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3251
p. 83-94
OBSERVATIONS Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant Général de l'Artillerie, sur le Mémoire de la théorie de l'Artillerie qui a été lu à l'assemblée publique de l'Académie des Sciences, le 13 Novembre 1751, & qui a été inseré dans la seconde Partie du Mercure du mois de Décembre de la même année.
Début :
On voit par les expériences qu'a faites M. le Chevalier Darcy, citées [...]
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant Général de l'Artillerie, sur le Mémoire de la théorie de l'Artillerie qui a été lu à l'assemblée publique de l'Académie des Sciences, le 13 Novembre 1751, & qui a été inseré dans la seconde Partie du Mercure du mois de Décembre de la même année.
OBSERVATIONS
Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant
Général de l'Artillerie, sur le Mémoire
de la théorie de l'Artillerie qui a été lu
à l'assemblée publique de l'Académie des
Sciences, le 13 Novembre 1751, &
qui a été inseré dans la seconde Partie du
Mercure du mois de Décembre de la même
année.
On voit par les expériences qu'a faites
M. le Chevalier Darcy, citées
dans son Mémoire, que cet Académicien
doit proposer des changemens dans les
bouches à feu, qui les rendront d'un usa-
ge & d'un effet beaucoup plus utiles que
celles dont on se sert à présent en France
& ailleurs: selon lui, les anciens Offi-
ciers d'Artillerie n'ont rien donné sur cet-
te matiere, dont il ait pu tirer quelques
principes. Les Modernes verront avec plai-
sit & recevront avec une reconnoissance
proportionnée à la découverte, des ins-
tructions dont les succès les mettront à
portée de mieux servit l'Etat, par la ma-
niere d'employer les armes à la guerre,
soit en établissant des batteries, soit pour
le transport de l'Artillerie qui deviendra
D vij
84 MERCURE DE FRANCE.
plus facile, en changeant les dimensions
des piéces qui sont aujourd'hui en usage;
desorte que par les principes qui vont
nous être donnés, & par les expérien-
ces qu'a faites M. le Chevalier Darcy,
conséquentes d'une théorie bien réfléchie
& bien raisonnée, n admettant pour vé-
rités que les faits que cet Académicien a
constatés par lui-même, nous agirons avec
beaucoup plus de certitude & de préci-
sion dans la pratique. Les effets de la
poudre que l'on avoit cru jusqu'ici varia-
bles, ne pourront être que constans, en
suivant exactement ce qui sera prescrit,
& les progrès de l'Art en général ne se-
ront plus retardés.
M. le Chevalier Darcy juge qu'il y a
beaucoup d'erreurs, dans les résultats des
expériences faites sur la portée des bou-
lets. On convient que la même piéce
chargée avec la même quantité de poudre,
exactement pésée, donne à chaque coup
quelque différence dans les portées, quel-
que attention & précision qu'on observe:
plusieurs accidens que la pratique la plus
exacte ne peut prévoir, en sont la causc.
L'air entre pour beaucoup dans la diffé-
rence des portées, elles sont plus longues
le soir & le matin, & dans un terus bas
& pluvieux qu'à l'ardeur du Soleil vers
le milieu du jour.
AVRIL.
1752.
85:
Elles ne sont point assez sensibles, lors-
que les attentions sur la charge des pié-
ces sont bien observées pour ne servir de
régle au service de l'Artillerie, peut-être
même avec moins d'incertitude que ne
le suppose M. le Chevalier Darcy.
C'est d'après ces expériences faites &
repetées avec la plus grande attention,
que l'on a jugé la charge de la piéce de
vingt quatre, devoir être de huit à neut
livres de poudre.
Les expériences qu'a faites M. le Che-
valier Darcy, sur la loi que doit suivre
l'inflammation de la poudte peuvent dif-
férer de celles d'habiles Philiciens, qui
n'ont donné les leurs que sur des à peu
près, d'une maniere conjecturale & non
décisive.
Celles qu'a fait le même Auteur pour
prouver la vîtesse de l'inflammation, &
la promptitude des effets de la poudre ren-
fermée, n'auront certainement pas trouvé
de contradiction, l'usage commun des
fusils & carabines pour les troupes, les
boëtes tirées pour les réjouissances, les
perards, les mines, &c. en sont des preu-
ves à la portée de tout le monde.
Les objets qui paroissent le plus inté-
resser & mériter l'attention de cet Acadé-
micien, sont en premier lieu la longucur.
Digizes bOOg
86 MERCURE DE FRANCE.
des piéces qu'il veut proportionner à la
quantité de poudre, dont elles doivent
être chargées pour faire le plus grand
effet.
2°. Le point de la charge, où doit
être porté le fen, pour que l'inflamma-
tion soit la plus prompte, il conclut d'a-
près toutes les recherches les plus exactes
qu'il a pu faire, & ses propres expérien-
ces repetées pendant neuf mois avec M. le
Roi, son Confrere, que la charge la plus
avantageuse du canon, se trouve toujours
entre le tiers & la moitié de sa longueur,
en partant de la culasse.
Il décide aussi qu'une Piéce de vingt-
quatre seroit de la longueur la plus avan-
tageuse, si elle avoit trois cens quaran-
te pieds, étant chargée a huit livres
de poudre: ce sont ses propres termes.
Cette charge n est pas, felon lui, la
plus convenable, c'est au moins celle de
trente-deux livres, poids de la poudre
contenue dans le tiers de la longueur de
l'ame; en comptant de la culasse, qui est
de trois pieds deux ponces, & qui fert de
hauteur au cilindre de poudre, qui a
pour diametre de sa base, celui du calibre
de l'ame de la Piéce, qui est de cinq pou-
ces sept lignes.
M. le Chevalier Darcy, ne prononce
AVRIL. 1752.
87
pas décisivement sur la charge au tiers
ou à la moitié de la longueur de la Pièce, il
l'annonce comme ne pouvant être au des-
sous du tiers, & ne devant pas excéder la
moitié, dont la charge feroit de quarante-
cinque livres onze onces, près de quaran-
te-six livres, poids du cilindre de poudre
contenue dans quatre pieds neuf pouces
en partant de la culasse, moitié de la lon-
gueur de l'ame d'une Piéce de vingt-
quatre.
La longueur de ces Piéces chargées à
huit livres de poudre, étant determinée, se-
lon l'Auteur, à trois cens quarante pieds,
on demandera à M. le Chevalier Darcy,
quelle sera celle qu'il faudra ajoûter, en
chargeant les Piéces convenablement, de-
puis trente-deux livres jusqu'à quarante-
six, qui sont les deux termes du tiers &
de la moitié de la longueur des Piéces sur
lesquelles on doit se régler. La Piéce de
vingt. quatre, n'ayant que neuf pieds six
pouces pour la longueur de son ame, &
devant avoit pour la proportion la plus
avantageuse, suivant l'Auteur, trois cens
quarante pieds, érant chargée à huit li-
vres de poudre; on lui demande quelle
sera la diminution de la charge la plus
convenable à sa longueur existante de neuf
pieds six pouces?
88 MERCUREDEFRANCE.
M. le Chevalier Darcy, en proposant
d'augmenter la longueur des Pieces, don-
nera sans doute les moyens pour les faire
résister aux effets de la poudre, sans en
augmenter le métail, ce qui les rendroit
d'un trop grand poids, & d'un service
plus embarassant; il applanira sans doute
les difficultés, & le danger qu'éprouve-
roient ceux qui les exécuteroient, soit en
les conduisant dans les tranchées selon l'u-
sage, soit dans les batteries, pour les re-
charger, lorsqu'elles font sorties de leurs
embrasures. On voit aisement que des Pié-
ces d'une longueur beauconp plus considé-
rable demanderoient des batteries plus
spacieuses, des plus grands épaulemens &
des crochets plus repetés que Pon n'a cou-
tume de faire.
On ne peut s'empêcher de convenir que
plus longue sera l'ame d'une Piéce, plus
il s'y enflammera de poudre, & si l'on ar-
rive au point que toute la poudre soit en-
flammée, lorsque le boulet est à l'extré-
mité de la bouche, il aura reçu alors la
plus grande impulsion.
Des expériences sans nombre & l'usago
journalier nous font voir que les portées
d'une Piéce de vingt-quatre, chargée au-
dessus de huit à neuf livres de poudre, ne
sont pas plus étendues, & que celles d'une
89.
AVRIL. 1752.
charge au-dessous, sont plus courtes, pro-
portionément à la diminution de la char-
ge, au lieu que M. le Chevalier Darcy
juge qu'il faut les charger au tiers ou à la
moitie de la longueur de la Piéce, c'est-
à dire depuis trente-deux jusqu'à quaran-
te-six livres de poudre.
Les Officiers d'Artillerie les plus ap-
pliqués à leur métier, & dont M. le Che-
valier Darcyna peut-être pas lu tout ce-
qui nous en est resté, ont recherché avec le
plus d'attention des moyens par lesquels
en racourcissant les Piéces, & diminuant
leurs poids, elles fissent le mème effet.
Ils ont fait faire dans le fond de l'ame
des Piéces, des chambres de différentes
figures, comme sphériques, d'autres en
spheres un peu applaties, afin que la poudre
étant plus rassemblée, & réfléchissant sur
elle même, s'enflamma avec beaucoup plus
de vivacité, & procura les mêmes effets
que les Piéces plus longues. Des défauts
qu'il seroit trop long de détailler ici, &
que l'on a éprouvé dans la Pratique, les
ont fait rebuter, & on sen est tenu à la
chambre cylindrique, continuée depuis
la bouche jusqu'au fond de l'ame. Les Pié-
ces trop courtes ont leurs défauts, comme
l'ont aussi celles qui seroient trop longuea,
dans les premieres toute la poudre nayant
Digitires vOO
90 MERCURE DE FRANCE.
pas le tems de s'enflammer, celle qui se-
roit intermédiaire entre le boulet & la
poudre enflammée, en diminueroit sensi-
blement l'effet, la raison en est trop faci-
le à appercevoir pour croire devoir l'ex-
pliquer.
Malgré le jugement de M. le Chevalier
Darcy qui donne une longueur immense à
la Piéce de vingt: quatre, voulant qu'elle
ait trois cens quarante pieds, pour être
proportionnée à la charge de huit livres,
on pense avec quelque certitude, qu'à
des Piéces fort longues, la poudre ayant
eu plus de tems qu'il ne lui en falloit pour
s'effammer en totalité, le boulet sortira
avec moins de vitesse, que s'il avoit reçu
toute l'impulsion de la poudre enflammée
à l'extrémité de la bouche, ce qu'il n'aura
pu faire, si la Piéce est trop longue.
En général, les Piéces d'une longueur
que les gens du métier ne trouvent pas
proportionnée, comme la coulevrine de
Nancy, qui a vingt. cinque pieds de long,
ne peuvent être employées que dans des.
endroits où elles soient toujours fixées
comme dans des Châteaux avançés sur la
mer pour découvrir au loin.
Selon M. le Chevalier Darcy, l'air doit
entrer pour peu de chose, dans les effers
de la poudre à canon. Il en est au contraire
AVRIL.
1752.
91
la principale causę, & lui offre toujours
une résistance proportionnée à ses effets.
Les corps ne résistent que proportioné-
ment aux forces ou ressorts qui leur sont
opposés, de sorte que si un côté ne résis-
toit pas, il n'y auroit aucune sensiblité de
l'autre; plus il y a de poudre enflammée,
plus il y a de parties d'air entre les grains
qui sont mises en mouvement, & plus
est forte l'extention des ressors qu'elles
forment, ils s'appuyent de tous côtés
& si les Piéces n avoient une épaisseur pro-
portionnées, eslos créveroient. Les deux
forces poussent également des deux côtés,
& par cet effet la Piéce est chassée en ar-
riere, & le boulet poussé en avant. La
même force cause ces effets différens, &
si la Piéce pouvoit se mouvoir en arriere
avec la même facilité, & qu'elle n'eût ni
plus de poids, ni plus de volume, son re-
cul seroit d'un espace aussi grand que ce-
lui que parcourt le boulet. Le peu de re-
cul des Piéces vient de la résistance que
l'air oppose à une machine d'un volume
aussi grand que celui de la Piéce montée
sur son affut, de son poids & du fro-
tement qu'il occasionne sut la plate-
forme.
L'ait frappé avec beaucoup de vîtesse
tient lieu d'un appui très solide, le vol
Digstues vOO.
92 MERCURE DE FRANCE.
des oyseaux de toute espéce, en est une
preuve, ils proportionnent la vitesse du
mouvement de leurs aîles, à la quanti-
té d'air qu'ils doivent choquer pour y être
foutenus.
Il n'est pas douteux que l'extrême vi-
tesse imprimée au canon & à son affut,
par l'explosion de la poudre, ne contri-
bue beaucoup, étant jointe au frotement
sur la plate-forme à en racourcir lè recul
lequel seroit beaucoup plus considérable,
si la Piéce, au lieu d'être montée sur son
affut étoit suspendue en l'air, comme le
prouve l'expérience.
L'air, malgré le sentiment opposé, sera
toujours le principal Agent des effets de
la poudre, si le Canonier qui met le feu-
à une Piéce de canon, pose l'extrémité de
son boute-feu, sur le petit orifice de la
lumiere, au lieu de le mettre sur la trai-
née de poudre qui y communique, conti-
nuée en avant ou en arriere de cette lu-
miere, le boute-feu lui saute des mains
avec beaucoup de violence, causée par la
vivacité avec laquelle F'air de l'intérieur
de l'ame de la Piece, mis en ressorts très-
violens par l'explosion de la poudre ,
cherche à s'échaper en trouvant une peti-
te issue par la lumiere.
Plusieurs expériences, dont le détail se-
AVRIL. 1752.
93
roint ici trop long, prouvent que l'air a
beaucoup plus de part au recul des Pié-
ces, que ne lui en attribue cet Acadé-
micien.
On croit sans peine que dans le canon
de deux pieds de long qu'il a fait percer
à différens endroits, qu'il a trouvé la
plus prompte explosion, en mettant le
feu vers le milieu de la charge. Il ne don-
ne aucune conclusion pour prouver, par-
ce qu'il croit découverte, quel doit être
l'effet du boulet dans une Piece, dont l'a-
me seroit cilindrique, & le feu porté au
milieu de la charge. M. le Chevalier Dar-
cy ne borne point ses vues à ce qu'il pres-
crit sur la longueur des Pièces de canon
& sur la charge qui leur est la plus con-
venable pour le plus grand effet, il com-
prend aussi les corrections & changemens
de dimensions, aux armes à l'usage des
troupes, si elles sont proportionnées à ce
qu'il fixe pour le service de l'Atrillerie:
nous avouons de bonne foi que nos con-
noissances sont trop bornées pour apper-
cevoit aucun des moyens qu'il pourra don-
ner pour applanir, dans l'exécution de
ce sdifférentes bouches à feu, les difficultés
dont on vient de faire mention, l'avantage
quen doit retirer le service du Roi, l'en-
gagera à ne s'en pas tenir-là, à rendre
94 MERCURE DE FRANCE.
publiques ses découvertes, & à proposer
de mettre en pratique ce qu'il n'a fait
qu'exposer.
Faites par M. de Saint-Auban, Lieutenant
Général de l'Artillerie, sur le Mémoire
de la théorie de l'Artillerie qui a été lu
à l'assemblée publique de l'Académie des
Sciences, le 13 Novembre 1751, &
qui a été inseré dans la seconde Partie du
Mercure du mois de Décembre de la même
année.
On voit par les expériences qu'a faites
M. le Chevalier Darcy, citées
dans son Mémoire, que cet Académicien
doit proposer des changemens dans les
bouches à feu, qui les rendront d'un usa-
ge & d'un effet beaucoup plus utiles que
celles dont on se sert à présent en France
& ailleurs: selon lui, les anciens Offi-
ciers d'Artillerie n'ont rien donné sur cet-
te matiere, dont il ait pu tirer quelques
principes. Les Modernes verront avec plai-
sit & recevront avec une reconnoissance
proportionnée à la découverte, des ins-
tructions dont les succès les mettront à
portée de mieux servit l'Etat, par la ma-
niere d'employer les armes à la guerre,
soit en établissant des batteries, soit pour
le transport de l'Artillerie qui deviendra
D vij
84 MERCURE DE FRANCE.
plus facile, en changeant les dimensions
des piéces qui sont aujourd'hui en usage;
desorte que par les principes qui vont
nous être donnés, & par les expérien-
ces qu'a faites M. le Chevalier Darcy,
conséquentes d'une théorie bien réfléchie
& bien raisonnée, n admettant pour vé-
rités que les faits que cet Académicien a
constatés par lui-même, nous agirons avec
beaucoup plus de certitude & de préci-
sion dans la pratique. Les effets de la
poudre que l'on avoit cru jusqu'ici varia-
bles, ne pourront être que constans, en
suivant exactement ce qui sera prescrit,
& les progrès de l'Art en général ne se-
ront plus retardés.
M. le Chevalier Darcy juge qu'il y a
beaucoup d'erreurs, dans les résultats des
expériences faites sur la portée des bou-
lets. On convient que la même piéce
chargée avec la même quantité de poudre,
exactement pésée, donne à chaque coup
quelque différence dans les portées, quel-
que attention & précision qu'on observe:
plusieurs accidens que la pratique la plus
exacte ne peut prévoir, en sont la causc.
L'air entre pour beaucoup dans la diffé-
rence des portées, elles sont plus longues
le soir & le matin, & dans un terus bas
& pluvieux qu'à l'ardeur du Soleil vers
le milieu du jour.
AVRIL.
1752.
85:
Elles ne sont point assez sensibles, lors-
que les attentions sur la charge des pié-
ces sont bien observées pour ne servir de
régle au service de l'Artillerie, peut-être
même avec moins d'incertitude que ne
le suppose M. le Chevalier Darcy.
C'est d'après ces expériences faites &
repetées avec la plus grande attention,
que l'on a jugé la charge de la piéce de
vingt quatre, devoir être de huit à neut
livres de poudre.
Les expériences qu'a faites M. le Che-
valier Darcy, sur la loi que doit suivre
l'inflammation de la poudte peuvent dif-
férer de celles d'habiles Philiciens, qui
n'ont donné les leurs que sur des à peu
près, d'une maniere conjecturale & non
décisive.
Celles qu'a fait le même Auteur pour
prouver la vîtesse de l'inflammation, &
la promptitude des effets de la poudre ren-
fermée, n'auront certainement pas trouvé
de contradiction, l'usage commun des
fusils & carabines pour les troupes, les
boëtes tirées pour les réjouissances, les
perards, les mines, &c. en sont des preu-
ves à la portée de tout le monde.
Les objets qui paroissent le plus inté-
resser & mériter l'attention de cet Acadé-
micien, sont en premier lieu la longucur.
Digizes bOOg
86 MERCURE DE FRANCE.
des piéces qu'il veut proportionner à la
quantité de poudre, dont elles doivent
être chargées pour faire le plus grand
effet.
2°. Le point de la charge, où doit
être porté le fen, pour que l'inflamma-
tion soit la plus prompte, il conclut d'a-
près toutes les recherches les plus exactes
qu'il a pu faire, & ses propres expérien-
ces repetées pendant neuf mois avec M. le
Roi, son Confrere, que la charge la plus
avantageuse du canon, se trouve toujours
entre le tiers & la moitié de sa longueur,
en partant de la culasse.
Il décide aussi qu'une Piéce de vingt-
quatre seroit de la longueur la plus avan-
tageuse, si elle avoit trois cens quaran-
te pieds, étant chargée a huit livres
de poudre: ce sont ses propres termes.
Cette charge n est pas, felon lui, la
plus convenable, c'est au moins celle de
trente-deux livres, poids de la poudre
contenue dans le tiers de la longueur de
l'ame; en comptant de la culasse, qui est
de trois pieds deux ponces, & qui fert de
hauteur au cilindre de poudre, qui a
pour diametre de sa base, celui du calibre
de l'ame de la Piéce, qui est de cinq pou-
ces sept lignes.
M. le Chevalier Darcy, ne prononce
AVRIL. 1752.
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pas décisivement sur la charge au tiers
ou à la moitié de la longueur de la Pièce, il
l'annonce comme ne pouvant être au des-
sous du tiers, & ne devant pas excéder la
moitié, dont la charge feroit de quarante-
cinque livres onze onces, près de quaran-
te-six livres, poids du cilindre de poudre
contenue dans quatre pieds neuf pouces
en partant de la culasse, moitié de la lon-
gueur de l'ame d'une Piéce de vingt-
quatre.
La longueur de ces Piéces chargées à
huit livres de poudre, étant determinée, se-
lon l'Auteur, à trois cens quarante pieds,
on demandera à M. le Chevalier Darcy,
quelle sera celle qu'il faudra ajoûter, en
chargeant les Piéces convenablement, de-
puis trente-deux livres jusqu'à quarante-
six, qui sont les deux termes du tiers &
de la moitié de la longueur des Piéces sur
lesquelles on doit se régler. La Piéce de
vingt. quatre, n'ayant que neuf pieds six
pouces pour la longueur de son ame, &
devant avoit pour la proportion la plus
avantageuse, suivant l'Auteur, trois cens
quarante pieds, érant chargée à huit li-
vres de poudre; on lui demande quelle
sera la diminution de la charge la plus
convenable à sa longueur existante de neuf
pieds six pouces?
88 MERCUREDEFRANCE.
M. le Chevalier Darcy, en proposant
d'augmenter la longueur des Pieces, don-
nera sans doute les moyens pour les faire
résister aux effets de la poudre, sans en
augmenter le métail, ce qui les rendroit
d'un trop grand poids, & d'un service
plus embarassant; il applanira sans doute
les difficultés, & le danger qu'éprouve-
roient ceux qui les exécuteroient, soit en
les conduisant dans les tranchées selon l'u-
sage, soit dans les batteries, pour les re-
charger, lorsqu'elles font sorties de leurs
embrasures. On voit aisement que des Pié-
ces d'une longueur beauconp plus considé-
rable demanderoient des batteries plus
spacieuses, des plus grands épaulemens &
des crochets plus repetés que Pon n'a cou-
tume de faire.
On ne peut s'empêcher de convenir que
plus longue sera l'ame d'une Piéce, plus
il s'y enflammera de poudre, & si l'on ar-
rive au point que toute la poudre soit en-
flammée, lorsque le boulet est à l'extré-
mité de la bouche, il aura reçu alors la
plus grande impulsion.
Des expériences sans nombre & l'usago
journalier nous font voir que les portées
d'une Piéce de vingt-quatre, chargée au-
dessus de huit à neuf livres de poudre, ne
sont pas plus étendues, & que celles d'une
89.
AVRIL. 1752.
charge au-dessous, sont plus courtes, pro-
portionément à la diminution de la char-
ge, au lieu que M. le Chevalier Darcy
juge qu'il faut les charger au tiers ou à la
moitie de la longueur de la Piéce, c'est-
à dire depuis trente-deux jusqu'à quaran-
te-six livres de poudre.
Les Officiers d'Artillerie les plus ap-
pliqués à leur métier, & dont M. le Che-
valier Darcyna peut-être pas lu tout ce-
qui nous en est resté, ont recherché avec le
plus d'attention des moyens par lesquels
en racourcissant les Piéces, & diminuant
leurs poids, elles fissent le mème effet.
Ils ont fait faire dans le fond de l'ame
des Piéces, des chambres de différentes
figures, comme sphériques, d'autres en
spheres un peu applaties, afin que la poudre
étant plus rassemblée, & réfléchissant sur
elle même, s'enflamma avec beaucoup plus
de vivacité, & procura les mêmes effets
que les Piéces plus longues. Des défauts
qu'il seroit trop long de détailler ici, &
que l'on a éprouvé dans la Pratique, les
ont fait rebuter, & on sen est tenu à la
chambre cylindrique, continuée depuis
la bouche jusqu'au fond de l'ame. Les Pié-
ces trop courtes ont leurs défauts, comme
l'ont aussi celles qui seroient trop longuea,
dans les premieres toute la poudre nayant
Digitires vOO
90 MERCURE DE FRANCE.
pas le tems de s'enflammer, celle qui se-
roit intermédiaire entre le boulet & la
poudre enflammée, en diminueroit sensi-
blement l'effet, la raison en est trop faci-
le à appercevoir pour croire devoir l'ex-
pliquer.
Malgré le jugement de M. le Chevalier
Darcy qui donne une longueur immense à
la Piéce de vingt: quatre, voulant qu'elle
ait trois cens quarante pieds, pour être
proportionnée à la charge de huit livres,
on pense avec quelque certitude, qu'à
des Piéces fort longues, la poudre ayant
eu plus de tems qu'il ne lui en falloit pour
s'effammer en totalité, le boulet sortira
avec moins de vitesse, que s'il avoit reçu
toute l'impulsion de la poudre enflammée
à l'extrémité de la bouche, ce qu'il n'aura
pu faire, si la Piéce est trop longue.
En général, les Piéces d'une longueur
que les gens du métier ne trouvent pas
proportionnée, comme la coulevrine de
Nancy, qui a vingt. cinque pieds de long,
ne peuvent être employées que dans des.
endroits où elles soient toujours fixées
comme dans des Châteaux avançés sur la
mer pour découvrir au loin.
Selon M. le Chevalier Darcy, l'air doit
entrer pour peu de chose, dans les effers
de la poudre à canon. Il en est au contraire
AVRIL.
1752.
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la principale causę, & lui offre toujours
une résistance proportionnée à ses effets.
Les corps ne résistent que proportioné-
ment aux forces ou ressorts qui leur sont
opposés, de sorte que si un côté ne résis-
toit pas, il n'y auroit aucune sensiblité de
l'autre; plus il y a de poudre enflammée,
plus il y a de parties d'air entre les grains
qui sont mises en mouvement, & plus
est forte l'extention des ressors qu'elles
forment, ils s'appuyent de tous côtés
& si les Piéces n avoient une épaisseur pro-
portionnées, eslos créveroient. Les deux
forces poussent également des deux côtés,
& par cet effet la Piéce est chassée en ar-
riere, & le boulet poussé en avant. La
même force cause ces effets différens, &
si la Piéce pouvoit se mouvoir en arriere
avec la même facilité, & qu'elle n'eût ni
plus de poids, ni plus de volume, son re-
cul seroit d'un espace aussi grand que ce-
lui que parcourt le boulet. Le peu de re-
cul des Piéces vient de la résistance que
l'air oppose à une machine d'un volume
aussi grand que celui de la Piéce montée
sur son affut, de son poids & du fro-
tement qu'il occasionne sut la plate-
forme.
L'ait frappé avec beaucoup de vîtesse
tient lieu d'un appui très solide, le vol
Digstues vOO.
92 MERCURE DE FRANCE.
des oyseaux de toute espéce, en est une
preuve, ils proportionnent la vitesse du
mouvement de leurs aîles, à la quanti-
té d'air qu'ils doivent choquer pour y être
foutenus.
Il n'est pas douteux que l'extrême vi-
tesse imprimée au canon & à son affut,
par l'explosion de la poudre, ne contri-
bue beaucoup, étant jointe au frotement
sur la plate-forme à en racourcir lè recul
lequel seroit beaucoup plus considérable,
si la Piéce, au lieu d'être montée sur son
affut étoit suspendue en l'air, comme le
prouve l'expérience.
L'air, malgré le sentiment opposé, sera
toujours le principal Agent des effets de
la poudre, si le Canonier qui met le feu-
à une Piéce de canon, pose l'extrémité de
son boute-feu, sur le petit orifice de la
lumiere, au lieu de le mettre sur la trai-
née de poudre qui y communique, conti-
nuée en avant ou en arriere de cette lu-
miere, le boute-feu lui saute des mains
avec beaucoup de violence, causée par la
vivacité avec laquelle F'air de l'intérieur
de l'ame de la Piece, mis en ressorts très-
violens par l'explosion de la poudre ,
cherche à s'échaper en trouvant une peti-
te issue par la lumiere.
Plusieurs expériences, dont le détail se-
AVRIL. 1752.
93
roint ici trop long, prouvent que l'air a
beaucoup plus de part au recul des Pié-
ces, que ne lui en attribue cet Acadé-
micien.
On croit sans peine que dans le canon
de deux pieds de long qu'il a fait percer
à différens endroits, qu'il a trouvé la
plus prompte explosion, en mettant le
feu vers le milieu de la charge. Il ne don-
ne aucune conclusion pour prouver, par-
ce qu'il croit découverte, quel doit être
l'effet du boulet dans une Piece, dont l'a-
me seroit cilindrique, & le feu porté au
milieu de la charge. M. le Chevalier Dar-
cy ne borne point ses vues à ce qu'il pres-
crit sur la longueur des Pièces de canon
& sur la charge qui leur est la plus con-
venable pour le plus grand effet, il com-
prend aussi les corrections & changemens
de dimensions, aux armes à l'usage des
troupes, si elles sont proportionnées à ce
qu'il fixe pour le service de l'Atrillerie:
nous avouons de bonne foi que nos con-
noissances sont trop bornées pour apper-
cevoit aucun des moyens qu'il pourra don-
ner pour applanir, dans l'exécution de
ce sdifférentes bouches à feu, les difficultés
dont on vient de faire mention, l'avantage
quen doit retirer le service du Roi, l'en-
gagera à ne s'en pas tenir-là, à rendre
94 MERCURE DE FRANCE.
publiques ses découvertes, & à proposer
de mettre en pratique ce qu'il n'a fait
qu'exposer.
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3251
3252
p. 94-114
REPONSE. De M. le Chevalier d'Arcy aux observations de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie, &c.
Début :
AYANT déclaré que si je faisois part au Public de mes expériences sur [...]
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE. De M. le Chevalier d'Arcy aux observations de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie, &c.
REPONSE.
De M. le Chevalier d'Arcy aux observations
de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général
d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie,
&c.
AYANT déclaré que si je faisois part
au Public de mes expériences sur
l'Artillerie, ce n'étoit que dans l'espéran-
ce de recevoir des conseils de personnes
plus expérimentées què moi sur tout, de
MM. du Corps de l'Artillerie; je n'ai pu
qu'être flatté des observations que M. de
Saint-Auban a faites sur mon Mémoire; il
n'auroit sûrement trouvé personne de plus
docile que moi, & de plus porté à en faire
usage, si je n'avois vu avec regret que je
ne le pouvois, la plûpart de ses observa-
tions ne me paroissans pas concluantes, &
les autres prouvant seulement que je n'ai
pas eu le bonheur d'être entendu de M. de
Saint-Auban.
Je suis peut-être dans l'erreur, mais soit
AVRIL. 1752.
en faveur de mes intentions, soit par le
zéle qu'il a pour la perfection de l'Artille-
rie, je me serois flatté d'un peu plus d'at-
tention de sa part pour saisit mes idées,
j'avois d'autant plus sujet de l'espérer que
la déclaration dont je viens de parler, assû-
roit M. de Saint-Auban de l'empressement
que j'aurois eu de lui donner des éclaircis-
semens sur l'extrait de mon mémoire qui
se trouve dans le Mercure, & de lui com-
muni quer le mémoire même pour peu
qu'il l'eût désiré
Un autre raison qui m empêche de pro-
fiter des observations de M. de Saint-Au-
ban, c'est qu'il se contente de parler de ces
expériences sans nombre qui oni servi à déter-
miner les regles que l'on suit aujourd'hui dant
PArtillerie, soit pour la longueur des pièces
soit pour leurs charges, &c. sans les rappor-
ter, j'aurois eu lieu d'attendre le contraire,
ou au moins qu on faveur de quelqu'un,
qui ne sçait peut-être pas tout ce que MM-
les Officiers d'Artillerie ont fait, il indique-
roit où on pourroit les trouver. L'autorité
de M. de Saint-Auban est sans doute d'un
grand poids, mais il ne peut disconvenit
qu en matiere de faits, on ne prouve qu'au-
tant qu on oppose expériences à experien-
ces.
En attendant qu'il nous fasse part de tou-
96 MERCUREDE FRANCE.
tes ces expériences, j'ai cru que je ne pou-
vois me dispenser de lui communiquer les
remarques que j'ai faites sur ses observa-
tions, & de lui donner en peu de mots
quelques éclaircissemens sur mon mémoi-
re, en rapportant les faits qui servent de
base à ce que j'ai avancé. Je me contente-
rai pour cela de disposer mes remarques se-
lon l'ordre des observations de M. de
Saint-Auban, cette méthode étant ici la
plus courte, par la facilité que l'on a de
recourir à son Mémoire, & me paroissant
après y avoir murement réfléchi, celle qui
convient le mieux à la forme qu'il lui a
donné. Au reste, si je l'imite dans cette dis-
position, je seus qu'il est au dessus de mes
forces de le faire dans le tour délicat qu'il
a sçu donner à ses observations: je tâche-
tai d'y suppléer par la bonté de mes rai-
sons.
Paragraphe premier. » On voit par les
expérienées qu'a faites M. le Chevalier
d'Arcy, &c. M. de Saint-Auban, com-
me je l'ai avancé, prouve qu'il ne m'a
pas entendu dès les premieres lignes de
son Mémoire. Je le prie de me dire dans
quel endroit j'ai proposé des changemens
dans les bouches à feu: je ne les crois
point assez parfaites, pour penser que la
chose soit impossible, mais je nai point
prétendu
AVRIL. 1752.
97
prétendu en indiquer. Loin de cela, dans le
Mémoire que je lus, soit prévoyance ou
pressentiment, je pris toutes les mesures
imaginables pour m'expliquer nettement
sur ce sujet, & pour que personne ne prit
ombrage de mon travail j'établis, com-
me on peut le voir par l'Extrait de M. l'Ab-
bé Raynal » que l'Artillerie pouvoit se di-
»viser en deux parties; l'une qui a pour
n objet la théorie, ou les recherches qui
»peuvent établir les principes physiques,
»d'où résulteroient théoriquement les
„meilleures bouches à feu. L'autre dont
»l'objet est plus vaste & plus important,
nqui embrasse non-seulement ce qui con-
„cerne la maniere d'employer ces armes à
„la guerre, d'établir des batteries, &c
» mais encore toutes ces connoissances que
„ l'expérience donne sur les dimensions
„ des piéces, par rapport à leur service,
„ la facilité de leur transport, &c. Plus
loin M. l'Abbé Raynal s'exprime ainsi sur
le même sujet. » Après cette introduction
„on conçoît facilement quel est le but
„que M. d'Arcy se propose, & que son
„objet est de recherchet au moyen des ex-
„ périences ces principes qui doivent ser-
» vir de base à la théorie de l'Artillerie.
J'ai rapporté tout au long ce qui se trou-
ve dans l'Extrait à ce sujet, parce que je
98 MERCURE DE FRANCE.
serai obligé d'y renvoyer plus d'une fois,
& pour qu'on juge en même tems des pré-
cautions que j'ai prises pour expliquer
clairement le but que je me suis proposé.
Cependant je vois que j'ay eu le malheur
de n'y pas réussir. M. de Saint-Auban a
cru voir dans mon Mémoire des choses
singulieres, étonnantes, dont il rapporte
une partie dans ce premier paragraphe;
ainsi par exemple, on trouve dans l'Ex-
trait, que j'ose me flatter de faire voir bien-
tôt » que lorsque l'on prend les précautions
„ requises, & que l'on employe des métho-
« des moins imparfaites que celles des
„ portées, on peut parvenir à des résultats
„assez constans, pour en déduire des prin-
ncipes surs; & M. de Saint-Auban a cru
que cela vouloit dire » qu'en suivant ce
„ que je prescrirai, les effets de la poudre
»que l'on avoit cru jusqu'ici variables, ne
„pourront être que constans, Penseroit-il
qu'à moins que les effers de la poudre ne
spient constans, on ne peut parvenir à des
résultats assex réguliers, pour en déduire
des principes. Au reste je le prie de
nous faire part de ceux que les anciens
Officiers d'Artillerie ont établis : quant.
à ce qu'il dit des modernes, je suis
comme lui entierement persuadé que leur
zele pour le service de l'Etat leur fait bien
AVRIL.
1752.
99
recevoir tout ce qui peut tendre à la per-
fection de l'Artillerie, de quelque part
qu'il vienne, & loin d'imaginer que M.
de Saint-Auban ne soit pas du même senti-
ment, je suis très-assuré au contraire,
même par ses observations, qu'il verroit
avec plaisit, toutes les tentatives que pour-
roient faire des Militaires ou d'autres per-
sonnes qui ne seroient pas du Corps de
l'Artillerie.
Paragraphe second. M. le Chevalier
d'Arcy juge qu' il y abeaucoup d'erreurs, &c.
Sans entrer dans le détail de ce que j'ai dit
à ce sujet dans mon Mémoire: je rappor-
terai seulement quelques-unes des épreu-
ves qui ont été faites par M. de Valiere
& M. Belidor, pour déterminer la charge
la plus avantageuse d'une piéce devingt-
quatre, elles suffiront je crois, pour faire
voir la vérité de ce que j'ai avancé sur la
méthode des portées.
Par les épreuves de M. de Valiere faites
à Strasbourg le 31 Août, & le 1er Septem-
bre 1740: les portées de deux coups ti-
rés à 24 livres de poudre, furent l'une
de 2200 toises, & l'autre de 2500 toises;
& celles de deux autres coups à 8 livres de
poudre de 2325 & de 2050.
Par les épreuves faites à Metz dans l'été
de 1740 par M. Belidor, on voit que dans
E1j
100 MERCURE DEFRANCE.
18 coups tirés à 9 livres, la plus grande
portée a été de 1010, & la plus petite de
715: dans ces épreuves les différences en-
tre les extrêmes sont de plus d'un quart;
dans celles de M. de Valière, elles sont à
peu près d'un 7me. & vraisemblablement,
s'il avoit répeté les épreuves plus souvent
avec une même charge, elles auroient été
plus considérables.
Ces épreuves, qui surement ont été faites
avec un très-grand soin, font assez voir que
les différences dans les portées sont trop
considérables pour quon en puisse rien
conclure de bien certain, & qu'ainsi M. de
S. Auban n'en dit point assez lorsqu'il se
contente de convenir que la meme Piéee
&c. donue à chaque coup quelque difference.
Quant aux accidens que la pratique, selon
lui, ne peut prévoir, il y en a sans doute,
mais ne doit-on pas chercher à substituer
aux moyens ordinaires des moyens plus
exacts, par lesquels en les diminuant, on
parvienne enfin à des expériences assez
régulieres, pour en tirer des conclusions
certaines. M. de Saint-Auban ajoûte que
l'air entre pour beaucoup dans la differen-
ce des portées; comme je n'ai pu deviner
de quelle façon il l'entend, sçavoir, si
c est, en ce que dans ses différentes tem-
pératures il resiste plus ou moins au mou-
Digtires bOO
AVRIL. 1752.
101
vement du boulet, ou qu'il agit avec plus
ou shoins de force dans les interstices des
grains de poudre, ou enfin qu'il rend l'in-
flammation de la poudre plus ou moins vi-
ve. Je me contenterai de lui dire qu'on
voit par les expériences de M. Robbins.
que dès que la poudre est bien séche, les
effets sont toujours à peu près les mêmes à
quelque heure du jour, & dans quelque
tems que l'on tire. Je sçais à la vérité que
felon plusieurs Auteurs lesportées sont plus
grandes le matin & le soir que dans la
journée, & dans un tems humide, que
dans un tems sec; mais je sçais aussi que
d'autres avancent précisément le contrai-
re : & qu'ainsi c'est une de ces choses, dont
faute de moyens assez exacts, on n'a enco-
re aucune connoissance certaine dans l'Ar-
tillerie.
Paragraphe troisiéme.
Elles ne sont pas
assez, &c. J'ai répondu à ce paragraphe en
répondant au précedent.
Paragraphe quatrième. C'est d'après ces
expériences, &c.
On auroit souhaité que M. de Saint-Au-
ban eut voulu rapporter ces épreuves. On
avoue qu on ne les connoît pas, car dans
tous les Auteurs que l'on a consultés sur
certe matiere, on ne voit rien de positif:
pour s'en assurer, on na qu'à voir les
EIII
102 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs cités dans la note.
Nota. Diego Vfano, Traité de l'Artille-
rie pag, 7 & 9. La seconde partie du grand
Art de l'Artillerie de Cazimir, ch. 12 art.
17. D'Avelour, Instruction sur l'Artillerie
de France ch. 9. pag. 34. Du Praissac
Questions militaires, page 124. Maltus
Traité d'Artillerie, ch. S. pag. 89. Aure-
let, Traité des Machines & Feux d'artifice
pour la guerre. Flaurence Rivault, Elemens
d'Artillerie, pag. 125. Mémoires de
Montecuculli, liv. 1. ch. 2. pag. 65. M. le
Chevalier de Saint-fullien, la Forge de
Vulcain, pag. 32 & 33. edit. 1710. Mé-
moires d'Artillerie de Saint-Remi, seconde
édit. 1707, tome 1. pag. 83. idem tome 2.
pag. 246. Coinmentaires de Polybe, de Fo-
lard, tome 2. pag. 629. Lobreau de Four-
ville, Mémoires sur l'Artillerie. Le Mar-
quis de Santa-cruz, Réflexions militaires,
tome 9. pag. 12 & 13. idem pag. 24. Du-
lac, Theorie nouvelle sur le méchanisme
de l'Artillerie, & c.
Paragraphe cinquieme. Les expériences,
Cc.
Mon objet étant de ne rien établir que
sur les faits, il étoit dans l'ordre d'exami-
ner si les conjectures de ces habiles Physi-
ciens étoient conformes à la vérité.
Paragraphe sixième. Celles qu'a fait, &c,
103
AVRIL.
1752.
Il paroîtra singulier que M. de Saint-Au-
ban regarde comme inutiles les expérien-
ces faites pour reconnoître si l'inslamma-
tion de la poudre dans les armes à feu se
fait d'une maniere successive, ou si on peut
la regarder comme instantanée; tandis que
cette question a été agitée depuis long.
tems, & qu'en dernier lieu une des plus
illustres Académies de l'Europe, la fociété
Royale de Londres ne l'a point jugée indi-
gne de son attention, & qu'elle a nommé
un committé ex près pour reconnoître ce
qui en étoit: il est certain de plus que des
différentes vîtesses de l'inflammation, il
résulteroit des conséquences très différen-
tes.
Paragraphe septième. Les objets qui pa-
roissent, &c.
Ce paragraphe & les suivans jusqu'au
ueuvième inclusivement, n'étant qu'une
exposition de ce que j'ai rapporte dans
mon Mémoire, & des conclusions que j'en
aitiré; & M. de Saint-Auban paroissant ne
m'avoir pas bien entendu, je rapposterai ce
que dit à ce sujet M. l'Abbé Raynal, voici
comme il s'exprime en parlant de moi. „ Il
„ajoute que les questions suivantes lui pa-
„ roissent mériter d'être examinées les pre-
nmieres: scavoit, 19. qu'elle est la char-
E iiij
104 MERCURE DEFRANCE.
„ge la plus avantageuse pour un canon
»d'une longueur donnée. 2°. Quel est le
„canon le plus avantageux pour une char-
»ge donnée, & enfin quelle est le point
„où l'on doit porter le feu pour que l'in-
„flammation soit la plus prompte.
Comme il paroît de plus que M. de Saint-
Auban na pas bien conçu la différence qui
se trouve entre les deux premieres ques-
tions; je crois devoir les expliquer ici plus
au long, & ajoûter en même temps deux
mots sut les principes physiques, d'après
lesquels je suis parti: afin de répandre plus
de lumieres sur cette matiere
Il est aujourd'hui prouvé incontestable-
ment par les expériences de MM. Hauks-
bée, Hales, Robbins, &c. que la poudre
contient un fluide élastique & permanent,
qui a toutes les propriétés de l'air; que e'est
ce fluide qui se développant dans l'explo-
sion de la poudre, en fait toute la force;
que son volume dans cet état de dévelop-
pement, est à celui de la poudre qui l'a pro-
duit àpeu près comme 244 à 1. de plus
on sçait que ce fluide échauffé au dégre du
fer prêt à fondre augmente encore de vo-
lume dans le rapport de 5 à 1 l'air dont il a
les propriétés se dilatant par cette chaleur
dans le même rapport. De tout ceci il est
facile de conclure que ce fluide étant aussi
zed by Goog
AVRIL.
105
1752.
violemment échauffé qu'il l'est dans l'ex-
plosion, l'espace qu'il occuperoit dans cet
instant (si rien ne s'opposoit à la dilatation
que l'air) seroit à celui de la poudre qui
l'a produit à peu près comme 1000 à 1.
Ces faits bien connus, la maniere dont
la poudre agit sur le boulet devient facile à
l'effort du fluide qui s'est développé dans
l'explosion; car étant d'autant plus grand
que l'espace qu'il occupe est plus petit,
il s'ensuit que lorsqu'il sera étendu dans
un espace 1000 fois plus grand que le volu-
me de la poudre, il n agira plus sur le bou-
let, étant alors en équilibre avec l'air exté-
rieur. Ainsi, par exemple, une charge de8
livres dans une pièce de 24. produisant un
fluide qui occuperoit 1000 fois l'espace
que cette charge occupoit auparavant, ce
qui feroit plus de 800 pieds, en donnant
à la charge 10 pouces de long, il s'ensuit
que la longueur rhéorique d'une piéce de
24 seroit de 800 pieds, puisque le boulet
recevroit toujours une augmentation de
vitesse jusqu'à ce point.
Mais, si l'on fait attention que dans la
pratique une partie du fluide se perd par la
lumiere, par le vent du boulet, & que la
chaleur de ce fluide va toujours en dimi-
nuant, dès qu'une fois toute la poudre est
enflammée; enfin au frottement que le
Eiiij
106 MERCURE DEFRANCE.
boulet éprouve dans l'ame. On verra qu'il
n est pas étonnant que nous ayons trouvé
qu'une pièce de 24 ne devoit avoir avec
une charge de S livres que 340 pieds de
long, ayant reconnu par nos ex périences
que le fluide produit par 18 grains de pou-
dre dans un canon de six pieds, dont la ca-
pacité étoit de 25 pouces cubiques, don-
noit encore à l'extremité du canon une au-
gmentation de vîtesse au boulet.
Cette théorie des effets de la poudre
dans les armes à feu étant bien entendue,
il est facile de concevoir la différence qui
se trouve entre les deux questions que j'ai
rapportées; car quand je demande quelle est
la charge la plus avantageuse pour un ca-
non d'une longueur donnée, il est clair
que je demande la solution expérimentale
d'un problême qu'on peut regarder com-
me géométrique. Car supposons que le
fluide soit produit dans un instant, ou
que la poudre s'enflamme instantanèment,
la longueur de la charge la plus avanta-
geuse, sera à la longueur du canon comme
1. est à 2. 718. mais les causes dont on
vient de parler plus haut, comme frotte-
mens, & c. devant y apporter des change-
mens, il faut donc avoir recours à l'expé-
rience pour les reconnoître. Cependant
elle nous a montré qu'ils ne sont pas consi-
AVRIL.
1752.
107
derables dans ce cas ci, puisque nous avons
trouvé que la longueur de la charge doit
être entre le tiers & la moitié de la lon-
gueur de la piéce.
Et lorsque je demande le canon le plus
avantageux pour une charge donnée, il
est clair que cela s'entend d'un canon d'une
longueur telle que le fluide produit par
l'explosion dilate dans cette longueur, ne
puisse plus agir sur le boulet.
Paragrapne dixième. M. le Chevalier
d'Arcy ne prononce pas, &c.
Cette question est de la nature de cel-
les que les Géomêtres appellent de maxi-
mis & minimis, ou lorsqu on approche du
terme, les différences deviennent si pe-
tites, qu'elles sont insensibles; c'est pour-
quor l'on na pu déterminer par l'ex-
périence, que les deux termes entre les-
quels ce point est renfermé.
Paragraphe onzième. Longueur de ces
pieces chargées, &c.
Ces deux questions sont faciles à résou-
dre, par ce que l'on a vu dans la réponse
au paragraphe 9. ainsi l'on dira que la lon-
gueur qu il faudroit à une pièce de 24.
pour une charge de 32 ou 46 livres, seroit
à cette charge comme 340 pieds est à 8
livres, & de même que la charge qui com-
muniqueroit tout son effort au boulet dane
E vj
108 MERCURE DEFRANCE.
une piéce de 24 de 9 pieds 6 pouces de
long, se trouveroit en disant comme
340 pieds est à 8 livres; ainsi 9 pieds 6
pouces est à la charge cherchée qui seroit
de 3 onces & demi à peu près.
Paragraphe douzième, M. le Chevalier
d'Arcy, &c.
Si j'avois eu le bonheur d'être entendu
par M. de Saint-Auban, il ne me deman-
deroit pas les moyens de faire résister, &c.
Car la division que j'ai fait de l'Artillerie
& que j'ai rapporté plus haut montre assez
que le but de mon travail n est que de re-
chercher à l'aide de l'expérience, les faits
généraux qui doivent servir de base à la
théorie de l'Artillerie, & non de me char-
ger d'une partie que je sens fort au dessus
de mes forces, & qui ne convient qu'à des
perfonnes aussi experimentées que M. de
Saint-Auban.
Paragraphe treizième. On ne peut &c.
Une longueur tellement proportionnée
par rapport à la charge, que cette charge
seroit toute enflammée, lorsque le boulet
seroit parvenu à la bouche, ne seroit pas
la longueur nécessaire pour employer
toute l'action de la charge, voyez la ré-
ponse au paragraphe 7.
Paragraphe quatorzieme. Des expérience
sans nombre, & c.
AVRIL.
1752.
109
On a déjà répondu à ce paragraphe en
répondant au quatrième.
Paragraphe quinziéme & seiziéme. Les
Officiers d'Artillerie, &c.
Quoique j'aye tâché d'acquérir le plus de
connoissanee que j'ay pu sur l'Artillerie,
M. de Saint-Auban a raison de supposer
que je n'ai pas, lu tout ce que MM. les
Officiers d'Artillerie en ont écrit: cepen-
dant j'en ai assez appris pour lui dire que
ces avantages théoriques qui doivent ré-
sulter de la figure des chambres, ne peu-
vent avoir lieu, ce qui seroit facile à prou-
ver ici. Si pour être court, je ne me con-
tentois de rapporter les expériences faites
par la Société Royale.
Le committé de cette Société, chargé de
vérifier ce fait, fit faire trois chambres de
la même capacité, ajustées dans le mortier
de Hauxsbee. Leur profondeur respective
étoit de trois pouces, d'un pouce & demi,
& de trois quarts de pouces; chacune de
ces chambres remplie de poudre en conte-
noit une once, poids de troy. Le boulet pe-
soit 24. livres 6 onces - averdupoids, ou
336 onces troy: & il touchoit toujours la-
poudre, Le mortier pointé à 45 dégrés,
tiré avec la premiere chambre de 3 pouces
de profondeur, donnna dans les différentes
épreuves les portées suivantes: scavoir,
Digstnas uLO
110 MERCUREDEFRANCE
coups
pieds Anglois.
1
752.
2
685.
737.
