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3751
p. [5]-8
VERS sur l'Exposition des Tableaux au Sallon du Louvre en 1761.
Début :
QUEL spectacle pompeux vient frapper nos regards ! [...]
Mots clefs :
Yeux, Histoire, Nature, Gloire, Roi, Avenir
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur l'Exposition des Tableaux au Sallon du Louvre en 1761.
VERS fur l'Expofition des Tableaux
au Sallon du Louvre en 1761..
QUEL VEL fpectacle pompeux vient frapper nos regards
!
Quel triomphe eft offert à la docte Peinture !
Cent chef-d'oeuvres divers avec éclat épars ,
De lauriers immortels couronnent la Nature ,
Et femblent réunis pour la gloire des Arts.
II. Vol
A iij
1
16 MERCURE DE FRANCE .
Louis s'offre à mes yeux , Dieux ! quelle main
hardie
Transporte à l'avenir le Portrait de mon Roi
* Vanlo , cette heureuſe faillie ,
Ce fuccès étonnant qui n'étoit dû qu'à toi ,
Immortalife ton génie.
Ce n'étoit pas affez que le plus tendre amour
Dans le fond de nos coeurs eût gravé (on image ,
Il falloit expofer au jour
Un Monument qui fçût en être enfin le gage.
Séduit par cent morceaux rares & précieux
Dont le choix prèſqu'inestimable ,
Forme dans ce Palais un coup d'oeil admirables
Sur la Tour , fur Roflin on arrête les yeux :
2.
Ces Rigauds de nos jours , nés pour peindre les
Dieux ,
Triomphent , occupent la Scène;
Et rivaux fans diſſenfion ,
C'eſt à qui dans la route où la gloire les méne ,
Atteindra la perfection.
** Un fublime talent me rappelle à moi- même :
Admirons ! c'est ici qu'avec un goût extrême
Les Arts ont rapproché leurs chefs - d'oeuvres fçavans
;
*** Vanlo, Dumont , Reflout , Boucher , Peintres
d'Hiftoire ,
* Premier Peintre du Roi d'Espagne.
**
L'Hiftoire.
*** Carle Van-loo , célébre Peintred'Hiftoire.
OCTOBRE . 176 !. 7
Dont les noms ne fçauroient paffer qu'avec les
temps ,
S'éfforcent à l'envi d'obtenir la victoire.
Pierre dont le génie en tous lieux eft vanté ,
Marche d'un pas égal à l'Immortalité.
Le Dieu qui préfide au Parnaffe ,
Content de leurs fréquens fuccès ,
Près des Coypels , des Jouvenets
A déja défigné leur place.
+
En dépit de leurs Envieux ,
Je les vois couronnés par les mains de la Gloire.
Ainfi l'Artiſte vertueux
Verra de fon vivant refpecter fa mémoire.
Qu'apperçois -je ! ô prodige ! ô moment fortuné !
La Sculpture eft portée à ſon plus haut degré.
Lemoyne , Falconet , Vaffé , Mignot , Pigale ,
Nous l'offrent aujourd'hui dans toute fa vigueur }
Et l'Antiquité leur rivale
Reprend fous leur cifeau fa première fplendeur.
Parcourons ce charmant afyle.
Ici , plus d'une main habile
Prend , pour ſe diftinguer , des chemins différens.
II eft de ces heureux talens ,
Dont les yeux enchantés chériffent l'impofture.
Cochin , Cars, & le Bas, par leur préciſion ,
Du fage Connoiffeur , font l'admiration :
Vernet , Chardin , Machy , rivaux de la Nature ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Nous la préfentent dans fon beau:
Païfages , Animaux , Figure , Architecture ,
Tout s'anime fous leur pinceau .
D'une nature fimple , imitateur févére ,
Greufe fait dans un goût nouveau ,
Saifir l'art de furprendre , & le fecret de plaire.
Pour rendre à l'avenir les faits les plus brillans.
Et confacrer ton augufte mémoire ,
Dit , à Louis , la Mufe de l'Hiftoire ,
Minerve a fçu former ces hommes excellens 3
Ils vont me feconder dans un fi noble Ouvrages
Tandis que j'écrirai tes exploits glorieux ,
Leur fublime crayon en tracera l'image ;
J'enchanterai les coeurs , ils charmeront les yeux.
BAILLY , Garde des Tableaux du Roi..
au Sallon du Louvre en 1761..
QUEL VEL fpectacle pompeux vient frapper nos regards
!
Quel triomphe eft offert à la docte Peinture !
Cent chef-d'oeuvres divers avec éclat épars ,
De lauriers immortels couronnent la Nature ,
Et femblent réunis pour la gloire des Arts.
II. Vol
A iij
1
16 MERCURE DE FRANCE .
Louis s'offre à mes yeux , Dieux ! quelle main
hardie
Transporte à l'avenir le Portrait de mon Roi
* Vanlo , cette heureuſe faillie ,
Ce fuccès étonnant qui n'étoit dû qu'à toi ,
Immortalife ton génie.
Ce n'étoit pas affez que le plus tendre amour
Dans le fond de nos coeurs eût gravé (on image ,
Il falloit expofer au jour
Un Monument qui fçût en être enfin le gage.
Séduit par cent morceaux rares & précieux
Dont le choix prèſqu'inestimable ,
Forme dans ce Palais un coup d'oeil admirables
Sur la Tour , fur Roflin on arrête les yeux :
2.
Ces Rigauds de nos jours , nés pour peindre les
Dieux ,
Triomphent , occupent la Scène;
Et rivaux fans diſſenfion ,
C'eſt à qui dans la route où la gloire les méne ,
Atteindra la perfection.
** Un fublime talent me rappelle à moi- même :
Admirons ! c'est ici qu'avec un goût extrême
Les Arts ont rapproché leurs chefs - d'oeuvres fçavans
;
*** Vanlo, Dumont , Reflout , Boucher , Peintres
d'Hiftoire ,
* Premier Peintre du Roi d'Espagne.
**
L'Hiftoire.
*** Carle Van-loo , célébre Peintred'Hiftoire.
OCTOBRE . 176 !. 7
Dont les noms ne fçauroient paffer qu'avec les
temps ,
S'éfforcent à l'envi d'obtenir la victoire.
Pierre dont le génie en tous lieux eft vanté ,
Marche d'un pas égal à l'Immortalité.
Le Dieu qui préfide au Parnaffe ,
Content de leurs fréquens fuccès ,
Près des Coypels , des Jouvenets
A déja défigné leur place.
+
En dépit de leurs Envieux ,
Je les vois couronnés par les mains de la Gloire.
Ainfi l'Artiſte vertueux
Verra de fon vivant refpecter fa mémoire.
Qu'apperçois -je ! ô prodige ! ô moment fortuné !
La Sculpture eft portée à ſon plus haut degré.
Lemoyne , Falconet , Vaffé , Mignot , Pigale ,
Nous l'offrent aujourd'hui dans toute fa vigueur }
Et l'Antiquité leur rivale
Reprend fous leur cifeau fa première fplendeur.
Parcourons ce charmant afyle.
Ici , plus d'une main habile
Prend , pour ſe diftinguer , des chemins différens.
II eft de ces heureux talens ,
Dont les yeux enchantés chériffent l'impofture.
Cochin , Cars, & le Bas, par leur préciſion ,
Du fage Connoiffeur , font l'admiration :
Vernet , Chardin , Machy , rivaux de la Nature ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Nous la préfentent dans fon beau:
Païfages , Animaux , Figure , Architecture ,
Tout s'anime fous leur pinceau .
D'une nature fimple , imitateur févére ,
Greufe fait dans un goût nouveau ,
Saifir l'art de furprendre , & le fecret de plaire.
Pour rendre à l'avenir les faits les plus brillans.
Et confacrer ton augufte mémoire ,
Dit , à Louis , la Mufe de l'Hiftoire ,
Minerve a fçu former ces hommes excellens 3
Ils vont me feconder dans un fi noble Ouvrages
Tandis que j'écrirai tes exploits glorieux ,
Leur fublime crayon en tracera l'image ;
J'enchanterai les coeurs , ils charmeront les yeux.
BAILLY , Garde des Tableaux du Roi..
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3752
p. 56-57
AUTRE.
Début :
Je dérive d'un mot Latin, [...]
Mots clefs :
Inscription
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
J.J ■ dérive d'un mot Latin',
It fuis du genre féminin 3-
Souvent je prêté mon office ,
A qui veut entrer au ſervice ,
Ou bien dans quelque Corps. Onze pieds font
mon tout.
Dans vingt & huit rapports , on me verra partour.
D'abord on trouvera , fi l'on me décompose ,
Un mot fort ufité , qui ſouvent en impoſe ;
Un des Confuls Romains , qui vainquit tant de fois
Les Celtibériens & les Carthaginois.
Un métal précieux que tout le monde envie ;
Un animal groffier , très - utile à la vie ;
L'ornement de celui , dont la néceffité ,
NOVEMBRE . 1761. 57
Va de pair avec la Beauté ;
Une machine d'Hydraulique ;
Ce qui provient de la Mufique ;
Ce qu'aiment les enfans ; ce que craint un vaiffeau
;
Un Infecte fubtil qui pénétre la peau ;
Un grand arbre ; une plante ; & même une rivière
;
La Fille d'Inachus ; des Dieux la Meſſagère ,
Ou bien encor le nom d'une certaine fleur ,
Qui fuivant les pays prend une autre couleur ;
De plus , un lieu de force ; un Fort en Italie ;
Un Inftrument de chaffe; un fameux Mont d'Afie ;
Un fruit qu'on va chercher dans un autre climat 3
Ce que produit la voix ; le nom d'un Potentat ;
L'éffence d'un Mortel , ce qui le conftitue ;
Une piéce aux échecs qui lentement remue ; -
Un oifeau très léger , ou la punition
D'un petit Écolier qui dit mal fa leçon ; `
Le rôle d'un Acteur dans une Comédie ;
Enfin ce qui fait voir qu'une phrafe eſt finie . -
Par M. Le Chevalier de Ch ... Enfeigne
de Vaiffeau , à Breſt.
J.J ■ dérive d'un mot Latin',
It fuis du genre féminin 3-
Souvent je prêté mon office ,
A qui veut entrer au ſervice ,
Ou bien dans quelque Corps. Onze pieds font
mon tout.
Dans vingt & huit rapports , on me verra partour.
D'abord on trouvera , fi l'on me décompose ,
Un mot fort ufité , qui ſouvent en impoſe ;
Un des Confuls Romains , qui vainquit tant de fois
Les Celtibériens & les Carthaginois.
Un métal précieux que tout le monde envie ;
Un animal groffier , très - utile à la vie ;
L'ornement de celui , dont la néceffité ,
NOVEMBRE . 1761. 57
Va de pair avec la Beauté ;
Une machine d'Hydraulique ;
Ce qui provient de la Mufique ;
Ce qu'aiment les enfans ; ce que craint un vaiffeau
;
Un Infecte fubtil qui pénétre la peau ;
Un grand arbre ; une plante ; & même une rivière
;
La Fille d'Inachus ; des Dieux la Meſſagère ,
Ou bien encor le nom d'une certaine fleur ,
Qui fuivant les pays prend une autre couleur ;
De plus , un lieu de force ; un Fort en Italie ;
Un Inftrument de chaffe; un fameux Mont d'Afie ;
Un fruit qu'on va chercher dans un autre climat 3
Ce que produit la voix ; le nom d'un Potentat ;
L'éffence d'un Mortel , ce qui le conftitue ;
Une piéce aux échecs qui lentement remue ; -
Un oifeau très léger , ou la punition
D'un petit Écolier qui dit mal fa leçon ; `
Le rôle d'un Acteur dans une Comédie ;
Enfin ce qui fait voir qu'une phrafe eſt finie . -
Par M. Le Chevalier de Ch ... Enfeigne
de Vaiffeau , à Breſt.
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3754
p. 69
LOGOGRYPHE.
Début :
Zélé pour tout devoir qu'impose la valeur, [...]
Mots clefs :
Mousquetaire
3755
p. 60-61
LOGOGRYPHE.
Début :
Mon habit bleu très-souvent tient du verd. [...]
Mots clefs :
Couperose
3757
p. 62-63
AUTRE.
Début :
De grandeur & d'éclat monument admirable, [...]
Mots clefs :
Versailles
3758
p. 59
LOGOGRYPHE. A Madame le ..... du Trésor Royal.
Début :
Sans pouvoir m'exprimer j'exprime quelque chose : [...]
Mots clefs :
Charmante
3762
p. 132-152
RÉPONSE de M. d'ALEMBERT à une Lettre imprimée de M. RAMEAU.
Début :
CEUX qui auront lu, Monsieur, mes Elemens de Musique, sur lesquels vous [...]
Mots clefs :
Accord, Musique, Proportions, Harmonie, Mélodie, Théorie, Proportion géométrique, Rapports géométriques, Mode, Mode mineur, Accords fondamentaux, Basse fondamentale, Encyclopédie, Principes mathématiques, Académie des sciences
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE de M. d'ALEMBERT à une Lettre imprimée de M. RAMEAU.
REPONSE de M. d'ALEM BERT
à une Lettre imprimée de M.
PAMEAU ( a ).
CFUX EUX qui auront lu , Monfieur , mes
Elemens de Mufique , fur lefquels vous
m'avez autrefois témoigné publiquément
votre reconnoiffance dans les termes
(a ) Cetre Lettre , qui a pour objet la critique
des articles FONDAMENTAL & GAMME de l'Encyclopédie
, par M d'Alembert , a paru en mème
temps que le Code de Mufique de M. Rameau.
MAR S. 1762. 133
les plus flateurs (b) , feront un peu furpris
que je fois forcé de me défendre aujourd'hui
contre vous- même. Cela me fera fi
facile, que j'ailong- tems balancé fije prendrois
ce parti , & que je ne m'y ferois jamais
déterminé fans l'attachement que
j'ai pour vous , & fans le defir que vous
marquez d'une réponse de ma part . Je lat
diviferai en plufieurs articles , relatifs aux
différens points fur lefquels vous m'attaquez
.
I. Non , Monfieur , l'Académie des
Sciences n'a point été compromife , com-.
me vous le prétendez , en approuvant ,
d'après mon rapport , les recherches vrai-
(b) Voyez le Mercure de Mai 1752 ; M. Rameau
s'y exprime ainfi , avec beaucoup d'éloges
que je fupprime : M. d'Alembert ... a cherché
dans mes Ouvrages ... des vérités a fimplifier ,
rendre plus familieres , plus luminenfes , & par
conféquent plus utiles au grand nombre ... Il n'a
pas dédaigné de fe mettre à la portée même des Enfans
... Enfin il m'a donné la confolation de voir
ajouter à la folidité de mes principes une fimplicité .
dont je lesfentois fufceptibles , mais que je ne leur
aurois donnée qu'avec beaucoup plus de peine , &
peut-être moins heureufement quelui ... Les fciences
& les arts ... hateroient réciproquement leurs
progrès , fi les Auteurs préférant l'intérêt de la vérité
à celui de l'amour-propre , les uns avoient la modeftie
d'accepter des fecours , les autres la générofité
d'en offrir. མ
134 MERCURE DE FRANCE.
ment neuves & utiles dont la théorie de
votre Art vous eft redevable ; mais elle
n'a point approuvé , & n'approuvera jamais
les efforts que vous avez faits depuis
, pour trouver le principe de la géométrie
dans le corps fonore.
Ce n'eft pas ma faute , fi vous n'êtes
pas encore défabufé des idées plus que
fingulières que vous avez fur ce fujet ,
& auxquelles vous convenez que je me
fuis conftamment oppofé. Le corps fonore
ne nous donne & ne peut nous donner
par lui-même aucune idée des proportions.
1 °. Parce que de votre propre aveu
(c ) on n'y entend point les Octaves ,
du fon fondamental 1 ; 2 °. parce qu'on
entend encore moins les fons des multiples
3 & 5 , qui ne font , felon vousmême
, que frémir fans réfonner ; 3 ° .
( & c'eft ici la raifon principale ) parce
que , quand on entendroit ces octaves
& ces fons des multiples ,le fens de l'ouie
ne peut en aucune manière nous donner
la notion de rapport & de proportion ,
que nous ne pouvons acquérir que par
la vue & par le toucher. Pour avoir une
idée nette des proportions & des rapy
(c) Voyez la Lettre de M. Rameau à M. Euler
fur l'identité des octaves.
MARS. 1762 . 135
,
ports , il eft néceffaire de comparer les
corps par ces deux derniers fens ; la perception
des fons n'y contribue abfolument
en rien , n'y ajoute rien , y eft totalement
étrangère . Pour tout dire en
un mot quand les hommes feroient
fourds , il n'y en auroit pas moins pour
eux , des rapports , des proportions, une
géométrie. En voila , Monfieur , plus
qu'il n'en faut fur ce fujet ; & les Mathématiciens
trouveront à coup
j'en ai encore trop dit.
sûr que
II . En comparant les fons à leur baffe
fondamentale , dont la découverte vous
eft due , Monfieur , vous avez donné
les moyens de fixer d'une manière plus
sûre & plus lumineufe les rapports de's
fons dans les différens genres de Mufi
que ; & c'est en ce fens que la Mufique
eft devenue par votre travail une fcience
plus géométrique , & à laquelle les principes
mathématiques peuvent être appli
qués avec une utilité plus réelle & plus
fenfible qu'ils ne l'ont étéjufqu'ici. Voilà
, Monfieur , ce que l'Académie a
prononcé d'après mon rapport ; mais
ne donnez pas à ces paroles une exten
fion qu'elles n'ont pas , & que cette
Compagnie défavoueroit , ou plutôt
qu'elle n'auroit pas befoin de délavouer.
136 MERCURE DE FRANCE :
La confidération des rapports eft
fans doute néceffaire à quelques égards
dans la Mufique pour la comparaifon
des fons entr'eux ; j'ai fait ufage moimême
des rapports , dans lathéorie du
tempérament & de l'altération des intervalles
; & je n'ai jamais rien avancé
de contraire à cet ufage ; j'ai même dit
expreffément dans l'endroit de l'Encyclopédie
que vous attaquez , que le calcul
( qui n'eft ( d ) autre chofe que l'art
de combiner & de trouver les rapports)
eft utile pour l'intelligence de certains
points de la théorie comme des rapports
entre les tons de la gamme & du tempérament
; mais j'ai dit au même endroit , &
s'il en eft befoin , je le répéte , que la
confidération des rapports eft illufoire
pour rendre raifon du plaifir que la Mufique
nous caufe. On peut en voir les
preuves , ( quoique fommairement expofées
) dans le Difcours préliminairę
qui eft à la tête de la nouvelle Edition
de mes Elémens de Mufique.
3
暑A l'égard des proportions, il eft certain
1 ° . que les proportions arithmétiques &
harmoniques , fi feuvent & fi gratuitement
employées par vous , font entiére-
( d ) Pag. 62. tom. VII.
MARS. 1762. 137
ment étrangeres , & par conféquent inutiles
à l'art mufical ; auffi n'en ai - je fait
abfolument aucun ufage dans mes Elémens
, quoique j'y rende raifon des mémes
faits pour l'explication defquels vous
avez eu recours à ces proportions .
2º. On peut même fe paffer de la théorie
des proportions géométriques dans les
cas où la confidération des rapports géométriques
eft utile , c'eft-à-dire dans la
comparaifon des fons entr'eux ; la notion
de rapport qui eft moins compofée que
celle de proportion (e) , eft alors fuffifante
pour l'objet qu'on fe propofe , & vous
pouvez voir en effet , Monfieur , que
dans mes Elémens je n'ai eu befoin que
de la théorie des rapports fans avoir recours
à celle des proportions ; par la raifon
que j'ai cherché à fimplifier la théorie
le plus qu'il m'a été poffible , & à
n'emprunter du calcul que les notions les
plus indifpenfables.
Néanmoins dans les points de la théo
rie où la confidération des rapports géo-
(e ) Proportion géométrique eft une égalité entre
deux rapports géométriques ; rapport géométrique
eft la maniere dont une quantité en contient une
autre ; ainfi l'idee de proportion renferme au moins
trois quantités , au lieu que l'idée de rapport n'en
renferme que deux.
138 MERCURE DE FRANCE.
métriques doit être employée , je n'empêcherai
pas qu'on ne faffe auffi ufage
( quoique fans néceffité abfolue ) de la
théorie des proportions géométriques ;
mais à condition qu'on n'étendra pas ,
comme vous l'avez fait , la confidération
des proportions à d'autres objets , où elle
eft abfolument déplacée. C'eft cet abus
des proportions que j'avois principalement
en vue , comme il eft aifé de voir ,
pag. 62 du VII . vol. de l'Encyclopédie ,
quand j'ai dit que la confidération des
proportions géométriques , arithmétiques
& harmoniques , eft illufoire dans la
théorie de l'art mufical.
III . Votre Lettre me raffureroit , s'il
étoit néceffaire , fur la vérité de cette
affertion ; déjà vous convenez aujourd'hui
que vous avez employé les proportions
affez mal-à-propos , ( ce font
vos propres termes ) pour expliquer la
diffonance ; avec un peu de réflexion
vous conviendrez de même que vous
auriez pu vous en paffer dans l'explication
d'un grand nombre d'autres faits ;
comme je m'en fuis paffé dans mes Eléquoique
rédigés d'après vos principes
, mais à la vérité d'après vos principes
fimplifiés , dégagés de tout alliage,
& réduits à ce qu'ils contiennent felon
MARS. 1762. 139
moi , d'éffentiel & de vraiment folide.
J'ai donné dans cette nouvelle édition
, une manière très-fimple d'expliquer
le Mode mineur , fans avoir befoin
dufrémiffement des multiples , que
vous aviez employé jufqu'ici pour trou
ver l'origine de ce Mode ; vous dites
aujourd'hui que vous n'avez propofé
cette origine que comme indice ; & vous
prétendez dans votre Lettre en donner
une autre où j'avoue que je ne comprends
rien ; je ne fçais ce que c'eſt
qu'un principe qui s'en repofe fur fes
premiers produits , qui donne à les
premiers droits en harmonie, de forte que.
ce fe rend l'arbitre de la différence des
deux genres. Le langage des fciences ,
Monfieur , doit être plus fimple , plus
clair & plus précis. Celui que vous y
fubftituez ne peut je crois être goûté,
ou du moins célébré que par un feul
Ecrivain ; je veux parler d'un Journalifte
qui n'a pas la plus légère teinture ni
de mufique , ni de calcul , ni de beaucoup
d'autres chofes dont il décide , &
qui en attendant a déja prononcé ( à la
vérité tout feul ) que vous aviez raifon
contre moi.
IV. Vous faites dans votre Lettre de
140 MERCURE DE FRANCE .
nouveaux éfforts pour expliquer com
ment l'échelle diatonique du mode mineur
de la en defcendant , n'a ni diezes
ni bémols , quoiqu'elle ait deux diezes
en montant ; vous aviez dit dans votre
Mémoire préſenté à l'Académie , page
77, qu'il n'y avoit qu'unfeul moyen de
conferver en defcendant l'impreffion du
Mode mineur, fçavoir d'exclure fol de
l'harmonie , & de l'employerfimplement
pour le goût du chant. J'avois fuivi cette
idée , comme vous le pouvez voir à la
fin du chap. IX de la première Partie de
mes Elémens ; ce n'eft pas qu'elle ne
me paroiffe laiffer quelque chofe à defirer
, comme vous le pouvez voir encoré
par la note que j'ai ajoutée au même
endroit. Aujourd'hui vous femblez
abandonner cette explication , pour y
en fubftituer une autre qui fatisfera encore
moins les Philofophes ; vous faites
porter au fi de la baffe fondamentale
un fauffe quinte fa , parce que la fauſſe
quinte , dites-vous , eft prefcrite par l'ordre
même du même Mode. Mais on vous
demandera en premier lieu , pourquoi
l'ordre du Mode feroit- il troublé , fi on
mettoit en defcendant unfa dieze ? Ce
fa dieze ne fait que l'intervalle d'un fémiMARS.
1762. 141
ton avec le fol précédent , & celui d'un
ton avec le mi fuivant ; ainfi il n'y a
point de faut dans l'échelle , puifqu'il ne
s'y trouve point d'intervalle plus grand
que le ton. 2° . Pourquoi l'ordre du Mode
demande-t- il felon vous un fa naturel ,
puifque l'ordre du Mode , dans vos prin
cipes , n'eft déterminé que par la baffe
fondamentale , & que jamais la baffe
fondamentale primitive , ( tirée de la
réfonnance du corps fonore ) ne peut,
donner dans fon accord une fauffe
quinte ?
י י ז
ces
Permettez- moi d'ajouter une réfléxion
que prouvent , Monfieur
variations de votre part , dans la mar
nière d'expliquer le fait dont il s'agit &
quelques autres , finon que le principe.
de la baffe fondamentale ne vous a pas
toujours paru également lumineux à
vous-même , dans les différentes applications
que vous en avez faires ? Soyez
de bonne - foi là- deffus ou permettez
que d'autres le foient ; il vous, reftera
toujours affez de gloire dans l'ufage
que vous avez fait le premier de cette
bafe fondamentale pour éclaircir &
pour fimplifier la théorie & la pratique
de votre Art. 15 (1 )
V. Vous m'accufez fans fondement
142 MERCURE DE FRANCE .
*
d'avoir attribué l'accord de fixtefuperflue
, aux feuls Italiens. Je ne leur en ai
pas même attribué l'invention , ( comme
vous le prétendez ) parce que je n'en
ai point de preuves fuffifantes. J'ai dit
expreffément que vous aviez employé
cet accord dans vos Ouvrages ; mais j'ai
dit auffi , & cela eft vrai ) qu'il eft
pratiqué furtout par les Italiens ; c'eft
pour cela qu'on l'a nommé accord de
fixte Italienne. J'ai ajouté que cet accord
, pratiqué par vous-même
point que je fache , de baffe fondamentale
dans vos principes (f) ; vous
me répondez là-deffus des chofes où je
ne puis rien entendre , fi ce n'eft que
vous convenez que cet accord n'a point
en effet de pareille, baffe ; il eft vrai que
pour lever la difficulté , vous dites que
cet accord n'en eft pas un ; quel eft- il
n'a
(f)Un favant Italien , homme de beaucong
d'efprit , auffi verfé dans la Mufique & dans les
fciences exactes , que dans celles du Gouverne
ment , & qui occupe aujourd'hui avec la plus
grande diftinction la première place dans la Répu
biique , eft le premier qui m'ait fait cette objection
fur l'accord de fixte fuperflue , dès l'année
1752 où parut la première édition de mesElémens
de Mufique. Je ne pus alors trouver de réponſe à
l'objection , & depuis j'en ai cherché une inutile
ment.
MARS. 1762.
143
7
,
donc ? & pouvez-vous croire que perfonne
fe paye de cette défaite , lorfque
vous donnez une baffe fondamentale à
tous les autres accords ? Choififfez donc
ou de ranger , comme je l'ai fait cet
accord parmi les accords fondamentaux
, ( ce qui paroît d'autant plus indifpenfable
que vous-même vous n'attribuez
point à cet accord de renversement
poffible ) ; ou de convenir que la
baffe
fondamentale ne fatisfait point à
tout, puifqu'il y a un accord qui , felon
vous-même , n'a point de baffe fondamentale
. Ce petit inconvénient &
3 quelques autres moins confidérables
n'empêcheront
pas cette baffe d'être le
principe de l'harmonie & de la mélodie ,
comme le fyftême de la gravitation eſt
le principe de l'Aftronomie phyfique
quoique ce fyftême ne rende pas raifon
de tous les phénomènes qu'on obferve
dans le mouvement des corps céleftes.
A cette occafion vous accufez M ,
Rouffeau d'avoir affigné à l'accord de
quinte fuperflue des renverfemens , y
compris la note furnuméraire, Je ne
fais quel fondement peut avoir cette
imputation , car M. Rouffeau a dit expreffément
au mot ACCORD de l'En144
MERCURE DE FRANCE .
cyclopédie , en parlant de l'accord de
quinte fuperflue , que cet accord nefe
renverfe point , & il en donne les raifons
.
VI. C'eft une erreur , fi on vous en
croit , d'avoir dit , comme je l'ai fait
qu'il y a dix accords fondamentaux
lorfqu'il n'y en a , felon vous , que deux,
Ce langage me furprend , & je ne puis
croire que vous me faffiez férieufement
une pareille objection. J'appelle avec
vous accordsfondamentaux , ceux qui
peuvent fe trouver dans la baffe fondamentale
, & que vous y admettez vousmême
, Or ces accords Monfieur
vous le fçavez mieux que moi , font :
1°. L'accord parfait , majeur ou mineur
, ce qui fait deux.
2º. L'accord de dominante tonique
comme folfi réfa compofé d'une tierce
majeure fuivie de deux tierces mineures .
3. Les accords de dominante fimple
qui font au nombre de trois , celui qui
eft formé d'une tierce majeure entre
deux mineures , comme ré fa la ut ;
celui qui eft formé d'une tierce mineure
entre deux majeures , comme ut mifol
fi ; celui qui eft formé de deux tierces
mineures fuivies d'une tierce majeure ,
comme firéfa la.
4°.
MARS. 1762. 145
4°. L'accord de feptiéme diminuée
qui quoique dérivé de l'accord de dominante
& de fous -dominante du mode
mineur eft employé par vous - même
dans la baffe fondamentale.
5º. L'accord de grande fixte ou de
fous dominante , dont la fixte est toujours
majeure & la tierce majeure ou
mineure fuivant le Mode , ce qui fait
deux .
Comptez maintenant , Monfieur , &
vous trouverez neuf accords , qui de
votre propre aveu , peuvent être employés
dans la baffe fondamentale ; ajoutez
ici l'accord de fixte fuperflue qui ne
peut avoir de baffe fondamentale que
lui-même , ou qui du moins doit en
avoir une différente des neuf accords
nommés ci-deffus , & vous aurez dix
accords fondamentaux .
·
Il n'y a , dites-vous , que deux accords
fondamentaux. 1 °. Selon vous même
il y en auroit au moins trois ; l'accord
parfait , celui de feptiéme , & celui
de grande fixte ; & ne dites pas que ce
dernier eft dérivé de l'accord de feptiéme
; car dans vos propres principes ,
cette baffe fondamentale ut fa ut , dans
laquelle ut eft tonique & fa fous- dominante
, ne peut être changée en celle-ci
G
146 MERCURE DE FRANCE .
que
,
ut ré it , dans laquelle ut feroit tonique
, & ré dominante fimple. Il est vrai
dans quelques-uns de vos ouvrages,
vous avez paru dériver l'accord de fousdominante
, ou de grandefixte fa la ut
ré , de l'accord de feptiéme ré fa la ut
tandis que dans d'autres endroits vous
paroiffez dériver ce dernier accord du
premier , & ce me femble avec beaucoup
plus de raifon . Peut-être vos idées
n'ont- elles été jamais bien arrêtées fur
ce fujet ; je crois les avoir développées
& fixées .
2º. En admettant comme il eft néceffaire
ces trois accords fondamentaux
, il faut ajouter qu'ils forment trois
genres , dont le premier & le troifiéme
ont chacun deux efpécès , & dont le
fecond en a cinq , & que toutes ces
efpéces par conféquent fort ellesmêmes
autant d'accords fondamentaux,
puifque la dénomination du genre
convient toujours à l'espéce. Il faut de
plus remarquer que l'accord de fixte
fuperflue forme une claffe ou un genre
à part , foit qu'on doive le regarder
comme un accord fondamental , foit
qu'on doive le regarder comme ne l'étant
point , & comme ayant une baffe
fondamentale encore ignorée ou incertaine,
MARS. 1762. 147
VII. Dans l'article FONDAMENTAL
de l'Encyclopédie,j'ai propofé un grand
nombre d'accords , jufqu'ici non pra-
-tiqués , & fur lefquels j'ai exhorté les
Muficiens à faire des expériences , perfuadé
que je fuis des progrès confidérafi
ceux
bles
que l'art
peut
faire
encore
,
1
qui le cultivent veulent bien ne s'entêter
d'aucun fyftême & ne fe laiffer captiver
par aucune routine ; le plus fimple
de ces accords , & celui qui renferme
le moins de diffonances , ou plutôt
qui n'en renferme proprement aucune ,
favoir ut mi folut , vous déplaît par
cette feule raiſon , que ut faiſant réfonner
fol naturel , ce fol naturel feroit
diffonance avec fol ; mais 19. ne
-devroit - on pas même rejetter d'après
un pareil principe l'accord de quinte
fuperflue ut mi fol fi ré qui eft pour-
- tant en ufage ? 20. Ne devroit-on pas
même rejetter l'accord parfait ut mi fol
ut ; car mi fait auffi réſonner fol * qui
forme une diffonance avec fol ? 3° . La
réponse à votre objection est bien facile
! c'eft que la note qui ne fait que
réſonner étant comme étouffée par celle
qui eft frappée réellement , n'a point
d'effet fenfible. Vous êtes convenu ,
Monfieur , dans plufieurs endroits de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
18
vos ouvrages , qu'il eft inutile de vous
rappeller,de ce pouvoir des harmoniques
pour étouffer les diffonances & pour
en diftraire l'oreille. Sur cela je renvoie
le Lecteur à la premiere partie de mes
Elémens , Chap VII , vers la fin , où je
ne parle que d'après vous.
En un mot , Monfieur , expliqueznous
1 °. pourquoi l'accord ut mifol
ut qui n'eft proprement que l'accord ut
mi fol & qui ne contient réellement
aucune diffonance , ne pourroit pas
être employé en certaines occafions ,
lorfqu'on emploie tous les jours l'accord
ut mi folfi ré, qui ajoute à l'accord
ut mi fol ou ut mi fol ut quatre diffonances
ut fi , ut ré , mi ré , fol ★ ré ?
2º, Pourquoi les accords que j'ai propofés
ou du moins quelques-uns de ces
accords ne pourroient pas être employés
malgré les diffonances qu'ils renferment
, lorfqu'on emploie tous les
jours en Mufique tant d'autres accords ,
comme les accords par fuppofition , où
les diffonances font fi multipliées ?
Pour moi , Monfieur , j'ofe croire que
l'Art ira peut-être un jour plus loin que
vous ne penfez. L'expérience m'a rendu
circonfpect fur les affertions en matière
de Mufique ; avant que d'avoir entendu
MARS. 1762: ·149
vos Opéras , je ne croyois pas qu'on pût
aller au- delà de Lully & de Campra ;
avant que d'avoir entendu la Mufique
des Italiens , je n'imaginois rien au -deffus
de la nôtre.
VIII. L'expérience de M. Tartini eft
atteſtée par d'autres perfonnes , qui même
lui en conteſtent la découverte ,comme
vous le verrez dans le Difcours préliminaire
de mes Elémens . Je l'ai d'ailleurs
faite moi-même à Lyon en 1756
avec plufieurs Muficiens habiles ; tous
ont reconnu le troifiéme fon dont il
s'agit ; on l'entend très- diftinctement
mais il faut pour en apprécier la valeur
des Artiſtes exercés ; & je crois qu'on
peut s'en rapporter fur cela à l'oreille
de M. Tartini , qui vaut bien celle d'un
autre.
Au refte quoique j'aie détaillé dans
l'Encyclopédie cette expérience comme
très-curieufe , & comme pouvant fervir
à la perfection de l'Art mufical , je n'en
ai tiré aucune conféquence contre vos
principes , auxquels en effet elle ne me.
paroît point contraire .
IX. C'eſt à la page 133 des Fêtes de
'Hymen , qu'il fe trouve plufieurs tierces
majeures de fuite ; 233 eft une faute
d'impreffion qu'il vous étoit aifé de cor-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
riger. On trouve en effet en cet endroit
deux parties à la tierce majeure l'une de
l'autre durant un grand nombre de mefures
. Niez-vous le fait ? En convenezvous
? C'est ce que je n'ai pu démêler
dans votre réponfe . Quelque parti que
vous preniez , il reftera toujours certain
que vous avez fait chanter deux parties
pendant plufieurs mefures à la tierce majeure
l'une de l'autre , quoique ces deux
tierces majeures de fuite foient interdites
par tous les Muficiens & par vous- même.
Je n'ai point prétendu blâmer cette licence
; j'en ai feulement fait mention ,
pour montrer combien les licences font
fréquentes en Mufique , & par conféquent
combien on doit être circonfpect
foit à les blâmer fans reftriction , foit à
préfcrire des nouveautés qui peuvent
paroître contraires aux régles reçues .
X. Il ne faut pas , Monfieur, confondre
ces deux propofitions : la baffe fondamentale
eft le principe de la mélodie ;
& l'harmonie Suggére la mélodie. Je
conviens avec vous de la premiere de
ces propofitions , prife dans ce fens ,
qu'il n'y a point de bonne mélodie qui
ne foit fufceptible d'une harmonie régulière
, & qui n'ait fon fondement dans
cette harmonie. A l'égard de la feconde
MARS. 1762.; 151
propofition , je n'ai rien décidé , & j'air
propofé des doutes que vous ne levez
pás en m'objectant les bornes de mon
expérience , & en convenant que la
mélodie eft ce qui frappe principalement
l'homme borné ; car fi la mélodie étoit
toujours fuggérée par l'harmonie , il
vous refteroit à expliquer , Monfieur ,
comment tant d'oreilles bornées , peu
fenfibles à l'harmonie faute d'ufage &
d'exercice , le font pourtant beaucoup à
la mélodie ; & comment des perfonnes
nées avec un goût naturel compofent
même des chants agréables , fans avoir
la moindre teinture d'harmonie . *****
Auffi convenez-vous enfin dans votre
lettre , & même comme d'une chofe
dont il ne faut pas douter , que la
mélodie fuggére la baffe fondamentale ,
( & par conféquent l'harmonie ) mais
vous ajoutez que c'eft avec des reftrictions
; fi c'eft là votte dernier avis , je
n'aurai pas de peine à m'y rendre ; car
j'ai moi-même reconnu & annoncé ces
reftrictions dans l'Article FONDAMENTAL
de l'Encyclopédie , pag. 60 & 61 ,
où je crois avoir expofé d'une maniere
affez exacte , d'après vos principes mê
mes , les droits mutuels & l'influence
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
réciproque que la mélodie & l'harmonie
ont l'une fur l'autre .
[
›
Je me flatte , Monfieur , d'avoir fuffifamment
fatisfait à vos critiques au
moins à celles que j'ai compriſes ; mais
je me flatte auffi de vous avoir donné
des preuves fuffifantes de complaifance
& d'attachement , en vous répondant
une fois , & je crois par-là m'être acquis
le droit de garder déformais le filence.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D'ALEMBERT.
N. B. Cette nouvelle édition , dont
on trouvera des exemplaires à Paris ,
chez Defaint & Saillant , & chez Duchefne
, eft augmentée , 1 °. d'un Difcours
préliminaire affez étendu fur la
Théorie de la Mufique. 2°. D'un grand
nombre de Notes nouvelles , miſes au
bas du Texte. 3 °. De plufieurs Additions
& améliorations dans le corps du Texte
même . 4°. De la Réponse d'une Lettre
de M. Rameau .
