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1
p. 66-69
Ils disnent à Chambor. Description de Chambor [titre d'après la table]
Début :
Les Ambassadeurs disnerent à Chambor le 24. C'est une [...]
Mots clefs :
Chambord, Ambassadeurs, Cocher, Description, Château de Chambord, Saint-Laurent-des-Eaux, Storf, Chute
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texteReconnaissance textuelle : Ils disnent à Chambor. Description de Chambor [titre d'après la table]
Les Ambaſſadeurs dif
nerent à Chambor le 24 .
C'eſt une Maiſon Royale
dans le Blaifois, à trois ou
quarre lieuës de Blois , du
cofté d'Orleans. Le Roy
de Siam:
67
François I. fit commencer
ce Chaſteau un peu
avant fa mort , & Henry
II . fon Fils , le fit ache--
ver. Il eſt au milieu d'un
grand Parc , fur le bord
de la petite Riviere de
Couffon , qui l'environne
preſque tout. Le corps du:
Chaiteau eft compofé de
quatre grands Pavillons ,,
& au milieu est un Efca
lier admirable , fait en co
quille , avec deux mon
tées au dedans l'une da.
Fij
68 Voyage des Amb.
1
l'autre , où pluſieurs perſonnes
peuvent monter
fans ſe voir, bien qu'elles
puiſſent parler enſemble.
Il y a une belle Faifanderie
, & une Canardiere -
que les Ambaſſadeurs virent
avec plaifir , & qu'ils
eurent ſoin de remarquer.
Le Baftiment leur parut
auffi fort beau , & ils en
demanderent le Plan . Ils
coucherent ce foir - là à
S. Laurent des Eaux . J'oubliois
à vous dire que leur
de Siam. 69
Cocher les ayant verſez
dans un endroit de la route,
M.Storfvoulut le traiter
comme il l'avoit merité
par ſon peu d'adreſſe;
mais le premier Ambaffadeur
le pria de n'en rien
faire , & luy dit , Que ce
Cocher ſouffroit aßez du
malheur qui luy estoit arrivé,
&qu'ilſuffisoit pour
luy pardonner , que perſonne
n'eust esté bleſſé , & qu' -
ils ne ſentiffent aucun mal
de cette cheute.
nerent à Chambor le 24 .
C'eſt une Maiſon Royale
dans le Blaifois, à trois ou
quarre lieuës de Blois , du
cofté d'Orleans. Le Roy
de Siam:
67
François I. fit commencer
ce Chaſteau un peu
avant fa mort , & Henry
II . fon Fils , le fit ache--
ver. Il eſt au milieu d'un
grand Parc , fur le bord
de la petite Riviere de
Couffon , qui l'environne
preſque tout. Le corps du:
Chaiteau eft compofé de
quatre grands Pavillons ,,
& au milieu est un Efca
lier admirable , fait en co
quille , avec deux mon
tées au dedans l'une da.
Fij
68 Voyage des Amb.
1
l'autre , où pluſieurs perſonnes
peuvent monter
fans ſe voir, bien qu'elles
puiſſent parler enſemble.
Il y a une belle Faifanderie
, & une Canardiere -
que les Ambaſſadeurs virent
avec plaifir , & qu'ils
eurent ſoin de remarquer.
Le Baftiment leur parut
auffi fort beau , & ils en
demanderent le Plan . Ils
coucherent ce foir - là à
S. Laurent des Eaux . J'oubliois
à vous dire que leur
de Siam. 69
Cocher les ayant verſez
dans un endroit de la route,
M.Storfvoulut le traiter
comme il l'avoit merité
par ſon peu d'adreſſe;
mais le premier Ambaffadeur
le pria de n'en rien
faire , & luy dit , Que ce
Cocher ſouffroit aßez du
malheur qui luy estoit arrivé,
&qu'ilſuffisoit pour
luy pardonner , que perſonne
n'eust esté bleſſé , & qu' -
ils ne ſentiffent aucun mal
de cette cheute.
