Eloge de Moliére , Difcours qui a remporté
le prix de l'Académie Françaiſe :
par M. de Champfort. Qui mores hominum
infpexit. A Paris, chez la Veuve
Regnard , imprimeur de l'Académie ,
Grand'fale du Palais , à la Providence ,
. & rue baffe des Urfins .
M. de Champfort déjà couronné en
vers à l'Académie Françaiſe il y a quelques
années , vient de prouver par ce
nouveau triomphe qu'il joint le mérite
d'un profateur & les connoiffances
d'un homme lettré au talent de la poëfie.
L'éloge de Moliere doit lui faire d'autant
plus d'honneur que le fujet , quoique
fécond , offroit de grandes difficultés &
demandoit à être traité avec beaucoup
de délicateffe . Les grands mouvemens
de l'éloquence & la pompe oratoire s'y
refufoient néceffairement , & il falloit
foutenir l'attention & l'intérêt , fans fortir
du ton d'un traité de littérature , ce
OCTOBRE. 1769. 105
qui demandoit de l'art & de l'efprit. L'auteur
a employé beaucoup de l'un & de
l'autre. Il promene rapidement le lecteur
, de la fcéne grecque à la fcéné latine
; il defcend aux théâtres Efpagnol ,
Anglais & Italien ; en fait obferver d'un
coup d'oeil les défauts & les beautés , &
au milieu de tous ces édifices ou groffiers
ou imparfaits , il éleve un monument à
la gloire de Moliére , créateur de la vraie
comédie fondée fur l'obfervation des
caracteres , la peinture & la réforme des
moeurs , & l'imitation fidele de la nature
.
Il commence par le contrafte qui ſe
préfentoit affez naturellement de l'honneur
que le premier corps littéraire de
l'Europe rend aujourd'hui à Moliére ,
avec l'efpéce de flétriffure attachée à la
profeffion de comédien qu'il exerçoit.
Tant qu'il vêcut , on vit dans fa per-
» fonne un exemple frappant de la bifarrerie
de nos ufages . On vit un ci-
» toyen vertueux , réformateur de fa pa-
» trie , défavoué par fa patrie & privé
» des droits de citoyen ; l'honneur vé-
» ritable féparé de tous les honneurs de
» convention , le génie dans l'aviliffe-
» ment & l'infamie affociée à la gloire ;
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
33
33
mélange inexplicable à qui ne connoi
troit point nos contradictions , à qui ne
fçauroit point que le théâtre , refpecté
» chez les Grecs , avili chez les Romains,
» reffufcité dans les états du fouverain
» Pontife , redevable de la premiere tragédie
à un archevêque , de la premiere
»comédie à un cardinal , protégé en France
par deux cardinaux , y fut à la fois ana-
» thématifé dans les chaires , autorisé
» par un privilége du Roi & profcrit
» dans les Tribunaux . »
Ce précis hiftorique de la deftinée du
théâtre eft fait avec jufteffe & rapidité.
Le portrait d'Ariftophane eft tracé d'une
maniere femblable & auffi heureufe.
« Satire cynique , cenfure ingénienfe, pa-
» rodie , vrai comique , fuperftition ,
» blafphême , faillie brillante , bouffon-
» nerie froide , Rabelais fur la fcéne ,
» tel eft Ariftophane : il attaque le vice
» avec le courage de la vertu , la vertu
» avec l'audace du vice . Traveftiffemens
» ridicules ou affreux ; perfonnages métaphyfiques
, allégorie révoltante , rien
» ne lui coûte ; mais de cet amas d'ab-
» furdités naiffent des beautés inatten-
» dues . D'une feule fcène partent mille
» traits de fatire qui fe difperfent & frap-
"
OCTOBRE. 1769. 107
» pent
à la fois. En un moment il a démafqué
un traître , infulté un magiftrat ,
» Aétri un délateur , calomnié un Juge
99.
L'auteur définit ainfi la bonne comédie.
