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p. 177-209
LETTRE A MONSIEUR *** Sur le Voyage du Parnasse, Par M. RAIMOND.
Début :
De deux Dissertations ou Lettres sur un Livre nouveau intulé, / Jusques ici, Monsieur, on n'avoit employé d'autres [...]
Mots clefs :
Érudition, Muses, Satyre, Parnasse, Écrivains, Déesse, Poète, Style, Peintre, Voyageur, Raison, Triomphe, Ironie, Savants, Ouvrages
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A MONSIEUR *** Sur le Voyage du Parnasse, Par M. RAIMOND.
DE
E deux Differtations cu
Lettres fur un Livre nouveau
intulé , Voyage du Parnaffe,
qui m'ont été envoyées ; j'ai préferé
celle qui m'a paru la moins
partiale : Dans la premiere que
j'ai rejettée & qui étoit fans nom.
l'Auteur y étoit traité fans miſericorde
: on ne faifoit graceni ,
fa Profe , ni à fes Vers : on pla-
Fanvier 1717.
R
178 LE NOUVEAU
çoit l'un & l'autre beaucoup au
deffous du modele fur lequel il
s'eft conformé , qui felon nôtre
Cenfeur , n'eft ni la Satyre de
Petrone , ni les Ragguali di Parnaſſo
è la Secretaria di Appolle
car ces deux ouvrages font excellents
) mais plûtôt une certaine
Hiftoire d'Anacreon , qui
parut il y a quatre ou cinq ans.
Notre Critique continue à
peu près fur ce ton .
moi qui ne veut point violer la
loi que je mefuis impofée , &
qui veux obferver une exacte
neutralité , je m'en fuis tenu à
la Lettre de M. Raimond
j'efpere qu'on me fçaura gré
de lui avoir donné la préference,
Pour
MERCURE. 179
********
LETTRE
A MONSIEUR
***
Sur le Voyage du Parnaffe ,
Par M. RAIMON D.
›
n'avoit employé d'autres
armes contre les modernes
que des Préfaces & des calculs
d'autorité . Ils avoient toûjours
répondu par des preuves & des
démonstrations : & la timide
Géométrie , qui n'ofe croire ,
Rij
180 LE NOUVEAU
fans être convaincuë , s'étoit affociée
à leur cauſe. Cet appui
fi confidérable leur fembloit devoir
décider la diſpute : Mais
toutes les reffources de leurs adverfaires
n'étoient pas épuifées ,
Un d'entr'eux s'élève de
nouveau contre une Secte fi
funefte à l'érudition , & dans une
fiction ingénieufe , où il décrit
avec exactitude l'ordre hyerarchique
des Favoris des Mufes.
Il dreffe une attaque d'autant
plus difficile à repouffer , qu'elle
eft foûtenue par la fatyre la
plus fine & la plus délicate.
Ce coup inopiné ne triompheroit
- il pas , M. , de votre
conftance à demeurer dans l'erreur
: & la demande que vous
MERCURE. 181
m'avez faite de l'extrait de cet
Ouvrage , ne feroit - elle pas le
commencement d'un heureux
retour ? Je vais faire enforte de
concourir à cette métamor
phɔfe , en vous donnant un fi
déle , mais vif précis de la critique
. Que pourroit contre nous
belprit adroit des novateurs , fi
nous avions de notre côté le
fubril Mercure ?
On ne s'y peut méprendre ;
le nouveau Géographe du Parnaffe
eft fort exacte fur la Chronologie
. Malheur à tout Poëte,
qui fe préfente fous fa plume,
fans être marqué au coin reſpectable
des ans . Cet intégre
perfonnage ne sçauroit pardonner
à une datte tant foit pev
R ij
182 LE NOUVEAU
moderne. Pourquoi , diront nos
Ecrivains d'ordinaire mauvais
plaifans , ne fommes- nous
pas nés du tems de Virgile ?
nous aurions un approbateur
de plus . Comme le but principal
de la relation eft de foudroyer
les Partifans de ce fiécle
, on ne perd point ici dé
vûë cet objet . Par tout l'érudite
antiquité triomphe . Par tout
l'ignorance de nos jours trouve
de quoi fe deffiller les yeux . Il
n'eft pas jufques à nos beaux
efprits , à qui on n'enlève le
mafque ; & ceux que nous
'avions crus toûjours les plus
univerfels dans l'éloquence &
dans la Poëfie ; maintenant dépouillés
de ces talents , dont
MERCURE.
183
ils ne poffedoient que le Phanôme
, rougiffent d'avoir pour
out mérite une connoiffance
affés éxacte de leur propre
langue .
la
Quelques délicats à la vérité
trouvent à redire dans la maniere
, dont les interlocuteurs
foûtiennent ici leurs diverfes
opinions . Il leur paroît que
caufe de M. de la Motte Y eft
condamnée, même avant d'être
inftruite , & qu'on ne lui donne
des Avocats , que pour prononcer
plus juridiquement fon
Arrêt : Mais cette objection eft
légére il faut avouer qu'on
infulte vivement dans cette production
aux ennemis du goût
Chronologique , & qu'on y fon-
R iiij
184 LE NOUVEAU
ge plûtôt à les opprimer , qu'à
les convaincre ; mais n'importe,
en matiere de difpute , une injure
vaut bien plufieurs arguments
.
Voilà ce me femble , M.
une efquiffe affés fidélement
tracée ; commençons à vous
donner une copie plus correcte .
L'Ouvrage divifé en deux parties
, dont chacune contient fix
Livres , s'annonce pour Poëme
au Lecteur par une courte Préface.
Plût au Ciel que nous
n'cuſſions jamais à effuyer d'avertiffements
moins utiles ?
Tout à coup le Réparateur
des Torts entre en matiere , occupé
tout entier du défir de
voir le féjour des Mufes ; il dé
MERCURE. 187
bure par une invocation , &
chaque parole qu'il prononce,
opére un prodige .
Déja fa priere eft oüye
Calliope vient , il la voit.