4
733.
Dans la seconde de ces épreuves, la
chambre n'ayant pas été poussée jusqu'au
fond avant de tirer le mortier, elle s'en-
gagea par la violence du coup tellement,
qu on eut beaucoup de peine à l'en retiter.
ce qui fut vraisemblablement cause de
l'irrégularité de cette épreuve: la moyen-
ne distance des 3 autres coups est de 741
pieds. On tira ensuite trois coups avec la
chambre de de pouces, tout otant com-
me ci-devant.
coups.
466.
2
463.
463.
La moyenne distance de ces trois épreu-
ves fut de 464 pieds: on ajusta ensuite la
chambre d'un demi pouce, mais comme
elle ne remplissoit pas le mortier aussi bien
que les deux autres: on trouva les portées
sort irrégulieres.
AVRIL. 1792.
111
coups.
686.
2
998.
467.
Ce fut probablement l'humidité qui ren-
dit la troisième portée si petite, le coup
ayant été tité fort avant dans la soirée.
Paragraphe dix-septième. Malgré le
jugement & c. Ce Paragraphe, quoique sous
d'autres termes, signifiant la même chose
que le treizième, y renvoye le Lecteur.
Paragraphe dixhuitième. En général &c.
Comme je n'ai prétendu en aucune fa-
çon fixer la longueur ni l'usage des Piéces
dans la pratique, ainsi qu'on le voit par
la déclaration rapportée au commence-
ment; elle sussit pour répondre à ce para-
graphe.
Paragraphe dix- neuvième. Selon M. le
Chevalier d'Arcy. &c.
Quoique j'aye eu quelque peine à me
former une idée nette des objections con-
tenues depuis ce paragraphe jusqu'au 24eme
inclusivement, je crois cependant etre par-
venu à démêler sur quoi elles roulent, &
qu'elles se reduisent à ceci, que j'ai tort
de dire que l'ait entre pour peu de chose
dans les effets de la poudre, parce que,
suivant l'opinion de M. de Saint-Auban,
VIAMERCURE DE FRANCE.
celui qui est contenu dans les interstices
de ses grains, contribue beaucoup à la
force de son explosion; l'inflammation de
la poudre n'étant qu'un moyen de mettre
en jeu sa force élastique, 2. que l'air a
beaucoup plus de part que je ne le pré-
tends dans la cause du recul des armes à
feu tirées sans boulet, sans relever tout-
ce que dit M. de Saint-Auban sur l'obsta-
ole que la résistance de l'air oppose an recul
du canon. Je me contenterai d'examiner
son opinion, & de rapporter ce qui est
dit au sujet du recul des armes à feu dans
l'extrait du Mercure.
On a déja vu dans la réponse au para-
graphe septième que la plus grande dila-
tation de l'air par une très-grande chaleur
va à lui faire occuper un espace cinque fois
plus grand que celui qu'il occupoit aupa-
ravant. Ainsi supposant que la charge de
huit livres occupa dans une piéce de 24
un espace de dix pouces de long, que
le vuide de ses interstices équivalût à
cinque pouces, c'est à-dire, à la moitié
du volume de la charge, & que la cha-
leur de la poudre enflammée, supposée
égale à celle du fer prêt à fondre, dilate
l'air cinque fois, l'espace qu'il occuperoit
alors pour être en équilibre avec l'air ex-
téricur soroit de vingt- cinque poucos de
AVRIL. 1752. 113
long: par conséquent au-delà de cette
longueur, la poudre n'agitoit plus sur le
boulet, & la piece de vingt-quatre ne
devroit avoir théoriquement, selon l'hypo-
these de M. de Saint-Auban, que vingt-
cinque pouces de long, & dans la pratique
un peu moins: donc & c.
Quant à la seconde objection, je prie
que l'on lise l'extrait du Mercure, dont
je me contenterai de rapporter les pa-
roles suivantes. Au reste M. d'Arcy dé-
elare qu'il est bien éloigné de décider une
question qui comporte tam de difficultès, &
qu'il n'en a parlé que parce qu'il a cru qu'il
étoit à propos de faire faire attention aux Phy-
siciens à cette cause du recul qu'ils paroissent
avoir negligè jusqu'ici.
Paragraphe vingt-cinquième. On croit
sens peine &c. Si les accidens qui me sont
arrivés pendant le cours de mes expérien-
ces, ne m'avoient empêché de décider
d'une manière précise le point d'une char-
ge, où on doit l'enflammer, je croiroi
otre fort en état de déterminer ce point
pour toutes les piéces d'artillerie, quel-
ques figures qu'eussent leurs chambres.
Quant à ce que dit M. de Saint-Auban
des armes de l'Infanterie, il est étonnant
qu'il nait pas comptis mes vues; car la
facilité du service exigeant de racour-
Digsieres bi0O
114 MERCURE DEFRANCE.
cir les armes de l'Infanterie, ne falloit-
il pas scavoir le changement que cela
feroit dans les portées. J'ai montré qu'el-
les diminuoient avec les longueurs: pat
conséquent, que si les Prussiens ont l'a-
vantage de tirer vîte avec leurs fusils
courts, ils ont le desavantage de ne pas
atteindre aussi loin. Au reste une question
qui a mérité l'attention de Messieurs les
Inspecteurs Généraux de l'infanterie, mé-
ritoit bien d'être éclaircie, en tâchant de
reconnoître les principes de fait qui doi-
vent servir de base à sa solution.
De M. le Chevalier d'Arcy aux observations
de M. de Saint-Auban, Lieutenant-Général
d'Artillerie, sur le Mémoire de l'Artillerie,
&c.
AYANT déclaré que si je faisois part
au Public de mes expériences sur
l'Artillerie, ce n'étoit que dans l'espéran-
ce de recevoir des conseils de personnes
plus expérimentées què moi sur tout, de
MM. du Corps de l'Artillerie; je n'ai pu
qu'être flatté des observations que M. de
Saint-Auban a faites sur mon Mémoire; il
n'auroit sûrement trouvé personne de plus
docile que moi, & de plus porté à en faire
usage, si je n'avois vu avec regret que je
ne le pouvois, la plûpart de ses observa-
tions ne me paroissans pas concluantes, &
les autres prouvant seulement que je n'ai
pas eu le bonheur d'être entendu de M. de
Saint-Auban.
Je suis peut-être dans l'erreur, mais soit
AVRIL. 1752.
en faveur de mes intentions, soit par le
zéle qu'il a pour la perfection de l'Artille-
rie, je me serois flatté d'un peu plus d'at-
tention de sa part pour saisit mes idées,
j'avois d'autant plus sujet de l'espérer que
la déclaration dont je viens de parler, assû-
roit M. de Saint-Auban de l'empressement
que j'aurois eu de lui donner des éclaircis-
semens sur l'extrait de mon mémoire qui
se trouve dans le Mercure, & de lui com-
muni quer le mémoire même pour peu
qu'il l'eût désiré
Un autre raison qui m empêche de pro-
fiter des observations de M. de Saint-Au-
ban, c'est qu'il se contente de parler de ces
expériences sans nombre qui oni servi à déter-
miner les regles que l'on suit aujourd'hui dant
PArtillerie, soit pour la longueur des pièces
soit pour leurs charges, &c. sans les rappor-
ter, j'aurois eu lieu d'attendre le contraire,
ou au moins qu on faveur de quelqu'un,
qui ne sçait peut-être pas tout ce que MM-
les Officiers d'Artillerie ont fait, il indique-
roit où on pourroit les trouver. L'autorité
de M. de Saint-Auban est sans doute d'un
grand poids, mais il ne peut disconvenit
qu en matiere de faits, on ne prouve qu'au-
tant qu on oppose expériences à experien-
ces.
En attendant qu'il nous fasse part de tou-
96 MERCUREDE FRANCE.
tes ces expériences, j'ai cru que je ne pou-
vois me dispenser de lui communiquer les
remarques que j'ai faites sur ses observa-
tions, & de lui donner en peu de mots
quelques éclaircissemens sur mon mémoi-
re, en rapportant les faits qui servent de
base à ce que j'ai avancé. Je me contente-
rai pour cela de disposer mes remarques se-
lon l'ordre des observations de M. de
Saint-Auban, cette méthode étant ici la
plus courte, par la facilité que l'on a de
recourir à son Mémoire, & me paroissant
après y avoir murement réfléchi, celle qui
convient le mieux à la forme qu'il lui a
donné. Au reste, si je l'imite dans cette dis-
position, je seus qu'il est au dessus de mes
forces de le faire dans le tour délicat qu'il
a sçu donner à ses observations: je tâche-
tai d'y suppléer par la bonté de mes rai-
sons.
Paragraphe premier. » On voit par les
expérienées qu'a faites M. le Chevalier
d'Arcy, &c. M. de Saint-Auban, com-
me je l'ai avancé, prouve qu'il ne m'a
pas entendu dès les premieres lignes de
son Mémoire. Je le prie de me dire dans
quel endroit j'ai proposé des changemens
dans les bouches à feu: je ne les crois
point assez parfaites, pour penser que la
chose soit impossible, mais je nai point
prétendu
AVRIL. 1752.
97
prétendu en indiquer. Loin de cela, dans le
Mémoire que je lus, soit prévoyance ou
pressentiment, je pris toutes les mesures
imaginables pour m'expliquer nettement
sur ce sujet, & pour que personne ne prit
ombrage de mon travail j'établis, com-
me on peut le voir par l'Extrait de M. l'Ab-
bé Raynal » que l'Artillerie pouvoit se di-
»viser en deux parties; l'une qui a pour
n objet la théorie, ou les recherches qui
»peuvent établir les principes physiques,
»d'où résulteroient théoriquement les
„meilleures bouches à feu. L'autre dont
»l'objet est plus vaste & plus important,
nqui embrasse non-seulement ce qui con-
„cerne la maniere d'employer ces armes à
„la guerre, d'établir des batteries, &c
» mais encore toutes ces connoissances que
„ l'expérience donne sur les dimensions
„ des piéces, par rapport à leur service,
„ la facilité de leur transport, &c. Plus
loin M. l'Abbé Raynal s'exprime ainsi sur
le même sujet. » Après cette introduction
„on conçoît facilement quel est le but
„que M. d'Arcy se propose, & que son
„objet est de recherchet au moyen des ex-
„ périences ces principes qui doivent ser-
» vir de base à la théorie de l'Artillerie.
J'ai rapporté tout au long ce qui se trou-
ve dans l'Extrait à ce sujet, parce que je
98 MERCURE DE FRANCE.
serai obligé d'y renvoyer plus d'une fois,
& pour qu'on juge en même tems des pré-
cautions que j'ai prises pour expliquer
clairement le but que je me suis proposé.
Cependant je vois que j'ay eu le malheur
de n'y pas réussir. M. de Saint-Auban a
cru voir dans mon Mémoire des choses
singulieres, étonnantes, dont il rapporte
une partie dans ce premier paragraphe;
ainsi par exemple, on trouve dans l'Ex-
trait, que j'ose me flatter de faire voir bien-
tôt » que lorsque l'on prend les précautions
„ requises, & que l'on employe des métho-
« des moins imparfaites que celles des
„ portées, on peut parvenir à des résultats
„assez constans, pour en déduire des prin-
ncipes surs; & M. de Saint-Auban a cru
que cela vouloit dire » qu'en suivant ce
„ que je prescrirai, les effets de la poudre
»que l'on avoit cru jusqu'ici variables, ne
„pourront être que constans, Penseroit-il
qu'à moins que les effers de la poudre ne
spient constans, on ne peut parvenir à des
résultats assex réguliers, pour en déduire
des principes. Au reste je le prie de
nous faire part de ceux que les anciens
Officiers d'Artillerie ont établis : quant.
à ce qu'il dit des modernes, je suis
comme lui entierement persuadé que leur
zele pour le service de l'Etat leur fait bien
AVRIL.
1752.
99
recevoir tout ce qui peut tendre à la per-
fection de l'Artillerie, de quelque part
qu'il vienne, & loin d'imaginer que M.
de Saint-Auban ne soit pas du même senti-
ment, je suis très-assuré au contraire,
même par ses observations, qu'il verroit
avec plaisit, toutes les tentatives que pour-
roient faire des Militaires ou d'autres per-
sonnes qui ne seroient pas du Corps de
l'Artillerie.
Paragraphe second. M. le Chevalier
d'Arcy juge qu' il y abeaucoup d'erreurs, &c.
Sans entrer dans le détail de ce que j'ai dit
à ce sujet dans mon Mémoire: je rappor-
terai seulement quelques-unes des épreu-
ves qui ont été faites par M. de Valiere
& M. Belidor, pour déterminer la charge
la plus avantageuse d'une piéce devingt-
quatre, elles suffiront je crois, pour faire
voir la vérité de ce que j'ai avancé sur la
méthode des portées.
Par les épreuves de M. de Valiere faites
à Strasbourg le 31 Août, & le 1er Septem-
bre 1740: les portées de deux coups ti-
rés à 24 livres de poudre, furent l'une
de 2200 toises, & l'autre de 2500 toises;
& celles de deux autres coups à 8 livres de
poudre de 2325 & de 2050.
Par les épreuves faites à Metz dans l'été
de 1740 par M. Belidor, on voit que dans
E1j
100 MERCURE DEFRANCE.
18 coups tirés à 9 livres, la plus grande
portée a été de 1010, & la plus petite de
715: dans ces épreuves les différences en-
tre les extrêmes sont de plus d'un quart;
dans celles de M. de Valière, elles sont à
peu près d'un 7me. & vraisemblablement,
s'il avoit répeté les épreuves plus souvent
avec une même charge, elles auroient été
plus considérables.
Ces épreuves, qui surement ont été faites
avec un très-grand soin, font assez voir que
les différences dans les portées sont trop
considérables pour quon en puisse rien
conclure de bien certain, & qu'ainsi M. de
S. Auban n'en dit point assez lorsqu'il se
contente de convenir que la meme Piéee
&c. donue à chaque coup quelque difference.
Quant aux accidens que la pratique, selon
lui, ne peut prévoir, il y en a sans doute,
mais ne doit-on pas chercher à substituer
aux moyens ordinaires des moyens plus
exacts, par lesquels en les diminuant, on
parvienne enfin à des expériences assez
régulieres, pour en tirer des conclusions
certaines. M. de Saint-Auban ajoûte que
l'air entre pour beaucoup dans la differen-
ce des portées; comme je n'ai pu deviner
de quelle façon il l'entend, sçavoir, si
c est, en ce que dans ses différentes tem-
pératures il resiste plus ou moins au mou-
Digtires bOO
AVRIL. 1752.
101
vement du boulet, ou qu'il agit avec plus
ou shoins de force dans les interstices des
grains de poudre, ou enfin qu'il rend l'in-
flammation de la poudre plus ou moins vi-
ve. Je me contenterai de lui dire qu'on
voit par les expériences de M. Robbins.
que dès que la poudre est bien séche, les
effets sont toujours à peu près les mêmes à
quelque heure du jour, & dans quelque
tems que l'on tire. Je sçais à la vérité que
felon plusieurs Auteurs lesportées sont plus
grandes le matin & le soir que dans la
journée, & dans un tems humide, que
dans un tems sec; mais je sçais aussi que
d'autres avancent précisément le contrai-
re : & qu'ainsi c'est une de ces choses, dont
faute de moyens assez exacts, on n'a enco-
re aucune connoissance certaine dans l'Ar-
tillerie.
Paragraphe troisiéme.
Elles ne sont pas
assez, &c. J'ai répondu à ce paragraphe en
répondant au précedent.
Paragraphe quatrième. C'est d'après ces
expériences, &c.
On auroit souhaité que M. de Saint-Au-
ban eut voulu rapporter ces épreuves. On
avoue qu on ne les connoît pas, car dans
tous les Auteurs que l'on a consultés sur
certe matiere, on ne voit rien de positif:
pour s'en assurer, on na qu'à voir les
EIII
102 MERCURE DE FRANCE.
Auteurs cités dans la note.
Nota. Diego Vfano, Traité de l'Artille-
rie pag, 7 & 9. La seconde partie du grand
Art de l'Artillerie de Cazimir, ch. 12 art.
17. D'Avelour, Instruction sur l'Artillerie
de France ch. 9. pag. 34. Du Praissac
Questions militaires, page 124. Maltus
Traité d'Artillerie, ch. S. pag. 89. Aure-
let, Traité des Machines & Feux d'artifice
pour la guerre. Flaurence Rivault, Elemens
d'Artillerie, pag. 125. Mémoires de
Montecuculli, liv. 1. ch. 2. pag. 65. M. le
Chevalier de Saint-fullien, la Forge de
Vulcain, pag. 32 & 33. edit. 1710. Mé-
moires d'Artillerie de Saint-Remi, seconde
édit. 1707, tome 1. pag. 83. idem tome 2.
pag. 246. Coinmentaires de Polybe, de Fo-
lard, tome 2. pag. 629. Lobreau de Four-
ville, Mémoires sur l'Artillerie. Le Mar-
quis de Santa-cruz, Réflexions militaires,
tome 9. pag. 12 & 13. idem pag. 24. Du-
lac, Theorie nouvelle sur le méchanisme
de l'Artillerie, & c.
Paragraphe cinquieme. Les expériences,
Cc.
Mon objet étant de ne rien établir que
sur les faits, il étoit dans l'ordre d'exami-
ner si les conjectures de ces habiles Physi-
ciens étoient conformes à la vérité.
Paragraphe sixième. Celles qu'a fait, &c,
103
AVRIL.
1752.
Il paroîtra singulier que M. de Saint-Au-
ban regarde comme inutiles les expérien-
ces faites pour reconnoître si l'inslamma-
tion de la poudre dans les armes à feu se
fait d'une maniere successive, ou si on peut
la regarder comme instantanée; tandis que
cette question a été agitée depuis long.
tems, & qu'en dernier lieu une des plus
illustres Académies de l'Europe, la fociété
Royale de Londres ne l'a point jugée indi-
gne de son attention, & qu'elle a nommé
un committé ex près pour reconnoître ce
qui en étoit: il est certain de plus que des
différentes vîtesses de l'inflammation, il
résulteroit des conséquences très différen-
tes.
Paragraphe septième. Les objets qui pa-
roissent, &c.
Ce paragraphe & les suivans jusqu'au
ueuvième inclusivement, n'étant qu'une
exposition de ce que j'ai rapporte dans
mon Mémoire, & des conclusions que j'en
aitiré; & M. de Saint-Auban paroissant ne
m'avoir pas bien entendu, je rapposterai ce
que dit à ce sujet M. l'Abbé Raynal, voici
comme il s'exprime en parlant de moi. „ Il
„ajoute que les questions suivantes lui pa-
„ roissent mériter d'être examinées les pre-
nmieres: scavoit, 19. qu'elle est la char-
E iiij
104 MERCURE DEFRANCE.
„ge la plus avantageuse pour un canon
»d'une longueur donnée. 2°. Quel est le
„canon le plus avantageux pour une char-
»ge donnée, & enfin quelle est le point
„où l'on doit porter le feu pour que l'in-
„flammation soit la plus prompte.
Comme il paroît de plus que M. de Saint-
Auban na pas bien conçu la différence qui
se trouve entre les deux premieres ques-
tions; je crois devoir les expliquer ici plus
au long, & ajoûter en même temps deux
mots sut les principes physiques, d'après
lesquels je suis parti: afin de répandre plus
de lumieres sur cette matiere
Il est aujourd'hui prouvé incontestable-
ment par les expériences de MM. Hauks-
bée, Hales, Robbins, &c. que la poudre
contient un fluide élastique & permanent,
qui a toutes les propriétés de l'air; que e'est
ce fluide qui se développant dans l'explo-
sion de la poudre, en fait toute la force;
que son volume dans cet état de dévelop-
pement, est à celui de la poudre qui l'a pro-
duit àpeu près comme 244 à 1. de plus
on sçait que ce fluide échauffé au dégre du
fer prêt à fondre augmente encore de vo-
lume dans le rapport de 5 à 1 l'air dont il a
les propriétés se dilatant par cette chaleur
dans le même rapport. De tout ceci il est
facile de conclure que ce fluide étant aussi
zed by Goog
AVRIL.
105
1752.
violemment échauffé qu'il l'est dans l'ex-
plosion, l'espace qu'il occuperoit dans cet
instant (si rien ne s'opposoit à la dilatation
que l'air) seroit à celui de la poudre qui
l'a produit à peu près comme 1000 à 1.
Ces faits bien connus, la maniere dont
la poudre agit sur le boulet devient facile à
l'effort du fluide qui s'est développé dans
l'explosion; car étant d'autant plus grand
que l'espace qu'il occupe est plus petit,
il s'ensuit que lorsqu'il sera étendu dans
un espace 1000 fois plus grand que le volu-
me de la poudre, il n agira plus sur le bou-
let, étant alors en équilibre avec l'air exté-
rieur. Ainsi, par exemple, une charge de8
livres dans une pièce de 24. produisant un
fluide qui occuperoit 1000 fois l'espace
que cette charge occupoit auparavant, ce
qui feroit plus de 800 pieds, en donnant
à la charge 10 pouces de long, il s'ensuit
que la longueur rhéorique d'une piéce de
24 seroit de 800 pieds, puisque le boulet
recevroit toujours une augmentation de
vitesse jusqu'à ce point.
Mais, si l'on fait attention que dans la
pratique une partie du fluide se perd par la
lumiere, par le vent du boulet, & que la
chaleur de ce fluide va toujours en dimi-
nuant, dès qu'une fois toute la poudre est
enflammée; enfin au frottement que le
Eiiij
106 MERCURE DEFRANCE.
boulet éprouve dans l'ame. On verra qu'il
n est pas étonnant que nous ayons trouvé
qu'une pièce de 24 ne devoit avoir avec
une charge de S livres que 340 pieds de
long, ayant reconnu par nos ex périences
que le fluide produit par 18 grains de pou-
dre dans un canon de six pieds, dont la ca-
pacité étoit de 25 pouces cubiques, don-
noit encore à l'extremité du canon une au-
gmentation de vîtesse au boulet.
Cette théorie des effets de la poudre
dans les armes à feu étant bien entendue,
il est facile de concevoir la différence qui
se trouve entre les deux questions que j'ai
rapportées; car quand je demande quelle est
la charge la plus avantageuse pour un ca-
non d'une longueur donnée, il est clair
que je demande la solution expérimentale
d'un problême qu'on peut regarder com-
me géométrique. Car supposons que le
fluide soit produit dans un instant, ou
que la poudre s'enflamme instantanèment,
la longueur de la charge la plus avanta-
geuse, sera à la longueur du canon comme
1. est à 2. 718. mais les causes dont on
vient de parler plus haut, comme frotte-
mens, & c. devant y apporter des change-
mens, il faut donc avoir recours à l'expé-
rience pour les reconnoître. Cependant
elle nous a montré qu'ils ne sont pas consi-
AVRIL.
1752.
107
derables dans ce cas ci, puisque nous avons
trouvé que la longueur de la charge doit
être entre le tiers & la moitié de la lon-
gueur de la piéce.
Et lorsque je demande le canon le plus
avantageux pour une charge donnée, il
est clair que cela s'entend d'un canon d'une
longueur telle que le fluide produit par
l'explosion dilate dans cette longueur, ne
puisse plus agir sur le boulet.
Paragrapne dixième. M. le Chevalier
d'Arcy ne prononce pas, &c.
Cette question est de la nature de cel-
les que les Géomêtres appellent de maxi-
mis & minimis, ou lorsqu on approche du
terme, les différences deviennent si pe-
tites, qu'elles sont insensibles; c'est pour-
quor l'on na pu déterminer par l'ex-
périence, que les deux termes entre les-
quels ce point est renfermé.
Paragraphe onzième. Longueur de ces
pieces chargées, &c.
Ces deux questions sont faciles à résou-
dre, par ce que l'on a vu dans la réponse
au paragraphe 9. ainsi l'on dira que la lon-
gueur qu il faudroit à une pièce de 24.
pour une charge de 32 ou 46 livres, seroit
à cette charge comme 340 pieds est à 8
livres, & de même que la charge qui com-
muniqueroit tout son effort au boulet dane
E vj
108 MERCURE DEFRANCE.
une piéce de 24 de 9 pieds 6 pouces de
long, se trouveroit en disant comme
340 pieds est à 8 livres; ainsi 9 pieds 6
pouces est à la charge cherchée qui seroit
de 3 onces & demi à peu près.
Paragraphe douzième, M. le Chevalier
d'Arcy, &c.
Si j'avois eu le bonheur d'être entendu
par M. de Saint-Auban, il ne me deman-
deroit pas les moyens de faire résister, &c.
Car la division que j'ai fait de l'Artillerie
& que j'ai rapporté plus haut montre assez
que le but de mon travail n est que de re-
chercher à l'aide de l'expérience, les faits
généraux qui doivent servir de base à la
théorie de l'Artillerie, & non de me char-
ger d'une partie que je sens fort au dessus
de mes forces, & qui ne convient qu'à des
perfonnes aussi experimentées que M. de
Saint-Auban.
Paragraphe treizième. On ne peut &c.
Une longueur tellement proportionnée
par rapport à la charge, que cette charge
seroit toute enflammée, lorsque le boulet
seroit parvenu à la bouche, ne seroit pas
la longueur nécessaire pour employer
toute l'action de la charge, voyez la ré-
ponse au paragraphe 7.
Paragraphe quatorzieme. Des expérience
sans nombre, & c.
AVRIL.
1752.
109
On a déjà répondu à ce paragraphe en
répondant au quatrième.
Paragraphe quinziéme & seiziéme. Les
Officiers d'Artillerie, &c.
Quoique j'aye tâché d'acquérir le plus de
connoissanee que j'ay pu sur l'Artillerie,
M. de Saint-Auban a raison de supposer
que je n'ai pas, lu tout ce que MM. les
Officiers d'Artillerie en ont écrit: cepen-
dant j'en ai assez appris pour lui dire que
ces avantages théoriques qui doivent ré-
sulter de la figure des chambres, ne peu-
vent avoir lieu, ce qui seroit facile à prou-
ver ici. Si pour être court, je ne me con-
tentois de rapporter les expériences faites
par la Société Royale.
Le committé de cette Société, chargé de
vérifier ce fait, fit faire trois chambres de
la même capacité, ajustées dans le mortier
de Hauxsbee. Leur profondeur respective
étoit de trois pouces, d'un pouce & demi,
& de trois quarts de pouces; chacune de
ces chambres remplie de poudre en conte-
noit une once, poids de troy. Le boulet pe-
soit 24. livres 6 onces - averdupoids, ou
336 onces troy: & il touchoit toujours la-
poudre, Le mortier pointé à 45 dégrés,
tiré avec la premiere chambre de 3 pouces
de profondeur, donnna dans les différentes
épreuves les portées suivantes: scavoir,
Digstnas uLO
110 MERCUREDEFRANCE
coups
pieds Anglois.
1
752.
2
685.
737.
4
733.
Dans la seconde de ces épreuves, la
chambre n'ayant pas été poussée jusqu'au
fond avant de tirer le mortier, elle s'en-
gagea par la violence du coup tellement,
qu on eut beaucoup de peine à l'en retiter.
ce qui fut vraisemblablement cause de
l'irrégularité de cette épreuve: la moyen-
ne distance des 3 autres coups est de 741
pieds. On tira ensuite trois coups avec la
chambre de de pouces, tout otant com-
me ci-devant.
coups.
466.
2
463.
463.
La moyenne distance de ces trois épreu-
ves fut de 464 pieds: on ajusta ensuite la
chambre d'un demi pouce, mais comme
elle ne remplissoit pas le mortier aussi bien
que les deux autres: on trouva les portées
sort irrégulieres.
AVRIL. 1792.
111
coups.
686.
2
998.
467.
Ce fut probablement l'humidité qui ren-
dit la troisième portée si petite, le coup
ayant été tité fort avant dans la soirée.
Paragraphe dix-septième. Malgré le
jugement & c. Ce Paragraphe, quoique sous
d'autres termes, signifiant la même chose
que le treizième, y renvoye le Lecteur.
Paragraphe dixhuitième. En général &c.
Comme je n'ai prétendu en aucune fa-
çon fixer la longueur ni l'usage des Piéces
dans la pratique, ainsi qu'on le voit par
la déclaration rapportée au commence-
ment; elle sussit pour répondre à ce para-
graphe.
Paragraphe dix- neuvième. Selon M. le
Chevalier d'Arcy. &c.
Quoique j'aye eu quelque peine à me
former une idée nette des objections con-
tenues depuis ce paragraphe jusqu'au 24eme
inclusivement, je crois cependant etre par-
venu à démêler sur quoi elles roulent, &
qu'elles se reduisent à ceci, que j'ai tort
de dire que l'ait entre pour peu de chose
dans les effets de la poudre, parce que,
suivant l'opinion de M. de Saint-Auban,
VIAMERCURE DE FRANCE.
celui qui est contenu dans les interstices
de ses grains, contribue beaucoup à la
force de son explosion; l'inflammation de
la poudre n'étant qu'un moyen de mettre
en jeu sa force élastique, 2. que l'air a
beaucoup plus de part que je ne le pré-
tends dans la cause du recul des armes à
feu tirées sans boulet, sans relever tout-
ce que dit M. de Saint-Auban sur l'obsta-
ole que la résistance de l'air oppose an recul
du canon. Je me contenterai d'examiner
son opinion, & de rapporter ce qui est
dit au sujet du recul des armes à feu dans
l'extrait du Mercure.
On a déja vu dans la réponse au para-
graphe septième que la plus grande dila-
tation de l'air par une très-grande chaleur
va à lui faire occuper un espace cinque fois
plus grand que celui qu'il occupoit aupa-
ravant. Ainsi supposant que la charge de
huit livres occupa dans une piéce de 24
un espace de dix pouces de long, que
le vuide de ses interstices équivalût à
cinque pouces, c'est à-dire, à la moitié
du volume de la charge, & que la cha-
leur de la poudre enflammée, supposée
égale à celle du fer prêt à fondre, dilate
l'air cinque fois, l'espace qu'il occuperoit
alors pour être en équilibre avec l'air ex-
téricur soroit de vingt- cinque poucos de
AVRIL. 1752. 113
long: par conséquent au-delà de cette
longueur, la poudre n'agitoit plus sur le
boulet, & la piece de vingt-quatre ne
devroit avoir théoriquement, selon l'hypo-
these de M. de Saint-Auban, que vingt-
cinque pouces de long, & dans la pratique
un peu moins: donc & c.
Quant à la seconde objection, je prie
que l'on lise l'extrait du Mercure, dont
je me contenterai de rapporter les pa-
roles suivantes. Au reste M. d'Arcy dé-
elare qu'il est bien éloigné de décider une
question qui comporte tam de difficultès, &
qu'il n'en a parlé que parce qu'il a cru qu'il
étoit à propos de faire faire attention aux Phy-
siciens à cette cause du recul qu'ils paroissent
avoir negligè jusqu'ici.
Paragraphe vingt-cinquième. On croit
sens peine &c. Si les accidens qui me sont
arrivés pendant le cours de mes expérien-
ces, ne m'avoient empêché de décider
d'une manière précise le point d'une char-
ge, où on doit l'enflammer, je croiroi
otre fort en état de déterminer ce point
pour toutes les piéces d'artillerie, quel-
ques figures qu'eussent leurs chambres.
Quant à ce que dit M. de Saint-Auban
des armes de l'Infanterie, il est étonnant
qu'il nait pas comptis mes vues; car la
facilité du service exigeant de racour-
Digsieres bi0O
114 MERCURE DEFRANCE.
cir les armes de l'Infanterie, ne falloit-
il pas scavoir le changement que cela
feroit dans les portées. J'ai montré qu'el-
les diminuoient avec les longueurs: pat
conséquent, que si les Prussiens ont l'a-
vantage de tirer vîte avec leurs fusils
courts, ils ont le desavantage de ne pas
atteindre aussi loin. Au reste une question
qui a mérité l'attention de Messieurs les
Inspecteurs Généraux de l'infanterie, mé-
ritoit bien d'être éclaircie, en tâchant de
reconnoître les principes de fait qui doi-
vent servir de base à sa solution.
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3253
p. 123
ENIGME.
Début :
J'ai des milliers de soeurs, je suis en tous pays, [...]
Mots clefs :
Aiguille
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
A 1 des milliers de foeurs , je fuis en tous pays ,
Lecteur tu nous connois , notre emploi n'eft pas
rare.
Tu fçais que de nos jours l'Auteur dur & barbare
Nous habillant en bleu , va nous vendre à vil prix :
Efclavage cruel ! qui peut nombrer nos maîtres ?
Sur le champ au travail nos momens font foumis ,
On nous garde de près ; ainfique pour les traîtres;
La prifon eft pour nous le lieu le plus heureux .
Nous ne voyons le jour que pour notre infortune ;
Pour faire notre ouvrage , ô fort malencontreux !
Il faut que l'on nous mette une chaîne importune ,
Qui par tout nous pourſuit , & ce n'eft qu'à la fin
Qu'un inftant de repos vange notre esclavage ,
Pliants fous les travaux , mes foeurs de leur deftia
Terminent la carriere , & par leur propre ouvrage
Quelques- unes par fois le font décapiter.
Fuyez notre couroux , imprudente jeuneffe ,
Votre fang innocent pourroit feul vous vanger ,
Des maux que vos pareils font à notre foibleffe.
REGNARD , Lieutenant au Régiment
de Saintonge.
A 1 des milliers de foeurs , je fuis en tous pays ,
Lecteur tu nous connois , notre emploi n'eft pas
rare.
Tu fçais que de nos jours l'Auteur dur & barbare
Nous habillant en bleu , va nous vendre à vil prix :
Efclavage cruel ! qui peut nombrer nos maîtres ?
Sur le champ au travail nos momens font foumis ,
On nous garde de près ; ainfique pour les traîtres;
La prifon eft pour nous le lieu le plus heureux .
Nous ne voyons le jour que pour notre infortune ;
Pour faire notre ouvrage , ô fort malencontreux !
Il faut que l'on nous mette une chaîne importune ,
Qui par tout nous pourſuit , & ce n'eft qu'à la fin
Qu'un inftant de repos vange notre esclavage ,
Pliants fous les travaux , mes foeurs de leur deftia
Terminent la carriere , & par leur propre ouvrage
Quelques- unes par fois le font décapiter.
Fuyez notre couroux , imprudente jeuneffe ,
Votre fang innocent pourroit feul vous vanger ,
Des maux que vos pareils font à notre foibleffe.
REGNARD , Lieutenant au Régiment
de Saintonge.
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3254
p. 124
AUTRE.
Début :
Aux Ministres Chrétiens j'offre un rare tableau. [...]
Mots clefs :
Cloche
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Ux Miniftres Chrétiens j'offre un fare tableau
.
J'ai reçu le Baptême , & j'ai quitté la terre ;
Du culte du vrai Dieu j'inftruis tout fon troupeau ;
De la Religion mieux qu'un Miffionnaire
J'annonce les grandeurs , je t'appelle au tombeau
Pour tes befoins j'implore un fecours falutaire ;
Tu me maudis fouvent , & par un fort nouveau
Je parle également aux Rois comme au vulgaire.
Par le même.
Ux Miniftres Chrétiens j'offre un fare tableau
.
J'ai reçu le Baptême , & j'ai quitté la terre ;
Du culte du vrai Dieu j'inftruis tout fon troupeau ;
De la Religion mieux qu'un Miffionnaire
J'annonce les grandeurs , je t'appelle au tombeau
Pour tes befoins j'implore un fecours falutaire ;
Tu me maudis fouvent , & par un fort nouveau
Je parle également aux Rois comme au vulgaire.
Par le même.
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3255
p. 3-7
VERS Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans Premier Prince du Sang. Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
Début :
On peut mériter des lauriers [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans Premier Prince du Sang. Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
VERS
Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du Sang.
Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
On peut mériter des lauriers
Sans traînet après soi les horreurs de
la guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funestes
guerriers
Qui du sang des Mortels faisoient fumer la terre,
Aij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Ministres sanglans des cruautés du sort,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur assouvie;
Ils portoient dans leurs mains l'instrument de la
mort;
LOUIS portoit toujours le soutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au siécle où nous sommes,
Un exemple accompli. digne d'être imité
Par toute la postérité.
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom-
mes
Mais toi. qui sur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrit.
Ta présence apportoit l'abondance & la jole;
A la cruelle faim tu dérobois sa proie;
Sans cesse on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuse vigilance
Du vice sans pudeur arrêter les effets,
Ou prévenir, avec prudence,
Les perfides conseils qu'apptêtoit l'indigence,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi sans tes soins généteux!
Objet de nos regrets sinceres
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez, pleurez sur son cercueil;
Votre Pere n'est plus, familles désolées;
MAI. 1752.
Jamais d'un aussi juste deuil
Vos ames n'ont été troublées;
Votre Pere n'est plus! il conservoit ses jours
Pour vous prodiguer ses secours:
Mais la Mort s'indignant de ses soins magnanimes,
A voulu d'un seul coup frapper mille victimes.
Cher Prince, dont le Ciel couronne les vertus
Hélas! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'oiphelin ne te verront donc plus!
Quelles mains désormais vont sécher tantde larmest
La Pénitence & la douceur
Ont illustré David bien plus que sa valeur,
Et Salomon son Fils, consacrant sa richesse
A bâtir un Temple au Seigneur,
A d'immenses trésors préféra la Sagesse.
On sçait. de son esprit quelle fût la hauteur
Il connut les secrets de la nature entière;
Le Cédre du Liban & la simple Bruyere
De ce vaste Univers lui découvroient l'auteur.
LOUIS, formé sur ce modéle,
Vient de nous retracer son génie & son zèle.
Sa sainte obscurité fit toute sa splendeur,
Et dans l'abaissement il meitoit sa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore,
*Monseigneur lo Duc d'Orléans, ainsi que Salo-
mon, étoit fort versé dans la Botanique; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaisir à cultiver pour le soulage-
ment des Pauvres.
A iij
0
6 MERCUREDEFRANCE.
Confondu dans la foule en un temple écarté
Il cache ses verrus, il veut qu'on les ignore,
Mais ses rares vertus le trahissent encore,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange, qui dès long. tems avez marqué sa place,
Recevez l'ame de Louis;
Et vous saints Rois, Héros de cette Auguste Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous sur la terre il aima la justice;
Il changea sa Pourpre en cilice;
La timide vertu l'approchoit sans rougir,
Lui parloit avec assurance,
Et contente de sa présence
Elle revenoit sans gémir.
Qu'il veille donc, ce Prince aimable
Sur ce Roi bien-aimé dont nous suivons les Loix
Qu'il demande au Seigneur une santé durable
Pour ce nouvel enfant le sang de tant de Rois:
Et toi, Prince son Fils, qui fermas sa paupiere
Toi, qui vins recueillir ses pieux sentimens,
Tu l'as vû s'attendrir à son heure derniere;
Il étoit toujours Pere en ces tristes momens.
Tel on voit le Soleil terminant sa carriére
Nous consoler encor par sa douce lumiere;
s'il paroît pour un tems s'éclipser à nos yeux,
Il brille toujours dans les Cieux
Et conserve pour nous sa chaleur toute entiere,
lized by Goc
MAI. 1752.
7
En un si grand sujet de pleurs,
Daigne agréer ces Vers que ma main te présente,
Pai une peinture touchante,
Prince, je n'ai pas craint d'augmenter tes dou-
leurs
Four un coeur aussi bon la douleur est bien che-
te...
Mais, ma lyre, suspends des sons trop affoiblis;
J'ai trop pleuté la mort du Pere.
Pour entreprendre encor de célebrer le Fils.
Inter honoratos excipietur Avos. Ovid.
Présentés à leurs Altesses Sérénissimes
Monseigneur le Duc & Madame la
Duchesse d'Orléans; pat leur très-
humble, très-obéissant & très-respec-
tueux serviteur, LE CLERC DE MONTMERCI.
MERCI.
Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du Sang.
Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
On peut mériter des lauriers
Sans traînet après soi les horreurs de
la guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funestes
guerriers
Qui du sang des Mortels faisoient fumer la terre,
Aij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Ministres sanglans des cruautés du sort,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur assouvie;
Ils portoient dans leurs mains l'instrument de la
mort;
LOUIS portoit toujours le soutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au siécle où nous sommes,
Un exemple accompli. digne d'être imité
Par toute la postérité.
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom-
mes
Mais toi. qui sur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrit.
Ta présence apportoit l'abondance & la jole;
A la cruelle faim tu dérobois sa proie;
Sans cesse on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuse vigilance
Du vice sans pudeur arrêter les effets,
Ou prévenir, avec prudence,
Les perfides conseils qu'apptêtoit l'indigence,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi sans tes soins généteux!
Objet de nos regrets sinceres
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez, pleurez sur son cercueil;
Votre Pere n'est plus, familles désolées;
MAI. 1752.
Jamais d'un aussi juste deuil
Vos ames n'ont été troublées;
Votre Pere n'est plus! il conservoit ses jours
Pour vous prodiguer ses secours:
Mais la Mort s'indignant de ses soins magnanimes,
A voulu d'un seul coup frapper mille victimes.
Cher Prince, dont le Ciel couronne les vertus
Hélas! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'oiphelin ne te verront donc plus!
Quelles mains désormais vont sécher tantde larmest
La Pénitence & la douceur
Ont illustré David bien plus que sa valeur,
Et Salomon son Fils, consacrant sa richesse
A bâtir un Temple au Seigneur,
A d'immenses trésors préféra la Sagesse.
On sçait. de son esprit quelle fût la hauteur
Il connut les secrets de la nature entière;
Le Cédre du Liban & la simple Bruyere
De ce vaste Univers lui découvroient l'auteur.
LOUIS, formé sur ce modéle,
Vient de nous retracer son génie & son zèle.
Sa sainte obscurité fit toute sa splendeur,
Et dans l'abaissement il meitoit sa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore,
*Monseigneur lo Duc d'Orléans, ainsi que Salo-
mon, étoit fort versé dans la Botanique; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaisir à cultiver pour le soulage-
ment des Pauvres.
A iij
0
6 MERCUREDEFRANCE.
Confondu dans la foule en un temple écarté
Il cache ses verrus, il veut qu'on les ignore,
Mais ses rares vertus le trahissent encore,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange, qui dès long. tems avez marqué sa place,
Recevez l'ame de Louis;
Et vous saints Rois, Héros de cette Auguste Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous sur la terre il aima la justice;
Il changea sa Pourpre en cilice;
La timide vertu l'approchoit sans rougir,
Lui parloit avec assurance,
Et contente de sa présence
Elle revenoit sans gémir.
Qu'il veille donc, ce Prince aimable
Sur ce Roi bien-aimé dont nous suivons les Loix
Qu'il demande au Seigneur une santé durable
Pour ce nouvel enfant le sang de tant de Rois:
Et toi, Prince son Fils, qui fermas sa paupiere
Toi, qui vins recueillir ses pieux sentimens,
Tu l'as vû s'attendrir à son heure derniere;
Il étoit toujours Pere en ces tristes momens.
Tel on voit le Soleil terminant sa carriére
Nous consoler encor par sa douce lumiere;
s'il paroît pour un tems s'éclipser à nos yeux,
Il brille toujours dans les Cieux
Et conserve pour nous sa chaleur toute entiere,
lized by Goc
MAI. 1752.
7
En un si grand sujet de pleurs,
Daigne agréer ces Vers que ma main te présente,
Pai une peinture touchante,
Prince, je n'ai pas craint d'augmenter tes dou-
leurs
Four un coeur aussi bon la douleur est bien che-
te...
Mais, ma lyre, suspends des sons trop affoiblis;
J'ai trop pleuté la mort du Pere.
Pour entreprendre encor de célebrer le Fils.
Inter honoratos excipietur Avos. Ovid.
Présentés à leurs Altesses Sérénissimes
Monseigneur le Duc & Madame la
Duchesse d'Orléans; pat leur très-
humble, très-obéissant & très-respec-
tueux serviteur, LE CLERC DE MONTMERCI.
MERCI.
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3256
p. 50-63
PREMIERE LETTRE Sur le goût des Français en matiére de Litterature. Par M. Gaillard Avocat au Parlement.
Début :
Qu'est-ce que le Goût ? Je n'en sçais rien, & si je le sçavois, je ne le [...]
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texteReconnaissance textuelle : PREMIERE LETTRE Sur le goût des Français en matiére de Litterature. Par M. Gaillard Avocat au Parlement.
PREMIERE LETTRE
Sur le goût des Français en matiére
de Litterature. Par M. Gaillard
Avocat au Parlement.
Qu'est-ce que le Goût ? Je n'en sçais
rien, & si je le sçavois, je ne le
dirois pas: Trop de gens ont intérêt
que les idées de l'esprit & du goût ne
soient jamais fixées.
Autre question. Y a-t il quelque chose
qu'on puisse appeller le Goût génétal d'u-
ne Nation en matiére de litterature? Par
exemple; voit-on sur le mérite des pro-
ductions de l'esprit, une réunion de suf-
frages, qui annonce dans tous les Fran-
çais instruits & bien élevés, la même
maniere à peu près de penser, de sentir
& de juger? J'ose trouver la chose pro-
blematique.
Je sçais bien qu'il y a des Ouvrages
dont la céputation est consommée & ne
peut jamais être attaquée avec succès, je
sçais qu'il n'est plus question aujourd'hui
d'examiner si l'lliade, si l'Encide sont
MAI.
1752.
des chefs-d'œeuvre; le tems a mis le sceau
à leut gloire, il impose un silence éter-
nel au Goût séditieux, qui voudroit sé-
couer le joug d'une admiration devenue
nécessaire. Mais ces exemples ne me per-
suadent pas. Je ne reconnois plus le Goût
dès qu'il n est pas libre, dès qu'il ne pro-
nonce pas de son chef, & qu'il ne fait
que répéter. D'ailleurs tous ces Ouvrages
si reverés, ont un malheur; c'est qu'ils
sont aussi négligés qu'ils sont vantés; il
semble qu'on craigne de leur manquer de
respect en les lisant, ou qu'on veuille,
en ne les lisant point, se vanger de la né-
cessité de les admirer.
Si l'Iliade, si l'Odissée paroissoient au-
jourd'hui pour la premiere fois, je vois
déja nos femmes dégoûtées les rejetter
avec dédain; nos Petits-Maîtres s'épuiser
en bons mots sur la force grossière d'Ajax,
sur la légereté du pied d'Achille, sur les
gigots & la marmite de Patrocle, sur la
lessive de la Princesse Nausicaa, & nos
Beaux-esprits ne trouvant dans ces deux
Poëmes, ni finesse d'allusion, ni déli-
catesse de sentimens, décider qu'ils sont
les Ouvrages d'un sot qui avoit du génie.
L'Eneide ne seroit pas plus respectée.
C'est, diroit-on, une fable mal tissue,
pompeusement & tristement versifiée, dé
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
figurée par des caracteres communs &
manqués: Ascagne paroîtroit un sot en-
fant: Monsieur son pere seroit trouvé
médiocrement brave à Troye, fort de-
vot sur mer, un peu libertin. à Cartha-
ge, & souverainement malencontreux en
Italie.
Mais comme le moins vieux de ces
Ouvrages jouit d'environ 18. fiécles de
gloire & de mérite reconnu, on n'ose ni
les juger ni les lire, on se contente d'a-
voir pour eux les mêmes sentimens qu'on
a pour la Venus d'Appelle, pour les écrits
de Varron, & pour les plaidoyers d'Hor-
tensius, ce fameux rival de Ciceron, qu'on
estime tant fur la foi de l'Antiquite, &
dont il ne nous reste rien.
Je dis à peu près la même chose de
tous les Ouvrages dont les Auteurs ne sont
ni nos compatriotes, ni nos contempo-
rains; plus ils s'éloignent de nous, moins
on les lit & plus on les admire; & cela
est bien naturel. La lecture établit entre
l'Auteur & le Lecteur une espéce de fa-
miliarité qui tourne au détriment de l'esti-
me dûe aux Ouvrages; le respect que les
hommes conçoivent pour leurs sembla-
bles, est presque toujours fondé sur ce
qu'ils imaginent, rarement sur ce qu'ils
voyent. On connoît trop M. de Voltaire,
d by Goog
MAI. 1752. 53
M. de Fontenelle, M. Gresset, on vit
avec eux, on voit que ce sont des hom-
mes; on ne connoit point du tout Ho-
mere, Virgile, Corneille, Moliére,
on ne les a pas vu, vivre, on croit que
ce sont des Dieux.
C'est donc dans le succès des Ouvra-
ges nouveaux seulement qu'il faut cher-
cher le goût public, s'il y en a un.
De tous les Tribunaux où ce Juge
peut dicter ses Oracles, le Théatre est le
plus éclatant & le plus respectable; c'est-
là que le coeur prononce sur le raport du
sentiment; c'est-la, dit M. Gresset, qu'on
entend le cri de la Nature; Mais ny en-
tend-on pas trop souvent le cri de la ca-
bale & de la confusion? Aujourd'hui un
informe avorton meurt en naissant au
bruit des sifflets; croyez vous pour cela
pouvoir prendre le public au mot? De-
main il prodiguera les honneurs suprê-
mes à un monstre cent fois plus hideux,
tandis qu'il laissera expirer un chef-d'œeu-
yre sous la rage de l'envie. De deux Ou-
vrages médiocres l'un est applaudi, l'autre
siffle, selon le tems & les circonstances.
Quel oeil assez. subtil pourra à travers ce
cahos de jugemens opposés, démêler les
traces insensibles d'un goût invariable?
S'agit- il de principes ? C'est l'unanimité
C iij
54 MERCURE DEFRANCE.
la plus parfaite. Vient-on à l'application?
C'est la varieté la plus immense.
Si donc je voulois, à quelque prix que
ce fût, trouver un Goût-général dans
la Nation Française, voici comme je m'y
prendrois. Je renoncerois d'abord à le
trouver unanime, je renoncerois aussi à
le trouver constant; j'avouerois de bonne
foi qu'il change & qu'il passe comme
nos modes & nos caprices, & pour par-
venir à m'en former une juste idée, je
raisonnerois ainii:
„Il faut supposer qu'ordinairement
„les hommes sont assez éclairés sur leurs
„propres intérêts. L'intérêt des Auteurs
„ est de plaire au Public, du moins d'en
»être lûs. Feuilletons-donc les Annales
„de la Litterature; consultons les Au-
„teurs de tous les tems, voyons quels
„ont été dans les différens siècles, les
»genres les plus cultivés, & concluons
„ qu infailliblement ils étoient aussi les
„plus goûtés. La multitude des Ouvrages
„bons ou mauvais dans un même genre,
„ prouve au moins que ce genre est à la
»mode.
Sur ce principe, je me dispenserai de
vous dire quel etoit le Goût des Français
sous les Rois barbares ou imbécilles de la
premiere Race; je crois qu'on n'en avoit
MAI.
1752.
55
point; on étoit occupé d'affaires plus im-
portantes, on s'égorgeoit, on s empoi-
sonnoit, on n'avoit pas le tems de s'in-
struire ni d'instruire les autres.
