REPONSE du R. P. M. Texte , D. à
la Lettre anonyme , inférée dans le premier
Volume du Mercure de fuin 1744 , ſur l'origine
de réciter trois fois l'Ave Maria , au
fon de la cloche.
V
Ous me demandez , Monfieur , fi
la Priere appellée communément
l'Angelus , a commencé ſous Louis VI , &
ſi Louis XI l'a ordonnée le matin & le
foir , comme à midi .
Je vous dirai , M. qu'à juger du premier
chef par ce qu'on en lit dans le Dictionnaire
de Trévoux , T. IV , p. 1424 , Edition
de 1721 , c'eſt Louis VI , dit le Gros ,
décédé en 1137 , lequel a ordonné le premier
l'Angelus. Voici les termes qui y ſont
inférés.
La Salutation Angélique est une Priere
qu'onfait à la Vierge,qu'on nomme l'Ave Maria
, qui contient les mêmes paroles que l'Ange
lui dit , quand il lui annonça le Mysterede
Incarnation , Salutatio Angelica ; elle a été
introduite par l'Ordonnance de Louis VI. Ilya
poſitivement Louis VI , fans d'Errata qui
le corrige , comme le dit Robert Gaguin dans
Ses Chroniques. Elle ne ſe fir d'abord qu'à midi
,mais depuis elle s'est faite auſſi au fon de
NOVEMBRE. 1744. 17
la cloche qu'on ſonne au point du jour , & à
Sept heures du soir, qu'on nomme le Couvre
feu , &par corruption Carfou ; ce terme depuis
, infinuë que les Auteurs du Dictionnaire
parlent de Louis VI,puiſqu'il est conf
tant que dès 1300 , 172 ansavant l'Ordonnance
de Louis XI,on diſoit en France l'Angelus
au Couvre- feu, comme je le prouverai.
M. César de Rochefort , Docteur ès
Droits , Aggregé au Collège de la Sapience
de Rome , Auteur de pluſieurs Ouvrages ,
fondé également ſur une autorité , a mis
dans celui qui a pour titre : Dictionnaire général
& curieux , contenant les principaux
mots, &c. imprimé à Lyon en 1685 , que ce
fut Louis XI , qui en 1472 , ordonna de
réciter l'Angelus aux heures qu'on le fair
aujourd'hui ; on y lit p . 24.
Ave Maria , Louis XI ordonna dans ſon
Royaume la Salutation Angélique , qui se dit
le matin , à midi & lefoir. Ce fut le 1 Mat
1472 , Mezeray , dans la vie de Charles
VIII. Jean XXII avoit deja institué cette dévotion
à la Vierge ; ce qu'ily a de plus important,
dit l'Auteur dans ſa Préface, eft que les
Citationsfont fort régulieres.
Un troiſième ſentiment ſur l'origine de
l'Angelus à midi , de la découverte duquel
je vous fuis , M. redevable , & qui efface
les deux premiers , me paroît plus
18 MERCURE DE FRANCE.
folide; il eſt fondé ſur le Texte de la Chronique
d'un Greffier de l'Hôtel de Ville de
Paris , contemporain de Louis XI , & que
vous rapportez au lieu des termes de l'Ordonnance
de ce Roi , qui ſeroit ſans réplique;
on lit dans cette Chronique : »
1472 هد ,
Etle-
dit premier jour deMai ,un Doc-
>> teurdéclaira que le Roi exhortoit ſonbon
> Populaire ... que doreſenavant à l'heure
»du midi chaſcun feuſt flechi un genoiiil en
> terre en diſantAve Maria.
Vous me permettrez , M. de continuer
cette Réponſe par des découvertes que j'ai
faites depuis ſur le même ſujet de l'Angelus.
Il y a eu des Synodes en France avant le
Regne de Louis XI , où l'Angelus a été ordonné.
Le ſçavantDom Martenne en rapporte
deux exemples dans ſes Anecdotes
T. IV.
Le premier ſe liten ces termes ,p. 962 .
