ENTIERE EXPOSITION
d'une feconde Langue
Univerſelle
.
A Fau-Cleranton le 20. de Novembre 1685 .
C
Eft une choſe affez ſurprenante
Monfieur
, , que
de
tant
de perſonnes
éclairées
, ſub- tiles
& fçavantes
qui
lifent
vos
agreables
Livres
, aucune
ne
fe
du Mercure Galant. III
mit fur les rangs , pour déclarer
que les Chiffres Arabiques
ou
Indiens eftoient les vrays Caracteres
de l'Ecriture
Univerſelle
,
aprés que j'en eus propofé la demande
par forme d'Enigme
dans
voftre quatorziéme
Extraordinaires.
Mais il eſt plus étonnant
encore que tous ces habiles Curieux
, mon cher Compatriotte
& moy , ne fceuffions
pas que
divers Auteurs avoient trouvé &
publié ce grand Secret , plufieurs
années avant qu'il m'entraft dans
l'efprit. Je vous ay dit comme
j'avois efté excité à fa recherche
par la lecture de la Science univerfelle
de Sorel : & comme un
peu de reflexion m'avoit fait par
venir à fa découverte
. Sorel im.
prima en 1640. & il a peut- eftre
ΤΙΣ Extraordinaire
efté le premier qui a donné lieu
d'y penfer , aux autres auffi bien
qu'a moy ; ce qui eft d'autant
plus plaufible , que ce n'est que
depuis ce temps là qu'ils ont propofé
les moyens d'y réüffir. Quoy
qu'il en foit , voicy ce que deux
de mes bons amis Parifiens , perfonnes
de belefprit & de grande
capacité, ont pris la peine de m'écrire
depuis quelques jours ; &
j'ay trop de franchiſe pour ne
vous en point faire part , bien
que j'y trouve une grande dimi .
nution à la joye que me donnoit
la creance que j'avois d'eftre le
premier Inventeur de ce que je
me vois contraint d'attribuer à
d'autres . M' l'Abbé Br ... l'un de
ces Amis , me mande qu'on luy a
fait voir un Livre appellé , Te
du Mercure Galant. 113
thnitata curiofa , five mirabilia artis ,
imprimé en 1664. ou l'Auteur
qui eft un Jefuite nommé Schott
dit dans la partie de fon Ouvrage
intitulée Mirabilia Graphica ,
qu'il ne fçait perfonne aux fie.
cles paffez qui ait donné des me.
thodes d'Efcriture Univerſelle
mais qu'en celuy - cy quelquesuns
l'ont entrepris & y ont réüffi ,
que de ceux qui font venus à fa
connoiſſance , il y en a deux de
fon ordre , fçavoir un Eſpagnol
qu'il ne nomine point , ou qu'il
pomme Muto ou le Muet ; & un
Allemand qui eft le Pere Athana-
·fe Kircher ; & de plus un Medecin
de Spire , appellé Fean Foachin
Becher ; que l'Efpagnol étalla fa
methode à Rome en 1653. dans
ne feuille volante fous le Titre:
Q. d'Octobre 1685.
K
Extraordinaire
d'Arithmeticus nomen elator mundi
omnes nationes ad linguarum &fermonis
unitatem invitans ; que le
Medecin de Spire fit imprimer
la fienne à Francfort en 1661,
dans un Livre intitulé Clavis convenientia
linguarum , feu caracter
pro notitia linguarum Univerfali s
Et que le Pere Kircher donna ſon
Ouvrage à Rome en 1663. fous
le Titre de Poligraphia nova &
Univerfalis , ex combinatoria arte
detereta . Monfieur Br. m'apprend
enfuite que Schott rapporte dans
fon Livre , des Extraits de la premiere
& de la feconde de ces
Methodes ; & qu'il trouve avec
raifon que celle du Pere Efpagnol
eft trop difficile à pratiquer
pour avoir du cours à moins
qu'elle ne foit rectifiée , mais qu
>
du Mercure Galant.
