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853
p. 159-173
Extrait de l'Histoire de Charlemagne.
Début :
Le fond de cet Ouvrage est l'Histoire de Charlemagne ; mais elle est précédée de [...]
Mots clefs :
Histoire de Charlemagne, Charlemagne, Race, Histoire, Historien, Préface, Esprit de guerre, Moeurs
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Extrait. d.e l' Hifloire de Charlemagne • .
Le fond de cet OuTrage efr l'Hifioire de
Chaa:·le111ag11c ; mais elle ell: précédée de
Co1zfidérations far ii remièr~ Race, & fi,i ...
. Ylt de . Confiâérations~r lafe,ende.
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1 U,i.JU I :J4 tJ
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i 6$ · M E R C U R E
Ces Co11fidérations ent;'re11r daris ~c pla11
de l 'Ouv~age, & font t1ne partie etfenticlle
d11 f~tjer. Il f:1lloic monr1·c1· toue le tnal 'que
Cl1arle1nagne avoir à corriger, & qu'il a
corrigé e11 partie; il falloir 1no11trer tour le
· bien que Ces Succeffears a voient à détruire,
· · & qu'ils ont déc.ruic entièret11enr. ,
: · C' ell ce tableau qu'on a voulu préfe11rer;
ce !011c ces vici!Iirudes dont on a tâché d'expofer
& les caufes & les effets ; en gé11éral,
· 011 a voulu tirer de cerce partie de 11otire
Hifroire tot1res les vérités utiles, coures les .
moralités Îlnporra11tes · u'elle peut fournir •
.. L'Hifl:ojre doit no11- euletnent être racontée,
in ais et1co re être raif on11ée ; il faut que
. lés hon1rr1es & les ~véneme11~ foienr j\tgés ;
il faur q11e les fautes & les erreurs dû patfé
. foient la 1e~o11 de l'a\1e11ir ; il faut qu,011
· fache ce qu1 s'eft fair, ~our favoi1· ce qll'il
faut faire & ce qu'il fau·t éviter. D'ailleurs,
les f~lifrorie11s n' 011r pas toujours jugé aflèz
, fiaineme11t tles chofes; la pltipart des jugeme11s
de l'Hifi:oire f 011t à réforn1er) & c, eft
un 1notif de plus de rflifonner aujourd 'hui
_ l' Hifloire. Il faut rayer de fes A11t1 les, il
fattt dé111enrir à la face . de- l'Univers. cous
· · ces jt1get11e11s infettés de l'e(prit du MachiavelJiline,
ces tloges de la g11€1·re, ces ho111-
niage~ proftirl1és ~ tt crin1e i·éputé heure11x, à
la fot1 rberie r.ép11tée ad1·0ite; il faut s'élever
contre ce~ e1111en1is du rg.ç11re hu111a'in, qoi
... 011t ofé diftit1gt1~r d.e~~0r?lcs, l't1ne pour
le pet1 ple, 1, autr__ e pou1· Jes Rois ; i~ne ;.qui
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1uqu,...,_.u -- --------
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D E F R A N C E. t~t
règle les droits des particulirrs, l,autre i qui
fait la dcfiinée des Em l'ires; contre ~es Ecri- ·
vains , ou pervers ou ftu 11idcs qui, lailfaftt
da,1s l, oubli ou li\1rant tnême au mépris les
vertus pacifiques ·& bienfaifai.1tes , ont toujours
célébré les vices r11rbulens & funefies.
Quai1t à la 1n4_11ière d"e111 ployer la in oralité,
elle doir bcauèoup ''arier dans la forme.
Tantôt 1, At1tcur l'é11011ce de lui-même, tantôt
il la place dans la boucl1e d'un de fes
pcrfonnagcs, tantôt il la f upprime entièrement
lorfqt1'elle fort atfcz d,elle-n1ê1ne du
fond Ju f ujet, &: q11e l'cf prit ne peut pas ne
pas la fer1tir & ne pas la ft1 pplécr ... Lorfque
Agt·ippin·e c1·ie at1 Centurion qui la 111aifacre
par l'ordre de fo11 fils, & qui 1, a voit déjà
frappée à la rête : Frappe les entrailles q1,i.
ont J'01·té ce monflre,, 'Y"'ENT REM FEl<.I. Ces
det1x inots 011r pJ t1s d, éloqt1encc & de mo·
rai icé que 11, en a uroic11t les N'~l t1s fortes déclan1a
rio11s co11tre le pa1·riclde. Lor:f<.1t1' apres
avojr rapporté les c1·itnes lo11g- te1nps
impunis de'-Néi·on, l,Hiîl:ot·ie11 ajot1re: L4
/011, rie patience du genre· humain fa , lqffa
en Tl; 011 n'a pas De( OÏ 11 d, ételltl t·e Ôa'\'a ntagc
la n1enace terrible que c~rrc pl1rafe li
fttnplc fair à tot1s les tyrans; inais tOLltes les .
fois qt1e les préjugés ou d, opi11io11 ot1 d'ufagc
s'oppofe11r a la i11oralité & . ]a repot1ffe11t,
on ne peot la fail·e f orrir avec r1·op d,éclar.
on ne pet1t l' énor1cer trop formclle1ne11c ni
l1 d~velopp e r rrop pleine1ne11r.
· E~re urile, en 1111 .111ot, êrre utile, voilà
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"1.lii . M E R C U R E
le grand devoir de rour Écrivai11, 8' la eon~
.iet1nnatio11 de tant d' écrirs.
Tel eft le précis d~ la Préface ; on pettt
la· regarder co111mc un petit Traité de l'u(age
de la 1norale dans l'Hiftoire & de la inanière
de l'y e1nplo}1er. Si nous rrouvio1~~
cerce Differtarion dans la Préf1ce de roue
autre Auteur, nous e11 conclu1·ions qt1e cet
Atlteur croit avoir tnis quelqt1e pl1ilof o·
phie & quelque n1oraliré da11s fo11 Ou\' rage;
nous ne pouvons c.l~nc nous difpenfer d'admectre
cette co11r1'e qt1ence pour nous4 111Ac 1T-ics,
· autrement ce ferait avoir deux poids & deltX
n1efures.
Pour jug~1· de cc qu'a .fair Charlen1agne ~
il faut connaître ce qu'il avoir à faire; il
f:ïtlt voir da11s quel état il avoir reçu la
france, & _dans qt1el état il l'a laiffé_e.
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.. .L'Introduélion, qui co11tient des obfier\ra·
tio11s fur la pre1nière Rac:e , & qtti appartient
plt1s effe11tielleLne1·1t au f ujer que les
Inrroduél:ions orc.ii11aires, efr divifée en
quatre Chapitres.
Le premier préfente des obfervarions générales
fur l' ef prit de guerre, & u11 parallèle
des guerres des .. Peuples barbares & de
celles des Pet1ples policés.
•
Dans l, ét:tr· de barbat·ie, la guerre cfl: conti11t1elle;
elle efi l ,t111i q t1e affaire, elle forme
feule l'ef prit gé11éral : da11s l'érar qt1'011 appelle
policé, la guerre n' cft qu'intertnirtenrc.
Si 011 étoit cout-à-fait i)ol1cé, la glterre cef:
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IV&J'V 1:1--------~------
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D E F R A N ~ E. 1 ';·
feroit entièreme11r. ~o.ite police tient à la
paix, & a befoin de la paix.
ILes guerres des Pet1plcs barbares f on~
beaucoup moi11s de1·aifo11!1ables que les 11ôtres.
Cl1 aifés par let11· 1nu lrirude, d,t1n fol ing1
·ar & fa11s cultu1·e qui 11e .peur plus les
11ou1·rit·, ils fe 1·épande11t da11s des cli1nars
plt1s het11·eux, & vo1Jt opp1·i111er des Pel1pJes
que Ja jquilfa11ce 1nê111e des Arts re11d moi11s
propres à la guerre. t,agrc~feur alors a ~u
rnoi11s un i11rérêt: préifa11t, t111 objet fc11Cible
& q•J'il peur remplir; il a co11it111u11en1ent, fur
les Peuples qt1,il arraque, l,avanrage de la
force & de la férocité qt1e don11e J3 barbarie;
inais des Pe11pJes de11t l'érablitfe111ent
ell: for1né depuis Jong-re1nps, des Pet1pl~s
policés, e11ro11rés de ro111te part de Nations
également policées, des Peuples à .qui le
.. com1nercc peut fournir routes les jouiifaa·
ces que la mature dl1 fol leur a refufées, qui
favent échanger tous les avantages ref peetifs
, faire Ji{ paroîr1·e & 1, éloigne111e11t des
lieux & la diffé1·ence des c1i1nats; des Peu-
. ples pour qui les mers, loi11 d'être des barrières
qui les {épare11t , devie1111enr cte nou~
eaux liens & ·de not1velles f ot1rces de ricHeifes
& de bo11heur ; des Reu ples e1:ifin
fur qui l'oeil de la Poliriqt1e extérieure efr
roujot1rs ouvert our préve11i r t0ut accroif.
fen1ent de puif ai1ce capable d'alar1ner la
liberté générale : quel inrérêr pet1ve11r ·ils
~ avoir de faire la guerre, ou plurôc quel in~
sérêt n, ont·ils poinc de 11e.la pas faire~
)
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l\J.&JVl:J4U - ~
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; i,4 M E R G U ~ E
Le réfultat de ce Cl1apicre eft que l' cf prit
de guerre en tout ge11re f oulève contte Je
: bonheur du genre - humain une 1nulrirude
d' en11e111is. · ·
Dans la guerre, des Go11quérans, .fléaux
de l'Univers. ·
Dans la Politique extérieure, des fot1rbes
malfaifans qui éternifenr les guerres.
Dans la Politique intérieure , des tyrans
qui forcent les Peuples à la révolte e11 les
accablant, ou des féditieux qt1i féduifent les
· Peuples pot1r les poulfer à, la révolte.
Dans la Religio11, des perfécaceurs qui la
feroie11t ha'.ir.
Da11s les Lettres, des .tiifputet1rs inrolb~
rans qt1i les profanent, & qui. co11verri,fenc
·en poi(on ce que l'U11iver.s a de plus ain1a-
. b!e & de plus utile. ' ~ .
• 1 Voilà ei1 général les maladies dent Charlcj
1nagne a voit à gt1érir "le g'e11re ht1111ai~. ) l
· Dans le fecond Chapir1·e, 011 exa1ninc
"plus p:trticalièrement, on ft1iv;a11t l'ldifloi1·t!,
quell es moet1rs l,efp1·it de gllerre avoir i11trodt11tes
dans la France & da11s l,Ett1·ope ava11t
Charle111a t1e. Ce Chapitrie co11rie11r l'Bjf-
.. toi1:e de la pret11ière Race depuis Clo~is 1
jufqt1'à Clo~1is II. U11 feul c1·ait, qai 'av.oit
.. pettt être pas éré a{fez remarqt1é, f uffir pour
peind rc les l11oeu rs à cette époque. Dans u11
efpacc d'environ ce11r cinquante ~atis, depuis
l'an 48' jt1fciu'à l'an 63 o, on compte plus
de qt1arante Rais ou 61s de Rois ou tués dans
les batailles, 9u a!faaiaés de .. fang-froid., w
IV~U/U4tl---------
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D E F R N c E. I~J
·cmpoifo1\11és, fans coa1pter beaucot1p" à' enfans
de ces Princes tués au bcr.ceau, & dont
oi111e fait 11i les 11oms ni le t101nbre.
Les Rais Fainéa11s & ' les Maires dlt Palais •
font lJobjet du troifiè1ne Chapir1·e. •
Les auteurs de la Race Ca1·lovingienne >
S.' Ar11ouJ , Pépin de Hoc1fral, <-harlesMartel,
Pépi11-Je · Bref, font le fttjet da
quar1iè~11e & dernier Chapitre de l,intro- •
duétio11.
Les inoeurs a";oient fait qt1elqt1es progrès.
Les ancêr1·es de Cha1·le1nagne écoitnt:
1noi11s fé1·oces qt1e les Rois guc--.rrie1·s de la
Ri1ce ~1 érovingic11ne. Charles-Martel & les f
deux Pépi ne; a ''oienr de la grandeur: & de
l~éclat:. Les Cor1qt1éra11s Mérovin~iens n'avoie11t
éré que des atfaffi11s terribles. Les
critnes de pure fé1·ocité dcvenoient plus ra- ·
res; mais ot1 co1n1nercoir encore les crimes
policiques , 011 lés com1netroit inême pat
fyfl:êtnc, c' eft la. plus ancie11nc comn1e la
plus ft111ef.l:e des er:reurs. On croit que le
M acnja ve!Ji[111e eft la doél:rine~ ou l' ei:reur
des fiècl~s Q~lairés; on fe trotnpe, il appartjenr
fur .. t (> tl t aux J<!u·pJes barbares; c .. eft
alors q-t1e le f rt: 1eut rot1jot1rs oppri1ner, &
le f(>i ~le t \ ll .t>t1rs rroi-n per. Les Peupl~s barbares
<Y· .~ ~ erJ~ d1ns u11 hat1t d~gré cette
vile fcie. cc· '1° 11tiiie, "eette petite fi11e((e
fittpide ~ ~ ·~ J· e111~i =- ~ de i·:i rouri11e, l'impuiff
a11c~· \ .. ~ ~ PV er ,~01 e( p1·it jufqa' à ) a rai- j
fo11, & f0... .. t1r jÛt-~1t1,à la,jt1!l:iGe, font encore
1101101· r. t1 • ?n de f"'olitique. Quand il exif: ·
. tcia: uit i ue, elle fera bieJ1 fi1nple, cc
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1 Vi.J\J I :.J4U
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1 _ 1·,, M E R ,C U R E
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fe1·a la jultice, ou encore miet1x la bie11fai- ·
fance, qui eft la jt1ftîce fuprên1e ; car il efr
f ouveraÎ11e1nent jufi:e de fait·e tout le pien
dont on efr capable. Le bien doit avoir la
vertu d,attirer le bien, puifquc le inal a celle
d' ~rrirer le mal ; 011 efr bien sûr du· n1oins
que ce 111al, qu' 011 efr toujot1rs fi empreffé
de faire, fer.a rendu au centuple. Pou1 .. quoi
donc faire le mal? Quel i11térêt, quelle politique
peut pre(crire le foin fu11cfte d' aff
embler ainfi fur fa tête tous les fléaux de la •
haime & de la vengeance ? Pourquoi [ai.Gr
toutes les occaG011s cle 11uîre à f~s voiu11s >
parce 'qu'ils ont faili ou qu, on prévoit qu'ils
failiro11t tot1tes celles de 11ous nuire? Eh!
confentons à do1111er l'exemple, co1nmençons
l'expérience du bien, ~elle du 1,nal eft
faire; 11ot1s Cavons ce ~u'il a produit & cc
qt1'il prodtiira: dif ons pltts, celle du bien
nlê1ne efr faite •. En effet, ouvrons 11os A11nalcs,
n1aJgré 1:iorre fyfrên1e perpét11el de
gt1errc, quiconque a voulu vi·1re en paix y a
vécu. Depuis la fondarion de notre Monarchie,
011 n'avoir pas encore compris que la
paix pût jatnais êrre un état permanent. De·
puis Gt11llaume le Co11quérant & Philippe 1, ·
·on avoir en~ore tnoins co1npris que la France
pût faire t1ne paix folide avec les .,.~nglois.
Enfin, .. ...Sa irzt Louis vint ; il ~Quiut la paix>
& la paix avec l' Angleter-re. Quel moyen
c1nploya·t-il ' la bienfaifance. Il remit aux
Angloiw tour c-e que le droit rigoureux de
confifcation av~it pu leur enlever fans injUfticc
.. ; il conquit les coeurs en rendant des
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D E F R A N C E. 167
États. Le fruit de cette tnodératio11 fa11s
cxei.nple, fur une paix fans cxe1nple aul1i;'
ut1e paix de r1·ente-ci11q ai1s e11tre les deux
Nario11s., u11e amitié fi11cèt·e ent1·e les deux:
Rois, no11 pas feuleroent pe11dant f 0J1 règc1e>
111ais e11core pet1llant le règ11c entier de l)hi--:
· lippe-le Hardi fon fils. * · ,
T.el ell l,efprit da11s leqt1el cet Ouv1·age ·
eft co111 pofé ; c' efi: le 1nê111e qui règ11e <.ia11s
l,Hi!l:oi1·e de Fra11çois I, & fur· tottt dans
celle de la Rivalir·é de la Fra11ce & de l' Angleterre,
Ouvrages du 1nên1e At1~eur; c'eft
l' ainour de la paix, l' éloig11et11e11r pour la ..
guerre, l'ho1·reur pour la viole11cc & l'in- ·
ju fl:ice; l' Al1tet1r attaque {ur- tout le Machiavellift11e,
co11rin11elle111e11t, dans routes [es
hra11ch\Ts & dans toutes Ces f ubdivifio11s. _,
L'Hill:oii·e de Cl1arle1nag11e ouvre le
fecond Volt1111e. -
· I11gell1ei111, près éte 1'1aye11ce, Charlebou
l·g, 11rès de Mu11icl1, Carlfiar et1 Franco11ie,
Liége, 1\ix, qui n' avoit poi•1t encore
~ Il f;iudroit co11clure d'u11 pareil pri11cipe, qu'il
fuffiroit à un Roi d'être Bicnfaifant pour cunfervcr
la paix~ maie; u11 Prince !era e11 vain Bitnfuifant &
Mod 'ré, fi fo11 voi{i11 ne l'efi pas; & dans ce dernier
cas il faut néceffai1·emc11t que la force arra-.
che ce que la Bienf~ifa11ce & la Modération ne polir ...
ront p11s obr.enir. Tel eft le fyfl:ême de guerre aétucl
qu·on ne peut pas regardc-r co1n1ne un tribut payé
à 1'crreur par l'l1umanité.
N'y auroic-il pas à épiloguer μn peu fur la mode.
ration de S. Louis qui pouvoit, Çtrc néccffitée par
les circoafta:J1ces? (Note de /'Editeur.)
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I 68 . . M E R c V R E .
allors le f urnom de la Chapelle, fe f 0•11:
dif puré l,ho11neur d~avoir do1111é la i1aiil:1nce
à ce grand Pri11ce, co1nme autrefois pl11-
lieurs Villes Grecqt1es à Ho1nèt·e ; ca1· après
la 1no1·t.tous les t1r1·es de gloire fo11c égaux>
& le f ouveni1· des grands Ho1n1nes e11 tout
genre fe pet·pérue égale111e11t. C'eft au Château
d'Ingelhei1n que Cl1arles naquit, le 1'
Ecvrier 741, fuivant l' opi.ni~11 co1n1nune. l
Carloman, fo11 frère puî11é, qui partagea>
felgn l,ufage du te1nps, avec lui les États de
fon èt·e, n'eft connu dans l'Hiftoire que par
la ja ou1Îc qu'il e11t coure fa vie des gra11des
. qt1alirés de Cl1arles, fenti1nenr qui attelle
l'i11fêrioriré de Carlo1na11.
~ Ils fu1·c11t couro111:1és le mên1e jour ( 9
Oétobre 768), Charles à Noyon, Carlo-
1uan à Soiif ons.
