Résultats : 1 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 68-74
SUITE DES CARACTERES de M. de Marivaux.
Début :
Nous parlions l'autre jour de l'amour propre de l'Auteur excellent ou supérieur ; [...]
Mots clefs :
Madame, Auteur, Amour propre, Esprit, Monde, Homme supérieur, Ouvrages, Vanité, Estimer, Grands médiocres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DES CARACTERES de M. de Marivaux.
SUITE DES CARACTERES
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
de M. de Marivaux .
N
Ous parlions l'autre jour de l'amour
propre de l'Auteur excellent ou fupérieur
; & je vous dis là deffus , Madame ,
que cet Auteur fçavoit fes avantages :
Qu'il fe difoit , je connois ma fupériorité ;
cela eft doux , mais , il me revient encore
un plaifir bien flateur à prendre ; c'eft de
voir les autres , la connoître avec moi.
Ces autres , Madame , ce font des hommes
orgueilleux , comme lui ; qui compofent
ou qui ne compofent pas . Mais en un
mot , qui ont de l'efprit , qui font marqués
dans le monde , comme gens qui en ont
beaucoup , qui s'en croyent encore davantage
, parce qu'ils fuppofent que le Public
jaloux,loue modiquement , & que quand
il va pour nous jufqu'à l'eftime
c'eft figne qu'il devroit aller plus loin :
Gens enfin qui font fentinelle , fur tout à
ce qui paroît de beau , qui vont & viennent
pour en arrêter les impreffions , dans la
crainte que ce beau ne leur nuife , & qu'en
penfant indirectement à eux , on ne préfumât
pas qu'ils pûffent en faire ou dire
autant & même plus.
>
>
Voilà , Madame , quels font ceux de qui
DE JUIN. 69
l'Auteur fupérieur veut un hommage .
Cet hommage ; je vous ai dit ce que c'étoit
: Ce n'eft le plus fouvent qu'un gefte
un mot ; c'eft le filence mefme de certaine
espéce.
>
Il faut eftre bien fin, pour expliquer de pareils
fignes que la jaloufie de ceux meſmes à
qui ils échappent , rend obfcurs : Ce font
comme des Enigmes , dont l'homme fupépérieur
a le talent de trouver le Mot; mais ,
il fe garde bien de laiffer apperçevoir qu'il
l'a trouvé .
Non pas , qu'il paroiffe indifférent aux
louanges formelles qu'on veut bien lui donner
; l'air d'indifférence feroit trop groffier ,
& qui veut trop prouver , ne prouve rien.
Ce n'eft pas là le party qu'il prend ; cela
ne feroit digne que d'un mal- droit qui
ne fçauroit pas qu'il eft des occafions , où
pour faire mystére de toute fa vanité , il
faut en montrer un peu ; parce qu'il ne leroit
pas naturel de n'en point avoir alors ,
& de ne pas reffembler à tous les autres
hommes & c .
,
Bien loin donc d'eftre indifférent aux éloges
, illes reçoit d'un air ingénu , par lequel
il femble dire : Tenés , Meffieurs , je
n'y entends point de fineffe ; franchement
vôtre approbation me ffate ; j'ai du plaiſir
à vous voir eftimer ce que j'ai fait ; vous
récompenfés mon travail,
Et voilà , Madame , ce qui s'appelle agir
70 LE
MERCURE
en habile homme : Voulés- vous fçavoir ce
qui arrive de cela .
Il a forcé les autres à l'admirer ; ils
ont rougi de fe trouver inférieurs . Imaginez
- vous une jolie femme qui n'a pû
s'empêcher de convenir avec elle - même
, que fes appas le cédent à ceux de
fa Compagne . Quelle mortification ?
Eh bien , nos gens ont fenti un chagrin
de la même nature ! Mais , de la façon
dont s'y prend l'homme fupérieur , ils fe
trouvent foulagez .
Ils ont comprendre qu'il n'a pas apperçu
l'excez humiliant de leur admiration
; c'eft autant de diminué fur la honte
de l'avoir fenti Ils n'en ont û de témoins
qu'eux- mêmes ; ce témoin là n'eſt
point incorruptible , on peut fe fauver
avec lui ; à la fin , il fe trouvera qu'il
s'eft trompé.
D'ailleurs , cet homme fupérieur auroit
pû furprendre leur fécret ; il l'ignore ,
il ne leur a pas fait tout le mal qu'il pouvoit
leur faire ; ils l'en haïffent moins ,
ils le fupportent ; volontiers même lui veulent-
ils du bien ; parce que l'ignorance
où il eft de ce qu'il vaut , les mer plus
à leur aife en le loüant , & rend la loüange
fans conféquence , & de pair à pair :
Voici un homme , difent-ils , qui n'abufera
point de l'eftime que nous lui montrerons
; il l'a fimplement efpérée , &
DE JUIN. 71
cela nous fait honneur : Car , efpérer un
bien , c'eft l'eftimer foi - même : En n'en
regardant pas l'acquifition comme infaillible
, c'eft nous dire , je fouhaite de l'obtenir
; jugez fi je le mérite. Nous voici
donc juges & difpenfateurs de ce bien
qu'il attend ; c'eft jouer un rolle avantageux
, & plus noble que le fien même.
