Oeuvre commentée (7)
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
[empty]
Détail
Liste
Résultats : 7 texte(s)
1
p. 163-170
Suite des Réfléxions sur les Ballets.
Début :
Nous avons rapporté le témoignage de Lucien en faveur de la Danse, parce que [...]
Mots clefs :
Danse, Ballets, Danseur, Pantomime, Lucien, Anciens, Théâtre, Opéra, Fêtes, Comédie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des Réfléxions sur les Ballets.
Suite des Réfléxions fur les Ballets.
Nous avons rapporté le témoignage de
Lucien en faveur de la Danfe , parce que
le fuffrage d'un Critique mérite plus de foi
que les amplifications fleuries des Panegiriftes.
Ce railleur impitoyable qui perfécutoit
fans ceffe les Philofophes & les Rhéteurs
Grecs les plus accrédités , & qui n'épargnoit
pas même les Dieux que la fçavante Athêne
adoroit, a fait très-férieuſement l'apologie
de la Danſe, condamnée par les faux la184
MERCURE DE FRANCE.
ges ; ( car les hypocrites font auffi anciens
que les Religions. ) Oui , Lucien nous traçant
la route que nous allons fuivre n'a pas
donné fon fentiment comme l'unique garand
du mérité de la Danſe . Il s'eft appuyé des
citations les plus impofantes , tant de fon
fiécle que de l'Antiquité la plus voifine de
la Création du monde. La Créte , la Phrygie
, les Phéaques , les Theffaliens , les Deliens
, les Indiens , les Ethiopiens , les Bithiniens
, les Tirrheniens , l'Egypte ou la
Fable de Prothée , doit fon origine * à un
excellent Danfeur dont le corps fouple & l'ef
prit ingenieux fçavoient tout contrefaire &
tout imiterfi adroitement qu'il fembloit devenir
ce qu'il imitoit , enfin l'auftere & vertueufe
Lacedémone lui fournit mille preuves
fon opinion , foutenue encore par l'autorité
d'Hefiode , d'Homere & du divin Platon .
Quelle idée n'avoit- on pas alors de la Danfe
? Nous allons laiffer parler Lucien ' luimême
, on croiroit que nous plaifanterions
fi nous ofions prendre fur notre compte ce
qu'il exige des Maîtres de cet Art . Je repréfenterai
, dit-il , les qualités que doit avoir un
bon Danfeur pour faire voir que fa profeffion
n'eft pas des plus faciles , car il faut que le
Pantomime on Danfeur de Ballets qui eft celui
dont j'entens parler,fcache plufieurs chofes, com-
* Luc. Apol, de la Danfe.
de
FEVRIER 1745. 165
me la Poëfie , la Géometrie , la Musique &
la Philofophie même , quoiqu'il n'ait pas
befoin
des Ergo de la Dialectique ; il faut qu'il
ait auffi le fecret d'exprimer les Paffions & les
Mouvemens de l'ime que la Rethorique enfeigne
, & qu'il emprunte de la Peinture & de
la Sculpture les diverfes Poftures & Contenan
ces , enforte qu'il ne le cede point à Phidias ni
à Appelle pour ce regard ; mais furtout il a
befoin de mémoire , car il faut que comme Calchas
il fache le passé , le préfent & l'avenir
& qu'il les ait toujourspréfens dans fon efprit
pour les pouvoir repréfenter dans l'occafion.
Mais il doit fçavoir particulierement expliquer
les conceptions de l'Ame & découvrir fes
Sentimens par les geftes & les mouvemens du
corps ; enfin il doit avoir ce que Thucidide attribue
à Pericles , le fecret de voir par tout ce
qui convient.
Enfuite il fait une longue énumeration
de tous les Tableaux que l'excellent Pantomime
doit fçavoir peindre , & ce détail
embraffe tous les évenemens rapportés par
l'Hiftoire où inventés par la Fable.
Nous croyons que c'eft ici l'occafion de
détruire une erreur moderne généralement
répandue non-feulement dans le Public qui
fouvent ne connoît pas les principes des
plaifirs qu'il goute , mais qui eft encore
1.66 MERCURE DE FRANCE.
plus enracinée dans la tête des Maîtres de
Danfe. Ils n'entendent tous ordinairement
par le mot de Pantomime qu'un danfeur Comique
digne feulement de n'exercer ſes talens
qu'aux Spectacles de la Foire ; ils fe figurent
que toute la ſcienſe doit être bornée au genre
badin & même burleſque . Les Pantomimes
eux-mêmes , du moins ceux que nous avons
ûs fur nos Théatres partagent cette injufte
erreur avec les danfeurs férieux qui les méprifent.
Ils ne connoiffent pas leurs droits &
fe reftraignent à un grotefque bas & rifible
que l'ignorance prefque univerfelle leur affigne.
Que les uns & les autres apprennent
que la Danfe Pantomime renferme tous les
differens caracteres Comiques & Tragiques ,
imaginés & imaginables, que le danfeur Pantomime
, c'eft- à- dire , le parfait danfeur
fuivant la définition des Sçavans de tous les
fiecles, doit être noble & ferieux dans les
Ballets Heroïques , galand & naif dans les
Paftorales , terrible & furieux dans les entrées
de Demons. Enfin que tout bon danfeur
doit être Pantomime fur le Théatre , &
que tout Baller doit être un Tableau expreffif
& changeant où l'on reconnoiffe les
perfonnages repréſentés par leurs habillemens,
leurs cocffures , leurs attitudes & leurs
geftes. Nos Ballets de l'Opera manquent
Louvent de toutes ces marques diftinctives 8
>
FEVRIER $ 745 , 169
sh y voit des Matelots fans rames ; des Bergeres
coëffées en femmes de la Cour & des
Magiciennes en Bavolet ; cependant la Danſe
qui eft muette a befoin pour fe faire entendre
du fecours des fymboles & des ornemens . Si
Jupiter danfoit , il devroit danfer avec fon
foudre , & Mercure avec fon Caducée.
Qu'on ne fe figure pas que ces réflexions
n'appartiennent qu'au fiécle d'Homere, quoiqu'elles
foient plus anciennes que l'enlevement
d'Hélene , & que le long fiége de
Troye,qu'on ne croye pas qu'elles ne foient
approuvées que par Lucien & par la foule
étonnante des Auteurs qu'il a cités . Nous
avons des autorités récentes qui préconiſent
laDanfe Pantomime & qui n'admettent qu'elle
fur le Théatre où l'on doit toujours voir ,
comme le dit Athenée dans fes Entretiens
que le Ballet eft une imitation fidelle des chofes
que l'on dit& que l'onfait,
Nous avons omis ce qui honore le plus la
Danfe ; on nous permettra de le placer ici.
Nous n'avons pas promis un difcours fcrupuleufement
arrangé , qu'on ne nous faffe
donc point de procès fur les défauts de liaifon.
Nous ne fommes comptables que de'
la jufteffe des idées & non pas deleur ordre.
Voici la plus grande cauſe de ſurpriſe
pour les Amateurs & même les Profeffeurs
de la Danfe , c'eft que cet exercice regardé
à prefent comme une occupation frivole
68 MERCURE DE FRANCE. '
de la jeuneffe légere & diffipée , doit fon
origine à la Religion . * Nous foupçonnons
bien d'illuftres Danfeurs de ne pas fçavoir
la génealogie de leur Art & de n'en avoir
jamais feuilleté les Titres. ) Les Juifs à qui
Dieu donna lui -même les Loix & les Cerémonie
qu'ils obferverent , l'introduisirent dans
leurs Fêtes & les Payens après eux la confacrerent
à leurs Dieux.
Ainfi donc la Danfe eft non feulement
célebre par les Fêtes de la Politique , mais
encore par celles de la Religion . Nous n'accumulerons
point ici tous les paffages de
l'Ecriture & des Peres de l'Eglife qui confirment
cette Propofition . On peut verifier
cette immenfe multitude de Collections qui
font l'Eloge de la Danfe dans le Traité des
Ballets anciens & modernes felon les Regles du
Theatre.Compofé par le R. P.Menetrier, Sçayant
Jefuite, & dedié à M. le Duc d'Aumont,
Nous nous contenterons de nommer David
le Prophête Royal , qui danfa devant
l'Arche quand on la portoit de la maiſon
d'Obédedon en Bethićem.
Ce n'eft pas pour trancher des Erudits
que nous avons entaffé tant de doctes Citations.
C'eſt pour montrer que nous ne
rifquons pas des Opinions nouvelles & que
notre fentiment eſt foutenu par celui des
Des Ballets anciens & modernes
Sages
FEVRIER 1745 169
Sages de la Grece . Nous fçavons que bien.
des Lecteurs déferent plus à la célébrité
des noms qu'à la force des raifons , & que
tel qui réfifte opiniatrément à l'évidence fe
rend dès qu'on lui allegue' Ciceron ; fi
c'eft un opiniatre qui n'eftime pas les Anciens
, il faut lui opofer Defcartes & encore
mieux Newton. Nous efperons fondés fur
cette connoiffance exacte du pouvoir immenfe
des préjugés , qu'on ne nous regardera
pas comme l'intimé de la Comedie
des Plaideurs , qui remonte à la Création
du Monde pour tomber fur un chien
qui a dérobé un chapon. On ne nous mettra
pas auffi dans la Claffe de cet Herille
que peint le Moralifte la Bruiere parmi fes
excellens Portraits , de cet Herille qui fait dire
an Prince des Philofophes que l'eau l'enyvre ,
& à l'Orateur Romain que l'eau le tempere.
Les Comediens François ont interrompu
les repréſentations de Mahomet II. Les
fêtes préparées pour Verfailles les occupent
trop pour leur permettre de donner inceffamment
une Comedie en cinq Actes de
M. de Boiffi , dont ils ont pourtant déja
commencé les Répétitions .
On a continué à la Comédie Italienne le Siege
de Grenade & ony a ajouté Arlequin Thefee,
Parodie nouvelle de la Tragedie de Thefée,
qui a été repréſentée pour la premiere-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fois le Samedi trente Janvier. C'eft une imitation
comique & fuivie des principales Scenes
de l'Opera; il y a des Vaudevilles heureufement
appliqués ; en voici un échantillon
dans le dénouement, lorfque le Roi d'Athêne
reconnoit fon fils par fon Epée.
EGEE A EGLE',
Oui je reconnois cette lame
Voilà la marque fur mon ame
Que ce cher Enfant doit avoir .
Quel bonheur imprévu , Madame !
Ici pour aider mon pouvoir ,
J'avois un fils grace à ma femme ,
Sans le fçavoir,
Les Ballets font naifs , ingénieux & parodiés
de ceux de l'Opéra,
Nous avons rapporté le témoignage de
Lucien en faveur de la Danfe , parce que
le fuffrage d'un Critique mérite plus de foi
que les amplifications fleuries des Panegiriftes.
Ce railleur impitoyable qui perfécutoit
fans ceffe les Philofophes & les Rhéteurs
Grecs les plus accrédités , & qui n'épargnoit
pas même les Dieux que la fçavante Athêne
adoroit, a fait très-férieuſement l'apologie
de la Danſe, condamnée par les faux la184
MERCURE DE FRANCE.
ges ; ( car les hypocrites font auffi anciens
que les Religions. ) Oui , Lucien nous traçant
la route que nous allons fuivre n'a pas
donné fon fentiment comme l'unique garand
du mérité de la Danſe . Il s'eft appuyé des
citations les plus impofantes , tant de fon
fiécle que de l'Antiquité la plus voifine de
la Création du monde. La Créte , la Phrygie
, les Phéaques , les Theffaliens , les Deliens
, les Indiens , les Ethiopiens , les Bithiniens
, les Tirrheniens , l'Egypte ou la
Fable de Prothée , doit fon origine * à un
excellent Danfeur dont le corps fouple & l'ef
prit ingenieux fçavoient tout contrefaire &
tout imiterfi adroitement qu'il fembloit devenir
ce qu'il imitoit , enfin l'auftere & vertueufe
Lacedémone lui fournit mille preuves
fon opinion , foutenue encore par l'autorité
d'Hefiode , d'Homere & du divin Platon .
Quelle idée n'avoit- on pas alors de la Danfe
? Nous allons laiffer parler Lucien ' luimême
, on croiroit que nous plaifanterions
fi nous ofions prendre fur notre compte ce
qu'il exige des Maîtres de cet Art . Je repréfenterai
, dit-il , les qualités que doit avoir un
bon Danfeur pour faire voir que fa profeffion
n'eft pas des plus faciles , car il faut que le
Pantomime on Danfeur de Ballets qui eft celui
dont j'entens parler,fcache plufieurs chofes, com-
* Luc. Apol, de la Danfe.
de
FEVRIER 1745. 165
me la Poëfie , la Géometrie , la Musique &
la Philofophie même , quoiqu'il n'ait pas
befoin
des Ergo de la Dialectique ; il faut qu'il
ait auffi le fecret d'exprimer les Paffions & les
Mouvemens de l'ime que la Rethorique enfeigne
, & qu'il emprunte de la Peinture & de
la Sculpture les diverfes Poftures & Contenan
ces , enforte qu'il ne le cede point à Phidias ni
à Appelle pour ce regard ; mais furtout il a
befoin de mémoire , car il faut que comme Calchas
il fache le passé , le préfent & l'avenir
& qu'il les ait toujourspréfens dans fon efprit
pour les pouvoir repréfenter dans l'occafion.