IIS
ne fait pas le mefme jugement
de celle du Medecin de Spire ,
& avec juſtice , & qu'il ne dit
rien de celle du Pere Kircher , ne
l'ayant pas encore veuë . A quoy
Mi Br. ajoûte obligeamment
qu'il a creu me devoir avertir de
ces chofes , afin que fi j'en foûhaite
une plus grande connoiffance,
il s'en inftruife pour m'en faire
part.
L'autre de mes Amis qui m'écrit
eft Monfieur No. Il me man..
de qu'il luy est tombé entre les
mains un Livre d'une feconde
édition imprimé à Francfort en
1680. fans nom d'Auteur , inti
tulé Historia orbis terrarum Geographica
& Civilis , in qua de va
riis hujus & fuperioris feculi nego
His, dont il croit me faire plaifi
Kij
116 Extraordinaire
de s'entretenir avec moy. Il me
conte donc que cét Auteur inconnu
témoigne que les plus
curieux d'entre les Anglois ont
cherché le fecret de l'Ecriture
Univerſelle avec grand foin &
avec peu de fuccez ; qu'à Londres
en 1661. il y parut un Traité
fur ce fujet fous le titre d'Ars fignorum
, feu caracter Univerfalis ,
& lexiton Grammatico- Philofophi
cum Georgij d'Algarno ; mais que
cette methode tient trop du Pedant
, pour eftre receue dans le
monde ; qu'un nommé François
de Lodvvik de Londres produific
enfuite quelque choſe de ſemblable
; mais que fon Ouvrage a eſté
fi fort negligé , que cela montre
affez que l'Autheur n'eſt pas ar
rivé au but qu'il fe propofoit ; &
du Mercure Galant.
117
que
le Docte Jean Vvilkins a eſfayé
auffi les forces de fon admirable
efprit fur cette matiere ;
mais que fon travail n'a pas eu
l'approbation qu'il en attendoit ,
A quoy M' No. ajoûte quelques
douceurs pour moy , qu'il eft inutile
de vous raporter.
Ces deux Amis me font entendre
de la forte , fans me le dire ,
que Salomon avoit raifon d'avan
cer qu'il n'y a rien de nouveau
fous le Soleil. Je m'étonnois bien
auffi que perfonne n'euſt penſé à
donner aux chiffres un employ
qui leur fied fibien . D'autres gens
s'en font donc aviſez auffi bien
que moy ;
en voila affez de preu
ves. On ne peut pourtant nier
quoy que dife Salomon , que la
difpofition des chofes ne foit pref
118 Extraordinaire
que toûjours nouvelle , bien que
les choſes ne le foient pas, à cauſe
que cette difpofition fe peut
donner d'un nombre infiny de façons
, veu le nombre infiny de
circonftances qui la forment.
Refte donc à examiner qui de ces
Auteurs ou de moy , à fceu attri
buer aux Chiffres que nous prenons
tous pour le fondement de
PEcriture Uuiverfelle , la difpofition
la plus propre à exprimer
toutes chofes avec diftinction ,
avec clarté , avec facilité , fans
équivoque , & fans aucun autre
embarras ; & qui par confequent
a trouvé la methode la plus proà
eftre receuë dans le Monde.
J'apprends encore de Mr Br.
que le Pere Schott dit que ce
font deux avantages tout divins,
pre
du Mercure Galant. 119
de parler une Langue & d'écrire
un caractere qui puiffent
eftre entendus de toutes les Nations
, quoy que differentes en
langues & en écritures ; que le
premier talent n'a efté accordé
qu'aux Apoftres & à quelques
hommes Apoftoliques ; que perfonne
jufqu'icy n'y eft parvenu
par les feules forces de la Nature ,
& qu'on n'en fait point meſme
qui ayent entrepris d'y parvenir,
& fur le témoignage de cét Auteur
mon amy ajoûte qu'il a
bien de la joye que fi je n'ay pas
eſté le premier à fonder l'Escritu
re Univerfelle fur les Chiffres ,
comme il l'avoit crû auffi - bien
que moy , je le fois à produire
la langue , que la langue Univerfelle
eft encore plus admi-
?
