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1
p. 85-90
EXTRAIT d'une Lettre écrite de La Fléche à M. V ***
Début :
LE 31 Mai, on célébrera dans le Collége de la Fléche, l'anniversaire de Henri [...]
Mots clefs :
Tombeau, Discours, Terre, Mémoire, Débris, Poète, Dieux, Collège de La Flèche
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de La Fléche à M. V ***
EXTRAIT d'une Leure écrite de
La Flèche à M. V ***
LE3r Mai , on célébrá dans le Collége
de la Flèche, anniverfaire de Henri
le Grandqui en eft le Fondateur . M. de
Pechmėja , Profeffeur de Rhétorique ,
prononça dans la Grand Salle , un Difcours
fur la Cérémonie du jour , après
lequel il récita une Ode intitulée le
Tombeau de Henri IV.
*
On connoîtle Difcours latin qu'il prononça
à la rentrée des Claffes , & les
vues profondes qu'il y développa. Nous
connoiffions fa façon d'écrire dans une
langue qu'il eft fi difficile de bien parler.
On l'a entendu avec un nouveau plai
fir dans cette circonftance ; c'est toujours
la même chaleur dans le ftyle , la même
vérité dans les portraits. Vaici le commencement
de fon Difcours.
»Les jours deffinés à renouveller la
» mémoire des Grands Hommes ne font
» pour le vulgaire, qu'une fource de
* Le Sujet étoit Quantum ad Pacem, in Eua
ropa ,ftabiliendam & propagandam confeire valeas
Litterarum Juntes.
86 MERCURE DE FRANCE.
réfléxions affligeantes & lugubres fur
» les ravages du temps & la fragilité de
» notre exiſtence. Le Sage les regarde
» au contraire comme des jours de
» triomphe & de fêtes confacrés à l'im--
» mortalité des Héros . Ondiroit que les
» hommes pénétrés de reconnoiffance
" envers ceux qui ont fait du bien à leurs
Pères , ont ofé fufpendre par inter
» valles , la rapidité des fiécles , & arrê
» ter le torrent des âges pour contem-
» pler , pendant quelques; inftans , ces !
» Ombres immortelles qui refpirent en-
" core dans les bras même de la mort ,
,, & dans le filence du tombeau Ler
» temps, ce deftructeur rapide des Etres,
» entaffe tous les jours de nouveaux
38
nuages fur les âmes vulgaires qu'il a
» déjà plongées dans ces abîmes ; il)
multiplie , pour ainfi die , leur def
" truction ; tandis qu'il renouvelle fans
» ceffe , pour les Grands Hommes , leur
» exiftence & leur gloire , & s'empreffe
» de ramener , fous nos yeux , le fpecta-
» cle augufte qui doit perpétuer le fou-
» venir de leurs vertus.
Le Ciel qui a placé l'Auteur de las
» Henriade à côtéd'Homere & deVirgile,
mit à côté d'Enée & & Achille le vainqueur
de Mayenne , le Héros quiaffura,
JUILLET. 1763 . 87
Ti
aux Bourbons un Trône ébranlé par
» mille fecouffes , & fubjugua fes propres
» Enfans , par les efforts de fon courage
» & par la bonté de fon coeur. Henri vivra
toujours dans la mémoire des Hommes
, puifque fous le régne de LOUIS
» le BIEN- AIMÉ , nous nous reffouve-
» mons encore avec attendriffément de
»fes vertus paternelles. Henri n'a pu faire!
» oublier Trajan & Titus, Louis ne fera
» point oublier Henri. Le nombre des) -
» bienfaiteurs de l'humanité ne fera ja-
» mais affez grand pour faire perdre let
» fouvenir des Princes bienfaifans que
» le Ciel a accordés à la Terre .
3
Il finit par ce morceau qui prépare les
Auditeurs à l'Ode fuivante , & qui eft
très-bien lié avec la fuite du difcours .
» C'est dans le tumulte des armes
» parmi les clameurs confufes des vain-
» queurs & des vaincus , c'eft dans ces
plaines couvertes du débris de leurs
" Habitans ; cleft dans les ravages du
» monde que les Arts vont quelquefois.
chercher ce délire fublime qui nous
» éléve au-deffus de l'humanité , & fou
» tient notre vol ambitieux jufques aux
» voutes éternelles. Le Poëte, alors ,
» emporté par une impulfion puiffante ,
» eft forcé de peindre & de produire
au dehors , les fentimens qui l'ani
88 MERCURE DE FRANCE.
» ment. Il s'agite , il fe confume en
efforts redoublés , pour fe délivrer
» de l'enthoufiafme qui l'obféde. C'eft
» à la mémoire des travaux de Henri
» que je dois le feu puiffant qui m'en-
» flamme.
Un Dieu m'a tranſporté dans le contredu monde,
De l'implacable mort c'eft l'éternel féjour ;
Pour éclairer l'horreur de cette nuit profonde
Quelle importune main a fak entrer lejour?]
L'Ange exterminateur dans ces vaftes abirres
Entallé à tous momens un Peuple de victimes
Que letorrent de Fage entraîne avec fureur.
Non ; files Elémens recommençoient lear gaerre,
Sur les bords du calos les débris de la Terre
N'offriroient jamais tant d'horreur.
Lamort dans ce féjour fait régner le filences
Er prêve à dévorer tout ce vafte Univers ,
Sur les ailes de temps s'agire & fe balance ,
Parmi d'affreux monceaux de cendres & de vers.
Le cridu défeſpoir des Spectres & des Ombres
Seperd dans le néant de ces demeures fombres ,
Océan de foupirs vainement répétés.
Un fleuve de poiſons dans ces gouffres rerribles
Entraine lentement des offemens horribles
C
Et des crânes enfanglantes.
Le Poëte oit enfuite le tombeau
JUILLET. 1763 . 89
d'Henri , il veut y defcendre pour effacer
l'oppobre de la Terre qui a enfanté
fon affaffin . Mais tout- à-coup il fort
du tombeau une voix qui l'arrête .
Pròfanes, arrêtez ! fur cette urne fatale
Gardez-vous de porter de facriléges mains ;
Ignorez-vous encor le terrible intervalle
Qui fépare les Rois du refte des humains ?
Favoris & rivaux des Maires du Tonnerre ,
Les Princes bienfaifans n'abandonnent la Terre;
Que pourjouir comme eux de l'immortalité.
Dans ces riftes débris que la tombe dévore
A travers ce tombeau reconnoiſſez encore
Le fceau de la Divinité.
Elle donne des leçons aux Peuples fur
la foumiffion qu'ils doivent à leurs Rois,
condamne leurs murmures & finiraihfi.
Si des rigueurs du fort vos âmes étonnées
Ne peuvent plus fuffire au poids de vos malheurs ;
Thémis fçaura pour vous fléchir les deſtinées
Au fidéle récit de vos longues douleurs.
Vénus fcut écarter le vafe redoarable
De revers & de maux que le fort implacable
Verfoit comme un torrent far fon fils malhen
reux .
-Jupiter approuva fa tendrelle & fon zéle :
Il ne fallut pas moins qu'une voix immortelle
Pour parler au Maître des Dieux.
90 MERCURE DE FRANCE.
Enfin le Poëte exige de fes Auditeurs
un ferment de fidélité.
Raffemblez-vous autour de cette urne plaintive,
Citoyens , à fes pieds accourez vous jetter ;
Et prêtant à ma voix une oreille attentive
Répétez les fermens que je vais vous dicter.
» Grands Dieux , qui de nos Roit affurez la puif
>> fance !
פכ
» Entre mon Prince & moi , fi jamais je balance ,
Qu'au glaive dévorant e fois abandonné ;
» Trop heureux fi je puis fidéle à ma patrie ,
Acheter de mon fang le bonheur & la vie
>> Du Roi que les Dieux m'ont donné. "
Le lendemain , il y eut un Service fofemnel
auquel affifterent tous les Corps
de Ville. M. l'Abbé Donjon , principal
du follége, prononça l'Oraifon funébre .
Il célébra les vertus militaires & morales
d'Henri-le-Grand.
La Flèche à M. V ***
LE3r Mai , on célébrá dans le Collége
de la Flèche, anniverfaire de Henri
le Grandqui en eft le Fondateur . M. de
Pechmėja , Profeffeur de Rhétorique ,
prononça dans la Grand Salle , un Difcours
fur la Cérémonie du jour , après
lequel il récita une Ode intitulée le
Tombeau de Henri IV.
*
On connoîtle Difcours latin qu'il prononça
à la rentrée des Claffes , & les
vues profondes qu'il y développa. Nous
connoiffions fa façon d'écrire dans une
langue qu'il eft fi difficile de bien parler.
On l'a entendu avec un nouveau plai
fir dans cette circonftance ; c'est toujours
la même chaleur dans le ftyle , la même
vérité dans les portraits. Vaici le commencement
de fon Difcours.
»Les jours deffinés à renouveller la
» mémoire des Grands Hommes ne font
» pour le vulgaire, qu'une fource de
* Le Sujet étoit Quantum ad Pacem, in Eua
ropa ,ftabiliendam & propagandam confeire valeas
Litterarum Juntes.
86 MERCURE DE FRANCE.
réfléxions affligeantes & lugubres fur
» les ravages du temps & la fragilité de
» notre exiſtence. Le Sage les regarde
» au contraire comme des jours de
» triomphe & de fêtes confacrés à l'im--
» mortalité des Héros . Ondiroit que les
» hommes pénétrés de reconnoiffance
" envers ceux qui ont fait du bien à leurs
Pères , ont ofé fufpendre par inter
» valles , la rapidité des fiécles , & arrê
» ter le torrent des âges pour contem-
» pler , pendant quelques; inftans , ces !
» Ombres immortelles qui refpirent en-
" core dans les bras même de la mort ,
,, & dans le filence du tombeau Ler
» temps, ce deftructeur rapide des Etres,
» entaffe tous les jours de nouveaux
38
nuages fur les âmes vulgaires qu'il a
» déjà plongées dans ces abîmes ; il)
multiplie , pour ainfi die , leur def
" truction ; tandis qu'il renouvelle fans
» ceffe , pour les Grands Hommes , leur
» exiftence & leur gloire , & s'empreffe
» de ramener , fous nos yeux , le fpecta-
» cle augufte qui doit perpétuer le fou-
» venir de leurs vertus.
Le Ciel qui a placé l'Auteur de las
» Henriade à côtéd'Homere & deVirgile,
mit à côté d'Enée & & Achille le vainqueur
de Mayenne , le Héros quiaffura,
JUILLET. 1763 . 87
Ti
aux Bourbons un Trône ébranlé par
» mille fecouffes , & fubjugua fes propres
» Enfans , par les efforts de fon courage
» & par la bonté de fon coeur. Henri vivra
toujours dans la mémoire des Hommes
, puifque fous le régne de LOUIS
» le BIEN- AIMÉ , nous nous reffouve-
» mons encore avec attendriffément de
»fes vertus paternelles. Henri n'a pu faire!
» oublier Trajan & Titus, Louis ne fera
» point oublier Henri. Le nombre des) -
» bienfaiteurs de l'humanité ne fera ja-
» mais affez grand pour faire perdre let
» fouvenir des Princes bienfaifans que
» le Ciel a accordés à la Terre .
3
Il finit par ce morceau qui prépare les
Auditeurs à l'Ode fuivante , & qui eft
très-bien lié avec la fuite du difcours .
