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1
p. 216-222
Lettre d'un nouveau Converty. [titre d'après la table]
Début :
Je vous envoye un Fragment de Lettre qui m'a paru assez / J'ay passé icy avec trente ou quarante personnes, [...]
Mots clefs :
Nouveau converti, Voyageur, Charité, Magistrats, Ministre, Prix, Denrées, Huguenots, Prédicateur, Religion
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texteReconnaissance textuelle : Lettre d'un nouveau Converty. [titre d'après la table]
Je vous envoye un Fragment
de Lettre qui m'a paru
affez curieux . La Lettre eft
d'un Voyageur nouveau Converty
, qui rend compte de
ce qu'il a veu à un autre nouveau
Converty. Je ne vous
dis point le nom de la Ville
d'où
GALANT 217
d'où elle a cfté écrite . Si vous
ne pouvez le deviner , il eft
du moins impoffible que la
connoiffance du pays vous
en échape .
*
Fay paße icy avec trente ou
quarante perfonnes , & nous
avons trouvé les charitez tres
minces,quoy que la Ville foit une
desplus riches du Pays.Les Magiftrats
ont défendu à chaque
particulier de donner plus de
vingt-cinq livres , & un Mniftre
cut la prévoyance de dire
en Chaire , qu'il ne fallait zien
donnerdu tout.D'ailleurs l'argent
ne vaut icy que comme en An-
Decembre 1687. T
218 MERCURE
:
gleterre , trois pour cent tout au
plus , & il ne vaut qu'un &
demy fi on le veut placer feurement
. Outre cela les espèces
diminuent de la fixiéme partie.
Les Louis d'or ne valent que
neuflivres dix fols . Il faut encorepayer
tres -fouvent les deuxcentiémes
deniers de tous les
biens qu'on poffede , ce qu'on a
veu arriver jufques à trois fois
en une année , pendant la derniere
Guerre. Il n'y a rien icy
qui ne paye quelque droit . Une
paire de fouliers paye un fol ,
nne paire de bottes , deux ; un
muid de vin , vingr-fix livres ,
GALANT. 219
Si on veut avoir des Valets &
des chevaux , on paye fix livres
par an pour chacun. Si la terre
eft bonnerelle paye jufqu'à dix
livres l'arpent. Unfac de bled
pefant cent foixante livres ,
paye quatre livres d'entrée , &
le reste des denrées à proporcion.
La biere ne vaut rien , parce
que les caux font mauvaiſes ;
ainfi quiconque n'en peut boire ,
ne veut pas faire la dépenfe
d'acheter du vin , eft obligée , à
l'exemple de quantité de perfon.
nes de ma connoiffance , de boire
du lait. Aprés cela fi quelqu'un
vous vante ce pays- cy , répon-
Tij
220 MERCURE
ي ت
dez-buy fans befiter qu'il ne die
pas vray. Il n'y apoint de bois ,
les herbes fentent mauvais ; il
eft vray qu'on s'y accoûtume
mais je doute file cerveau &
les poulmons s'en trouvent
bien. S'il y avoit du moins
de la focieté , ceferoit une confolation
, mais il n'y en a aucune
à esperer avec les Habitans
de tout le pays . On n'y voit aucune
pieté, pas mefme à la Huguenote
; car on y travaille les
Dimanches , & l'on va lire les
Gazetes dans les Eglifes.Jy vis
mefme dernierement un Devideur
de foye avecfon rouet, On
GALANT. 221
n'y trouve pas quatre Miniftres
du mefme fentiment. Il y a une
Secte de gens qui ne vont jamais
au Prefche. As difent qu'un
Predicateur ne peut que gafter
l'Ecriture en l'expliquant , &
qu'il vaut mieux demeurer chez
foy à la lire. Peut- eftre croyezvous
que j'exagere mais au contraire
,je referve beaucoup de chofestouchant
l'eftat de laReligion ,
que je vous diray à mon retour.
Je vous laiffe faire vos reflexions
là - deffus. Elles ne
peuvent eftre qu'avantageufes
à la France, & à la veritable
Religion , qui eft la feule
Tiij
222 MERCURE
qu'on y profeffe aujourdhuy
.
de Lettre qui m'a paru
affez curieux . La Lettre eft
d'un Voyageur nouveau Converty
, qui rend compte de
ce qu'il a veu à un autre nouveau
Converty. Je ne vous
dis point le nom de la Ville
d'où
GALANT 217
d'où elle a cfté écrite . Si vous
ne pouvez le deviner , il eft
du moins impoffible que la
connoiffance du pays vous
en échape .
*
Fay paße icy avec trente ou
quarante perfonnes , & nous
avons trouvé les charitez tres
minces,quoy que la Ville foit une
desplus riches du Pays.Les Magiftrats
ont défendu à chaque
particulier de donner plus de
vingt-cinq livres , & un Mniftre
cut la prévoyance de dire
en Chaire , qu'il ne fallait zien
donnerdu tout.D'ailleurs l'argent
ne vaut icy que comme en An-
Decembre 1687. T
218 MERCURE
:
gleterre , trois pour cent tout au
plus , & il ne vaut qu'un &
demy fi on le veut placer feurement
. Outre cela les espèces
diminuent de la fixiéme partie.
Les Louis d'or ne valent que
neuflivres dix fols . Il faut encorepayer
tres -fouvent les deuxcentiémes
deniers de tous les
biens qu'on poffede , ce qu'on a
veu arriver jufques à trois fois
en une année , pendant la derniere
Guerre. Il n'y a rien icy
qui ne paye quelque droit . Une
paire de fouliers paye un fol ,
nne paire de bottes , deux ; un
muid de vin , vingr-fix livres ,
GALANT. 219
Si on veut avoir des Valets &
des chevaux , on paye fix livres
par an pour chacun. Si la terre
eft bonnerelle paye jufqu'à dix
livres l'arpent. Unfac de bled
pefant cent foixante livres ,
paye quatre livres d'entrée , &
le reste des denrées à proporcion.
La biere ne vaut rien , parce
que les caux font mauvaiſes ;
ainfi quiconque n'en peut boire ,
ne veut pas faire la dépenfe
d'acheter du vin , eft obligée , à
l'exemple de quantité de perfon.
nes de ma connoiffance , de boire
du lait. Aprés cela fi quelqu'un
vous vante ce pays- cy , répon-
Tij
220 MERCURE
ي ت
dez-buy fans befiter qu'il ne die
pas vray. Il n'y apoint de bois ,
les herbes fentent mauvais ; il
eft vray qu'on s'y accoûtume
mais je doute file cerveau &
les poulmons s'en trouvent
bien. S'il y avoit du moins
de la focieté , ceferoit une confolation
, mais il n'y en a aucune
à esperer avec les Habitans
de tout le pays . On n'y voit aucune
pieté, pas mefme à la Huguenote
; car on y travaille les
Dimanches , & l'on va lire les
Gazetes dans les Eglifes.Jy vis
mefme dernierement un Devideur
de foye avecfon rouet, On
GALANT. 221
n'y trouve pas quatre Miniftres
du mefme fentiment. Il y a une
Secte de gens qui ne vont jamais
au Prefche. As difent qu'un
Predicateur ne peut que gafter
l'Ecriture en l'expliquant , &
qu'il vaut mieux demeurer chez
foy à la lire. Peut- eftre croyezvous
que j'exagere mais au contraire
,je referve beaucoup de chofestouchant
l'eftat de laReligion ,
que je vous diray à mon retour.
Je vous laiffe faire vos reflexions
là - deffus. Elles ne
peuvent eftre qu'avantageufes
à la France, & à la veritable
Religion , qui eft la feule
Tiij
222 MERCURE
qu'on y profeffe aujourdhuy
.
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Résumé : Lettre d'un nouveau Converty. [titre d'après la table]
Un voyageur nouvellement converti décrit une ville riche mais où les charités sont rares. Les magistrats ont limité les dons à vingt-cinq livres par personne. La monnaie locale a peu de valeur, valant trois pour cent de celle en Angleterre. Les espèces monétaires perdent six pour cent de leur valeur, et les Louis d'or valent neuf livres dix sols. Des taxes fréquentes sont imposées sur divers biens et services, tels que les chaussures, les bottes, le vin, les valets, les chevaux et les terres. La bière étant de mauvaise qualité, certains préfèrent boire du lait. Le pays manque de bois, et les herbes dégagent une mauvaise odeur, bien que les habitants s'y habituent. La société locale manque de piété, même parmi les huguenots, qui travaillent les dimanches et lisent des gazettes dans les églises. Une secte refuse d'assister aux prêches, préférant lire l'Écriture chez soi. Le voyageur réserve pour plus tard des réflexions sur la religion, estimant qu'elles pourraient être bénéfiques pour la France et la véritable religion.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 177-209
LETTRE A MONSIEUR *** Sur le Voyage du Parnasse, Par M. RAIMOND.
Début :
De deux Dissertations ou Lettres sur un Livre nouveau intulé, / Jusques ici, Monsieur, on n'avoit employé d'autres [...]
Mots clefs :
Érudition, Muses, Satyre, Parnasse, Écrivains, Déesse, Poète, Style, Peintre, Voyageur, Raison, Triomphe, Ironie, Savants, Ouvrages
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A MONSIEUR *** Sur le Voyage du Parnasse, Par M. RAIMOND.
DE
E deux Differtations cu
Lettres fur un Livre nouveau
intulé , Voyage du Parnaffe,
qui m'ont été envoyées ; j'ai préferé
celle qui m'a paru la moins
partiale : Dans la premiere que
j'ai rejettée & qui étoit fans nom.
l'Auteur y étoit traité fans miſericorde
: on ne faifoit graceni ,
fa Profe , ni à fes Vers : on pla-
Fanvier 1717.
R
178 LE NOUVEAU
çoit l'un & l'autre beaucoup au
deffous du modele fur lequel il
s'eft conformé , qui felon nôtre
Cenfeur , n'eft ni la Satyre de
Petrone , ni les Ragguali di Parnaſſo
è la Secretaria di Appolle
car ces deux ouvrages font excellents
) mais plûtôt une certaine
Hiftoire d'Anacreon , qui
parut il y a quatre ou cinq ans.
Notre Critique continue à
peu près fur ce ton .
moi qui ne veut point violer la
loi que je mefuis impofée , &
qui veux obferver une exacte
neutralité , je m'en fuis tenu à
la Lettre de M. Raimond
j'efpere qu'on me fçaura gré
de lui avoir donné la préference,
Pour
MERCURE. 179
********
LETTRE
A MONSIEUR
***
Sur le Voyage du Parnaffe ,
Par M. RAIMON D.
›
n'avoit employé d'autres
armes contre les modernes
que des Préfaces & des calculs
d'autorité . Ils avoient toûjours
répondu par des preuves & des
démonstrations : & la timide
Géométrie , qui n'ofe croire ,
Rij
180 LE NOUVEAU
fans être convaincuë , s'étoit affociée
à leur cauſe. Cet appui
fi confidérable leur fembloit devoir
décider la diſpute : Mais
toutes les reffources de leurs adverfaires
n'étoient pas épuifées ,
Un d'entr'eux s'élève de
nouveau contre une Secte fi
funefte à l'érudition , & dans une
fiction ingénieufe , où il décrit
avec exactitude l'ordre hyerarchique
des Favoris des Mufes.
Il dreffe une attaque d'autant
plus difficile à repouffer , qu'elle
eft foûtenue par la fatyre la
plus fine & la plus délicate.
Ce coup inopiné ne triompheroit
- il pas , M. , de votre
conftance à demeurer dans l'erreur
: & la demande que vous
MERCURE. 181
m'avez faite de l'extrait de cet
Ouvrage , ne feroit - elle pas le
commencement d'un heureux
retour ? Je vais faire enforte de
concourir à cette métamor
phɔfe , en vous donnant un fi
déle , mais vif précis de la critique
. Que pourroit contre nous
belprit adroit des novateurs , fi
nous avions de notre côté le
fubril Mercure ?
On ne s'y peut méprendre ;
le nouveau Géographe du Parnaffe
eft fort exacte fur la Chronologie
. Malheur à tout Poëte,
qui fe préfente fous fa plume,
fans être marqué au coin reſpectable
des ans . Cet intégre
perfonnage ne sçauroit pardonner
à une datte tant foit pev
R ij
182 LE NOUVEAU
moderne. Pourquoi , diront nos
Ecrivains d'ordinaire mauvais
plaifans , ne fommes- nous
pas nés du tems de Virgile ?
nous aurions un approbateur
de plus . Comme le but principal
de la relation eft de foudroyer
les Partifans de ce fiécle
, on ne perd point ici dé
vûë cet objet . Par tout l'érudite
antiquité triomphe . Par tout
l'ignorance de nos jours trouve
de quoi fe deffiller les yeux . Il
n'eft pas jufques à nos beaux
efprits , à qui on n'enlève le
mafque ; & ceux que nous
'avions crus toûjours les plus
univerfels dans l'éloquence &
dans la Poëfie ; maintenant dépouillés
de ces talents , dont
MERCURE.
183
ils ne poffedoient que le Phanôme
, rougiffent d'avoir pour
out mérite une connoiffance
affés éxacte de leur propre
langue .
la
Quelques délicats à la vérité
trouvent à redire dans la maniere
, dont les interlocuteurs
foûtiennent ici leurs diverfes
opinions . Il leur paroît que
caufe de M. de la Motte Y eft
condamnée, même avant d'être
inftruite , & qu'on ne lui donne
des Avocats , que pour prononcer
plus juridiquement fon
Arrêt : Mais cette objection eft
légére il faut avouer qu'on
infulte vivement dans cette production
aux ennemis du goût
Chronologique , & qu'on y fon-
R iiij
184 LE NOUVEAU
ge plûtôt à les opprimer , qu'à
les convaincre ; mais n'importe,
en matiere de difpute , une injure
vaut bien plufieurs arguments
.
Voilà ce me femble , M.
une efquiffe affés fidélement
tracée ; commençons à vous
donner une copie plus correcte .
L'Ouvrage divifé en deux parties
, dont chacune contient fix
Livres , s'annonce pour Poëme
au Lecteur par une courte Préface.
Plût au Ciel que nous
n'cuſſions jamais à effuyer d'avertiffements
moins utiles ?
Tout à coup le Réparateur
des Torts entre en matiere , occupé
tout entier du défir de
voir le féjour des Mufes ; il dé
MERCURE. 187
bure par une invocation , &
chaque parole qu'il prononce,
opére un prodige .
Déja fa priere eft oüye
Calliope vient , il la voit.
La Déeffe lui amene le courcier
aîlé des Poëtes. C'eftà re
gret qu'elle ne le conduit pas
elle-même au Parnaffe . Il ne
faut pas moins pour l'en empêcher
, que la multitude des ordres
exprés , dont Apollon l'a
chargée pour la République
des Lettres . La confiancequ'elle
a dans la force & l'adreffe du
Cavalier, lui fert à peine de confolation
. Cependantfon Favori
eft déja bien loin , & elle parle
186 LE NOUVEAU.
encore ; Pegafe vole, il parcourt
des efpaces immenfes il apperçoit
la double cime , il bat
des ailes , & plus léger qu'un .
trait , il porte le curieux voyageur
fur le mont facré . Que
de miracles en un inftant !
Un commencement fi extraordinaire
ne promet pas des fuites
moins étonnantes . L'étranger
rencontre deux habitants de la
Région Poëtique , qui bientôt le
devinent un de leurs confreres :
Et c'étoit-là ceux que le Dieu
des Vers lui deftinoit , pour
lui donner une parfaite connoiffance
de ce Pais fi fameux.
L'un dont les lauriers cachent
les cheveux blancs , eft introduit
fous le nom de Crantor , l'autre
A
MERCURE. 187
nommé Cliton , eft plus jeune,
& d'un exterieur moins négligé.
Tous deux , à ce qu'on nous apprend
ici , font l'honneur des
rives du Permeffe , & par conféquent
le font prefcrits pour
loi , une réligieufe admiration
des anciens . Suivez , Monfieur ,
ces illuftres guides , & vous
allés faire plus d'une décou
verte importante : Avec leurs
fecours je vais vous montrer des
enchanteurs , où la raifon pareffeufe
à inventer , n'apperçoit
que des moulins.
Les images fe préfentent en
foule ; là fur les bords rians ;
que baigne Caftalie de fon liquide
cristal , le Chantre immortel
du fougueux Achille
188 LE NOUVEAU
boit à long trait le nectar. Chaque
inftant le voit briller d'une
gloire nouvelle . Apollon fans
ceffe le pénetre des plus vivifiants
de fes rayons ; fans ceffe
il fe complaît à voir dans ce
Divin Génie, renaître fon image.
On voit aux côtés de l'augufter
Grec la fidéle Prêtreffe . Ici
Pindare rendant Orphée jaloux
de fes fons harmonieux , lui
fait brifer de dépit fa lire . Le
Poëte paroît plus grand que
les Héros- mêmes , dont il chante
les exploits . Cependant la trompette
bruyante fait retentir les
airs en voix pluſqu'humaine .
Du Deftin des Latins prononce
les Oracles.
MERCURE. 189
Peut-on méconnoître celui
qui la guide . C'est le Souverain
du Pinde ou c'eft le Paſteur
de Mantoüc.
J'allois pourfuivre fur ce ton
emphatique , fi un utile incident
ne m'eût averti , que vous at
tendiez de moi un fimple extrait,
Le plaifir dont le Voyageur fortuné
goute les charmes , eft bien
digne , que nous le partagions,
Il eſt des demi- Sçavantes au
Parnaffe , auffi bien qu'à Paris.