£20 . Extraordinaire
que
rable que l'Ecriture , puifque l'E
criture n'eft pour ainfi dire
le truchement des muets & des
morts , au lieu que la parole eſt
l'inftrument des vivans , & celuy
dont Dieu & les Anges fe font
fervis pour s'expliquerà nos premiers
Peres & aux plus grands
des Patriarches & des Prophetes.
Mais je n'ofe plus me flater de
l'invention d'aucune chofe nouvelle.
Ce qui eftoit veritable dans
le temps que Schott écrivoit , ne
l'eft peut- eftre plus en ce tempscy
; & je pourrois me tromper
en le croyant , tant le fiecle où
nous sommes travaille & rafine
fur tout , & furpaffe en fubtilité
& en penetration , tous les fiecles
qui le precedent .
Quoy qu'il en foit , j'ay bien
voulu,
du Mercure Galant. 121
voulu , Monfieur vous avertir
de ces chofes , non feulement
pour vous marquer ma franchiſe,
mais encore pour vous rendre
juge du differend dont je viens
de parler. Il s'agit de voir Schott ,
Becher , Kircher , & les Anglois
de l'Hiftoire Geographique, vous
eftes au Pays des Biblioteques
publiques & particulieres , il vous
eft aifé de trouver ces Auteurs.
Ayez donc la bonté , s'il vous
plaift , de paffer les yeux deffus à
voftre loifir , & de prononcer enfuite
ce que vous penferez de leurs
methodes & de la mienne , puifque
la comparaifon eft le feul avantage
qui me refte. Quel que
foit voftrejugement, affurez - vous
que je m'y foumettray fans peine,
parce que je le croiray jufte.
Q.d'Octobre 1685.
L
122
Extraordinaire
•
M' No. me parle encore d'un
autre Livre imprimé à Paris en
1674. qui traite de La Réunion des
Langues , ou de l'Art de les apprendre
toutes par une feule. Il est du
Pere Befnier Jefuite ; vous faites
mention de ce Pere dans voſtre
Mercure d'Avril 1682. où vous
dites qu'il eft à Conftantinople
en Miffion , qu'il entend & parle
plufieurs Langues étrangeres , &
qu'il s'applique depuis un an , à
l'entiere connoiffance de l'Arme.
nien vulgaire . Je ne doute point
que cette derniere Langue ne
foit fort utile à fon deffein , puifque
les premiers hommes d'aprés
le Déluge habiterent en Armenie;
Et elle pourroit bien eftre celle
dont feroient dérivées toutes les
autres ; mais ce deffein n'a aucun
du Mercure Galant.
123
›
rapport avec le mien . Le Pere
Beinier cherche une Langue Univerfelle
anciennement eftablie
puis difperfée & corrompuë , &
j'en établis une toute nouvele
qui ne pourroit jamais recevoir
d'alteration , à moins qu'on ne
ruïnaft l'Escriture Numerale qui
la fixe , & l'ordre de la Nature
qui la fonde , comme il fe verifie
par les exemples que j'ay donnez
du changement de mes Caracteres
en mots , & par mon projet
du Dictionnaire Univerfel . Quoy
que je ne parle icy que d'une Lan
gue , je ne laiffe pas d'en entendre
deux , & je n'en ay ufé de la
forte que pour m'accommoder à
la comparaiſon. Vous avez veu ,
Monfieur , dans ma derniere Let.
tre la maniere aiſée dont j'ex-
Lij
124
Extraordinaire
prime la premiere de ces Langues
, il me reste à vous faire con.
noiftre celle dont j'exprime la
feconde. La voicy en peu de
mots.