Le pre111ier exploit qui s'offrit à la valeur
d.c ( .harles, fur l'expédition d' Aquitair>e. Ce
Reyau1ne ou cette Province, réunie à la Cou·
ron11e par Pépi11-le-Bref, réclamoit de not1-
veau l'inclépendal1ce, ou plutôt les Pri11ces
de 1-a Maifon d'Aquitaine, itfue de Clovis &
de Clotaire II par Aribert, Boggis & le D11c
Eudes récla1noient ce Duché héréditaire. de
let1r Maifo11. Carlo1nan éroit parti avec fon
frère pot1r f ou111ettre l' Aquitai11c. Dar1s la
rôute il le qt1ittc b1·uf qt1e111e11t, & retire fes '
troupes , )ai!I111t à Cl1arles tou~ l'embarras
de certe cxpéd~cio11; c'était lui en laïffer roucc ~
ltil gloire. Dès que Charletnag11e parue, l' Aql:
litai11e rec9nnut f on Maîcre ; la rapidité
· -- avec •
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D E F R A N C E. 16?
&\'CC laquelle il s'était éla11cé f,1r cet Etat
(car i·aétiviré qui, cot11me on l'a obfer\1é
plufieu1·s fois da11s l'Introduétion, éivoit diftingt1é
Charles Martel & I>épin-le Bref parlni
tous les Guerriers éroit, pow· ain{i di1·e, exagérée
en lui, & tc11oir de la tnagic & du ro·
Hige), l'alfurance avec laqt1clle il 111arè oit
au milieu de ce peuple e11ne111i, comme Ull
Roi parn1i fes f ujers, & un père parmi fes
mfa11s; un mêla11ge adroit de clé1nence &
.de fer1ncté, 11 extérieu1· le plus a va11tageux,
la figt11·c & la taille des Héros, des 1n.anièrcs
à- la fois impofantes & ai111ablcs, la brillante
affabilité de Céfar, la 1najell:é qt1, eut
dans la fuite Louis XIV, avec 11ne fimplicité
~ui l'eût en1bel lie; des traits fiers & doux
pleins de feu & de grâce, u11 air d'at1dace •
de force & de bon ré; enfin, les trois Pépins
& Charles-Martel renailfans en lui avec pltlS
.(!'éclat & de grandeur, toltt annonçait un
Prince 11é pour co1n111a11der aux homn1es
p0t1r co11quérir les E111pires & pour fL1bju
guer les -ca:urs. Charles 11e prie contre les
Aqt1it:ains d1autres précautio11s que He faire
bâtir fur la Dorrdog11e tin Château fort qui
s'appela Franciac J c'efr·à dire, Château du
,Franfois; on l'apHclle aujourd'l1ui Fronfac,
11om dins lequel, à ~trav~rs la coi·ruetion , · 1
~ ell aifê d'appercevoir la prononf iatÎDn & la
fignificacion pr.imirives. '> ,
Pépi11 l~ Rr:ef a voit fair la guerre aux Lom.
bards; la Rei11e Berthe , f"J veu\'e, jaloufe de
réconcilier le~ ~eux Natio11s , propofa le
N°. 3 o, 2. 7 Juillet 17 · i. H
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IU~Vl~4U f
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s 10 · M E R C U R E.. .
mariage de Charles, f 011 fils aîné, avec Her ..
~ mengarde, fille de Didier , Roi des Lo111• ·
pa1·ds; le Pape Éti~1111e IV, ei111e111i de Didier,
ne négligea rien p0ur traverfer cette a·llianc:
e ; wil a v0it ·un prétexte qt1'il fit bien valoir,
eharleL11agne a voit llne ef pèce d' e11gagen1ent,
que la Nation ne paroîr pas avoir regard~
co1nme un ''J·ai rnariag~, avec 1111e fem1ne
no1111née Hi1niltrude, âo11t il a\'OÎt i11ê1ne t1n
fils .. Cet obftacle n' arrêt oit 11i la Reine Bertl1e,
ni le Roï Lo1nbard , ni Cha1·le111ag11c
lui-'mê111e, q11i ne t~noit plus à ce lien. Le
Pape, dans une lettre t1·ès-curieufe, infi!le
forteme11t fur· l'indi{folubiliré dts noeuds du
s.11ariagc; & pot1r toucl1er par· u11 endroit
(enfiblc les IJri11ces Cha1·les & C:a1·loman: • • •
. ~ Sotive11ez-\'Ot1s, leur dit-il, que mon pré-
• déce!feu·r e1:n pêcha Pépi11 de répt1dier vo•
. ,., tre inère~ ,, _Il inGtle bie11 t\avanr~ge en•
core fur l'ir1dignité prétendlte de cette al~
iancc; il affure que tot1tes les Lon1bardes
font puaqtés, lépreufes, dégoûtante~: Pete~
~ijfi.ma gens ..••• de cujus natione & leprofarum
enus qri.ri certum ijl; que le pet1ple J... om.
ard efi: ~n11e1i:ii de D~et1 & des lio1nmes;
qu'il n' efl pas corn pté par-tni les N arions, in
rzumero genti.um nequaquam comput«tur; & ,
comme s'~l eût éré qtieftion d'époufer une
idolâtre , & non pas uqc Catholique :
.,. Quelle monfi:ruet1fc all~anc~ , s'écrie le .
• Pontife, c11trc la lainière & les ténèbres! '~ ,
~ quelle f ociété dl1 fidèle avec l'infidclle !
• tfç$ f r411soifcs ~ 'lit· il , f oMt ti aimable; 1
•
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1u111ru:+μ--~------
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. . D~ E FRANCE • . ~17r
;,, ai1ncz-les, c,efi: votre· devoir: earrtm vos
,, oportet amori ej}è adnexos. ''• .
Il prétend qu,il n' efi pas pern1is aux Princes
d, épouf er des ér1~a11Bèrcs; il cire aux Prin
·ccs François l' exe1nple de let1r père, de leur
aïeul , de leur bifaïeul , qui tous avaient
épot1fé des Frat1çoifes; il leur allègue ft1r c,c
p i i1t l, autorité du Roi leu~ père , qt1i ~
·RreCfé par l'E111 pere11r Conftantin Copro'
nyt11e , de donner en '"1n~riage à f on fils la
Pri11ceffe Giféle, foeur de Charles & de Car-.
·101nan, avoic répondu qu'':111e alliance étran~
gère lui paroilf oit illegirime , & fur-tout
~qu' il ne vouloir point faire une chofe défa.
gréa ble au Saint- Siége •
On 11,eut point ·d,égard à c~tte lettre, &
le 1nariage fe fic; l11.ais le Pape ft.:it ve11gé par
ce 111a1·iage 1~ê111e. Cha1·les n, ait11a tJoint fa
11ouvelle"époufe; qt1elqt1es i11fir1nités fecrettes
qu,il lui trot1va, l' e11 dégoûtèrent d, a- .
bord, il la répt1âia, & la 1·envoya au Roi
Didief fo11 pè1:e , qui ne pardo11111 ja1nais à
la Fra11ce 1, aff.ro11r fait à fa ' fi lle. Be1·rhe vit
avec aot1lcur dér1·uire f 011 ouvrage & dilliper
tès efpérances. C'eft le fcul chagïi11 , dit
Egi11ard , que f on fils ltti ait do1111é da11s fa
•
•1 ~.
.. Le Pri11ce Ca['lo1nan mot11·ut au cl1âreau • • e Sama11cy , ot1 Samot1cy , près de Lac.)11 ,
l.e ~ 'Déce111bre 77 1, âgé d' c11viron vi11 gt nns.
Il laiffoit deux fils en bas-âge: 011 v1t alors
un mémoraole effet tie ce gra11d art de plai re
& d'i1npof er, dont la Naturie a·1oit doué
· - H ij
•
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1 U,'4 U I :J'4JJ
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'
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'- ·rvz. . · M E>R 0 lJ. RE
4 C l1arle111agne, & de la i·épl1tatio 11 gt1'il a~oit
dcjà de got1 ver11er avec g1·andeur, avec ju(tice
& ~ veç fagelfe. Les Gr:i.11ds des Er~1 rs qui
a voie11r été du p~ :- tag: de Carlo111an) i·eco11-
·11t1re11t f oletn11elle111ent Cha1·le1nag11e pour
l e1:1·1· Roi. Ger berge, veuve de Carlo111an, ·
~'e11fu.i r a\1ec fes fils l1ors de France; elle (ç
réf,_1gin chez le Roi de Lombardie , afyle in·
diqué à totts les enneluis de la Fra11ce, par
le reffc11time11t que co11fer,·0it ce Prir1ce de
l'affro11t que fa fille y avoir reçu. . · ...
Da11s le i11êtr1e -te111p5 on vir rep~ro1rre Je
Pttc d' Aquirai11e Httnaud, fils du Du~ Eudes,
& père du Duc Gaïffre. Da11s un léger dépit
d' a V oi1· écé battu par les François , & <.ians
·un tége1- re1nords d'a\1oir fait crev~r les yeux
·au Pt·ince Hatten, f on frère, il s' écoit fait
,M.oi11~ ~ & avoir cédé fo11 DL1ché à Ga.i'ffre
{on fils. Après la mort de Gai~ffre, il étoit
.rcnrré dans le Îiècle pot1r difpurer à Charle1nag11e
le Duçhé d' Aqt1iraine. Livré au ·
1 vai11queur, il avoir été enfert:né; il s'échappa .
~e fa pi:itbn , '& fc refira auffi à la Cour de
·Didier, ain!i que divers Seigneurs des Etats
,de Carlo111an, qtti n'avoienr point ap rot1vé
.. la dén1ar-che qt1e les aurrcs avoient aitc de
fe f ot1n1etrrc à Çharlemagnc. _
r Voilà donc contre Charle111agne non-fclllemeAt
u11 grand 0rage, . inais encore 011
, ~rand intérêt ; 1111e veuve abando11née par
·les f ujets de fon n1ari , une m~rc défolée •
, des orpl1elins dépouillés, des Grands prof.;.
rits pour leur fidèle arrachcme'1t au fang <lo
•
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...
'
...
..
•
• -
D E- F R A N C 1!. t7 j
leur Sot1verai11; un père ~ lli1 Roi outragé
da11s ur1e fille in11oce11rc; u11 avtntut·ier, que
le~ viciffitt1Qjcs mê1ncs de fa defl:i11ée rendoienr
in1 e1·effa11t , récla1nant l'héritage de
fo11 fils, le patri111oi11e de fon père, tous ces
infortunés uniffa11t leurs haines, leur! effo1·1s
& Jeùrs reff ources : voilà cc qu,t111 jt:fl:c rtf.;.
fenr:n1enr armoit alors co11tre ]a fortune de
Charle1nagne; mais il réunitToir à vi11gt·rJcuf
ans toute la Monarchie F1·ançoife.
! Dans 11n fecond exrrait, notls le confidérero11s
feul fur le trône , & agiffant avec;
toutes les force! de cctre Monartbie.
Le fond de cet OuTrage efr l'Hifioire de
Chaa:·le111ag11c ; mais elle ell: précédée de
Co1zfidérations far ii remièr~ Race, & fi,i ...
. Ylt de . Confiâérations~r lafe,ende.
I
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1 U,i.JU I :J4 tJ
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i 6$ · M E R C U R E
Ces Co11fidérations ent;'re11r daris ~c pla11
de l 'Ouv~age, & font t1ne partie etfenticlle
d11 f~tjer. Il f:1lloic monr1·c1· toue le tnal 'que
Cl1arle1nagne avoir à corriger, & qu'il a
corrigé e11 partie; il falloir 1no11trer tour le
· bien que Ces Succeffears a voient à détruire,
· · & qu'ils ont déc.ruic entièret11enr. ,
: · C' ell ce tableau qu'on a voulu préfe11rer;
ce !011c ces vici!Iirudes dont on a tâché d'expofer
& les caufes & les effets ; en gé11éral,
· 011 a voulu tirer de cerce partie de 11otire
Hifroire tot1res les vérités utiles, coures les .
moralités Îlnporra11tes · u'elle peut fournir •
.. L'Hifl:ojre doit no11- euletnent être racontée,
in ais et1co re être raif on11ée ; il faut que
. lés hon1rr1es & les ~véneme11~ foienr j\tgés ;
il faur q11e les fautes & les erreurs dû patfé
. foient la 1e~o11 de l'a\1e11ir ; il faut qu,011
· fache ce qu1 s'eft fair, ~our favoi1· ce qll'il
faut faire & ce qu'il fau·t éviter. D'ailleurs,
les f~lifrorie11s n' 011r pas toujours jugé aflèz
, fiaineme11t tles chofes; la pltipart des jugeme11s
de l'Hifi:oire f 011t à réforn1er) & c, eft
un 1notif de plus de rflifonner aujourd 'hui
_ l' Hifloire. Il faut rayer de fes A11t1 les, il
fattt dé111enrir à la face . de- l'Univers. cous
· · ces jt1get11e11s infettés de l'e(prit du MachiavelJiline,
ces tloges de la g11€1·re, ces ho111-
niage~ proftirl1és ~ tt crin1e i·éputé heure11x, à
la fot1 rberie r.ép11tée ad1·0ite; il faut s'élever
contre ce~ e1111en1is du rg.ç11re hu111a'in, qoi
... 011t ofé diftit1gt1~r d.e~~0r?lcs, l't1ne pour
le pet1 ple, 1, autr__ e pou1· Jes Rois ; i~ne ;.qui
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1uqu,...,_.u -- --------
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D E F R A N C E. t~t
règle les droits des particulirrs, l,autre i qui
fait la dcfiinée des Em l'ires; contre ~es Ecri- ·
vains , ou pervers ou ftu 11idcs qui, lailfaftt
da,1s l, oubli ou li\1rant tnême au mépris les
vertus pacifiques ·& bienfaifai.1tes , ont toujours
célébré les vices r11rbulens & funefies.
Quai1t à la 1n4_11ière d"e111 ployer la in oralité,
elle doir bcauèoup ''arier dans la forme.
Tantôt 1, At1tcur l'é11011ce de lui-même, tantôt
il la place dans la boucl1e d'un de fes
pcrfonnagcs, tantôt il la f upprime entièrement
lorfqt1'elle fort atfcz d,elle-n1ê1ne du
fond Ju f ujet, &: q11e l'cf prit ne peut pas ne
pas la fer1tir & ne pas la ft1 pplécr ... Lorfque
Agt·ippin·e c1·ie at1 Centurion qui la 111aifacre
par l'ordre de fo11 fils, & qui 1, a voit déjà
frappée à la rête : Frappe les entrailles q1,i.
ont J'01·té ce monflre,, 'Y"'ENT REM FEl<.I. Ces
det1x inots 011r pJ t1s d, éloqt1encc & de mo·
rai icé que 11, en a uroic11t les N'~l t1s fortes déclan1a
rio11s co11tre le pa1·riclde. Lor:f<.1t1' apres
avojr rapporté les c1·itnes lo11g- te1nps
impunis de'-Néi·on, l,Hiîl:ot·ie11 ajot1re: L4
/011, rie patience du genre· humain fa , lqffa
en Tl; 011 n'a pas De( OÏ 11 d, ételltl t·e Ôa'\'a ntagc
la n1enace terrible que c~rrc pl1rafe li
fttnplc fair à tot1s les tyrans; inais tOLltes les .
fois qt1e les préjugés ou d, opi11io11 ot1 d'ufagc
s'oppofe11r a la i11oralité & . ]a repot1ffe11t,
on ne peot la fail·e f orrir avec r1·op d,éclar.
on ne pet1t l' énor1cer trop formclle1ne11c ni
l1 d~velopp e r rrop pleine1ne11r.
· E~re urile, en 1111 .111ot, êrre utile, voilà
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' ............ """""
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"1.lii . M E R C U R E
le grand devoir de rour Écrivai11, 8' la eon~
.iet1nnatio11 de tant d' écrirs.
Tel eft le précis d~ la Préface ; on pettt
la· regarder co111mc un petit Traité de l'u(age
de la 1norale dans l'Hiftoire & de la inanière
de l'y e1nplo}1er. Si nous rrouvio1~~
cerce Differtarion dans la Préf1ce de roue
autre Auteur, nous e11 conclu1·ions qt1e cet
Atlteur croit avoir tnis quelqt1e pl1ilof o·
phie & quelque n1oraliré da11s fo11 Ou\' rage;
nous ne pouvons c.l~nc nous difpenfer d'admectre
cette co11r1'e qt1ence pour nous4 111Ac 1T-ics,
· autrement ce ferait avoir deux poids & deltX
n1efures.
Pour jug~1· de cc qu'a .fair Charlen1agne ~
il faut connaître ce qu'il avoir à faire; il
f:ïtlt voir da11s quel état il avoir reçu la
france, & _dans qt1el état il l'a laiffé_e.
• •
.. .L'Introduélion, qui co11tient des obfier\ra·
tio11s fur la pre1nière Rac:e , & qtti appartient
plt1s effe11tielleLne1·1t au f ujer que les
Inrroduél:ions orc.ii11aires, efr divifée en
quatre Chapitres.
Le premier préfente des obfervarions générales
fur l' ef prit de guerre, & u11 parallèle
des guerres des .. Peuples barbares & de
celles des Pet1ples policés.
•
Dans l, ét:tr· de barbat·ie, la guerre cfl: conti11t1elle;
elle efi l ,t111i q t1e affaire, elle forme
feule l'ef prit gé11éral : da11s l'érar qt1'011 appelle
policé, la guerre n' cft qu'intertnirtenrc.
Si 011 étoit cout-à-fait i)ol1cé, la glterre cef:
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IV&J'V 1:1--------~------
'
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D E F R A N ~ E. 1 ';·
feroit entièreme11r. ~o.ite police tient à la
paix, & a befoin de la paix.
ILes guerres des Pet1plcs barbares f on~
beaucoup moi11s de1·aifo11!1ables que les 11ôtres.
Cl1 aifés par let11· 1nu lrirude, d,t1n fol ing1
·ar & fa11s cultu1·e qui 11e .peur plus les
11ou1·rit·, ils fe 1·épande11t da11s des cli1nars
plt1s het11·eux, & vo1Jt opp1·i111er des Pel1pJes
que Ja jquilfa11ce 1nê111e des Arts re11d moi11s
propres à la guerre. t,agrc~feur alors a ~u
rnoi11s un i11rérêt: préifa11t, t111 objet fc11Cible
& q•J'il peur remplir; il a co11it111u11en1ent, fur
les Peuples qt1,il arraque, l,avanrage de la
force & de la férocité qt1e don11e J3 barbarie;
inais des Pe11pJes de11t l'érablitfe111ent
ell: for1né depuis Jong-re1nps, des Pet1pl~s
policés, e11ro11rés de ro111te part de Nations
également policées, des Peuples à .qui le
.. com1nercc peut fournir routes les jouiifaa·
ces que la mature dl1 fol leur a refufées, qui
favent échanger tous les avantages ref peetifs
, faire Ji{ paroîr1·e & 1, éloigne111e11t des
lieux & la diffé1·ence des c1i1nats; des Peu-
. ples pour qui les mers, loi11 d'être des barrières
qui les {épare11t , devie1111enr cte nou~
eaux liens & ·de not1velles f ot1rces de ricHeifes
& de bo11heur ; des Reu ples e1:ifin
fur qui l'oeil de la Poliriqt1e extérieure efr
roujot1rs ouvert our préve11i r t0ut accroif.
fen1ent de puif ai1ce capable d'alar1ner la
liberté générale : quel inrérêr pet1ve11r ·ils
~ avoir de faire la guerre, ou plurôc quel in~
sérêt n, ont·ils poinc de 11e.la pas faire~
)
'
•
l\J.&JVl:J4U - ~
•
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•
•
•
; i,4 M E R G U ~ E
Le réfultat de ce Cl1apicre eft que l' cf prit
de guerre en tout ge11re f oulève contte Je
: bonheur du genre - humain une 1nulrirude
d' en11e111is. · ·
Dans la guerre, des Go11quérans, .fléaux
de l'Univers. ·
Dans la Politique extérieure, des fot1rbes
malfaifans qui éternifenr les guerres.