Ces femmes peu fenfées emploient
une partie de leurs oififs
jours , à converfer avec leurs
comtemporains , à lire leurs
meilleurs ouvrages , à oublier
même tout autre écrit, qui pourroit
faire faire diverfion à leurs
190 LE NOUVEAU
applaudiffemens . Elles feroient
en état fur la foy de leur feule
mémoire , de donner une édition
des Corneilles , des Molieres
des Defpréaux , des Racines ,
même des la Mottes . Elles ont
parcourû fur les traces du P.-
Malbranche le vafte Pais des
abſtraits. Elles ont pénétré dans
les fecrets les plus cachez de la
Philofophie Cartefiene . Aucune
production nouvelle ne leur
eft échapée ; & fouvent de tout
Homere, elles ne conoiffent que
lenom : Ainfi, paffant leur vie à
chercher le Beau , elles meurent.
fans l'avoir trouvé . C'eft,furtout
ces piétieufes , qu'en veut le
Géographe du Païs des Mufes .
Il fe fait introduire par fes GéMERCURE.
191
nereux guides dans une de ces
Compagnies , où la Dame H autaine
, & le Courtifan infipide
font en phrafes à la mode l'Apologie
de notre Siécle . Auffitôt
nos zelés Partifans des anciens ,
entrent en couroux . Leur mauvaife
humeur éclate . Ils ne peuvent
tenir contre l'énigmatique
precision , & l'affectation ridicule
de nos Auteurs . Le ftile ,
que les autres honorent du nom
de délicat, n'eft à leur gré , qu'un
amas de pointes frivoles , & de
tours vicieux . Vainement leurs
adverfaires s'écrient qu'on
n'apprécie pas affez le merite
des vivans qu'il eft du devoir
de ceux , chez qui la paffion net
s'empare jamais des droits du
192 LE NOUVEAU
goût & de la raifon ; de dire tou
jours à leurs perils, ce qu'ils penfent
à l'avantage des autres :
que fouvent la jaloufie nous fait
tenir en garde contre le plaifir
humiliant , que nous donnent
les ouvrages de ceux , par qui
nous nous fentons furpaffes .
Ces raifons ne font qu'irriter
l'ardeur des athletes . L'Auteur
s'éguaie à les voir terraffer leurs
Antagoniſtes ..
On en vient bientôt aux citations
: la châleur de la diſpute
nuit à la mémoire. Plus d'un
Ecrivain voit à regret fa penſée
mutilée , ou privée de fon jour:
mais pour être cité fidelement,
lui en feroit- t'on moins fon procés
? Rien ne peut éviter la critique
MERCURE.
193
tique judicieufe de l'atrabilaire
Cliton. Un tel Poëte , fi l'on
en confulte le Cenfeur inexorable
, n'enviſage fon art qu'au
travers des foibles lueurs de fa
Métaphifique : il eft denüé de
fentimens il ne fçait point
peindre il ne fçait point quitter
la terre; celui - cy ne cherche
qu'à énerver fes expreffions,
àéguifer des Strophesen épigrammes
, à remplir des vers durs ,
de moralités triviales , & hors
d'oeuvre. Cet autre méprifant
dans fon orgueilleufe Philofophie
ce beau défordre , qui caractériſe
le Lirique ; donne effrontement
le nom d'Odes à de
fimples Differtations , auffifroi- ,
des , qu'uniformes ; tels , ces
Janvier 1717. S
94 LE NOUVEAU
Vaiffeauxqui n'ont point encore
vû la mer , portent quelques
fois les noms de Victorieux &
de Foudroyans.
A ces portraits fi conformes
à leurs Originaux , mais , où l'on
évite avec tant de foin les termes
injurieux , dira - t'on encore
, qu'on traite fans ménagement
les Deffenfeurs
modernes ?
des
Pourra- t'on foupçonner , que
le zele de Cliton parte d'un
autre motif, que de l'interêt
de la Poëfie ? N'en doutons
point ; il fe rencontrera de ces
fcrutateurs
impertinens des
.coeurs , qui oferont deviner
que la qualité de mauvais Poë
te n'eft pas celle qui choque
MERCURE.
195
de critique dans les Ecrivians ,
dont il vent faire la peinture .
Vous vous garderez bien
Monfieur , d'être du nombre
de ces médifants . J'en répondrois
pour vous : Mais peutêtre
allez- vous former un jugement
téméraire d'une autre
ofpéce ? Peut- être croirez - vous
que le redreffeur de nos cerfeaux
fé contente de donner
un amas de corrections ftériles ?
Non , Monfieur , il ne fe borne
pas aux préceptes ; il y joint
les exemples , Madrigaux , Epigrammes
, compliments à Climene
, Adieux à Philis , Satires,
Epitres , Odes ; choififfez dans
quel gente vous voulez écrire ,
& vous trouverez dans cette
Sij
196 LE NOUVEAU
production , les modéles que
vous devez imiter. On vous en
donne pour garands les Defpreaux
, & les Crantors.
Excufez en cet endroit mon
embarras. Quoique je vous aye
promis , je fuis contraint de renoncer
à une exacte Analife.
Auffi bien fous quelles couleurs
pourrai-je vous tracer une image
agréable du nouveau Parnaffe ?
De quel oeil confidereriés vous
les Habitans de ceMont , fans y
diftinguer même parmi la foule,
vos amis les plus eftimables .
Le Peintre nous étale dans
un Tableau pompeux la nombreuſe
Cour du Prince des Poëtes
; & combien eft - il de noms
obfcurs , qui doivent le jour à
MERCURE. 197
fon Pinceau ? L'un coudoyé
par Sophocle , eft embarraffé
dee fe voir en fi bonne compa
gnie. L'autre ne va fe places ,
qu'en tremblant à côté d'Euripide.
Une terminaifon trop moderne
, fait rejetter ceux- ci . Ceuxlà
doivent à une finale latine le
rang qu'ils occupent.
1
Au pied de la Montagne Sa
crée,l'on voit proche l'Helicon ,
une Plaine entre- coupée de Marais.
C'eſt là , que fe rendent
ceuxqui font bannis de la double
Colline. Mais , qui l'eût crû t
Le célébre Houdart en ces lieux.
Tel devoit être le fort du fucceffeur
de S. Sorlin . Une méditation
profonde eft peinte før
198 LE NOUVEAU
fon vifage . Il paroît comme
étourdi d'un coup , dont il vien-;
droit d'être frappé . L'injustice
dont il accuſe ſes adverfaires ,"
eft là caufe de fa trifteffe ; tout
à coup la voix de Rouffeau fe
fait entendre : Il approche , il
apperçoit l'Auteur de la nouvelle
Iliade & fremit à fon
afpect . Envain , pour cacher
fon trouble , il emprunte le ton
de la Satires fon ennemi , mê.ne:
vaincu , lui paroît terrible .
Le Voyageur aprés s'être long
temps occupé de cette inultitu
de de fpectacles , fuit Cliton
dans une grote , où le Dieu des ,
Vers par un nouveau nectar
reprime les vapeurs de fes Fax
voris ; quoique le fage Crantor
MERCURE. 199
trouve la tranfition incivile. Il
ne peut fe réfoudre à quitter
des perfonnes qu'il aime. Il
entre , & les premiers objets
qui s'offrent à lui , font Gliceron
& Cotinet , deux des Antagoniftes
, qu'il avoit eû la veille à
combattre dans la compagnie
de nos demis - Sçavantes. Les
Atheletes bientôt fe mefurent
des yeux. Ils fe joignent. Ils
font de nouveaux efforts pour
obtenir la victoire .
N'entendre que le fubtil Cotinet,
On nefçaitpas , s'il impofe ,
Mais il parle fur la chofe
Comme s'il avoit raison .
En effet , comme dans cette
200 LE NOUVEAU
difpute on attaque moins le
Poëte , que le cenfeur d'Homere
, les Avocats de M. de
la Motte réüniffent ici toutes
leurs forces , pour juſtifier ſon
procédé.
Il n'a felon eux ,d'autres vûës ,
que d'entendre , & de faire entendre
la raifon . Le vrai lui eft
auffi bon de la main des autres ,
que de la fienne . Il étudie dans
ce qu'on lui oppofe , ce qu'il
peut y avoir de raifonnable ,
auffi content quelquefois , en
avoüant qu'il s'est trompé , que
le peuvent être ceux qui le réduifent
à en convenir. S'il propofe
des régles pour le Poëme
Epique , c'est toujours avec la
ufte défiance où l'on doit être
de
MERCURE. 201
de foi-même. Toutes fes veilles
ne font confacrées , qu'au foin
de fauver les jeunes gens du
préjugé dangereux où les jette
une admiration aveugle , & de
purger leur éducation de la
contradiction ordinaire qui y
régne. On leur crie d'un côté ,
cela eft divin , & de l'autre on les
reprend , quand ils viennent à
l'imiter. M. de la Motte ne
fonge donc qu'à leur donner des
idées fixes & uniformes , fu
lefquelles ils puiffent régler
également leur eftime & leur
travail. D'ailleurs de quels
égards n'ufe - t'il pas dans fa critique?
Demande- t'il autre chofe,
que de pouvoir louer Homere ?
Ceux d'entre les modernes ,
.
Fanvier 1717 .
>
T
202 LE NOUVEAU
cú
qui ont foûtenu leur parti avec
le plus de chaleur & de dignité ,
n'ont- ils pas avoués généreusement
, qu'Homere auroit peutêtre
atteint la perfection de
fon art , s'il fut né dans le fiécle
d'Augufte , ou dans le notre ;
mais que né dans le tems
l'art ne s'étoit point encore
montré , n'étant guidé par aucunes
régles , éclaire , par aucuns
exemples , on lui doit tenir
compre de fon Poëne , tout
monftrueux qu'il eft . Enfin
qui jamais , ajoute t'on , s'eft
avifé d'accufer un homme de
Géometrie , pour avoir donné
à la Poëtique fes axiomes , fes
théorèmes , fes corrollaires , fes
démonftrations.
MERCURE.
203
Je vous vois déja , Monfieur ,
partager le triomphe apparent
de votre Secte. Que peuvent
répondre , dites - vous , les deffenfeurs
de l'antiquité ? Nous
avons les lumieres de la Philofophie
, & ils n'ont que trois
mil ans d'admiration . A qui
s'en tenir au préjugé , ou à la
raifon ?
Vos argumens , il faut l'avouer
, fembleroient être autant
de coups mortels pour notre
parti , fi nous n'avions de notre
côté le genie fublime du Sçavant
Crantor. Quel charme ! de
le voir , tantôt commenter les
autorités tantôt manier la
délicate ironie , quelquefois
;
Tij
204 LE NOUVEAU
emporté par le beau feu , qui l'anime
, prendre le ton d'oracle ,
& annoncer aux Zoiles préfomptueux
, que tous les nuages
, dont ils s'efforcent
d'obfcurcir
Homere , ferviront feulement
à faire éclater davantage
les raions de ce Soleil ? Sur
tout avec quelle addreffe , avec quelle
force
fe fertil
entre
fes .
adverfaires de leur propre critique
? Ne craignés point d'entendre
ici ces juftifications tant
de fois repetées . On y allegue
plus ,pour fauver quelques paffages
obfcurs ou choquans , l'harinonie
grecque , la fçavante allegorie
, la noble fimplicité des
temps heroïques . Un feul mor
vous arrache la victoire . Vous
MERCURE. 205
avez beau vous confumer en
vains raifonnemens ; on vous
avertit , que malgré vous , Homere
fera toûjours le plus grand
des Poëtes. Le gros des hommes
ne fe trompe point & le
beau eft immuable.
La converfation alloit s'échauffer
; fi un bruit fubit ne fe
für joint au murmure des combattans
. C'étoient deux Poëtes ,
qui difputoient enſemble fur la
prééminence de leurs ouvrages.
Lesraifons bientôt furent fuivies
des injures , & les coups fuccé
derent. Nouveaux fillogifmes ,
Monfieur , qui devroient vous
engager à fuivre nos étandars .
Rarement les zelés adorateurs
des anciens ont entr'eux ces fu-
T
206 LE NOUVEAU
jets de difpute. Ils n'ont point
le deffaut de compofer.
Eft- ce enfin affez de preuves ?
Vous obftinerez- vous encore ,
à ne pas voir la verité , qui fe
dévoile à vos yeux ? Je vous
entens. Le refpect humain ope
re. Vous craignez le nom de déferteur.
Achevons de vous guerir
, en rompant cette derniere
chaîne , qui vous affervit à la
mauvaife caufe . Vous appréhendez
, dites- vous , qu'on ne vous
accufe d'avoir trahi vôtre parti?
Mais depuis long- temps il n'éxifte
plus . Vos troupes ont êté
pour jamais difperfées . Ceux
tmêmes pour qui vous con b tviez
, fe font déclarez contre
tous. Qui peut donc vous reenir
Eft ce attachement pour
MERCURE. 107
vôtre chef ? Songez plûtôt ,
Monfieur , à déplorer fon infortune
, qu'à imiter fa rebellion .
Voici le trait , dont il devoit
perir . Le voyageur affemble
chez un Mecene bourgeois plu-
' fieurs juges d'un merite diftingué
, on y lit un poëme monftrueux;
& l'on le fait pafferfous
le nom de Monfieur de la Motte .
Peut il furvivre à ce coup accablant
? Ce n'eft pas tout fon malheur
, les Dieux s'interteffent
à fa ruine. Apollon à la requê
te des Mufes nous accorde une
audiance . Une Tragicomedie ,
où nous expofons l'injuſtice des
modernes dans tout fon jour ,
nous fert de plaidoïer , & nous
achevons de vaincre .
Tiiij.
408 LE NOUVEAU.
Je ne puis plus fouffrir ce
jargon pitoyable ,
De la dotte Dacier volume redoutable
,
Change tes traits puiſſans en carreaux
dans mes mains ;
Pars , du file confus delivrons
les humains.
Ainfi parle le Dieu ; & au même
inftant , ¢
Le Livre vengeur tombe, &fcmblable
à la foudre ,
Reduit Ode , Opera , Fable , Poëte
in pouare.
Je fouhlite , Monfieur , avoir
fatisfait à ce que vous exigiez de
moi. Il me refteroit cependant
à vous faire conoître quel eft
l'Auteur du voyage du Parnaffe :
mais vous m'en difpenfer ez , s'il
MERCURE.
209
"
vous plaît. Le critique eft fi modefte
, que plus il apprend ce que
le public penfe à fon égard , plus
il a foin de cacher fon nom.
J'ai feulement découvert
qu'il avoit projetté de dédier
fon Livre à Madame Dacier ; &
on a lieu d'être furpris , comment
il n'a pas rendu cet hommage
à une Sçavante , qui fait le
principal éclat de notre caufe .
Par rapport aux divers jugemens
qu'on porte de cette production ,
les Sçavans difent , que l'invention
de la fable eft due au Boccalini
Italien ; & les modernes
croyent que c'eft un fonge trifte
dont l'Auteur nous fait le recit ,
n'étant pas encore bien éveillé.
Adicu , Monfieur , je fuis ,
V. S. RAYMOND.
E deux Differtations cu
Lettres fur un Livre nouveau
intulé , Voyage du Parnaffe,
qui m'ont été envoyées ; j'ai préferé
celle qui m'a paru la moins
partiale : Dans la premiere que
j'ai rejettée & qui étoit fans nom.
l'Auteur y étoit traité fans miſericorde
: on ne faifoit graceni ,
fa Profe , ni à fes Vers : on pla-
Fanvier 1717.
R
178 LE NOUVEAU
çoit l'un & l'autre beaucoup au
deffous du modele fur lequel il
s'eft conformé , qui felon nôtre
Cenfeur , n'eft ni la Satyre de
Petrone , ni les Ragguali di Parnaſſo
è la Secretaria di Appolle
car ces deux ouvrages font excellents
) mais plûtôt une certaine
Hiftoire d'Anacreon , qui
parut il y a quatre ou cinq ans.
Notre Critique continue à
peu près fur ce ton .
moi qui ne veut point violer la
loi que je mefuis impofée , &
qui veux obferver une exacte
neutralité , je m'en fuis tenu à
la Lettre de M. Raimond
j'efpere qu'on me fçaura gré
de lui avoir donné la préference,
Pour
MERCURE. 179
********
LETTRE
A MONSIEUR
***
Sur le Voyage du Parnaffe ,
Par M. RAIMON D.
›
n'avoit employé d'autres
armes contre les modernes
que des Préfaces & des calculs
d'autorité . Ils avoient toûjours
répondu par des preuves & des
démonstrations : & la timide
Géométrie , qui n'ofe croire ,
Rij
180 LE NOUVEAU
fans être convaincuë , s'étoit affociée
à leur cauſe. Cet appui
fi confidérable leur fembloit devoir
décider la diſpute : Mais
toutes les reffources de leurs adverfaires
n'étoient pas épuifées ,
Un d'entr'eux s'élève de
nouveau contre une Secte fi
funefte à l'érudition , & dans une
fiction ingénieufe , où il décrit
avec exactitude l'ordre hyerarchique
des Favoris des Mufes.
Il dreffe une attaque d'autant
plus difficile à repouffer , qu'elle
eft foûtenue par la fatyre la
plus fine & la plus délicate.
Ce coup inopiné ne triompheroit
- il pas , M. , de votre
conftance à demeurer dans l'erreur
: & la demande que vous
MERCURE. 181
m'avez faite de l'extrait de cet
Ouvrage , ne feroit - elle pas le
commencement d'un heureux
retour ? Je vais faire enforte de
concourir à cette métamor
phɔfe , en vous donnant un fi
déle , mais vif précis de la critique
. Que pourroit contre nous
belprit adroit des novateurs , fi
nous avions de notre côté le
fubril Mercure ?