à une Lettre imprimée de M.
PAMEAU ( a ).
CFUX EUX qui auront lu , Monfieur , mes
Elemens de Mufique , fur lefquels vous
m'avez autrefois témoigné publiquément
votre reconnoiffance dans les termes
(a ) Cetre Lettre , qui a pour objet la critique
des articles FONDAMENTAL & GAMME de l'Encyclopédie
, par M d'Alembert , a paru en mème
temps que le Code de Mufique de M. Rameau.
MAR S. 1762. 133
les plus flateurs (b) , feront un peu furpris
que je fois forcé de me défendre aujourd'hui
contre vous- même. Cela me fera fi
facile, que j'ailong- tems balancé fije prendrois
ce parti , & que je ne m'y ferois jamais
déterminé fans l'attachement que
j'ai pour vous , & fans le defir que vous
marquez d'une réponse de ma part . Je lat
diviferai en plufieurs articles , relatifs aux
différens points fur lefquels vous m'attaquez
.
I. Non , Monfieur , l'Académie des
Sciences n'a point été compromife , com-.
me vous le prétendez , en approuvant ,
d'après mon rapport , les recherches vrai-
(b) Voyez le Mercure de Mai 1752 ; M. Rameau
s'y exprime ainfi , avec beaucoup d'éloges
que je fupprime : M. d'Alembert ... a cherché
dans mes Ouvrages ... des vérités a fimplifier ,
rendre plus familieres , plus luminenfes , & par
conféquent plus utiles au grand nombre ... Il n'a
pas dédaigné de fe mettre à la portée même des Enfans
... Enfin il m'a donné la confolation de voir
ajouter à la folidité de mes principes une fimplicité .
dont je lesfentois fufceptibles , mais que je ne leur
aurois donnée qu'avec beaucoup plus de peine , &
peut-être moins heureufement quelui ... Les fciences
& les arts ... hateroient réciproquement leurs
progrès , fi les Auteurs préférant l'intérêt de la vérité
à celui de l'amour-propre , les uns avoient la modeftie
d'accepter des fecours , les autres la générofité
d'en offrir. མ
134 MERCURE DE FRANCE.
ment neuves & utiles dont la théorie de
votre Art vous eft redevable ; mais elle
n'a point approuvé , & n'approuvera jamais
les efforts que vous avez faits depuis
, pour trouver le principe de la géométrie
dans le corps fonore.
Ce n'eft pas ma faute , fi vous n'êtes
pas encore défabufé des idées plus que
fingulières que vous avez fur ce fujet ,
& auxquelles vous convenez que je me
fuis conftamment oppofé. Le corps fonore
ne nous donne & ne peut nous donner
par lui-même aucune idée des proportions.
1 °. Parce que de votre propre aveu
(c ) on n'y entend point les Octaves ,
du fon fondamental 1 ; 2 °. parce qu'on
entend encore moins les fons des multiples
3 & 5 , qui ne font , felon vousmême
, que frémir fans réfonner ; 3 ° .
( & c'eft ici la raifon principale ) parce
que , quand on entendroit ces octaves
& ces fons des multiples ,le fens de l'ouie
ne peut en aucune manière nous donner
la notion de rapport & de proportion ,
que nous ne pouvons acquérir que par
la vue & par le toucher. Pour avoir une
idée nette des proportions & des rapy
(c) Voyez la Lettre de M. Rameau à M. Euler
fur l'identité des octaves.
MARS. 1762 . 135
,
ports , il eft néceffaire de comparer les
corps par ces deux derniers fens ; la perception
des fons n'y contribue abfolument
en rien , n'y ajoute rien , y eft totalement
étrangère . Pour tout dire en
un mot quand les hommes feroient
fourds , il n'y en auroit pas moins pour
eux , des rapports , des proportions, une
géométrie. En voila , Monfieur , plus
qu'il n'en faut fur ce fujet ; & les Mathématiciens
trouveront à coup
j'en ai encore trop dit.
sûr que
II . En comparant les fons à leur baffe
fondamentale , dont la découverte vous
eft due , Monfieur , vous avez donné
les moyens de fixer d'une manière plus
sûre & plus lumineufe les rapports de's
fons dans les différens genres de Mufi
que ; & c'est en ce fens que la Mufique
eft devenue par votre travail une fcience
plus géométrique , & à laquelle les principes
mathématiques peuvent être appli
qués avec une utilité plus réelle & plus
fenfible qu'ils ne l'ont étéjufqu'ici. Voilà
, Monfieur , ce que l'Académie a
prononcé d'après mon rapport ; mais
ne donnez pas à ces paroles une exten
fion qu'elles n'ont pas , & que cette
Compagnie défavoueroit , ou plutôt
qu'elle n'auroit pas befoin de délavouer.
136 MERCURE DE FRANCE :
La confidération des rapports eft
fans doute néceffaire à quelques égards
dans la Mufique pour la comparaifon
des fons entr'eux ; j'ai fait ufage moimême
des rapports , dans lathéorie du
tempérament & de l'altération des intervalles
; & je n'ai jamais rien avancé
de contraire à cet ufage ; j'ai même dit
expreffément dans l'endroit de l'Encyclopédie
que vous attaquez , que le calcul
( qui n'eft ( d ) autre chofe que l'art
de combiner & de trouver les rapports)
eft utile pour l'intelligence de certains
points de la théorie comme des rapports
entre les tons de la gamme & du tempérament
; mais j'ai dit au même endroit , &
s'il en eft befoin , je le répéte , que la
confidération des rapports eft illufoire
pour rendre raifon du plaifir que la Mufique
nous caufe. On peut en voir les
preuves , ( quoique fommairement expofées
) dans le Difcours préliminairę
qui eft à la tête de la nouvelle Edition
de mes Elémens de Mufique.
3
暑A l'égard des proportions, il eft certain
1 ° . que les proportions arithmétiques &
harmoniques , fi feuvent & fi gratuitement
employées par vous , font entiére-
( d ) Pag. 62. tom. VII.
MARS. 1762. 137
ment étrangeres , & par conféquent inutiles
à l'art mufical ; auffi n'en ai - je fait
abfolument aucun ufage dans mes Elémens
, quoique j'y rende raifon des mémes
faits pour l'explication defquels vous
avez eu recours à ces proportions .
2º. On peut même fe paffer de la théorie
des proportions géométriques dans les
cas où la confidération des rapports géométriques
eft utile , c'eft-à-dire dans la
comparaifon des fons entr'eux ; la notion
de rapport qui eft moins compofée que
celle de proportion (e) , eft alors fuffifante
pour l'objet qu'on fe propofe , & vous
pouvez voir en effet , Monfieur , que
dans mes Elémens je n'ai eu befoin que
de la théorie des rapports fans avoir recours
à celle des proportions ; par la raifon
que j'ai cherché à fimplifier la théorie
le plus qu'il m'a été poffible , & à
n'emprunter du calcul que les notions les
plus indifpenfables.
Néanmoins dans les points de la théo
rie où la confidération des rapports géo-
(e ) Proportion géométrique eft une égalité entre
deux rapports géométriques ; rapport géométrique
eft la maniere dont une quantité en contient une
autre ; ainfi l'idee de proportion renferme au moins
trois quantités , au lieu que l'idée de rapport n'en
renferme que deux.
138 MERCURE DE FRANCE.
métriques doit être employée , je n'empêcherai
pas qu'on ne faffe auffi ufage
( quoique fans néceffité abfolue ) de la
théorie des proportions géométriques ;
mais à condition qu'on n'étendra pas ,
comme vous l'avez fait , la confidération
des proportions à d'autres objets , où elle
eft abfolument déplacée. C'eft cet abus
des proportions que j'avois principalement
en vue , comme il eft aifé de voir ,
pag. 62 du VII . vol. de l'Encyclopédie ,
quand j'ai dit que la confidération des
proportions géométriques , arithmétiques
& harmoniques , eft illufoire dans la
théorie de l'art mufical.
III . Votre Lettre me raffureroit , s'il
étoit néceffaire , fur la vérité de cette
affertion ; déjà vous convenez aujourd'hui
que vous avez employé les proportions
affez mal-à-propos , ( ce font
vos propres termes ) pour expliquer la
diffonance ; avec un peu de réflexion
vous conviendrez de même que vous
auriez pu vous en paffer dans l'explication
d'un grand nombre d'autres faits ;
comme je m'en fuis paffé dans mes Eléquoique
rédigés d'après vos principes
, mais à la vérité d'après vos principes
fimplifiés , dégagés de tout alliage,
& réduits à ce qu'ils contiennent felon
MARS. 1762. 139
moi , d'éffentiel & de vraiment folide.
J'ai donné dans cette nouvelle édition
, une manière très-fimple d'expliquer
le Mode mineur , fans avoir befoin
dufrémiffement des multiples , que
vous aviez employé jufqu'ici pour trou
ver l'origine de ce Mode ; vous dites
aujourd'hui que vous n'avez propofé
cette origine que comme indice ; & vous
prétendez dans votre Lettre en donner
une autre où j'avoue que je ne comprends
rien ; je ne fçais ce que c'eſt
qu'un principe qui s'en repofe fur fes
premiers produits , qui donne à les
premiers droits en harmonie, de forte que.
ce fe rend l'arbitre de la différence des
deux genres. Le langage des fciences ,
Monfieur , doit être plus fimple , plus
clair & plus précis. Celui que vous y
fubftituez ne peut je crois être goûté,
ou du moins célébré que par un feul
Ecrivain ; je veux parler d'un Journalifte
qui n'a pas la plus légère teinture ni
de mufique , ni de calcul , ni de beaucoup
d'autres chofes dont il décide , &
qui en attendant a déja prononcé ( à la
vérité tout feul ) que vous aviez raifon
contre moi.
IV. Vous faites dans votre Lettre de
140 MERCURE DE FRANCE .
nouveaux éfforts pour expliquer com
ment l'échelle diatonique du mode mineur
de la en defcendant , n'a ni diezes
ni bémols , quoiqu'elle ait deux diezes
en montant ; vous aviez dit dans votre
Mémoire préſenté à l'Académie , page
77, qu'il n'y avoit qu'unfeul moyen de
conferver en defcendant l'impreffion du
Mode mineur, fçavoir d'exclure fol de
l'harmonie , & de l'employerfimplement
pour le goût du chant. J'avois fuivi cette
idée , comme vous le pouvez voir à la
fin du chap. IX de la première Partie de
mes Elémens ; ce n'eft pas qu'elle ne
me paroiffe laiffer quelque chofe à defirer
, comme vous le pouvez voir encoré
par la note que j'ai ajoutée au même
endroit. Aujourd'hui vous femblez
abandonner cette explication , pour y
en fubftituer une autre qui fatisfera encore
moins les Philofophes ; vous faites
porter au fi de la baffe fondamentale
un fauffe quinte fa , parce que la fauſſe
quinte , dites-vous , eft prefcrite par l'ordre
même du même Mode. Mais on vous
demandera en premier lieu , pourquoi
l'ordre du Mode feroit- il troublé , fi on
mettoit en defcendant unfa dieze ? Ce
fa dieze ne fait que l'intervalle d'un fémiMARS.
1762. 141
ton avec le fol précédent , & celui d'un
ton avec le mi fuivant ; ainfi il n'y a
point de faut dans l'échelle , puifqu'il ne
s'y trouve point d'intervalle plus grand
que le ton. 2° . Pourquoi l'ordre du Mode
demande-t- il felon vous un fa naturel ,
puifque l'ordre du Mode , dans vos prin
cipes , n'eft déterminé que par la baffe
fondamentale , & que jamais la baffe
fondamentale primitive , ( tirée de la
réfonnance du corps fonore ) ne peut,
donner dans fon accord une fauffe
quinte ?
י י ז
ces
Permettez- moi d'ajouter une réfléxion
que prouvent , Monfieur
variations de votre part , dans la mar
nière d'expliquer le fait dont il s'agit &
quelques autres , finon que le principe.
de la baffe fondamentale ne vous a pas
toujours paru également lumineux à
vous-même , dans les différentes applications
que vous en avez faires ? Soyez
de bonne - foi là- deffus ou permettez
que d'autres le foient ; il vous, reftera
toujours affez de gloire dans l'ufage
que vous avez fait le premier de cette
bafe fondamentale pour éclaircir &
pour fimplifier la théorie & la pratique
de votre Art. 15 (1 )
V. Vous m'accufez fans fondement
142 MERCURE DE FRANCE .
*
d'avoir attribué l'accord de fixtefuperflue
, aux feuls Italiens. Je ne leur en ai
pas même attribué l'invention , ( comme
vous le prétendez ) parce que je n'en
ai point de preuves fuffifantes. J'ai dit
expreffément que vous aviez employé
cet accord dans vos Ouvrages ; mais j'ai
dit auffi , & cela eft vrai ) qu'il eft
pratiqué furtout par les Italiens ; c'eft
pour cela qu'on l'a nommé accord de
fixte Italienne. J'ai ajouté que cet accord
, pratiqué par vous-même
point que je fache , de baffe fondamentale
dans vos principes (f) ; vous
me répondez là-deffus des chofes où je
ne puis rien entendre , fi ce n'eft que
vous convenez que cet accord n'a point
en effet de pareille, baffe ; il eft vrai que
pour lever la difficulté , vous dites que
cet accord n'en eft pas un ; quel eft- il
n'a
(f)Un favant Italien , homme de beaucong
d'efprit , auffi verfé dans la Mufique & dans les
fciences exactes , que dans celles du Gouverne
ment , & qui occupe aujourd'hui avec la plus
grande diftinction la première place dans la Répu
biique , eft le premier qui m'ait fait cette objection
fur l'accord de fixte fuperflue , dès l'année
1752 où parut la première édition de mesElémens
de Mufique. Je ne pus alors trouver de réponſe à
l'objection , & depuis j'en ai cherché une inutile
ment.
MARS. 1762.
143
7
,
donc ? & pouvez-vous croire que perfonne
fe paye de cette défaite , lorfque
vous donnez une baffe fondamentale à
tous les autres accords ? Choififfez donc
ou de ranger , comme je l'ai fait cet
accord parmi les accords fondamentaux
, ( ce qui paroît d'autant plus indifpenfable
que vous-même vous n'attribuez
point à cet accord de renversement
poffible ) ; ou de convenir que la
baffe
fondamentale ne fatisfait point à
tout, puifqu'il y a un accord qui , felon
vous-même , n'a point de baffe fondamentale
. Ce petit inconvénient &
3 quelques autres moins confidérables
n'empêcheront
pas cette baffe d'être le
principe de l'harmonie & de la mélodie ,
comme le fyftême de la gravitation eſt
le principe de l'Aftronomie phyfique
quoique ce fyftême ne rende pas raifon
de tous les phénomènes qu'on obferve
dans le mouvement des corps céleftes.
A cette occafion vous accufez M ,
Rouffeau d'avoir affigné à l'accord de
quinte fuperflue des renverfemens , y
compris la note furnuméraire, Je ne
fais quel fondement peut avoir cette
imputation , car M. Rouffeau a dit expreffément
au mot ACCORD de l'En144
MERCURE DE FRANCE .
cyclopédie , en parlant de l'accord de
quinte fuperflue , que cet accord nefe
renverfe point , & il en donne les raifons
.
VI. C'eft une erreur , fi on vous en
croit , d'avoir dit , comme je l'ai fait
qu'il y a dix accords fondamentaux
lorfqu'il n'y en a , felon vous , que deux,
Ce langage me furprend , & je ne puis
croire que vous me faffiez férieufement
une pareille objection. J'appelle avec
vous accordsfondamentaux , ceux qui
peuvent fe trouver dans la baffe fondamentale
, & que vous y admettez vousmême
, Or ces accords Monfieur
vous le fçavez mieux que moi , font :
1°. L'accord parfait , majeur ou mineur
, ce qui fait deux.
2º. L'accord de dominante tonique
comme folfi réfa compofé d'une tierce
majeure fuivie de deux tierces mineures .
3. Les accords de dominante fimple
qui font au nombre de trois , celui qui
eft formé d'une tierce majeure entre
deux mineures , comme ré fa la ut ;
celui qui eft formé d'une tierce mineure
entre deux majeures , comme ut mifol
fi ; celui qui eft formé de deux tierces
mineures fuivies d'une tierce majeure ,
comme firéfa la.
4°.
MARS. 1762. 145
4°. L'accord de feptiéme diminuée
qui quoique dérivé de l'accord de dominante
& de fous -dominante du mode
mineur eft employé par vous - même
dans la baffe fondamentale.
5º. L'accord de grande fixte ou de
fous dominante , dont la fixte est toujours
majeure & la tierce majeure ou
mineure fuivant le Mode , ce qui fait
deux .
Comptez maintenant , Monfieur , &
vous trouverez neuf accords , qui de
votre propre aveu , peuvent être employés
dans la baffe fondamentale ; ajoutez
ici l'accord de fixte fuperflue qui ne
peut avoir de baffe fondamentale que
lui-même , ou qui du moins doit en
avoir une différente des neuf accords
nommés ci-deffus , & vous aurez dix
accords fondamentaux .
·
Il n'y a , dites-vous , que deux accords
fondamentaux. 1 °. Selon vous même
il y en auroit au moins trois ; l'accord
parfait , celui de feptiéme , & celui
de grande fixte ; & ne dites pas que ce
dernier eft dérivé de l'accord de feptiéme
; car dans vos propres principes ,
cette baffe fondamentale ut fa ut , dans
laquelle ut eft tonique & fa fous- dominante
, ne peut être changée en celle-ci
G
146 MERCURE DE FRANCE .
que
,
ut ré it , dans laquelle ut feroit tonique
, & ré dominante fimple. Il est vrai
dans quelques-uns de vos ouvrages,
vous avez paru dériver l'accord de fousdominante
, ou de grandefixte fa la ut
ré , de l'accord de feptiéme ré fa la ut
tandis que dans d'autres endroits vous
paroiffez dériver ce dernier accord du
premier , & ce me femble avec beaucoup
plus de raifon . Peut-être vos idées
n'ont- elles été jamais bien arrêtées fur
ce fujet ; je crois les avoir développées
& fixées .
2º. En admettant comme il eft néceffaire
ces trois accords fondamentaux
, il faut ajouter qu'ils forment trois
genres , dont le premier & le troifiéme
ont chacun deux efpécès , & dont le
fecond en a cinq , & que toutes ces
efpéces par conféquent fort ellesmêmes
autant d'accords fondamentaux,
puifque la dénomination du genre
convient toujours à l'espéce. Il faut de
plus remarquer que l'accord de fixte
fuperflue forme une claffe ou un genre
à part , foit qu'on doive le regarder
comme un accord fondamental , foit
qu'on doive le regarder comme ne l'étant
point , & comme ayant une baffe
fondamentale encore ignorée ou incertaine,
MARS. 1762. 147
VII. Dans l'article FONDAMENTAL
de l'Encyclopédie,j'ai propofé un grand
nombre d'accords , jufqu'ici non pra-
-tiqués , & fur lefquels j'ai exhorté les
Muficiens à faire des expériences , perfuadé
que je fuis des progrès confidérafi
ceux
bles
que l'art
peut
faire
encore
,
1
qui le cultivent veulent bien ne s'entêter
d'aucun fyftême & ne fe laiffer captiver
par aucune routine ; le plus fimple
de ces accords , & celui qui renferme
le moins de diffonances , ou plutôt
qui n'en renferme proprement aucune ,
favoir ut mi folut , vous déplaît par
cette feule raiſon , que ut faiſant réfonner
fol naturel , ce fol naturel feroit
diffonance avec fol ; mais 19. ne
-devroit - on pas même rejetter d'après
un pareil principe l'accord de quinte
fuperflue ut mi fol fi ré qui eft pour-
- tant en ufage ? 20. Ne devroit-on pas
même rejetter l'accord parfait ut mi fol
ut ; car mi fait auffi réſonner fol * qui
forme une diffonance avec fol ? 3° . La
réponse à votre objection est bien facile
! c'eft que la note qui ne fait que
réſonner étant comme étouffée par celle
qui eft frappée réellement , n'a point
d'effet fenfible. Vous êtes convenu ,
Monfieur , dans plufieurs endroits de
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
18
vos ouvrages , qu'il eft inutile de vous
rappeller,de ce pouvoir des harmoniques
pour étouffer les diffonances & pour
en diftraire l'oreille. Sur cela je renvoie
le Lecteur à la premiere partie de mes
Elémens , Chap VII , vers la fin , où je
ne parle que d'après vous.
En un mot , Monfieur , expliqueznous
1 °. pourquoi l'accord ut mifol
ut qui n'eft proprement que l'accord ut
mi fol & qui ne contient réellement
aucune diffonance , ne pourroit pas
être employé en certaines occafions ,
lorfqu'on emploie tous les jours l'accord
ut mi folfi ré, qui ajoute à l'accord
ut mi fol ou ut mi fol ut quatre diffonances
ut fi , ut ré , mi ré , fol ★ ré ?
2º, Pourquoi les accords que j'ai propofés
ou du moins quelques-uns de ces
accords ne pourroient pas être employés
malgré les diffonances qu'ils renferment
, lorfqu'on emploie tous les
jours en Mufique tant d'autres accords ,
comme les accords par fuppofition , où
les diffonances font fi multipliées ?
Pour moi , Monfieur , j'ofe croire que
l'Art ira peut-être un jour plus loin que
vous ne penfez. L'expérience m'a rendu
circonfpect fur les affertions en matière
de Mufique ; avant que d'avoir entendu
MARS. 1762: ·149
vos Opéras , je ne croyois pas qu'on pût
aller au- delà de Lully & de Campra ;
avant que d'avoir entendu la Mufique
des Italiens , je n'imaginois rien au -deffus
de la nôtre.
VIII. L'expérience de M. Tartini eft
atteſtée par d'autres perfonnes , qui même
lui en conteſtent la découverte ,comme
vous le verrez dans le Difcours préliminaire
de mes Elémens . Je l'ai d'ailleurs
faite moi-même à Lyon en 1756
avec plufieurs Muficiens habiles ; tous
ont reconnu le troifiéme fon dont il
s'agit ; on l'entend très- diftinctement
mais il faut pour en apprécier la valeur
des Artiſtes exercés ; & je crois qu'on
peut s'en rapporter fur cela à l'oreille
de M. Tartini , qui vaut bien celle d'un
autre.
Au refte quoique j'aie détaillé dans
l'Encyclopédie cette expérience comme
très-curieufe , & comme pouvant fervir
à la perfection de l'Art mufical , je n'en
ai tiré aucune conféquence contre vos
principes , auxquels en effet elle ne me.
paroît point contraire .
IX. C'eſt à la page 133 des Fêtes de
'Hymen , qu'il fe trouve plufieurs tierces
majeures de fuite ; 233 eft une faute
d'impreffion qu'il vous étoit aifé de cor-
G iij
150 MERCURE DE FRANCE.
riger. On trouve en effet en cet endroit
deux parties à la tierce majeure l'une de
l'autre durant un grand nombre de mefures
. Niez-vous le fait ? En convenezvous
? C'est ce que je n'ai pu démêler
dans votre réponfe . Quelque parti que
vous preniez , il reftera toujours certain
que vous avez fait chanter deux parties
pendant plufieurs mefures à la tierce majeure
l'une de l'autre , quoique ces deux
tierces majeures de fuite foient interdites
par tous les Muficiens & par vous- même.
Je n'ai point prétendu blâmer cette licence
; j'en ai feulement fait mention ,
pour montrer combien les licences font
fréquentes en Mufique , & par conféquent
combien on doit être circonfpect
foit à les blâmer fans reftriction , foit à
préfcrire des nouveautés qui peuvent
paroître contraires aux régles reçues .
X. Il ne faut pas , Monfieur, confondre
ces deux propofitions : la baffe fondamentale
eft le principe de la mélodie ;
& l'harmonie Suggére la mélodie. Je
conviens avec vous de la premiere de
ces propofitions , prife dans ce fens ,
qu'il n'y a point de bonne mélodie qui
ne foit fufceptible d'une harmonie régulière
, & qui n'ait fon fondement dans
cette harmonie. A l'égard de la feconde
MARS. 1762.; 151
propofition , je n'ai rien décidé , & j'air
propofé des doutes que vous ne levez
pás en m'objectant les bornes de mon
expérience , & en convenant que la
mélodie eft ce qui frappe principalement
l'homme borné ; car fi la mélodie étoit
toujours fuggérée par l'harmonie , il
vous refteroit à expliquer , Monfieur ,
comment tant d'oreilles bornées , peu
fenfibles à l'harmonie faute d'ufage &
d'exercice , le font pourtant beaucoup à
la mélodie ; & comment des perfonnes
nées avec un goût naturel compofent
même des chants agréables , fans avoir
la moindre teinture d'harmonie . *****
Auffi convenez-vous enfin dans votre
lettre , & même comme d'une chofe
dont il ne faut pas douter , que la
mélodie fuggére la baffe fondamentale ,
( & par conféquent l'harmonie ) mais
vous ajoutez que c'eft avec des reftrictions
; fi c'eft là votte dernier avis , je
n'aurai pas de peine à m'y rendre ; car
j'ai moi-même reconnu & annoncé ces
reftrictions dans l'Article FONDAMENTAL
de l'Encyclopédie , pag. 60 & 61 ,
où je crois avoir expofé d'une maniere
affez exacte , d'après vos principes mê
mes , les droits mutuels & l'influence
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
réciproque que la mélodie & l'harmonie
ont l'une fur l'autre .
[
›
Je me flatte , Monfieur , d'avoir fuffifamment
fatisfait à vos critiques au
moins à celles que j'ai compriſes ; mais
je me flatte auffi de vous avoir donné
des preuves fuffifantes de complaifance
& d'attachement , en vous répondant
une fois , & je crois par-là m'être acquis
le droit de garder déformais le filence.
J'ai l'honneur d'être , & c.
D'ALEMBERT.
N. B. Cette nouvelle édition , dont
on trouvera des exemplaires à Paris ,
chez Defaint & Saillant , & chez Duchefne
, eft augmentée , 1 °. d'un Difcours
préliminaire affez étendu fur la
Théorie de la Mufique. 2°. D'un grand
nombre de Notes nouvelles , miſes au
bas du Texte. 3 °. De plufieurs Additions
& améliorations dans le corps du Texte
même . 4°. De la Réponse d'une Lettre
de M. Rameau .
Fermer
Résumé : RÉPONSE de M. d'ALEMBERT à une Lettre imprimée de M. RAMEAU.
Dans une lettre, M. d'Alembert répond à M. Pameau au sujet des articles 'FONDAMENTAL' et 'GAMME' de l'Encyclopédie. Il conteste l'approbation par l'Académie des Sciences des recherches de Pameau sur le principe géométrique dans le corps sonore, affirmant que les proportions doivent être perçues par la vue et le toucher. D'Alembert reconnaît les apports de Pameau à la géométrisation de la musique mais critique l'utilisation des proportions arithmétiques et harmoniques pour expliquer le plaisir musical. Il précise n'avoir pas utilisé ces proportions dans ses Éléments de Musique. Le débat entre les deux hommes porte sur les théories musicales et les proportions géométriques. D'Alembert préfère les rapports aux proportions pour leur simplicité et critique l'application excessive des proportions géométriques en musique. Il reproche à Pameau d'avoir mal utilisé les proportions pour expliquer la dissonance et d'avoir changé d'avis sur l'échelle diatonique du mode mineur. Concernant les accords musicaux, notamment l'accord de quarte superflue, d'Alembert propose deux solutions : reconnaître cet accord comme fondamental ou admettre que la basse fondamentale n'est pas universelle. Il réfute l'accusation d'avoir attribué l'accord de sixte ajoutée uniquement aux Italiens et énumère dix accords fondamentaux, contredisant l'affirmation qu'il n'en existe que deux. D'Alembert critique également l'aversion pour certains accords dissonants et mentionne des expériences musicales, comme celle de M. Tartini, pour illustrer la perception des harmoniques. Il distingue la base fondamentale de la mélodie de l'harmonie qui la suggère, tout en respectant les principes de son interlocuteur. Dans une lettre signée par D'Alembert, l'auteur exprime son désir de ne plus répondre aux questions posées, malgré ses précédentes démonstrations de complaisance et d'attachement. Il conclut en se disant honoré de cette correspondance. La lettre mentionne également la publication d'une nouvelle édition d'un ouvrage, disponible à Paris chez Defaint & Saillant et chez Duchefne, comprenant plusieurs ajouts et améliorations, notamment un discours préliminaire sur la théorie de la musique et une réponse à une lettre de M. Rameau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3764
p. 209
« JEAN JACQUES ROUSSEAU, Citoyen de Genéve, prie MM. les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs [...] »
Début :
JEAN JACQUES ROUSSEAU, Citoyen de Genéve, prie MM. les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs [...]
Mots clefs :
Lettres, Beaux esprits, Compliment
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texteReconnaissance textuelle : « JEAN JACQUES ROUSSEAU, Citoyen de Genéve, prie MM. les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs [...] »
JEAN JACQUES ROUSSEAU , Citoyen de Genève ,
prie MM . les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs
Ouvrages , furtout par la pofte , & Meffieurs les
Beaux- Efprits de ne lui plus écrire des Lettres de
compliment , même affranchies ; n'étant pas en
état de payer tant de ports , ni de répondre à taut
de Lettres.
prie MM . les Auteurs de ne plus lui envoyer leurs
Ouvrages , furtout par la pofte , & Meffieurs les
Beaux- Efprits de ne lui plus écrire des Lettres de
compliment , même affranchies ; n'étant pas en
état de payer tant de ports , ni de répondre à taut
de Lettres.
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3765
p. 5-15
ÉPITRE AUX MUSES.
Début :
DÉFENDEZ vos Autels, Muses, quittez les Cieux : [...]
Mots clefs :
Muses, Coeur, Nature, Moeurs, Fleurs, Vérité, Talent, Génie, Esprit, Univers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE AUX MUSES.
ÉPITRE AUX MUSES.
DEFEN ÉFENDEZ VOS Autels , Mufes , quittez les
Cieux :
Le front paré de fleurs , montrez- vous à nos yeux ,
Et telles , qu'aux beaux jours & de Rome & d'Athénes
,
Préparez aux Mortels , des plaifirs & des chaînes .
Entendez-vous ces cris fuperbes & jaloux ,
Qu'une fecte ennemie éléve contre vous.
II. Vol
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .”
Paroiffez , triomphez , confondez les outrages
D'un peuple de rivaux , d'un éffain de faux Sages,
Quoi , tandis qu'en fes champs l'auftère Germanie
Des accens de Haller répéte l'harmonie ,
Que Vienne & Coppenhague , en leurs remparts
fameux
Du Parnaſſe François ont adopté les Dieux ,
Tandis que parmi nous Voltaire vit encore ,
Que de fes nobles chants l'Humanité s'honore4" :
Mufes , le François feul ofe attaquer vos droits :
Ah! vos dignes ayeux plus fages autrefois ,
Comme un bienfait du Ciel attendri de leurs peines
,
Révéroient les bons Arts & les lettres humaines ,
Remplis d'un faint refpect, ils les nommoient ainfi .
Par d'utiles plaifirs leur courage adouci
Chérit bientôt des moeurs plus douces , plus faciles
,
La Décence & le Goût habiterent les Villes ;
Les Grâces triomphoient des antiques erreurs.
Muſes , tout fe ranime à vos accens vainqueurs ,
Et le Sentiment feul nous fait ce que nous fommes
:
Le compas à la main gouverne- t- on les hommes ?
Si la Loi ne reſpire & ne régne en mon ſein ,
Vainement le cifeau la grave fur l'airain ;
* L'Auteur eft trop judicieux pour ne pas nous par
donner cette lacune.
AVRIL. 1762.
Par mes defirs preffans en fecret balancée ,
Le Sceptre donne-t-il des fers à ma penſée ?
La Raiſon nous traça les régles du devoir :
Qui fait les faire aimer , ſurpaſſe ſon pouvoir.
Le précepte importun en vain ſe fait entendre :
C'eſt à la voix du coeur que le coeur peut le rendre
;
Fénelon à fon gré maîtrifoit les penchans.
Ariftote & Sénéque ont formé des tyrans.
Voulez-vous aux humains donner des moeurs
nouvelles ?
Enfammez nos tranſports : tracez nous des modéles.
Qu'importe qu'Alvarès n'ait jamais exiſté :
La fiction morale eſt une vérité ;
C'eft la Nature même élevée , ennoblie :
La vertu s'applaudit , quand l'art la multiplie.
Mentor n'eſt qu'un vain nom ; & puiſſe encor ſa
voix
Tromper au même prix tous les enfans des Rois !
Voyez ce tendre fruit d'une faveur fi pure ,
Il naît parmi les fleurs , & croît fous la verdure.
Non que d'un feul talent fervile adorateur ,
J'envie à fes rivaux un légitime honneur;
Je révére Newton , j'admire je reſpecte
Le grand Obfervateur d'un très- petit Inſecte ;
Laborieux Artiſte , utile Citoyen :
Il n'inftruit que mes fens ; mon coeur ne lui doit
rien.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Celui dont le génie obferve l'âme humaine ,
L'enchante , la corrige, & l'éclaire & l'enchaîne.
Qu'est-il donc à vos yeux ? Que préférera - t - on ?
L'analyſe de l'homme , ou celle d'un ciron ?
Nous éxiftons au ſein des élémens en guerre :
Eh bien , obſervez l'air , le feu , les eaux , la terre;
Mais l'homme eft - il pour l'homme incertain dans
fes voeux ,
Un Voifin moins à craindre, ou moins utile qu'eux?
Vous vivez dans autrui , non moins que dans
vous-même.
La fageffe qui plaît , eſt le bonheur ſuprême.
L'utile , vous dit- on , doit avoir tous nos foins :
L'efprit , comme le corps , n'a - t il pas fes befoins ?
Poursuivons des fecrets que notre orgueil ignore ;
Mais fongeons aux vertus qui nous manquent encore
;
Défrichons nos forêts , mais cultivons nos coeurs ;
La fublime éloquence eft la reine des moeurs.
Et vous célestes chants , vous , délices paisibles
Des efprits généreux & des âmes fenfibles ,
Aux lieux où la Nature éleva fon tombeau ,
Vous avez fait éclorre un Univers nouveau ;
Sur les fommets glacés de la dure Helvétie ,
Parmi les triftes lacs de la vafte Ruffie ,
Les fleurs brillent au fein d'un éternel hyver ,
L'humanité refpire en des âmes de fer,
Le langage du Goût , du Sentiment , des Grâces
Pare le bonheur même appellé fur vos traces.
Si Reaumur , Clairaut , Defcartes , Maupertuis
AVRIL. 1762 . 9
Etoient les feuls grands noms que la France eût
produits ;
De nos ayeux la langue & gothique & groffière
Auroit- elle éclairé , foumis l'Europe entière ?
L'âme , de tout fon être eft ardente à jouir :
Notre efprit veut favoir , mais le coeur veut ſentir :
C'eſt le premier beſoin de l'homme en ſes miléres:
Il faut des citoyens , des époux & des pères :
Nos devoirs font facrés ; il faut les rendre chers.
En des liens de fleurs venez changer nos fers ,
O fenfibilité précieuſe & divine ,
Vous de toute vertu douce & tendre origine ,
Digne Fille des Arts ! & peuvent- ils jamais
Trop pénétrer mon coeur de vos nobles attraits ?
Qu'ils étendent vos droits , nos moeurs , nos connoiffances
.
S'ils n'offroient à nos yeux un champ d'expériences
,
Chaque homme en fon inftinct en fon cercle
borné
A quel aveuglement feroit- il condamné ?
Qué des plus doux tranſports la Scène ouvre la
fource ;
"
Le Vaiffeau par les vents eft preflé dans la courſes
L'âme perd fon reffort dans un profond repos ; '
Le froid raifonnement ne fait pas les héros.
Là , fi mon coeur partage une ardeur tendre &
pure ,
C'eſt un tribut facré qu'il paye à la Nature.
A
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
De terreur , de pitié ſe ſent -il combattu ;
C'eft le plus digne hommage offert à la vertu .
Que Thalie à lon tour & m'inttruiſe & m'en
flamme ;
Le rire ingénieux eft la fanté de l'âme.
La triftelle farouche eft fottife ou poifon ;
Et Socrate au Théâtre amuloit la Raiſon .
Confiderez les moeurs de cent Peuples fauvages :
Chez eux les paffions exercent leurs ravages ;
Ils font cruels fans doute ; ils vivent fans plaifir ;
Dans fon antre Timon ne fait plus que haïr :
L'Aquilon en courroux eſt vaincu par Zéphire ;
Pour dompter l'Univers , la vertu doit fourire.
Sages , qui prétendez affervir notre coeur ,
Montrez- nous la Raifon fous les traits du Bonheur
:
D'un fombre fanatifme abjurez les caprices .
Ne fuyons que l'excès : le plaifir a ſes vices ;
Mille clameurs contr'eux s'élévent aujourd'hui,
Nous avons oublié les vices de l'ennui :
Le trifte hyver gémit fous d'horribles nuages 3
Le printemps fortuné n'enfante point d'orages.
Vous gémiffez de voir une foule d'amans
Aux Mules à l'envi prodiguer fan encens ,
Leur confacrer fon culte & voler fur leurs traces?
Platon même autrefois facrifioit aux Grâces.
Tyrans de la Nature & de l'Humanité ,
Etouffez , s'il fe peut , les droits de la beauté.
Dieu n'en auroit-il fait qu'un fpectacle inurile ?
AVRIL. 1762.
Le Sentiment m'attache à la bonté facile.
Bienfait pur & facré , le beau que je chéris ,
Partage avec le vrai l'empire des efprits.
Phénomène pompeux , vaſte , éternel miracle ,
O nature ! parlez : Dieu vous fit fon oracle :
Si je penſe & je ſens , c'eſt pour vous admiter ;
Si j'ai reçu la voix , c'eft pour vous célébrer.
Muſes , vous uniffez d'une main libérale
Les grâces de l'efprit à la beauté morale ;
Tranquille je m'égare , & mon âme s'inftruit
Dans le monde idéal que vos jeux ont produit.
L'amour devient fublime , & l'amitié célefte ;
Nos penchans adoucis n'ont plus rien de funeftes
Et parée avec choix de vos charmes divers ,
L'aimable urbanité réunit l'Univers.
Que l'humble vermiffeau rampe dans la prairie
Laiffons voler aux Cieux , l'Aigle ardent du Génie;
Mille autres tenteront un éſſor moins heureux
Jufqu'à l'Aftre éclatant qui nous lance fes feux ;
S'ils ne s'abbreuvent pas des traits de fa lumière ,
Ils s'éloignent du moins des fanges de la tèrre.
Ces Athlétes aux jeux par la gloire entraînés
Du laurier des vainqueurs,font ils tous couronnes ?