Quand Pepin le Bref eut ôté la cou-
ronne au foible Childeric; quand par sa
puissance & par ses vertus il eut affermi
son trône usurpé, Charles I. son fils, ce
grand homme, ce grand Roi, si supé-
rieur à son Pere & au reste du monde,
voulut que les Lettres & les Loix triom-
phassent de la barbarie, comme ses armes
triomphoient des Saxons & des Maures;
ses trésors appellerent les talens & les arts-
des extrêmites de l'Univers, il les cultiva
avec ardeur, il les protégea avec magni-
ficence; il fut tout a la fois le plus habi-
le Capitaine, le plus brave & le plus ro-
buste soldat, le plus puissant Monarque,
le plux sage Legislateur, lhomme le plus
éclaité & le plu éloquent de son siécle;
il préféra avec raison cette derniere gloi-
re à toutes les autres; on dut lui pardon-
ner de conquérir, parce qu'il étoit digne
de gouverner, & que sa valeur ne nuisoit
ni à son humanité ni à sa justice.
Ses successeurs furent peu jaloux de mar-
cher sur ses traces, les fruits de ses tra-
vaux sublimes furent séchés presque dans
leur fleur; la barbarie regagna ce qu'elle
.. .
CIIII
Mustnen O
56 MERCURE DE FRANCE.
avoit perdu, l'ignorance rentra dans son.
domaine; on n eut plus de talens, ou on
en fit un ridicule usage. Un mauvais Poë-
te faisoit des Vers à la louange d'un mau-
vais Prince, & se croyoit obligé de se ser-
vir de tous mots qui commençassent
par la lettre C, parce que ce Prince se
nommoit Charles, ou parce qu'il étoit
chauve.
C'est cette même manie de rendre dif-
ficiles des choses inutiles & ennuyeuses,
qui nous a valu dans des siécles bien pos-
terieurs, ces Acrostiches, ces Rondeaux,
ces Ballades, ces Triolets, ces Enigmes,
ces Logogriphes, froides délices de nos
Ayeux, justement méprisées de notre sié-
cle. Quelqu un trouvoit mauvais visage
au bon-homme Cornelli (il avoit cent
ans alors) il est bien question, dit-il, de
bon visage, c'est beaucoup d'en avoir un à
mon âge. Ces mauvais faiseurs de sottises
laborieuses avoient à peu près la même
excuse à donner à ceux qui n'approuvoient
pas leurs ouvrages; il est bien question, di-
soient ils, de faire un bon ouvrage, c'est
beauçoup de l'avoir fait, voyez les difficul-
tès qu'il a fallu vaincre. Nous leur répon-
drions aujourd'hui: De toutes ces difficultés-
là, il ne falloit combattre & vaincre que
celle qui se trouve naturellement à bien faire.
MAI. 1752.
57
Les progrès de l'esprit ne furent pas
fort rapides dans les premiers siécles de la
troisième Race; mais si on n'avançoit, gué-
res, du moins on ne reculoit pas, & il
me semble que malgré toutes les varia-
tions du goût, on marcha toujours pésam-
ment, mais directement vers la perfec-
tion.
Je ne sçais si dans le onzième siécle, les-
Homélies étoient bien généralement goû-
tées; mais on conviendra qu'il falloit les
aimer beaucoup pour en acheter un re-
cueil, moyennant 200 brebis, un muid-
de froment, un muid de seigle, un muid.
de millet & un grand nombre de peaux de
Martres. C'est ce que fit Grécie, Com-
tesse d'Anjou.
Les Lettres trouverent dans ce meme
siècle deux Protecteurs; Guillaume le
Conquerant & le pieux. Roi Robert: co
dernier fit plus que les protéger, il les-
cultiva lui-même, & donna à son peuple
l'exemple des talens comme celui des ver-
tus.
Les guerres intestines qui ravagerent la
Erance, les guerres étrangeres & lointaines
qui l'épuiserent, furent fatales aux progrès
des. Arts. Cependant l'Université alors trop
redoutable produisit des Scavans & des
Disputeurs qui trouverent bien le secret
Cv.
58 MERCURE DE FRANCE.
d'intéresser les Puissances dans leurs gran-
des querelles: les Nominaux & les Rea-
listes, après avoit sans fruit épuisé de part
& d'autre les argumens les plus convain-
cans, curent recours aux armes, comme de
raison; j'ai oublié quel parti triompha;
toutes ces affaires pouvoient être alors fort
importantes pour l'Etat; mais elles l'é-
toient assez peu pour les Lettres.
Quel étoit le Goût des Français? Vous
le voyez. Le pedantisme le plus grossier,
le respect le plus superstitieux; mais pour
les rêveries d'Aristote, c'étoit déja beau-
coup d'être superstitieux & pedant: toutes
ces épreuves étoient nécessaires, il falloit
passer par le regne des mois avant d'arri-
ver à celui des choses.
Il est certain qu'avant François I. on ne
cultivoit point les Arts agréables, du
moins on ne les cultivoit pas avec succès:
ce n'est pas que le Président Fauchet ne
nous donne une Liste de 127 Poëtes, qui
rous ont écrit avant la fin du 13e siécle;
ce n'est pas que dès le 12 un Moine ne
nous eût donné la premiere idée du Théa-
tre, par les représentations qu'il faisoit
faire à ses Disciples des Miracles de sainte
Catherine; mais je ne vois pas qu'il y eût
la dequoi faire compliment aux Muses ni
aux Lettres.
MAI 1752.
59
Plasieurs mains assez mal-adroites s'é-
toient mêlées d'écrire l'Histoire; Egin-
hard & Philippe de Comines furent goû-
tés, faute de mieux; on a même encore au-
jourd'hui la fureur de les lire sansles enten-
dre, ou de les estimer sans les lire.
François I. combla les Lettres de fa-
veurs, & les Lettres répandirent sur son
regne un éclat qui n'a pu être terni par le
supplicè de Semblançai, & par toutes les
autres fautes que fit ce Prince contre la
Justice & contre la Politique. On com-
mença sous lui à connoître l'Univers; le
Commerce & la Navigation prirent naif-
sance; Marot rondit la Poësie aimable,
on goûte encore sa naiveté, dont une
partie cependant appartient à la langue de
son tems; la Science sur tout fût cultivée,
& tout le seizième siécle fut un siécle d'é-
rudition; mais qu'étoit ce encore que cet-
te érudition? Et combien peu contribuoit-
elle à éclaiter l'esprit: On scavoit tout ce
qu avoient pensé les hommes de tous les
tems, quidquid deliraverat antiquitas, mais
on ignoroit ce qu'on devoit penser soi-mê-
me; on n'argumentoit point, on citoit,
& ce goût pedantesque infectoit tous
les ecrits, même les plus frivoles; les
têntes sçavantes subjuguées par l'autori-
té, n9 se doutoient pas qu il y eût une
G vi
60 MERCUREDE FRANCE.
raison, quand Descartes vint le leur ap-
prendre. Cet homme singulier déchira d'u-
ne main hardie le voile qui couvroit les
veux d'une Nation digne d'être éclairée;
il fit perdre aux erreurs le respect que leur
vieillesse leur attiroit; on comprit enfin
co mbien la Philosophie abrège le chemin
de la science, l'art de douter se perfec-
tionna, tout fut soumis à l'examen; tout,
ce qui, en matiére d'Histoire ou de Phy-
sique, s'écarta des loix ordinaires de la
Nature, parut suspect; on ne reconnut
point d'effet dont on ne pût expliquer la
cause d'une maniere au moins vrai- sem-
blable, & les armes dont Descartes avoit
montré l'usage, servirent quelquefois à le
combattre lui-même.
Cet esprit de liberté, de méthode & de
lumiere, portem dans toutes les facultés de
l'esprit, nous a produit ce beau siécle de
Louis XIV. égal pour les talens, supé-
rieur pour les lumieres au siécle d'Auguste;
alors le goût fut excellent, alors on aima.
tout ce qui étoit beau, tout ce qui étoit
bon, conforme à la nature, à la rai-
son, à la vérité; Corneille & Bossuet
éleverent l'ame, Racine l'attendrit, Pas-
cal l'éclaira: Bourdalouem fit la guerre aux
vices, Moliére aux ridicules, Despréaux
aux mauvais Auteurs & quelquefois, aux.
1752.
MAI.
61
bons. Un des progrès de l'esprit Philoso-
phique dans le dix-huitième siécle est de
n'en pas toujours croire Despréaux sur
sa parole; mais devons-nous croire davan-
tage cette voix qui nous crie sans cesse; le
gout tombe, les talens degénérent, le bei-esprit
a tout perdu; les beauxe jours des Lettres sont-
passes, les Plines nouveauxe corrompent l'elo-
quence, les Annéens la Poesie? La Posté-
rité décidera si ces reproches sont fondés,
& si nos bons Auteurs prodiguent l'esprit
& le déplacent, comme faisoient sous
Louis XIII. les Voitures, les Balzacs: di-
fons le mot, comme a fait Corneille lui-
même dans presque tous ses Ouvrages;
elle jugera si les Théâtres de Messieurs de
Crebillon & de Voltaire, si tant d'Ouvra-
ges délicicux de M. de Fontenelle, de
M. Gresset, &c. foutiennent le parallele
avec les chef-d'œuvres du dix septième
siécle.
Le Poëme Epique est un objet à part;
il,s.agissoit d'en donner un à la France,
asin qu'elle n'eût plus rien à envier à l'An-
tiquité ni à ses voisins; les le Moine, les.
Desmarêts, les Cassaigne, les le Labou-
reurs, les-Chapelains eurent du moins
l'honneur de l'avoir entrepris; quelques-
uus d'eux parvintent même à tracer des
plans assez reguliers & assez ingenieux;
62 MERCURE DEFRANCE.
mais le style est la partie essentielle de
l'épopée, & ces Messieurs ne fachant point
écrire, on leur fit la justice de ne les point
lire. L'imitation d'Homere & de Virgile,
au lieu d'échauffer & d'embellit leur gé-
nie, les gâta, parce qu'ils manquoient de
goût; Chapelain ayant remarquê qu'Ho-
mere en parlant des blessures de ses Heros,
faisoit quelquefois une description anato-
mique, mais Poëtique, de la partie blessée,
se crut autorisé à mettre ce jargon barbare-
dans la bouche de son Héroine.
Pour toi, puissai je avoir une mortelle pointe
Vers où l'épaule gauche à la droite est con-
jointe, &c.
L'honneur de la France demandoit qu'elle
eût un Poëme épique, l'honneur de l'E-
popée vouloit qu'il fût l'Ouvrage d'un Gé-
nie qui excellât dans tous les genres. Gette
gloite étoit réservée à M. de Voltaire.
Ne foyons pourtant pas eblouis de nos
arantages au pomt de ne convenir d'aucun
des défauts qu'on impute à notre fiècle. Il
se pent faire que par un abus de cet esprit
philosophique qui a pénétré par tout, on
affecte dans l'expression & dans les pen-
sées, un excès de précision qui méne quel-
quefois à l'obscurité; l'envie de prodiguet-
MAI. 1752.
63.
le sens & de compter les paroles, peut in-
troduire naturellement les antithéses trop
fréquentes, les énigmes, le précieux qui
ne nous déplaisent peut- être pas assez.
Nous sommes en général trop subtils rai-
sonneurs sur les questions Métaphysiques,
trop raffinés dans quelques uns de nos sen-
timens, sur tout trop délicats sur les ridi-
cules, dont l'idée est: devenue trop vague
& trop dépendante du caprice. C'est: là ce
qui caracterise particulierement aujour-
d'hui le génie Français; depuis que la
Bruyere & Moliére ont appliqué à la con-
noissance des hommes, les lumieres que
Descartes avoit employées à la connois-
sance de la Nature, le Goût des Français
s'est entierement tourné de ce côté-là; au-
cun ridicule n'échappe à leurs yeux péné-
trans, mais ils le vorent souvent où il
n'est pos; nos livres, nos brochures, nos
conversations, tout est plein de Tableaux
critiques des moeurs; on rit de tout, on
ne corrige rien, mais on plaît, on s'a-
mule, & c'est tout ce qu'on veut.
Sur le goût des Français en matiére
de Litterature. Par M. Gaillard
Avocat au Parlement.
Qu'est-ce que le Goût ? Je n'en sçais
rien, & si je le sçavois, je ne le
dirois pas: Trop de gens ont intérêt
que les idées de l'esprit & du goût ne
soient jamais fixées.
Autre question. Y a-t il quelque chose
qu'on puisse appeller le Goût génétal d'u-
ne Nation en matiére de litterature? Par
exemple; voit-on sur le mérite des pro-
ductions de l'esprit, une réunion de suf-
frages, qui annonce dans tous les Fran-
çais instruits & bien élevés, la même
maniere à peu près de penser, de sentir
& de juger? J'ose trouver la chose pro-
blematique.
Je sçais bien qu'il y a des Ouvrages
dont la céputation est consommée & ne
peut jamais être attaquée avec succès, je
sçais qu'il n'est plus question aujourd'hui
d'examiner si l'lliade, si l'Encide sont
MAI.
1752.
des chefs-d'œeuvre; le tems a mis le sceau
à leut gloire, il impose un silence éter-
nel au Goût séditieux, qui voudroit sé-
couer le joug d'une admiration devenue
nécessaire. Mais ces exemples ne me per-
suadent pas. Je ne reconnois plus le Goût
dès qu'il n est pas libre, dès qu'il ne pro-
nonce pas de son chef, & qu'il ne fait
que répéter. D'ailleurs tous ces Ouvrages
si reverés, ont un malheur; c'est qu'ils
sont aussi négligés qu'ils sont vantés; il
semble qu'on craigne de leur manquer de
respect en les lisant, ou qu'on veuille,
en ne les lisant point, se vanger de la né-
cessité de les admirer.
Si l'Iliade, si l'Odissée paroissoient au-
jourd'hui pour la premiere fois, je vois
déja nos femmes dégoûtées les rejetter
avec dédain; nos Petits-Maîtres s'épuiser
en bons mots sur la force grossière d'Ajax,
sur la légereté du pied d'Achille, sur les
gigots & la marmite de Patrocle, sur la
lessive de la Princesse Nausicaa, & nos
Beaux-esprits ne trouvant dans ces deux
Poëmes, ni finesse d'allusion, ni déli-
catesse de sentimens, décider qu'ils sont
les Ouvrages d'un sot qui avoit du génie.
L'Eneide ne seroit pas plus respectée.
C'est, diroit-on, une fable mal tissue,
pompeusement & tristement versifiée, dé
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
figurée par des caracteres communs &
manqués: Ascagne paroîtroit un sot en-
fant: Monsieur son pere seroit trouvé
médiocrement brave à Troye, fort de-
vot sur mer, un peu libertin. à Cartha-
ge, & souverainement malencontreux en
Italie.
Mais comme le moins vieux de ces
Ouvrages jouit d'environ 18. fiécles de
gloire & de mérite reconnu, on n'ose ni
les juger ni les lire, on se contente d'a-
voir pour eux les mêmes sentimens qu'on
a pour la Venus d'Appelle, pour les écrits
de Varron, & pour les plaidoyers d'Hor-
tensius, ce fameux rival de Ciceron, qu'on
estime tant fur la foi de l'Antiquite, &
dont il ne nous reste rien.
Je dis à peu près la même chose de
tous les Ouvrages dont les Auteurs ne sont
ni nos compatriotes, ni nos contempo-
rains; plus ils s'éloignent de nous, moins
on les lit & plus on les admire; & cela
est bien naturel. La lecture établit entre
l'Auteur & le Lecteur une espéce de fa-
miliarité qui tourne au détriment de l'esti-
me dûe aux Ouvrages; le respect que les
hommes conçoivent pour leurs sembla-
bles, est presque toujours fondé sur ce
qu'ils imaginent, rarement sur ce qu'ils
voyent. On connoît trop M. de Voltaire,
d by Goog
MAI. 1752. 53
M. de Fontenelle, M. Gresset, on vit
avec eux, on voit que ce sont des hom-
mes; on ne connoit point du tout Ho-
mere, Virgile, Corneille, Moliére,
on ne les a pas vu, vivre, on croit que
ce sont des Dieux.
C'est donc dans le succès des Ouvra-
ges nouveaux seulement qu'il faut cher-
cher le goût public, s'il y en a un.
De tous les Tribunaux où ce Juge
peut dicter ses Oracles, le Théatre est le
plus éclatant & le plus respectable; c'est-
là que le coeur prononce sur le raport du
sentiment; c'est-la, dit M. Gresset, qu'on
entend le cri de la Nature; Mais ny en-
tend-on pas trop souvent le cri de la ca-
bale & de la confusion? Aujourd'hui un
informe avorton meurt en naissant au
bruit des sifflets; croyez vous pour cela
pouvoir prendre le public au mot? De-
main il prodiguera les honneurs suprê-
mes à un monstre cent fois plus hideux,
tandis qu'il laissera expirer un chef-d'œeu-
yre sous la rage de l'envie. De deux Ou-
vrages médiocres l'un est applaudi, l'autre
siffle, selon le tems & les circonstances.
Quel oeil assez. subtil pourra à travers ce
cahos de jugemens opposés, démêler les
traces insensibles d'un goût invariable?
S'agit- il de principes ? C'est l'unanimité
C iij
54 MERCURE DEFRANCE.
la plus parfaite. Vient-on à l'application?
C'est la varieté la plus immense.
Si donc je voulois, à quelque prix que
ce fût, trouver un Goût-général dans
la Nation Française, voici comme je m'y
prendrois. Je renoncerois d'abord à le
trouver unanime, je renoncerois aussi à
le trouver constant; j'avouerois de bonne
foi qu'il change & qu'il passe comme
nos modes & nos caprices, & pour par-
venir à m'en former une juste idée, je
raisonnerois ainii:
„Il faut supposer qu'ordinairement
„les hommes sont assez éclairés sur leurs
„propres intérêts. L'intérêt des Auteurs
„ est de plaire au Public, du moins d'en
»être lûs. Feuilletons-donc les Annales
„de la Litterature; consultons les Au-
„teurs de tous les tems, voyons quels
„ont été dans les différens siècles, les
»genres les plus cultivés, & concluons
„ qu infailliblement ils étoient aussi les
„plus goûtés. La multitude des Ouvrages
„bons ou mauvais dans un même genre,
„ prouve au moins que ce genre est à la
»mode.
Sur ce principe, je me dispenserai de
vous dire quel etoit le Goût des Français
sous les Rois barbares ou imbécilles de la
premiere Race; je crois qu'on n'en avoit
MAI.
1752.
55
point; on étoit occupé d'affaires plus im-
portantes, on s'égorgeoit, on s empoi-
sonnoit, on n'avoit pas le tems de s'in-
struire ni d'instruire les autres.
Quand Pepin le Bref eut ôté la cou-
ronne au foible Childeric; quand par sa
puissance & par ses vertus il eut affermi
son trône usurpé, Charles I. son fils, ce
grand homme, ce grand Roi, si supé-
rieur à son Pere & au reste du monde,
voulut que les Lettres & les Loix triom-
phassent de la barbarie, comme ses armes
triomphoient des Saxons & des Maures;
ses trésors appellerent les talens & les arts-
des extrêmites de l'Univers, il les cultiva
avec ardeur, il les protégea avec magni-
ficence; il fut tout a la fois le plus habi-
le Capitaine, le plus brave & le plus ro-
buste soldat, le plus puissant Monarque,
le plux sage Legislateur, lhomme le plus
éclaité & le plu éloquent de son siécle;
il préféra avec raison cette derniere gloi-
re à toutes les autres; on dut lui pardon-
ner de conquérir, parce qu'il étoit digne
de gouverner, & que sa valeur ne nuisoit
ni à son humanité ni à sa justice.
Ses successeurs furent peu jaloux de mar-
cher sur ses traces, les fruits de ses tra-
vaux sublimes furent séchés presque dans
leur fleur; la barbarie regagna ce qu'elle
.. .
CIIII
Mustnen O
56 MERCURE DE FRANCE.
avoit perdu, l'ignorance rentra dans son.
domaine; on n eut plus de talens, ou on
en fit un ridicule usage. Un mauvais Poë-
te faisoit des Vers à la louange d'un mau-
vais Prince, & se croyoit obligé de se ser-
vir de tous mots qui commençassent
par la lettre C, parce que ce Prince se
nommoit Charles, ou parce qu'il étoit
chauve.
C'est cette même manie de rendre dif-
ficiles des choses inutiles & ennuyeuses,
qui nous a valu dans des siécles bien pos-
terieurs, ces Acrostiches, ces Rondeaux,
ces Ballades, ces Triolets, ces Enigmes,
ces Logogriphes, froides délices de nos
Ayeux, justement méprisées de notre sié-
cle. Quelqu un trouvoit mauvais visage
au bon-homme Cornelli (il avoit cent
ans alors) il est bien question, dit-il, de
bon visage, c'est beaucoup d'en avoir un à
mon âge. Ces mauvais faiseurs de sottises
laborieuses avoient à peu près la même
excuse à donner à ceux qui n'approuvoient
pas leurs ouvrages; il est bien question, di-
soient ils, de faire un bon ouvrage, c'est
beauçoup de l'avoir fait, voyez les difficul-
tès qu'il a fallu vaincre. Nous leur répon-
drions aujourd'hui: De toutes ces difficultés-
là, il ne falloit combattre & vaincre que
celle qui se trouve naturellement à bien faire.
MAI. 1752.
57
Les progrès de l'esprit ne furent pas
fort rapides dans les premiers siécles de la
troisième Race; mais si on n'avançoit, gué-
res, du moins on ne reculoit pas, & il
me semble que malgré toutes les varia-
tions du goût, on marcha toujours pésam-
ment, mais directement vers la perfec-
tion.
Je ne sçais si dans le onzième siécle, les-
Homélies étoient bien généralement goû-
tées; mais on conviendra qu'il falloit les
aimer beaucoup pour en acheter un re-
cueil, moyennant 200 brebis, un muid-
de froment, un muid de seigle, un muid.
de millet & un grand nombre de peaux de
Martres. C'est ce que fit Grécie, Com-
tesse d'Anjou.
Les Lettres trouverent dans ce meme
siècle deux Protecteurs; Guillaume le
Conquerant & le pieux. Roi Robert: co
dernier fit plus que les protéger, il les-
cultiva lui-même, & donna à son peuple
l'exemple des talens comme celui des ver-
tus.
Les guerres intestines qui ravagerent la
Erance, les guerres étrangeres & lointaines
qui l'épuiserent, furent fatales aux progrès
des. Arts. Cependant l'Université alors trop
redoutable produisit des Scavans & des
Disputeurs qui trouverent bien le secret
Cv.
58 MERCURE DE FRANCE.
d'intéresser les Puissances dans leurs gran-
des querelles: les Nominaux & les Rea-
listes, après avoit sans fruit épuisé de part
& d'autre les argumens les plus convain-
cans, curent recours aux armes, comme de
raison; j'ai oublié quel parti triompha;
toutes ces affaires pouvoient être alors fort
importantes pour l'Etat; mais elles l'é-
toient assez peu pour les Lettres.
Quel étoit le Goût des Français? Vous
le voyez. Le pedantisme le plus grossier,
le respect le plus superstitieux; mais pour
les rêveries d'Aristote, c'étoit déja beau-
coup d'être superstitieux & pedant: toutes
ces épreuves étoient nécessaires, il falloit
passer par le regne des mois avant d'arri-
ver à celui des choses.
Il est certain qu'avant François I. on ne
cultivoit point les Arts agréables, du
moins on ne les cultivoit pas avec succès:
ce n'est pas que le Président Fauchet ne
nous donne une Liste de 127 Poëtes, qui
rous ont écrit avant la fin du 13e siécle;
ce n'est pas que dès le 12 un Moine ne
nous eût donné la premiere idée du Théa-
tre, par les représentations qu'il faisoit
faire à ses Disciples des Miracles de sainte
Catherine; mais je ne vois pas qu'il y eût
la dequoi faire compliment aux Muses ni
aux Lettres.
MAI 1752.
59
Plasieurs mains assez mal-adroites s'é-
toient mêlées d'écrire l'Histoire; Egin-
hard & Philippe de Comines furent goû-
tés, faute de mieux; on a même encore au-
jourd'hui la fureur de les lire sansles enten-
dre, ou de les estimer sans les lire.
François I. combla les Lettres de fa-
veurs, & les Lettres répandirent sur son
regne un éclat qui n'a pu être terni par le
supplicè de Semblançai, & par toutes les
autres fautes que fit ce Prince contre la
Justice & contre la Politique. On com-
mença sous lui à connoître l'Univers; le
Commerce & la Navigation prirent naif-
sance; Marot rondit la Poësie aimable,
on goûte encore sa naiveté, dont une
partie cependant appartient à la langue de
son tems; la Science sur tout fût cultivée,
& tout le seizième siécle fut un siécle d'é-
rudition; mais qu'étoit ce encore que cet-
te érudition? Et combien peu contribuoit-
elle à éclaiter l'esprit: On scavoit tout ce
qu avoient pensé les hommes de tous les
tems, quidquid deliraverat antiquitas, mais
on ignoroit ce qu'on devoit penser soi-mê-
me; on n'argumentoit point, on citoit,
& ce goût pedantesque infectoit tous
les ecrits, même les plus frivoles; les
têntes sçavantes subjuguées par l'autori-
té, n9 se doutoient pas qu il y eût une
G vi
60 MERCUREDE FRANCE.
raison, quand Descartes vint le leur ap-
prendre. Cet homme singulier déchira d'u-
ne main hardie le voile qui couvroit les
veux d'une Nation digne d'être éclairée;
il fit perdre aux erreurs le respect que leur
vieillesse leur attiroit; on comprit enfin
co mbien la Philosophie abrège le chemin
de la science, l'art de douter se perfec-
tionna, tout fut soumis à l'examen; tout,
ce qui, en matiére d'Histoire ou de Phy-
sique, s'écarta des loix ordinaires de la
Nature, parut suspect; on ne reconnut
point d'effet dont on ne pût expliquer la
cause d'une maniere au moins vrai- sem-
blable, & les armes dont Descartes avoit
montré l'usage, servirent quelquefois à le
combattre lui-même.
Cet esprit de liberté, de méthode & de
lumiere, portem dans toutes les facultés de
l'esprit, nous a produit ce beau siécle de
Louis XIV. égal pour les talens, supé-
rieur pour les lumieres au siécle d'Auguste;
alors le goût fut excellent, alors on aima.
tout ce qui étoit beau, tout ce qui étoit
bon, conforme à la nature, à la rai-
son, à la vérité; Corneille & Bossuet
éleverent l'ame, Racine l'attendrit, Pas-
cal l'éclaira: Bourdalouem fit la guerre aux
vices, Moliére aux ridicules, Despréaux
aux mauvais Auteurs & quelquefois, aux.
1752.
MAI.
61
bons. Un des progrès de l'esprit Philoso-
phique dans le dix-huitième siécle est de
n'en pas toujours croire Despréaux sur
sa parole; mais devons-nous croire davan-
tage cette voix qui nous crie sans cesse; le
gout tombe, les talens degénérent, le bei-esprit
a tout perdu; les beauxe jours des Lettres sont-
passes, les Plines nouveauxe corrompent l'elo-
quence, les Annéens la Poesie? La Posté-
rité décidera si ces reproches sont fondés,
& si nos bons Auteurs prodiguent l'esprit
& le déplacent, comme faisoient sous
Louis XIII. les Voitures, les Balzacs: di-
fons le mot, comme a fait Corneille lui-
même dans presque tous ses Ouvrages;
elle jugera si les Théâtres de Messieurs de
Crebillon & de Voltaire, si tant d'Ouvra-
ges délicicux de M. de Fontenelle, de
M. Gresset, &c. foutiennent le parallele
avec les chef-d'œuvres du dix septième
siécle.
Le Poëme Epique est un objet à part;
il,s.agissoit d'en donner un à la France,
asin qu'elle n'eût plus rien à envier à l'An-
tiquité ni à ses voisins; les le Moine, les.
Desmarêts, les Cassaigne, les le Labou-
reurs, les-Chapelains eurent du moins
l'honneur de l'avoir entrepris; quelques-
uus d'eux parvintent même à tracer des
plans assez reguliers & assez ingenieux;
62 MERCURE DEFRANCE.
mais le style est la partie essentielle de
l'épopée, & ces Messieurs ne fachant point
écrire, on leur fit la justice de ne les point
lire. L'imitation d'Homere & de Virgile,
au lieu d'échauffer & d'embellit leur gé-
nie, les gâta, parce qu'ils manquoient de
goût; Chapelain ayant remarquê qu'Ho-
mere en parlant des blessures de ses Heros,
faisoit quelquefois une description anato-
mique, mais Poëtique, de la partie blessée,
se crut autorisé à mettre ce jargon barbare-
dans la bouche de son Héroine.
Pour toi, puissai je avoir une mortelle pointe
Vers où l'épaule gauche à la droite est con-
jointe, &c.
L'honneur de la France demandoit qu'elle
eût un Poëme épique, l'honneur de l'E-
popée vouloit qu'il fût l'Ouvrage d'un Gé-
nie qui excellât dans tous les genres. Gette
gloite étoit réservée à M. de Voltaire.
Ne foyons pourtant pas eblouis de nos
arantages au pomt de ne convenir d'aucun
des défauts qu'on impute à notre fiècle. Il
se pent faire que par un abus de cet esprit
philosophique qui a pénétré par tout, on
affecte dans l'expression & dans les pen-
sées, un excès de précision qui méne quel-
quefois à l'obscurité; l'envie de prodiguet-
MAI. 1752.
63.
le sens & de compter les paroles, peut in-
troduire naturellement les antithéses trop
fréquentes, les énigmes, le précieux qui
ne nous déplaisent peut- être pas assez.
Nous sommes en général trop subtils rai-
sonneurs sur les questions Métaphysiques,
trop raffinés dans quelques uns de nos sen-
timens, sur tout trop délicats sur les ridi-
cules, dont l'idée est: devenue trop vague
& trop dépendante du caprice. C'est: là ce
qui caracterise particulierement aujour-
d'hui le génie Français; depuis que la
Bruyere & Moliére ont appliqué à la con-
noissance des hommes, les lumieres que
Descartes avoit employées à la connois-
sance de la Nature, le Goût des Français
s'est entierement tourné de ce côté-là; au-
cun ridicule n'échappe à leurs yeux péné-
trans, mais ils le vorent souvent où il
n'est pos; nos livres, nos brochures, nos
conversations, tout est plein de Tableaux
critiques des moeurs; on rit de tout, on
ne corrige rien, mais on plaît, on s'a-
mule, & c'est tout ce qu'on veut.
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3257
p. 64-66
ODE D'ORACE, A L'EMPEREUR AUGUSTE, Livre 4. Ode 5. Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du Mercure de Septembre, & des Morceaux du premier volume de Décembre 1751.
Début :
Protecteur des Romains, Prince du sang des Dieux, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE D'ORACE, A L'EMPEREUR AUGUSTE, Livre 4. Ode 5. Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du Mercure de Septembre, & des Morceaux du premier volume de Décembre 1751.
ODE D'ORACE,
A L'EMPEREUR AUGUSTE,
Livre 4. Ode 5.
Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du
Mercure de Septembre, & des Morceaux
du premier volume de Décembre 1751.
Protecteur des Romains, Prince du sang des
Dieux,
Trop long. tems votre absence a fait gémir ces
lieux.
Retournez promptement, rappellant la promesse-
Qu'à l'auguste Sénat en fit votre tendresse.
Malheureuse sans vous, Rome est dans la douleura
Votre retour peut seul la rendre à son bonheur.
Votre séjour à Rome est un primtems pour elle:
Les Cieux sont peints alors d'une couleur plus
belle :
Les jours sont plus brillans: on goûte des plaisirs :
Où le Prince paroît, finissent les désirs.
Comme une mere, en pleurs, attend sur le rivage-
Un fils, cher à son coeur, qu'un trop constant.
orage
Au-delà de la Mer, retient doin de ses yeux,
Fnisant des voux au Ciel pour l'obtenit des-
Dieux:
MAI 1752:
55
Aptès son Empereur ainsi Rome soupire.
Venez, Prince: regnez. Le boeuf, sous votro
Empire,
Sans être, comme ailleurs, pressé d'un aiguillon;
Trace paisiblement son pénible sillon.
Qui peut peindre vos dons, votre magnificence?
On voit regner partout une aimable abondance.
Tranquille, promenant ses regards dans les airs,
Le Pilote aujourd'hui court sans crainte les mers.
L'honneur parle, il sufsit, sa loi n'est point frivole;
On ose rarement manquer à sa parole;
L'épouse, à son époux sidéle en son ardeur
D'un amour étranger ne souille point son cœuf;
Ses crimes, à leur suite amenant l'infamie,
Respectent de vos loix la sagesse infinie.
Une mere triomphe, & son sort est trop doux,
En voyant que son fils ressemble à son époux.
La honte d'une femme est constamment punie.
Quand vos jours sont sereins, tranquille sur sa vie,
Un Romain fur ses pas ne voit point de danger.
Votre gloire, son cœur, lui rendent tout léger-
On lit dans ses regards, où la valeur est peinte,
Qu'il auroit ignoré jusqu'au nom de la crainte,
Si, plein d'amour pour vous, un souvenir cruel
Ne lui rappelloit pas que vous êtes mortel.
Triomphant dans la paix, saus redouter la guerre,
Rome fait aujourd'hui le destin de la Terre.
Les Romains sont heureux! chacun, sur son co-
tean,
66 MERCURE DEFRANCE.
S'occupe à marier la vigne avec l'Ormeau;
Et, sur la fin du jour, une épouse attentive,
Connoissant le moment où son époux arrive,
Lui prépare un repas où leuts cours généreux,
Adorant votre nom, vous adressent leurs vœux.
Avec les autres Dieux, sur la fin, on vous nomme:
Ainsi qu'Hercule en Gréce, on vous invoque à
Rome.
Cher Prince, éternisez ce repos, ces plaisits:
En tout tems, en tout lieu, nous formons cel
désirs.
A L'EMPEREUR AUGUSTE,
Livre 4. Ode 5.
Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du
Mercure de Septembre, & des Morceaux
du premier volume de Décembre 1751.
Protecteur des Romains, Prince du sang des
Dieux,
Trop long. tems votre absence a fait gémir ces
lieux.
Retournez promptement, rappellant la promesse-
Qu'à l'auguste Sénat en fit votre tendresse.
Malheureuse sans vous, Rome est dans la douleura
Votre retour peut seul la rendre à son bonheur.
Votre séjour à Rome est un primtems pour elle:
Les Cieux sont peints alors d'une couleur plus
belle :
Les jours sont plus brillans: on goûte des plaisirs :
Où le Prince paroît, finissent les désirs.
Comme une mere, en pleurs, attend sur le rivage-
Un fils, cher à son coeur, qu'un trop constant.
orage
Au-delà de la Mer, retient doin de ses yeux,
Fnisant des voux au Ciel pour l'obtenit des-
Dieux:
MAI 1752:
55
Aptès son Empereur ainsi Rome soupire.
Venez, Prince: regnez. Le boeuf, sous votro
Empire,
Sans être, comme ailleurs, pressé d'un aiguillon;
Trace paisiblement son pénible sillon.
Qui peut peindre vos dons, votre magnificence?
On voit regner partout une aimable abondance.
Tranquille, promenant ses regards dans les airs,
Le Pilote aujourd'hui court sans crainte les mers.
L'honneur parle, il sufsit, sa loi n'est point frivole;
On ose rarement manquer à sa parole;
L'épouse, à son époux sidéle en son ardeur
D'un amour étranger ne souille point son cœuf;
Ses crimes, à leur suite amenant l'infamie,
Respectent de vos loix la sagesse infinie.
Une mere triomphe, & son sort est trop doux,
En voyant que son fils ressemble à son époux.
La honte d'une femme est constamment punie.
Quand vos jours sont sereins, tranquille sur sa vie,
Un Romain fur ses pas ne voit point de danger.
Votre gloire, son cœur, lui rendent tout léger-
On lit dans ses regards, où la valeur est peinte,
Qu'il auroit ignoré jusqu'au nom de la crainte,
Si, plein d'amour pour vous, un souvenir cruel
Ne lui rappelloit pas que vous êtes mortel.
Triomphant dans la paix, saus redouter la guerre,
Rome fait aujourd'hui le destin de la Terre.
Les Romains sont heureux! chacun, sur son co-
tean,
66 MERCURE DEFRANCE.
S'occupe à marier la vigne avec l'Ormeau;
Et, sur la fin du jour, une épouse attentive,
Connoissant le moment où son époux arrive,
Lui prépare un repas où leuts cours généreux,
Adorant votre nom, vous adressent leurs vœux.
Avec les autres Dieux, sur la fin, on vous nomme:
Ainsi qu'Hercule en Gréce, on vous invoque à
Rome.
Cher Prince, éternisez ce repos, ces plaisits:
En tout tems, en tout lieu, nous formons cel
désirs.
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3258
p. 67-70
Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal. A Stokolm le 6 Mars 1752.
Début :
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup de peine que les plus éclairés & les plus [...]
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texteReconnaissance textuelle : Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal. A Stokolm le 6 Mars 1752.
Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent souvent
de Charles XII. sans avoir de justes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque.
Tout nouvellement encore, je viens de
lire le jugement qu'en porte l'Auteur du-
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli-Kan. C'est, dit-il, l'exemple d'Ale-
xandre qui fortifia l'amour des conquêntes dans
ce Prince singulier, que l'Europe a vu de nos
jours dépeupler son Royaume pour ravager les
Etats voisins, & que ses Panégyristes & set
censeurs ont également appellè l'Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adresser des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville na aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Historiens les
plus célebtes de notre siécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous observer
que ces Historiens, surtout celui qui par
les charmes de son style mérite si bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans,
Digitiresd vLOO
68 MERCUREDEFRANCE
le monde une opinion de Charles XIL.
que toute la Suede, & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, sont
obligés de désavouer.
Nous foutenons, Monsieur, qu'il n'est
nullement vrai, que Charles XII. ait dé-
peuplé son Royaume pour ravager les Etats
voisins; que l'amour des conquetes na ja-
mais eu d'empire fur lui, & que les Pané-
gyristes qui sur ce point se sont avisés de le
comparer à Alexandre ne sont au fonds
que d'injustes censeurs. Nous pensons
ainsi, parce que nous sçavons que ce
Prince n a jamais commencé aucune guer-
re dans la vue de conquérir. Il n'a pris les
armes que pour se defendre; & depuis ce
moment jusqu'à celui de sa mort il ne s'est
proposé d'autre objet que de conclure la
paix en conservant tout ce qu'il possedoit
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la sagesse & de la justice, &
non cette passion immodérée pour la gloire,
à laquelle ses Historiens lui font sacrifier
sans cesse le repos de ses peuples & les vé-
ritables intérêts de sa Couronne.
Il est bien vrai, & nous n'en disconve-
nons pas, que la Suede s'est trouvée épui-
sée d'hommes & d'argent à la mort de son
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'é-
puiseroit pas à soutenir sans aucun Allié
MAI.
1752.
69
& sans aucun secours une guerre de dix-
huit ans contre les forces réunies de tous
ses voisins? Il faudroit donc pour accuser
Chatles XII. de la ruine de son Royaume,
l'accuser aussi du commencement ou de la
continuation de la guerre; deux points
sur lesquels sa justification nous est dé-
montrée jusqu'à l'evidence.
Cependant vous n'êtes pas obligé, Mon-
sieur, à nous en croire sur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion;
il en faut de plus fortes encore pour dé-
truire une opinion reçue. Aussi mon in-
tention n'est-elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII. sur la
foi de ses Historiens. Ce que j'aurois à dire
passeroit les bornes d'une Lettre. Je veux
seulement annoncer à ceux qui s'interes-
sent à la vérité, qu'on travaille actuelle-
ment en Suede à des observations sur la
vie de Charles XII. qui feront connoître
les vues de ce Monarque, d'après les ino-
numens qui en restent dans les archives du
Royaume; monumens qui nous le mon-
trent bien different de ce qu'il est dans
tous vos écrits.
On trouvera, quand ces observations
auront paru, que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier; qu'il
ne cherchoit qu'à defendre ses Etats, &
iuas hdO
70 MERCURE DE FRANCE.
nullement à envahir ceux d'autrui; que la
seule sorte de gloire qui l'animoit, étoit
celle de ne faire, ni souffrir jamais aucun
tort; que l'esprit de vangeance qu'on lui
attribue à un si haut degré, n'a jamais
dicté la moindre de ses démarches; que la
justice & l'interêt de son Etat ont seuls
presidé à toutes ses résolutions, & que ses
défauts (car nous ne dissimulerons pas
ceux qu'il avoit) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de ses
sujets, dont on l'accuse avec si peu de fon-
dement.
Que si avec toutes ces grandes qualités,
avec des motifs si purs, avec des projets
si bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de sa sagesse
& de sa bonne conduite, nous esperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la sagesse
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il est possible, que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher ses jours à la
sleur de son âge, son courage invincible
& sa bonne conduite l'eussent rendu su-
perieur à tous les événemens, & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être, &c.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent souvent
de Charles XII. sans avoir de justes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque.
Tout nouvellement encore, je viens de
lire le jugement qu'en porte l'Auteur du-
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli-Kan. C'est, dit-il, l'exemple d'Ale-
xandre qui fortifia l'amour des conquêntes dans
ce Prince singulier, que l'Europe a vu de nos
jours dépeupler son Royaume pour ravager les
Etats voisins, & que ses Panégyristes & set
censeurs ont également appellè l'Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adresser des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville na aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Historiens les
plus célebtes de notre siécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous observer
que ces Historiens, surtout celui qui par
les charmes de son style mérite si bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans,
Digitiresd vLOO
68 MERCUREDEFRANCE
le monde une opinion de Charles XIL.
que toute la Suede, & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, sont
obligés de désavouer.
Nous foutenons, Monsieur, qu'il n'est
nullement vrai, que Charles XII. ait dé-
peuplé son Royaume pour ravager les Etats
voisins; que l'amour des conquetes na ja-
mais eu d'empire fur lui, & que les Pané-
gyristes qui sur ce point se sont avisés de le
comparer à Alexandre ne sont au fonds
que d'injustes censeurs. Nous pensons
ainsi, parce que nous sçavons que ce
Prince n a jamais commencé aucune guer-
re dans la vue de conquérir. Il n'a pris les
armes que pour se defendre; & depuis ce
moment jusqu'à celui de sa mort il ne s'est
proposé d'autre objet que de conclure la
paix en conservant tout ce qu'il possedoit
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la sagesse & de la justice, &
non cette passion immodérée pour la gloire,
à laquelle ses Historiens lui font sacrifier
sans cesse le repos de ses peuples & les vé-
ritables intérêts de sa Couronne.
Il est bien vrai, & nous n'en disconve-
nons pas, que la Suede s'est trouvée épui-
sée d'hommes & d'argent à la mort de son
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'é-
puiseroit pas à soutenir sans aucun Allié
MAI.
1752.
69
& sans aucun secours une guerre de dix-
huit ans contre les forces réunies de tous
ses voisins? Il faudroit donc pour accuser
Chatles XII. de la ruine de son Royaume,
l'accuser aussi du commencement ou de la
continuation de la guerre; deux points
sur lesquels sa justification nous est dé-
montrée jusqu'à l'evidence.
Cependant vous n'êtes pas obligé, Mon-
sieur, à nous en croire sur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion;
il en faut de plus fortes encore pour dé-
truire une opinion reçue. Aussi mon in-
tention n'est-elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII. sur la
foi de ses Historiens. Ce que j'aurois à dire
passeroit les bornes d'une Lettre. Je veux
seulement annoncer à ceux qui s'interes-
sent à la vérité, qu'on travaille actuelle-
ment en Suede à des observations sur la
vie de Charles XII. qui feront connoître
les vues de ce Monarque, d'après les ino-
numens qui en restent dans les archives du
Royaume; monumens qui nous le mon-
trent bien different de ce qu'il est dans
tous vos écrits.
On trouvera, quand ces observations
auront paru, que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier; qu'il
ne cherchoit qu'à defendre ses Etats, &
iuas hdO
70 MERCURE DE FRANCE.
nullement à envahir ceux d'autrui; que la
seule sorte de gloire qui l'animoit, étoit
celle de ne faire, ni souffrir jamais aucun
tort; que l'esprit de vangeance qu'on lui
attribue à un si haut degré, n'a jamais
dicté la moindre de ses démarches; que la
justice & l'interêt de son Etat ont seuls
presidé à toutes ses résolutions, & que ses
défauts (car nous ne dissimulerons pas
ceux qu'il avoit) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de ses
sujets, dont on l'accuse avec si peu de fon-
dement.
Que si avec toutes ces grandes qualités,
avec des motifs si purs, avec des projets
si bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de sa sagesse
& de sa bonne conduite, nous esperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la sagesse
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il est possible, que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher ses jours à la
sleur de son âge, son courage invincible
& sa bonne conduite l'eussent rendu su-
perieur à tous les événemens, & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être, &c.
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3259
p. 75-77
LETTRE De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Début :
Permettez-moi, Monsieur, d'insérer dans votre Journal mes remercimens [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
LETTRE
De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Permettez-moi, Monsieur, d'insérer
dans votre Journal mes remercimens
à Monsieur d'Alembert, pour la marque
d'estime qu'il vient de me donner en pu-
bliant ses élémens de Musique théorique
& pratique, suivant mes principes. Quel-
que publicité que je donne aux témoigna-
ges de ma vive reconnoissance, ils seront
toujours moins éclatans que l'honneur que
je reçois.
Les progrès de mon art ont été pour
moi le premier objet de mes veilles. La ré-
compense la plus flatteuse que je me sois
proposée, c'est le suffrage & l'estime des
scçavans.
Il s'est trouvé heureusement pour moi,
dans les Académies les plus célèbres, de
ces hommes éclairés & justes que leurs lu-
mières mettent au-dessus de la prévention,
& leur mérite au-dessus de l'envie. J'ay eu
le bonheur d'obtenir leurs suffrages, &
seurs sustrages ont entraîné ceux de la mul-
titude.
Parmi ces Sçavans, que je fais gloire
DI
76 MERCURE DE FRANCE.
d'appeller mes Juges & mes Maitres, il en
est un que la simplicité de ses mœeurs, l'é-
lévation de ses sentimens, & l'étendue de
ses connoissances me rendent singuliere-
ment respectable. C'est de lui, Monsieur,
que je reçois le témoignage le plus glotieux
auquel l'ambition d'un Auteur puisse ja-
mais aspirer. Quelques Ecrivains ont es-
sayé de se faire connoître tantôt en défi-
gurant mes principes, tantôt en m'en dis-
putant la découverte, tantôt en imaginant
des difficultés dont ils croyoient les obscur-
cir. Ils n ont rien fait ni pour leut réputa-
tion, ni contre la mienne; ils n ont rien
ajouté ni retranché à mes découvertes, &
l'art n'a retité aucun fruit du mal qu'ils
ont voulu me faire. Que c'est peu connoître
l'intérêt de sa propre gloire, que de préten-
dre l'établir sur les ruines de celle d'autrui!
L'homme illustre à qui s'adresse ma recon-
noissance, a cherché dans mes ouvrages
non des défauts à reprendre, mais des vé-
rités à analyser, à simplifier, à rendre
plus familières, plus lumineuses, & par
conséquent plus utiles au grand nombre.
par cet esprit de netteté, d'ordre & de pré-
cision qui caractérise ses ouvrages. Il na
pas dédaigné de se mettre à la portée mê-
me des enfans, par la force de ce génie
qui plie, maîtrise & modifie à son gré
Digsiues vOO
1751.
MAI.
97
toutes les matiéres qu'il traite. Enfin il m'a
donné à moi même la consolation de voir
ajoûter à la solidité de mes principes, une
simplicité dont je les sentois susceptibles,
mais que je ne leur aurois donné qu'avec
beaucoup plus de peine, & peut etre moins
heureusement que lui.
C'est ainsi, Monsieur, que les Scien-
ces & les Arts se prêtant des lumieres mu-
tuelles, hâteroient réciproquement leurs
progrès, si tous les Auteurs, préférant
lintérêt de la vérité à celui de l'amour
propre, les uns avoient la modestie d'ac-
cepter des secours, les autres la généro-
sité d'en offrir. J'ai l'honneur d'être,
RAMEAU.
De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Permettez-moi, Monsieur, d'insérer
dans votre Journal mes remercimens
à Monsieur d'Alembert, pour la marque
d'estime qu'il vient de me donner en pu-
bliant ses élémens de Musique théorique
& pratique, suivant mes principes. Quel-
que publicité que je donne aux témoigna-
ges de ma vive reconnoissance, ils seront
toujours moins éclatans que l'honneur que
je reçois.
Les progrès de mon art ont été pour
moi le premier objet de mes veilles. La ré-
compense la plus flatteuse que je me sois
proposée, c'est le suffrage & l'estime des
scçavans.
Il s'est trouvé heureusement pour moi,
dans les Académies les plus célèbres, de
ces hommes éclairés & justes que leurs lu-
mières mettent au-dessus de la prévention,
& leur mérite au-dessus de l'envie. J'ay eu
le bonheur d'obtenir leurs suffrages, &
seurs sustrages ont entraîné ceux de la mul-
titude.
Parmi ces Sçavans, que je fais gloire
DI
76 MERCURE DE FRANCE.
d'appeller mes Juges & mes Maitres, il en
est un que la simplicité de ses mœeurs, l'é-
lévation de ses sentimens, & l'étendue de
ses connoissances me rendent singuliere-
ment respectable. C'est de lui, Monsieur,
que je reçois le témoignage le plus glotieux
auquel l'ambition d'un Auteur puisse ja-
mais aspirer. Quelques Ecrivains ont es-
sayé de se faire connoître tantôt en défi-
gurant mes principes, tantôt en m'en dis-
putant la découverte, tantôt en imaginant
des difficultés dont ils croyoient les obscur-
cir. Ils n ont rien fait ni pour leut réputa-
tion, ni contre la mienne; ils n ont rien
ajouté ni retranché à mes découvertes, &
l'art n'a retité aucun fruit du mal qu'ils
ont voulu me faire. Que c'est peu connoître
l'intérêt de sa propre gloire, que de préten-
dre l'établir sur les ruines de celle d'autrui!
L'homme illustre à qui s'adresse ma recon-
noissance, a cherché dans mes ouvrages
non des défauts à reprendre, mais des vé-
rités à analyser, à simplifier, à rendre
plus familières, plus lumineuses, & par
conséquent plus utiles au grand nombre.
par cet esprit de netteté, d'ordre & de pré-
cision qui caractérise ses ouvrages. Il na
pas dédaigné de se mettre à la portée mê-
me des enfans, par la force de ce génie
qui plie, maîtrise & modifie à son gré
Digsiues vOO
1751.
MAI.