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Résumé : Ils disnent à Chambor. Description de Chambor [titre d'après la table]
Le 24, les ambassadeurs du roi de Siam visitèrent Chambord, une Maison Royale située dans le Blaisois, à environ trois ou quatre lieues de Blois, du côté d'Orléans. Le château, commencé par François Ier peu avant sa mort et achevé par Henri II, se trouve au milieu d'un grand parc, près de la rivière de Couffon. Le bâtiment se compose de quatre grands pavillons et d'un escalier en coquille permettant à plusieurs personnes de monter sans se voir tout en pouvant parler ensemble. Les ambassadeurs admirèrent la faïencerie et la canardière, trouvant le château très beau et demandèrent le plan du bâtiment. Ils passèrent la nuit à Saint-Laurent-des-Eaux. Lors du voyage, un accident de voiture eut lieu, mais le premier ambassadeur intervint pour éviter que le cocher ne soit puni, estimant que le malheur subi était suffisant et que personne n'avait été blessé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 49-101
EXTRAIT Du Discours de M. l'Abbé Simon, dans la derniere Assemblée de l'Academie des Medailles & Inscriptions. SUR LES PRESAGES.
Début :
Ordre & Division du Discours. L'origine & les causes de [...]
Mots clefs :
Présages, Abbé Simon, Signe, Maison, Augure, Hommes, Mort, Dieux, Voix, Temps, Grecs, Chute, Superstition, Signes, Volonté, Académie royale des médailles et inscriptions
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT Du Discours de M. l'Abbé Simon, dans la derniere Assemblée de l'Academie des Medailles & Inscriptions. SUR LES PRESAGES.
EXTRAIT
DuDiscoursdeM.l'Abbé
Simon, dans la derniere
Assemblée de
l'Academie des Medailles
& lnscriptions.
SVRLESPRESAGES.
Ordre & Division du <
Discours. L'origine & les causes de
l'oblervation des Presages,
les diverses Efpcces
,
les
occasions ausquelles on y
avoit 1ccours & ce qui
estoit necessaire pour les
faire valoir ou pour les détruire.
Mr l'Abbé Simon trouve
la premiere Origine
de la superstition des Présages
dans la foiblesse de 0l'homme, dont la curiosité
veut penetrer l'avenir
, & dont l'orgüeil
veut abaisser jusques à
luy l'Estre suprême à qui
rien n'est caché.
Les Philosophes rcconnoi{
fJot uneintelligence suprême,
infinimentdistante
de la leur, luy subordonnerent
des Divinitecz éclairées
immediatement de ses
lumieres, qu'elles répandoienc
sur d'autres génies.
jnferieurs placez au -
dessous
d'elles dans tous les élemens ;
ceux-cy plus à portée d'entretenir
commerce avec les
hommes se plaisoient, disoient-
ils, à leurcommuniquer
ce qu'ilssçavoient de
l'avenir, & à leur donner
des pressentiments de ce qui
devoit leur arriver,&c.
La science des Presages
est apparemment aussi an
cienne que l'Idolâtrie ; cc
qu'il y a de certain c'est que
les anciens ~ha bitans de la
Palestine en estoient infectez
dés le temps de Moyse,qui
sir ~daffensc aux Israëlites de
suivre l'exemple des Nations,
dont ils alloient posseder
le pays, qui écoutoient,
dit-il, les Augures
& les Devins.
Mrl'AbbéSimon distingue
icy la confiance
du peupledeDieu en ses
Prophetes, d'avec la credulité
superstitieuse des
peuples idolâtres pour les
Presages. Il marqueainsi
le caractere des derniers.
Lorsque la prudence humaine
estl en défaut
,
elle a
recours à une intelligence
superieure capable de fixer
sonincertitude & de relever
son courage dans les occafions
embarasantes & dans:
les périlspressants.
AinsiUlisse ne sçachant si
tes Dieux qui l'avoient perfccuté
si long-temps sur
terre & sur mer, approuvoient
enfin son retour en
sa patrie & le dessein hasardeux
qu'il méditoit, prie Jupiter
de luy faire connoître
sa volonté par la voix de
quelqu'un de ceux qui veilloientalors
dans la maison,
& par un prodige au dehors.
Un cou p de tonnerre qui
éclata en même temps le
remplit de joye &fa crainte
se dissipa entierement, entendant
une femme qui
bluttoit de la farine
,
& qui
rebutée de ce travail souhaitoit
que le festin qu'on préparoit
aux Amans de Penclope,
fust le dernier de leur
vie. Ces imprécations luy
parurent un Presagecertain
de la fin malheureuse de ses
ennemis & du succés de sa
vangeance.
Des signes semblables
que le hasard faisoit quelquefois
paroître comme à
point nommé aux voeux
des Suppliants, les convainquirent
de la vigilance des
Dieux toûjours attentifs à
répondre à leurs constations,
& engagez pour ainsi
dire, par le devoir de leur
ministére à leur donner des
pressentiments de ce qui devoit
leur arriver.