« C'est la repréſentation naïve d'une ac-
» tion plaifante , où le poëte , fous l'appa-
» rence d'un arrangement facile & natu-
» rel , cache les combinaifons les plus
profondes ; fait marcher de front d'une
»maniere comique , le développement
de fon fujet , & celui de fes caracteres ,
» mis dans tout leur jour par leur mêlange
» & leur contrafte avec les fituations ;
» promenant le fpectateur de furprife
» en furprife , lui donnant beaucoup &
» lui promettant davantage ; faifant fer-
» vir chaque incident , quelquefois cha-
» que mor , à nouer ou à dénouer ; pro-
» duifant avec un feul moyen plafients
effers , tous préparés & non prévus ;
jufqu'à ce qu'enfin le dénouement dé-
» cèle , par fes réfultars , une utilité mo-
» rale , & laiffe voir le philofophe caché
» derriere le poëte ».
"
I juftifie très bien Moliere du reproche
injufte que lui font des rigoriftes inconféquens
, d'avoir enfeigné une morale
perverfe , & de s'être égaïé aux dépens de
la vieilleffe & de la verta. « Il n'immola
E vj
108 MERCURE DE FRANCE .
33
"
"
»
ود
"
"3
:
» point tout à la vertu ; donc il immola la
» vertu même telle fut la logique de la
prévention ou de la mauvaife foi. On fe
prévalut de quelques détails néceffaires'
» à la conftitution de fes pièces , pour
l'accufer d'avoir négligé les moeurs ,
comme fi des perfonnages de comédie
» devoient être des modeles de perfec-
» tion ; comme fi l'austérité , qui ne doit
» pas même être le fondement de la mo-
» rale , pouvoit être la bafe du théâtre.
» Eh ! que réfulte - t- il de fes pièces les
plus libres , de l'Ecole des Maris & de
» l'Ecole des Femmes ? Que le fexe n'eſt
point fait pour une gêne exceffive ; que
» la défiance l'irrite contre des tuteurs &
» des maris jaloux . Cette morale eſt - elle
» nuifible ? N'eft - elle pas fondée ſur la
» nature & fur la raifon ? Pourquoi prêter
" à Moliere l'odieux deffein de ridiculifer
la vieilleffe ? Est -ce fa faute fi un jeune
>> homme amoureux eft plus intéreffant
» qu'un vieillard ? fi l'avarice eft le défaut
» d'un âge avancé , plutôt que de la jeu-
» neffe ? Peut- il changer la nature & ren-
» verfer les vrais rapports des chofes ? Il
» eft l'homme de la vérité : s'il a peint
»des moeurs vicieufes , c'eft qu'elles exiftent
; & quand l'efprit général de la
OCTOBRE. 1769. 109
» pièce emporte leur condamnation , il a
rempli fa tâche ; il eſt un vrai Philofophe
& un homme vertueux ».
"
»
"
"
"
Il confidere l'homme , dans Moliere ,
après avoir canfidéré l'écrivain . « Il paroît
» qu'il méprifoit , ainfi que le grand Corneille
, cette modeftie affectée , ce menfonge
des ames communes , manége
» ordinaire à la médiocrité , qui appelle
» de fauffes vertus au fecours d'un petit
» talent. Auffi déploya- t- il toujours une
» hauteur inflexible à l'égard de ces hom-
» mes qui , fiers de quelques avantages
» frivoles , veulent que le génie ne le foit
» pas des fiens , exigent qu'il renonce
» pour jamais au fentiment de ce qui lui
» eft dû , & s'immole fans relâche à leur
» vanité. A cette raifon impartiale , il
joignoit l'efprit le plus obfervateur qui
» fût jamais. Il étudioit l'homme dans
" toutes les fituations ; il épioit fur tout
» ce premier fentiment fi précieux , ce
» mouvement involontaire qui échappe
» à l'ame dans fa furpriſe , qui révèle le
» fecret du caractère , & qu'on pourrait
appeler le mot du coeur . La maniere
» dont il excufoit les torts de fa femme ,
"
"
"
fe bornant à la plaindre , Gi elle étoit
» entraînée vers la coquetterie par un
» charme auffi invincible qu'il étoit lui110
MERCURE DE FRANCE.
""
» même entraîné vers l'amour , décèle à
» la fois bien de la tendreffe , de la force
»d'efprit & une grande habitude de réflexion.
Mais fa philofophie ni l'aſcen
» dant de fon efprit fur fes paffions , ne
pût empêcher l'homme qui a le plus
» fait rire la France , de fuccomber à la
» mélancolie ; deſtinée qui lui fut com-
" mune avec plufieurs poëtes comiques ;
» foit que la mélancolie accompagne na-
» turellement le génie de la réflexion ,
" foit que l'obfervateur trop attentif du
» coeur humain , en foit puni par le mal-
» heur de le connoître .