97
toutes les matiéres qu'il traite. Enfin il m'a
donné à moi même la consolation de voir
ajoûter à la solidité de mes principes, une
simplicité dont je les sentois susceptibles,
mais que je ne leur aurois donné qu'avec
beaucoup plus de peine, & peut etre moins
heureusement que lui.
C'est ainsi, Monsieur, que les Scien-
ces & les Arts se prêtant des lumieres mu-
tuelles, hâteroient réciproquement leurs
progrès, si tous les Auteurs, préférant
lintérêt de la vérité à celui de l'amour
propre, les uns avoient la modestie d'ac-
cepter des secours, les autres la généro-
sité d'en offrir. J'ai l'honneur d'être,
RAMEAU.
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3260
p. 85-106
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE, sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
Début :
A l'Asie-Mineure je fais succeder la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE, sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE,
sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
A l'Asie-Mineure je fais succeder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Asie, qui dans ses
trois divisions occupera six grandes feuil-
les, il y a néanmoins des parties de ce
Contineni dont la connoissance est de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas satisfait de les voir trop réduites. Mais,
ia Syrie est une de ces contrées Asiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement, en ren-
fermant ces contrées dans son quarté, com-
me je l'ai dit au sujet de l'Asie-Mineure.
Pour écrire le nom de Sham, que les
Orientaux ont donné à la Syrie, j'ai cru
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une manière d'orthogra-
phier, qui est plus propre à la langue
Angloise qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch, j'avois lieu de craindre qu'on ne pro-
nonçât ce nom selon que l'usage, bien
que contraire à la regle de notre orthogra-
phe, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrisi,
ont écrit Sciam, & Sciamiin, en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette or-
thographe a l'inconvénient de faire deux
syl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'u-
ne. En général, il peut y avoir des per-
sonnes, surtout parmi les étrangers, qui
dans des noms peu familiers, ou de pro-
nonciation inconnue, prennent le ch, se-
lon la force du K; au lieu qu'il est pres-
que impossible de vouloir prononcer sh.
sans approcher beaucoup, ou sans rendre
même la prononciation convenable. Ecri-
re sch, c'est multiplier les lettres, ce qu'on
est plus obligé d'éviter dans le grand dé-
tail d'une Carte Géographique que pat
tout ailleurs. C'est par cette raison, qué
dans les noms Arabes, Turcs, Persans,
dont la finale s'écrit communément ch
pour exprimer un son très-ouvert, je me
suis contenté de l'ê surmonté d'un accent
de cette manière, en sorte qu'il susfira
37
MAI. 1752.
d'en être averti, ou que ceux qui sont
instruits le reconnoissent.
Quand on songe que la Syrie renferme
diverses contrées fort célebres, l'ancienne
Phénicie, la Palestine, les bords d'une
partie de l'Euphrate, on doit être persua-
dé que ce pays a mérité une étude parti-
culiere de la part de ceux qui se livrent
à la Géographie. Le public est à portée
de juger de l'application que j'y ai don-
née, par deux morceaux qui ont paru de-
puis peu de tems; l'un représentant la Sy-
rie entiere dans son état actuel, & qui ac-
compagne une sçavante dissertation de M.
Falconet dans le Tome XVII. des Mémoi-
res de l'Académie des Belles-Lettres; l'au-
tre qui ne concerne que la Palestine, mais
fort en détail, & que M. Crévier a in-
séré dans un des derniers volumes de son
Histoire des Empereurs Romains. On re-
marquera dans le morceau de la Palestine,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte, pour donnet la détermination d'un
assez grand nombre de positions principa-
les, en vertu des distances que j'ai recuel-
lies d'une position à l'autre; ce qui forme
un tel enchainement, que la correspon-
dance établie de cette maniere dans les in-
tervalles de ces positions, suppose néces-
sairement quelque justesse. Je n'ai point
Digstines vOO
88 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches sur ce sujet aux Ecri-
vains de l'Antiquité: Ceux des Croisades
s'y sont joints, ainsi que les Ecrivains Ara-
bes; & la discussion de tout ce que j'ai
fait servir à composer la Palestine, & le
reste de la Syrie, seroit la matière d'une
Ouvrage assez confidérable. Mais, après
un travail si recherché pour des morceaux
suffisamment circonstanciés, la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Asie, a dû, ce semble, mettre de la pré-
cision en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie est
fixée dans sa partie septentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep.
C'est ainsi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms, plutôt qu'Alep, selon l'usage
commun, par la raison que la premiere
lettre est un hha, qui est l'aspirée la plus
rude; d'où vient que les Syriens, à re-
monter jusques dans l'antiquité, ont écrit
Khalyb, & que dans quelques Historiens
des guerres saintes, on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en passant, peut
fervir à prévenir en général, que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires, sont
en cela plus corrects, quoique je ne veuil-
le pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction, faute de les emprun-
89
MAI.
1752.
ter tous également des Ecrivains Orien-
taux les plus corrects sur cet article. Ceux
qui connoissent Abulfeda, sçavent la pré-
caution qu'il a jugée nécessaire en bien des
noms propres, de spécifier les lettres par les-
quelles ils doivent s'écrire & se ponctuer.
Nous n'avons point de détermination
Astronomique aussi précise pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je suis per-
suadé que la longitude observée d'Alexan-
drie, d'Egypte & du Caire, y influe sen-
siblement, par le moyen de diverses dis-
tances ou mesures d'espace, tant ancien-
nes que modernes, qui se combinent avec
grande apparence de justesse les unes avec
les autres, & se portent sur Gaza, Jafa,
Jerusalem. Il y a une suite itineraire de
distances sans interruption, dans la partie
maritime, depuis Alexandrette, & Anta-
kia ou Antioche, jusqu'à Acre & Césa-
rée de Palestine. Ces derniers points se lient
avec celui de Jerusalem; & la latitude qui en
a resulté, n est pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes, que les Tables des
Orientaux fournissent, & qui a été adop-
tée dans la Connoissance des tems, mais
elle nen differe que de quelques deux mi-
nutes vers le Sud. De maniere qu'en par-
tant de la hauteur bien déterminée d'Ale-
xandrette, 35 dégrés 36 minutes, l'usa-
VigstradbL0O
90 MERCUREDE FRANCE.
ge des mesures itineraires dans un espace
qui court du Nord au Sud, & qui vaut
près de 5 degrés de laritude, conduit avec
grande sureté. Un pareil avantage ne met-
il pas en droit de présumer, qu'il en est de
meme de cet autre espace, qui s'appuyant
sur les points d'Alexandrie & du Caire,
& prenant son étendue sur la longitude,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerusalem jusqu'à Halep, & jusqu'à l'Eu-
phrate, par Damas, par Hamah, & autres
licux. La latitude de Damas tirée des meil-
leures Tables Orientales, paroît en lieu
convenable, selon la proportion des dis-
tances données sur cette route. Nous pou-
vons prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda, puisque cette Ville
étoit la résidence de ce Prince, qui occupe
une place distinguée parmi les Géogra-
phes. Halep a été observée par M. de Cha-
zelle; & quoique cette position soit no-
tablement plus Sud qu'Antioche, on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke, comme si la disette où l'on est le
plus souvent des moyens suffisans pour
MAI.
1752. 91
dresser des Cartes, souffroit qu'on né-
gligeât ceux qui nous sont donnés. J'ajoû-
terai qu'il y a des traverses étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikie, de Damas à Tripoli & à Sei-
de. Je ne puis entrer dans un plus grand
détail; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne fasse point par-
tie de l'Asie, j'observerai néanmoins qu'el-
le est ici plus travaillée, de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle-ci.
La raison est qu'en 1750 jai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte seu-
le, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Asie donne une reduction
très précise; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'assurer de la précision
dans les Cartes les plus générales, qu'au-
tant qu'elles résulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand dé-
tail des circonstances, & que ce qu'on
croit suffisant pour des représentations as-
sez succintes & bornées, ne l'est pas jus-
qu'à un certain point.
Le Golfe Arabique, ou la mer rouge,
est une des parties de la Carte que je re-
garde comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes, & le détail qu'on
y remarquera doit le faire présumer. C'est
le racourci d'un ouvrage particulier, que
le mérite des matériaux que j'ai rassemblés
sur ce sujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même discuté dans un écrit, les moyens
qui me servirent alors à composer une
grande Carte de cette Mer, dans laquelle
les positions de l'ancienne Géographie sont
admises avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occasion
d'exposer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens. J'avois même dessein en
publiant la Carte avec son analyse, de
joindre à cette analyse avec quelques rou-
tiers modernes, & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Castro, l'ancienne
Description d'Agatharchide. J'aurois satis-
fait au désir de quelques Sçavans de mes
amis, en mettant au jour cet ouvrage, si
les choses du genre simplement utile,
étoient à peu près autant accueillies, que
celles qui ont l'avantage d'être agréables,
& d'amuser, si j'ose le dire, plutôt que
d'instruire.
Entre les piéces manuscrites dont j'ai
fait usage ou tité du secours, il y en a une
dressée sur les galeres Turques du Suez,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jusqu'à Gid-
MAI. 1752.
93
dah, port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illustre ami, feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reste du Golfe est aussi com-
pris dans la même Carte, mais beaucop
plus imparfaitement, cette partiè n'étant
pas aussi fréquentée par les Turcs. Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareil-
ment manuscrites, qui s'étendent depuis
Giddah jusquau Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel-mandeb, pour signifier
Porta luctus, sive moeroris. Dans ces deux
Cartes, la conte Afriquaine est moins bien
traitée que l'Arabique; mais en revanche,
j'ai acquis une Carte Françoise fort cir-
constanciée, qui depuis le port de Bailul
du rivage Abissin, remonte jusqu'à Mazua.
Les environs du Détroit, depuis Moca &
en dehors jusqu'à Aden, me sont donnés
par deux Cartes Portugaises particulieres.
Enfin presque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans, que je présu-
me avoir été levés par Jean de Castro, ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lesquels plans ont autrefois appartenu à
Melchisedec Thevenot, dont la curiosité
pour tout ce qui intéressoit les voyages est
assez connue. Et si cette partie Afriquaine
est moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique, c'est par une espéce de
dédommagement qu ayant été rasée de plus
94 MERCURE DE FRANCE.
près par la flotte de Gama, où Jean de
Castro montoit un bâtiment, elle est plus
particulierement décrite dans le journal
de ce Portugais, qui étoit homme de grand
mérite, & qui a gouverné à Goa en qua-
lité de Viceroi.
Je n'ai rien eu plus en recommanda-
tion, lorsque j'ai dressé la Carte particu-
liere du Golfe Arabique, que de recher-
cher son véritable gissement dans la manie-
re oblique dont il s'étend. Cette circons-
tance n'étoit pas moins' importante que
délicate. M. de l'Isse a varié considera-
blement sur cet article: car, entre sa Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abissinie, publiée
en 1707, & les Cartes d'Asie & d'A-
frique qu'il renouvella en 1722 & 23,
il y a trois à quatre dégrés de différence,
dont la longitude de Bab-el-mandeb est
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe que dans la première.
Cependant, je pense que le gissement du
Suez au détroit en son total, est pré-
férable dans celles- ci, & sur ce point
je nen différe pas considérablement, en
conséquence de l'étude particulière que
j'en ai faite. J'ai néanmoins pénétré, que
M. de l'Isse avoit ses raisons pour croire
devoir écarter davantage le débouque-
ment de la Mer rouge. C'est qu'il avoit
I.
M
1752.
95
appris que l'estime des Navigateurs ne
permet pas autant d'espace entre Goa &
Bab-el mandeb, que d'abord il en admet-
toit. Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à diffé-
rentes parties de la Terre, il dit qu'un
très-habile Pilote Diépois, nommé le Tel-
lier, n a trouvé que 20 dégrés & demi,
(de la longitude ordinaire) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui résulte
de l'estime de ce Pilote est même confirmé
par beaucoup d'autres, sur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de son
Routier des Indes Orientales, où on trou-
vera le résultat de plusieurs traversées
de Cochin, du Mont-delli, de Bombay,
au même Cap Guardafui. Or en partant de
la longitude de Goa, comme étant déter-
minée par observation; ce qu'il y a d'es-
pace à retrancher entre ce point & le Dé-
troit de la Mer rouge, on croit pouvoir le
reprendre sur cette Mer, & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans son gisse-
ment, Mais outre qu'elle ne le souffre pas,
à ce qu'il m'a bien paru; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette espéce, s offrent
fréquemment dans la construction des Car-
res, ce qui me persuade qu'il faut d'autant
moins oser y donner plus d'étendue aux
espaces, qu'ils n'en prennent par la mesu-
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui se montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai discuté la compo-
sition de la Carte du Golfe Arabique,
mettroit en évidence, que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à son
gissement, & que si la précision absolue
peut y manquer, il nadmet pas une aug.
mentation qui seroit très considérable.
Mais c est un détail de discussion, qui ne
sçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci. Je crois qu'on a
fort exageré sur la largeur de ce Golfe,
& il y a des endroits ou la Carte de M.
de l'Isse prend se doubse de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit, ou de
Bab- el mandeb, est devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pi-
lote Anglois, & dans un autre ouvrage de
Marine, où on l'a suivi sur cet article.
Les raisons qui mont autorisé sur ce point,
comme sur plusieurs autres que je suppri-
me ici, ne sont point omises dans l'écrit
dont je viens de parser.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'é-
tendent le long du Golfe, on ne tiroit
précédemment de lumieres sur ce Pays-là,
que de l'Edrisi & d'Abulfeda. Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypté a donné
lieu de faire celle de l'lémen, qu'ils n ont
pas
Digitnes eLOO
MAI. 1752.
97
pas néanmoins conservé, ont procuré des
connoissances locales quon navoit pas.
Leur expédition se trouve écrite en Arabe
comme en Turc, dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit, non seulement
dans l'étendue de l'lémen, mais encore
dans une partie qui est sensée de l'Arabie
déserte, un grand nombre de positions qui
sont tout-à-fait neuves pour la Géogra-
phie. Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa, & celui de Bartema
qui est dans la collection de Ramusio, ont
en même tems servi à ce qui concerne l'Ié-
men. Ce qu on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie, on le doit au Pi-
lote Anglois, quoique M. Daprès ait re-
marqué quelque défaut dans la latitude.
J'ai tiré des Portugais la représentation de
Socotora, qui dépend du Sultan de Ke-
sem ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Isse plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires, est assujettie à
la hauteur observée par un Navigateur An-
glois, dans une relâche à la Baye Delicia.
La description bien circonstanciée de la cônte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zei-
la, que M. Daprès a insérée das son rou-
tier, est plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre, où elle se trou-
98 MERCURE DE FRANCE.
ve allongée au-delà de ce que prescrit le
détail positif des instructions données. Que
si l'on fait suivre cela du résultat de diver-
ses routes, dont on a des estimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plusieurs points
de la côte de l'Inde, selon ce que j'en ai
touché ci-dessus; on franchira de cette ma-
niere tout l'espace jusquaux terres de
l'Inde, par une voie que la Mer Rou-
ge nous a ouverte.
Je reviens maintenant vors la Syrie,
pour parcourir les pays voisins de l'Eu-
phrate & du Tigre; sçavoir, Algezire
Irak des Arabes, & Kurdistan. Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de con-
noissance des Géographes, au sujet du nom
de Diarbek, quils donnent à l'ancienne
Mésopotamie. Les Arabes l'appellent cons-
tamment Al-gezira, l'Isse ou la presqu'isse,
nayant point dans leur langue de terme
particulier pour désigner ce qui est pres-
qu'isse plutôt qu'Isse. Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes distinguent trois contrées;
Diar-Bekr, Diar-Modzar, Diar-Rabiaa;
la premiere, tournée vers le nord, & dont
le nom s'est communiqué à la ville princi-
pale de la contrée; sçavoir, Diarbekir,
bien que le nom propre de cette ville soit
Kara-Amid; la seconde, qui s'étend le long
de l'Euphrate en descendant depuis l'au-
*
MAI. 1752.
99
tienne Edesse ou Roha; la troisiéme, le long
du Tigre aux environs de Nisibe & de Sin-
jar. Il falloit du moins que les Géographes
écrivissent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar signifie district, Bekr est le
nom d'un chef Arabe, que l'on croit avoir
précédé l'établissement du Mahométisme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler, ne sont point inscrites
sur la Carte, ni le nom de Kara-Amid,
joint à celui de Diarbekir, qui est plus
commun dans l'usage, on verra bien que
c'est faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
gre sont certainement tracés d'une manié-
re beaucoup plus travaillée que dans au-
cune autre Carte. On regarde communé-
ment les deux rivières qui passent aux en-
virons d'Arz-roum, conime celles qui
forment l'Euphrate, quoique la branche
nommée Murad-Shai, ou l'eau desirée,
vienne de beaucoup plus loin. La position
d'Arz-roum est en rapport immédiat avec
Trébisonde, laquelle est une suite des me-
sures propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems, cette position d'Arz-roum ma paru
se rapporter à la distance qui lui convient
à l'égard de Tocat & d'Amasie. Et la po-
sition d'Amasie, outre son lieu con venable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire, est conclue in-
dépendamment des melures de cette Mer,
d'une suite de route directe par les terres à
rétrograder jusqu'à Constantinople. Cette
correspondance d'espace par des voyes dif-
féreutes, mérite considération, & fait
présumer favorablement des positions qui
en résultent.
En descendant ensuite l'Euphrate, on
ne sçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samo-
sate, quand on compare dans les an-
ciens itinéraires la mesure directe entre
ces points, avec celle qui suit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Au-
dessous de Samosate, il est bien vrai que
l'Euphrate coule, généralement parlant,
entre l'Orient & le Midi; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très-consi-
dérables, qu'aucune carte ne représente.
Après avoir passé devant Belés, le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il est assez étonnant que les Géographes
n'ayent pas sçu que la latitude de ce lieu,
par les observations d'Al-battani (*) célé-
bre Astronome vers l'an 300 de l'Hégire,
est déterminée à 36 degrés, ausquels Ebn-
Shatir ajoute une minute, & Ebn Junis
trois, ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
1752.
MAI.
101
étudiée en certe hauteur: au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al-
battani, qui a rapporté ses Tables Astro-
nomiques à la position de cette ville,
où quelques Khalifes ont fait leur demeu-
re, la détermine plus orientale qu'Ale-
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems;
& en effet la construction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude, sans
autre diversité que d'une fraction de de-
gré. Ce n'est pourtant pas l'assujetisse-
ment immédiat à la détermination d'Al-
battani, qui donne cette con venance dans
la Carte: c'est la distance que j'ai jugée
con venable avec le point d'Halep, que l'on
voit être très à portée, & qui a sa longi-
tude déterminée de nos jours, ainsi que
celle d'Alexandrie. Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de sa latitude, si on ré-
formoit cette position en la pottant à un
dégré plus au Nord, il ne resteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes en-
tre Racca & Diarbekir, pat la raison que
Diarbekir y est placé au dessous de 37 dé-
grés, au lieu de 37 & environ 50 minu-
tes, qui est la hauteur convenable. La dis-
tance qui sépare Racca de la position de
Roha, & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir, ne se renferment
E iij.
102. MERCUREDE FRANCE.
point dans l'espace de moins d'un dégré.
On jugera de l'effet de ces déplacemens
dę liea sur toutes les parties qui leur sont
adhérentes. Diarbekir baissé d'un degré,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz-roum & Diarbekir; d'un autre côté,
Mosul est entraîné dans le Sud par une sui-
te de son rapport avec Diarbekir. D'où il
suit, que, pour composer une nouvelle
Carte, il y avoit autant à travailler sur la
disposition la plus générale des licux, que
sur la teprésentation du détail.
La distance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute par-
ticuliere. Entre les voyages modernes, ce
que je connois de plus direct, de mieux
suivi & circonstancié, est la route de Te-
xeira, Portugais, écrite en Espagnol. Ce
voyageur ayant d'abord passé de Basra à
Bagdad, la réduction & l'estime que je
devois faire de sa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Basra &
de Bagdad, & même d'un point inter-
médiairę qui est Kufa, dont les vestiges
sont peu distans de Mesghid-Ali, où Te-
xeira a passé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes (*) qui a fait à
Bafra la fonction de Consul, m'a donnée
de cette ville, ne différe que d'une minu-
(*) M. Gosse.
MAI.
103
1752.
te ou deux, de celle que Pietro della Valie
a observée. Par dessus cela, j'ai trouvé un
objet de comparaison, pour la route de
Texeira, dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément, & pour ce qu'il y a
de distance depuis Bagdad jusqu'à Anah:
car les Géographes orientaux en fournis-
sent un détail circonstancié, par Anbar,
Hit & autres lieux. Cet espace vallant
plus que le tiers de la distance entre Halep
& Bagdad, ce n'est pas juger d'une trop
grande partie par une qui soit trop petite
en proportion. Mais, ce qui ma confirmé
dans le juste éloignement de Bagdad, c'est
de le voir convenir avec précision à la dis-
tance indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre, & entre Palmyre & Seleucie sur
le Tigre, dont la position s'éloigne peu
de Bagdad, & se fixe même sur ce que les
Orientaux disent d'Al-Modain, par où ils
désignent ce qui reste des villes de Seleu-
cie & de Ctesiphon. Le détail de ce que
j'expose ici d'une maniere fort abrégée sur
cette distance entre Halep & Bagdad, est
le sujet d'un écrit particulier dans mes pa-
piers. J'y ai discuté spécialement & par
des moyens presque Geométriques, la po-
sition qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire, que les Cartes n'écartent pas
assez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
Dustrad v00
104 MERCURE DE FRANCE.
Une partie de cet écrit concerne l'inter-
valle & la position respective de Bagdad
& de Basra. Elle renferme un objet très- in-
teressant par rapport à l'ancienne Géogra-
phie, qui est la recherche du lieu précisé-
ment qu occupoit Babylone; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'é-
tendue y est développé. Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens, depuis
le Bir vis-à-vis d'Halep, jusqu'auprès de
Bagdad, & qui fournit un grand détail de
lieux, na été mise en œeuvre, quoiqu'im-
primée, par aucun Géographe. Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve, je n'ai
négligé, ni Xenophon dans la marche des
dix mille, ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien-Marcellin
& par Zosime. On ne peut-être assuré de
la justesse des circonstances locales, si on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je passe au Kurdistan, qui renferme
l'ancienne Assyrie. Quoique ce nom s'écri-
ve par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd, cependant il m a semblé que l'ufa-
ge & la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays sur lequel toutes les
Cartes ont été très-maigres de détail, est
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle. Il compose la frontiere de
MAI. 1752.
105.
l'Empire Ottoman du côté de la Perse, &
sa partie montueuse est occupée par de pe-
tits Princes particuliers, à peu près indé-
pendans. De-là vient que ce pays est dé-
crit d'une maniere tout autrement circons-
tanciée par le Géographe Turc, que dans
les autres Géographies Orientales. Mais,
jo ne puis dire l'application qu'il a falsu
donner, pour bien entendre ou concevott
se Geographe que je cite, pour fixer par
la combinaison de ce qu'il rapporte avec
les instructions empruntées d'ailleurs, la-
représentation du local en tous ses points,
positions de Villes & de Châteaux, cours
de riviéres, emplacement des Montagnes.
Il est vrai, que le fruit de cette applica-
tior a été, que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre, ique
le cours du Zab, surtout en sa partie supé-
rieure, que beaucoup de lieux, n'ont jus-
qu'à présent paru ainsi dans aucune Carte.
M. de l'Isse, qui dans les premières de sa
composition avoit bien connu la distinc-
tion qu'il faut faire entre le Lac de Van &.
celui d'Urmia, les aejoints, ou simplement
diviso comme par un pont, dans sa carte
de la Perse, ce que néanmoins beancoup
d'instructions antérieures contredisoient
formellement. La ville de Van, en cette
Carte est transportée au côté occidental-
E
106 MERCURE DE FRANCE.
du grand Lac qui en tire son nom, lors-
que sa vraie situation est au côté Oriental:
la ville d'Ouroumi, la même qu'Urmia,
s'y voit attachée au rivage du même Lac,
quoiqu'elle en soit éloignée d'une distance
à estimer de quarante lieues Françoises,
avec de très-hautes montagnes dans l'in-
tervalle, qui n'ont jamais permis de com-
munication entre les Lacs dont ou vient
de parler. Ces circonstances ne seront pas
jugées assez indifférentes, pour qu'il soit
permis de les dissimuler, lorsqu'il est ques-
tion de servir le Public, en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui met
entre les mains.
Il faut maintenant revenit au point
d'Arz-roum, pour passet en Armenie, &c.
La suite dans d'auires Mercures.
sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
A l'Asie-Mineure je fais succeder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Asie, qui dans ses
trois divisions occupera six grandes feuil-
les, il y a néanmoins des parties de ce
Contineni dont la connoissance est de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas satisfait de les voir trop réduites. Mais,
ia Syrie est une de ces contrées Asiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement, en ren-
fermant ces contrées dans son quarté, com-
me je l'ai dit au sujet de l'Asie-Mineure.
Pour écrire le nom de Sham, que les
Orientaux ont donné à la Syrie, j'ai cru
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une manière d'orthogra-
phier, qui est plus propre à la langue
Angloise qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch, j'avois lieu de craindre qu'on ne pro-
nonçât ce nom selon que l'usage, bien
que contraire à la regle de notre orthogra-
phe, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrisi,
ont écrit Sciam, & Sciamiin, en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette or-
thographe a l'inconvénient de faire deux
syl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'u-
ne. En général, il peut y avoir des per-
sonnes, surtout parmi les étrangers, qui
dans des noms peu familiers, ou de pro-
nonciation inconnue, prennent le ch, se-
lon la force du K; au lieu qu'il est pres-
que impossible de vouloir prononcer sh.
sans approcher beaucoup, ou sans rendre
même la prononciation convenable. Ecri-
re sch, c'est multiplier les lettres, ce qu'on
est plus obligé d'éviter dans le grand dé-
tail d'une Carte Géographique que pat
tout ailleurs. C'est par cette raison, qué
dans les noms Arabes, Turcs, Persans,
dont la finale s'écrit communément ch
pour exprimer un son très-ouvert, je me
suis contenté de l'ê surmonté d'un accent
de cette manière, en sorte qu'il susfira
37
MAI. 1752.
d'en être averti, ou que ceux qui sont
instruits le reconnoissent.
Quand on songe que la Syrie renferme
diverses contrées fort célebres, l'ancienne
Phénicie, la Palestine, les bords d'une
partie de l'Euphrate, on doit être persua-
dé que ce pays a mérité une étude parti-
culiere de la part de ceux qui se livrent
à la Géographie. Le public est à portée
de juger de l'application que j'y ai don-
née, par deux morceaux qui ont paru de-
puis peu de tems; l'un représentant la Sy-
rie entiere dans son état actuel, & qui ac-
compagne une sçavante dissertation de M.
Falconet dans le Tome XVII. des Mémoi-
res de l'Académie des Belles-Lettres; l'au-
tre qui ne concerne que la Palestine, mais
fort en détail, & que M. Crévier a in-
séré dans un des derniers volumes de son
Histoire des Empereurs Romains. On re-
marquera dans le morceau de la Palestine,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte, pour donnet la détermination d'un
assez grand nombre de positions principa-
les, en vertu des distances que j'ai recuel-
lies d'une position à l'autre; ce qui forme
un tel enchainement, que la correspon-
dance établie de cette maniere dans les in-
tervalles de ces positions, suppose néces-
sairement quelque justesse. Je n'ai point
Digstines vOO
88 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches sur ce sujet aux Ecri-
vains de l'Antiquité: Ceux des Croisades
s'y sont joints, ainsi que les Ecrivains Ara-
bes; & la discussion de tout ce que j'ai
fait servir à composer la Palestine, & le
reste de la Syrie, seroit la matière d'une
Ouvrage assez confidérable. Mais, après
un travail si recherché pour des morceaux
suffisamment circonstanciés, la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Asie, a dû, ce semble, mettre de la pré-
cision en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie est
fixée dans sa partie septentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep.
C'est ainsi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms, plutôt qu'Alep, selon l'usage
commun, par la raison que la premiere
lettre est un hha, qui est l'aspirée la plus
rude; d'où vient que les Syriens, à re-
monter jusques dans l'antiquité, ont écrit
Khalyb, & que dans quelques Historiens
des guerres saintes, on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en passant, peut
fervir à prévenir en général, que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires, sont
en cela plus corrects, quoique je ne veuil-
le pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction, faute de les emprun-
89
MAI.
1752.
ter tous également des Ecrivains Orien-
taux les plus corrects sur cet article. Ceux
qui connoissent Abulfeda, sçavent la pré-
caution qu'il a jugée nécessaire en bien des
noms propres, de spécifier les lettres par les-
quelles ils doivent s'écrire & se ponctuer.
Nous n'avons point de détermination
Astronomique aussi précise pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je suis per-
suadé que la longitude observée d'Alexan-
drie, d'Egypte & du Caire, y influe sen-
siblement, par le moyen de diverses dis-
tances ou mesures d'espace, tant ancien-
nes que modernes, qui se combinent avec
grande apparence de justesse les unes avec
les autres, & se portent sur Gaza, Jafa,
Jerusalem. Il y a une suite itineraire de
distances sans interruption, dans la partie
maritime, depuis Alexandrette, & Anta-
kia ou Antioche, jusqu'à Acre & Césa-
rée de Palestine. Ces derniers points se lient
avec celui de Jerusalem; & la latitude qui en
a resulté, n est pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes, que les Tables des
Orientaux fournissent, & qui a été adop-
tée dans la Connoissance des tems, mais
elle nen differe que de quelques deux mi-
nutes vers le Sud. De maniere qu'en par-
tant de la hauteur bien déterminée d'Ale-
xandrette, 35 dégrés 36 minutes, l'usa-
VigstradbL0O
90 MERCUREDE FRANCE.
ge des mesures itineraires dans un espace
qui court du Nord au Sud, & qui vaut
près de 5 degrés de laritude, conduit avec
grande sureté. Un pareil avantage ne met-
il pas en droit de présumer, qu'il en est de
meme de cet autre espace, qui s'appuyant
sur les points d'Alexandrie & du Caire,
& prenant son étendue sur la longitude,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerusalem jusqu'à Halep, & jusqu'à l'Eu-
phrate, par Damas, par Hamah, & autres
licux. La latitude de Damas tirée des meil-
leures Tables Orientales, paroît en lieu
convenable, selon la proportion des dis-
tances données sur cette route. Nous pou-
vons prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda, puisque cette Ville
étoit la résidence de ce Prince, qui occupe
une place distinguée parmi les Géogra-
phes. Halep a été observée par M. de Cha-
zelle; & quoique cette position soit no-
tablement plus Sud qu'Antioche, on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke, comme si la disette où l'on est le
plus souvent des moyens suffisans pour
MAI.
1752. 91
dresser des Cartes, souffroit qu'on né-
gligeât ceux qui nous sont donnés. J'ajoû-
terai qu'il y a des traverses étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikie, de Damas à Tripoli & à Sei-
de. Je ne puis entrer dans un plus grand
détail; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne fasse point par-
tie de l'Asie, j'observerai néanmoins qu'el-
le est ici plus travaillée, de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle-ci.
La raison est qu'en 1750 jai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte seu-
le, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Asie donne une reduction
très précise; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'assurer de la précision
dans les Cartes les plus générales, qu'au-
tant qu'elles résulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand dé-
tail des circonstances, & que ce qu'on
croit suffisant pour des représentations as-
sez succintes & bornées, ne l'est pas jus-
qu'à un certain point.
Le Golfe Arabique, ou la mer rouge,
est une des parties de la Carte que je re-
garde comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes, & le détail qu'on
y remarquera doit le faire présumer. C'est
le racourci d'un ouvrage particulier, que
le mérite des matériaux que j'ai rassemblés
sur ce sujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même discuté dans un écrit, les moyens
qui me servirent alors à composer une
grande Carte de cette Mer, dans laquelle
les positions de l'ancienne Géographie sont
admises avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occasion
d'exposer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens. J'avois même dessein en
publiant la Carte avec son analyse, de
joindre à cette analyse avec quelques rou-
tiers modernes, & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Castro, l'ancienne
Description d'Agatharchide. J'aurois satis-
fait au désir de quelques Sçavans de mes
amis, en mettant au jour cet ouvrage, si
les choses du genre simplement utile,
étoient à peu près autant accueillies, que
celles qui ont l'avantage d'être agréables,
& d'amuser, si j'ose le dire, plutôt que
d'instruire.
Entre les piéces manuscrites dont j'ai
fait usage ou tité du secours, il y en a une
dressée sur les galeres Turques du Suez,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jusqu'à Gid-
MAI. 1752.
93
dah, port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illustre ami, feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reste du Golfe est aussi com-
pris dans la même Carte, mais beaucop
plus imparfaitement, cette partiè n'étant
pas aussi fréquentée par les Turcs. Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareil-
ment manuscrites, qui s'étendent depuis
Giddah jusquau Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel-mandeb, pour signifier
Porta luctus, sive moeroris. Dans ces deux
Cartes, la conte Afriquaine est moins bien
traitée que l'Arabique; mais en revanche,
j'ai acquis une Carte Françoise fort cir-
constanciée, qui depuis le port de Bailul
du rivage Abissin, remonte jusqu'à Mazua.
Les environs du Détroit, depuis Moca &
en dehors jusqu'à Aden, me sont donnés
par deux Cartes Portugaises particulieres.
Enfin presque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans, que je présu-
me avoir été levés par Jean de Castro, ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lesquels plans ont autrefois appartenu à
Melchisedec Thevenot, dont la curiosité
pour tout ce qui intéressoit les voyages est
assez connue. Et si cette partie Afriquaine
est moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique, c'est par une espéce de
dédommagement qu ayant été rasée de plus
94 MERCURE DE FRANCE.
près par la flotte de Gama, où Jean de
Castro montoit un bâtiment, elle est plus
particulierement décrite dans le journal
de ce Portugais, qui étoit homme de grand
mérite, & qui a gouverné à Goa en qua-
lité de Viceroi.
Je n'ai rien eu plus en recommanda-
tion, lorsque j'ai dressé la Carte particu-
liere du Golfe Arabique, que de recher-
cher son véritable gissement dans la manie-
re oblique dont il s'étend. Cette circons-
tance n'étoit pas moins' importante que
délicate. M. de l'Isse a varié considera-
blement sur cet article: car, entre sa Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abissinie, publiée
en 1707, & les Cartes d'Asie & d'A-
frique qu'il renouvella en 1722 & 23,
il y a trois à quatre dégrés de différence,
dont la longitude de Bab-el-mandeb est
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe que dans la première.
Cependant, je pense que le gissement du
Suez au détroit en son total, est pré-
férable dans celles- ci, & sur ce point
je nen différe pas considérablement, en
conséquence de l'étude particulière que
j'en ai faite. J'ai néanmoins pénétré, que
M. de l'Isse avoit ses raisons pour croire
devoir écarter davantage le débouque-
ment de la Mer rouge. C'est qu'il avoit
I.
M
1752.
95
appris que l'estime des Navigateurs ne
permet pas autant d'espace entre Goa &
Bab-el mandeb, que d'abord il en admet-
toit. Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à diffé-
rentes parties de la Terre, il dit qu'un
très-habile Pilote Diépois, nommé le Tel-
lier, n a trouvé que 20 dégrés & demi,
(de la longitude ordinaire) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui résulte
de l'estime de ce Pilote est même confirmé
par beaucoup d'autres, sur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de son
Routier des Indes Orientales, où on trou-
vera le résultat de plusieurs traversées
de Cochin, du Mont-delli, de Bombay,
au même Cap Guardafui. Or en partant de
la longitude de Goa, comme étant déter-
minée par observation; ce qu'il y a d'es-
pace à retrancher entre ce point & le Dé-
troit de la Mer rouge, on croit pouvoir le
reprendre sur cette Mer, & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans son gisse-
ment, Mais outre qu'elle ne le souffre pas,
à ce qu'il m'a bien paru; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette espéce, s offrent
fréquemment dans la construction des Car-
res, ce qui me persuade qu'il faut d'autant
moins oser y donner plus d'étendue aux
espaces, qu'ils n'en prennent par la mesu-
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui se montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai discuté la compo-
sition de la Carte du Golfe Arabique,
mettroit en évidence, que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à son
gissement, & que si la précision absolue
peut y manquer, il nadmet pas une aug.
mentation qui seroit très considérable.
Mais c est un détail de discussion, qui ne
sçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci. Je crois qu'on a
fort exageré sur la largeur de ce Golfe,
& il y a des endroits ou la Carte de M.
de l'Isse prend se doubse de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit, ou de
Bab- el mandeb, est devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pi-
lote Anglois, & dans un autre ouvrage de
Marine, où on l'a suivi sur cet article.
Les raisons qui mont autorisé sur ce point,
comme sur plusieurs autres que je suppri-
me ici, ne sont point omises dans l'écrit
dont je viens de parser.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'é-
tendent le long du Golfe, on ne tiroit
précédemment de lumieres sur ce Pays-là,
que de l'Edrisi & d'Abulfeda. Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypté a donné
lieu de faire celle de l'lémen, qu'ils n ont
pas
Digitnes eLOO
MAI. 1752.
97
pas néanmoins conservé, ont procuré des
connoissances locales quon navoit pas.
Leur expédition se trouve écrite en Arabe
comme en Turc, dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit, non seulement
dans l'étendue de l'lémen, mais encore
dans une partie qui est sensée de l'Arabie
déserte, un grand nombre de positions qui
sont tout-à-fait neuves pour la Géogra-
phie. Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa, & celui de Bartema
qui est dans la collection de Ramusio, ont
en même tems servi à ce qui concerne l'Ié-
men. Ce qu on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie, on le doit au Pi-
lote Anglois, quoique M. Daprès ait re-
marqué quelque défaut dans la latitude.
J'ai tiré des Portugais la représentation de
Socotora, qui dépend du Sultan de Ke-
sem ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Isse plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires, est assujettie à
la hauteur observée par un Navigateur An-
glois, dans une relâche à la Baye Delicia.
La description bien circonstanciée de la cônte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zei-
la, que M. Daprès a insérée das son rou-
tier, est plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre, où elle se trou-
98 MERCURE DE FRANCE.
ve allongée au-delà de ce que prescrit le
détail positif des instructions données. Que
si l'on fait suivre cela du résultat de diver-
ses routes, dont on a des estimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plusieurs points
de la côte de l'Inde, selon ce que j'en ai
touché ci-dessus; on franchira de cette ma-
niere tout l'espace jusquaux terres de
l'Inde, par une voie que la Mer Rou-
ge nous a ouverte.
Je reviens maintenant vors la Syrie,
pour parcourir les pays voisins de l'Eu-
phrate & du Tigre; sçavoir, Algezire
Irak des Arabes, & Kurdistan. Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de con-
noissance des Géographes, au sujet du nom
de Diarbek, quils donnent à l'ancienne
Mésopotamie. Les Arabes l'appellent cons-
tamment Al-gezira, l'Isse ou la presqu'isse,
nayant point dans leur langue de terme
particulier pour désigner ce qui est pres-
qu'isse plutôt qu'Isse. Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes distinguent trois contrées;
Diar-Bekr, Diar-Modzar, Diar-Rabiaa;
la premiere, tournée vers le nord, & dont
le nom s'est communiqué à la ville princi-
pale de la contrée; sçavoir, Diarbekir,
bien que le nom propre de cette ville soit
Kara-Amid; la seconde, qui s'étend le long
de l'Euphrate en descendant depuis l'au-
*
MAI. 1752.
99
tienne Edesse ou Roha; la troisiéme, le long
du Tigre aux environs de Nisibe & de Sin-
jar. Il falloit du moins que les Géographes
écrivissent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar signifie district, Bekr est le
nom d'un chef Arabe, que l'on croit avoir
précédé l'établissement du Mahométisme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler, ne sont point inscrites
sur la Carte, ni le nom de Kara-Amid,
joint à celui de Diarbekir, qui est plus
commun dans l'usage, on verra bien que
c'est faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
gre sont certainement tracés d'une manié-
re beaucoup plus travaillée que dans au-
cune autre Carte. On regarde communé-
ment les deux rivières qui passent aux en-
virons d'Arz-roum, conime celles qui
forment l'Euphrate, quoique la branche
nommée Murad-Shai, ou l'eau desirée,
vienne de beaucoup plus loin. La position
d'Arz-roum est en rapport immédiat avec
Trébisonde, laquelle est une suite des me-
sures propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems, cette position d'Arz-roum ma paru
se rapporter à la distance qui lui convient
à l'égard de Tocat & d'Amasie. Et la po-
sition d'Amasie, outre son lieu con venable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire, est conclue in-
dépendamment des melures de cette Mer,
d'une suite de route directe par les terres à
rétrograder jusqu'à Constantinople. Cette
correspondance d'espace par des voyes dif-
féreutes, mérite considération, & fait
présumer favorablement des positions qui
en résultent.
En descendant ensuite l'Euphrate, on
ne sçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samo-
sate, quand on compare dans les an-
ciens itinéraires la mesure directe entre
ces points, avec celle qui suit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Au-
dessous de Samosate, il est bien vrai que
l'Euphrate coule, généralement parlant,
entre l'Orient & le Midi; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très-consi-
dérables, qu'aucune carte ne représente.
Après avoir passé devant Belés, le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il est assez étonnant que les Géographes
n'ayent pas sçu que la latitude de ce lieu,
par les observations d'Al-battani (*) célé-
bre Astronome vers l'an 300 de l'Hégire,
est déterminée à 36 degrés, ausquels Ebn-
Shatir ajoute une minute, & Ebn Junis
trois, ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
1752.
MAI.
101
étudiée en certe hauteur: au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al-
battani, qui a rapporté ses Tables Astro-
nomiques à la position de cette ville,
où quelques Khalifes ont fait leur demeu-
re, la détermine plus orientale qu'Ale-
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems;
& en effet la construction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude, sans
autre diversité que d'une fraction de de-
gré. Ce n'est pourtant pas l'assujetisse-
ment immédiat à la détermination d'Al-
battani, qui donne cette con venance dans
la Carte: c'est la distance que j'ai jugée
con venable avec le point d'Halep, que l'on
voit être très à portée, & qui a sa longi-
tude déterminée de nos jours, ainsi que
celle d'Alexandrie. Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de sa latitude, si on ré-
formoit cette position en la pottant à un
dégré plus au Nord, il ne resteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes en-
tre Racca & Diarbekir, pat la raison que
Diarbekir y est placé au dessous de 37 dé-
grés, au lieu de 37 & environ 50 minu-
tes, qui est la hauteur convenable. La dis-
tance qui sépare Racca de la position de
Roha, & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir, ne se renferment
E iij.
102. MERCUREDE FRANCE.
point dans l'espace de moins d'un dégré.
On jugera de l'effet de ces déplacemens
dę liea sur toutes les parties qui leur sont
adhérentes. Diarbekir baissé d'un degré,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz-roum & Diarbekir; d'un autre côté,
Mosul est entraîné dans le Sud par une sui-
te de son rapport avec Diarbekir. D'où il
suit, que, pour composer une nouvelle
Carte, il y avoit autant à travailler sur la
disposition la plus générale des licux, que
sur la teprésentation du détail.
La distance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute par-
ticuliere. Entre les voyages modernes, ce
que je connois de plus direct, de mieux
suivi & circonstancié, est la route de Te-
xeira, Portugais, écrite en Espagnol. Ce
voyageur ayant d'abord passé de Basra à
Bagdad, la réduction & l'estime que je
devois faire de sa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Basra &
de Bagdad, & même d'un point inter-
médiairę qui est Kufa, dont les vestiges
sont peu distans de Mesghid-Ali, où Te-
xeira a passé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes (*) qui a fait à
Bafra la fonction de Consul, m'a donnée
de cette ville, ne différe que d'une minu-
(*) M. Gosse.
MAI.
103
1752.
te ou deux, de celle que Pietro della Valie
a observée. Par dessus cela, j'ai trouvé un
objet de comparaison, pour la route de
Texeira, dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément, & pour ce qu'il y a
de distance depuis Bagdad jusqu'à Anah:
car les Géographes orientaux en fournis-
sent un détail circonstancié, par Anbar,
Hit & autres lieux. Cet espace vallant
plus que le tiers de la distance entre Halep
& Bagdad, ce n'est pas juger d'une trop
grande partie par une qui soit trop petite
en proportion. Mais, ce qui ma confirmé
dans le juste éloignement de Bagdad, c'est
de le voir convenir avec précision à la dis-
tance indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre, & entre Palmyre & Seleucie sur
le Tigre, dont la position s'éloigne peu
de Bagdad, & se fixe même sur ce que les
Orientaux disent d'Al-Modain, par où ils
désignent ce qui reste des villes de Seleu-
cie & de Ctesiphon. Le détail de ce que
j'expose ici d'une maniere fort abrégée sur
cette distance entre Halep & Bagdad, est
le sujet d'un écrit particulier dans mes pa-
piers. J'y ai discuté spécialement & par
des moyens presque Geométriques, la po-
sition qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire, que les Cartes n'écartent pas
assez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
Dustrad v00
104 MERCURE DE FRANCE.
Une partie de cet écrit concerne l'inter-
valle & la position respective de Bagdad
& de Basra. Elle renferme un objet très- in-
teressant par rapport à l'ancienne Géogra-
phie, qui est la recherche du lieu précisé-
ment qu occupoit Babylone; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'é-
tendue y est développé. Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens, depuis
le Bir vis-à-vis d'Halep, jusqu'auprès de
Bagdad, & qui fournit un grand détail de
lieux, na été mise en œeuvre, quoiqu'im-
primée, par aucun Géographe. Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve, je n'ai
négligé, ni Xenophon dans la marche des
dix mille, ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien-Marcellin
& par Zosime. On ne peut-être assuré de
la justesse des circonstances locales, si on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je passe au Kurdistan, qui renferme
l'ancienne Assyrie. Quoique ce nom s'écri-
ve par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd, cependant il m a semblé que l'ufa-
ge & la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays sur lequel toutes les
Cartes ont été très-maigres de détail, est
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle. Il compose la frontiere de
MAI. 1752.
105.
l'Empire Ottoman du côté de la Perse, &
sa partie montueuse est occupée par de pe-
tits Princes particuliers, à peu près indé-
pendans. De-là vient que ce pays est dé-
crit d'une maniere tout autrement circons-
tanciée par le Géographe Turc, que dans
les autres Géographies Orientales. Mais,
jo ne puis dire l'application qu'il a falsu
donner, pour bien entendre ou concevott
se Geographe que je cite, pour fixer par
la combinaison de ce qu'il rapporte avec
les instructions empruntées d'ailleurs, la-
représentation du local en tous ses points,
positions de Villes & de Châteaux, cours
de riviéres, emplacement des Montagnes.
Il est vrai, que le fruit de cette applica-
tior a été, que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre, ique
le cours du Zab, surtout en sa partie supé-
rieure, que beaucoup de lieux, n'ont jus-
qu'à présent paru ainsi dans aucune Carte.
M. de l'Isse, qui dans les premières de sa
composition avoit bien connu la distinc-
tion qu'il faut faire entre le Lac de Van &.
celui d'Urmia, les aejoints, ou simplement
diviso comme par un pont, dans sa carte
de la Perse, ce que néanmoins beancoup
d'instructions antérieures contredisoient
formellement. La ville de Van, en cette
Carte est transportée au côté occidental-
E
106 MERCURE DE FRANCE.
du grand Lac qui en tire son nom, lors-
que sa vraie situation est au côté Oriental:
la ville d'Ouroumi, la même qu'Urmia,
s'y voit attachée au rivage du même Lac,
quoiqu'elle en soit éloignée d'une distance
à estimer de quarante lieues Françoises,
avec de très-hautes montagnes dans l'in-
tervalle, qui n'ont jamais permis de com-
munication entre les Lacs dont ou vient
de parler. Ces circonstances ne seront pas
jugées assez indifférentes, pour qu'il soit
permis de les dissimuler, lorsqu'il est ques-
tion de servir le Public, en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui met
entre les mains.
Il faut maintenant revenit au point
d'Arz-roum, pour passet en Armenie, &c.
La suite dans d'auires Mercures.
Fermer
3261
p. 109-110
LOGOGRIPHE.
Début :
Tu me connois, lecteur, je suis à ton usage, [...]
Mots clefs :
Écriture
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIP HE.
Tu me connois , lecteur , je fuis à ton ufage' ;
Je fers à ton plaifir , toujours à ton ménage ;
Les grands & les petits , tous ont recours à moi ,
Je cimente la paix , je divulgue la loi.
Combine maintenant, lecteur , mon affemblage ,
Huit membres font mon tout , mais tu me tiens)
jgage
&
ito MERCURE DE FRANCE.
Primò , mon cher lecteur , pour entrer en dé
tail ,
D'un infecte connu je nomme le travail ;
Doot retranchant ma tête , à l'inftant il te refte
Ce qui pour plus d'un homme eft fouvent très
funefte.
Pourfuis , tu trouveras un peuple du Levant ;
Deux notes de Mufique , un folide élement ;
Ce qu'on perd à regret , fur tout dans le grand
monde
D'un animal impur la femelle féconde.
Je te préfente encor dans ma diſſection ,
Ce qui dans bien des gens eft ſouvent paffion }
Ce qui chaffe toujours toute mélancolie ,
Et le nom d'une Ville en Baffe -Normandie,
Pour t'éviter enfin davantage à chercher,
Je me montre à tes yeux en voulant me cacher
Par M. CASTAING fils , à Alençone
Tu me connois , lecteur , je fuis à ton ufage' ;
Je fers à ton plaifir , toujours à ton ménage ;
Les grands & les petits , tous ont recours à moi ,
Je cimente la paix , je divulgue la loi.
Combine maintenant, lecteur , mon affemblage ,
Huit membres font mon tout , mais tu me tiens)
jgage
&
ito MERCURE DE FRANCE.
Primò , mon cher lecteur , pour entrer en dé
tail ,
D'un infecte connu je nomme le travail ;
Doot retranchant ma tête , à l'inftant il te refte
Ce qui pour plus d'un homme eft fouvent très
funefte.
Pourfuis , tu trouveras un peuple du Levant ;
Deux notes de Mufique , un folide élement ;
Ce qu'on perd à regret , fur tout dans le grand
monde
D'un animal impur la femelle féconde.
Je te préfente encor dans ma diſſection ,
Ce qui dans bien des gens eft ſouvent paffion }
Ce qui chaffe toujours toute mélancolie ,
Et le nom d'une Ville en Baffe -Normandie,
Pour t'éviter enfin davantage à chercher,
Je me montre à tes yeux en voulant me cacher
Par M. CASTAING fils , à Alençone
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3262
p. 110-111
AUTRE.
Début :
Très-aisément, ami, tu pourras me connoître, [...]
Mots clefs :
Mercure
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
TRès- aifément ,
Rès-aifément , ami, tu pourras me connoître,
En te difant d'abord que l'on me voit paroître
Ainfi qu'une coquette , où l'art étudié
Te préfente à la fois plus d'un trait varié.