Aux pieds d'un Thrône Augafte , il eft des rangs
encore ,
Dont l'orgueil s'applaudit, dont la Raiſon s'honores
De ce vafte concours , l'on recueille le fruit :
Le fentiment s'éclaire , & le goût s'affermit ;
C'eft de facs inégaux , que le miel fe compofe ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
Et l'Eillet brille encor , quoiqu'il céde à la Roſe.
L'art heureux d'émouvoir,de peindre & d'embellir,
N'eft -il donc confacré qu'au frivole plaifir ?
Il orna nos devoirs , il éleva nos âmes :
Arts qui le mépriſez , il vous prêta ſes flammes ;
Son génie étranger à vos obſcurs travaux ,
Daigna de les couleurs animer vos pinceaux.
Ingrats ! vous lui devez votre ſplendeur nouvelle ;
Tout eft vivifié par fa fcène immortelle :
Fontenelle emprunta les fleurs d'Anacréon ,
Et la chaleur d'Homère a pafié dans Buffon .
Si pour mieux triompher de notre âme étonnée ,
La verité Phyfique eut befoin d'étre ornée ;
Craindrons - nous d'embellir des traits les plus
touchans ,
L'auftère Vérité , qui combat nos penchans ?
Sa main doit careffer le coeur qu'elle déchire.
Que d'un vil Ecrivain le coupable délire
Ole prêter au vice un éclat féduifant ;
Le crime eft dans le coeur , & non dans le talent.
Guidé par la vengeance , ou l'utile induſtrie ,
Ce fer vous donnera le trépas ou la vie ;
Cet or qui de Néron paya les délateurs ,
Par les mains de Trajan auroit féché des pleurs.
Tout fe change en poiſon dans une coupe impure.
L'afpect de l'Univers fit l'erreur d'Epicure .
Le Sophifme naquit au ſein de la Raiſon ;
Le Fanatifme eft fils de la Religion ;
Et la hilofophie étrange en fes contraſtes
AVRIL. 1762. 13
Compte encore Diogène & Pyrrhon dans fes faftes.
Tout Art a fes abus , fes travers , ſes excès ,
Et le mal & le bien font mêlés à jamais :
Le Destin les unit par d'éternelles chaînes :
Le Soleil fertilife ou dévore nos plaines.
Beaux Arts , trop dédaignés , par quels heureux
travaux
Pourrez-vous abaiffer l'orgueil de vos rivaux ,
Ramener à vos pieds le Caprice & l'Envie ,
Et reprendre à jamais une nouvelle vie ?
Confultez la Nature , aimez la Vérité ;
Tournez tous vos regards vers l'Immortalité.
L'efprit n'eft qu'un éclair qui fuit & qu'on oublie
,
Et le Sentiment ſeul eft l'âme du Génie.
Un Peuple corrompu conſerve affez de moeurs
Pour mépriſer encor fes propres corrupteurs .
Rouffeau qui nous outrage arracha notre eſtime.
Ah ! ce digne laurier , cette palme ſublime ,
Lorfque nous languiffons dans de frivoles jeur ,
Déja le fier Germain les ravit à nos voeux.
Kleift , Gefner & Klopstock , noms facrés & barbares
,
Vous que Minerve orna de fes dons les plus rares ,
Vos tableaux font vivans , vos fentimens profonds
,
La Nature elle -même a guidé vos crayons !
Sous la puiffante main le fublime étincelle ;
L'Art varie & périt ; feule elle eft immortelle.
Ofons nous arracher à nos cachots pompeux ;
14 MERCURE DE FRANCE .
La Sageffe médite en de fauvages lieux :
C'eſt au bord des ruiſſeaux ,qu'habite l'Innocence ;
L'augufte Vérité , parle dans le filence.
Le luxe de l'efprit fuit le luxe des moeurs ;
Qui veut régner fur nous doit nous rendre
meilleurs.
Qui parle avec grandeur exerce un fûr empire :
La Morale doit tout au talent qui l'inſpire ;
Le coeur céde fans peine à qui dompte l'efprit :
L'expreffion commande , & le fentiment fuit:
Un trait noble & touchant , dans mon âme agitée ,
Eft le rayon de feu lancé par Prométhée :
Qu'Homère eût célébré de plus douces vertus
Alexandre peut-être eût égalé Titus.
Que ne peut le génie ? il féduit , il entraîne ;
De l'Univers furpris , ſa voix change la ſcène :
Cicéron défendit & l'Etat & les Loix :
Le doux Chantre de Gnide eft l'Oracle des Rois.
Corneille , Boffuet au fein de la Patrie ,
Vous verrez de votre art la feconde énergie ;
La Nation s'élève à de plus hauts deſtins :
Tous les genres de gloire ont germé par ves
mains.
Aurions-nous oublié ces fublimes prodiges ?
Quoi ! de ce fiécle illuftre effaçant les veftiges ,
Et de fon être enfin dédaignant les refforts ,
L'eſprit , dans l'Univers ne verra que des corps.
Ah ! l'âme toute entière à ce point profanée ,
Contre un vil attentat fe fouléve indignée.
honte de mon fiécle ! à quel aveugle excès
AVRIL. 1752 .
15
L'inconftance peut- elle égarer le François !
De les voiles jaloux dépouillons la Nature ,
De nos champs négligés ranimons la culture :
Tout talent a fes droits ; tout travail a fon prix :
Malheur à qui voudroit méconnoître les fruits !
Mais vous, fublimes Arts , dont la douce magie
Embellit à nos yeux l'horiſon de la vie ,
Qui confolez fi bien par vos fecours puiſſans ,
Nos ennuis affidus & nos maux renaiffans !
Quel emploi , quel talent , ou quel mérite illuſtre
Orné de vos attraits , n'obtînt un nouveau luſtre ?
Dagueffeau tour-d- tour cueillit tous vos lauriers.
Staniflas les unit aux: palmes des guerriers.
Les Romains & les Grecs , au fein de la victoire ,
Vous doivent tout l'éclat de leur longue mémoire
;
Source toujours féconde , & principe immortel ,
Centre , inftrument ,lien , reffort univerfel ,
Plaiſirs de tous les lieux , tréfors de tous les âges ,
Organes des vertus , volupté des vrais Sages ,
Par de nouveaux bienfaits domptez vos envieux ;
Chériffez tous les Arts , mais en régnant fur eux.
DEFEN ÉFENDEZ VOS Autels , Mufes , quittez les
Cieux :
Le front paré de fleurs , montrez- vous à nos yeux ,
Et telles , qu'aux beaux jours & de Rome & d'Athénes
,
Préparez aux Mortels , des plaifirs & des chaînes .
Entendez-vous ces cris fuperbes & jaloux ,
Qu'une fecte ennemie éléve contre vous.
II. Vol
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .”
Paroiffez , triomphez , confondez les outrages
D'un peuple de rivaux , d'un éffain de faux Sages,
Quoi , tandis qu'en fes champs l'auftère Germanie
Des accens de Haller répéte l'harmonie ,
Que Vienne & Coppenhague , en leurs remparts
fameux
Du Parnaſſe François ont adopté les Dieux ,
Tandis que parmi nous Voltaire vit encore ,
Que de fes nobles chants l'Humanité s'honore4" :
Mufes , le François feul ofe attaquer vos droits :
Ah! vos dignes ayeux plus fages autrefois ,
Comme un bienfait du Ciel attendri de leurs peines
,
Révéroient les bons Arts & les lettres humaines ,
Remplis d'un faint refpect, ils les nommoient ainfi .
Par d'utiles plaifirs leur courage adouci
Chérit bientôt des moeurs plus douces , plus faciles
,
La Décence & le Goût habiterent les Villes ;
Les Grâces triomphoient des antiques erreurs.
Muſes , tout fe ranime à vos accens vainqueurs ,
Et le Sentiment feul nous fait ce que nous fommes
:
Le compas à la main gouverne- t- on les hommes ?
Si la Loi ne reſpire & ne régne en mon ſein ,
Vainement le cifeau la grave fur l'airain ;
* L'Auteur eft trop judicieux pour ne pas nous par
donner cette lacune.
AVRIL. 1762.
Par mes defirs preffans en fecret balancée ,
Le Sceptre donne-t-il des fers à ma penſée ?
La Raiſon nous traça les régles du devoir :
Qui fait les faire aimer , ſurpaſſe ſon pouvoir.
Le précepte importun en vain ſe fait entendre :
C'eſt à la voix du coeur que le coeur peut le rendre
;
Fénelon à fon gré maîtrifoit les penchans.
Ariftote & Sénéque ont formé des tyrans.
Voulez-vous aux humains donner des moeurs
nouvelles ?
Enfammez nos tranſports : tracez nous des modéles.
Qu'importe qu'Alvarès n'ait jamais exiſté :
La fiction morale eſt une vérité ;
C'eft la Nature même élevée , ennoblie :
La vertu s'applaudit , quand l'art la multiplie.
Mentor n'eſt qu'un vain nom ; & puiſſe encor ſa
voix
Tromper au même prix tous les enfans des Rois !
Voyez ce tendre fruit d'une faveur fi pure ,
Il naît parmi les fleurs , & croît fous la verdure.
Non que d'un feul talent fervile adorateur ,
J'envie à fes rivaux un légitime honneur;
Je révére Newton , j'admire je reſpecte
Le grand Obfervateur d'un très- petit Inſecte ;
Laborieux Artiſte , utile Citoyen :
Il n'inftruit que mes fens ; mon coeur ne lui doit
rien.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Celui dont le génie obferve l'âme humaine ,
L'enchante , la corrige, & l'éclaire & l'enchaîne.
Qu'est-il donc à vos yeux ? Que préférera - t - on ?
L'analyſe de l'homme , ou celle d'un ciron ?
Nous éxiftons au ſein des élémens en guerre :
Eh bien , obſervez l'air , le feu , les eaux , la terre;
Mais l'homme eft - il pour l'homme incertain dans
fes voeux ,
Un Voifin moins à craindre, ou moins utile qu'eux?
Vous vivez dans autrui , non moins que dans
vous-même.
La fageffe qui plaît , eſt le bonheur ſuprême.
L'utile , vous dit- on , doit avoir tous nos foins :
L'efprit , comme le corps , n'a - t il pas fes befoins ?
Poursuivons des fecrets que notre orgueil ignore ;
Mais fongeons aux vertus qui nous manquent encore
;
Défrichons nos forêts , mais cultivons nos coeurs ;
La fublime éloquence eft la reine des moeurs.
Et vous célestes chants , vous , délices paisibles
Des efprits généreux & des âmes fenfibles ,
Aux lieux où la Nature éleva fon tombeau ,
Vous avez fait éclorre un Univers nouveau ;
Sur les fommets glacés de la dure Helvétie ,
Parmi les triftes lacs de la vafte Ruffie ,
Les fleurs brillent au fein d'un éternel hyver ,
L'humanité refpire en des âmes de fer,
Le langage du Goût , du Sentiment , des Grâces
Pare le bonheur même appellé fur vos traces.
Si Reaumur , Clairaut , Defcartes , Maupertuis
AVRIL. 1762 . 9
Etoient les feuls grands noms que la France eût
produits ;
De nos ayeux la langue & gothique & groffière
Auroit- elle éclairé , foumis l'Europe entière ?
L'âme , de tout fon être eft ardente à jouir :
Notre efprit veut favoir , mais le coeur veut ſentir :
C'eſt le premier beſoin de l'homme en ſes miléres:
Il faut des citoyens , des époux & des pères :
Nos devoirs font facrés ; il faut les rendre chers.
En des liens de fleurs venez changer nos fers ,
O fenfibilité précieuſe & divine ,
Vous de toute vertu douce & tendre origine ,
Digne Fille des Arts ! & peuvent- ils jamais
Trop pénétrer mon coeur de vos nobles attraits ?
Qu'ils étendent vos droits , nos moeurs , nos connoiffances
.
S'ils n'offroient à nos yeux un champ d'expériences
,
Chaque homme en fon inftinct en fon cercle
borné
A quel aveuglement feroit- il condamné ?
Qué des plus doux tranſports la Scène ouvre la
fource ;
"
Le Vaiffeau par les vents eft preflé dans la courſes
L'âme perd fon reffort dans un profond repos ; '
Le froid raifonnement ne fait pas les héros.
Là , fi mon coeur partage une ardeur tendre &
pure ,
C'eſt un tribut facré qu'il paye à la Nature.
A
Av
10 MERCURE DE FRANCE.
De terreur , de pitié ſe ſent -il combattu ;
C'eft le plus digne hommage offert à la vertu .
Que Thalie à lon tour & m'inttruiſe & m'en
flamme ;
Le rire ingénieux eft la fanté de l'âme.
La triftelle farouche eft fottife ou poifon ;
Et Socrate au Théâtre amuloit la Raiſon .
Confiderez les moeurs de cent Peuples fauvages :
Chez eux les paffions exercent leurs ravages ;
Ils font cruels fans doute ; ils vivent fans plaifir ;
Dans fon antre Timon ne fait plus que haïr :
L'Aquilon en courroux eſt vaincu par Zéphire ;
Pour dompter l'Univers , la vertu doit fourire.
Sages , qui prétendez affervir notre coeur ,
Montrez- nous la Raifon fous les traits du Bonheur
:
D'un fombre fanatifme abjurez les caprices .
Ne fuyons que l'excès : le plaifir a ſes vices ;
Mille clameurs contr'eux s'élévent aujourd'hui,
Nous avons oublié les vices de l'ennui :
Le trifte hyver gémit fous d'horribles nuages 3
Le printemps fortuné n'enfante point d'orages.
Vous gémiffez de voir une foule d'amans
Aux Mules à l'envi prodiguer fan encens ,
Leur confacrer fon culte & voler fur leurs traces?
Platon même autrefois facrifioit aux Grâces.
Tyrans de la Nature & de l'Humanité ,
Etouffez , s'il fe peut , les droits de la beauté.
Dieu n'en auroit-il fait qu'un fpectacle inurile ?
AVRIL. 1762.
Le Sentiment m'attache à la bonté facile.
Bienfait pur & facré , le beau que je chéris ,
Partage avec le vrai l'empire des efprits.
Phénomène pompeux , vaſte , éternel miracle ,
O nature ! parlez : Dieu vous fit fon oracle :
Si je penſe & je ſens , c'eſt pour vous admiter ;
Si j'ai reçu la voix , c'eft pour vous célébrer.
Muſes , vous uniffez d'une main libérale
Les grâces de l'efprit à la beauté morale ;
Tranquille je m'égare , & mon âme s'inftruit
Dans le monde idéal que vos jeux ont produit.
L'amour devient fublime , & l'amitié célefte ;
Nos penchans adoucis n'ont plus rien de funeftes
Et parée avec choix de vos charmes divers ,
L'aimable urbanité réunit l'Univers.
Que l'humble vermiffeau rampe dans la prairie
Laiffons voler aux Cieux , l'Aigle ardent du Génie;
Mille autres tenteront un éſſor moins heureux
Jufqu'à l'Aftre éclatant qui nous lance fes feux ;
S'ils ne s'abbreuvent pas des traits de fa lumière ,
Ils s'éloignent du moins des fanges de la tèrre.
Ces Athlétes aux jeux par la gloire entraînés
Du laurier des vainqueurs,font ils tous couronnes ?
Aux pieds d'un Thrône Augafte , il eft des rangs
encore ,
Dont l'orgueil s'applaudit, dont la Raiſon s'honores
De ce vafte concours , l'on recueille le fruit :
Le fentiment s'éclaire , & le goût s'affermit ;
C'eft de facs inégaux , que le miel fe compofe ,
A vi
12 MERCURE DE FRANCE .
Et l'Eillet brille encor , quoiqu'il céde à la Roſe.
L'art heureux d'émouvoir,de peindre & d'embellir,
N'eft -il donc confacré qu'au frivole plaifir ?
Il orna nos devoirs , il éleva nos âmes :
Arts qui le mépriſez , il vous prêta ſes flammes ;
Son génie étranger à vos obſcurs travaux ,
Daigna de les couleurs animer vos pinceaux.
Ingrats ! vous lui devez votre ſplendeur nouvelle ;
Tout eft vivifié par fa fcène immortelle :
Fontenelle emprunta les fleurs d'Anacréon ,
Et la chaleur d'Homère a pafié dans Buffon .
Si pour mieux triompher de notre âme étonnée ,
La verité Phyfique eut befoin d'étre ornée ;
Craindrons - nous d'embellir des traits les plus
touchans ,
L'auftère Vérité , qui combat nos penchans ?
Sa main doit careffer le coeur qu'elle déchire.
Que d'un vil Ecrivain le coupable délire
Ole prêter au vice un éclat féduifant ;
Le crime eft dans le coeur , & non dans le talent.
Guidé par la vengeance , ou l'utile induſtrie ,
Ce fer vous donnera le trépas ou la vie ;
Cet or qui de Néron paya les délateurs ,
Par les mains de Trajan auroit féché des pleurs.
Tout fe change en poiſon dans une coupe impure.
L'afpect de l'Univers fit l'erreur d'Epicure .
Le Sophifme naquit au ſein de la Raiſon ;
Le Fanatifme eft fils de la Religion ;
Et la hilofophie étrange en fes contraſtes
AVRIL. 1762. 13
Compte encore Diogène & Pyrrhon dans fes faftes.
Tout Art a fes abus , fes travers , ſes excès ,
Et le mal & le bien font mêlés à jamais :
Le Destin les unit par d'éternelles chaînes :
Le Soleil fertilife ou dévore nos plaines.
Beaux Arts , trop dédaignés , par quels heureux
travaux
Pourrez-vous abaiffer l'orgueil de vos rivaux ,
Ramener à vos pieds le Caprice & l'Envie ,
Et reprendre à jamais une nouvelle vie ?
Confultez la Nature , aimez la Vérité ;
Tournez tous vos regards vers l'Immortalité.
L'efprit n'eft qu'un éclair qui fuit & qu'on oublie
,
Et le Sentiment ſeul eft l'âme du Génie.
Un Peuple corrompu conſerve affez de moeurs
Pour mépriſer encor fes propres corrupteurs .
Rouffeau qui nous outrage arracha notre eſtime.
Ah ! ce digne laurier , cette palme ſublime ,
Lorfque nous languiffons dans de frivoles jeur ,
Déja le fier Germain les ravit à nos voeux.
Kleift , Gefner & Klopstock , noms facrés & barbares
,
Vous que Minerve orna de fes dons les plus rares ,
Vos tableaux font vivans , vos fentimens profonds
,
La Nature elle -même a guidé vos crayons !
Sous la puiffante main le fublime étincelle ;
L'Art varie & périt ; feule elle eft immortelle.
Ofons nous arracher à nos cachots pompeux ;
14 MERCURE DE FRANCE .
La Sageffe médite en de fauvages lieux :
C'eſt au bord des ruiſſeaux ,qu'habite l'Innocence ;
L'augufte Vérité , parle dans le filence.
Le luxe de l'efprit fuit le luxe des moeurs ;
Qui veut régner fur nous doit nous rendre
meilleurs.
Qui parle avec grandeur exerce un fûr empire :
La Morale doit tout au talent qui l'inſpire ;
Le coeur céde fans peine à qui dompte l'efprit :
L'expreffion commande , & le fentiment fuit:
Un trait noble & touchant , dans mon âme agitée ,
Eft le rayon de feu lancé par Prométhée :
Qu'Homère eût célébré de plus douces vertus
Alexandre peut-être eût égalé Titus.
Que ne peut le génie ? il féduit , il entraîne ;
De l'Univers furpris , ſa voix change la ſcène :
Cicéron défendit & l'Etat & les Loix :
Le doux Chantre de Gnide eft l'Oracle des Rois.
Corneille , Boffuet au fein de la Patrie ,
Vous verrez de votre art la feconde énergie ;
La Nation s'élève à de plus hauts deſtins :
Tous les genres de gloire ont germé par ves
mains.
Aurions-nous oublié ces fublimes prodiges ?
Quoi ! de ce fiécle illuftre effaçant les veftiges ,
Et de fon être enfin dédaignant les refforts ,
L'eſprit , dans l'Univers ne verra que des corps.
Ah ! l'âme toute entière à ce point profanée ,
Contre un vil attentat fe fouléve indignée.
honte de mon fiécle ! à quel aveugle excès
AVRIL. 1752 .
15
L'inconftance peut- elle égarer le François !
De les voiles jaloux dépouillons la Nature ,
De nos champs négligés ranimons la culture :
Tout talent a fes droits ; tout travail a fon prix :
Malheur à qui voudroit méconnoître les fruits !
Mais vous, fublimes Arts , dont la douce magie
Embellit à nos yeux l'horiſon de la vie ,
Qui confolez fi bien par vos fecours puiſſans ,
Nos ennuis affidus & nos maux renaiffans !
Quel emploi , quel talent , ou quel mérite illuſtre
Orné de vos attraits , n'obtînt un nouveau luſtre ?
Dagueffeau tour-d- tour cueillit tous vos lauriers.
Staniflas les unit aux: palmes des guerriers.
Les Romains & les Grecs , au fein de la victoire ,
Vous doivent tout l'éclat de leur longue mémoire
;
Source toujours féconde , & principe immortel ,
Centre , inftrument ,lien , reffort univerfel ,
Plaiſirs de tous les lieux , tréfors de tous les âges ,
Organes des vertus , volupté des vrais Sages ,
Par de nouveaux bienfaits domptez vos envieux ;
Chériffez tous les Arts , mais en régnant fur eux.
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Résumé : ÉPITRE AUX MUSES.
Les textes 'Épître aux Muses' et 'Aits du Bonheur' soulignent l'importance des arts et des lettres en France au XVIIIe siècle. L''Épître aux Muses' invite les Muses à défendre leurs domaines et à apporter plaisir et inspiration, dénonçant les attaques contre les arts et les lettres. Le texte note que des pays comme la Germanie, Vienne et Copenhague adoptent les dieux du Parnasse français, tandis que Voltaire est encore vivant et honoré. Il regrette que certains Français attaquent les droits des Muses, contrairement à leurs ancêtres qui révéraient les arts et les lettres. L'auteur valorise la fiction morale comme une vérité élevée et noble, capable d'inspirer des modèles de vertu. Il met en avant l'importance de cultiver les cœurs et les mœurs, soulignant que l'éloquence est la reine des mœurs. Les arts et les lettres sont célébrés pour leur capacité à transformer des lieux austères en univers nouveaux, inspirant humanité et sensibilité. L''Aits du Bonheur' explore des thèmes similaires, critiquant les excès et les caprices, et admirant la beauté et la nature. Les Muses sont louées pour unir les grâces de l'esprit à la beauté morale. Le texte discute des aspirations humaines et des efforts pour atteindre l'excellence, mettant en garde contre les abus et les excès dans tous les arts. Les Beaux-Arts sont encouragés pour leur capacité à élever les âmes et à inspirer la vérité. L'auteur critique les écrivains qui prêtent un éclat séduisant au vice, soulignant l'importance de la moralité et de la vérité. Le texte se termine par une réflexion sur la corruption et l'oubli des valeurs, exhortant à revenir à la nature et à la vérité pour améliorer la société.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3769
p. 63-64
ENIGME.
Début :
Fille d'un Médecin qui sçut plus d'un Métier, [...]
Mots clefs :
Façade du Louvre
3770
p. 65-66
LOGOGRYPHE. A l'Auteur du Logogryphe sur le mot Chalumeau, inséré dans le Mercure d'Avril 1762, page 59 & verso.
Début :
Sur ton Logogryphe plaisant, [...]
Mots clefs :
Réponse
3772
p. 61-62
AUTRE.
Début :
Il faut en convenir, je suis une rusée [...]
Mots clefs :
Énigme
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
L faut en convenir , je fuis une ruſée
Qui quelquefois fais voir bien du Pays ;
Tel qui fe frotte à moi ne fçait pas qui je fuis ,
Et pour tout dire enfin , je ne fuis point aifée.
Que ce début ne te rebute pas ,
Lecteur , fi tu veux me connoître ,
Ma diffection va peut-être
T'aider à fortir d'embarras.
Chez moi tu pourras voir , en uſant d'induſtrie ,
Cette beauté de Baotie
Qu'environné d'une flâme de feux .
Alla voir autrefois un Dieu
Un Météore ; une petite Ville ,
Dont la Loire arrofe les bords ;
Des métaux la ſource foffile ;
Ce rare , ce beau feu dont les brillans efforts
Malgré les affauts de l'Envie
=
Conduisent un Auteur à l'Immortalité ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Une Riviere en Franconie ;
Le poifon de là Liberté ;
La partie molle & légère
Du plus néceſſaire aliment }
Ce que fait ordinairement
Devant un Magiftrat févère
Le Criminel qu'un aveu poſitif
Pourroit conduire à quelque fin tragique ;
Certaine Note de Muſique ;
Enfin un Pronom poffeffif.
Mais j'aurois dû plutôt me taire ,
Surtout après mon prélude orgueilleux :
Tout ce détail me dévoile à tes yeux ,
Et mon babil aura découvert le mystère.
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limoufin , ces Mai 1762.
L faut en convenir , je fuis une ruſée
Qui quelquefois fais voir bien du Pays ;
Tel qui fe frotte à moi ne fçait pas qui je fuis ,
Et pour tout dire enfin , je ne fuis point aifée.
Que ce début ne te rebute pas ,
Lecteur , fi tu veux me connoître ,
Ma diffection va peut-être
T'aider à fortir d'embarras.
Chez moi tu pourras voir , en uſant d'induſtrie ,
Cette beauté de Baotie
Qu'environné d'une flâme de feux .
Alla voir autrefois un Dieu
Un Météore ; une petite Ville ,
Dont la Loire arrofe les bords ;
Des métaux la ſource foffile ;
Ce rare , ce beau feu dont les brillans efforts
Malgré les affauts de l'Envie
=
Conduisent un Auteur à l'Immortalité ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Une Riviere en Franconie ;
Le poifon de là Liberté ;
La partie molle & légère
Du plus néceſſaire aliment }
Ce que fait ordinairement
Devant un Magiftrat févère
Le Criminel qu'un aveu poſitif
Pourroit conduire à quelque fin tragique ;
Certaine Note de Muſique ;
Enfin un Pronom poffeffif.
Mais j'aurois dû plutôt me taire ,
Surtout après mon prélude orgueilleux :
Tout ce détail me dévoile à tes yeux ,
Et mon babil aura découvert le mystère.
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limoufin , ces Mai 1762.
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3773
p. 62
LOGOGRYPHE.
Début :
Aux dépens de la Vérité, [...]
Mots clefs :
Procédure
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPHE.
Αυχ ux dépens de la Vérité ,
Je ne veux pas illuftrer ma naiſſance ,
Ni briller à tes yeux d'un éclat empruntés
A la mauvaiſe foi je dois mon éxiſtence.
Ce début n'eſt pas beau ; cependant, cher Lecteur ,
Quoique l'homme de bien m'évite & me haïffe ,
Pour découvrir le crime , & punir fon auteur
Souvent je fers à la Justice.
J'ai fini mon portrait , avec quelques efforts ,
S'il ne te fuffit pas , tu pourras me connoître ;
Ouvrant mon fein confultant mes refforts
Tu trouves ce qui fait l'anıbition d'un Prêtre ;
L'idole d'un avare , un regiſtre infamant ;
Une Ville Normande ; un Pays d'Amérique
En richeffe abondant ;
Pour rimer j'ai besoin de note de mufique ,
Je t'en offre une ; puis un métal précieux ;
Un arbre dont le front fe cache dans la nue ;
Et pour finir enfin mon récit ennuyeux ,
L'animal dont , aux Juifs , la chair fut défendue.
Par un Membre fubalterne du Bailliage de
Soiffons.
Αυχ ux dépens de la Vérité ,
Je ne veux pas illuftrer ma naiſſance ,
Ni briller à tes yeux d'un éclat empruntés
A la mauvaiſe foi je dois mon éxiſtence.
Ce début n'eſt pas beau ; cependant, cher Lecteur ,
Quoique l'homme de bien m'évite & me haïffe ,
Pour découvrir le crime , & punir fon auteur
Souvent je fers à la Justice.
J'ai fini mon portrait , avec quelques efforts ,
S'il ne te fuffit pas , tu pourras me connoître ;
Ouvrant mon fein confultant mes refforts
Tu trouves ce qui fait l'anıbition d'un Prêtre ;
L'idole d'un avare , un regiſtre infamant ;
Une Ville Normande ; un Pays d'Amérique
En richeffe abondant ;
Pour rimer j'ai besoin de note de mufique ,
Je t'en offre une ; puis un métal précieux ;
Un arbre dont le front fe cache dans la nue ;
Et pour finir enfin mon récit ennuyeux ,
L'animal dont , aux Juifs , la chair fut défendue.
Par un Membre fubalterne du Bailliage de
Soiffons.
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3774
p. 63
AUTRE.
Début :
D'obliger les humains je me fais une étude ; [...]
Mots clefs :
Seringue
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
D'OBLIGER les humains je me fais une étude;
Je fais naître le frais, le calme & le repos.
Mais , ô fatale ingratitude !
Ce que
A l'inftant où j'oblige on me tourne le dos.
Tu vois en mes huit pieds une route ufitée ,
Et furtout à Paris : combine bien , Lecteur ;
Cet animal adroit , plaifant , imitateur ;
Cet autre dont la voix parmi nous eſt vantée ;
fait en cachette à fon heureux amant ,
Une jeune beauté qui près de foi l'appelle ;
Ce qu'à l'oeil curieux voile modeftement
Celle qui fuit les loix d'une vertu cruelle ;
D'un Peuple Mirmidon l'éternel ennemi ;
Le titre d'un mortel fur le Trône affermi ;
Celui de fa compagne auguſte & revérée ;
Ce qu'employe avec art l'efprit faux & malin ;
Unfubftantif françois , un adjectif latin
Défignant l'un & l'autre une couleur femblable ;
Ce qui porte le feu dans fon flanc redoutable.
C'est trop t'embarraffer , ami , repoſe- toi ;
Et te garde le Ciel d'avoir beſoin de moi !
Par M. MACÉ , du Village de Sommeri,
près de Fontainebleau.
D'OBLIGER les humains je me fais une étude;
Je fais naître le frais, le calme & le repos.
Mais , ô fatale ingratitude !
Ce que
A l'inftant où j'oblige on me tourne le dos.
Tu vois en mes huit pieds une route ufitée ,
Et furtout à Paris : combine bien , Lecteur ;
Cet animal adroit , plaifant , imitateur ;
Cet autre dont la voix parmi nous eſt vantée ;
fait en cachette à fon heureux amant ,
Une jeune beauté qui près de foi l'appelle ;
Ce qu'à l'oeil curieux voile modeftement
Celle qui fuit les loix d'une vertu cruelle ;
D'un Peuple Mirmidon l'éternel ennemi ;
Le titre d'un mortel fur le Trône affermi ;
Celui de fa compagne auguſte & revérée ;
Ce qu'employe avec art l'efprit faux & malin ;
Unfubftantif françois , un adjectif latin
Défignant l'un & l'autre une couleur femblable ;
Ce qui porte le feu dans fon flanc redoutable.
C'est trop t'embarraffer , ami , repoſe- toi ;
Et te garde le Ciel d'avoir beſoin de moi !
Par M. MACÉ , du Village de Sommeri,
près de Fontainebleau.
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3775
p. 61
LOGOGRYPHE.
Début :
De la variété je présente l'idée. [...]
Mots clefs :
Changement
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
Da la variété je préfente l'idée.
Tour , hors l'Etre fuprême, eft foumis à mes loix
J'habite également & l'antre de Prothée ,
Et le palais des Rois.
Veux-tu fçavoir , Le&eur , qui je ſuis ? Décompoſer
Raffemble mes dix pieds .... Mals qu'en est- il be
foin ?
Peut- être , fans aller fi loin ,
Trouveras - tu chez toi la choſe.
Mais non .... Lecteur , pourfuis ; va jufqu'au bout
Et d'un oeil attentif examine mon tout.
Tu trouveras en moi l'immortelle fubftance ,
Par qui l'homme ſe meut & penſe ;
Un figne de gaîté ; l'arbre majeſtueux
Dont la tête touche les Cieux ;
Un fleuve dont les eaux roulent l'or en Eſpagne ;
Prefque une ville de Bretagne ;
La prifon d'un oiſeau ; cet animal trompeur ,
Des rats grand exterminateur :
En un feul trait enfin pour peindre mon effence ,
Je n'ai rien de conftant que ma feule inconſtance.
Par M. LAUs de Boissy .
Da la variété je préfente l'idée.
Tour , hors l'Etre fuprême, eft foumis à mes loix
J'habite également & l'antre de Prothée ,
Et le palais des Rois.
Veux-tu fçavoir , Le&eur , qui je ſuis ? Décompoſer
Raffemble mes dix pieds .... Mals qu'en est- il be
foin ?
Peut- être , fans aller fi loin ,
Trouveras - tu chez toi la choſe.
Mais non .... Lecteur , pourfuis ; va jufqu'au bout
Et d'un oeil attentif examine mon tout.
Tu trouveras en moi l'immortelle fubftance ,
Par qui l'homme ſe meut & penſe ;
Un figne de gaîté ; l'arbre majeſtueux
Dont la tête touche les Cieux ;
Un fleuve dont les eaux roulent l'or en Eſpagne ;
Prefque une ville de Bretagne ;
La prifon d'un oiſeau ; cet animal trompeur ,
Des rats grand exterminateur :
En un feul trait enfin pour peindre mon effence ,
Je n'ai rien de conftant que ma feule inconſtance.
Par M. LAUs de Boissy .
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3776
p. 81
LOGOGRYPHE. A Mlle A... C... Q... J...
Début :
Eglé, si quelquefois j'ai charmé tes loisirs ; [...]
Mots clefs :
Chanson
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texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE. A Mlle A... C... Q... J...
LOGO GRY PH E.
A Mlle A... C... Q... J...
EGLE , fi quelquefois j'ai charmé tes loiſirs ;
Si quelquefois ta voix touchante
A ravi mille coeurs , fois en reconnoiffante
Et mets en me lifant , le comble à mes defirs.
Sept pieds font toute ma richeſſe ;
Six petits mots dits fans fineffe
Vont bien vite te mettre au fait ,
Et tu vas juger ce que c'eft.
Je t'offre un inftrument de guerre
Dont le bruit feul peut allarmer ;
L'exclamation ordinaire ;
L'Auteur latin de l'art d'aimer.
Après la farine faffée
Ce qui refte dans le bluteau ;
Un Animal plus laid que
beau ;
Puis une carte. Eh bien ! ne fuis-je pas aiſée ?
Par M. GOUDEMETZ,
A Mlle A... C... Q... J...
EGLE , fi quelquefois j'ai charmé tes loiſirs ;
Si quelquefois ta voix touchante
A ravi mille coeurs , fois en reconnoiffante
Et mets en me lifant , le comble à mes defirs.
Sept pieds font toute ma richeſſe ;
Six petits mots dits fans fineffe
Vont bien vite te mettre au fait ,
Et tu vas juger ce que c'eft.
Je t'offre un inftrument de guerre
Dont le bruit feul peut allarmer ;
L'exclamation ordinaire ;
L'Auteur latin de l'art d'aimer.
Après la farine faffée
Ce qui refte dans le bluteau ;
Un Animal plus laid que
beau ;
Puis une carte. Eh bien ! ne fuis-je pas aiſée ?
Par M. GOUDEMETZ,
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3777
p. 82
AUTRE.
Début :
Fuyez loin de mes yeux, Héraclites austères, [...]
Mots clefs :
Gaieté
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE .
FUYEZ UYEZ loin de mes yeux , Héraclites auftères ,
Philofophes quinteux , Rêveurs atrabilaires ,
Qui tenez compte ouvert de chagrins & d'ennuis,
Vous pour qui Lachefis ne file que des nuits ;
Qu'Amour , Ris , Plaifirs , Jeux autour de moi
fans ceffe
S'accordent pour narguer votre fombre fageffe.
Payez des Partiſans dont vous ferez loués ,
Car chez moi c'eſt gratis que vous ferez hués ,
Qu'à Caraccioli , ce Morrel vraiment fagé ,
Chacun vienne à l'envi préſenter ſon hommage ;
Que .... me tenez-vous ! non è je vais donc m'expliquer.
Jevous offre fix piéds aifés à difféquer.
Premierement une riviere
Qui traverſe le Portugal ;
Une Saiſon ; un faquin d'Animal
Que la Fontaine appella Plagiaire.
Le tuyau fur lequel l'oeillet vient fe percher ;
Ce qui chez nous croît à toute heure ,
Si bien qu'enfin il faut que l'on en meure. '
Voilà tout , cher Lecteur , c'eft à toi de chercher.
Par le même.
FUYEZ UYEZ loin de mes yeux , Héraclites auftères ,
Philofophes quinteux , Rêveurs atrabilaires ,
Qui tenez compte ouvert de chagrins & d'ennuis,
Vous pour qui Lachefis ne file que des nuits ;
Qu'Amour , Ris , Plaifirs , Jeux autour de moi
fans ceffe
S'accordent pour narguer votre fombre fageffe.
Payez des Partiſans dont vous ferez loués ,
Car chez moi c'eſt gratis que vous ferez hués ,
Qu'à Caraccioli , ce Morrel vraiment fagé ,
Chacun vienne à l'envi préſenter ſon hommage ;
Que .... me tenez-vous ! non è je vais donc m'expliquer.
Jevous offre fix piéds aifés à difféquer.
Premierement une riviere
Qui traverſe le Portugal ;
Une Saiſon ; un faquin d'Animal
Que la Fontaine appella Plagiaire.
Le tuyau fur lequel l'oeillet vient fe percher ;
Ce qui chez nous croît à toute heure ,
Si bien qu'enfin il faut que l'on en meure. '
Voilà tout , cher Lecteur , c'eft à toi de chercher.
Par le même.
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3778
p. 83
AUTRE.
Début :
Ami Lecteur, plains-moi : quand je suis toute entière, [...]
Mots clefs :
Brosse
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE .
AMI Lecteur , plains-moi : quand je fuis toute
entière ,
L'on ne me voit jamais que mordre la pouffière.
Voions fi fupprimant une lettre à mon nom
Je n'aurai pas une autre chance ...
Mais c'eft encor pis ; quel guignon !
Je n'en ai pas plus d'importance.
Par le même.
AMI Lecteur , plains-moi : quand je fuis toute
entière ,
L'on ne me voit jamais que mordre la pouffière.
Voions fi fupprimant une lettre à mon nom
Je n'aurai pas une autre chance ...
Mais c'eft encor pis ; quel guignon !
Je n'en ai pas plus d'importance.
Par le même.
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3781
p. 64-65
LOGOGRYPHE.
Début :
Avec un Sceptre en main, je suis humble & sou mise ; [...]
Mots clefs :
Sardaigne
3784
p. 7-13
ÉPITRE AU MERCURE.
Début :
Toi qui du monde studieux [...]
