffes & fes honnêterez ;
& là- deſſus , rien n'eft plus poly que la
femme de Qualité , dit la Bourgeoife ;
l'innocente qui ne voit pas le ftratageme
, & qui ne fent pas que par cette politeffe
, la voila marquée au coin de fubordination
.
Dans la femme de Qualité , l'habillement
, la marche , le gefte & le
ton, tout eft formé par les Graces ; mais,
la Nature ne les a point faites ; ce ne
font point de ces graces qui font partie
néceffaire de la figure , que l'on a fans y
D'OCTOBRE. 33
penfer , qui nous fuivent par tout , qui
font. en nous , qui font nous mêmes ; ce
font des Graces de hazard, d'aprés coup,
que la vanité des Parens a commencées,
que l'exemple & le commerce aifé des
autres femmes ont avancées , & qu'un.
étude de vanité perfonnelle a finies.
Graces ridicules aux yeux raifonnables
, attirantes pour les jeunes gens ,
impofantes pour le peuple , inimitables
aux Bourgeoifes , quoique toujours copiées
par elles , voifines du mal dont
elles applaniffent les voyes , & peut- être.
le terme de l'orgueil .
Et voila, Mde, ce que l'on appelle , Air
du monde .
On ne peut aisément exprimer ce que
c'eltque
le commerce mutuel des femmes
de Qualité ; fans aller même jusqu'au
crime, tout eft jeu pour elles, jufqu'à leur
réputation ; & ce qui paroît incroyable ,
leur réputation même eft un jeu pour
ceux dont elles dépendent.
Parmi elles , attrappe qui peut , le dit
qui veut , un bon mot tire tout le monde
d'affaire ; elles font les Confidentes
les unes des autres, fe préftent réciproquement
fecours dans l'occafion , fe
promettent le fecret que réciproquement .
34 LE MERCURE
elles violent auffi ; la médiſance court ,
on la croife par une autre , & pendant
que la demande & la repartie amuſent
le Public, elles reftent en bonnes amies ,
fpectatrices des effets plaifans de leur
perfidie.
Il y a l'efpece des femmes tendres ;
ce font celles dont le coeur embraffe la
profeffion du bel amour ; leur éfprit
fourmille d'idées délicates ; elles aiment
en un mot , plùs par métier que par paffion
: Un Amant infidele met leur talent
au jour ; fans lui , on ne fçauroit pas qu'elles
ont mille graces attendriffantes dans
une affiction de tendreffe .
promena-
Il y a l'efpece des femmes coquettes
: Celles- la font l'amour indiftinctement
; ce font des femmes à
des , à rendés- vous imprudens ; ce font
des furieufes d'éclat ; elles ne languiffent
point , elles aiment hardiment , fe
plaignent de même ; c'eft pour elles , faveur
du hazard , quand on trouve un
de leurs billets d'intrigue ; tout cela va
au profit de leur gloire. Il y a les femmes
prudes ; ce font celles qui s'entefent
, non de l'amour de l'ordre , mais ,
de l'estime qu'on fait de ceux qui font
dans l'ordre : Elles font ordin airement
D'OCTOBRE. 135
âgées, cabale d'autant plus dangereufe,
qu'elle eft du côté des plaifirs dans une
oifiveté dont elle enrage. Je vous les
peindrai une autrefois , Mde, en achevant
l'article des femmes de Qualitez qui ne
fait que commencer & qui n'a rien
dit encore des exceptions avantageufes.
les Bourgeois & leurs femmes ,
pour les reprendre chemin faifant ; &
parlons un peu des gens de Qualité.
C'est là vôtre ordre , Mde. Hûreux
ceux qui comme vous , fçavent en rendre
la Chimére refpectable , & qui par
leur affabilité , reftituent à l'Ignoble ,
comme un équivalent de l'égalité naturelle
entre les Hommes.
J'ai dit chimére ; & ce mot eft fans
conféquence ; c'est le langage des Philofophes
, & leurs idées ne gâtent perfonne
fur le train établi des chofes.
On pourroit dire là - deffus ', qu'il en
eft de la pure raifon , à peu près comme
de ces Antiques : Elle a fes Curieux qui
la prêchent par interêt ou par vanité ,
jamais par goût.
14
LE
MERCURE
Le Philofophe Roturier tâche dé
F'accréditer chez les Nobles ; il en voudroit
faire fes Dupes : Le noble Philofophe
quitte avec fon amour propre
fur le chapitre de la naiffance , ſe
cherche par elle des admirateurs.
Pouvoir être impunément fuperbe ; -
fentir que cela n'eft pas jufte & fe rendre
modefic , non , pour l'honneur de
l'être , mais par fageffe ; cela eft beau.
