Ils virent le meſme jour
la Machine qui conduit l'eau
de la Seine à Verſailles , faite
par Me le Chevalier de Ville ,
& qu'on appelle Machine de
Marly , ou la Machine , ſans
rien adjoûter ; ce qui marque
encore plus une choſe qui
doit eſtre connuë par l'eſtime
où elle eſt.
L'invention de cette Machine
, & les effets qu'elle produit
, ſurprennent tous ceux
qui la voyent , ou qui en entendent
parler. Aufſi a-t-il
fallu des foreſts entieres pour
faire la digue & les galeries
de charpente qui ſont depuis
des Amb. de Siam.
249
17
al
10
0
d
la riviere , le long de la colline
, juſques au haut de la
tour de pierre. Sous ces galeries
ſont par intervales fur
le terrain de la coſte , des reſervoirs
, les uns ſuperieurs
aux autres. Le plus bas ayant
receu immediatement l'eau
de la riviere , contient fon
corps de pompe , qui la repouffe
par des tuyaux couchez
le long de la colline ,
dans les refervoirs ſuperieurs ,
& ainſi par repriſes juſqu'au
refervoir qui eſt ſur la tour
de pierre. Les corps de pomfpes
ont 4 pouces de diamétre
, & quelques- uns 6. & les
X iij
250 Suite du Voyage
piſtons par leur jeu de 4. pieds
aprés avoir puisé l'cay , larefoulent
& la forcent à monter
dans les refervoirs ſuperieurs.
Tous ces mouvemens
ſe font par le moyen de cent
balanciers verticalement poſez
, qui font joints l'un à
l'autre par des tirants , aufquels
d'autres eſpeces de balanciers
fervent de ſupports.
Ainſi lorſque la partie eft fuperieure
des balanciers s'épanchent
vers la riviere , &
leurs parties inferieures
montant vers le haut de la
recolline
,tirent les piſtons , &
puiſent de l'eau dans les corps
des Amb. de Siam .
251
1
C
des pompes , d'où ils la refoulent
lorſque la partie ſupericure
des balanciers vient à
remonter verticalement , &
qu'elle s'incline vers le haut
de la coline. Le premier
mobile de cette Machine eft
' un bras de la riviere de Seine
qu'on a barré par une
digue. Cette digue eſt ouverte
par deux endroits , par
leſquels l'eau eftant retenue
& plus élevée , & coulant avec
rapidité , fait tourner dans
chaque pertuis une rouë de
30. pieds de diametre , & de
55. à 6. pieds de longueur d'aîles.
Les extrémitez des axes
01
X iiij
252 Suite du Voyage
de chaque rouë fortent hors
de leurs appuis , & font tournez
en manivelles. La manivelle
qui eſt du côté de la
montagne , puife & refoule
l'eau dans les premiers corps
de pompe ; & l'autre mani
velle fert à faire mouvoir le
balancier. Il y antreize rouës
neuf deſquelles agiffent ordinairement
, & ſouvent les
treize toutes enſemble , &
fourniffent 200 pouces d'eau
à Verſailles , en faiſant mouvoir
2 500 pieces de bois verticales
, dont il n'y en a que
1000 qui ſoient veritablement
des balanciers , les au-
7
des Amb. de Siam.
253
0
tres pieces ne fervant que de
ſupport à leurs tirants, &toutes
ces pieces ne ſervent qu'à
faire mouvoir les mille balanciers
ou leviers" , leſquels
à chaque tour de rouë , s'inclinent
d'un côté & d'autre ;
& aprés avoir retiré les piftons
des corps des pompes
qui reçoivent une colomne
d'eau de 4 pieds de hauteur ,
& de 4 pouces de diamétre ,
la refoulent auffi- toſt. Treize
de ces balanciers ſont de
front , & par le moyen de 62
autres qui font le long de la
colline , ils ſervent à puiſer
l'eau du plus haut Reſervoir
1
X v
254 Suite du Voyage
dans le corps des Pompes ,
& à la refouler & forcer par
les piſtons à monter dans des
tuyaux verticalement poſez
dans la Tour de pierre , & à
dégorger dans le Reſervoir
qui eſt au plus haut étage ,
d'où l'eau defcendant par
d'autres tuyaux poſez à
plomb , & enfermez dans des
tuyaux enterrez , va fortir par
des tuyaux à plomb , dans le
plus haut refervoir du Château
de Versailles , d'où elle
eſt enſuite diftribuée .
Je ne ſçaurois vous donner
une plus haute idée de
cette Machine , qu'en vous
des Amb. de Siam.
2255
-
diſant , qu'elle éleve l'eau
qu'elle fournit à Versailles ,
prés de 64. toiſes de haut ce
qui devroit étonner toute la
terre , fi le Roy ne nous avoit
point accoutumé à de ſi grandes
choſes que l'on n'eſt plus
furpris que du nombre.co
La curioſté du premier
Ambaſſadeur eſtant auſſi
grande que ſon intelligence
eft vive , il examina autant
qu'il luy fut poffible cette
grande Machine , qui en contient
un millier d'autres. 11
en viſita pluſieurs endroits
&mania pluſieurs pieces ; &
comme on avoit tenu des
,
236 Suite du Voyage
Chevaux preſts afin qu'il pút
fatisfaire pleinement ſa curioſité
, il monta à cheval avec
les deux autres Ambaffadeurs
, & vifita tous les Ouvrages
qui font le long de la
Colline. Enfin aprés que le
premier Ambaſſadeur cut vû
tous les Refervoirs ; & penetré
autant qu'il luy fut poffible
le mouvant cahos d'ouvrages
differens , il dit : Eftce
un Homme , ou un Demon qui
a fait cette Machine ? C'est un
Homme ; mais cependant cét
Homme y a bien moins de part
qu'il ne croit. Cét Ouvrage eft
dû à la grandeur du Roy , à fa
des Amb. de Siam.
: 257
1
reputation qui attire en France
tout ce qu'il y a d'habiles Gens
au Monde pour les Arts , à la
maniere dont il recompense ceux
qui le fervent enfin au plaisir
qu'on a de travailler pour luy.
Voilà ce qui eft cause que nous
voyons aujourd'huy ce grand
Ouvrage,voilà ce qui l'a fait ,
& non pas l'Ouvrier qui le croit
tout de luy , parce qu'il y a travaillé.