Mots clefs :
Messager, Logogriphes, Chansons, Art dramatique, Louis, Mercure de France, Crébillon, Pensions
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texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE AU MERCURE.
ÉPITRE AU MERCURE.
Toror qui du monde ſtudieux
Seize fois dans un an parcours l'immenfe eſpace,
Ardent Meffager du Parnalle ,
Et rival quant au nom , du Mellager des Dieux :
On dit qu'allez longtemps votre emploi fat le
même ;
Que fouvent , l'un & l'autre avec art travestis ,
Votre foin journalier , votre devoir ſuprême
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Fut de porter à quelque Iſis ,
En dépit des Argus , plus d'un galant emblême.
Des Logogryphes , des Chansons ,
Jadis , de nos François captivoient les fuffrages.
Le Mercure Galant , fi j'en crois mes foupçons ,
Eût alors dédaigné de plus graves meſſages .
Ces temps ont difparu : tout change avec les
moeurs.
Le Mercure de France , au brillant joint l'utile.
Son moderne appanage eft un enclos fertile
Où les fruits s'uniffent aux fleurs.
Là , comme auparavant , Beliſe peut encore
Cueillir les doux préſens de Flore :
Là , figurent , en même temps ,
VERTUMNE CERES & POMONE :
Là , chacun à fon gré moiffonne
Les dons paffagers du Printemps ,
Et les fruits durables d'Automne.
Je vois l'Agriculteur , ce Philofophe heureux ,
Guidé par tes leçons dans fes travaux ruſtiques :
Je vois nos Citadins , raiſonneurs haſardeux ,
Réformer , d'après toi , leurs calculs chimériques:
Je vois l'Emule de Strabon ,
Celui d'Archimède & d'Euclide ,
Ceux d'Hipocrate & de Newton ,
Grace à ta courfe uniforme & rapide ,
JANVIER . 1763 . 9
Donner & recevoir mainte docte leçon.
Plus loin la jeune Eglé pour qui tant de ſcience
N'eſt rien , avec raifon , auprès d'un Madrigal ,
Détourne cent feuillets pour chercher une ftance,
Et fourit , en lifant certain Conte moral :
Route fleurie , où trop d'orgueil peut- être ,
Même, après Marmontel , m'a déja fait paroître : *
Ah , puiſſé- je , du moins , y marcher ſon égal !
Ce n'est pas tout je vois encore
Et Polymnie & Terpficore ,
>
Se foumettre à ton Tribunal .
Ces jeux où Dangeville , Eléve de Thalie,
Emprunte les accens , fon fouris , fon regard ,
Où Clairon , du Tragique épuifant l'énergie
Atteint , fans nul éffort , les bornes de fon art :
Cet autre art plus fublime où triomphe Voltaire ,
Où Saintfoix , où Piron brillent chacun à part :
L'art dramatique enfin , pour nous fi néceſſaire ;
Tous ces talens , du Sage accueillis , révérés ,
'Dont le but en tous lieux eft d'inftruire & de
plaire ,
Trouvent dans ton recueil leurs faftes confacrés.
La Corne d'Amalthée , l'Anneau de Gygès , Lindor
Délie , trois Contes inférés dans les précédens Mercures
, font de l'Auteur de cette Epitre , de même que les
Quiproquo , Nouvelle inférée en partie dans ce premier
Volume,
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Que dirai - je de plus ? C'eft ton heureux domaine
Qui fert de récompenfe à ces Mortels vantés ,
Dont le crayon fublime ou l'éloquente veine
Plus d'une fois à nos yeux enchantés
Fit triompher Clio , Thalie & Melpomène.
Aux foutiens des beaux Arts , trop longtems ou
bliés ,
Tu fournis des fecours que res fuccès font naître .
Par-là de leurs travaux ils fe verroient payés ,
Si de teis travaux pouvoient l'être .
Ainfi , Rome naiffante oroit à fes Guerriers ,
Outre de ftériles Lauriers ,
Une part du Domaine accrû par leur courage.
Bientôt elle y joignit d'auguftes monumens ,
De la reconnoiffance ingénieux hommage ,
Et muets orateurs de leurs faits triomphans.
Chez toi renaît encor ce jufte & noble uſage :
Oui , lorfque parvenus au terme rigoureux
De leur humaine deſtinée ,
La mort fur tes Héros étend fon voile affreux ;
Quand des Mufes en deuil la troupe conſternée ,
Regrette Echyle * Plaute , arrachés à nos voeux ;
Par des monumens plus durables
Que des fimulachres pompeux ,
Tu confacres chez nos neveux ,
* Feu M, de Crébillon 5 fi juftement furnommé l'Echyle
François , avoit une penfion fur le Mercure . Il ne
feroit pas difficile de trouver plus d'an Plaute parmi
MM. les Penfionnaires vivans.
JANVIER. 1763 .
11
La gloire de ces morts à jamais mémorables ,
Et toujours vivans à leurs yeux.
Poarfuis ; & que ton Caducée
Devienne le fceptre des Arts ;
De ces Enfans des Cieux la troupe difperfée
Par les cris du terrible Mars ,
Se réunit de toutes parts ,
Et reprend ſa ſplendeur trop longtems éclipſée .
Un Roi qui la chérit , qui dans tous les deffeins ,
Prend l'honneur pour flambeau , prend la vertu
pour guide ,
Enchaînant fous les pieds la difcorde homicide ,
De nos jours orageux a fait des jours fereins .
Louis , ( à ce nom feul votre elpoir ſe ranime ,
Beaux Arts , que fi ſouvent ont cherché les bienfaits
! )
LOUIS , à votre éffor fublime
Prépare un libre cours , & de vaſtes ſujets.
Déja plus d'une fois l'Art de nos Praxitelles
Imprima fur l'airain l'image de ſes traits * :
* On ſçait qu'il y a déja plufieurs années que les Villes
de Bordeaux & de Rennes ont l'une & Pautre fait elever
une Statue au Roi dans leur enceinte . Paris & Rheims
vont jouir du même avantage. Ces quatre Monuniens
doivent à tous égards fixer l'attention de la pollerité.
On a beaucoup écrit fur celui que fait riger la Walle
de Rheims. Je dois ajo ter qu'à cette occafio 1 , cette Cité
antique femble avoir pris une nouvelle forme. Une foule
d'Ouvrages modernes l'embellit & la decore . Ceft de
quoi le Public pourra juger par le Plan qui en doit bien-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE ..
C'eſt à vos touches immortelles ,
Mufes , qu'il appartient d'animer ces Portraits.
Peignez cette ame égale , intrépide , fincère ,
Cette ame de LOUIS , fi digne de TITUS ,
Ce coeur né pour aimer , ce noble caractère ,
Cette fermeté rare , & pour dire encor plus ,
Cette bonté que rien n'altère ....
O toi , prompt Meffager , qui dans ton cours heureux
Ne marches que fous fes aufpices ,
T
Porte jufqu'à fes pieds mon encens & mes voeux.
Jadis mes yeux ont vu ce Roi victorieux
De mes foibles éffais accueillir les prémices * .
Renaîffez , ô momens pour moi fi glorieux !
Du moins , puiffe à fon gré , mon zéle induſtrieux
Multiplier fes facrifices.
Ont dit que pour chanter les vergers & les champs ,
Tranſporté d'une ardeur extrême ,
Le Berger Héfiode obtint des Mufes même
La Lyre qui régla ſes ruftiques accens :
Ah ! fid'un pareil avantage
tôt paroître. Tous ces travaux , ainfi que ceux de la nouvelle
Place , te font exécutés d'après les Deffeins & fous
les yeux de M. le Gendre , Ingénieur en Chef de la
Province de Champagne. Ses talens ont dignement fecondé
le zéle des Citoyens & des Magiftrats municipaux
de cette Ville ancienne & célébre,
* En 1748 , l'Auteur n'étant âgé que de 19 ans, eut
l'honneur de préfenter au Roi un Difcours en Vers de fa
compofition fur les Victoires de SA MAJESTE'.
JANVIER. 1763 . 13
Mes voeux ardens étoient ſuivis ;
Mon choix eft fait : je jure par LOUIS ,
D'en faire un plus fublime uſage.
Par M. DE LA DIXMERIE.
Toror qui du monde ſtudieux
Seize fois dans un an parcours l'immenfe eſpace,
Ardent Meffager du Parnalle ,
Et rival quant au nom , du Mellager des Dieux :
On dit qu'allez longtemps votre emploi fat le
même ;
Que fouvent , l'un & l'autre avec art travestis ,
Votre foin journalier , votre devoir ſuprême
A iv
8 MERCURE DE FRANCE .
Fut de porter à quelque Iſis ,
En dépit des Argus , plus d'un galant emblême.
Des Logogryphes , des Chansons ,
Jadis , de nos François captivoient les fuffrages.
Le Mercure Galant , fi j'en crois mes foupçons ,
Eût alors dédaigné de plus graves meſſages .
Ces temps ont difparu : tout change avec les
moeurs.
Le Mercure de France , au brillant joint l'utile.
Son moderne appanage eft un enclos fertile
Où les fruits s'uniffent aux fleurs.
Là , comme auparavant , Beliſe peut encore
Cueillir les doux préſens de Flore :
Là , figurent , en même temps ,
VERTUMNE CERES & POMONE :
Là , chacun à fon gré moiffonne
Les dons paffagers du Printemps ,
Et les fruits durables d'Automne.
Je vois l'Agriculteur , ce Philofophe heureux ,
Guidé par tes leçons dans fes travaux ruſtiques :
Je vois nos Citadins , raiſonneurs haſardeux ,
Réformer , d'après toi , leurs calculs chimériques:
Je vois l'Emule de Strabon ,
Celui d'Archimède & d'Euclide ,
Ceux d'Hipocrate & de Newton ,
Grace à ta courfe uniforme & rapide ,
JANVIER . 1763 . 9
Donner & recevoir mainte docte leçon.
Plus loin la jeune Eglé pour qui tant de ſcience
N'eſt rien , avec raifon , auprès d'un Madrigal ,
Détourne cent feuillets pour chercher une ftance,
Et fourit , en lifant certain Conte moral :
Route fleurie , où trop d'orgueil peut- être ,
Même, après Marmontel , m'a déja fait paroître : *
Ah , puiſſé- je , du moins , y marcher ſon égal !
Ce n'est pas tout je vois encore
Et Polymnie & Terpficore ,
>
Se foumettre à ton Tribunal .
Ces jeux où Dangeville , Eléve de Thalie,
Emprunte les accens , fon fouris , fon regard ,
Où Clairon , du Tragique épuifant l'énergie
Atteint , fans nul éffort , les bornes de fon art :
Cet autre art plus fublime où triomphe Voltaire ,
Où Saintfoix , où Piron brillent chacun à part :
L'art dramatique enfin , pour nous fi néceſſaire ;
Tous ces talens , du Sage accueillis , révérés ,
'Dont le but en tous lieux eft d'inftruire & de
plaire ,
Trouvent dans ton recueil leurs faftes confacrés.
La Corne d'Amalthée , l'Anneau de Gygès , Lindor
Délie , trois Contes inférés dans les précédens Mercures
, font de l'Auteur de cette Epitre , de même que les
Quiproquo , Nouvelle inférée en partie dans ce premier
Volume,
A v
10 MERCURE DE FRANCE .
Que dirai - je de plus ? C'eft ton heureux domaine
Qui fert de récompenfe à ces Mortels vantés ,
Dont le crayon fublime ou l'éloquente veine
Plus d'une fois à nos yeux enchantés
Fit triompher Clio , Thalie & Melpomène.
Aux foutiens des beaux Arts , trop longtems ou
bliés ,
Tu fournis des fecours que res fuccès font naître .
Par-là de leurs travaux ils fe verroient payés ,
Si de teis travaux pouvoient l'être .
Ainfi , Rome naiffante oroit à fes Guerriers ,
Outre de ftériles Lauriers ,
Une part du Domaine accrû par leur courage.
Bientôt elle y joignit d'auguftes monumens ,
De la reconnoiffance ingénieux hommage ,
Et muets orateurs de leurs faits triomphans.
Chez toi renaît encor ce jufte & noble uſage :
Oui , lorfque parvenus au terme rigoureux
De leur humaine deſtinée ,
La mort fur tes Héros étend fon voile affreux ;
Quand des Mufes en deuil la troupe conſternée ,
Regrette Echyle * Plaute , arrachés à nos voeux ;
Par des monumens plus durables
Que des fimulachres pompeux ,
Tu confacres chez nos neveux ,
* Feu M, de Crébillon 5 fi juftement furnommé l'Echyle
François , avoit une penfion fur le Mercure . Il ne
feroit pas difficile de trouver plus d'an Plaute parmi
MM. les Penfionnaires vivans.
JANVIER. 1763 .
11
La gloire de ces morts à jamais mémorables ,
Et toujours vivans à leurs yeux.
Poarfuis ; & que ton Caducée
Devienne le fceptre des Arts ;
De ces Enfans des Cieux la troupe difperfée
Par les cris du terrible Mars ,
Se réunit de toutes parts ,
Et reprend ſa ſplendeur trop longtems éclipſée .
Un Roi qui la chérit , qui dans tous les deffeins ,
Prend l'honneur pour flambeau , prend la vertu
pour guide ,
Enchaînant fous les pieds la difcorde homicide ,
De nos jours orageux a fait des jours fereins .
Louis , ( à ce nom feul votre elpoir ſe ranime ,
Beaux Arts , que fi ſouvent ont cherché les bienfaits
! )
LOUIS , à votre éffor fublime
Prépare un libre cours , & de vaſtes ſujets.
Déja plus d'une fois l'Art de nos Praxitelles
Imprima fur l'airain l'image de ſes traits * :
* On ſçait qu'il y a déja plufieurs années que les Villes
de Bordeaux & de Rennes ont l'une & Pautre fait elever
une Statue au Roi dans leur enceinte . Paris & Rheims
vont jouir du même avantage. Ces quatre Monuniens
doivent à tous égards fixer l'attention de la pollerité.
On a beaucoup écrit fur celui que fait riger la Walle
de Rheims. Je dois ajo ter qu'à cette occafio 1 , cette Cité
antique femble avoir pris une nouvelle forme. Une foule
d'Ouvrages modernes l'embellit & la decore . Ceft de
quoi le Public pourra juger par le Plan qui en doit bien-
A vj
12 MERCURE DE FRANCE ..
C'eſt à vos touches immortelles ,
Mufes , qu'il appartient d'animer ces Portraits.
Peignez cette ame égale , intrépide , fincère ,
Cette ame de LOUIS , fi digne de TITUS ,
Ce coeur né pour aimer , ce noble caractère ,
Cette fermeté rare , & pour dire encor plus ,
Cette bonté que rien n'altère ....
O toi , prompt Meffager , qui dans ton cours heureux
Ne marches que fous fes aufpices ,
T
Porte jufqu'à fes pieds mon encens & mes voeux.
Jadis mes yeux ont vu ce Roi victorieux
De mes foibles éffais accueillir les prémices * .
Renaîffez , ô momens pour moi fi glorieux !
Du moins , puiffe à fon gré , mon zéle induſtrieux
Multiplier fes facrifices.
Ont dit que pour chanter les vergers & les champs ,
Tranſporté d'une ardeur extrême ,
Le Berger Héfiode obtint des Mufes même
La Lyre qui régla ſes ruftiques accens :
Ah ! fid'un pareil avantage
tôt paroître. Tous ces travaux , ainfi que ceux de la nouvelle
Place , te font exécutés d'après les Deffeins & fous
les yeux de M. le Gendre , Ingénieur en Chef de la
Province de Champagne. Ses talens ont dignement fecondé
le zéle des Citoyens & des Magiftrats municipaux
de cette Ville ancienne & célébre,
* En 1748 , l'Auteur n'étant âgé que de 19 ans, eut
l'honneur de préfenter au Roi un Difcours en Vers de fa
compofition fur les Victoires de SA MAJESTE'.
JANVIER. 1763 . 13
Mes voeux ardens étoient ſuivis ;
Mon choix eft fait : je jure par LOUIS ,
D'en faire un plus fublime uſage.
Par M. DE LA DIXMERIE.
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Résumé : ÉPITRE AU MERCURE.
L'épître au Mercure célèbre le périodique 'Mercure de France' et ses diverses contributions. Le texte compare ce périodique à la planète Mercure et au messager des dieux, soulignant leur rôle commun de messagers. Il évoque l'évolution du 'Mercure Galant', autrefois dédié à des messages plus légers, vers le 'Mercure de France', qui combine l'utile et le brillant. Ce périodique offre une variété de contenus, allant des poèmes aux traités philosophiques, en passant par des œuvres dramatiques et des contes. Le 'Mercure de France' couvre plusieurs disciplines, telles que l'agriculture, les sciences, la philosophie et les arts dramatiques. Il mentionne des figures littéraires et artistiques contemporaines comme Voltaire et Marmontel. Le périodique est présenté comme un soutien aux arts et aux lettres, récompensant les talents et perpétuant la mémoire des grands hommes. L'épître rend hommage au roi Louis, qui soutient les arts et les lettres, et exprime le souhait que le 'Mercure de France' continue de prospérer sous ses auspices. Le texte se conclut par un vœu pour que le périodique puisse multiplier ses sacrifices en l'honneur du roi.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3785
p. 13
DIALOGUE entre l'Amour & l'Auteur, le premier de Janvier 1763.
Début :
Qui de si bon matin frappe à ma porte ? ... Moi... [...]
Mots clefs :
Amour
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE entre l'Amour & l'Auteur, le premier de Janvier 1763.
DIALOGUE entre l'Amour & l'Auteur ,
le premier de Janvier 1763.
QUIur de fi bon matin frappe à ma porte ? ... Moi...
C'est mon Maître , ouvrons vîte ; entrez Amour :
Eh ! Quoi ! ....
Que je te dife un mot , écoute !
Ta premiere vifite eft pour Eglė ? ... Sans - doute....
Ne prens point le jargon de tous ces Diſcoureurs
Habiles à mentir en face ,
Qui d'un Compliment à la glace
Vont circulairement promener les fadeurs ....
Fi donc ! .... Sçais - tu ce qu'il faut faire ?...
Mais , fauf, Amour , votre meilleur avis ,
Fixer des yeux Eglé , l'embraffer & me taire. ...
A merveille ! pars , je te fuis.
Par M. GUICHARD .
le premier de Janvier 1763.
QUIur de fi bon matin frappe à ma porte ? ... Moi...
C'est mon Maître , ouvrons vîte ; entrez Amour :
Eh ! Quoi ! ....
Que je te dife un mot , écoute !
Ta premiere vifite eft pour Eglė ? ... Sans - doute....
Ne prens point le jargon de tous ces Diſcoureurs
Habiles à mentir en face ,
Qui d'un Compliment à la glace
Vont circulairement promener les fadeurs ....
Fi donc ! .... Sçais - tu ce qu'il faut faire ?...
Mais , fauf, Amour , votre meilleur avis ,
Fixer des yeux Eglé , l'embraffer & me taire. ...
A merveille ! pars , je te fuis.
Par M. GUICHARD .
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Résumé : DIALOGUE entre l'Amour & l'Auteur, le premier de Janvier 1763.
Le 1er janvier 1763, l'Amour visite un auteur et lui demande s'il rend visite à Églé. L'Amour conseille à l'auteur de ne pas utiliser des compliments creux, mais de fixer Églé du regard, de l'embrasser et de se taire. L'auteur accepte et l'Amour s'en va. Le dialogue est signé par M. Guichard.
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3786
p. 14
VERS à Madame A ..... pour le jour de sa Fête.
Début :
DE Cécile autrefois l'on admiroit les grâces : [...]
Mots clefs :
Grâces, Couronne
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Madame A ..... pour le jour de sa Fête.
VERS à Madame A ..... pour le jour
defa Fête.
DE Cécile autrefois l'on admiroit les grâces :
Dans Cécile aujourd'hui , l'on en admire autant ;
Car en tout vous fuivez les traces ,
Je vous le dis fans compliment.
Elle chantoit , elle étoit belle ;
Vous chantez bien : vous l'êtes autant qu'elle ,
Et vous touchez des inftrumens
Comme en touchoit votre Patronne .
Vous en avez tous les talens ,
Vous en méritez la Couronne.
Par M. GOUDE.
defa Fête.
DE Cécile autrefois l'on admiroit les grâces :
Dans Cécile aujourd'hui , l'on en admire autant ;
Car en tout vous fuivez les traces ,
Je vous le dis fans compliment.
Elle chantoit , elle étoit belle ;
Vous chantez bien : vous l'êtes autant qu'elle ,
Et vous touchez des inftrumens
Comme en touchoit votre Patronne .
Vous en avez tous les talens ,
Vous en méritez la Couronne.
Par M. GOUDE.
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3787
p. 14-15
VERS à Mlle de GRISS.
Début :
QUEL astre lumineux dans un mois de Novembre [...]
Mots clefs :
Astre, Soleil
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Mlle de GRISS.
VERS à Mlle de GRISS.
QUEL aftre lumineux dans
bre
un mois de Novem-
Sur mes rideaux répand un ſi grand jour ?
Apparemment qu'il fixe ſon féjour
Tout vis -à - vis de cette chambre.
Car enfin on ne voit point clair
Avant fix heures en hyver ;
Et j'y vois , c'eſt ce qui m'étonne ! ...
Parbleu , vous nous la bâillez bonne ,
JANVIER. 1763. 15
Dit un Voifin qui m'écoutoit ;
Avant vous , une autre y gîtoit....
Lorfque j'y penfe , ah ! la belle perfonne ? ...
Qui donc ? La charmante de Griff.
Sandis ! Je n'en fuis plus furpris :
C'eſt comme le Soleil , quandil nous abandonne.
Par le même .
QUEL aftre lumineux dans
bre
un mois de Novem-
Sur mes rideaux répand un ſi grand jour ?
Apparemment qu'il fixe ſon féjour
Tout vis -à - vis de cette chambre.
Car enfin on ne voit point clair
Avant fix heures en hyver ;
Et j'y vois , c'eſt ce qui m'étonne ! ...
Parbleu , vous nous la bâillez bonne ,
JANVIER. 1763. 15
Dit un Voifin qui m'écoutoit ;
Avant vous , une autre y gîtoit....
Lorfque j'y penfe , ah ! la belle perfonne ? ...
Qui donc ? La charmante de Griff.
Sandis ! Je n'en fuis plus furpris :
C'eſt comme le Soleil , quandil nous abandonne.
Par le même .
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Résumé : VERS à Mlle de GRISS.
Le 15 janvier 1763, un narrateur s'étonne d'une lumière inhabituelle dans sa chambre en novembre. Son voisin Voifin lui explique que cette lumière provient de Mlle de Griss, présente dans la chambre voisine. Le narrateur admire sa beauté, la comparant au soleil. Il exprime sa surprise et son émerveillement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3788
p. 47-51
LE TEMPS, Ode.
Début :
QUEL est l'objet qui me frappe ? [...]
Mots clefs :
Désir, Saturne, Mort, Jupiter
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE TEMPS, Ode.
LE TEMPS ,
ODE.
QUEL eft l'objet qui me frappe ?
Approchons : Ciel je le perds ;
Il fuit , il vole , il s'échappe
Dans l'immensité des airs.
En vain je m'ouvre un paffage ,
Il fe voile d'un nuage
Qui le dérobe à mes yeux.
48 MERCURE
DE
FRANCE
.
Téméraires que nous ſommes ,
Les Dieux puniffent les hommes
D'un defir trop curieux .
N'importe , perçons la nue.
Je vois Saturne en courroux :
Sa barbe longue & chenue
Defcend jufqu'à les genoux.
Sa Clepfidre redoutable
D'une mort inévitable
M'annonce la dure loi ;
Miniftre des deſtinées ,
Il meſure les années
F
Que Cloto file pour moi.
A fon afpect je friſſonne ;
Mon fort eft entre les mains ;
Il ne fait grace à perfonne
Ce deftructeur des humains.
De mes fens l'horreur s'empare :
En vain à ce Dieu barbare
Je voudrois avoir recours :
Armé d'une faulx tranchante ,
Au moment que je le chante ,
Il moiffonne mes beaux jours .
Contre ce Tyran du Monde
Nous nous révoltons en vain
La Tèrre en fecours féconde
A beau nous offrir fon fein.
Ce
JANVIER . 1763 . 49
*
Ce fer , ce marbre , ce cuivre ,
Pour toujours font- ils revivre
Les noms les plus éclatans !
Malgré nos pompeux hommages,
Les héros & leurs images
Sont tributaires du Temps.
Quel monument affez ferme
Des Ans brave les éfforts ?
Le Tybre a vu le Dieu * Terme
Difparoître de fes bords.
D'un grand revers , grand exemple !
Ce Dieu fi fier , dont le Temple
Ne peut être déplacé ,
Et dont le pouvoir fuprême
Réſiſte à Jupiter même ,
Par le Temps eft terraſſé.
1
Vante moins tes Pyramides ,
Memphis , oùfuyant des Cieux ;
Porterent leurs pas timides
Jupiter & tous les Dieux.
Elles montoient juſqu'aux nues :
Que font- elles devenues ?
L'oeil qui les cherche eſt ſurpris.
Tarquin ayant voulu élever un Temple à Jupiter
, fur la ruine de quelques autres , celui du
Dieu Terme fubfifta toujours dans fa même place ,
conformément à la voix des Oracles.
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
Un Dieu cruel les dévore ;
A peine en voit-on encore
De pitoyables débris.
Les temps vole , & fous fon aîle
Naiffent d'illuftres revers ;
Il détruit , il renouvelle
La face de l'Univers.
Changement , chûre funefte ,
Voilà tout ce qui nous reſte
Des Empires & des Rois !
Leur grandeur eft diſparue ;
Je ne vois qu'une charrue
Où Troye étoit autrefois.
Temps , n'eft-il point de barrière
Contre ta fatalité ?
Dans une noble carrière
Cherchons l'immortalité..
Oui , l'homme a le droit ſuprême
De furvivre à l'homme même :
Je me livre à cet espoir.
Je vivrai , je l'ofe croire ;
Et le Temple de Mémoire
S'ouvre pour me recevoir.
* Des champs confacrés à Flore ,
M'offrent de célébres jeux.
Lauriers , que j'y vois éclore ,
*Les Jeux Floraux.
JANVIER. 1763 . SI
Combien vous flattez mes voeux !
L'immortelle recompenfe
Qu'un jufte choix y diſpenſe ,
Eft un bien où je prétends.
Dieux ! Quelle gloire environne
Les écrits qu'on y courronne !
Seuls , ils triomphent du Temps.
Dignum laude virum Muſa vetat mori.
Horat. Lib. 4. Od. 8.
Par M. D ... ɗH ...
ODE.
QUEL eft l'objet qui me frappe ?
Approchons : Ciel je le perds ;
Il fuit , il vole , il s'échappe
Dans l'immensité des airs.
En vain je m'ouvre un paffage ,
Il fe voile d'un nuage
Qui le dérobe à mes yeux.
48 MERCURE
DE
FRANCE
.
Téméraires que nous ſommes ,
Les Dieux puniffent les hommes
D'un defir trop curieux .
N'importe , perçons la nue.
Je vois Saturne en courroux :
Sa barbe longue & chenue
Defcend jufqu'à les genoux.
Sa Clepfidre redoutable
D'une mort inévitable
M'annonce la dure loi ;
Miniftre des deſtinées ,
Il meſure les années
F
Que Cloto file pour moi.
A fon afpect je friſſonne ;
Mon fort eft entre les mains ;
Il ne fait grace à perfonne
Ce deftructeur des humains.
De mes fens l'horreur s'empare :
En vain à ce Dieu barbare
Je voudrois avoir recours :
Armé d'une faulx tranchante ,
Au moment que je le chante ,
Il moiffonne mes beaux jours .
Contre ce Tyran du Monde
Nous nous révoltons en vain
La Tèrre en fecours féconde
A beau nous offrir fon fein.
Ce
JANVIER . 1763 . 49
*
Ce fer , ce marbre , ce cuivre ,
Pour toujours font- ils revivre
Les noms les plus éclatans !
Malgré nos pompeux hommages,
Les héros & leurs images
Sont tributaires du Temps.
Quel monument affez ferme
Des Ans brave les éfforts ?
Le Tybre a vu le Dieu * Terme
Difparoître de fes bords.
D'un grand revers , grand exemple !
Ce Dieu fi fier , dont le Temple
Ne peut être déplacé ,
Et dont le pouvoir fuprême
Réſiſte à Jupiter même ,
Par le Temps eft terraſſé.
1
Vante moins tes Pyramides ,
Memphis , oùfuyant des Cieux ;
Porterent leurs pas timides
Jupiter & tous les Dieux.
Elles montoient juſqu'aux nues :
Que font- elles devenues ?
L'oeil qui les cherche eſt ſurpris.
Tarquin ayant voulu élever un Temple à Jupiter
, fur la ruine de quelques autres , celui du
Dieu Terme fubfifta toujours dans fa même place ,
conformément à la voix des Oracles.
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE .
Un Dieu cruel les dévore ;
A peine en voit-on encore
De pitoyables débris.
Les temps vole , & fous fon aîle
Naiffent d'illuftres revers ;
Il détruit , il renouvelle
La face de l'Univers.
Changement , chûre funefte ,
Voilà tout ce qui nous reſte
Des Empires & des Rois !
Leur grandeur eft diſparue ;
Je ne vois qu'une charrue
Où Troye étoit autrefois.
Temps , n'eft-il point de barrière
Contre ta fatalité ?
Dans une noble carrière
Cherchons l'immortalité..
Oui , l'homme a le droit ſuprême
De furvivre à l'homme même :
Je me livre à cet espoir.
Je vivrai , je l'ofe croire ;
Et le Temple de Mémoire
S'ouvre pour me recevoir.
* Des champs confacrés à Flore ,
M'offrent de célébres jeux.
Lauriers , que j'y vois éclore ,
*Les Jeux Floraux.
JANVIER. 1763 . SI
Combien vous flattez mes voeux !
L'immortelle recompenfe
Qu'un jufte choix y diſpenſe ,
Eft un bien où je prétends.
Dieux ! Quelle gloire environne
Les écrits qu'on y courronne !
Seuls , ils triomphent du Temps.
Dignum laude virum Muſa vetat mori.
Horat. Lib. 4. Od. 8.
Par M. D ... ɗH ...
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Résumé : LE TEMPS, Ode.
Le texte est une ode au Temps, explorant sa nature fugace et destructrice. Le poète observe que le Temps échappe à sa compréhension, se voilant d'un nuage. Il décrit Saturne, ministre des destinées, mesurant les années de la vie humaine avec une clepsydre, symbolisant l'inévitabilité de la mort. Le poète exprime sa terreur face à ce destin implacable, soulignant que même les héros et leurs monuments ne peuvent résister à la marche du Temps. Les pyramides d'Égypte, autrefois majestueuses, ne sont plus que des ruines. Le Temps détruit et renouvelle constamment l'univers, laissant seulement des vestiges des empires passés. Le poète cherche néanmoins une forme d'immortalité à travers ses œuvres, espérant que ses écrits triompheront du Temps et seront couronnés dans des concours littéraires comme les Jeux Floraux. Il cite Horace pour affirmer que la Muse empêche les hommes dignes de mourir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3789
p. 52-61
CONSEILS d'un Homme de 80 ans, à une Demoiselle de neuf ans qu'il appelloit sa femme.
Début :
QUOIQU'IL y ait déja quelques années que vous soyez ma femme, & [...]
Mots clefs :
Apprendre, Leçon, Religion, Jeunesse, Richesse, Mari, Modération
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONSEILS d'un Homme de 80 ans, à une Demoiselle de neuf ans qu'il appelloit sa femme.
CONSEILS d'un Homme de 80 ans *
à une Demoiselle de neuf ans qu'il
appelloit fa femme.
QuUOIQU'IL y ait déja quelques
années que vous foyez ma femme , &
que vous paroiffiez fatisfaite de votre
fituation ; cet état heureux ne peut durer
encore tout au plus que cinq ou fix
ans, & un autre mari me fuccédera, avec
fequel vous aurez plus longtemps à vivre
qu'avec moi . L'amitié que j'ai pour
vous m'oblige de vous faire part de quelques
réfléxions qui pourront vous être
utiles par la fuite , & qui fuppléront à
celles que la jeuneffe vous empêche de
faire aujourd'hui . Vous devez avoir une
fortune & des biens confidérables ; vous
ferez recherchée d'une infinité de Soupirans
, qui , avant de fe déclarer s'informeront
avec la plus grande éxactitude
de la quantité & de la qualité de
vos richeffes , mais ne s'embarrafferont
nullement ni de votre figure , ni des
qualités de votre efprit : ce n'eft donc
point vous , pour ainfi dire , que votre
mari époufera , ce fera vos biens &
JANVIER. 1763 . 53 1
votre fortune . Penfez bien à cet article
ma chère petire femme ! & comprenez
que fi vous n'aviez que quatre mille liv.
de rente , tous ceux qui fe montreront
fi empreffés de vous pofféder , s'éloigneroient
bien vîte de vous. Vous ignorez
ce que c'eft que la richeffe & quel fond
vous devez faire fur les biens que vous
apporterez en mariage je m'en vais
vous l'expliquer. Votre Contrat ne fera
pas plutôt figné que toutes ces richeſſes
& ces biens ne feront plus en votre difpofition
; ce fera votre mari qui en fera
le maître & l'éconôme. Il eft vrai qu'il
ne pourroit pas manger le fond de votre
bien ; mais qu'est-ce que c'eft qu'un
fond de bien , dont vous ne pourrez faire
aucun ufage fans la permiffion de ce
mari , qui peut prodiguer vos revenus
pour tout autre que pour vous , & qui
vous privera de toutes les douceurs de
la vie pour ne s'attacher qu'à des dépenfes
frivoles & inutiles ? Il faut donc ,
ma chère petite femme , que vous vous
précautionniez de bonne heure contre
un pareil malheur qui n'arrive que trop
fouvent , & que cependant vous pouvez
éviter , fi vous fuivez mes confeils . La
beauté & les talens aimables ne fuffifent
pas pour fixer l'inconftance des maris ;
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
il est des moyens plus fùrs. Le premier
moyen , eft d'avoir un grand fond de religion
; & à mefure que vous avancerez
en âge , de faire férieufement tous
les jours réfléxion que la beauté n'eft
qu'une chofe paffagère ; que la vie eft
fort courte ; & qu'il n'y a rien de folide
, que de travailler dans ce bas - monde
à vous procurer une félicité éternelle .
Ne regardez donc pas , ma chère petite
femme , les pieufes inftru &tions que
l'on vous fait aujourd'hui comme des
leçons d'Hiftoire & de Géographie ; il
n'y a qu'une chofe abfolument néceffaire
, qui eft de fçavoir bien vivre pour
apprendre à bien mourir. Mais fouvenez-
vous bien , que la véritable piété
ne confifte pas dans les fimagrées de la
dévotion , ni dans tout un appareil extérieur
; il faut que votre dévotion foit
douce , éclairée & charitable ; il faut
que vous foyez complaifante pour votre
mari , compâtiffante pour vos femmes
& pour vos domeftiques ; que fi
quelque chofe vous déplaît dans votre
mari , le moyen de le corriger , c'eſt de
fouffrir avec patience ce qui peut vous
déplaire. Vous avez le bonheur d'être
actuellement fous les yeux d'une grandmaman
dont l'efprit , le coeur & l'expéJANVIER.
1763. 55
rience font un tréfor pour vous préférable
à toutes vos richeffes . Ne lui cachez
rien de vos plus fecrettes pensées ,
jafez & caufez avec elle comme les jeunes
perfones font naturellement avec
leurs jeunes compagnes , ne ceffez jamais
de lui débiter vos goûts & vos
imaginations ; & bavardez continuéllement
avec elle , afin d'apprendre à vous
taire. Les premieres années que vous
entrerez dans le monde , quand vous
aurez un âge plus avancé , & que vous
aurez appris à difcerner ce qui eft bon
d'avec ce qui eft mauvais , ce qui eft
décent d'avec ce qui n'eft pas convenable
, profitez de votre difcernement
pour ne point imiter les mauvais exemples
, mais gardez-vous bien de critiquer
perfonne ; évitez les compagnies des
jeunes perfonnes de toutes efpéces autant
que faire fe pourra ; mais attachez
vous à des perfonnes d'un certain âge :
il y a tout gagner avec elles & tout
à perdre avec les autres . Les perfonnes
âgées font quelquefois ennuyeufes &
donneufes de leçons , elles veulent inf
truire la jeuneffe ; mais elles ne font
point leurs rivales , & ne font point affectées
de la jaloufie qui régne ordinairement
parmi les jeunes Dames, N'af
4
C iv
36 MERCURE DE FRANCE.
fectez point dans vos habillemens &
dans votre maniere de vous coeffer ,
certains airs qui ne font aujourd'hui que
trop à la mode ; imitez les jeunes perfonnes
de votre âge qui fe mettent d'une
façon élégante , mais modefte . Ne
foyez jamais affez hardie pour inventer
une nouvelle mode de coëffure ou d'habillement
; abandonnez aux jeunes folles
de votre âge la gloire de l'invention en
pareille chofe. Cependant quand une
nouvelle mode eft établie & fuivie par
les perfonnes de votre caractère & de
votre rang , il faut fuivre cette mode
car il feroit auffi ridicule' de vous voir
coëffée & habillée à l'antique , que d'avoir
la folie de vouloir être la premiere
à inventer & à dominer fur les ufages
& le goût établi parmi les perfonnes de
votre condition . Ce n'eft point la quantité
d'ornemens qui rendent une perfonne
aimable , c'eft la propreté , c'eft
un certain arrangement qui convienne
à votre figure & à votre vifage . Il
faut apprendre à vous coëffer vous-même
; & quand vos femmes feront empreffées
à entourer votre toilette de
n'avoir jamais d'impatience ni d'humeur
: furtout de ne les point apoftropher
des noms de maladroites & d'im-
,
JANVIER. 1763. 57
pertinentes. Apprenez , ma chère petite
femme , que votre réputation publique
dépend en grande partie des difcours
de vos domeftiques . Si vous les
aimez , & que vous les traitiez bien , ils
cacheront vos défauts ; & fi vous en agiffez
autrement , ils groffiront vos imperfections
, & même vous donneront
celles que vous n'aurez pas. Il n'appar
tient qu'aux bons Maîtres d'avoir d'anciens
Domeſtiques. Quand vous ferez
à table , ayez attention de fervir tout
le monde mangez vous -même avec
propreté , & proportionnez la dépenfe
de votre table au nombre & à la qualité
de la compagnie. Soyez de la plus grande
modeftie , même devant vos femmes
lorfque vous vous leverez & que vous
vous coucherez . Témoignez beaucoup
d'amitié & de tendreffe à votre mari
dans le particulier : évitez les minauderies
& les afféteries avec lui dans le Public.