La Déeffe lui amene le courcier
aîlé des Poëtes. C'eftà re
gret qu'elle ne le conduit pas
elle-même au Parnaffe . Il ne
faut pas moins pour l'en empêcher
, que la multitude des ordres
exprés , dont Apollon l'a
chargée pour la République
des Lettres . La confiancequ'elle
a dans la force & l'adreffe du
Cavalier, lui fert à peine de confolation
. Cependantfon Favori
eft déja bien loin , & elle parle
186 LE NOUVEAU.
encore ; Pegafe vole, il parcourt
des efpaces immenfes il apperçoit
la double cime , il bat
des ailes , & plus léger qu'un .
trait , il porte le curieux voyageur
fur le mont facré . Que
de miracles en un inftant !
Un commencement fi extraordinaire
ne promet pas des fuites
moins étonnantes . L'étranger
rencontre deux habitants de la
Région Poëtique , qui bientôt le
devinent un de leurs confreres :
Et c'étoit-là ceux que le Dieu
des Vers lui deftinoit , pour
lui donner une parfaite connoiffance
de ce Pais fi fameux.
L'un dont les lauriers cachent
les cheveux blancs , eft introduit
fous le nom de Crantor , l'autre
A
MERCURE. 187
nommé Cliton , eft plus jeune,
& d'un exterieur moins négligé.
Tous deux , à ce qu'on nous apprend
ici , font l'honneur des
rives du Permeffe , & par conféquent
le font prefcrits pour
loi , une réligieufe admiration
des anciens . Suivez , Monfieur ,
ces illuftres guides , & vous
allés faire plus d'une décou
verte importante : Avec leurs
fecours je vais vous montrer des
enchanteurs , où la raifon pareffeufe
à inventer , n'apperçoit
que des moulins.
Les images fe préfentent en
foule ; là fur les bords rians ;
que baigne Caftalie de fon liquide
cristal , le Chantre immortel
du fougueux Achille
188 LE NOUVEAU
boit à long trait le nectar. Chaque
inftant le voit briller d'une
gloire nouvelle . Apollon fans
ceffe le pénetre des plus vivifiants
de fes rayons ; fans ceffe
il fe complaît à voir dans ce
Divin Génie, renaître fon image.
On voit aux côtés de l'augufter
Grec la fidéle Prêtreffe . Ici
Pindare rendant Orphée jaloux
de fes fons harmonieux , lui
fait brifer de dépit fa lire . Le
Poëte paroît plus grand que
les Héros- mêmes , dont il chante
les exploits . Cependant la trompette
bruyante fait retentir les
airs en voix pluſqu'humaine .
Du Deftin des Latins prononce
les Oracles.
MERCURE. 189
Peut-on méconnoître celui
qui la guide . C'est le Souverain
du Pinde ou c'eft le Paſteur
de Mantoüc.
J'allois pourfuivre fur ce ton
emphatique , fi un utile incident
ne m'eût averti , que vous at
tendiez de moi un fimple extrait,
Le plaifir dont le Voyageur fortuné
goute les charmes , eft bien
digne , que nous le partagions,
Il eſt des demi- Sçavantes au
Parnaffe , auffi bien qu'à Paris.
Ces femmes peu fenfées emploient
une partie de leurs oififs
jours , à converfer avec leurs
comtemporains , à lire leurs
meilleurs ouvrages , à oublier
même tout autre écrit, qui pourroit
faire faire diverfion à leurs
190 LE NOUVEAU
applaudiffemens . Elles feroient
en état fur la foy de leur feule
mémoire , de donner une édition
des Corneilles , des Molieres
des Defpréaux , des Racines ,
même des la Mottes . Elles ont
parcourû fur les traces du P.-
Malbranche le vafte Pais des
abſtraits. Elles ont pénétré dans
les fecrets les plus cachez de la
Philofophie Cartefiene . Aucune
production nouvelle ne leur
eft échapée ; & fouvent de tout
Homere, elles ne conoiffent que
lenom : Ainfi, paffant leur vie à
chercher le Beau , elles meurent.
fans l'avoir trouvé . C'eft,furtout
ces piétieufes , qu'en veut le
Géographe du Païs des Mufes .
Il fe fait introduire par fes GéMERCURE.
191
nereux guides dans une de ces
Compagnies , où la Dame H autaine
, & le Courtifan infipide
font en phrafes à la mode l'Apologie
de notre Siécle . Auffitôt
nos zelés Partifans des anciens ,
entrent en couroux . Leur mauvaife
humeur éclate . Ils ne peuvent
tenir contre l'énigmatique
precision , & l'affectation ridicule
de nos Auteurs . Le ftile ,
que les autres honorent du nom
de délicat, n'eft à leur gré , qu'un
amas de pointes frivoles , & de
tours vicieux . Vainement leurs
adverfaires s'écrient qu'on
n'apprécie pas affez le merite
des vivans qu'il eft du devoir
de ceux , chez qui la paffion net
s'empare jamais des droits du
192 LE NOUVEAU
goût & de la raifon ; de dire tou
jours à leurs perils, ce qu'ils penfent
à l'avantage des autres :
que fouvent la jaloufie nous fait
tenir en garde contre le plaifir
humiliant , que nous donnent
les ouvrages de ceux , par qui
nous nous fentons furpaffes .
Ces raifons ne font qu'irriter
l'ardeur des athletes . L'Auteur
s'éguaie à les voir terraffer leurs
Antagoniſtes ..
On en vient bientôt aux citations
: la châleur de la diſpute
nuit à la mémoire. Plus d'un
Ecrivain voit à regret fa penſée
mutilée , ou privée de fon jour:
mais pour être cité fidelement,
lui en feroit- t'on moins fon procés
? Rien ne peut éviter la critique
MERCURE.