Eftre né fans Nobleffe , n'en point
cougir intérieurement , prêcher des Sentimens
d'égalité , fans mépris & fans envie
l'état du Noble, & par un paifible
amour pour la vérité ; c'eft avoir
des lumieres de raifon parfaite .
pour
Ces deux caractéres d'efprit que je
viens de peindre , font fans exemple ;
mais en revanche , nous avons des Fourbes
qu'on appelle Sages ou Philofophes
: Ils n'ont point les Vertus que je
viens de dire , mais ils ont de l'efprit ,
& beaucoup d'orgueil : Ils font avec ces
deux pièces , la même figure que s'ils
étoient en effet ce qu'ils feignent d'être
: Ils trompent les fots : & les Clairvo
yans font en fi petit nombre , qu'ils ne
vallent pas une exception.
Vous feriés furpriſe de voir ici
Mde
D
D'OCTOBRE. 25
Madame , avec quelle facilité certains
Hommes du plus haut rang abordent
leurs inférieurs ; j'ai fouvent regardé
leur façon de près.
Celui- ci vous careffe , vous tend la
main , vous fous-rit , familiarife , pourvû
qu'il ait des témoins ; car , c'eft un
râle de fimplicité trop brillant , pour
le perdre dans l'obfcurité. Nôtre homme
n'eft point fimple ; c'est un Acteurqui
veut être aplaudi : Il lui faut du
Spectacle : Tous les inftans ne font pas
favorables ; il en vient un : l'Acteur
Vous trouve. Vous devenez l'inftrument
& la victime de fa gloire : Vous restés
careffé , marqué de honte , confirmé
petit , infulté par l'eftime que s'acquiert
le Perfide qui vous facrifie , qui a joué
le Public & qui s'eft jojié lui- même ;
car , il jouit de l'aplaudiffement , fans fe
douter que c'eft un bien mal acquis.
Sans s'en douter , me dirés- vous ; oui,
Madame ; ajuftés cela, comme vous le
pourés ; mais la Comédie ne finit pas
autrement
.
Sur cela , je fais une refléxion . Le
Superbe hypocrite eft comme un Monftre
dans la Nature ; elle femble ne lui
avoir donné qu'un pur orgueil : Il n'ea
Octobre 1717. C
F
26 LE MERCURE
fait pas un ufage de bonne foy ; il fouftrait
ce vice aux yeux des autres ; il letravaille
, il en mafque la forme
l'unit par fon rafinement à des dehors
de modeftie , & fe fait enfin un
caractére de vice que j'appelle monftrueux
, par l'alliage raifonné du mauvais
avec l'aparence du bon.
Le Superbe qui va fon train d'orgueil
tout uniment , fait fa charge & remplit
fa vocation ; on fçait à quoy s'en tenir
avec lui.
Un jour , je me trouvai dans un endroit
où vint un de ces hauts Seigneurs
dont nous avons parlé ; il fe fit un écart
dans la compagnie ; on lui prodigua les
honnêtes déférences. Meffieurs , dit- il ,
avec un gefte de main , qui mélangeoit
artiftement la hauteur& la fimplicité , ou
qui pour mieux dire , étoit un équivoque
de l'une & de l'autre , auffi fateur
pour lui qu'il le croyoit flateur pour
nous ; Meffieurs , point de cérémonie ,
je vis fans façon , & partout où je vais ;
c'eft m'obliger que de n'en point faire.
Cela bien interprété , fignifioit ; on doit
des refpects à mon rang ,je le fçai ; je fuis
charme que vous ne l'ignoriés pas ,
mais , je vous en fais grace ; vous vous
D'OCTOBRE. 27
êtes mis en état , & cela me fuffit.
A vôtre avis , Madame , ay - je mal
fondu ce Compliment ; n'eft- ce pas là
le fens qu'il peut rendre ; & l'inférieur
n'eft-il pas bien flaté d'une familiarité
dont on ne l'honore , qu'en fe montrant
fatisfait des fentimens qu'il a de fa petiteffe.
Avec cela cependant , & d'autres vertus
de la même force , l'Homme de haute
Qualité gagne le titre de Philofophe :
Celui dont je vous parle, nous fit un récit
qui tendoit à nous prouver fa Modeftie;
mais , qui charioit en même tems
une HISTORIETTE de fes avantages.
Ce récit eft de trois lignes ; le
voici.
Les Provinciaux font fatiguans , nous
dit-il , je ne pû l'autre jour , me difpenfer
d'aller à une petite Ville dont je fuis
Seigneur; j'appris que les Habitans viendroient
en Corps me complimenter à
mon arrivée.LeGentil- homme deFrance
le plus ennemi de ces fadaifes là ; c'eſt
moi : La vanité de mes Confreres làdeffus,
m'eft infuportable . Pour me fauver
je dis à mes gens d'arrêter à deux lieuës
de la Ville , dans le deffein de n'entrer
qu'à dix heures du foir , & d'envoyer
Cij
28 LE MERCURE
dire que je n'arriverois que le lendemain
. Je m'affoupis pour mes péchés ;
on n'ofa me réveiller , & le lendemain,
je fus contraint d'effuyer la Kirielle de
refpects ridicules : Quelle corvée ! Je
baiffai mes glaces , & fis le malade .