Ces fortes de façons font des façons
bourgeoifes , & ne marquent bien fouvent
que de la fauffeté & de l'indécence.
Ne dites jamais rien que ce que vous
penfez véritablement ; mais gardez -vous
bien de dire indifcrétement tout ce que
Vous pensez .
Ornez votre efprit de bonnes led-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE .
ne
res ; foyez attentive aux différentes leçons
que l'on vous donne , tant pour
orner votre efprit que votre corps :
mais ne reffemblez pas à un perroquet
qui ne fait que répéter ce qu'il ne comprend
pas. Quand votre efprit & votre
mémoire feront ornés des plus belles
connoiffances , gardez-vous bien de débiter
mal-à-propos dans le Public ce
que vous aurez appris dans votre jeuneffe
; & lorfque vous trouverez des
perfonnes ignorantes qui débiteront des
chofes contraires à la vérité de l'Hiftoire
, de la Géographie & autres
vous érigez point en Docteur pour réprimer
leurs erreurs ; & fi vous gliffez
quelques paroles , vous pouvez faire
voir adroitement & fans aigreur que
vous êtes mieux inftruite que les autres.
Apprenez que le moyen de vous faire
hair c'eft de vouloir dominer & de vous
attribuer toute efpéce de préférence :
vous deviendrez infupportable dans la
fociété ; & quand réellement vous furpafferiez
les perfonnes que vous fréquentez
dans toutes les efpéces & de toutes
fortes de manieres , les Dames ne vous
pardonneroient jamais cette fupériorité.
Ayez donc attention , ma chere petite
femme , de faire aimer vos talens &
JANVIER. 1763. 59
vos vertus , & de ne vous point faire
haïr à force de mérite. Tâchez de pofféder
réellement tous ces talens fupérieurs ;
mais n'en montrez , avec beaucoup de
difcrétion , que ce qui eft néceffaire pour
vous faire aimer & pour donner bon
exemple aux autres fans affectation .
Mais fur-tout , à l'égard de votre mari
gardez-vous bien de lui faire voir indifcrétement
que vous avez plus d'efprit
que lui ! Ne difputez jamais avec lui dans
les momens où vous lui verrez de l'entêtement
. Prenez bien votre temps , &
attendez le moment pour calmer fa colere
, ou pour lui faire goûter la vérité.
Avec de la patience & de la douceur
vous en viendrez à bout , & avec de
l'arrogance & de l'imprudence , vous
l'irriterez & ne le perfuaderez pas. Soyez
complaifante envers votre mari dans
tout ce qui ne fera pas contraire à la
Religion ; & fi par malheur votre mari
n'en avoit point , gardez-vous bien de
le prêcher mal - à - propos : prêchez- le
d'exemple , & quelquefois bien mieux
par votre filence que par vos exhortations
. Ne regardez le jeu que comme
un amuſement ,, & ne montrez jamais
dans cette occafion ni avidité , ni thuni
difpute . Accoutumez -vous à
meur ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
搏
vous renfermer quelquefois dans votre
cabinet donnez envie à votre mari
d'aller troubler votre petite folitude ; &
quand le cas arrivera , recevez - le avec
amitié , & quittez vos Livres & votre
écriture avec un air de gaîté . Dans les
difputes de Religion , gardez-vous bien
de vous ériger en Docteur : vous n'entendrez
que trop dans la fuite de ces
Femmes-Docteurs qui parlent avec beaucoup
de vivacité fur des matieres qu'elles
n'entendent pas. Quand vous vous trouverez
dans ces occafions , gardez-vous
bien de vous mêler de la converfation ;
& fi l'on vous preffe pour vous faire
parler , dites fimplement que vous vous
en tenez à votre Catéchifme. N'ayez
pas peur que l'on vous prenne pour ignorante
: cette modération vous fera beaucoup
plus d'honneur que fi vous vouliez
régenter la fociété. Ne critiquez jamais
le gouvernement des pays que
vous habiterez. Ayez un petit tribunal
dans vous-même pour prifer ce qui eft
bon & le diftinguer de ce qui eft mauvais
; mais ne communiquez jamais au
Public les Arrêts de votre petite jurifdiction
intérieure ; & apprenez de votre
vieux mari qu'une femme qui décide
toujours , quoique fort bien , qui a touJANVIER.
1763. 61
jours raifon dans le Public , eſt une
femme infupportable ; & que celle qui
décide mal eft impertinente , méprifable
& ridicule .
à une Demoiselle de neuf ans qu'il
appelloit fa femme.
QuUOIQU'IL y ait déja quelques
années que vous foyez ma femme , &
que vous paroiffiez fatisfaite de votre
fituation ; cet état heureux ne peut durer
encore tout au plus que cinq ou fix
ans, & un autre mari me fuccédera, avec
fequel vous aurez plus longtemps à vivre
qu'avec moi . L'amitié que j'ai pour
vous m'oblige de vous faire part de quelques
réfléxions qui pourront vous être
utiles par la fuite , & qui fuppléront à
celles que la jeuneffe vous empêche de
faire aujourd'hui . Vous devez avoir une
fortune & des biens confidérables ; vous
ferez recherchée d'une infinité de Soupirans
, qui , avant de fe déclarer s'informeront
avec la plus grande éxactitude
de la quantité & de la qualité de
vos richeffes , mais ne s'embarrafferont
nullement ni de votre figure , ni des
qualités de votre efprit : ce n'eft donc
point vous , pour ainfi dire , que votre
mari époufera , ce fera vos biens &
JANVIER. 1763 . 53 1
votre fortune . Penfez bien à cet article
ma chère petire femme ! & comprenez
que fi vous n'aviez que quatre mille liv.
de rente , tous ceux qui fe montreront
fi empreffés de vous pofféder , s'éloigneroient
bien vîte de vous. Vous ignorez
ce que c'eft que la richeffe & quel fond
vous devez faire fur les biens que vous
apporterez en mariage je m'en vais
vous l'expliquer. Votre Contrat ne fera
pas plutôt figné que toutes ces richeſſes
& ces biens ne feront plus en votre difpofition
; ce fera votre mari qui en fera
le maître & l'éconôme. Il eft vrai qu'il
ne pourroit pas manger le fond de votre
bien ; mais qu'est-ce que c'eft qu'un
fond de bien , dont vous ne pourrez faire
aucun ufage fans la permiffion de ce
mari , qui peut prodiguer vos revenus
pour tout autre que pour vous , & qui
vous privera de toutes les douceurs de
la vie pour ne s'attacher qu'à des dépenfes
frivoles & inutiles ? Il faut donc ,
ma chère petite femme , que vous vous
précautionniez de bonne heure contre
un pareil malheur qui n'arrive que trop
fouvent , & que cependant vous pouvez
éviter , fi vous fuivez mes confeils . La
beauté & les talens aimables ne fuffifent
pas pour fixer l'inconftance des maris ;
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
il est des moyens plus fùrs. Le premier
moyen , eft d'avoir un grand fond de religion
; & à mefure que vous avancerez
en âge , de faire férieufement tous
les jours réfléxion que la beauté n'eft
qu'une chofe paffagère ; que la vie eft
fort courte ; & qu'il n'y a rien de folide
, que de travailler dans ce bas - monde
à vous procurer une félicité éternelle .
Ne regardez donc pas , ma chère petite
femme , les pieufes inftru &tions que
l'on vous fait aujourd'hui comme des
leçons d'Hiftoire & de Géographie ; il
n'y a qu'une chofe abfolument néceffaire
, qui eft de fçavoir bien vivre pour
apprendre à bien mourir. Mais fouvenez-
vous bien , que la véritable piété
ne confifte pas dans les fimagrées de la
dévotion , ni dans tout un appareil extérieur
; il faut que votre dévotion foit
douce , éclairée & charitable ; il faut
que vous foyez complaifante pour votre
mari , compâtiffante pour vos femmes
& pour vos domeftiques ; que fi
quelque chofe vous déplaît dans votre
mari , le moyen de le corriger , c'eſt de
fouffrir avec patience ce qui peut vous
déplaire. Vous avez le bonheur d'être
actuellement fous les yeux d'une grandmaman
dont l'efprit , le coeur & l'expéJANVIER.
1763. 55
rience font un tréfor pour vous préférable
à toutes vos richeffes . Ne lui cachez
rien de vos plus fecrettes pensées ,
jafez & caufez avec elle comme les jeunes
perfones font naturellement avec
leurs jeunes compagnes , ne ceffez jamais
de lui débiter vos goûts & vos
imaginations ; & bavardez continuéllement
avec elle , afin d'apprendre à vous
taire. Les premieres années que vous
entrerez dans le monde , quand vous
aurez un âge plus avancé , & que vous
aurez appris à difcerner ce qui eft bon
d'avec ce qui eft mauvais , ce qui eft
décent d'avec ce qui n'eft pas convenable
, profitez de votre difcernement
pour ne point imiter les mauvais exemples
, mais gardez-vous bien de critiquer
perfonne ; évitez les compagnies des
jeunes perfonnes de toutes efpéces autant
que faire fe pourra ; mais attachez
vous à des perfonnes d'un certain âge :
il y a tout gagner avec elles & tout
à perdre avec les autres . Les perfonnes
âgées font quelquefois ennuyeufes &
donneufes de leçons , elles veulent inf
truire la jeuneffe ; mais elles ne font
point leurs rivales , & ne font point affectées
de la jaloufie qui régne ordinairement
parmi les jeunes Dames, N'af
4
C iv
36 MERCURE DE FRANCE.
fectez point dans vos habillemens &
dans votre maniere de vous coeffer ,
certains airs qui ne font aujourd'hui que
trop à la mode ; imitez les jeunes perfonnes
de votre âge qui fe mettent d'une
façon élégante , mais modefte . Ne
foyez jamais affez hardie pour inventer
une nouvelle mode de coëffure ou d'habillement
; abandonnez aux jeunes folles
de votre âge la gloire de l'invention en
pareille chofe. Cependant quand une
nouvelle mode eft établie & fuivie par
les perfonnes de votre caractère & de
votre rang , il faut fuivre cette mode
car il feroit auffi ridicule' de vous voir
coëffée & habillée à l'antique , que d'avoir
la folie de vouloir être la premiere
à inventer & à dominer fur les ufages
& le goût établi parmi les perfonnes de
votre condition . Ce n'eft point la quantité
d'ornemens qui rendent une perfonne
aimable , c'eft la propreté , c'eft
un certain arrangement qui convienne
à votre figure & à votre vifage . Il
faut apprendre à vous coëffer vous-même
; & quand vos femmes feront empreffées
à entourer votre toilette de
n'avoir jamais d'impatience ni d'humeur
: furtout de ne les point apoftropher
des noms de maladroites & d'im-
,
JANVIER. 1763. 57
pertinentes. Apprenez , ma chère petite
femme , que votre réputation publique
dépend en grande partie des difcours
de vos domeftiques . Si vous les
aimez , & que vous les traitiez bien , ils
cacheront vos défauts ; & fi vous en agiffez
autrement , ils groffiront vos imperfections
, & même vous donneront
celles que vous n'aurez pas. Il n'appar
tient qu'aux bons Maîtres d'avoir d'anciens
Domeſtiques. Quand vous ferez
à table , ayez attention de fervir tout
le monde mangez vous -même avec
propreté , & proportionnez la dépenfe
de votre table au nombre & à la qualité
de la compagnie. Soyez de la plus grande
modeftie , même devant vos femmes
lorfque vous vous leverez & que vous
vous coucherez . Témoignez beaucoup
d'amitié & de tendreffe à votre mari
dans le particulier : évitez les minauderies
& les afféteries avec lui dans le Public.
Ces fortes de façons font des façons
bourgeoifes , & ne marquent bien fouvent
que de la fauffeté & de l'indécence.
Ne dites jamais rien que ce que vous
penfez véritablement ; mais gardez -vous
bien de dire indifcrétement tout ce que
Vous pensez .
Ornez votre efprit de bonnes led-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE .
ne
res ; foyez attentive aux différentes leçons
que l'on vous donne , tant pour
orner votre efprit que votre corps :
mais ne reffemblez pas à un perroquet
qui ne fait que répéter ce qu'il ne comprend
pas. Quand votre efprit & votre
mémoire feront ornés des plus belles
connoiffances , gardez-vous bien de débiter
mal-à-propos dans le Public ce
que vous aurez appris dans votre jeuneffe
; & lorfque vous trouverez des
perfonnes ignorantes qui débiteront des
chofes contraires à la vérité de l'Hiftoire
, de la Géographie & autres
vous érigez point en Docteur pour réprimer
leurs erreurs ; & fi vous gliffez
quelques paroles , vous pouvez faire
voir adroitement & fans aigreur que
vous êtes mieux inftruite que les autres.
Apprenez que le moyen de vous faire
hair c'eft de vouloir dominer & de vous
attribuer toute efpéce de préférence :
vous deviendrez infupportable dans la
fociété ; & quand réellement vous furpafferiez
les perfonnes que vous fréquentez
dans toutes les efpéces & de toutes
fortes de manieres , les Dames ne vous
pardonneroient jamais cette fupériorité.
Ayez donc attention , ma chere petite
femme , de faire aimer vos talens &
JANVIER. 1763. 59
vos vertus , & de ne vous point faire
haïr à force de mérite. Tâchez de pofféder
réellement tous ces talens fupérieurs ;
mais n'en montrez , avec beaucoup de
difcrétion , que ce qui eft néceffaire pour
vous faire aimer & pour donner bon
exemple aux autres fans affectation .
Mais fur-tout , à l'égard de votre mari
gardez-vous bien de lui faire voir indifcrétement
que vous avez plus d'efprit
que lui ! Ne difputez jamais avec lui dans
les momens où vous lui verrez de l'entêtement
. Prenez bien votre temps , &
attendez le moment pour calmer fa colere
, ou pour lui faire goûter la vérité.
Avec de la patience & de la douceur
vous en viendrez à bout , & avec de
l'arrogance & de l'imprudence , vous
l'irriterez & ne le perfuaderez pas. Soyez
complaifante envers votre mari dans
tout ce qui ne fera pas contraire à la
Religion ; & fi par malheur votre mari
n'en avoit point , gardez-vous bien de
le prêcher mal - à - propos : prêchez- le
d'exemple , & quelquefois bien mieux
par votre filence que par vos exhortations
. Ne regardez le jeu que comme
un amuſement ,, & ne montrez jamais
dans cette occafion ni avidité , ni thuni
difpute . Accoutumez -vous à
meur ,
C vj
60 MERCURE DE FRANCE .
搏
vous renfermer quelquefois dans votre
cabinet donnez envie à votre mari
d'aller troubler votre petite folitude ; &
quand le cas arrivera , recevez - le avec
amitié , & quittez vos Livres & votre
écriture avec un air de gaîté . Dans les
difputes de Religion , gardez-vous bien
de vous ériger en Docteur : vous n'entendrez
que trop dans la fuite de ces
Femmes-Docteurs qui parlent avec beaucoup
de vivacité fur des matieres qu'elles
n'entendent pas. Quand vous vous trouverez
dans ces occafions , gardez-vous
bien de vous mêler de la converfation ;
& fi l'on vous preffe pour vous faire
parler , dites fimplement que vous vous
en tenez à votre Catéchifme. N'ayez
pas peur que l'on vous prenne pour ignorante
: cette modération vous fera beaucoup
plus d'honneur que fi vous vouliez
régenter la fociété. Ne critiquez jamais
le gouvernement des pays que
vous habiterez. Ayez un petit tribunal
dans vous-même pour prifer ce qui eft
bon & le diftinguer de ce qui eft mauvais
; mais ne communiquez jamais au
Public les Arrêts de votre petite jurifdiction
intérieure ; & apprenez de votre
vieux mari qu'une femme qui décide
toujours , quoique fort bien , qui a touJANVIER.
1763. 61
jours raifon dans le Public , eſt une
femme infupportable ; & que celle qui
décide mal eft impertinente , méprifable
& ridicule .
Fermer
Résumé : CONSEILS d'un Homme de 80 ans, à une Demoiselle de neuf ans qu'il appelloit sa femme.
Un homme de 80 ans adresse un conseil à une jeune fille de neuf ans qu'il appelle sa femme. Il lui rappelle que leur situation actuelle ne durera pas plus de cinq ou six ans et qu'elle aura un autre mari. Il l'avertit que les futurs prétendants s'intéresseront principalement à sa fortune plutôt qu'à sa personne. Après le mariage, les biens de la jeune fille seront sous la gestion de son mari, qui pourra en disposer à sa guise. Pour éviter les désagréments, il lui conseille de développer une forte foi religieuse et de se comporter avec douceur et patience. Il lui recommande également de se confier à sa grand-mère et de suivre ses conseils. La jeune fille doit éviter les critiques et les mauvaises compagnies, et adopter une conduite modeste et respectueuse. Elle doit apprendre à se coiffer et à s'habiller avec élégance mais sans ostentation, et traiter ses domestiques avec bienveillance. À table, elle doit servir tout le monde avec propreté et modération. Elle doit éviter les minauderies et les afféteries en public et ne jamais dire ce qu'elle ne pense pas véritablement. Elle doit orner son esprit de bonnes lectures et éviter de montrer son savoir de manière imprudente. Avec son mari, elle doit faire preuve de patience et de douceur, et ne jamais lui montrer qu'elle a plus d'esprit que lui. Elle doit éviter les disputes et les critiques sur le gouvernement des pays qu'elle habite. Enfin, elle doit se comporter avec modération et discrétion pour éviter d'être perçue comme insupportable ou impertinente.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3790
p. 61
A Mlle DU MESNIL sur la Pension dont S. M. l'a gratifiée.
Début :
HEUREUSEMENT vous voilà satisfaite ! [...]
Mots clefs :
LOUIS LE BIEN- AIMÉ, Paiement
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texteReconnaissance textuelle : A Mlle DU MESNIL sur la Pension dont S. M. l'a gratifiée.
HEUREUSEME UREUSEMENT vous voilà fatisfaite !
LOUIS LE BIEN- AIMÉ , qui chérit le Talent ,
Au vôtre vient de payer une dette
Dont chaque année , en fe renouvellant ,
Vous va renouveller aufli le payement.
D'une âme auffi franche que nette
Je vous en fais ici mon compliment ;
En vous faisant remarquer fimplement ,
Que ce bien , que chacun dès long- tems vous
fouhaite ,
Vous eft annoncé juſtement
Le jour qu'on joue Heureufement !
Ce 29 Novembre 1762 .
Par M. D. G .....
* Petite Piéce repréfentée au Théâtre François.
LOUIS LE BIEN- AIMÉ , qui chérit le Talent ,
Au vôtre vient de payer une dette
Dont chaque année , en fe renouvellant ,
Vous va renouveller aufli le payement.
D'une âme auffi franche que nette
Je vous en fais ici mon compliment ;
En vous faisant remarquer fimplement ,
Que ce bien , que chacun dès long- tems vous
fouhaite ,
Vous eft annoncé juſtement
Le jour qu'on joue Heureufement !
Ce 29 Novembre 1762 .
Par M. D. G .....
* Petite Piéce repréfentée au Théâtre François.
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Résumé : A Mlle DU MESNIL sur la Pension dont S. M. l'a gratifiée.
L'auteur félicite une personne récompensée pour son talent. Louis, dit 'le Bien-Aimé', a honoré cette personne en payant une dette annuelle renouvelée chaque année. Ce bienfait, souhaité depuis longtemps, a été annoncé le 29 novembre 1762 lors de la pièce 'Heureusement' au Théâtre Français. L'auteur, M. D. G., adresse ses compliments de manière franche.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3791
p. 62-66
EXTRAIT d'une Lettre écrite par M. LOUIS BERANGER, Officier sur la Frégate la Modeste, à M. BERANGER, son oncle, à Paris. A Lestague, le 22 Octobre 1762.
Début :
MON CHER ONCLE, Je vous apprends avec une satisfaction entière, l'agréable nouvelle de notre arrivée [...]
Mots clefs :
Capitaine, Frégate, Vaisseaux
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite par M. LOUIS BERANGER, Officier sur la Frégate la Modeste, à M. BERANGER, son oncle, à Paris. A Lestague, le 22 Octobre 1762.
EXTRAIT d'une Lettre écrite par
M. LOUIS BERANGER , Officier
fur la Frégate la Modefte , à M.
BERANGER , fon oncle , à Paris.
A Leftague , le 22 Octobre 1762.
MONON CHER ONCLE .
Je vous apprends avec une fatisfaction
entière , l'agréable nouvelle de notre arrivée
à Leftague. La Ville de Marſeille
retentit de l'allégreffe publique , & j'ai
voulu qu'elle allât jufqu'à vous : je n'en
fuis pas furpris , notre charge eft au-deffus
de trois millions & demi , & prèſque
tous les Habitans de cette Ville
y ont directement ou indirectement
quelque intérêt .
Je puis dire à la louange de notre Capitaine
, qu'il fait revivre en lui les
Jean Bart & les Caffart ; fa fermeté, fon
fang-froid & fa prudence dans les combats
, font dignes d'admiration .
Le combat langlant que nous avons
livré à une Frégate Angloife de 36
canons , le 18 Septembre dernier , en
** M . Louis Simon.
JANVIER. 1763. 63.
embouquant le détroit de Gibraltar,
juftifie ce que j'avance de ce Capitaine.
Après neuf heures de combat , voyant
que nous avions plufieurs coups de
canons à fleur-d'eau , qui nous incommodoient
beaucoup : Ilfaut, dit-il, mes
enfans , aborder notre ennemi ; je fuis
étonné de combattre fi long - temps fans
en triompher. Dans l'inftant , nous portâmes
l'abordée fur la Frégate Angloife ,
qui l'évita ; ce que nous réiterâmes
trois fois avec beaucoup d'adreffe dans
la manoeuvre ; & quoiqu'elle eût le
vent pour elle , elle ne l'évita la dernière
fois que par miracle . Alors l'ennemi
fe décida à prendre fa bordée au large ,
& nous tourna fon talon. Nous fimes
voile pour entrer à Tariffe , où nous
mouillâmes ; mais nous en fortîmes bientôt
pour aalllleerr àà CCeeuuttaa ,, ne trouvant
point dans ce Port ni la fûreté ni les
fécours néceffaires pour nous radouber.
Arrivés à Ceuta , nous y trouvâmes
ce que nous cherchions. Vingt - cinq
jours après , nous appareillâmes pour
en fortir à la faveur de la nuit , avec
un vent für O- frais , ayant toutes nos
voiles au vent , même nos coutelas ;
& nous pafsâmes prefque bord à bord
de plufieurs vaiffeaux de guerre Anglais
64 MERCURE DE FRANCE .
qui nous bloquoient : nous rangeâmes
les côtes de Barbarie , & nous nous trouvâmes
au lever de l'aurore fur Malaga, où
nous apprîmes que la côte étoit nette . Le
règne du même vent pendant trois jours
nous fit arriver à la hauteur de Mahon
où nous primes un Sénau Anglois chargé
de moutons & de poules venant d'Alger
, qui nous a obligés en arrivant ici
à faire dix- huit jours de quarantaine.
Vous avez fans doute appris l'hiftoire
de notre traverfée , des prifes prodigieufes
que nous avons faites , & qui
donnent à M. le Marquis de Roux ,
notre Armateur , au moins deux millions
de bénéfice : il s'agiffoit pour lui
de cent mille livres.de rente confiés à la
Providence. La grande confiance qu'il
avoit en nous, n'a pas été compromiſe :
il avoit donné l'ordre furprenant à notre
Capitaine de bruler tous les vaiffeaux
Anglois qui faifoient la traite des Négres
en Guinée ; ce qui a été exécuté à
la rigueur. Nous avons brulé douze
prifes : nous en avons amariné trois, trois
autres chargés de troupes , remiſes à M.
de Blenac ; & nous en avons expédié
deux à Londres contenant les équipages
des douze vaiffeaux. Dans ce nombre
elt comprife une Frégate de vingt-huit
JANVIER . 1763 . 65
piéces de canon qui faifoit l'admiration
des Conftructeurs Anglois , & qui étoit
la meilleure voiliere qu'on ait jamais vûe.
Nous y avons pris douze barriques des
plus précieufes marchandifes. Le Capitaine
Anglois a demandé à genoux la
rançon de cette Frégate , & a offert
cinq mille livres fterling de la coque
feule. Le Capitaine Simon lui a répondu
:
Il en coûte beaucoup à mon coeur de
refufer des graces qu'on me demande à
genoux ; mais dans cette circonftance
je fuis forcé d'immoler à ma Nation &
les cinq mille livres fterling que vous
m'offrez, & les regrets de ne pouvoir
vous obliger. Votre Frégate exiftante
pourroit s'emparer à l'avenir de quelques
vaiffeaux François : voilà précisément le
motif de mon facrifice ; & en prononçant
, elle n'en prendra certainement
point , il y a mis le feu de fa propre
main.
C'eſt à cette occafion que M. le Marquis
de Roux , écrivant au Capitaine
Simon, au moment de notre arrivée ici ,
pour lui témoigner fa joie , lui mande :
l'action mémorable que tu as faite , mon
ami , d'avoir brûlé la Frégate Angloife
de 28 canons, au mépris de cinq mille liv.
66 MERCURE DE FRANCE.
fterlings de rançon , eft fi relative à ma
façon de penfer , que les termes que je
voudrois employer pour t'en remercier,
ne me font pas connus .
M. LOUIS BERANGER , Officier
fur la Frégate la Modefte , à M.
BERANGER , fon oncle , à Paris.
A Leftague , le 22 Octobre 1762.
MONON CHER ONCLE .
Je vous apprends avec une fatisfaction
entière , l'agréable nouvelle de notre arrivée
à Leftague. La Ville de Marſeille
retentit de l'allégreffe publique , & j'ai
voulu qu'elle allât jufqu'à vous : je n'en
fuis pas furpris , notre charge eft au-deffus
de trois millions & demi , & prèſque
tous les Habitans de cette Ville
y ont directement ou indirectement
quelque intérêt .
Je puis dire à la louange de notre Capitaine
, qu'il fait revivre en lui les
Jean Bart & les Caffart ; fa fermeté, fon
fang-froid & fa prudence dans les combats
, font dignes d'admiration .
Le combat langlant que nous avons
livré à une Frégate Angloife de 36
canons , le 18 Septembre dernier , en
** M . Louis Simon.
JANVIER. 1763. 63.
embouquant le détroit de Gibraltar,
juftifie ce que j'avance de ce Capitaine.
Après neuf heures de combat , voyant
que nous avions plufieurs coups de
canons à fleur-d'eau , qui nous incommodoient
beaucoup : Ilfaut, dit-il, mes
enfans , aborder notre ennemi ; je fuis
étonné de combattre fi long - temps fans
en triompher. Dans l'inftant , nous portâmes
l'abordée fur la Frégate Angloife ,
qui l'évita ; ce que nous réiterâmes
trois fois avec beaucoup d'adreffe dans
la manoeuvre ; & quoiqu'elle eût le
vent pour elle , elle ne l'évita la dernière
fois que par miracle . Alors l'ennemi
fe décida à prendre fa bordée au large ,
& nous tourna fon talon. Nous fimes
voile pour entrer à Tariffe , où nous
mouillâmes ; mais nous en fortîmes bientôt
pour aalllleerr àà CCeeuuttaa ,, ne trouvant
point dans ce Port ni la fûreté ni les
fécours néceffaires pour nous radouber.
Arrivés à Ceuta , nous y trouvâmes
ce que nous cherchions. Vingt - cinq
jours après , nous appareillâmes pour
en fortir à la faveur de la nuit , avec
un vent für O- frais , ayant toutes nos
voiles au vent , même nos coutelas ;
& nous pafsâmes prefque bord à bord
de plufieurs vaiffeaux de guerre Anglais
64 MERCURE DE FRANCE .
qui nous bloquoient : nous rangeâmes
les côtes de Barbarie , & nous nous trouvâmes
au lever de l'aurore fur Malaga, où
nous apprîmes que la côte étoit nette . Le
règne du même vent pendant trois jours
nous fit arriver à la hauteur de Mahon
où nous primes un Sénau Anglois chargé
de moutons & de poules venant d'Alger
, qui nous a obligés en arrivant ici
à faire dix- huit jours de quarantaine.
Vous avez fans doute appris l'hiftoire
de notre traverfée , des prifes prodigieufes
que nous avons faites , & qui
donnent à M. le Marquis de Roux ,
notre Armateur , au moins deux millions
de bénéfice : il s'agiffoit pour lui
de cent mille livres.de rente confiés à la
Providence. La grande confiance qu'il
avoit en nous, n'a pas été compromiſe :
il avoit donné l'ordre furprenant à notre
Capitaine de bruler tous les vaiffeaux
Anglois qui faifoient la traite des Négres
en Guinée ; ce qui a été exécuté à
la rigueur. Nous avons brulé douze
prifes : nous en avons amariné trois, trois
autres chargés de troupes , remiſes à M.
de Blenac ; & nous en avons expédié
deux à Londres contenant les équipages
des douze vaiffeaux. Dans ce nombre
elt comprife une Frégate de vingt-huit
JANVIER . 1763 . 65
piéces de canon qui faifoit l'admiration
des Conftructeurs Anglois , & qui étoit
la meilleure voiliere qu'on ait jamais vûe.
Nous y avons pris douze barriques des
plus précieufes marchandifes. Le Capitaine
Anglois a demandé à genoux la
rançon de cette Frégate , & a offert
cinq mille livres fterling de la coque
feule. Le Capitaine Simon lui a répondu
:
Il en coûte beaucoup à mon coeur de
refufer des graces qu'on me demande à
genoux ; mais dans cette circonftance
je fuis forcé d'immoler à ma Nation &
les cinq mille livres fterling que vous
m'offrez, & les regrets de ne pouvoir
vous obliger. Votre Frégate exiftante
pourroit s'emparer à l'avenir de quelques
vaiffeaux François : voilà précisément le
motif de mon facrifice ; & en prononçant
, elle n'en prendra certainement
point , il y a mis le feu de fa propre
main.
C'eſt à cette occafion que M. le Marquis
de Roux , écrivant au Capitaine
Simon, au moment de notre arrivée ici ,
pour lui témoigner fa joie , lui mande :
l'action mémorable que tu as faite , mon
ami , d'avoir brûlé la Frégate Angloife
de 28 canons, au mépris de cinq mille liv.
66 MERCURE DE FRANCE.
fterlings de rançon , eft fi relative à ma
façon de penfer , que les termes que je
voudrois employer pour t'en remercier,
ne me font pas connus .
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite par M. LOUIS BERANGER, Officier sur la Frégate la Modeste, à M. BERANGER, son oncle, à Paris. A Lestague, le 22 Octobre 1762.
La lettre de M. Louis Béranger, officier sur la frégate la Modeste, datée du 22 octobre 1762, informe son oncle de leur arrivée à Leftague. La ville de Marseille a accueilli leur retour avec enthousiasme, car leur cargaison dépasse trois millions et demi, impliquant directement ou indirectement la plupart des habitants. Le capitaine est loué pour sa fermeté, son sang-froid et sa prudence, comparé à des figures historiques comme Jean Bart et Caffart. Un combat mémorable contre une frégate anglaise de 36 canons le 18 septembre près du détroit de Gibraltar est décrit. Après neuf heures de combat, le capitaine a ordonné l'abordage, mais l'ennemi a évité plusieurs tentatives avant de battre en retraite. Ils ont ensuite navigué vers Tarifa, puis Ceuta pour réparations, et ont échappé à des vaisseaux anglais en bloquant. Ils ont capturé plusieurs navires anglais, notamment une frégate de 28 canons, qu'ils ont brûlée malgré une offre de rançon. Le marquis de Roux, leur armateur, a bénéficié de prises prodigieuses, lui assurant au moins deux millions de bénéfice.
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3792
p. 66-68
TRADUCTION libre des Etrènnes d'un vieux GAULOIS, à tout ce qu'il aimoit.
Début :
D'ou vient, quand l'An se renouvelle, [...]
Mots clefs :
An, Renaître, Roi
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texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION libre des Etrènnes d'un vieux GAULOIS, à tout ce qu'il aimoit.
TRADUCTION libre des Etrènnes
d'un vieux GAULOIS, à tout ce qu'il
aimoit.
D'ou vient , quand l'An ſe renouvelle ,
Que Tout n'eft pas renouvellé ?
Pourqnoi , comme la jeune Eglé ,
Que chaque matin rend plus belle ,
Le retour du mois de Janus ,
Aux Sots , aux Sages , à chaque Etre
( Confondant l'Efclave & le Maître )
Loin d'apporter un An de plus ,
Ne fait-il pas plutôt renaître
Tous les inftans qu'on a perdus ?
Ah ! fi ce jour , qu'on fête encore
Avec le retour du Soleil ,
Chez les Peuples où naît l'Aurore ;
Si ce grand jour , à mon réveil ,
Me rendoit digne de ma Flore ! ....
Si feulement ( car dans les voeux
Il faut un peu de modeftie )
Si feulement , un luftre ou deux
JANVIER. 1763 .
69
Par lui s'éffaçoient de ma vie ;
Ciel ! que je me croirois heureux !
Avec quelle chaleur , quel zéle ,
A l'Amour , comme à l'Amitié ,
Mon âme de tout temps fidéle ,
Plus vigoureuſe de moitié ,
En ce jour exprimeroit- elle
Tout ce qu'elle aime à reffentir ,
Sans regret & fans repentir ,
Pour mes Amis & pour la Belle
Par qui mon bonheur fut comblé ! …….
D'où vient quand l'An fe renouvelle ,
Que Tout n'eft pas renouvellé ?
*
Avec quel raviffant délire ,
Moins à mon âge & plus à moi ,
Un coeur François tout à fon Roi ,
Fièr d'être né fous fon Empire ,
Joignant la Trompette à la Lyre ,
N'auroit-il pas ofé tenter
Ce que les Pirons , les Voltaires *
Et maintes Mufes plus vulgaires ,
Bien mieux que moi fçauront chanter !
Mais la trop récente mémoire
D'un luftre complet de tourmens,
Pour m'en promettre quelque gloire ,
* C'eft-à -dire les Bardes , ou Poëtes de ces temps
reculés .
68 MERCURE DE FRANCE.
Atrop affbibli mes accens .
Virgile , en célébrant Augufte ,
N'éprouvoit pas même langueurs :
Une voix foible , quoique jufte ,
Ne brillejamais dans les Chaurs .
Auffi la mienne chante -t - elle
Tout bas , & d'un ton déſolé :
Mon Roi , mes amis , & ma Belle !
D'où vient , quand l'an fe renouvelle ,
Que tout n'eft pas renouvellé?
DE LA PLACE.
d'un vieux GAULOIS, à tout ce qu'il
aimoit.
D'ou vient , quand l'An ſe renouvelle ,
Que Tout n'eft pas renouvellé ?
Pourqnoi , comme la jeune Eglé ,
Que chaque matin rend plus belle ,
Le retour du mois de Janus ,
Aux Sots , aux Sages , à chaque Etre
( Confondant l'Efclave & le Maître )
Loin d'apporter un An de plus ,
Ne fait-il pas plutôt renaître
Tous les inftans qu'on a perdus ?
Ah ! fi ce jour , qu'on fête encore
Avec le retour du Soleil ,
Chez les Peuples où naît l'Aurore ;
Si ce grand jour , à mon réveil ,
Me rendoit digne de ma Flore ! ....
Si feulement ( car dans les voeux
Il faut un peu de modeftie )
Si feulement , un luftre ou deux
JANVIER. 1763 .
69
Par lui s'éffaçoient de ma vie ;
Ciel ! que je me croirois heureux !
Avec quelle chaleur , quel zéle ,
A l'Amour , comme à l'Amitié ,
Mon âme de tout temps fidéle ,
Plus vigoureuſe de moitié ,
En ce jour exprimeroit- elle
Tout ce qu'elle aime à reffentir ,
Sans regret & fans repentir ,
Pour mes Amis & pour la Belle
Par qui mon bonheur fut comblé ! …….
D'où vient quand l'An fe renouvelle ,
Que Tout n'eft pas renouvellé ?
*
Avec quel raviffant délire ,
Moins à mon âge & plus à moi ,
Un coeur François tout à fon Roi ,
Fièr d'être né fous fon Empire ,
Joignant la Trompette à la Lyre ,
N'auroit-il pas ofé tenter
Ce que les Pirons , les Voltaires *
Et maintes Mufes plus vulgaires ,
Bien mieux que moi fçauront chanter !
Mais la trop récente mémoire
D'un luftre complet de tourmens,
Pour m'en promettre quelque gloire ,
* C'eft-à -dire les Bardes , ou Poëtes de ces temps
reculés .
68 MERCURE DE FRANCE.
Atrop affbibli mes accens .
Virgile , en célébrant Augufte ,
N'éprouvoit pas même langueurs :
Une voix foible , quoique jufte ,
Ne brillejamais dans les Chaurs .
Auffi la mienne chante -t - elle
Tout bas , & d'un ton déſolé :
Mon Roi , mes amis , & ma Belle !
D'où vient , quand l'an fe renouvelle ,
Que tout n'eft pas renouvellé?
DE LA PLACE.
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Résumé : TRADUCTION libre des Etrènnes d'un vieux GAULOIS, à tout ce qu'il aimoit.
Le texte est une traduction libre des vœux d'un vieux Gaulois adressés à ses proches. L'auteur s'interroge sur la raison pour laquelle, malgré le renouvellement de l'année, tout ne se renouvelle pas. Il exprime le souhait que le retour du mois de Janus efface les instants perdus et lui rende sa dignité. Il espère que, même modestement, quelques années de sa vie puissent s'effacer pour qu'il se sente heureux et puisse exprimer son amour et son amitié avec plus de vigueur. Il regrette que sa voix, affaiblie par les tourments récents, ne puisse célébrer dignement son roi, ses amis et la personne qui a comblé son bonheur. Le texte se termine par une réflexion sur la difficulté de chanter avec force après avoir souffert.
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3793
p. 69
ENIGME.
Début :
On vous propose une maison [...]
Mots clefs :
Fiacre
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
N vous propoſe une maiſon
A louer en toute faifon ;
Elle a deux portes , trois fenêtres ;
Elle peut loger quatre Maîtres ,
Et même cinq en un befoin ;
Deux caves , un grenier à foin ;
Peut-être le quartier pourroit vous en déplaire .
En ce cas le Propriétaire ,
Avec fa verge d'Enchanteur ,
Et certains mots qui vous font peur ,
Enlévera maiſon , meubles & Locataire ,
Qu'auffitôt il tranſportera
Dans le quartier qu'il vous plaira.
On reconnoît l'hôtel célébre
A fon écriteau fingulier ,
Tiré de Barême & d'Algébre.
On voit dans le Calendrier
Son nom & celui du Sorcier.
N vous propoſe une maiſon
A louer en toute faifon ;
Elle a deux portes , trois fenêtres ;
Elle peut loger quatre Maîtres ,
Et même cinq en un befoin ;
Deux caves , un grenier à foin ;
Peut-être le quartier pourroit vous en déplaire .