193
tique judicieufe de l'atrabilaire
Cliton. Un tel Poëte , fi l'on
en confulte le Cenfeur inexorable
, n'enviſage fon art qu'au
travers des foibles lueurs de fa
Métaphifique : il eft denüé de
fentimens il ne fçait point
peindre il ne fçait point quitter
la terre; celui - cy ne cherche
qu'à énerver fes expreffions,
àéguifer des Strophesen épigrammes
, à remplir des vers durs ,
de moralités triviales , & hors
d'oeuvre. Cet autre méprifant
dans fon orgueilleufe Philofophie
ce beau défordre , qui caractériſe
le Lirique ; donne effrontement
le nom d'Odes à de
fimples Differtations , auffifroi- ,
des , qu'uniformes ; tels , ces
Janvier 1717. S
94 LE NOUVEAU
Vaiffeauxqui n'ont point encore
vû la mer , portent quelques
fois les noms de Victorieux &
de Foudroyans.
A ces portraits fi conformes
à leurs Originaux , mais , où l'on
évite avec tant de foin les termes
injurieux , dira - t'on encore
, qu'on traite fans ménagement
les Deffenfeurs
modernes ?
des
Pourra- t'on foupçonner , que
le zele de Cliton parte d'un
autre motif, que de l'interêt
de la Poëfie ? N'en doutons
point ; il fe rencontrera de ces
fcrutateurs
impertinens des
.coeurs , qui oferont deviner
que la qualité de mauvais Poë
te n'eft pas celle qui choque
MERCURE.
195
de critique dans les Ecrivians ,
dont il vent faire la peinture .
Vous vous garderez bien
Monfieur , d'être du nombre
de ces médifants . J'en répondrois
pour vous : Mais peutêtre
allez- vous former un jugement
téméraire d'une autre
ofpéce ? Peut- être croirez - vous
que le redreffeur de nos cerfeaux
fé contente de donner
un amas de corrections ftériles ?
Non , Monfieur , il ne fe borne
pas aux préceptes ; il y joint
les exemples , Madrigaux , Epigrammes
, compliments à Climene
, Adieux à Philis , Satires,
Epitres , Odes ; choififfez dans
quel gente vous voulez écrire ,
& vous trouverez dans cette
Sij
196 LE NOUVEAU
production , les modéles que
vous devez imiter. On vous en
donne pour garands les Defpreaux
, & les Crantors.
Excufez en cet endroit mon
embarras. Quoique je vous aye
promis , je fuis contraint de renoncer
à une exacte Analife.
Auffi bien fous quelles couleurs
pourrai-je vous tracer une image
agréable du nouveau Parnaffe ?
De quel oeil confidereriés vous
les Habitans de ceMont , fans y
diftinguer même parmi la foule,
vos amis les plus eftimables .
Le Peintre nous étale dans
un Tableau pompeux la nombreuſe
Cour du Prince des Poëtes
; & combien eft - il de noms
obfcurs , qui doivent le jour à
MERCURE. 197
fon Pinceau ? L'un coudoyé
par Sophocle , eft embarraffé
dee fe voir en fi bonne compa
gnie. L'autre ne va fe places ,
qu'en tremblant à côté d'Euripide.
Une terminaifon trop moderne
, fait rejetter ceux- ci . Ceuxlà
doivent à une finale latine le
rang qu'ils occupent.
1
Au pied de la Montagne Sa
crée,l'on voit proche l'Helicon ,
une Plaine entre- coupée de Marais.
C'eſt là , que fe rendent
ceuxqui font bannis de la double
Colline. Mais , qui l'eût crû t
Le célébre Houdart en ces lieux.
Tel devoit être le fort du fucceffeur
de S. Sorlin . Une méditation
profonde eft peinte før
198 LE NOUVEAU
fon vifage . Il paroît comme
étourdi d'un coup , dont il vien-;
droit d'être frappé . L'injustice
dont il accuſe ſes adverfaires ,"
eft là caufe de fa trifteffe ; tout
à coup la voix de Rouffeau fe
fait entendre : Il approche , il
apperçoit l'Auteur de la nouvelle
Iliade & fremit à fon
afpect . Envain , pour cacher
fon trouble , il emprunte le ton
de la Satires fon ennemi , mê.ne:
vaincu , lui paroît terrible .
Le Voyageur aprés s'être long
temps occupé de cette inultitu
de de fpectacles , fuit Cliton
dans une grote , où le Dieu des ,
Vers par un nouveau nectar
reprime les vapeurs de fes Fax
voris ; quoique le fage Crantor
MERCURE. 199
trouve la tranfition incivile. Il
ne peut fe réfoudre à quitter
des perfonnes qu'il aime. Il
entre , & les premiers objets
qui s'offrent à lui , font Gliceron
& Cotinet , deux des Antagoniftes
, qu'il avoit eû la veille à
combattre dans la compagnie
de nos demis - Sçavantes. Les
Atheletes bientôt fe mefurent
des yeux. Ils fe joignent. Ils
font de nouveaux efforts pour
obtenir la victoire .
N'entendre que le fubtil Cotinet,
On nefçaitpas , s'il impofe ,
Mais il parle fur la chofe
Comme s'il avoit raison .
En effet , comme dans cette
200 LE NOUVEAU
difpute on attaque moins le
Poëte , que le cenfeur d'Homere
, les Avocats de M. de
la Motte réüniffent ici toutes
leurs forces , pour juſtifier ſon
procédé.
Il n'a felon eux ,d'autres vûës ,
que d'entendre , & de faire entendre
la raifon . Le vrai lui eft
auffi bon de la main des autres ,
que de la fienne . Il étudie dans
ce qu'on lui oppofe , ce qu'il
peut y avoir de raifonnable ,
auffi content quelquefois , en
avoüant qu'il s'est trompé , que
le peuvent être ceux qui le réduifent
à en convenir. S'il propofe
des régles pour le Poëme
Epique , c'est toujours avec la
ufte défiance où l'on doit être
de
MERCURE. 201
de foi-même. Toutes fes veilles
ne font confacrées , qu'au foin
de fauver les jeunes gens du
préjugé dangereux où les jette
une admiration aveugle , & de
purger leur éducation de la
contradiction ordinaire qui y
régne. On leur crie d'un côté ,
cela eft divin , & de l'autre on les
reprend , quand ils viennent à
l'imiter. M. de la Motte ne
fonge donc qu'à leur donner des
idées fixes & uniformes , fu
lefquelles ils puiffent régler
également leur eftime & leur
travail. D'ailleurs de quels
égards n'ufe - t'il pas dans fa critique?