» C'est dans le tumulte des armes
» parmi les clameurs confufes des vain-
» queurs & des vaincus , c'eft dans ces
plaines couvertes du débris de leurs
" Habitans ; cleft dans les ravages du
» monde que les Arts vont quelquefois.
chercher ce délire fublime qui nous
» éléve au-deffus de l'humanité , & fou
» tient notre vol ambitieux jufques aux
» voutes éternelles. Le Poëte, alors ,
» emporté par une impulfion puiffante ,
» eft forcé de peindre & de produire
au dehors , les fentimens qui l'ani
88 MERCURE DE FRANCE.
» ment. Il s'agite , il fe confume en
efforts redoublés , pour fe délivrer
» de l'enthoufiafme qui l'obféde. C'eft
» à la mémoire des travaux de Henri
» que je dois le feu puiffant qui m'en-
» flamme.
Un Dieu m'a tranſporté dans le contredu monde,
De l'implacable mort c'eft l'éternel féjour ;
Pour éclairer l'horreur de cette nuit profonde
Quelle importune main a fak entrer lejour?]
L'Ange exterminateur dans ces vaftes abirres
Entallé à tous momens un Peuple de victimes
Que letorrent de Fage entraîne avec fureur.
Non ; files Elémens recommençoient lear gaerre,
Sur les bords du calos les débris de la Terre
N'offriroient jamais tant d'horreur.
Lamort dans ce féjour fait régner le filences
Er prêve à dévorer tout ce vafte Univers ,
Sur les ailes de temps s'agire & fe balance ,
Parmi d'affreux monceaux de cendres & de vers.
Le cridu défeſpoir des Spectres & des Ombres
Seperd dans le néant de ces demeures fombres ,
Océan de foupirs vainement répétés.
Un fleuve de poiſons dans ces gouffres rerribles
Entraine lentement des offemens horribles
C
Et des crânes enfanglantes.
Le Poëte oit enfuite le tombeau
JUILLET. 1763 . 89
d'Henri , il veut y defcendre pour effacer
l'oppobre de la Terre qui a enfanté
fon affaffin . Mais tout- à-coup il fort
du tombeau une voix qui l'arrête .
Pròfanes, arrêtez ! fur cette urne fatale
Gardez-vous de porter de facriléges mains ;
Ignorez-vous encor le terrible intervalle
Qui fépare les Rois du refte des humains ?
Favoris & rivaux des Maires du Tonnerre ,
Les Princes bienfaifans n'abandonnent la Terre;
Que pourjouir comme eux de l'immortalité.
Dans ces riftes débris que la tombe dévore
A travers ce tombeau reconnoiſſez encore
Le fceau de la Divinité.
Elle donne des leçons aux Peuples fur
la foumiffion qu'ils doivent à leurs Rois,
condamne leurs murmures & finiraihfi.
Si des rigueurs du fort vos âmes étonnées
Ne peuvent plus fuffire au poids de vos malheurs ;
Thémis fçaura pour vous fléchir les deſtinées
Au fidéle récit de vos longues douleurs.
Vénus fcut écarter le vafe redoarable
De revers & de maux que le fort implacable
Verfoit comme un torrent far fon fils malhen
reux .
-Jupiter approuva fa tendrelle & fon zéle :
Il ne fallut pas moins qu'une voix immortelle
Pour parler au Maître des Dieux.
90 MERCURE DE FRANCE.
Enfin le Poëte exige de fes Auditeurs
un ferment de fidélité.
Raffemblez-vous autour de cette urne plaintive,
Citoyens , à fes pieds accourez vous jetter ;
Et prêtant à ma voix une oreille attentive
Répétez les fermens que je vais vous dicter.
» Grands Dieux , qui de nos Roit affurez la puif
>> fance !
פכ
» Entre mon Prince & moi , fi jamais je balance ,
Qu'au glaive dévorant e fois abandonné ;
» Trop heureux fi je puis fidéle à ma patrie ,
Acheter de mon fang le bonheur & la vie
>> Du Roi que les Dieux m'ont donné. "
Le lendemain , il y eut un Service fofemnel
auquel affifterent tous les Corps
de Ville. M. l'Abbé Donjon , principal
du follége, prononça l'Oraifon funébre .
Il célébra les vertus militaires & morales
d'Henri-le-Grand.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite de La Fléche à M. V ***
Le 3 mai, le Collège de la Flèche commémora l'anniversaire de Henri IV, son fondateur. M. de Pechméja, professeur de rhétorique, prononça un discours en latin suivi d'une ode intitulée 'Le Tombeau de Henri IV'. Dans son discours, Pechméja souligna que les anniversaires des grands hommes sont des jours de triomphe et de fête, consacrés à l'immortalité des héros. Il compara Henri IV à des figures mythologiques et historiques, louant son courage et sa bonté. Il conclut en évoquant l'inspiration poétique née des ravages du monde. L'ode décrivait un voyage dans l'au-delà où le poète rencontrait l'âme de Henri IV, qui rappelait l'immortalité des princes bienfaiteurs et la soumission due aux rois, se terminant par un appel à la fidélité et à la reconnaissance envers Henri IV. Une scène de deuil et d'hommage à Henri-le-Grand fut également organisée. Une urne symbolisant la fidélité fut présentée, et un discours exprima la loyauté envers le roi et la patrie, affirmant que la vie et le sang seraient sacrifiés pour le bien du souverain. Le lendemain, un service solennel réunit divers corps de ville. L'abbé Donjon, principal du collège, prononça une oraison funèbre louant les vertus militaires et morales d'Henri-le-Grand.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 485-509
A M. DE F.
Début :
LA personne qui a reçu cette lettre, n'a pas cru devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprouver. / J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel [...]
Mots clefs :
Rome, Terre, Ruines, Villa, Tombeau, Maison, Ami, Temps, Monuments, Homme, Scipion, Tivoli, Monde, Génie, Coeur, Campagne, Débris, Eaux, Horace, Naples, Bruit, Hommes, Peuple, Romain, Souvenirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. DE F.
I 4 A personne qui a reçu cette lettre , n'a pas cru
devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprou
ver. Les détails qu'elle renferme intéresseront tous
les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur
du Génie du Christianisme , enrichie d'autres
souvenirs et d'autres images (i).
Home, le 10 janvier 1804.
A M. de F.
J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je
vous porte un fruit de mon voyage , sur lequel
vous avez des droits : quelques feuilles du laurier
du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope . »
Il y a long-temps que j'aurais dû vous parler de
cette terre classique, faite pour intéresser un génie
comme le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont
empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome
sans vous dire au moins quelques mots de cette
ville fameuse. Nous étions convenus que je vous
écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je
penserais de l'Italie , comme je vous marquais
autrefois l'impression que faisaient sur mon coeur
les solitudes du Nouveau - Monde. Sans autre
préambule, je vais donc essayer de vous donner
une idée générale des dehors de Rome , c'est-àdire,
de ses campagnes et de ses ruines.
Vous avez lu , mon cher ami , tout ce qu'on
(i) M. de Chateaubriand à qni l'on a communiqué les
épreuves de sa lettre , a bien voulu y ajouter quelques
notes. ( Note de l'éditeur. )
H h 3
486 MERCURE DE FRANCE,
a écrit sur ce sujet; mais je ne sais pas si les
voyageurs vous ont donné une idée bien juste du
tableau que présente la campagne de Rome.
Figurez - vous quelque chose de la désolation
de Tyr et de Babylone, dont parle l'Ecriture;
un silence et une solitude aussi vastes que le
bruit et le tumulte des hommes qui se pres
saient jadis sur ce sol. On croit y entendre reten
tir celte malédiction du prophète : Venient tibi
duo hoec subitb indienne, sterilitas ewiduitas(i).
Vous apercevez çà et là quelques bouts de
voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus
personne ; quelques traces desséchées des torrens
de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne
sont que le lit désert d'une onde orageuse qui
s'est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez
partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux,
3ui semblent être les forêts et les plantes indigènes
une terre composée de la poussière des morts
et des débris des empires. Souvent , dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons;
je m'en approchais, et ce n'était que des herbes
flétries qui avaient trompé mon oeil : quelquefois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces
d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de
laboureurs, point çle mouvemens champêtres,
point de mugissemens vde troupeaux , point de
villages, Un petit nomhre de fermes délabrées
se montrent sur la nudité des champs: les fenêtres
et les portes en Sont fermées ; il n'en sort ni fumée ,
ni bruit, ni habitans ; une espèce de sauvage,
presque nu , pâle et miné par la fièvre , garde
■ Il I. III II .11 . ■■■»--■■■ ■«^■^1— I II II' ' —^—»—-M^i—^^
( i ) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul
» jour f stérilité et veuvage. » Isaïc,
VENTOSE AN XII. 487
seulement ces tristes chaumières , comme ces
spectres qui, dans nos histoires gothiques, défen
dent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin ,
l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux
maîtres du monde dans leur terre natale , et que
vous voyez ces champs, tels que les a laissés le soc
de Cincinnafus , ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte , que do
mine et qu'attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron (1) ,
que s'élève la grande ombre «le la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre , elle semble dans .
son orgueil avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reinç^
tombée du trône, elle a noblement caché ses mal^ \
heurs dans la solitude.
11 me serait impossible de vous peindre ce
qu'on éprouve , lorsque Rome vous apparaît
tout-à-coup au milieu de ses royaumes vuides ,
inania régna ,• et qu'elle a l'air de se lever
Ç>ur vous de la tombe où elle était couchée,
àchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement
qu'éprouvaient les prophètes , lorsque Dieu
leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle
il avait attaché les destinées de son peuple ; quasi
aspectus splendoris (2.). La multitude des souvenirs,
l'abondance des senti mens vous oppressent , et
votre ame est bouleversée à l'aspect de cette Rome
qui a recueilli deux fois la succession du monde ,
comme héritière de Saturne et de Jacob (3).
( i ) Le véritable tombeau de Néron était à la porte
du Peuple , dans l'endroit même où l'on a bâti depuis
l'église de Santa Maria del Popolo.
(2) « C'était comme une vision de splendeur, n Ezecli.
(3) Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome , telle
qu'elle était il y a envison deux cents ans :
« Nous avions loin ; sur notre main gauche , l'Apec-
; s . -,
Hh4
4&8 MERCURE DE FRANCE,
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'a
près cette description , qu'il n'y a rien de plus af
freux que les campagnes romaines ? vous vous
tromperiez beaucoup , elles ont une inconcevable
grandeur ; on est toujours prêt , en les regardant ,
à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturniateUus,
Magna ■virûm (i) /
Si vous les voyez en économiste , elles vous dé
soleront sans doute; mais si vous les contemplez
en artiste, en poète, et même en philosophe, vous
ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement.
L'aspect d'un champ de bled ou d'un coteau de
vigne ne donnerait pas à votre ame d'aussi fortes
émotions , que la vue de cette terre dont la cul
ture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est ,
pour ainsi dire, demeurée antique comme les ruines
qui la «ouvrent.
Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon
romain , comme la douce inclinaison des plans ,
et les contours suaves et fuyans des montagnes qui
le terminent. Souvent les vallées y prennent la
forme d'une arène, d'un cirque , d'un hippo
drome ; les coteaux y sont taillés en terrasses ,
comme si la main puissante des Romains avait re
mué toute cette terre. Une vapeur particulière , ré
pandue dans ies lointains , arrondit les objets et
fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop
dur ou de trop heurté dans leurs formes. Les
n nin , le prospect du pays mal plaisant , bossé , plein
j> de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle
» conduite de gens de guerre en ordonnance: le terroir nu
» sans arbres , une bonne partie stérile , le pavs fort ou-
» vert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et
j> quasi tout de cette sorte , fort peu peuplé de maisons, n
(i) « Salut, terre féconde ; terre de Saturne, mère
A des grands hommes, »
VENTOSE AN XII. 489
ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a
pas de masses si obscures dans les rochers et les
feuillages, où il ne s'insinue toujours un peu de
lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse,
marie la terre , le ciel , les eaux : toutes les sur
faces , au moyen d'une gradation insensible de
couleurs , s'unissent par leurs extrémités , sans
qu'on puisse déterminer le point où une nuance
finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute
admiré dans les paysages de Claude Lorrain, cette
lumière qui semble idéale et plus belle que na
ture ? eh bien , c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la Villa
Borghese , le soleil se coucher sur les cyprès du
mont Marins et sur les pins de la f'illa Pamphili ,
Çlantés par le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le
'ibre à Ponte Mole , pour jouir de cette grande
scène de la fin du jour. Les sommets des mon
tagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli
et d'or pâle , tandis que leur base et leurs
flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte
violette ou purpurine. Quelquefois de beaux
nuages comme des chars légers , portés sur le
vent du soir avec une grâce inimitable , font com
prendre l'apparition des habitans de l'Olympe
sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique
Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute
la pourpre de ses Consuls et de ses Césars , sous les
derniers pas du dieu du jour. Cette riche décora
tion ne disparaît pas aussi vite que dans nos cli
mats : lorsque vous croyez que les teintes vont
s'effacer , elle se ranime tout-à-coup sur quelqu'autre
point de l'horizon ; un crépuscule semble
succéder à un crépuscule , et la magie du couchant
se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des
campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoli
ques ; les bergers n'y sont plus : Dulcia linauimus
490 MERCURE DE FRANCE,
arva ; mais on voit encore les grandes victimes du
Clytumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de
cavales demi sauvages , descendre seuls au bord
du Tibre et venir s'abreuver dans ses eaux. Vous
vous croiriez transporté autemps des vieux Sabirrs
ouausiècledel'arcadien Evandre, no)i**nf komv (i)
alors que le Tibre s'appeloit encore Albula (2) ,
et que le pieux Enée remonta ses oncles inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples
sont peut-être plus éblouissans que ceux de Rome :
lorsque le soleil enflammé ou que la lune large et
rougie, se lève au-dessus du Vésuve , comme un
globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec
ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de
l'Apouille, l'île deCaprée, la côte du Pausilipe ,
Baïe , Misène , Cumes , 1'A.verne , les Champs-
Elysées et toute cette terre Virgiiienne, présentent
un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le
grandiose de la campagne romaine. Du moins estil
certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron , se
croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait
à ses amis : Urbem , mi Rufi , cote et in istâ luce
vive (3). Cet attrait de la belle Ausonie , est encore
le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs
qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer seule
ment quelques jours , y sont demeurés toute leur
vie. Il fallut que le Poussin vint mourir sur cette
terre des beaux paysages; et au moment même
( 1 ) « Pasteurs des peuples. » Hotner.
(2) fïrf.Tit. Liv.
(3) « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus,
» c'est a cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est
dans le premier ou dans le second livre des Epistres Fa
milières. Comme j'ai cité partout de mémoire , on vou
dra bien me pardonner, s'il se trouve quelqu'inexactitude
dans les citations.
VENTOSE AN XII. 49t
où je vous écris , j'ai le bonheur d'y connaître
M. d'Agincourt, quiy vit seul depuis 25 ans, et qui
promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de
l'antiquité et des beaux arts, ou quiconque n'a
plus de liens dans la vie , doit venir demeurer à
Rome. Là il trouvera pour société une terre qui
nourrira ses réflexions et qui occupera son coeur,
des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera,
et la poussière que le vent élèvera sous ses pas
renfermera quelque grandeur humaine. S'il est
malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il
aima , à tant de cerltlres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au
tombeau d'un ami vertueux, dunharmant mausolée
de Cecilia Metella , au modeste cercueil d'une
femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes
chéris se plaisent à errer autour de ces monumens
avec l'ombre d'un Cicéron , pleurant en
core sa chère Tullie , ou d'une Âgrippine en
core occupée de l'urne de Germanicus. S'il est
chrétien , ah! comment pourrait-il alors s'arracher
de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette
terre qui a vu naître un second empire plus saint
dans son berceau , plus grand dans sa puissance
que celui qui l'a précédé; de cette terre enfin où
les amis que nous avons perdus, dormant avec les
saints dans les catacombes, sous l'oeil du Père des
fidèles , paraissent devoir se réveiller les premiers
dans leur poussière , et semblent plus voisins des
cieux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, ressemble
aujourd'hui à la plupart des villes européennes ,
toutefois elle conserve encore un caractère par
ticulier : aucune autre cité ne présente un pareil
mélange d'architecture et de ruines, depuis le sa-»
4g2 MERCUREDEFRANCE,
blime Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles
gothiques de Bélisaire , depuis les monumens ap
portés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par
Michel-Ange. La beauté de ses femmes , est un
autre trait distinctif: elles rappellent par leur port
et leur démarche , les Clélie et les Comelie ; ou
croirait voir des statues antiques de Junon ou de
Pallas descendues de leur piédestal , et se pro
menant autour de leurs temples. D'une autre part,
on retrouve chez les Romains , ce ton des chairs ,
que les peintres appellent couleur historique et
qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il semble na
turel que des hommes dont les aïeux ont joué un
si grand rôle sur la terre , aient servi de modèle
ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour
représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome, ce
sont les troupeaux de chèvres et sur-tout ces atte
lages de grands boeufs aux cornes énormes que
l'on trouve couchés aux pieds des obélisques
Egyptiens , parmi les débris du Forum , et sous
les arcs où ils passaient autrefois, pour conduire le
triomphateur romain à ce capitole , que Ciceron
appelle le conseil public de l'univers:
Romanos adtempla Deûm duxere triumphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités ,
se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de
toutes parts , comme si l'on était auprès des fon
taines de Blandusie ou d'Egérie. Du haut des col
lines qui sont renfermées dans l'enceinte de Rome ,
ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez
la campagne en perspective ; ce qui mêle la ville
et les champs d'une manière tout - à - fait pit
toresque. En hiver les toits des maisons sont
couverts d'herbe , à-peu-près comme les vieux
toits de chaume de nos paysans. Ces diverses cir
constances contribuent à donner à Rome je ne sais
VENTOSE AN XII. 4g3
quoi de rustique , qui vous rappelle que ses pre
miers dictateurs conduisaient la charrue , qu'elle
dut l'empire du monde à des laboureurs , et que
le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'en
seigner l'art d'Hésiode aux enfans de Romulus :
Ascrceumque cano romana per oppida carmcn.
Quant au Tibre qui baigne cette grande cité , et
qui en partage la gloire , sa destinée est tout-à-fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il
n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux, on
n'en parle jamais , on ne boit point ses eaux , les
femmes ne s'en servent pas pOur laver ; il se dérobe
furtivement entre de méchantes maisons qui le
cachent , et court se précipiter dans la mer , hon
teux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire
quelque chose de ces ruines dont vous m'avez tant
recommandé de ( vous parler , et qui font une si
grande partie des dehors de Rome ; je les ai toutes
vues en détail , soit à Rome , soit à Naples , excepté
pourtant les temples de Pcestum , que je n'ai pas
eu le temps de visiter. Vous sentez qu'elles doivent
prendre différens caractères , selon les souvenirs qui
s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier,
j'étais allé m'asseoir au Colisée , sur la marche d'un
des autels consacrés aux douleurs de la Passion.
Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or
par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des
peuples; de fortes ombres sortaient en même temps
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou
tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du
haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre
les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du
palais des Césars . avec un palmier qui semble être
placé tout exprés sur ces débris pour les peintres
et les poètes. Au lieu des cris de joieque desspec594
MERCURE DE FRANCE,
tateurs féroces poussaient jadis dans cet amphi
théâtre, en voyant déchirer des chrétiens par de»
lions et des panthères, on n'entendait que les
aboiemens des chiens de l'hermite qui garde ces
ruines. Mais au moment où le soleil descendit sousl'horizon,
ia cloche du dôme de Saint- Pierre
retentit sous les portiques du Colisée. Cette
correspondance établie par des sons religieux, entre
les deux plus grands monumens de Rome païenne
et de Rome chrétienne , me causa une vive émotion ;
je songeai que ce grand édifice moderne tom
berait à son tour comme l'édifice antiqae ".* nue
les monumens se succèdent comme les homm*. ., qui
les ont élevés ; je me rappelai que ces menu
Juifs qui , dans leurs premières captivités , travail
lèrent aux-édifices de l'Egypte et de Babylone ,
avaient aussi dans leur dernière dispersion , bâti
cette énorme enceinte ; que le monument sous les
voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne .
était l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans
les prophéties pour la destruction finale de Jéru
salem. Sont-ce là , mon cher ami , d'assez hauts
sujets de méditations fournis par une seule ruine ,
et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se
reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier , o, janvier , au Colisée , pour
le voir dans une autre saison , et sous un autre as
pect : j'ai été étonné en arrivant, de ne point en
tendre l'aboiement des chiens qui se montraient
ordinairement dans les corridors supérieurs de
l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées.
J'ai frappé à la porte de l'hermitage prati
qué dans le ceintre d'une loge ; on ne m'a point
répondu ; l'hermite est mort. L'inclémence de la
saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs ré
cens et douloureux, ont redoublé pour moi la
tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru v«ir
VENTOSE AN XII. 4g5
les ruines d'un édifice, que j'avais admiré quelques
jours auparavant dans toute son intégrité et toute
sa Fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que
nous sommes avertis à chaque pas de notre néant.
L'homme cherche au-dehors des raisons pour s'en
convaincre ; il va méditer sur les restes des monumens
des empires ; et il ne songe pas qu'il est
lui-même une ruine encore plus chancelante , et
qu"il sera tombé avant ces débris ! Ce qui achève de
rendre notre vie le songe d'une ombre (i), c'est
que nous ne pouvons pas même espérer de vivre
long-temps dans le souvenir de nos amis \ puisque
leur coeur où s'est gravée notre image est, comme
l'objet dont il retient les traits , une argile sujette
à se dissoudre. On m'a montré à Portici, un mor
ceau dé cendre du Vésuve, qui tombe en poudre
sans le toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque
jour plus effacée , du sein et du bras d'une jeune
femme ensevelie sous les ruines de Pompéïa : c'est
une image assez juste ( bien qu'elle ne soit pas
encore assez vaine ) de la trace que notre mé
moire laisse dans le coeur des hommes , qui n'est
que cendre et poussière (2).
Avant de partir pour Naples , j'étais allé passer
quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les
ruines des environs , et sur-tout celles de la Villa
Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma
course, je me réfugiai dans les salles des Thermes
voisins du Pécile (3) , sous un figuier qui avait
renversé le pan d'un mur en s'élevant. Dans un
petit salon octogone , ouvert devant moi , une
vigne vierge avait percé la voûte de l'édifice , et
son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le
long du mur comme un serpent. Tout autour de
(1) Pind.
( 2 ) Job.
( 5 ) Monuinens de la Villa,
496 MERCURE DE FRANCE
moî, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient
des points de vue sur la campagne romaine. Des
buissons de sureau remplissaient les salles désertes
où venaient se réfugier quelques merles solitaires.
Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de
feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée
se dessinait comme un travail en mosaïque sur
la blancheur des marbres. Çà et là de haute
cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces
f)alais de la mort ; l'acanthe sauvage rampait à
eurs pieds, sur des débris, comme si la nature
s'était plû à reproduire sur ces chefs-d'oeuvre
mutilés de l'architecture , l'ornement de leur beauté
passée. Les salles diverses et les sommités des
ruines ressemblaient à des corbeilles et à des
bouquets de verdure; le vent en agitait les guir
landes humides, et toutes les plantes s'inclinaient
sous la pluie du ciel.
