RESPONSE
à la premiere Queſtion
du Mercuredernier.
S'il eft plus dangereux £5.
plus blamable de parler trop à table, que d'y
parler trop peu.
Juillet 1712.
A ij
MERCURE
Contre le filentieux,
LA converfation fait
tout l'agrément & l'uti
lité de la table. Souper
du ventre non, de l'ame
& de l'efprit , felon l'expreffion de Plutarque ,
c'eſt ſouper en beſte. La
table femble n'avoir efté
inftituée que pour la converfation ; s'affemble-t'on
pour ſe voir repaiſtre les
uns les autres ? le groffier
fpectacle ! Ciceron en
1
GALANT.
fon traité de la Vieilleffe ,
parle de ſes converfations
& de fes foupers avec les
gens de fon âge, & avec
les jeunes gens , comme
de la chofe du monde
qui luy faifoit le plus de
plaifir , & qui luy eftoit
le plus utile. Le filentieux femble fefouftraire
à l'utile & à l'agreable
que la focieté procure ,
femble mefprifer les au
tres , parce qu'il croit fe
fuffire à luy mefme. S'il
it
A iij
MERCURE
les écoute il femble leur
declarer par fon filence
qu'il les croit faits pour
le réjouir comme muſiciens à gages , qu'on fait
chanter aux repas d.s
grands.
Peut-on trop recommander l'uſage des converfations de table , c'eſt
ce qui met en mouve
ment & en évidence tout
ce qu'il y ade joye , de
fincérité & d'amitié dans
l'ame , qui en fait forti
GALANT,
tous les fentimens que la
politique , la bienfeance ,
& l'hypocrifie , fouvent
neceffaire , contraignent
& refferrent le reste du
temps ; c'eſt la converfation de table , qui amoliffant & attendriffant les
cœurs , les rend fufceptibles d'une amitié reciproque, & fait par là le plus
doux lien de la focieté.
La table eftant donc le
lieu affigné à la franchife , le taciturne qui n'y
A iiij
营 MERCURE
dit mot, & n'y découvre
fon cœur en aucune façon , y eft regardé com
meun efpion ou comme
unfot & un ſtupide. Socrate dans Xenophon interroge un femblable taciturne, & luy demande
ce que c'eft que fe mat
gouverner dans unrepas;
c'eft faire quelque chofe
de defagreable à la com
pagnie , refpond le taciturne forcé dans fon retranchement. Voilà juſ
GALANT.
tement , dit Socrate , ce
que vous faites en nous
choquant tous par voſtre
filence.