Demande- t'il autre chofe,
que de pouvoir louer Homere ?
Ceux d'entre les modernes ,
.
Fanvier 1717 .
>
T
202 LE NOUVEAU
cú
qui ont foûtenu leur parti avec
le plus de chaleur & de dignité ,
n'ont- ils pas avoués généreusement
, qu'Homere auroit peutêtre
atteint la perfection de
fon art , s'il fut né dans le fiécle
d'Augufte , ou dans le notre ;
mais que né dans le tems
l'art ne s'étoit point encore
montré , n'étant guidé par aucunes
régles , éclaire , par aucuns
exemples , on lui doit tenir
compre de fon Poëne , tout
monftrueux qu'il eft . Enfin
qui jamais , ajoute t'on , s'eft
avifé d'accufer un homme de
Géometrie , pour avoir donné
à la Poëtique fes axiomes , fes
théorèmes , fes corrollaires , fes
démonftrations.
MERCURE.
203
Je vous vois déja , Monfieur ,
partager le triomphe apparent
de votre Secte. Que peuvent
répondre , dites - vous , les deffenfeurs
de l'antiquité ? Nous
avons les lumieres de la Philofophie
, & ils n'ont que trois
mil ans d'admiration . A qui
s'en tenir au préjugé , ou à la
raifon ?
Vos argumens , il faut l'avouer
, fembleroient être autant
de coups mortels pour notre
parti , fi nous n'avions de notre
côté le genie fublime du Sçavant
Crantor. Quel charme ! de
le voir , tantôt commenter les
autorités tantôt manier la
délicate ironie , quelquefois
;
Tij
204 LE NOUVEAU
emporté par le beau feu , qui l'anime
, prendre le ton d'oracle ,
& annoncer aux Zoiles préfomptueux
, que tous les nuages
, dont ils s'efforcent
d'obfcurcir
Homere , ferviront feulement
à faire éclater davantage
les raions de ce Soleil ? Sur
tout avec quelle addreffe , avec quelle
force
fe fertil
entre
fes .
adverfaires de leur propre critique
? Ne craignés point d'entendre
ici ces juftifications tant
de fois repetées . On y allegue
plus ,pour fauver quelques paffages
obfcurs ou choquans , l'harinonie
grecque , la fçavante allegorie
, la noble fimplicité des
temps heroïques . Un feul mor
vous arrache la victoire . Vous
MERCURE. 205
avez beau vous confumer en
vains raifonnemens ; on vous
avertit , que malgré vous , Homere
fera toûjours le plus grand
des Poëtes. Le gros des hommes
ne fe trompe point & le
beau eft immuable.
La converfation alloit s'échauffer
; fi un bruit fubit ne fe
für joint au murmure des combattans
. C'étoient deux Poëtes ,
qui difputoient enſemble fur la
prééminence de leurs ouvrages.
Lesraifons bientôt furent fuivies
des injures , & les coups fuccé
derent. Nouveaux fillogifmes ,
Monfieur , qui devroient vous
engager à fuivre nos étandars .
Rarement les zelés adorateurs
des anciens ont entr'eux ces fu-
T
206 LE NOUVEAU
jets de difpute. Ils n'ont point
le deffaut de compofer.
Eft- ce enfin affez de preuves ?
Vous obftinerez- vous encore ,
à ne pas voir la verité , qui fe
dévoile à vos yeux ? Je vous
entens. Le refpect humain ope
re. Vous craignez le nom de déferteur.
Achevons de vous guerir
, en rompant cette derniere
chaîne , qui vous affervit à la
mauvaife caufe . Vous appréhendez
, dites- vous , qu'on ne vous
accufe d'avoir trahi vôtre parti?
Mais depuis long- temps il n'éxifte
plus . Vos troupes ont êté
pour jamais difperfées . Ceux
tmêmes pour qui vous con b tviez
, fe font déclarez contre
tous. Qui peut donc vous reenir
Eft ce attachement pour
MERCURE. 107
vôtre chef ? Songez plûtôt ,
Monfieur , à déplorer fon infortune
, qu'à imiter fa rebellion .
Voici le trait , dont il devoit
perir . Le voyageur affemble
chez un Mecene bourgeois plu-
' fieurs juges d'un merite diftingué
, on y lit un poëme monftrueux;
& l'on le fait pafferfous
le nom de Monfieur de la Motte .
Peut il furvivre à ce coup accablant
? Ce n'eft pas tout fon malheur
, les Dieux s'interteffent
à fa ruine. Apollon à la requê
te des Mufes nous accorde une
audiance . Une Tragicomedie ,
où nous expofons l'injuſtice des
modernes dans tout fon jour ,
nous fert de plaidoïer , & nous
achevons de vaincre .
Tiiij.
408 LE NOUVEAU.
Je ne puis plus fouffrir ce
jargon pitoyable ,
De la dotte Dacier volume redoutable
,
Change tes traits puiſſans en carreaux
dans mes mains ;
Pars , du file confus delivrons
les humains.
Ainfi parle le Dieu ; & au même
inftant , ¢
Le Livre vengeur tombe, &fcmblable
à la foudre ,
Reduit Ode , Opera , Fable , Poëte
in pouare.
Je fouhlite , Monfieur , avoir
fatisfait à ce que vous exigiez de
moi. Il me refteroit cependant
à vous faire conoître quel eft
l'Auteur du voyage du Parnaffe :
mais vous m'en difpenfer ez , s'il
MERCURE.
209
"
vous plaît. Le critique eft fi modefte
, que plus il apprend ce que
le public penfe à fon égard , plus
il a foin de cacher fon nom.
J'ai feulement découvert
qu'il avoit projetté de dédier
fon Livre à Madame Dacier ; &
on a lieu d'être furpris , comment
il n'a pas rendu cet hommage
à une Sçavante , qui fait le
principal éclat de notre caufe .