Mais il doit fçavoir particulierement expliquer
les conceptions de l'Ame & découvrir fes
Sentimens par les geftes & les mouvemens du
corps ; enfin il doit avoir ce que Thucidide attribue
à Pericles , le fecret de voir par tout ce
qui convient.
Enfuite il fait une longue énumeration
de tous les Tableaux que l'excellent Pantomime
doit fçavoir peindre , & ce détail
embraffe tous les évenemens rapportés par
l'Hiftoire où inventés par la Fable.
Nous croyons que c'eft ici l'occafion de
détruire une erreur moderne généralement
répandue non-feulement dans le Public qui
fouvent ne connoît pas les principes des
plaifirs qu'il goute , mais qui eft encore
1.66 MERCURE DE FRANCE.
plus enracinée dans la tête des Maîtres de
Danfe. Ils n'entendent tous ordinairement
par le mot de Pantomime qu'un danfeur Comique
digne feulement de n'exercer ſes talens
qu'aux Spectacles de la Foire ; ils fe figurent
que toute la ſcienſe doit être bornée au genre
badin & même burleſque . Les Pantomimes
eux-mêmes , du moins ceux que nous avons
ûs fur nos Théatres partagent cette injufte
erreur avec les danfeurs férieux qui les méprifent.
Ils ne connoiffent pas leurs droits &
fe reftraignent à un grotefque bas & rifible
que l'ignorance prefque univerfelle leur affigne.
Que les uns & les autres apprennent
que la Danfe Pantomime renferme tous les
differens caracteres Comiques & Tragiques ,
imaginés & imaginables, que le danfeur Pantomime
, c'eft- à- dire , le parfait danfeur
fuivant la définition des Sçavans de tous les
fiecles, doit être noble & ferieux dans les
Ballets Heroïques , galand & naif dans les
Paftorales , terrible & furieux dans les entrées
de Demons. Enfin que tout bon danfeur
doit être Pantomime fur le Théatre , &
que tout Baller doit être un Tableau expreffif
& changeant où l'on reconnoiffe les
perfonnages repréſentés par leurs habillemens,
leurs cocffures , leurs attitudes & leurs
geftes. Nos Ballets de l'Opera manquent
Louvent de toutes ces marques diftinctives 8
>
FEVRIER $ 745 , 169
sh y voit des Matelots fans rames ; des Bergeres
coëffées en femmes de la Cour & des
Magiciennes en Bavolet ; cependant la Danſe
qui eft muette a befoin pour fe faire entendre
du fecours des fymboles & des ornemens . Si
Jupiter danfoit , il devroit danfer avec fon
foudre , & Mercure avec fon Caducée.
Qu'on ne fe figure pas que ces réflexions
n'appartiennent qu'au fiécle d'Homere, quoiqu'elles
foient plus anciennes que l'enlevement
d'Hélene , & que le long fiége de
Troye,qu'on ne croye pas qu'elles ne foient
approuvées que par Lucien & par la foule
étonnante des Auteurs qu'il a cités . Nous
avons des autorités récentes qui préconiſent
laDanfe Pantomime & qui n'admettent qu'elle
fur le Théatre où l'on doit toujours voir ,
comme le dit Athenée dans fes Entretiens
que le Ballet eft une imitation fidelle des chofes
que l'on dit& que l'onfait,
Nous avons omis ce qui honore le plus la
Danfe ; on nous permettra de le placer ici.
Nous n'avons pas promis un difcours fcrupuleufement
arrangé , qu'on ne nous faffe
donc point de procès fur les défauts de liaifon.
Nous ne fommes comptables que de'
la jufteffe des idées & non pas deleur ordre.
Voici la plus grande cauſe de ſurpriſe
pour les Amateurs & même les Profeffeurs
de la Danfe , c'eft que cet exercice regardé
à prefent comme une occupation frivole
68 MERCURE DE FRANCE. '
de la jeuneffe légere & diffipée , doit fon
origine à la Religion . * Nous foupçonnons
bien d'illuftres Danfeurs de ne pas fçavoir
la génealogie de leur Art & de n'en avoir
jamais feuilleté les Titres. ) Les Juifs à qui
Dieu donna lui -même les Loix & les Cerémonie
qu'ils obferverent , l'introduisirent dans
leurs Fêtes & les Payens après eux la confacrerent
à leurs Dieux.
Ainfi donc la Danfe eft non feulement
célebre par les Fêtes de la Politique , mais
encore par celles de la Religion . Nous n'accumulerons
point ici tous les paffages de
l'Ecriture & des Peres de l'Eglife qui confirment
cette Propofition . On peut verifier
cette immenfe multitude de Collections qui
font l'Eloge de la Danfe dans le Traité des
Ballets anciens & modernes felon les Regles du
Theatre.Compofé par le R. P.Menetrier, Sçayant
Jefuite, & dedié à M. le Duc d'Aumont,
Nous nous contenterons de nommer David
le Prophête Royal , qui danfa devant
l'Arche quand on la portoit de la maiſon
d'Obédedon en Bethićem.
Ce n'eft pas pour trancher des Erudits
que nous avons entaffé tant de doctes Citations.
C'eſt pour montrer que nous ne
rifquons pas des Opinions nouvelles & que
notre fentiment eſt foutenu par celui des
Des Ballets anciens & modernes
Sages
FEVRIER 1745 169
Sages de la Grece . Nous fçavons que bien.
des Lecteurs déferent plus à la célébrité
des noms qu'à la force des raifons , & que
tel qui réfifte opiniatrément à l'évidence fe
rend dès qu'on lui allegue' Ciceron ; fi
c'eft un opiniatre qui n'eftime pas les Anciens
, il faut lui opofer Defcartes & encore
mieux Newton. Nous efperons fondés fur
cette connoiffance exacte du pouvoir immenfe
des préjugés , qu'on ne nous regardera
pas comme l'intimé de la Comedie
des Plaideurs , qui remonte à la Création
du Monde pour tomber fur un chien
qui a dérobé un chapon. On ne nous mettra
pas auffi dans la Claffe de cet Herille
que peint le Moralifte la Bruiere parmi fes
excellens Portraits , de cet Herille qui fait dire
an Prince des Philofophes que l'eau l'enyvre ,
& à l'Orateur Romain que l'eau le tempere.
Les Comediens François ont interrompu
les repréſentations de Mahomet II. Les
fêtes préparées pour Verfailles les occupent
trop pour leur permettre de donner inceffamment
une Comedie en cinq Actes de
M. de Boiffi , dont ils ont pourtant déja
commencé les Répétitions .
On a continué à la Comédie Italienne le Siege
de Grenade & ony a ajouté Arlequin Thefee,
Parodie nouvelle de la Tragedie de Thefée,
qui a été repréſentée pour la premiere-
H
170 MERCURE DE FRANCE.
fois le Samedi trente Janvier. C'eft une imitation
comique & fuivie des principales Scenes
de l'Opera; il y a des Vaudevilles heureufement
appliqués ; en voici un échantillon
dans le dénouement, lorfque le Roi d'Athêne
reconnoit fon fils par fon Epée.
EGEE A EGLE',
Oui je reconnois cette lame
Voilà la marque fur mon ame
Que ce cher Enfant doit avoir .
Quel bonheur imprévu , Madame !
Ici pour aider mon pouvoir ,
J'avois un fils grace à ma femme ,
Sans le fçavoir,
Les Ballets font naifs , ingénieux & parodiés
de ceux de l'Opéra,
Fermer
2
p. 135-139
Suite des refléxions sur les Ballets.
Début :
Nous avons épargné à nos lecteurs bien des phrases Grecques & Latines au sujet de la [...]
Mots clefs :
Ballets, Habits, Théâtre, Modernes, Traité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite des refléxions sur les Ballets.
Suite des reflexions fur les Bailets.
Nous avons épargné à nos lecteurs bien des
phrafes Grecques & Latines au fujet de la
Danfe. Nous ne parlerons plus des Anc ens , nous
ne vous propoferons que des Modernes fans pourtant
yous exhorter à lire Voffius de altatione ni l'é➡
136 MERCURE DE FRANCE.
norme collection du Lampas Artium composée de
nombreux & épais volumes ; imprimés en petit caractére
, mais nous vous indiquerons l'excellent
Théatre des Grecs du R. P. Brumoi Jefuite qui fait mention
des Ballets d'Athenes . Nous ferons un ufage
frequent du traité des Ballets anciens 5 modernes felon
les regles du Théatre du R. P. Meneftrier auffi Jefuite
qui a écrit dans la minorité de Louis le Grand
avant l'année 1682. Cet Auteur plein d'une érudition
qui n'eft point ennuyeufe quoique profonde
promene agréablement fon fujet depuis la plus haute
antiquité jufqu'au dernier fiécle. Les lecteurs
avides d'autorités impofantes trouveront dans ce
Traité curieux bien des noms refpectables que
nous fupprimons iei , qui démontrent géometriquement
que nous n'avançons pas une opinion nouvelle
quand nous difons que les Ballets de Théatre
doivent tous être des tableaux variés . Il eft furprenant
qu'il foit néceffaire de s'appuyer fur des citations
pour établir une idée fi fimple & f naturelle.
Tout le monde depuis Ariftote convient
que l'Eloquence , la Poëfie & la Mufique doivent
çavoir peindre ; pourquoi la Dante feroit- elle difpenfée
de le faire , elle à qui ce talent-là eft le
plus effentiel qu'à toutes autres fciences ? Pourquoi la
Danfe ne peindroit elle pas par l'arrangement de
fes attitudes & de fes pas elle qui n'a que ce langage
là feul pour fe faire entendre ? Mais ce n'eft
pas affés que d'avoir appellé pour garants de notre
opinionles Anciens les plus célebres & les Modernes
les plus dignes de l'être.Nous allons encore faire
préceder le refte de nos réflexions par des exemples.
Le fçavant Auteur du Traité des Ballets déja
nommé , nous en fournira une légion : on verra dans
fes agréables defcriptions qu'il ne fe borne pas à débiter
des idées feches & dénuées des détails les
AVRIL. 1745. 13
plus inftructifs . En décrivant l'ordre & les changemens
d'un Ballet il en peint les décorations , il
en taille les habits , il en circonftancie tous les
fymboles , parties effentielles dans les Ballets
que nos danfeurs négligent fouvent parce qu'ils
n'en connoiffent pas le mérite , & qu'ils font confifter
tout le leur à former des pas fans def
fein principal , fans ordre judicieux & fans gradation
raifonnée . Les habits & les ornemens ne font
pas indifferens fur le Théatre , puifqu'ils y parlent
aux yeux autant que les geftes du Pantomime , qui
ne peuvent jamais feuls expliquer intelligiblement
ce qu'ilsveulent dire . De même les décorations doivent
être topographiques & reconnoiffables par
les chofes affectées particulierement aux lieux qu'elles
repréfentent ; les campagnes de l'Egypte doi
vent être femées de pyramides ; le Nil doit être
au moins accompagné d'une de fes cataractes. L'Afie
doit avoir des Minarets , & l'Europe des Clochers.
L'Affrique fera peuplée de Negres & l'Amérique
de Sauvages : on ne mettra point de perroquets
& des finges fur les arbres des jardins de
France , ni des ferins & des roffignols fur les
rochers arides de la Laponie. Mais en peignant
les objets convenables aux Pays reprefen- .
tés , on n'imitera pas l'abfurdité d'une décoration
qui a paru fur le Théatre lyrique de Paris , où
un des monumens des plus lourds de la Thébaïde
étoit placé fur l'extrêmité d'un rocher coupé en demie-
voûte où une cabane de Bergers n'auroit pas
été batie fûrement . On n'a pas été moins furpris
dans l'Opéra de Perfée de remarquer un bas relief du
Palais de Cephée qui paroit au commencement du
cinquieme Acte , où cependant la petrification de
Phinée & de fes complices qui n'arrive qu'au dénoûment
fe trouve travaillée apparemment par un
138 MERCURE DE FRANCE.
Sculpteur prophétique. Les Peintres qui ont infulté
fi outrageufement la raifon & la chronologie ont
dequoi s'en confoler ; les plus fameux modèles des
Ecoles Romaines , Venitiennes , Florentines ,
Lombardes & Flamandes ont excufé leurs fautes
en les commettant les premiers . On a un pareil reproche
à faire aux plus précieux originaux .
Sans doute les Apelles & les Zeuxis de l'antiquité
n'ont pas été exempts de ces défauts ; heureufement
pour eux on n'en a pas tenu regiftre dans
le temple de mémoire , on n'y a infcrit que les miracles
de leur pinceau ; on ne parle que des portraits
d'Apelle & des raifins de Zeuxis.
Nos Peintres modernes fur les traces du correct
Lebrun obfervent régulierement le coftume & ne
bleffent pas l'Hiftoire dans leurs tableaux , & fur
les traces de l'élégant Wateau ils s'efforcent de
faifir les agrémens de la Nature.
Les habits des danfeurs exigent une pareille convenance
; ils doivent fuivre les ufages connus des
Nations & des tems , & ne pas nous préfenter des
Gaulois dans l'Attique comme nous l'avons remarqué
dans le Triomphe de Théfée ; on fçait pourtant
que cette regle a des reftrictions , &
que los
habits de Théatrene doivent pas être affés fcrupu
leufement exacts pour n'offrir jamais de Matelots
qu'avec leurs cappes Bretonnes , & des villageois
qu'avec leurs fabots crottés .