Je puis auffi comme elle avoir le droit de plaire
Je cheris l'inconftance , & je fuis fans myftere ;
MA I 17527 III
Mais pour me dévoiler tout-à-fait à tes yeux ,
Mes fept pieds combinés , t'inftruiront encor
mieux.
Je te nomme d'abord ce qu'un fils d'Hypo
crate
Cherche , mais que fouvent fon ignorance rate,
Et je fuis fi tu veux m'expliqer autrement ,
Place très-difficile à remplir dignement.
Tu trouves dans mon fein une Piéce de France ;
Joins-y deux pieds , Venus doit à moi ſa naifs
fance ;
Mais combine autrement , je te dis à ton tour ,
Le nom tendre & cheri de qui tu tiens le jour.
Ce n'eft pas tout , pourfuis , je fuis pour l'ordi
naire ,
'A la bonté d'un fruit , un point très- néceffaire,
Je fuis un mal commun ; je te nomme un Comté
Une note dans mi fa fol la fi ut re ,
Le chemin que l'on prend pour aller dans les
Ifles..
Si tu ne me tiens pas pour le coup , que ſçait - on ; '
Moi même je pourrois te dire enfin mon nom.
Par le même.
TRès- aifément ,
Rès-aifément , ami, tu pourras me connoître,
En te difant d'abord que l'on me voit paroître
Ainfi qu'une coquette , où l'art étudié
Te préfente à la fois plus d'un trait varié.
Je puis auffi comme elle avoir le droit de plaire
Je cheris l'inconftance , & je fuis fans myftere ;
MA I 17527 III
Mais pour me dévoiler tout-à-fait à tes yeux ,
Mes fept pieds combinés , t'inftruiront encor
mieux.
Je te nomme d'abord ce qu'un fils d'Hypo
crate
Cherche , mais que fouvent fon ignorance rate,
Et je fuis fi tu veux m'expliqer autrement ,
Place très-difficile à remplir dignement.
Tu trouves dans mon fein une Piéce de France ;
Joins-y deux pieds , Venus doit à moi ſa naifs
fance ;
Mais combine autrement , je te dis à ton tour ,
Le nom tendre & cheri de qui tu tiens le jour.
Ce n'eft pas tout , pourfuis , je fuis pour l'ordi
naire ,
'A la bonté d'un fruit , un point très- néceffaire,
Je fuis un mal commun ; je te nomme un Comté
Une note dans mi fa fol la fi ut re ,
Le chemin que l'on prend pour aller dans les
Ifles..
Si tu ne me tiens pas pour le coup , que ſçait - on ; '
Moi même je pourrois te dire enfin mon nom.
Par le même.
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3263
p. 137-147
D[i]ssertation où l'on examine les droits de la mélodie & de l'harmonie, pour servir de réponse aux réflexions de M. de Serre, inserées dans le Mercure de Janvier. Par M. Blainville.
Début :
Le but de M. Serre dans ses deux réponses étoit apparemment ou de [...]
Mots clefs :
Harmonie, M. de Serre, Mélodie, Mode, Musique, Chant, Chants, Basse, Tierce, Quinte, Nature, Compositeur, Octave, Art
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texteReconnaissance textuelle : D[i]ssertation où l'on examine les droits de la mélodie & de l'harmonie, pour servir de réponse aux réflexions de M. de Serre, inserées dans le Mercure de Janvier. Par M. Blainville.
BEAUX - ARTS.
Deffertation où l'on examine les droits de ba
mélodie de l'harmonie , pour fervir de
réponse aux réflexions de M. de Serre , inferées
dans le Mercure de Janvier. Par
M. Blainville.
LE but de M.de Serre dans les deux
réponses étoit apparemment ou de
m'éclaircir , ou d'amufer le public . La prenie
re , fous le nom de Philetius , très- laconique
, ne m'a rien appris ; la feconde,
fous le nom propre de l'Auteur , plus éten
duë , ne m'a pas inftruit davantage ; mais
peut-être ont- elles toutes deux amuſé d'autres
Lecteurs ; Ainfi foit il.
J'ai avancé que la mélodie avoit beaucoup
plus de pouvoir fur l'oreille que
T'harmonie , & M. de Serre en eft fort
furpris. Il n'a vraisemblablement
fait là
deffus qu'une femi- réflexion, & c'est ce qu'il
eft bon de lui montrer.
La mélodie naît de l'enchainement de
plufieurs fons qui forment les chants &
que l'harmonie fortifie par d'autres fons
ajoutés , mais ces derniers. ne s'ajoûrent
qu'après le chant imaginé , & celui qui
138 MERCURE DE FRANCE.
chercheroit un clrant fur une baffe donnée,
reffembleroit à peu près à celui qui rempliroit
des bouts rimés. C'eft au chant à
fuggérer l'harmonie , & non pas à l'harmonie
à fuggerer les chants.
Faire une baffe , y ajuster un - deffus ,
mettre des paroles fur ce deffus , voilà ce
qu'on pourroit appeller commencer le deffein
d'une figure par le pied d'eftal , & l'achever
par la tête. On peut quelquefois
fe propofer , tant en peinture qu'en Mufique
, ces efpeces de défis , & même s'en
tirer heureufement ; mais ce n'eft pas la
marche ordinaire du génie. La nature entraine
d'abord & prefqu'invinciblement
le Compofiteur dans les routes de la mélodie
, furtout quand il eft plein du ſujet
qu'il veut rendre , mais M. de Serre n'eft
pas obligé d'avoir fenti cet attrait mufical
, ni par conféquent d'en tirer toutes
les vérités qui en découlent. L'harmonie
eft fille de l'expérience & de l'art ; la mélodie
eft fille de la nature & du génie Les
charmes de celle - ci fe font fentir aux perfonnes
les moins expérimentées ; l'habi
tude feule apprend à fentir & à goûter
F'harmonie. La plus belle harmonie trouble
les oreilles qui n'y font pas faites. Un
payfan ne pourra fupporter l'enfemble d'un
duo de flûtesdont les parties l'auront émerMA
I. 1.752. 139
t
veillé tour-à- tour ; & puiſque j'en fuis fue
eet article , on me permettra de rapporter
l'idée d'un homme de lettres qui m'a
toujours paru fort jufte ; c'eft qu'il y auroit
un moyen de rendre un enfant excellent
juge en Mulique , fans lui faire lire ou
chanter une note . Pour cet effet , il faudroit
qu'il y eût dans fon éducation une
partie muficale ; cette partie confifteroit à
lui faire entendre avec atttention un beau
folo , de lui répéter ce folo , jufqu'à ce quele
chant lui en fût extrêmement familier ;
d'y joindre alors un accompagnement de
quelques notes difperfées , & mifes en des .
endroits firares & fi choifis, que le chant de
deffus n'en fût prefque point alteré ; de rendre
enfuite Faccompagnement un peu plus :
fuivi, puis tout- à fait continu ; enfin con-
: tinu , & chantant,pour accoutumer ainfi fes.
jeunes oreilles à faifir diftinctement deux.
parties à la fois , puis trois , quatre ; &
à la longue à juger très-folidement d'un
choeur entier , facilité qu'elles n'acquereront
jamais , tant qu'elles feront abandondonnées
à elles - mêmes , & qu'on ne les
conduira infenfiblement de la notion .
du fimple , à celle du compofé .
pas
Je prie M. de Serre de confidérer que
cet exercice eft prefque fuperflu pour la
mélodie , furtout lorfque les chants font140
MERCUREDE FRANCE:
faciles & naturels , & qu'un Compofiteur
ne s'eft pas propofé de faire preuve d'habileté
en traverfant avec rapiditéune fuite
demodulations bizares moins afforties par
le goût , qu'amenées & contraintes par la
connnoiffance de l'art. J'ai entendu raconter
du célébre M. Geminiani , que quand
il avoit un adagio touchant & pathetique
à compofer, il commençoit par fe recueillir
en lui- même , à fe repréfenter les plus
grands malheurs , la mort de fes enfans
le défefpoir de fa femme , l'incendie de fa
maifon , l'abandon de tous les amis , &
que quand il étoit bien affecté de toutes
ces cruelles peintures , alors il prenoit føn
violon & fe livroit aux lugubres images
errantes dans fon imagination. M. de Serre
croit - il , en bonne foi , que ce fût l'harmonie
qui occupoit alors principalement
le célébreMuficien dont je viens de parler.
M. de Serre ne manquera pas de me dire
que le fon confidéré phyfiquement n'exifte
point feul & que fes vibrations l'offrent
toujours avec fa tierce , fa quinte & fon
octave. Il me dira encore que ce fon
donné , paffe de préférence à fa quinte ,
à fa tierce , &c. . . . . mmaaiiss que réfulteroit-
il de ce phénomene ? Que nous tenons
de la naure la mélodie , qu'elle nous
Luggére l'harmonie , & qu'elle nous pré-
...
MAL. 1752. 141
f
Tente la route de plufieurs fons à la fois ;
c'est là tout; mais un Compofiteur fait-il
un morceau de mélodie ? Forme-t -il des
chants ? Il ne fuit alors que fon génie ;
fes tours de chant font reguliers , ils
produiront une belle modulation , une
belle harmonie ; fi le morceau manque
par la mélodie tout l'édifice s'écroulera
; le Compofiteur aura beau fe tourmenter,
mettre confonances fur diffonances
, diflonances fur confonances , multiplier
les traits , parcourir des modulations
, le tout fera fort fçavant & fort
mauvais.
Veut-on qu'une Mufique foit belle ?
Que le chant en foit bien conçû , qu'il
ait un caractere de force & de vérité ; que
cette expreflion donne lieu à des cordes
d'harmonie & à des modulations piquantes
, à des détails d'harmonie naturelle, & c.
tous ces acceffoires acheveront la peinture.
Voilà les fleurs que l'art doit apprendre à
cueillir: c'eftce qu'onpourroit appellerdars
un tableau,fonds de payfage , architecture ,
draperies , & autres parties fubordonnées ,
qui avec le coloris, complexent l'harmonie
du tableau . Mais c'eft aux traits du deffein ,
aux caracteres des figures , à la nature du
Lujet , aux contours agréables à donner
de l'expreffion aux têtes , du gefte aux fi142
, MERCURE DE FRANCE.
gures , de la vie au tout. Voilà la mélodie
, le refte n'eft que d'accompagnement
& d'harmonie. M. de Serre peut voir par
l'attention que j'ai à tirer mes comparai
fons de fon talent , combien je ferois flatté
qu'il m'entendît . ·
参
En un mot , eft ce la rime en poëfie ,
la cadence des fillabes , l'harmonie du vers
qui forment la poësie , ou plutôt le ftile ,
les penfées , les images , les expreffions ,
les peintures ? Combien de morceaux de
mufique où le chant nous ravit , & où les
parties d'accompagnement méritent à pei
ne notre attention ? Les accompagnemens
dans tous les arts d'imitation ne font beauté
, qu'autant qu'ils ajoûtent à l'expreffion
des parties principales. Je conviens qu'en
mufique ce n'eft pas du concours de ces deux
fources qu'il peut fortir un tout également
fatisfaisant pour l'efprit & pour l'organe ;
mais je n'ai garde de prendre l'acceffoire
pour le principal.
Ceft dans le deffein de perfectionner la
mélodie & l'harmonie que j'ai propofé un
troifiéme mode : j'ai cru que ce mode donnoit
plus de liberté , plus de variété & dans
les parties principales & dans les fubordonnées
; que le paffage d'un accord à un autre
, la différence du majeur au mineur
dans la tierce , le progrès d'un femi- ton à
1
MAI. 7752. 143
T'octave déterminoient notre oreille en faveur
de tel ou tel mode ; les intervalles de
tierce , quarte ou quinte donnés par la
nature , le progrès d'un ton à l'octave ,
auroient le même privilege , qu'on me
fçauroit quelque gré d'avoir indiqué un
moyen de paffer fans embarras à travers
une fuite de modulations indécifes où l'on
avoit été juſqu'à préſent très expofé à s'égarer
, &c. ... . Telle a été la baſe fur
laquelle j'ai établi le mode mixte ; quelques
Connoiffeurs , entre lefquels je me
fais un honneur de citer M. Rouffeau de
Geneve , ont approuvé ma tentative ; les
autres pourront peut-être dans la fuite en -
juger mieux , fur des morceaux propres
à ce genre , que fur les raifons de mes cenfeurs
qui ne m'ont jufqu'à préfent para ni
affez fortes ni affez claires , pour me faire
changer d'avis .
د
Je fupplie M. de Serre une autre fois de
bannir de fes écrits fur la Mufique , Donquichotte
, la Myologie , la Phyfiologie.
l'Aftronomie , le flux & reflux de la Mer ,
qui n'y ont que faire , & de fonger que
tout cet étalage ne tend gueres à prouver
qu'un mode eft bon ou mauvais. Lorfque
je l'entends débuter en ces termes , le fon
mi eft le pricipal du mode lami ; & c'eft le
centre harmonique dans amila ; elami &
7
144 MERCURE DE FRANCE.
amila ne différe que par le choix du fon
initial qui dans un des cas eft mi, & la dans
l'autre j'efpérai que ce début fimple &
rélatif à l'art , nous meneroit à quelque
chofe ; mais point du tout , il s'écarte
bientôt de fa route pour m'entraîner tout
à traver champs au tribunal de l'harmonie.
Je conviens que ce tribunal eft bon , mais
ne me paroît pas competent ici , & je
rois pouvoir m'en tenir à celui de la méodie
, jufquà ce qu'il plaife à M. de Serre
le me détromper.
J'ajoûterai feulement que le fyftème des
atins avoit douze modes ; que ces modes
A réduifoient à deux , auffi-tôt que l'harnie
fe fut arrogé l'empire fur la
lodie ; alors il ne refta prefque plus de
iges de la Mufique ancienne , elle perbeaucoup
de fa richeffe , mais elle ne
t aucun de fes admirateurs. Quelle
... bizarrerie de ces admirateurs! Ils continuent
d'attribuer à cette Mufique ancien
ne les effets les plus inouis ; ils ne ceffent
de rabaiffer la nôtre par les éloges qu'ils
lui donnent ; ce font des plaintes , des regrets
, des comparaifons odieufes que nos
plus beaux morceaux n'interrompent point;
& lorfqu'un moderne s'élance du chemin
batu & cherche à rouvrir les fources abandonnées
des prodiges de la Mufique ancienne
,
MAI. 17526 145
cienne, il ne rencontre que des ironies, des
injures , des critiques , des contradictions ,
& c.. qu'on nous dife une bonne fois que la
Mufique des anciens étoit déteftable , afin
que nous ceffions de courir en vain après des
chants perdus qui ne méritent pas la peine
d'être retrouvés , ou fi l'on perfifte à foûtenir
que la Mufique moderne a beaucoup
3 gagner dans cette recherche , qu'on applaudiffe
donc à nos efforts & qu'on nous
encourage .
En attendant que le Public fente cette
contradiction de fes jugemens , M. de
Serre me permettra de lui repréfenter , à
lui qui n'eft pas un homme de la foule , à
lui qui a des oreilles ; que l'adoption du
mode mixte augmente notre fond , n’altere
point nos principes , & ne nous induit
en aucune erreur ; que je m'en fuis
fervi avec fuccés ; qu'un autre pourra s'en
fervir avec le même avantage au moins ;
qu'étant de plus grandes reflources que
l'Enfarmonique qui ne nous fournit que
des paffages , il feroit ridicule de le prof
crire , lui qui nous fournit des chants fuivis
; que mon exemple n'autorifera perfonne
à prendte pour initiales d'autres
notes de l'octave , & abigarer notre Mufique
d'une foule de modes inconnus ;
qu'il eft démontré que le mode mixte eft
G
146 MERCURE DE FRANCE.
J
1
foit
le feul qu'on puiffe ajoûter aux deux
autres ; que toute autre initiale qu'on prît,
il en résulteroit une gamme trop vicieuſe
pour la mélodie , foit pour l'harmo
nie ; & qu'il eft même furprenant qu'on
n'ait pas employé contre le mode d'Elami ,
les raifons par lefquelles j'ai rejette les autres
gammes .
On a abandonné le mode plagal , dit
M. Broffard , & on s'en eft tenu à l'autentique
, parce que le premier étoit comme
le collateral de celui- ci , & naiffoit , pour
ainfi dire , de fon extenfion . Quand M.
de Serre fe feroit appuié de cette autorité ,
je ne m'en tiendrois pas pour mieux combattu
. Il ne s'agit ici ni de l'opinion de M.
Broffard , ni de celle de M. de Serre , ni
de la mienne , mais du fentiment de l'organe
& de la raifon ; & la fuppreffion du
mode plagal ne la juftifie nullement .
Je paffe enfin aux propofitions qui terminent
le dernier écrit de M. de Serre. Il
dit qu'un accord diffonant porte toujours
fur un doubleffon fondamental. Qu'il me
foit permis de lui demander :
1. Quels font les deux fondamentaux
de l'accord de feptumi de la dominante
tonique fol , dans le ton de ut , fol , fi ,
re , fa.
2. Pourquoi dans la progreffion fonMA
I. 1752:
147
damentale , il fe trouve de fa à fi , un
intervalle de fauffe quinte en defcendant ,
ou de triton en montant , deux intervalles
contraires à la mélodie.
3°. Quelle forte d'accord peut joindre
en montant , la dominante à la fixiéme note
, & cette fixiéme à la fenfible.
4°. Pourquoi dans les progreffions de
tierce , quarte ou quinte , le deffus eft
dans un mode & la baffe dans un autre.
5°. Pourquoi un deffus pris féparément
& fuppofé comme baffe , comporte une
harmonie qui n'eft plus la même , quand on
vient à y faire une baffe continue.
Je ne connois perfonne à qui je puiſſe
m'adreffer à plus jufte titre qu'à M. de
Serre qui paroît étudier l'harmonie en Philofophe
; mais qu'il me permette de l'avertir
que s'il fe propofe de m'éclairer moi &
beaucoup d'autres chetifs Muficiens , gens
ignares & non lettres comme moi , il faut
qu'il ait la bonté de changer de ton ; de
defcendre en notre faveur des hautes regions
où il fe plaît à planer au- delà de notre
vûë, & de marcher terre à terre ,
terre , fans
quoi les oracles continuant de nous être
inintelligibles , je me croirai difpenfé de
l'interroger & de lui répondre..
Deffertation où l'on examine les droits de ba
mélodie de l'harmonie , pour fervir de
réponse aux réflexions de M. de Serre , inferées
dans le Mercure de Janvier. Par
M. Blainville.
LE but de M.de Serre dans les deux
réponses étoit apparemment ou de
m'éclaircir , ou d'amufer le public . La prenie
re , fous le nom de Philetius , très- laconique
, ne m'a rien appris ; la feconde,
fous le nom propre de l'Auteur , plus éten
duë , ne m'a pas inftruit davantage ; mais
peut-être ont- elles toutes deux amuſé d'autres
Lecteurs ; Ainfi foit il.
J'ai avancé que la mélodie avoit beaucoup
plus de pouvoir fur l'oreille que
T'harmonie , & M. de Serre en eft fort
furpris. Il n'a vraisemblablement
fait là
deffus qu'une femi- réflexion, & c'est ce qu'il
eft bon de lui montrer.
La mélodie naît de l'enchainement de
plufieurs fons qui forment les chants &
que l'harmonie fortifie par d'autres fons
ajoutés , mais ces derniers. ne s'ajoûrent
qu'après le chant imaginé , & celui qui
138 MERCURE DE FRANCE.
chercheroit un clrant fur une baffe donnée,
reffembleroit à peu près à celui qui rempliroit
des bouts rimés. C'eft au chant à
fuggérer l'harmonie , & non pas à l'harmonie
à fuggerer les chants.
Faire une baffe , y ajuster un - deffus ,
mettre des paroles fur ce deffus , voilà ce
qu'on pourroit appeller commencer le deffein
d'une figure par le pied d'eftal , & l'achever
par la tête. On peut quelquefois
fe propofer , tant en peinture qu'en Mufique
, ces efpeces de défis , & même s'en
tirer heureufement ; mais ce n'eft pas la
marche ordinaire du génie. La nature entraine
d'abord & prefqu'invinciblement
le Compofiteur dans les routes de la mélodie
, furtout quand il eft plein du ſujet
qu'il veut rendre , mais M. de Serre n'eft
pas obligé d'avoir fenti cet attrait mufical
, ni par conféquent d'en tirer toutes
les vérités qui en découlent. L'harmonie
eft fille de l'expérience & de l'art ; la mélodie
eft fille de la nature & du génie Les
charmes de celle - ci fe font fentir aux perfonnes
les moins expérimentées ; l'habi
tude feule apprend à fentir & à goûter
F'harmonie. La plus belle harmonie trouble
les oreilles qui n'y font pas faites. Un
payfan ne pourra fupporter l'enfemble d'un
duo de flûtesdont les parties l'auront émerMA
I. 1.752. 139
t
veillé tour-à- tour ; & puiſque j'en fuis fue
eet article , on me permettra de rapporter
l'idée d'un homme de lettres qui m'a
toujours paru fort jufte ; c'eft qu'il y auroit
un moyen de rendre un enfant excellent
juge en Mulique , fans lui faire lire ou
chanter une note . Pour cet effet , il faudroit
qu'il y eût dans fon éducation une
partie muficale ; cette partie confifteroit à
lui faire entendre avec atttention un beau
folo , de lui répéter ce folo , jufqu'à ce quele
chant lui en fût extrêmement familier ;
d'y joindre alors un accompagnement de
quelques notes difperfées , & mifes en des .
endroits firares & fi choifis, que le chant de
deffus n'en fût prefque point alteré ; de rendre
enfuite Faccompagnement un peu plus :
fuivi, puis tout- à fait continu ; enfin con-
: tinu , & chantant,pour accoutumer ainfi fes.
jeunes oreilles à faifir diftinctement deux.
parties à la fois , puis trois , quatre ; &
à la longue à juger très-folidement d'un
choeur entier , facilité qu'elles n'acquereront
jamais , tant qu'elles feront abandondonnées
à elles - mêmes , & qu'on ne les
conduira infenfiblement de la notion .
du fimple , à celle du compofé .
pas
Je prie M. de Serre de confidérer que
cet exercice eft prefque fuperflu pour la
mélodie , furtout lorfque les chants font140
MERCUREDE FRANCE:
faciles & naturels , & qu'un Compofiteur
ne s'eft pas propofé de faire preuve d'habileté
en traverfant avec rapiditéune fuite
demodulations bizares moins afforties par
le goût , qu'amenées & contraintes par la
connnoiffance de l'art. J'ai entendu raconter
du célébre M. Geminiani , que quand
il avoit un adagio touchant & pathetique
à compofer, il commençoit par fe recueillir
en lui- même , à fe repréfenter les plus
grands malheurs , la mort de fes enfans
le défefpoir de fa femme , l'incendie de fa
maifon , l'abandon de tous les amis , &
que quand il étoit bien affecté de toutes
ces cruelles peintures , alors il prenoit føn
violon & fe livroit aux lugubres images
errantes dans fon imagination. M. de Serre
croit - il , en bonne foi , que ce fût l'harmonie
qui occupoit alors principalement
le célébreMuficien dont je viens de parler.
M. de Serre ne manquera pas de me dire
que le fon confidéré phyfiquement n'exifte
point feul & que fes vibrations l'offrent
toujours avec fa tierce , fa quinte & fon
octave. Il me dira encore que ce fon
donné , paffe de préférence à fa quinte ,
à fa tierce , &c. . . . . mmaaiiss que réfulteroit-
il de ce phénomene ? Que nous tenons
de la naure la mélodie , qu'elle nous
Luggére l'harmonie , & qu'elle nous pré-
...
MAL. 1752. 141
f
Tente la route de plufieurs fons à la fois ;
c'est là tout; mais un Compofiteur fait-il
un morceau de mélodie ? Forme-t -il des
chants ? Il ne fuit alors que fon génie ;
fes tours de chant font reguliers , ils
produiront une belle modulation , une
belle harmonie ; fi le morceau manque
par la mélodie tout l'édifice s'écroulera
; le Compofiteur aura beau fe tourmenter,
mettre confonances fur diffonances
, diflonances fur confonances , multiplier
les traits , parcourir des modulations
, le tout fera fort fçavant & fort
mauvais.
Veut-on qu'une Mufique foit belle ?
Que le chant en foit bien conçû , qu'il
ait un caractere de force & de vérité ; que
cette expreflion donne lieu à des cordes
d'harmonie & à des modulations piquantes
, à des détails d'harmonie naturelle, & c.
tous ces acceffoires acheveront la peinture.
Voilà les fleurs que l'art doit apprendre à
cueillir: c'eftce qu'onpourroit appellerdars
un tableau,fonds de payfage , architecture ,
draperies , & autres parties fubordonnées ,
qui avec le coloris, complexent l'harmonie
du tableau . Mais c'eft aux traits du deffein ,
aux caracteres des figures , à la nature du
Lujet , aux contours agréables à donner
de l'expreffion aux têtes , du gefte aux fi142
, MERCURE DE FRANCE.
gures , de la vie au tout. Voilà la mélodie
, le refte n'eft que d'accompagnement
& d'harmonie. M. de Serre peut voir par
l'attention que j'ai à tirer mes comparai
fons de fon talent , combien je ferois flatté
qu'il m'entendît . ·
参
En un mot , eft ce la rime en poëfie ,
la cadence des fillabes , l'harmonie du vers
qui forment la poësie , ou plutôt le ftile ,
les penfées , les images , les expreffions ,
les peintures ? Combien de morceaux de
mufique où le chant nous ravit , & où les
parties d'accompagnement méritent à pei
ne notre attention ? Les accompagnemens
dans tous les arts d'imitation ne font beauté
, qu'autant qu'ils ajoûtent à l'expreffion
des parties principales. Je conviens qu'en
mufique ce n'eft pas du concours de ces deux
fources qu'il peut fortir un tout également
fatisfaisant pour l'efprit & pour l'organe ;
mais je n'ai garde de prendre l'acceffoire
pour le principal.
Ceft dans le deffein de perfectionner la
mélodie & l'harmonie que j'ai propofé un
troifiéme mode : j'ai cru que ce mode donnoit
plus de liberté , plus de variété & dans
les parties principales & dans les fubordonnées
; que le paffage d'un accord à un autre
, la différence du majeur au mineur
dans la tierce , le progrès d'un femi- ton à
1
MAI. 7752. 143
T'octave déterminoient notre oreille en faveur
de tel ou tel mode ; les intervalles de
tierce , quarte ou quinte donnés par la
nature , le progrès d'un ton à l'octave ,
auroient le même privilege , qu'on me
fçauroit quelque gré d'avoir indiqué un
moyen de paffer fans embarras à travers
une fuite de modulations indécifes où l'on
avoit été juſqu'à préſent très expofé à s'égarer
, &c. ... . Telle a été la baſe fur
laquelle j'ai établi le mode mixte ; quelques
Connoiffeurs , entre lefquels je me
fais un honneur de citer M. Rouffeau de
Geneve , ont approuvé ma tentative ; les
autres pourront peut-être dans la fuite en -
juger mieux , fur des morceaux propres
à ce genre , que fur les raifons de mes cenfeurs
qui ne m'ont jufqu'à préfent para ni
affez fortes ni affez claires , pour me faire
changer d'avis .
د
Je fupplie M. de Serre une autre fois de
bannir de fes écrits fur la Mufique , Donquichotte
, la Myologie , la Phyfiologie.
l'Aftronomie , le flux & reflux de la Mer ,
qui n'y ont que faire , & de fonger que
tout cet étalage ne tend gueres à prouver
qu'un mode eft bon ou mauvais. Lorfque
je l'entends débuter en ces termes , le fon
mi eft le pricipal du mode lami ; & c'eft le
centre harmonique dans amila ; elami &
7
144 MERCURE DE FRANCE.
amila ne différe que par le choix du fon
initial qui dans un des cas eft mi, & la dans
l'autre j'efpérai que ce début fimple &
rélatif à l'art , nous meneroit à quelque
chofe ; mais point du tout , il s'écarte
bientôt de fa route pour m'entraîner tout
à traver champs au tribunal de l'harmonie.
Je conviens que ce tribunal eft bon , mais
ne me paroît pas competent ici , & je
rois pouvoir m'en tenir à celui de la méodie
, jufquà ce qu'il plaife à M. de Serre
le me détromper.
J'ajoûterai feulement que le fyftème des
atins avoit douze modes ; que ces modes
A réduifoient à deux , auffi-tôt que l'harnie
fe fut arrogé l'empire fur la
lodie ; alors il ne refta prefque plus de
iges de la Mufique ancienne , elle perbeaucoup
de fa richeffe , mais elle ne
t aucun de fes admirateurs. Quelle
... bizarrerie de ces admirateurs! Ils continuent
d'attribuer à cette Mufique ancien
ne les effets les plus inouis ; ils ne ceffent
de rabaiffer la nôtre par les éloges qu'ils
lui donnent ; ce font des plaintes , des regrets
, des comparaifons odieufes que nos
plus beaux morceaux n'interrompent point;
& lorfqu'un moderne s'élance du chemin
batu & cherche à rouvrir les fources abandonnées
des prodiges de la Mufique ancienne
,
MAI. 17526 145
cienne, il ne rencontre que des ironies, des
injures , des critiques , des contradictions ,
& c.. qu'on nous dife une bonne fois que la
Mufique des anciens étoit déteftable , afin
que nous ceffions de courir en vain après des
chants perdus qui ne méritent pas la peine
d'être retrouvés , ou fi l'on perfifte à foûtenir
que la Mufique moderne a beaucoup
3 gagner dans cette recherche , qu'on applaudiffe
donc à nos efforts & qu'on nous
encourage .
En attendant que le Public fente cette
contradiction de fes jugemens , M. de
Serre me permettra de lui repréfenter , à
lui qui n'eft pas un homme de la foule , à
lui qui a des oreilles ; que l'adoption du
mode mixte augmente notre fond , n’altere
point nos principes , & ne nous induit
en aucune erreur ; que je m'en fuis
fervi avec fuccés ; qu'un autre pourra s'en
fervir avec le même avantage au moins ;
qu'étant de plus grandes reflources que
l'Enfarmonique qui ne nous fournit que
des paffages , il feroit ridicule de le prof
crire , lui qui nous fournit des chants fuivis
; que mon exemple n'autorifera perfonne
à prendte pour initiales d'autres
notes de l'octave , & abigarer notre Mufique
d'une foule de modes inconnus ;
qu'il eft démontré que le mode mixte eft
G
146 MERCURE DE FRANCE.
J
1
foit
le feul qu'on puiffe ajoûter aux deux
autres ; que toute autre initiale qu'on prît,
il en résulteroit une gamme trop vicieuſe
pour la mélodie , foit pour l'harmo
nie ; & qu'il eft même furprenant qu'on
n'ait pas employé contre le mode d'Elami ,
les raifons par lefquelles j'ai rejette les autres
gammes .
On a abandonné le mode plagal , dit
M. Broffard , & on s'en eft tenu à l'autentique
, parce que le premier étoit comme
le collateral de celui- ci , & naiffoit , pour
ainfi dire , de fon extenfion . Quand M.
de Serre fe feroit appuié de cette autorité ,
je ne m'en tiendrois pas pour mieux combattu
. Il ne s'agit ici ni de l'opinion de M.
Broffard , ni de celle de M. de Serre , ni
de la mienne , mais du fentiment de l'organe
& de la raifon ; & la fuppreffion du
mode plagal ne la juftifie nullement .
Je paffe enfin aux propofitions qui terminent
le dernier écrit de M. de Serre. Il
dit qu'un accord diffonant porte toujours
fur un doubleffon fondamental. Qu'il me
foit permis de lui demander :
1. Quels font les deux fondamentaux
de l'accord de feptumi de la dominante
tonique fol , dans le ton de ut , fol , fi ,
re , fa.
2. Pourquoi dans la progreffion fonMA
I. 1752:
147
damentale , il fe trouve de fa à fi , un
intervalle de fauffe quinte en defcendant ,
ou de triton en montant , deux intervalles
contraires à la mélodie.
3°. Quelle forte d'accord peut joindre
en montant , la dominante à la fixiéme note
, & cette fixiéme à la fenfible.
4°. Pourquoi dans les progreffions de
tierce , quarte ou quinte , le deffus eft
dans un mode & la baffe dans un autre.
5°. Pourquoi un deffus pris féparément
& fuppofé comme baffe , comporte une
harmonie qui n'eft plus la même , quand on
vient à y faire une baffe continue.
Je ne connois perfonne à qui je puiſſe
m'adreffer à plus jufte titre qu'à M. de
Serre qui paroît étudier l'harmonie en Philofophe
; mais qu'il me permette de l'avertir
que s'il fe propofe de m'éclairer moi &
beaucoup d'autres chetifs Muficiens , gens
ignares & non lettres comme moi , il faut
qu'il ait la bonté de changer de ton ; de
defcendre en notre faveur des hautes regions
où il fe plaît à planer au- delà de notre
vûë, & de marcher terre à terre ,
terre , fans
quoi les oracles continuant de nous être
inintelligibles , je me croirai difpenfé de
l'interroger & de lui répondre..
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Résumé : D[i]ssertation où l'on examine les droits de la mélodie & de l'harmonie, pour servir de réponse aux réflexions de M. de Serre, inserées dans le Mercure de Janvier. Par M. Blainville.
M. Blainville réagit aux propos de M. de Serre sur les droits de la mélodie et de l'harmonie en musique. Il affirme que la mélodie, issue de l'enchaînement naturel des sons formant les chants, exerce une influence plus puissante sur l'oreille que l'harmonie, qui renforce ces sons par des ajouts. La mélodie, considérée comme naturelle et géniale, précède l'harmonie, fruit de l'expérience et de l'art. Pour illustrer ce point, Blainville cite l'exemple d'un paysan incapable de tolérer un duo de flûtes harmonieux. Il propose une méthode pour former un jeune critique musical en l'entraînant à distinguer plusieurs parties musicales simultanément. Blainville critique ceux qui favorisent les modulations complexes au détriment des mélodies naturelles, mentionnant Geminiani qui composait des adagios en s'inspirant de ses malheurs personnels. Il soutient que la beauté musicale repose sur un chant bien conçu, exprimant force et vérité, et que l'harmonie et les modulations doivent enrichir cette expression. Le texte aborde également les éléments principaux et secondaires dans les arts, soulignant l'importance des éléments fondamentaux pour exprimer l'essence d'une œuvre. Blainville introduit le 'mode mixte', qu'il juge offrant plus de liberté et de variété, approuvé par des experts comme Rousseau de Genève. Il critique l'idéalisation excessive de la musique ancienne et défend son mode mixte comme enrichissant la musique sans altérer ses principes fondamentaux. Il rejette les autres gammes comme trop nuisibles pour la mélodie et l'harmonie. Enfin, Blainville conteste la suppression du mode plagal et pose des questions critiques sur les propositions de M. de Serre concernant les fondamentaux des accords, les intervalles mélodiques et les progressions harmoniques. Il demande des explications plus claires et accessibles pour les musiciens moins érudits.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3264
p. 187-192
LETTRE. De M. Grimm à M. l'Abbé Raynal, sur les remarques au sujet de sa lettre d'Omphale. A Paris ; le jour de Pâques, 2 Avril 1752, à la sortie du Concert.
Début :
Permettez, Monsieur, que je m'adresse à vous pour faire mes remerciemens à l'inconnu qui, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE. De M. Grimm à M. l'Abbé Raynal, sur les remarques au sujet de sa lettre d'Omphale. A Paris ; le jour de Pâques, 2 Avril 1752, à la sortie du Concert.
LETTRE.
De M. Grimm à M. l'Abbé Raynal, sur
les remarques au sujet de sa lettre d'Omphale.
A Paris ; le jour de Pâques, 2
Avril 1752, à la sortie du Concert.
Permettez, Monsieur, que je m'adresse à vous
pour faire mes remerciemens à l'inconnu qui,
par une suite de sa déférence pour vos conseils,
a bien voulu enrichit ma lettre fur Omphale de ses
remarques, & sur tout au public qui a daigné juger
avec indulgence une Brochure dans laquelle il n'a,
pu trouver d'autre mérite qu'un grand zéle pour la-
vérité, & pour le bien de l'art. Comme on est
toujours timide quand on hazarde des principes
qui ne peuvent pas être du goût de tout le mon-
de; j'avoue que le jugement trop favorable que
vous en avez bien voulu porter, ne m'avoit point
entiérement rassuré; j'avois besoin des temarques
qui viennent de paroître, pour m'affermir dana
tout ce que j'avois dit.
Cependant la reconnoissance que je dois à l'Au-
teur ne m'empêchera pas de relever l'injustice
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a faite à un hom ne de mérite, qu'il me per-
mettra du moins d'appeller mon Contemporain.
J'ose aussi l'assurer que je n'accorde pas aussi legé-
rement qu'il semble le croire, des places autour
du grand Pergolese, & que M. Adolphati, sans
avoir assez de célébrité pour mériter son suffrage
a un titre bien plus précieux pout être placé à co-
té de ce génie sublime. Ce ti:re, c'est son talent
& les preuves de son talent, ce sont les mor-
ceaux.
Che non mi disse un di, &c.
Siete barbare amate Stelle, &c.
Scherza, il Nocchier talora, &c.
Tu vuoi ch' io viva, o cara, &c.
Ch' io mai vi, possa lasciar d' amare, &c.
D'un genio che m' Accende
Et trente autres qu'apparemmeut l'Auteur des re-
marques ne connoît pas. J'ai cru devoir cet éclair-
cissement sur le mérite de M. Adolphati. Je ne me
pardonnerois pas d'avoir donné, quoique fort in-
directement, occasion à un artêt injuste pronon-
cé sans ménagement contre un homme dont le
génie est fait pour s'attiret l'admiration & les
suffrages de tous les gens d'esprit & de goût; du-
moins de ceux, qui se mélant de juger les Mu-
ficiens, sont obligés de se connoître en Musique.
En attendant que M. Adolphati mérite (par sa
célébrité l'estime de son Cenleur, je suis bien aise
de lui apprendre que ce Musicien vient d'avoir
pour la seconde fois un succès très-brillant à
l'Opéra de Genes, & en même tems un autre non
moins flatteur à Modene.
J'ose aussi l'assurer que je connois, peut-être
1751. 189
MAI.
sintant que lui les ouvrages, le mérite & le ta-
lent de M. Hasse & de M. Hendel mes Contem-
porains & mes Compatriotes, & que je suis tout
aussi glorieux que M. Hasse peut l'être lui- même
du tire de Saxon par excellence que les Italiens
lui ont donné, & qu'à leur imitation M. de Vol-
taire a conféré en France au Heros du fiécle. Si
j'avois cru pouvoir placer cet Artiste célébre à
côté de Pergolese (a) j'aurois été trop jaloux de
la gloire de ma Patrie pour y manquer. Mais ac
cabler les grands talens de louanges excessives &
outrées sans y attacher de sens ni de vérité,
c'est les outrager plûtôt que les honorer.
Au reste je nai pas voulu designer tous les
Autels d'un Temple assez décoré par les simples
noms qui s'y trouvent. J'avois mis peu d'art a sa
construction, & l'Auteur des remarques releve
avec raison, ma négligence. Quand, par exem-
ple, je parle de la façon dont Mlle Fel chante
l'Italien, je n'ai pas voulu dire qu'elle avoit fait
je ne sçais quelles découvertes, j'ai voulu dire fini-
plement que les Etiangers; (6) & entr'autres
(a) Tout le monde reconnoit le merite de Dan-
court & de Dufresny, mais personne ne s' est avise
de les placer à coté de Moliere aussi sublime aans son
genre, que le grand Corneille l'est quelquefois dans
le sien; tout comme I latée est aussi sublime dans le sien,
que Zo roastre dans un autre.
(b) C'ast-à- dire les Connoisseurs; car les Etran-
gers qui se melent de parler de Musique par air, ont
déja décidé avant que d'entendre, qu'une voix Fran-
çoise & sur tout la premiere voix Françoise, ne scau-
voit que très mal chanter l'Italion. Comme il n'y a
iei que lo nom qui les cheque, s' ils l'aiment mieux,
vous l'appellerons désormais la voix Euro péenne.
itized by Goog
190 MERCURE DE FRANCE.
mon Compatriote M. Hasse, outre une articula,
tion très-heureuse, & une expression très-agréa-
ble, lui trouvent je ne sçais quoi d'original dans son
chant, qui sans être précisément le goût de nos
voix Italiennes, convient très-bien au génie de
cette Musique; & si l'Auteur des remarques de-
mande en quoi consiste cette maniere originale
je lui dirai que Mlle Fel la doit à son organe
le plus siagulier & le plus égal que je connoisse.
C'est avec une voix par tout également franche
& legere qu'elle parcourt deux gammes & demie;
mais la nature qui lui a accordé cette faveur, n'en
est pas prodigue, & les voix ordinaires sont obli-
gées d'y suppléer par l'att. Voilà ce qu'on fait en
Italie & en France, avec cette différence que nos
voix ont trouvé le secret d'aller, sans être fran-
ches, par tout avec la même facilité, & de char-
mer l'oreille par le goût qu'elles scavent mettre
dans leurs tours & dans leurs passages; & qu'en
France on y supplée par des cris effectivement
très-capables d'affecter l'oreille par leur fremis-
sement sinistre.
J'ose l'assuret encore que je sçais un peu ce
que c'est que déclamer en Musique & que je viens
d'entendre au Concert le plus beau morceau de
déclamation qui existe. C'est le recit: Venite ado-
remus, chanté & déclamé par Mlle Fel d'une ma-
niere sublime & celeste, c'est-à-dire, convenable
au caractere que l'Auteur lui a donné; & je n'ai
pas non plus laissé échapper le petit morceau: Ho-
die si vocem ejus audieritis, qui ne sert que de transi-
tion à la reprise; mais qui est un modele de la plus
noble déclamation, & un trait de génie anquel
je n'ai rien trouvé de ressemblant dans tout ce
que j'ai entendu de Musique. Mais je veux qu'une
déclamation pathétique me déchire le cœur &
non pas les oreilles.
191
MAI.175
J'ose enfin l'assurer que personne n'admire plus
que moi le talent de l'Eleve du grand Tartinitz
mais je n'ai pas cru devoir rappellet au public ua
évenement qu'il pourroit trouver aujourd'hpi
beaucoup plus humiliant pour son goût, qu'il
ne le fut alors pour le talent de Monueur
Pagin.
Ce que je voudrois toujours rappeller an public,
dont je voudrois le temercier sans cesse, & à quoi
je croi que les Philosophes ont contribué, c'est
la justice qu'il trend aux vrais talens, c'est l'ad-
miration avec laquelle il a écouté cette semaine
les ches-d'oouvres de M. de Mondonville, c'est le
susfrage dont il a honoté ces deux hautbois (a)
singuliers, c'est la maniere dont il napplaudi aux
progrès de M. Gelin & à l'expression noble & pa-
phetique de cette autre basse-taillo admirable (6).
C'est l'enthousi isme si juste qu'il a marqué aujour-
d'hui après le morceau: A solis ortu, du petit
Motet de Focco, chanté d'unè n sniere si neu-
ve & si digne de cette voix qui sçait chanter; c'est-
enfin la façon dont il a accueilli-& encouragé un
enfant charmant; (c) qui a chanté différens
(a) MM. Pla, freres, de la Musique du Roi
dEspagne.
.
(b)M. Benoit,
(c) M. Richer Page de la Musique de la Cha-
pille du Roi, Souhaitons que cet enfant ne soche ja-
mais chanter la Musique de Lully, s'il est vrai
comme l'Auteur des remarques sur ma lettre le prè-
tand, qu'il faille des cris & des efforts pour la ren-
ddre; & prions ceux à qui sa jeunasse est confiée, de
me pas gater en lui un don aussi précieux que le
gout naturel; soit pur das cadonces trop fréquentes
dont le chant François fourmille, & qui ne servent
Mastres vOO
392 MERCURE DEFRANCE.
morceaux sans cris, sans efforts, avec justesse,
avec aisance & sur tout avec un goût très remar-
quable à son âge & dans son pays.
J'ai l'honneur d'être, &c.
3
qu'a ganter les voix & a fatiguer les oreilles; soit
par des morcenux qui ne sont pas faits pour être chan-
tés & que le public est d'ailleurs tout accoutumè à
ontendre executer en cris. En un mot, c'est l'arieite
de M. l'Abbé Blanchard qu'il nous a si bien chantée
& le Duo Non sunt loquelæ, dans le Motet Coli
enatrant que je prie ses Maitres de prendre pour mo-
dele duns le choix: de ses merceaux.
De M. Grimm à M. l'Abbé Raynal, sur
les remarques au sujet de sa lettre d'Omphale.
A Paris ; le jour de Pâques, 2
Avril 1752, à la sortie du Concert.
Permettez, Monsieur, que je m'adresse à vous
pour faire mes remerciemens à l'inconnu qui,
par une suite de sa déférence pour vos conseils,
a bien voulu enrichit ma lettre fur Omphale de ses
remarques, & sur tout au public qui a daigné juger
avec indulgence une Brochure dans laquelle il n'a,
pu trouver d'autre mérite qu'un grand zéle pour la-
vérité, & pour le bien de l'art. Comme on est
toujours timide quand on hazarde des principes
qui ne peuvent pas être du goût de tout le mon-
de; j'avoue que le jugement trop favorable que
vous en avez bien voulu porter, ne m'avoit point
entiérement rassuré; j'avois besoin des temarques
qui viennent de paroître, pour m'affermir dana
tout ce que j'avois dit.
Cependant la reconnoissance que je dois à l'Au-
teur ne m'empêchera pas de relever l'injustice
188 MERCURE DE FRANCE.
qu'il a faite à un hom ne de mérite, qu'il me per-
mettra du moins d'appeller mon Contemporain.
J'ose aussi l'assurer que je n'accorde pas aussi legé-
rement qu'il semble le croire, des places autour
du grand Pergolese, & que M. Adolphati, sans
avoir assez de célébrité pour mériter son suffrage
a un titre bien plus précieux pout être placé à co-
té de ce génie sublime. Ce ti:re, c'est son talent
& les preuves de son talent, ce sont les mor-
ceaux.
Che non mi disse un di, &c.
Siete barbare amate Stelle, &c.
Scherza, il Nocchier talora, &c.
Tu vuoi ch' io viva, o cara, &c.
Ch' io mai vi, possa lasciar d' amare, &c.
D'un genio che m' Accende
Et trente autres qu'apparemmeut l'Auteur des re-
marques ne connoît pas. J'ai cru devoir cet éclair-
cissement sur le mérite de M. Adolphati. Je ne me
pardonnerois pas d'avoir donné, quoique fort in-
directement, occasion à un artêt injuste pronon-
cé sans ménagement contre un homme dont le
génie est fait pour s'attiret l'admiration & les
suffrages de tous les gens d'esprit & de goût; du-
moins de ceux, qui se mélant de juger les Mu-
ficiens, sont obligés de se connoître en Musique.
En attendant que M. Adolphati mérite (par sa
célébrité l'estime de son Cenleur, je suis bien aise
de lui apprendre que ce Musicien vient d'avoir
pour la seconde fois un succès très-brillant à
l'Opéra de Genes, & en même tems un autre non
moins flatteur à Modene.
J'ose aussi l'assurer que je connois, peut-être
1751. 189
MAI.
sintant que lui les ouvrages, le mérite & le ta-
lent de M. Hasse & de M. Hendel mes Contem-
porains & mes Compatriotes, & que je suis tout
aussi glorieux que M. Hasse peut l'être lui- même
du tire de Saxon par excellence que les Italiens
lui ont donné, & qu'à leur imitation M. de Vol-
taire a conféré en France au Heros du fiécle. Si
j'avois cru pouvoir placer cet Artiste célébre à
côté de Pergolese (a) j'aurois été trop jaloux de
la gloire de ma Patrie pour y manquer. Mais ac
cabler les grands talens de louanges excessives &
outrées sans y attacher de sens ni de vérité,
c'est les outrager plûtôt que les honorer.
Au reste je nai pas voulu designer tous les
Autels d'un Temple assez décoré par les simples
noms qui s'y trouvent. J'avois mis peu d'art a sa
construction, & l'Auteur des remarques releve
avec raison, ma négligence. Quand, par exem-
ple, je parle de la façon dont Mlle Fel chante
l'Italien, je n'ai pas voulu dire qu'elle avoit fait
je ne sçais quelles découvertes, j'ai voulu dire fini-
plement que les Etiangers; (6) & entr'autres
(a) Tout le monde reconnoit le merite de Dan-
court & de Dufresny, mais personne ne s' est avise
de les placer à coté de Moliere aussi sublime aans son
genre, que le grand Corneille l'est quelquefois dans
le sien; tout comme I latée est aussi sublime dans le sien,
que Zo roastre dans un autre.
(b) C'ast-à- dire les Connoisseurs; car les Etran-
gers qui se melent de parler de Musique par air, ont
déja décidé avant que d'entendre, qu'une voix Fran-
çoise & sur tout la premiere voix Françoise, ne scau-
voit que très mal chanter l'Italion. Comme il n'y a
iei que lo nom qui les cheque, s' ils l'aiment mieux,
vous l'appellerons désormais la voix Euro péenne.
itized by Goog
190 MERCURE DE FRANCE.
mon Compatriote M. Hasse, outre une articula,
tion très-heureuse, & une expression très-agréa-
ble, lui trouvent je ne sçais quoi d'original dans son
chant, qui sans être précisément le goût de nos
voix Italiennes, convient très-bien au génie de
cette Musique; & si l'Auteur des remarques de-
mande en quoi consiste cette maniere originale
je lui dirai que Mlle Fel la doit à son organe
le plus siagulier & le plus égal que je connoisse.
C'est avec une voix par tout également franche
& legere qu'elle parcourt deux gammes & demie;
mais la nature qui lui a accordé cette faveur, n'en
est pas prodigue, & les voix ordinaires sont obli-
gées d'y suppléer par l'att. Voilà ce qu'on fait en
Italie & en France, avec cette différence que nos
voix ont trouvé le secret d'aller, sans être fran-
ches, par tout avec la même facilité, & de char-
mer l'oreille par le goût qu'elles scavent mettre
dans leurs tours & dans leurs passages; & qu'en
France on y supplée par des cris effectivement
très-capables d'affecter l'oreille par leur fremis-
sement sinistre.
J'ose l'assuret encore que je sçais un peu ce
que c'est que déclamer en Musique & que je viens
d'entendre au Concert le plus beau morceau de
déclamation qui existe. C'est le recit: Venite ado-
remus, chanté & déclamé par Mlle Fel d'une ma-
niere sublime & celeste, c'est-à-dire, convenable
au caractere que l'Auteur lui a donné; & je n'ai
pas non plus laissé échapper le petit morceau: Ho-
die si vocem ejus audieritis, qui ne sert que de transi-
tion à la reprise; mais qui est un modele de la plus
noble déclamation, & un trait de génie anquel
je n'ai rien trouvé de ressemblant dans tout ce
que j'ai entendu de Musique. Mais je veux qu'une
déclamation pathétique me déchire le cœur &
non pas les oreilles.