Dans la Politique intérieure , des tyrans
qui forcent les Peuples à la révolte e11 les
accablant, ou des féditieux qt1i féduifent les
· Peuples pot1r les poulfer à, la révolte.
Dans la Religio11, des perfécaceurs qui la
feroie11t ha'.ir.
Da11s les Lettres, des .tiifputet1rs inrolb~
rans qt1i les profanent, & qui. co11verri,fenc
·en poi(on ce que l'U11iver.s a de plus ain1a-
. b!e & de plus utile. ' ~ .
• 1 Voilà ei1 général les maladies dent Charlcj
1nagne a voit à gt1érir "le g'e11re ht1111ai~. ) l
· Dans le fecond Chapir1·e, 011 exa1ninc
"plus p:trticalièrement, on ft1iv;a11t l'ldifloi1·t!,
quell es moet1rs l,efp1·it de gllerre avoir i11trodt11tes
dans la France & da11s l,Ett1·ope ava11t
Charle111a t1e. Ce Chapitrie co11rie11r l'Bjf-
.. toi1:e de la pret11ière Race depuis Clo~is 1
jufqt1'à Clo~1is II. U11 feul c1·ait, qai 'av.oit
.. pettt être pas éré a{fez remarqt1é, f uffir pour
peind rc les l11oeu rs à cette époque. Dans u11
efpacc d'environ ce11r cinquante ~atis, depuis
l'an 48' jt1fciu'à l'an 63 o, on compte plus
de qt1arante Rais ou 61s de Rois ou tués dans
les batailles, 9u a!faaiaés de .. fang-froid., w
IV~U/U4tl---------
•
r
•
D E F R N c E. I~J
·cmpoifo1\11és, fans coa1pter beaucot1p" à' enfans
de ces Princes tués au bcr.ceau, & dont
oi111e fait 11i les 11oms ni le t101nbre.
Les Rais Fainéa11s & ' les Maires dlt Palais •
font lJobjet du troifiè1ne Chapir1·e. •
Les auteurs de la Race Ca1·lovingienne >
S.' Ar11ouJ , Pépin de Hoc1fral, <-harlesMartel,
Pépi11-Je · Bref, font le fttjet da
quar1iè~11e & dernier Chapitre de l,intro- •
duétio11.
Les inoeurs a";oient fait qt1elqt1es progrès.
Les ancêr1·es de Cha1·le1nagne écoitnt:
1noi11s fé1·oces qt1e les Rois guc--.rrie1·s de la
Ri1ce ~1 érovingic11ne. Charles-Martel & les f
deux Pépi ne; a ''oienr de la grandeur: & de
l~éclat:. Les Cor1qt1éra11s Mérovin~iens n'avoie11t
éré que des atfaffi11s terribles. Les
critnes de pure fé1·ocité dcvenoient plus ra- ·
res; mais ot1 co1n1nercoir encore les crimes
policiques , 011 lés com1netroit inême pat
fyfl:êtnc, c' eft la. plus ancie11nc comn1e la
plus ft111ef.l:e des er:reurs. On croit que le
M acnja ve!Ji[111e eft la doél:rine~ ou l' ei:reur
des fiècl~s Q~lairés; on fe trotnpe, il appartjenr
fur .. t (> tl t aux J<!u·pJes barbares; c .. eft
alors q-t1e le f rt: 1eut rot1jot1rs oppri1ner, &
le f(>i ~le t \ ll .t>t1rs rroi-n per. Les Peupl~s barbares
<Y· .~ ~ erJ~ d1ns u11 hat1t d~gré cette
vile fcie. cc· '1° 11tiiie, "eette petite fi11e((e
fittpide ~ ~ ·~ J· e111~i =- ~ de i·:i rouri11e, l'impuiff
a11c~· \ .. ~ ~ PV er ,~01 e( p1·it jufqa' à ) a rai- j
fo11, & f0... .. t1r jÛt-~1t1,à la,jt1!l:iGe, font encore
1101101· r. t1 • ?n de f"'olitique. Quand il exif: ·
. tcia: uit i ue, elle fera bieJ1 fi1nple, cc
•
•
•
-
•
•
..
1 Vi.J\J I :.J4U
•
1 _ 1·,, M E R ,C U R E
,'
fe1·a la jultice, ou encore miet1x la bie11fai- ·
fance, qui eft la jt1ftîce fuprên1e ; car il efr
f ouveraÎ11e1nent jufi:e de fait·e tout le pien
dont on efr capable. Le bien doit avoir la
vertu d,attirer le bien, puifquc le inal a celle
d' ~rrirer le mal ; 011 efr bien sûr du· n1oins
que ce 111al, qu' 011 efr toujot1rs fi empreffé
de faire, fer.a rendu au centuple. Pou1 .. quoi
donc faire le mal? Quel i11térêt, quelle politique
peut pre(crire le foin fu11cfte d' aff
embler ainfi fur fa tête tous les fléaux de la •
haime & de la vengeance ? Pourquoi [ai.Gr
toutes les occaG011s cle 11uîre à f~s voiu11s >
parce 'qu'ils ont faili ou qu, on prévoit qu'ils
failiro11t tot1tes celles de 11ous nuire? Eh!
confentons à do1111er l'exemple, co1nmençons
l'expérience du bien, ~elle du 1,nal eft
faire; 11ot1s Cavons ce ~u'il a produit & cc
qt1'il prodtiira: dif ons pltts, celle du bien
nlê1ne efr faite •. En effet, ouvrons 11os A11nalcs,
n1aJgré 1:iorre fyfrên1e perpét11el de
gt1errc, quiconque a voulu vi·1re en paix y a
vécu. Depuis la fondarion de notre Monarchie,
011 n'avoir pas encore compris que la
paix pût jatnais êrre un état permanent. De·
puis Gt11llaume le Co11quérant & Philippe 1, ·
·on avoir en~ore tnoins co1npris que la France
pût faire t1ne paix folide avec les .,.~nglois.
Enfin, .. ...Sa irzt Louis vint ; il ~Quiut la paix>
& la paix avec l' Angleter-re. Quel moyen
c1nploya·t-il ' la bienfaifance. Il remit aux
Angloiw tour c-e que le droit rigoureux de
confifcation av~it pu leur enlever fans injUfticc
.. ; il conquit les coeurs en rendant des
•
..
•
rvqu1u ~-------~-
,
•
..
•
• •
D E F R A N C E. 167
États. Le fruit de cette tnodératio11 fa11s
cxei.nple, fur une paix fans cxe1nple aul1i;'
ut1e paix de r1·ente-ci11q ai1s e11tre les deux
Nario11s., u11e amitié fi11cèt·e ent1·e les deux:
Rois, no11 pas feuleroent pe11dant f 0J1 règc1e>
111ais e11core pet1llant le règ11c entier de l)hi--:
· lippe-le Hardi fon fils. * · ,
T.el ell l,efprit da11s leqt1el cet Ouv1·age ·
eft co111 pofé ; c' efi: le 1nê111e qui règ11e <.ia11s
l,Hi!l:oi1·e de Fra11çois I, & fur· tottt dans
celle de la Rivalir·é de la Fra11ce & de l' Angleterre,
Ouvrages du 1nên1e At1~eur; c'eft
l' ainour de la paix, l' éloig11et11e11r pour la ..
guerre, l'ho1·reur pour la viole11cc & l'in- ·
ju fl:ice; l' Al1tet1r attaque {ur- tout le Machiavellift11e,
co11rin11elle111e11t, dans routes [es
hra11ch\Ts & dans toutes Ces f ubdivifio11s. _,
L'Hill:oii·e de Cl1arle1nag11e ouvre le
fecond Volt1111e. -
· I11gell1ei111, près éte 1'1aye11ce, Charlebou
l·g, 11rès de Mu11icl1, Carlfiar et1 Franco11ie,
Liége, 1\ix, qui n' avoit poi•1t encore
~ Il f;iudroit co11clure d'u11 pareil pri11cipe, qu'il
fuffiroit à un Roi d'être Bicnfaifant pour cunfervcr
la paix~ maie; u11 Prince !era e11 vain Bitnfuifant &
Mod 'ré, fi fo11 voi{i11 ne l'efi pas; & dans ce dernier
cas il faut néceffai1·emc11t que la force arra-.
che ce que la Bienf~ifa11ce & la Modération ne polir ...
ront p11s obr.enir. Tel eft le fyfl:ême de guerre aétucl
qu·on ne peut pas regardc-r co1n1ne un tribut payé
à 1'crreur par l'l1umanité.
N'y auroic-il pas à épiloguer μn peu fur la mode.
ration de S. Louis qui pouvoit, Çtrc néccffitée par
les circoafta:J1ces? (Note de /'Editeur.)
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I 68 . . M E R c V R E .
allors le f urnom de la Chapelle, fe f 0•11:
dif puré l,ho11neur d~avoir do1111é la i1aiil:1nce
à ce grand Pri11ce, co1nme autrefois pl11-
lieurs Villes Grecqt1es à Ho1nèt·e ; ca1· après
la 1no1·t.tous les t1r1·es de gloire fo11c égaux>
& le f ouveni1· des grands Ho1n1nes e11 tout
genre fe pet·pérue égale111e11t. C'eft au Château
d'Ingelhei1n que Cl1arles naquit, le 1'
Ecvrier 741, fuivant l' opi.ni~11 co1n1nune. l
Carloman, fo11 frère puî11é, qui partagea>
felgn l,ufage du te1nps, avec lui les États de
fon èt·e, n'eft connu dans l'Hiftoire que par
la ja ou1Îc qu'il e11t coure fa vie des gra11des
. qt1alirés de Cl1arles, fenti1nenr qui attelle
l'i11fêrioriré de Carlo1na11.
~ Ils fu1·c11t couro111:1és le mên1e jour ( 9
Oétobre 768), Charles à Noyon, Carlo-
1uan à Soiif ons.
Le pre111ier exploit qui s'offrit à la valeur
d.c ( .harles, fur l'expédition d' Aquitair>e. Ce
Reyau1ne ou cette Province, réunie à la Cou·
ron11e par Pépi11-le-Bref, réclamoit de not1-
veau l'inclépendal1ce, ou plutôt les Pri11ces
de 1-a Maifon d'Aquitaine, itfue de Clovis &
de Clotaire II par Aribert, Boggis & le D11c
Eudes récla1noient ce Duché héréditaire. de
let1r Maifo11. Carlo1nan éroit parti avec fon
frère pot1r f ou111ettre l' Aquitai11c. Dar1s la
rôute il le qt1ittc b1·uf qt1e111e11t, & retire fes '
troupes , )ai!I111t à Cl1arles tou~ l'embarras
de certe cxpéd~cio11; c'était lui en laïffer roucc ~
ltil gloire. Dès que Charletnag11e parue, l' Aql:
litai11e rec9nnut f on Maîcre ; la rapidité
· -- avec •
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D E F R A N C E. 16?
&\'CC laquelle il s'était éla11cé f,1r cet Etat
(car i·aétiviré qui, cot11me on l'a obfer\1é
plufieu1·s fois da11s l'Introduétion, éivoit diftingt1é
Charles Martel & I>épin-le Bref parlni
tous les Guerriers éroit, pow· ain{i di1·e, exagérée
en lui, & tc11oir de la tnagic & du ro·
Hige), l'alfurance avec laqt1clle il 111arè oit
au milieu de ce peuple e11ne111i, comme Ull
Roi parn1i fes f ujers, & un père parmi fes
mfa11s; un mêla11ge adroit de clé1nence &
.de fer1ncté, 11 extérieu1· le plus a va11tageux,
la figt11·c & la taille des Héros, des 1n.anièrcs
à- la fois impofantes & ai111ablcs, la brillante
affabilité de Céfar, la 1najell:é qt1, eut
dans la fuite Louis XIV, avec 11ne fimplicité
~ui l'eût en1bel lie; des traits fiers & doux
pleins de feu & de grâce, u11 air d'at1dace •
de force & de bon ré; enfin, les trois Pépins
& Charles-Martel renailfans en lui avec pltlS
.(!'éclat & de grandeur, toltt annonçait un
Prince 11é pour co1n111a11der aux homn1es
p0t1r co11quérir les E111pires & pour fL1bju
guer les -ca:urs. Charles 11e prie contre les
Aqt1it:ains d1autres précautio11s que He faire
bâtir fur la Dorrdog11e tin Château fort qui
s'appela Franciac J c'efr·à dire, Château du
,Franfois; on l'apHclle aujourd'l1ui Fronfac,
11om dins lequel, à ~trav~rs la coi·ruetion , · 1
~ ell aifê d'appercevoir la prononf iatÎDn & la
fignificacion pr.imirives. '> ,
Pépi11 l~ Rr:ef a voit fair la guerre aux Lom.
bards; la Rei11e Berthe , f"J veu\'e, jaloufe de
réconcilier le~ ~eux Natio11s , propofa le
N°. 3 o, 2. 7 Juillet 17 · i. H
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s 10 · M E R C U R E.. .
mariage de Charles, f 011 fils aîné, avec Her ..
~ mengarde, fille de Didier , Roi des Lo111• ·
pa1·ds; le Pape Éti~1111e IV, ei111e111i de Didier,
ne négligea rien p0ur traverfer cette a·llianc:
e ; wil a v0it ·un prétexte qt1'il fit bien valoir,
eharleL11agne a voit llne ef pèce d' e11gagen1ent,
que la Nation ne paroîr pas avoir regard~
co1nme un ''J·ai rnariag~, avec 1111e fem1ne
no1111née Hi1niltrude, âo11t il a\'OÎt i11ê1ne t1n
fils .. Cet obftacle n' arrêt oit 11i la Reine Bertl1e,
ni le Roï Lo1nbard , ni Cha1·le111ag11c
lui-'mê111e, q11i ne t~noit plus à ce lien. Le
Pape, dans une lettre t1·ès-curieufe, infi!le
forteme11t fur· l'indi{folubiliré dts noeuds du
s.11ariagc; & pot1r toucl1er par· u11 endroit
(enfiblc les IJri11ces Cha1·les & C:a1·loman: • • •
. ~ Sotive11ez-\'Ot1s, leur dit-il, que mon pré-
• déce!feu·r e1:n pêcha Pépi11 de répt1dier vo•
. ,., tre inère~ ,, _Il inGtle bie11 t\avanr~ge en•
core fur l'ir1dignité prétendlte de cette al~
iancc; il affure que tot1tes les Lon1bardes
font puaqtés, lépreufes, dégoûtante~: Pete~
~ijfi.ma gens ..••• de cujus natione & leprofarum
enus qri.ri certum ijl; que le pet1ple J... om.
ard efi: ~n11e1i:ii de D~et1 & des lio1nmes;
qu'il n' efl pas corn pté par-tni les N arions, in
rzumero genti.um nequaquam comput«tur; & ,
comme s'~l eût éré qtieftion d'époufer une
idolâtre , & non pas uqc Catholique :
.,. Quelle monfi:ruet1fc all~anc~ , s'écrie le .
• Pontife, c11trc la lainière & les ténèbres! '~ ,
~ quelle f ociété dl1 fidèle avec l'infidclle !
• tfç$ f r411soifcs ~ 'lit· il , f oMt ti aimable; 1
•
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1u111ru:+μ--~------
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,
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. . D~ E FRANCE • . ~17r
;,, ai1ncz-les, c,efi: votre· devoir: earrtm vos
,, oportet amori ej}è adnexos. ''• .
Il prétend qu,il n' efi pas pern1is aux Princes
d, épouf er des ér1~a11Bèrcs; il cire aux Prin
·ccs François l' exe1nple de let1r père, de leur
aïeul , de leur bifaïeul , qui tous avaient
épot1fé des Frat1çoifes; il leur allègue ft1r c,c
p i i1t l, autorité du Roi leu~ père , qt1i ~
·RreCfé par l'E111 pere11r Conftantin Copro'
nyt11e , de donner en '"1n~riage à f on fils la
Pri11ceffe Giféle, foeur de Charles & de Car-.
·101nan, avoic répondu qu'':111e alliance étran~
gère lui paroilf oit illegirime , & fur-tout
~qu' il ne vouloir point faire une chofe défa.
gréa ble au Saint- Siége •
On 11,eut point ·d,égard à c~tte lettre, &
le 1nariage fe fic; l11.ais le Pape ft.:it ve11gé par
ce 111a1·iage 1~ê111e. Cha1·les n, ait11a tJoint fa
11ouvelle"époufe; qt1elqt1es i11fir1nités fecrettes
qu,il lui trot1va, l' e11 dégoûtèrent d, a- .
bord, il la répt1âia, & la 1·envoya au Roi
Didief fo11 pè1:e , qui ne pardo11111 ja1nais à
la Fra11ce 1, aff.ro11r fait à fa ' fi lle. Be1·rhe vit
avec aot1lcur dér1·uire f 011 ouvrage & dilliper
tès efpérances. C'eft le fcul chagïi11 , dit
Egi11ard , que f on fils ltti ait do1111é da11s fa
•
•1 ~.
.. Le Pri11ce Ca['lo1nan mot11·ut au cl1âreau • • e Sama11cy , ot1 Samot1cy , près de Lac.)11 ,
l.e ~ 'Déce111bre 77 1, âgé d' c11viron vi11 gt nns.
Il laiffoit deux fils en bas-âge: 011 v1t alors
un mémoraole effet tie ce gra11d art de plai re
& d'i1npof er, dont la Naturie a·1oit doué
· - H ij
•
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1 U,'4 U I :J'4JJ
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'- ·rvz. . · M E>R 0 lJ. RE
4 C l1arle111agne, & de la i·épl1tatio 11 gt1'il a~oit
dcjà de got1 ver11er avec g1·andeur, avec ju(tice
& ~ veç fagelfe. Les Gr:i.11ds des Er~1 rs qui
a voie11r été du p~ :- tag: de Carlo111an) i·eco11-
·11t1re11t f oletn11elle111ent Cha1·le1nag11e pour
l e1:1·1· Roi. Ger berge, veuve de Carlo111an, ·
~'e11fu.i r a\1ec fes fils l1ors de France; elle (ç
réf,_1gin chez le Roi de Lombardie , afyle in·
diqué à totts les enneluis de la Fra11ce, par
le reffc11time11t que co11fer,·0it ce Prir1ce de
l'affro11t que fa fille y avoir reçu. . · ...
Da11s le i11êtr1e -te111p5 on vir rep~ro1rre Je
Pttc d' Aquirai11e Httnaud, fils du Du~ Eudes,
& père du Duc Gaïffre. Da11s un léger dépit
d' a V oi1· écé battu par les François , & <.ians
·un tége1- re1nords d'a\1oir fait crev~r les yeux
·au Pt·ince Hatten, f on frère, il s' écoit fait
,M.oi11~ ~ & avoir cédé fo11 DL1ché à Ga.i'ffre
{on fils. Après la mort de Gai~ffre, il étoit
.rcnrré dans le Îiècle pot1r difpurer à Charle1nag11e
le Duçhé d' Aqt1iraine. Livré au ·
1 vai11queur, il avoir été enfert:né; il s'échappa .