L'illuftre M. de Fontenelle dans fon difcours
auffi pbilofophique que délicat fur la nature de
l'Eclogue , nous a par occafion appris ce que nous
cherchons : Il en va , dit-il ce me femile , des Eclogues
comme des habits que l'onprend dans les Ballets pour repréfenter
des Payfas : ils font d'étoffes beaucoup plus
belles que ceux des Payfaus véritables ; ils font niême
ornés de Rubans & depoints , on les taillefoulon , at
en babits de Payfans..
AVRIL. 1745. 139
Si la forme des habits et un article à ne pas oublier
dans les Ballets ; les ornemens , coëffûre &
Amboles font encore moins à négliger , on peut
même affurer hardiment qu'ils caracterifent ceux
qui les portent plus que les habillemens : un Guerrier
avec le cafque & l'épée , un Matelot avec la
rame , un Berger avec la houlette & enfin un enchanteur
avec la baguette fe reconnoiffent d'abord.
Les fimboles valent des étiquettes . On les
lit auffi facilement . Ils font rarement équivoques.
Un très habile danfeur & une charmante danfeufe
qui a connu dès le berceau la ſcience & les graces
de fon talent , exécuterent autrefois en pas de deux
les Pelerines de Couprin qui s'eft immortalifé par
fes excellentes piéces de clavecin ; féduits par des
confeils ignorans ils ne danferent que la premiere
fois avec les coquilles & le bourdon , en les quittant
ils ôtérent la reffemblance du portrait charmant
qu'ils avoient offert .
Nous avons épargné à nos lecteurs bien des
phrafes Grecques & Latines au fujet de la
Danfe. Nous ne parlerons plus des Anc ens , nous
ne vous propoferons que des Modernes fans pourtant
yous exhorter à lire Voffius de altatione ni l'é➡
136 MERCURE DE FRANCE.
norme collection du Lampas Artium composée de
nombreux & épais volumes ; imprimés en petit caractére
, mais nous vous indiquerons l'excellent
Théatre des Grecs du R. P. Brumoi Jefuite qui fait mention
des Ballets d'Athenes . Nous ferons un ufage
frequent du traité des Ballets anciens 5 modernes felon
les regles du Théatre du R. P. Meneftrier auffi Jefuite
qui a écrit dans la minorité de Louis le Grand
avant l'année 1682. Cet Auteur plein d'une érudition
qui n'eft point ennuyeufe quoique profonde
promene agréablement fon fujet depuis la plus haute
antiquité jufqu'au dernier fiécle. Les lecteurs
avides d'autorités impofantes trouveront dans ce
Traité curieux bien des noms refpectables que
nous fupprimons iei , qui démontrent géometriquement
que nous n'avançons pas une opinion nouvelle
quand nous difons que les Ballets de Théatre
doivent tous être des tableaux variés . Il eft furprenant
qu'il foit néceffaire de s'appuyer fur des citations
pour établir une idée fi fimple & f naturelle.
Tout le monde depuis Ariftote convient
que l'Eloquence , la Poëfie & la Mufique doivent
çavoir peindre ; pourquoi la Dante feroit- elle difpenfée
de le faire , elle à qui ce talent-là eft le
plus effentiel qu'à toutes autres fciences ? Pourquoi la
Danfe ne peindroit elle pas par l'arrangement de
fes attitudes & de fes pas elle qui n'a que ce langage
là feul pour fe faire entendre ? Mais ce n'eft
pas affés que d'avoir appellé pour garants de notre
opinionles Anciens les plus célebres & les Modernes
les plus dignes de l'être.Nous allons encore faire
préceder le refte de nos réflexions par des exemples.
Le fçavant Auteur du Traité des Ballets déja
nommé , nous en fournira une légion : on verra dans
fes agréables defcriptions qu'il ne fe borne pas à débiter
des idées feches & dénuées des détails les
AVRIL. 1745. 13
plus inftructifs . En décrivant l'ordre & les changemens
d'un Ballet il en peint les décorations , il
en taille les habits , il en circonftancie tous les
fymboles , parties effentielles dans les Ballets
que nos danfeurs négligent fouvent parce qu'ils
n'en connoiffent pas le mérite , & qu'ils font confifter
tout le leur à former des pas fans def
fein principal , fans ordre judicieux & fans gradation
raifonnée . Les habits & les ornemens ne font
pas indifferens fur le Théatre , puifqu'ils y parlent
aux yeux autant que les geftes du Pantomime , qui
ne peuvent jamais feuls expliquer intelligiblement
ce qu'ilsveulent dire . De même les décorations doivent
être topographiques & reconnoiffables par
les chofes affectées particulierement aux lieux qu'elles
repréfentent ; les campagnes de l'Egypte doi
vent être femées de pyramides ; le Nil doit être
au moins accompagné d'une de fes cataractes. L'Afie
doit avoir des Minarets , & l'Europe des Clochers.
L'Affrique fera peuplée de Negres & l'Amérique
de Sauvages : on ne mettra point de perroquets
& des finges fur les arbres des jardins de
France , ni des ferins & des roffignols fur les
rochers arides de la Laponie. Mais en peignant
les objets convenables aux Pays reprefen- .
tés , on n'imitera pas l'abfurdité d'une décoration
qui a paru fur le Théatre lyrique de Paris , où
un des monumens des plus lourds de la Thébaïde
étoit placé fur l'extrêmité d'un rocher coupé en demie-
voûte où une cabane de Bergers n'auroit pas
été batie fûrement . On n'a pas été moins furpris
dans l'Opéra de Perfée de remarquer un bas relief du
Palais de Cephée qui paroit au commencement du
cinquieme Acte , où cependant la petrification de
Phinée & de fes complices qui n'arrive qu'au dénoûment
fe trouve travaillée apparemment par un
138 MERCURE DE FRANCE.
Sculpteur prophétique. Les Peintres qui ont infulté
fi outrageufement la raifon & la chronologie ont
dequoi s'en confoler ; les plus fameux modèles des
Ecoles Romaines , Venitiennes , Florentines ,
Lombardes & Flamandes ont excufé leurs fautes
en les commettant les premiers . On a un pareil reproche
à faire aux plus précieux originaux .
Sans doute les Apelles & les Zeuxis de l'antiquité
n'ont pas été exempts de ces défauts ; heureufement
pour eux on n'en a pas tenu regiftre dans
le temple de mémoire , on n'y a infcrit que les miracles
de leur pinceau ; on ne parle que des portraits
d'Apelle & des raifins de Zeuxis.
Nos Peintres modernes fur les traces du correct
Lebrun obfervent régulierement le coftume & ne
bleffent pas l'Hiftoire dans leurs tableaux , & fur
les traces de l'élégant Wateau ils s'efforcent de
faifir les agrémens de la Nature.
Les habits des danfeurs exigent une pareille convenance
; ils doivent fuivre les ufages connus des
Nations & des tems , & ne pas nous préfenter des
Gaulois dans l'Attique comme nous l'avons remarqué
dans le Triomphe de Théfée ; on fçait pourtant
que cette regle a des reftrictions , &
que los
habits de Théatrene doivent pas être affés fcrupu
leufement exacts pour n'offrir jamais de Matelots
qu'avec leurs cappes Bretonnes , & des villageois
qu'avec leurs fabots crottés .
L'illuftre M. de Fontenelle dans fon difcours
auffi pbilofophique que délicat fur la nature de
l'Eclogue , nous a par occafion appris ce que nous
cherchons : Il en va , dit-il ce me femile , des Eclogues
comme des habits que l'onprend dans les Ballets pour repréfenter
des Payfas : ils font d'étoffes beaucoup plus
belles que ceux des Payfaus véritables ; ils font niême
ornés de Rubans & depoints , on les taillefoulon , at
en babits de Payfans..
AVRIL. 1745. 139
Si la forme des habits et un article à ne pas oublier
dans les Ballets ; les ornemens , coëffûre &
Amboles font encore moins à négliger , on peut
même affurer hardiment qu'ils caracterifent ceux
qui les portent plus que les habillemens : un Guerrier
avec le cafque & l'épée , un Matelot avec la
rame , un Berger avec la houlette & enfin un enchanteur
avec la baguette fe reconnoiffent d'abord.
Les fimboles valent des étiquettes . On les
lit auffi facilement . Ils font rarement équivoques.
Un très habile danfeur & une charmante danfeufe
qui a connu dès le berceau la ſcience & les graces
de fon talent , exécuterent autrefois en pas de deux
les Pelerines de Couprin qui s'eft immortalifé par
fes excellentes piéces de clavecin ; féduits par des
confeils ignorans ils ne danferent que la premiere
fois avec les coquilles & le bourdon , en les quittant
ils ôtérent la reffemblance du portrait charmant
qu'ils avoient offert .
Fermer
3
p. 136-140
TROISIEME suite des Réflexions sur les Ballets.
Début :
Nous avons promis des exemples, il faut acquitter notre parole, avant que de frapper [...]
Mots clefs :
Autel, Louis XIV, Temple de la Gloire, Lyon, Louis Auguste, Fidélité, Lion
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TROISIEME suite des Réflexions sur les Ballets.
TROISIEME fuite des Réflexions fur
les Ballets
Nous avons promis des exemples , il faut
acquitter notre parole , avant que de frapper
les grands coups contre la Monotonic
muette des Danfes qui regnent aujourd'hui
fur le Théatre de l'Opera.
Les exemples perfuadent fouvent mieux
que les raifonnemens les plus Géomètri
ques , nous ne chercherons pas ces
exemples dans les Ballets danſés devant
Pericles ou devant Augufte ; nous donnerons
l'idée d'un Ballet exécuté au paffage
de Louis XIV. à Lyon en 1658.
Le fujet étoit l'Autel de Lyon confacré à
Louis Augufte, & placé dans le Temple de la
Gloire. Le fujet de cette action étoit tiré du
JUIN. 1745. 137
quatriéme Livre de Strabon , qui dit que
tous les peuples des Gaules ayant décerné un
Temple à Augufte , on le bâtit dans Lyon
au confluent du Rhône & de la Saonne, que
l'Autel en étoit célébre pour les images
& l'infcription de foixante Nations qui
avoient fait dreffer ce Temple.
Suetone dit que l'Empereur Claude naquit
à Lyon le premier jour du mois d'Août
qui étoit le jour de la Dédicace de l'Autel
confacré à Augufte. Claudius natus eft fulio
Antonio& Fabio Africano Coff. Calendis Au
gufti ,teo ipfo die quo primum ara ibi Augufto
dedicata eft. Juvenal , Dion Caffius & plu
fieurs autres Auteurs ont parlé de cet Autel.
Les Temples & les Autels des Anciens
étoient destinés à trois ufages, aux Sacrifices
qu'on offroit aux Dieux , aux depoüilles
des ennemis qu'on y appendoit , & anx
Oracles qui s'y rendoient ; c'eſt ce qui fait
la divifion des trois parties du Ballet ingegenieux
& fçavant, imaginé à la Gloire de
Louis XIV .
L'Immortalité en fit l'ouverture; elle étoit
vetuë d'amaranthe , qui eft la couleur des
fleurs immortelles , fa couronne étoit com
pofée d'Etoiles qui font les feux immortels
, fon char étoit fait en Phenix , qui eft
l'oiſeau immortel , & il étoit tiré par les
38 MERCURE DE FRANCE .
deux Ourfes célettes , qui font les deux
Conſtellations , qui ne fe couchent point
pour nous.
la
La Vertu marchoit devant l'Immortalité
, comme le guide le plus für pour
trouver , & elle étoit fuivie par la Gloire,
digne récompenfe des Heros .
Les quatre parties du Monde firent la
premiere Entrée dans le Temple même de
la Gloire , dont elles s'étonnerent de voir
les ornemens négligés , & les images des
Heros prefque effacées , une Danfe caracterifée
marqua leur étonnement & la douleur
que leur caufoit ce Spectacle.
La Religion , la Nobleffe & la Juſtice ,
répréfentans les trois Etats du Royaume,
parce que c'eft fur ces trois fondemens que
l'autorité Royale eſt établie , firent la feconde
Entrée. Les quatre coins de cet Autel
fe terminoient en têtes de Lion, au lieu des
têtes de Belier que les Anciens leur donnoient
, les pieds qui foutenoient cet Autel
avoient auffi des pattes de Lion , pour faire
allufion au nom de la Ville qui dreffoit cet
Autel à l'honneur de Louis Augufte .
L'Amour fit la troifiéme Entrée , d'abord
il fit des Pas d'aveugle , avec fon bandeau
fur les yeux qu'il arracha lui même & récita
ces vers.
JUIN.
$745. 139
Mettons bas mon bandeau pour connoître LOUIS,
Ah! que mes yeux font éblouis
Dés éclairs que les fiens répandent fur la terre
Tout tremble à ces regards qui font un fi grand
jour ,
Mais il faut qu'à la fin le flambeau de la guerre
Cede un peu de lumiere à celui de l'Amour .
Je lui veux immoler les coeurs de fes Sujets ,
Je borne là tous mes projets ,
Jufqu'à ce qu'une Epoufe ait part au Diadême ,
Les Graces & les Ris attendent ce moment ;
Maintenant la victoire eft la beauté qu'il aime ,
Et la Nimphe volage en a fait ſon amant.