Cette feconde Langue a fon
rapport à ma deuxième écriture ,
& cette écriture a , comme vous
fçavez , une methode particuliere
pour les expreffions , & differe
principalement de la premiere ,
en ce qu'elle a bien moins de
Chiffres primitifs , mais beaucoup
plus d'auxiliaires, comme il fe voit
entre autres Caracteres , dans
ceux qui expriment les parties
invariables du difcours ; ou s'il
a plus de deux Chiffres , elle
n'en employe jamais qu'un primitif
, avec le refte d'auxiliaires ;
tout au contraire de la premiere
y
du Mercure Galant.
125
>
qui n'y fait jamais entrer qu'un
auxiliaire avec le refte de primitifs
, en ce qu'elle marque les cas
de la déclinaifon par fon penultiéme
chiffre auxiliaire au lieu
que la premiere y employe fon
dernier , en ce qu'elle reduit la
conjugaifon dans des bornes fort
étroites , au lieu que la premiere
luy en donne de fort étenduës ,
& en ce qu'elle met prefque tous
fes accents d'augmentation fur
fes auxiliaires , au lieu que la pre
miere les place prefque tous fur
fes primitifs , grandes diverfitez
dans ces Efcritures , qui en font
- naiftre de femblables dans les
Langues qui en refultent .
Les Alphabets de la premiere
font neanmoins communs à cellecy,
& toutes les regles luy con-
L iij
126 Extraordinaire
viennent , excepté la quatrième ,
de mefme que tous ces avertiffemens
, excepté le fixième. La
differente expreffion de leurs ac
cens , eft la feule caufe de ces exceptions
, comme vous le connoiftrez
dans la fuite . Il feroit
inutile de rapporter icy ces AL
phabets , ny ces regles & ces avertiffemens
ou fecondes regles ,
vous les pouvez voir dans voftre
dernier Extraordinaire , & il ne
le feroit pas moins de m'étendredans
des exemples aiſez à former :
j'en vais dont choifir parmy les
endroits les plus difficiles , & parmy
ceux où il y a quelque chofe
à adjoûter , afin d'avancer l'ouvrage
avec ménagement , & ne
pas abufer de voftre pénetration
& de voftre patience ..
du Mercure Galant. 127
1 , 2 , 3 , 4 , 5, & 6 , qui figni .
fient les fix cas de l'article general,
& dont l'enfeigne fe refoult
en inferée de la forte 1'o , 20 , 3'0 ,
4'0 & c. s'xpriment au fingulier
7. par berk , ferk , derk , gerk &c . fuivant
la troifiéme regle ; & au
pluriel par bers , fers , ders , gers ,
furquoy il faut ajoûter à cette
regle en faveur de cette Langue.
cy , qu' Eeftant feul de Voyelle
devant RS , eft une nulle auffi -bien
que devant RK.
7,8 , & 9 , par oùje marque , &
par où je diftingue les parties invariables
du difcours qui fe refolvent
en 7'0 , 8'0 , & 9'0 ; Et qui fie
gnifient l'adverbe d'accord ; la
conjonction & , & la propofition
en ou dans , s'expriment de mefme
Liiij
128 Extraordinaire
par cerk,jerk, & verk , & 71 , 82, 93 ,
qui fe refolvent en 7'1, 82, & 93,
& qui fignifient ouy , ny , chez , s'ex-.
priment par ça , ji , vay. Mais fi
je veux changer en mots 711 ; 7201
&c. qui fignifient ouy , en verité , &
helas , comme ils refolvent en cet.
te feconde écriture differemment
de la premiere , fçavoir en 7-11 ,
& 7201 , ils s'expriment par caa ,
& cira ; quant aux Proverbes &
aux Lettres Alphabetiques , leurs
Caracteres eftant pareils dans
mes deux écritures , & par confequent
leurs expreffions le devant
eftre auffi , je n'en rapporteray
point d'exemples.