Par rapport aux divers jugemens
qu'on porte de cette production ,
les Sçavans difent , que l'invention
de la fable eft due au Boccalini
Italien ; & les modernes
croyent que c'eft un fonge trifte
dont l'Auteur nous fait le recit ,
n'étant pas encore bien éveillé.
Adicu , Monfieur , je fuis ,
V. S. RAYMOND.
E deux Differtations cu
Lettres fur un Livre nouveau
intulé , Voyage du Parnaffe,
qui m'ont été envoyées ; j'ai préferé
celle qui m'a paru la moins
partiale : Dans la premiere que
j'ai rejettée & qui étoit fans nom.
l'Auteur y étoit traité fans miſericorde
: on ne faifoit graceni ,
fa Profe , ni à fes Vers : on pla-
Fanvier 1717.
R
178 LE NOUVEAU
çoit l'un & l'autre beaucoup au
deffous du modele fur lequel il
s'eft conformé , qui felon nôtre
Cenfeur , n'eft ni la Satyre de
Petrone , ni les Ragguali di Parnaſſo
è la Secretaria di Appolle
car ces deux ouvrages font excellents
) mais plûtôt une certaine
Hiftoire d'Anacreon , qui
parut il y a quatre ou cinq ans.
Notre Critique continue à
peu près fur ce ton .
moi qui ne veut point violer la
loi que je mefuis impofée , &
qui veux obferver une exacte
neutralité , je m'en fuis tenu à
la Lettre de M. Raimond
j'efpere qu'on me fçaura gré
de lui avoir donné la préference,
Pour
MERCURE. 179
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LETTRE
A MONSIEUR
***
Sur le Voyage du Parnaffe ,
Par M. RAIMON D.
›
n'avoit employé d'autres
armes contre les modernes
que des Préfaces & des calculs
d'autorité . Ils avoient toûjours
répondu par des preuves & des
démonstrations : & la timide
Géométrie , qui n'ofe croire ,
Rij
180 LE NOUVEAU
fans être convaincuë , s'étoit affociée
à leur cauſe. Cet appui
fi confidérable leur fembloit devoir
décider la diſpute : Mais
toutes les reffources de leurs adverfaires
n'étoient pas épuifées ,
Un d'entr'eux s'élève de
nouveau contre une Secte fi
funefte à l'érudition , & dans une
fiction ingénieufe , où il décrit
avec exactitude l'ordre hyerarchique
des Favoris des Mufes.
Il dreffe une attaque d'autant
plus difficile à repouffer , qu'elle
eft foûtenue par la fatyre la
plus fine & la plus délicate.
Ce coup inopiné ne triompheroit
- il pas , M. , de votre
conftance à demeurer dans l'erreur
: & la demande que vous
MERCURE. 181
m'avez faite de l'extrait de cet
Ouvrage , ne feroit - elle pas le
commencement d'un heureux
retour ? Je vais faire enforte de
concourir à cette métamor
phɔfe , en vous donnant un fi
déle , mais vif précis de la critique
. Que pourroit contre nous
belprit adroit des novateurs , fi
nous avions de notre côté le
fubril Mercure ?
On ne s'y peut méprendre ;
le nouveau Géographe du Parnaffe
eft fort exacte fur la Chronologie
. Malheur à tout Poëte,
qui fe préfente fous fa plume,
fans être marqué au coin reſpectable
des ans . Cet intégre
perfonnage ne sçauroit pardonner
à une datte tant foit pev
R ij
182 LE NOUVEAU
moderne. Pourquoi , diront nos
Ecrivains d'ordinaire mauvais
plaifans , ne fommes- nous
pas nés du tems de Virgile ?
nous aurions un approbateur
de plus . Comme le but principal
de la relation eft de foudroyer
les Partifans de ce fiécle
, on ne perd point ici dé
vûë cet objet . Par tout l'érudite
antiquité triomphe . Par tout
l'ignorance de nos jours trouve
de quoi fe deffiller les yeux . Il
n'eft pas jufques à nos beaux
efprits , à qui on n'enlève le
mafque ; & ceux que nous
'avions crus toûjours les plus
univerfels dans l'éloquence &
dans la Poëfie ; maintenant dépouillés
de ces talents , dont
MERCURE.
183
ils ne poffedoient que le Phanôme
, rougiffent d'avoir pour
out mérite une connoiffance
affés éxacte de leur propre
langue .
la
Quelques délicats à la vérité
trouvent à redire dans la maniere
, dont les interlocuteurs
foûtiennent ici leurs diverfes
opinions . Il leur paroît que
caufe de M. de la Motte Y eft
condamnée, même avant d'être
inftruite , & qu'on ne lui donne
des Avocats , que pour prononcer
plus juridiquement fon
Arrêt : Mais cette objection eft
légére il faut avouer qu'on
infulte vivement dans cette production
aux ennemis du goût
Chronologique , & qu'on y fon-
R iiij
184 LE NOUVEAU
ge plûtôt à les opprimer , qu'à
les convaincre ; mais n'importe,
en matiere de difpute , une injure
vaut bien plufieurs arguments
.
Voilà ce me femble , M.
une efquiffe affés fidélement
tracée ; commençons à vous
donner une copie plus correcte .
L'Ouvrage divifé en deux parties
, dont chacune contient fix
Livres , s'annonce pour Poëme
au Lecteur par une courte Préface.
Plût au Ciel que nous
n'cuſſions jamais à effuyer d'avertiffements
moins utiles ?
Tout à coup le Réparateur
des Torts entre en matiere , occupé
tout entier du défir de
voir le féjour des Mufes ; il dé
MERCURE. 187
bure par une invocation , &
chaque parole qu'il prononce,
opére un prodige .
Déja fa priere eft oüye
Calliope vient , il la voit.
La Déeffe lui amene le courcier
aîlé des Poëtes. C'eftà re
gret qu'elle ne le conduit pas
elle-même au Parnaffe . Il ne
faut pas moins pour l'en empêcher
, que la multitude des ordres
exprés , dont Apollon l'a
chargée pour la République
des Lettres . La confiancequ'elle
a dans la force & l'adreffe du
Cavalier, lui fert à peine de confolation
. Cependantfon Favori
eft déja bien loin , & elle parle
186 LE NOUVEAU.
encore ; Pegafe vole, il parcourt
des efpaces immenfes il apperçoit
la double cime , il bat
des ailes , & plus léger qu'un .
trait , il porte le curieux voyageur
fur le mont facré . Que
de miracles en un inftant !