Pendant que je contemplais ce tableau pitto
resque et sauvage , mille idées confuses se pres
saient dans mon esprit : tantôt j'admirais, tantôt
je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais
aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire
du monde, qui avait voulu rassembler une image
de son empire dans son jardin. Je me rappelais
les événemens qui avaient renversé cette Villa
superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux
omemens par le successeur d'Adrien, les Barbares
y passer comme un tourbillon , s'y cantonner
quelquefois , et , pour se défendre dans ces mêmes
monumens qu'ils avaient à moitié détruits , cou
ronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique:
enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civili
sation dans ces lieux , plantaient la vigne et con
duisaient la charrue dans le temple des Stoïciens
et les salles de l'Académie (i). Bientôt le siècle
( i ) Monumens de ta Villa.
des
VENTOSE
des arts renaissait, et de ne
achevaient de bouleverser ce qu?
ruines de ces paiais , pour y trouve
d'oeuvre des arts. A ces diverses per1
une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent
fois écrit sur la vanité des choses humaines. Ii y a
même double vanité dans les monumensde la Villa
Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que
des imitations d'autres monumens répandus dans
les provinces de l'empire romain: le véritable
temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable
Académie à Athènes , n'existent plus ; vous ne
voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines
de ruines.
Il faudrait maintenant , mon cher ami , vous
décrire le temple de la Sibylle à Tivoli, et le char
mant temple de Vesta suspendu sur la cascade ;
mais le temps me manque. .le regrette encore de ne
pouvoir vous peindre cette charmante cascade célé
brée par Horace ; j'étais là dans vos domaines, vous
l'héritier de l'Açs*»* des Grecs ou du simplex munditiis(
i) du chantre de VArtpoéiique ;mais]el'ai vue
dans unesaison assez triste, et je n'étais pasmoi-môme
fort gai. Je vous dirai plus , j'ai été importuné du
bruit des eaux, dece bruit quim'a tant defoischarmé
dans les forêts américaines. Je me ra ppelle encore avec
quelles délices, la nuit, au milieu du désert, lorsque
mon bûcher était à demi éteint , que mon guide
dormait, que mes chevaux paissaient à quelque
distance ; je me rappelle , dis- je, avec quelles dé
lices j'écoutais la mélodie des eaux et des vents
dans la profondeur des bois. Ces murmures tantôt
plus forts, tantôt plus faibles , croissant et décrois
sant à chaque instant me faisaient tressaillir , et
chaque arbre était pour moi une espèce de lyre
( i ) « Elégante simplicité. » Hor.
498 MERCURE DE FRANCE,
harmonieuse , dont les vents tiraient d'ineffables
accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beau
coup moins sensible à ces charmes de la nature ,
et je doute que îa cataracte même de Niagara me
causât la même admiration qu'autrefois. Quand on
est très-jeune , la nature muette parle beaucoup ,
parce qu'il y a surabondance dans le coeur de
l'homme ; tout son avenir est devant lui ( si mon
Aristarque veut me passer cette expression ) ; il
espère reporter ses sensations au monde , et il se
nourrit de mille chimères ; mais dans un âge plus
avancé , lorsque la perspective que nous avions
devant nous passe derrière , que nous sommes dé
trompés sur une foule d'illusions , alors la nature
seule devient plus froide et moins parlante ,
les jardins parlent peu (i). Il faut pour qu'elle
nous intéresse encore , qu'il s'y attache des souve
nirs de la société , parce que nous nous suffisons
moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse ,
et nous avons besoin de ces conversations qui se
font le soir à voix basse entre des amis (2).
Je n'ai pas quitté Tivoli , sans visiter la maison
du poète que je viens de citer : elle était en face
de la Villa de Mécène. C'était là qu'il otfrait Jloribus
et vino genium memorem brevis oevi (3).
L'hermitage ne pouvait pas être grand , car il est
situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent
qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu, et quetout
y était commode quoique petit. Du verger
qui était au-devant de la maison , l'oeil embrassait
un pays immense : vraie retraite du poète à qui
\
( 1 ) La fontaine.
( 2 ) Horace.
( 5 ) « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle
» la brièveté de la vie. »
VENTOSE AN Xïî. 49g
f>eu suffit, et qui jouit de tout ce qui n'est pas à
ui, spatio brevi spém longam reseces (i). Après
tout il est fort aisé d'être philosophe comme
Horace ; il avait une maison à Rome, deux Villa
à la campagne , lune à Utique , l'autre à Tivoli.
Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus
avec ses amis, son buffet était couvert d'argenterie ,
il disait familièrement au premier ministre du
Mailre du monde : « Je ne sens point les besoins
de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de
plus , Mécène , tu ne me le refuserais pas. » Avec
cela on pfcut chanter Lalagé, se couronner de lys
qui vivent peu , parler de la mort en buvant le
Falernc , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, Tite-'
Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en
cela le sort de Louis XIV : notre grand prince
survécut un peu à son siècle, et se coucha le der
nier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne
restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir
3ue la maison de Catulle est placée à Tivoli , auessus
de la maison d'Horace , et qu'elle sert main
tenant de demeure à quelques religieux chrétiens ;
mais vous trouvère* peut - être assez remarquable
que l'Arioste soit venu composer ses fables co
miques (2) au même lieu où Horace s'est joué de
toutes les choses de la vie. On se démande
avec surprise, comment il se fait que le chantre
de Roland, retiré chez le cardinal d'Est à Tivoli »
ait consacré ses divines folies à la France , et à la
France demi-barbare, tandisqu'il avait sous lesyeux
les sévères monumens et les graves sou veni rs d upeuple
(1) « Renferme dans un espace étroit tes longues espé»
m rances. » Horï ■■ ": ' '
( 2 ) Boileau.
lia
5oo MERCURE DE FRANCE,
Je plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au
reste, la Villa d'Est est la seule Villa moderne qui
m'ait intéressé , au milieu des débris des Villa de
tant d'Empereurs et de Consulaires. Cette illustre
maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun,
d'avoir été chantée par les deux plus grands poètes
de son temps et les deux plus beaux génies de
l'Italie moderne.
Piacciavi , generose Ercolea proie ,
Ornamento , e splendor del secol nostro
Ippolùo , etc.
C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend
grâce à la maison puissante dont il recueille les
faveurs, et dont il fait lui-même les délices. Le
Tasse , plus touchant , fait entendre dans son in
vocation , les accens de la reconnaissance d'un
grand homme infortuné :
Tu rnagnanimo Alfonso , il quai riiogli , etc.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de
s'en servir pour protéger les talens exilés , et re
cueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte
d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un sou
venir qui ne le cède pas en charme, à celui d'Ho
race et de Mécène. Mais que sont devenus les
protecteurs et les protégés? au moment même où.
j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre , sa Villa
tombe en ruines , comme celle du ministre d'Au
guste ; c'est l'histoire de toutes les choses et de tous
les hommes :
Linquenda Tellus, et domus et placens
Uxor (\).
Je passai presque tout un jour à cette superbe
Villa. Je ne pouvais me lasser d'admirer la vaste
perspective dont on jouit du haut de ses terrasses :
au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs
( i ) « Il faudra quitter la terre , une maison , une
» épouse chérie. » Hor.
VENTOSE AN XII. 5oi
1 platanes et leurs cyprès; après les jardins viennent
les restes de la maison de Mécène placée au bord
de l'Anio (i) ; de l'autre côté de la rivière, sur
le coteau en face , règne un bois de vieux oli
viers , où l'on trouve les débris de la Villa de
Varus (2); un peu plus loin à gauche dans la
plaine , s'élèvent les trois monts Monticelli , san
Francesco et sant Angelo, et entre les sommets de
ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain
et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'ex
trémité des campagnes romaines , en décrivant un
cercle par le couchant et le midi, on découvre les
hauteurs de Monte - Fiascone , Rome , Civita-
Vecchia, Ostie , la mer, Frascati , surmonté des
pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli
vers le levant , la circonférence entière de cette
immense perspective se termine au mont Ripoli
autrefois occupé par les maisons de Brutus et
d'Atticus, et au pied duquel se trouve la Villa
Adriana avec toutes ses ruines.
On peut découvrir au milieu de ce tableau, le
cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , et
3ue l'oeil suit jusqu'au pont où s'élève le mausolée
e la famille Plotia , bâti en ibrme de tour. Le
grand chemin de Rome se déroule aussi dans
la campagne : c'était l'ancienne voie Tiburtine
autrefois bordée de sépulcres , et le long de la
quelle des meules de foin , élevées en pyramides ,
imitent encore des tombeaux.
Il serait difficile de trouver dans le reste du
monde, une vue plus étonnante et plus propre à
faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle
pas de Rome , dont on aperçoit les dômes et
( 1 ) Aujourd'hui le Teverone.
( 2 ) Le Varus qui fut massacré avec les légions en
Germanie. Voyez, l'admirable morceau de Tacite.
I i 3
5o3 MERCURE DE FRANCE,
qui seule dit tout ; je parle seulement des
lieux et des monumens renfermés dans cette vaste
élendue. Voilà la maison où Mécène rassasié des
biens de la terre mourut d'une maladie de lan
gueur ; Varus quitta ce beau coteau pour aller
verser son sang dans les marais de la Germanie ;
Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites en
chantées pour bouleverser leur pairie ; sous ces
haut pms de Frascati , Cicéron dictait ses Tusculanes;
Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied
de cette colline, et transporta dans ces lieux les
noms , les charmes et les souvenirs du vallon de
Tempe. Vers cette source de la Tolfàtare , la reine
captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscu
rité , et sa ville d'un moment disparut dans le dé
sert ; c'est ici que le roi Latinus consulta le dieu
laune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Her
cule avait son temple , et que la sibylle Tiburtine
dictaitsesoracles; cesont-là les montagnes des vieux
Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de
Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté
par tous les poètes ; rians coteaux de ïibur et de
Lucrétile dont le seul génie français a pu retracer
les grâces , et qui attendaient le pinceau de
Poussin et de Claude Lorrain.
Je descendis de la Villa d'Est vers les trois
heures après midi , je passai le Teverone sur le
pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte
Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers ,
dontjeviensdevousparler, j'aperçus une petite cha
pelle blanche, dédiée à la Madone Quinlilanea , et
bâtie sur les ruines de la Villa de Varus. C'était
un dimanche, la porte de cette chapelle était
ouverte , j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés
en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un
grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une
, Rtnpe suspendue à la voûte. Un seul homme ,
VENTOSE AN XII. 5o3
qui avait l'air très- malheureux, «hait prosterné
auprès d'un banc; il priait avec tant de ferveur.
3u'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit
e mes pas. Je sentis ce que j'ai m ille^ois éprouvé
en entrant dans une église, c'est-à-dire ,uïi certain
apaisement des troubles du coeur \ pour parler
comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel
dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque
distance de cet homme, et, inspiré par le lieu , je
nepus m'em pêcher de prononcer cetteprière : « Dieu
» du voyageur , qui avez voulu que le pèlerin vous
» adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines
» du palais" d'un grand de la terre; mère de dou-
» leur, qui avez établi votre culte de miséri-
» corde dans l'héritage de ce romain malheureux,
» mort loin de son pays , dans les torêts de la
» Germanie : nous ne sommes ici que deux fidèles
» prosternés au pied de votre autel solitaire. Accor-
>> dez à cet inconnu , qui semble si profondément
» humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous
» demande ; faites que les prières de cet homme
» servent à leur tour à guérir mes infirmités , afin
» que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à
» l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
» dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus
» se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrou-
» vant au pied de votre trône , de se devoir
» mutuellement une partie de leur bonheur, par
» les miracles de la charité ! »
Quand je viens à regarder , mon cher ami ,
toutes les feuilles éparses sur mon bureau , je suis
épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à
vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai
rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais
dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous
ai-je pas parlé de Tusculum , de ce Cicéron qui ,
selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple
5o4 MERCURE DE FRANCE,
» romain aitjCu égal à son empire. « llludingcniurn
» quod solùm populus romanus par impéiio suo
» habuit.nJSlon voyage à Naples , ma descente dans
le cratère du Vésuve (i), mes courses à Pompéia, à
Capoue ,' a* Caserte , à la Tolfatare , au lac d'Averne
, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous
intéresser, etc. Baïes , où se sont passées tant de
scènes mémorables, mériterait seul un volume. Il
me semble que je vois encore la tour de JBola , où
était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit
ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils :
« Ventrem feri (2). » L'ile de Nisida, qui servit
de retraite à Brutus, après le meurtre de César,
le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces
palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vau
draient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu.
Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles
fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de
là qu'il écrivait à Auguste ces paroles modestes
( 1 ) Il n'y a que de la fatigue et aucun danger à descen
dre dans la cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption , et dans ce cas-là même ,
si l'on n'étoit pas emporté par l'explosion de la matière ,
l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la
lave-: comme elle coule avec une extrême lenteur, sa sur
face se refroidit assez, vite pour qu'on puissey passer rapi
dement. Jesuisdescendu jusques dans un des trois petits cra
tères , formés daDS le milieu du grand cratère , par la dernière
-éruption , qui eut lieu en 1 797. Les fumées , du côté de la
torre de V Annunziala , étoient assez fortes ; je fis plusieurs
tentatives inutiles , pour parvenir à une lueur que l'on
voyait sur le flanc opposé , du côté de Caserte : dans
quelques endroits , la cendre étoit brûlante à deux pouces
de profondeur sous sa surface.
(2) Tacite.
VENTOSE AN XII. 5o5
( elles sont , je crois , les seules lignes de prose
que nous connaissions de ce grand homme) :
Ego verà fréquentes a te literas accipio... De slEnca
quidem meo , si me hercule jam dignum aurlbus haberem
tuis , libenter mitterem ; sed tanta inchoala res est,
ut poene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar ;
cum proesertim , ut scis , alia quoque studio, ad id opus
multoquc potiora impcrtiar (i).
Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain
est un de ceux qui a le plus satisfait mon coeur, bien
que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait d i t
que son mausolée existait encore , et qu'on y Usait
même le mot patria, seul reste de cette inscription
qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie ,
tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria,
l'ancienne Literne ; je n'ai point trouvé le tom
beau , mais j'ai erré sur les ruines de la maison que
le plus grand et le plus aimable des hommes habi
tait dans son exil : il me semblait voir le vain
queur d'Annibalse promener au bord de la mer
sur la côte opposée à celle de Carthage,et se conso
lant de l'injustice de Rome , par les charmes de
l'amitié et Je souvenir de ses vertus (2).
(1) Ce fragment se trouve dans Macrobe , mais je ne
puis indiquer le livre : je crois pourtant que c'est le
premier.
(2) Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau exis
tait j mais j'avais lu les circonstances que je rapporte ici ,
dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant , les raisons
suivantes me font douter un peu de la vérité des faits :
i°. Il me paraît que Scipion , malgré les justes raisons
de plainte qu'il avait contre Rome , aimait cependant
trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât celte ins
cription sur son tombeau : cela semble contraire à tout
ce que nous connaissons du génie des anciens.
20. L'inscription rapportée est conçue presque littérale
ment dans les termes de l'imprécation que Tite-Live fait
5o6 MERCURE DE FRANCE,
Quant aux Romains modernes, mon cher ami,
Duclos me semble avoir de l'humeur , lorsqu'il les
prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce paslà
la source de l'erreur?
3°. Plutarque raconte que l'on trouva près de Gaïette ,
une urne de bronze dans un tombeau de marbre , où les
cendres de Scipion devaient avoir été renfermées , et qui
portait une inscription très-différente de celle dont il
s'agit ici.
4*. L'ancienne Literne ayant pris le nom de Palrîa ,
cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria ,
resté seul de toute l'inscription du tombeau. Ne serait-ce
pas, en effet, un hasard fort singulier que 1« lieu se nom
mât Patria , et que le mot patria se trouvât aussi sur le
monument de Scipion? à moins que l'on ne suppose que
l'un a pris son nom de l'autre.
Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne con
nais pas , aient parlé de cette inscription de manière à ne
laisser aucun doute : ilyamême unephrase dans Plutarque,
qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme
du plus grand mérite , et qui m'est d'autant plus cher qu'il
est fort malheureux, a fait , presqu'en même temps que moi ,
le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble
de ce lieu célèbre ; mais je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait
dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui tran
cherait la difficulté ) , ou s'il m'a seulement raconté la tra
dition populaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le mo
nument, et je n'ai vu que les ruines de la Villa , qui sont
très-peu de chose.
Plutarque parle de l'opinion de ceux qui voulaient que
le tombeau de Scipion fût auprès de Rome. Mais ils con
fondaient évidemment le tombeau des Scipion et le tom
beau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à
Literne , qu'il était surmonté d'une statue qui fut abattue
par une tempête , et qu'il avait vu lui-même cette
VENTOSE AN XII. 5o7
appelle les Italiens de Rome. Je crois qu'il y a
encore chez eux le fond diune nation peu com
mune. On peut découvrir . aisément parmi ce
peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du
courage, de la patience, du génie, des traces pro
fondes de ses anciennes moeurs , je ne sais quel
air de souverain, et quels noblesusages qui sentent
encore la royauté. Avant de condamner cette opi
nion, qui peut vous paraître bizarre, il faudrait
entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de
vous les rapporter.
Que de choses me resteraient à vous dire sur
la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai
vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie,
et devineriez -vous dans quelle circonstance ? je
l'ai vu mettre dans sa bière. On me dit qu'il n'é
tait presque pas changé. Sa physionomie me pa
rut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute
une nouvelle sévérité ; son cercueil étant un peu
Irop court , on lui inclina la tête surla poitrine, ce qui
lui fit faire un mouvement formidable. Jetiensdela
bonté d'une personne qui lui fut bien chère , et de
la politesse d'un ami du comte Alfieri à Florence ,
les notes les plus curieuses sur les ouvrages pos
thumes , les opinions et la vie de cet homme
célèbre.La plupart des papiers publics, en France,
ne vous ont donné sur tout cela que des renseignemens
tronqués et incertains. En attendant que je
puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie
statue. On savait d'ailleurs par Senèque , Ciceron et Pline ,
que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipion avait
•existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert
sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée
du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des
Scipion trouyés dans le monument , celui de l'Africain
manque,
5o8 MERCURE DE FRANCE,
l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même
temps que la sienne, pour sa noble amie :
HIC. SITA. EST
Al.... E. . . . St....
ALT. ... C O M
Génère, forma, moribus.
Incomparabili. animi. candore.
Proeclarissima.
. A. Viclorio. Alferio.
Juxta. c/iiem. sarcophago. uno (i).
Tumulata. est.
Annorum. 26. spatio.
Vitra, res. omnes. dilecta.
Et. quasi, mortale. nnmen.
Ab ipso, constanter. habita.
Et. observata.
Vixit annos.... menses.... dies....
Ha nnonioe. Montibus. nata.
Obiit. . . die. . . mensis. . .
Anno Domini. M. D. CCC. . (2).
La simplicité de cette épitaphe, et sur-tout la
( 1 ) Sic inscribendum , me , ut opinor et opto , proemoriente •
sed , aliter jubente Dea , aliter inscribendum ■
Qui. juxta. eam. sarcophago. uno >
Conduits, erit. quamprimùin.
(2) « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d' Al. , illustre par ses
» aïeux, célèbre far les grâces de sa personne , par les agrémens
» de son esprit , et par la candeur imcomparable de son ame.
» Inhumée près de Victor Alfieri , dans un même tombeau (*) ; il
» la préféra, pendant vingt-six ans , à toutes les choses de la terre.
» Mortelle, ellefut constamment suivie et honorée par lui, c»mme
» si elle eût été une Divinité.
a Née à Hlons ; elle vécut et moitrut le »
(*) Ainsi j'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais
i'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement , il faudra autrement écrire :
« Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveU
» près d'e lie dans un même tombeau. »
VENTOSE AN XII. 5o9
note qui l'accompagne , me semblent extrême
ment touchantes.
Pour cette fois, j'ai fini; je vous envoie ce
monceau de ruines, faites-en tout ce qu'il vous
plaira. Dans la description des divers objets dont
je vous ai parlé , je crois n'avoir omis aucune cir
constance remarquable , si ce n'est que le Tibre
est toujours le Jlams Tiberinus de Virgile. On
prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux
pluies qui tombent dans les montagnes dont il
descend. Souvent, par le temps le plus serein, en
regardant couler ses flots décolorés , je me suis re
présenté une vie commencée au milieu des orages ;
le reste de son cours passe en vain sous un ciel
pur; le fleuve demeure teint des eaux de la
tempête , qui l'ont troublé dans sa source.
Chateaubriand.
devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprou
ver. Les détails qu'elle renferme intéresseront tous
les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur
du Génie du Christianisme , enrichie d'autres
souvenirs et d'autres images (i).
Home, le 10 janvier 1804.
A M. de F.
J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je
vous porte un fruit de mon voyage , sur lequel
vous avez des droits : quelques feuilles du laurier
du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope . »
Il y a long-temps que j'aurais dû vous parler de
cette terre classique, faite pour intéresser un génie
comme le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont
empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome
sans vous dire au moins quelques mots de cette
ville fameuse. Nous étions convenus que je vous
écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je
penserais de l'Italie , comme je vous marquais
autrefois l'impression que faisaient sur mon coeur
les solitudes du Nouveau - Monde. Sans autre
préambule, je vais donc essayer de vous donner
une idée générale des dehors de Rome , c'est-àdire,
de ses campagnes et de ses ruines.
Vous avez lu , mon cher ami , tout ce qu'on
(i) M. de Chateaubriand à qni l'on a communiqué les
épreuves de sa lettre , a bien voulu y ajouter quelques
notes. ( Note de l'éditeur. )
H h 3
486 MERCURE DE FRANCE,
a écrit sur ce sujet; mais je ne sais pas si les
voyageurs vous ont donné une idée bien juste du
tableau que présente la campagne de Rome.
Figurez - vous quelque chose de la désolation
de Tyr et de Babylone, dont parle l'Ecriture;
un silence et une solitude aussi vastes que le
bruit et le tumulte des hommes qui se pres
saient jadis sur ce sol. On croit y entendre reten
tir celte malédiction du prophète : Venient tibi
duo hoec subitb indienne, sterilitas ewiduitas(i).
Vous apercevez çà et là quelques bouts de
voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus
personne ; quelques traces desséchées des torrens
de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne
sont que le lit désert d'une onde orageuse qui
s'est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez
partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux,
3ui semblent être les forêts et les plantes indigènes
une terre composée de la poussière des morts
et des débris des empires. Souvent , dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons;
je m'en approchais, et ce n'était que des herbes
flétries qui avaient trompé mon oeil : quelquefois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces
d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de
laboureurs, point çle mouvemens champêtres,
point de mugissemens vde troupeaux , point de
villages, Un petit nomhre de fermes délabrées
se montrent sur la nudité des champs: les fenêtres
et les portes en Sont fermées ; il n'en sort ni fumée ,
ni bruit, ni habitans ; une espèce de sauvage,
presque nu , pâle et miné par la fièvre , garde
■ Il I. III II .11 . ■■■»--■■■ ■«^■^1— I II II' ' —^—»—-M^i—^^
( i ) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul
» jour f stérilité et veuvage. » Isaïc,
VENTOSE AN XII. 487
seulement ces tristes chaumières , comme ces
spectres qui, dans nos histoires gothiques, défen
dent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin ,
l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux
maîtres du monde dans leur terre natale , et que
vous voyez ces champs, tels que les a laissés le soc
de Cincinnafus , ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte , que do
mine et qu'attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron (1) ,
que s'élève la grande ombre «le la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre , elle semble dans .
son orgueil avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reinç^
tombée du trône, elle a noblement caché ses mal^ \
heurs dans la solitude.