191
MAI.175
J'ose enfin l'assurer que personne n'admire plus
que moi le talent de l'Eleve du grand Tartinitz
mais je n'ai pas cru devoir rappellet au public ua
évenement qu'il pourroit trouver aujourd'hpi
beaucoup plus humiliant pour son goût, qu'il
ne le fut alors pour le talent de Monueur
Pagin.
Ce que je voudrois toujours rappeller an public,
dont je voudrois le temercier sans cesse, & à quoi
je croi que les Philosophes ont contribué, c'est
la justice qu'il trend aux vrais talens, c'est l'ad-
miration avec laquelle il a écouté cette semaine
les ches-d'oouvres de M. de Mondonville, c'est le
susfrage dont il a honoté ces deux hautbois (a)
singuliers, c'est la maniere dont il napplaudi aux
progrès de M. Gelin & à l'expression noble & pa-
phetique de cette autre basse-taillo admirable (6).
C'est l'enthousi isme si juste qu'il a marqué aujour-
d'hui après le morceau: A solis ortu, du petit
Motet de Focco, chanté d'unè n sniere si neu-
ve & si digne de cette voix qui sçait chanter; c'est-
enfin la façon dont il a accueilli-& encouragé un
enfant charmant; (c) qui a chanté différens
(a) MM. Pla, freres, de la Musique du Roi
dEspagne.
.
(b)M. Benoit,
(c) M. Richer Page de la Musique de la Cha-
pille du Roi, Souhaitons que cet enfant ne soche ja-
mais chanter la Musique de Lully, s'il est vrai
comme l'Auteur des remarques sur ma lettre le prè-
tand, qu'il faille des cris & des efforts pour la ren-
ddre; & prions ceux à qui sa jeunasse est confiée, de
me pas gater en lui un don aussi précieux que le
gout naturel; soit pur das cadonces trop fréquentes
dont le chant François fourmille, & qui ne servent
Mastres vOO
392 MERCURE DEFRANCE.
morceaux sans cris, sans efforts, avec justesse,
avec aisance & sur tout avec un goût très remar-
quable à son âge & dans son pays.
J'ai l'honneur d'être, &c.
3
qu'a ganter les voix & a fatiguer les oreilles; soit
par des morcenux qui ne sont pas faits pour être chan-
tés & que le public est d'ailleurs tout accoutumè à
ontendre executer en cris. En un mot, c'est l'arieite
de M. l'Abbé Blanchard qu'il nous a si bien chantée
& le Duo Non sunt loquelæ, dans le Motet Coli
enatrant que je prie ses Maitres de prendre pour mo-
dele duns le choix: de ses merceaux.
Fermer
3265
p. 215
APPROBATION.
Début :
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier, le Mercure de France, du mois de Mai. [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
APPROBATION.
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier,
le Mercure de France, du mois de Mai.
A Paris, le 29 Avril 1752.
LAVIROTTE.
J'ai lû, par ordre de Monseigneur le Chancelier,
le Mercure de France, du mois de Mai.
A Paris, le 29 Avril 1752.
LAVIROTTE.
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3267
p. 111-112
AUTRE.
Début :
En trois mots différens mon corps est divisé, [...]
Mots clefs :
Arc-en-ciel
3270
p. 80-102
DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Début :
MESSIEURS, Il n'est rien de si généralement reconnu que [...]
Mots clefs :
Académie des Jeux floraux, Lettres, Compagnie, Qualités, Académies, Esprit, Moeurs, Homme, Mérite, Académie, Confrères, Sujet, Compagnies littéraires, Homme sociable, Avantages, Honneur, Égards, Offenses, Paroles, Belles-lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
DISCOURS
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Qui a été lû dans une Séance de l'Académie
des Jeux Floraux, tenuë le 2 1 Mars 1752.
pour la réception de M. Rafin , Confeiller
au Parlement ; par M. de Ponfan , Tréſorier
de France , un des Académiciens.
MESSIEURS ,
Il n'eft rien de fi géneralement reconnu
que l'utilité des Académies ; on a fait voir
dans plufieurs Ouvrages que les Corps Litteraires
procurent de grands avantages à
l'Empire des Lettres , & ce qu'on a dit fur
ce fujet fe juftifie tous les jours par autant
d'experiences qu'il y a d'Académies . Mais
plus l'utilité des Académies eft démontrée,
plus il importe de foutenir les exercices
d'où naiffent tous ces avantages.
Pour y parvenir dans cette Compagnie,
il faut fur-tout s'attacher à réparer folidement
nos trop fréquentes pertes. Il n'eft
rien de plus effentiel pour maintenir l'ancien
éclat de cette Académie , que de nommer
des fujets dignes de fuccéder aux Confreres
qu'elle a le malheur de perdre ; fans
cette attention tout ce qu'on pourroit faire
JUILLET. 1752. 8 &
à fon avantage feroit entierement inutile ;
fe négliger fur cet article important , c'eft
anéantir ce Corps litteraire & le faper par
les fondemens.
Ces réflexions m'ont déterminé d'examiner
aujourd'hui quelles font les qualités
que doivent avoir les fujets propres à remplir
les places de Mainteneurs.
Je me flate , Meffieurs , de mériter votre
attention par l'importance & la nouveauté
de cette matiere ; perfonne que je fçache
ne l'a encore traitée.
Si l'Académie pouvoit efperer d'être auffi
heureufe à l'avenir fur le choix de fes
Confreres qu'elle l'a été jufqu'à préfent ,
rien ne feroit plus évidemment inutile que
de parler fur ce fujer. Les dernieres nominations
fourniffent de nouvelles preuves de
fon extrême bonheur dans les élections .
Le génie qui depuis plus de quatre fiécles
foutient avec honneur cette célébre
Compagnie , ne l'abandonne jamais dans
ces occafions importantes ; il a toujours
écarté malgré les follicitations & les brigues
tout ce qui auroit pû ternir fa gloire.
Nous éprouvons en ce jour les utiles , les
agréables effets de fa favorable protection ;
en fournirois avec plaifir des preuves
victorieufes s'il m'étoit permis d'empiétes
fur les droits de M. le Modérateur.
D.Y
82 MERCURE DE FRANCE.
Continuons , Meffieurs , de faire de bons
choix , il importe beaucoup de ne pas nous.
laiffer furprendre par des apparences quelquefois
trompeufes , les méprifes font fur
cette matiere d'une grande conféquence
elles deviennent irréparables.
Aucune confidération ne doit nous empêcher
d'examiner fi les Prétendans ont
toutes les qualités néceffaires pour être
admis dans cette Compagnie.
Mais , me dira-t'on , quelles font ces
qualités ne fuffit- il pas d'avoir cultivé
les Belles Lettres & de les aimer ?
Non , Meffieurs , cela ne fuffit pas ; vous
fçavez mieux que moi qu'il faut encore
avoir des moeurs douces & faciles , & polféder
ce qu'on appelle dans le monde le
fçavoir vivres fcience rare , plus difficile
à acquerir & tout au moins auffi néceffaire
dans les Compagnies académiques
que le bon goût & les connoiffances hu
maines.
On peut à tout âge fe perfectionner
dans l'étude des Belles- Lettres ; mais la
politeffe ne s'acquiert gueres que dans la
jeuneffe , c'est le fruit d'une heureuſe naiffance
, accompagnée d'une excellente édu
cation , bien difficile à prendre fi l'on ne
fréquente un peu jeune les, bonnes compagnies.
JUILLET.
1732 83:
Ce n'eſt
que par l'ufage du monde qu'on
peut acquerir des manieres de vivre , d'a
gir & de parler , civiles , polies & honnê
tes ; fans ce fecours on conferve prefque
Foujours des moeurs rudes & groffieres ,
on manque aux égards & aux bienséances ;,
on s'oublie jufqu'à tenir à fes confreres
des difcours defobligeans , qui les déterminent
quelquefois à s'éloigner de nos
affemblées .
Les perfonnes les mieux élevées font:
fouvent peu endurantes ; remplies d'atten
tions envers tout le monde , elles ont droit
d'être plus fenfibles quand on les offenſe .
Il faut remarquer , Meffieurs , qu'aucun
motif intéreffant n'engage à l'affiduité dans
les Académies ; de là vient qu'on prend
aifément le parti de fair les occafions d'ef
fuyer des propos impolis : un homme
fage & délicat ne veut s'expofer ni à les
fouffrir , ni à la néceffité de les repouffer .
Cet objet a paru fi important à notre
fage Légiflateur , dont la bonté , la douceur
&la politeffe faifoit le caractere dominant ,
qu'il a jugé néceffaire d'établir une Loi
bien rigoureufe. Voici comment il s'explique
à l'article 22 des Statuts qu'il a dreffés
pour cette Compagnie , & que Louis XIV.
a autorifés par fes Lettres Patentes.
Si quelqu'un de ce Corps offenfe le Chan-
Dvj.
84 MERCURE DE FRANCE.
celier ou un des Mainteneurs ou des Maîtres,
il pourra être exclu du Corps.
Vous voyez , Meffieurs , que pour des
paroles outrageufes on encourt une peine
des plus griéves , que feroit- ce fi cette of
fenfe étoit fous les yeux du Public ?
M. de Laloubere n'a pas prévu ce cas ,
il a cru fans doute qu'il n'étoit pas poffible
qu'un Membre de cette Compagnie pût jamais
être Auteur d'un Ecrit injurieux , it
n'a craint que ce qui peut quelquefois
échaper dans la vivacité & le feu de la
difpute.
Le prudent Réformateur de nos Jeux a
cru également inutile d'exclure du nombre
des Propofés pour remplir une place vacante
, tous ceux qui auroient eu la témérité
de parler ou d'écrire contre la Compagnie
ou contre quelqu'un de ceux qui
la compofent ; il a fans doute jugé que
la fage Loi qui exclut du Corps celui qui
offenfe le Chancelier ou un des Mainteneurs
, en interdit l'entrée à toutes les perfonnes
qui feroient tombées dans un des
cas que je viens d'expofer. Pourroit- on
penfer d'y admettre un fujet qui devroit en
être exclu s'il en étoit ?
Mais fi l'Anteur d'une offenfe publique
contre une Académie ou quelqu'un des
Académiciens.ofoit y folliciter une place,
JUILLET. 1752. 85
he feroit-on pas bien furpris de fon au
dace ? Tous les Membres de cette Compagnie
fe croiroient fans doute obligés d'en
défendre les intérêts , & d'époufer ceux
d'un Confrere offenfé ; ils feroient fes vengeurs
s'il avoit la générofité d'étouffer fon
jufte reffentiment.
L'honneur du Corps & les égards que ſe
doivent les Particuliers qui le compofent,.
fuffiroient non feulement pour refufer les
fuffrages à ce téméraire Prétendant , mais.
pour l'exclure à jamais du nombre des
Propofés.
Etre en pareil cas favorable à l'offenfeur,
ce feroit lui applaudir & fe déclarer complice
de fa faute , ce feroit lui accorder
une grace dans le tems qu'il mériteroit
répréhension , ce feroit faire une nouvelle
injure à un Confrere à laquelle il devroit
être plus fenfible qu'à la premiere , & qui
le banniroir fans doute pour toujours des
Séances Académiques.
Gardons- nous , Meffieurs , de donner entrée
dans cette Compagnie à des Sujets
qui puiffent être incompatibles avec quel
qu'un ou plufieurs de nous. En acquerant
de nouveaux Mainteneurs , ne manquons
jamais à ce qui eft dû aux anciens; évitons
avec foin de multiplier les moyens de perdre
nos. Confreres ; ne nous privons pas.
86 MERCURE DE FRANCE.
de leur préfence, tandis que nous pouvons
enjouir, l'inexorable mort doit feule nous .
en féparer.
Pour prévenir les divifions dans les
Corps Littéraires , on doit être extrêmement
attentif à n'y donner entrée qu'à des
Sujets dont l'efprit foit d'un bon caractere,
& qui aient des moeurs faciles & agréables ; -
ees précieufes qualités font dans toutes les
Académies auffi effentielles que les talens.
Aucun motif ne doit engager d'intro--
duire dans ces afyles de la douceur & de
la paix , ni les faifeurs de Libelles , ni ces›
perfonnes dont les propos indifcrets &
hardis peuvent faire craindre de voir naî→
tre des diffentions & des troubles ; la faute
la plus legere doit allarmer ; tour peut être
en ce genre fuffifant pour donner l'exclufron.
Y a- t'il rien à ménager pour ne pas
courir le rifque de fe trouver un jour
dans la cruelle néceffité de procéder extraor
dinairement contre un Confrere ?
$
Il eft de la prudence des Académies de
n'expofer pas à ce danger ces efprits critiques
& malins ; c'eft un bonheur pour
eux & pour toutes les Sociétés Littéraires
qu'ils ayent fait connoître leur caractere.
avant d'y être reçus. Il vaut bien mieux
n'être pas admis dans un Corps que d'en
être retranché , car fuivant la penſée d'Q--
vide ,
JUILLET. 87 1752 1952 .
Turpiùs ejicitur quàm non admittitur hofpes..
Pour fixer nos idées d'une maniere exacte
& préciſe fur tout ce que nous devons
confiderer dans le choix de nos Confreres,,
il faut faire attention à ce qui nous a été
preferit fur ce fujet important dans l'arti
cle 26 de nos Statuts , il s'explique en ces
termes ::
La place d'un Mainteneur doit être remplie
par un homme de mérite , fociable
aimant les Lettres.
Ce peu de paroles renferment un grand
fens ; elles comprennent tout ce qu'on..
peut defirer dans un excellent Académi
cien , il ne faut qu'en pénétrer toute l'étenduë
Un homme de mérite digne d'occuper:
une place dans cette Compagnie , eft un
homme qui poffède un heureux affemblage..
des principales qualités naturelles & ac-.
quifes de l'efprit & du coeur.
Cette définition renferme tout ce qu'on
doit entendre par un homme de mérite
relativement à tous les Corps Académiques.
Il y a des qualités qui font un riche pré
fent de la Nature , & que nous tenons de
fa liberalité ; il en eft d'autres dont nous
fommes redevables au travail & à l'étude ; ,
88 MERCURE DE FRANCE.
elles fe prêtent toutes de mutuels fecours
l'art perfectionne les qualités naturelles
mais fes préceptes feroient vains & inutiles
s'ils n'étoient pas fecondés par d'heureufes
difpofitions. L'efprit eft une pierre
précieufe qui a befoin de la main du Lapidaire
pour jetter tout fon feu.
Ce que je dis des qualités de l'efprit , on
peut le dire également de celles du coeur ,
les unes & les autres doivent être mifes
en oeuvre pour briller de tout fon éclat.
C'est le concours & l'affemblage de tout
tes ces qualités bien cultivées qui forment
cet homme de mérite , propre à remplir
la place d'un Mainteneur , & c'eft ce qui
doit déterminer les fuffrages dans tous
les Corps Littéraires pour en réparer dignement
les pertes.
Notre Législateur ajoûte que cet homme
de mérite doit être fociable , qualité qui
en fuppofe un grand nombre d'autres.
Pour être fociable dans une Académie ib
faut fur-tout avoir des moeurs , c'eft le premier
fondement de toute fociété parmi les
honnêtes gens. Il faut avoir les inclinations
bierifaifantes , une humeur affable , un ef◄
prit doux , un naturel facile & complai
fant, qui tend toujours d'un bon & agréas
ble commerce.
Un homme fociable eft celui qui pofléde
JUILLET. 1752. 89
le précieux fecret de fçavoir vivre avec
les perfonnes qui ne le font pas , & de ſe
ménager avec toutes fortes de caracteres ;
fes manieres font toujours accompagnées
d'égards , & les difcours remplis de politeffe
.
Il fçait combattre le fentiment de fes
Confreres fans altercation ; il eft auffi fatisfait
de fe rendre à leur avis que de les
ramener au fien , la vérité ne l'offenfe
jamais , il l'écoute toujours avec plaifir ,
elle lui eft également précieufe , foit qu'on
la lui faffe connoître , foit qu'il la découvre
; il l'embraffe avec le même empreffement
d'où qu'elle parte ; il ne difpute que
pour l'éclaircir & la faire briller de tout
fon éclat.
Un homme fociable eft fur- tout l'ennemi
juré de toutes fortes de malignité , il détefte
la médiſance & la calomnie , jamais
il ne lui échape ni dans fes paroles ni
dans les écrits des traits piquans & injurieux.
La qualité d'homme fociable ne fçauroit
compâtir avec les vices qui troublent
le repos public , & dont la peine eft d'être
banni de la fociété.
Enfin , Meffieurs , cet homme de mérite
fociable , pour être digne d'occuper une
place dans cette Compagnie , doit aimer
les Lettres.
90 MERCURE DE FRANCE.
Quoique ce goût bien cultivé foit ef
fentiellement ce qui conftitue un véritable
Académicien , il faut remarquer que c'eſt
néanmoins la derniere chofe dont il eft
ici parlé.
Notre Légiflateur plein de droiture &
de probité , a eu l'attention de placer les
qualités de l'ame à la tête du portrait qu'il
nous a tracé d'un Mainteneur digne de
ce titre ; il a voulu fans doute nous faire
entendre par là qu'elles doivent tenir par
tout le premier rang , & que dans nos
élections l'amour & la connoiffance des
Lettres ne peuvent fixer notre choix que
lorfque ces avantages fe trouvent heureutement
raffemblés dans le même fujet avec
les vertus de l'ame & les qualités du
coeur.
Je ne puis , Meffieurs , me difpenfer pour
l'honneur de toutes les Académies de rapporter
ici ce qu'a dit à leur avantage l'Au
teur du Difcours couronné à Dijon l'année
derniere.
Ce bel efprit qui a répandu & prodigué
tant d'éloquence pour décrier les Sciences,
a fait voir feulement d'une maniere brillante
qu'on peut abufer des meilleures cho-.
fes. Mais voulant rendre juftice aux Compagnies
Académiques , il s'eft expliqué en
Ces termes..
JUILLET. 1752. 9%
Les Sociétés Littéraires , dit- il , font
chargées à la fois du dangereux dépôt
» des connoiffances humaines & du dépôt
» facré des moeurs ; elles ont attention d'en
» maintenir chez elles toute la pureté , &
» de l'exiger dans les Membres qu'elles,
» reçoivent.
"
»
» Ces fages inftitutions , ajoûte-t'il , fervent
de frein aux gens de lettres ; afpirant
tous à l'honneur d'être admis dans.
les Académies , ils veilleront fur eux-
» mêmes , & tâcheront de s'en rendre di
» gnes par des ouvrages utiles , & furtout
par des moeurs irréprochables.
M. Rouffeau malgré fon déchaînement
contre les Arts & les Sciences , a épargné
les Corps Littéraires , en faveur de leur
utilité pour les bonnes moeurs ; ſes ménagemens
& les égards pour les Académies
ne pouvoient pas avoir une caufe ni plus:
honorable ni plus glorieufe.
N'oublions donc jamais , Meffieurs , en
nommant aux places. vacantes , que nous
#devons conferver avec foin ce dépôt facré
des moeurs dont nous fommes dépofitaires
, ne le confions qu'en de mains fûres ,
évitons de nous relâcher fur cet article
capital .
3
La crainte d'émouffer ce précieux frein
qui contient les Gens de fettres ,, & qui
92 MERCURE DE FRANCE...
les oblige de veiller fur eux- mêmes, doit
exciter toute notre attention pour refufer
conftamment l'entrée de cette Compagnie
à tous les Sujets que ce puiffant frein n'a
pas été capable de contenir .
Ne perdons jamais de vûë , que les con
noiffances humaines ne peuvent mériter
notre attention qu'autant qu'elles fe trouvent
réunies avec des moeurs irréprocha
bles , avec beaucoup de prudence , de difcrétion
& de fagetle dans les écrits , dans
les paroles & dans les actions.
Ces maximes ont toujours été inviolables
dans toutes les Académies , elles en
ont exclu de nos jours un Littérateur périodique,
de beaucoup de mérite , mais noté
par fon indifcrétion & fa malignité.
Ce petit épiſode ne me fait pas oublier,
Meffieurs , qu'il me reste à vous parler de
cette partie effentielle d'un Académicien,
qui confifte à fe connoître en Eloquence
& en Poëfie.
M. de Laloubere s'eft contenté de dire
que pour mériter une place de Mainteneur
il faut aimer les Lettres. Ce peu de
paroles lui ont paru fuffifantes , parce qu'il
n'ignotoit pas que quand on aime ces précieux
Arts , il n'eft rien de plus attrayant
que le plaifir de les cultiver , & que cette
culture dirigée par de bonnes études , eft
JUILLET. 1752. .9 $
E rarement infructueufe ; les vrais amateurs
des Lettres font toujours d'excellens Académiciens.
ད་
Cette inclination eft ordinairement accompagnée
des talens néceffaires pour faire
de grands progrès dans les Sciences ; ces
progrès donnent de nouvelles forces à ce
noble penchant , on s'attache malgré foi
à ce que l'on entend , on n'abandonne jamais
ce que l'on aime.
pour N'apréhendons pas que l'affection
les Belles -Lettres foit volage & paffagere
chez les perfonnes de goût & de génie ,
il feroit plutôt à craindre qu'elles s'y adonnaffent
avec trop d'ardeur , & jufqu'à négliger
les Sciences de leur état.
Tout ce que notre Législateur nous à
preferit fur le choix d'un Mainteneur at
toujours été très- fidelement obfervé dans
cette Compagnie , nous n'aurions rien à
défirer fi nous pouvions jouir de tous nos
Confreres , mais nous voyons avec regret
que quelques- uns ne font par leur abfence
utiles à l'Académie que pour décorer fa
lifte , & lui faire honneur dans les villes
où ils ont fixé leur féjour. Plufieurs autres
que nous voyons rarement o nt de très- légitimes
excufes , les raifons qui nous privent
de leur préfence font des éloges pour:
sux ; les fonctions de leurs charges rem96
MERCURE DEFRANCE.
guliere érudition que par leur profond fça
voir dans la ſcience du Droit & de la Ju
risprudence.
Les noms des Minuts , des Dufaurs , des
Bertiers , des Catels , des Fieubets , & d'un
grand nombre d'autres font gravés dans le
Temple de Mémoire , ils ont été célébrés
par tous les Auteurs qui ont élevé des
monumens à la gloire des amateurs des
Lettres.
Ces refpectables & fçavans Magiftrats qui
étoient des Aigles aauu PPaallaaiiss ,, auroient pû
être en même tems des ornemens de l'A-
- cadémie Françoife , ils auroient tenu leur
place avec diftinction & dans l'Areopage
& fur le Parnaffe. Themis & les Mufes les
occupoient tour à tour dès leurs plus tendres
années .
Car , Meffieurs, l'étude des Belles Lettres
dans laquelle on peut toujours le perfectionner,
ne sçauroit être commencée dans
cet âge fait pour jouir des avantages qu'elle
procure ; il faut en avoir pris dans la jeuneffe
le goût & les principes , il feroit fans,
cela bien difficile d'y faire des progrès dans
un âge un peu avancé , l'ignorance déter- .
mine alors à regarder comme peu néceffaire
un art dont on ignore les premiers
élemens. On fait ordinairement peu de cas
des Sciences pour lesquelles on ne fe fent
aucune
JUILLET.
17528 97
aucune difpofition ni aptitude , & dont
on n'a aucune teinture.
•
Mais le don de la parole , l'art d'écrire
avec quelque pureté de ftile & de diction
feroient des avantages vains , quelquefois
dangereux , s'ils n'étoient pas accompagnés
de beaucoup de capacité ; les armes trèsnéceffaires
pour combattre font d'un foible
fecours fans la force & le courage.
>
J'ajoute , Meffieurs , que le profond fçavoir
fourniroit des alimens à l'erreur , s'il
n'étoit pas dirigé par la jufteffe de l'efptit.
Cette précieufe qualité eft plus rare que
les talens , il eft plus difficile de l'acquerir
que les connoiffances , c'eft un riche préfent
de la Nature dont elle n'eft pas prodigue.
Tout le monde croit le poffeder
parce que perfonne n'en peut fentir la
privation. L'efprit faux ne fe connoit pas
lui - même s'il fe connoiffoit , il cefferoit
d'être faux , fes lumieres font trop
bornées ou trop vaftes , le jour ne l'éclaire
pas , ou il l'offufque & l'éblouit , la lenteur
& la fougue de l'efprit égarent également,
l'un n'arrive pas au terme , l'autre va audelà
, & lorſqu'on paffe le but , dit Montagne
, on y touche auffi peu , que quand
on n'y arrive pas .
Ce défaut eft la fource d'une infinité de
défordres dans la fociété , il fe fair princi-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
palement fentir dans les corps , & plus ils
font nombreux ,plus il y devient dominant .
C'eft la fauffeté de l'efprit qui fait fourmiller
les procès , & qui fournit du travail
à toutes les Jurifdictions , ce défaut
eft caule qu'on foutient les droits les plus
injuftes , & que les Arrêts juftifient fouvent
la témérité des plaideurs.
Dans toutes les Compagnies quelquesuns
des Membres , faute de juſteſſe , n'en
connoiffent pas les véritables intérêts ,
quelques autres en les connoiffant les facrifient
à des intérêts particuliers . Ceux
qui ont de bonnes vues & une volonté
conftante de les fuivre fe trouvant en petit
nombre , on ne doit pas être furpris que
les corps prennent rarement le bon parti
dans leurs délibérations ; de- là vient que.
la République Romaine dans les tems les
plus difficiles remettoit toute l'autorité
entre les mains d'un Dictateur.
Quand on a reçu de la Nature ce précieux
fondement de toute forte de connoiffances
, qui confifte dans la jufſteſſe de
l'efprit , on ne doit rien négliger pour entretenir
& fortifier cette heureufe difpofition.
Il feroit aifé de faire voir combien les
Belles - Lettres peuvent être utiles à cet
ufage ; on s'accoutume en les cultivant à >
JUILLET. 1752. 99
former des raifonnemens qui faffenr fenur
la jufte liaifon que les conféquences ont
avec les principes : ce n'eft pas là ou les
termes de l'art peuvent tenir lieu de preuves
, il n'eft pas permis de s'envelopper
dans de mifterieufes obfcurités. La clarté
& l'évidence eft ce qu'on exige principalement
dans les ouvrages d'efprit & de
littérature , tout ce qui manque de cette
qualité effentielle eft toujours réprouvé.
J'abandonne brufquement cette matiére
qu'il feroit très important d'approfondir
pour l'avantage de ces perfonnes que leur
mérite rend très- dignes d'être défabufées
de leurs préventions ; mais ce fujet mêneroit
aujourd'hui trop loin , & je ne puis
me difpenfer de dire encore un mot de nos
élections qui font mon principal objet
dans cette féance .
J'ai parlé , Meffieurs , des qualités néceffaires
pour être admis dans les Académies,
& de celles qui en doivent exclure , j'ajoute
qu'aucun de nous ne devroit le déterminer
fur le choix d'un fujet & prendre
à coeur fon élection , fans être affuré
que ce fujet eft en général agréable & à la
Compagnie & à celui qui en remplit la
premiere place . Conviendroit-il à un particulier
d'entreprendre de nous donner un
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Confrere fans avoir pris cette fage précaution.
Permettez moi , Meffieurs , d'obferver
encore que quand on nomme dans un jour
d'élection les afpirans à une place vacante,
on ne parle que de leurs bonnes qualités ,
mille confidérations engagent alors à garder
le filence fur tout ce qui ne feroit pas
à leur avantage
.
Les circonfpections & les égards ont
fait des progrès dans nos moeurs , à mefure
que les chofes dignes de blâme le font
multipliées ; à proportion qu'il y a eu à cacher,
on a étendu les bienféances de déguifer
& de fe taire , ce qu'on condamne en
fecret eft fouvent la matiére des éloges
publics.
•
De- là vient , Meffieurs , que nous ne devons
pas nous attendre un jour d'élection
d'être informés de ce qu'il conviendroit
de fçavoir fur les fujets propofés. C'eſt à
chacun de nous en particulier de découvrir
à l'avance par des informations fecrettes
leurs inclinations & leur caractere , tâchons
de les connoître avant de les nommer.
Gardons-nous fur tout , je le répete encore
une fois , gardons- nous , Meffieurs , de
nous laiffer impofer par les qualités de
JUILLET . 1752. ΤΟΥ
l'efprit , par les lumieres & les connoiffan
ces , n'héfitons pas de compter pour rien
tous ces avantages quand ils ne contribuent
pas à la beauté de l'ame..N'oublions jamais
que dans tous les Corps l'enquête de vie &
moeurs précede toujours l'examen du réci
piendaire.
Les Compagnies littéraires , fur tout
celles qui ont les mêmes occupations que
l'Académie Françoife , ont toujours été expofées
aux railleries indifcretes & aux
iniques improbations. Sur cet article la.
Province & la Capitale éprouvent le même
fort , nous ne pouvons éviter , autant
qu'il eft poffible , la cenfure du Public
qu'en nommant aux places vacantes des
perfonnes dignes de l'eftime publique &
par leurs vertus & par leurs talens .
Les Académies qui fe multiplient tous
les jours au grand avantage des lettres , ſont
les feuls Corps dans lefquels la vénalité ne
s'eft pas encore introduite ; ils ont par là
un grand avantage pour
être bien compofés
, & s'ils ne l'étoient pas , ils ne pourroient
l'imputer qu'à eux mêmes , & en
cela le blâme & la critique du Public ne
feroient pas injuftes à leur égard .
Pour rappeller en finiffant toutes nos
obligations fur le choix d'un Académicien
digne de ce titre , il fuffit de dire que nous
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
devons avoir une grande attention d'élire
des Sujets que la Nature ait favorisés des
biens de l'efprit , mais furtout des biens de
l'ame , & qui ayent donné avec fuccès tous
leurs foins à cultiver ces précieux biens.
C'eft la Loi qu'on doit fuivre dans toutes
les Académies ; elle a été obſervée juſqu'au
jour prefent avec beaucoup d'exactitude
dans cette Compagnie. Vous en
fourniffez , Meffieurs, les preuves victorieufes
, & je fournis l'exception qui confirme
cette belle régle.
Fermer
Résumé : DISCOURS Qui a été lû dans une Séance de l'Académie des Jeux-Floraux, tenuë le 21 Mars 1752. pour la réception de M. Basin, Conseiller au Parlement ; par M. de Ponsan, Trésorier de France, un des Académiciens.
Le discours de M. de Ponfan, Trésorier de France, prononcé à l'Académie des Jeux Floraux le 21 mars 1752, met en lumière l'importance des académies et la nécessité de maintenir leur excellence. Les académies apportent de grands avantages à l'Empire des Lettres, et leur utilité est régulièrement confirmée par les expériences. Pour préserver cet éclat, il est crucial de remplacer dignement les membres décédés par des successeurs compétents, dotés de compétences littéraires, de mœurs douces et d'un savoir-vivre. M. de Ponfan insiste sur la sélection de candidats possédant des qualités morales essentielles, développées durant la jeunesse grâce à une bonne éducation et à la fréquentation de bonnes compagnies. Une loi rigoureuse, approuvée par Louis XIV, prévoit l'exclusion des membres offensants pour garantir le respect et la politesse au sein de l'académie. Les critères de sélection mettent en avant la protection de l'honneur et de la paix au sein de l'institution. Les talents seuls ne suffisent pas ; les qualités morales, telles que la sociabilité, la bienveillance et la douceur, sont essentielles. Les statuts de l'Académie stipulent que les membres doivent être des hommes de mérite, sociables et aimant les lettres. Le texte souligne également l'importance de la probité, de la sociabilité et de l'amour des lettres. Les sociétés littéraires doivent maintenir la pureté des connaissances humaines et des mœurs, incitant les littérateurs à produire des œuvres utiles et à avoir des mœurs irréprochables. Les élections académiques doivent privilégier la beauté de l'âme et la moralité des candidats. Le texte aborde les défis rencontrés par les compagnies littéraires et les académies face aux moqueries et aux critiques injustifiées. Pour éviter la censure publique, il est essentiel de désigner des personnes dignes et talentueuses pour occuper les postes disponibles. Les académies, bien que nombreuses et bénéfiques pour les lettres, doivent rester exemptes de corruption afin de préserver leur intégrité. Leur composition repose sur leur propre vigilance, et toute critique publique serait légitime en cas de mauvais choix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3272
p. 90-92
DESAVEU De l'Académie de Dijon, au sujet de la Réfutation attribuée faussement à l'un de ses Membres.
Début :
L'Académie de Dijon a vû avec surprise dans une Lettre imprimée de M. Rousseau, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Discours, Réfutation, Académicien, Désaveu, Pseudonyme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESAVEU De l'Académie de Dijon, au sujet de la Réfutation attribuée faussement à l'un de ses Membres.
DESAVE U
De l'Académie de Dijon , au sujet de la Ré
futation attribuée fauffement à l'un
de fes Membres.
' Académie de Dijon a vû avec ſurpriſe
L'dansuneLetreimprimée de ff.
feau , qu'il paroiffoit une brochure intitu
lée : Difcours qui a remporté le prix de l'Académie
de Dijon en 1750, accompagné d'une
réfutation de ce difcours par un Académicien
de Dijon qui lui a refufe fon fuffrage.
L'Académie fçait parfaitement que fes
décifions , ainfi que celles des autres Académies
du Royaume reffortiffent au Tribunal
du Public , elle, n'auroit pas relevé
la réfutation qu'elle défavoue , fi fon Auteur
, plus occupé du plaifir de critiquer
que du foin de faire une bonne critique ,
n'avoit crû , en fe déguifant fous une dé
nomination qui ne lui eft pas duë , interreffer
le Public dans une querelle qui n'a
que trop duré , ou tout au moins lui laiſſer
entrevoir quelque femence de divifion
dans cette fociété , tandis que ceux qui l'a
compofent , uniquement occupés à la reAOUST
. 1752. 91
cherche du vrai , le difcutent fans aigreur
& fans fe livrer à ces haines de parti qui
font ordinairement le réſultat des difputes -
littéraires .
Ils fçavent tous le reſpect qui eft dû aux
chofes jugées , la force qu'elles doivent
avoir parmi eux , & combien il feroit indécent
que dans une affemblée de gens de
Lettres un particulier s'avifât de réfuter
par écrit une décision qui auroit paffé conrre
fon avis.
Il paroit par la lettre de M. Rouſſeau
que ce prétendu Académicien de Dijon
n'a pas les premieres notions du local d'une
Académie où il prétend qu'il occupe une
place , lorfqu'il parle de fa Terre & de fes
Fermiers de Picardie , puifque en fait il eft
faux qu'aucun Académicien de Dijon poſfede
un pouce de terre dans cette Provin
ce. L'Académie défavoue donc formellement
l'Auteur Pfeudonyme , & fa réfutation
attribuée à l'un de fes membres par une
fauffeté indigne d'un homme qui fait profeffion
des Lettres , & que rien n'obligeoit
à fe maſquer .
Mais de quelque plume que parte cet
ouvrage , & quelqu'ait pû être le deffein de
celui qui l'a compofé , il fera toujours honneur
au Difcours de M. Rouſſeau , qui
ufant de la liberté des problêmes ( la feule
92 MERCURE DE FRANCE.
voye propre à éclaircir la vérité ) a eu affez
de courage pour en foutenir le parti , & à
l'Académie qui a eu affez de bonne - foi
pour la couronner.
PETIT , Secretaire
A Dijon le zz de l'Académie des Scien
Juin 1752. ces de Dijon.
De l'Académie de Dijon , au sujet de la Ré
futation attribuée fauffement à l'un
de fes Membres.
' Académie de Dijon a vû avec ſurpriſe
L'dansuneLetreimprimée de ff.
feau , qu'il paroiffoit une brochure intitu
lée : Difcours qui a remporté le prix de l'Académie
de Dijon en 1750, accompagné d'une
réfutation de ce difcours par un Académicien
de Dijon qui lui a refufe fon fuffrage.
L'Académie fçait parfaitement que fes
décifions , ainfi que celles des autres Académies
du Royaume reffortiffent au Tribunal
du Public , elle, n'auroit pas relevé
la réfutation qu'elle défavoue , fi fon Auteur
, plus occupé du plaifir de critiquer
que du foin de faire une bonne critique ,
n'avoit crû , en fe déguifant fous une dé
nomination qui ne lui eft pas duë , interreffer
le Public dans une querelle qui n'a
que trop duré , ou tout au moins lui laiſſer
entrevoir quelque femence de divifion
dans cette fociété , tandis que ceux qui l'a
compofent , uniquement occupés à la reAOUST
. 1752. 91
cherche du vrai , le difcutent fans aigreur
& fans fe livrer à ces haines de parti qui
font ordinairement le réſultat des difputes -
littéraires .
Ils fçavent tous le reſpect qui eft dû aux
chofes jugées , la force qu'elles doivent
avoir parmi eux , & combien il feroit indécent
que dans une affemblée de gens de
Lettres un particulier s'avifât de réfuter
par écrit une décision qui auroit paffé conrre
fon avis.
Il paroit par la lettre de M. Rouſſeau
que ce prétendu Académicien de Dijon
n'a pas les premieres notions du local d'une
Académie où il prétend qu'il occupe une
place , lorfqu'il parle de fa Terre & de fes
Fermiers de Picardie , puifque en fait il eft
faux qu'aucun Académicien de Dijon poſfede
un pouce de terre dans cette Provin
ce. L'Académie défavoue donc formellement
l'Auteur Pfeudonyme , & fa réfutation
attribuée à l'un de fes membres par une
fauffeté indigne d'un homme qui fait profeffion
des Lettres , & que rien n'obligeoit
à fe maſquer .
Mais de quelque plume que parte cet
ouvrage , & quelqu'ait pû être le deffein de
celui qui l'a compofé , il fera toujours honneur
au Difcours de M. Rouſſeau , qui
ufant de la liberté des problêmes ( la feule
92 MERCURE DE FRANCE.
voye propre à éclaircir la vérité ) a eu affez
de courage pour en foutenir le parti , & à
l'Académie qui a eu affez de bonne - foi
pour la couronner.
PETIT , Secretaire
A Dijon le zz de l'Académie des Scien
Juin 1752. ces de Dijon.
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Résumé : DESAVEU De l'Académie de Dijon, au sujet de la Réfutation attribuée faussement à l'un de ses Membres.
L'Académie de Dijon réagit à une lettre publiée dans le Mercure de France, annonçant une brochure intitulée 'Discours qui a remporté le prix de l'Académie de Dijon en 1750' ainsi qu'une réfutation attribuée à un académicien. L'Académie souligne que ses décisions sont soumises au jugement du public et déplore la critique destructrice de l'auteur anonyme, qui cherche à semer la division. Elle rappelle le respect dû aux décisions académiques et l'indécence de les contester publiement. L'auteur anonyme montre une méconnaissance de la composition de l'Académie, notamment en mentionnant des éléments inexacts concernant la Picardie. L'Académie désavoue formellement cet auteur et sa réfutation, qualifiant son action de tromperie indigne. Cependant, elle reconnaît la valeur du discours de Jean-Jacques Rousseau et salue la bonne foi de l'Académie qui l'a couronné.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3274
p. 95-96
LOGOGRIPHE.
Début :
On me dit nécessaire, & cependant, Lecteur, [...]
Mots clefs :
Mariage
3275
p. 110
ENIGME.
Début :
Je suis, Lecteur, un instrument [...]
Mots clefs :
Plume
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
JE fuis ,Lecteur , un inftrument
Que chacun à fon gré manie.
Je fers fouvent à la manie ,
Et je fais plus d'un mécontent.
Je duis à l'homme de pratique ,
Marchand & Ecclefiaftique .
A tous je fuis d'utilité ,
Et dans tout pays ufité.
Si tu veux fçavoir ma ftructure ;
Côtés Pelus , un pied fendu
Feront toute mon encoulure :
A fort bas prix je ſuis vendu.
Puis-je , Lecteur , mieux me dépeindre?
Non. Telle eft ma condition :
Telle ma définition .
Parle ; car je cefle de feindre.
Par l'Abbé, de VINCHEGUERL
JE fuis ,Lecteur , un inftrument
Que chacun à fon gré manie.
Je fers fouvent à la manie ,
Et je fais plus d'un mécontent.
Je duis à l'homme de pratique ,
Marchand & Ecclefiaftique .
A tous je fuis d'utilité ,
Et dans tout pays ufité.
Si tu veux fçavoir ma ftructure ;
Côtés Pelus , un pied fendu
Feront toute mon encoulure :
A fort bas prix je ſuis vendu.
Puis-je , Lecteur , mieux me dépeindre?
Non. Telle eft ma condition :
Telle ma définition .
Parle ; car je cefle de feindre.
Par l'Abbé, de VINCHEGUERL
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3276
p. 111-113
LOGOGRIPHE.
Début :
Cher Lecteur, ici bas tout n'est que trahison, [...]
Mots clefs :
Démangeaison
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGOGRIP HE.
CHer Lecteur , ici bas tout n'eft que trahiſon ;
Depuis que la fatale pomme
Fit tant de tort au premier homme ,
Tout fous un bon appas , n'offre que du poifon.
C'eſt ainfi , qu'infultant au fort d'un miſérable
Je fais d'un miel perfide éprouver la douceur
Mais plus le goût en eft flateur ,
Plus le coup en eft redoutable .
Entrons dans le détail , quelques combinaiſons
Te mettront mieux au fait du refte.
Douze pieds auffi- tôt te produifent deux noms ,
Qu'à jamais pourfuivra la vengeance celefte.
L'ouvrage qui du Createur
Sans ceffe annonce la puiſſance ,
12 MERCURE DE FRANCE;
Celui que trop de complaifance
Précipita dans le malheur :
L'Hebreu qui d'un édit infâme
Aidé de quelques Jones fe fauva par hafard ;
Celle dont la beauté fans fard
Dans le coeur de Sichem répandit tant de flame
me.
Faut -il un peu plus de façon ?
Tu rencontres felon la fable ,
Du manoir infernal le Juge impitoyable
Le heros qui conquit cette riche toiſon ,
Cette Déefle fi coureufe ,
Qui ( quoique affez fage , dit - on
D'un berger de certain canton
Rechercha la flamme amoureuſe .
Celle dont la fatale cour
Ne fut qu'un vain obftacle aux rufes de l'amour,
Une de ces femmes cruelles ,
Qui ne vouloient fouffrir aucun mâle auprès
d'elles.
Ce Roi dont les heureuſes mains
Plus fertiles que le Pactole
Auroient en peu de tems enrichi les humains ;
S'il eût pû foutenir fon rôle.
Ce mont où fut tant en concours
Un prix ou trois beautés avoient droit de prétens
dre ;
Ce Romain dont le coeur trop tendre
Soupira dans l'exil le refte de fes jours
SEPTEMBRE . 113 1752 ,
Un fage de la Grece , un Apôtre , un Prophete ;
Un endroit où cent fois a folatré Lifette ,
Ce bouclier dont Homere étale le pouvoir ,
Ce qui paffe à Paris plutôt que dans nos Villes ,
Un fruit affez commun propre pour les Vigiles ;
Ce qu'on voit rarement & que l'on croit avoir ;
Deux efpeces de gens bien différens de taille ;
Ce qu'on n'eft pas sûr d'être au fortir du combat ;
Ce fans quoi le meilleur foldat
Ne fçauroit valoir une maille
Ces efprits qu'il falloit jadis
Appailer par le facrifice ,
Celui qui d'Hébé prit l'office ,
La fleur qui reçut Adonis ,
Quatre beaux Evêchés en France ;
Trois Villes dans le Pays- bas ,
Dans un autre deux beaux Etats ,
Une riviere d'importance ,
Un oifeau fans lequel Rome étoit aux abois ,
Un adroit animal tout propre à faire rire .
Je ferois infini fi je voulois tout dire ;
En voila bien affez , Lecteur , pour cette fois.
Par M. de B. Officier d'Artillerie.
A Agen ce- 25 Septembre.
CHer Lecteur , ici bas tout n'eft que trahiſon ;
Depuis que la fatale pomme
Fit tant de tort au premier homme ,
Tout fous un bon appas , n'offre que du poifon.
C'eſt ainfi , qu'infultant au fort d'un miſérable
Je fais d'un miel perfide éprouver la douceur
Mais plus le goût en eft flateur ,
Plus le coup en eft redoutable .
Entrons dans le détail , quelques combinaiſons
Te mettront mieux au fait du refte.
Douze pieds auffi- tôt te produifent deux noms ,
Qu'à jamais pourfuivra la vengeance celefte.
L'ouvrage qui du Createur
Sans ceffe annonce la puiſſance ,
12 MERCURE DE FRANCE;
Celui que trop de complaifance
Précipita dans le malheur :
L'Hebreu qui d'un édit infâme
Aidé de quelques Jones fe fauva par hafard ;
Celle dont la beauté fans fard
Dans le coeur de Sichem répandit tant de flame
me.
Faut -il un peu plus de façon ?
Tu rencontres felon la fable ,
Du manoir infernal le Juge impitoyable
Le heros qui conquit cette riche toiſon ,
Cette Déefle fi coureufe ,
Qui ( quoique affez fage , dit - on
D'un berger de certain canton
Rechercha la flamme amoureuſe .
Celle dont la fatale cour
Ne fut qu'un vain obftacle aux rufes de l'amour,
Une de ces femmes cruelles ,
Qui ne vouloient fouffrir aucun mâle auprès
d'elles.
Ce Roi dont les heureuſes mains
Plus fertiles que le Pactole
Auroient en peu de tems enrichi les humains ;
S'il eût pû foutenir fon rôle.
Ce mont où fut tant en concours
Un prix ou trois beautés avoient droit de prétens
dre ;
Ce Romain dont le coeur trop tendre
Soupira dans l'exil le refte de fes jours
SEPTEMBRE . 113 1752 ,
Un fage de la Grece , un Apôtre , un Prophete ;
Un endroit où cent fois a folatré Lifette ,
Ce bouclier dont Homere étale le pouvoir ,
Ce qui paffe à Paris plutôt que dans nos Villes ,
Un fruit affez commun propre pour les Vigiles ;
Ce qu'on voit rarement & que l'on croit avoir ;
Deux efpeces de gens bien différens de taille ;
Ce qu'on n'eft pas sûr d'être au fortir du combat ;
Ce fans quoi le meilleur foldat
Ne fçauroit valoir une maille
Ces efprits qu'il falloit jadis
Appailer par le facrifice ,
Celui qui d'Hébé prit l'office ,
La fleur qui reçut Adonis ,
Quatre beaux Evêchés en France ;
Trois Villes dans le Pays- bas ,
Dans un autre deux beaux Etats ,
Une riviere d'importance ,
Un oifeau fans lequel Rome étoit aux abois ,
Un adroit animal tout propre à faire rire .
Je ferois infini fi je voulois tout dire ;
En voila bien affez , Lecteur , pour cette fois.
Par M. de B. Officier d'Artillerie.
A Agen ce- 25 Septembre.
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3278
p. 109
ENIGME.
Début :
Plus je suis faite avec subtilité, [...]
Mots clefs :
Énigme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
PLus je fuis faite avec fubtilité ,
Moins alors on peut me connoître
Je me cache & cherche à paroître ,.
Tout mon éclat eft mon obfcurité.
On me recherche avec juftice ;
Des curieux je fais l'amufement ,
Je parle de tout librement ,
Mais toujours avec artifice.
Ces qualités par devers moi ,
Je fuis d'un affez bon alloi .
Ne prens pas , Lecteur , tant de peine ,
Que fert de te mettre à la gêne ?
Tu me cherches bien loin , & je fuis devant toi
Par M. B **. de Marſeille.
PLus je fuis faite avec fubtilité ,
Moins alors on peut me connoître
Je me cache & cherche à paroître ,.
Tout mon éclat eft mon obfcurité.
On me recherche avec juftice ;
Des curieux je fais l'amufement ,
Je parle de tout librement ,
Mais toujours avec artifice.
Ces qualités par devers moi ,
Je fuis d'un affez bon alloi .
Ne prens pas , Lecteur , tant de peine ,
Que fert de te mettre à la gêne ?
Tu me cherches bien loin , & je fuis devant toi
Par M. B **. de Marſeille.
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3279
p. 110-111
LOGOGRIPHE.
Début :
De Grece originaire, en France [...]
Mots clefs :
Sympathie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIPH E.
DE Grece
originaire , en France ,
Ami Lecteur , j'ai pris naiſſance :
Quoiqu'amour & fa foeur tous deux foient mes
enfans ,
Dans leurs écrits nombre de gens
Ofent nier mon exiſtence.
Je forme à chaque inftant quelque lien nouveau s
J'ai fouvent la vertu pour mere ,
Plus fouvent le coeur eft mon pere➤
Toujours le vice eft mon berceau.
C'en eft affez déja pour me connoître
Aton fecours il ne fert rien peut- être
D'appeller la combinaison ;
Auffi t'en laiſſai- je le maître .
Neuf lettres compoſent mon nom .
On y trouve un des mois de la belle faifon =
Une riviere en Angleterre ,
Ce que n'ont point ies gens de guerre ,
Deux des fils de celui qui repeuplant la terre
S'ennivra le premier , dit- on ;
Un Royaume dans l'Inde , un des fupports de
l'homme ;
Terre connue de l'Aftronôme ,
Et pour la Lune employé fort fouvent ;
Ce qui vaut mieux qu'amour , ce qui fert plus
qu'amant.
NOVEMBRE. 1752. ILE
Ce que Tirfis en courtisant Sylvie
Défire d'être uniquement ;
Du monde entier une partie ,
Un Oracle fameux , un Opera charmant ,
Une Déeffe qui jamais
Ne dormoit jadis au Palais ;
De l'abeille une herbe chérie ;
Ce qu'un Carthefien retranche aux animaux;:
Du chat la premiere défenſe ;
Le plus grand jafeur des oiſeaux ;
Et le noeud d'une médifance.
Je pourrois ajoûter , Lecteur ,
Certain foupir qui ne vient pas du coeur ,
C'eft par refpect pour toi que je l'oublie
De t'ennuyer & t'offenler j'ai peur :
Je ne fuis pas comme l'Auteur
Du Logogryphe Euchariftie.
L'Abbé le Douarin ,
de Dingé en S. Malo.
DE Grece
originaire , en France ,
Ami Lecteur , j'ai pris naiſſance :
Quoiqu'amour & fa foeur tous deux foient mes
enfans ,
Dans leurs écrits nombre de gens
Ofent nier mon exiſtence.
Je forme à chaque inftant quelque lien nouveau s
J'ai fouvent la vertu pour mere ,
Plus fouvent le coeur eft mon pere➤
Toujours le vice eft mon berceau.
C'en eft affez déja pour me connoître
Aton fecours il ne fert rien peut- être
D'appeller la combinaison ;
Auffi t'en laiſſai- je le maître .