En ce cas le Propriétaire ,
Avec fa verge d'Enchanteur ,
Et certains mots qui vous font peur ,
Enlévera maiſon , meubles & Locataire ,
Qu'auffitôt il tranſportera
Dans le quartier qu'il vous plaira.
On reconnoît l'hôtel célébre
A fon écriteau fingulier ,
Tiré de Barême & d'Algébre.
On voit dans le Calendrier
Son nom & celui du Sorcier.
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3794
p. 69-70
AUTRE.
Début :
Je suis petit ou grand, ma taille est arbitraire, [...]
Mots clefs :
Tableau
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
J fuis petit ou grand , ma taille eft arbitraire ,
E
Beau , laid , bien ou mal fait , ce n'eſt pas là
l'affaire.
70 MERCURE DE FRANCE .
Tantôt en ris ,
Tantôt en pleurs ,
Ici je vis ,
Et là je meurs.
En même lieu je place & la paix & la guèrre ;
Je fais plus , & fans bruit je lance le tonnèrre.
Je flatte en même temps l'Impie & le Dévot ,
En gardant le filence & fans leur dire mot.
Poëte , Hiftorien , fans vers & fans hiftoire ....
Cher Lecteur , cela te ſurprend !
Le refte eft bien plus étonnant :
Pour être tel il me faut boire.
Par un Abonné au Mercure.
J fuis petit ou grand , ma taille eft arbitraire ,
E
Beau , laid , bien ou mal fait , ce n'eſt pas là
l'affaire.
70 MERCURE DE FRANCE .
Tantôt en ris ,
Tantôt en pleurs ,
Ici je vis ,
Et là je meurs.
En même lieu je place & la paix & la guèrre ;
Je fais plus , & fans bruit je lance le tonnèrre.
Je flatte en même temps l'Impie & le Dévot ,
En gardant le filence & fans leur dire mot.
Poëte , Hiftorien , fans vers & fans hiftoire ....
Cher Lecteur , cela te ſurprend !
Le refte eft bien plus étonnant :
Pour être tel il me faut boire.
Par un Abonné au Mercure.
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3795
p. 70-71
LOGOGRYPHE.
Début :
Je suis du genre féminin, [...]
Mots clefs :
Mode
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
Js fuis du genre féminin , E
Inconftante , jeune , volage ;
Je ne déplais pas moins au Sage ,
Que je charme un jeune Blondin .
Mère du bon efprit & du parfait génie ,
On trouve dans mon nom deux prépofitions ,
Un terme de Muſique , un de Philoſophie ,
L'inftrument qui nourrit une des paffions
Qui chaque jour ne manque guères
D'apporter le défordre aux meilleures affaires.
Deux de mes membres feulement
Font voir plus de quatorze cent .
On trouve auffi certain Ouvrage
JANVIER. 1763 . 71
Que Malherbe & Ronfard ont mis en leur langage,
Un Monument facré d'où le Chrétien pieux
Vient offrir au Seigneur fon encens & ſes voeux.
Je n'en dirai pas davantage.
Par M. D... d'H.....
Js fuis du genre féminin , E
Inconftante , jeune , volage ;
Je ne déplais pas moins au Sage ,
Que je charme un jeune Blondin .
Mère du bon efprit & du parfait génie ,
On trouve dans mon nom deux prépofitions ,
Un terme de Muſique , un de Philoſophie ,
L'inftrument qui nourrit une des paffions
Qui chaque jour ne manque guères
D'apporter le défordre aux meilleures affaires.
Deux de mes membres feulement
Font voir plus de quatorze cent .
On trouve auffi certain Ouvrage
JANVIER. 1763 . 71
Que Malherbe & Ronfard ont mis en leur langage,
Un Monument facré d'où le Chrétien pieux
Vient offrir au Seigneur fon encens & ſes voeux.
Je n'en dirai pas davantage.
Par M. D... d'H.....
Fermer
3796
p. 71-72
AUTRE.
Début :
Bourreau de ceux chez qui j'habite, [...]
Mots clefs :
Soif
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
BOURREAU de ceux chez qui j'habite ,
J'agis comme un enfant gâté
Qui preffe , crie & follicite
Jufqu'à ce qu'on l'ait contenté :
"
Mais fi je fuis comme lui volontaire ,
Avec la même aifance on ne m'appaiſe pas ;
Et les bonbons , quand je fais du fracas ,
Certainement ne me feroient pas taire.
Ceci pofé , Lecteur ; fi de mon petit corps
Tu fçais faire mouvoir les différens refforts ,
Je pourrai fans vertu magique
Te préfenter l'objet des foins d'Argus ;
Certaine Note de Mufique ;
Un Arbriffeau des plus touffus
Une Vertu Théologale ;
Ce dont un chien , quand il peut , fe régale ;
Un terme enfin de dédain , de mépris ;
Souffre , Lecteur , qu'à ce trait je m'arrête ;
72 MERCURE DE FRANCE .
Mon procédé doit te paroître honnête ,
Puifque tout bien compté , quatre t'ont rendu fix.
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limousin.
BOURREAU de ceux chez qui j'habite ,
J'agis comme un enfant gâté
Qui preffe , crie & follicite
Jufqu'à ce qu'on l'ait contenté :
"
Mais fi je fuis comme lui volontaire ,
Avec la même aifance on ne m'appaiſe pas ;
Et les bonbons , quand je fais du fracas ,
Certainement ne me feroient pas taire.
Ceci pofé , Lecteur ; fi de mon petit corps
Tu fçais faire mouvoir les différens refforts ,
Je pourrai fans vertu magique
Te préfenter l'objet des foins d'Argus ;
Certaine Note de Mufique ;
Un Arbriffeau des plus touffus
Une Vertu Théologale ;
Ce dont un chien , quand il peut , fe régale ;
Un terme enfin de dédain , de mépris ;
Souffre , Lecteur , qu'à ce trait je m'arrête ;
72 MERCURE DE FRANCE .
Mon procédé doit te paroître honnête ,
Puifque tout bien compté , quatre t'ont rendu fix.
Par M. DESMARAIS DU CHAMBON
en Limousin.
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3797
p. 72
COMBIEN l'art d'écrire est utile aux Amans absens. CHANSON.
Début :
L'ÉLOIGNEMENT est un martyre Fatal au repos des Amans ; [...]
Mots clefs :
Amour, Absence, Art d'écrire
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texteReconnaissance textuelle : COMBIEN l'art d'écrire est utile aux Amans absens. CHANSON.
COMBIEN l'art d'écrire eft utile aux
Amans abfens.
CHANSON
L'ÉLOIGNEMENT eft un martyre
Fatal au repos des Amans ;
Et c'eft pour charmer leurs tourmens
Qu'Amour inventa l'art d'écrire .
Que l'abſence gêne les voeux
D'un couple épris des mêmes feux ;
Ce fecret rapproche leurs âmes,
Garant de leurs tendres foupirs , '
Il prête un langage à leurs flâmes ,
Et des aîles à leurs defirs.
BLANDUREL DE S. JUST , près Beauvais.
Amans abfens.
CHANSON
L'ÉLOIGNEMENT eft un martyre
Fatal au repos des Amans ;
Et c'eft pour charmer leurs tourmens
Qu'Amour inventa l'art d'écrire .
Que l'abſence gêne les voeux
D'un couple épris des mêmes feux ;
Ce fecret rapproche leurs âmes,
Garant de leurs tendres foupirs , '
Il prête un langage à leurs flâmes ,
Et des aîles à leurs defirs.
BLANDUREL DE S. JUST , près Beauvais.
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3798
p. 73-80
DISSERTATION de M. de SAINT-FOIX, au sujet de la Statue Equestre d'un de nos Rois, qui est dans l'Eglise de Nôtre-Dame de Paris.
Début :
M. le Président Heinaut dit qu'en mémoire de la victoire que Philippe [...]
Mots clefs :
Statue équestre, Nécrologe, Église de Notre-Dame de Paris, Cheval, Chroniques
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texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION de M. de SAINT-FOIX, au sujet de la Statue Equestre d'un de nos Rois, qui est dans l'Eglise de Nôtre-Dame de Paris.
NOUVELLES LITTERAIRES.
DISSERTATION de M. de SAINTFOIX
, au fujet de la Statue Equeftre
d'un de nos Rois , qui eft dans
l'Eglife de Notre-Dame de Paris.
M. le Préfident Heinaut dit qu'en
mémoire de la victoire que Philippe
le Bel avoit remportée fur les Flamans
à Mons en Puelle , le 18 Août
1304 , on éleva à Notre- Dame une Statue
équestre de ce Prince , & qu'il fonda
une rente de cent livres à l'Eglife
de Notre- Dame de Paris. Il y a eu ,
ajoute- t-il , des méprifes fur ce monument
que quelques Auteurs , & entr'autres
Nicole Gilles , ont attribué à Philippe
de Valois ; mais pour s'aflurer
de la vérité du fait , il n'y a qu'à lire le
Nécrologe de l'Eglife de Notre-Dame
de Paris , ainfi que la fixiéme Leçon
du Breviaire de Paris , où il eft fait
commémoration de cette victoire au 18
I. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Août , jour auquel fe donna la bataille
de Mons en Puelle , au lieu que celle
de Caffel, fe donna le
23 Août.
M. Le Préfident Heinaut ne s'eft
pas
fans doute fouvenu qu'un Hiftorien ,
témoin oculaire & qui a écrit l'hiſtoire
de fon temps depuis 1301 jufqu'en
1340 , en parlant de Philippe le Bel &
de la bataille de Mons en Puelle , dit
fimplement que ce Prince , en actions
de grâces de cette victoire , fit des fondations
à Nôtre-Dame , à S. Denis &
dans plufieurs autres Eglifes ; au lieu
que ce même Historien , en parlant
de Philippe de Valois & de la bataille
de Caffel , dit que Philippe de Valois ,
à fon retour en France , alla à S. Denis
& enfuite à Nôtre-Dame de Paris , où
il monta fur le même cheval & fe fit
armer des mêmes armes qu'il avoit
dans le combat , & les préfenta en offrande
à la Sainte Vierge : Rex vere
(Philippus ** Valefius ) in Francia exiftens
, beatum Dionifuum primitus devote
& humiliter vifitavit , & poftea ivit Parifios
, & Ecclefiam Beatæ Mariæ ingreffus
coram imagine eifdem armis
quibus in bello armatus fuerat , fe armari
fecit & fuper equum cui exiftenti
* Continuat. Guill . de Nangis , p. 61.6.
** Continuat. Guill, de Nangis , p . 737•
JANVIER. 1763. 75
in bello infederat , afcenfus , Bear
Mariæ cui fe in hoc belli periculo facturum
dona voverat , Ecclefiæ ejufdem
arma & equum deferens , devotiffime
præfentavit , eidem de tanti evafione periculi
gratias agens.
On prétend que s'il y a dans quelques
manufcrits ivit Parifios , il y a dans
d'autres ivit Carnutum , c'est-à-dire à
Chartres , & que ce fut dans l'Eglife de
Chartres que Philippe de Valois entra à
cheval , & fit l'offrande de fon cheval
& de fes armes , comme Philippe le Bel
avoit fait vingt- quatre ans auparavant
dans l'Eglife Cathédrale de Paris . Mais
eft-il naturel que l'Hiftorien contemporain
de ces deux Princes,ayant rapporté
l'action de Philippe de Valois , n'eût pas
parlé de la même action faite par Philippe
le Bel , fur- tout lorfqu'il fait mention
des fondations que fit Philippe le
Bel en mémoire & reconnoiffance de
la victoire qu'il avoit remportée à Mons
en Puelle ?
Joignons à ce témoignage de l'hiftorien
contemporain , celui d'un manufcrit
qui paroît être de 1360 , cotté H ,
numero 22 , & faifant partie des manufcrits
que le Chapitre de Notre-Dame
a donnés au Roi : il y eft dit que Phi-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
>
lippe de Valois , après la bataille de Caffel
, l'an 1328 , entra tout arméfurfon
deftrier en l'Eglife de Notre- Dame de
Paris & lui offrit ledit cheval & fes
armes en oblation , la remerciant de la
victoire qu'il avoit obtenue par fon interceffion
; & que la repréfentation dudit
Roi eft affife fur deux piliers devant l'image
de ladite Dame , en la Nef de ladite
Eglife.
On peut encore ajouter à ces autorités
, celle des grandes Chroniques de
France , manufcrit de l'an 1380 : elles
difent que Philippe de Valois monta fur
fon deftrier , & ainfi entra dans l'Eglife
de Notre-Dame de Paris , & très - dévotement
la remercia , & lui préfenta ledit
cheval fur lequel il étoit monté , & toutes
fes armures.
Á l'égard du Nécrologe de l'Eglife A
de Nôtre- Dame de Paris , il y eft fimplement
parlé d'une fondation de cent livres
de rente , faite par Philippe le Bel en
actions de graces de la victoire qu'il
avoit remportée à Mons en Puelle ; &
comme il n'y eft point dit que ce Prince
entra dans l'Eglife de Notre - Dame à
cheval , & qu'il fit l'offrande de fon
cheval & de fes armes à la Vierge
c'eft encore une preuve que ce ne fut
point lui , mais Philippe de Valois qui
JANVIER. 1763. 77
entra de la forte dans cette Eglife , &
qui fit cette offrande. L'apoftille qui eft
à la marge de ce Nécrologe , eft d'un
ftyle & d'une écriture très-moderne , &
par conféquent ne prouve rien.
Je conviens que les nouveaux Breviaires
de Paris portent : Philippus Pulcher
reverfus poftea Lutetiam , in ejufdem
Bafilicæ pronao ftatuamfuam equeftrem
, eamque armatam coram Beatæ
Virginis imagine , in perenne collati beneficii
monumentum , erigi voluit. Mais
dans les anciens Breviaires il n'y a que
ces mots , in Ecclefia Parifienfi , propter
commemorationem victoria Philippi Pulchri
, fit duplum. Non feulement on
n'y trouve pas les trois leçons qu'on a
faites & inférées pour Philippe le Bel
dans les nouveaux Breviaires , mais au
contraire on trouve les deux Leçons
fuivantes :
*
LECTIO QUINTA.
Quod intelligens gloriofa memoriæ
Rex Philippus Valefius , cum opitulante
Deo per merita Beata Virginis
Matris , infignem victoriam de rebellibus
Flandris obtinuiffet , quæ contigit
anno 1328 , acturus Deo & Sanc-
* Breviar. Ecclefia Parifienfis. Festa Augufti ,
anno 1584.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
tæ Virgini gratias , triumphans & equitans
Ecclefiam Beata Maria Parifiis
ingreffus eft , non vaná oftentatione elatus
, fed Deo , per quem de ancipiti bello
evaferat , profunda humilitate fubjectus.
LECTIO SEXTA.
Itaque & æquum & arma in quibus
vicerat , gloriofiffimae Virgini devovit :
atque ut teftimonium tanti beneficii pofteritati
relinqueret , ftatuit ut infra octavam
affumptionis ejufdem genitricis
Dei , dies ifta duplo celebrior haberetur
, & propter affumptionis Beatæ Mariæ
folemnitatem , & propter tanta victoriæ
nullis abolendam temporibus memoriam.
On demandera fans doute pourquoi
ces changemens dans les nouveaux breviaires
? je répondrai que je n'en fais pas
la raifon ; mais que de mauvais efprits
pourroient s'imaginer qu'attendu la rente
de cent livres fondée par Philippe le
Bel , pour qu'on fit commémoration de
fa victoire , on a jugé que ce Prince méritoit
qu'on fe fouvînt de lui ; au lieu
qu'on a cru qu'on pouvoit enfin oublier
Philippe de Valois , qui n'avoit donné
àl'Eglife que fes armes & fon cheval .
Dans le récit de la bataille de Caffel
on voit que l'attaque des ennemis fut
affez foudaine & imprévue ; mais que
JANVIER. 1763. 79
cependant Philippe de Valois eut le
temps de s'armer à moitié & de monter
à cheval ; au lieu qu'à la bataille de
Mons en Puelle , Philippe le Bel fut
furpris dans fa tente & combattit à pied
jufqu'à ce que plufieurs Seigneurs étant
accourus a fon fecours , il eut le temps
de monter à cheval. Or , s'il avoit voulu
qu'on mit fa ftatue à Notre - Dame , il
n'eft pas douteux qu'il s'y feroit fait repréfenter
à pied , comme au moment
du plus grand danger , & par conféquent
le plus glorieux pour lui. Je fais
cette remarque * en réponſe à ce qu'a dit
Moreau de Mautour qui , pour foutenir fon
opinion , fe déguife à lui- même les faits .
Je crois que tout ce que je viens de
rapporter doit déterminer à changer
l'infcription nouvelle qu'on a mife à
Notre-Dame , & à y mettre : Rex Philippus
Valefius , &c. au lieu de Rex Philippus
Pulcher. D'ailleurs on a eu tort
de critiquer la fin de cette infcription
& de dire qu'il n'eft pas vraisemblable
qu'un Roi foit entré dans une Eglife
à cheval , parce que cela auroit été
trop indécent. Une pareille critique décéle
un homme peu verfé dans l'étude de
notre hiftoire & de nos anciennes moeurs
* Mém, de l'Acad. des Infcript. T. 3. p. 299.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
*
& coutumes ; il y auroit vu qu'au fervice
fait à S. Denis , en 1389, pour Ber
trand Duguefclin , par l'ordre de Charles
VI , les Chevaliers qui menoient le deuil
entrerent dans l'Eglife fur des chevaux
caparaçonnés de noir , & que l'Evêque
qui célébroit la Meffe , defcendit de l'Autel
après l'Evangile ; & que s'étant placé
à la porte du choeur , il reçut l'offrande
des chevaux , en leur mettant la main
fur la tête.
DISSERTATION de M. de SAINTFOIX
, au fujet de la Statue Equeftre
d'un de nos Rois , qui eft dans
l'Eglife de Notre-Dame de Paris.
M. le Préfident Heinaut dit qu'en
mémoire de la victoire que Philippe
le Bel avoit remportée fur les Flamans
à Mons en Puelle , le 18 Août
1304 , on éleva à Notre- Dame une Statue
équestre de ce Prince , & qu'il fonda
une rente de cent livres à l'Eglife
de Notre- Dame de Paris. Il y a eu ,
ajoute- t-il , des méprifes fur ce monument
que quelques Auteurs , & entr'autres
Nicole Gilles , ont attribué à Philippe
de Valois ; mais pour s'aflurer
de la vérité du fait , il n'y a qu'à lire le
Nécrologe de l'Eglife de Notre-Dame
de Paris , ainfi que la fixiéme Leçon
du Breviaire de Paris , où il eft fait
commémoration de cette victoire au 18
I. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Août , jour auquel fe donna la bataille
de Mons en Puelle , au lieu que celle
de Caffel, fe donna le
23 Août.
M. Le Préfident Heinaut ne s'eft
pas
fans doute fouvenu qu'un Hiftorien ,
témoin oculaire & qui a écrit l'hiſtoire
de fon temps depuis 1301 jufqu'en
1340 , en parlant de Philippe le Bel &
de la bataille de Mons en Puelle , dit
fimplement que ce Prince , en actions
de grâces de cette victoire , fit des fondations
à Nôtre-Dame , à S. Denis &
dans plufieurs autres Eglifes ; au lieu
que ce même Historien , en parlant
de Philippe de Valois & de la bataille
de Caffel , dit que Philippe de Valois ,
à fon retour en France , alla à S. Denis
& enfuite à Nôtre-Dame de Paris , où
il monta fur le même cheval & fe fit
armer des mêmes armes qu'il avoit
dans le combat , & les préfenta en offrande
à la Sainte Vierge : Rex vere
(Philippus ** Valefius ) in Francia exiftens
, beatum Dionifuum primitus devote
& humiliter vifitavit , & poftea ivit Parifios
, & Ecclefiam Beatæ Mariæ ingreffus
coram imagine eifdem armis
quibus in bello armatus fuerat , fe armari
fecit & fuper equum cui exiftenti
* Continuat. Guill . de Nangis , p. 61.6.
** Continuat. Guill, de Nangis , p . 737•
JANVIER. 1763. 75
in bello infederat , afcenfus , Bear
Mariæ cui fe in hoc belli periculo facturum
dona voverat , Ecclefiæ ejufdem
arma & equum deferens , devotiffime
præfentavit , eidem de tanti evafione periculi
gratias agens.
On prétend que s'il y a dans quelques
manufcrits ivit Parifios , il y a dans
d'autres ivit Carnutum , c'est-à-dire à
Chartres , & que ce fut dans l'Eglife de
Chartres que Philippe de Valois entra à
cheval , & fit l'offrande de fon cheval
& de fes armes , comme Philippe le Bel
avoit fait vingt- quatre ans auparavant
dans l'Eglife Cathédrale de Paris . Mais
eft-il naturel que l'Hiftorien contemporain
de ces deux Princes,ayant rapporté
l'action de Philippe de Valois , n'eût pas
parlé de la même action faite par Philippe
le Bel , fur- tout lorfqu'il fait mention
des fondations que fit Philippe le
Bel en mémoire & reconnoiffance de
la victoire qu'il avoit remportée à Mons
en Puelle ?
Joignons à ce témoignage de l'hiftorien
contemporain , celui d'un manufcrit
qui paroît être de 1360 , cotté H ,
numero 22 , & faifant partie des manufcrits
que le Chapitre de Notre-Dame
a donnés au Roi : il y eft dit que Phi-
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
>
lippe de Valois , après la bataille de Caffel
, l'an 1328 , entra tout arméfurfon
deftrier en l'Eglife de Notre- Dame de
Paris & lui offrit ledit cheval & fes
armes en oblation , la remerciant de la
victoire qu'il avoit obtenue par fon interceffion
; & que la repréfentation dudit
Roi eft affife fur deux piliers devant l'image
de ladite Dame , en la Nef de ladite
Eglife.
On peut encore ajouter à ces autorités
, celle des grandes Chroniques de
France , manufcrit de l'an 1380 : elles
difent que Philippe de Valois monta fur
fon deftrier , & ainfi entra dans l'Eglife
de Notre-Dame de Paris , & très - dévotement
la remercia , & lui préfenta ledit
cheval fur lequel il étoit monté , & toutes
fes armures.
Á l'égard du Nécrologe de l'Eglife A
de Nôtre- Dame de Paris , il y eft fimplement
parlé d'une fondation de cent livres
de rente , faite par Philippe le Bel en
actions de graces de la victoire qu'il
avoit remportée à Mons en Puelle ; &
comme il n'y eft point dit que ce Prince
entra dans l'Eglife de Notre - Dame à
cheval , & qu'il fit l'offrande de fon
cheval & de fes armes à la Vierge
c'eft encore une preuve que ce ne fut
point lui , mais Philippe de Valois qui
JANVIER. 1763. 77
entra de la forte dans cette Eglife , &
qui fit cette offrande. L'apoftille qui eft
à la marge de ce Nécrologe , eft d'un
ftyle & d'une écriture très-moderne , &
par conféquent ne prouve rien.
Je conviens que les nouveaux Breviaires
de Paris portent : Philippus Pulcher
reverfus poftea Lutetiam , in ejufdem
Bafilicæ pronao ftatuamfuam equeftrem
, eamque armatam coram Beatæ
Virginis imagine , in perenne collati beneficii
monumentum , erigi voluit. Mais
dans les anciens Breviaires il n'y a que
ces mots , in Ecclefia Parifienfi , propter
commemorationem victoria Philippi Pulchri
, fit duplum. Non feulement on
n'y trouve pas les trois leçons qu'on a
faites & inférées pour Philippe le Bel
dans les nouveaux Breviaires , mais au
contraire on trouve les deux Leçons
fuivantes :
*
LECTIO QUINTA.
Quod intelligens gloriofa memoriæ
Rex Philippus Valefius , cum opitulante
Deo per merita Beata Virginis
Matris , infignem victoriam de rebellibus
Flandris obtinuiffet , quæ contigit
anno 1328 , acturus Deo & Sanc-
* Breviar. Ecclefia Parifienfis. Festa Augufti ,
anno 1584.
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
tæ Virgini gratias , triumphans & equitans
Ecclefiam Beata Maria Parifiis
ingreffus eft , non vaná oftentatione elatus
, fed Deo , per quem de ancipiti bello
evaferat , profunda humilitate fubjectus.
LECTIO SEXTA.
Itaque & æquum & arma in quibus
vicerat , gloriofiffimae Virgini devovit :
atque ut teftimonium tanti beneficii pofteritati
relinqueret , ftatuit ut infra octavam
affumptionis ejufdem genitricis
Dei , dies ifta duplo celebrior haberetur
, & propter affumptionis Beatæ Mariæ
folemnitatem , & propter tanta victoriæ
nullis abolendam temporibus memoriam.
On demandera fans doute pourquoi
ces changemens dans les nouveaux breviaires
? je répondrai que je n'en fais pas
la raifon ; mais que de mauvais efprits
pourroient s'imaginer qu'attendu la rente
de cent livres fondée par Philippe le
Bel , pour qu'on fit commémoration de
fa victoire , on a jugé que ce Prince méritoit
qu'on fe fouvînt de lui ; au lieu
qu'on a cru qu'on pouvoit enfin oublier
Philippe de Valois , qui n'avoit donné
àl'Eglife que fes armes & fon cheval .
Dans le récit de la bataille de Caffel
on voit que l'attaque des ennemis fut
affez foudaine & imprévue ; mais que
JANVIER. 1763. 79
cependant Philippe de Valois eut le
temps de s'armer à moitié & de monter
à cheval ; au lieu qu'à la bataille de
Mons en Puelle , Philippe le Bel fut
furpris dans fa tente & combattit à pied
jufqu'à ce que plufieurs Seigneurs étant
accourus a fon fecours , il eut le temps
de monter à cheval. Or , s'il avoit voulu
qu'on mit fa ftatue à Notre - Dame , il
n'eft pas douteux qu'il s'y feroit fait repréfenter
à pied , comme au moment
du plus grand danger , & par conféquent
le plus glorieux pour lui. Je fais
cette remarque * en réponſe à ce qu'a dit
Moreau de Mautour qui , pour foutenir fon
opinion , fe déguife à lui- même les faits .
Je crois que tout ce que je viens de
rapporter doit déterminer à changer
l'infcription nouvelle qu'on a mife à
Notre-Dame , & à y mettre : Rex Philippus
Valefius , &c. au lieu de Rex Philippus
Pulcher. D'ailleurs on a eu tort
de critiquer la fin de cette infcription
& de dire qu'il n'eft pas vraisemblable
qu'un Roi foit entré dans une Eglife
à cheval , parce que cela auroit été
trop indécent. Une pareille critique décéle
un homme peu verfé dans l'étude de
notre hiftoire & de nos anciennes moeurs
* Mém, de l'Acad. des Infcript. T. 3. p. 299.
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
*
& coutumes ; il y auroit vu qu'au fervice
fait à S. Denis , en 1389, pour Ber
trand Duguefclin , par l'ordre de Charles
VI , les Chevaliers qui menoient le deuil
entrerent dans l'Eglife fur des chevaux
caparaçonnés de noir , & que l'Evêque
qui célébroit la Meffe , defcendit de l'Autel
après l'Evangile ; & que s'étant placé
à la porte du choeur , il reçut l'offrande
des chevaux , en leur mettant la main
fur la tête.
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Résumé : DISSERTATION de M. de SAINT-FOIX, au sujet de la Statue Equestre d'un de nos Rois, qui est dans l'Eglise de Nôtre-Dame de Paris.
Le texte aborde la controverse entourant la statue équestre d'un roi français située dans l'église Notre-Dame de Paris. M. le Président Heinaut affirme que cette statue commémore la victoire de Philippe le Bel à Mons-en-Pévèle le 18 août 1304, et qu'il a fondé une rente de cent livres pour cette église. Cependant, Nicole Gilles et d'autres auteurs attribuent cette statue à Philippe de Valois, vainqueur de la bataille de Cassel le 23 août 1328. Pour clarifier cette confusion, plusieurs sources historiques sont mentionnées. Le Nécrologe de l'église Notre-Dame de Paris et le Breviaire de Paris font référence à la victoire de Philippe le Bel. Guillaume de Nangis, un historien contemporain, décrit les actions de grâce de Philippe le Bel après Mons-en-Pévèle et celles de Philippe de Valois après Cassel, où ce dernier offrit son cheval et ses armes à Notre-Dame de Paris. Les Grandes Chroniques de France confirment que Philippe de Valois entra à cheval dans l'église Notre-Dame après la bataille de Cassel et y offrit son cheval et ses armes. Le Nécrologe de Notre-Dame mentionne seulement la fondation de Philippe le Bel sans parler d'une offrande équestre, ce qui renforce l'idée que cette action fut réalisée par Philippe de Valois. Le texte critique les modifications apportées aux nouveaux Breviaires de Paris, qui attribuent la statue à Philippe le Bel, et plaide pour une correction de l'inscription afin de refléter correctement l'hommage rendu à Philippe de Valois. Il conclut en soulignant l'importance de respecter les coutumes historiques et les témoignages contemporains pour éviter les erreurs d'interprétation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3799
p. 80-109
ESSAI historique sur ABRAHAM DUQUESNE, Lieutenant Général des Armées Navales de France. Non ille pro patriâ timidus perire. Horat.
Début :
DE tous les Etats qui concourent à la gloire de la patrie, il n'en est point [...]
Mots clefs :
Profession des armes, Noblesse, Oisiveté, Vrai noble, Citoyen, Siècle de Louis XIV, Académie de Marseille, Héros, Courage
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texteReconnaissance textuelle : ESSAI historique sur ABRAHAM DUQUESNE, Lieutenant Général des Armées Navales de France. Non ille pro patriâ timidus perire. Horat.
ESSAI hiftorique fur ABRAHAM
DUQUESNE Lieutenant Général
des Armées Navales de France. ( a )
Non ille pro patriâ timidus perire.
Horat.
D
E tous les Etats qui concourent à
la gloire de la patrie , il n'en eft point
de plus utile ni de plus honorable que
la profeffion des armes. De tout temps
elle fut fpécialement dévolue à notre
Nobleffe , deſtinée par état à fervir fon
( a ) Ce Sujet a été proposé par l'Académié
de Marſeille pour la diſtribution des Prix du 25
Août 1762 .
* V. p . 2 32. & 2 33. de ce ſecond volume .
7 81
JANVIER. 1763.
Roi. Ce n'est qu'en prodiguant fon fang
qu'elle reléve fa fplendeur & s'immortalife
dans les faſtes de la postérité : elle
fe flétrit au contraire dans une honteuſe
oifiveté. Qui peut compter fans interruption
une longue fuite d'ayeux qui
ont facrifié leurs vies pour le falut de la
Patrie , fe glorifiera-t-il de fa nobleffe ,
s'il ne marche fur leurs traces dans la
carriere de l'honneur ? Qu'eft - ce en effet
qu'un grand nom fans vertus ? Un héros ,
le premier de fa race , fera toujours préféré
au Noble faftueux , qui ne fonde
fon illuftration que furfes titres. La naiffance
eft un effet du hafard ; mais la
vertu , jointe à la valeur , diftingue &
caractériſe le vrai Noble , le Citoyen &
tout bon François.
Volez, s'écrioit l'illuftre Vendôme à
fes ,foldats , volez où l'honneur vous
appelle ; fongez que vous êtes François
! ....
(b) Duquesne , nom à jamais immortel
! Duquefne , l'un des plus grands
hommes de fon fiécle , fe dévoua au
fervice de mer dès fa plus tendre jeuneffe .
(b) Abraham Duquesne nâquit en Normandie
l'an 1610 , d'une famille noble & habituée de
puis longtemps dans cette Province.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
Son pere (c) Abraham Duquesne , blanchit
fous les armes , connut fes talens
& les perfectionna. Ce fut fous cet
illuftre père que notre jeune héros fit fes
premieres campagnes. Ils contribuerent
T'un & l'autre par l'éclat de leurs exploits
à la gloire du fiécle de Louis XIV.
C'eſt être vraiment grand que de travailler
à la grandeur des autres ; c'eſt le
comble de l'héroïfme que de concourir à
la gloire de fon Prince & à celle de l'Etat.
(d) Sanctuaire des Mufes & des Sciences
, dépofitaire des merveilles de mon
héros , je devrois fans doute dans un
humble filence vous entendre ici , Meſfieurs
, prodiguer les juftes louanges qui
font dues à ce grand homme. C'eft dans
(c ) Abraham Duquesne , père de notre Héros ,
mâquit au Bourg de Blangi dans le Comté d'Eu ,
de parens pauvres & Calviniftes . 'S'étant retiré de
bonne heure à Dieppe , il y apprit la Carte marine
, fe mit fur les vaiffeaux , & fe rendit capable
d'être Pilote. Après avoir exercé quelque temps
cette profeffion , il paffa en Suéde , obtint une
place de Pilote dans les vaiffeaux de la Reine
Chriftine ; fut choifi enfuite par cette Princeffe
pour conduire quelques vaiffeaux en France , &
s'étant diftingué dans cette occafion , il fut fait
Capitaine de vaiffeau dans l'Armée Navale de
France.
(d) L'Auteur s'adreffe ici à l'Académie de Marfeille.
JANVIER. 1763. 83
vos ports qu'il préféra de fixer fon féjour
: c'est là qu'il employa ces jours fi
précieux de la jeuneffe à acquérir la
fcience qui fait les grands hommes. On
le voyoit toujours affidu aux écoles de
la marine , toujours attentif aux exercices
& à la manoeuvre des Matelots ;
toujours avide de s'inftruire , entrer dans
les moindres détails . Il favoit qu'on ne
doit rien ignorer dans l'état qu'on embraffe
; bien différent de cette jeuneffe
éfféminée qui néglige l'étude , & lui
préfére fans honte l'cifiveté des Cours ,
où la Nobleffe fe dégrade , où le coeur
s'amollit , où les moeurs enfin fe corrom-
-pent par l'air contagieux que fouvent
on y refpire.
Si je ne puis , à l'exemple de Duquefne
, prodiguer mon fang pour le falut
de l'Etat ; qu'il me foit du moins permis
, comme Citoyen , d'élever ma foible
voix pour immortalifer un de fes
illuftres défenfeurs. N'y auroit- il pas une
forte d'ingratitude , fi animé par l'organe
refpectable d'une des plus célébres
Académies du Royaume , on ne
confacroit pas à la gloire de ce Hiros
une partie de fes veilles , pour ajouter
de nouveaux lauriers à ceux dont il a
été couronné tant de fois ? Je connois
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mon infuffifance , MM. mais j'ofe me
flatter que vous applaudirez à mon zéle.
On ne peut fe rappeller l'horrible attentat
qui plaça Louis le Jufte fur le Trône
dans un âge encore tendre. La mort
précipitée d'un Prince , l'amour de fes
Sujets & la terreur de fes Ennemis ,
laiffa l'Etat en proye au Démon de la
difcorde. Habile à profiter d'une minorité
qui devoit être longue , ce Monf
tre , le plus cruel ennemi du genre
humain , alluma le flambeau de la
guerre ; la Religion en fut le prétexte
Ipécieux , l'ambition des Grands la fe-
.conda , & l'Etat en fut la victime. Des
Puiffances voifines & formidables fembloient
mettre le comble aux malheurs
de la France menacée de toutes parts.
Richelieu ( e ) paroît : le Génie fans vigueur
& prèfque engourdi fe réveille
a fa voix ; les Arts renaiffent , la Marine
fe rétablit , & le Commerce , ce
canal précieux qui porte la circulation
& la vie dans tous les membres de l'Etat,
( e ) En 1627 le Cardinal de Richelieu fit fupprimer
la Charge d'Amiral dont étoit revêtu le
Duc de Montmorenci , & celle de Connétable vacante
par la mort de Lefdiguieres . Il fe fit créer
Chef & Surintendant Général de la Navigation
& du Commerce.
JANVIER. 1763. . 85
ranime ce corps fans chaleur & prèſque
anéanti .
Richelieu , Politique fublime , renouvelle
l'alliance avec les Hollandois
porte les premiers coups à la Maiſon
d'Autriche , ce Coloffe éffrayant , qui
faifoit trembler l'Europe ; prépare la
deftruction des Huguenots en France
& médite la prife de la Rochelle , boulevard
formidable qui fervoit d'afyle à
l'héréfie & de retraite aux Rebelles .
,
Déja la Flotte Angloife s'avance vers
l'ifle de Rhé , à la follicitation des
Rochelois & du Duc de Rohan leur
· Chef.
Quel délire n'excite pas le fanatiſme !
Le Citoyen s'arme contre le Citoyen ;
Les Grands , qui par leur naiffance &
leur rang doivent être les défenfeurs de
l'Etat , s'en déclarent les plus cruels ennemis.
Le voile facré de la Religion
couvre leur ambition démesurée : tout
leur paroît permis , dès que tout leur
paroît poffible.
Abraham Duquesne , Calviniste , demande
à ne point fervir dans l'Armée
Royale : il l'obtient ; mais fon zèle pour
la Patrie l'engage à folliciter un autre
emploi. Il fait que la différence des
fentimens ne préfcrit point contre la
86 MERCURE DE FRANCE.
fidélité qu'il a jurée à fon Roi & à l'Etat.
Ses devoirs gravés dans fon coeur
font puifés dans ces principes inébranlables
de la Religion naturelle , fondement
de toutes les autres Religions.
L'amour des François pour leur Prince
ne fut jamais pour eux une loi tyrannique:
c'eft un penchant naturel , auquel
ils fe livrent d'autant plus volontiers ,
qu'ils y attachent leur bonheur & leur
gloire.
Généreux Marfeillois ! braves François
la fidélité à votre Roi eft votre
premiere vertu. Vos premiers fentimens
font les premieres chaînes qui vous attachent
inviolablement à votre Prince :
vos premiers voeux , vos premiers defirs
furent toujours de vous facrifier mille
fois pour fon falut & pour celui de la
Patrie .
Notre brave Guerrier fe tranſporte
d'un autre côté avec fon Efcadre. Son
fils âgé de 17 ans , commandoit un vaiffeau
fous fes ordres . Sa valeur annonça
dès-lors fa future grandeur , & la
force de fon génie lui tint lieu de plus
d'expérience ; mais le Ciel dont les décrets
fon impénétrables , le priva bientôt
de ce généreux père : pris par les
Efpagnols a fon retour de Suéde , il
JANVIER. 1763 . 87
reçut
le coup
de la mort
dans
un combat
inégal
. (f)
Quel coup de foudre pour un fils
également doué d'une belle âme & d'un
coeur excellent !
Brave Duquesne : ah ! fi la Parque
cruelle a tranché le fil d'une vie fi belle
& fi glorieufe , vous revivez de nouveau
par la gloire & les exploits de ce jeune
guerrier.
(g) La furpriſe de Tréves par les Epagnols
& l'enlévement de l'Electeur
(f) Le vieux Duquesne mourut à Dunkerque
l'an 1635 , dans les fentimens de la Religion
Prétendue Réformée.