11 me serait impossible de vous peindre ce
qu'on éprouve , lorsque Rome vous apparaît
tout-à-coup au milieu de ses royaumes vuides ,
inania régna ,• et qu'elle a l'air de se lever
Ç>ur vous de la tombe où elle était couchée,
àchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement
qu'éprouvaient les prophètes , lorsque Dieu
leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle
il avait attaché les destinées de son peuple ; quasi
aspectus splendoris (2.). La multitude des souvenirs,
l'abondance des senti mens vous oppressent , et
votre ame est bouleversée à l'aspect de cette Rome
qui a recueilli deux fois la succession du monde ,
comme héritière de Saturne et de Jacob (3).
( i ) Le véritable tombeau de Néron était à la porte
du Peuple , dans l'endroit même où l'on a bâti depuis
l'église de Santa Maria del Popolo.
(2) « C'était comme une vision de splendeur, n Ezecli.
(3) Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome , telle
qu'elle était il y a envison deux cents ans :
« Nous avions loin ; sur notre main gauche , l'Apec-
; s . -,
Hh4
4&8 MERCURE DE FRANCE,
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'a
près cette description , qu'il n'y a rien de plus af
freux que les campagnes romaines ? vous vous
tromperiez beaucoup , elles ont une inconcevable
grandeur ; on est toujours prêt , en les regardant ,
à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturniateUus,
Magna ■virûm (i) /
Si vous les voyez en économiste , elles vous dé
soleront sans doute; mais si vous les contemplez
en artiste, en poète, et même en philosophe, vous
ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement.
L'aspect d'un champ de bled ou d'un coteau de
vigne ne donnerait pas à votre ame d'aussi fortes
émotions , que la vue de cette terre dont la cul
ture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est ,
pour ainsi dire, demeurée antique comme les ruines
qui la «ouvrent.
Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon
romain , comme la douce inclinaison des plans ,
et les contours suaves et fuyans des montagnes qui
le terminent. Souvent les vallées y prennent la
forme d'une arène, d'un cirque , d'un hippo
drome ; les coteaux y sont taillés en terrasses ,
comme si la main puissante des Romains avait re
mué toute cette terre. Une vapeur particulière , ré
pandue dans ies lointains , arrondit les objets et
fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop
dur ou de trop heurté dans leurs formes. Les
n nin , le prospect du pays mal plaisant , bossé , plein
j> de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle
» conduite de gens de guerre en ordonnance: le terroir nu
» sans arbres , une bonne partie stérile , le pavs fort ou-
» vert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et
j> quasi tout de cette sorte , fort peu peuplé de maisons, n
(i) « Salut, terre féconde ; terre de Saturne, mère
A des grands hommes, »
VENTOSE AN XII. 489
ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a
pas de masses si obscures dans les rochers et les
feuillages, où il ne s'insinue toujours un peu de
lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse,
marie la terre , le ciel , les eaux : toutes les sur
faces , au moyen d'une gradation insensible de
couleurs , s'unissent par leurs extrémités , sans
qu'on puisse déterminer le point où une nuance
finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute
admiré dans les paysages de Claude Lorrain, cette
lumière qui semble idéale et plus belle que na
ture ? eh bien , c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la Villa
Borghese , le soleil se coucher sur les cyprès du
mont Marins et sur les pins de la f'illa Pamphili ,
Çlantés par le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le
'ibre à Ponte Mole , pour jouir de cette grande
scène de la fin du jour. Les sommets des mon
tagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli
et d'or pâle , tandis que leur base et leurs
flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte
violette ou purpurine. Quelquefois de beaux
nuages comme des chars légers , portés sur le
vent du soir avec une grâce inimitable , font com
prendre l'apparition des habitans de l'Olympe
sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique
Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute
la pourpre de ses Consuls et de ses Césars , sous les
derniers pas du dieu du jour. Cette riche décora
tion ne disparaît pas aussi vite que dans nos cli
mats : lorsque vous croyez que les teintes vont
s'effacer , elle se ranime tout-à-coup sur quelqu'autre
point de l'horizon ; un crépuscule semble
succéder à un crépuscule , et la magie du couchant
se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des
campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoli
ques ; les bergers n'y sont plus : Dulcia linauimus
490 MERCURE DE FRANCE,
arva ; mais on voit encore les grandes victimes du
Clytumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de
cavales demi sauvages , descendre seuls au bord
du Tibre et venir s'abreuver dans ses eaux. Vous
vous croiriez transporté autemps des vieux Sabirrs
ouausiècledel'arcadien Evandre, no)i**nf komv (i)
alors que le Tibre s'appeloit encore Albula (2) ,
et que le pieux Enée remonta ses oncles inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples
sont peut-être plus éblouissans que ceux de Rome :
lorsque le soleil enflammé ou que la lune large et
rougie, se lève au-dessus du Vésuve , comme un
globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec
ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de
l'Apouille, l'île deCaprée, la côte du Pausilipe ,
Baïe , Misène , Cumes , 1'A.verne , les Champs-
Elysées et toute cette terre Virgiiienne, présentent
un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le
grandiose de la campagne romaine. Du moins estil
certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron , se
croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait
à ses amis : Urbem , mi Rufi , cote et in istâ luce
vive (3). Cet attrait de la belle Ausonie , est encore
le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs
qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer seule
ment quelques jours , y sont demeurés toute leur
vie. Il fallut que le Poussin vint mourir sur cette
terre des beaux paysages; et au moment même
( 1 ) « Pasteurs des peuples. » Hotner.
(2) fïrf.Tit. Liv.
(3) « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus,
» c'est a cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est
dans le premier ou dans le second livre des Epistres Fa
milières. Comme j'ai cité partout de mémoire , on vou
dra bien me pardonner, s'il se trouve quelqu'inexactitude
dans les citations.
VENTOSE AN XII. 49t
où je vous écris , j'ai le bonheur d'y connaître
M. d'Agincourt, quiy vit seul depuis 25 ans, et qui
promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de
l'antiquité et des beaux arts, ou quiconque n'a
plus de liens dans la vie , doit venir demeurer à
Rome. Là il trouvera pour société une terre qui
nourrira ses réflexions et qui occupera son coeur,
des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera,
et la poussière que le vent élèvera sous ses pas
renfermera quelque grandeur humaine. S'il est
malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il
aima , à tant de cerltlres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au
tombeau d'un ami vertueux, dunharmant mausolée
de Cecilia Metella , au modeste cercueil d'une
femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes
chéris se plaisent à errer autour de ces monumens
avec l'ombre d'un Cicéron , pleurant en
core sa chère Tullie , ou d'une Âgrippine en
core occupée de l'urne de Germanicus. S'il est
chrétien , ah! comment pourrait-il alors s'arracher
de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette
terre qui a vu naître un second empire plus saint
dans son berceau , plus grand dans sa puissance
que celui qui l'a précédé; de cette terre enfin où
les amis que nous avons perdus, dormant avec les
saints dans les catacombes, sous l'oeil du Père des
fidèles , paraissent devoir se réveiller les premiers
dans leur poussière , et semblent plus voisins des
cieux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, ressemble
aujourd'hui à la plupart des villes européennes ,
toutefois elle conserve encore un caractère par
ticulier : aucune autre cité ne présente un pareil
mélange d'architecture et de ruines, depuis le sa-»
4g2 MERCUREDEFRANCE,
blime Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles
gothiques de Bélisaire , depuis les monumens ap
portés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par
Michel-Ange. La beauté de ses femmes , est un
autre trait distinctif: elles rappellent par leur port
et leur démarche , les Clélie et les Comelie ; ou
croirait voir des statues antiques de Junon ou de
Pallas descendues de leur piédestal , et se pro
menant autour de leurs temples. D'une autre part,
on retrouve chez les Romains , ce ton des chairs ,
que les peintres appellent couleur historique et
qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il semble na
turel que des hommes dont les aïeux ont joué un
si grand rôle sur la terre , aient servi de modèle
ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour
représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome, ce
sont les troupeaux de chèvres et sur-tout ces atte
lages de grands boeufs aux cornes énormes que
l'on trouve couchés aux pieds des obélisques
Egyptiens , parmi les débris du Forum , et sous
les arcs où ils passaient autrefois, pour conduire le
triomphateur romain à ce capitole , que Ciceron
appelle le conseil public de l'univers:
Romanos adtempla Deûm duxere triumphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités ,
se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de
toutes parts , comme si l'on était auprès des fon
taines de Blandusie ou d'Egérie. Du haut des col
lines qui sont renfermées dans l'enceinte de Rome ,
ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez
la campagne en perspective ; ce qui mêle la ville
et les champs d'une manière tout - à - fait pit
toresque. En hiver les toits des maisons sont
couverts d'herbe , à-peu-près comme les vieux
toits de chaume de nos paysans. Ces diverses cir
constances contribuent à donner à Rome je ne sais
VENTOSE AN XII. 4g3
quoi de rustique , qui vous rappelle que ses pre
miers dictateurs conduisaient la charrue , qu'elle
dut l'empire du monde à des laboureurs , et que
le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'en
seigner l'art d'Hésiode aux enfans de Romulus :
Ascrceumque cano romana per oppida carmcn.
Quant au Tibre qui baigne cette grande cité , et
qui en partage la gloire , sa destinée est tout-à-fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il
n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux, on
n'en parle jamais , on ne boit point ses eaux , les
femmes ne s'en servent pas pOur laver ; il se dérobe
furtivement entre de méchantes maisons qui le
cachent , et court se précipiter dans la mer , hon
teux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire
quelque chose de ces ruines dont vous m'avez tant
recommandé de ( vous parler , et qui font une si
grande partie des dehors de Rome ; je les ai toutes
vues en détail , soit à Rome , soit à Naples , excepté
pourtant les temples de Pcestum , que je n'ai pas
eu le temps de visiter. Vous sentez qu'elles doivent
prendre différens caractères , selon les souvenirs qui
s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier,
j'étais allé m'asseoir au Colisée , sur la marche d'un
des autels consacrés aux douleurs de la Passion.
Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or
par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des
peuples; de fortes ombres sortaient en même temps
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou
tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du
haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre
les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du
palais des Césars . avec un palmier qui semble être
placé tout exprés sur ces débris pour les peintres
et les poètes. Au lieu des cris de joieque desspec594
MERCURE DE FRANCE,
tateurs féroces poussaient jadis dans cet amphi
théâtre, en voyant déchirer des chrétiens par de»
lions et des panthères, on n'entendait que les
aboiemens des chiens de l'hermite qui garde ces
ruines. Mais au moment où le soleil descendit sousl'horizon,
ia cloche du dôme de Saint- Pierre
retentit sous les portiques du Colisée. Cette
correspondance établie par des sons religieux, entre
les deux plus grands monumens de Rome païenne
et de Rome chrétienne , me causa une vive émotion ;
je songeai que ce grand édifice moderne tom
berait à son tour comme l'édifice antiqae ".* nue
les monumens se succèdent comme les homm*. ., qui
les ont élevés ; je me rappelai que ces menu
Juifs qui , dans leurs premières captivités , travail
lèrent aux-édifices de l'Egypte et de Babylone ,
avaient aussi dans leur dernière dispersion , bâti
cette énorme enceinte ; que le monument sous les
voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne .
était l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans
les prophéties pour la destruction finale de Jéru
salem. Sont-ce là , mon cher ami , d'assez hauts
sujets de méditations fournis par une seule ruine ,
et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se
reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier , o, janvier , au Colisée , pour
le voir dans une autre saison , et sous un autre as
pect : j'ai été étonné en arrivant, de ne point en
tendre l'aboiement des chiens qui se montraient
ordinairement dans les corridors supérieurs de
l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées.