On ne s'y peut méprendre ;
le nouveau Géographe du Parnaffe
eft fort exacte fur la Chronologie
. Malheur à tout Poëte,
qui fe préfente fous fa plume,
fans être marqué au coin reſpectable
des ans . Cet intégre
perfonnage ne sçauroit pardonner
à une datte tant foit pev
R ij
182 LE NOUVEAU
moderne. Pourquoi , diront nos
Ecrivains d'ordinaire mauvais
plaifans , ne fommes- nous
pas nés du tems de Virgile ?
nous aurions un approbateur
de plus . Comme le but principal
de la relation eft de foudroyer
les Partifans de ce fiécle
, on ne perd point ici dé
vûë cet objet . Par tout l'érudite
antiquité triomphe . Par tout
l'ignorance de nos jours trouve
de quoi fe deffiller les yeux . Il
n'eft pas jufques à nos beaux
efprits , à qui on n'enlève le
mafque ; & ceux que nous
'avions crus toûjours les plus
univerfels dans l'éloquence &
dans la Poëfie ; maintenant dépouillés
de ces talents , dont
MERCURE.
183
ils ne poffedoient que le Phanôme
, rougiffent d'avoir pour
out mérite une connoiffance
affés éxacte de leur propre
langue .
la
Quelques délicats à la vérité
trouvent à redire dans la maniere
, dont les interlocuteurs
foûtiennent ici leurs diverfes
opinions . Il leur paroît que
caufe de M. de la Motte Y eft
condamnée, même avant d'être
inftruite , & qu'on ne lui donne
des Avocats , que pour prononcer
plus juridiquement fon
Arrêt : Mais cette objection eft
légére il faut avouer qu'on
infulte vivement dans cette production
aux ennemis du goût
Chronologique , & qu'on y fon-
R iiij
184 LE NOUVEAU
ge plûtôt à les opprimer , qu'à
les convaincre ; mais n'importe,
en matiere de difpute , une injure
vaut bien plufieurs arguments
.
Voilà ce me femble , M.
une efquiffe affés fidélement
tracée ; commençons à vous
donner une copie plus correcte .
L'Ouvrage divifé en deux parties
, dont chacune contient fix
Livres , s'annonce pour Poëme
au Lecteur par une courte Préface.
Plût au Ciel que nous
n'cuſſions jamais à effuyer d'avertiffements
moins utiles ?
Tout à coup le Réparateur
des Torts entre en matiere , occupé
tout entier du défir de
voir le féjour des Mufes ; il dé
MERCURE. 187
bure par une invocation , &
chaque parole qu'il prononce,
opére un prodige .
Déja fa priere eft oüye
Calliope vient , il la voit.
La Déeffe lui amene le courcier
aîlé des Poëtes. C'eftà re
gret qu'elle ne le conduit pas
elle-même au Parnaffe . Il ne
faut pas moins pour l'en empêcher
, que la multitude des ordres
exprés , dont Apollon l'a
chargée pour la République
des Lettres . La confiancequ'elle
a dans la force & l'adreffe du
Cavalier, lui fert à peine de confolation
. Cependantfon Favori
eft déja bien loin , & elle parle
186 LE NOUVEAU.
encore ; Pegafe vole, il parcourt
des efpaces immenfes il apperçoit
la double cime , il bat
des ailes , & plus léger qu'un .
trait , il porte le curieux voyageur
fur le mont facré . Que
de miracles en un inftant !
Un commencement fi extraordinaire
ne promet pas des fuites
moins étonnantes . L'étranger
rencontre deux habitants de la
Région Poëtique , qui bientôt le
devinent un de leurs confreres :
Et c'étoit-là ceux que le Dieu
des Vers lui deftinoit , pour
lui donner une parfaite connoiffance
de ce Pais fi fameux.
L'un dont les lauriers cachent
les cheveux blancs , eft introduit
fous le nom de Crantor , l'autre
A
MERCURE. 187
nommé Cliton , eft plus jeune,
& d'un exterieur moins négligé.
Tous deux , à ce qu'on nous apprend
ici , font l'honneur des
rives du Permeffe , & par conféquent
le font prefcrits pour
loi , une réligieufe admiration
des anciens . Suivez , Monfieur ,
ces illuftres guides , & vous
allés faire plus d'une décou
verte importante : Avec leurs
fecours je vais vous montrer des
enchanteurs , où la raifon pareffeufe
à inventer , n'apperçoit
que des moulins.
Les images fe préfentent en
foule ; là fur les bords rians ;
que baigne Caftalie de fon liquide
cristal , le Chantre immortel
du fougueux Achille
188 LE NOUVEAU
boit à long trait le nectar. Chaque
inftant le voit briller d'une
gloire nouvelle . Apollon fans
ceffe le pénetre des plus vivifiants
de fes rayons ; fans ceffe
il fe complaît à voir dans ce
Divin Génie, renaître fon image.
On voit aux côtés de l'augufter
Grec la fidéle Prêtreffe . Ici
Pindare rendant Orphée jaloux
de fes fons harmonieux , lui
fait brifer de dépit fa lire . Le
Poëte paroît plus grand que
les Héros- mêmes , dont il chante
les exploits . Cependant la trompette
bruyante fait retentir les
airs en voix pluſqu'humaine .
Du Deftin des Latins prononce
les Oracles.
MERCURE. 189
Peut-on méconnoître celui
qui la guide . C'est le Souverain
du Pinde ou c'eft le Paſteur
de Mantoüc.
J'allois pourfuivre fur ce ton
emphatique , fi un utile incident
ne m'eût averti , que vous at
tendiez de moi un fimple extrait,
Le plaifir dont le Voyageur fortuné
goute les charmes , eft bien
digne , que nous le partagions,
Il eſt des demi- Sçavantes au
Parnaffe , auffi bien qu'à Paris.
Ces femmes peu fenfées emploient
une partie de leurs oififs
jours , à converfer avec leurs
comtemporains , à lire leurs
meilleurs ouvrages , à oublier
même tout autre écrit, qui pourroit
faire faire diverfion à leurs
190 LE NOUVEAU
applaudiffemens . Elles feroient
en état fur la foy de leur feule
mémoire , de donner une édition
des Corneilles , des Molieres
des Defpréaux , des Racines ,
même des la Mottes . Elles ont
parcourû fur les traces du P.-
Malbranche le vafte Pais des
abſtraits. Elles ont pénétré dans
les fecrets les plus cachez de la
Philofophie Cartefiene . Aucune
production nouvelle ne leur
eft échapée ; & fouvent de tout
Homere, elles ne conoiffent que
lenom : Ainfi, paffant leur vie à
chercher le Beau , elles meurent.
fans l'avoir trouvé . C'eft,furtout
ces piétieufes , qu'en veut le
Géographe du Païs des Mufes .
Il fe fait introduire par fes GéMERCURE.
191
nereux guides dans une de ces
Compagnies , où la Dame H autaine
, & le Courtifan infipide
font en phrafes à la mode l'Apologie
de notre Siécle . Auffitôt
nos zelés Partifans des anciens ,
entrent en couroux . Leur mauvaife
humeur éclate . Ils ne peuvent
tenir contre l'énigmatique
precision , & l'affectation ridicule
de nos Auteurs . Le ftile ,
que les autres honorent du nom
de délicat, n'eft à leur gré , qu'un
amas de pointes frivoles , & de
tours vicieux . Vainement leurs
adverfaires s'écrient qu'on
n'apprécie pas affez le merite
des vivans qu'il eft du devoir
de ceux , chez qui la paffion net
s'empare jamais des droits du
192 LE NOUVEAU
goût & de la raifon ; de dire tou
jours à leurs perils, ce qu'ils penfent
à l'avantage des autres :
que fouvent la jaloufie nous fait
tenir en garde contre le plaifir
humiliant , que nous donnent
les ouvrages de ceux , par qui
nous nous fentons furpaffes .
Ces raifons ne font qu'irriter
l'ardeur des athletes . L'Auteur
s'éguaie à les voir terraffer leurs
Antagoniſtes ..
On en vient bientôt aux citations
: la châleur de la diſpute
nuit à la mémoire. Plus d'un
Ecrivain voit à regret fa penſée
mutilée , ou privée de fon jour:
mais pour être cité fidelement,
lui en feroit- t'on moins fon procés
? Rien ne peut éviter la critique
MERCURE.
193
tique judicieufe de l'atrabilaire
Cliton. Un tel Poëte , fi l'on
en confulte le Cenfeur inexorable
, n'enviſage fon art qu'au
travers des foibles lueurs de fa
Métaphifique : il eft denüé de
fentimens il ne fçait point
peindre il ne fçait point quitter
la terre; celui - cy ne cherche
qu'à énerver fes expreffions,
àéguifer des Strophesen épigrammes
, à remplir des vers durs ,
de moralités triviales , & hors
d'oeuvre. Cet autre méprifant
dans fon orgueilleufe Philofophie
ce beau défordre , qui caractériſe
le Lirique ; donne effrontement
le nom d'Odes à de
fimples Differtations , auffifroi- ,
des , qu'uniformes ; tels , ces
Janvier 1717. S
94 LE NOUVEAU
Vaiffeauxqui n'ont point encore
vû la mer , portent quelques
fois les noms de Victorieux &
de Foudroyans.
A ces portraits fi conformes
à leurs Originaux , mais , où l'on
évite avec tant de foin les termes
injurieux , dira - t'on encore
, qu'on traite fans ménagement
les Deffenfeurs
modernes ?
des
Pourra- t'on foupçonner , que
le zele de Cliton parte d'un
autre motif, que de l'interêt
de la Poëfie ? N'en doutons
point ; il fe rencontrera de ces
fcrutateurs
impertinens des
.coeurs , qui oferont deviner
que la qualité de mauvais Poë
te n'eft pas celle qui choque
MERCURE.
195
de critique dans les Ecrivians ,
dont il vent faire la peinture .
Vous vous garderez bien
Monfieur , d'être du nombre
de ces médifants . J'en répondrois
pour vous : Mais peutêtre
allez- vous former un jugement
téméraire d'une autre
ofpéce ? Peut- être croirez - vous
que le redreffeur de nos cerfeaux
fé contente de donner
un amas de corrections ftériles ?
Non , Monfieur , il ne fe borne
pas aux préceptes ; il y joint
les exemples , Madrigaux , Epigrammes
, compliments à Climene
, Adieux à Philis , Satires,
Epitres , Odes ; choififfez dans
quel gente vous voulez écrire ,
& vous trouverez dans cette
Sij
196 LE NOUVEAU
production , les modéles que
vous devez imiter. On vous en
donne pour garands les Defpreaux
, & les Crantors.
Excufez en cet endroit mon
embarras. Quoique je vous aye
promis , je fuis contraint de renoncer
à une exacte Analife.
Auffi bien fous quelles couleurs
pourrai-je vous tracer une image
agréable du nouveau Parnaffe ?
De quel oeil confidereriés vous
les Habitans de ceMont , fans y
diftinguer même parmi la foule,
vos amis les plus eftimables .
Le Peintre nous étale dans
un Tableau pompeux la nombreuſe
Cour du Prince des Poëtes
; & combien eft - il de noms
obfcurs , qui doivent le jour à
MERCURE. 197
fon Pinceau ? L'un coudoyé
par Sophocle , eft embarraffé
dee fe voir en fi bonne compa
gnie. L'autre ne va fe places ,
qu'en tremblant à côté d'Euripide.
Une terminaifon trop moderne
, fait rejetter ceux- ci . Ceuxlà
doivent à une finale latine le
rang qu'ils occupent.
1
Au pied de la Montagne Sa
crée,l'on voit proche l'Helicon ,
une Plaine entre- coupée de Marais.
C'eſt là , que fe rendent
ceuxqui font bannis de la double
Colline. Mais , qui l'eût crû t
Le célébre Houdart en ces lieux.
Tel devoit être le fort du fucceffeur
de S. Sorlin . Une méditation
profonde eft peinte før
198 LE NOUVEAU
fon vifage . Il paroît comme
étourdi d'un coup , dont il vien-;
droit d'être frappé . L'injustice
dont il accuſe ſes adverfaires ,"
eft là caufe de fa trifteffe ; tout
à coup la voix de Rouffeau fe
fait entendre : Il approche , il
apperçoit l'Auteur de la nouvelle
Iliade & fremit à fon
afpect . Envain , pour cacher
fon trouble , il emprunte le ton
de la Satires fon ennemi , mê.ne:
vaincu , lui paroît terrible .
Le Voyageur aprés s'être long
temps occupé de cette inultitu
de de fpectacles , fuit Cliton
dans une grote , où le Dieu des ,
Vers par un nouveau nectar
reprime les vapeurs de fes Fax
voris ; quoique le fage Crantor
MERCURE. 199
trouve la tranfition incivile. Il
ne peut fe réfoudre à quitter
des perfonnes qu'il aime. Il
entre , & les premiers objets
qui s'offrent à lui , font Gliceron
& Cotinet , deux des Antagoniftes
, qu'il avoit eû la veille à
combattre dans la compagnie
de nos demis - Sçavantes. Les
Atheletes bientôt fe mefurent
des yeux. Ils fe joignent. Ils
font de nouveaux efforts pour
obtenir la victoire .
N'entendre que le fubtil Cotinet,
On nefçaitpas , s'il impofe ,
Mais il parle fur la chofe
Comme s'il avoit raison .
En effet , comme dans cette
200 LE NOUVEAU
difpute on attaque moins le
Poëte , que le cenfeur d'Homere
, les Avocats de M. de
la Motte réüniffent ici toutes
leurs forces , pour juſtifier ſon
procédé.
Il n'a felon eux ,d'autres vûës ,
que d'entendre , & de faire entendre
la raifon . Le vrai lui eft
auffi bon de la main des autres ,
que de la fienne . Il étudie dans
ce qu'on lui oppofe , ce qu'il
peut y avoir de raifonnable ,
auffi content quelquefois , en
avoüant qu'il s'est trompé , que
le peuvent être ceux qui le réduifent
à en convenir. S'il propofe
des régles pour le Poëme
Epique , c'est toujours avec la
ufte défiance où l'on doit être
de
MERCURE. 201
de foi-même. Toutes fes veilles
ne font confacrées , qu'au foin
de fauver les jeunes gens du
préjugé dangereux où les jette
une admiration aveugle , & de
purger leur éducation de la
contradiction ordinaire qui y
régne. On leur crie d'un côté ,
cela eft divin , & de l'autre on les
reprend , quand ils viennent à
l'imiter. M. de la Motte ne
fonge donc qu'à leur donner des
idées fixes & uniformes , fu
lefquelles ils puiffent régler
également leur eftime & leur
travail. D'ailleurs de quels
égards n'ufe - t'il pas dans fa critique?
Demande- t'il autre chofe,
que de pouvoir louer Homere ?
Ceux d'entre les modernes ,
.
Fanvier 1717 .
>
T
202 LE NOUVEAU
cú
qui ont foûtenu leur parti avec
le plus de chaleur & de dignité ,
n'ont- ils pas avoués généreusement
, qu'Homere auroit peutêtre
atteint la perfection de
fon art , s'il fut né dans le fiécle
d'Augufte , ou dans le notre ;
mais que né dans le tems
l'art ne s'étoit point encore
montré , n'étant guidé par aucunes
régles , éclaire , par aucuns
exemples , on lui doit tenir
compre de fon Poëne , tout
monftrueux qu'il eft . Enfin
qui jamais , ajoute t'on , s'eft
avifé d'accufer un homme de
Géometrie , pour avoir donné
à la Poëtique fes axiomes , fes
théorèmes , fes corrollaires , fes
démonftrations.
MERCURE.
203
Je vous vois déja , Monfieur ,
partager le triomphe apparent
de votre Secte. Que peuvent
répondre , dites - vous , les deffenfeurs
de l'antiquité ? Nous
avons les lumieres de la Philofophie
, & ils n'ont que trois
mil ans d'admiration . A qui
s'en tenir au préjugé , ou à la
raifon ?
Vos argumens , il faut l'avouer
, fembleroient être autant
de coups mortels pour notre
parti , fi nous n'avions de notre
côté le genie fublime du Sçavant
Crantor. Quel charme ! de
le voir , tantôt commenter les
autorités tantôt manier la
délicate ironie , quelquefois
;
Tij
204 LE NOUVEAU
emporté par le beau feu , qui l'anime
, prendre le ton d'oracle ,
& annoncer aux Zoiles préfomptueux
, que tous les nuages
, dont ils s'efforcent
d'obfcurcir
Homere , ferviront feulement
à faire éclater davantage
les raions de ce Soleil ? Sur
tout avec quelle addreffe , avec quelle
force
fe fertil
entre
fes .
adverfaires de leur propre critique
? Ne craignés point d'entendre
ici ces juftifications tant
de fois repetées . On y allegue
plus ,pour fauver quelques paffages
obfcurs ou choquans , l'harinonie
grecque , la fçavante allegorie
, la noble fimplicité des
temps heroïques . Un feul mor
vous arrache la victoire . Vous
MERCURE. 205
avez beau vous confumer en
vains raifonnemens ; on vous
avertit , que malgré vous , Homere
fera toûjours le plus grand
des Poëtes. Le gros des hommes
ne fe trompe point & le
beau eft immuable.
La converfation alloit s'échauffer
; fi un bruit fubit ne fe
für joint au murmure des combattans
. C'étoient deux Poëtes ,
qui difputoient enſemble fur la
prééminence de leurs ouvrages.
Lesraifons bientôt furent fuivies
des injures , & les coups fuccé
derent. Nouveaux fillogifmes ,
Monfieur , qui devroient vous
engager à fuivre nos étandars .
Rarement les zelés adorateurs
des anciens ont entr'eux ces fu-
T
206 LE NOUVEAU
jets de difpute. Ils n'ont point
le deffaut de compofer.
Eft- ce enfin affez de preuves ?
Vous obftinerez- vous encore ,
à ne pas voir la verité , qui fe
dévoile à vos yeux ? Je vous
entens. Le refpect humain ope
re. Vous craignez le nom de déferteur.
Achevons de vous guerir
, en rompant cette derniere
chaîne , qui vous affervit à la
mauvaife caufe . Vous appréhendez
, dites- vous , qu'on ne vous
accufe d'avoir trahi vôtre parti?