L'Amour du feu de fon flambeau alluma
celui de l'Autel , en même- tems toutes les
Urnes des Héros dont les cendres repofoient
dans le Temple de la Gloire s'allumerent
d'un feu nouveau , lorfque les Provinces
du Royaume , conduites par la Fidélité
, apporterent leurs coeurs , comme autant
de victimes deſtinées à l'Autel de Louis
= Augufte; la Fidelité les ayant reçûs de leurs
mains , les immola elle même , tandis que
toutes ces Provinces danfoient à l'entour
de l'Autel, fuivant l'ufage des Anciens. Des
Vautours qui repréfentoient les guerres
viles , vinrent pour enlever ces coeurs facrifiés
, mais un Lion fortant de deffous
ci140
MERCURE DE FRANCE.
l'Autel , les mit en fuite , & ce fût la cin
quiéme Entrée. Ce Lion vainqueur des
Vautours , offrit lui- même fon coeur à la
Fidelité , pour en faire un facrifice à l'Autel
de Louis Augufte, mais à peine fut- il expofé
au Feu facré, que fe changeant tout d'un coup
en une Couronne de fleurs de lys , la Fidé
lité en couronna le Lion , couché au pied
de l'Autel , pour repréfenter le Chef des
Armoiries de la Ville de Lyon , qui eſt d'azur
à trois fleurs de lys d'or , fur un Lion
de Gueules , dans un champ d'argent. La
Fidelité en le couronnant, récita ce Sonnet.
Fidéle défenfeur des droits de la Couronne
Et généreux appui du Trône des François
Confacre ta valeur aux Lys que tu reçois
Et conferve le rang que la gloire te donne .
Il faudra qu'à la fin la révolte abandonne
Les tragiques deffeins qui renverfent mes Loix ,
Tandis que tu verras le plus grand de nos Rois
Te couvrir de Lauriers que fa main nous moiffonne .
Il vient récompenfer cette noble fierté ,
Qui fait voir dans tes yeux ta générosité ,
Tandis que de ton coeur tu fais une victime .
•Immole donc ce coeur au pied de cet Autel ,
LOUIS en acceptant un don fi légitime ,
Te donnera le fren pour te rendre iminortel.
les Ballets
Nous avons promis des exemples , il faut
acquitter notre parole , avant que de frapper
les grands coups contre la Monotonic
muette des Danfes qui regnent aujourd'hui
fur le Théatre de l'Opera.
Les exemples perfuadent fouvent mieux
que les raifonnemens les plus Géomètri
ques , nous ne chercherons pas ces
exemples dans les Ballets danſés devant
Pericles ou devant Augufte ; nous donnerons
l'idée d'un Ballet exécuté au paffage
de Louis XIV. à Lyon en 1658.
Le fujet étoit l'Autel de Lyon confacré à
Louis Augufte, & placé dans le Temple de la
Gloire. Le fujet de cette action étoit tiré du
JUIN. 1745. 137
quatriéme Livre de Strabon , qui dit que
tous les peuples des Gaules ayant décerné un
Temple à Augufte , on le bâtit dans Lyon
au confluent du Rhône & de la Saonne, que
l'Autel en étoit célébre pour les images
& l'infcription de foixante Nations qui
avoient fait dreffer ce Temple.
Suetone dit que l'Empereur Claude naquit
à Lyon le premier jour du mois d'Août
qui étoit le jour de la Dédicace de l'Autel
confacré à Augufte. Claudius natus eft fulio
Antonio& Fabio Africano Coff. Calendis Au
gufti ,teo ipfo die quo primum ara ibi Augufto
dedicata eft. Juvenal , Dion Caffius & plu
fieurs autres Auteurs ont parlé de cet Autel.
Les Temples & les Autels des Anciens
étoient destinés à trois ufages, aux Sacrifices
qu'on offroit aux Dieux , aux depoüilles
des ennemis qu'on y appendoit , & anx
Oracles qui s'y rendoient ; c'eſt ce qui fait
la divifion des trois parties du Ballet ingegenieux
& fçavant, imaginé à la Gloire de
Louis XIV .
L'Immortalité en fit l'ouverture; elle étoit
vetuë d'amaranthe , qui eft la couleur des
fleurs immortelles , fa couronne étoit com
pofée d'Etoiles qui font les feux immortels
, fon char étoit fait en Phenix , qui eft
l'oiſeau immortel , & il étoit tiré par les
38 MERCURE DE FRANCE .
deux Ourfes célettes , qui font les deux
Conſtellations , qui ne fe couchent point
pour nous.
la
La Vertu marchoit devant l'Immortalité
, comme le guide le plus für pour
trouver , & elle étoit fuivie par la Gloire,
digne récompenfe des Heros .
Les quatre parties du Monde firent la
premiere Entrée dans le Temple même de
la Gloire , dont elles s'étonnerent de voir
les ornemens négligés , & les images des
Heros prefque effacées , une Danfe caracterifée
marqua leur étonnement & la douleur
que leur caufoit ce Spectacle.
La Religion , la Nobleffe & la Juſtice ,
répréfentans les trois Etats du Royaume,
parce que c'eft fur ces trois fondemens que
l'autorité Royale eſt établie , firent la feconde
Entrée. Les quatre coins de cet Autel
fe terminoient en têtes de Lion, au lieu des
têtes de Belier que les Anciens leur donnoient
, les pieds qui foutenoient cet Autel
avoient auffi des pattes de Lion , pour faire
allufion au nom de la Ville qui dreffoit cet
Autel à l'honneur de Louis Augufte .
L'Amour fit la troifiéme Entrée , d'abord
il fit des Pas d'aveugle , avec fon bandeau
fur les yeux qu'il arracha lui même & récita
ces vers.
JUIN.
$745. 139
Mettons bas mon bandeau pour connoître LOUIS,
Ah! que mes yeux font éblouis
Dés éclairs que les fiens répandent fur la terre
Tout tremble à ces regards qui font un fi grand
jour ,
Mais il faut qu'à la fin le flambeau de la guerre
Cede un peu de lumiere à celui de l'Amour .
Je lui veux immoler les coeurs de fes Sujets ,
Je borne là tous mes projets ,
Jufqu'à ce qu'une Epoufe ait part au Diadême ,
Les Graces & les Ris attendent ce moment ;
Maintenant la victoire eft la beauté qu'il aime ,
Et la Nimphe volage en a fait ſon amant.
L'Amour du feu de fon flambeau alluma
celui de l'Autel , en même- tems toutes les
Urnes des Héros dont les cendres repofoient
dans le Temple de la Gloire s'allumerent
d'un feu nouveau , lorfque les Provinces
du Royaume , conduites par la Fidélité
, apporterent leurs coeurs , comme autant
de victimes deſtinées à l'Autel de Louis
= Augufte; la Fidelité les ayant reçûs de leurs
mains , les immola elle même , tandis que
toutes ces Provinces danfoient à l'entour
de l'Autel, fuivant l'ufage des Anciens. Des
Vautours qui repréfentoient les guerres
viles , vinrent pour enlever ces coeurs facrifiés
, mais un Lion fortant de deffous
ci140
MERCURE DE FRANCE.
l'Autel , les mit en fuite , & ce fût la cin
quiéme Entrée. Ce Lion vainqueur des
Vautours , offrit lui- même fon coeur à la
Fidelité , pour en faire un facrifice à l'Autel
de Louis Augufte, mais à peine fut- il expofé
au Feu facré, que fe changeant tout d'un coup
en une Couronne de fleurs de lys , la Fidé
lité en couronna le Lion , couché au pied
de l'Autel , pour repréfenter le Chef des
Armoiries de la Ville de Lyon , qui eſt d'azur
à trois fleurs de lys d'or , fur un Lion
de Gueules , dans un champ d'argent. La
Fidelité en le couronnant, récita ce Sonnet.
Fidéle défenfeur des droits de la Couronne
Et généreux appui du Trône des François
Confacre ta valeur aux Lys que tu reçois
Et conferve le rang que la gloire te donne .
Il faudra qu'à la fin la révolte abandonne
Les tragiques deffeins qui renverfent mes Loix ,
Tandis que tu verras le plus grand de nos Rois
Te couvrir de Lauriers que fa main nous moiffonne .
Il vient récompenfer cette noble fierté ,
Qui fait voir dans tes yeux ta générosité ,
Tandis que de ton coeur tu fais une victime .
•Immole donc ce coeur au pied de cet Autel ,
LOUIS en acceptant un don fi légitime ,
Te donnera le fren pour te rendre iminortel.
Fermer
4
p. 164-170
QUATRIEME suite des réflexions sur les Ballets.
Début :
Nous allons achever la description du Balet dansé devant Louis XIV. à Lyon, [...]
Mots clefs :
Louis Auguste, Autel, Gloire, Héros, Entrée, Récit, Lauriers, Roi, Conquérant, Louis XIV
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUATRIEME suite des réflexions sur les Ballets.
QUATRIEME fuite des réflexions fur
les Ballets.
Ous allons achever la defcription du
N Balet danfe devant Louis XIV . à Lyon,
duquel nous avons parlé dans le premier volume
de ce mois.
La Ville de Lyon vient être la veftale
pour conferver le feu facré de l'autel confacré
à Louis Augufte. Elle commence´la´fixiéme
entrée par ce récit.
Je dois ma premiere origine
Au fiécle glorieux des Céfars couronnés,
Et tous les peuples étonnés
M'ont vû fortir deux fois d'une trifte ruines
La querelle de deux * rivaux
Devint la caufe de mes maux.
Leur fureur n'épargna ni Temple ni Portique ,
Et par cette fatalité
Ilne me reste plus d'antique
Que le gage éternel de ma fidélité,
La feconde partie pour les dépouilles confacrées
à l'autel de Louis Augufte fit d'abord
paroître la gloire affife fur un Trône
dont toutes les marches étoient terminées
par des lions accroupis , & veillans comme
* Albin & Severe .
JUIN.
165
1745 .
ceux du Trône de Salomon : ce fut la Gloire
qui fit ce ré cit.
Sortez de vos Palais & quittez vos baluftres,
Idoles de la majeſté ,
Venez apprendre ici de quelle autorité
Se fervent les ames illuftres,
On cultive plus de lauriers
Dans les plaines de Mars & dans les champs guer
riers
Que dans loifiveté d'une Cour pacifique :
Le fer a plus rendu de Princes immortels ,
Que l'or dont ils ſe font un orgueil magnifique”,
Et l'encens qui noircit tous les jours leurs autels :
Ce n'eft pas des Héros peints dans leurs Galeries
Qu'ils apprennent à triompher ;
Un Roi doit préferer la pouffiére & le fer
Aux dorures des Tuilleries ,
Les combats de Fontainebleau
Et l'ennemi vaincu dans un coin de tableau
Sont de belles leçons pour un Prince en peinture.
Pour former un Héros , pour faire un Conquerant
Il faut comme Louis prendre d'autres meſures
Et mériter l'honneur que la gloire lui rend .
A la premiere entrée de cette feconde
partie les Elémens vinrent s'offrir à Louis
Augufte pour le fervir dans les combats &
166 MERCURE DE FRANCE.
lui jurerent fur fon autel une fidélité inviolable.
Premier récit
LE FEU .
Je veux fervir avec chaleur
Ce Conquérant dont la valeur
Et la feule gloire m'allume ,
Pour lui mon zéle eft évident ;
Je ne tiens pas fecret le feu qui me confume ,
Et de fes ferviteurs je fuis le plus ardent,
L'AIR.
Rien ne peut refifter à ma légereté ,
Tout foible que je fuis , je gronde je tempête ,
Pour peu que je fois irrité
Il n'eft point de laurier qui ne baiſſe la tête :
Je fuis vos étendars , je les enfle ſouvent
Vos ennemis jaloux admirent mes foupleffes ,
Fiez -vous donc à mes promeffes ,
Quoiqu'elles ne foient que du vent.
L'E A U.
Vous voyez le fond de mon coeur
Je ne vous cele rien , mon ame est toute claire ,
Et bien que le dehors ne montre que froideur ,
Je brule inceffamment du defir de vous plaire ;
J'offre à ce deffein tous mes bras
Pour vous fervir dans vos combats ,
Et je veux vous donner des preuves de mon zéle
Je vais faire pour vous de glorieux efforts
Je remue , il eft vrai , mais je fuis fi fidelle
"
JUI N..
167 1745.
Queje garde un rempart lors même que je dors.
LA TERRE.
Pour moije foutiens yos guerriers ,
Et de tous vos fujets vous voyez le plus ferme
Pour vous je m'épuife en lauriers ,
C'eft pour vous que la palme germe ,
Je viens pour vous en couronner ,
Mais je me plains ſouvent à l'aftre qui m'éclaire ,
De voir que nous foyons plus tardifs à les faire
Que vos mains à les moiffonner.
Enfuite des Villes nouvellement conquifes
viennent chargées de chaines au pied de
l'autel de Louis Augufte, où brifant ces chaines
elles en font des trophées & fe réjouiffent
d'être foumifes à ce Conquérant. Ces
Villes devenues Françoifes compofent la
feconde entrée.
La Flandre & la Lombardie furieuſes &
échevelées fremiffent en voyant ces chaines
attachées à l'autel de Louis Augufte ; elles
s'éforcent en vain de les arracher & de renverfer
l'autel ; leurs efforts impuiffans les
obligent d'avoir recours à la fiévre qui met
les humeurs en querelle , elles fe combattent
, l'autel tremble & ces funeftes mouvemens
occupent la troifiéme, la quatrième
& la cinquiéme entrée,
La fixiéme fut celle de la France languif
fante pendant la maladie dangereuſe dont
168 MERCURE DE FRANCE .
Louis XIV. fut atteint au Fort de Mardich
après fes Victoires éclatantes. La jeuneſſe
vint à fon fecours , chaffa la fiévre , réconcilia
les humeurs , & rétablit les eſpérances
de la France , qui fit ce récit.
LA FRANCE.