Cette persuasion lesobligea
à observer plus religieusement
toutce qu'ils entendoient
& ce qui se presentoit
à eux dans le moment qu'ils
formoient quelque entreprise,&
leursespritsremplis
de leurs projets n'avaient
pas de peine à découvrir
dans tout ce qui paroissoit
des marques évidentes de
l'évenement dont ils vouloient
estre éclaircis; semblablcs
à ceux qui regardent
attentivement des nuages&
quiy voyent tout ce que
leur imagination leur represente.
Cependant pour s'assurer
de leurs conjectures ils ne
manquoient pas quand les
choses estoient arrivées de
confronter les évenements
avec les prognostics, & de
tâcher de les concilier en semble,
lors que la fortune ne
ses faisoit pas quadrcr assez
juste. En cette maniere on
interprétoit les Oracles ,
& encore au jourd'huy des
gens prévenus en faveur de
certaines pretendues Propheties
,
s'imaginent entrevoir
dans leur obscurité
affectée toutes les grandes
révolutions qui arrivent
dans le monde.
Je paffe icy une fuite
de Remarques judicieuses
, par où l'on voit l'é.
tablissement des Presages
dont les Egyptiens
ont fait un Art oùils
ontexcellé,&: qu'ils ont
transmis aux Grecs, 6c
qui a elle soutenu en.
suite par l'autorité des
hommes les plus graves
& les plus éclairez, qui
en faisoient un des articles
de leur religion. Pithagore
& ses Disciples,
Socrate , Platon, Xeno- phon,&c.
Ensuite les Hetrusques
ont appris cet Arc
aux Romains,&c.
Aprés avoir marque
l'origine & l'établissement
des Presages, Mr
l'Abbé Simon en explique
les especes. La necessité
d'abréger m'oblige
à ne dire qu'un
mot de chacune.
La première espece de
Presage se tiroit des paroles,
les voix qu'onentendoit
Anî sçavoir d'où elles venoient,
passoient pour divines,
telle sur celle qui arresta
leContul Mancinus,
prest de s'embarquer pour
l'expedition de Numance où iléchoüa. honteusement,.
On peut mettre au même
rang ces voix effroyantes &
ces cris lugubres qu'on
entendoit dans les bois,
on les attribuoit aux Faunes,
& l'on croyoit qu'elles annonçoient
des accidents funestes.
On prenoit aussi pour
présages les voix de ceux
qu'onrencontroit en sortant
des mai sons, & sur
des mots prononcez par
hasard, on prenoit quelque
fois des resolutions tresimportantes.
Le Sénat Romainle
détermina a retablir Rome
brûlépar les Gaulois, sur
la voix d'un Centurion qui
crioit à l'Enseigne de sa
Compagnie,de planter le
Drapeau,& de rester, où il
estoit, quoy que cette voix
n'eut qu'un rapport imaginaire
au sujet dont il s'agilfoir.
Les Grecs nettoient pas
moins attachez à cette manie
que les Romains. Il y
avoit dans l'Achaïe un Temple
de Mercure où on le
consultoit d'une maniere
assez singuliere. Celuy qui
desiroitestre éclairci de son
fort
,
sapprochoit de la
Statue. de ce Dieu, & luy
disoit tout bas à l'oreille
ce qu'il vouloir fqavolr>
bouchant les siennes avec
ses doigts.Il sortoit du
Temple en la même posture,
& ne débouchait ses oreilles
que lors qu'il estoit au milieu
de la grande Place publique.
Alors il prenoic
pour la réponse de Mercure
les premieres paroles qu'il
entendoit.
Une autre espece de presage
étoit les tressaillemens
du coeur, des yeux & des
sourcils, qu'on appelloit
SaflifJauo.!
Les Pal pitations de coeur
spassoiiengt pounr unemauv.ais
Les tressaillemens de
l'oeil droit, estoient au
contraire un signe heureux.
-
L'engourdissement du petit
doigt de la main droite
ou letressaillement du pouce
de la main gauche, ne
signifioit au contraire rien
de favorable.
Les teintemens d'oreilles
& les bruits qu'on s'imaginoit
entendre , estoient P,¡..
reillement desprésagesassez
ordinaires. Les Anciens
disoient, comme le Peuple
le dit encoreaujourd'huy
,
que des personnes absentes
partaient d'eux.
Mais les éternuëmens
estoient des presages encore
plus anciens & plus autorisez.