(g ) Quoique jufques- là il n'y eût point eu de
rupture ouverte entre la France & l'Espagne ,
parce que , foit en Italie , foit en Allemagne ,
les Eſpagnols ne fervoient que comme auxiliaires
, en vertu des Traités. d'alliance entre les
deux Branches de la Maiſon d'Autriche ; la prifon
de l'Electeur produifit cependant la guèrre.
qui dura depuis 1635 jufqu'à la paix des Pyrénées
& le mariage de Louis XIV. Le Cardinal
Infant , Gouverneur des Pays- Bas , ayant refufé
à ce Monarque la liberté de l'Electeur , força le
Roi à lui déclarer la guerre & à interdire tout
Commerce entre les deux Nations.
En 1637 on attaqua l'Ile de Sainte Marguerite
& de les Forts , qui furent rendus au Comte
d'Harcourt 43 jours après fa defcente dans Lifle.
Les Espagnols perdirent 1 500 hommes ; & le
jeune Duquesne fe trouva à cette attaque.
N
88 MERCURE DE FRANCE.
firent voler Duquefne aux ifles de Sainte-
Marguerite. Il en forme l'attaque. La
réfiftance opiniâtre des Affiégés ne le
rebute point ; plus elle eft vive , plus fon
activité redouble. Les difficultés femblent
ne ſe préſenter que pour ajouter
à l'éclat de fon triomphe ; & les Efpagnols
ne fe multiplient que pour aug
menter le nombre des victimes qu'il
facrifie aux mânes de fonère.
Mais ce n'eft encore ici qu'un foible
crayon de ce qu'ils avoient à craindre
de fon habileté & de fon courage. On le
voit bientôt près du Môle de Gattary (h),
attaquer une Flotte de dix-huit vaiffeaux.
Dix-fept font pris , & le dix-huitiéme
mis hors de combat.
Intrépide , il ne connoît aucun danger.
Son courage le porte à Saint-Ogue ( i ) ;
il attaque les vaiffeaux qui font dans le
port ; & ce fut dans la chaleur du combat,
que bleffé d'un coup de moufquet ,
il fit à la Patrie la premiere offrande de
ce fang précieux qu'il prodigua fi géné-
( h ) En 1638, Duquefne contribua beaucoup à
la défaite des Efpagnols devant Gattary en Bilcaye.
( i ) En 1639 , il fut bleffé dans le Port de
& Ogue.
IAN VIER. 1763.
89
reuſement dans la fuite à Tarragone (k) ,
à Barcelone ( 1) , à la prife de Perpignan
(m) , & au Cap de Gattes .
Le fang ne s'épuife jamais , fi l'on en
croit les Héros , & le courage femble
fuppléer aux forces de la nature. Plus le
fang coule , plus il devient pur ; & fi la
guèrre eft le fléau de l'humanité , elle
eft aux yeux du Héros l'école de la
valeur & le creufet de la nobleffe.
Funeſte préjugé qui ne s'accordera
jamais avec les maximes du vrai Philofophe
, qui ne regarde la guèrre que
(k ) En 1641 , la Motte- Houdancourt , Commandant
en Catalogne , après avoir pris la Ville
& le Château de Conftantin & quelques autres
Places , vint mettre le fiége devant Tarragonne.
L'Armée Espagnolle qui y étoit enfermée fouffroit
beaucoup de la difette. On fit des efforts
incroyables pour la ravitailler , ce qui donna
lieu à un combat où le Général François défit
un grand nombre d'ennemis . L'Archevêque de
Bordeaux qui bloquoit Tarragonne par mer , attaqua
41 Galéres Eſpagnolles & en prit 12. Ce
fut dans cette action que Duquesne fut encore
dangereufement bleſſé .
•
( i ) En 1642 , il reçut de nouvelles bleſſures devant
Barcelone dans le temps de la priſe de
Perpignan qui fe rendit au Roi après trois mois
de fiége.
( m ) En 1643 , il répandit fon fang à la Bataille
qui le donna au Cap de Gattes.
90 MERCURE DE FRANCE .
comme le fléau du genre humain
comme un gouffre affreux , où tant de
Héros font enfévelis , tant d'hommes
facrifiés ; moins fouvent au bien de l'Etat
qu'aux capricés des Puiffances & à
l'imprudence des Généraux !
Je vous en attefte , ombres chères à
la patrie Intrépide Bayard ! Brave
Turenne ! Vaillant Duguai-Trouin ! Illuftre
Barwik ! vous qui n'allâtes moif
fonner tant de lauriers chez les ennemis
, que pour rapporter à vos concitoyens
le précieux rameau de la Paix .
(n) Richelieu meurt , & fa mort fut
pour les Espagnols l'événement le plus
heureux ils crurent le génie de la
France abattu & enfeveli avec ce grand
homme mais quelle furprife ! Louis le
Grand monte fur le Trône , & le génie
du gouvernement s'affied à côté du
Monarque. Nouvel Augufte ; fon fiécle
fut celui des Sciences & des beaux Arts :
il produifit ces grands hommes
ces
hommes immortels , dont les noms célébres
pafferont d'âge en âge , & feront
( n .) Les Espagnols furent battus prèfque partout
cette année. Le Maréchal de la Motte en
Catalogne conferva toujours fur eux la fupériorité
, & fit échouer toutes leurs entrepriſes.
JANVIER. 1763. 91
l'admiration de la postérité la plus reculée
.
(o) Duquefne part pour la Suéde ; fon
nom y eft connu ; fa réputation le précéde.
Les exploits fameux & les fervices
fignalés de fon illuftre père étoient profondément
gravés , ( non für des monumens
que le temps peut détruire , ou que
fouvent la flatterie éléve moins au mérite
qu'à l'orgueil des mortels & au faſte
de la décoration ; ) mais dans les coeurs
des Suédois , monumens plus fincères
& plus folides. Le Peuple , dont le fuffrage
n'eft point équivoque , accourt en
foule , fait éclater fa joie ; joie toujours
pure & véritable , lorfqu'elle a pour objet
le mérite d'un grand homme.
Bien différent de ces Guerriers qui
paffent dans le fein des plaifirs , &
dans les douceurs d'un indigne repos
(o ) En 1644 , Duquefne alla fervir en Suéde. Il
fut fait d'abord Major-Général de l'Armée Navale
, enfuite Vice- Amiral . C'est en cette qualité
qu'il fervoit le jour de la fameufe bataille où les
Danois furent entierement défaits. Il aborda lui
deuxième leur Vaiffeau Amiral appelé la Pctience.
Le Général Danois fut tué. Le Roi de
Dannemarck eût été fait prifonnier , fi ce Prince
bleffé à l'oeil d'un éclat de bois près d'un canon
qu'il pointoit , n'eût été obligé de fortir de
ee Vaiffeau la veille de l'action.
92 MERCURE DE FRANCE.
à
le loifir que leur laiffe la Patrie ; ce
fut pour l'employer utilement que vous
paffâtes au fervice de la Suéde , invincible
Duquesne ! Qui connut jamais
mieux que vous le prix du temps ? Qui
jamais mieux que vous , fçut le mettre
profit ? Ce temps finéceffaire peut-être
à votre repos , en même -temps fi utile
& fi glorieux à la Patrie , vous le deftinez
à fecourir les Suédois nos fidéles
Alliés , & à les garantir de l'injufte
ufurpation des Danois. Les titres éclatans
qui font l'appanage du vrai mérite
, qui jamais ne furent fufpects ,
lorfqu'ils font donnés par une Nation
étrangère , vous font juftement prodigués.
Nommé Vice Amiral , vous fervîtes
en cette qualité à la fameufe journée
où les Danois furent défaits.
Déja les deux Flottes font en préfence
mille bouches d'airain vomiffent
la foudre & la mort. Un jour artificiel
inventé par la fureur des hommes,
femble cacher aux combattans ce jour
doux & bienfaifant qui éclaire la nature.
Les vaiffeaux s'élancent contre les vaiffeaux.
Mille débris éclatans obfcurciffent
l'air , & font dans le même inf
tant engloutis dans les eaux. De tristes
lambeaux de malheureux couvrent la
JANVIER. 1763. 93
Turface des mers. Le défordre fe met
dans l'Armée Danoife . La confufion des
Matelots , le cris des Officiers , le découragement
des foldats , tour lui annonce
une prompte défaite.
D'un autre côté , le bon ordre fe
maintient dans l'Armée Suédoife. La
bonne contenance des Officiers éxcite
la confiance du Matelot , occupé à la
manoeuvre. Duquefne fe fignale on
croiroit à le voir que la victoire eft à fes
ordres. Au-deffus de toute crainte , il
fend les flots ; & fe faifant jour à travers
la flotte ennemie , il aborde lui
deuxième le vaiffeau Amiral. Il s'élance
au milieu du fang & du carnage . Le
choc eft furieux ; mais rien ne réfifte à
l'ardeur de fon courage. Son bras invincible
porte par-tout la mort. Le Général
Danois tombe fous fes coups : il
fe rend maître du vaiffeau. Le vaincu
implore la clémence du vainqueur , &
le Roi lui-même eût fubi le même fort ,
fi un événement inopiné n'eût ravi à
Duquefne cette illuftre conquête.
(p ) La Suéde étonnée retentiffoit des
(p) En 1647 il fut rappellé en France & commanda
cette année & la fuivante une des Eſcadres
qui furent envoyées à l'expédition de Naples. Le
Roi d'Espagne battu de tous côtés , voyoit avec
94 MERCURE DE FRANCE.
louanges de mon Héros , lorfqu'il fut
rappellé en France. La voix de fa Patrie
fe fait entendre il ne délibére
>
chagrin le Rouffillon & la Catalogne entre les
mains des François. Naples révoltée contre lui ,
venoit de fe donner au Duc de Guife . Celui- ci ,
qui ne paffa que pour un Avanturier audacieux ,
parce qu'il ne réuffit pas , avoit eu du moins la
gloire d'aborder feul dans une barque au milieu
de la Flotte Efpagnole , & de défendre Naples
fans autre fecours que fon courage.
La Sicile depuis le temps des Tyrans de Syracufe
, a toujours été fubjuguée par des Etrangers;
affervie fucceffivement aux Romains , aux Vandales
, aux Arabes , aux Normans , fous le val
felage des Papes , aux François , aux Allemands ,
aux Efpagnols : haïllant prèfque toujours fes
maîtres , le révoltant contre eux , fans faire de
véritables efforts dignes de la liberté , & éxcitant
continuellement des féditions pour changer de
chaînes .
En 1674 , les Magiftrats de Meffine venoient
d'allumer une guèrre civile contre leurs Gouverneurs
& d'appeller la France à leur fecours. Une
Flotte Efpagnole bloquoit leur port ; ils étoient
réduits aux extrémités de la famine..
En 1675 , le Chevalier de Valbelle vint d'abord
avec quelques Frégates à travers la Flotte
Efpagnole. Il porta à Meffine des vivres , des årmes
& des foldats. Ayant enfuite tenté d'y conduire
un nouveau fecours , les Galéres Eſpagnoles
& quelques Vaiffeaux Hollandois entreprirent
de lui difputer l'entrée du canal. Il y eut un combat
; le paffage fut forcé , & le convoj arriva heureufement,
JANVIER. 1763 .
point ; il s'arrache à la gloire & aux
applaudiffemens pour voler à ſon ſecours.
Il eft auffi -tôt chargé du commandement
de l'Efcadre deſtinée a l'expédition
de Naples. Puiffe tout François
, à l'exemple de ce grand homme
facrifier les intérêts les plus chers à l'amour
de fon devoir !
où
La France déchirée par les guerres
civiles fous les Régnes des Valois ,
Régne malheureux , où l'ambition des
Grands & la fureur des Hérétiques la
mirent à deux doigts de fa perte ,
l'enthouſiaſme aveugle du fanatiſme
infpiroit les plus éxécrables maximes.
La France , dis- je , dans ces temps de
troubles & d'horreurs , n'avoit pu entretenir
fa Marine ; fon rétabliffement
étoit dû à la fage prévoyance de Richelieu
.
Mazarin dont les vues furent moins
étendues , la négligea. Il étoit réſervé
au généreux Duquesne de la réparer
par fon défintéreſſement.
Vrai citoyen , il penfe que fon patrimoine
eft celui de l'Etat. Général vertueux
, la gloire de le fervir eft l'unique
récompenfe qu'il ambitionne. Il arme à
fes frais plufieurs vaiffeaux. Il vole au
fecours de l'Armée Royale , qui tenoit
96 MERCURE DE FRANCE.
bloquée la ville de Bourdeaux . Il eft
rencontré par une Efcadre,Angloife. On
veut lui faire baiffer pavillon : c'est ici
que l'orgueil peut être une vertu dans
les Héros. Son courage dicte fon refus.
Le combat s'engage, & il y eft dangereufement
bleffé. Il fe retire glorieufement ,
quoiqu'avec des forces inégales. Obligé
de s'arrêter à Breft pour faire radouber
fes vaiffeaux , il revole à Bourdeaux
fans attendre l'entière guérifon de fes
bleffures . La Flotte Efpagnole arrive
en même temps que lui dans la rivière :
elle s'oppose à fon paffage. La barrière
eft forcée : il entre en préfence des Efpagnols
, & fa belle manoeuvre oblige la
ville de fe rendre.
Anne d'Autriche , Régente du Royaume
, qui n'ignoroit pas que ces fuccès
n'étoient dûs qu'à la valeur & à la générofité
de Duquesne , crut qu'il étoit
de fa gloire de le récompenfer : elle lui
donna le château & l'ifle d'Indred , qui
étoient du Domaine de Sa Majeſté.
Ce n'eft que par les bienfaits qu'on
réuffit à s'attacher les hommes. Le feul
efpoir d'une récompenfe glorieufe peut
produire des Héros. La fage politique
d'un Etat eft de favoir les multiplier par
un appas fi juſte & fi raiſonnable.
Deux
JANVIER . 1763 . 97
- Deux Provinces envahies par les François
font trembler le Roi Catholique
pour le refte de fes Etats. Naples révoltée
contre fon Souverain ; les Siciliens ,
peuple inconftant , venoient de fe donner
au Duc de Guife , dernier Prince
de cette branche d'une Maifon fi féconde
en hommes illuftres , mais dangereux
.
(9 ) Le Roi d'Espagne eft contraint
par la révolte de Meffine d'implorer le
( q ) En 1676 , l'Efpagne appella les Hollandois
pour défendre la Sicile. Rhuiter fut chargé
de cette expédition. Les François qui réunis aux
Anglois , n'avoient pu battre les flottes de la
Hollande , l'emporterent feuls fur les Hollandois
& les Elpagnols . Le Duc de Vivonne obligé
de refter dans Meffine , pour contenir le Peuple
déja mécontent de les défenfeurs , laiffa donner
cette bataille par Duquesne , Lieutenant- Général
des Armées Navales ; homme auffi fingulier que
Rhuiter, parvenu comme lui au commandement
par fon mérite .
Rhuiter dont la mémoire eft encore dans la
plus grande vénération en Hollande , avoit commencé
par être Valet & Mouffe de Vaiſſeau ; il
n'en fur que plus refpectable. Le Confeil d'Elpagne
lui donna le Titre & les Patentes de Duc ,
dignité frivole pour un Républicain. Ces Patentes
n'arriverent qu'après la mort . Les enfans de
Rhuiter refuferent ce Titre fi brigué dans nos
Monarchies , mais qui n'eſt pas préférable au nom
de bon Citoyen ..
I. Vol. E
98 MERCURE
DE FRANCE .
fecours des Hollandois fes anciens ennemis.
Rhuiter , le fameux Rhuiter , un
des plus grands hommes de fon fiécle
à la tête d'une Efcadre de vingt-trois
vaiffeaux , joint l'Efcadre Efpagnole ,
compofée de vingt.
C'est contre ces forces formidables
que Duquesne devenu Lieutenant Général
des Armés Navales, va combattre.
C'est ici que l'éloge de mon Héros
va devenir plus intéreffant ; c'eft ici
que l'étendue de fon génie , fon activité
, fa valeur vont paroître dans tout
leur jour ; c'eft contre Rhuiter enfin
contre le Capitaine de fon fiécle qui jouiffoit
de la plus haute réputation , que l'Europe
étonnée admire fa fupériorité .
Toulon le voit partir à la tête de 20
vaiffeaux, efcortant un grand convoi de
munitions pour Meffine. Un pareil
nombre de vaiffeaux s'offre à fa rencontre
à la vue de Stromboli ; c'eft
Rhuiter qui les commande. Duquesne
attaque , Rhuiter plie. Preuilli , qui
commande l'avant- garde , charge celle
des Hollandois , la met en défordre , &
Duquefne fait entrer fon convoi dans
Meffine .
Les Flottes combinées d'Efpagne &
de Hollande font voile vers Agofta
JANVIER . 1763 . 99
dans l'efpérance qu'il s'y feroit quelques
mouvemens en leur faveur. L'Efcadre
Françoife fort du Port de Meffine pour les
combattre. Duquefne découvre les ennemis
à travers le Golfe de Catane. Les
Efpagnols & les Hollandois viennent à
lui avec l'avantage du vent ; avantage
qui décide prèfque toujours des combats
de Mer. Rhuiter fond fur la Flotte Françoife
; il eft repouffé avec perte & attaqué
lui-même. C'est là que nos deux
Généraux mettent en ufage tout ce que
la valeur & la prudence , tout ce que
la fupériorité du génie & la préfence
d'efprit peuvent fuggérer aux grands
Hommes. On les voit attentifs à profiter
de leurs avantages , ou à réparer
leurs pertes , donner des ordres à propos
& avec intelligence, fe porter aux endroits
où leur préfence eft néceſſaire :
nul danger ne les étonne : Ruither &
Duquefne fe multiplient ; on les voit
fur tous les vaiffeaux diriger la manouvre
, animer les foldats par leur exemple ,
voler au fecours des foibles & encourager
les forts. Les Galères d'Efpagne
dégagent quatre de leurs vaiffeaux qui
étoient fur le point d'être pris. Rhuiter
dans la chaleur de l'action , reçoit le
coup de la mort ; il tombe ; & LOUIS
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
LE GRA ND en eft affligé. En vain des
Courtisans lui difent qu'il eft défait d'un
Ennemi redoutable : rien , dit - il , ne
peut empêcher d'être fenfible à la mort
d'un grand Homme.
Je dois ajouter à la gloire de mon
Héros le témoignage authentique que
lui rendit Rhuiter dans les différentes
actions qu'il eut à foutenir contre les
François il difoit franchement qu'il
ne craignoit que Duquefne. Les grands
Hommes fe rendent juftice : la jaloufie ,
vice des âmes baffes , ne peut offufquer
leur raifon , ni corrompre leur coeur.
Durquefne toujours infatiguable, pourfuit
les deux Flottes , les attaque pour
la troifiéme fois , & aucun vaiffeau ne
ne lui eût échappé , fi les ombres de
la nuit & le Port de Syracufe ne les
euffent mis à couvert.
LOUIS ( r) donne la paix à l'Europe;
(* ) Le Roi d'Angleterre ayant commencé la
guerre pour l'intérêt de la France , étoit fur le
point de fe liguer avec le Prince d'Orange qui
venoit d'époufer fa niéce . Louis XIV. donna la
paix à l'Europe . Les Ennemis licentierent leurs
troupes extraordinaires ; il garda les fiennes ,
fis en quelque forte de la paix un temps de conquêtes.
Depuis Charlemagne on n'avoit vu aucun
Prince agir ainfi en' Maître , en Juge des Souve-
#ains , & conquérir des Pays par des Arrêts. La
&
"
JANVIER. 1763 . ΙΟΥ
il en préfcrit lui - même les conditions
en Vainqueur. Pour affurer le repos de
fes Peuples , & contenir fes Ennemis
dans le refpe &t & la crainte , ce Monarque
porte fa Marine au- delà des efpérances
de la France , & de l'Europe
étonnée . Soixante mille matelots font à
fa folde ; & des Loix auffi fages que
févères préfcrivent à ces hommes groffiers
les régles de leurs devoirs . Des
fommes immenfes font employées à
conftruire le Port de Toulon fur la
Méditérannée , celui de Breft , de Dunkerque
, du Havre - de - Grace & de Rochefort
fur l'Océan . L'école de la Marine
eft inftituée dans ces différens
Ports. Une foule de jeune nobleſſe vient
s'inftruire auprès des grands Hommes
que le mérite a défignés pour maîtres.
( s ) Le Roi avoit plus de cent vaifpuiffance
formidable de ce Monarque qui s'étendoit
ainfi de tous côtés , & acquéroit pendant la
paix plus que fes prédéceffeurs n'avoient acquis
par la guerre , réveilla les allarmes de l'Europe.
L'Empire , la Hollande , la Suéde même , firent
un traité d'affociation . Les Anglois menacerent.
Les Eſpagnols voulurent la guèrre . Le Prince d'Orange
remua tout pour l'allumer ; mais aucune
de ces Puiſſances n'ofa porter les premiers coups.
(s) En 1681 Duquefne attaqua les Tripolitains ,
& les obligea à conclure une paix très- glorieufe
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
>
feaux de ligne ; ils ne reftoient pas oififs
dans fes Ports. Ses Efcadres fous le
commandement de Duquefne nettoyoient
les Mers infectées par les Corfaires
d'Alger & de Tripoli. Notre Hé
ros à la tête de fix vaiffeaux va jufques
dans le Port de Chio attaquer les Tripolitains
; & le Capitan Bacha ne peut
avec quarante Galéres les mettre à l'abri
des foudres du Général François . Ces
Africains fe foumettent & n'obtiennent
la paix qu'à la prière & par l'entremife
du Grand- Seigneur.
( t ) LOUIS veut fe venger d'Alger.
>
pour la France. Ils rendirent un Vaiffeau François
qu'ils avoient pris , tout le canon , les armes
tout l'équipage , & un très-grand nombre de
Chrétiens qu'ils avoient fait esclaves.
(t ) En 1683 Louis XIV. fe vengea d'Alger
avec le fecours d'un art nouveau , dont la découverte
fut due à cette attention qu'il avoit d'exciter
tous les génies de fon fiécle. Cer art funeſte ,
mais furprenant , eft celui des galiotes a bombes ,
avec lesquelles on peut réduire des villes mariti
mes en cendres. Bernard Renaud , plus connu
fous le nom du Petit Renaud , fut l'auteur de
cette invention . Ce jeune homme , fans avoir jamais
fervi fur les vaiffeaux , étoit cependant par
fon génie un excellent Marin . Colbert , qui déterroit
le mérite dans l'obfcurité , l'avoit fouvent
appellé au Confeil de marine , même en préfence
du Roi. C'étoit par les foins & fur les lu
JANVIER. 1763. 103
Duquesne attaque ces Corfaries , brûle
leurs vaiffeaux , confume une partie de
la Ville par le moyen d'une forte d'artillerie
jufqu'alors inconnue & qui par
la fuite fera un des plus terribles fléaux
de l'humanité. Ce Monarque généreux
dont la grande âme fçavoit toujours
mettre des bornes à ſa vengeance , avoit
mieres de Renaud que l'on fuivoit depuis peu une
méthode plus réguliére & plus facile pour la conftruction
des vailleaux . Il ofa propofer dans le
Confeil de bombarder Alger avec une Flotte. On
n'avoit pas d'idées que des mortiers à bombes
puffent n'être pas polés fur un terrein folide. La
propofition révolta Il éffuya les contradictions &
les railleries que tout inventeur doit attendre ;
mais fa fermeté & cette éloquence qu'ont d'ordinaire
les hommes frappés de leurs inventions
déterminérent le Roi à permettre l'élai de cette
nouveauté . Renaud fit conftruire cinq vaiffeaux
plus petits que les vaiffeaux ordinaires mais plus
forts de bois , fans ponts , avec un faux tillac à
fonds de cale , fur lequel on maçonna des creux ,
où l'on mit les mortiers. Il partit avec cet équipage
fous les ordres de Duquefne , qui étoit chargé
de l'entrepriſe. Ce Général & les Algériens
furent étonnés de l'effet des bombes . Outre deux
vaiffeaux de ces Corfaires qu'il brula , le feu des
bombes confuma une partie de la ville : mais cet
art porté bientôt chez les autres Nations , ne fervit
qu'à multiplier les calamités humaines . La Marine
ainfi perfectionnée en peu d'années , étoir
le fruit des foins du grand Colbert.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
épargné les Algériens. Ces Corfaires infolens
s'en prévalurent & le contraignirent
de les punir de nouveau. Il fit
bombarder leur Ville pour la feconde
fois l'année fuivante. Le dommage fut
très- confidérable dans cette Capitale.
Les Vaiffeaux & les Galéres furent pris,
brûlés ou coulés à fond ; un grand
nombre de maifons renverfées , des
magafins ruinés. La néeeffité leur fir
demander la paix. LOUIS la leur accorda.
On éxigea pour préliminaires de
rendre fans rançon plus de fix cens Chrétiens
efclaves , & de payer une fomme
d'argent , punition dure & fenfible
pour des Corfaires ! Tunis & Tripoli
firent à leur exemple les mêmes foumiffions
.
(u) Gênes avoit vendu des munitions
( u ) En 1684 , la République de Gênes ayant
refufé de ſe ſoumettre aux ordres de Louis XIV ,
& comptant trop fur le fecours de l'Eſpagne , ſe
vit fur le point d'être détruite de fond en comble
par l'effet des bombes. Elle fut forcée de céder.
Le Roi exigea que le Doge & quatre principaux
Sénateurs vinffent implorer fa clémence
dans fon Palais de Verſailles ; & de peur que
les Génois n'éludaffent la fatisfaction
dérobaffent quelque chofe à fa gloire , il voulut
que le Doge qui viendroit lui demander pardon,
& ne
JANVIER. 1763 . 105
+
de guèrre aux Algériens . Elle conftruifoit
quatre Galéres pour l'Espagne .
Le Monarque François lui défend par
fon Envoyé de les lancer à l'eau , &
la menace d'un châtiment prompt
& rigoureux fi elle refufe de fe foumettre
à fes volontés. Les Génois irrités
de cette entréprife fur leur liberté ,
n'y eurent aucun égard. Duquesne fort
de Toulon à la tête de 14 Vaiffeaux ,
20 Galéres , 10 Galiotes a bombes &
plufieurs Frégates. Il fe préfente devant
Gênes . Les 10 Galiotes y jettent
quatorze mille bombes & réduifent en
cendres une partie de fes Palais. Quatre
mille foldats débarquent , & portent le
fer & le feu dans les fauxbourgs. Le
Génois effrayé craint la ruine totale de
fes Etats. Ces fiers Républicains humiliés
par des progrès fi rapides , députent
fût continué dans fa Principauté , malgré la loi
perpétuelle de Gênes , qui ôte cette dignité à tout
Doge abfent un moment de la Ville . Le Doge
arriva a Verſailles le 22 de Février 1685 , demanda
pardon au Roi . Cegrand Prince , qui dans
toutes les actions de fa viejoignoit la politeffe à la
dignité , traita de Doge & les Senateurs avecautant
de bonté que de fafte. Ses Miniftres leur firent fentir
plus de fierté. Aufli le Doge difoit : Je Roi ôte à
nos coeurs la liberté , mais les Miniftres nous la
rrendent.
Ew
106 MERCURE DE FRANCE.
le Doge avec quatre Sénateurs , pour
aller demander pardon au Roi . Ils fe
rendent à Verfailles. Le Monarque , qui
favoit que la véritable grandeur confifte
particuliérement à oublier les injures ,
paroît fatisfait , les reçoit avec bonté ,
& les traite avec magnificence.
L'hiftoire des temps femble terminer
à ce dernier trait les glorieux exploits de
mon héros. Je finirai fon éloge par l'apologie
de fon coeur , auffi recommandable
par fon défintéreffement
noble & fublime par fes vertus .
> que
J'en appelle au témoignage de l'Afie ,
de l'Afrique & de l'Europe . Quelle foule
de témoins de fa valeur & de fon âme
bienfaifante ! Des Chrétiens arrachés à
l'esclavage viennent dans les tranſports
de la joie la plus pure , pénétrés des fentimens
de la plus vive reconnoiffance
baifer ces mains généreufes qui ont brifé
leurs fers.
O Duquefne ! à quels fentimens délicieux
ton âme ne fe livroit- elle pas ,
en voyant couler ces larmes précieufes
que la grandeur de cette action , que
l'héroïsme de la vertu , que l'amour de
l'humanité & l'admiration font répandre
! Qu'il eft glorieux pour toi de régner
ainfi fur les coeurs & de te les
JANVIER. 1763. 107
attacher par les bienfaits ! On t'offre
des rançons ; ton âme généreufe en
eft offenfée . Toute la récompenfe que
ton grand coeur ambitionne eft le feul
plaifir du bienfait .
(x) Duquefne arrive à la Cour. Son
nom vole de bouche en bouche . Il
perce la foule des Courtifans , il pénétre
jufqu'au Roi . Il lit dans fes yeux
pleins de majefté qu'il a gagné l'eftime
de fon Maître ; & c'eft la feule récompenfe
à laquelle il afpire : mais
LOUIS dont la grande âme ne laiffa
jamais le mérite & les fervices fans récompenfe
, lui donna & à fa poftérité
, comme un monument éternel de fa
bienveillance , la terre Dubouchet qu'il
érigea en Marquifat.
Duquefne en ceffant de combattre ,
n'en fert pas moins la Patrie . Dans une
retraite honorable , il forme des voeux
(x) Le Roi qui honoroit Duquesne d'une eftime
particuliere pour fon mérite , ne pouvant à cauſe
de la religion qu'il profelloit , le récompenfer
avec tout l'éclat qu'il auroit fouhaité , n'a pas
laiffé de lui donner & à fa poftérité une marque
de fa bienveillance , en lui faifant don de la Tèrre
Du bouchet , qui eft une des plus belles du Royaume
, fituée auprès d'Etampes. Il l'érigea en Marquifat
, lui ôta fon premier nom , & lui donna
celui de Duquefae.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pour fon Prince , & pour l'Etat. Adoré
de fa Famille , il inftruit fes enfans &
leur apprend à marcher fur fes traces.
Témoin de leur valeur & de l'éclat de
leurs exploits , il fe voit convaincu que
fon fang illuftre ne pouvoit dégénérer.
Quels motifs de confolation pour ce
refpectable Guerrier dans un âge où
les infirmités fe multiplient , où la fenfibilité
augmente , où les organes d'un
corps épuifé s'affaiffent & fe détruifent.
Il attend la mort avec affurance ; il envifage
avec fermeté le terme de fa carrière.
(y ) Duquesne meurt enfin ; il meurt
( yCe grand homme qui étoit né Calvinifte ,
mourut dans la même créance , à Paris , le 2 Février
1688 , après avoir vêcu 78 ans avec une
vigueur & une fanté extraordinaire . Son coeur
fut porté dans le Temple de la Ville d'Aubonne ,
dans le canton de Berne en Suiffe , où fon fils aîné
Henri Duquesne , Baron du lieu , lui fit placer
une épitaphe. Il avoit époufé Gabrielle de Bernière
, dont il a laiffé quatre fils.
Henri , l'aîné de fes enfans , formé aux armes
dès fa plus tendre jeuneffe , s'y est toujours diftingué.
Conftamment attaché à la Religion Proteftante
, il fe retira dans une Tèrre qu'il avoit
acquife en Suiffe , avec la permiffion du Roi. Il
mourut à Genève le 11 Novembre 1722 , âgé de
près de 71 ans , eftimé , aimé & regretté de tous
ceux qui le connoilloient.
JANVIER. 1763 . rog
•
en héros il emporte dans le tombeau
les pleurs de fa famille , les juftes regrets
de la France , & l'eftime de l'Europe
entiere .
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
Le fecond, Abraham , Capitaine de Vaiffeau ,
fe fignala auffi en plufieurs occafions importantes
. En 1683 , il prit & emmena à Toulon le
Prince de Montefarchio , Général de l'Armée Efpagnole
, & en 1684 dans la defcente de Gênes ,
il foutint le bataillon qu'il y commandoit avec
beaucoup de valeur.
Le troifiéme , Ifaac , & le quatrième , Jacob ,
furent des Officiers très recommandables par
leur mérite & leur courage.
Duquesne avoit auffi plufieurs frères , qui font
tous morts dans le Service. L'un d'eux , Capitaine
de Vaiffeau , fut tué d'un coup de canon. Il
laiffa un fils , Duquefne Monier , qui après s'être
Egnalé en diverses occafions , & avoir eu un bras
emporté , fut fait Chef d'Eſcadre en 1705.
DUQUESNE Lieutenant Général
des Armées Navales de France. ( a )
Non ille pro patriâ timidus perire.
Horat.
D
E tous les Etats qui concourent à
la gloire de la patrie , il n'en eft point
de plus utile ni de plus honorable que
la profeffion des armes. De tout temps
elle fut fpécialement dévolue à notre
Nobleffe , deſtinée par état à fervir fon
( a ) Ce Sujet a été proposé par l'Académié
de Marſeille pour la diſtribution des Prix du 25
Août 1762 .
* V. p . 2 32. & 2 33. de ce ſecond volume .
7 81
JANVIER. 1763.
Roi. Ce n'est qu'en prodiguant fon fang
qu'elle reléve fa fplendeur & s'immortalife
dans les faſtes de la postérité : elle
fe flétrit au contraire dans une honteuſe
oifiveté. Qui peut compter fans interruption
une longue fuite d'ayeux qui
ont facrifié leurs vies pour le falut de la
Patrie , fe glorifiera-t-il de fa nobleffe ,
s'il ne marche fur leurs traces dans la
carriere de l'honneur ? Qu'eft - ce en effet
qu'un grand nom fans vertus ? Un héros ,
le premier de fa race , fera toujours préféré
au Noble faftueux , qui ne fonde
fon illuftration que furfes titres. La naiffance
eft un effet du hafard ; mais la
vertu , jointe à la valeur , diftingue &
caractériſe le vrai Noble , le Citoyen &
tout bon François.
Volez, s'écrioit l'illuftre Vendôme à
fes ,foldats , volez où l'honneur vous
appelle ; fongez que vous êtes François
! ....
(b) Duquesne , nom à jamais immortel
! Duquefne , l'un des plus grands
hommes de fon fiécle , fe dévoua au
fervice de mer dès fa plus tendre jeuneffe .
(b) Abraham Duquesne nâquit en Normandie
l'an 1610 , d'une famille noble & habituée de
puis longtemps dans cette Province.
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
Son pere (c) Abraham Duquesne , blanchit
fous les armes , connut fes talens
& les perfectionna. Ce fut fous cet
illuftre père que notre jeune héros fit fes
premieres campagnes. Ils contribuerent
T'un & l'autre par l'éclat de leurs exploits
à la gloire du fiécle de Louis XIV.
C'eſt être vraiment grand que de travailler
à la grandeur des autres ; c'eſt le
comble de l'héroïfme que de concourir à
la gloire de fon Prince & à celle de l'Etat.
(d) Sanctuaire des Mufes & des Sciences
, dépofitaire des merveilles de mon
héros , je devrois fans doute dans un
humble filence vous entendre ici , Meſfieurs
, prodiguer les juftes louanges qui
font dues à ce grand homme. C'eft dans
(c ) Abraham Duquesne , père de notre Héros ,
mâquit au Bourg de Blangi dans le Comté d'Eu ,
de parens pauvres & Calviniftes . 'S'étant retiré de
bonne heure à Dieppe , il y apprit la Carte marine
, fe mit fur les vaiffeaux , & fe rendit capable
d'être Pilote. Après avoir exercé quelque temps
cette profeffion , il paffa en Suéde , obtint une
place de Pilote dans les vaiffeaux de la Reine
Chriftine ; fut choifi enfuite par cette Princeffe
pour conduire quelques vaiffeaux en France , &
s'étant diftingué dans cette occafion , il fut fait
Capitaine de vaiffeau dans l'Armée Navale de
France.
(d) L'Auteur s'adreffe ici à l'Académie de Marfeille.
JANVIER. 1763. 83
vos ports qu'il préféra de fixer fon féjour
: c'est là qu'il employa ces jours fi
précieux de la jeuneffe à acquérir la
fcience qui fait les grands hommes. On
le voyoit toujours affidu aux écoles de
la marine , toujours attentif aux exercices
& à la manoeuvre des Matelots ;
toujours avide de s'inftruire , entrer dans
les moindres détails . Il favoit qu'on ne
doit rien ignorer dans l'état qu'on embraffe
; bien différent de cette jeuneffe
éfféminée qui néglige l'étude , & lui
préfére fans honte l'cifiveté des Cours ,
où la Nobleffe fe dégrade , où le coeur
s'amollit , où les moeurs enfin fe corrom-
-pent par l'air contagieux que fouvent
on y refpire.
Si je ne puis , à l'exemple de Duquefne
, prodiguer mon fang pour le falut
de l'Etat ; qu'il me foit du moins permis
, comme Citoyen , d'élever ma foible
voix pour immortalifer un de fes
illuftres défenfeurs. N'y auroit- il pas une
forte d'ingratitude , fi animé par l'organe
refpectable d'une des plus célébres
Académies du Royaume , on ne
confacroit pas à la gloire de ce Hiros
une partie de fes veilles , pour ajouter
de nouveaux lauriers à ceux dont il a
été couronné tant de fois ? Je connois
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
mon infuffifance , MM. mais j'ofe me
flatter que vous applaudirez à mon zéle.
On ne peut fe rappeller l'horrible attentat
qui plaça Louis le Jufte fur le Trône
dans un âge encore tendre. La mort
précipitée d'un Prince , l'amour de fes
Sujets & la terreur de fes Ennemis ,
laiffa l'Etat en proye au Démon de la
difcorde. Habile à profiter d'une minorité
qui devoit être longue , ce Monf
tre , le plus cruel ennemi du genre
humain , alluma le flambeau de la
guerre ; la Religion en fut le prétexte
Ipécieux , l'ambition des Grands la fe-
.conda , & l'Etat en fut la victime. Des
Puiffances voifines & formidables fembloient
mettre le comble aux malheurs
de la France menacée de toutes parts.
Richelieu ( e ) paroît : le Génie fans vigueur
& prèfque engourdi fe réveille
a fa voix ; les Arts renaiffent , la Marine
fe rétablit , & le Commerce , ce
canal précieux qui porte la circulation
& la vie dans tous les membres de l'Etat,
( e ) En 1627 le Cardinal de Richelieu fit fupprimer
la Charge d'Amiral dont étoit revêtu le
Duc de Montmorenci , & celle de Connétable vacante
par la mort de Lefdiguieres . Il fe fit créer
Chef & Surintendant Général de la Navigation
& du Commerce.
JANVIER. 1763. . 85
ranime ce corps fans chaleur & prèſque
anéanti .