1'7 , 1'8 , & 1'9. qui fignifient les
trois genres du pronom adjectif
noftre au nominatiffingulier , s'expriment
non pas par be , beût, boys
du Mercure Galant. 129
1
mais par bet , beût , boyt , fuivant
la quatrtéme regle ; & au nominatif
pluriel par bes , beûs , boys.
fur quoy il faut pareillement ajoûter
à cette regle pour cette
Langue. cy , qu'e , cû , & oy , effant
feuls de voyelles ou de diphtongues
devant S , y font auxiliaires , auſſibien
que devant T. Neanmoins
comme dans ma feconde écritu
re tout ce qui fe décline , excepté
l'article general , a deux nominatifs
, le premier qui eft fimple ,
& le fecond que j'appelle auffi
vocatif , & fur qui fe forment les
autres cas ; Je ferois d'avis que
dans l'expreffion des adjectifs , &
principalement de ceux qui fe
terminent par les feules auxiliai
res7 , 8, & , on fe fervift plûtoft
du fecond nominatif que du pre
130
Extraordinaire
1
mier , parce qu'il me paroift avoir
plus de grace , j'ay marqué le
premier nominatif du pronom
noftre , voicy le fecond dans fes
trois genres encore. 1-17 , 1-18 ,
& 1-19 , ce qui s'exprime par bae ,
baeû & baoy , au fingulier ; & par
bacs , bacûs & baoys au pluriel , &
forme , ce me femble , des mots.
plus doux que les precedens , &
qui tiennent plus de la Terminaifon
adjective.
10'4 qui fignifie Dieu au premier
nominatif , s'exprime par
bena ; & 10 11 , qui le fign . au fecond
, s'exprime par benaa , ou
benaza , en inferant la nulle z entre
les auxiliaires pour l'agrément
de la prononciation . 10 ; 4 & 10-
11 qui fignifient l'augmentatif
grand Dieu aux deux nominatifs ,
du Mercure Galant.
131
s'expriment par benefta & beneftaa,
en inferant la fubalterne ft entre
les primitives & les auxiliaires
pour expreffion du point placé
fur l'Enfeigne , fuivant le quatriéme
avertiffement. Je ne rapporteray
point d'exemples des dégrez
de diminution & de comparaiſon
, il feroit fuperflu , puifqu'ils
fe marquent de mefme ma .
niere dans les deux Langues ; mais
fi j'ay à exprimer 10 400 qui fignifie
dans ma feconde Efcriture
Divinité , qualité . Comme benorr
qui y répond , feroit trop difficile
à prononcer , il faut abfolu
ment abandonner ce premier no.
minatif , & recourir au fecond
qui fe marque par ro ~ 410 , & qui
s'exprime par benoar au fingulier ,
& par benoars au pluriel , mots de
132
Extraordinaire
plus douce prononciation . On fe
fervira du meſme moyen d'adou
cilement à l'égard de tous les
autres noms de qualité parce
qu'ils fe terminent tous de la
mefme maniere comme auffi
pour l'expreffion de tous les autres
caracteres qui ont deux Zeros inferez
de fuite parmy leurs auxiliaires
, où qui n'en ayant qu'un ,
ne laifferoient pas d'eftre de diffi
cile accommodement avec les
fubalternes qui les precederoient,
Ce que cette feconde Langue
a de plus particulier , c'eft l'expreffion
des lignes , que fon écriture
employe à diftinguer les perfonnes
de fes verbes , fes verbes imperfonnels
, & fes participes , fes
gerondifs & fes fupins . La premiere
écriture fe paffe de ces fi-
}
du Mercure Galant.
133
gnes ; mais comme fa Langue a
de refte les fubalternes KK , LL ,
SS , TT , LK , LT, & TL , qu'elle
laiffe fans employ , ſuivant la remarque
que j'en ay faite dans la
fixiéme de fes réflexions ; Je m'en
fers icy heureuſement pour exprimer
ces fignes , fans troubler
la communauté de ces deux Langues.