Monfieur , lui dis-je ; le fommeil a
joué plus d'un mauvais tour à bien des
gens ; il endormit l'autre jour un Juge
au Palais , qui fut obligé d'opiner fur
ce qu'il n'avoit pas entendu ; cela eft
mortifiant , mais , dans vôtre avanture ,
il est bien modefte à vous de dire qu'il
vous deffervit , nous ne le penfons pas.
Tout ce que j'ai dit jufqu'ici , ne regarde
que l'homme du haut rang ; le
petit Noble ne peut guéres fe donnertes
airs mitigés ; la diitance d'un Bourgeois
à lui , n'eft pas affés grande , pour qu'ils
fuffent à leur place. Dénué de ces équipages
magnifiques , de cet apareil de domeftiques
qui fubjugue la vanité des
inférieurs , à la faveur d'un Sentiment
de vanité même , il n'a pour toute reffource
d'orgueil , que le maigre titre de
Noble ; & fa Philofophie , quand il fe
mêle d'en avoir , n'eft guéres au large
avec cela .
S'il contrefait le modefte ; ce ne peut
D'OCTOBRE.-
·29
eftre qu'avec le Bourgeois ; & fa modeitie
avec luy , ne feroit point fortune :
Le Bourgeois à la vérité, l'en croira fur fa
mine ; mais , il ne l'en louera pas ; il le
trouvera feulement dans l'ordre ; &
file Bourgeois eft plus riche , il croira
pouvoir en confcience , faire deux nombres
égaux en valeur , de fa roture & de
fes richeffes , avec la naiffance & la médiocrité
des biens du Noble , tant pour
tant, & le compte fait , fa fierté fe tient
en garde.
Il y a de l'erreur , dit intérieurement
le Noble qui fe doute bien du calcul ;
mais; comment faire pour la prouver au
Bourgeois ? Le voici , Madame.
Parmi les Hommes , le préjugé de la
Nobleffe eft violent ; le riche Bourgeois
a beau s'étourdir là - deffus , il n'y
a que façon de le prendre pour le rendre
au joug.
Le Gentil - homme employe une familiarité
franche & fans mélange odieux ,
raille la Nobleffe, vante le bon Citoyen ,
luy fait honneur de fa roture , & le confirme
dans le mépris qu'il a pour les
avantages de la naiffance. C'est là le
hameçon qui ratrape le Bourgeois qui
avoit rompu fes filets .
Ciij
30 LE MERCURE
Comme il s'étoit attendu à quelque
réfiftance de la part du Noble , quand
il avoit arrêté fon compte ; il eft charmé
de fa docilité , il en a de la reconnoiffan
te , il eftime , il admire enfin , celui qui
a bien voulu ne pas fentir qu'il eftoit
Gentil-homme:Voilà le grand oeuvre du
petit Noble Philofophe , dont l'amour
propre longtems contraint , fe fait enfin ,
une recolte à vie de refpect & de réputation.
Il me femble , Madame , que vous me
demandez , comment il en ufe avec
l'Homme de Qualité ; c'est une autre
allure ; jeune , il brigue fa compagnie,
fon amitié , fa confidence ; quelquefois
par un autre tour d'imagination , il travaille
d'efprit , de gefte & de dépenfe
pour arriver à prendre un ton d'égal à
égal , & lui donner cours en fa faveur ;
il s'enfle , fait la Grenouille & veut être
auffi gros que le Boeuf.
>
Si fon bien & fa fituation lui interdifent
le commerce des Gens de Qualité ,
& que par hazard il ayt à leur parler, il
affiche fur fon vifage , qu'il eft Gentilhomme
, & paroît à peu-prés dans le
goût de ces Avanturiers de Roman
cafque en tête & lance au poing , &
D'OCTOBRE.
qui fe vantent par la pofture.
Tous ces caractéres fe peuvent trouver
en Province , àl'air prés de focieté
moins aifé : Parlons de chofes plus nonvelles
pour vous Mde; par exemple, difons
un mot des femmes de Qualité ,
cela vous réjouira .