J'ai frappé à la porte de l'hermitage prati
qué dans le ceintre d'une loge ; on ne m'a point
répondu ; l'hermite est mort. L'inclémence de la
saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs ré
cens et douloureux, ont redoublé pour moi la
tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru v«ir
VENTOSE AN XII. 4g5
les ruines d'un édifice, que j'avais admiré quelques
jours auparavant dans toute son intégrité et toute
sa Fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que
nous sommes avertis à chaque pas de notre néant.
L'homme cherche au-dehors des raisons pour s'en
convaincre ; il va méditer sur les restes des monumens
des empires ; et il ne songe pas qu'il est
lui-même une ruine encore plus chancelante , et
qu"il sera tombé avant ces débris ! Ce qui achève de
rendre notre vie le songe d'une ombre (i), c'est
que nous ne pouvons pas même espérer de vivre
long-temps dans le souvenir de nos amis \ puisque
leur coeur où s'est gravée notre image est, comme
l'objet dont il retient les traits , une argile sujette
à se dissoudre. On m'a montré à Portici, un mor
ceau dé cendre du Vésuve, qui tombe en poudre
sans le toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque
jour plus effacée , du sein et du bras d'une jeune
femme ensevelie sous les ruines de Pompéïa : c'est
une image assez juste ( bien qu'elle ne soit pas
encore assez vaine ) de la trace que notre mé
moire laisse dans le coeur des hommes , qui n'est
que cendre et poussière (2).
Avant de partir pour Naples , j'étais allé passer
quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les
ruines des environs , et sur-tout celles de la Villa
Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma
course, je me réfugiai dans les salles des Thermes
voisins du Pécile (3) , sous un figuier qui avait
renversé le pan d'un mur en s'élevant. Dans un
petit salon octogone , ouvert devant moi , une
vigne vierge avait percé la voûte de l'édifice , et
son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le
long du mur comme un serpent. Tout autour de
(1) Pind.
( 2 ) Job.
( 5 ) Monuinens de la Villa,
496 MERCURE DE FRANCE
moî, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient
des points de vue sur la campagne romaine. Des
buissons de sureau remplissaient les salles désertes
où venaient se réfugier quelques merles solitaires.
Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de
feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée
se dessinait comme un travail en mosaïque sur
la blancheur des marbres. Çà et là de haute
cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces
f)alais de la mort ; l'acanthe sauvage rampait à
eurs pieds, sur des débris, comme si la nature
s'était plû à reproduire sur ces chefs-d'oeuvre
mutilés de l'architecture , l'ornement de leur beauté
passée. Les salles diverses et les sommités des
ruines ressemblaient à des corbeilles et à des
bouquets de verdure; le vent en agitait les guir
landes humides, et toutes les plantes s'inclinaient
sous la pluie du ciel.
Pendant que je contemplais ce tableau pitto
resque et sauvage , mille idées confuses se pres
saient dans mon esprit : tantôt j'admirais, tantôt
je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais
aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire
du monde, qui avait voulu rassembler une image
de son empire dans son jardin. Je me rappelais
les événemens qui avaient renversé cette Villa
superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux
omemens par le successeur d'Adrien, les Barbares
y passer comme un tourbillon , s'y cantonner
quelquefois , et , pour se défendre dans ces mêmes
monumens qu'ils avaient à moitié détruits , cou
ronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique:
enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civili
sation dans ces lieux , plantaient la vigne et con
duisaient la charrue dans le temple des Stoïciens
et les salles de l'Académie (i). Bientôt le siècle
( i ) Monumens de ta Villa.
des
VENTOSE
des arts renaissait, et de ne
achevaient de bouleverser ce qu?
ruines de ces paiais , pour y trouve
d'oeuvre des arts. A ces diverses per1
une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent
fois écrit sur la vanité des choses humaines. Ii y a
même double vanité dans les monumensde la Villa
Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que
des imitations d'autres monumens répandus dans
les provinces de l'empire romain: le véritable
temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable
Académie à Athènes , n'existent plus ; vous ne
voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines
de ruines.
Il faudrait maintenant , mon cher ami , vous
décrire le temple de la Sibylle à Tivoli, et le char
mant temple de Vesta suspendu sur la cascade ;
mais le temps me manque. .le regrette encore de ne
pouvoir vous peindre cette charmante cascade célé
brée par Horace ; j'étais là dans vos domaines, vous
l'héritier de l'Açs*»* des Grecs ou du simplex munditiis(
i) du chantre de VArtpoéiique ;mais]el'ai vue
dans unesaison assez triste, et je n'étais pasmoi-môme
fort gai. Je vous dirai plus , j'ai été importuné du
bruit des eaux, dece bruit quim'a tant defoischarmé
dans les forêts américaines. Je me ra ppelle encore avec
quelles délices, la nuit, au milieu du désert, lorsque
mon bûcher était à demi éteint , que mon guide
dormait, que mes chevaux paissaient à quelque
distance ; je me rappelle , dis- je, avec quelles dé
lices j'écoutais la mélodie des eaux et des vents
dans la profondeur des bois. Ces murmures tantôt
plus forts, tantôt plus faibles , croissant et décrois
sant à chaque instant me faisaient tressaillir , et
chaque arbre était pour moi une espèce de lyre
( i ) « Elégante simplicité. » Hor.
498 MERCURE DE FRANCE,
harmonieuse , dont les vents tiraient d'ineffables
accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beau
coup moins sensible à ces charmes de la nature ,
et je doute que îa cataracte même de Niagara me
causât la même admiration qu'autrefois. Quand on
est très-jeune , la nature muette parle beaucoup ,
parce qu'il y a surabondance dans le coeur de
l'homme ; tout son avenir est devant lui ( si mon
Aristarque veut me passer cette expression ) ; il
espère reporter ses sensations au monde , et il se
nourrit de mille chimères ; mais dans un âge plus
avancé , lorsque la perspective que nous avions
devant nous passe derrière , que nous sommes dé
trompés sur une foule d'illusions , alors la nature
seule devient plus froide et moins parlante ,
les jardins parlent peu (i). Il faut pour qu'elle
nous intéresse encore , qu'il s'y attache des souve
nirs de la société , parce que nous nous suffisons
moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse ,
et nous avons besoin de ces conversations qui se
font le soir à voix basse entre des amis (2).
Je n'ai pas quitté Tivoli , sans visiter la maison
du poète que je viens de citer : elle était en face
de la Villa de Mécène. C'était là qu'il otfrait Jloribus
et vino genium memorem brevis oevi (3).
L'hermitage ne pouvait pas être grand , car il est
situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent
qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu, et quetout
y était commode quoique petit. Du verger
qui était au-devant de la maison , l'oeil embrassait
un pays immense : vraie retraite du poète à qui
\
( 1 ) La fontaine.
( 2 ) Horace.
( 5 ) « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle
» la brièveté de la vie. »
VENTOSE AN Xïî. 49g
f>eu suffit, et qui jouit de tout ce qui n'est pas à
ui, spatio brevi spém longam reseces (i). Après
tout il est fort aisé d'être philosophe comme
Horace ; il avait une maison à Rome, deux Villa
à la campagne , lune à Utique , l'autre à Tivoli.
Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus
avec ses amis, son buffet était couvert d'argenterie ,
il disait familièrement au premier ministre du
Mailre du monde : « Je ne sens point les besoins
de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de
plus , Mécène , tu ne me le refuserais pas. » Avec
cela on pfcut chanter Lalagé, se couronner de lys
qui vivent peu , parler de la mort en buvant le
Falernc , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, Tite-'
Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en
cela le sort de Louis XIV : notre grand prince
survécut un peu à son siècle, et se coucha le der
nier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne
restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir
3ue la maison de Catulle est placée à Tivoli , auessus
de la maison d'Horace , et qu'elle sert main
tenant de demeure à quelques religieux chrétiens ;
mais vous trouvère* peut - être assez remarquable
que l'Arioste soit venu composer ses fables co
miques (2) au même lieu où Horace s'est joué de
toutes les choses de la vie. On se démande
avec surprise, comment il se fait que le chantre
de Roland, retiré chez le cardinal d'Est à Tivoli »
ait consacré ses divines folies à la France , et à la
France demi-barbare, tandisqu'il avait sous lesyeux
les sévères monumens et les graves sou veni rs d upeuple
(1) « Renferme dans un espace étroit tes longues espé»
m rances. » Horï ■■ ": ' '
( 2 ) Boileau.
lia
5oo MERCURE DE FRANCE,
Je plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au
reste, la Villa d'Est est la seule Villa moderne qui
m'ait intéressé , au milieu des débris des Villa de
tant d'Empereurs et de Consulaires. Cette illustre
maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun,
d'avoir été chantée par les deux plus grands poètes
de son temps et les deux plus beaux génies de
l'Italie moderne.
Piacciavi , generose Ercolea proie ,
Ornamento , e splendor del secol nostro
Ippolùo , etc.
C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend
grâce à la maison puissante dont il recueille les
faveurs, et dont il fait lui-même les délices. Le
Tasse , plus touchant , fait entendre dans son in
vocation , les accens de la reconnaissance d'un
grand homme infortuné :
Tu rnagnanimo Alfonso , il quai riiogli , etc.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de
s'en servir pour protéger les talens exilés , et re
cueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte
d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un sou
venir qui ne le cède pas en charme, à celui d'Ho
race et de Mécène. Mais que sont devenus les
protecteurs et les protégés? au moment même où.
j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre , sa Villa
tombe en ruines , comme celle du ministre d'Au
guste ; c'est l'histoire de toutes les choses et de tous
les hommes :
Linquenda Tellus, et domus et placens
Uxor (\).
Je passai presque tout un jour à cette superbe
Villa. Je ne pouvais me lasser d'admirer la vaste
perspective dont on jouit du haut de ses terrasses :
au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs
( i ) « Il faudra quitter la terre , une maison , une
» épouse chérie. » Hor.
VENTOSE AN XII. 5oi
1 platanes et leurs cyprès; après les jardins viennent
les restes de la maison de Mécène placée au bord
de l'Anio (i) ; de l'autre côté de la rivière, sur
le coteau en face , règne un bois de vieux oli
viers , où l'on trouve les débris de la Villa de
Varus (2); un peu plus loin à gauche dans la
plaine , s'élèvent les trois monts Monticelli , san
Francesco et sant Angelo, et entre les sommets de
ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain
et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'ex
trémité des campagnes romaines , en décrivant un
cercle par le couchant et le midi, on découvre les
hauteurs de Monte - Fiascone , Rome , Civita-
Vecchia, Ostie , la mer, Frascati , surmonté des
pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli
vers le levant , la circonférence entière de cette
immense perspective se termine au mont Ripoli
autrefois occupé par les maisons de Brutus et
d'Atticus, et au pied duquel se trouve la Villa
Adriana avec toutes ses ruines.
On peut découvrir au milieu de ce tableau, le
cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , et
3ue l'oeil suit jusqu'au pont où s'élève le mausolée
e la famille Plotia , bâti en ibrme de tour. Le
grand chemin de Rome se déroule aussi dans
la campagne : c'était l'ancienne voie Tiburtine
autrefois bordée de sépulcres , et le long de la
quelle des meules de foin , élevées en pyramides ,
imitent encore des tombeaux.
Il serait difficile de trouver dans le reste du
monde, une vue plus étonnante et plus propre à
faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle
pas de Rome , dont on aperçoit les dômes et
( 1 ) Aujourd'hui le Teverone.
( 2 ) Le Varus qui fut massacré avec les légions en
Germanie. Voyez, l'admirable morceau de Tacite.
