Je vais ,
par exemple , vous conter ,
Meffieurs , une Hiſtoire vraye
& originale , qui ne plaira pas
à tout le monde , mais qui me
plaît , quelque triſte & quelque
extraordinaire qu'elle ſoit,
parce qu'elle eſt du nombre
de celles que je recherche avec
le plus de foin.
Ily a environ quinze jours,
plus ou moins , jenem'en embarraffe
pas , auffi - bien le
temps ne fait rien à la choſe ,
Decembre 1714. Y
258 MERCURE
ilya , disje , environ quinze
jours , qu'un jeune homme
natif d'Arras arriva à Paris par
le Carroffe de voiture.
Le Fauxbourg S. Germain ,
où il ſe fit conduire avec ſa
valize , fût le quartier où il
prit l'Auberge que ſon conducteur
jugea à propos de luy
choiſir. En y entrant ,il demanda
à fouper , & il ſoupa ;
il ſe coucha enſuite , comme
de raiſon :uneheurė aprés s'être
couché , il ſe trouva mal ,
mais fi mal , qu'aprés avoir
baillé , ſoupiré , & râllé toute
la nuit, le matin une ſervante
GALANT. 259
de l'Auberge pallant devant
la porte de la chambre , comporte
de fa
prit , au bruit qu'elle y entendit
, qu'apparemment ce pauvre
jeune homme eſtoit malade
; elle y entra , & le vit
dans un estat fi pitoyable ,
qu'elle cria au ſecours : à fes
cris , l'hoſteſſe , les hoftes , les
voiſins , &les Chirurgiens accoururent
; mais ils arriverent
trop tard ,& le malade expira.
Un Etranger , de l'âge à
peu prés du deffunt , qui demeuroitdans
la même Auberge
,& que le bruit qu'il avoit
entendu , avoit attiré dans la
Yij
260 MERCURE
1
,
chambre du mort , auſſi bierni
qu'un tas de perſonnes qui y
étoient inutiles comme luy
foüilla adroitementdans lava
lize du Flamand trepaffé, dont
il tira un paquet de papiers
qu'il alla lire dans ſa chambre.
La lecture de ces papiers luy
apprit que le jeune homme
eftoit d'une bonne famille
d'Arras ; qu'il avoit à Paris
une tante qu'il n'avoit jamais
vcuë ; que cette tante eſtoit
une fort jolie femme ,&tresaimée
d'un Capitaine d'Infanterie
de la Garniſon d'Arras
même; que ceCapitaine, amy
GALANT. 261
du deffunt , l'avoit prié avant
de partir de ſe charger d'une
Lettre ,& qu'il luy avoit promis
de la luyremettre en mains
propres. La Lettre estoit tendre
, & le Cavalier qui l'avoit
'écrite , prioit avec inſtance la
Dame de ſe rendre préciſément
un certain jour , à certaine
heure , au rendez-vous
qu'il luy marquoit.
L'indifcret jeune homme
qui avoit découvert tout ce
myſtere , part fur le champ de
l'Auberge , avec la Lettre de
l'Officier bien recachetée. Il va
chez la Dame à qui elle étoit
262 MERCURE
adreſſée ; il parle àunDomef.
tique par qui il ſe fait annoncer
pour le neveu de Madame.
Sous ce beau nom , le même
Domeſtique l'introduit dans
la chambre de fa maitreſſe ,
qui court auffitoſt à luy les
bras ouverts , pour embraffer
ce cher neveu ; mais loin de
recevoir ſes carreſſes , il luy dit
fur le champ d'un ton effroyable
,& en ſe reculant , arreftez
maTante,ne me touchez pas ?
écoutez moy ſeulement ? je
n'ay pas voulu partir pour
l'autre monde , ſans vous
avoir donné la Lettre de M.
1.
GALANT. 263
de.. que vous aimez. Je vous
ladonne : voilà ma commiffion
faite. Au reſte je ſuis arrivé
hier au foir à Paris , j'ay
defcendu à telle Auberge
j'y ay ſoupé , j'y ay couché
je m'y ſuis trouvé mal cette
nuit , je ſuis mort ce matin ,
& l'on m'attend à preſent
pour m'enterrer. Adicu ma
Tante , adieu.
La tante effrayée de la
viſion , ſe pâme , & le mort
s'enva. Peu de temps aprés
cependant elle revient de fon
évanoüiſſement ; auſſi- toft elle
envoye à l'Auberge de fon
264 MERCURE
neveu ſçavoir s'il eſtoit vray
qu'il fut mort. Le valet chargé
de cette commiffion s'informe
de tout à la lettre ; &
ſadépoſition ſe trouve en tout
fi conforme a celle du deffunt
que ſur le champ Madame ſa
tante en meurt elle-même.