Richelieu , Politique fublime , renouvelle
l'alliance avec les Hollandois
porte les premiers coups à la Maiſon
d'Autriche , ce Coloffe éffrayant , qui
faifoit trembler l'Europe ; prépare la
deftruction des Huguenots en France
& médite la prife de la Rochelle , boulevard
formidable qui fervoit d'afyle à
l'héréfie & de retraite aux Rebelles .
,
Déja la Flotte Angloife s'avance vers
l'ifle de Rhé , à la follicitation des
Rochelois & du Duc de Rohan leur
· Chef.
Quel délire n'excite pas le fanatiſme !
Le Citoyen s'arme contre le Citoyen ;
Les Grands , qui par leur naiffance &
leur rang doivent être les défenfeurs de
l'Etat , s'en déclarent les plus cruels ennemis.
Le voile facré de la Religion
couvre leur ambition démesurée : tout
leur paroît permis , dès que tout leur
paroît poffible.
Abraham Duquesne , Calviniste , demande
à ne point fervir dans l'Armée
Royale : il l'obtient ; mais fon zèle pour
la Patrie l'engage à folliciter un autre
emploi. Il fait que la différence des
fentimens ne préfcrit point contre la
86 MERCURE DE FRANCE.
fidélité qu'il a jurée à fon Roi & à l'Etat.
Ses devoirs gravés dans fon coeur
font puifés dans ces principes inébranlables
de la Religion naturelle , fondement
de toutes les autres Religions.
L'amour des François pour leur Prince
ne fut jamais pour eux une loi tyrannique:
c'eft un penchant naturel , auquel
ils fe livrent d'autant plus volontiers ,
qu'ils y attachent leur bonheur & leur
gloire.
Généreux Marfeillois ! braves François
la fidélité à votre Roi eft votre
premiere vertu. Vos premiers fentimens
font les premieres chaînes qui vous attachent
inviolablement à votre Prince :
vos premiers voeux , vos premiers defirs
furent toujours de vous facrifier mille
fois pour fon falut & pour celui de la
Patrie .
Notre brave Guerrier fe tranſporte
d'un autre côté avec fon Efcadre. Son
fils âgé de 17 ans , commandoit un vaiffeau
fous fes ordres . Sa valeur annonça
dès-lors fa future grandeur , & la
force de fon génie lui tint lieu de plus
d'expérience ; mais le Ciel dont les décrets
fon impénétrables , le priva bientôt
de ce généreux père : pris par les
Efpagnols a fon retour de Suéde , il
JANVIER. 1763 . 87
reçut
le coup
de la mort
dans
un combat
inégal
. (f)
Quel coup de foudre pour un fils
également doué d'une belle âme & d'un
coeur excellent !
Brave Duquesne : ah ! fi la Parque
cruelle a tranché le fil d'une vie fi belle
& fi glorieufe , vous revivez de nouveau
par la gloire & les exploits de ce jeune
guerrier.
(g) La furpriſe de Tréves par les Epagnols
& l'enlévement de l'Electeur
(f) Le vieux Duquesne mourut à Dunkerque
l'an 1635 , dans les fentimens de la Religion
Prétendue Réformée.
(g ) Quoique jufques- là il n'y eût point eu de
rupture ouverte entre la France & l'Espagne ,
parce que , foit en Italie , foit en Allemagne ,
les Eſpagnols ne fervoient que comme auxiliaires
, en vertu des Traités. d'alliance entre les
deux Branches de la Maiſon d'Autriche ; la prifon
de l'Electeur produifit cependant la guèrre.
qui dura depuis 1635 jufqu'à la paix des Pyrénées
& le mariage de Louis XIV. Le Cardinal
Infant , Gouverneur des Pays- Bas , ayant refufé
à ce Monarque la liberté de l'Electeur , força le
Roi à lui déclarer la guerre & à interdire tout
Commerce entre les deux Nations.
En 1637 on attaqua l'Ile de Sainte Marguerite
& de les Forts , qui furent rendus au Comte
d'Harcourt 43 jours après fa defcente dans Lifle.
Les Espagnols perdirent 1 500 hommes ; & le
jeune Duquesne fe trouva à cette attaque.
N
88 MERCURE DE FRANCE.
firent voler Duquefne aux ifles de Sainte-
Marguerite. Il en forme l'attaque. La
réfiftance opiniâtre des Affiégés ne le
rebute point ; plus elle eft vive , plus fon
activité redouble. Les difficultés femblent
ne ſe préſenter que pour ajouter
à l'éclat de fon triomphe ; & les Efpagnols
ne fe multiplient que pour aug
menter le nombre des victimes qu'il
facrifie aux mânes de fonère.
Mais ce n'eft encore ici qu'un foible
crayon de ce qu'ils avoient à craindre
de fon habileté & de fon courage. On le
voit bientôt près du Môle de Gattary (h),
attaquer une Flotte de dix-huit vaiffeaux.
Dix-fept font pris , & le dix-huitiéme
mis hors de combat.
Intrépide , il ne connoît aucun danger.
Son courage le porte à Saint-Ogue ( i ) ;
il attaque les vaiffeaux qui font dans le
port ; & ce fut dans la chaleur du combat,
que bleffé d'un coup de moufquet ,
il fit à la Patrie la premiere offrande de
ce fang précieux qu'il prodigua fi géné-
( h ) En 1638, Duquefne contribua beaucoup à
la défaite des Efpagnols devant Gattary en Bilcaye.
( i ) En 1639 , il fut bleffé dans le Port de
& Ogue.
IAN VIER. 1763.
89
reuſement dans la fuite à Tarragone (k) ,
à Barcelone ( 1) , à la prife de Perpignan
(m) , & au Cap de Gattes .
Le fang ne s'épuife jamais , fi l'on en
croit les Héros , & le courage femble
fuppléer aux forces de la nature. Plus le
fang coule , plus il devient pur ; & fi la
guèrre eft le fléau de l'humanité , elle
eft aux yeux du Héros l'école de la
valeur & le creufet de la nobleffe.
Funeſte préjugé qui ne s'accordera
jamais avec les maximes du vrai Philofophe
, qui ne regarde la guèrre que
(k ) En 1641 , la Motte- Houdancourt , Commandant
en Catalogne , après avoir pris la Ville
& le Château de Conftantin & quelques autres
Places , vint mettre le fiége devant Tarragonne.
L'Armée Espagnolle qui y étoit enfermée fouffroit
beaucoup de la difette. On fit des efforts
incroyables pour la ravitailler , ce qui donna
lieu à un combat où le Général François défit
un grand nombre d'ennemis . L'Archevêque de
Bordeaux qui bloquoit Tarragonne par mer , attaqua
41 Galéres Eſpagnolles & en prit 12. Ce
fut dans cette action que Duquesne fut encore
dangereufement bleſſé .
•
( i ) En 1642 , il reçut de nouvelles bleſſures devant
Barcelone dans le temps de la priſe de
Perpignan qui fe rendit au Roi après trois mois
de fiége.
( m ) En 1643 , il répandit fon fang à la Bataille
qui le donna au Cap de Gattes.
90 MERCURE DE FRANCE .
comme le fléau du genre humain
comme un gouffre affreux , où tant de
Héros font enfévelis , tant d'hommes
facrifiés ; moins fouvent au bien de l'Etat
qu'aux capricés des Puiffances & à
l'imprudence des Généraux !
Je vous en attefte , ombres chères à
la patrie Intrépide Bayard ! Brave
Turenne ! Vaillant Duguai-Trouin ! Illuftre
Barwik ! vous qui n'allâtes moif
fonner tant de lauriers chez les ennemis
, que pour rapporter à vos concitoyens
le précieux rameau de la Paix .
(n) Richelieu meurt , & fa mort fut
pour les Espagnols l'événement le plus
heureux ils crurent le génie de la
France abattu & enfeveli avec ce grand
homme mais quelle furprife ! Louis le
Grand monte fur le Trône , & le génie
du gouvernement s'affied à côté du
Monarque. Nouvel Augufte ; fon fiécle
fut celui des Sciences & des beaux Arts :
il produifit ces grands hommes
ces
hommes immortels , dont les noms célébres
pafferont d'âge en âge , & feront
( n .) Les Espagnols furent battus prèfque partout
cette année. Le Maréchal de la Motte en
Catalogne conferva toujours fur eux la fupériorité
, & fit échouer toutes leurs entrepriſes.
JANVIER. 1763. 91
l'admiration de la postérité la plus reculée
.
(o) Duquefne part pour la Suéde ; fon
nom y eft connu ; fa réputation le précéde.
Les exploits fameux & les fervices
fignalés de fon illuftre père étoient profondément
gravés , ( non für des monumens
que le temps peut détruire , ou que
fouvent la flatterie éléve moins au mérite
qu'à l'orgueil des mortels & au faſte
de la décoration ; ) mais dans les coeurs
des Suédois , monumens plus fincères
& plus folides. Le Peuple , dont le fuffrage
n'eft point équivoque , accourt en
foule , fait éclater fa joie ; joie toujours
pure & véritable , lorfqu'elle a pour objet
le mérite d'un grand homme.
Bien différent de ces Guerriers qui
paffent dans le fein des plaifirs , &
dans les douceurs d'un indigne repos
(o ) En 1644 , Duquefne alla fervir en Suéde. Il
fut fait d'abord Major-Général de l'Armée Navale
, enfuite Vice- Amiral . C'est en cette qualité
qu'il fervoit le jour de la fameufe bataille où les
Danois furent entierement défaits. Il aborda lui
deuxième leur Vaiffeau Amiral appelé la Pctience.
Le Général Danois fut tué. Le Roi de
Dannemarck eût été fait prifonnier , fi ce Prince
bleffé à l'oeil d'un éclat de bois près d'un canon
qu'il pointoit , n'eût été obligé de fortir de
ee Vaiffeau la veille de l'action.
92 MERCURE DE FRANCE.
à
le loifir que leur laiffe la Patrie ; ce
fut pour l'employer utilement que vous
paffâtes au fervice de la Suéde , invincible
Duquesne ! Qui connut jamais
mieux que vous le prix du temps ? Qui
jamais mieux que vous , fçut le mettre
profit ? Ce temps finéceffaire peut-être
à votre repos , en même -temps fi utile
& fi glorieux à la Patrie , vous le deftinez
à fecourir les Suédois nos fidéles
Alliés , & à les garantir de l'injufte
ufurpation des Danois. Les titres éclatans
qui font l'appanage du vrai mérite
, qui jamais ne furent fufpects ,
lorfqu'ils font donnés par une Nation
étrangère , vous font juftement prodigués.
Nommé Vice Amiral , vous fervîtes
en cette qualité à la fameufe journée
où les Danois furent défaits.
Déja les deux Flottes font en préfence
mille bouches d'airain vomiffent
la foudre & la mort. Un jour artificiel
inventé par la fureur des hommes,
femble cacher aux combattans ce jour
doux & bienfaifant qui éclaire la nature.
Les vaiffeaux s'élancent contre les vaiffeaux.
Mille débris éclatans obfcurciffent
l'air , & font dans le même inf
tant engloutis dans les eaux. De tristes
lambeaux de malheureux couvrent la
JANVIER. 1763. 93
Turface des mers. Le défordre fe met
dans l'Armée Danoife . La confufion des
Matelots , le cris des Officiers , le découragement
des foldats , tour lui annonce
une prompte défaite.
D'un autre côté , le bon ordre fe
maintient dans l'Armée Suédoife. La
bonne contenance des Officiers éxcite
la confiance du Matelot , occupé à la
manoeuvre. Duquefne fe fignale on
croiroit à le voir que la victoire eft à fes
ordres. Au-deffus de toute crainte , il
fend les flots ; & fe faifant jour à travers
la flotte ennemie , il aborde lui
deuxième le vaiffeau Amiral. Il s'élance
au milieu du fang & du carnage . Le
choc eft furieux ; mais rien ne réfifte à
l'ardeur de fon courage. Son bras invincible
porte par-tout la mort. Le Général
Danois tombe fous fes coups : il
fe rend maître du vaiffeau. Le vaincu
implore la clémence du vainqueur , &
le Roi lui-même eût fubi le même fort ,
fi un événement inopiné n'eût ravi à
Duquefne cette illuftre conquête.
(p ) La Suéde étonnée retentiffoit des
(p) En 1647 il fut rappellé en France & commanda
cette année & la fuivante une des Eſcadres
qui furent envoyées à l'expédition de Naples. Le
Roi d'Espagne battu de tous côtés , voyoit avec
94 MERCURE DE FRANCE.
louanges de mon Héros , lorfqu'il fut
rappellé en France. La voix de fa Patrie
fe fait entendre il ne délibére
>
chagrin le Rouffillon & la Catalogne entre les
mains des François. Naples révoltée contre lui ,
venoit de fe donner au Duc de Guife . Celui- ci ,
qui ne paffa que pour un Avanturier audacieux ,
parce qu'il ne réuffit pas , avoit eu du moins la
gloire d'aborder feul dans une barque au milieu
de la Flotte Efpagnole , & de défendre Naples
fans autre fecours que fon courage.
La Sicile depuis le temps des Tyrans de Syracufe
, a toujours été fubjuguée par des Etrangers;
affervie fucceffivement aux Romains , aux Vandales
, aux Arabes , aux Normans , fous le val
felage des Papes , aux François , aux Allemands ,
aux Efpagnols : haïllant prèfque toujours fes
maîtres , le révoltant contre eux , fans faire de
véritables efforts dignes de la liberté , & éxcitant
continuellement des féditions pour changer de
chaînes .
En 1674 , les Magiftrats de Meffine venoient
d'allumer une guèrre civile contre leurs Gouverneurs
& d'appeller la France à leur fecours. Une
Flotte Efpagnole bloquoit leur port ; ils étoient
réduits aux extrémités de la famine..
En 1675 , le Chevalier de Valbelle vint d'abord
avec quelques Frégates à travers la Flotte
Efpagnole. Il porta à Meffine des vivres , des årmes
& des foldats. Ayant enfuite tenté d'y conduire
un nouveau fecours , les Galéres Eſpagnoles
& quelques Vaiffeaux Hollandois entreprirent
de lui difputer l'entrée du canal. Il y eut un combat
; le paffage fut forcé , & le convoj arriva heureufement,
JANVIER. 1763 .
point ; il s'arrache à la gloire & aux
applaudiffemens pour voler à ſon ſecours.
Il eft auffi -tôt chargé du commandement
de l'Efcadre deſtinée a l'expédition
de Naples. Puiffe tout François
, à l'exemple de ce grand homme
facrifier les intérêts les plus chers à l'amour
de fon devoir !
où
La France déchirée par les guerres
civiles fous les Régnes des Valois ,
Régne malheureux , où l'ambition des
Grands & la fureur des Hérétiques la
mirent à deux doigts de fa perte ,
l'enthouſiaſme aveugle du fanatiſme
infpiroit les plus éxécrables maximes.
La France , dis- je , dans ces temps de
troubles & d'horreurs , n'avoit pu entretenir
fa Marine ; fon rétabliffement
étoit dû à la fage prévoyance de Richelieu
.
Mazarin dont les vues furent moins
étendues , la négligea. Il étoit réſervé
au généreux Duquesne de la réparer
par fon défintéreſſement.
Vrai citoyen , il penfe que fon patrimoine
eft celui de l'Etat. Général vertueux
, la gloire de le fervir eft l'unique
récompenfe qu'il ambitionne. Il arme à
fes frais plufieurs vaiffeaux. Il vole au
fecours de l'Armée Royale , qui tenoit
96 MERCURE DE FRANCE.
bloquée la ville de Bourdeaux . Il eft
rencontré par une Efcadre,Angloife. On
veut lui faire baiffer pavillon : c'est ici
que l'orgueil peut être une vertu dans
les Héros. Son courage dicte fon refus.
Le combat s'engage, & il y eft dangereufement
bleffé. Il fe retire glorieufement ,
quoiqu'avec des forces inégales. Obligé
de s'arrêter à Breft pour faire radouber
fes vaiffeaux , il revole à Bourdeaux
fans attendre l'entière guérifon de fes
bleffures . La Flotte Efpagnole arrive
en même temps que lui dans la rivière :
elle s'oppose à fon paffage. La barrière
eft forcée : il entre en préfence des Efpagnols
, & fa belle manoeuvre oblige la
ville de fe rendre.
Anne d'Autriche , Régente du Royaume
, qui n'ignoroit pas que ces fuccès
n'étoient dûs qu'à la valeur & à la générofité
de Duquesne , crut qu'il étoit
de fa gloire de le récompenfer : elle lui
donna le château & l'ifle d'Indred , qui
étoient du Domaine de Sa Majeſté.
Ce n'eft que par les bienfaits qu'on
réuffit à s'attacher les hommes. Le feul
efpoir d'une récompenfe glorieufe peut
produire des Héros. La fage politique
d'un Etat eft de favoir les multiplier par
un appas fi juſte & fi raiſonnable.
Deux
JANVIER . 1763 . 97
- Deux Provinces envahies par les François
font trembler le Roi Catholique
pour le refte de fes Etats. Naples révoltée
contre fon Souverain ; les Siciliens ,
peuple inconftant , venoient de fe donner
au Duc de Guife , dernier Prince
de cette branche d'une Maifon fi féconde
en hommes illuftres , mais dangereux
.
(9 ) Le Roi d'Espagne eft contraint
par la révolte de Meffine d'implorer le
( q ) En 1676 , l'Efpagne appella les Hollandois
pour défendre la Sicile. Rhuiter fut chargé
de cette expédition. Les François qui réunis aux
Anglois , n'avoient pu battre les flottes de la
Hollande , l'emporterent feuls fur les Hollandois
& les Elpagnols . Le Duc de Vivonne obligé
de refter dans Meffine , pour contenir le Peuple
déja mécontent de les défenfeurs , laiffa donner
cette bataille par Duquesne , Lieutenant- Général
des Armées Navales ; homme auffi fingulier que
Rhuiter, parvenu comme lui au commandement
par fon mérite .
Rhuiter dont la mémoire eft encore dans la
plus grande vénération en Hollande , avoit commencé
par être Valet & Mouffe de Vaiſſeau ; il
n'en fur que plus refpectable. Le Confeil d'Elpagne
lui donna le Titre & les Patentes de Duc ,
dignité frivole pour un Républicain. Ces Patentes
n'arriverent qu'après la mort . Les enfans de
Rhuiter refuferent ce Titre fi brigué dans nos
Monarchies , mais qui n'eſt pas préférable au nom
de bon Citoyen ..
I. Vol. E
98 MERCURE
DE FRANCE .
fecours des Hollandois fes anciens ennemis.
Rhuiter , le fameux Rhuiter , un
des plus grands hommes de fon fiécle
à la tête d'une Efcadre de vingt-trois
vaiffeaux , joint l'Efcadre Efpagnole ,
compofée de vingt.
C'est contre ces forces formidables
que Duquesne devenu Lieutenant Général
des Armés Navales, va combattre.
C'est ici que l'éloge de mon Héros
va devenir plus intéreffant ; c'eft ici
que l'étendue de fon génie , fon activité
, fa valeur vont paroître dans tout
leur jour ; c'eft contre Rhuiter enfin
contre le Capitaine de fon fiécle qui jouiffoit
de la plus haute réputation , que l'Europe
étonnée admire fa fupériorité .
Toulon le voit partir à la tête de 20
vaiffeaux, efcortant un grand convoi de
munitions pour Meffine. Un pareil
nombre de vaiffeaux s'offre à fa rencontre
à la vue de Stromboli ; c'eft
Rhuiter qui les commande. Duquesne
attaque , Rhuiter plie. Preuilli , qui
commande l'avant- garde , charge celle
des Hollandois , la met en défordre , &
Duquefne fait entrer fon convoi dans
Meffine .
Les Flottes combinées d'Efpagne &
de Hollande font voile vers Agofta
JANVIER . 1763 . 99
dans l'efpérance qu'il s'y feroit quelques
mouvemens en leur faveur. L'Efcadre
Françoife fort du Port de Meffine pour les
combattre. Duquefne découvre les ennemis
à travers le Golfe de Catane. Les
Efpagnols & les Hollandois viennent à
lui avec l'avantage du vent ; avantage
qui décide prèfque toujours des combats
de Mer. Rhuiter fond fur la Flotte Françoife
; il eft repouffé avec perte & attaqué
lui-même. C'est là que nos deux
Généraux mettent en ufage tout ce que
la valeur & la prudence , tout ce que
la fupériorité du génie & la préfence
d'efprit peuvent fuggérer aux grands
Hommes. On les voit attentifs à profiter
de leurs avantages , ou à réparer
leurs pertes , donner des ordres à propos
& avec intelligence, fe porter aux endroits
où leur préfence eft néceſſaire :
nul danger ne les étonne : Ruither &
Duquefne fe multiplient ; on les voit
fur tous les vaiffeaux diriger la manouvre
, animer les foldats par leur exemple ,
voler au fecours des foibles & encourager
les forts. Les Galères d'Efpagne
dégagent quatre de leurs vaiffeaux qui
étoient fur le point d'être pris. Rhuiter
dans la chaleur de l'action , reçoit le
coup de la mort ; il tombe ; & LOUIS
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
LE GRA ND en eft affligé. En vain des
Courtisans lui difent qu'il eft défait d'un
Ennemi redoutable : rien , dit - il , ne
peut empêcher d'être fenfible à la mort
d'un grand Homme.
Je dois ajouter à la gloire de mon
Héros le témoignage authentique que
lui rendit Rhuiter dans les différentes
actions qu'il eut à foutenir contre les
François il difoit franchement qu'il
ne craignoit que Duquefne. Les grands
Hommes fe rendent juftice : la jaloufie ,
vice des âmes baffes , ne peut offufquer
leur raifon , ni corrompre leur coeur.
Durquefne toujours infatiguable, pourfuit
les deux Flottes , les attaque pour
la troifiéme fois , & aucun vaiffeau ne
ne lui eût échappé , fi les ombres de
la nuit & le Port de Syracufe ne les
euffent mis à couvert.
LOUIS ( r) donne la paix à l'Europe;
(* ) Le Roi d'Angleterre ayant commencé la
guerre pour l'intérêt de la France , étoit fur le
point de fe liguer avec le Prince d'Orange qui
venoit d'époufer fa niéce . Louis XIV. donna la
paix à l'Europe . Les Ennemis licentierent leurs
troupes extraordinaires ; il garda les fiennes ,
fis en quelque forte de la paix un temps de conquêtes.
Depuis Charlemagne on n'avoit vu aucun
Prince agir ainfi en' Maître , en Juge des Souve-
#ains , & conquérir des Pays par des Arrêts. La
&
"
JANVIER. 1763 . ΙΟΥ
il en préfcrit lui - même les conditions
en Vainqueur. Pour affurer le repos de
fes Peuples , & contenir fes Ennemis
dans le refpe &t & la crainte , ce Monarque
porte fa Marine au- delà des efpérances
de la France , & de l'Europe
étonnée . Soixante mille matelots font à
fa folde ; & des Loix auffi fages que
févères préfcrivent à ces hommes groffiers
les régles de leurs devoirs . Des
fommes immenfes font employées à
conftruire le Port de Toulon fur la
Méditérannée , celui de Breft , de Dunkerque
, du Havre - de - Grace & de Rochefort
fur l'Océan . L'école de la Marine
eft inftituée dans ces différens
Ports. Une foule de jeune nobleſſe vient
s'inftruire auprès des grands Hommes
que le mérite a défignés pour maîtres.
( s ) Le Roi avoit plus de cent vaifpuiffance
formidable de ce Monarque qui s'étendoit
ainfi de tous côtés , & acquéroit pendant la
paix plus que fes prédéceffeurs n'avoient acquis
par la guerre , réveilla les allarmes de l'Europe.
L'Empire , la Hollande , la Suéde même , firent
un traité d'affociation . Les Anglois menacerent.
Les Eſpagnols voulurent la guèrre . Le Prince d'Orange
remua tout pour l'allumer ; mais aucune
de ces Puiſſances n'ofa porter les premiers coups.
(s) En 1681 Duquefne attaqua les Tripolitains ,
& les obligea à conclure une paix très- glorieufe
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
>
feaux de ligne ; ils ne reftoient pas oififs
dans fes Ports. Ses Efcadres fous le
commandement de Duquefne nettoyoient
les Mers infectées par les Corfaires
d'Alger & de Tripoli. Notre Hé
ros à la tête de fix vaiffeaux va jufques
dans le Port de Chio attaquer les Tripolitains
; & le Capitan Bacha ne peut
avec quarante Galéres les mettre à l'abri
des foudres du Général François . Ces
Africains fe foumettent & n'obtiennent
la paix qu'à la prière & par l'entremife
du Grand- Seigneur.
( t ) LOUIS veut fe venger d'Alger.
>
pour la France. Ils rendirent un Vaiffeau François
qu'ils avoient pris , tout le canon , les armes
tout l'équipage , & un très-grand nombre de
Chrétiens qu'ils avoient fait esclaves.
(t ) En 1683 Louis XIV. fe vengea d'Alger
avec le fecours d'un art nouveau , dont la découverte
fut due à cette attention qu'il avoit d'exciter
tous les génies de fon fiécle. Cer art funeſte ,
mais furprenant , eft celui des galiotes a bombes ,
avec lesquelles on peut réduire des villes mariti
mes en cendres. Bernard Renaud , plus connu
fous le nom du Petit Renaud , fut l'auteur de
cette invention . Ce jeune homme , fans avoir jamais
fervi fur les vaiffeaux , étoit cependant par
fon génie un excellent Marin . Colbert , qui déterroit
le mérite dans l'obfcurité , l'avoit fouvent
appellé au Confeil de marine , même en préfence
du Roi. C'étoit par les foins & fur les lu
JANVIER. 1763. 103
Duquesne attaque ces Corfaries , brûle
leurs vaiffeaux , confume une partie de
la Ville par le moyen d'une forte d'artillerie
jufqu'alors inconnue & qui par
la fuite fera un des plus terribles fléaux
de l'humanité. Ce Monarque généreux
dont la grande âme fçavoit toujours
mettre des bornes à ſa vengeance , avoit
mieres de Renaud que l'on fuivoit depuis peu une
méthode plus réguliére & plus facile pour la conftruction
des vailleaux . Il ofa propofer dans le
Confeil de bombarder Alger avec une Flotte. On
n'avoit pas d'idées que des mortiers à bombes
puffent n'être pas polés fur un terrein folide. La
propofition révolta Il éffuya les contradictions &
les railleries que tout inventeur doit attendre ;
mais fa fermeté & cette éloquence qu'ont d'ordinaire
les hommes frappés de leurs inventions
déterminérent le Roi à permettre l'élai de cette
nouveauté . Renaud fit conftruire cinq vaiffeaux
plus petits que les vaiffeaux ordinaires mais plus
forts de bois , fans ponts , avec un faux tillac à
fonds de cale , fur lequel on maçonna des creux ,
où l'on mit les mortiers. Il partit avec cet équipage
fous les ordres de Duquefne , qui étoit chargé
de l'entrepriſe. Ce Général & les Algériens
furent étonnés de l'effet des bombes . Outre deux
vaiffeaux de ces Corfaires qu'il brula , le feu des
bombes confuma une partie de la ville : mais cet
art porté bientôt chez les autres Nations , ne fervit
qu'à multiplier les calamités humaines . La Marine
ainfi perfectionnée en peu d'années , étoir
le fruit des foins du grand Colbert.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
épargné les Algériens. Ces Corfaires infolens
s'en prévalurent & le contraignirent
de les punir de nouveau. Il fit
bombarder leur Ville pour la feconde
fois l'année fuivante. Le dommage fut
très- confidérable dans cette Capitale.
Les Vaiffeaux & les Galéres furent pris,
brûlés ou coulés à fond ; un grand
nombre de maifons renverfées , des
magafins ruinés. La néeeffité leur fir
demander la paix. LOUIS la leur accorda.
On éxigea pour préliminaires de
rendre fans rançon plus de fix cens Chrétiens
efclaves , & de payer une fomme
d'argent , punition dure & fenfible
pour des Corfaires ! Tunis & Tripoli
firent à leur exemple les mêmes foumiffions
.
(u) Gênes avoit vendu des munitions
( u ) En 1684 , la République de Gênes ayant
refufé de ſe ſoumettre aux ordres de Louis XIV ,
& comptant trop fur le fecours de l'Eſpagne , ſe
vit fur le point d'être détruite de fond en comble
par l'effet des bombes. Elle fut forcée de céder.
Le Roi exigea que le Doge & quatre principaux
Sénateurs vinffent implorer fa clémence
dans fon Palais de Verſailles ; & de peur que
les Génois n'éludaffent la fatisfaction
dérobaffent quelque chofe à fa gloire , il voulut
que le Doge qui viendroit lui demander pardon,
& ne
JANVIER. 1763 . 105
+
de guèrre aux Algériens . Elle conftruifoit
quatre Galéres pour l'Espagne .
Le Monarque François lui défend par
fon Envoyé de les lancer à l'eau , &
la menace d'un châtiment prompt
& rigoureux fi elle refufe de fe foumettre
à fes volontés. Les Génois irrités
de cette entréprife fur leur liberté ,
n'y eurent aucun égard. Duquesne fort
de Toulon à la tête de 14 Vaiffeaux ,
20 Galéres , 10 Galiotes a bombes &
plufieurs Frégates. Il fe préfente devant
Gênes . Les 10 Galiotes y jettent
quatorze mille bombes & réduifent en
cendres une partie de fes Palais. Quatre
mille foldats débarquent , & portent le
fer & le feu dans les fauxbourgs. Le
Génois effrayé craint la ruine totale de
fes Etats. Ces fiers Républicains humiliés
par des progrès fi rapides , députent
fût continué dans fa Principauté , malgré la loi
perpétuelle de Gênes , qui ôte cette dignité à tout
Doge abfent un moment de la Ville . Le Doge
arriva a Verſailles le 22 de Février 1685 , demanda
pardon au Roi . Cegrand Prince , qui dans
toutes les actions de fa viejoignoit la politeffe à la
dignité , traita de Doge & les Senateurs avecautant
de bonté que de fafte. Ses Miniftres leur firent fentir
plus de fierté. Aufli le Doge difoit : Je Roi ôte à
nos coeurs la liberté , mais les Miniftres nous la
rrendent.
Ew
106 MERCURE DE FRANCE.
le Doge avec quatre Sénateurs , pour
aller demander pardon au Roi . Ils fe
rendent à Verfailles. Le Monarque , qui
favoit que la véritable grandeur confifte
particuliérement à oublier les injures ,
paroît fatisfait , les reçoit avec bonté ,
& les traite avec magnificence.
L'hiftoire des temps femble terminer
à ce dernier trait les glorieux exploits de
mon héros. Je finirai fon éloge par l'apologie
de fon coeur , auffi recommandable
par fon défintéreffement
noble & fublime par fes vertus .
> que
J'en appelle au témoignage de l'Afie ,
de l'Afrique & de l'Europe . Quelle foule
de témoins de fa valeur & de fon âme
bienfaifante ! Des Chrétiens arrachés à
l'esclavage viennent dans les tranſports
de la joie la plus pure , pénétrés des fentimens
de la plus vive reconnoiffance
baifer ces mains généreufes qui ont brifé
leurs fers.
O Duquefne ! à quels fentimens délicieux
ton âme ne fe livroit- elle pas ,
en voyant couler ces larmes précieufes
que la grandeur de cette action , que
l'héroïsme de la vertu , que l'amour de
l'humanité & l'admiration font répandre
! Qu'il eft glorieux pour toi de régner
ainfi fur les coeurs & de te les
JANVIER. 1763. 107
attacher par les bienfaits ! On t'offre
des rançons ; ton âme généreufe en
eft offenfée . Toute la récompenfe que
ton grand coeur ambitionne eft le feul
plaifir du bienfait .
(x) Duquefne arrive à la Cour. Son
nom vole de bouche en bouche . Il
perce la foule des Courtifans , il pénétre
jufqu'au Roi . Il lit dans fes yeux
pleins de majefté qu'il a gagné l'eftime
de fon Maître ; & c'eft la feule récompenfe
à laquelle il afpire : mais
LOUIS dont la grande âme ne laiffa
jamais le mérite & les fervices fans récompenfe
, lui donna & à fa poftérité
, comme un monument éternel de fa
bienveillance , la terre Dubouchet qu'il
érigea en Marquifat.
Duquefne en ceffant de combattre ,
n'en fert pas moins la Patrie . Dans une
retraite honorable , il forme des voeux
(x) Le Roi qui honoroit Duquesne d'une eftime
particuliere pour fon mérite , ne pouvant à cauſe
de la religion qu'il profelloit , le récompenfer
avec tout l'éclat qu'il auroit fouhaité , n'a pas
laiffé de lui donner & à fa poftérité une marque
de fa bienveillance , en lui faifant don de la Tèrre
Du bouchet , qui eft une des plus belles du Royaume
, fituée auprès d'Etampes. Il l'érigea en Marquifat
, lui ôta fon premier nom , & lui donna
celui de Duquefae.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
pour fon Prince , & pour l'Etat. Adoré
de fa Famille , il inftruit fes enfans &
leur apprend à marcher fur fes traces.
Témoin de leur valeur & de l'éclat de
leurs exploits , il fe voit convaincu que
fon fang illuftre ne pouvoit dégénérer.
Quels motifs de confolation pour ce
refpectable Guerrier dans un âge où
les infirmités fe multiplient , où la fenfibilité
augmente , où les organes d'un
corps épuifé s'affaiffent & fe détruifent.
Il attend la mort avec affurance ; il envifage
avec fermeté le terme de fa carrière.
(y ) Duquesne meurt enfin ; il meurt
( yCe grand homme qui étoit né Calvinifte ,
mourut dans la même créance , à Paris , le 2 Février
1688 , après avoir vêcu 78 ans avec une
vigueur & une fanté extraordinaire . Son coeur
fut porté dans le Temple de la Ville d'Aubonne ,
dans le canton de Berne en Suiffe , où fon fils aîné
Henri Duquesne , Baron du lieu , lui fit placer
une épitaphe. Il avoit époufé Gabrielle de Bernière
, dont il a laiffé quatre fils.
Henri , l'aîné de fes enfans , formé aux armes
dès fa plus tendre jeuneffe , s'y est toujours diftingué.
Conftamment attaché à la Religion Proteftante
, il fe retira dans une Tèrre qu'il avoit
acquife en Suiffe , avec la permiffion du Roi. Il
mourut à Genève le 11 Novembre 1722 , âgé de
près de 71 ans , eftimé , aimé & regretté de tous
ceux qui le connoilloient.
JANVIER. 1763 . rog
•
en héros il emporte dans le tombeau
les pleurs de fa famille , les juftes regrets
de la France , & l'eftime de l'Europe
entiere .
DAGUES DE CLAIRFONTAINE.
Le fecond, Abraham , Capitaine de Vaiffeau ,
fe fignala auffi en plufieurs occafions importantes
. En 1683 , il prit & emmena à Toulon le
Prince de Montefarchio , Général de l'Armée Efpagnole
, & en 1684 dans la defcente de Gênes ,
il foutint le bataillon qu'il y commandoit avec
beaucoup de valeur.
Le troifiéme , Ifaac , & le quatrième , Jacob ,
furent des Officiers très recommandables par
leur mérite & leur courage.
Duquesne avoit auffi plufieurs frères , qui font
tous morts dans le Service. L'un d'eux , Capitaine
de Vaiffeau , fut tué d'un coup de canon. Il
laiffa un fils , Duquefne Monier , qui après s'être
Egnalé en diverses occafions , & avoir eu un bras
emporté , fut fait Chef d'Eſcadre en 1705.
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Résumé : ESSAI historique sur ABRAHAM DUQUESNE, Lieutenant Général des Armées Navales de France. Non ille pro patriâ timidus perire. Horat.
Abraham Duquesne, lieutenant général des armées navales de France, incarne l'importance de la profession des armes pour la gloire de la patrie. Né en Normandie en 1610 dans une famille noble, il suivit les traces de son père, également nommé Abraham Duquesne, pilote et capitaine de vaisseau. Duquesne se distingua rapidement par son zèle et sa dévotion pour la marine, acquérant des compétences qui le marquèrent. Au cours de sa carrière, Duquesne participa à de nombreuses campagnes maritimes, notamment pendant la guerre contre l'Espagne. Il joua un rôle crucial dans plusieurs batailles, comme l'attaque des îles de Sainte-Marguerite, la défaite des Espagnols devant Gattary, et les combats à Tarragone, Barcelone, et Perpignan. Son courage et son habileté furent reconnus à travers divers exploits, où il fut souvent blessé mais continua toujours à se battre pour la patrie. En 1644, Duquesne servit en Suède et fut nommé Vice-Amiral, participant à une bataille où les Danois furent vaincus. Il aborda le vaisseau amiral danois et tua le général ennemi. En 1647, il fut rappelé en France et commanda des escadres lors de l'expédition de Naples. En 1674, les magistrats de Messine appelèrent la France à leur secours, bloqués par une flotte espagnole. Duquesne força le passage et livra des vivres et des armes à Messine. En 1676, il combattit et vainquit les flottes combinées de l'Espagne et des Pays-Bas commandées par l'amiral Rhuiter. Duquesne força le passage de Messine et remporta plusieurs victoires navales. Louis XIV, impressionné par ses succès, renforça la marine française, construisant des ports et instituant des écoles de marine. Duquesne fut récompensé pour ses services, recevant le château et l'île d'Indret. En 1681, il attaqua les Tripolitains et les força à conclure une paix glorieuse. Il nettoya également les mers des corsaires d'Alger et de Tripoli, libérant des esclaves chrétiens. En 1683, Louis XIV se venger des Algériens en utilisant des galiotes à bombes, une invention de Bernard Renaud. Cette attaque détruisit une partie de la ville d'Alger et força les Algériens à demander la paix, libérant des esclaves et payant une somme d'argent. Tunis et Tripoli suivirent cet exemple. En 1684, la République de Gênes, ayant refusé de se soumettre à Louis XIV, fut bombardée et contrainte de céder. Le Doge et quatre Sénateurs se rendirent à Versailles pour implorer la clémence du roi. Duquesne reçut des honneurs pour ses services, notamment la terre de Du Bouchet érigée en marquisat. Il mourut à Paris le 2 février 1688, à l'âge de 78 ans. Ses fils, notamment Henri, se distinguèrent également dans le service militaire et diplomatique.
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3800
p. 214
APPROBATION.
Début :
J'ai lu, par ordre de Monseigneur le Chancelier, le premier volume du Mercure de Janvier 1763, [...]
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texteReconnaissance textuelle : APPROBATION.
APPROBATIO N.
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , 'AI
le premier volume du Mercure de Janvier 1763 ,
& je n'y ai rientrouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 31 Décembre 1762.
GUIROY .
J'ai lu , par ordre de Monfeigneur le Chancelier , 'AI
le premier volume du Mercure de Janvier 1763 ,
& je n'y ai rientrouvé qui puiffe en empêcher
l'impreffion. A Paris , ce 31 Décembre 1762.
GUIROY .
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