Mais depuis long- temps il n'éxifte
plus . Vos troupes ont êté
pour jamais difperfées . Ceux
tmêmes pour qui vous con b tviez
, fe font déclarez contre
tous. Qui peut donc vous reenir
Eft ce attachement pour
MERCURE. 107
vôtre chef ? Songez plûtôt ,
Monfieur , à déplorer fon infortune
, qu'à imiter fa rebellion .
Voici le trait , dont il devoit
perir . Le voyageur affemble
chez un Mecene bourgeois plu-
' fieurs juges d'un merite diftingué
, on y lit un poëme monftrueux;
& l'on le fait pafferfous
le nom de Monfieur de la Motte .
Peut il furvivre à ce coup accablant
? Ce n'eft pas tout fon malheur
, les Dieux s'interteffent
à fa ruine. Apollon à la requê
te des Mufes nous accorde une
audiance . Une Tragicomedie ,
où nous expofons l'injuſtice des
modernes dans tout fon jour ,
nous fert de plaidoïer , & nous
achevons de vaincre .
Tiiij.
408 LE NOUVEAU.
Je ne puis plus fouffrir ce
jargon pitoyable ,
De la dotte Dacier volume redoutable
,
Change tes traits puiſſans en carreaux
dans mes mains ;
Pars , du file confus delivrons
les humains.
Ainfi parle le Dieu ; & au même
inftant , ¢
Le Livre vengeur tombe, &fcmblable
à la foudre ,
Reduit Ode , Opera , Fable , Poëte
in pouare.
Je fouhlite , Monfieur , avoir
fatisfait à ce que vous exigiez de
moi. Il me refteroit cependant
à vous faire conoître quel eft
l'Auteur du voyage du Parnaffe :
mais vous m'en difpenfer ez , s'il
MERCURE.
209
"
vous plaît. Le critique eft fi modefte
, que plus il apprend ce que
le public penfe à fon égard , plus
il a foin de cacher fon nom.
J'ai feulement découvert
qu'il avoit projetté de dédier
fon Livre à Madame Dacier ; &
on a lieu d'être furpris , comment
il n'a pas rendu cet hommage
à une Sçavante , qui fait le
principal éclat de notre caufe .
Par rapport aux divers jugemens
qu'on porte de cette production ,
les Sçavans difent , que l'invention
de la fable eft due au Boccalini
Italien ; & les modernes
croyent que c'eft un fonge trifte
dont l'Auteur nous fait le recit ,
n'étant pas encore bien éveillé.
Adicu , Monfieur , je fuis ,
V. S. RAYMOND.
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3
p. 50-56
EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du voyage de Syrie & du Mont-Liban, imprimé à Paris chez Cailleau, en l'année 1722. pour servir de réponse à l'Ecrit qui a paru dans le Mercure du mois de Novembre dernier, sous le nom du sieur Paul Lucas.
Début :
L'écrit dont vous me parlez, Monsieur, ne demande pas une grande [...]
Mots clefs :
Oronte, Syrie, Lucas, Laodicée, Mer, Voyageur, Ville, Rivière
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du voyage de Syrie & du Mont-Liban, imprimé à Paris chez Cailleau, en l'année 1722. pour servir de réponse à l'Ecrit qui a paru dans le Mercure du mois de Novembre dernier, sous le nom du sieur Paul Lucas.
EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du
voyage de Syrie & du Mont-Liban ,
, imprimé a Paris chez. Cailleau , en
rannée T72Z. pour servir de réponse à
l'Ecrit qui a paru dam le Mercure du
mois de Novembre dernier , fous le nom
du Jïeur Paul Lucas. . ,
L'Ecrit dont vous me parlez , Mon~
sieur , ne demande pas une grande
attention ; on ne peut Je regarder que
comme un fruit dé la prévention & de
l'amour propre , mais il suffit que vous
daigniez vous y interesser , en faveur dé?
la verité, pour m'engager à rompre le
silence que j'avois résolu de garder. J'ai
donné dans le Mercure du mois de sep
tembre dernier une Dissertation íùr une.
Medaille de la Ville d'Apamée y dans la
quelle il est beaucoup prié du Fleuve
Oronte , lequel , comme je le prouve ,a
été un íùjet d'erreur à quelques Au
teurs distinguez dans la Republique des
Lettres , à commencer par Pline qui a
erré dès fa source. J'ai de plus fait connoître
en palTànt une erreur des Editeurs
- du Dictionnaire Historique dans la po
sition d' A pamée , & en finissant) 'ai pris
1»
TA Si V I £ R 1724. fi
la liberté de parler aussi d'une méprise
-de M. Paul Lucas , au íûjet du même
Fleuve , méprise deux fois repetée dans
ía Relation , & qu'on s'efforce neanmoins
de défendre , & de soutenir dans l'Hcric
inferé dans le Mercure.
Ce voyageur en décrivant les ruines
de Laodicée , aujourd'hui nommée Lataquie
Se son territoire , prétend qu'il y
paslè un bras de l'Oronte, qui arrose,.
dit-il , en .íerpentant une bonne partie.
de tout ce pays , &c en allant par terra
de Lataquie à Tripoli , c'est.à.dire , en/
s'éloignant toujours davantage de l'O
ronte , il le retrouve encore íiir íà rou
te. Quand nous eûmes marché environ
ïïne heure, dit l'Auteur , nous paffâmes
l'Oronte fur un très.beau pont. Voilà,
dis-je, ee qu'il prétend, & je prétends
précisément touc le contraire ; car je
soutiens que ce Fleuve ne se divise point,.
qu'il ne forme aucun bras , & qu'il pafle
au moins à quinze lieuës loin de la Ville,.
& des campagnes que M. Lucas lui fait
arroser. Je prétends aussi quepour-sça*
Voir qui de lui ou de moi íê trompe , il
n'est pas neceslaire de faire le voyage de
Syrie , & je vous prens . Moníieur , pour
}age de la contestation . & avec vous tou
tes les personnes d'un certain esprit qui
iïont ma lettre.
5* MERCURE DE FRANCE.
Voici d'abord à quoi se réduiíent les'
preuves de nôtre Voyageur. J'ay appris ,
dit. il, des habitans de Laodicée ,fue la
riviere en question étoit un bras de P Ci
ronte, 8c plus bas dans le même écrit. J'ai
traversé plusieurs fois cette partie de la
Syrie , j'ai été a. l'embouchure de cette ri
viere par mer en venant de- Tmrtoufe , je
Vai pafie fur un beau pont en allant par
terre a Tripoli. Je m'abstiens ici de réfle
xions fur la qualité de ces preuves , afin.
d'abreger , & pour laisler aux vôtres.
une plus grande liberté.
Mes preuves feront un peu plus éten
dues , quoique réduites à d'étroites bor
nes ; mais je me flatte que vous les trourerez
d'une autre eípece. Je n'aflure
lien íur des oiti-dire r. & si je me donne
moi-même pour témoin de ce que j'arance
, mon témoignage fera si solide
ment appuyé , que je crois que l'ignorance
íeule ,.Se l'entêtement , feront en
droit de ne pas s'y rendre.
Vous fçavez , Monsieur ,. mieux que
personne ce qui me donna lieu de par
courir l'Oronte depuis íâ source jusqu'à
la mer. J'en ai instruit le public dans
deux ditserens ouvrages , vous fçavez
de plus que j'ai fait cîtte course , Se dtefíè
la Carte en question. avec l'un des plus
habiles hommes du pays., &. des: plus
doctes
doctes parmi les Maronites , que le. Pa*
triarche Etienne , dont il étoit Secretaireì
rn'avoit bien voulu donner , pour m'accompagner
par tout où j'aurois des éclair*
eissemens à prendre, ÔC des memoires à
verifier fur le Liban, & fur la Syrie
Maritime. C'est le même que vous ayez
Vu à Paris en l'année 1 701* envoyé à làr
Gour par le Patriarche pour des affaires
importantes de fa nation , le même enfin
dont il est parlé fur la. fin dû second vo
lume de mon voyage. J'ose vous assu
rer que rien ne nous est éthapé fur le
fait dont il s'agit ici , & que nous n'avoní
point vû que l'Oronte íè diviíe dans au
cun endroit de son cours..
Et comment l'aurions.nous Vu ^ Mon
sieur, puisque de tous les Auteurs que
j'ai lus , Historiens , Geographes , Voya.*
geurs, &c. anciens & modernes , qui
ont parlé de ce Pleuve , & de la Ville de
Laodicée , aucun n'a observé la division
íoutenuë par M.. Lucas', Se le passage
prétendu d'un de íès bras par les lieux
marquez dans fa- Relation. Ils s'accor
dent au contraire. tous à conduire l'Oronte
fans division , & à le faire tomber
enfin dans la Mer presque en droite li^
gne au defïous díAntiôche.
Il seroit aussi ennuyeux qu'indisertt
de vous taire de longues; citations de ces
.y. An
f4 MERCURE DÉ FRANCE.
Auteurs , une feule autorité nous suffira,
Hiais elle est ici d'un merite particulier ;
e'est celle d'Abulfeda Prince ou Sultan
de Hamah en Syrie > Historien & Geographe
Arabe sort estimé. Il y a dans la
Bibliotheque du Roy un beau manuscrit
de sa Geographie &. jJai quelque obli
gation à M. Lucas de m'avoir engagé par
là contestation , à consulter cet Auteur
sur le cours de l'Oronte , & fur la Syrie
Maritime , qu'il de voit connoître mieux
qu'un autre 3 la Syrie , où il a regné ,
comme je viens de le dire étant son
propre pays. Auíïï entre.t'il là.deslus
dans un grand détail , mais il. ne dit
liulle part que l'Oronte à qui ii donne
trois diíFerens noms , se divise & forme'
quelque bras de riviere. il le fuit avec
exactitude depuis son origine jusqu'à la'
Mer , nommant tous les lieux qu'il arroíe
, décrivant tous ses contours ^ & fixant
enfin son embouchure au mime lieu oit
fous les Aufeurs, qui en ont parlé avant
& après lui , l'ònt reconnuë , c'est.à.dire,-
à Seleucie, dont il nous donne auffi ta
position Astronomique.
Le même Auteur parle auffi de Laòdi-.
eée, ou L.ìta^uie , Se de ses environs , en
parcourant la côte de la Mer de Syrie.
C'était , Monsieur , le lieu de reconnoître
& de aomnjer ce bias de l'Oronte
(pis
JANVIER 171* ff
«ruì , íêlon M. Lucas , arrose touc ce
pays. Cependant il n'en dit rien , il ne
ait pas même positivement qu'il y ait.
une riviere près de Laodicée , se conten
tant de remarquer qu'il y a des eaux aux
en virons , qui rendent le pays humide Sc
fertile , & certainement Abulfeda a raiiòn
; car qu'est.ce en effet que la rivieie
, méprisée & omise par plusieurs Geo- '
graphes , qui paíîe aux environs de cette
(Ville ? si ce n'est une eípece de Torrent,
«lui Tans avoir rien de commun avec PO.
lonte , prentì son origine dans cette par
tie de montagnes , marquée dans nôtre
Carte , Se qui par l'abondance des pluyess
la fonte des neiges , & la jonction de
quelques ruiíseaux , s'enfle , groísit & se
«écharge enfin dans la Mer de Syrie ,
comme toutes les rivieres , & les autres
torrens , qu'on trouve fur cette côte.
Ainsi , Monsieur, si dans nôtre Carte
nous nous sommes contentez de marquer.,
auprès de Laodicée , une riviere de cette
.qualité, fâns lui donner de nom , il ne
s'enfuit pas, comme le veut M. Lucas,
que ce soit un bras de l'Oronte , qui nous
a été inconnu , &c. U y a fur toute cette
côte une grande quantité de ces préten
dues rivieres, qui n'ont aucun nom , Se
comme parle un Voyageur * moderne des '
* Henry MaundreU , Voyageur Angles
«n ií96. PluS
j<í ftfeRCUKE DE FRANCE,
plus éclairez , qui les a toutes remarquées
avec foin. Ces rivieres des montagnes font
d'ordinaire très.peu considerables , mais
les grossis fluyes les enflent .tellement , Sec-
Enfin ce que dit M. Lucas de la riviere
d'Arquis , qui lui est inconnue' , de la
transpoíition prétendue de trois autres
rivieres dans nôtre description , & le reste
de sa critique ; tout cela , dis.je , n'est
pas mieux fondé que ce qu'il a prétendu
fur l'Orònte., Se vous en conviendrez ,
Monsieur , quand vous aurez lu ce que
je vous prepare là.delfus , Se qui entrera
naturellement dans la réponse que je
Vous dois, fur le Fleuve Sabbathique des
Juifs, qui vient auffi du Liban, Se íùr le
monument érigé par un Roy de Syrie s
fur|les bords du Fleuve Lycus. Cette Let
tre n'est déja que trop. longue ; je ren-.
voye tout ce qui me resteroit à dire fur
cette matiere au troisième volume de
mon voyage de Syrie & du Mont.Liban^
qui est déja bien avancé , Se à la Carte
generale du même pays , qui fera à la
tête de ce volume.
Je fuis y Monsieur , Sec
'A' Paris t ce 15. Decembre 1723.
voyage de Syrie & du Mont-Liban ,
, imprimé a Paris chez. Cailleau , en
rannée T72Z. pour servir de réponse à
l'Ecrit qui a paru dam le Mercure du
mois de Novembre dernier , fous le nom
du Jïeur Paul Lucas. . ,
L'Ecrit dont vous me parlez , Mon~
sieur , ne demande pas une grande
attention ; on ne peut Je regarder que
comme un fruit dé la prévention & de
l'amour propre , mais il suffit que vous
daigniez vous y interesser , en faveur dé?
la verité, pour m'engager à rompre le
silence que j'avois résolu de garder. J'ai
donné dans le Mercure du mois de sep
tembre dernier une Dissertation íùr une.
Medaille de la Ville d'Apamée y dans la
quelle il est beaucoup prié du Fleuve
Oronte , lequel , comme je le prouve ,a
été un íùjet d'erreur à quelques Au
teurs distinguez dans la Republique des
Lettres , à commencer par Pline qui a
erré dès fa source. J'ai de plus fait connoître
en palTànt une erreur des Editeurs
- du Dictionnaire Historique dans la po
sition d' A pamée , & en finissant) 'ai pris
1»
TA Si V I £ R 1724. fi
la liberté de parler aussi d'une méprise
-de M. Paul Lucas , au íûjet du même
Fleuve , méprise deux fois repetée dans
ía Relation , & qu'on s'efforce neanmoins
de défendre , & de soutenir dans l'Hcric
inferé dans le Mercure.
Ce voyageur en décrivant les ruines
de Laodicée , aujourd'hui nommée Lataquie
Se son territoire , prétend qu'il y
paslè un bras de l'Oronte, qui arrose,.
dit-il , en .íerpentant une bonne partie.
de tout ce pays , &c en allant par terra
de Lataquie à Tripoli , c'est.à.dire , en/
s'éloignant toujours davantage de l'O
ronte , il le retrouve encore íiir íà rou
te. Quand nous eûmes marché environ
ïïne heure, dit l'Auteur , nous paffâmes
l'Oronte fur un très.beau pont. Voilà,
dis-je, ee qu'il prétend, & je prétends
précisément touc le contraire ; car je
soutiens que ce Fleuve ne se divise point,.
qu'il ne forme aucun bras , & qu'il pafle
au moins à quinze lieuës loin de la Ville,.
& des campagnes que M. Lucas lui fait
arroser. Je prétends aussi quepour-sça*
Voir qui de lui ou de moi íê trompe , il
n'est pas neceslaire de faire le voyage de
Syrie , & je vous prens . Moníieur , pour
}age de la contestation . & avec vous tou
tes les personnes d'un certain esprit qui
iïont ma lettre.
5* MERCURE DE FRANCE.
Voici d'abord à quoi se réduiíent les'
preuves de nôtre Voyageur. J'ay appris ,
dit. il, des habitans de Laodicée ,fue la
riviere en question étoit un bras de P Ci
ronte, 8c plus bas dans le même écrit. J'ai
traversé plusieurs fois cette partie de la
Syrie , j'ai été a. l'embouchure de cette ri
viere par mer en venant de- Tmrtoufe , je
Vai pafie fur un beau pont en allant par
terre a Tripoli. Je m'abstiens ici de réfle
xions fur la qualité de ces preuves , afin.
d'abreger , & pour laisler aux vôtres.
une plus grande liberté.
Mes preuves feront un peu plus éten
dues , quoique réduites à d'étroites bor
nes ; mais je me flatte que vous les trourerez
d'une autre eípece. Je n'aflure
lien íur des oiti-dire r. & si je me donne
moi-même pour témoin de ce que j'arance
, mon témoignage fera si solide
ment appuyé , que je crois que l'ignorance
íeule ,.Se l'entêtement , feront en
droit de ne pas s'y rendre.
Vous fçavez , Monsieur ,. mieux que
personne ce qui me donna lieu de par
courir l'Oronte depuis íâ source jusqu'à
la mer. J'en ai instruit le public dans
deux ditserens ouvrages , vous fçavez
de plus que j'ai fait cîtte course , Se dtefíè
la Carte en question. avec l'un des plus
habiles hommes du pays., &. des: plus
doctes
doctes parmi les Maronites , que le. Pa*
triarche Etienne , dont il étoit Secretaireì
rn'avoit bien voulu donner , pour m'accompagner
par tout où j'aurois des éclair*
eissemens à prendre, ÔC des memoires à
verifier fur le Liban, & fur la Syrie
Maritime. C'est le même que vous ayez
Vu à Paris en l'année 1 701* envoyé à làr
Gour par le Patriarche pour des affaires
importantes de fa nation , le même enfin
dont il est parlé fur la. fin dû second vo
lume de mon voyage. J'ose vous assu
rer que rien ne nous est éthapé fur le
fait dont il s'agit ici , & que nous n'avoní
point vû que l'Oronte íè diviíe dans au
cun endroit de son cours..