Un commencement fi extraordinaire
ne promet pas des fuites
moins étonnantes . L'étranger
rencontre deux habitants de la
Région Poëtique , qui bientôt le
devinent un de leurs confreres :
Et c'étoit-là ceux que le Dieu
des Vers lui deftinoit , pour
lui donner une parfaite connoiffance
de ce Pais fi fameux.
L'un dont les lauriers cachent
les cheveux blancs , eft introduit
fous le nom de Crantor , l'autre
A
MERCURE. 187
nommé Cliton , eft plus jeune,
& d'un exterieur moins négligé.
Tous deux , à ce qu'on nous apprend
ici , font l'honneur des
rives du Permeffe , & par conféquent
le font prefcrits pour
loi , une réligieufe admiration
des anciens . Suivez , Monfieur ,
ces illuftres guides , & vous
allés faire plus d'une décou
verte importante : Avec leurs
fecours je vais vous montrer des
enchanteurs , où la raifon pareffeufe
à inventer , n'apperçoit
que des moulins.
Les images fe préfentent en
foule ; là fur les bords rians ;
que baigne Caftalie de fon liquide
cristal , le Chantre immortel
du fougueux Achille
188 LE NOUVEAU
boit à long trait le nectar. Chaque
inftant le voit briller d'une
gloire nouvelle . Apollon fans
ceffe le pénetre des plus vivifiants
de fes rayons ; fans ceffe
il fe complaît à voir dans ce
Divin Génie, renaître fon image.
On voit aux côtés de l'augufter
Grec la fidéle Prêtreffe . Ici
Pindare rendant Orphée jaloux
de fes fons harmonieux , lui
fait brifer de dépit fa lire . Le
Poëte paroît plus grand que
les Héros- mêmes , dont il chante
les exploits . Cependant la trompette
bruyante fait retentir les
airs en voix pluſqu'humaine .
Du Deftin des Latins prononce
les Oracles.
MERCURE. 189
Peut-on méconnoître celui
qui la guide . C'est le Souverain
du Pinde ou c'eft le Paſteur
de Mantoüc.
J'allois pourfuivre fur ce ton
emphatique , fi un utile incident
ne m'eût averti , que vous at
tendiez de moi un fimple extrait,
Le plaifir dont le Voyageur fortuné
goute les charmes , eft bien
digne , que nous le partagions,
Il eſt des demi- Sçavantes au
Parnaffe , auffi bien qu'à Paris.
Ces femmes peu fenfées emploient
une partie de leurs oififs
jours , à converfer avec leurs
comtemporains , à lire leurs
meilleurs ouvrages , à oublier
même tout autre écrit, qui pourroit
faire faire diverfion à leurs
190 LE NOUVEAU
applaudiffemens . Elles feroient
en état fur la foy de leur feule
mémoire , de donner une édition
des Corneilles , des Molieres
des Defpréaux , des Racines ,
même des la Mottes . Elles ont
parcourû fur les traces du P.-
Malbranche le vafte Pais des
abſtraits. Elles ont pénétré dans
les fecrets les plus cachez de la
Philofophie Cartefiene . Aucune
production nouvelle ne leur
eft échapée ; & fouvent de tout
Homere, elles ne conoiffent que
lenom : Ainfi, paffant leur vie à
chercher le Beau , elles meurent.
fans l'avoir trouvé . C'eft,furtout
ces piétieufes , qu'en veut le
Géographe du Païs des Mufes .
Il fe fait introduire par fes GéMERCURE.
191
nereux guides dans une de ces
Compagnies , où la Dame H autaine
, & le Courtifan infipide
font en phrafes à la mode l'Apologie
de notre Siécle . Auffitôt
nos zelés Partifans des anciens ,
entrent en couroux . Leur mauvaife
humeur éclate . Ils ne peuvent
tenir contre l'énigmatique
precision , & l'affectation ridicule
de nos Auteurs . Le ftile ,
que les autres honorent du nom
de délicat, n'eft à leur gré , qu'un
amas de pointes frivoles , & de
tours vicieux . Vainement leurs
adverfaires s'écrient qu'on
n'apprécie pas affez le merite
des vivans qu'il eft du devoir
de ceux , chez qui la paffion net
s'empare jamais des droits du
192 LE NOUVEAU
goût & de la raifon ; de dire tou
jours à leurs perils, ce qu'ils penfent
à l'avantage des autres :
que fouvent la jaloufie nous fait
tenir en garde contre le plaifir
humiliant , que nous donnent
les ouvrages de ceux , par qui
nous nous fentons furpaffes .
Ces raifons ne font qu'irriter
l'ardeur des athletes . L'Auteur
s'éguaie à les voir terraffer leurs
Antagoniſtes ..
On en vient bientôt aux citations
: la châleur de la diſpute
nuit à la mémoire. Plus d'un
Ecrivain voit à regret fa penſée
mutilée , ou privée de fon jour:
mais pour être cité fidelement,
lui en feroit- t'on moins fon procés
? Rien ne peut éviter la critique
MERCURE.
193
tique judicieufe de l'atrabilaire
Cliton. Un tel Poëte , fi l'on
en confulte le Cenfeur inexorable
, n'enviſage fon art qu'au
travers des foibles lueurs de fa
Métaphifique : il eft denüé de
fentimens il ne fçait point
peindre il ne fçait point quitter
la terre; celui - cy ne cherche
qu'à énerver fes expreffions,
àéguifer des Strophesen épigrammes
, à remplir des vers durs ,
de moralités triviales , & hors
d'oeuvre. Cet autre méprifant
dans fon orgueilleufe Philofophie
ce beau défordre , qui caractériſe
le Lirique ; donne effrontement
le nom d'Odes à de
fimples Differtations , auffifroi- ,
des , qu'uniformes ; tels , ces
Janvier 1717. S
94 LE NOUVEAU
Vaiffeauxqui n'ont point encore
vû la mer , portent quelques
fois les noms de Victorieux &
de Foudroyans.