Heureux événement qui contre mon attente
Retire du cercueil la Majefté mouraste ,
Tu diffipes ma crainte , & me fais reſpirer
En me rendant un Roi qui me fait révérer :
Je ne voyois par- tout que des Palmes féchées
Des Lauriers prefque morts , & des fleurs arrachées;
La gloire travailloit à lui faire un Tombeau ,
Et le jour n'éclairoit que d'un trifte flambeau ,
Tandis que mon Héros d'un air doux & tranquile
Quittoit fans s'émouvoir cette Pompe fragile ,
Et Monarque intrépide en ce dernier effort
Vainquoit fes ennemis , & défioit la mort.
En ce moment fatal ce Héros invincible!
Demeuroit encor ferme , & fe rendoit terrible :
Sa vigueur défaillante animoit les foldats
Donnoit le mouvement & la force à leurs bras ;
Etendu dans fon lit fans Sceptre ni Couronne
Il confervoit les droits que la Pourpre lui donne ,
Rien ne pût l'ébranler , & ce lys abattu ,
Tout pâle & languiffant retenoit fa vertu.
Ainfi l'aftre du jour voit mourir fa lumiere ,
Sans manquer d'un feul pas à fa jufte carriere ,
D'un
JUIN
1745. 169
!
D'un mouvement égal il marche à fon tombeau,
Et voit d'un oeil ouvert éteindre fon flambeau ,
Tandis qu'avec cent feux dans la voûte céleſte ,
La nuit fuit fon cercueil fous un voile funefte :
Ma Reine en ce moment cédoit à fes douleurs ,
Et l'aurore jamais ne verfa tant de pleurs ;
D'un regard languiffant , d'une lumiere fombre
Elle voyoit mon Roi qui n'étoit plus qu'une ombre;
La fortune en déſordre & la victoire en deuil
Pour un Arc de Triomphe élevoient un cercueil ,
Les Drapeaux déployés , & les Piques baiffées
Alloient bien-tôt ſe joindre aux armes renverſées ,
Et fi l'on arrachoi : des Palmes aux Flamans ,
C'étoit pour couronner de triftes monumens ;
La gloire d'autre part confuſe & gémiſſante ,
Survivoit à regret à la valeur mourante ;
Les graces & l'amour pleuroient ce Conquérant ,
Et tout dans la nature étoit mort ou mourant :
Moi d'un torrent de pleurs & de larmes trempée ,
J'expirois en baiſant ſa main & ſon épée ,
Quand le Ciel attendri le rendit a mes voeux
Et pour le conferver employa tous fes feux.
Du coeur de mon Héros une flamme plus forte
Sortit pour ranimer la Pourpre déja morte ;
Il reprit fa vigueur & ce nouvel effort
Son triomphe augmenta de celui de la mort.
Graces aux Immortels cette feconde vie
De combien de fuccès fera-t- elle fuivie ?
II. Vol.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Je verrai ſa valeur malgré ſes ennemis
Le faire reſpecter par cent Peuples foumis.
Autour de ce Héros cent Provinces captives
Quitteront leurs lauriers pour prendre ſes olives ,
Tandis que je ferai des cours de ſes Sujets
Des victimes d'amour & des Trônes de Paix .
Ce récit funébre , & le trifte tableau
des quatre dernieres entrées offert en 1658,
nous rappelle affés exactement celui qui a
tant effrayé la France en 1744 , lorfque le
Roi fut attaqué d'une fi dangereufe maladie
dans la Ville de Metz.
les Ballets.
Ous allons achever la defcription du
N Balet danfe devant Louis XIV . à Lyon,
duquel nous avons parlé dans le premier volume
de ce mois.
La Ville de Lyon vient être la veftale
pour conferver le feu facré de l'autel confacré
à Louis Augufte. Elle commence´la´fixiéme
entrée par ce récit.
Je dois ma premiere origine
Au fiécle glorieux des Céfars couronnés,
Et tous les peuples étonnés
M'ont vû fortir deux fois d'une trifte ruines
La querelle de deux * rivaux
Devint la caufe de mes maux.
Leur fureur n'épargna ni Temple ni Portique ,
Et par cette fatalité
Ilne me reste plus d'antique
Que le gage éternel de ma fidélité,
La feconde partie pour les dépouilles confacrées
à l'autel de Louis Augufte fit d'abord
paroître la gloire affife fur un Trône
dont toutes les marches étoient terminées
par des lions accroupis , & veillans comme
* Albin & Severe .
JUIN.
165
1745 .
ceux du Trône de Salomon : ce fut la Gloire
qui fit ce ré cit.
Sortez de vos Palais & quittez vos baluftres,
Idoles de la majeſté ,
Venez apprendre ici de quelle autorité
Se fervent les ames illuftres,
On cultive plus de lauriers
Dans les plaines de Mars & dans les champs guer
riers
Que dans loifiveté d'une Cour pacifique :
Le fer a plus rendu de Princes immortels ,
Que l'or dont ils ſe font un orgueil magnifique”,
Et l'encens qui noircit tous les jours leurs autels :
Ce n'eft pas des Héros peints dans leurs Galeries
Qu'ils apprennent à triompher ;
Un Roi doit préferer la pouffiére & le fer
Aux dorures des Tuilleries ,
Les combats de Fontainebleau
Et l'ennemi vaincu dans un coin de tableau
Sont de belles leçons pour un Prince en peinture.
Pour former un Héros , pour faire un Conquerant
Il faut comme Louis prendre d'autres meſures
Et mériter l'honneur que la gloire lui rend .
A la premiere entrée de cette feconde
partie les Elémens vinrent s'offrir à Louis
Augufte pour le fervir dans les combats &
166 MERCURE DE FRANCE.
lui jurerent fur fon autel une fidélité inviolable.
Premier récit
LE FEU .
Je veux fervir avec chaleur
Ce Conquérant dont la valeur
Et la feule gloire m'allume ,
Pour lui mon zéle eft évident ;
Je ne tiens pas fecret le feu qui me confume ,
Et de fes ferviteurs je fuis le plus ardent,
L'AIR.
Rien ne peut refifter à ma légereté ,
Tout foible que je fuis , je gronde je tempête ,
Pour peu que je fois irrité
Il n'eft point de laurier qui ne baiſſe la tête :
Je fuis vos étendars , je les enfle ſouvent
Vos ennemis jaloux admirent mes foupleffes ,
Fiez -vous donc à mes promeffes ,
Quoiqu'elles ne foient que du vent.
L'E A U.
Vous voyez le fond de mon coeur
Je ne vous cele rien , mon ame est toute claire ,
Et bien que le dehors ne montre que froideur ,
Je brule inceffamment du defir de vous plaire ;
J'offre à ce deffein tous mes bras
Pour vous fervir dans vos combats ,
Et je veux vous donner des preuves de mon zéle
Je vais faire pour vous de glorieux efforts
Je remue , il eft vrai , mais je fuis fi fidelle
"
JUI N..
167 1745.
Queje garde un rempart lors même que je dors.
LA TERRE.
Pour moije foutiens yos guerriers ,
Et de tous vos fujets vous voyez le plus ferme
Pour vous je m'épuife en lauriers ,
C'eft pour vous que la palme germe ,
Je viens pour vous en couronner ,
Mais je me plains ſouvent à l'aftre qui m'éclaire ,
De voir que nous foyons plus tardifs à les faire
Que vos mains à les moiffonner.
Enfuite des Villes nouvellement conquifes
viennent chargées de chaines au pied de
l'autel de Louis Augufte, où brifant ces chaines
elles en font des trophées & fe réjouiffent
d'être foumifes à ce Conquérant. Ces
Villes devenues Françoifes compofent la
feconde entrée.
La Flandre & la Lombardie furieuſes &
échevelées fremiffent en voyant ces chaines
attachées à l'autel de Louis Augufte ; elles
s'éforcent en vain de les arracher & de renverfer
l'autel ; leurs efforts impuiffans les
obligent d'avoir recours à la fiévre qui met
les humeurs en querelle , elles fe combattent
, l'autel tremble & ces funeftes mouvemens
occupent la troifiéme, la quatrième
& la cinquiéme entrée,
La fixiéme fut celle de la France languif
fante pendant la maladie dangereuſe dont
168 MERCURE DE FRANCE .
Louis XIV. fut atteint au Fort de Mardich
après fes Victoires éclatantes. La jeuneſſe
vint à fon fecours , chaffa la fiévre , réconcilia
les humeurs , & rétablit les eſpérances
de la France , qui fit ce récit.
LA FRANCE.
Heureux événement qui contre mon attente
Retire du cercueil la Majefté mouraste ,
Tu diffipes ma crainte , & me fais reſpirer
En me rendant un Roi qui me fait révérer :
Je ne voyois par- tout que des Palmes féchées
Des Lauriers prefque morts , & des fleurs arrachées;
La gloire travailloit à lui faire un Tombeau ,
Et le jour n'éclairoit que d'un trifte flambeau ,
Tandis que mon Héros d'un air doux & tranquile
Quittoit fans s'émouvoir cette Pompe fragile ,
Et Monarque intrépide en ce dernier effort
Vainquoit fes ennemis , & défioit la mort.
En ce moment fatal ce Héros invincible!
Demeuroit encor ferme , & fe rendoit terrible :
Sa vigueur défaillante animoit les foldats
Donnoit le mouvement & la force à leurs bras ;
Etendu dans fon lit fans Sceptre ni Couronne
Il confervoit les droits que la Pourpre lui donne ,
Rien ne pût l'ébranler , & ce lys abattu ,
Tout pâle & languiffant retenoit fa vertu.
Ainfi l'aftre du jour voit mourir fa lumiere ,
Sans manquer d'un feul pas à fa jufte carriere ,
D'un
JUIN
1745. 169
!
D'un mouvement égal il marche à fon tombeau,
Et voit d'un oeil ouvert éteindre fon flambeau ,
Tandis qu'avec cent feux dans la voûte céleſte ,
La nuit fuit fon cercueil fous un voile funefte :
Ma Reine en ce moment cédoit à fes douleurs ,
Et l'aurore jamais ne verfa tant de pleurs ;
D'un regard languiffant , d'une lumiere fombre
Elle voyoit mon Roi qui n'étoit plus qu'une ombre;
La fortune en déſordre & la victoire en deuil
Pour un Arc de Triomphe élevoient un cercueil ,
Les Drapeaux déployés , & les Piques baiffées
Alloient bien-tôt ſe joindre aux armes renverſées ,
Et fi l'on arrachoi : des Palmes aux Flamans ,
C'étoit pour couronner de triftes monumens ;
La gloire d'autre part confuſe & gémiſſante ,
Survivoit à regret à la valeur mourante ;
Les graces & l'amour pleuroient ce Conquérant ,
Et tout dans la nature étoit mort ou mourant :
Moi d'un torrent de pleurs & de larmes trempée ,
J'expirois en baiſant ſa main & ſon épée ,
Quand le Ciel attendri le rendit a mes voeux
Et pour le conferver employa tous fes feux.
Du coeur de mon Héros une flamme plus forte
Sortit pour ranimer la Pourpre déja morte ;
Il reprit fa vigueur & ce nouvel effort
Son triomphe augmenta de celui de la mort.
Graces aux Immortels cette feconde vie
De combien de fuccès fera-t- elle fuivie ?
II. Vol.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Je verrai ſa valeur malgré ſes ennemis
Le faire reſpecter par cent Peuples foumis.
Autour de ce Héros cent Provinces captives
Quitteront leurs lauriers pour prendre ſes olives ,
Tandis que je ferai des cours de ſes Sujets
Des victimes d'amour & des Trônes de Paix .
Ce récit funébre , & le trifte tableau
des quatre dernieres entrées offert en 1658,
nous rappelle affés exactement celui qui a
tant effrayé la France en 1744 , lorfque le
Roi fut attaqué d'une fi dangereufe maladie
dans la Ville de Metz.
Fermer
5
p. 143-151
CINQUIEME suite des reflexions sur les Ballets.
Début :
La septiéme entrée fut celle de l'adresse qui amena les Arts pour travailler à la gloire de [...]
Mots clefs :
Gloire, Louis Auguste, Autel, Lustre, Yeux, Héros, Victoire, Paix, Ballet, Éclat, Lyon, Louis XIV
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CINQUIEME suite des reflexions sur les Ballets.
CINQUIEME fuite des reflexions fun.
les Ballets,
La feptiéme entrée fut celle de l'adreffe qui
amena les Arts pour travailler à la gloire de
Louis Augufte & pour lui faire des trophées
des dépouilles des ennemis.
Que ces Arts feroient aujourd'hui bien
occupés s'ils teatoient d'élever des Monumens
dignes du Héros Bien- Aimé qui vient
de remporter en Flandre une victoire accompagnée
de toutes les circonftances les
plus glorieufes qui peuvent caractériſer la
valeur la plus brillante & la plus profonde
capacité !
La troifiéme partie fit voir le Soleil au figne
du lion' d'où il invitoit Louis Augufte
à la conquête du monde par ce récit .
Monte , jeune LOUIS , au rang où tu me vois ;
Tes regards font un jour plus beau que ma lumiere
Et le monde va voir deux ſoleils à la fois ,
Si tu ne viens tenir une même carriere.
Comme c'étoit la coutume de faire des
difcours & des difputes d'Eloquence devant
l'Autel de Lyon confacré à Augufte ; il ſẹ
144 MERCURE DE FRANCE.
fit devant celui- ci une difpute des quatre luf
tres de la vie de Louis XIV. qui n'avoit
alors que 20 ans , chacun prétendant à l'envi
l'un de l'autre d'avoir eu les plus beaux
évenemens. Le premier luftre qui étoit celui
de fa naiffance & des cinq premieres années
de fa vie commence ainfi.