Et comment l'aurions.nous Vu ^ Mon
sieur, puisque de tous les Auteurs que
j'ai lus , Historiens , Geographes , Voya.*
geurs, &c. anciens & modernes , qui
ont parlé de ce Pleuve , & de la Ville de
Laodicée , aucun n'a observé la division
íoutenuë par M.. Lucas', Se le passage
prétendu d'un de íès bras par les lieux
marquez dans fa- Relation. Ils s'accor
dent au contraire. tous à conduire l'Oronte
fans division , & à le faire tomber
enfin dans la Mer presque en droite li^
gne au defïous díAntiôche.
Il seroit aussi ennuyeux qu'indisertt
de vous taire de longues; citations de ces
.y. An
f4 MERCURE DÉ FRANCE.
Auteurs , une feule autorité nous suffira,
Hiais elle est ici d'un merite particulier ;
e'est celle d'Abulfeda Prince ou Sultan
de Hamah en Syrie > Historien & Geographe
Arabe sort estimé. Il y a dans la
Bibliotheque du Roy un beau manuscrit
de sa Geographie &. jJai quelque obli
gation à M. Lucas de m'avoir engagé par
là contestation , à consulter cet Auteur
sur le cours de l'Oronte , & fur la Syrie
Maritime , qu'il de voit connoître mieux
qu'un autre 3 la Syrie , où il a regné ,
comme je viens de le dire étant son
propre pays. Auíïï entre.t'il là.deslus
dans un grand détail , mais il. ne dit
liulle part que l'Oronte à qui ii donne
trois diíFerens noms , se divise & forme'
quelque bras de riviere. il le fuit avec
exactitude depuis son origine jusqu'à la'
Mer , nommant tous les lieux qu'il arroíe
, décrivant tous ses contours ^ & fixant
enfin son embouchure au mime lieu oit
fous les Aufeurs, qui en ont parlé avant
& après lui , l'ònt reconnuë , c'est.à.dire,-
à Seleucie, dont il nous donne auffi ta
position Astronomique.
Le même Auteur parle auffi de Laòdi-.
eée, ou L.ìta^uie , Se de ses environs , en
parcourant la côte de la Mer de Syrie.
C'était , Monsieur , le lieu de reconnoître
& de aomnjer ce bias de l'Oronte
(pis
JANVIER 171* ff
«ruì , íêlon M. Lucas , arrose touc ce
pays. Cependant il n'en dit rien , il ne
ait pas même positivement qu'il y ait.
une riviere près de Laodicée , se conten
tant de remarquer qu'il y a des eaux aux
en virons , qui rendent le pays humide Sc
fertile , & certainement Abulfeda a raiiòn
; car qu'est.ce en effet que la rivieie
, méprisée & omise par plusieurs Geo- '
graphes , qui paíîe aux environs de cette
(Ville ? si ce n'est une eípece de Torrent,
«lui Tans avoir rien de commun avec PO.
lonte , prentì son origine dans cette par
tie de montagnes , marquée dans nôtre
Carte , Se qui par l'abondance des pluyess
la fonte des neiges , & la jonction de
quelques ruiíseaux , s'enfle , groísit & se
«écharge enfin dans la Mer de Syrie ,
comme toutes les rivieres , & les autres
torrens , qu'on trouve fur cette côte.
Ainsi , Monsieur, si dans nôtre Carte
nous nous sommes contentez de marquer.,
auprès de Laodicée , une riviere de cette
.qualité, fâns lui donner de nom , il ne
s'enfuit pas, comme le veut M. Lucas,
que ce soit un bras de l'Oronte , qui nous
a été inconnu , &c. U y a fur toute cette
côte une grande quantité de ces préten
dues rivieres, qui n'ont aucun nom , Se
comme parle un Voyageur * moderne des '
* Henry MaundreU , Voyageur Angles
«n ií96. PluS
j<í ftfeRCUKE DE FRANCE,
plus éclairez , qui les a toutes remarquées
avec foin. Ces rivieres des montagnes font
d'ordinaire très.peu considerables , mais
les grossis fluyes les enflent .tellement , Sec-
Enfin ce que dit M. Lucas de la riviere
d'Arquis , qui lui est inconnue' , de la
transpoíition prétendue de trois autres
rivieres dans nôtre description , & le reste
de sa critique ; tout cela , dis.je , n'est
pas mieux fondé que ce qu'il a prétendu
fur l'Orònte., Se vous en conviendrez ,
Monsieur , quand vous aurez lu ce que
je vous prepare là.delfus , Se qui entrera
naturellement dans la réponse que je
Vous dois, fur le Fleuve Sabbathique des
Juifs, qui vient auffi du Liban, Se íùr le
monument érigé par un Roy de Syrie s
fur|les bords du Fleuve Lycus. Cette Let
tre n'est déja que trop. longue ; je ren-.
voye tout ce qui me resteroit à dire fur
cette matiere au troisième volume de
mon voyage de Syrie & du Mont.Liban^
qui est déja bien avancé , Se à la Carte
generale du même pays , qui fera à la
tête de ce volume.
Je fuis y Monsieur , Sec
'A' Paris t ce 15. Decembre 1723.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre de l'Auteur du voyage de Syrie & du Mont-Liban, imprimé à Paris chez Cailleau, en l'année 1722. pour servir de réponse à l'Ecrit qui a paru dans le Mercure du mois de Novembre dernier, sous le nom du sieur Paul Lucas.
L'auteur réagit à une critique de Paul Lucas publiée dans le Mercure de novembre 1723, concernant une dissertation sur une médaille de la ville d'Apamée parue dans le Mercure de septembre 1723. L'auteur conteste les affirmations de Lucas sur le fleuve Oronte, notamment que ce dernier se divise en bras et passe près de Laodicée, aujourd'hui Lattaquié. Lucas avait décrit les ruines de Laodicée en mentionnant qu'un bras de l'Oronte arrose la région. L'auteur, appuyé par ses propres observations et celles d'Abulfeda, un historien et géographe arabe, soutient que l'Oronte ne se divise pas en bras. Il a parcouru le fleuve depuis sa source jusqu'à la mer en compagnie d'un guide maronite compétent et n'a jamais observé de division du fleuve. L'auteur critique les preuves de Lucas, jugées basées sur des ouï-dire et des observations superficielles. Il conclut en promettant de développer ses arguments dans le troisième volume de son voyage de Syrie et du Mont-Liban.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
4
p. 1109-1118
Alcibiade, Comédie, [titre d'après la table]
Début :
ALCIBIADE, Comédie en trois Actes, par M. Poisson. A Paris, chez Fr. le [...]
Mots clefs :
Comédie, Avertissement, Talents, Acteurs, Athènes, Voyageur, Phrygien, Scène
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Alcibiade, Comédie, [titre d'après la table]
ALCIBIADE , Comédie en trois Actes
, par M. Poisson . A Paris , chez Fr. le
Breton, au bout du Pont- Neuf, près la ruë de
Guenegaud , 1731. in 12. de 80 pages.
Cette Piece est tirée des Amours des
Grands Hommes de Madame de Ville-Dieu :
l'Auteur le dit dans un petit Avertissement,
1110 MERCURE DE FRANCE
ment , et il ajoute qu'il n'a cru en pouvoir
conserver les graces , qu'en conservant la simplicité
du Roman , et en mettant en vers les
pensées et souvent même la Prose de Madame
de Ville- Dieu . M. Poisson n'est pas
moins modeste , en parlant des applaudissemens
donnez à sa Picce. Je me ferois scrupule
, dit- il , d'en tirer aucun avantage ; je
sçai qu'ils ne sont dûs qu'aux beautez de l'original
, et aux talens des Acteurs qui l'ont
representée.
ACTEURS.
Alcibiade , Seigneur
Athénien . Le sieur Dufresne.
Socrate , Philosophe.
Le sieur
Quinault.
Mirto femme de Socrate. La De la Mothe.
Aglaunice, Astrologue.
La Dle Dubreuil.
Timandre , jeune Phrigienne.
La Die Dufresne.
Cephise , Confidente de
Timandre. La De Quinault.
Amicles , Confident
d'Alcibiade. Le sieur Poisson.
Esclaves.
LA SCENE est dans un Bois , près d'Athènes.
ACTE I.
Socrate demande d'abord des nouvelles
à
MA Y. 1731. IIII
à l'Astrologue Aglaunice , de Timandre ,
jeune Phrygienne , dont il est amoureux ;
il lui fait un mystere de cet amour qu'il
doit cacher , d'autant plus que Mirto sa
femme est encore en vie ; il lui fait entendre
que c'est un dépôt précieux qu'un de
ses meilleurs amis lui mit entre les mains
en expirant. Aglaunice lui dit qu'elle a
chargé une Esclave du soin de Timandre ;
elle ajoute que cette Esclave lui a paru
d'autant plus digne de sa confiance , que
son esprit est naturel et sans art . Socrate
témoigne qu'il approuve ce choix , par
ces deux Vers :
Vous avez fort bien fait ; une compagne habile
D'une fille souvent rend la garde inutile.
L'approche d'un voyageur inconnu, les
oblige à se retirer.
Amicles Esclave et Confident d'Alcibia
de , paroît seul ; il ne sçait que penser du
dessein d'Alcibiade , qu'un désir curieux
a porté à se travestir en Phrigien , pour
venir chercher dans ce bois une certaine
Timandre , dont on lui a vanté les appas.
Voici le portrait qu'il fait d'Alcibiade :
Il n'en démordra point , je connois son humeur,
Dans l'espoir de brûler d'une nouvelle ardeur ,
F Quel#
112 MERCURE DE FRANCE
Quelque soit une belle , en un mot , brune ou
blonde ,
Il iroit pour la voir, jusques au bout du monde
etc.
A ses bouillants transports , il ose tout permettre
;
Et parce qu'il est jeune et né pour commander ›
Ce n'est qu'à ses désirs qu'il croit qu'il faut ceder.
Alcibiade vient joindre Amicles ; il lui
explique le sujet de son expédition amoureuse
, qu'il attribue à une simple curiosité
de jeune homme ; il acheve de faire
son portrait, tel que l'Histoire l'a transmis
jusqu'à nous.Voici comment il s'explique:
D'ailleurs regarde- t- on le rang dans une belle ?
C'est la beauté qui frappe , et l'on fait tout pour
'elle.
L'amour dans les douceurs de sa félicité ,
N'a pas besoin du rang ni de la dignité ;
Qu'un tel objet soit né dans le plus simple étage,
Il est charmant , il plaît ; en faut-il davantage
Je puis te dire encore , pour mieux m'ouvrir à
toy ,
Qu'il n'est point de plaisir plus charmant , selon
moy ,
Que celui d'exciter dans un coeur jeune et tendre,
Ces premiers mouvemens qu'il ne sçauroit com
prendre ,
Ces
MAY. 1731. 1113
Ces désordres secrets , ces désirs inconnus
Par la crainte chassés , par l'amour reteaus ,
Et qui font attaquer avec plus de paissance ,
Toute cette pudeur que donne l'innocence,
L'approche de Socrate et de sa femme ,
oblige Alcibiade et Amicles à se retirer.
Mirto fait des reproches à Socrate qui
marquent cette humeur acariâtre, qui , au
rapport de l'Histoire ,a donné tant d'exercice
à la Philosophie de son Epoux . Elle
trouve fort mauvais qu'il prenne soin de
l'éducation d'une jeune fille , plus propre
à être sa Maîtresse que son Ecoliere. Socrate
se justifie autant qu'il lui est possible
; elle n'en est pas radoucie,et le quitte
brusquement , en lui disant :
J'en ai , pour mon malheur , des preuves trop
certaines ,
Et j'en vais de ce pas instruire tout Athénes.
Alcibiade aborde Socrate et l'embarasse
par sa présence ; il le raille pendant tout
Teur entretien , et le fait trembler au seul
nom de Timandre , qu'il prononce malicieusement.
Socrate quitte Alcibiade et
prétexte son départ sur ces deux vers :
Fij J'aime
114 MERCURE DE FRANCE
J'aimerais à rester dans ces endroits rustiques ,
Mais je dois satisfaire à mes leçons publiques .
Alcibiade ne démord point de sa poursuite
amoureuse , commeAmicles l'a prévu
dès le commencement de cet Acte , qu'il
termine par ces vers :
Cette Timandre est belle ; il n'en faut point dou
ter ;
Pour la voir , Amicles , je prétends tout tenter.
Dans Athénes rentrons sans tarder davanrage ;
Je ne veux point donner à Socrate d'ombrage ,
Et dans l'espoir flateur dont je suis agité ,
Sui-moi , je te dirai ce que j'ai projetté.
Timandre ouvre la Scene du second Acte
avec Cephise , qui n'est rien moins que
cet esprit sans art , dont Aglaunice a flatté
Socrate ; elle va d'abord au fait et propose
à Timandre pour premier coup d'essai ,
d'aller courir le monde pour y chercher
de jolis hommes ; elle demande à Timandre
si elle n'a jamais aimé. Timandre lui
confesse ingénûment , qu'elle a vû chez
Socrate un jeune Athénien qui lui parût
tres-aimable.
Aglaunice interrompt cette tendre conversation
,pour venir faire un superbe étar
Jage de son Astrologie; elle chasse Timandre
MAY. 1731 .
irrs
dre et Cephise comme des profanes.
La premiere vûë d'Alcibiade enflamme
Aglaunice comme il lui demande des
nouvelles de Timandre , qu'il dit n'avoir
jamais vûë ; Aglaunice pour profiter de
sa prévention , se donne elle - même pour
cette Timandre , qu'il cherche avec tant
d'ardeur ; Alcibiade étonné de trouver un
objet si défectueux et si contraire aux perfections
qu'on lui avoit fait attendre dans
la personne de Timandre , ne songe plus
qu'à s'en retourner à Athénes. Aglaunice
n'oublie rien pour le retenir ; elle lui
vante sa science. Alcibiade lui en demande
une preuve , et veut sçavoir d'elle ce
que fait actuellement un de ses amis , qui
s'appelle Alcibiade. Aglaunice, après avoir
consulté ses Ephémérides , lui dit hardiment
qu'Alcibiade est presentement en
rendez - vous avec la plus belle femme
d'Athénes. Alcibiade ne peut s'empêcher
d'éclater de rire , et se dispose à partir
pour Athénes.
Aglaunice surprise , lui dit :
Mais quoi vous n'avez donc rien à dire à Ti
mandre ?
Socrate lui répond :
Fiij Ah !
1116 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! ma foy , non . Avant que m'offrir à ses yeux ,
Elle seule occupoit mon esprit en ces lieux ;
Et j'avois , il est vrai , cent choses à lui dire ;
Mais j'ai tout oublié , Madame , et me retire.
Aglaunice ne sçait que penser de la
brusque retraite d'Alcibiade , qu'elle ne
connoît point en core . Socrate vient lui
apprendre que c'est à Alcibiade même à
qui elle vient de parler. Aglaunice n'est
pas long- tems à se remettre de sa surprise.
Elle dit à Socrate qu'elle a prudemment
donné le change à Alcibiade , en lui faisant
accroire qu'elle étoit elle- même cette
Timandre qu'il cherchoit avec tant d'empressement.
Socrate s'étant retiré , Aglaunice refléchit
sur le mauvais accueil qu'Alcibiade
lui a fait ; mais elle ne désespere pas de
s'en faire aimer , fondée sur la profondeur
et l'infaillibilité de sa science.
Comme le dernier Acte est le plus chargé
d'action , nous avons crû qu'on nous
dispenseroit d'en donner un détail qui
grossiroit trop cet Extrait ; nous y supplérons
par une espece d'argument : le
voici de la maniere la plus succincte qu'il
nous a été possible.
Timandre apprend à Cephife que ce Cavalier
qu'elles viennent de voir, est ce même
MAY. 1731. Itty
à
me inconnu dont elle lui a parlé , et qui
lui est apparu autrefois avec tant d'avantage
chez Socrate.Cephise soupçonne que
c'est Alcibiade , parce qu'elle a entendu
plusieurs fois prononcer ce nom à Aglaunice,
d'une maniere à lui persuader qu'elle
en est amoureuse . Elle conseille à Timandre
de faire tenir un Billet de sa part
l'objet de son amour. Timandre n'y consent
pas ; mais la maniere dont la fin de
cette Scene est traitée , prépare les Spectateurs
aux effets que ce Billet produit quelque
temps après. En effet il est aporté à
Alcibiade , et mal reçu de lui, parce qu'il
le croit de la fausse Timandre , qui vient
de lui en envoyer un , dont il a fait fi peu
de cas qu'il l'a jetté par terre. Cephise
qui vient lui apporter le Billet de la veritable
, picquée du mauvais accueil qu'il
lui fait,lui répond d'une maniere à le faire
réfléchir ; il ne doute point que celle qui
s'est donnée pour Timandre ne lui en ait
imposé ; il est au désespoir d'avoir refusé
le second Billet. Il ordonne à Amicles de
se travestir , pour tâcher de donner à la
véritable Timandre un Billet qu'il va écrire,
pour lui faire entendre que le mauvais
accueil qu'il a fait à sa Messagere n'est
qu'un effet de son erreur . Ce projet s'exécute
; Amicles se déguise en Marchand
Fiiij Etran18
MERCURE DE FRANCE
•
Etranger. Timandre picquée contre Alcibiadé
, refuse avec fierté la lettre qu'A- micles
veut lui rendre de sa part. Alcibiade
impatient , arrive lui- même ; on s'éclaircit
: Il ne s'agit plus que d'amour d'une et
d'autre part. Socrate arrive ; il trouve Alcibiade
aux pieds de son aimable Ecoliere
; il en essuie quelques railleries qui
l'obligent à prendre son parti de bonne
grace. Aglaunice qui survient, ne soutient
pas cette aventure avec la même Philosophie.
Elle est convaincuë d'amour et d'imposture.
Alcibiade promet à Timandre de
lui faire un destin digne d'elle , par l'Hymen
qu'il lui propose et qu'elle accepte
avec beaucoup de plaisir. Socrate y consent,
et fait entendre qu'il a triomphé de
sa foiblesse.