I i 3
5o3 MERCURE DE FRANCE,
qui seule dit tout ; je parle seulement des
lieux et des monumens renfermés dans cette vaste
élendue. Voilà la maison où Mécène rassasié des
biens de la terre mourut d'une maladie de lan
gueur ; Varus quitta ce beau coteau pour aller
verser son sang dans les marais de la Germanie ;
Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites en
chantées pour bouleverser leur pairie ; sous ces
haut pms de Frascati , Cicéron dictait ses Tusculanes;
Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied
de cette colline, et transporta dans ces lieux les
noms , les charmes et les souvenirs du vallon de
Tempe. Vers cette source de la Tolfàtare , la reine
captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscu
rité , et sa ville d'un moment disparut dans le dé
sert ; c'est ici que le roi Latinus consulta le dieu
laune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Her
cule avait son temple , et que la sibylle Tiburtine
dictaitsesoracles; cesont-là les montagnes des vieux
Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de
Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté
par tous les poètes ; rians coteaux de ïibur et de
Lucrétile dont le seul génie français a pu retracer
les grâces , et qui attendaient le pinceau de
Poussin et de Claude Lorrain.
Je descendis de la Villa d'Est vers les trois
heures après midi , je passai le Teverone sur le
pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte
Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers ,
dontjeviensdevousparler, j'aperçus une petite cha
pelle blanche, dédiée à la Madone Quinlilanea , et
bâtie sur les ruines de la Villa de Varus. C'était
un dimanche, la porte de cette chapelle était
ouverte , j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés
en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un
grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une
, Rtnpe suspendue à la voûte. Un seul homme ,
VENTOSE AN XII. 5o3
qui avait l'air très- malheureux, «hait prosterné
auprès d'un banc; il priait avec tant de ferveur.
3u'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit
e mes pas. Je sentis ce que j'ai m ille^ois éprouvé
en entrant dans une église, c'est-à-dire ,uïi certain
apaisement des troubles du coeur \ pour parler
comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel
dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque
distance de cet homme, et, inspiré par le lieu , je
nepus m'em pêcher de prononcer cetteprière : « Dieu
» du voyageur , qui avez voulu que le pèlerin vous
» adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines
» du palais" d'un grand de la terre; mère de dou-
» leur, qui avez établi votre culte de miséri-
» corde dans l'héritage de ce romain malheureux,
» mort loin de son pays , dans les torêts de la
» Germanie : nous ne sommes ici que deux fidèles
» prosternés au pied de votre autel solitaire. Accor-
>> dez à cet inconnu , qui semble si profondément
» humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous
» demande ; faites que les prières de cet homme
» servent à leur tour à guérir mes infirmités , afin
» que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à
» l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
» dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus
» se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrou-
» vant au pied de votre trône , de se devoir
» mutuellement une partie de leur bonheur, par
» les miracles de la charité ! »
Quand je viens à regarder , mon cher ami ,
toutes les feuilles éparses sur mon bureau , je suis
épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à
vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai
rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais
dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous
ai-je pas parlé de Tusculum , de ce Cicéron qui ,
selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple
5o4 MERCURE DE FRANCE,
» romain aitjCu égal à son empire. « llludingcniurn
» quod solùm populus romanus par impéiio suo
» habuit.nJSlon voyage à Naples , ma descente dans
le cratère du Vésuve (i), mes courses à Pompéia, à
Capoue ,' a* Caserte , à la Tolfatare , au lac d'Averne
, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous
intéresser, etc. Baïes , où se sont passées tant de
scènes mémorables, mériterait seul un volume. Il
me semble que je vois encore la tour de JBola , où
était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit
ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils :
« Ventrem feri (2). » L'ile de Nisida, qui servit
de retraite à Brutus, après le meurtre de César,
le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces
palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vau
draient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu.
Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles
fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de
là qu'il écrivait à Auguste ces paroles modestes
( 1 ) Il n'y a que de la fatigue et aucun danger à descen
dre dans la cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption , et dans ce cas-là même ,
si l'on n'étoit pas emporté par l'explosion de la matière ,
l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la
lave-: comme elle coule avec une extrême lenteur, sa sur
face se refroidit assez, vite pour qu'on puissey passer rapi
dement. Jesuisdescendu jusques dans un des trois petits cra
tères , formés daDS le milieu du grand cratère , par la dernière
-éruption , qui eut lieu en 1 797. Les fumées , du côté de la
torre de V Annunziala , étoient assez fortes ; je fis plusieurs
tentatives inutiles , pour parvenir à une lueur que l'on
voyait sur le flanc opposé , du côté de Caserte : dans
quelques endroits , la cendre étoit brûlante à deux pouces
de profondeur sous sa surface.
(2) Tacite.
VENTOSE AN XII. 5o5
( elles sont , je crois , les seules lignes de prose
que nous connaissions de ce grand homme) :
Ego verà fréquentes a te literas accipio... De slEnca
quidem meo , si me hercule jam dignum aurlbus haberem
tuis , libenter mitterem ; sed tanta inchoala res est,
ut poene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar ;
cum proesertim , ut scis , alia quoque studio, ad id opus
multoquc potiora impcrtiar (i).
Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain
est un de ceux qui a le plus satisfait mon coeur, bien
que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait d i t
que son mausolée existait encore , et qu'on y Usait
même le mot patria, seul reste de cette inscription
qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie ,
tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria,
l'ancienne Literne ; je n'ai point trouvé le tom
beau , mais j'ai erré sur les ruines de la maison que
le plus grand et le plus aimable des hommes habi
tait dans son exil : il me semblait voir le vain
queur d'Annibalse promener au bord de la mer
sur la côte opposée à celle de Carthage,et se conso
lant de l'injustice de Rome , par les charmes de
l'amitié et Je souvenir de ses vertus (2).
(1) Ce fragment se trouve dans Macrobe , mais je ne
puis indiquer le livre : je crois pourtant que c'est le
premier.
(2) Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau exis
tait j mais j'avais lu les circonstances que je rapporte ici ,
dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant , les raisons
suivantes me font douter un peu de la vérité des faits :
i°. Il me paraît que Scipion , malgré les justes raisons
de plainte qu'il avait contre Rome , aimait cependant
trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât celte ins
cription sur son tombeau : cela semble contraire à tout
ce que nous connaissons du génie des anciens.
20. L'inscription rapportée est conçue presque littérale
ment dans les termes de l'imprécation que Tite-Live fait
5o6 MERCURE DE FRANCE,
Quant aux Romains modernes, mon cher ami,
Duclos me semble avoir de l'humeur , lorsqu'il les
prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce paslà
la source de l'erreur?
3°. Plutarque raconte que l'on trouva près de Gaïette ,
une urne de bronze dans un tombeau de marbre , où les
cendres de Scipion devaient avoir été renfermées , et qui
portait une inscription très-différente de celle dont il
s'agit ici.
4*. L'ancienne Literne ayant pris le nom de Palrîa ,
cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria ,
resté seul de toute l'inscription du tombeau. Ne serait-ce
pas, en effet, un hasard fort singulier que 1« lieu se nom
mât Patria , et que le mot patria se trouvât aussi sur le
monument de Scipion? à moins que l'on ne suppose que
l'un a pris son nom de l'autre.
Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne con
nais pas , aient parlé de cette inscription de manière à ne
laisser aucun doute : ilyamême unephrase dans Plutarque,
qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme
du plus grand mérite , et qui m'est d'autant plus cher qu'il
est fort malheureux, a fait , presqu'en même temps que moi ,
le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble
de ce lieu célèbre ; mais je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait
dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui tran
cherait la difficulté ) , ou s'il m'a seulement raconté la tra
dition populaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le mo
nument, et je n'ai vu que les ruines de la Villa , qui sont
très-peu de chose.
Plutarque parle de l'opinion de ceux qui voulaient que
le tombeau de Scipion fût auprès de Rome. Mais ils con
fondaient évidemment le tombeau des Scipion et le tom
beau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à
Literne , qu'il était surmonté d'une statue qui fut abattue
par une tempête , et qu'il avait vu lui-même cette
VENTOSE AN XII. 5o7
appelle les Italiens de Rome. Je crois qu'il y a
encore chez eux le fond diune nation peu com
mune. On peut découvrir . aisément parmi ce
peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du
courage, de la patience, du génie, des traces pro
fondes de ses anciennes moeurs , je ne sais quel
air de souverain, et quels noblesusages qui sentent
encore la royauté. Avant de condamner cette opi
nion, qui peut vous paraître bizarre, il faudrait
entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de
vous les rapporter.
Que de choses me resteraient à vous dire sur
la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai
vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie,
et devineriez -vous dans quelle circonstance ? je
l'ai vu mettre dans sa bière. On me dit qu'il n'é
tait presque pas changé. Sa physionomie me pa
rut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute
une nouvelle sévérité ; son cercueil étant un peu
Irop court , on lui inclina la tête surla poitrine, ce qui
lui fit faire un mouvement formidable. Jetiensdela
bonté d'une personne qui lui fut bien chère , et de
la politesse d'un ami du comte Alfieri à Florence ,
les notes les plus curieuses sur les ouvrages pos
thumes , les opinions et la vie de cet homme
célèbre.La plupart des papiers publics, en France,
ne vous ont donné sur tout cela que des renseignemens
tronqués et incertains. En attendant que je
puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie
statue. On savait d'ailleurs par Senèque , Ciceron et Pline ,
que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipion avait
•existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert
sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée
du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des
Scipion trouyés dans le monument , celui de l'Africain
manque,
5o8 MERCURE DE FRANCE,
l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même
temps que la sienne, pour sa noble amie :
HIC. SITA. EST
Al.... E. . . . St....
ALT. ... C O M
Génère, forma, moribus.
Incomparabili. animi. candore.
Proeclarissima.
. A. Viclorio. Alferio.
Juxta. c/iiem. sarcophago. uno (i).
Tumulata. est.
Annorum. 26. spatio.
Vitra, res. omnes. dilecta.
Et. quasi, mortale. nnmen.
Ab ipso, constanter. habita.
Et. observata.
Vixit annos.... menses.... dies....
Ha nnonioe. Montibus. nata.
Obiit. . . die. . . mensis. . .
Anno Domini. M. D. CCC. . (2).
La simplicité de cette épitaphe, et sur-tout la
( 1 ) Sic inscribendum , me , ut opinor et opto , proemoriente •
sed , aliter jubente Dea , aliter inscribendum ■
Qui. juxta. eam. sarcophago. uno >
Conduits, erit. quamprimùin.
(2) « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d' Al. , illustre par ses
» aïeux, célèbre far les grâces de sa personne , par les agrémens
» de son esprit , et par la candeur imcomparable de son ame.
» Inhumée près de Victor Alfieri , dans un même tombeau (*) ; il
» la préféra, pendant vingt-six ans , à toutes les choses de la terre.
» Mortelle, ellefut constamment suivie et honorée par lui, c»mme
» si elle eût été une Divinité.
a Née à Hlons ; elle vécut et moitrut le »
(*) Ainsi j'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais
i'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement , il faudra autrement écrire :
« Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveU
» près d'e lie dans un même tombeau. »
VENTOSE AN XII. 5o9
note qui l'accompagne , me semblent extrême
ment touchantes.
Pour cette fois, j'ai fini; je vous envoie ce
monceau de ruines, faites-en tout ce qu'il vous
plaira. Dans la description des divers objets dont
je vous ai parlé , je crois n'avoir omis aucune cir
constance remarquable , si ce n'est que le Tibre
est toujours le Jlams Tiberinus de Virgile. On
prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux
pluies qui tombent dans les montagnes dont il
descend. Souvent, par le temps le plus serein, en
regardant couler ses flots décolorés , je me suis re
présenté une vie commencée au milieu des orages ;
le reste de son cours passe en vain sous un ciel
pur; le fleuve demeure teint des eaux de la
tempête , qui l'ont troublé dans sa source.
Chateaubriand.
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