Qui vit jamais briller tant de luftre à la fois ?
La Nature épuisée à produire des Rois
Pour former celui - ci prit des forces nouvelles ,
Et fans plus travailler fur les premiers modéles
Surpaffa fon adreffe , épuiſa ſes ,tréfors ,
Aformer fon efprit , à façonner fon corps ,
Elle fit fon berceau des palmes de fon pere ,
Elle mit dans fes yeux les graces de fa mere ;
Et plaçant fur fon front des lys épanouis ,
Ramaffa tous les traits & d'Anne & de Louis :
Jamais fiécle ne vit une fi belle image .
La Nature elle - même admira ſon ouvrage ,
Et tous les Dieux ravis d'un miracle fi beau
S'endonnérent la gloire autour de fon berceau.
De la France en ce jour l'efperance remplie ,
Vit croître fon bonheur & l'Epagne affoiblie ,
L'aigle enjetta des cris , le lion en fremit
Le Soleil devint pâle & la Lune ** blemit,
La Perfe.
** La Turquie
Quel
JUILLET. 1745. 145
Quel tems a jamais vû des marques plus illuftres
Du haut rang que je tiens fur le refte des luftres ?
Le deuxième luftre qui étoit celui de l'avenement
à la Couronne deffendit fes
droits après celui de la naiffance , & dit :
La naiffance eft un bien qui n'eft que fortuit ,
Si de ce grand éclat la Vertu n'eft le fruit.
Il faut une ame noble, un courage intrepide ,
Et le coeur d'un Héros pour en faire un Alcide
En fes premiers effais mon Prince triomphant
A fait voir qu'un Héros n'étoit jamais enfant ;
Déja fes premiers pas le portoient à la gloire ,
Quand pour le couronner & Mars & la Victoire
Enchainerent l'Eſcaut , fubjuguerent le Rhin ,
Et d'un nouveau Pays le firent Souverain .
L'Espagne de deux parts fi vivement preffée ;
Vit fon ambition à demi renversée ,
Et l'Empire ayant vû fes deux aigles défaits
Par crainte ou par reſpect lui demanda la paix.
Le troifiéme luftre qui étoit celui de la
Majorité parla à ſon tour,
Par un mauvais démon cette illuftre conquête
Se vit prefqu'arracher le laurier de la tête.
La difcorde infolente alluma fon flambeau ,
Et ne fit de l'Etat qu'un funefte tombeau ;
146 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fein de la France en fureur déchainée ,
Ecumante de rage , errante & forcenée ,
Répandit fon venin dans le coeur des fujets,
Et fit en moins d'un jour de terribles projets ;
D'une effroyable voix & d'un ton de tonneire
Elle annonce partout , elle vante la guerre ,
Tout fume de fes feux , tout paroît embrafé ,
En pluſieurs factions le peuple eft diviſé ;
Le Trône eft ébranlé quand Louis court aux armes ;
Et cueille des lauriers qu'il mouille de fes larmes ,
Mais les premiers rayons de famajorité
Ramenerent le calme & la férenité :
Ce courage intrepide alla de Ville en Ville
Pour arrêter le cours de la guerre civile ,
Et pour guerir les maux que le trouble avoit faits ,
Je l'ai vu fous la tente autant que fous le dais.
Le quatriéme luftre qui étoit celui du
facre & des victoires du Roi ne douta point
qu'il ne dût l'emporter fur les trois autres
quand il dit ,
Ces préfages font beaux & ce grand appareil (
Dans les fiécles paffés n'a rien vû de pareil ;
Mais tous ces préjugés de grandeur & de gloire
N'approchent pas de ceux qui fuivent la victoire.
Les ennemis défaits & le fang répandu
Font un Trône plus haut du monde confondu.
C'est de vous que Louis à reçu la Couronne,
JUILLET. 1745. 149
i
1
Et le pompeux éclat de l'or qui l'environne ,
Mais ce brillant éclat ne feroit qu'un fauxjour ,
S'il n'avoit des rayons que pour luire à la Cour.
Il faut qu'un Conquérant entre dans la carriere ,.
Qu'il en forte couvert de fang & de pouffiere ;
Il doit dans les combats montrer fa fermeté
Et s'ouvrir le chemin à l'immortalité.
J'ai vû fortir des yeux de ce foudre de guerre
Des éclairs allumés & fuivis du tonnerre ,
Et lançant des regards fiers & victorieux
Il porte aux ennemis le foleil dans les yeux .
Les ombres des Flamands erran.es & plaintives
S'éforçoient d'animer leurs troupes fugitives ,
Quand mon Prince parut, & dans un champ d'hor
reur
Fit céder la clémence à la noble fureur.
Le feu que l'huile fainte alluma dans ſon ame
Fit fortir de fon coeur une nouvelle flâme ,
Qui portant fon courage à d'illuftres travaux
L'a déjafait paroître en des combats nouveaux ;
Le feu clair & brillant qui dans fes yeux petille
Brave d'un feul regard les forces de Caftille ;
Deja victorieux de la rebellion ,
Il veut arracher l'ongle & la dent au lion :
A peine de Stenay la courtine ebranlée
Souffre le chatiment de la Foi violée ,
Qu'Arras contre l'Ibere implorant fon fecours
Craint d'être enfeyeli fousfes fuperbes tours,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
11 Il y court, il y vole , il voit toute l'Eſpagne
De troupes , d'étendarts inonder la campagne,
La Victoire le fuit & d'un double laurier
Couronnele Monarque & le jeune Guerrier.
Depuis cette action les Places les plus fortes
Ouvrent à mon Héros & leurs coeurs & leurs porte
Et ce dernier Eté fait lui feul plus de bruit
Que la Grece vaincue & l'Empire détruit ;
Ainfi , n'attendez pas que je céde la gloire ,
Du plus haut rang d'honneur au temple de mé
moire.
· Le
temps à venir pour décider les diffé
kens de ces quatre luftres parla ainfi ,
Je viens pour décider le noble différend
Qui vous a partagés pour un Roi Conquérant ;
Déjalfous vingt Soleils fes premieres années
Ont eû tout lefuccès des grandes deſtinées ,
Mais ce commencement tout éclatant qu'il eſt
N'eft que le premier pas de l'aftre qui l'a fait
Il s'avance à la gloire avec plus de lumiere
Il ouvre à ſa valeur une illuftre carriere ,
Et l'Europe & l'Afie offrent à ce guerrier
Une plus belle palmę, un plus riche laurier
Tout le fuperbe éclat dont il vous environne
N'eft qu'un premier brillant que la gloire vous don
ne.
Allez , cedez la place aux luftres à venir
JUILLET. 1745 . 149
Et de ces grands fuccès gardez le fouvenir.
Les fondateurs des quatre grandes Mo
narchies attirés par le bruit des conquêtes de
Louis Augufte viennent offrir leur hommage
à fon Autel ; ils admirent fes trophées & lui
cedent la premiere place du temple de la
gloire. Cétoit la troifiéme entrée de la troi
fiéme partie. Les Dieux qui jurerent autrefois
la guerte contre les géans fur l'autel qui
fait une des conftellations céleftes , vinrent
jurer la paix fur celui de Louis Augufte . Jupiter
y laiffa fa foudre , Mars fon épée , Neptune
foa trident , tandis que la paix fe
montra fur l'arc - en- ciel & fit un récit.
Des payfans challés de leurs cabanes par
les ravages de Bellonne cherchent un azile
près de l'autel de Louis Augufte où ils
trouvent les gages de la paix ; ils prennent
les armes que les Dieux y ont laiffées & en
font des inftrumens d'Agriculture. Minerve
la Divinité de l'ancien temple de Lyon &
Apollon le Dieu des Sçavans viennent éta
blir des facrificateurs pour recevoir les victimes
que les peuples doivent offrir à l'autel
de Louis Augufte. La Fortune Françoiſe y
amena l'hérefie & Mahomet enchainés. Le
grand Ballet fut compofé des treizes Louis
predeceffeurs de 1.ouis XIV , qui vinrent
être les témoins couronnés de fa gloire.
Giij
5 MERCURE DE FRANCE.
Que la compofition de ce Ballet eft (çavante
& variée ! Que de tableaux divers
il prefente à la curiofité des fpectateurs ! Que
tous les rapports des parties tant hiftoriques
qu'allégoriques font bien fimétrifés , & qu'ils
concourent avec habileté à la gloire de
Louis XIV. & à l'honneur de la Ville de
Lyon qui fignala fon zéle par cette ingenieufe
& magnifique fête ! Sans doute les décorations
& les habits aflortiffoient aux idées
fublimes de l'inventeur de ce Ballet ? D'où
vient qu'on fe contente aujourd'hui de danfes
monotoniques qui ne difent jamais rien
d'expreffif & qui n'offrent aux yeux que des
marches & des entrées prefque toujours uniformes
& où le goût & le difcernement ne
trouvent jamais rien à louer que la grace &
Ja legéreté des pas fans pouvoir en admirer
l'ordre & l'application ? Le R. P. Meneftrier
nous apprend que ce fut à l'occafion de ce
Ballet dont il fut chargé par des ordres fupérieurs
qu'il fe crut obligé de lire tout ce
qu'Ariftote , Lucien , Plutarque , Platon ,
Libanius , Athénée , Julius Pollux & quelques
Modernes qu'il ne nomme pas ont
écrit fur la danfe théatrale.
Il n'eft pas douteux que tous ces Auteurs.
là ne font pas connus de bien des compofiteurs
de Ballets de notre fiécle , & que les
danfeurs qui voudront s'en tenir à la routine
JUILLET.
1745. 151
de leur talent fans en approfondir le mérite
principal ne répondront à ces refléxions
que par une pirouette en s'écriant comme
Poiffon dans le Joueur :
Allons faute Marquis.
les Ballets,
La feptiéme entrée fut celle de l'adreffe qui
amena les Arts pour travailler à la gloire de
Louis Augufte & pour lui faire des trophées
des dépouilles des ennemis.
Que ces Arts feroient aujourd'hui bien
occupés s'ils teatoient d'élever des Monumens
dignes du Héros Bien- Aimé qui vient
de remporter en Flandre une victoire accompagnée
de toutes les circonftances les
plus glorieufes qui peuvent caractériſer la
valeur la plus brillante & la plus profonde
capacité !
La troifiéme partie fit voir le Soleil au figne
du lion' d'où il invitoit Louis Augufte
à la conquête du monde par ce récit .
Monte , jeune LOUIS , au rang où tu me vois ;
Tes regards font un jour plus beau que ma lumiere
Et le monde va voir deux ſoleils à la fois ,
Si tu ne viens tenir une même carriere.
Comme c'étoit la coutume de faire des
difcours & des difputes d'Eloquence devant
l'Autel de Lyon confacré à Augufte ; il ſẹ
144 MERCURE DE FRANCE.
fit devant celui- ci une difpute des quatre luf
tres de la vie de Louis XIV. qui n'avoit
alors que 20 ans , chacun prétendant à l'envi
l'un de l'autre d'avoir eu les plus beaux
évenemens. Le premier luftre qui étoit celui
de fa naiffance & des cinq premieres années
de fa vie commence ainfi.
Qui vit jamais briller tant de luftre à la fois ?
La Nature épuisée à produire des Rois
Pour former celui - ci prit des forces nouvelles ,
Et fans plus travailler fur les premiers modéles
Surpaffa fon adreffe , épuiſa ſes ,tréfors ,
Aformer fon efprit , à façonner fon corps ,
Elle fit fon berceau des palmes de fon pere ,
Elle mit dans fes yeux les graces de fa mere ;
Et plaçant fur fon front des lys épanouis ,
Ramaffa tous les traits & d'Anne & de Louis :
Jamais fiécle ne vit une fi belle image .
La Nature elle - même admira ſon ouvrage ,
Et tous les Dieux ravis d'un miracle fi beau
S'endonnérent la gloire autour de fon berceau.
De la France en ce jour l'efperance remplie ,
Vit croître fon bonheur & l'Epagne affoiblie ,
L'aigle enjetta des cris , le lion en fremit
Le Soleil devint pâle & la Lune ** blemit,
La Perfe.
** La Turquie
Quel
JUILLET. 1745. 145
Quel tems a jamais vû des marques plus illuftres
Du haut rang que je tiens fur le refte des luftres ?
Le deuxième luftre qui étoit celui de l'avenement
à la Couronne deffendit fes
droits après celui de la naiffance , & dit :
La naiffance eft un bien qui n'eft que fortuit ,
Si de ce grand éclat la Vertu n'eft le fruit.
Il faut une ame noble, un courage intrepide ,
Et le coeur d'un Héros pour en faire un Alcide
En fes premiers effais mon Prince triomphant
A fait voir qu'un Héros n'étoit jamais enfant ;
Déja fes premiers pas le portoient à la gloire ,
Quand pour le couronner & Mars & la Victoire
Enchainerent l'Eſcaut , fubjuguerent le Rhin ,
Et d'un nouveau Pays le firent Souverain .
L'Espagne de deux parts fi vivement preffée ;
Vit fon ambition à demi renversée ,
Et l'Empire ayant vû fes deux aigles défaits
Par crainte ou par reſpect lui demanda la paix.
Le troifiéme luftre qui étoit celui de la
Majorité parla à ſon tour,
Par un mauvais démon cette illuftre conquête
Se vit prefqu'arracher le laurier de la tête.