LL répond au point qui fe
met fur l'enfeigne , pour donner à
connoiftre la premiere perfonne
des Verbes , SS aux deux points
de la feconde perfonne , TT, aux
trois points ou au renvoy de la
troifiéme ; KK à la double enfeigne
du verbe imperfonnel , & à
celles des participes indeclinables
, des gerondifs & des fupins ;
& Lk , LS & LT, au point qui ſe
place fous l'enfeigne pour marExtoaordinaire
134
quer les participes qu'on veut af
fujettir à toutes les variations de
la déclinaiſons . Mais voicy úne
nouvelle Regle , c'eſt qu'au lieu
d'inferer l'expreffion de ces fignes
verbaux entre leurs primitives
& leurs auxiliaires , comme
j'infere en cette Langue- cy & en
l'autre , l'expreffion des fignes
qui marquent les dégrez d'augmentation
, de diminution & de
comparaiſon , je la tranfporte aprés
leur feconde auxiliaire : &
ce qui m'oblige d'en ufer de la
forte , c'eft afin de diverfifier
davantage les mots de cette Lan.
gue , d'abreger ceux des verbes
qui font d'un ufage bien plus frequent
que ceux des dégrez dont
je viens de faire mention , & de
donner en mefme temps une noudu
Mercure Galant.
135
velle grace à leur prononciation
.
Ainfi 104-40 qui fignifie conferver,
fecond verbe qui appartient à
Dieu , crécreftant
le premier ; &
qui s'exprime
par bengor , a pour
premiere
perfonne
finguliere
du
prefent de fon indicatif104 411
qui fignifie je conferve
, & qui
s'exprime
par bengo alla ; pour fe
conde perfonne 104 411 qui fign.
Tu conferve , & qui s'exprime
par
bengoaffa
; pour troifiéme
perfon-
1 ne 104 411 ou 104 ~ 411 qui fignifie
il conferve , & qui s'exprime
par bengo atta ; pour verbe imperfonnel
104 8 411 qui fign . on con .
ferve , & qui s'exprime
par beugoakka
; pour premier
participe
104 20 431 qui s'exprime
par beugoaykka
pour premier
gerondif
104 434 qui s'exprime
par ben- 90
136
Extraordinaire
goaykkos pour premier ſupin 104 8
437 qui s'exprime par bengoaykke ,
& pour participes déclinables au
genre mafculin , & au fecond
nominatif fingulier 104 411
104
411 & 104.411 ou 104 S
411 qui s'expriment par bengoalka ,
bengoalfa , & bengoalta , furquoy il
faut obferver que fi j'employe en
cét endroit le fecond nominatif,
c'est parce que le premier 104
401 qui fe marque par bengorika ,
eft trop difficile à prononcer ;
il
en eft de mefme des deux autres.
Il y a icy une feconde obfervation
à faire , c'eft qu'on peut inferer
la nulle z entre les auxiliaires du
verbe , auffi bien qu'entre celles
des autres parties du Difcours ,
fuivant que la liaiſon & l'adou .
ciffement des voyelles le demandu
Mercure Galant.
137
dent , & dire par ex. bengozalkı ,
bengozalfa bengozalta & c . au lieu
de dire fimplement bengoalkı , bengoalfa
&c. mais qu'on n'y peut
employer la fuppléantelz . Ce qui
eft vifible , fans que j'en rappor -
te d'exemples. Il n'en eft pas de
mefme à l'égard des adjectifs verbaux
; parce que n'ayant pas ,
comme le verbe des fubalternes
inferées , mais feulement quatreauxiliaires
de fuitte , il y a place
commode pour cette fuppléante..
Ainfi 1044111 qui fign. le premier
adjectif du verbe actif conferver
au fecond nominatif,& qui
s'exprime fimplemet par bengoaaa
s'exprimera encore mieux par
bengoalza , & fe doit mefme exprimer
de cette forte.