, par M. Poisson . A Paris , chez Fr. le
Breton, au bout du Pont- Neuf, près la ruë de
Guenegaud , 1731. in 12. de 80 pages.
Cette Piece est tirée des Amours des
Grands Hommes de Madame de Ville-Dieu :
l'Auteur le dit dans un petit Avertissement,
1110 MERCURE DE FRANCE
ment , et il ajoute qu'il n'a cru en pouvoir
conserver les graces , qu'en conservant la simplicité
du Roman , et en mettant en vers les
pensées et souvent même la Prose de Madame
de Ville- Dieu . M. Poisson n'est pas
moins modeste , en parlant des applaudissemens
donnez à sa Picce. Je me ferois scrupule
, dit- il , d'en tirer aucun avantage ; je
sçai qu'ils ne sont dûs qu'aux beautez de l'original
, et aux talens des Acteurs qui l'ont
representée.
ACTEURS.
Alcibiade , Seigneur
Athénien . Le sieur Dufresne.
Socrate , Philosophe.
Le sieur
Quinault.
Mirto femme de Socrate. La De la Mothe.
Aglaunice, Astrologue.
La Dle Dubreuil.
Timandre , jeune Phrigienne.
La Die Dufresne.
Cephise , Confidente de
Timandre. La De Quinault.
Amicles , Confident
d'Alcibiade. Le sieur Poisson.
Esclaves.
LA SCENE est dans un Bois , près d'Athènes.
ACTE I.
Socrate demande d'abord des nouvelles
à
MA Y. 1731. IIII
à l'Astrologue Aglaunice , de Timandre ,
jeune Phrygienne , dont il est amoureux ;
il lui fait un mystere de cet amour qu'il
doit cacher , d'autant plus que Mirto sa
femme est encore en vie ; il lui fait entendre
que c'est un dépôt précieux qu'un de
ses meilleurs amis lui mit entre les mains
en expirant. Aglaunice lui dit qu'elle a
chargé une Esclave du soin de Timandre ;
elle ajoute que cette Esclave lui a paru
d'autant plus digne de sa confiance , que
son esprit est naturel et sans art . Socrate
témoigne qu'il approuve ce choix , par
ces deux Vers :
Vous avez fort bien fait ; une compagne habile
D'une fille souvent rend la garde inutile.
L'approche d'un voyageur inconnu, les
oblige à se retirer.
Amicles Esclave et Confident d'Alcibia
de , paroît seul ; il ne sçait que penser du
dessein d'Alcibiade , qu'un désir curieux
a porté à se travestir en Phrigien , pour
venir chercher dans ce bois une certaine
Timandre , dont on lui a vanté les appas.
Voici le portrait qu'il fait d'Alcibiade :
Il n'en démordra point , je connois son humeur,
Dans l'espoir de brûler d'une nouvelle ardeur ,
F Quel#
112 MERCURE DE FRANCE
Quelque soit une belle , en un mot , brune ou
blonde ,
Il iroit pour la voir, jusques au bout du monde
etc.
A ses bouillants transports , il ose tout permettre
;
Et parce qu'il est jeune et né pour commander ›
Ce n'est qu'à ses désirs qu'il croit qu'il faut ceder.
Alcibiade vient joindre Amicles ; il lui
explique le sujet de son expédition amoureuse
, qu'il attribue à une simple curiosité
de jeune homme ; il acheve de faire
son portrait, tel que l'Histoire l'a transmis
jusqu'à nous.Voici comment il s'explique:
D'ailleurs regarde- t- on le rang dans une belle ?
C'est la beauté qui frappe , et l'on fait tout pour
'elle.
L'amour dans les douceurs de sa félicité ,
N'a pas besoin du rang ni de la dignité ;
Qu'un tel objet soit né dans le plus simple étage,
Il est charmant , il plaît ; en faut-il davantage
Je puis te dire encore , pour mieux m'ouvrir à
toy ,
Qu'il n'est point de plaisir plus charmant , selon
moy ,
Que celui d'exciter dans un coeur jeune et tendre,
Ces premiers mouvemens qu'il ne sçauroit com
prendre ,
Ces
MAY. 1731. 1113
Ces désordres secrets , ces désirs inconnus
Par la crainte chassés , par l'amour reteaus ,
Et qui font attaquer avec plus de paissance ,
Toute cette pudeur que donne l'innocence,
L'approche de Socrate et de sa femme ,
oblige Alcibiade et Amicles à se retirer.
Mirto fait des reproches à Socrate qui
marquent cette humeur acariâtre, qui , au
rapport de l'Histoire ,a donné tant d'exercice
à la Philosophie de son Epoux . Elle
trouve fort mauvais qu'il prenne soin de
l'éducation d'une jeune fille , plus propre
à être sa Maîtresse que son Ecoliere. Socrate
se justifie autant qu'il lui est possible
; elle n'en est pas radoucie,et le quitte
brusquement , en lui disant :
J'en ai , pour mon malheur , des preuves trop
certaines ,
Et j'en vais de ce pas instruire tout Athénes.
Alcibiade aborde Socrate et l'embarasse
par sa présence ; il le raille pendant tout
Teur entretien , et le fait trembler au seul
nom de Timandre , qu'il prononce malicieusement.
Socrate quitte Alcibiade et
prétexte son départ sur ces deux vers :
Fij J'aime
114 MERCURE DE FRANCE
J'aimerais à rester dans ces endroits rustiques ,
Mais je dois satisfaire à mes leçons publiques .
Alcibiade ne démord point de sa poursuite
amoureuse , commeAmicles l'a prévu
dès le commencement de cet Acte , qu'il
termine par ces vers :
Cette Timandre est belle ; il n'en faut point dou
ter ;
Pour la voir , Amicles , je prétends tout tenter.
Dans Athénes rentrons sans tarder davanrage ;
Je ne veux point donner à Socrate d'ombrage ,
Et dans l'espoir flateur dont je suis agité ,
Sui-moi , je te dirai ce que j'ai projetté.
Timandre ouvre la Scene du second Acte
avec Cephise , qui n'est rien moins que
cet esprit sans art , dont Aglaunice a flatté
Socrate ; elle va d'abord au fait et propose
à Timandre pour premier coup d'essai ,
d'aller courir le monde pour y chercher
de jolis hommes ; elle demande à Timandre
si elle n'a jamais aimé. Timandre lui
confesse ingénûment , qu'elle a vû chez
Socrate un jeune Athénien qui lui parût
tres-aimable.
Aglaunice interrompt cette tendre conversation
,pour venir faire un superbe étar
Jage de son Astrologie; elle chasse Timandre
MAY. 1731 .
irrs
dre et Cephise comme des profanes.
La premiere vûë d'Alcibiade enflamme
Aglaunice comme il lui demande des
nouvelles de Timandre , qu'il dit n'avoir
jamais vûë ; Aglaunice pour profiter de
sa prévention , se donne elle - même pour
cette Timandre , qu'il cherche avec tant
d'ardeur ; Alcibiade étonné de trouver un
objet si défectueux et si contraire aux perfections
qu'on lui avoit fait attendre dans
la personne de Timandre , ne songe plus
qu'à s'en retourner à Athénes. Aglaunice
n'oublie rien pour le retenir ; elle lui
vante sa science. Alcibiade lui en demande
une preuve , et veut sçavoir d'elle ce
que fait actuellement un de ses amis , qui
s'appelle Alcibiade. Aglaunice, après avoir
consulté ses Ephémérides , lui dit hardiment
qu'Alcibiade est presentement en
rendez - vous avec la plus belle femme
d'Athénes. Alcibiade ne peut s'empêcher
d'éclater de rire , et se dispose à partir
pour Athénes.
Aglaunice surprise , lui dit :
Mais quoi vous n'avez donc rien à dire à Ti
mandre ?
Socrate lui répond :
Fiij Ah !
1116 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! ma foy , non . Avant que m'offrir à ses yeux ,
Elle seule occupoit mon esprit en ces lieux ;
Et j'avois , il est vrai , cent choses à lui dire ;
Mais j'ai tout oublié , Madame , et me retire.
Aglaunice ne sçait que penser de la
brusque retraite d'Alcibiade , qu'elle ne
connoît point en core . Socrate vient lui
apprendre que c'est à Alcibiade même à
qui elle vient de parler. Aglaunice n'est
pas long- tems à se remettre de sa surprise.
Elle dit à Socrate qu'elle a prudemment
donné le change à Alcibiade , en lui faisant
accroire qu'elle étoit elle- même cette
Timandre qu'il cherchoit avec tant d'empressement.
Socrate s'étant retiré , Aglaunice refléchit
sur le mauvais accueil qu'Alcibiade
lui a fait ; mais elle ne désespere pas de
s'en faire aimer , fondée sur la profondeur
et l'infaillibilité de sa science.
Comme le dernier Acte est le plus chargé
d'action , nous avons crû qu'on nous
dispenseroit d'en donner un détail qui
grossiroit trop cet Extrait ; nous y supplérons
par une espece d'argument : le
voici de la maniere la plus succincte qu'il
nous a été possible.
Timandre apprend à Cephife que ce Cavalier
qu'elles viennent de voir, est ce même
MAY. 1731. Itty
à
me inconnu dont elle lui a parlé , et qui
lui est apparu autrefois avec tant d'avantage
chez Socrate.Cephise soupçonne que
c'est Alcibiade , parce qu'elle a entendu
plusieurs fois prononcer ce nom à Aglaunice,
d'une maniere à lui persuader qu'elle
en est amoureuse . Elle conseille à Timandre
de faire tenir un Billet de sa part
l'objet de son amour. Timandre n'y consent
pas ; mais la maniere dont la fin de
cette Scene est traitée , prépare les Spectateurs
aux effets que ce Billet produit quelque
temps après. En effet il est aporté à
Alcibiade , et mal reçu de lui, parce qu'il
le croit de la fausse Timandre , qui vient
de lui en envoyer un , dont il a fait fi peu
de cas qu'il l'a jetté par terre. Cephise
qui vient lui apporter le Billet de la veritable
, picquée du mauvais accueil qu'il
lui fait,lui répond d'une maniere à le faire
réfléchir ; il ne doute point que celle qui
s'est donnée pour Timandre ne lui en ait
imposé ; il est au désespoir d'avoir refusé
le second Billet. Il ordonne à Amicles de
se travestir , pour tâcher de donner à la
véritable Timandre un Billet qu'il va écrire,
pour lui faire entendre que le mauvais
accueil qu'il a fait à sa Messagere n'est
qu'un effet de son erreur . Ce projet s'exécute
; Amicles se déguise en Marchand
Fiiij Etran18
MERCURE DE FRANCE
•
Etranger. Timandre picquée contre Alcibiadé
, refuse avec fierté la lettre qu'A- micles
veut lui rendre de sa part. Alcibiade
impatient , arrive lui- même ; on s'éclaircit
: Il ne s'agit plus que d'amour d'une et
d'autre part. Socrate arrive ; il trouve Alcibiade
aux pieds de son aimable Ecoliere
; il en essuie quelques railleries qui
l'obligent à prendre son parti de bonne
grace. Aglaunice qui survient, ne soutient
pas cette aventure avec la même Philosophie.
Elle est convaincuë d'amour et d'imposture.
Alcibiade promet à Timandre de
lui faire un destin digne d'elle , par l'Hymen
qu'il lui propose et qu'elle accepte
avec beaucoup de plaisir. Socrate y consent,
et fait entendre qu'il a triomphé de
sa foiblesse.
Fermer
Résumé : Alcibiade, Comédie, [titre d'après la table]
La pièce 'Alcibiade' est une comédie en trois actes écrite par M. Poisson, publiée à Paris en 1731. L'auteur a adapté les 'Amours des Grands Hommes' de Madame de Ville-Dieu, conservant la simplicité du roman original et mettant en vers les pensées et la prose de l'œuvre source. M. Poisson attribue les applaudissements reçus aux beautés de l'original et aux talents des acteurs. L'intrigue se déroule dans un bois près d'Athènes et met en scène plusieurs personnages, dont Alcibiade, un seigneur athénien, Socrate, un philosophe, Mirto, femme de Socrate, Aglaunice, une astrologue, Timandre, une jeune Phrygienne, Cephise, confidente de Timandre, Amicles, confident d'Alcibiade, et des esclaves. Dans le premier acte, Socrate demande des nouvelles de Timandre à Aglaunice, cachant son amour pour elle. Amicles révèle la curiosité d'Alcibiade pour Timandre. Alcibiade explique son désir de voir Timandre, motivé par sa beauté. Mirto reproche à Socrate de s'occuper de l'éducation de Timandre. Alcibiade rencontre Socrate et le raille, mentionnant Timandre. Socrate quitte Alcibiade, prétextant ses leçons publiques. Alcibiade décide de poursuivre sa quête amoureuse. Dans le second acte, Timandre et Cephise discutent de leurs sentiments. Aglaunice interrompt leur conversation pour vanter son astrologie. Alcibiade arrive et demande des nouvelles de Timandre. Aglaunice se fait passer pour Timandre, mais Alcibiade, déçu, décide de partir. Aglaunice tente de le retenir en vantant sa science, mais Alcibiade demande des preuves et s'en va après avoir ri de la prédiction d'Aglaunice. Le troisième acte est résumé par un argument : Timandre apprend à Cephise que l'inconnu qu'elles ont vu est celui dont elle est amoureuse. Cephise soupçonne qu'il s'agit d'Alcibiade. Timandre refuse d'envoyer un billet à Alcibiade, mais Cephise le fait malgré tout. Alcibiade, croyant que le billet vient de la fausse Timandre, le rejette. Cephise le confronte, et Alcibiade réalise son erreur. Il envoie un billet à la véritable Timandre via Amicles, mais elle refuse la lettre. Alcibiade arrive et ils s'éclaircissent. Socrate les trouve et accepte leur union. Aglaunice est démasquée et Alcibiade promet à Timandre un destin digne d'elle par le mariage.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 201-210
MORTS.
Début :
Jacques-Claude-Marie-Vincent, Seigneur de Gournay, Conseiller honoraire au Grand Conseil, [...]
Mots clefs :
Seigneur de Gournay, Décès, Vertueux, Qualités, Voyageur, Commerce, Marine, Mémoires, Observation, Étude, Écrits, Éloquence, Principes de commerce, Royaume de France, Réformes, Éloge
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORTS.
M ORTS.
ACQUES-Claude-Marie - Vincent , Seigneur
de Gournay , Confeiller honoraire au Grand'
Confeil İntendant honoraire du Commerce
mourut à Paris le 27 Juin , âgé de 47 ans.
?L'Hiftoire qui
fe
glorifie
de
célébrer
les
Hom-
mes
illuftres
,
néglige trop les
hommes
vertueux
:
La
V
202
MERCURE
DE FRANCE
elle
prodigue fouvent
aux
qualités éclatantes
l'en
cens qui
eft
dû aux
qualités
utiles
;
&
l'humanité
gémit
de
voir
des
trophées
élevés
à
la
mémoire
de
je
ne
fçai
quels
Héros
qui
lui
ont
été
au
moins-
inutiles
,
tandis
qu'on
foule
avec
une
dédaigneuſe
ingratitude
la
cendre
des
bons
Citoyens
.
De
ce
nombre
fut
M.
Vincent de
Gournai
.
Il étoit
né
à
S.
Malo
,
au
mois
de
Mai
1712
,
de Claude
Vincent
,
l'un des plus
confidérables
Négocians de
cette
Ville
&
Secrétaire
du Roi
.
Le
jeune Vincent
def
→
tiné
au
Commerce
,
fut
envoyé à Cadix
dès
l'âge
de
dix
-
fept
ans
.
L'étude
,
les
travaux
de fon
état
firent
dès
lors
tous
les
plaifirs
.
L'activité
de
fon
efprit
le
dirigea vers
le
commerce
.
Tout occupé de fon objet il parcourut l'Efpagne
en obfervateur Philofophe. De retour en France
en 1744 ilfutconnu de M. le Comte de Maurepas,
alors Miniftre de la Marine , qui fentit tout ce
qu'il valoit. Pour étendre les lumières qu'il avoit
recueillies en Espagne , il employa quelques an
nées à voyager en Hollande , en Allemagne , en
Angleterre. Partout il recueilloit des Obferva
tions , des Mémoires fur l'état du Commerce &
de la Marine. Ce n'étoit point un Négociant ,
c'étoit un homme d'Etat qui étudioit le génie
les facultés , les befoins , les relations des diffé
rens peuples de l'Europe.
Comparer
entr'elles les
productions
de
la
Na-
ture
&
des
Arts
dans
les
différens
climats
,
leur
valeur
refpective
,
les frais
d'exportation
&
les
moyens
d'échange
;
embraffer
dans toute
fon
étendue
&
fuivre
dans
fes
révolutions
l'état
desproductions
naturelles
, celui
de
l'induftrie
,
de
la population
,
des
richeffes
,
des finances
,
desbefoins
&
des
caprices
mêmes
de
la
mode
chez
toutes
les
Nations que
le
commerce
réunit ,
pourappuyer
fur la
connoiffance approfondie de tous
AOUST
.
1759.