Penelope entendant
son fils éternuer dans le
temps qu'elle disoit que son
Mari estant de retour sçauroit
bien tirer vengeance
des desordres que ses Amants
interessezfaisoient
dans sa maison
, en conçut
une esperance certaine de
l'accomplissement de ses
desirs.C'estoit alors un
sïgne toûjours avantageux.
C'est pourquoy les Grecs
l'appelloient l'oy seau ou
l'augure de Jupiter
,
s'imaginant
qu'il en estoit l'Auteur
,
& qu'ils devoient luy
en rendre graces dans
l'instant.
Ils tenoientmême l'éternuëment
pour un Dieu ou
une chose divine
,
suivant
Aristote. La raison que ce
Philosophe en apporte, cest
qu'ilest produit par lemouvement
ducerveau, & qu'il
est la marque de la sante de
cette partie la plus excellente
qui soit dans l'homme,
le siege de l'ame & de la
raison. Cependant leScholiaste
de Theocrite prétend
que l'éternuëment estoitun
presage. équivoque, qui
pouvoit estre bon & mauvais.
C'est pourquoy les
assistans avoient coûtume
de saluer la personne qui
éternuoit en faisant des Cou'"
haits pour sa conservation,
afindedétourner ce qu'il
pouroit y avoir de fâcheux.
Les Grecs se servoient de lar
formule
, que Jupiter HJOUÏ
conserve,comme nous disons
Dieu vous assiste.
En cff.[ les éternuëmens
du matin; c'etf à dire depuis
minuit jusqu'à midy
,
n'êtoient
pas avantageux; ita
devenoient meilleurs lereste
du jour. Entre les éternucmens,
on estimoit davantage
ceux qui venoient du
côté droic ; mais l'Amour
les rendoit toujours favorables
aux Amants de quelque
costé qu'ils vinssent, si
l'on en croit Catulle.
L'Esprit familier de Socrate
se servoit de cc presage
en diverses manieres
pour luy donner de bons
conseils. Quand un autre
éternuoit à sa droite,c'étoit
un figne qu'il dévoit
agit, & une deffense de le
faire quand on éternuoit à
sa gauche, &c.
Il n'est pas trop seur que
Socrate setoittoûjours bien
trouvé de suivre ces présages
; mais il paroist que cc
n'estoit pas unsigneinfaillible
pour tous les autres:
témoin ce mary donc il cff
fait mention dans une ancienne
Epigrame de l'Anthologie,
qui se plaint qu'-
ayant éternué prés d'un
Tombeau, plein d'esperance
d'apprendre bien-tost la
mort de sa femme, les vents
avoient emporté le présage.
On peut joindre aux
éternuëmens des accidents
aussi naturels & aussi ordinaires
, sçavoir les chutes
imprévues, foit des hommes
,soit des choses inanimées
sur lesquelles on faisoie
des prognostics. Un
des plus remarquables fut
celle de Camille, aprés la
prise de Veïes; voyant la
grande quantité de butin
qu'on avoir ramassé, il pria
les Dieux que si sa bonne
fortune & celle du peuple
Romain leur paroissoit excessive
,
de vouloir bien
adoucir la jalousie qu'elle
pouvoir causer en leur envoyant
quelque legere disgrace
,
s'estant tourné en
même temps pour faire son
adoration, il tomba, & l'onprit
la fuite de cetaccident
comme un presage de son
exil & de la prise de Rome,
qui arrivérent peu de temps
aprés.
La chute de Neron, en
recitant en public ces Vers
de l'Oedipe
, ma Femme ,
ma Mere, mon Pere
m'obligent de périr ,
,
fut
remarquée comme le signal
fatal de sa mort. On fit
lemême jugement durenversement
de statuës de ses
Dieux domestiquesqu'on
trouva par terre le premier
jour de Janvier. Ces presages
qui comprenoient la
chute
chute du tonnerre,&dautres
chosessemblables,s'appeloient
caduca auspicia.
C'en estoit un de pareille
nature de heurter le pied
contre le feiïil de laporte en
forçant; de rompre les cordons
de ses souliers, & de
se sentir retenu par sa robbc
en voulant se lever de son
siege; tout cela étoit pris à
mauvais augure. On remarque
quele jour que Tiberius
Gracchus futtué, il
s'estoit fort blessée au pied
au sortir de sa Inaifon,
ensorte que son soulier en
fut tout ensanglanté.