Ce que cette feconde Langue:
Q. d'Octobre 1685.
M
138 "Extraordinaire
.
a encore de particulier , c'eſt
l'expreffion de fes accents : ma
premiere écriture n'en met fur fes
chiffres auxiliaires que pour marquer
divers futurs à la maniere
des Grecs , ou divers préterits fi
l'on veut , & place tous les autres
fur fes chiffres primitifs . Ma feconde
écriture au contraire n'en
met qu'un fur un chiffre primitif,
pour marquer quelques verbes
fubalternes , & place tous fes autres
fur fes chiffres auxiliaires.
Ainfi voulant exprimer les verbes
qui appartiennent au Palfrènier ,
comme panfer , étriller , bouchonner
, elle les marque de la forte ,
4647-10 , 4647-40 & 4647-70 ; &
j'exprime cét accent par K , &
ces caracteres par ces mots gepge
cekar , gepgecekor , & gepgeceker.
du Mercure Galant.
139
Quant aux accents qu'elle place
fur fes auxiliaires , ils ne luy fervent
pas à marquer des futurs differens
, elle n'a que les ordinaires
à la maniere Françoife ; mais
elle les y employe , pour en tirer
l'augmentation des expreffions
qui ont du rapport entre elles , &
qui peuvent monter à plus de trois,
mille d'une feule racine , dans de
certaines efpeces d'eftres , comme
je l'ay expliqué ailleurs. Ces accents
font de trois fortes , j'exprime
l'aigu parT , le grave par s , &
le circonflexe par L. Jay dit dans
ma ſeconde écriture qu'il falloit:
placer chacun de ces accents
premierement fur le dernier chif
fre auxiliaire , puis fur le penultiéme
, & 'roûjours en rétrogra
dant , mais c'eft une erreur , il eftt
Mij
140
Extraordinaire
mieux de les mettre d'abord fur
le premier auxiliaire , puis fur le
fecond , & toûjours en fuivant.
Ainfi voulant exprimer 46 4017
qui fignifie Palefrenier , au fecond
nominatif j'écris & je dis gepotrae
; & fi l'accent eftoit fur le
deuxième ainfi 46 4017 , je dirois
geportaé ; fi fur le troifiéme
ainfi 46 4017 je dirois geporaté ;
& fi fur le dernier ainfi 46 4017
je dirois geporaet ; mais je ne fuis
pas d'avis qu'on mette des accens
fur le dernier des auxiliaires, c'eſt
affez d'en placer fur les trois premiers
, pour avoir plus de deux
mille expreffions d'une mefme
racine nombre fuffifant pour
remplir les fections les plus abon.
dantes des eftres . Ainfi encore
voulant exprimer 111011 qui fidu
Mercure Galant.
141
gnifie dans ma feconde écriture
bonam dixiéme Province de la
Chine , au fecond nominatif , j'écris
bebektatraa , ou beukiatrea ou
bcûkiatraza , à l'égard de l'accent
dont je marque les feconds verbes
negatifs , & que je place fur
leur premier chiffre auxiliaire , je
me fers pour fon expreffion de la
fubalterne KS ou X ; mais comme
tout ce qui fe conjuge dans ma
feconde écriture a deux expreffions
pour le temps prefent de
l'infinitif , de mefme que tout ce
qui fe décline en a deux pour le
nominatif, l'une fimple que j'exprime
par deux chiffres auxiliai
res , & l'autre que j'exprime par
trois , & fur qui fe forment les autres
meufs .; ce n'eft qu'avec ce
dernier que j'employe cette fu
142
Extraordinaire
balterne , parce qu'elle ne com
patiroit pas aifément avec le premier.