Neuf lettres compoſent mon nom .
On y trouve un des mois de la belle faifon =
Une riviere en Angleterre ,
Ce que n'ont point ies gens de guerre ,
Deux des fils de celui qui repeuplant la terre
S'ennivra le premier , dit- on ;
Un Royaume dans l'Inde , un des fupports de
l'homme ;
Terre connue de l'Aftronôme ,
Et pour la Lune employé fort fouvent ;
Ce qui vaut mieux qu'amour , ce qui fert plus
qu'amant.
NOVEMBRE. 1752. ILE
Ce que Tirfis en courtisant Sylvie
Défire d'être uniquement ;
Du monde entier une partie ,
Un Oracle fameux , un Opera charmant ,
Une Déeffe qui jamais
Ne dormoit jadis au Palais ;
De l'abeille une herbe chérie ;
Ce qu'un Carthefien retranche aux animaux;:
Du chat la premiere défenſe ;
Le plus grand jafeur des oiſeaux ;
Et le noeud d'une médifance.
Je pourrois ajoûter , Lecteur ,
Certain foupir qui ne vient pas du coeur ,
C'eft par refpect pour toi que je l'oublie
De t'ennuyer & t'offenler j'ai peur :
Je ne fuis pas comme l'Auteur
Du Logogryphe Euchariftie.
L'Abbé le Douarin ,
de Dingé en S. Malo.
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3280
p. 23-32
DIALOGUE ENTRE LA MEMOIRE ET LE GOUT.
Début :
La Mémoire. Se peut-il que le Goût me dispute l'avantage [...]
Mots clefs :
Goût, Mémoire, Raison, Beautés, Vrai, Idées, Traits, Vérité, Beau, Shakespeare
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE ENTRE LA MEMOIRE ET LE GOUT.
DIALOGUE
ENTRELA MEMOIRE ET LE GOUT.
La Mémoire.
SE peut-il que le Goût me diſpute l'avantage
de contribuer le plus aux progrès
des Lettres & des Sciences ? Ignoret-
il que je préfente aux mortels le tableau
mouvant des faits & des recherches de
tous les âges ? ne fuis - je pas la feule qui
raffemble les monumens fameux , les découvertes
célebres , les évenemens imprévûs
, l'origine des Empires , les époques ,
les caufes de leur décadence , la naiffance
des Arts , leur avancement , leur viciffitude
? Qu'on parcoure mes archives on devient
habitant de toutes les contrées , citoyen
tour à tour d'Athenes & de Rome,
On s'entretient
avec les grands hommes.
de tous les pays & de tous les fiécles . Rien
n'échape à mes lumieres & à mes foins,
J'embraffe tout le Goût a- t'il des vûes
auffi grandes exécute-t- il d'auffi vaftes
projets ?
Le Goût,
Je fais plus , je décide & j'invente ,
14 MERCUREDE FRANCE.
vous êtes réduite par état à répéter ce que
les autres ont dit , infpiter & juger font
mon partage. Vous gravez & je compofe
Vous n'avez pour richeffes que des copies.
Regardez mes tréfors , vous y verrez de
magnifiques originaux . De- là cette différence
entre nous , vos éleves font échos
ou plagiaires : je fais des créateurs .
La Mémoire.
Rendez- vous juftice , ces génies que
vous nommez créateurs , font en très- petit
nombre : il y en auroit encore moins
s'ils n'avoient eu des modeles pour fe former.
Tel qui n'a réflechi & converfé qu'avec
lui-même eft refferré dans un cercle
étroit d'idées dont il ne peut fortir . S'il
s'éleve quelquefois , c'eft pour retomber
auffi -tôt , faute de guide qui le conduife.
Ainfi Sakeſpear çût paffé tous les Poëtes
tragiques , s'il eut puifé dans les mêmes
fources que les Auteurs de Rodogune &
de Phedre. Varron , Grotius , Petau , Fontenelle
, les feuls Sçavans , peut -être que
le goût avoûe , s'étoient nourris de la lec
ture des Anciens ,
Le Goût.
Vous poffédez les beautés de tous les
temps ; mais ceffez de vous en orgueillir.
Cea
DECEMBRE . 1752. 25
Ces beautés vous font étrangeres , elles
m'appartiennent . D'ailleurs vous leur affo
ciez tous les ridicules & les défauts qui
ant paru . Vous mettez fouvent Virgile
entre Lucain & Bavius , vous placez quelquefois
les imprudens farcafmes de Zoïle ,
à côté des maximes du divin Platon . Auffi
faut-il que j'apprécie les connoiffances
que vous entaffez ou accumulez fans choix .
Il faut que je digere votre érudition pour
la rendre utile & aimable. Que deviendroit
fans moi cet infipide fatras dont
vous embaraffez tant de cerveaux ? Les
matériaux qu'on trouve dans vos magafins
refteroient mal en ordre ou brutes.
Je les démêle , les fépare en différentes
claffes , je les taille enfuite & les polis . Si
je m'en fers pour faire ou pour former un
Poëte , par exemple , je lui fais comparer
le fublime varié de Sophocle , au magnifique
inégal de Corneille; la délicateffe fuivie
d'Euripide , aux fentimens tendres &
étudiés de Racine ; les écarts fougueux de
Pindare à la Monotomie mâle & philofophique
de Rouffeau ; la force comique de
Plaute à l'élégance peu nerveufe de Térence
; les Tableaux hardis de Ménandre aux
caracteres frappés de Moliere. Veux - je
faire un Hiftorien ? je mets entre fes
mains le fier pinceau de Sallufte & celui
I, Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qui nous a tracé la conjuration de Venife ,
S'agit il d'introduire un jeune Orateur dans
le barreau ? Je lui recommande la rapidité
de Démofthene , la majeſté de Ciceron ,
l'urbanité de Paton , les raifonnemens ferrés
de Cochin. Je n'employe votre or qu'après
l'avoir décraffé , il eft à moi lorfqu'il
cft redevenu pur ; c'est mon bien que je
prends . Sans cette opération vos favoris
ne fçavent que parler d'après les autres ,
fans fuite ni méthode . Ah , qu'ils font en
nuyeux !
La Mémoire, -
On ennuye donc à votre avis , quand
on fait paffer en revûe une foule d'images
nobles ou riantes , felon les divers fujets
qu'on traite. On ennuye , quand on
détaille l'hiftoire du coeur & de l'entendement
humain , quand on apuye fes
raifons par des traits de Littérature ou
par l'autorité refpectable de ces hommes
toujours regardés comme des maîtres . Je
me perfuade au contraire que c'eſt un
moyen infaillible d'étonner l'auditeur &
de le convaincre , d'affujettir & de fixer
l'imagination la plus vive & la plus diftraite.
Je crois qu'il y aura beaucoup d'art
à étayer fon fentiment du fecours de ces
doctes écrits , ou le génie & le bon fens
DECEMBRE. 1752. 27
paroiffent être comme en dépôt.
Le Goût.
Il y en a plus à mériter l'attention par
des idées & des tournures neuves. Vos citations
nombreufes & fréquentes interdifent
même pour l'ordinaire , à ceux qui y
ont recours , la faculté de penfer ; ils fe
repofent volontiers de ce foin fur autrui :
loin d'attacher , ils rebutent ou endorment.
Quoi de plus fatiguant qu'un orateur
, qui pour établir une vérité morale
s'égare dans un labyrinte de traits hiftoriques
, lefquels font perdre fon fujet de
vûe ? Est- il rien de plus cruel dans les cert
cles que ces impitoyables difcoureurs donla
mémoire furchargée abonde & veut toujours
faire les frais de la confervation ? Ils
yous promenent inhumainement des hottentots
chez les Perfes , de la Phyſique
dans les Finances. Ils vous font parcourir
en une minute le Droit & l'Algebre , l'Alcoran
& le Deffein. On diroit qu'ils s'épuifent
à être inintelligibles ou inconféquens.
Appellez -vous cela amufer & convaincre
Se feroit - on fort récréé & fort
inftruit à entendre tout les jours répéter
fur le champ au jeune Corfe , dont Muret
parle, trente- fix mille mots de fuite dans le
même ordre qu'on les avoit prononcés, &
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
cela , quoiqu'ils n'euffent aucune liaiſon
entre eux & ne formaffent aucun ſens .
La Mémoire,
Eft ce ma faute fi on abufe de mes dons
& de mes faveurs ? on abufe également
des votres. Ne voit- on pas chaque jour le
naturaliſte écrire avec plus de légereté que
de principes ? ne voit - on pas nos Hiftoriens
modernes affecter le ftile précieux
des brochures galantes ? vous ferois - je un
crime de ce que la Comédie , ou chauffe
ridiculement le Cothurne , ou n'eft plus
qu'une collection informe de Scenes à tiroir.
Vous blâmerois - je , parce que le drame
tragique fe divife aujourd'hui en
chants & non en Actes , parce que dans
les acclainations enflées qui y regnent depuis
l'expofition du ſujet jufqu'à la fin de
la piece , on apperçoit toujours le Poëte ,
& rarement le Heros ? De tels reproches
feroient déplacés : je ne vous les fais point.
Je vous demanderai feulement pourquoi
on ne vous trouve nulle part , pourquoi
vous êtes indéfiniffable actuellement que
je vous parle , je doute de votre exiſtence :
peut-être ne me fuis- je entretenuë qu'avec
votre phantôme . Etes -vous le vrai Sofie
Le Goût.
Oui. Peu de perfonnes me connoiffent ,
DECEMBRE.
1752 29
je vais me découvrir à vos yeux dans l'ef
poir que vous retiendrez feulement déformais
ce qui fera frappé à mon coin . Préfent
de la nature j'éxerce mes fonctions
plus par inftinct que par art. Ma critique
eft vive & prompte , elle n'hésite pas. Du
premier coup d'oeil je donne le véritable
prix aux chofes. Mon antipatie contre le
lourd , le faux brillant , ou les beautés
déplacées fe déclarent par un mouvement
fubit. S'agit - il de combiner des idées , de
tirer des conféquences, de chercher le vrai?
c'eft l'office de la raifon. Faut-il décider
furement & fans réflechir ou plutôt démê
ler & faifir le beau ? j'opere alors .
La Mémoire.
Et avec cette précipitation , il n'entre
point d'étourderie dans vos jugemens ?
Le Goût.
Je fuis né infaillible. Tel celui qui a
l'oreille jufte , eft quoique fans examen ,
Aatté d'un chant agréable & révolté par
un fon faux . On ne me perfectionne pas ,
on me développe. La raifon peut nous
égarer , parce quelle a la vérité pour objet
, & que la vérité n'eft pas néceflairement
liée avec l'efprit : il faut qu'il travaille
pour la trouver ; Mais je me borne
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
à difcerner le beau . On ne le diftingue
on ne l'apperçoit que par le fentiment,
C'eft de tous les témoignages , l'unique
qui à vrai dire , ne puiffe pas nous tromper.
Cependant comme il n'eft rien de
beau que le vrai , je n'adopte rien que
de raifonnable. Je pare la vertu des graces
& des fineffes , je m'occupe à l'embellir
, ou fi vous voulez , à orner la raison.
La Mémoire.
Fort bien. Vous êtes la raifon dans tous
fes atours ; mais il me refte une difficulté.
La raifon eft par tout la même , & on
vous croit arbitraire. Vous vous prétez en
effet , au génie de chaque peuple , leger
en France , femillant en Italie , profond
en Angleterre , grave chez les Efpagnols ;
comment vous reconnoître quelle eft va
tre véritable forme ?
Le Goût.
Enfant de la nature , je reffemble
ma mere. Les changemens qu'elle éprouve
dans les divers climats , n'empêchent
point qu'elle ne foit par tout la même.
Ainfi des nuances plus ou moins fortes felon
les differens pays où j'habite , n'ôtent
rien à la régularité de mes traits. Soyez
sûre de m'avoir rencontré lorfque dans un
DECEMBRE. 1752. 31
ouvrage vous verrez briller l'harmonie de
l'efprit & de la raifon. Au refte , l'eftime
univerfelle dont il fera honoré , vous dira
fuffifamment que j'en infpirois l'Auteur.
Horace , Boileau , La Fontaine , plairont
conftamment par tout & dans tous
les âges. Il n'en eft pas de même du Taffe
& de l'Ariofte.
La Mémoire.
J'entends , le goût voudroit que je me
fixaffe à graver les productions généralement
admirées : en eft- il beaucoup ?
Le Goût.
Très- peu : auffi à la rigueur fe pafferoiton
fert bien de vos foins . Nous avons par
exemple , environ douze bons Poëtes . Vous
enlevez le plaifir de trouver leurs beautés
toujours piquantes ; vous leur ôtez , quand
on les a lû, le mérite de la nouveauté.Vous
les vieilliffez , vous forcez l'amateur trop
plein de leurs richeffes , à fe plonger dans
la fange des Cotins , des Pradons & leurs
femblables. Il lui feroit peut-être plus
avantageux d'oublier . Il auroit au moins
la reffource certaine de pouvoir s'entretenir
toujours avec des Auteurs dignes de
Lettres , au lieu qu'elles lui tombent bientôt
des mains , parce qu'il les poffede.
Bij
32 MERCURE DE FRANCE,
La Mémoire.
Pourquoi formez- vous fi peu de vrais
difciples il femble que vous vous fallicz
une gloire d'être rare ; foyez moins parel
fenx , vous vous louerez de moi , loin de
vous en plaindre.
A Vafnes , ce 25 Septembre 1752.
J. Lacôte fils , Avocat.
ENTRELA MEMOIRE ET LE GOUT.
La Mémoire.
SE peut-il que le Goût me diſpute l'avantage
de contribuer le plus aux progrès
des Lettres & des Sciences ? Ignoret-
il que je préfente aux mortels le tableau
mouvant des faits & des recherches de
tous les âges ? ne fuis - je pas la feule qui
raffemble les monumens fameux , les découvertes
célebres , les évenemens imprévûs
, l'origine des Empires , les époques ,
les caufes de leur décadence , la naiffance
des Arts , leur avancement , leur viciffitude
? Qu'on parcoure mes archives on devient
habitant de toutes les contrées , citoyen
tour à tour d'Athenes & de Rome,
On s'entretient
avec les grands hommes.
de tous les pays & de tous les fiécles . Rien
n'échape à mes lumieres & à mes foins,
J'embraffe tout le Goût a- t'il des vûes
auffi grandes exécute-t- il d'auffi vaftes
projets ?
Le Goût,
Je fais plus , je décide & j'invente ,
14 MERCUREDE FRANCE.
vous êtes réduite par état à répéter ce que
les autres ont dit , infpiter & juger font
mon partage. Vous gravez & je compofe
Vous n'avez pour richeffes que des copies.
Regardez mes tréfors , vous y verrez de
magnifiques originaux . De- là cette différence
entre nous , vos éleves font échos
ou plagiaires : je fais des créateurs .
La Mémoire.
Rendez- vous juftice , ces génies que
vous nommez créateurs , font en très- petit
nombre : il y en auroit encore moins
s'ils n'avoient eu des modeles pour fe former.
Tel qui n'a réflechi & converfé qu'avec
lui-même eft refferré dans un cercle
étroit d'idées dont il ne peut fortir . S'il
s'éleve quelquefois , c'eft pour retomber
auffi -tôt , faute de guide qui le conduife.
Ainfi Sakeſpear çût paffé tous les Poëtes
tragiques , s'il eut puifé dans les mêmes
fources que les Auteurs de Rodogune &
de Phedre. Varron , Grotius , Petau , Fontenelle
, les feuls Sçavans , peut -être que
le goût avoûe , s'étoient nourris de la lec
ture des Anciens ,
Le Goût.
Vous poffédez les beautés de tous les
temps ; mais ceffez de vous en orgueillir.
Cea
DECEMBRE . 1752. 25
Ces beautés vous font étrangeres , elles
m'appartiennent . D'ailleurs vous leur affo
ciez tous les ridicules & les défauts qui
ant paru . Vous mettez fouvent Virgile
entre Lucain & Bavius , vous placez quelquefois
les imprudens farcafmes de Zoïle ,
à côté des maximes du divin Platon . Auffi
faut-il que j'apprécie les connoiffances
que vous entaffez ou accumulez fans choix .
Il faut que je digere votre érudition pour
la rendre utile & aimable. Que deviendroit
fans moi cet infipide fatras dont
vous embaraffez tant de cerveaux ? Les
matériaux qu'on trouve dans vos magafins
refteroient mal en ordre ou brutes.
Je les démêle , les fépare en différentes
claffes , je les taille enfuite & les polis . Si
je m'en fers pour faire ou pour former un
Poëte , par exemple , je lui fais comparer
le fublime varié de Sophocle , au magnifique
inégal de Corneille; la délicateffe fuivie
d'Euripide , aux fentimens tendres &
étudiés de Racine ; les écarts fougueux de
Pindare à la Monotomie mâle & philofophique
de Rouffeau ; la force comique de
Plaute à l'élégance peu nerveufe de Térence
; les Tableaux hardis de Ménandre aux
caracteres frappés de Moliere. Veux - je
faire un Hiftorien ? je mets entre fes
mains le fier pinceau de Sallufte & celui
I, Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
qui nous a tracé la conjuration de Venife ,
S'agit il d'introduire un jeune Orateur dans
le barreau ? Je lui recommande la rapidité
de Démofthene , la majeſté de Ciceron ,
l'urbanité de Paton , les raifonnemens ferrés
de Cochin. Je n'employe votre or qu'après
l'avoir décraffé , il eft à moi lorfqu'il
cft redevenu pur ; c'est mon bien que je
prends . Sans cette opération vos favoris
ne fçavent que parler d'après les autres ,
fans fuite ni méthode . Ah , qu'ils font en
nuyeux !
La Mémoire, -
On ennuye donc à votre avis , quand
on fait paffer en revûe une foule d'images
nobles ou riantes , felon les divers fujets
qu'on traite. On ennuye , quand on
détaille l'hiftoire du coeur & de l'entendement
humain , quand on apuye fes
raifons par des traits de Littérature ou
par l'autorité refpectable de ces hommes
toujours regardés comme des maîtres . Je
me perfuade au contraire que c'eſt un
moyen infaillible d'étonner l'auditeur &
de le convaincre , d'affujettir & de fixer
l'imagination la plus vive & la plus diftraite.
Je crois qu'il y aura beaucoup d'art
à étayer fon fentiment du fecours de ces
doctes écrits , ou le génie & le bon fens
DECEMBRE. 1752. 27
paroiffent être comme en dépôt.
Le Goût.
Il y en a plus à mériter l'attention par
des idées & des tournures neuves. Vos citations
nombreufes & fréquentes interdifent
même pour l'ordinaire , à ceux qui y
ont recours , la faculté de penfer ; ils fe
repofent volontiers de ce foin fur autrui :
loin d'attacher , ils rebutent ou endorment.
Quoi de plus fatiguant qu'un orateur
, qui pour établir une vérité morale
s'égare dans un labyrinte de traits hiftoriques
, lefquels font perdre fon fujet de
vûe ? Est- il rien de plus cruel dans les cert
cles que ces impitoyables difcoureurs donla
mémoire furchargée abonde & veut toujours
faire les frais de la confervation ? Ils
yous promenent inhumainement des hottentots
chez les Perfes , de la Phyſique
dans les Finances. Ils vous font parcourir
en une minute le Droit & l'Algebre , l'Alcoran
& le Deffein. On diroit qu'ils s'épuifent
à être inintelligibles ou inconféquens.
Appellez -vous cela amufer & convaincre
Se feroit - on fort récréé & fort
inftruit à entendre tout les jours répéter
fur le champ au jeune Corfe , dont Muret
parle, trente- fix mille mots de fuite dans le
même ordre qu'on les avoit prononcés, &
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
cela , quoiqu'ils n'euffent aucune liaiſon
entre eux & ne formaffent aucun ſens .
La Mémoire,
Eft ce ma faute fi on abufe de mes dons
& de mes faveurs ? on abufe également
des votres. Ne voit- on pas chaque jour le
naturaliſte écrire avec plus de légereté que
de principes ? ne voit - on pas nos Hiftoriens
modernes affecter le ftile précieux
des brochures galantes ? vous ferois - je un
crime de ce que la Comédie , ou chauffe
ridiculement le Cothurne , ou n'eft plus
qu'une collection informe de Scenes à tiroir.
Vous blâmerois - je , parce que le drame
tragique fe divife aujourd'hui en
chants & non en Actes , parce que dans
les acclainations enflées qui y regnent depuis
l'expofition du ſujet jufqu'à la fin de
la piece , on apperçoit toujours le Poëte ,
& rarement le Heros ? De tels reproches
feroient déplacés : je ne vous les fais point.
Je vous demanderai feulement pourquoi
on ne vous trouve nulle part , pourquoi
vous êtes indéfiniffable actuellement que
je vous parle , je doute de votre exiſtence :
peut-être ne me fuis- je entretenuë qu'avec
votre phantôme . Etes -vous le vrai Sofie
Le Goût.
Oui. Peu de perfonnes me connoiffent ,
DECEMBRE.
1752 29
je vais me découvrir à vos yeux dans l'ef
poir que vous retiendrez feulement déformais
ce qui fera frappé à mon coin . Préfent
de la nature j'éxerce mes fonctions
plus par inftinct que par art. Ma critique
eft vive & prompte , elle n'hésite pas. Du
premier coup d'oeil je donne le véritable
prix aux chofes. Mon antipatie contre le
lourd , le faux brillant , ou les beautés
déplacées fe déclarent par un mouvement
fubit. S'agit - il de combiner des idées , de
tirer des conféquences, de chercher le vrai?
c'eft l'office de la raifon. Faut-il décider
furement & fans réflechir ou plutôt démê
ler & faifir le beau ? j'opere alors .
La Mémoire.
Et avec cette précipitation , il n'entre
point d'étourderie dans vos jugemens ?
Le Goût.
Je fuis né infaillible. Tel celui qui a
l'oreille jufte , eft quoique fans examen ,
Aatté d'un chant agréable & révolté par
un fon faux . On ne me perfectionne pas ,
on me développe. La raifon peut nous
égarer , parce quelle a la vérité pour objet
, & que la vérité n'eft pas néceflairement
liée avec l'efprit : il faut qu'il travaille
pour la trouver ; Mais je me borne
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
à difcerner le beau . On ne le diftingue
on ne l'apperçoit que par le fentiment,
C'eft de tous les témoignages , l'unique
qui à vrai dire , ne puiffe pas nous tromper.
Cependant comme il n'eft rien de
beau que le vrai , je n'adopte rien que
de raifonnable. Je pare la vertu des graces
& des fineffes , je m'occupe à l'embellir
, ou fi vous voulez , à orner la raison.
La Mémoire.
Fort bien. Vous êtes la raifon dans tous
fes atours ; mais il me refte une difficulté.
La raifon eft par tout la même , & on
vous croit arbitraire. Vous vous prétez en
effet , au génie de chaque peuple , leger
en France , femillant en Italie , profond
en Angleterre , grave chez les Efpagnols ;
comment vous reconnoître quelle eft va
tre véritable forme ?
Le Goût.
Enfant de la nature , je reffemble
ma mere. Les changemens qu'elle éprouve
dans les divers climats , n'empêchent
point qu'elle ne foit par tout la même.
Ainfi des nuances plus ou moins fortes felon
les differens pays où j'habite , n'ôtent
rien à la régularité de mes traits. Soyez
sûre de m'avoir rencontré lorfque dans un
DECEMBRE. 1752. 31
ouvrage vous verrez briller l'harmonie de
l'efprit & de la raifon. Au refte , l'eftime
univerfelle dont il fera honoré , vous dira
fuffifamment que j'en infpirois l'Auteur.
Horace , Boileau , La Fontaine , plairont
conftamment par tout & dans tous
les âges. Il n'en eft pas de même du Taffe
& de l'Ariofte.
La Mémoire.
J'entends , le goût voudroit que je me
fixaffe à graver les productions généralement
admirées : en eft- il beaucoup ?
Le Goût.
Très- peu : auffi à la rigueur fe pafferoiton
fert bien de vos foins . Nous avons par
exemple , environ douze bons Poëtes . Vous
enlevez le plaifir de trouver leurs beautés
toujours piquantes ; vous leur ôtez , quand
on les a lû, le mérite de la nouveauté.Vous
les vieilliffez , vous forcez l'amateur trop
plein de leurs richeffes , à fe plonger dans
la fange des Cotins , des Pradons & leurs
femblables. Il lui feroit peut-être plus
avantageux d'oublier . Il auroit au moins
la reffource certaine de pouvoir s'entretenir
toujours avec des Auteurs dignes de
Lettres , au lieu qu'elles lui tombent bientôt
des mains , parce qu'il les poffede.
Bij
32 MERCURE DE FRANCE,
La Mémoire.
Pourquoi formez- vous fi peu de vrais
difciples il femble que vous vous fallicz
une gloire d'être rare ; foyez moins parel
fenx , vous vous louerez de moi , loin de
vous en plaindre.
A Vafnes , ce 25 Septembre 1752.
J. Lacôte fils , Avocat.
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Résumé : DIALOGUE ENTRE LA MEMOIRE ET LE GOUT.
Le dialogue entre la Mémoire et le Goût explore leurs rôles respectifs dans les Lettres et les Sciences. La Mémoire affirme préserver les faits, découvertes et événements de toutes les époques, permettant aux humains de voyager dans le temps et l'espace. Elle rassemble les monuments célèbres et les arts. En revanche, le Goût soutient qu'il crée et invente, tandis que la Mémoire se contente de répéter. Le Goût souligne que les créateurs sont rares et souvent influencés par des modèles antérieurs. La Mémoire rétorque que même des génies comme Shakespeare ou des savants comme Varron et Fontenelle ont puisé dans les œuvres des Anciens. Le Goût critique la Mémoire pour accumuler des connaissances sans discernement, mélangeant les beautés et les ridicules. Il affirme organiser, classer et affiner ces connaissances pour les rendre utiles et agréables. La Mémoire défend son rôle en soulignant qu'elle enrichit les discours par des références nobles. Le Goût conclut en affirmant que les citations fréquentes empêchent la pensée personnelle et rendent les discours ennuyeux. Publié dans le Mercure de France en décembre 1752, le texte décrit le Goût comme une entité naturelle et instinctive qui juge rapidement la valeur des choses, discernant le beau et rejetant le faux. Il affirme être infaillible et reposer sur le sentiment. Le Goût embellit la vertu et orne la raison, s'adaptant aux différents genres et peuples tout en restant constant. La Mémoire interroge le Goût sur son apparente arbitraire et variabilité selon les cultures. Le Goût répond qu'il varie selon les pays mais reste reconnaissable par l'harmonie de l'esprit et de la raison. Il cite des auteurs classiques universellement appréciés comme Horace, Boileau et La Fontaine. Enfin, le Goût regrette que peu d'œuvres littéraires soient admirables et espère que la Mémoire l'aidera à se faire mieux connaître.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3281
p. 93
LOGOGRIPHE.
Début :
D'Athenes autrefois je faisois l'ornement, [...]
Mots clefs :
Platon
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIPH E.
D'Athenes autrefois je faifois l'ornement ,
Avec éloge encor on me cite fouvent ;
Je porte dans mon fein un oifeau d'importance ,
Un fleuve d'Italie , une Ville de France ,
Un meuble que l'on voit au milieu du feſtin ,
Un Dieu qui du Berger fixe l'heureux deſtin ,
Pour exercer encor toute ta rhetorique ,
Un terme de Blafon , un autre de Mufique,
Prends quatre de mon tout , fans barque & fans
batteau ,
Tu peux en furetéte promener fur l'eau.
Par M. Subtil , de Pontoife.
D'Athenes autrefois je faifois l'ornement ,
Avec éloge encor on me cite fouvent ;
Je porte dans mon fein un oifeau d'importance ,
Un fleuve d'Italie , une Ville de France ,
Un meuble que l'on voit au milieu du feſtin ,
Un Dieu qui du Berger fixe l'heureux deſtin ,
Pour exercer encor toute ta rhetorique ,
Un terme de Blafon , un autre de Mufique,
Prends quatre de mon tout , fans barque & fans
batteau ,
Tu peux en furetéte promener fur l'eau.
Par M. Subtil , de Pontoife.
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3282
p. 107
ENIGME.
Début :
A mon âge rimer, & rimer une Enigme, [...]
Mots clefs :
Manteau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
Mon âge rimer , & rimer une Enigme ,
Oh ! pour le coup c'eft fe moquer ,
Iris le veut , mais comment répliquer ,
C'a , voyons donc qu'est - ce que j'imagine ?
De tous les tems fort ufité
Aux champs encor plus qu'à la Ville ,
Quoique fouvent fort inutile.
Je fers & l'Hiver & l'Eté.
Ma couleur eft tantôt brillante ,
Et tantôt trifte & peu voyante.
Chez le foldat j'ai de l'emploi ,
L'on me voit auf chez le Roi,
Mais mon plus charmant apanage
C'est qu'Iris me met en ufage.
Quelle, faveur & cependant
Le cache fon agrément.
Par M. de la Société Royale de Lyon,
E
Mon âge rimer , & rimer une Enigme ,
Oh ! pour le coup c'eft fe moquer ,
Iris le veut , mais comment répliquer ,
C'a , voyons donc qu'est - ce que j'imagine ?
De tous les tems fort ufité
Aux champs encor plus qu'à la Ville ,
Quoique fouvent fort inutile.
Je fers & l'Hiver & l'Eté.
Ma couleur eft tantôt brillante ,
Et tantôt trifte & peu voyante.
Chez le foldat j'ai de l'emploi ,
L'on me voit auf chez le Roi,
Mais mon plus charmant apanage
C'est qu'Iris me met en ufage.
Quelle, faveur & cependant
Le cache fon agrément.
Par M. de la Société Royale de Lyon,
E
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3283
p. 195
A Madame Favart, sur la Comédie de M. de Boissy.
Début :
Une Muse aimable & riante, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame Favart, sur la Comédie de M. de Boissy.
Madame Favart, sur la Comédie
de M. de Boissy. U
Ne Muse aimable & riante,
Vient de mettre au grand jour une jeune beauté,
Folâtre, fine,séduisante,
Et qui par sa legereté
Du François seul devroit être l'amante,
Ou plutôt la Divinité;
Mais craignons la rivalité,
Car déja l'Etranger la chante,
Et quand Favart la représente
Avec tant d'agrément & de vivacité,
Tous les coeurs font épris de la Frivolité.
Guerin
de M. de Boissy. U
Ne Muse aimable & riante,
Vient de mettre au grand jour une jeune beauté,
Folâtre, fine,séduisante,
Et qui par sa legereté
Du François seul devroit être l'amante,
Ou plutôt la Divinité;
Mais craignons la rivalité,
Car déja l'Etranger la chante,
Et quand Favart la représente
Avec tant d'agrément & de vivacité,
Tous les coeurs font épris de la Frivolité.
Guerin
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3284
p. 96
ENIGME.
Début :
J'habite, cher Lecteur, un globe sublunaire, [...]
Mots clefs :
Poulet
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
' Habite , cher Lecteur , un globe fublunaire }
Entouré d'atmosphere ,
Et même d'un rempart ,
Naturel & fans art.
Je fuis le Roi de cette ſphere ,
Tout ytend à me plaire :
Si le deftin vouloit , j'aurois quoiqu'animal ,
Un ornement Royal .
Voici , Lecteur , de quoi me reconnoître ,
Je viens au jour , même avant que de naitre ,
Je fubfifte fans me nourrir ;
Je péris , fans mourir.
Par M. L. M. *** à Montauban.
' Habite , cher Lecteur , un globe fublunaire }
Entouré d'atmosphere ,
Et même d'un rempart ,
Naturel & fans art.
Je fuis le Roi de cette ſphere ,
Tout ytend à me plaire :
Si le deftin vouloit , j'aurois quoiqu'animal ,
Un ornement Royal .
Voici , Lecteur , de quoi me reconnoître ,
Je viens au jour , même avant que de naitre ,
Je fubfifte fans me nourrir ;
Je péris , fans mourir.
Par M. L. M. *** à Montauban.
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3285
p. 96-98
LOGOGRIPHE.
Début :
Entre ma soeur & moi beaucoup de ressemblance, [...]
Mots clefs :
Marron
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIP H E.
Entre ma fooeur & moi beaucoup de reffemblance
,
Soit pour le goût , la forme & la couleur ,
Qui le croiroit ? Voici la différence ,
Quoique femelle , elle a moins de douceur.
Après
AVRIL. 97
1753.
Après la foeur , diſons un mot du frere ;
Il eft joli , poli , fait à manger.
Sous cet appas , te plait- il d'en tâter ?
Tu m'apprendras fi c'est là ton affaire ;
Mais fonge auparavant qu'il eſt très -dangereux
De décider far l'apparence ,
Que de maris en fout l'expérience ,
Bien volontiers je m'en rapporte à eux.
Il eft tems de paffer à ma combinaiſon.
Rien de plus bief que la façon.
Six pieds compofent ma ſtructure ,
Peu faite pour la découpure ,
Je t'offre pourtant un pronom ,
Source de procès & de haine ;
Un Poete d'un grand renom ,
Ami de Varus & Mecène ;
Ce qui fert de meſure au tems ,
Dont le cours eft bien peu durable ;
Et le ravage irréparable .
S'accroit , hélas ! tous les inftans..
Tu peux trouver encor ce métail précieux ;
Pour l'avide mortel objet de tant de voeux ,
Qui fait franchir les mers , qui fait braver l'orage ;
Ecueil de la vertu que redoute le fage.
Mais n'eft- ce point trop raiſonner
Pour un marmoufet de ma taille ?
L'ennui fuit de près la morale ,
Et bien tôt l'on pourroit bâiller.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
t
Je finis en fecret en pleurant mon partage ,
Qu'une lettre manquée me caufe de dommage !
Sort heureux que je perd , Batteufe illufion ,
D'une charmante Iris j'aurcis porté le nom.
Par M. D. L. S. R. de Lyon.
Entre ma fooeur & moi beaucoup de reffemblance
,
Soit pour le goût , la forme & la couleur ,
Qui le croiroit ? Voici la différence ,
Quoique femelle , elle a moins de douceur.
Après
AVRIL. 97
1753.
Après la foeur , diſons un mot du frere ;
Il eft joli , poli , fait à manger.
Sous cet appas , te plait- il d'en tâter ?
Tu m'apprendras fi c'est là ton affaire ;
Mais fonge auparavant qu'il eſt très -dangereux
De décider far l'apparence ,
Que de maris en fout l'expérience ,
Bien volontiers je m'en rapporte à eux.
Il eft tems de paffer à ma combinaiſon.
Rien de plus bief que la façon.
Six pieds compofent ma ſtructure ,
Peu faite pour la découpure ,
Je t'offre pourtant un pronom ,
Source de procès & de haine ;
Un Poete d'un grand renom ,
Ami de Varus & Mecène ;
Ce qui fert de meſure au tems ,
Dont le cours eft bien peu durable ;
Et le ravage irréparable .
S'accroit , hélas ! tous les inftans..
Tu peux trouver encor ce métail précieux ;
Pour l'avide mortel objet de tant de voeux ,
Qui fait franchir les mers , qui fait braver l'orage ;
Ecueil de la vertu que redoute le fage.
Mais n'eft- ce point trop raiſonner
Pour un marmoufet de ma taille ?
L'ennui fuit de près la morale ,
Et bien tôt l'on pourroit bâiller.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
t
Je finis en fecret en pleurant mon partage ,
Qu'une lettre manquée me caufe de dommage !
Sort heureux que je perd , Batteufe illufion ,
D'une charmante Iris j'aurcis porté le nom.
Par M. D. L. S. R. de Lyon.
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3286
p. 98-99
AUTRE.
Début :
Avant d'aller chercher des routes plus sçavantes, [...]
Mots clefs :
Artillerie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Avant d'aller chercher des routes plus fçavantes
,
Lecteur , veux-tu fçavoir mon nom !
De cinq fillabes différentes
Travaille à la combinaiſon,
Je t'offre d'abord un Prophête ,
Une Ville en Artois , deux des quatre élémens ,
AVRI L.
99 1753.
Ce dont un feul mortel couvre ici bas la tête ,
Ce que l'on enfeigne aux enfans ,
L'attribut de la Fable ,
Ce dont on ne doit pas douter ,
Ce que fouvent en maigre on nous fert für la ta
ble ,
L'inftrument d'Apollon , deux notes à chanter ,
Un petit animal , ce qui fert à le prendre ,
Ce que l'humble veut éviter ,
Ce qui fouvent fe fait attendre ,
Ce qui fert à fe repoſer ;
Pour me faire enfin mieux connoître ,
Je contiens la fource du vin ;
De plus un Prince eft non grand maître ,
Et l'on m'entend de loin lorfque je fuis en train.
A Toulouse , par M. de Marrat , du Bataillon
de Soucy , du Régiment de Royal- Artillerie.
Avant d'aller chercher des routes plus fçavantes
,
Lecteur , veux-tu fçavoir mon nom !
De cinq fillabes différentes
Travaille à la combinaiſon,
Je t'offre d'abord un Prophête ,
Une Ville en Artois , deux des quatre élémens ,
AVRI L.
99 1753.
Ce dont un feul mortel couvre ici bas la tête ,
Ce que l'on enfeigne aux enfans ,
L'attribut de la Fable ,
Ce dont on ne doit pas douter ,
Ce que fouvent en maigre on nous fert für la ta
ble ,
L'inftrument d'Apollon , deux notes à chanter ,
Un petit animal , ce qui fert à le prendre ,
Ce que l'humble veut éviter ,
Ce qui fouvent fe fait attendre ,
Ce qui fert à fe repoſer ;
Pour me faire enfin mieux connoître ,
Je contiens la fource du vin ;
De plus un Prince eft non grand maître ,
Et l'on m'entend de loin lorfque je fuis en train.
A Toulouse , par M. de Marrat , du Bataillon
de Soucy , du Régiment de Royal- Artillerie.
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3287
p. 5-11
LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
Début :
Je crois, Monsieur, que vous verrez avec plaisir l'extrait ci-joint d'une lettre [...]
Mots clefs :
Cuivre, Métal, Étamage, Guillaume-François Rouelle, Batterie, Public, Usage, Vaisseaux, Extrait, Cuisine, Chimistes
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
LETTRE
De J. J. Rouffeau de Geneve , à M. l'Abbé
Raynal.
JE
E crois , Monfieur , que vous verrez
avec plaifir l'extrait ci- joint d'une lettre
de Stockolm , que la perfonne à qui
elle eft adreffée me charge de vous prier
d'inferer dans le Mercure. L'objet en eft
de la derniere importance pour la vie des
hommes ; & plus la négligence du public
eft exceffive à cet égard , plus les citoyens
éclairés doivent redoubler de zéle & d'activité
pour la vaincre.
Tous les Chymiftes de l'Europe nous
avertiffent depuis long - tems des mortelles
qualités du cuivre , & des dangers aufquels
on s'expofe en faifant ufage de ce pernicieux
métal dans les batteries de cuifine .
M. Rouelle , de l'Académie des Sciences ,
eft celui de tous qui en a démontré le plus
fenfiblement les funeftes effers , & qui s'en
eft plaint avec le plus de véhémence . M.
Thierri , Docteur en Médecine , a réuni
dans une fçavante Thefe qu'il foutint en
1749 fous la préfidence de M. Falconet
une multitude de preuves capables d'ef-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
frayer tout homme raifonnable qui fair
quelque cas de fa vie & de celle de fes
concitoyens. Ces Phyficiens ont fait voir
que le verd de gris où le cuivre diffous
eft un poifon violent , dont l'effet eſt toujours
accompagné de fymptômes affreux ;
que la vapeur même de ce métal eft dangereufe
, puifque les Ouvriers qui le travaillent
, font fujets à diverfes maladies
mortelles ou habituelles ; que toutes les
menftrues , les graiffes , les fels , & l'eau
même , diffolvent le cuivre , & en font du
verd- de gris ; que l'étamage le plus exact
ne fait que diminuer cette diffolution
que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage
n'eft pas lui- même exemt de danger,
malgré l'ufage indifcret qu'on a fait jufqu'à
préfent de ce métal , & que ce danger
eft plus grand ou moindre , felon les diffé
rens étaims qu'on emploie , en raifon de
l'arfenic qui entre dans leur compofition ,
ou du plomb qui entre dans leur alliage
( a ) ; que même en fuppofant à l'étamage
une précaution fuffifante , c'eft une im-
( a ) Que le plomb diffous foit un poifon , les
accidens funeftes que caufent tous les jours les
vins falfifiés avec de la litharge , ne le prouvent
que trop Ainfi pour employer ce métal avec ſu →
reté , il eft important de bien connoître quels font
fes diflolvans qui l'attaquent.
JUILLET. 1753 . T
prudence inpardonnable de faire dépendre
la vie & la fanté des hommes d'une
lame d'étaim très- déliée , qui s'ufe trèspromptement
( a ) , & de l'exactitude des
Domestiques & des Cuifiniers , qui rejertent
d'ordinaire les vaiffeaux récemment
étamés , à cauſe du mauvais goût que donnent
les matieres employées à l'étamage :
ils ont fait voir combien d'accidens affreux
produits par le cuivre , font attribués
tous les jours à des caufes toutes différentes
; ils ont prouvé qu'une multitude
de gens périffent , & qu'un plus grand
nombre encore font attaqués de mille
différentes maladies , par l'ufage de ce métal
dans nos cuiſines & dans nos fontaines,
fans fe douter eux mêmes de la véritable.
caufe de leurs maux . Cependant quoique
la manufacture d'uftenfiles de fer battu &
étamé , qui, eft établie au fauxbourg Saint
Antoine , offre des moyens faciles de fub-
( a ) Il eft aifé de démontrer que de quelque
maniere qu'on s'y prenne , on ne fçauroit dans
les ufages des vaiffeaux de cuifine , s'aflurer pour
un feul jour de l'étamage le plus folide. Car
comme l'étain entre en fufion à un degré de feu
fort inférieur à celui de la graiffe bouillante ,
tes les fois qu'un Cuifinier fait rouffir du beure ,
I ne lui eft pas poffible de garantir de la fufion
quelque partie de l'étamage , ni par conséquent
le ragoût , du contact du cuivre.
tou-
A iiij
S MERCURE DE FRANCE.
ftituer dans les cuifines une batterie moins
difpendieufe , auffi commode que celle de
cuivre , & parfaitement faine , au moins
quant au métal principal , l'indolence ordinaire
aux hommes fur les chofes qui leur
font véritablement utiles , & les petites
maximes que la pareffe invente fur les
ufages établis , fur tout quand ils font mau.
vais , n'ont encore laiffé faire que peu de
progrès aux fages avis des Chymiftes , &
n'ont profcrit le cuivre que de peu de cuifines.
La répugnance des Cuifiniers à employer
d'autres vaiffeaux que ceux qu'ils
connoiffent , eft un obftacle dont on ne
fent toute la force que quand on connoit
la pareffe & la gourmandife des Maîtres.
Chacun fçait que la fociété abonde en gens :
qui préferent l'indolence au repos , & le
plaifir au bonheur ; mais on a bien de la
peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment
mieux s'expofer à périr , eux & toute leur
famille , dans des tourmens affreux , qu'à
manger un ragoût brûlé .
Il faut raifonner avec les fages , mais
jamais avec le public. Il y a long- tems
qu'on a comparé la multitude à un troupeau
de moutons ; il lui faut des exemples
au lieu de raifons , car chacun craint beaucoup
plus d'être ridicule que d'être four
ou méchant. D'ailleurs dans toutes les
JUILLE T. 1753. 9
chofes qui concernent l'intérêt commun
prefque tous jugeant d'après leurs propres
maximes , s'attachent moins à examiner la
force des preuves qu'à pénétrer les motifs
fecrets de celui qui les propofe : par
exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs
foupçonneroient volontiers qu'avec de
l'argent le Chef de la fabrique de fer battu
ou l'Auteur des fontaines domestiques
excitent mon zéle en cette occafion ; défance
aflez naturelle dans un fiécle de
charlatannerie , où les plus grands fripons
ont toujours l'intérêt public à la bouche .
L'exemple eft en ceci plus perfuafif que le
raifonnement , parce que la même défiance
ayant vraisemblablement dû naître auf
dans l'efprit des autres , on eft porté .
croire que ceux qu'elle n'a point empêchés
d'adopter ce que l'on propofe , ont trouvé
pour cela des raifons décifives. Ainfi au
lieu de m'arrêter à montrer combien il eft
abfurde , même dans le doute , de laiffer
dans fa cuifine des uftenfiles fufpects de
poiſon , il vaut mieux dire que M. Duverney
vient d'ordonner une batterie de
fer pour l'Ecole militaire ; que M. le Prince
de Conti a banni tout le cuivre de la
fienne ; que M. le Duc de Duras , Ambaffa
deur en Espagne , en a fait autant , &
fon Cuisinier qu'il confulta là -deffus , lus
』་ .
que
MERCURE DE FRANCE.
dit nettement que tous ceux de fon métier
qui ne s'accommodoient pas de la batterie
de fer tout auffi bien que de celle de cuivre
, étoient des ignorans ou des gens de
mauvaiſe volonté. Plufieurs particuliers
ont fuivi cet exemple , que les perfonnes
éclairées qui m'ont remis l'extrait ci - joint ,
ont donné depuis long- tems , fans que leur
table fe fente le moins du monde de ce
changement que par la confiance , avec laquelle
on peut manger d'excellens ragoûts
très bien préparés dans des vaiffeaux de
fer.
Mais que peut- on mettre fous les yeux
du public de plus frappant que cet extrait
même ? S'il y avoit au monde une Nation
qui dût s'oppofer à l'expulfion du cuivre ,
c'eft certainement la Suéde , dont les mines
de ce métal font la principale richeffe , &
dont les Peuples en général idolâtrent leurs.
anciens ufages. C'eft pourtant ce Royaume
fi riche en cuivre , qui donne l'exemple
aux autres , d'ôter à ce métal , tous les em
plois qui le rendent dangereux & qui intéreffent
la vie des citoyens ; ce font ces
Peuples fi attachés à leurs vieilles pratiques
, qui renoncent fans peine à une multitude
de commodités qu'ils retireroient
de leurs mines , dès que la raifon & l'au
torité des fages leur montrent le rif ques
JUILLET. 17530 II
que l'ufage indifcret de ce métal leur fait
courir. Je voudrois pouvoir efpérer qu'un
fi falutaire exemple fera fuivi dans le refte
de l'Europe , où l'on ne doit pas avoir la
même répugnance à profcrire , au moins
dans les cuifines , un métal qu'on tire de
dehors. Je voudrois que les avertiffemens.
publics des Philofophes & des Gens de
lettres réveillaffent les Peuples fur les dangers
de toute efpéce aufquels leur impru
dence les expole , & rappellaffent plus
fouvent à tous les Souverains que le foin
de la confervation des hommes n'eft pas
feulement leur premier devoir , mais auffi
leur plus grand intérêt .
Je fuis , Monfieur , &c.
De J. J. Rouffeau de Geneve , à M. l'Abbé
Raynal.
JE
E crois , Monfieur , que vous verrez
avec plaifir l'extrait ci- joint d'une lettre
de Stockolm , que la perfonne à qui
elle eft adreffée me charge de vous prier
d'inferer dans le Mercure. L'objet en eft
de la derniere importance pour la vie des
hommes ; & plus la négligence du public
eft exceffive à cet égard , plus les citoyens
éclairés doivent redoubler de zéle & d'activité
pour la vaincre.
Tous les Chymiftes de l'Europe nous
avertiffent depuis long - tems des mortelles
qualités du cuivre , & des dangers aufquels
on s'expofe en faifant ufage de ce pernicieux
métal dans les batteries de cuifine .
M. Rouelle , de l'Académie des Sciences ,
eft celui de tous qui en a démontré le plus
fenfiblement les funeftes effers , & qui s'en
eft plaint avec le plus de véhémence . M.
Thierri , Docteur en Médecine , a réuni
dans une fçavante Thefe qu'il foutint en
1749 fous la préfidence de M. Falconet
une multitude de preuves capables d'ef-
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
frayer tout homme raifonnable qui fair
quelque cas de fa vie & de celle de fes
concitoyens. Ces Phyficiens ont fait voir
que le verd de gris où le cuivre diffous
eft un poifon violent , dont l'effet eſt toujours
accompagné de fymptômes affreux ;
que la vapeur même de ce métal eft dangereufe
, puifque les Ouvriers qui le travaillent
, font fujets à diverfes maladies
mortelles ou habituelles ; que toutes les
menftrues , les graiffes , les fels , & l'eau
même , diffolvent le cuivre , & en font du
verd- de gris ; que l'étamage le plus exact
ne fait que diminuer cette diffolution
que l'étaim qu'on emploie dans cet étamage
n'eft pas lui- même exemt de danger,
malgré l'ufage indifcret qu'on a fait jufqu'à
préfent de ce métal , & que ce danger
eft plus grand ou moindre , felon les diffé
rens étaims qu'on emploie , en raifon de
l'arfenic qui entre dans leur compofition ,
ou du plomb qui entre dans leur alliage
( a ) ; que même en fuppofant à l'étamage
une précaution fuffifante , c'eft une im-
( a ) Que le plomb diffous foit un poifon , les
accidens funeftes que caufent tous les jours les
vins falfifiés avec de la litharge , ne le prouvent
que trop Ainfi pour employer ce métal avec ſu →
reté , il eft important de bien connoître quels font
fes diflolvans qui l'attaquent.
JUILLET. 1753 . T
prudence inpardonnable de faire dépendre
la vie & la fanté des hommes d'une
lame d'étaim très- déliée , qui s'ufe trèspromptement
( a ) , & de l'exactitude des
Domestiques & des Cuifiniers , qui rejertent
d'ordinaire les vaiffeaux récemment
étamés , à cauſe du mauvais goût que donnent
les matieres employées à l'étamage :
ils ont fait voir combien d'accidens affreux
produits par le cuivre , font attribués
tous les jours à des caufes toutes différentes
; ils ont prouvé qu'une multitude
de gens périffent , & qu'un plus grand
nombre encore font attaqués de mille
différentes maladies , par l'ufage de ce métal
dans nos cuiſines & dans nos fontaines,
fans fe douter eux mêmes de la véritable.
caufe de leurs maux . Cependant quoique
la manufacture d'uftenfiles de fer battu &
étamé , qui, eft établie au fauxbourg Saint
Antoine , offre des moyens faciles de fub-
( a ) Il eft aifé de démontrer que de quelque
maniere qu'on s'y prenne , on ne fçauroit dans
les ufages des vaiffeaux de cuifine , s'aflurer pour
un feul jour de l'étamage le plus folide. Car
comme l'étain entre en fufion à un degré de feu
fort inférieur à celui de la graiffe bouillante ,
tes les fois qu'un Cuifinier fait rouffir du beure ,
I ne lui eft pas poffible de garantir de la fufion
quelque partie de l'étamage , ni par conséquent
le ragoût , du contact du cuivre.
tou-
A iiij
S MERCURE DE FRANCE.
ftituer dans les cuifines une batterie moins
difpendieufe , auffi commode que celle de
cuivre , & parfaitement faine , au moins
quant au métal principal , l'indolence ordinaire
aux hommes fur les chofes qui leur
font véritablement utiles , & les petites
maximes que la pareffe invente fur les
ufages établis , fur tout quand ils font mau.
vais , n'ont encore laiffé faire que peu de
progrès aux fages avis des Chymiftes , &
n'ont profcrit le cuivre que de peu de cuifines.