Ex ftatutis Domini Simonis , ( a ) quondam
Epifcopi Nannetenſis, art. V.de Ignitegio. Item
precipimus , ut ipsi (b) faciant hora confusta
pulfari campanas in Ecclefiis fuis , ad ignitegium
Gallice Couvre feut precipiant
Parochianis ad pulfationem hujusmodi dicere
genibus flexis , verbum Salutationis ab Angelo
(a) L'année n'eſt pas marquée.
(6) Les Curés..
NOVEMBRE. 1744. 19
gloriofa Virgini Maria Ave Maria,&ex hoc
lucrantur decem dies Indulgentia .
Ce grand Prélat , ſi dévot à la Vierge
mérite bien d'être connêt; c'eſt Simon de Langres,
uniqueEvêque de Nantes de ce nom
en 1366 ,& enfuite de Vannes , ſelon lep.
Echard,& que Froiffart,L.I.Ch. 211 ,appelle
Homme d'Egliſe d'une grande prudence.
3
Il fut le 21 Général de l'Ordre de S. Dominique
, & un des deux Légats envoyés en
France par Innocent VI, & choiſi, dit le ſçavant
P. Daniel , dans ſon Hift.de France, T.
III, p. 101 ) par Charles, Dauphin & Régent
du Royaume , pour travailler au Traité de
Bretigny, prèsdeChartres,Paroiſſe de Sours,
où j'ai pallé. Mem. de la Chambre des CompresdeParis.
L'autre exemple , tiré du même Livre de
Dom Martenne, p. 1107 , nous donne au fujetde
l'Angelus ,une époque plus ancienne.
Satuta Synodalia Ecclefia Trecorensis (Treguier
) art. LXVIII. Item pracipit Dominus
Epifcopus omnibus Curatis Dioecefis Trecorenfis,
invirtute obedientiæ , quod de catero pul
fetur Campana in Ecclefiis fuis , ante ignitegium
, & quod fit inter duas pulſationes ſpatium
unius Ave María .
L'année de ce Synode , & le nom de l'Evêque
, ne ſont pas marqués , mais comme
enfuite viennent Stainta Synodalia Alani
1
20 MERCURE DE FRANCE.
EpifcopiTrecorenfis,poft annum M.CCC.XXXIV.
edita , le Synode , qu'on vient de citer ,
doit être néceſſairement plus ancien.
Cette maniere de prier le ſoir fut plus
étenduëdans le Concile de la Province (a)
de Sens , tenu à Paris , dans le Palais alors
Epiſcopal , ſitué ſur le bord de la Seine, (b)
auquel préſida Guillaume de Melun , Archevêque
de Sens ; en voici les termes , Art.
XIII. Item authoritate dicti Concilii pracipimus
ut obfervetur inviolabiliter ordinatio facta
perSancta memoria Joannem Papam XXII, de
dicendo ter Ave Maria, tempore ignitegii, &c.
Actum in Palatio Epifcopali Parifienfi anno
millefimo trecentefimo quadragefimo ſexto die
XIV Martii.
Quelques Hiſtoriens diſent que cetteBulle
de Jean XXII , donnée le 13 Octobre
1318 , eſt Le commencement & l'origine de
la Priere que nous appellons l'Angelus ; mais
outre qu'ils avouent avec Reynal , qu'on
la pratiquoit déja en France,ſçavoir à Xaintes.
Cum pius mos in Xantonenfi Ecclefia fufceptus
effet , Pontifex decem dierum Indul-
-(a) La Province Eccleſiaſtique de Sens étoit d'une
vaſte étendue,& contenoit tout un grand Pays
dont lePeuple Belliqueux étoit nommé Romanorum
terror. Voyez Baudrand.