Les circonstances qui fuivirent la mort
de Moliere , font tracées avec force &
fenfibilité. Il meurt , & tandis que Paris
étoit inondé , à l'occafion de fa mort ,
" d'épigrammes folles & cruelles , fes
» amis font forcés de cabaler pour lui ob-
» tenir un peu de terre. On la lui refufe
» long temps ; on déclare fa cendre indigne
de fe mêler avec celle des Hat-
» pagons & des Tartuffes dont il a vengé
"fon pays ; & il faut qu'un corps illuftre
attende cent années pour apprendre à
» l'Europe que nous ne fommes pas tous
des barbares » .
Le panégyrifte de Moliere n'épargne
pas ceux qui ont fubftitué au comique
OCTOBRE. 1769. 111
. و و
>
vrai & profond de ce grand homme , le
genre mixte , que l'on appelle comique
larmoyant , dont lemodele exiftoit depuis
long - temps dans l'Andrienne , que la
Chauffée à développé , & auquel on a
joint depuis l'art de la pantomime. « La
trempe vigoureufe de fon génie le mit
» fans peine au- deffus de deux genres qui
depuis ont occupé la fcène : l'un eft le
» comique attendriffant , trop admiré
- trop décrié ; gente inférieur , qui n'eft
» pas fans beauté ; mais qui fe propofant
» de tracer des modeles de perfection
» manque fouvent de vraisemblance , &
» eft peut-être forti des bornes de l'art en
» voulant les reculer : l'autre , eft ce genre
plus foible encore qui fubftituant à
» l'imitation éclairée de la nature , à cette
» vérité toujours intéreffante , feul but de
» tous les beaux arts , une imitation puérile
, une vérité minutieufe , fait de la
fcène un miroir où fe répétent froide-
» ment & fans choix les détails les plus
» frivoles , exclud du théâtre ce bel af-
» fortiment de parties heureufement com-
» binées , fans lequel il n'y a point de
» vraie création , & renouvellera parmi
» nous ce qu'on a vu chez les Romains ,
» la comédie changée en fimple panto-
99
ود
112 MERCURE DE FRANCE.
» mime, dont il ne restera rien à la poſté
rité , que le nom des acteurs , qui , par
» leurs talens , auront caché la mifere &
» la nullité des poëtes ".
"
"
M. de Champfort finit par quelques
réflexions fur les difficultés & les épines
fans nombre dont on a femé la carriere
de la comédie , qu'il prétend cependant
n'être pas encore abfolument fermée.
» Des conditions entieres qui autrefois
payoient fidélement un tribut de ridi-
» cules à la ſcène , font parvenues à fe
fouftraire à la justice dragmatique ; privilége
que ne leur eût point accordé le
» fiécle précédent , qui ne confultoit point
»en pareil cas les intéreffés , & n'écou-
» toit pas la laideur déclamant contre l'art
» de peindre. Certains vices ont formé
» les mêmes prétentions , & ont trouvé
» une faveur générale ; ce font des vices
protégés par le public , dans la poffef-
»fion defquels on ne veut point être in-
» quiété , & le poëte eft forcé de les mé-
» nager , comme des coupables puiffans ,
» que la multitude des complices met à
l'abri des recherches » .
Malgré ces obftacles , l'auteur eft perfuadé
que nous fommes encore en fonds
pour pouvoir fournir à un poëte comique
OCTOBRE. 1769. 113
de quoi nous faire rire à nos dépens : il
attend ce poëte comique , & nous l'attendons
avec lui.
Nous aurions voulu pouvoir placer ici
un plus grand nombre de morceaux de
ce difcours , qui eft en général bien penſé
& bien écrit , où le mérite de Moliere eft
fenti & n'eft jamais exagéré , & où l'auteur
ne fort jamais de fon fujet , & le
remplit.
On vend chez la veuve Regnard un
autre éloge de Moliere , qui n'a point
concouru pour l'académie Françoiſe , &
dont la dévife , tirée de l'Héloïſe de J. J.
Rouffeau , eft : Les moeurs ont changé ;
mais il n'eft plus revenu de peintre.