A ces portraits fi conformes
à leurs Originaux , mais , où l'on
évite avec tant de foin les termes
injurieux , dira - t'on encore
, qu'on traite fans ménagement
les Deffenfeurs
modernes ?
des
Pourra- t'on foupçonner , que
le zele de Cliton parte d'un
autre motif, que de l'interêt
de la Poëfie ? N'en doutons
point ; il fe rencontrera de ces
fcrutateurs
impertinens des
.coeurs , qui oferont deviner
que la qualité de mauvais Poë
te n'eft pas celle qui choque
MERCURE.
195
de critique dans les Ecrivians ,
dont il vent faire la peinture .
Vous vous garderez bien
Monfieur , d'être du nombre
de ces médifants . J'en répondrois
pour vous : Mais peutêtre
allez- vous former un jugement
téméraire d'une autre
ofpéce ? Peut- être croirez - vous
que le redreffeur de nos cerfeaux
fé contente de donner
un amas de corrections ftériles ?
Non , Monfieur , il ne fe borne
pas aux préceptes ; il y joint
les exemples , Madrigaux , Epigrammes
, compliments à Climene
, Adieux à Philis , Satires,
Epitres , Odes ; choififfez dans
quel gente vous voulez écrire ,
& vous trouverez dans cette
Sij
196 LE NOUVEAU
production , les modéles que
vous devez imiter. On vous en
donne pour garands les Defpreaux
, & les Crantors.
Excufez en cet endroit mon
embarras. Quoique je vous aye
promis , je fuis contraint de renoncer
à une exacte Analife.
Auffi bien fous quelles couleurs
pourrai-je vous tracer une image
agréable du nouveau Parnaffe ?
De quel oeil confidereriés vous
les Habitans de ceMont , fans y
diftinguer même parmi la foule,
vos amis les plus eftimables .
Le Peintre nous étale dans
un Tableau pompeux la nombreuſe
Cour du Prince des Poëtes
; & combien eft - il de noms
obfcurs , qui doivent le jour à
MERCURE. 197
fon Pinceau ? L'un coudoyé
par Sophocle , eft embarraffé
dee fe voir en fi bonne compa
gnie. L'autre ne va fe places ,
qu'en tremblant à côté d'Euripide.
Une terminaifon trop moderne
, fait rejetter ceux- ci . Ceuxlà
doivent à une finale latine le
rang qu'ils occupent.
1
Au pied de la Montagne Sa
crée,l'on voit proche l'Helicon ,
une Plaine entre- coupée de Marais.
C'eſt là , que fe rendent
ceuxqui font bannis de la double
Colline. Mais , qui l'eût crû t
Le célébre Houdart en ces lieux.
Tel devoit être le fort du fucceffeur
de S. Sorlin . Une méditation
profonde eft peinte før
198 LE NOUVEAU
fon vifage . Il paroît comme
étourdi d'un coup , dont il vien-;
droit d'être frappé . L'injustice
dont il accuſe ſes adverfaires ,"
eft là caufe de fa trifteffe ; tout
à coup la voix de Rouffeau fe
fait entendre : Il approche , il
apperçoit l'Auteur de la nouvelle
Iliade & fremit à fon
afpect . Envain , pour cacher
fon trouble , il emprunte le ton
de la Satires fon ennemi , mê.ne:
vaincu , lui paroît terrible .
Le Voyageur aprés s'être long
temps occupé de cette inultitu
de de fpectacles , fuit Cliton
dans une grote , où le Dieu des ,
Vers par un nouveau nectar
reprime les vapeurs de fes Fax
voris ; quoique le fage Crantor
MERCURE. 199
trouve la tranfition incivile. Il
ne peut fe réfoudre à quitter
des perfonnes qu'il aime. Il
entre , & les premiers objets
qui s'offrent à lui , font Gliceron
& Cotinet , deux des Antagoniftes
, qu'il avoit eû la veille à
combattre dans la compagnie
de nos demis - Sçavantes. Les
Atheletes bientôt fe mefurent
des yeux. Ils fe joignent. Ils
font de nouveaux efforts pour
obtenir la victoire .
N'entendre que le fubtil Cotinet,
On nefçaitpas , s'il impofe ,
Mais il parle fur la chofe
Comme s'il avoit raison .
En effet , comme dans cette
200 LE NOUVEAU
difpute on attaque moins le
Poëte , que le cenfeur d'Homere
, les Avocats de M. de
la Motte réüniffent ici toutes
leurs forces , pour juſtifier ſon
procédé.
Il n'a felon eux ,d'autres vûës ,
que d'entendre , & de faire entendre
la raifon . Le vrai lui eft
auffi bon de la main des autres ,
que de la fienne . Il étudie dans
ce qu'on lui oppofe , ce qu'il
peut y avoir de raifonnable ,
auffi content quelquefois , en
avoüant qu'il s'est trompé , que
le peuvent être ceux qui le réduifent
à en convenir. S'il propofe
des régles pour le Poëme
Epique , c'est toujours avec la
ufte défiance où l'on doit être
de
MERCURE. 201
de foi-même. Toutes fes veilles
ne font confacrées , qu'au foin
de fauver les jeunes gens du
préjugé dangereux où les jette
une admiration aveugle , & de
purger leur éducation de la
contradiction ordinaire qui y
régne. On leur crie d'un côté ,
cela eft divin , & de l'autre on les
reprend , quand ils viennent à
l'imiter. M. de la Motte ne
fonge donc qu'à leur donner des
idées fixes & uniformes , fu
lefquelles ils puiffent régler
également leur eftime & leur
travail. D'ailleurs de quels
égards n'ufe - t'il pas dans fa critique?
Demande- t'il autre chofe,
que de pouvoir louer Homere ?
Ceux d'entre les modernes ,
.
Fanvier 1717 .