La difcorde infolente alluma fon flambeau ,
Et ne fit de l'Etat qu'un funefte tombeau ;
146 MERCURE DE FRANCE.
Dans le fein de la France en fureur déchainée ,
Ecumante de rage , errante & forcenée ,
Répandit fon venin dans le coeur des fujets,
Et fit en moins d'un jour de terribles projets ;
D'une effroyable voix & d'un ton de tonneire
Elle annonce partout , elle vante la guerre ,
Tout fume de fes feux , tout paroît embrafé ,
En pluſieurs factions le peuple eft diviſé ;
Le Trône eft ébranlé quand Louis court aux armes ;
Et cueille des lauriers qu'il mouille de fes larmes ,
Mais les premiers rayons de famajorité
Ramenerent le calme & la férenité :
Ce courage intrepide alla de Ville en Ville
Pour arrêter le cours de la guerre civile ,
Et pour guerir les maux que le trouble avoit faits ,
Je l'ai vu fous la tente autant que fous le dais.
Le quatriéme luftre qui étoit celui du
facre & des victoires du Roi ne douta point
qu'il ne dût l'emporter fur les trois autres
quand il dit ,
Ces préfages font beaux & ce grand appareil (
Dans les fiécles paffés n'a rien vû de pareil ;
Mais tous ces préjugés de grandeur & de gloire
N'approchent pas de ceux qui fuivent la victoire.
Les ennemis défaits & le fang répandu
Font un Trône plus haut du monde confondu.
C'est de vous que Louis à reçu la Couronne,
JUILLET. 1745. 149
i
1
Et le pompeux éclat de l'or qui l'environne ,
Mais ce brillant éclat ne feroit qu'un fauxjour ,
S'il n'avoit des rayons que pour luire à la Cour.
Il faut qu'un Conquérant entre dans la carriere ,.
Qu'il en forte couvert de fang & de pouffiere ;
Il doit dans les combats montrer fa fermeté
Et s'ouvrir le chemin à l'immortalité.
J'ai vû fortir des yeux de ce foudre de guerre
Des éclairs allumés & fuivis du tonnerre ,
Et lançant des regards fiers & victorieux
Il porte aux ennemis le foleil dans les yeux .
Les ombres des Flamands erran.es & plaintives
S'éforçoient d'animer leurs troupes fugitives ,
Quand mon Prince parut, & dans un champ d'hor
reur
Fit céder la clémence à la noble fureur.
Le feu que l'huile fainte alluma dans ſon ame
Fit fortir de fon coeur une nouvelle flâme ,
Qui portant fon courage à d'illuftres travaux
L'a déjafait paroître en des combats nouveaux ;
Le feu clair & brillant qui dans fes yeux petille
Brave d'un feul regard les forces de Caftille ;
Deja victorieux de la rebellion ,
Il veut arracher l'ongle & la dent au lion :
A peine de Stenay la courtine ebranlée
Souffre le chatiment de la Foi violée ,
Qu'Arras contre l'Ibere implorant fon fecours
Craint d'être enfeyeli fousfes fuperbes tours,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
11 Il y court, il y vole , il voit toute l'Eſpagne
De troupes , d'étendarts inonder la campagne,
La Victoire le fuit & d'un double laurier
Couronnele Monarque & le jeune Guerrier.
Depuis cette action les Places les plus fortes
Ouvrent à mon Héros & leurs coeurs & leurs porte
Et ce dernier Eté fait lui feul plus de bruit
Que la Grece vaincue & l'Empire détruit ;
Ainfi , n'attendez pas que je céde la gloire ,
Du plus haut rang d'honneur au temple de mé
moire.
· Le
temps à venir pour décider les diffé
kens de ces quatre luftres parla ainfi ,
Je viens pour décider le noble différend
Qui vous a partagés pour un Roi Conquérant ;
Déjalfous vingt Soleils fes premieres années
Ont eû tout lefuccès des grandes deſtinées ,
Mais ce commencement tout éclatant qu'il eſt
N'eft que le premier pas de l'aftre qui l'a fait
Il s'avance à la gloire avec plus de lumiere
Il ouvre à ſa valeur une illuftre carriere ,
Et l'Europe & l'Afie offrent à ce guerrier
Une plus belle palmę, un plus riche laurier
Tout le fuperbe éclat dont il vous environne
N'eft qu'un premier brillant que la gloire vous don
ne.
Allez , cedez la place aux luftres à venir
JUILLET. 1745 . 149
Et de ces grands fuccès gardez le fouvenir.
Les fondateurs des quatre grandes Mo
narchies attirés par le bruit des conquêtes de
Louis Augufte viennent offrir leur hommage
à fon Autel ; ils admirent fes trophées & lui
cedent la premiere place du temple de la
gloire. Cétoit la troifiéme entrée de la troi
fiéme partie. Les Dieux qui jurerent autrefois
la guerte contre les géans fur l'autel qui
fait une des conftellations céleftes , vinrent
jurer la paix fur celui de Louis Augufte . Jupiter
y laiffa fa foudre , Mars fon épée , Neptune
foa trident , tandis que la paix fe
montra fur l'arc - en- ciel & fit un récit.
Des payfans challés de leurs cabanes par
les ravages de Bellonne cherchent un azile
près de l'autel de Louis Augufte où ils
trouvent les gages de la paix ; ils prennent
les armes que les Dieux y ont laiffées & en
font des inftrumens d'Agriculture. Minerve
la Divinité de l'ancien temple de Lyon &
Apollon le Dieu des Sçavans viennent éta
blir des facrificateurs pour recevoir les victimes
que les peuples doivent offrir à l'autel
de Louis Augufte. La Fortune Françoiſe y
amena l'hérefie & Mahomet enchainés. Le
grand Ballet fut compofé des treizes Louis
predeceffeurs de 1.ouis XIV , qui vinrent
être les témoins couronnés de fa gloire.
Giij
5 MERCURE DE FRANCE.
Que la compofition de ce Ballet eft (çavante
& variée ! Que de tableaux divers
il prefente à la curiofité des fpectateurs ! Que
tous les rapports des parties tant hiftoriques
qu'allégoriques font bien fimétrifés , & qu'ils
concourent avec habileté à la gloire de
Louis XIV. & à l'honneur de la Ville de
Lyon qui fignala fon zéle par cette ingenieufe
& magnifique fête ! Sans doute les décorations
& les habits aflortiffoient aux idées
fublimes de l'inventeur de ce Ballet ? D'où
vient qu'on fe contente aujourd'hui de danfes
monotoniques qui ne difent jamais rien
d'expreffif & qui n'offrent aux yeux que des
marches & des entrées prefque toujours uniformes
& où le goût & le difcernement ne
trouvent jamais rien à louer que la grace &
Ja legéreté des pas fans pouvoir en admirer
l'ordre & l'application ? Le R. P. Meneftrier
nous apprend que ce fut à l'occafion de ce
Ballet dont il fut chargé par des ordres fupérieurs
qu'il fe crut obligé de lire tout ce
qu'Ariftote , Lucien , Plutarque , Platon ,
Libanius , Athénée , Julius Pollux & quelques
Modernes qu'il ne nomme pas ont
écrit fur la danfe théatrale.
Il n'eft pas douteux que tous ces Auteurs.
là ne font pas connus de bien des compofiteurs
de Ballets de notre fiécle , & que les
danfeurs qui voudront s'en tenir à la routine
JUILLET.
1745. 151
de leur talent fans en approfondir le mérite
principal ne répondront à ces refléxions
que par une pirouette en s'écriant comme
Poiffon dans le Joueur :
Allons faute Marquis.
Fermer
6
p. 143-148
Sixiéme suite des réflexions sur les Ballets.
Début :
On ne sçauroit trop multiplier les exemples quand on veut instuire ; ils ont ordinairement [...]
Mots clefs :
Ballets, Ballet, Sujets, Apparence, Mensonges, Tableaux, Grâces, Vérité, Tromperies
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Sixiéme suite des réflexions sur les Ballets.
Sixième ſuite des réflexionsfur les Ballets.
On ne ſçauroit trop multiplier les exem
ples quand on veut inſtruire ; ils ont ordinairement
plus d'autorité que les principes
144 MERCURE DE FRANCE.
les mieux démontrés , cependant loin d'ar
buſer d'une propoſition aufli judicieuſe ,
nous nous contenterons d'une récidive , &
méme pour ne pas fatiguer les Lecteurs par
du ſérieux trop continu nous donnerons l'idée
d'un Ballet plus gai que celui de l'Autel de
Lyon consacré à Louis Auguste. La varieté des
Tableaux amuſe lesyeux &après lesbeautés
fieres de Michel Ange , on regarde avec
plaifir les graces naives de Vateau , quand on
n'a pas fait voeu de n'admirer que l'antique.
Entre les Ballets moraux il ne s'en eft gueres
imaginé de plus plaiſant que celui qui fut
exécuté à Turin en 1.634 , pour la naiſſance
du Cardinal de Savoie. Le ſujet de ce Ballet
étoit La verita nemica della apparensa , fol
Jenata dal tempo. La vérité ennemie des apparences
& foutenue du tems. Ce Ballet
commença par un choeur de faux bruits &
de ſoupçons qui précédent l'apparence &
les menſonges. Ils étoient repréſentés par
des perſonnes vetues en Cocqs & en Poules
qui chantojent un Dialogue moitié Italien
& moitié François mélé du chant des Cocqs
&des Poules. Après ce chant burleſque la
Scone s'étant ouverte on vit ſur un grand
nuage accompagné des vents , l'apparence
avec des ailes & une grande queue de
Paon , vetue d'une robe ſemée de miroirs
& couyant des oeufs d'où fortirent les menfonges
SEPTEMBRE 1745 . 145
fonges pernicieux , les tromperies & les fraudes
, les menſonges agréables , les flateries &
les intrigues , les menſonges bouffons , les
plaiſanteries & les contes.
Les tromperies portoient des habits d'une
couleur obfcure avec des ferpens cachés ſous
les fleurs , les fraudes couvertes de rets de
chaſſe rompoient des veſſies en danſant , les
flateries étoient vétues en Singes , les intrigues
en pécheurs d'Ecreviſſes avec des lanternes
à la main & fur la tête ; on ne devine
pas aifément ces deux derniers habillemens
allégoriques. Les menſonges ridicules
étoient repréſentés par des gueux qui
contrefaifoient les eſtropiés avec des jambes
de bois. Le tems ayant chaffé l'apparence
avec tous ces menfonges , fait ouvrir le
nid ſur lequel l'apparence couvoit , on y
voitune grande horloge àſable d'où le tems
fait ſortir la vérité , & rappellant les heures
elles font avec elle le grand Ballet.
Les tableaux de ce Ballet ci ſont preſque
tous des baſſans groffiers , les graces de l'Albane
n'y paroiſſent pas , nous ne penſons
pas qu'on doive rejetter entierement les
images groteſques , mais nous croyons qu'elles
ne doivent pas occuper tout un Spectacle&
qu'elles doivent laiſſer de la place aux
objets gracieux.
Nos Lecteurs nous permettront-ils d'in
G
146 MERCURE DE FRANCE ,
terrompre nos deſcriptions de fêtes danſan,
tes par une digreffion inſtructive , qui en
diviſe exactement les eſpeces ?
Metellus de natali Roma Ode 2. a fait le
caractere des Ballets & des actions en mu
fique en deux ſtrophes où il dit :
Fabulæ vivunt & agunt , loquuntur ,
Quidquidunquam vixit ibi refurgit ,
Infuper quæ nulla fuere fruftra cogunt vivere,
Voilà trois fortes de ſujets. Les ſujets tirés
de la fable,
:
1
Fabulæ vivunt & agunt , loquuntur ,
Les ſujets empruntés de l'Hiſtoire.
Quidquid unquam vixit ibi refurgit ,
Les ſujets imaginés.
Infuper que nulla fuere fruftra cogunt vivere,
Et voici la conduite de ces Pieces,
Inſtruit Scenas imitando geſta ,
Horrido perſona tremenda vultu ,
Afta verbis ,verbaque diſcit actis
Confimilare.
SEPTEMBRE 1745 . 147
Ces quatre vers établiſſent qu'il faut dans
les Ballets, décorations , imitation des actions
, maſques , habits , paroles , geſtes &
pantomimės.
La conduite du Ballet peut - être une
eſpecede Roman comme ceux des Amadis ,
du Chevalier du Soleil , d'Alcidiane & de Palmerin
. C'eſt ce qui fait que l'Arioſte a fourni
ungrand nombre de Ballets danſés en France
& en Italie depuis un fiécle. Parce que
le deſſein de ſon Poëme n'ayant point
l'unité d'action que demande la Poëfie narrative
, il s'eſt uniquement propoſé de décrire
tout ce qui peut fervir naturellement
de ſujet aux Ballets , Maſcarades , Carouſels
& autres divertiſſemens .
Le Donné , i Cavalier , l'arme , gli amori ,
Le cortefie , l'audaci impreſe cio canto.
Angélique , Renaud , Armide , Médor ,
Rodomont , Ferragus , ſont les ſujets qu'on
a tirés de ce Poëme pour les repréſenter
en différentes occaſions ſur différens Théatres.