Aprés ces courtes réfléxions , qui dans
l'efprit de nos admirateurs , s'arrangent
en un inftant , & non par, reprifes comme
ici ; Le croiriez - vous , Madame , Madame , l'affront
s'oublie , leur dépit paffe , l'art de l'Auteur
a mis , pour ainfi dire , un appareil
à tout ; il fort juftifié , parce qu'il a fçû
raccommoder les autres avec eux - mêmes,
en amuſant leur vanité par de petits profits
, qui lui font regarder fon defavanta
ge paffé , comme une fauffe allarme .
Que conclure de la confiance de nos
Dupes , qui croient s'eftre effarouchés malà
propos ?
Que l'homme vraiment fupérieur , eſt
celui qui fçait plier les autres à lui ſouffrir
, à lui pardonner fa fupériorité : Tout
homme fupérieur qui révolte les autres ,
n'eft pas fi fupérieur que l'on penfe ; je
dis , quand même on lui paffe en fécret
qu'il l'eft : Illui manque au moins de voir
qu'il intereffe la malice des autres à lui
refufer nettement , pour le punir , ce qu'il
veut emporter à force ouverte , & ce qu'il
72
LE MERCURE
qu'il pourroit obtenir fans bruit.
Car , quoique l'Auteur dont je vous
ai parlé , Madame , ait fait penfer aux
autres qu'ils traitent avec lui de pair
à pair ; cependant , le dépit de fe fentir
inférieurs les petites illufions dont ils
ont eu befoin pour perdre ce fentiment d'infériorité
, tant de mouvemens enfin , ont
laiffé chez eux des traces de ce fentiment-
même ; & l'Auteur revient fi fouvent
à la charge , les réveille fi fouvent,
ces traces , qu'elles fe fortifient au point
que petit à petit les illufions n'ont plus
de prife .
Voilà ce qui arrive en faveur de l'homme
fupérieur , quand il fçait fe ménager.
Ses Ouvrages peuvent impunément
mortifier l'orgueil des autres , pourvû
que par fa conduite perfonnelle , il repare
l'effet de fes Ouvrages : Il les gâte en
les appuyant de fa voix , qu'il fe réjoüiffe
de ce que les autres les trouvent bons ;
il doit alors des démonftrations de joye à
ceux qui l'environnent , & qu'il irriteroit ,
s'il ne paroiffoit touché de leur approbation
II lesa bleflé par l'excés de fes talens,
qu'il les guériffe , en ne s'en prévalant
que de leur aveu ; ce fera tenir
d'eux fes plaifirs. Par là , il calmera leur
orgueil par cet orgueil même : Ils ont
efté fachés de le fentir au deffus d'eux ,
ile
DE JUIN. · 73
ils feront Autez de penfer qu'il ne fe croit
loüable que fur leur parole ; il gouver
nera leur amour propre , tandis qu'ils s'i
magineront qu'ils gouvernent le fien.
·
Difons encore un mot de l'Auteur dont
j'ai d'abord peint l'amour propre : Si par
hazard , il fe trouve dans le monde avec
de Grands Médiocres , & qu'on vienne
à parler d'Ouvrages , quel parti croyezvous
que lui fera prendre fa vanité ?
De mettre les fiens fur le tapis ? Non
Madame , mais bien ceux des Grandsmédiocres.
Dans le monde , on eft fort perfuadé
que ces Meffieurs ont de l'efprit ; mais,
comme cet efprit eft entre deux fers , ni
excellent, ni médiocre ; la réputation qu'il
leur produit , eft comme indécife ; on ne
fçait pas bien à quel dégré d'eftime il
faut les honorer : Parler d'eux alors ,
leur donner occafion de briller , c'eft donner
fujet aux autres de les eftimer plus
hardiment , de fe déterminer du moins
fur leur compre ,, le plus favorablement
qui fera poffible ; c'eft leur procurer une
bonne fortune de paffage .
Vous me demanderez pourquoi leur
prêter ce fecours , & fe taire fur fon chapitre
?
Tout doucement , Mada te , car voici
un des plus fins & des plus fuperbes procédés
de l'amour propre dans nôtre Au
Juin 1718 ,
G
74
LE MERCURE
teur ; voyons ce qu'il penfe.
Il s'agit d'Ouvrages : Si je parle des
miens , mes inférieurs parleront des leurs ;
on me loüera , on les louera de même ,
& me voilà compromis ; car , ils feront
comparaifon avec moi . Non , non , faifons
garder le refpect qui m'eft dû : Je fuis defhonoré
fi l'on me loüe , & l'éloge ici le
plus digne de moi , c'eft de n'en point recevoir.
Qu'ils brillent au contraire , ces inférieurs
, & qu'ils brillent par moi- même
, le Géant a bonne grace à louer la
force des hommes ; c'eft montrer à l'oeil
fa grandeur & leur petiteffe . A leur égard ,
ils ne remarqueront pas l'affront que leur
fait mon fuffrage : La remarque eft au
deffus d'eux .
Voilà , Madame , ce que fignifie le
fecours dont vous vous étonniés , & que
nôtre Auteur prête aux Grands- Médiocres .
Une autrefois , Madame , nous verrons
le refte : Je vous parlerai des Mediocres ,
enfuite des Traducteurs , ou des amateurs
des Anciens : Vous verrez les combats
qu'ils ont livrez aux Modernes & leurs
malheurs : Préparés- vous , en attendant
à les regarder comme une Famille ruinée ,
où tout le monde jufqu'aux domestiques
fe plaint de la partie adverfe , & des indifférens
même au Procés.
Fermer