(b) Sequana , ſubſt f. Fleuve en général m. Dict.
deDanet , mais non pas abſolument m. le Criti
que qui depuis peu l'a avancé s'eſt trompé,
NOVEMBRE 1744. 28
gentiam conceffit , Reyn. Annal. 1318. Outre
cela, dis-je , Bzovius , qui écrivoit à Rome
dans la Bibliothéque du Vatican , par l'or
dre de Paul V , & que perſonne n'a refuté,
amis dans ſes Annales , T. XIII , p. 391 ,
ann. 1239 , quatre-vingt ans auparavaut
Jean XXII , que le Pape Grégoire IX , perſécuté
par l'Empereur Frederic II , avoit or
donné de réciter trois fois cette Priere à
genoux le matin & le ſoir. Interim cum
fcriptis armis Frederici Gregorius IX, exa
gitarctur , decrevit ut Salutatio Dei parentis
tum diluculo , tum crepusculo , dato ſigno campana,
abomnibus genu flexo ter repeteretur. II
ditpas d'où il a tiré ce fait , comme il cite
Naucler à l'égard du Salve Regina , ordonné
par ce Pape, Priere * qu'il attribuë à Dom
Herman , Bénédictin, en 1060 ; mais ce témoignage
de Bzovius mériteroit quelque
attention.
Neanmoins , pour ne rien avancer que de
poſitif, je dis qu'on a d'abord recité l'Angelus
au couvre-feu avant 1318 , enſuite
Tous Louis XI , à midi en 1472 , & enfin ,
l'époque la plus ancienne que j'aye pû découvrir
pour trois fois par jour, eſt celle
de Léon X , élû en 1513 , lequel
**
* La coûtume de chanter le Salve après Complies
vient des Dominiquains . vers 1237. Martene ,T.
VI.p. 544 ver. Script.
** P, de Breul , Hiſt, de l'Abbaye S. Germain,
z MERCURE DE FRANCE.
à l'inſtance du Cardinal Briçonner , Evêque
de Meaux , & Abbé de S. Germain des Prez
Paris , accorda des Indulgences à ceux de
ce Diocèſe & du Fauxbourg S. Germain ,
qui réciteroient àgenoux cette Priere le matin
, àmidi & le foir .
De nos jours , Benoît XIII, de ſainte mémoire
a accordé le 14 Septembre 1724 cent
jours d'Indulgence à tous ceux qui réciteroient
àgenoux la même Priere,&il ajoûte
une Indulgence pleniere pour ceux qui pratiqueroient
cette dévotion ,&communieroientunjourde
chaque mois, à leur choix.
Bullarium Pradicatorum , T. VI. p. 539.
Il y au reſte , M. une remarque à faire fur
leConcile de Sens, dont je viens de parler;
l'Editeur du Spicilege de Dom Luc Dariche ,
T. I. p. 148 , où ce Concile eſt rapporté , a
misdans le titre , qu'il fut tenu en 1350 ,
anno M. ccc. L. & au bas de la page on litz
Concilium hoc an. 1346 , celebratum dicitur
infra , atque id verum arbitratus eft Dacherius,
fed hac deinde monuit Balufius , anno
1346. Guillelmus nondum erat Archiepis
copus .... probabilius ergo eft habitam fuiſſe
hanc Synodum an 13.50. Il eſt en effer certain
que Guill. de Melun ne prit (a) poffefſion
perſonnellementde ſon Egliſe de Sens
(a) Recueil de Remarques pour la Métropole
de Sens; Manuscrit de S, Germain des Prez ,
NOVEMBRE. 1744
:
1
qu'au mois d Octobre 1350, ſtyle ancien,&
il paroît de cette prife de poffeffion qu'il
aſſembla fon Concile au mois de Mars ſuivant,
ſur la finde 1350, plutôt qu'en 1346;
de plus , l'Evêque de Paris s'y trouve ſigné
G. Parifienfis.comnie d'Acheri & les PP,
Labbe & Hardoiüin l'ont mis dans leurs
Editions ; or en 1345 Foulques décédé en
1348 , étoit Evêque de Paris. Je ne fais
que propoſer ici la difficulté , après l'Editeur
du Spicilege , dont je laiſſe à examiner
le fond aux ſçavans Bénédictins, Continuareurs
du Gallia Chriftiana , ne doutant pas
qu'ils ne ſe déterminent en faveur de la
vérité; & que leur décifion ne ſoit univerſellement
reçûë. La date Actum die 14
Martii , ann. 1346 , me paroît d'un grand
poids; remarque importante , afin que ceux
qui citeront ce Concile évitent de ſe tromper.
Je ſuis ,&c.
-
A Paris le 30 Août 1744,