~e fa pi:itbn , '& fc refira auffi à la Cour de
·Didier, ain!i que divers Seigneurs des Etats
,de Carlo111an, qtti n'avoienr point ap rot1vé
.. la dén1ar-che qt1e les aurrcs avoient aitc de
fe f ot1n1etrrc à Çharlemagnc. _
r Voilà donc contre Charle111agne non-fclllemeAt
u11 grand 0rage, . inais encore 011
, ~rand intérêt ; 1111e veuve abando11née par
·les f ujets de fon n1ari , une m~rc défolée •
, des orpl1elins dépouillés, des Grands prof.;.
rits pour leur fidèle arrachcme'1t au fang <lo
•
•
...
'
...
..
•
• -
D E- F R A N C 1!. t7 j
leur Sot1verai11; un père ~ lli1 Roi outragé
da11s ur1e fille in11oce11rc; u11 avtntut·ier, que
le~ viciffitt1Qjcs mê1ncs de fa defl:i11ée rendoienr
in1 e1·effa11t , récla1nant l'héritage de
fo11 fils, le patri111oi11e de fon père, tous ces
infortunés uniffa11t leurs haines, leur! effo1·1s
& Jeùrs reff ources : voilà cc qu,t111 jt:fl:c rtf.;.
fenr:n1enr armoit alors co11tre ]a fortune de
Charle1nagne; mais il réunitToir à vi11gt·rJcuf
ans toute la Monarchie F1·ançoife.
! Dans 11n fecond exrrait, notls le confidérero11s
feul fur le trône , & agiffant avec;
toutes les force! de cctre Monartbie.
Fermer
Résumé : Extrait de l'Histoire de Charlemagne.
L'ouvrage en question est une histoire de Charlemagne, précédée de réflexions sur la première race et la féodalité. L'auteur met en avant la nécessité de corriger les erreurs passées et de tirer des leçons morales de l'histoire. Il critique les jugements historiques influencés par des stratégies machiavéliques et appelle à une réévaluation des événements pour distinguer les actions louables des erreurs à éviter. L'introduction de l'ouvrage est structurée en quatre chapitres. Le premier chapitre présente des observations générales sur l'esprit de guerre, comparant les guerres des peuples barbares à celles des peuples policés. Les guerres barbares sont décrites comme constantes et motivées par la brutalité, tandis que les guerres des peuples policés sont intermittentes et influencées par des intérêts économiques et politiques. Le deuxième chapitre examine l'état de la France et de l'Europe avant Charlemagne, soulignant les troubles et les violences de cette période. Le troisième chapitre traite des rois fainéants et des maires du palais, et le quatrième chapitre se concentre sur les ancêtres de Charlemagne, notant leurs progrès et leurs erreurs. L'auteur insiste sur l'importance de la paix et de la bienveillance, illustrant ses propos par l'exemple de Saint Louis, qui a su conquérir les cœurs par la modération et la justice. L'ouvrage vise à promouvoir un esprit de paix et de justice, en opposition aux stratégies machiavéliques. Par ailleurs, le texte relate des événements historiques impliquant Charlemagne et la province d'Aquitaine. La région, réclamant son indépendance, est dirigée par les princes de la Maison d'Aquitaine, descendants de Clovis et Clotaire II. Charles, frère de Charlemagne, est envoyé pour soumettre l'Aquitaine mais abandonne la mission, laissant Charlemagne gérer seul cette expédition. À son arrivée, Charlemagne est rapidement reconnu comme maître par les Aquitains, grâce à sa rapidité et son assurance. Il prend des mesures pour sécuriser la région, notamment en construisant un château fort sur la Dordogne, appelé Franciac (aujourd'hui Fronsac). Le prince Carloman, frère de Charlemagne, meurt en décembre 771, laissant deux jeunes fils. La veuve de Carloman, Gerberge, retourne en Lombardie avec ses fils, indignée par le traitement subi par sa fille. En Aquitaine, le duc Hunald, fils d'Eudes, réclame le duché après la mort de son fils Gaiffre. Hunald s'échappe de prison et se réfugie à la cour de Didier, rejoint par d'autres seigneurs refusant de se soumettre à Charlemagne. Charlemagne doit donc faire face à une coalition d'adversaires, incluant une veuve abandonnée, une marche dévastée, des orphelins dépouillés, des grands protestant contre leur fidélité forcée, un roi lombard outragé, et des nobles réclamant l'héritage de leurs fils. Malgré ces défis, Charlemagne parvient à maintenir son contrôle sur la monarchie franque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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854
p. 141-144
ANNONCES ET NOTICES.
Début :
Portrait historié de M. le Marquis de la Fayette au Siége de la ville d'Yorck par les Armées [...]
Mots clefs :
Portrait, Gilbert du Motier de La Fayette, Nouvelle Bibliothèque de société, Étrennes aux sociétés, Petits contes, Dentiste, Histoire de l'Ancien et du Nouveau Testaments, Almanach américain, Contes de fées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANNONCES ET NOTICES.
ANNONCES ET NOTICES.
PORTRAIT hiftorié de M. le Marquis de la
Fayette au Siége de la ville d'Yorck par les Armées
combinées. Ce Portrait , prêté par M. Franklin
fils à M. Lemire , qui en a fait compofer un Tableau
par M. Lepaon , Peintre de Batailles , formera
une Eftampe qui fervira de pendant au Général
Washington. On foufcrit chez M. Lemire , rue
& porte S. Jacques , maifon du Café d'Aubertin ,
n . 122. Le prix de l'Eftampe eft de 9 liv . La foufcription
n'aura lieu que jufqu'à la fin de Janvier
1783. Le temps de la foufcription expiré , l'Etampe
fera de 12 livres . On la délivrera dans le cou
rant de Décembre 1783 .
Nouvelle Bibliothèque de Société, contenant des
faits intéreffans , des mêlanges de Littérature & de
Morale , des variétés hiftoriques ou choix de bons
mots , des Poéfies fugitives , des Contes en vers &
en profe , &c. 4 Vol. in- 12. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Delalain l'aîné , Libraire , rue
S. Jacques. Cet Ouvrage , très-piquant , eft une
nouvelle Édition , prefque entièrement refondue ,
quoique la première ait eu beaucoup de fuccès. Le
choix eft d'un homme de goût , & doit faire trèsbien
augurer du fuccès.
Étrennes aux Sociétés qui font leur amusement
de jouer la Comédie , ou Catalogue raifonné & inftructif
de toutes les Tragédies , Comédies des Théatres
François & Italien , Actes d'Opéra , Opéra
Comique , Pièces à Ariettes & Proverbes qui pear
142 MERCURE.
went facilement fe repréfenter fur les Théâtres pariculiers.
A Bruxelles ; & fe trouve à Paris , chez Bradel
, Libraire , rue du Théâtre François , & à l'Arfenal
, Cour des Céleftins .
Ce Répertoire , qui ne peut qu'être utile à nom.
bre de Sociétés , eft d'un heureux choix , & les avertiffemens
, les notes & les explications qui l'accompagnent
annoncent un homme qui à paffé fon
temps à faire autre chofe que des Almanachs. A
l'expérience dont il avoit befoin pour ce petit Ou
vrage , on voit qu'il réunit le fecours de la réflexion ,
& que tous les choix font motivés.
Recueilpour fervir de fuite aux lectures pour les
enfans & les jeunes gens , ou choix de petits Contes
également propres à les amufer & à leur infpirer le
goût de la vertu , in- 123 par M. Couret de Villeneuve,
Imprimeur du Roi , à Orléans . Prix , 1 livre
4 fols. A Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du
Jardinet.
C'est un choix piquant & fait avec goût de petits
contes , anecdotes , bons mots , idylles , maximes ,
&c. Il nous a paru remplir parfaitement fon titre &
répondre au væru de l'Auteur , qui eft d'amufer utilement
les enfans. Nous croyons même que les perfonnes
de tout âge pourront y trouver le plaifir &
l'inftruction.
L'Art du Dentifte joint à l'anatomie de la bou
che , avec des obfervations pour la confervation des
dents , & des inftructions très-intéreffuntes pour remédier
aux accidens qui accompagnent la fortie des
dents de lait , & auxquels la plupart des enfans
fuccombent faute defecours fuffifans , in- 12 ; par M
D *** , Chirurgien - Dentille à Paris . A Paris ,
chez Guillot , Libraire de MONSIEUR , rue de la
Harpe
Ce Traité nous a paru complet. L'Auteur entre
DE FRANCE.
143
dans tous les détails de fon Art. Bien convaincu que
le Dentiſte ne doit pas connoître feulement les
parties fur lefquelles il doit opérer, mais encore
celles qui en dépendent ; il a joint à fon Ouvrage
l'anatomie de la bouche. Cette partie manquoit à
tous lesTraités qui avoient para juſqu'ici ſur l'Odontalgie.
Hiftoire de l'Ancien & du Nouveau Teftament ,
& des Juifs , par le P. P. Dom Calmet , Religieux
Bénédictin , Abbé de Senones , pour fervir d'Introduction
à l'Histoire Eccléfiaftique de M. l'Abbé
Fleury , nouvelle Édition , en trois Volumes in-8°.
contenant les cinq Volumes in- 12 des précédentes
Éditions de Paris , à 12 liv. en feuilles , & 15 liv.
reliés , actuellement en vente. A Nifmes , chez
Beaume , Imprimeur - Libraire , & à Paris , ches
Defprez , Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques,
Cet Ouvrage embraffe l'Hiftoire des Juifs , depuis
le commencement du monde jufqu'à la ruine du
Temple de Jérufalem , par les Romains. L'Auteur a
voulu le faire fervir d'Introduction à l'Hiftoire de
l'Eglife , compofée par M. l'Abbé Fleury. Il préfente
un Tableau très- intéreſſant des événemens qui ont
précédé l'établiffement de la Religion Chrétienne,
Almanach Américain , ou Etat phyfique , politi
que , eccléfiaftique & militaire de l'Amérique ; Ouvrage
qui comprend les forces , la population , les
loix , le commerce & l'adminiftration de chaque
Province de cette partie du Monde , &c,; par M.
P. D. L. R. C. A. L. T. de M. P. in- 12 . Prix ,
2 livres 8 fols. A Paris , chez l'Auteur de l'état des
Cours , rue Garancière ; & Lamy , Libraire , quai
des Auguftins.
L'idée de cet Ouvrage ne pouvoit être conçue
dans des temps plus favorables à fon fuccès. L'Amé,
rique fixe aujourd'hui les regards de l'Europe, &
{
144
MERCUREA
Aes détails exacts fur cette moitié du Monde doivent
être reçus avec intérêt. L'Auteur , quoiqu'il paroiffe
n'avoir rien négligé pour fatisfaire à la curioſité de
fes Lecteurs , reconnoît dans un avertiſſement modefte
que fon Ouvrage ne peut arriver du premier
pas à la perfection ; mais comme à titre d'Almanach
il doit être réimprimé tous les ans , il devient fufcep
tible des changemens & des additions néceffaires.
: Contes des Fées , par Ch . Perrault , de l'Acadé
mie Françoife , nouvelle Édition. A Paris , chez
Fournier & Onfroy , Libraires , rue de Hurepoix.
Les nombreuſes Editions de ces Contes nous dif
penfent de tout éloge. Nous nous contenterons de
dire que cette Édition eft la plus complette qu'on
air encore vue. On y a joint trois Contes en vers
qui n'avoient jamais été réunis aux Contes en
profe.
PORTRAIT hiftorié de M. le Marquis de la
Fayette au Siége de la ville d'Yorck par les Armées
combinées. Ce Portrait , prêté par M. Franklin
fils à M. Lemire , qui en a fait compofer un Tableau
par M. Lepaon , Peintre de Batailles , formera
une Eftampe qui fervira de pendant au Général
Washington. On foufcrit chez M. Lemire , rue
& porte S. Jacques , maifon du Café d'Aubertin ,
n . 122. Le prix de l'Eftampe eft de 9 liv . La foufcription
n'aura lieu que jufqu'à la fin de Janvier
1783. Le temps de la foufcription expiré , l'Etampe
fera de 12 livres . On la délivrera dans le cou
rant de Décembre 1783 .
Nouvelle Bibliothèque de Société, contenant des
faits intéreffans , des mêlanges de Littérature & de
Morale , des variétés hiftoriques ou choix de bons
mots , des Poéfies fugitives , des Contes en vers &
en profe , &c. 4 Vol. in- 12. A Londres ; & fe
trouve à Paris , chez Delalain l'aîné , Libraire , rue
S. Jacques. Cet Ouvrage , très-piquant , eft une
nouvelle Édition , prefque entièrement refondue ,
quoique la première ait eu beaucoup de fuccès. Le
choix eft d'un homme de goût , & doit faire trèsbien
augurer du fuccès.
Étrennes aux Sociétés qui font leur amusement
de jouer la Comédie , ou Catalogue raifonné & inftructif
de toutes les Tragédies , Comédies des Théatres
François & Italien , Actes d'Opéra , Opéra
Comique , Pièces à Ariettes & Proverbes qui pear
142 MERCURE.
went facilement fe repréfenter fur les Théâtres pariculiers.
A Bruxelles ; & fe trouve à Paris , chez Bradel
, Libraire , rue du Théâtre François , & à l'Arfenal
, Cour des Céleftins .
Ce Répertoire , qui ne peut qu'être utile à nom.
bre de Sociétés , eft d'un heureux choix , & les avertiffemens
, les notes & les explications qui l'accompagnent
annoncent un homme qui à paffé fon
temps à faire autre chofe que des Almanachs. A
l'expérience dont il avoit befoin pour ce petit Ou
vrage , on voit qu'il réunit le fecours de la réflexion ,
& que tous les choix font motivés.
Recueilpour fervir de fuite aux lectures pour les
enfans & les jeunes gens , ou choix de petits Contes
également propres à les amufer & à leur infpirer le
goût de la vertu , in- 123 par M. Couret de Villeneuve,
Imprimeur du Roi , à Orléans . Prix , 1 livre
4 fols. A Paris , chez Nyon l'aîné , Libraire , rue du
Jardinet.
C'est un choix piquant & fait avec goût de petits
contes , anecdotes , bons mots , idylles , maximes ,
&c. Il nous a paru remplir parfaitement fon titre &
répondre au væru de l'Auteur , qui eft d'amufer utilement
les enfans. Nous croyons même que les perfonnes
de tout âge pourront y trouver le plaifir &
l'inftruction.
L'Art du Dentifte joint à l'anatomie de la bou
che , avec des obfervations pour la confervation des
dents , & des inftructions très-intéreffuntes pour remédier
aux accidens qui accompagnent la fortie des
dents de lait , & auxquels la plupart des enfans
fuccombent faute defecours fuffifans , in- 12 ; par M
D *** , Chirurgien - Dentille à Paris . A Paris ,
chez Guillot , Libraire de MONSIEUR , rue de la
Harpe
Ce Traité nous a paru complet. L'Auteur entre
DE FRANCE.
143
dans tous les détails de fon Art. Bien convaincu que
le Dentiſte ne doit pas connoître feulement les
parties fur lefquelles il doit opérer, mais encore
celles qui en dépendent ; il a joint à fon Ouvrage
l'anatomie de la bouche. Cette partie manquoit à
tous lesTraités qui avoient para juſqu'ici ſur l'Odontalgie.
Hiftoire de l'Ancien & du Nouveau Teftament ,
& des Juifs , par le P. P. Dom Calmet , Religieux
Bénédictin , Abbé de Senones , pour fervir d'Introduction
à l'Histoire Eccléfiaftique de M. l'Abbé
Fleury , nouvelle Édition , en trois Volumes in-8°.
contenant les cinq Volumes in- 12 des précédentes
Éditions de Paris , à 12 liv. en feuilles , & 15 liv.
reliés , actuellement en vente. A Nifmes , chez
Beaume , Imprimeur - Libraire , & à Paris , ches
Defprez , Imprimeur- Libraire , rue S. Jacques,
Cet Ouvrage embraffe l'Hiftoire des Juifs , depuis
le commencement du monde jufqu'à la ruine du
Temple de Jérufalem , par les Romains. L'Auteur a
voulu le faire fervir d'Introduction à l'Hiftoire de
l'Eglife , compofée par M. l'Abbé Fleury. Il préfente
un Tableau très- intéreſſant des événemens qui ont
précédé l'établiffement de la Religion Chrétienne,
Almanach Américain , ou Etat phyfique , politi
que , eccléfiaftique & militaire de l'Amérique ; Ouvrage
qui comprend les forces , la population , les
loix , le commerce & l'adminiftration de chaque
Province de cette partie du Monde , &c,; par M.
P. D. L. R. C. A. L. T. de M. P. in- 12 . Prix ,
2 livres 8 fols. A Paris , chez l'Auteur de l'état des
Cours , rue Garancière ; & Lamy , Libraire , quai
des Auguftins.
L'idée de cet Ouvrage ne pouvoit être conçue
dans des temps plus favorables à fon fuccès. L'Amé,
rique fixe aujourd'hui les regards de l'Europe, &
{
144
MERCUREA
Aes détails exacts fur cette moitié du Monde doivent
être reçus avec intérêt. L'Auteur , quoiqu'il paroiffe
n'avoir rien négligé pour fatisfaire à la curioſité de
fes Lecteurs , reconnoît dans un avertiſſement modefte
que fon Ouvrage ne peut arriver du premier
pas à la perfection ; mais comme à titre d'Almanach
il doit être réimprimé tous les ans , il devient fufcep
tible des changemens & des additions néceffaires.
: Contes des Fées , par Ch . Perrault , de l'Acadé
mie Françoife , nouvelle Édition. A Paris , chez
Fournier & Onfroy , Libraires , rue de Hurepoix.
Les nombreuſes Editions de ces Contes nous dif
penfent de tout éloge. Nous nous contenterons de
dire que cette Édition eft la plus complette qu'on
air encore vue. On y a joint trois Contes en vers
qui n'avoient jamais été réunis aux Contes en
profe.
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Résumé : ANNONCES ET NOTICES.
Le document présente diverses annonces relatives à des publications et des œuvres artistiques. Une estampe représentant le Marquis de Lafayette lors du siège de York, réalisée par M. Lepaon à partir d'un portrait prêté par M. Franklin fils à M. Lemire, est mise en vente. Son prix est fixé à 9 livres jusqu'à la fin de janvier 1783, puis à 12 livres à partir de décembre 1783. La 'Nouvelle Bibliothèque de Société' est une édition refondue comprenant des faits intéressants, des mélanges littéraires et moraux, des variétés historiques, des poèmes et des contes, disponible chez Delalain l'aîné à Paris. Un catalogue des pièces de théâtre françaises et italiennes, des opéras et des comédies est annoncé, disponible à Bruxelles et à Paris chez Bradel. M. Couret de Villeneuve publie un recueil de lectures pour enfants et jeunes gens, composé de contes et d'anecdotes, disponible chez Nyon l'aîné à Paris. Un traité sur l'art dentaire, incluant l'anatomie de la bouche et des observations pour la conservation des dents, est écrit par un chirurgien-dentiste parisien et disponible chez Guillot. L''Histoire de l'Ancien & du Nouveau Testament, & des Juifs' par Dom Calmet est une nouvelle édition en trois volumes, servant d'introduction à l'histoire ecclésiastique de l'Abbé Fleury. L''Almanach Américain' fournit des informations physiques, politiques, ecclésiastiques et militaires sur l'Amérique et est disponible chez l'auteur et Lamy à Paris. Enfin, une nouvelle édition des 'Contes des Fées' de Charles Perrault est annoncée, complète et incluant des contes en vers.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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855
p. 169
III.