>
T
202 LE NOUVEAU
cú
qui ont foûtenu leur parti avec
le plus de chaleur & de dignité ,
n'ont- ils pas avoués généreusement
, qu'Homere auroit peutêtre
atteint la perfection de
fon art , s'il fut né dans le fiécle
d'Augufte , ou dans le notre ;
mais que né dans le tems
l'art ne s'étoit point encore
montré , n'étant guidé par aucunes
régles , éclaire , par aucuns
exemples , on lui doit tenir
compre de fon Poëne , tout
monftrueux qu'il eft . Enfin
qui jamais , ajoute t'on , s'eft
avifé d'accufer un homme de
Géometrie , pour avoir donné
à la Poëtique fes axiomes , fes
théorèmes , fes corrollaires , fes
démonftrations.
MERCURE.
203
Je vous vois déja , Monfieur ,
partager le triomphe apparent
de votre Secte. Que peuvent
répondre , dites - vous , les deffenfeurs
de l'antiquité ? Nous
avons les lumieres de la Philofophie
, & ils n'ont que trois
mil ans d'admiration . A qui
s'en tenir au préjugé , ou à la
raifon ?
Vos argumens , il faut l'avouer
, fembleroient être autant
de coups mortels pour notre
parti , fi nous n'avions de notre
côté le genie fublime du Sçavant
Crantor. Quel charme ! de
le voir , tantôt commenter les
autorités tantôt manier la
délicate ironie , quelquefois
;
Tij
204 LE NOUVEAU
emporté par le beau feu , qui l'anime
, prendre le ton d'oracle ,
& annoncer aux Zoiles préfomptueux
, que tous les nuages
, dont ils s'efforcent
d'obfcurcir
Homere , ferviront feulement
à faire éclater davantage
les raions de ce Soleil ? Sur
tout avec quelle addreffe , avec quelle
force
fe fertil
entre
fes .
adverfaires de leur propre critique
? Ne craignés point d'entendre
ici ces juftifications tant
de fois repetées . On y allegue
plus ,pour fauver quelques paffages
obfcurs ou choquans , l'harinonie
grecque , la fçavante allegorie
, la noble fimplicité des
temps heroïques . Un feul mor
vous arrache la victoire . Vous
MERCURE. 205
avez beau vous confumer en
vains raifonnemens ; on vous
avertit , que malgré vous , Homere
fera toûjours le plus grand
des Poëtes. Le gros des hommes
ne fe trompe point & le
beau eft immuable.
La converfation alloit s'échauffer
; fi un bruit fubit ne fe
für joint au murmure des combattans
. C'étoient deux Poëtes ,
qui difputoient enſemble fur la
prééminence de leurs ouvrages.
Lesraifons bientôt furent fuivies
des injures , & les coups fuccé
derent. Nouveaux fillogifmes ,
Monfieur , qui devroient vous
engager à fuivre nos étandars .
Rarement les zelés adorateurs
des anciens ont entr'eux ces fu-
T
206 LE NOUVEAU
jets de difpute. Ils n'ont point
le deffaut de compofer.
Eft- ce enfin affez de preuves ?
Vous obftinerez- vous encore ,
à ne pas voir la verité , qui fe
dévoile à vos yeux ? Je vous
entens. Le refpect humain ope
re. Vous craignez le nom de déferteur.
Achevons de vous guerir
, en rompant cette derniere
chaîne , qui vous affervit à la
mauvaife caufe . Vous appréhendez
, dites- vous , qu'on ne vous
accufe d'avoir trahi vôtre parti?
Mais depuis long- temps il n'éxifte
plus . Vos troupes ont êté
pour jamais difperfées . Ceux
tmêmes pour qui vous con b tviez
, fe font déclarez contre
tous. Qui peut donc vous reenir
Eft ce attachement pour
MERCURE. 107
vôtre chef ? Songez plûtôt ,
Monfieur , à déplorer fon infortune
, qu'à imiter fa rebellion .
Voici le trait , dont il devoit
perir . Le voyageur affemble
chez un Mecene bourgeois plu-
' fieurs juges d'un merite diftingué
, on y lit un poëme monftrueux;
& l'on le fait pafferfous
le nom de Monfieur de la Motte .
Peut il furvivre à ce coup accablant
? Ce n'eft pas tout fon malheur
, les Dieux s'interteffent
à fa ruine. Apollon à la requê
te des Mufes nous accorde une
audiance . Une Tragicomedie ,
où nous expofons l'injuſtice des
modernes dans tout fon jour ,
nous fert de plaidoïer , & nous
achevons de vaincre .
Tiiij.
408 LE NOUVEAU.
Je ne puis plus fouffrir ce
jargon pitoyable ,
De la dotte Dacier volume redoutable
,
Change tes traits puiſſans en carreaux
dans mes mains ;
Pars , du file confus delivrons
les humains.
Ainfi parle le Dieu ; & au même
inftant , ¢
Le Livre vengeur tombe, &fcmblable
à la foudre ,
Reduit Ode , Opera , Fable , Poëte
in pouare.
Je fouhlite , Monfieur , avoir
fatisfait à ce que vous exigiez de
moi. Il me refteroit cependant
à vous faire conoître quel eft
l'Auteur du voyage du Parnaffe :
mais vous m'en difpenfer ez , s'il
MERCURE.
209
"
vous plaît. Le critique eft fi modefte
, que plus il apprend ce que
le public penfe à fon égard , plus
il a foin de cacher fon nom.
J'ai feulement découvert
qu'il avoit projetté de dédier
fon Livre à Madame Dacier ; &
on a lieu d'être furpris , comment
il n'a pas rendu cet hommage
à une Sçavante , qui fait le
principal éclat de notre caufe .
Par rapport aux divers jugemens
qu'on porte de cette production ,
les Sçavans difent , que l'invention
de la fable eft due au Boccalini
Italien ; & les modernes
croyent que c'eft un fonge trifte
dont l'Auteur nous fait le recit ,
n'étant pas encore bien éveillé.
Adicu , Monfieur , je fuis ,
V. S. RAYMOND.
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