La répugnance des Cuifiniers à employer
d'autres vaiffeaux que ceux qu'ils
connoiffent , eft un obftacle dont on ne
fent toute la force que quand on connoit
la pareffe & la gourmandife des Maîtres.
Chacun fçait que la fociété abonde en gens :
qui préferent l'indolence au repos , & le
plaifir au bonheur ; mais on a bien de la
peine à concevoir qu'il y en ait qui aiment
mieux s'expofer à périr , eux & toute leur
famille , dans des tourmens affreux , qu'à
manger un ragoût brûlé .
Il faut raifonner avec les fages , mais
jamais avec le public. Il y a long- tems
qu'on a comparé la multitude à un troupeau
de moutons ; il lui faut des exemples
au lieu de raifons , car chacun craint beaucoup
plus d'être ridicule que d'être four
ou méchant. D'ailleurs dans toutes les
JUILLE T. 1753. 9
chofes qui concernent l'intérêt commun
prefque tous jugeant d'après leurs propres
maximes , s'attachent moins à examiner la
force des preuves qu'à pénétrer les motifs
fecrets de celui qui les propofe : par
exemple , beaucoup d'honnêtes lecteurs
foupçonneroient volontiers qu'avec de
l'argent le Chef de la fabrique de fer battu
ou l'Auteur des fontaines domestiques
excitent mon zéle en cette occafion ; défance
aflez naturelle dans un fiécle de
charlatannerie , où les plus grands fripons
ont toujours l'intérêt public à la bouche .
L'exemple eft en ceci plus perfuafif que le
raifonnement , parce que la même défiance
ayant vraisemblablement dû naître auf
dans l'efprit des autres , on eft porté .
croire que ceux qu'elle n'a point empêchés
d'adopter ce que l'on propofe , ont trouvé
pour cela des raifons décifives. Ainfi au
lieu de m'arrêter à montrer combien il eft
abfurde , même dans le doute , de laiffer
dans fa cuifine des uftenfiles fufpects de
poiſon , il vaut mieux dire que M. Duverney
vient d'ordonner une batterie de
fer pour l'Ecole militaire ; que M. le Prince
de Conti a banni tout le cuivre de la
fienne ; que M. le Duc de Duras , Ambaffa
deur en Espagne , en a fait autant , &
fon Cuisinier qu'il confulta là -deffus , lus
』་ .
que
MERCURE DE FRANCE.
dit nettement que tous ceux de fon métier
qui ne s'accommodoient pas de la batterie
de fer tout auffi bien que de celle de cuivre
, étoient des ignorans ou des gens de
mauvaiſe volonté. Plufieurs particuliers
ont fuivi cet exemple , que les perfonnes
éclairées qui m'ont remis l'extrait ci - joint ,
ont donné depuis long- tems , fans que leur
table fe fente le moins du monde de ce
changement que par la confiance , avec laquelle
on peut manger d'excellens ragoûts
très bien préparés dans des vaiffeaux de
fer.
Mais que peut- on mettre fous les yeux
du public de plus frappant que cet extrait
même ? S'il y avoit au monde une Nation
qui dût s'oppofer à l'expulfion du cuivre ,
c'eft certainement la Suéde , dont les mines
de ce métal font la principale richeffe , &
dont les Peuples en général idolâtrent leurs.
anciens ufages. C'eft pourtant ce Royaume
fi riche en cuivre , qui donne l'exemple
aux autres , d'ôter à ce métal , tous les em
plois qui le rendent dangereux & qui intéreffent
la vie des citoyens ; ce font ces
Peuples fi attachés à leurs vieilles pratiques
, qui renoncent fans peine à une multitude
de commodités qu'ils retireroient
de leurs mines , dès que la raifon & l'au
torité des fages leur montrent le rif ques
JUILLET. 17530 II
que l'ufage indifcret de ce métal leur fait
courir. Je voudrois pouvoir efpérer qu'un
fi falutaire exemple fera fuivi dans le refte
de l'Europe , où l'on ne doit pas avoir la
même répugnance à profcrire , au moins
dans les cuifines , un métal qu'on tire de
dehors. Je voudrois que les avertiffemens.
publics des Philofophes & des Gens de
lettres réveillaffent les Peuples fur les dangers
de toute efpéce aufquels leur impru
dence les expole , & rappellaffent plus
fouvent à tous les Souverains que le foin
de la confervation des hommes n'eft pas
feulement leur premier devoir , mais auffi
leur plus grand intérêt .
Je fuis , Monfieur , &c.
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Résumé : LETTRE De J. J. Rousseau de Geneve, à M. l'Abbé Raynal.
La lettre de J. J. Rouffeau de Genève à l'Abbé Raynal met en garde contre les dangers du cuivre dans les ustensiles de cuisine. Les chimistes européens, notamment M. Rouelle et le Dr Thierri, ont identifié les propriétés toxiques du cuivre, qui peut se dissoudre et former du vert-de-gris, un poison violent. Les vapeurs de cuivre sont également nocives pour les ouvriers. L'étamage, censé protéger le cuivre, est inefficace à long terme et peut contenir de l'arsenic ou du plomb. Les accidents liés au cuivre sont souvent mal diagnostiqués, et beaucoup ignorent la véritable cause de leurs maladies. Malgré l'existence d'alternatives comme les batteries de fer battu et étamé, la résistance au changement et la paresse freinent leur adoption. Les cuisiniers préfèrent les ustensiles de cuivre familiers, et le public suit des exemples plutôt que des raisons. La méfiance rend difficile la promotion de nouvelles pratiques, même fondées sur des preuves solides. La transition vers le fer dans les cuisines est motivée par des raisons de sécurité. Des figures influentes comme M. Duverney, le Prince de Conti et le Duc de Duras ont adopté cette pratique. Le Mercure de France critique ceux qui persistent à utiliser le cuivre, les qualifiant d'ignorants ou de malveillants. De nombreux particuliers ont suivi cet exemple sans problème. La Suède, malgré ses richesses en cuivre, a abandonné son usage dans les cuisines pour des raisons de sécurité. L'auteur espère que cet exemple sera suivi en Europe et que les avertissements des philosophes sensibiliseront les peuples aux dangers de l'imprudence, rappelant aux souverains leur devoir de protéger leurs sujets.
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3288
p. 11-13
EXTRAIT d'une Lettre écrite par un Sénateur de Suéde, à une Dame de Paris. A Stockolm, le 8 Mai 1753.
Début :
Vous avez si bien rempli, Madame, la promesse que vous m'aviez faite [...]
Mots clefs :
Fer, Cuivre, Lettre, Ustensiles
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite par un Sénateur de Suéde, à une Dame de Paris. A Stockolm, le 8 Mai 1753.
EXTRAIT d'une Lettre écrite par un
Sénateur de Suéde * , à une Dame de Paris,
A Stockolm , le 8 Mai 1753-
Vou
"
Ous avez fi bien rempli , Madame
la promeffe que vous m'aviez faite
de m'envoyer la recette de l'étamage du
fer , que je ne fçai , en vérité , comment
vous en témoigner toute ma reconnoif
fance. Je vous fupplie de recevoir mes
très humbles remercimens de toutes les
M. le Baron de Scheffer , ci- devant Miniffre
Plenipotentiaire à la Cour de France.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
peines que vous avez daigné prendre pour
ce Pays , qui vous devra dans cent ans d'ici
fa confervation de plufieurs centaines de
mille habitans que l'ufage du cuivre nous
enlevoit journellement. J'ai fait traduire
& imprimer en Suédois le livre de M. Amy;
j'ai fait inférer dans nos Gazettes & dans
nos Journaux littéraires plufieurs Differtations
qui ont paru chez vous & ailleurs
fur la même matiere ; tout cela a fait un
fi grand effet ici & dans nos Provinces ,
qu'on n'eft occupé à préfent qu'à reformer
les anciennes batteries de cuifine &
autres uftenfiles de cuivre pour y en fubftituer
d'autres de fer. Cette réforme ne
fera pourtant pas d'abord auffi univerſelle
qu'il feroit à fouhaiter , il y a des têtes où
le préjugé tient plus fortement que dans
d'autres , il faudra bien leur donner le
tems de fe reconnoître . Mais ce qui en
attendant m'a paru le plus important , a
été de donner l'exemple au particulier ,
par une pareille réforme , dans tous les
établiffemens qui dépendent immédiatement
des foins & de la police du Gouvernement.
Pour cet effet le Roi a déja
fait écrire une lettre circulaire à tous les
Colonels de l'armée , pour qu'ils vendent
, fans perte de tems , les matinites ,
Les Aacans , & tous autres uftenfiles de
JUILLET. 1753. 13
cuivre qui entrent dans l'équipage des
troupes , & que te fer feul foit dorénavant
employé à tous ces ufages. Les mêmes
ordres feront donnés à la Marine ,
auffi - tôt que nos nouvelles Fabriques feront
en état de fournir à fes befoins. Vous
voyez , Madame , que je ne ppeerrddss point
de tems pour opérer ce qui eft dans l'ordre
des poffibles . J'aurai l'honneur de
vous rendre compte du refte à meſure que
J'aurai de nouveaux progrès à vous mander.
Sénateur de Suéde * , à une Dame de Paris,
A Stockolm , le 8 Mai 1753-
Vou
"
Ous avez fi bien rempli , Madame
la promeffe que vous m'aviez faite
de m'envoyer la recette de l'étamage du
fer , que je ne fçai , en vérité , comment
vous en témoigner toute ma reconnoif
fance. Je vous fupplie de recevoir mes
très humbles remercimens de toutes les
M. le Baron de Scheffer , ci- devant Miniffre
Plenipotentiaire à la Cour de France.
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
peines que vous avez daigné prendre pour
ce Pays , qui vous devra dans cent ans d'ici
fa confervation de plufieurs centaines de
mille habitans que l'ufage du cuivre nous
enlevoit journellement. J'ai fait traduire
& imprimer en Suédois le livre de M. Amy;
j'ai fait inférer dans nos Gazettes & dans
nos Journaux littéraires plufieurs Differtations
qui ont paru chez vous & ailleurs
fur la même matiere ; tout cela a fait un
fi grand effet ici & dans nos Provinces ,
qu'on n'eft occupé à préfent qu'à reformer
les anciennes batteries de cuifine &
autres uftenfiles de cuivre pour y en fubftituer
d'autres de fer. Cette réforme ne
fera pourtant pas d'abord auffi univerſelle
qu'il feroit à fouhaiter , il y a des têtes où
le préjugé tient plus fortement que dans
d'autres , il faudra bien leur donner le
tems de fe reconnoître . Mais ce qui en
attendant m'a paru le plus important , a
été de donner l'exemple au particulier ,
par une pareille réforme , dans tous les
établiffemens qui dépendent immédiatement
des foins & de la police du Gouvernement.
Pour cet effet le Roi a déja
fait écrire une lettre circulaire à tous les
Colonels de l'armée , pour qu'ils vendent
, fans perte de tems , les matinites ,
Les Aacans , & tous autres uftenfiles de
JUILLET. 1753. 13
cuivre qui entrent dans l'équipage des
troupes , & que te fer feul foit dorénavant
employé à tous ces ufages. Les mêmes
ordres feront donnés à la Marine ,
auffi - tôt que nos nouvelles Fabriques feront
en état de fournir à fes befoins. Vous
voyez , Madame , que je ne ppeerrddss point
de tems pour opérer ce qui eft dans l'ordre
des poffibles . J'aurai l'honneur de
vous rendre compte du refte à meſure que
J'aurai de nouveaux progrès à vous mander.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite par un Sénateur de Suéde, à une Dame de Paris. A Stockolm, le 8 Mai 1753.
Un sénateur suédois adresse une lettre à une dame parisienne pour la remercier d'avoir partagé la recette de l'étamage du fer. Il souligne que cette recette permettra de remplacer l'usage du cuivre par celui du fer, sauvant ainsi des milliers de vies. Le sénateur a traduit et imprimé en suédois le livre de M. Amy et a publié des articles sur le sujet, ce qui a engendré un grand intérêt et des réformes en Suède. Le roi de Suède a ordonné aux colonels de l'armée de remplacer les ustensiles de cuivre par des ustensiles en fer dans l'équipement des troupes. Des instructions similaires seront bientôt données à la marine dès que les nouvelles fabriques seront opérationnelles. Le sénateur assure la dame qu'il la tiendra informée des progrès réalisés.
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3290
p. 112-113
AUTRE.
Début :
Au milieu des combats on me voit, cher Lecteur, [...]
Mots clefs :
Infanterie
3291
p. 98
ENIGME.
Début :
Je suis l'ajustement mignon [...]
Mots clefs :
Soulier d'une femme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.
E fuis l'ajustement mignon
De laide , ou gentille femelle ,
Sur moi j'attire un oeil fripon
Et jette très-vive étincelle ;
Sous l'aiguille & l'or travaillé ,
J'occupe mondaine & nonette;
Je ſuis l'ame d'une toilette ,
Et tiens ſouvent lieu de beauté;
Si je dépens d'une coquette
Je ſuis rarement à ſon gré ;
Bientôt dédaigné , rejetté ,
Je finis avec la ſoubrette
Qui m'a ſi ſouvent envié.
De Bouffanelle , Capitaine au Régiment de
Cavalerie de Beauvilliers.
E fuis l'ajustement mignon
De laide , ou gentille femelle ,
Sur moi j'attire un oeil fripon
Et jette très-vive étincelle ;
Sous l'aiguille & l'or travaillé ,
J'occupe mondaine & nonette;
Je ſuis l'ame d'une toilette ,
Et tiens ſouvent lieu de beauté;
Si je dépens d'une coquette
Je ſuis rarement à ſon gré ;
Bientôt dédaigné , rejetté ,
Je finis avec la ſoubrette
Qui m'a ſi ſouvent envié.
De Bouffanelle , Capitaine au Régiment de
Cavalerie de Beauvilliers.
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3292
p. 99-100
LOGOGRYPHE.
Début :
Lecteur, dix pieds forment mon être, [...]
Mots clefs :
Quenouille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPHE.
Lecteur , dix pieds forment mon être .
Utile à la ville & aux champs ,
Sous les lambris & ſous le hêtre ,
Je ſuis le plus doux pafle- tems :
J'enfante le diſcours frivole ,
Detout caquet je tiens l'école ,
On me trouve juſqu'aux enfers ;
Jadis je ſçus donner des fers
Aun Héros : mais je m'arrête ,
Paſſons à des êtres divers.
Joins , romps mes pieds , fais à ta tête :
Je ſuis la fille d'Inachus ,
D'Aaron , Lévite& Prophéte ,
Dumonde la plus grande fête ,
L'aſtre qui ſuccéde à Phébus ,
L'indocile & commune mere ,
De l'univers le ſecond pere ,
L'idole de tous les mortels ,
L'heureux trône des immortels ;
Ce fleuve , Dieu du Paganiſme ,
Une erreur du Mahométiſme ,
Les deux ſens à l'homme ſi chers ,
Un coup de fortune ou revers ;
Cet inſtrument de même forme ,
Plusgrand que celui d'Apollon ,
E ij
100 MERCUREDE FRANCE,
Un crime déreſtable , énorme ,
Un jeu vil , un très-bon poi Ton ;
Ce nombre par qui tout commence;
Certain abus de la finance ,
Undes ſept péchés capitaux ;
Un précepte de l'Evangile ,
L'animal le plus imbécile,
Unde nos précieux canaux;
Une femelle dangereuſe ,
Le nom d'une Tribu fameuſe .
Laplus fatale paffion ,
-Cette plante par tout utile ,
Des hommes le vrai domicile;
L'ennemi de toute boiſſon :
Une petite République ,
Ce cercle étroit & magnifique .
Lecteur, j'ai dit , cherche mon nom.
Bouffanelle.
Lecteur , dix pieds forment mon être .
Utile à la ville & aux champs ,
Sous les lambris & ſous le hêtre ,
Je ſuis le plus doux pafle- tems :
J'enfante le diſcours frivole ,
Detout caquet je tiens l'école ,
On me trouve juſqu'aux enfers ;
Jadis je ſçus donner des fers
Aun Héros : mais je m'arrête ,
Paſſons à des êtres divers.
Joins , romps mes pieds , fais à ta tête :
Je ſuis la fille d'Inachus ,
D'Aaron , Lévite& Prophéte ,
Dumonde la plus grande fête ,
L'aſtre qui ſuccéde à Phébus ,
L'indocile & commune mere ,
De l'univers le ſecond pere ,
L'idole de tous les mortels ,
L'heureux trône des immortels ;
Ce fleuve , Dieu du Paganiſme ,
Une erreur du Mahométiſme ,
Les deux ſens à l'homme ſi chers ,
Un coup de fortune ou revers ;
Cet inſtrument de même forme ,
Plusgrand que celui d'Apollon ,
E ij
100 MERCUREDE FRANCE,
Un crime déreſtable , énorme ,
Un jeu vil , un très-bon poi Ton ;
Ce nombre par qui tout commence;
Certain abus de la finance ,
Undes ſept péchés capitaux ;
Un précepte de l'Evangile ,
L'animal le plus imbécile,
Unde nos précieux canaux;
Une femelle dangereuſe ,
Le nom d'une Tribu fameuſe .
Laplus fatale paffion ,
-Cette plante par tout utile ,
Des hommes le vrai domicile;
L'ennemi de toute boiſſon :
Une petite République ,
Ce cercle étroit & magnifique .
Lecteur, j'ai dit , cherche mon nom.
Bouffanelle.
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3293
p. 95-96
ENIGME.
Début :
Regarde-moi parler : je suis depuis long-tems ; [...]
Mots clefs :
Écriture
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME.
REgarde- moi parler : je ſuis depuis long-tems;
Ettoutefois , Lecteur , je nais à chaque inſtant :
Tel medonne la mort , qui m'a donné la vie ,
Ettel me rend au jour , qui m'a donné la mort :
Je peins également l'eſprit & la folie ;
Je fais honneur à Pun , à l'autre je fais tort :
Je raſſure ſouvent la trop tendre Silvie ,
Qui rendue à Tircis , craint de le perdre au port :
Utile , dangereuſe , au bien , au mal propice ,
6 MERCURE DE FRANCE:
J'excite à la vertu , j'autoriſe le vice.
Mais c'eſt trop , cher Lecteur , oui , c'eſt trop
m'annonçer ;
Tu me vois , tu me tiens ; peux-tu donc m'is
gnorer ?
REgarde- moi parler : je ſuis depuis long-tems;
Ettoutefois , Lecteur , je nais à chaque inſtant :
Tel medonne la mort , qui m'a donné la vie ,
Ettel me rend au jour , qui m'a donné la mort :
Je peins également l'eſprit & la folie ;
Je fais honneur à Pun , à l'autre je fais tort :
Je raſſure ſouvent la trop tendre Silvie ,
Qui rendue à Tircis , craint de le perdre au port :
Utile , dangereuſe , au bien , au mal propice ,
6 MERCURE DE FRANCE:
J'excite à la vertu , j'autoriſe le vice.
Mais c'eſt trop , cher Lecteur , oui , c'eſt trop
m'annonçer ;
Tu me vois , tu me tiens ; peux-tu donc m'is
gnorer ?
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3294
p. 96
LOGOGRYPHE.
Début :
De neuf pieds, cher Lecteur, est composé mon nom ; [...]
Mots clefs :
Chevalier
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPH Ε.
Eneufppieds , cher Lecteur , eſt compoſémon
nóm ;
En les changeant de lieu , tu trouveras , je gage ,
Un péché qui ſouvent nous voile la raiſon ;
Le nom d'un animal qui naît pour notre uſage ;
Celui que nous donnons à ceux qu'un même ſort
Arangé ſous les loix de l'objet qui nous charme;
Cequi nous eſt ravi par la cruelle mort ,
Etdont nous redoutons la perte avec allarme.
Mon nom est fort commun , cependant diftingué ;
Pluſieurs de mes Lecteurs le portent ,oui ,j'en
jure ;
L'un s'en faitgrand honneur, l'autre en eft fatigué:
Lecteur, tu dois connoître à ces traits ma nature,
Eneufppieds , cher Lecteur , eſt compoſémon
nóm ;
En les changeant de lieu , tu trouveras , je gage ,
Un péché qui ſouvent nous voile la raiſon ;
Le nom d'un animal qui naît pour notre uſage ;
Celui que nous donnons à ceux qu'un même ſort
Arangé ſous les loix de l'objet qui nous charme;
Cequi nous eſt ravi par la cruelle mort ,
Etdont nous redoutons la perte avec allarme.
Mon nom est fort commun , cependant diftingué ;
Pluſieurs de mes Lecteurs le portent ,oui ,j'en
jure ;
L'un s'en faitgrand honneur, l'autre en eft fatigué:
Lecteur, tu dois connoître à ces traits ma nature,
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3295
p. 104-106
LOGOGRYPHE.
Début :
Fille de la noire imposture, [...]
Mots clefs :
Hypocrisie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRY PH E.
Fille Ille de la noire impoſture ,
J'ai l'art de tromper les mortels ;
Et pour rendre fur eux ma victoire plus fêre ,
Je répands mon venin en face des autels.
De mon corps , cher Lecteur , je fais l'analyfe ,
Quelle foule d'objets divers !
Dans leur nombre confus , moi- même je me
perds.
J'offre d'abord un lieu fort voifin de l'Eglife ,
Où fe tenoient les pénitens ,
Par refpect pour nos faints mystérese
( Ils font paffés ces heureux tems. )
L'effet qu'opérent les clyftéres ;
De deux infectes précieux
Les ouvrages très- curieux ;
Une race parmi les hommes ,
Qui fans efprit & fanstalens ,
Sans mérite & fans agrémens ,
Brillent dans le fiécle od nous ſommes.
Ce dont affez fouvent manque un original ,
La marque d'une joye ; un précieux métal ;
Un inftrument qui fert au fiége d'une ville ;
Le plus fot animal de la gent volatile ;
Un oileau qui , dit on , fut caufe d'un grand deuils
Ce qui mene fouvent un malade au cercueil ;
DECEMBRE. 1753 .
IOS
Une brillante fleur & l'arbre qui la porte ;
Une liqueur qui reconforte ;
Un objet de rare beauté ,
A qui Venus , par jalouſie ,
Ora la vie ,
Mais qui de Jupiter eut l'immortalité.
Mon fein renferme auffi des Ifles ,
Royaumes , Rivieres & Villes ;
L'objet principal d'un Roman ;
Dux Nymphes pour qui le Dieu Pan
Brûla d'une flamme indifcrete ;
L'une des deux peu fatisfaite ,
Répondit mal à fon ardeur ;
L'autre à fes defirs moins rébelle ,
Fut à la vérité fidelle ;
Mais Borée lui fit reffentir la fureur.
Un des lieux où l'on rend hommage
A l'incomparable Cypris ;
Un docte & fameux perfonnage ,
Phénix des fublimes efprits ;.
Une illuftre Dame Romaine ,
Qui faisant pour la vie humaine
Paroître un généreux mépris ,
Choifit une mort peu commune ;
Un Dieu marin , fils de Neptune;
Un nom que la mere des Dieux
Doit à nos foins officieux
Pour les foibles humains : un feuve très- célébre;
Nepenfez pas que ce foit l'Ebre ,
Ev
106 MERCURE DEFRANCE.
Encer moins le Wolga , mais un fleuve dont l'eau
D'un téméraire Dieu fut jadis le tombeau.
L'Abbé de M....
A Beauvais , ce 16 Août 1753 .
Fille Ille de la noire impoſture ,
J'ai l'art de tromper les mortels ;
Et pour rendre fur eux ma victoire plus fêre ,
Je répands mon venin en face des autels.
De mon corps , cher Lecteur , je fais l'analyfe ,
Quelle foule d'objets divers !
Dans leur nombre confus , moi- même je me
perds.
J'offre d'abord un lieu fort voifin de l'Eglife ,
Où fe tenoient les pénitens ,
Par refpect pour nos faints mystérese
( Ils font paffés ces heureux tems. )
L'effet qu'opérent les clyftéres ;
De deux infectes précieux
Les ouvrages très- curieux ;
Une race parmi les hommes ,
Qui fans efprit & fanstalens ,
Sans mérite & fans agrémens ,
Brillent dans le fiécle od nous ſommes.
Ce dont affez fouvent manque un original ,
La marque d'une joye ; un précieux métal ;
Un inftrument qui fert au fiége d'une ville ;
Le plus fot animal de la gent volatile ;
Un oileau qui , dit on , fut caufe d'un grand deuils
Ce qui mene fouvent un malade au cercueil ;
DECEMBRE. 1753 .
IOS
Une brillante fleur & l'arbre qui la porte ;
Une liqueur qui reconforte ;
Un objet de rare beauté ,
A qui Venus , par jalouſie ,
Ora la vie ,
Mais qui de Jupiter eut l'immortalité.
Mon fein renferme auffi des Ifles ,
Royaumes , Rivieres & Villes ;
L'objet principal d'un Roman ;
Dux Nymphes pour qui le Dieu Pan
Brûla d'une flamme indifcrete ;
L'une des deux peu fatisfaite ,
Répondit mal à fon ardeur ;
L'autre à fes defirs moins rébelle ,
Fut à la vérité fidelle ;
Mais Borée lui fit reffentir la fureur.
Un des lieux où l'on rend hommage
A l'incomparable Cypris ;
Un docte & fameux perfonnage ,
Phénix des fublimes efprits ;.
Une illuftre Dame Romaine ,
Qui faisant pour la vie humaine
Paroître un généreux mépris ,
Choifit une mort peu commune ;
Un Dieu marin , fils de Neptune;
Un nom que la mere des Dieux
Doit à nos foins officieux
Pour les foibles humains : un feuve très- célébre;
Nepenfez pas que ce foit l'Ebre ,
Ev
106 MERCURE DEFRANCE.
Encer moins le Wolga , mais un fleuve dont l'eau
D'un téméraire Dieu fut jadis le tombeau.
L'Abbé de M....
A Beauvais , ce 16 Août 1753 .
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3297
p. 103
ENIGME.
Début :
La décence & la propreté [...]
Mots clefs :
Mouchoir
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
LA décence & la propreté
Sont cauſes de mon origine ; ¨
Pourquoi faut- il qu'on me deftine
Si fouvent à la faleté ?
Pour m'approprier au ſervice
L'on me fait volontiers quarré ,
Et je fuis tenu très-ferré
Même pendant mon exercice.
On fait toujours de moi grand cas-
Quand je viens d'un lointain rivage ;
Et pour éclipfer les appas,
Philis emprunte mon ombrage.
D'un grand que je ne nomme pas
Fort enclin aux tendres ébats ,
Je fers àdéfigner l'hommage
Qu'il rend à celle qui l'engage.
Par M. M*****, de Paris.
LA décence & la propreté
Sont cauſes de mon origine ; ¨
Pourquoi faut- il qu'on me deftine
Si fouvent à la faleté ?
Pour m'approprier au ſervice
L'on me fait volontiers quarré ,
Et je fuis tenu très-ferré
Même pendant mon exercice.
On fait toujours de moi grand cas-
Quand je viens d'un lointain rivage ;
Et pour éclipfer les appas,
Philis emprunte mon ombrage.
D'un grand que je ne nomme pas
Fort enclin aux tendres ébats ,
Je fers àdéfigner l'hommage
Qu'il rend à celle qui l'engage.
Par M. M*****, de Paris.
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3298
p. 91
ENIGME.
Début :
Je commence hardiment, Lecteur, réfléchis bien ; [...]
Mots clefs :
Lettre H
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
E commence hardiment , Lecteur , réfléchis
-bien ;
L'homme a befoin de moi , mais la femme s'en'
paffe :
En cherchant , fous tes yeux , j'occupe double
place ;
Donc tu dois m'avouer utile au chat , au chien.
Tu me vois chez l'heureux , & parmi la richeffe ,
Paroître avec chagrin & fans être en triſteſſe .
Avec horreur lis-moi , je vais au malheureux ,
Je m'offre en inhumain ; ah : je le coupe en deux g
Après cet affreux trait , pour chaffer les allarmes ,
Je me joins à Philis , j'accompagne fes charmes ;
Je brille dans fa bouche & dans un air touchant ,
Sans m'unir à la voix j'accompagne fon chant.
Par M. M ***** de Paris.
E commence hardiment , Lecteur , réfléchis
-bien ;
L'homme a befoin de moi , mais la femme s'en'
paffe :
En cherchant , fous tes yeux , j'occupe double
place ;
Donc tu dois m'avouer utile au chat , au chien.
Tu me vois chez l'heureux , & parmi la richeffe ,
Paroître avec chagrin & fans être en triſteſſe .
Avec horreur lis-moi , je vais au malheureux ,
Je m'offre en inhumain ; ah : je le coupe en deux g
Après cet affreux trait , pour chaffer les allarmes ,
Je me joins à Philis , j'accompagne fes charmes ;
Je brille dans fa bouche & dans un air touchant ,
Sans m'unir à la voix j'accompagne fon chant.
Par M. M ***** de Paris.
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3299
p. 93
AUTRE.
Début :
De la loi du trépas Ministre rédoutable, [...]
Mots clefs :
Fièvre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E la loi du trépas Miniſtre rédoutable ,
J'exerce mafureur fous maintdéguiſement,
Et de la Faculté le pouvoir reſpectable ,
Souvent pour m'expulfer s'efforce vainement.
Diffequé , cher Lecteur , à tes yeux je préfente
Un arbre toujours verd , un terme de mépris ,
Un infecte rempant , la beauté raviſſante
Que notre premier pere , avec plaifir furpris ,
A fon reveil reçut de Dieu pour fa compagne ;
Un mortel fuccombant fous le jus de Champagne;
Une ville de France ; un tréfor précieux
Que pour fi peu de tems le deftin nous accorde ;
Ce que tout Marinier joyeuſement aborde ;
Un légume commun , que fuperftitieux ,
A tous les Sectateurs interdit Pythagore ;
Un utile métal ; un homme qu'on abhorre ;
En Latin la faifon , qui chaffant les frimats ,
Ramene les plaifirs dans nos heureux climats ;
L'ouvrage du fommeil : enfin une épithéte
Qui convient à tout corps , qui refpire ou végete.
Par J. C. Thiolliere , C. D. S. A. D. L.
en Saintonge.
E la loi du trépas Miniſtre rédoutable ,
J'exerce mafureur fous maintdéguiſement,
Et de la Faculté le pouvoir reſpectable ,
Souvent pour m'expulfer s'efforce vainement.
Diffequé , cher Lecteur , à tes yeux je préfente
Un arbre toujours verd , un terme de mépris ,
Un infecte rempant , la beauté raviſſante
Que notre premier pere , avec plaifir furpris ,
A fon reveil reçut de Dieu pour fa compagne ;
Un mortel fuccombant fous le jus de Champagne;
Une ville de France ; un tréfor précieux
Que pour fi peu de tems le deftin nous accorde ;
Ce que tout Marinier joyeuſement aborde ;
Un légume commun , que fuperftitieux ,
A tous les Sectateurs interdit Pythagore ;
Un utile métal ; un homme qu'on abhorre ;
En Latin la faifon , qui chaffant les frimats ,
Ramene les plaifirs dans nos heureux climats ;
L'ouvrage du fommeil : enfin une épithéte
Qui convient à tout corps , qui refpire ou végete.
Par J. C. Thiolliere , C. D. S. A. D. L.
en Saintonge.
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3300
p. 169-178
LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Début :
Monsieur, quoique j'aie eu lieu de me plaindre de la maniere dont M. Godefroy [...]
Mots clefs :
Montre, M. Godefroy, Construction, Lettre, Gageure, Temps, Académie, Montres, Cylindre, Public, Nouvelle, Paris, Question, Défi, Échappement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
LETTRE de M. Pierre le Roi , Horloger, à
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
M. l'Abbé Raynal , au fujet de la lettre de
M. Godefroy , Horloger , du mois d'Octobre
1752 , de celle du mois de Mai 1753 .
M plaindre de la manière dont M. Godefroy
Onfieur , quoique j'aie eu lieu de me
m'a attaqué dans fa premiere lettre , & que par
là je fufle comme dans la néceffité de lui répon
dre pour montrer au Public le peu de fondement
de fes raifonnemens , & de tout ce qu'il a allégué
contre moi ; cependant occupé d'autres affaires ,
fçachant à peu près comment le Public en général
regarde ces fortes de difputes , & me fla- .
tant que dans le petit nombre de Lecteurs qui
voudroient bien prendre la peine d'examiner mon
mémoire & la lettre de M. Godefroy , les véritables
Juges n'auroient pas de peine à découvrir
qui de nous deux a raifon ; je m'étois déterminé
a garder le filence : mais comme dans fa lettre
inférée dans le Mercure de Mai , de l'an paffé , il
infifte de nouveau fur ce que ma montre n'a rien
de neuf , & qu'il en a vu , il y a plus de 30 ans ,
de la même conftruction plufieurs de M. Panier ,
j'ai cru que je ne pourrois m'empêcher de défabufer
le Public fur une allégation auffi fauffe &
auſſi contraire à la vérité ; j'ai cru même que je
H
170 MERCURE DE FRANCE.
.
le devois c'est ce qui m'engage aujourd'hui à
rompre le filence que je m'étois propofé de garder
, & à vous écrire , Monfieur , en vous priant
d'inférer ma lettre dans votre Journal , pour mon
trer par des preuves qui me paroiffent fans réplique
, que ma montre eft d'une conftruction
aufli nouvelle que je l'ai avancé. Je m'étois propofé
de le faire dès l'année paffée ; mais différentes
occupations & une fanté fort chancelante
m'en ont jufqu'ici empêché .
La conftruction de ma montre eft fi différente
de celle dont parle M. Godefroy , que j'aurois
pû le défier d'en montrer aucune de femblable ;
mais comme il auroit pû fe retrancher fur la
difficulté de le faire , en alléguant que des montres
de cette espece pourroient ne fe pas trouver
dans Paris , ou entre les mths des gens connus
j'ai cru que le plus fúr paid , le plus capable de
décider la queftion , étoit de s'adreffer aux anciens
Horlogers les plus expérimentés , afin de
fçavoir d'eux fi dans le grand nombre de montres
qui leur avoient paffé par les mains , ils n'en
avoient point vú de femblables à la mienne . Je
l'ai donc fait , & tous m'ont répondu qu'ils n'en
avoient point vú. J'ai fait plus , j'ai été chez M.
Panier ; je lui ai montré cette montre , en lui
demandant s'il en avoit fait ou s'il avoit connoif-
Lance qu'on en eût fait de pareilles : il m'a répondu
que non. Je les ai prié les uns & les autres de
me confirmer ce qu'ils me difoient par un certificat
; ils me l'ont donné fans balancer Vous
le trouverez à la fuite de cette lettre . Après des
preuves de ce genre , je ne crois pas qu'on puiffe
me contefter la nouveauté de conftruction de ma
montre. Pendant que j'y fuis , je ne puis m'empêcher
d'ajouter deux mots par rapport aux réAVRIL.
1754. 17
flexions que fait M. Godefroy fur la gageure faite à
Lisbonne au fujet de la prééminence des montres
Angloifes fur les montres Françoifes , & au défi
qu'il me propofe.
Il est bien dangereux de citer , quand on n'entend
pas bien ce qu'on cite . M. Godefroy nous
en donne une preuve. M. Senard mon neveu ,
dans fa lettre inférée dans le Mercure de Mars de
l'an paffé , cite , pour faire voir que ce qu'il rapporte
de cette gageure n'eft point un oui -dire , le
paffage de l'Hiftoire de l'Académie où il en eft
queftion : que répond à cela M. Godefroy ?
> dans les
Que M. le Roi , fils de M. Julien le Roi , dans
fon Mémoire contre M. Rivaz dit
que
éloges que l'Académie fait de beaucoup d'ouvrages
fes vies font auffi forvent d'encourager ceux qui
cultivent les Arts , que montrer la bonté de leurs
productions. Il oublie qu'il n'eft ici queftion , ni
Pencouragement , ni de louanges données à l'Auteur
, mais d'un fimple fait dont l'authenticité a
paru à l'Académie fi bien établie , qu'elle n'a pas
jugé indigne de fes faftes de l'y inferer , comme
un monument honorable à l'Horlogerie Françoife.
Pour répandre des doutes fur l'exiſtence de
cette gageure , & fur les fuites qu'elle a eu , il dit,
qu'il eft étonnant qu'une Hiftoire qui a reçu place
dans les Mémoires de l'Académie des Sciences n'ait
pas affez mérité d'égards , pour qu'on cite les noms
des parieurs . Auroit- il voulu P'Académie eût
que
chargé fon Hiftoire d'un procès- verbal détaillé ,
comme fi les fuites de cette gageure étoient d'une
nature incroyable , & n'étoient pas dans l'ordre
de ces chofes , qui pour être crues n'ont befoin
que de l'autorité d'une Compagnie auffi reſpectable
Le procédé de M. Godefroy , pour donner
lieu à ſon défi , a quelque chofe ici de bien fin-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
gulier ; on en jugera par l'anecdote fuivante. Il
feint d'ignorerque la gageure en question ait jamais
exifté : cependant il n'a pu oublier que dans le
tems que l'on me propofa de faire une montre pour
cette gageure , il fut un des premiers à qui j'en parlai
, il te chargea même de me faire une partie du
travail ; ce qui auroit eu lieu , fans un voyage
qu'il fit dans fon pays. Enfin , fi après tout ce que
je viens de dire il pouvoit refter des doutes dans
Pefprit de quelqu'un far l'existence de cette gageure
, & fur ce qu'il en refulta , il n'auroit qu'à
confulter le Mercure d'Avril de 1744 , il y
trouvera le nom & la qualité du François qui
étoit à la tête de cette gageure ; & celui d'une
perfonne fort connue du Public , encore
vivante , & que l'on pourra confulter , qui étoit
chargée de me folliciter pour l'exécution de la
montre que je faifois à cette occafion . M. Godefroy
fentant l'infuffifance de fes réponfes aux objections
de M. Senard contre l'échappement à cylindre
, finit par me propofer un défi : Il ne me
répondra plus , dit-il , que la lime à la main. C'eſt
la reffource de bien des gens qui manquent de
bonnes raifons. On fçait en général combien
d'obstacles empêchent que des épreuves comme,
celle qu'il propofe , n'avent lieu , & dans cette fécurité
on a toujours la reflource que c'eft un
moyen honnête pour fetirer d'affaire , & qui frappe
même des perfonnes qui étant peu inftruites ,
croyent qu'un homme qui parle fi hardiment ,
doit fe fentir bien affuré du fuccès . Cependant
les trois quarts du tems rien n'eft moins vrai , &
ils feroient très- embarraflés fi on les prenoit au
mot. Quoiqu'il en foit , M. Godefroy n'y a aflurément
pas penfé en me propofant ce défi . Quand
je l'accepterois , qu'en pourroit - il réfulter de
AVRIL. 1754. 173
nouveau ? Les fuites de la gageure dont j'ai déja
parlé , n'ont-elles pas fait voir qu'une montre
d'une conftruction femblable à celle qu'il me propofe
de mettre en parallele avec une des fiennes
à cylindre , a été auffi jufte que celle de M. Graham
, l'inventeur de cet échappement : Quand
même on fuppoferoit , ce qui n'eft pas , que M.
Godefroy a en Phyfique & en Méchanique les mê
mes connoiffances que M. Graham , il ne peut
refulter rien de nouveau de l'épreuve qu'il me
propofe , comme je l'ai avancé , fçachant , ainſi
que je l'ai déja dit , que mes montres dont il eft
ici queftion , vont auffi juile que les meilleures
montres à cylindre ; elle feroit donc inutile . De
plus cette épreuve ne feroit pas décifive , & n'auroit
aucun avantage pour moi ; car quand ma
montre iroit mieux que celle de M. Godefroy , je
n'en pourrois rien conclure de général contre l'échappement
à cylindre ; j'en pourrois conclure
feulement que mes montres vont mieux que celles
de cette efpece que fait M. Godefroy , & voilà
touts car fi j'allois plus loin , les Anglois ne
feroient - ils pas dans le cas de me demander de
quel droit ? Avons- nous , me diroient - ils , reconnu
M. Godefroy pour notre champion & l'avons
- nous chargé de la défenfe de l'échappement
à cylindre : Leur queftion feroit jufte , & je
n'aurois rien à y répondre ; car il faut convenir
que fi l'on n'obferve pas certaines proportions ,
que l'on ne prenne pas certaines mefures dans
l'exécution des parties d'une montre de telle ou
telle conftruction , elle pourra ne pas avoir toute
la jufteffe dont cette conftruction eft fufceptible.
Enfin , fi le défi de M. Godefroy regarde principalement
ma montre de la nouvelle conftruction ,
comme cela paroît devoit être , il auroit dû , an
Hiij
174 MERCURE DE FRANCE.
lieu de fixer fix mois ou un an pour l'épreuve ch
question , mettre cinq ou fix ans ; car je lui déclare
que les montres de cette espece que je fais , peuvent
aller ce tems , & bien au- delà , en confervant
toujours leur jufteffe & fans avoir befoin d'Horloger;
ce qu'on ne peut affurément attendre des
montres à cylindre , quoiqu'elles aillent ( comme
j'en fuis convenu moi-même ) avec plus de précifion
dans les commencemens. Où trouvera-t- il
des Commiffaires affez patiens pour ſe charger
de voir aller deux montres pendant un pareil intervalle
de tems , & de juger par des obſervations
fuivies de leurs différens écarts ? Bien des gens
à ma place ajouteroient à tout cela que m'étant
mefuré avec M. Graham je pourrois me difpenfer
d'entrer en lice avec M. Godefroy , qui n'eft que
fon copiſte ; mais des motifs de cette efpece ne
pourroient point arrêter quelqu'un qui , je puis le
dire , a autant de zéle que moi pour la perfection
de fon art , s'il voyoit que d'un parcil combat il
en pût réfulter quelque chofe que ne nous ayent
pas déja appris l'expérience & le raiſonnement.
Il ne fuffit pas qu'une montre , pour être de bon
fervice , foit réguliere pendant fix mois ou un an ;
il faut qu'elle le foit fept ou huit ans s'il eft poffible
: c'eft le but que je me fuis propofé par cette
nouvelle conftruction , à quoi je me flate d'avoir
aflez bien réuffi , pour que dans les Provinces du
Royaume & dans les pays étrangers , on donne la
préférence aux montres de France ; car , par cette
conftruction , je mets l'échappement de la roue de
rencontre à l'abri de l'ufure , je rends le recul des
Toues plus facile , leur mouvement plus uniforme
& plus régulier ; je diminue dans le tems de leur
recul , la preffion de leurs pivots fur les parois de
leurs trous , ce qui rend ces mêmes trous moins
AVRIL. 1754- 175
fujers à s'ufer , & les pivots moins fujets à fe dépolir
, avantages qui ont été démontrés dans mon
mémoire du Mercure de Juin 1752 , & reconnus
de l'Académie Royale des Sciences , & des Horlogers
qui ont examiné cette conſtruction .
Encore un mot & je finis . M. Godefroy fait tous
fes efforts , dans fa feconde Lettre , pour interpréter
d'une maniere qui ne lui foit pas défavorable ,
ce qu'il a dit dans fa premiere au fujet de l'hor
logerie Angloife & Françoife. Il a raifon , car l'idéc
qu'on s'en forme d'abord n'eft pas propre à
lui attirer des remercimens de tout bon citoyen ;
bien au contraire , des reproches. Mais de quelque
façon qu'il s'y prenne , il aura de la peine à perfader
au public qu'il a rendu un grand ſervice à
la nation , en difant , contre toute vérité ,
que les
montres Angloifes faites il y a foixante ans , font
meilleures que celles que nous faifons aujourd'hui.
Si cela étoit & qu'il nous eut en effet rendu fervice
en parlant ainfi , il pourroit fe vanter de l'avoir
rendu en même tems aux Anglois ; car ces
derniers ne manquerent pas dans le tems ,
de publier
dans leur Gazette ce que nous venons de
rapporter ; & fans confidérer les motifs de M. Gedefroy
, & de quel poids étoit fon autorité dans
ces matieres , il leur a fuffi que ce diſcours partîc
d'un François , pour le regarder comme un hommage
de l'horlogerie Françoiſe à l'horlogerie Angloife
, & comme un aveu de la fupériorité de
celle- ci .
Si l'envie de foutenir des paradoxes qui s'eft
emparé de certains efprits , continue , on voudra
nous faire acroire à la fin , & le tout pour la gloire
de la nation , que nous ne poffédons ni les arts
de goût , ni les arts de jufteffe ( comme les appelle
le Revérend Pere Caftel , en parlant de l'horloge-
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
rie ) . Mais les vrais fages fe rient d'une pareille
entreprife , & n'en font pas moins portés à rendre
juftice aux talens des grands hommes que nous
avons dans ces différens arts .
Au refte , il n'en eft pas des arts qui font un
objet de commerce, comme des autres ; on peut par
rapport à ces derniers , foutenir en quelque façon
fans conféquence les propofitions les plus abfurdes.
Mais quant aux premiers on ne le peut ;
les fuites en font trop importantes.
Que M. Rouffeau prétende que nous n'avons
point de mufique , & que nos Muficiens n'y entendent
rien qu'il ait tort ou raifon , cela eft à peu
près égal au commerce de la nation : mais qu'on
foutienne que la théorie d'un art , de l'Horlogerie
, par exemple , eft peu connue en France , que
les montres qu'on y fait font fort inférieures à
celles de nos voifins , les Anglois , en portant par
là l'étranger à s'en fournir chez eux , on ôterois
à la France cette branche du commerce , & on
lui enleveroit trois ou quatre millions par an, objet
très important aux yeux de l'homme d'état.
Il eft tems de finir cette Lettre , Monfieur , qui
eft devenue plus longue que je ne penfois. Je ne
puis cependant le faire fans vous demander une
place dans vos prochains Journaux , pour une ample
réponse que M. Senard , mon neveu , a faite à
la derniere lettre de M. Godefroy.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Nous , foufflignés , anciens Gardes - Vifiteurs de
la Communauté des Maîtres Horlogers de la ville
de Paris , ayant examiné une montre de M. Pierre
le Roi , l'un des anciens de ladite Communauté ,
conftruite d'une maniere particuliere , & telle ,
1° . Que les trois dernieres roues de cette montre
ont des pignons de fept , quoique cependant
1
A VRIL. 1754. 177
!
le nombre des roues ni des dents ne foit point augmenté.
2°. Que la roue de rencontre ( dont les dents
font d'une figure différente de l'ordinaire ) eft d´environ
un tiers plus grande qu'on ne les peut faire
dans les montres de la conftruction en ufage ; que
quoique la grande roue moyenne foit placée vers
la circonférence de la platine , cependant l'éguille
des heures & celle des minutes font menées de la
même maniere que celles des montres ordinaires,
à la réferve d'environ un quart de minute de jeu
que l'éguille des minutes a , laquelle eft fixe dans
les montres ordinaires . Cette obfervation ne mérite
pas d'attention en faveur des avantages qui
réfultent de cette conftruction .
Déclarons que cette montre nous a paru nouvelle
, & que nous n'avons aucune connoiffance
qu'on en ait fait de femblable avant lui ; d'ailleurs
la chofe fe trouvant confirmée par l'Académie
royale des Sciences ; vû fon certificat , en date du
2 Septembre 1751 , qui lui attribue la nouveauté
de cette montre , nous avons crû pouvoir certifier
le fait plus autentiquement : en foi de quor nous.
figné le préfent certificat. A Paris , le 6 Août 1753 .
Signé Igout , Fortin , Goret , Alexandre , le Mafurier
, Arfandaux , Jouard , Fieffé pere , Hervé,
"Nous , fouffignés , Jofué Panier , Maître Horlo
ger de la ville de Paris , ayant examiné une mon
tre de la façon de M. Pierre le Roi , Maître Horloger
de ladite Ville , conftruite d'une maniere particuliere
, & telle , 1 ° . Que les trois dernieres roues
de cette montre ont des pignons de fept , quoique
cependant le nombre des roues ni des dents
ne foit pas augmenté. 2 °. Que la grande roue
moyenne étant placée vers la circonférence de la
platine ; cependant l'éguille des heures & celle des
HW
178 MERCURE DE FRANCE.
minutes font menées de la même maniere que
celles des montres ordinaires. 3 ° . Que la roue de
rencontre ( dont les dents font d'une figure différente
de l'ordinaire ) eft d'environ un tiers plus
grande qu'on ne les peut faire dans lesdites montres
à l'ordinaire. Je déclare que je n'ai point fait
de femblable montre , & que je n'ai aucune connoiffance
que feu mon frere en ait faite , la conftruction
de cette montre m'ayant paru nouvelle :
je n'ai auffi aucune connoiffance qu'on en ait fait
avant mondit ficur Pierre le Roi . En foi de quoi
j'ai fait & figné ce préfent certificat . Fait à Paris ,
ce 29 Juillet 1753. Signé Jofué Panier.
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Résumé : LETTRE de M. Pierre le Roi, Horloger, à M. l'Abbé Raynal, au sujet de la lettre de M. Godefroy, Horloger, du mois d'Octobre 1752, & de celle du mois de Mai 1753.
Pierre Le Roi, horloger, réagit aux accusations de M. Godefroy qui conteste la nouveauté de sa montre. Godefroy affirme avoir vu des modèles similaires il y a plus de trente ans chez M. Panier. Pour défendre son innovation, Le Roi a recueilli des témoignages d'horlogers expérimentés et de M. Panier lui-même, confirmant l'originalité de sa création. Des certificats attestant ces témoignages accompagnent sa réponse. Le Roi critique également Godefroy pour sa mauvaise interprétation d'une gageure à Lisbonne, où la supériorité des montres anglaises sur les françaises avait été remise en question. L'Académie des Sciences a reconnu cette gageure et l'a incluse dans ses mémoires. Le Roi invite Godefroy à consulter le Mercure d'Avril 1744 pour vérifier les détails. De plus, Le Roi refuse un défi proposé par Godefroy concernant la précision des montres, arguant que ses créations sont déjà reconnues pour leur justesse. Il met en avant la durabilité et la précision de ses montres, validées par l'Académie Royale des Sciences, et exprime des réserves sur l'impartialité de l'épreuve proposée. Le texte aborde également la supériorité perçue de l'horlogerie anglaise sur la française, soulignant les talents des grands hommes français dans ce domaine. Il met en garde contre les propos dénigrants qui pourraient nuire au commerce national. Deux certificats attestent de l'innovation de la montre de Le Roi, confirmant des caractéristiques techniques uniques et nouvelles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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