Ainfi voulant exprimer
104 - '60 , ou 104 ' 610 qui fignifie
redelaiffer , au lieu d'écrire bengoûxr
qui répond au premier , &
qui feroit de trop difficile prononciation
, j'écris bengouxar qui répond
au dernier , & qui eft aifé à
prononcer. Ainfi encore voulant
exprimer 260 ou 26'10 verbe
numeral qui fign , rededoubler ; j'abandonne
la premiere expreffion,
& je me fers de la feconde qui eft
fetfouxar. Voila la maniere dont
cette Langue exprime fes accents .
Surquoy il faut remarquer en premier
lieu , qu'elle employe trois
expreffions diverfes pour les trois
accents aigus que j'ay rapportez ,
non feulement pour varier dadu
Mercure Galant. 143.
vantage la Langue que l'écriture
, mais encore parce que leurs
employs font bien differens les
uns des autres ; & en fecond lieu
que cette maniere d'exprimer fes
accents , ne s'accorde pas avec
celle dont la premiere Langue .
marque les fiens , comme vous
le pouvez voir dans le fixiéme de
fes avertiffemens , d'où il refulte
encore que la quatriéme regle de
cette premiere Langue ne convient
pas à celle- cy. Cette regle
porte que la voyelle é doit eftre
confiderée comme une nulle , &
les diphtongues eû & oy , comme des
fuppléantes , lors qu'eftant feules, elles
ferencontrent inférées dans un mot ,
aprés des primitives , & devant tou ...
tes fortes de fubalternes excepté devantT,
&devant LZ unis , ou fe-
D
144 Extraordinaire.
7
parez feulement par uue auxiliaire.
Au lieu que l'exception eſt bien
plus grande icy , cette voyelle &
ces diphtongues n'y devant pas
eftre confiderées de la maniere
que je viens de dire , non feule.
ment devant & devant LZ unis
ou feparez , mais encore devant
L fimple , devant S , T, X , ou KS ,
& devant KK, LL, SS ,TT, LK, LS,
& LT , parce qu'elles y font la
fonction d'auxiliaires . Je ne dis
rien de TL , d'autant que je n'ay
pas trouvé place pour luy. Le
refte des Regles & des Avertiffemens
eft égal pour les deux Langues
, comme je l'ay avancé . Je
n'ay plus qu'à vous rapporter un
petit Theme de celle.cy , comme
j'ay fait de l'autre . Je me ferviray
pour cela des mefmes paroles du
Texte
du Mercure Galant.
145*
Texte Sacré que j'y ay employées
& que voicy. Dans le commencement
Dieu créa le Ciel & la Terre.
Vous en avez les caracteres numeraux
dans voftre vingt - troifié.
me Extraordinaire page 248. tels
font les mots qui y répondent ,
verk,, guay benmua , beno bengazattu
giay fenaa , jerk gay fema .
Il me femble , Monſieur , que
je n'ay rien à ajoûter à ces expli
cations & à cét exemple pour la
parfaite intelligence de cette feconde
Langue. Elle eft fondée
fur fon Ecriture Numerale , comme
la premiere fur la fienne ; &
ces Ecritures eſtant propres à
eſtre renduës Univerfelles ; ces
Langues qui en refultent ont droit
de pretendre au mefme avantage.
Je n'ay plus qu'à verifier ce que
・d'Octobre. 1685. N
146
Extraordinaire
ز
j'ay avancé des fingularitez
ces grands fecrets dans votre
quatorziéme & voſtre dixneuvié .
me Extraordinaire mais vous
voulez bien que j'en joigne l'éclairciffement
à celuy de quelques
endroits de mes Lettres, que
les fautes d'impreffion ont rendu
peu intelligibles ; & comme ces
éclairciffemens ne pourroient
eftre ajoûtez icy , fans tirer à trop
de longueur , vous me permettrez
encore de differer au quinziéme
d'Avril à vous donner l'entier
accompliffement de mon
Ouvrage , & de me dire toûjours ,
Monfieur , Voftre tres- humble
& tres- obeïffant Serviteur
DE VIENNE PLANCY.