203
ces détails des fpéculations lucratives ; c'est étu-
dier le commerce en Négociant. Mais découvrir
les cauſes & les effets cachés de cette multitude
de révolutions ; remonter aux refforts fimples
dont l'action toujours combinée , & quelquefois
déguilée par des circonftances locales , dirige tou
tes les opérations du commerce ; s'élever juſqu'à
ces loix uniques & primitives fondées ſur la na-
ture même , par lesquelles toutes les valeurs
exiſtantes dans le commerce fe balancent entre
elles & ſe fixent à une valeur déterminée , faifir
ces rapports compliqués par lefquels le com-
merce s'enchaîne avec toutes les branches de l'c-
conomie politique ; appercevoir la dépendance
réciproque du commerce & de l'agriculture , l'in-
fluence de l'un & de l'autre fur les ticheſſes , fur
la population & fur la force des Etats , fa liaifon
intime avec les loix , les mœurs & toutes les opé-
rations du Gouvernement , furtout avec la dif-
penfation des finances , les fecours qu'il reçoit de
la Marine Militaire & ceux qu'il leur rend , le
changement qu'il produit dans les intérêts ref-
pectifs des Etats , & le poids qu'il met dans la
balance politique ; enfin démêler dans les hazards
des événemens & dans les principes d'adminiſ-
ration adoptés par les différentes Nations de-
l'Europe , les véritables cauſes de leur progrès &
de leur décadence dans le commerce : c'eſt envi-
fager le commerce en Philoſophe & en homme
d'Etat.
Si la fituation où fe trouvoit M. Vincent lę
déterminoit à s'occuper de la ſcience du com-
merce fous le premier de ces deux points de
vue , l'étendue & la pénétration de fon efprit ne
lui permettoient pas de s'y borner. Aux lumières
de l'expérience & de la réflexion il joignit celles.
de la lecture. Les Traités du célébre Jofas Child
I vi
204
MERCURE
DE
FRANCE
.
qu'il a depuis traduits en François , & les Me
moires du grand Penfionnaire Jean de Wit,
faifoient fon étude affidue. On fçait que ces deux
grands hommes font regardés ,, l'un en Angle
terre , l'autre en Hollande , comme les légifla-
teurs du commerce ; que leurs principes font
devenus des principes nationaux , & que l'ob-
fervation de ces principes eft regardée comme
une des fources de la prodigieufe ſupériorité que
Ces deux Nations ont acquile dans le commerce.
M. Vincent plein de ces fpéculations s'occupoit'
à les vérifier dans la pratique d'un commerce
étendu , fans prévoir qu'il étoit deftiné à en ré-
pandre un jour la lumière en France , & à mê-
riter de fa Patrie le même tribut de reconnoif
fance que l'Angleterre & la Hollande rendent à
la mémoire de ces deux bienfaicteurs de leur
nation & de l'humanité. Mais comme fés talens
& fa probité lui avoient concilié l'eftime de tous
les Négocians de l'Europe , ils lui acquirent bien-
tôt la confiance du Gouvernement. M Jamets de
Villebare fon affocié & fon ami, mourut en 1746,
& le fit fon légataire univerfel : alors M. Vincent
quitta le commerce , & prit le nom de la terre
de Gournai qui faifoit partie de cette fucceffioni
M. de Maurepas lui confeilla de tourner les vues
du côté d'une place d'Intendant du Commerce!
M. de Machault à qui le mérite de M. de Gournai
étoit aufli très - connu , lui fit donner celle qui
vacqua en 1751 par la mort de M. le Tourneur.
Ce fut dès- lors que fa vie devint celle d'un hom-
me public. Son entrée au Bureau du Commerce
parut être l'époque d'une révolution. Il ne put
voir fans étonnement les entraves qu'on avoit
données au commerce & à l'induftrie ; par exem-
ple , que le travail d'un Ouvrier fût exposé à des
rifques & à des frais dont l'homine oifi éroir
AOUST
.
1759
.
205
exempt qu'une
piéce
d'étoffe
fabriquée
fit
un
procès
entre
un
Fabriquant
qui
ne
fçait
pas
lire
&
un
Infpecteur
qui
ne
fçait
pas fabriquer
;
que
l'Infpecteur
fût
cependant
l'arbitre
fouverain
de
la
fortune
du
Fabriquant
.
Ces Statuts qui déterminent jufqu'au nombre
des fils d'une étoffe , qui interdifent aux femmes
le travail de la fabrication , &c ; ces Statues
dont la rigueur ne tend qu'à décourager l'in-
duſtrie , & à lier les mains à des malheureux
qui ne demandent qu'à travailler , lui parurent
auffi oppofés aux principes de la juſtice & de
T'humanité qu'à ceux de l'adminiſtration œco-
nomique.
Il n'étoit pas moins étonné de voir le Gou-
vernement s'occuper à régler le cours de chaque
denrée , interdire un genre d'induſtrie pour en
faire fleurir un autre , affujettir à des gênes par-
ticulières la vente des provifions les plus nécef
faires à la vie , défendre de faire des magasins
d'une denrée dont la récolte varie tous les ans ,
& dont la confommation eft toujours à- peu-près
égale , défendre la fortie d'une denrée fujette à
tomber dans l'aviliffement , & croire s'affurer
Pabondance du bled en rendant la condition du
laboureur plus incertaine & plus malheureuſe
que celle de tous les autres citoyens.
M.
de Gournai ne
prévoyoit pas qu'on
le
pren-
droit
pour un
homme
à ſyſtême
,
lorſqu'il
ne
feroit
que
développer
les
principes
que
l'expé-
rience lui avoit enfeignés
,
&
qu'il
ne
regardoit
que
comme
les
maximes
les
plus fimples
du
fens
commun
:
ils
fe réduifoient tous à celui-
ci
,
Que
dans
le
commerce abandonné
à
lui
-
même
,
il
n'eft
pas
poflible
que
l'intérêt particulier
ne con-
coure pas avec
l'intéret
général
,
&
que
le
Gou-
vernement ne
doit s'en
mêler que pour
lui
ac-
206
MERCURE
DE
FRANCE
.
corder au befoin fa protection & fes fecours. Tel
eft le fyftême qu'il a développé dans les écrits,
& qu'il a foutenu avec la fermeté la plus coura
geufe jufqu'à la fin de fa vie ; mais ce fyftême
tout inconteftable qu'il eft , au moins à l'égard
des productions intérieures & de l'induftrie qui
les met en valeur , n'a jamais été fans contra-
diction.
Le haut intérêt de l'argent , la multiplicité des
taxes & des droits impolés fur le commerce , lyi
fembloient des obftacles pernicieux à fes pro-
grès ; & de ces idées lumineuſes développées par
les circonstances , il s'étoit fait un plan d'admi
niſtration politique dont il ne s'écarta jamais.
Son éloquence fimple , & animée de cette
chaleur intéreſſante que donne aux difcours d'un
homme vertueux la perfuafion intime qu'il foy
tient la caufe du bien public , n'ôtoit jamais rien
à la folidité de la difcuffion ; quelquefois elle
étoit affaifonnée par une plaifanterie fans amer
tume , & d'autant plus agréable qu'elle étoit
toujours une raiſon. Auffi incapable de prendre
un ton dominant que de parler contre la pensée,
la manière dont il propoſoit ſon ſentiment n'é-
toit impérieufe que par la force des preuves. S:
quelquefois il étoit contredit , il écoutoit avec
patience , répondoit avec politeffe , & difcutoit
avec le fang froid & la candeur d'un homme
qui ne cherche que le vrai. Si quelquefois il
changeoit d'avis , fa première opinion ne fem-
bloit jamais retarder ni affoiblir l'imprellion fubire
que la vérité offerte fait naturellement fur un
efprit jufte.
C'eft à la chaleur avec laquelle il cherchoit
à tourner du côté du commerce & de l'œcono-
mie politique tous les talens qui l'approchoient
c'eft-lurtout à la facilité avec laquelle il con
AOUST
.
1759
.
107
muniquoit toutes les lumières qu'il avoit acquifes,
qu'on doit attribuer cette heureufe fermentation
qui s'eft excitée depuis quelques années fur ces
objets importans , & qui nous a déja procuré
plufieurs Ouvrages remplis de recherches labo-
rieufes & de vmes profondes.
Quelque peine qu'on eût à adopter fes principes
dans toute leur étendue , fes lumières , fon expé
rience , l'eftime générale de tous les Négocians,
pour perfonne , la pureté de fes vues au- deſſus
de tout foupçon , lui attiroient néceſſairement la
confiance du Ministère , & le refpect de ceux-
mêmes qui s'obftinoient à combattre fon opinion,
Son zéle lui infpira le deffein de vifiter le
Royaume , pour y voir par lui-même l'état du
commerce & des fabriques ; & depuis le mois de
Juillet jufqu'au mois de Décembre 1753 , il par
courut la Bourgogne , le Lyonnois , le Dauphiné,
la Provence , le haut & bas Languedoc. En 1755
il vifita la Rochelle , Bordeaux , Montauban , le
reſte de la Guienne jufqu'à Bayonne. En 1756 il
fuivit le cours de la Loire depuis Orléans juſqu'à
Nantes. Il vit auſſi le Maine & l'Anjou , ſuivit la
côte de Bretagne depuis Nantes jufqu'à S. Malo ,
& s'arrêta à Rennes pendant la tenue des Etats
de 1756. Par tout il trouva de nouveaux motifs
de fe confirmer dans ſes principes , & de nouvel-
les armes contre les préjugés qui lui réſiſtoient.
Les fruits des voyages de M. de Gournai furent
la réforme d'une infinité d'abus , une connoiſſance
de l'état des Provinces plus füre & plus capable
de diriger les opérations du Miniſtère , une ap¬
préciation plus exacte des plaintes & des de-
mandes , la facilité procurée au peuple & au
ſimple artiſan de faire entendre leurs voix fou-
vent étouffées par des hommes intéreſſés , de qui
ces malheureux dépendent ; enfin l'émulation
nouvelle que M. de Gournai fçavoit répandre par
268
MERCURE
DE
FRANCE
.
1
fon
éloquence
perfuafive
,
par
la
netteté
avec
laquelle
il
rendoit
fes
idées
,
&
par
l'heureuſe
influence
de
fon
zéle
patriotique
.
C'eſt à fon féjour à Rennes en 1756 qu'on doit en
partie l'existence de la Société établie en Bretagne
de l'autorité des Etats , & fous les aufpices de M.
le Duc d'Eguillon , pour la perfection de l'agri-
culture , du commerce & de l'induftrie ; Société
qui eft la première de ce genre dans le Royaume ,
& qui mérite bien de fervir de modèle. Mais un
talent fans lequel fon zéle eût été infructueux ,
étoit celui de ménager l'orgueil & les prétentions
des autres , d'écarter tous les ombrages de la
rivalité & tous les dégoûts d'une inftruction hu-
miliante. Il lui eft arrivé fouvent de faire hon-
neur à des hommes en place des vues qu'il leur
avoit communiquées. Il lui étoit égal que le bien
qui s'opéroit vint de lui ou d'un autre.
(
Il
a
eu
le
même
défintéreffement
pour
les
Manufcrits qui font
reftés
de
lui
,
&
l'on
y
voir
fon
indifférence
pour
toute réputation
littéraire
;
mais
ils
n'en font pas
moins
précieux
,
même
à
ne
les
regarder
que
du
côté
de
la
compofition
.
Une
éloquence
naturelle
,
une
précifion lami-
neufe dans
l'expofition
des principes
,
un
art
fin-
gulier
de
les
préfenter fous toutes
les faces
&
de
fes
rendre
fenfibles
par
des
applications
juftes
,
&
fouvent piquantes par
leur
jufteffe
même
,
une
politeffe
toujours égale
,
&
une
logique
pleine
de
fagacité
,
enfin
un
ton
de
patriotilme
&
d'he-
manité
qu'il
ne
cherchoit point à prendre
&
qu'il
n'en avoit
que mieux
,
caractérifoient
fes
écrits
comme
la
converſation
.
Prellant jufqu'a l'importunité
lorfqu'il
s'agif-
foit
du
bien public
,
aucun de nos Colons
n'a
loi-
licité
avec autant de
zéle
que
lui la liberté
du
com-
merce
des vailleaux neutres dans nos
Colonies
pendant la guerre
:
fes follicitations étoient d'au
AOUST
.
1759
.
༣༠༡
་
tant plus vives qu'il ne demandoit rien pour lui.
Il est mort fans aucun bienfait de la Cour. Les
pertes qu'il effuya fur les fonds qu'il avoit laillés
en Elpagne ayant dérangé fa fortune , il fe dé-
termina en 1758 à quitter fa charge d'Inten-
dant du Commerce. Des perfonnes en place lui
propoferent de folliciter pour lui les graces du
Roi ; il répondit qu'il avoit toujours regardé de
pareilles graces comme étant d'une conféquence
dangerenfe , furtout dans les circonstances où
l'Etat fe trouvoit , & qu'il ne vouloit pas qu'on
eût à lui reprocher de s'être prêté à des excep-
tions en fa faveur. Il ajouta qu'il ne fe croiroit
pas difpenfé par fa retraite de s'occuper d'objets
utiles , & il demanda de conferver la féance au
Bureau du Commerce avec le titre d'honoraire
qui lui fut accordé.
M. de Silhouette qui avoit pour M. de Gournal
un eftime qui fait l'éloge de l'un & de l'autre ,
ne fut pas plutôt Contrôleur Général , qu'il ré-
folut d'arracher à la retraite un homme dont les
talens & le zéle étoient fi propres à feconder
fes vues mais M. de Gournai étoit déja attaqué
de la maladie dont il eft mort.
Le nom d'homme à fyftéme eft devenu une
efpéce d'arme pour les perfonnes prévenues ou
intéreffées à maintenir quelqu'abus , & l'on n'a
pas manqué de donner ce nom à M. de Gournai ;
mais fi fes principes font jamais pour la France
comme ils l'ont été pour la Hollande & l'An-
gleterre une fource d'abondance & de profpérité ,
nos defcendans fçauront que la reconnoiffance
lui en eft due. Quoiqu'il en foit , une gloire bien
perfonnelle à M. de Gournai eft celle d'une vertu
à toute épreuve l'ombre même du ſoupçon n'en
a jamais terni l'éclat. Appuyée fur un fentiment
profond de juftice & de bienfaifance , elle a fait
de lui un homme doux , modefte , indulgent
210
MERCURE
DE
FRANCE
.
dans
la fociété
;
irréprochable
&
même
auftere
dans
fa
conduite
&
dans
fes
moeurs
;
mais
auf-
tere
pour
lui
feul
,
égal
&
fans
humeur
à
l'égard
des
autres
.
Dans
la vie
privée
,
attentif
à
rendre
heureux
tout
ce
qui
l'environnoit
;
dans
la vie
pu
blique
,
uniquement
occupé
des
profpérités
&
de
la
gloire
de
fa
Patrie
&
du
bonheur de
l'humanité
.
Ce
fentiment
étoit
un
des motifs
qui
l'attachoient
le
plus
fortement à
ce qu'on
appelloit
fon
fyftême
;
&
ce
qu'il
reprochoit
le
plus
vivement
aux
prin
cipes
qu'il
attaquoit
,
étoit
de
favoriler
toujours
la partie
riche
&
oifive
de
la
Société
,
au
préjudice
de
la
partie
pauvre
&
laborieufe
.
Juflitia cultor, rigidi fervator honefti ,
In commune bonus. LUCAN . PHARS. Lib. I.
ACQUES-Claude-Marie - Vincent , Seigneur
de Gournay , Confeiller honoraire au Grand'
Confeil İntendant honoraire du Commerce
mourut à Paris le 27 Juin , âgé de 47 ans.
?L'Hiftoire qui
fe
glorifie
de
célébrer
les
Hom-
mes
illuftres
,
néglige trop les
hommes
vertueux
:
La
V
202
MERCURE
DE FRANCE
elle
prodigue fouvent
aux
qualités éclatantes
l'en
cens qui
eft
dû aux
qualités
utiles
;
&
l'humanité
gémit
de
voir
des
trophées
élevés
à
la
mémoire
de
je
ne
fçai
quels
Héros
qui
lui
ont
été
au
moins-
inutiles
,
tandis
qu'on
foule
avec
une
dédaigneuſe
ingratitude
la
cendre
des
bons
Citoyens
.
De
ce
nombre
fut
M.
Vincent de
Gournai
.
Il étoit
né
à
S.
Malo
,
au
mois
de
Mai
1712
,
de Claude
Vincent
,
l'un des plus
confidérables
Négocians de
cette
Ville
&
Secrétaire
du Roi
.
Le
jeune Vincent
def
→
tiné
au
Commerce
,
fut
envoyé à Cadix
dès
l'âge
de
dix
-
fept
ans
.
L'étude
,
les
travaux
de fon
état
firent
dès
lors
tous
les
plaifirs
.
L'activité
de
fon
efprit
le
dirigea vers
le
commerce
.
Tout occupé de fon objet il parcourut l'Efpagne
en obfervateur Philofophe. De retour en France
en 1744 ilfutconnu de M. le Comte de Maurepas,
alors Miniftre de la Marine , qui fentit tout ce
qu'il valoit. Pour étendre les lumières qu'il avoit
recueillies en Espagne , il employa quelques an
nées à voyager en Hollande , en Allemagne , en
Angleterre. Partout il recueilloit des Obferva
tions , des Mémoires fur l'état du Commerce &
de la Marine. Ce n'étoit point un Négociant ,
c'étoit un homme d'Etat qui étudioit le génie
les facultés , les befoins , les relations des diffé
rens peuples de l'Europe.
Comparer
entr'elles les
productions
de
la
Na-
ture
&
des
Arts
dans
les
différens
climats
,
leur
valeur
refpective
,
les frais
d'exportation
&
les
moyens
d'échange
;
embraffer
dans toute
fon
étendue
&
fuivre
dans
fes
révolutions
l'état
desproductions
naturelles
, celui
de
l'induftrie
,
de
la population
,
des
richeffes
,
des finances
,
desbefoins
&
des
caprices
mêmes
de
la
mode
chez
toutes
les
Nations que
le
commerce
réunit ,
pourappuyer
fur la
connoiffance approfondie de tous
AOUST
.
1759.