Début :
Mon premier croît en Chine, & sert de dissolvant ; [...]
Mots clefs :
Thébain
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : III.
I I I.
MON premier croît en Chine , & fert de diffolvant;
Au milieu du fecond , Life eft fans vêtement ;
Et mon tout fut un peuple autrefois triomphant.
MON premier croît en Chine , & fert de diffolvant;
Au milieu du fecond , Life eft fans vêtement ;
Et mon tout fut un peuple autrefois triomphant.
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856
p. 102
LOGOGRIPHE.
Début :
Je suis utile au monde ; & le crime & l'honneur [...]
Mots clefs :
Histoire
857
p. 149-150
LOGOGRIPHE.
Début :
De mortels insensés, monument immortel, [...]
Mots clefs :
Pyramide
859
p. 6-7
LOGOGRIPHE.
Début :
Monarques de la Terre, illustres Conquérans, [...]
Mots clefs :
Historien
862
p. 197
ÉNIGME.
Début :
Lecteur, ma soeur n'est plus ; on n'oublîra jamais [...]
Mots clefs :
Année 1790
865
p. 485-509
A M. DE F.
Début :
LA personne qui a reçu cette lettre, n'a pas cru devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprouver. / J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel [...]
Mots clefs :
Rome, Terre, Ruines, Villa, Tombeau, Maison, Ami, Temps, Monuments, Homme, Scipion, Tivoli, Monde, Génie, Coeur, Campagne, Débris, Eaux, Horace, Naples, Bruit, Hommes, Peuple, Romain, Souvenirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. DE F.
I 4 A personne qui a reçu cette lettre , n'a pas cru
devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprou
ver. Les détails qu'elle renferme intéresseront tous
les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur
du Génie du Christianisme , enrichie d'autres
souvenirs et d'autres images (i).
Home, le 10 janvier 1804.
A M. de F.
J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je
vous porte un fruit de mon voyage , sur lequel
vous avez des droits : quelques feuilles du laurier
du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope . »
Il y a long-temps que j'aurais dû vous parler de
cette terre classique, faite pour intéresser un génie
comme le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont
empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome
sans vous dire au moins quelques mots de cette
ville fameuse. Nous étions convenus que je vous
écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je
penserais de l'Italie , comme je vous marquais
autrefois l'impression que faisaient sur mon coeur
les solitudes du Nouveau - Monde. Sans autre
préambule, je vais donc essayer de vous donner
une idée générale des dehors de Rome , c'est-àdire,
de ses campagnes et de ses ruines.
Vous avez lu , mon cher ami , tout ce qu'on
(i) M. de Chateaubriand à qni l'on a communiqué les
épreuves de sa lettre , a bien voulu y ajouter quelques
notes. ( Note de l'éditeur. )
H h 3
486 MERCURE DE FRANCE,
a écrit sur ce sujet; mais je ne sais pas si les
voyageurs vous ont donné une idée bien juste du
tableau que présente la campagne de Rome.
Figurez - vous quelque chose de la désolation
de Tyr et de Babylone, dont parle l'Ecriture;
un silence et une solitude aussi vastes que le
bruit et le tumulte des hommes qui se pres
saient jadis sur ce sol. On croit y entendre reten
tir celte malédiction du prophète : Venient tibi
duo hoec subitb indienne, sterilitas ewiduitas(i).
Vous apercevez çà et là quelques bouts de
voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus
personne ; quelques traces desséchées des torrens
de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne
sont que le lit désert d'une onde orageuse qui
s'est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez
partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux,
3ui semblent être les forêts et les plantes indigènes
une terre composée de la poussière des morts
et des débris des empires. Souvent , dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons;
je m'en approchais, et ce n'était que des herbes
flétries qui avaient trompé mon oeil : quelquefois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces
d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de
laboureurs, point çle mouvemens champêtres,
point de mugissemens vde troupeaux , point de
villages, Un petit nomhre de fermes délabrées
se montrent sur la nudité des champs: les fenêtres
et les portes en Sont fermées ; il n'en sort ni fumée ,
ni bruit, ni habitans ; une espèce de sauvage,
presque nu , pâle et miné par la fièvre , garde
■ Il I. III II .11 . ■■■»--■■■ ■«^■^1— I II II' ' —^—»—-M^i—^^
( i ) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul
» jour f stérilité et veuvage. » Isaïc,
VENTOSE AN XII. 487
seulement ces tristes chaumières , comme ces
spectres qui, dans nos histoires gothiques, défen
dent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin ,
l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux
maîtres du monde dans leur terre natale , et que
vous voyez ces champs, tels que les a laissés le soc
de Cincinnafus , ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte , que do
mine et qu'attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron (1) ,
que s'élève la grande ombre «le la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre , elle semble dans .
son orgueil avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reinç^
tombée du trône, elle a noblement caché ses mal^ \
heurs dans la solitude.
11 me serait impossible de vous peindre ce
qu'on éprouve , lorsque Rome vous apparaît
tout-à-coup au milieu de ses royaumes vuides ,
inania régna ,• et qu'elle a l'air de se lever
Ç>ur vous de la tombe où elle était couchée,
àchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement
qu'éprouvaient les prophètes , lorsque Dieu
leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle
il avait attaché les destinées de son peuple ; quasi
aspectus splendoris (2.). La multitude des souvenirs,
l'abondance des senti mens vous oppressent , et
votre ame est bouleversée à l'aspect de cette Rome
qui a recueilli deux fois la succession du monde ,
comme héritière de Saturne et de Jacob (3).
( i ) Le véritable tombeau de Néron était à la porte
du Peuple , dans l'endroit même où l'on a bâti depuis
l'église de Santa Maria del Popolo.
(2) « C'était comme une vision de splendeur, n Ezecli.
(3) Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome , telle
qu'elle était il y a envison deux cents ans :
« Nous avions loin ; sur notre main gauche , l'Apec-
; s . -,
Hh4
4&8 MERCURE DE FRANCE,
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'a
près cette description , qu'il n'y a rien de plus af
freux que les campagnes romaines ? vous vous
tromperiez beaucoup , elles ont une inconcevable
grandeur ; on est toujours prêt , en les regardant ,
à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturniateUus,
Magna ■virûm (i) /
Si vous les voyez en économiste , elles vous dé
soleront sans doute; mais si vous les contemplez
en artiste, en poète, et même en philosophe, vous
ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement.
L'aspect d'un champ de bled ou d'un coteau de
vigne ne donnerait pas à votre ame d'aussi fortes
émotions , que la vue de cette terre dont la cul
ture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est ,
pour ainsi dire, demeurée antique comme les ruines
qui la «ouvrent.
Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon
romain , comme la douce inclinaison des plans ,
et les contours suaves et fuyans des montagnes qui
le terminent. Souvent les vallées y prennent la
forme d'une arène, d'un cirque , d'un hippo
drome ; les coteaux y sont taillés en terrasses ,
comme si la main puissante des Romains avait re
mué toute cette terre. Une vapeur particulière , ré
pandue dans ies lointains , arrondit les objets et
fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop
dur ou de trop heurté dans leurs formes. Les
n nin , le prospect du pays mal plaisant , bossé , plein
j> de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle
» conduite de gens de guerre en ordonnance: le terroir nu
» sans arbres , une bonne partie stérile , le pavs fort ou-
» vert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et
j> quasi tout de cette sorte , fort peu peuplé de maisons, n
(i) « Salut, terre féconde ; terre de Saturne, mère
A des grands hommes, »
VENTOSE AN XII. 489
ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a
pas de masses si obscures dans les rochers et les
feuillages, où il ne s'insinue toujours un peu de
lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse,
marie la terre , le ciel , les eaux : toutes les sur
faces , au moyen d'une gradation insensible de
couleurs , s'unissent par leurs extrémités , sans
qu'on puisse déterminer le point où une nuance
finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute
admiré dans les paysages de Claude Lorrain, cette
lumière qui semble idéale et plus belle que na
ture ? eh bien , c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la Villa
Borghese , le soleil se coucher sur les cyprès du
mont Marins et sur les pins de la f'illa Pamphili ,
Çlantés par le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le
'ibre à Ponte Mole , pour jouir de cette grande
scène de la fin du jour. Les sommets des mon
tagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli
et d'or pâle , tandis que leur base et leurs
flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte
violette ou purpurine. Quelquefois de beaux
nuages comme des chars légers , portés sur le
vent du soir avec une grâce inimitable , font com
prendre l'apparition des habitans de l'Olympe
sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique
Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute
la pourpre de ses Consuls et de ses Césars , sous les
derniers pas du dieu du jour. Cette riche décora
tion ne disparaît pas aussi vite que dans nos cli
mats : lorsque vous croyez que les teintes vont
s'effacer , elle se ranime tout-à-coup sur quelqu'autre
point de l'horizon ; un crépuscule semble
succéder à un crépuscule , et la magie du couchant
se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des
campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoli
ques ; les bergers n'y sont plus : Dulcia linauimus
490 MERCURE DE FRANCE,
arva ; mais on voit encore les grandes victimes du
Clytumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de
cavales demi sauvages , descendre seuls au bord
du Tibre et venir s'abreuver dans ses eaux. Vous
vous croiriez transporté autemps des vieux Sabirrs
ouausiècledel'arcadien Evandre, no)i**nf komv (i)
alors que le Tibre s'appeloit encore Albula (2) ,
et que le pieux Enée remonta ses oncles inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples
sont peut-être plus éblouissans que ceux de Rome :
lorsque le soleil enflammé ou que la lune large et
rougie, se lève au-dessus du Vésuve , comme un
globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec
ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de
l'Apouille, l'île deCaprée, la côte du Pausilipe ,
Baïe , Misène , Cumes , 1'A.verne , les Champs-
Elysées et toute cette terre Virgiiienne, présentent
un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le
grandiose de la campagne romaine. Du moins estil
certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron , se
croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait
à ses amis : Urbem , mi Rufi , cote et in istâ luce
vive (3). Cet attrait de la belle Ausonie , est encore
le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs
qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer seule
ment quelques jours , y sont demeurés toute leur
vie. Il fallut que le Poussin vint mourir sur cette
terre des beaux paysages; et au moment même
( 1 ) « Pasteurs des peuples. » Hotner.
(2) fïrf.Tit. Liv.
(3) « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus,
» c'est a cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est
dans le premier ou dans le second livre des Epistres Fa
milières. Comme j'ai cité partout de mémoire , on vou
dra bien me pardonner, s'il se trouve quelqu'inexactitude
dans les citations.
VENTOSE AN XII. 49t
où je vous écris , j'ai le bonheur d'y connaître
M. d'Agincourt, quiy vit seul depuis 25 ans, et qui
promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de
l'antiquité et des beaux arts, ou quiconque n'a
plus de liens dans la vie , doit venir demeurer à
Rome. Là il trouvera pour société une terre qui
nourrira ses réflexions et qui occupera son coeur,
des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera,
et la poussière que le vent élèvera sous ses pas
renfermera quelque grandeur humaine. S'il est
malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il
aima , à tant de cerltlres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au
tombeau d'un ami vertueux, dunharmant mausolée
de Cecilia Metella , au modeste cercueil d'une
femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes
chéris se plaisent à errer autour de ces monumens
avec l'ombre d'un Cicéron , pleurant en
core sa chère Tullie , ou d'une Âgrippine en
core occupée de l'urne de Germanicus. S'il est
chrétien , ah! comment pourrait-il alors s'arracher
de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette
terre qui a vu naître un second empire plus saint
dans son berceau , plus grand dans sa puissance
que celui qui l'a précédé; de cette terre enfin où
les amis que nous avons perdus, dormant avec les
saints dans les catacombes, sous l'oeil du Père des
fidèles , paraissent devoir se réveiller les premiers
dans leur poussière , et semblent plus voisins des
cieux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, ressemble
aujourd'hui à la plupart des villes européennes ,
toutefois elle conserve encore un caractère par
ticulier : aucune autre cité ne présente un pareil
mélange d'architecture et de ruines, depuis le sa-»
4g2 MERCUREDEFRANCE,
blime Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles
gothiques de Bélisaire , depuis les monumens ap
portés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par
Michel-Ange. La beauté de ses femmes , est un
autre trait distinctif: elles rappellent par leur port
et leur démarche , les Clélie et les Comelie ; ou
croirait voir des statues antiques de Junon ou de
Pallas descendues de leur piédestal , et se pro
menant autour de leurs temples. D'une autre part,
on retrouve chez les Romains , ce ton des chairs ,
que les peintres appellent couleur historique et
qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il semble na
turel que des hommes dont les aïeux ont joué un
si grand rôle sur la terre , aient servi de modèle
ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour
représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome, ce
sont les troupeaux de chèvres et sur-tout ces atte
lages de grands boeufs aux cornes énormes que
l'on trouve couchés aux pieds des obélisques
Egyptiens , parmi les débris du Forum , et sous
les arcs où ils passaient autrefois, pour conduire le
triomphateur romain à ce capitole , que Ciceron
appelle le conseil public de l'univers:
Romanos adtempla Deûm duxere triumphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités ,
se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de
toutes parts , comme si l'on était auprès des fon
taines de Blandusie ou d'Egérie. Du haut des col
lines qui sont renfermées dans l'enceinte de Rome ,
ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez
la campagne en perspective ; ce qui mêle la ville
et les champs d'une manière tout - à - fait pit
toresque. En hiver les toits des maisons sont
couverts d'herbe , à-peu-près comme les vieux
toits de chaume de nos paysans. Ces diverses cir
constances contribuent à donner à Rome je ne sais
VENTOSE AN XII. 4g3
quoi de rustique , qui vous rappelle que ses pre
miers dictateurs conduisaient la charrue , qu'elle
dut l'empire du monde à des laboureurs , et que
le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'en
seigner l'art d'Hésiode aux enfans de Romulus :
Ascrceumque cano romana per oppida carmcn.
Quant au Tibre qui baigne cette grande cité , et
qui en partage la gloire , sa destinée est tout-à-fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il
n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux, on
n'en parle jamais , on ne boit point ses eaux , les
femmes ne s'en servent pas pOur laver ; il se dérobe
furtivement entre de méchantes maisons qui le
cachent , et court se précipiter dans la mer , hon
teux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire
quelque chose de ces ruines dont vous m'avez tant
recommandé de ( vous parler , et qui font une si
grande partie des dehors de Rome ; je les ai toutes
vues en détail , soit à Rome , soit à Naples , excepté
pourtant les temples de Pcestum , que je n'ai pas
eu le temps de visiter. Vous sentez qu'elles doivent
prendre différens caractères , selon les souvenirs qui
s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier,
j'étais allé m'asseoir au Colisée , sur la marche d'un
des autels consacrés aux douleurs de la Passion.
Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or
par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des
peuples; de fortes ombres sortaient en même temps
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou
tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du
haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre
les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du
palais des Césars . avec un palmier qui semble être
placé tout exprés sur ces débris pour les peintres
et les poètes. Au lieu des cris de joieque desspec594
MERCURE DE FRANCE,
tateurs féroces poussaient jadis dans cet amphi
théâtre, en voyant déchirer des chrétiens par de»
lions et des panthères, on n'entendait que les
aboiemens des chiens de l'hermite qui garde ces
ruines. Mais au moment où le soleil descendit sousl'horizon,
ia cloche du dôme de Saint- Pierre
retentit sous les portiques du Colisée. Cette
correspondance établie par des sons religieux, entre
les deux plus grands monumens de Rome païenne
et de Rome chrétienne , me causa une vive émotion ;
je songeai que ce grand édifice moderne tom
berait à son tour comme l'édifice antiqae ".* nue
les monumens se succèdent comme les homm*. ., qui
les ont élevés ; je me rappelai que ces menu
Juifs qui , dans leurs premières captivités , travail
lèrent aux-édifices de l'Egypte et de Babylone ,
avaient aussi dans leur dernière dispersion , bâti
cette énorme enceinte ; que le monument sous les
voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne .
était l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans
les prophéties pour la destruction finale de Jéru
salem. Sont-ce là , mon cher ami , d'assez hauts
sujets de méditations fournis par une seule ruine ,
et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se
reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier , o, janvier , au Colisée , pour
le voir dans une autre saison , et sous un autre as
pect : j'ai été étonné en arrivant, de ne point en
tendre l'aboiement des chiens qui se montraient
ordinairement dans les corridors supérieurs de
l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées.
J'ai frappé à la porte de l'hermitage prati
qué dans le ceintre d'une loge ; on ne m'a point
répondu ; l'hermite est mort. L'inclémence de la
saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs ré
cens et douloureux, ont redoublé pour moi la
tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru v«ir
VENTOSE AN XII. 4g5
les ruines d'un édifice, que j'avais admiré quelques
jours auparavant dans toute son intégrité et toute
sa Fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que
nous sommes avertis à chaque pas de notre néant.
L'homme cherche au-dehors des raisons pour s'en
convaincre ; il va méditer sur les restes des monumens
des empires ; et il ne songe pas qu'il est
lui-même une ruine encore plus chancelante , et
qu"il sera tombé avant ces débris ! Ce qui achève de
rendre notre vie le songe d'une ombre (i), c'est
que nous ne pouvons pas même espérer de vivre
long-temps dans le souvenir de nos amis \ puisque
leur coeur où s'est gravée notre image est, comme
l'objet dont il retient les traits , une argile sujette
à se dissoudre. On m'a montré à Portici, un mor
ceau dé cendre du Vésuve, qui tombe en poudre
sans le toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque
jour plus effacée , du sein et du bras d'une jeune
femme ensevelie sous les ruines de Pompéïa : c'est
une image assez juste ( bien qu'elle ne soit pas
encore assez vaine ) de la trace que notre mé
moire laisse dans le coeur des hommes , qui n'est
que cendre et poussière (2).
Avant de partir pour Naples , j'étais allé passer
quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les
ruines des environs , et sur-tout celles de la Villa
Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma
course, je me réfugiai dans les salles des Thermes
voisins du Pécile (3) , sous un figuier qui avait
renversé le pan d'un mur en s'élevant. Dans un
petit salon octogone , ouvert devant moi , une
vigne vierge avait percé la voûte de l'édifice , et
son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le
long du mur comme un serpent. Tout autour de
(1) Pind.
( 2 ) Job.
( 5 ) Monuinens de la Villa,
496 MERCURE DE FRANCE
moî, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient
des points de vue sur la campagne romaine. Des
buissons de sureau remplissaient les salles désertes
où venaient se réfugier quelques merles solitaires.
Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de
feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée
se dessinait comme un travail en mosaïque sur
la blancheur des marbres. Çà et là de haute
cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces
f)alais de la mort ; l'acanthe sauvage rampait à
eurs pieds, sur des débris, comme si la nature
s'était plû à reproduire sur ces chefs-d'oeuvre
mutilés de l'architecture , l'ornement de leur beauté
passée. Les salles diverses et les sommités des
ruines ressemblaient à des corbeilles et à des
bouquets de verdure; le vent en agitait les guir
landes humides, et toutes les plantes s'inclinaient
sous la pluie du ciel.