On peut tirer les mêmes agrémens des
autres Poëmes. Enée & Didon de l'Eneide
de Virgile , & ſes perſonages épiſodique ,
Achille & les autres Héros de l'Iliade d'Homere
peuvent fournir de nobles ſujets de
Ballets, comme ils font depuis long-tems
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
!
ceux des tableaux & même des tapiſſeries,
On ne ſçauroit trop multiplier les exem
ples quand on veut inſtruire ; ils ont ordinairement
plus d'autorité que les principes
144 MERCURE DE FRANCE.
les mieux démontrés , cependant loin d'ar
buſer d'une propoſition aufli judicieuſe ,
nous nous contenterons d'une récidive , &
méme pour ne pas fatiguer les Lecteurs par
du ſérieux trop continu nous donnerons l'idée
d'un Ballet plus gai que celui de l'Autel de
Lyon consacré à Louis Auguste. La varieté des
Tableaux amuſe lesyeux &après lesbeautés
fieres de Michel Ange , on regarde avec
plaifir les graces naives de Vateau , quand on
n'a pas fait voeu de n'admirer que l'antique.
Entre les Ballets moraux il ne s'en eft gueres
imaginé de plus plaiſant que celui qui fut
exécuté à Turin en 1.634 , pour la naiſſance
du Cardinal de Savoie. Le ſujet de ce Ballet
étoit La verita nemica della apparensa , fol
Jenata dal tempo. La vérité ennemie des apparences
& foutenue du tems. Ce Ballet
commença par un choeur de faux bruits &
de ſoupçons qui précédent l'apparence &
les menſonges. Ils étoient repréſentés par
des perſonnes vetues en Cocqs & en Poules
qui chantojent un Dialogue moitié Italien
& moitié François mélé du chant des Cocqs
&des Poules. Après ce chant burleſque la
Scone s'étant ouverte on vit ſur un grand
nuage accompagné des vents , l'apparence
avec des ailes & une grande queue de
Paon , vetue d'une robe ſemée de miroirs
& couyant des oeufs d'où fortirent les menfonges
SEPTEMBRE 1745 . 145
fonges pernicieux , les tromperies & les fraudes
, les menſonges agréables , les flateries &
les intrigues , les menſonges bouffons , les
plaiſanteries & les contes.
Les tromperies portoient des habits d'une
couleur obfcure avec des ferpens cachés ſous
les fleurs , les fraudes couvertes de rets de
chaſſe rompoient des veſſies en danſant , les
flateries étoient vétues en Singes , les intrigues
en pécheurs d'Ecreviſſes avec des lanternes
à la main & fur la tête ; on ne devine
pas aifément ces deux derniers habillemens
allégoriques. Les menſonges ridicules
étoient repréſentés par des gueux qui
contrefaifoient les eſtropiés avec des jambes
de bois. Le tems ayant chaffé l'apparence
avec tous ces menfonges , fait ouvrir le
nid ſur lequel l'apparence couvoit , on y
voitune grande horloge àſable d'où le tems
fait ſortir la vérité , & rappellant les heures
elles font avec elle le grand Ballet.
Les tableaux de ce Ballet ci ſont preſque
tous des baſſans groffiers , les graces de l'Albane
n'y paroiſſent pas , nous ne penſons
pas qu'on doive rejetter entierement les
images groteſques , mais nous croyons qu'elles
ne doivent pas occuper tout un Spectacle&
qu'elles doivent laiſſer de la place aux
objets gracieux.
Nos Lecteurs nous permettront-ils d'in
G
146 MERCURE DE FRANCE ,
terrompre nos deſcriptions de fêtes danſan,
tes par une digreffion inſtructive , qui en
diviſe exactement les eſpeces ?
Metellus de natali Roma Ode 2. a fait le
caractere des Ballets & des actions en mu
fique en deux ſtrophes où il dit :
Fabulæ vivunt & agunt , loquuntur ,
Quidquidunquam vixit ibi refurgit ,
Infuper quæ nulla fuere fruftra cogunt vivere,
Voilà trois fortes de ſujets. Les ſujets tirés
de la fable,
:
1
Fabulæ vivunt & agunt , loquuntur ,
Les ſujets empruntés de l'Hiſtoire.
Quidquid unquam vixit ibi refurgit ,
Les ſujets imaginés.
Infuper que nulla fuere fruftra cogunt vivere,
Et voici la conduite de ces Pieces,
Inſtruit Scenas imitando geſta ,
Horrido perſona tremenda vultu ,
Afta verbis ,verbaque diſcit actis
Confimilare.
SEPTEMBRE 1745 . 147
Ces quatre vers établiſſent qu'il faut dans
les Ballets, décorations , imitation des actions
, maſques , habits , paroles , geſtes &
pantomimės.
La conduite du Ballet peut - être une
eſpecede Roman comme ceux des Amadis ,
du Chevalier du Soleil , d'Alcidiane & de Palmerin
. C'eſt ce qui fait que l'Arioſte a fourni
ungrand nombre de Ballets danſés en France
& en Italie depuis un fiécle. Parce que
le deſſein de ſon Poëme n'ayant point
l'unité d'action que demande la Poëfie narrative
, il s'eſt uniquement propoſé de décrire
tout ce qui peut fervir naturellement
de ſujet aux Ballets , Maſcarades , Carouſels
& autres divertiſſemens .
Le Donné , i Cavalier , l'arme , gli amori ,
Le cortefie , l'audaci impreſe cio canto.
Angélique , Renaud , Armide , Médor ,
Rodomont , Ferragus , ſont les ſujets qu'on
a tirés de ce Poëme pour les repréſenter
en différentes occaſions ſur différens Théatres.
On peut tirer les mêmes agrémens des
autres Poëmes. Enée & Didon de l'Eneide
de Virgile , & ſes perſonages épiſodique ,
Achille & les autres Héros de l'Iliade d'Homere
peuvent fournir de nobles ſujets de
Ballets, comme ils font depuis long-tems
Gij
148 MERCURE DE FRANCE,
!
ceux des tableaux & même des tapiſſeries,
Fermer
7
p. 182-185
SEPTIÉME suite des reflexions sur les Ballets.
Début :
L'année 1628 les Pensionnaires du Collége de la Ville de Reims danserent un [...]
Mots clefs :
Géants, Tour noire, Lindamor, Épée, Cloridan
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEPTIÉME suite des reflexions sur les Ballets.
SEPTIEME fuite des reflexions fur les
Ballets
L'année 1628 les Penfionnaires du Collége
de la Ville de Reims danferent un
Ballet en réjouiffance de la réduction de la
Ville de la Rochelle , dont le deſſein , en forme
de vieux Roman , étoit la conquête du
Char de la Gloire par legrand Théandre : en
voici l'argument.
Les Géans de la tour noire fe fiant à la
force de leurs charmes firent publier un cartel
dicté par l'Orgueil qui invitoit tout les
Chevaliers errans à la conquête du char ‘ de
la Gloire.
NOVEMBRE . 1745. 183
Lindamor defirant châtier l'infolence de
ces Sauvages , fait une partie avec trois de ſes
amis pour les aller combattre. La tour noire
étoit remplie de charmes , & il n'y avoit
nul moyen d : l'ouvrir qu'avec le fon d'un cor
enchante que les Géans avoient attaché à la
porte, Lindamor le fonne ; les Géans averti
de l'aventure qui fe prefente fortent fur lui
& fur fes compagnons. La partie n'étant pas
égale , Lindamor eft contraint de fe retirer
& de laiffer les compagnons de fa valeur
entre les mains des Géans qui les chargent
de fers & les lient à la porte de la tour pour
y fervir de trophée à leur orgueil. Quelques
Bergers de la contrée qui avoient vu le combat
de Lindamor & des Géans , perfuadent
Cafpis de s'employer en faveur des infortunés
Chevaliers abandonnés par la Victoire ;
ce Berger fupérieur dans la Magie fe prefente
aux Captifs & d'abord brife leurs fers
& leur procure la liberté. Lindamor fatisfait
de l'action généreuſe de Cafpis , concerte
avec lui les mefures néceffaires pour fe
venger des Géans de la tour noire. Il apprend
du Berger enchanteur que l'épée de
Cloridan doit feule achever cette entrepri
fe , & que pour poffeder cette fatale épée il
faut endormir le dragon à qui les Géans en
ont confié la garde . Cafpis fe charge de cette
opération & l'exécute heureuſement , mais
184 MERCURE DE FRANCE.
pour avoir l'épée de Cloridan il falloit quelque
chofe de plus que d'endormir le Dragon.
Le Berger magicien évoque l'ombre
de Cloridan pour fçavoir de lui -même ce
qu'il falloit faire pour fe fervir utilement de
cette épée; l'ombre évoquée leur apprend
que Theandre feul eft capable de s'en fervir.
Le bruit de cet Oracle s'étant répandu , Vulcain
ſecondé de fes Ciclopes prépare des armes
victorieufes pour Théandre , qui conduit
par la Renommée & fuivi de Lindamor
court où l'épée de Cloridan étoit gardée ,
fe faifit de cette épée après avoir enchainé
le Dragon , fe préfente à la parte de la tour
noire , la fait ouvrir au fon du cor , défait
les Géans , tire de la Tour le Char de la
Gloire , y attache les Géans vaincus &
triomphe enfin des armes & des enchantemens
de les ennemis.
Ce projet qui tient de la conduite des anciens
Romans , eft une allégorie de la prife
de la Rochelle. Théandre eft le Roi Louis
XIII. Le Berger enchanteur Cafpis, eft le
fameux Cardinal de Richelieu Premier &
principal Miniftre de ce Monarque.
Lindamor, le Roi HENRI III , qui n'étant
encore que Duc d'Anjou avoit en vain tenté
le fiége de cette Ville rebelle ; l'épée de
.Cloridan eft celle du GRAND CLOUIS ; la
tour noire repréſente la Rochelle , les enNOVEMBRE.
1745. 185.
chantemens figurent l'Héréfie & la révolte.
Ces deffeins allégoriques font les plus
ingénieux & les plus propres pour le Ballet,
pourvû qu'ils foient naturels & aifés à concevoir.
Ballets
L'année 1628 les Penfionnaires du Collége
de la Ville de Reims danferent un
Ballet en réjouiffance de la réduction de la
Ville de la Rochelle , dont le deſſein , en forme
de vieux Roman , étoit la conquête du
Char de la Gloire par legrand Théandre : en
voici l'argument.
Les Géans de la tour noire fe fiant à la
force de leurs charmes firent publier un cartel
dicté par l'Orgueil qui invitoit tout les
Chevaliers errans à la conquête du char ‘ de
la Gloire.
NOVEMBRE . 1745. 183
Lindamor defirant châtier l'infolence de
ces Sauvages , fait une partie avec trois de ſes
amis pour les aller combattre. La tour noire
étoit remplie de charmes , & il n'y avoit
nul moyen d : l'ouvrir qu'avec le fon d'un cor
enchante que les Géans avoient attaché à la
porte, Lindamor le fonne ; les Géans averti
de l'aventure qui fe prefente fortent fur lui
& fur fes compagnons. La partie n'étant pas
égale , Lindamor eft contraint de fe retirer
& de laiffer les compagnons de fa valeur
entre les mains des Géans qui les chargent
de fers & les lient à la porte de la tour pour
y fervir de trophée à leur orgueil. Quelques
Bergers de la contrée qui avoient vu le combat
de Lindamor & des Géans , perfuadent
Cafpis de s'employer en faveur des infortunés
Chevaliers abandonnés par la Victoire ;
ce Berger fupérieur dans la Magie fe prefente
aux Captifs & d'abord brife leurs fers
& leur procure la liberté. Lindamor fatisfait
de l'action généreuſe de Cafpis , concerte
avec lui les mefures néceffaires pour fe
venger des Géans de la tour noire. Il apprend
du Berger enchanteur que l'épée de
Cloridan doit feule achever cette entrepri
fe , & que pour poffeder cette fatale épée il
faut endormir le dragon à qui les Géans en
ont confié la garde . Cafpis fe charge de cette
opération & l'exécute heureuſement , mais
184 MERCURE DE FRANCE.
pour avoir l'épée de Cloridan il falloit quelque
chofe de plus que d'endormir le Dragon.
Le Berger magicien évoque l'ombre
de Cloridan pour fçavoir de lui -même ce
qu'il falloit faire pour fe fervir utilement de
cette épée; l'ombre évoquée leur apprend
que Theandre feul eft capable de s'en fervir.
Le bruit de cet Oracle s'étant répandu , Vulcain
ſecondé de fes Ciclopes prépare des armes
victorieufes pour Théandre , qui conduit
par la Renommée & fuivi de Lindamor
court où l'épée de Cloridan étoit gardée ,
fe faifit de cette épée après avoir enchainé
le Dragon , fe préfente à la parte de la tour
noire , la fait ouvrir au fon du cor , défait
les Géans , tire de la Tour le Char de la
Gloire , y attache les Géans vaincus &
triomphe enfin des armes & des enchantemens
de les ennemis.
Ce projet qui tient de la conduite des anciens
Romans , eft une allégorie de la prife
de la Rochelle. Théandre eft le Roi Louis
XIII. Le Berger enchanteur Cafpis, eft le
fameux Cardinal de Richelieu Premier &
principal Miniftre de ce Monarque.
Lindamor, le Roi HENRI III , qui n'étant
encore que Duc d'Anjou avoit en vain tenté
le fiége de cette Ville rebelle ; l'épée de
.Cloridan eft celle du GRAND CLOUIS ; la
tour noire repréſente la Rochelle , les enNOVEMBRE.
1745. 185.
chantemens figurent l'Héréfie & la révolte.
Ces deffeins allégoriques font les plus
ingénieux & les plus propres pour le Ballet,
pourvû qu'ils foient naturels & aifés à concevoir.
Fermer