203
ces détails des fpéculations lucratives ; c'est étu-
dier le commerce en Négociant. Mais découvrir
les cauſes & les effets cachés de cette multitude
de révolutions ; remonter aux refforts fimples
dont l'action toujours combinée , & quelquefois
déguilée par des circonftances locales , dirige tou
tes les opérations du commerce ; s'élever juſqu'à
ces loix uniques & primitives fondées ſur la na-
ture même , par lesquelles toutes les valeurs
exiſtantes dans le commerce fe balancent entre
elles & ſe fixent à une valeur déterminée , faifir
ces rapports compliqués par lefquels le com-
merce s'enchaîne avec toutes les branches de l'c-
conomie politique ; appercevoir la dépendance
réciproque du commerce & de l'agriculture , l'in-
fluence de l'un & de l'autre fur les ticheſſes , fur
la population & fur la force des Etats , fa liaifon
intime avec les loix , les mœurs & toutes les opé-
rations du Gouvernement , furtout avec la dif-
penfation des finances , les fecours qu'il reçoit de
la Marine Militaire & ceux qu'il leur rend , le
changement qu'il produit dans les intérêts ref-
pectifs des Etats , & le poids qu'il met dans la
balance politique ; enfin démêler dans les hazards
des événemens & dans les principes d'adminiſ-
ration adoptés par les différentes Nations de-
l'Europe , les véritables cauſes de leur progrès &
de leur décadence dans le commerce : c'eſt envi-
fager le commerce en Philoſophe & en homme
d'Etat.
Si la fituation où fe trouvoit M. Vincent lę
déterminoit à s'occuper de la ſcience du com-
merce fous le premier de ces deux points de
vue , l'étendue & la pénétration de fon efprit ne
lui permettoient pas de s'y borner. Aux lumières
de l'expérience & de la réflexion il joignit celles.
de la lecture. Les Traités du célébre Jofas Child
I vi
204
MERCURE
DE
FRANCE
.
qu'il a depuis traduits en François , & les Me
moires du grand Penfionnaire Jean de Wit,
faifoient fon étude affidue. On fçait que ces deux
grands hommes font regardés ,, l'un en Angle
terre , l'autre en Hollande , comme les légifla-
teurs du commerce ; que leurs principes font
devenus des principes nationaux , & que l'ob-
fervation de ces principes eft regardée comme
une des fources de la prodigieufe ſupériorité que
Ces deux Nations ont acquile dans le commerce.
M. Vincent plein de ces fpéculations s'occupoit'
à les vérifier dans la pratique d'un commerce
étendu , fans prévoir qu'il étoit deftiné à en ré-
pandre un jour la lumière en France , & à mê-
riter de fa Patrie le même tribut de reconnoif
fance que l'Angleterre & la Hollande rendent à
la mémoire de ces deux bienfaicteurs de leur
nation & de l'humanité. Mais comme fés talens
& fa probité lui avoient concilié l'eftime de tous
les Négocians de l'Europe , ils lui acquirent bien-
tôt la confiance du Gouvernement. M Jamets de
Villebare fon affocié & fon ami, mourut en 1746,
& le fit fon légataire univerfel : alors M. Vincent
quitta le commerce , & prit le nom de la terre
de Gournai qui faifoit partie de cette fucceffioni
M. de Maurepas lui confeilla de tourner les vues
du côté d'une place d'Intendant du Commerce!
M. de Machault à qui le mérite de M. de Gournai
étoit aufli très - connu , lui fit donner celle qui
vacqua en 1751 par la mort de M. le Tourneur.
Ce fut dès- lors que fa vie devint celle d'un hom-
me public. Son entrée au Bureau du Commerce
parut être l'époque d'une révolution. Il ne put
voir fans étonnement les entraves qu'on avoit
données au commerce & à l'induftrie ; par exem-
ple , que le travail d'un Ouvrier fût exposé à des
rifques & à des frais dont l'homine oifi éroir
AOUST
.
1759
.
205
exempt qu'une
piéce
d'étoffe
fabriquée
fit
un
procès
entre
un
Fabriquant
qui
ne
fçait
pas
lire
&
un
Infpecteur
qui
ne
fçait
pas fabriquer
;
que
l'Infpecteur
fût
cependant
l'arbitre
fouverain
de
la
fortune
du
Fabriquant
.
Ces Statuts qui déterminent jufqu'au nombre
des fils d'une étoffe , qui interdifent aux femmes
le travail de la fabrication , &c ; ces Statues
dont la rigueur ne tend qu'à décourager l'in-
duſtrie , & à lier les mains à des malheureux
qui ne demandent qu'à travailler , lui parurent
auffi oppofés aux principes de la juſtice & de
T'humanité qu'à ceux de l'adminiſtration œco-
nomique.
Il n'étoit pas moins étonné de voir le Gou-
vernement s'occuper à régler le cours de chaque
denrée , interdire un genre d'induſtrie pour en
faire fleurir un autre , affujettir à des gênes par-
ticulières la vente des provifions les plus nécef
faires à la vie , défendre de faire des magasins
d'une denrée dont la récolte varie tous les ans ,
& dont la confommation eft toujours à- peu-près
égale , défendre la fortie d'une denrée fujette à
tomber dans l'aviliffement , & croire s'affurer
Pabondance du bled en rendant la condition du
laboureur plus incertaine & plus malheureuſe
que celle de tous les autres citoyens.
M.
de Gournai ne
prévoyoit pas qu'on
le
pren-
droit
pour un
homme
à ſyſtême
,
lorſqu'il
ne
feroit
que
développer
les
principes
que
l'expé-
rience lui avoit enfeignés
,
&
qu'il
ne
regardoit
que
comme
les
maximes
les
plus fimples
du
fens
commun
:
ils
fe réduifoient tous à celui-
ci
,
Que
dans
le
commerce abandonné
à
lui
-
même
,
il
n'eft
pas
poflible
que
l'intérêt particulier
ne con-
coure pas avec
l'intéret
général
,
&
que
le
Gou-
vernement ne
doit s'en
mêler que pour
lui
ac-
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MERCURE
DE
FRANCE
.
corder au befoin fa protection & fes fecours. Tel
eft le fyftême qu'il a développé dans les écrits,
& qu'il a foutenu avec la fermeté la plus coura
geufe jufqu'à la fin de fa vie ; mais ce fyftême
tout inconteftable qu'il eft , au moins à l'égard
des productions intérieures & de l'induftrie qui
les met en valeur , n'a jamais été fans contra-
diction.
Le haut intérêt de l'argent , la multiplicité des
taxes & des droits impolés fur le commerce , lyi
fembloient des obftacles pernicieux à fes pro-
grès ; & de ces idées lumineuſes développées par
les circonstances , il s'étoit fait un plan d'admi
niſtration politique dont il ne s'écarta jamais.
Son éloquence fimple , & animée de cette
chaleur intéreſſante que donne aux difcours d'un
homme vertueux la perfuafion intime qu'il foy
tient la caufe du bien public , n'ôtoit jamais rien
à la folidité de la difcuffion ; quelquefois elle
étoit affaifonnée par une plaifanterie fans amer
tume , & d'autant plus agréable qu'elle étoit
toujours une raiſon. Auffi incapable de prendre
un ton dominant que de parler contre la pensée,
la manière dont il propoſoit ſon ſentiment n'é-
toit impérieufe que par la force des preuves. S:
quelquefois il étoit contredit , il écoutoit avec
patience , répondoit avec politeffe , & difcutoit
avec le fang froid & la candeur d'un homme
qui ne cherche que le vrai. Si quelquefois il
changeoit d'avis , fa première opinion ne fem-
bloit jamais retarder ni affoiblir l'imprellion fubire
que la vérité offerte fait naturellement fur un
efprit jufte.
C'eft à la chaleur avec laquelle il cherchoit
à tourner du côté du commerce & de l'œcono-
mie politique tous les talens qui l'approchoient
c'eft-lurtout à la facilité avec laquelle il con
AOUST
.
1759
.
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muniquoit toutes les lumières qu'il avoit acquifes,
qu'on doit attribuer cette heureufe fermentation
qui s'eft excitée depuis quelques années fur ces
objets importans , & qui nous a déja procuré
plufieurs Ouvrages remplis de recherches labo-
rieufes & de vmes profondes.
Quelque peine qu'on eût à adopter fes principes
dans toute leur étendue , fes lumières , fon expé
rience , l'eftime générale de tous les Négocians,
pour perfonne , la pureté de fes vues au- deſſus
de tout foupçon , lui attiroient néceſſairement la
confiance du Ministère , & le refpect de ceux-
mêmes qui s'obftinoient à combattre fon opinion,
Son zéle lui infpira le deffein de vifiter le
Royaume , pour y voir par lui-même l'état du
commerce & des fabriques ; & depuis le mois de
Juillet jufqu'au mois de Décembre 1753 , il par
courut la Bourgogne , le Lyonnois , le Dauphiné,
la Provence , le haut & bas Languedoc. En 1755
il vifita la Rochelle , Bordeaux , Montauban , le
reſte de la Guienne jufqu'à Bayonne. En 1756 il
fuivit le cours de la Loire depuis Orléans juſqu'à
Nantes. Il vit auſſi le Maine & l'Anjou , ſuivit la
côte de Bretagne depuis Nantes jufqu'à S. Malo ,
& s'arrêta à Rennes pendant la tenue des Etats
de 1756. Par tout il trouva de nouveaux motifs
de fe confirmer dans ſes principes , & de nouvel-
les armes contre les préjugés qui lui réſiſtoient.
Les fruits des voyages de M. de Gournai furent
la réforme d'une infinité d'abus , une connoiſſance
de l'état des Provinces plus füre & plus capable
de diriger les opérations du Miniſtère , une ap¬
préciation plus exacte des plaintes & des de-
mandes , la facilité procurée au peuple & au
ſimple artiſan de faire entendre leurs voix fou-
vent étouffées par des hommes intéreſſés , de qui
ces malheureux dépendent ; enfin l'émulation
nouvelle que M. de Gournai fçavoit répandre par
268
MERCURE
DE
FRANCE
.
1
fon
éloquence
perfuafive
,
par
la
netteté
avec
laquelle
il
rendoit
fes
idées
,
&
par
l'heureuſe
influence
de
fon
zéle
patriotique
.
C'eſt à fon féjour à Rennes en 1756 qu'on doit en
partie l'existence de la Société établie en Bretagne
de l'autorité des Etats , & fous les aufpices de M.
le Duc d'Eguillon , pour la perfection de l'agri-
culture , du commerce & de l'induftrie ; Société
qui eft la première de ce genre dans le Royaume ,
& qui mérite bien de fervir de modèle. Mais un
talent fans lequel fon zéle eût été infructueux ,
étoit celui de ménager l'orgueil & les prétentions
des autres , d'écarter tous les ombrages de la
rivalité & tous les dégoûts d'une inftruction hu-
miliante. Il lui eft arrivé fouvent de faire hon-
neur à des hommes en place des vues qu'il leur
avoit communiquées. Il lui étoit égal que le bien
qui s'opéroit vint de lui ou d'un autre.
(
Il
a
eu
le
même
défintéreffement
pour
les
Manufcrits qui font
reftés
de
lui
,
&
l'on
y
voir
fon
indifférence
pour
toute réputation
littéraire
;
mais
ils
n'en font pas
moins
précieux
,
même
à
ne
les
regarder
que
du
côté
de
la
compofition
.
Une
éloquence
naturelle
,
une
précifion lami-
neufe dans
l'expofition
des principes
,
un
art
fin-
gulier
de
les
préfenter fous toutes
les faces
&
de
fes
rendre
fenfibles
par
des
applications
juftes
,
&
fouvent piquantes par
leur
jufteffe
même
,
une
politeffe
toujours égale
,
&
une
logique
pleine
de
fagacité
,
enfin
un
ton
de
patriotilme
&
d'he-
manité
qu'il
ne
cherchoit point à prendre
&
qu'il
n'en avoit
que mieux
,
caractérifoient
fes
écrits
comme
la
converſation
.
Prellant jufqu'a l'importunité
lorfqu'il
s'agif-
foit
du
bien public
,
aucun de nos Colons
n'a
loi-
licité
avec autant de
zéle
que
lui la liberté
du
com-
merce
des vailleaux neutres dans nos
Colonies
pendant la guerre
:
fes follicitations étoient d'au
AOUST
.
1759
.
༣༠༡
་
tant plus vives qu'il ne demandoit rien pour lui.
Il est mort fans aucun bienfait de la Cour. Les
pertes qu'il effuya fur les fonds qu'il avoit laillés
en Elpagne ayant dérangé fa fortune , il fe dé-
termina en 1758 à quitter fa charge d'Inten-
dant du Commerce. Des perfonnes en place lui
propoferent de folliciter pour lui les graces du
Roi ; il répondit qu'il avoit toujours regardé de
pareilles graces comme étant d'une conféquence
dangerenfe , furtout dans les circonstances où
l'Etat fe trouvoit , & qu'il ne vouloit pas qu'on
eût à lui reprocher de s'être prêté à des excep-
tions en fa faveur. Il ajouta qu'il ne fe croiroit
pas difpenfé par fa retraite de s'occuper d'objets
utiles , & il demanda de conferver la féance au
Bureau du Commerce avec le titre d'honoraire
qui lui fut accordé.
M. de Silhouette qui avoit pour M. de Gournal
un eftime qui fait l'éloge de l'un & de l'autre ,
ne fut pas plutôt Contrôleur Général , qu'il ré-
folut d'arracher à la retraite un homme dont les
talens & le zéle étoient fi propres à feconder
fes vues mais M. de Gournai étoit déja attaqué
de la maladie dont il eft mort.
Le nom d'homme à fyftéme eft devenu une
efpéce d'arme pour les perfonnes prévenues ou
intéreffées à maintenir quelqu'abus , & l'on n'a
pas manqué de donner ce nom à M. de Gournai ;
mais fi fes principes font jamais pour la France
comme ils l'ont été pour la Hollande & l'An-
gleterre une fource d'abondance & de profpérité ,
nos defcendans fçauront que la reconnoiffance
lui en eft due. Quoiqu'il en foit , une gloire bien
perfonnelle à M. de Gournai eft celle d'une vertu
à toute épreuve l'ombre même du ſoupçon n'en
a jamais terni l'éclat. Appuyée fur un fentiment
profond de juftice & de bienfaifance , elle a fait
de lui un homme doux , modefte , indulgent
210
MERCURE
DE
FRANCE
.
dans
la fociété
;
irréprochable
&
même
auftere
dans
fa
conduite
&
dans
fes
moeurs
;
mais
auf-
tere
pour
lui
feul
,
égal
&
fans
humeur
à
l'égard
des
autres
.
Dans
la vie
privée
,
attentif
à
rendre
heureux
tout
ce
qui
l'environnoit
;
dans
la vie
pu
blique
,
uniquement
occupé
des
profpérités
&
de
la
gloire
de
fa
Patrie
&
du
bonheur de
l'humanité
.
Ce
fentiment
étoit
un
des motifs
qui
l'attachoient
le
plus
fortement à
ce qu'on
appelloit
fon
fyftême
;
&
ce
qu'il
reprochoit
le
plus
vivement
aux
prin
cipes
qu'il
attaquoit
,
étoit
de
favoriler
toujours
la partie
riche
&
oifive
de
la
Société
,
au
préjudice
de
la
partie
pauvre
&
laborieufe
.
Juflitia cultor, rigidi fervator honefti ,
In commune bonus. LUCAN . PHARS. Lib. I.
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Résumé : MORTS.
Jacques-Claude-Marie Vincent, seigneur de Gournay, conseiller honoraire au Grand Conseil et intendant honoraire du Commerce, est décédé à Paris le 27 juin 1759 à l'âge de 47 ans. Né à Saint-Malo en mai 1712, fils d'un négociant influent et secrétaire du Roi, Vincent de Gournay a été envoyé à Cadix à l'âge de dix-sept ans pour se destiner au commerce. Il a parcouru l'Espagne en observateur philosophe et, de retour en France en 1744, a été remarqué par le comte de Maurepas, ministre de la Marine. Il a ensuite voyagé en Hollande, en Allemagne et en Angleterre pour recueillir des observations sur le commerce et la marine. Vincent de Gournay avait une approche du commerce à la fois pratique et philosophique. Il comparait les productions naturelles et artisanales dans différents climats, analysait leur valeur respective, les frais d'exportation et les moyens d'échange. Il étudiait également les révolutions des productions naturelles, de l'industrie, de la population, des richesses, des finances et des modes chez les nations commerçantes. Il a traduit en français les traités de Josias Child et les mémoires de Jean de Wit, deux figures emblématiques du commerce en Angleterre et en Hollande. En 1746, à la mort de son associé Jamets de Villebare, Vincent de Gournay a quitté le commerce pour devenir intendant du Commerce en 1751. Il a réformé de nombreux abus et promu l'économie politique. Ses voyages à travers la France lui ont permis de constater l'état du commerce et des fabriques, confirmant ses principes économiques. Il a fondé la Société de Bretagne pour la perfection de l'agriculture, du commerce et de l'industrie. Ses écrits et discours étaient marqués par une éloquence naturelle, une précision dans l'exposition des principes et une logique sagace. En août 1759, Vincent de Gournay a sollicité la liberté du commerce des vaisseaux neutres dans les colonies pendant la guerre, sans demander de bénéfices personnels. Ayant subi des pertes financières, il a quitté sa charge d'Intendant du Commerce en 1758, refusant toute grâce du Roi pour éviter les reproches. Il a demandé à conserver un rôle honorifique au Bureau du Commerce. M. de Silhouette, Contrôleur Général, a tenté de le rappeler, mais Vincent de Gournay était déjà malade. Critiqué sous le nom d'« homme à système », ses principes pourraient bénéficier à la France comme ils l'ont fait pour la Hollande et l'Angleterre. Sa vertu est louée, marquée par la justice et la bienfaisance, le rendant doux, modeste et indulgent en société, et irréprochable dans sa conduite. Dans la vie privée, il était attentif au bonheur de son entourage, et dans la vie publique, il se consacrait aux prospérités et à la gloire de la patrie ainsi qu'au bonheur de l'humanité. Il critiquait les principes qui favorisaient la partie riche et oisive de la société au détriment de la partie pauvre et laborieuse.
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