Pendant que je contemplais ce tableau pitto
resque et sauvage , mille idées confuses se pres
saient dans mon esprit : tantôt j'admirais, tantôt
je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais
aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire
du monde, qui avait voulu rassembler une image
de son empire dans son jardin. Je me rappelais
les événemens qui avaient renversé cette Villa
superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux
omemens par le successeur d'Adrien, les Barbares
y passer comme un tourbillon , s'y cantonner
quelquefois , et , pour se défendre dans ces mêmes
monumens qu'ils avaient à moitié détruits , cou
ronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique:
enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civili
sation dans ces lieux , plantaient la vigne et con
duisaient la charrue dans le temple des Stoïciens
et les salles de l'Académie (i). Bientôt le siècle
( i ) Monumens de ta Villa.
des
VENTOSE
des arts renaissait, et de ne
achevaient de bouleverser ce qu?
ruines de ces paiais , pour y trouve
d'oeuvre des arts. A ces diverses per1
une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent
fois écrit sur la vanité des choses humaines. Ii y a
même double vanité dans les monumensde la Villa
Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que
des imitations d'autres monumens répandus dans
les provinces de l'empire romain: le véritable
temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable
Académie à Athènes , n'existent plus ; vous ne
voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines
de ruines.
Il faudrait maintenant , mon cher ami , vous
décrire le temple de la Sibylle à Tivoli, et le char
mant temple de Vesta suspendu sur la cascade ;
mais le temps me manque. .le regrette encore de ne
pouvoir vous peindre cette charmante cascade célé
brée par Horace ; j'étais là dans vos domaines, vous
l'héritier de l'Açs*»* des Grecs ou du simplex munditiis(
i) du chantre de VArtpoéiique ;mais]el'ai vue
dans unesaison assez triste, et je n'étais pasmoi-môme
fort gai. Je vous dirai plus , j'ai été importuné du
bruit des eaux, dece bruit quim'a tant defoischarmé
dans les forêts américaines. Je me ra ppelle encore avec
quelles délices, la nuit, au milieu du désert, lorsque
mon bûcher était à demi éteint , que mon guide
dormait, que mes chevaux paissaient à quelque
distance ; je me rappelle , dis- je, avec quelles dé
lices j'écoutais la mélodie des eaux et des vents
dans la profondeur des bois. Ces murmures tantôt
plus forts, tantôt plus faibles , croissant et décrois
sant à chaque instant me faisaient tressaillir , et
chaque arbre était pour moi une espèce de lyre
( i ) « Elégante simplicité. » Hor.
498 MERCURE DE FRANCE,
harmonieuse , dont les vents tiraient d'ineffables
accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beau
coup moins sensible à ces charmes de la nature ,
et je doute que îa cataracte même de Niagara me
causât la même admiration qu'autrefois. Quand on
est très-jeune , la nature muette parle beaucoup ,
parce qu'il y a surabondance dans le coeur de
l'homme ; tout son avenir est devant lui ( si mon
Aristarque veut me passer cette expression ) ; il
espère reporter ses sensations au monde , et il se
nourrit de mille chimères ; mais dans un âge plus
avancé , lorsque la perspective que nous avions
devant nous passe derrière , que nous sommes dé
trompés sur une foule d'illusions , alors la nature
seule devient plus froide et moins parlante ,
les jardins parlent peu (i). Il faut pour qu'elle
nous intéresse encore , qu'il s'y attache des souve
nirs de la société , parce que nous nous suffisons
moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse ,
et nous avons besoin de ces conversations qui se
font le soir à voix basse entre des amis (2).
Je n'ai pas quitté Tivoli , sans visiter la maison
du poète que je viens de citer : elle était en face
de la Villa de Mécène. C'était là qu'il otfrait Jloribus
et vino genium memorem brevis oevi (3).
L'hermitage ne pouvait pas être grand , car il est
situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent
qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu, et quetout
y était commode quoique petit. Du verger
qui était au-devant de la maison , l'oeil embrassait
un pays immense : vraie retraite du poète à qui
\
( 1 ) La fontaine.
( 2 ) Horace.
( 5 ) « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle
» la brièveté de la vie. »
VENTOSE AN Xïî. 49g
f>eu suffit, et qui jouit de tout ce qui n'est pas à
ui, spatio brevi spém longam reseces (i). Après
tout il est fort aisé d'être philosophe comme
Horace ; il avait une maison à Rome, deux Villa
à la campagne , lune à Utique , l'autre à Tivoli.
Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus
avec ses amis, son buffet était couvert d'argenterie ,
il disait familièrement au premier ministre du
Mailre du monde : « Je ne sens point les besoins
de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de
plus , Mécène , tu ne me le refuserais pas. » Avec
cela on pfcut chanter Lalagé, se couronner de lys
qui vivent peu , parler de la mort en buvant le
Falernc , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, Tite-'
Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en
cela le sort de Louis XIV : notre grand prince
survécut un peu à son siècle, et se coucha le der
nier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne
restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir
3ue la maison de Catulle est placée à Tivoli , auessus
de la maison d'Horace , et qu'elle sert main
tenant de demeure à quelques religieux chrétiens ;
mais vous trouvère* peut - être assez remarquable
que l'Arioste soit venu composer ses fables co
miques (2) au même lieu où Horace s'est joué de
toutes les choses de la vie. On se démande
avec surprise, comment il se fait que le chantre
de Roland, retiré chez le cardinal d'Est à Tivoli »
ait consacré ses divines folies à la France , et à la
France demi-barbare, tandisqu'il avait sous lesyeux
les sévères monumens et les graves sou veni rs d upeuple
(1) « Renferme dans un espace étroit tes longues espé»
m rances. » Horï ■■ ": ' '
( 2 ) Boileau.
lia
5oo MERCURE DE FRANCE,
Je plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au
reste, la Villa d'Est est la seule Villa moderne qui
m'ait intéressé , au milieu des débris des Villa de
tant d'Empereurs et de Consulaires. Cette illustre
maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun,
d'avoir été chantée par les deux plus grands poètes
de son temps et les deux plus beaux génies de
l'Italie moderne.
Piacciavi , generose Ercolea proie ,
Ornamento , e splendor del secol nostro
Ippolùo , etc.
C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend
grâce à la maison puissante dont il recueille les
faveurs, et dont il fait lui-même les délices. Le
Tasse , plus touchant , fait entendre dans son in
vocation , les accens de la reconnaissance d'un
grand homme infortuné :
Tu rnagnanimo Alfonso , il quai riiogli , etc.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de
s'en servir pour protéger les talens exilés , et re
cueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte
d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un sou
venir qui ne le cède pas en charme, à celui d'Ho
race et de Mécène. Mais que sont devenus les
protecteurs et les protégés? au moment même où.
j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre , sa Villa
tombe en ruines , comme celle du ministre d'Au
guste ; c'est l'histoire de toutes les choses et de tous
les hommes :
Linquenda Tellus, et domus et placens
Uxor (\).
Je passai presque tout un jour à cette superbe
Villa. Je ne pouvais me lasser d'admirer la vaste
perspective dont on jouit du haut de ses terrasses :
au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs
( i ) « Il faudra quitter la terre , une maison , une
» épouse chérie. » Hor.
VENTOSE AN XII. 5oi
1 platanes et leurs cyprès; après les jardins viennent
les restes de la maison de Mécène placée au bord
de l'Anio (i) ; de l'autre côté de la rivière, sur
le coteau en face , règne un bois de vieux oli
viers , où l'on trouve les débris de la Villa de
Varus (2); un peu plus loin à gauche dans la
plaine , s'élèvent les trois monts Monticelli , san
Francesco et sant Angelo, et entre les sommets de
ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain
et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'ex
trémité des campagnes romaines , en décrivant un
cercle par le couchant et le midi, on découvre les
hauteurs de Monte - Fiascone , Rome , Civita-
Vecchia, Ostie , la mer, Frascati , surmonté des
pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli
vers le levant , la circonférence entière de cette
immense perspective se termine au mont Ripoli
autrefois occupé par les maisons de Brutus et
d'Atticus, et au pied duquel se trouve la Villa
Adriana avec toutes ses ruines.
On peut découvrir au milieu de ce tableau, le
cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , et
3ue l'oeil suit jusqu'au pont où s'élève le mausolée
e la famille Plotia , bâti en ibrme de tour. Le
grand chemin de Rome se déroule aussi dans
la campagne : c'était l'ancienne voie Tiburtine
autrefois bordée de sépulcres , et le long de la
quelle des meules de foin , élevées en pyramides ,
imitent encore des tombeaux.
Il serait difficile de trouver dans le reste du
monde, une vue plus étonnante et plus propre à
faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle
pas de Rome , dont on aperçoit les dômes et
( 1 ) Aujourd'hui le Teverone.
( 2 ) Le Varus qui fut massacré avec les légions en
Germanie. Voyez, l'admirable morceau de Tacite.
I i 3
5o3 MERCURE DE FRANCE,
qui seule dit tout ; je parle seulement des
lieux et des monumens renfermés dans cette vaste
élendue. Voilà la maison où Mécène rassasié des
biens de la terre mourut d'une maladie de lan
gueur ; Varus quitta ce beau coteau pour aller
verser son sang dans les marais de la Germanie ;
Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites en
chantées pour bouleverser leur pairie ; sous ces
haut pms de Frascati , Cicéron dictait ses Tusculanes;
Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied
de cette colline, et transporta dans ces lieux les
noms , les charmes et les souvenirs du vallon de
Tempe. Vers cette source de la Tolfàtare , la reine
captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscu
rité , et sa ville d'un moment disparut dans le dé
sert ; c'est ici que le roi Latinus consulta le dieu
laune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Her
cule avait son temple , et que la sibylle Tiburtine
dictaitsesoracles; cesont-là les montagnes des vieux
Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de
Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté
par tous les poètes ; rians coteaux de ïibur et de
Lucrétile dont le seul génie français a pu retracer
les grâces , et qui attendaient le pinceau de
Poussin et de Claude Lorrain.
Je descendis de la Villa d'Est vers les trois
heures après midi , je passai le Teverone sur le
pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte
Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers ,
dontjeviensdevousparler, j'aperçus une petite cha
pelle blanche, dédiée à la Madone Quinlilanea , et
bâtie sur les ruines de la Villa de Varus. C'était
un dimanche, la porte de cette chapelle était
ouverte , j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés
en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un
grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une
, Rtnpe suspendue à la voûte. Un seul homme ,
VENTOSE AN XII. 5o3
qui avait l'air très- malheureux, «hait prosterné
auprès d'un banc; il priait avec tant de ferveur.
3u'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit
e mes pas. Je sentis ce que j'ai m ille^ois éprouvé
en entrant dans une église, c'est-à-dire ,uïi certain
apaisement des troubles du coeur \ pour parler
comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel
dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque
distance de cet homme, et, inspiré par le lieu , je
nepus m'em pêcher de prononcer cetteprière : « Dieu
» du voyageur , qui avez voulu que le pèlerin vous
» adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines
» du palais" d'un grand de la terre; mère de dou-
» leur, qui avez établi votre culte de miséri-
» corde dans l'héritage de ce romain malheureux,
» mort loin de son pays , dans les torêts de la
» Germanie : nous ne sommes ici que deux fidèles
» prosternés au pied de votre autel solitaire. Accor-
>> dez à cet inconnu , qui semble si profondément
» humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous
» demande ; faites que les prières de cet homme
» servent à leur tour à guérir mes infirmités , afin
» que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à
» l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
» dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus
» se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrou-
» vant au pied de votre trône , de se devoir
» mutuellement une partie de leur bonheur, par
» les miracles de la charité ! »
Quand je viens à regarder , mon cher ami ,
toutes les feuilles éparses sur mon bureau , je suis
épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à
vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai
rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais
dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous
ai-je pas parlé de Tusculum , de ce Cicéron qui ,
selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple
5o4 MERCURE DE FRANCE,
» romain aitjCu égal à son empire. « llludingcniurn
» quod solùm populus romanus par impéiio suo
» habuit.nJSlon voyage à Naples , ma descente dans
le cratère du Vésuve (i), mes courses à Pompéia, à
Capoue ,' a* Caserte , à la Tolfatare , au lac d'Averne
, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous
intéresser, etc. Baïes , où se sont passées tant de
scènes mémorables, mériterait seul un volume. Il
me semble que je vois encore la tour de JBola , où
était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit
ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils :
« Ventrem feri (2). » L'ile de Nisida, qui servit
de retraite à Brutus, après le meurtre de César,
le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces
palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vau
draient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu.
Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles
fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de
là qu'il écrivait à Auguste ces paroles modestes
( 1 ) Il n'y a que de la fatigue et aucun danger à descen
dre dans la cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption , et dans ce cas-là même ,
si l'on n'étoit pas emporté par l'explosion de la matière ,
l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la
lave-: comme elle coule avec une extrême lenteur, sa sur
face se refroidit assez, vite pour qu'on puissey passer rapi
dement. Jesuisdescendu jusques dans un des trois petits cra
tères , formés daDS le milieu du grand cratère , par la dernière
-éruption , qui eut lieu en 1 797. Les fumées , du côté de la
torre de V Annunziala , étoient assez fortes ; je fis plusieurs
tentatives inutiles , pour parvenir à une lueur que l'on
voyait sur le flanc opposé , du côté de Caserte : dans
quelques endroits , la cendre étoit brûlante à deux pouces
de profondeur sous sa surface.
(2) Tacite.
VENTOSE AN XII. 5o5
( elles sont , je crois , les seules lignes de prose
que nous connaissions de ce grand homme) :
Ego verà fréquentes a te literas accipio... De slEnca
quidem meo , si me hercule jam dignum aurlbus haberem
tuis , libenter mitterem ; sed tanta inchoala res est,
ut poene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar ;
cum proesertim , ut scis , alia quoque studio, ad id opus
multoquc potiora impcrtiar (i).
Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain
est un de ceux qui a le plus satisfait mon coeur, bien
que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait d i t
que son mausolée existait encore , et qu'on y Usait
même le mot patria, seul reste de cette inscription
qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie ,
tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria,
l'ancienne Literne ; je n'ai point trouvé le tom
beau , mais j'ai erré sur les ruines de la maison que
le plus grand et le plus aimable des hommes habi
tait dans son exil : il me semblait voir le vain
queur d'Annibalse promener au bord de la mer
sur la côte opposée à celle de Carthage,et se conso
lant de l'injustice de Rome , par les charmes de
l'amitié et Je souvenir de ses vertus (2).
(1) Ce fragment se trouve dans Macrobe , mais je ne
puis indiquer le livre : je crois pourtant que c'est le
premier.
(2) Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau exis
tait j mais j'avais lu les circonstances que je rapporte ici ,
dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant , les raisons
suivantes me font douter un peu de la vérité des faits :
i°. Il me paraît que Scipion , malgré les justes raisons
de plainte qu'il avait contre Rome , aimait cependant
trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât celte ins
cription sur son tombeau : cela semble contraire à tout
ce que nous connaissons du génie des anciens.
20. L'inscription rapportée est conçue presque littérale
ment dans les termes de l'imprécation que Tite-Live fait
5o6 MERCURE DE FRANCE,
Quant aux Romains modernes, mon cher ami,
Duclos me semble avoir de l'humeur , lorsqu'il les
prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce paslà
la source de l'erreur?
3°. Plutarque raconte que l'on trouva près de Gaïette ,
une urne de bronze dans un tombeau de marbre , où les
cendres de Scipion devaient avoir été renfermées , et qui
portait une inscription très-différente de celle dont il
s'agit ici.
4*. L'ancienne Literne ayant pris le nom de Palrîa ,
cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria ,
resté seul de toute l'inscription du tombeau. Ne serait-ce
pas, en effet, un hasard fort singulier que 1« lieu se nom
mât Patria , et que le mot patria se trouvât aussi sur le
monument de Scipion? à moins que l'on ne suppose que
l'un a pris son nom de l'autre.
Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne con
nais pas , aient parlé de cette inscription de manière à ne
laisser aucun doute : ilyamême unephrase dans Plutarque,
qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme
du plus grand mérite , et qui m'est d'autant plus cher qu'il
est fort malheureux, a fait , presqu'en même temps que moi ,
le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble
de ce lieu célèbre ; mais je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait
dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui tran
cherait la difficulté ) , ou s'il m'a seulement raconté la tra
dition populaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le mo
nument, et je n'ai vu que les ruines de la Villa , qui sont
très-peu de chose.
Plutarque parle de l'opinion de ceux qui voulaient que
le tombeau de Scipion fût auprès de Rome. Mais ils con
fondaient évidemment le tombeau des Scipion et le tom
beau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à
Literne , qu'il était surmonté d'une statue qui fut abattue
par une tempête , et qu'il avait vu lui-même cette
VENTOSE AN XII. 5o7
appelle les Italiens de Rome. Je crois qu'il y a
encore chez eux le fond diune nation peu com
mune. On peut découvrir . aisément parmi ce
peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du
courage, de la patience, du génie, des traces pro
fondes de ses anciennes moeurs , je ne sais quel
air de souverain, et quels noblesusages qui sentent
encore la royauté. Avant de condamner cette opi
nion, qui peut vous paraître bizarre, il faudrait
entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de
vous les rapporter.
Que de choses me resteraient à vous dire sur
la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai
vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie,
et devineriez -vous dans quelle circonstance ? je
l'ai vu mettre dans sa bière. On me dit qu'il n'é
tait presque pas changé. Sa physionomie me pa
rut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute
une nouvelle sévérité ; son cercueil étant un peu
Irop court , on lui inclina la tête surla poitrine, ce qui
lui fit faire un mouvement formidable. Jetiensdela
bonté d'une personne qui lui fut bien chère , et de
la politesse d'un ami du comte Alfieri à Florence ,
les notes les plus curieuses sur les ouvrages pos
thumes , les opinions et la vie de cet homme
célèbre.La plupart des papiers publics, en France,
ne vous ont donné sur tout cela que des renseignemens
tronqués et incertains. En attendant que je
puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie
statue. On savait d'ailleurs par Senèque , Ciceron et Pline ,
que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipion avait
•existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert
sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée
du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des
Scipion trouyés dans le monument , celui de l'Africain
manque,
5o8 MERCURE DE FRANCE,
l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même
temps que la sienne, pour sa noble amie :
HIC. SITA. EST
Al.... E. . . . St....
ALT. ... C O M
Génère, forma, moribus.
Incomparabili. animi. candore.
Proeclarissima.
. A. Viclorio. Alferio.
Juxta. c/iiem. sarcophago. uno (i).
Tumulata. est.
Annorum. 26. spatio.
Vitra, res. omnes. dilecta.
Et. quasi, mortale. nnmen.
Ab ipso, constanter. habita.
Et. observata.
Vixit annos.... menses.... dies....
Ha nnonioe. Montibus. nata.
Obiit. . . die. . . mensis. . .
Anno Domini. M. D. CCC. . (2).
La simplicité de cette épitaphe, et sur-tout la
( 1 ) Sic inscribendum , me , ut opinor et opto , proemoriente •
sed , aliter jubente Dea , aliter inscribendum ■
Qui. juxta. eam. sarcophago. uno >
Conduits, erit. quamprimùin.
(2) « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d' Al. , illustre par ses
» aïeux, célèbre far les grâces de sa personne , par les agrémens
» de son esprit , et par la candeur imcomparable de son ame.
» Inhumée près de Victor Alfieri , dans un même tombeau (*) ; il
» la préféra, pendant vingt-six ans , à toutes les choses de la terre.
» Mortelle, ellefut constamment suivie et honorée par lui, c»mme
» si elle eût été une Divinité.
a Née à Hlons ; elle vécut et moitrut le »
(*) Ainsi j'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais
i'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement , il faudra autrement écrire :
« Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveU
» près d'e lie dans un même tombeau. »
VENTOSE AN XII. 5o9
note qui l'accompagne , me semblent extrême
ment touchantes.