Oftés à la Campagnarde de Qualité
fon Mafque qu'elle porte ; quand mon
rée fur fa Hacquenée , elle traverse.
d'un Château à l'autre ; ôtés lui fa vanité
crûe fur les Antiquitez de fa Famille
, fon ton bruyant , fon estomac redreffé
par intervalles de réflexion , l'embaras
total de fa contenance , & fa marche
à mouvement uniforme ; car , tout
cela compofe l'Economie de fa figure ;
ôtés lui fon fils le Marquis & le Chevalier
, petits enfans qu'elle dreffe devant
vous à la révérence villageoife , & qui
par fatalité,font toujours morveux quand
ils arrivent afin d'être, mouché du
mouchoir de la Mere; paflés- moi le portrait
; ôtés-lui , dis-je toutes ces chofes , il
ne vous reste plus rien de curieux chez
elle , fi ce n'eft la longueur ou le ton
pathétique des complimens qu'elle fait ,
quand elle eft en Ville .
2
Tout cela vû & entendu , le fujet
Ciiij
3 LE MERCURE
eft épuifé , les femmes de Qualité dans
ce pays, font un fpectacle bien plus varié:
Les definirai je en général ? Le projet
eft hardy ; n'importe .
La femme de Qualité a tous les défauts
de la Bourgeoife ; mais, pour ainfi die ,
tirés au clair par l'éducation & l'ufage .
Elle poffede un goût de hardieffe fi hûreux
, qu'elle jouit du bénéfice de l'effronterie
fans être effrontée . Pent- être ,
ne doit - elle cette indulgence , qu'à la
nature de l'efprit des hommes , faciles à
donner des droits plus amples à qui les
étonne par de plus fortes impreffions.
L'air de mépris le mieux entendu de
la femme de Qualité pour la Bourgeoife;
ce font fes careffes & fes honnêterez ;
& là- deſſus , rien n'eft plus poly que la
femme de Qualité , dit la Bourgeoife ;
l'innocente qui ne voit pas le ftratageme
, & qui ne fent pas que par cette politeffe
, la voila marquée au coin de fubordination
.
Dans la femme de Qualité , l'habillement
, la marche , le gefte & le
ton, tout eft formé par les Graces ; mais,
la Nature ne les a point faites ; ce ne
font point de ces graces qui font partie
néceffaire de la figure , que l'on a fans y
D'OCTOBRE. 33
penfer , qui nous fuivent par tout , qui
font. en nous , qui font nous mêmes ; ce
font des Graces de hazard, d'aprés coup,
que la vanité des Parens a commencées,
que l'exemple & le commerce aifé des
autres femmes ont avancées , & qu'un.
étude de vanité perfonnelle a finies.
Graces ridicules aux yeux raifonnables
, attirantes pour les jeunes gens ,
impofantes pour le peuple , inimitables
aux Bourgeoifes , quoique toujours copiées
par elles , voifines du mal dont
elles applaniffent les voyes , & peut- être.
le terme de l'orgueil .
Et voila, Mde, ce que l'on appelle , Air
du monde .
On ne peut aisément exprimer ce que
c'eltque
le commerce mutuel des femmes
de Qualité ; fans aller même jusqu'au
crime, tout eft jeu pour elles, jufqu'à leur
réputation ; & ce qui paroît incroyable ,
leur réputation même eft un jeu pour
ceux dont elles dépendent.
Parmi elles , attrappe qui peut , le dit
qui veut , un bon mot tire tout le monde
d'affaire ; elles font les Confidentes
les unes des autres, fe préftent réciproquement
fecours dans l'occafion , fe
promettent le fecret que réciproquement .
34 LE MERCURE
elles violent auffi ; la médiſance court ,
on la croife par une autre , & pendant
que la demande & la repartie amuſent
le Public, elles reftent en bonnes amies ,
fpectatrices des effets plaifans de leur
perfidie.
Il y a l'efpece des femmes tendres ;
ce font celles dont le coeur embraffe la
profeffion du bel amour ; leur éfprit
fourmille d'idées délicates ; elles aiment
en un mot , plùs par métier que par paffion
: Un Amant infidele met leur talent
au jour ; fans lui , on ne fçauroit pas qu'elles
ont mille graces attendriffantes dans
une affiction de tendreffe .
promena-
Il y a l'efpece des femmes coquettes
: Celles- la font l'amour indiftinctement
; ce font des femmes à
des , à rendés- vous imprudens ; ce font
des furieufes d'éclat ; elles ne languiffent
point , elles aiment hardiment , fe
plaignent de même ; c'eft pour elles , faveur
du hazard , quand on trouve un
de leurs billets d'intrigue ; tout cela va
au profit de leur gloire. Il y a les femmes
prudes ; ce font celles qui s'entefent
, non de l'amour de l'ordre , mais ,
de l'estime qu'on fait de ceux qui font
dans l'ordre : Elles font ordin airement
D'OCTOBRE. 135
âgées, cabale d'autant plus dangereufe,
qu'elle eft du côté des plaifirs dans une
oifiveté dont elle enrage. Je vous les
peindrai une autrefois , Mde, en achevant
l'article des femmes de Qualitez qui ne
fait que commencer & qui n'a rien
dit encore des exceptions avantageufes.
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