Pour cette fois, j'ai fini; je vous envoie ce
monceau de ruines, faites-en tout ce qu'il vous
plaira. Dans la description des divers objets dont
je vous ai parlé , je crois n'avoir omis aucune cir
constance remarquable , si ce n'est que le Tibre
est toujours le Jlams Tiberinus de Virgile. On
prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux
pluies qui tombent dans les montagnes dont il
descend. Souvent, par le temps le plus serein, en
regardant couler ses flots décolorés , je me suis re
présenté une vie commencée au milieu des orages ;
le reste de son cours passe en vain sous un ciel
pur; le fleuve demeure teint des eaux de la
tempête , qui l'ont troublé dans sa source.
Chateaubriand.
devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprou
ver. Les détails qu'elle renferme intéresseront tous
les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur
du Génie du Christianisme , enrichie d'autres
souvenirs et d'autres images (i).
Home, le 10 janvier 1804.
A M. de F.
J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je
vous porte un fruit de mon voyage , sur lequel
vous avez des droits : quelques feuilles du laurier
du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope . »
Il y a long-temps que j'aurais dû vous parler de
cette terre classique, faite pour intéresser un génie
comme le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont
empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome
sans vous dire au moins quelques mots de cette
ville fameuse. Nous étions convenus que je vous
écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je
penserais de l'Italie , comme je vous marquais
autrefois l'impression que faisaient sur mon coeur
les solitudes du Nouveau - Monde. Sans autre
préambule, je vais donc essayer de vous donner
une idée générale des dehors de Rome , c'est-àdire,
de ses campagnes et de ses ruines.
Vous avez lu , mon cher ami , tout ce qu'on
(i) M. de Chateaubriand à qni l'on a communiqué les
épreuves de sa lettre , a bien voulu y ajouter quelques
notes. ( Note de l'éditeur. )
H h 3
486 MERCURE DE FRANCE,
a écrit sur ce sujet; mais je ne sais pas si les
voyageurs vous ont donné une idée bien juste du
tableau que présente la campagne de Rome.
Figurez - vous quelque chose de la désolation
de Tyr et de Babylone, dont parle l'Ecriture;
un silence et une solitude aussi vastes que le
bruit et le tumulte des hommes qui se pres
saient jadis sur ce sol. On croit y entendre reten
tir celte malédiction du prophète : Venient tibi
duo hoec subitb indienne, sterilitas ewiduitas(i).
Vous apercevez çà et là quelques bouts de
voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus
personne ; quelques traces desséchées des torrens
de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne
sont que le lit désert d'une onde orageuse qui
s'est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez
partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux,
3ui semblent être les forêts et les plantes indigènes
une terre composée de la poussière des morts
et des débris des empires. Souvent , dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons;
je m'en approchais, et ce n'était que des herbes
flétries qui avaient trompé mon oeil : quelquefois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces
d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de
laboureurs, point çle mouvemens champêtres,
point de mugissemens vde troupeaux , point de
villages, Un petit nomhre de fermes délabrées
se montrent sur la nudité des champs: les fenêtres
et les portes en Sont fermées ; il n'en sort ni fumée ,
ni bruit, ni habitans ; une espèce de sauvage,
presque nu , pâle et miné par la fièvre , garde
■ Il I. III II .11 . ■■■»--■■■ ■«^■^1— I II II' ' —^—»—-M^i—^^
( i ) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul
» jour f stérilité et veuvage. » Isaïc,
VENTOSE AN XII. 487
seulement ces tristes chaumières , comme ces
spectres qui, dans nos histoires gothiques, défen
dent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin ,
l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux
maîtres du monde dans leur terre natale , et que
vous voyez ces champs, tels que les a laissés le soc
de Cincinnafus , ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte , que do
mine et qu'attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron (1) ,
que s'élève la grande ombre «le la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre , elle semble dans .
son orgueil avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reinç^
tombée du trône, elle a noblement caché ses mal^ \
heurs dans la solitude.
11 me serait impossible de vous peindre ce
qu'on éprouve , lorsque Rome vous apparaît
tout-à-coup au milieu de ses royaumes vuides ,
inania régna ,• et qu'elle a l'air de se lever
Ç>ur vous de la tombe où elle était couchée,
àchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement
qu'éprouvaient les prophètes , lorsque Dieu
leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle
il avait attaché les destinées de son peuple ; quasi
aspectus splendoris (2.). La multitude des souvenirs,
l'abondance des senti mens vous oppressent , et
votre ame est bouleversée à l'aspect de cette Rome
qui a recueilli deux fois la succession du monde ,
comme héritière de Saturne et de Jacob (3).
( i ) Le véritable tombeau de Néron était à la porte
du Peuple , dans l'endroit même où l'on a bâti depuis
l'église de Santa Maria del Popolo.
(2) « C'était comme une vision de splendeur, n Ezecli.
(3) Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome , telle
qu'elle était il y a envison deux cents ans :
« Nous avions loin ; sur notre main gauche , l'Apec-
; s . -,
Hh4
4&8 MERCURE DE FRANCE,
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'a
près cette description , qu'il n'y a rien de plus af
freux que les campagnes romaines ? vous vous
tromperiez beaucoup , elles ont une inconcevable
grandeur ; on est toujours prêt , en les regardant ,
à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturniateUus,
Magna ■virûm (i) /
Si vous les voyez en économiste , elles vous dé
soleront sans doute; mais si vous les contemplez
en artiste, en poète, et même en philosophe, vous
ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement.
L'aspect d'un champ de bled ou d'un coteau de
vigne ne donnerait pas à votre ame d'aussi fortes
émotions , que la vue de cette terre dont la cul
ture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est ,
pour ainsi dire, demeurée antique comme les ruines
qui la «ouvrent.
Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon
romain , comme la douce inclinaison des plans ,
et les contours suaves et fuyans des montagnes qui
le terminent. Souvent les vallées y prennent la
forme d'une arène, d'un cirque , d'un hippo
drome ; les coteaux y sont taillés en terrasses ,
comme si la main puissante des Romains avait re
mué toute cette terre. Une vapeur particulière , ré
pandue dans ies lointains , arrondit les objets et
fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop
dur ou de trop heurté dans leurs formes. Les
n nin , le prospect du pays mal plaisant , bossé , plein
j> de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle
» conduite de gens de guerre en ordonnance: le terroir nu
» sans arbres , une bonne partie stérile , le pavs fort ou-
» vert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et
j> quasi tout de cette sorte , fort peu peuplé de maisons, n
(i) « Salut, terre féconde ; terre de Saturne, mère
A des grands hommes, »
VENTOSE AN XII. 489
ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a
pas de masses si obscures dans les rochers et les
feuillages, où il ne s'insinue toujours un peu de
lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse,
marie la terre , le ciel , les eaux : toutes les sur
faces , au moyen d'une gradation insensible de
couleurs , s'unissent par leurs extrémités , sans
qu'on puisse déterminer le point où une nuance
finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute
admiré dans les paysages de Claude Lorrain, cette
lumière qui semble idéale et plus belle que na
ture ? eh bien , c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la Villa
Borghese , le soleil se coucher sur les cyprès du
mont Marins et sur les pins de la f'illa Pamphili ,
Çlantés par le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le
'ibre à Ponte Mole , pour jouir de cette grande
scène de la fin du jour. Les sommets des mon
tagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli
et d'or pâle , tandis que leur base et leurs
flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte
violette ou purpurine. Quelquefois de beaux
nuages comme des chars légers , portés sur le
vent du soir avec une grâce inimitable , font com
prendre l'apparition des habitans de l'Olympe
sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique
Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute
la pourpre de ses Consuls et de ses Césars , sous les
derniers pas du dieu du jour. Cette riche décora
tion ne disparaît pas aussi vite que dans nos cli
mats : lorsque vous croyez que les teintes vont
s'effacer , elle se ranime tout-à-coup sur quelqu'autre
point de l'horizon ; un crépuscule semble
succéder à un crépuscule , et la magie du couchant
se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des
campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoli
ques ; les bergers n'y sont plus : Dulcia linauimus
490 MERCURE DE FRANCE,
arva ; mais on voit encore les grandes victimes du
Clytumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de
cavales demi sauvages , descendre seuls au bord
du Tibre et venir s'abreuver dans ses eaux. Vous
vous croiriez transporté autemps des vieux Sabirrs
ouausiècledel'arcadien Evandre, no)i**nf komv (i)
alors que le Tibre s'appeloit encore Albula (2) ,
et que le pieux Enée remonta ses oncles inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples
sont peut-être plus éblouissans que ceux de Rome :
lorsque le soleil enflammé ou que la lune large et
rougie, se lève au-dessus du Vésuve , comme un
globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec
ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de
l'Apouille, l'île deCaprée, la côte du Pausilipe ,
Baïe , Misène , Cumes , 1'A.verne , les Champs-
Elysées et toute cette terre Virgiiienne, présentent
un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le
grandiose de la campagne romaine. Du moins estil
certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron , se
croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait
à ses amis : Urbem , mi Rufi , cote et in istâ luce
vive (3). Cet attrait de la belle Ausonie , est encore
le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs
qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer seule
ment quelques jours , y sont demeurés toute leur
vie. Il fallut que le Poussin vint mourir sur cette
terre des beaux paysages; et au moment même
( 1 ) « Pasteurs des peuples. » Hotner.
(2) fïrf.Tit. Liv.
(3) « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus,
» c'est a cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est
dans le premier ou dans le second livre des Epistres Fa
milières. Comme j'ai cité partout de mémoire , on vou
dra bien me pardonner, s'il se trouve quelqu'inexactitude
dans les citations.
VENTOSE AN XII. 49t
où je vous écris , j'ai le bonheur d'y connaître
M. d'Agincourt, quiy vit seul depuis 25 ans, et qui
promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de
l'antiquité et des beaux arts, ou quiconque n'a
plus de liens dans la vie , doit venir demeurer à
Rome. Là il trouvera pour société une terre qui
nourrira ses réflexions et qui occupera son coeur,
des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera,
et la poussière que le vent élèvera sous ses pas
renfermera quelque grandeur humaine. S'il est
malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il
aima , à tant de cerltlres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au
tombeau d'un ami vertueux, dunharmant mausolée
de Cecilia Metella , au modeste cercueil d'une
femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes
chéris se plaisent à errer autour de ces monumens
avec l'ombre d'un Cicéron , pleurant en
core sa chère Tullie , ou d'une Âgrippine en
core occupée de l'urne de Germanicus. S'il est
chrétien , ah! comment pourrait-il alors s'arracher
de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette
terre qui a vu naître un second empire plus saint
dans son berceau , plus grand dans sa puissance
que celui qui l'a précédé; de cette terre enfin où
les amis que nous avons perdus, dormant avec les
saints dans les catacombes, sous l'oeil du Père des
fidèles , paraissent devoir se réveiller les premiers
dans leur poussière , et semblent plus voisins des
cieux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, ressemble
aujourd'hui à la plupart des villes européennes ,
toutefois elle conserve encore un caractère par
ticulier : aucune autre cité ne présente un pareil
mélange d'architecture et de ruines, depuis le sa-»
4g2 MERCUREDEFRANCE,
blime Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles
gothiques de Bélisaire , depuis les monumens ap
portés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par
Michel-Ange. La beauté de ses femmes , est un
autre trait distinctif: elles rappellent par leur port
et leur démarche , les Clélie et les Comelie ; ou
croirait voir des statues antiques de Junon ou de
Pallas descendues de leur piédestal , et se pro
menant autour de leurs temples. D'une autre part,
on retrouve chez les Romains , ce ton des chairs ,
que les peintres appellent couleur historique et
qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il semble na
turel que des hommes dont les aïeux ont joué un
si grand rôle sur la terre , aient servi de modèle
ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour
représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome, ce
sont les troupeaux de chèvres et sur-tout ces atte
lages de grands boeufs aux cornes énormes que
l'on trouve couchés aux pieds des obélisques
Egyptiens , parmi les débris du Forum , et sous
les arcs où ils passaient autrefois, pour conduire le
triomphateur romain à ce capitole , que Ciceron
appelle le conseil public de l'univers:
Romanos adtempla Deûm duxere triumphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités ,
se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de
toutes parts , comme si l'on était auprès des fon
taines de Blandusie ou d'Egérie. Du haut des col
lines qui sont renfermées dans l'enceinte de Rome ,
ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez
la campagne en perspective ; ce qui mêle la ville
et les champs d'une manière tout - à - fait pit
toresque. En hiver les toits des maisons sont
couverts d'herbe , à-peu-près comme les vieux
toits de chaume de nos paysans. Ces diverses cir
constances contribuent à donner à Rome je ne sais
VENTOSE AN XII. 4g3
quoi de rustique , qui vous rappelle que ses pre
miers dictateurs conduisaient la charrue , qu'elle
dut l'empire du monde à des laboureurs , et que
le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'en
seigner l'art d'Hésiode aux enfans de Romulus :
Ascrceumque cano romana per oppida carmcn.
Quant au Tibre qui baigne cette grande cité , et
qui en partage la gloire , sa destinée est tout-à-fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il
n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux, on
n'en parle jamais , on ne boit point ses eaux , les
femmes ne s'en servent pas pOur laver ; il se dérobe
furtivement entre de méchantes maisons qui le
cachent , et court se précipiter dans la mer , hon
teux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire
quelque chose de ces ruines dont vous m'avez tant
recommandé de ( vous parler , et qui font une si
grande partie des dehors de Rome ; je les ai toutes
vues en détail , soit à Rome , soit à Naples , excepté
pourtant les temples de Pcestum , que je n'ai pas
eu le temps de visiter. Vous sentez qu'elles doivent
prendre différens caractères , selon les souvenirs qui
s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier,
j'étais allé m'asseoir au Colisée , sur la marche d'un
des autels consacrés aux douleurs de la Passion.
Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or
par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des
peuples; de fortes ombres sortaient en même temps
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou
tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du
haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre
les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du
palais des Césars . avec un palmier qui semble être
placé tout exprés sur ces débris pour les peintres
et les poètes. Au lieu des cris de joieque desspec594
MERCURE DE FRANCE,
tateurs féroces poussaient jadis dans cet amphi
théâtre, en voyant déchirer des chrétiens par de»
lions et des panthères, on n'entendait que les
aboiemens des chiens de l'hermite qui garde ces
ruines. Mais au moment où le soleil descendit sousl'horizon,
ia cloche du dôme de Saint- Pierre
retentit sous les portiques du Colisée. Cette
correspondance établie par des sons religieux, entre
les deux plus grands monumens de Rome païenne
et de Rome chrétienne , me causa une vive émotion ;
je songeai que ce grand édifice moderne tom
berait à son tour comme l'édifice antiqae ".* nue
les monumens se succèdent comme les homm*. ., qui
les ont élevés ; je me rappelai que ces menu
Juifs qui , dans leurs premières captivités , travail
lèrent aux-édifices de l'Egypte et de Babylone ,
avaient aussi dans leur dernière dispersion , bâti
cette énorme enceinte ; que le monument sous les
voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne .
était l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans
les prophéties pour la destruction finale de Jéru
salem. Sont-ce là , mon cher ami , d'assez hauts
sujets de méditations fournis par une seule ruine ,
et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se
reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier , o, janvier , au Colisée , pour
le voir dans une autre saison , et sous un autre as
pect : j'ai été étonné en arrivant, de ne point en
tendre l'aboiement des chiens qui se montraient
ordinairement dans les corridors supérieurs de
l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées.
J'ai frappé à la porte de l'hermitage prati
qué dans le ceintre d'une loge ; on ne m'a point
répondu ; l'hermite est mort. L'inclémence de la
saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs ré
cens et douloureux, ont redoublé pour moi la
tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru v«ir
VENTOSE AN XII. 4g5
les ruines d'un édifice, que j'avais admiré quelques
jours auparavant dans toute son intégrité et toute
sa Fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que
nous sommes avertis à chaque pas de notre néant.
L'homme cherche au-dehors des raisons pour s'en
convaincre ; il va méditer sur les restes des monumens
des empires ; et il ne songe pas qu'il est
lui-même une ruine encore plus chancelante , et
qu"il sera tombé avant ces débris ! Ce qui achève de
rendre notre vie le songe d'une ombre (i), c'est
que nous ne pouvons pas même espérer de vivre
long-temps dans le souvenir de nos amis \ puisque
leur coeur où s'est gravée notre image est, comme
l'objet dont il retient les traits , une argile sujette
à se dissoudre. On m'a montré à Portici, un mor
ceau dé cendre du Vésuve, qui tombe en poudre
sans le toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque
jour plus effacée , du sein et du bras d'une jeune
femme ensevelie sous les ruines de Pompéïa : c'est
une image assez juste ( bien qu'elle ne soit pas
encore assez vaine ) de la trace que notre mé
moire laisse dans le coeur des hommes , qui n'est
que cendre et poussière (2).
Avant de partir pour Naples , j'étais allé passer
quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les
ruines des environs , et sur-tout celles de la Villa
Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma
course, je me réfugiai dans les salles des Thermes
voisins du Pécile (3) , sous un figuier qui avait
renversé le pan d'un mur en s'élevant. Dans un
petit salon octogone , ouvert devant moi , une
vigne vierge avait percé la voûte de l'édifice , et
son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le
long du mur comme un serpent. Tout autour de
(1) Pind.
( 2 ) Job.
( 5 ) Monuinens de la Villa,
496 MERCURE DE FRANCE
moî, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient
des points de vue sur la campagne romaine. Des
buissons de sureau remplissaient les salles désertes
où venaient se réfugier quelques merles solitaires.
Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de
feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée
se dessinait comme un travail en mosaïque sur
la blancheur des marbres. Çà et là de haute
cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces
f)alais de la mort ; l'acanthe sauvage rampait à
eurs pieds, sur des débris, comme si la nature
s'était plû à reproduire sur ces chefs-d'oeuvre
mutilés de l'architecture , l'ornement de leur beauté
passée. Les salles diverses et les sommités des
ruines ressemblaient à des corbeilles et à des
bouquets de verdure; le vent en agitait les guir
landes humides, et toutes les plantes s'inclinaient
sous la pluie du ciel.
Pendant que je contemplais ce tableau pitto
resque et sauvage , mille idées confuses se pres
saient dans mon esprit : tantôt j'admirais, tantôt
je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais
aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire
du monde, qui avait voulu rassembler une image
de son empire dans son jardin. Je me rappelais
les événemens qui avaient renversé cette Villa
superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux
omemens par le successeur d'Adrien, les Barbares
y passer comme un tourbillon , s'y cantonner
quelquefois , et , pour se défendre dans ces mêmes
monumens qu'ils avaient à moitié détruits , cou
ronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique:
enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civili
sation dans ces lieux , plantaient la vigne et con
duisaient la charrue dans le temple des Stoïciens
et les salles de l'Académie (i). Bientôt le siècle
( i ) Monumens de ta Villa.
des
VENTOSE
des arts renaissait, et de ne
achevaient de bouleverser ce qu?
ruines de ces paiais , pour y trouve
d'oeuvre des arts. A ces diverses per1
une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent
fois écrit sur la vanité des choses humaines. Ii y a
même double vanité dans les monumensde la Villa
Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que
des imitations d'autres monumens répandus dans
les provinces de l'empire romain: le véritable
temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable
Académie à Athènes , n'existent plus ; vous ne
voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines
de ruines.
Il faudrait maintenant , mon cher ami , vous
décrire le temple de la Sibylle à Tivoli, et le char
mant temple de Vesta suspendu sur la cascade ;
mais le temps me manque. .le regrette encore de ne
pouvoir vous peindre cette charmante cascade célé
brée par Horace ; j'étais là dans vos domaines, vous
l'héritier de l'Açs*»* des Grecs ou du simplex munditiis(
i) du chantre de VArtpoéiique ;mais]el'ai vue
dans unesaison assez triste, et je n'étais pasmoi-môme
fort gai. Je vous dirai plus , j'ai été importuné du
bruit des eaux, dece bruit quim'a tant defoischarmé
dans les forêts américaines. Je me ra ppelle encore avec
quelles délices, la nuit, au milieu du désert, lorsque
mon bûcher était à demi éteint , que mon guide
dormait, que mes chevaux paissaient à quelque
distance ; je me rappelle , dis- je, avec quelles dé
lices j'écoutais la mélodie des eaux et des vents
dans la profondeur des bois. Ces murmures tantôt
plus forts, tantôt plus faibles , croissant et décrois
sant à chaque instant me faisaient tressaillir , et
chaque arbre était pour moi une espèce de lyre
( i ) « Elégante simplicité. » Hor.
498 MERCURE DE FRANCE,
harmonieuse , dont les vents tiraient d'ineffables
accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beau
coup moins sensible à ces charmes de la nature ,
et je doute que îa cataracte même de Niagara me
causât la même admiration qu'autrefois. Quand on
est très-jeune , la nature muette parle beaucoup ,
parce qu'il y a surabondance dans le coeur de
l'homme ; tout son avenir est devant lui ( si mon
Aristarque veut me passer cette expression ) ; il
espère reporter ses sensations au monde , et il se
nourrit de mille chimères ; mais dans un âge plus
avancé , lorsque la perspective que nous avions
devant nous passe derrière , que nous sommes dé
trompés sur une foule d'illusions , alors la nature
seule devient plus froide et moins parlante ,
les jardins parlent peu (i). Il faut pour qu'elle
nous intéresse encore , qu'il s'y attache des souve
nirs de la société , parce que nous nous suffisons
moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse ,
et nous avons besoin de ces conversations qui se
font le soir à voix basse entre des amis (2).
Je n'ai pas quitté Tivoli , sans visiter la maison
du poète que je viens de citer : elle était en face
de la Villa de Mécène. C'était là qu'il otfrait Jloribus
et vino genium memorem brevis oevi (3).
L'hermitage ne pouvait pas être grand , car il est
situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent
qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu, et quetout
y était commode quoique petit. Du verger
qui était au-devant de la maison , l'oeil embrassait
un pays immense : vraie retraite du poète à qui
\
( 1 ) La fontaine.
( 2 ) Horace.
( 5 ) « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle
» la brièveté de la vie. »
VENTOSE AN Xïî. 49g
f>eu suffit, et qui jouit de tout ce qui n'est pas à
ui, spatio brevi spém longam reseces (i). Après
tout il est fort aisé d'être philosophe comme
Horace ; il avait une maison à Rome, deux Villa
à la campagne , lune à Utique , l'autre à Tivoli.
Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus
avec ses amis, son buffet était couvert d'argenterie ,
il disait familièrement au premier ministre du
Mailre du monde : « Je ne sens point les besoins
de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de
plus , Mécène , tu ne me le refuserais pas. » Avec
cela on pfcut chanter Lalagé, se couronner de lys
qui vivent peu , parler de la mort en buvant le
Falernc , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, Tite-'
Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en
cela le sort de Louis XIV : notre grand prince
survécut un peu à son siècle, et se coucha le der
nier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne
restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir
3ue la maison de Catulle est placée à Tivoli , auessus
de la maison d'Horace , et qu'elle sert main
tenant de demeure à quelques religieux chrétiens ;
mais vous trouvère* peut - être assez remarquable
que l'Arioste soit venu composer ses fables co
miques (2) au même lieu où Horace s'est joué de
toutes les choses de la vie. On se démande
avec surprise, comment il se fait que le chantre
de Roland, retiré chez le cardinal d'Est à Tivoli »
ait consacré ses divines folies à la France , et à la
France demi-barbare, tandisqu'il avait sous lesyeux
les sévères monumens et les graves sou veni rs d upeuple
(1) « Renferme dans un espace étroit tes longues espé»
m rances. » Horï ■■ ": ' '
( 2 ) Boileau.
lia
5oo MERCURE DE FRANCE,
Je plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au
reste, la Villa d'Est est la seule Villa moderne qui
m'ait intéressé , au milieu des débris des Villa de
tant d'Empereurs et de Consulaires. Cette illustre
maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun,
d'avoir été chantée par les deux plus grands poètes
de son temps et les deux plus beaux génies de
l'Italie moderne.
Piacciavi , generose Ercolea proie ,
Ornamento , e splendor del secol nostro
Ippolùo , etc.
C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend
grâce à la maison puissante dont il recueille les
faveurs, et dont il fait lui-même les délices. Le
Tasse , plus touchant , fait entendre dans son in
vocation , les accens de la reconnaissance d'un
grand homme infortuné :
Tu rnagnanimo Alfonso , il quai riiogli , etc.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de
s'en servir pour protéger les talens exilés , et re
cueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte
d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un sou
venir qui ne le cède pas en charme, à celui d'Ho
race et de Mécène. Mais que sont devenus les
protecteurs et les protégés? au moment même où.
j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre , sa Villa
tombe en ruines , comme celle du ministre d'Au
guste ; c'est l'histoire de toutes les choses et de tous
les hommes :
Linquenda Tellus, et domus et placens
Uxor (\).
Je passai presque tout un jour à cette superbe
Villa. Je ne pouvais me lasser d'admirer la vaste
perspective dont on jouit du haut de ses terrasses :
au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs
( i ) « Il faudra quitter la terre , une maison , une
» épouse chérie. » Hor.
VENTOSE AN XII. 5oi
1 platanes et leurs cyprès; après les jardins viennent
les restes de la maison de Mécène placée au bord
de l'Anio (i) ; de l'autre côté de la rivière, sur
le coteau en face , règne un bois de vieux oli
viers , où l'on trouve les débris de la Villa de
Varus (2); un peu plus loin à gauche dans la
plaine , s'élèvent les trois monts Monticelli , san
Francesco et sant Angelo, et entre les sommets de
ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain
et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'ex
trémité des campagnes romaines , en décrivant un
cercle par le couchant et le midi, on découvre les
hauteurs de Monte - Fiascone , Rome , Civita-
Vecchia, Ostie , la mer, Frascati , surmonté des
pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli
vers le levant , la circonférence entière de cette
immense perspective se termine au mont Ripoli
autrefois occupé par les maisons de Brutus et
d'Atticus, et au pied duquel se trouve la Villa
Adriana avec toutes ses ruines.
On peut découvrir au milieu de ce tableau, le
cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , et
3ue l'oeil suit jusqu'au pont où s'élève le mausolée
e la famille Plotia , bâti en ibrme de tour. Le
grand chemin de Rome se déroule aussi dans
la campagne : c'était l'ancienne voie Tiburtine
autrefois bordée de sépulcres , et le long de la
quelle des meules de foin , élevées en pyramides ,
imitent encore des tombeaux.
Il serait difficile de trouver dans le reste du
monde, une vue plus étonnante et plus propre à
faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle
pas de Rome , dont on aperçoit les dômes et
( 1 ) Aujourd'hui le Teverone.
( 2 ) Le Varus qui fut massacré avec les légions en
Germanie. Voyez, l'admirable morceau de Tacite.
I i 3
5o3 MERCURE DE FRANCE,
qui seule dit tout ; je parle seulement des
lieux et des monumens renfermés dans cette vaste
élendue. Voilà la maison où Mécène rassasié des
biens de la terre mourut d'une maladie de lan
gueur ; Varus quitta ce beau coteau pour aller
verser son sang dans les marais de la Germanie ;
Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites en
chantées pour bouleverser leur pairie ; sous ces
haut pms de Frascati , Cicéron dictait ses Tusculanes;
Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied
de cette colline, et transporta dans ces lieux les
noms , les charmes et les souvenirs du vallon de
Tempe. Vers cette source de la Tolfàtare , la reine
captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscu
rité , et sa ville d'un moment disparut dans le dé
sert ; c'est ici que le roi Latinus consulta le dieu
laune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Her
cule avait son temple , et que la sibylle Tiburtine
dictaitsesoracles; cesont-là les montagnes des vieux
Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de
Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté
par tous les poètes ; rians coteaux de ïibur et de
Lucrétile dont le seul génie français a pu retracer
les grâces , et qui attendaient le pinceau de
Poussin et de Claude Lorrain.
Je descendis de la Villa d'Est vers les trois
heures après midi , je passai le Teverone sur le
pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte
Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers ,
dontjeviensdevousparler, j'aperçus une petite cha
pelle blanche, dédiée à la Madone Quinlilanea , et
bâtie sur les ruines de la Villa de Varus. C'était
un dimanche, la porte de cette chapelle était
ouverte , j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés
en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un
grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une
, Rtnpe suspendue à la voûte. Un seul homme ,
VENTOSE AN XII. 5o3
qui avait l'air très- malheureux, «hait prosterné
auprès d'un banc; il priait avec tant de ferveur.
3u'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit
e mes pas. Je sentis ce que j'ai m ille^ois éprouvé
en entrant dans une église, c'est-à-dire ,uïi certain
apaisement des troubles du coeur \ pour parler
comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel
dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque
distance de cet homme, et, inspiré par le lieu , je
nepus m'em pêcher de prononcer cetteprière : « Dieu
» du voyageur , qui avez voulu que le pèlerin vous
» adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines
» du palais" d'un grand de la terre; mère de dou-
» leur, qui avez établi votre culte de miséri-
» corde dans l'héritage de ce romain malheureux,
» mort loin de son pays , dans les torêts de la
» Germanie : nous ne sommes ici que deux fidèles
» prosternés au pied de votre autel solitaire. Accor-
>> dez à cet inconnu , qui semble si profondément
» humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous
» demande ; faites que les prières de cet homme
» servent à leur tour à guérir mes infirmités , afin
» que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à
» l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
» dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus
» se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrou-
» vant au pied de votre trône , de se devoir
» mutuellement une partie de leur bonheur, par
» les miracles de la charité ! »
Quand je viens à regarder , mon cher ami ,
toutes les feuilles éparses sur mon bureau , je suis
épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à
vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai
rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais
dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous
ai-je pas parlé de Tusculum , de ce Cicéron qui ,
selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple
5o4 MERCURE DE FRANCE,
» romain aitjCu égal à son empire. « llludingcniurn
» quod solùm populus romanus par impéiio suo
» habuit.nJSlon voyage à Naples , ma descente dans
le cratère du Vésuve (i), mes courses à Pompéia, à
Capoue ,' a* Caserte , à la Tolfatare , au lac d'Averne
, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous
intéresser, etc. Baïes , où se sont passées tant de
scènes mémorables, mériterait seul un volume. Il
me semble que je vois encore la tour de JBola , où
était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit
ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils :
« Ventrem feri (2). » L'ile de Nisida, qui servit
de retraite à Brutus, après le meurtre de César,
le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces
palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vau
draient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu.
Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles
fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de
là qu'il écrivait à Auguste ces paroles modestes
( 1 ) Il n'y a que de la fatigue et aucun danger à descen
dre dans la cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption , et dans ce cas-là même ,
si l'on n'étoit pas emporté par l'explosion de la matière ,
l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la
lave-: comme elle coule avec une extrême lenteur, sa sur
face se refroidit assez, vite pour qu'on puissey passer rapi
dement. Jesuisdescendu jusques dans un des trois petits cra
tères , formés daDS le milieu du grand cratère , par la dernière
-éruption , qui eut lieu en 1 797. Les fumées , du côté de la
torre de V Annunziala , étoient assez fortes ; je fis plusieurs
tentatives inutiles , pour parvenir à une lueur que l'on
voyait sur le flanc opposé , du côté de Caserte : dans
quelques endroits , la cendre étoit brûlante à deux pouces
de profondeur sous sa surface.
(2) Tacite.
VENTOSE AN XII. 5o5
( elles sont , je crois , les seules lignes de prose
que nous connaissions de ce grand homme) :
Ego verà fréquentes a te literas accipio... De slEnca
quidem meo , si me hercule jam dignum aurlbus haberem
tuis , libenter mitterem ; sed tanta inchoala res est,
ut poene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar ;
cum proesertim , ut scis , alia quoque studio, ad id opus
multoquc potiora impcrtiar (i).
Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain
est un de ceux qui a le plus satisfait mon coeur, bien
que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait d i t
que son mausolée existait encore , et qu'on y Usait
même le mot patria, seul reste de cette inscription
qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie ,
tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria,
l'ancienne Literne ; je n'ai point trouvé le tom
beau , mais j'ai erré sur les ruines de la maison que
le plus grand et le plus aimable des hommes habi
tait dans son exil : il me semblait voir le vain
queur d'Annibalse promener au bord de la mer
sur la côte opposée à celle de Carthage,et se conso
lant de l'injustice de Rome , par les charmes de
l'amitié et Je souvenir de ses vertus (2).
(1) Ce fragment se trouve dans Macrobe , mais je ne
puis indiquer le livre : je crois pourtant que c'est le
premier.
(2) Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau exis
tait j mais j'avais lu les circonstances que je rapporte ici ,
dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant , les raisons
suivantes me font douter un peu de la vérité des faits :
i°. Il me paraît que Scipion , malgré les justes raisons
de plainte qu'il avait contre Rome , aimait cependant
trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât celte ins
cription sur son tombeau : cela semble contraire à tout
ce que nous connaissons du génie des anciens.
20. L'inscription rapportée est conçue presque littérale
ment dans les termes de l'imprécation que Tite-Live fait
5o6 MERCURE DE FRANCE,
Quant aux Romains modernes, mon cher ami,
Duclos me semble avoir de l'humeur , lorsqu'il les
prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce paslà
la source de l'erreur?
3°. Plutarque raconte que l'on trouva près de Gaïette ,
une urne de bronze dans un tombeau de marbre , où les
cendres de Scipion devaient avoir été renfermées , et qui
portait une inscription très-différente de celle dont il
s'agit ici.
4*. L'ancienne Literne ayant pris le nom de Palrîa ,
cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria ,
resté seul de toute l'inscription du tombeau. Ne serait-ce
pas, en effet, un hasard fort singulier que 1« lieu se nom
mât Patria , et que le mot patria se trouvât aussi sur le
monument de Scipion? à moins que l'on ne suppose que
l'un a pris son nom de l'autre.
Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne con
nais pas , aient parlé de cette inscription de manière à ne
laisser aucun doute : ilyamême unephrase dans Plutarque,
qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme
du plus grand mérite , et qui m'est d'autant plus cher qu'il
est fort malheureux, a fait , presqu'en même temps que moi ,
le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble
de ce lieu célèbre ; mais je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait
dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui tran
cherait la difficulté ) , ou s'il m'a seulement raconté la tra
dition populaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le mo
nument, et je n'ai vu que les ruines de la Villa , qui sont
très-peu de chose.
Plutarque parle de l'opinion de ceux qui voulaient que
le tombeau de Scipion fût auprès de Rome. Mais ils con
fondaient évidemment le tombeau des Scipion et le tom
beau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à
Literne , qu'il était surmonté d'une statue qui fut abattue
par une tempête , et qu'il avait vu lui-même cette
VENTOSE AN XII. 5o7
appelle les Italiens de Rome. Je crois qu'il y a
encore chez eux le fond diune nation peu com
mune. On peut découvrir . aisément parmi ce
peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du
courage, de la patience, du génie, des traces pro
fondes de ses anciennes moeurs , je ne sais quel
air de souverain, et quels noblesusages qui sentent
encore la royauté. Avant de condamner cette opi
nion, qui peut vous paraître bizarre, il faudrait
entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de
vous les rapporter.
Que de choses me resteraient à vous dire sur
la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai
vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie,
et devineriez -vous dans quelle circonstance ? je
l'ai vu mettre dans sa bière. On me dit qu'il n'é
tait presque pas changé. Sa physionomie me pa
rut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute
une nouvelle sévérité ; son cercueil étant un peu
Irop court , on lui inclina la tête surla poitrine, ce qui
lui fit faire un mouvement formidable. Jetiensdela
bonté d'une personne qui lui fut bien chère , et de
la politesse d'un ami du comte Alfieri à Florence ,
les notes les plus curieuses sur les ouvrages pos
thumes , les opinions et la vie de cet homme
célèbre.La plupart des papiers publics, en France,
ne vous ont donné sur tout cela que des renseignemens
tronqués et incertains. En attendant que je
puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie
statue. On savait d'ailleurs par Senèque , Ciceron et Pline ,
que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipion avait
•existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert
sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée
du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des
Scipion trouyés dans le monument , celui de l'Africain
manque,
5o8 MERCURE DE FRANCE,
l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même
temps que la sienne, pour sa noble amie :
HIC. SITA. EST
Al.... E. . . . St....
ALT. ... C O M
Génère, forma, moribus.
Incomparabili. animi. candore.
Proeclarissima.
. A. Viclorio. Alferio.
Juxta. c/iiem. sarcophago. uno (i).
Tumulata. est.
Annorum. 26. spatio.
Vitra, res. omnes. dilecta.
Et. quasi, mortale. nnmen.
Ab ipso, constanter. habita.
Et. observata.
Vixit annos.... menses.... dies....
Ha nnonioe. Montibus. nata.
Obiit. . . die. . . mensis. . .
Anno Domini. M. D. CCC. . (2).
La simplicité de cette épitaphe, et sur-tout la
( 1 ) Sic inscribendum , me , ut opinor et opto , proemoriente •
sed , aliter jubente Dea , aliter inscribendum ■
Qui. juxta. eam. sarcophago. uno >
Conduits, erit. quamprimùin.
(2) « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d' Al. , illustre par ses
» aïeux, célèbre far les grâces de sa personne , par les agrémens
» de son esprit , et par la candeur imcomparable de son ame.
» Inhumée près de Victor Alfieri , dans un même tombeau (*) ; il
» la préféra, pendant vingt-six ans , à toutes les choses de la terre.
» Mortelle, ellefut constamment suivie et honorée par lui, c»mme
» si elle eût été une Divinité.
a Née à Hlons ; elle vécut et moitrut le »
(*) Ainsi j'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais
i'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement , il faudra autrement écrire :
« Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveU
» près d'e lie dans un même tombeau. »
VENTOSE AN XII. 5o9
note qui l'accompagne , me semblent extrême
ment touchantes.
Pour cette fois, j'ai fini; je vous envoie ce
monceau de ruines, faites-en tout ce qu'il vous
plaira. Dans la description des divers objets dont
je vous ai parlé , je crois n'avoir omis aucune cir
constance remarquable , si ce n'est que le Tibre
est toujours le Jlams Tiberinus de Virgile. On
prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux
pluies qui tombent dans les montagnes dont il
descend. Souvent, par le temps le plus serein, en
regardant couler ses flots décolorés , je me suis re
présenté une vie commencée au milieu des orages ;
le reste de son cours passe en vain sous un ciel
pur; le fleuve demeure teint des eaux de la
tempête , qui l'ont troublé dans sa source.
Chateaubriand.
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