Larencontre decertaines
personnes &de certains animaux,
ne faisoit pas moins
d'impression sur les esprits
foibles & super sticieux. Un
, Ethiopien, un Eunuque, un
Nain,unhomme contrefait
qu'ils trouvoient le matin au
sortir de leur maison, les
effrayoit. & les faisoit rc:n.
trer. Auguste ne pouvoit
dissimuler l'horreur qu'il
, avoit pour ces monstres de
nature.
Les animaux qui porroient
bonheur estoient le liôfti
les fourmis, les abeilles, &e. Les animaux qui
présageoient des malheurs
estoient les serpens, les crocodilles
,
les renards, les
chiens, les chats, les singes,
les rats, les souris, belettes, "'le. Il y avoit àussi des
noms heureux & malheureux
, &c.
Pompée se sauvant en
Egypte apréslaBataille de
Pharsale
,
vit de loin en
abordant à Paphos dans
l'isle de Chypre,un grand
édifice dont il demanda le
nom au Pilote;ayant appris
que ion nom signifoit
- lemauvaisRoy,ilen détourna
les yeux avec douleur, consterné
d'un si triste presage.
Auguste tout au contraire,
en eut un qui le remplit
d'esperance d'une prochaine
victoire
,
s'avançant
vers Actium avec son
Année) il rencontra un
homme nommé Eutychus,
c'est à dire heureux, qui
conduisoit un Asne nommé
Nicon
,
c'est à dire victorieux.
Après le gain de la
Batailleil fit representer l'un
tz l'autre en bronze dansle
Temple qu'il fit bâtir sur le
lieu oùil avoit campé & où
il avoit fait cette heurcufc
rencontre.
On peut joindre aux noms
les couleurs qui avoient leurs
significations & leurs prefages.
Le blanc estoit le
symbole de la joyc, de la selicité
,
de l'innocence; le
noir estoit un signe de mort,
de chagrin ,de malheur; la
pourpre estoit la marque de
l'Empire & de la souveraiue
Puissance.
L'observation de la lumiere
de lampe n'estoit pas moins
frivole:onen tiroit des prog-
Donies,tant des changemens
de temps que de divers accidents.
C'estoitunsignede
pluye &de quelque agréable
avanture lors qu'elle étincelloit,
&qu'il se formoit autour
de la méche des manieres
de champignons; c'est
pourquoy on mêloit quelquefois
un peu de vin avec
l'huile pour la faire pétiller.
Non seulement les Femmes
& les Amants s'amusoient
à ces badineries; mais Tibere
même, au rapport de
Suetone
, quoy que dailleurs
il eût peu de Religion,
hafardoit sans balancer le
combat, lors qu'estans à la
teste d'une Armée & travaillant
la nuit dans sa Tente,
la lampe venoit à s'éteindre
tout à coup, ayant
éprouvé, disoit-il
, que ce
presagequiestoit particulier
pour sa Maison
,
luy avoir
toûjours esté favorable aussi
bien qu'à ses Ancestres.
Il y avoit une espece de
Jeu dont les Amants se fervoient
pour éprouver s'ils
estoient aimez de leurs Maîtresses
; c'estoit de faire claquer
des feüilles dans leurs
mains. Si le son qu'elles rendoient
estoit clair & perçant
ils auguroient bien de
leurs amours. Ils estoient
aussi fort contens lors qu'en
pressant des pepins de pommes
entre leurs doigts
,
ils,
les faisoientsauter jusqu'au
plafond de la chambre.
Le bruit que faisoit le
laurierjetté sur un foyer sacréestoit
pareillement un
heureux presage.
:
Voyons maintenant les,
occasions qui exigeoient une
attention particuliere aux
présages.
La mort estant si redoutable
à tous les hommes, ils
ne pouvoient pasestretranquilles
sur ce qui sembloit
la leur annoncer. Ily avoit
peu de gens qui ne s'imaginassent
en avoir des pressentimens
;mais celles des Princes
& des hommes illustres
interessant tout l'Etat, on
étudioit avec foin toutcequi
la précedoit,&l'on ne manquoit
pas de découvrir des
signes funebres qui en passoient
pour les avant - coureurs.
Tels qu'estoient des
Comètes& semblablesPheflomenes)
des Hiboux entendus
dans leurs Appartemens,
l'ouverture subite de
leurs tombeaux, ou des voix
plaintives qui en sortoienr,
les appellant par leur nom,
la rencontre imprévuë de
victimes lugubres échapées
des mains du Sacrificateur
qui les couvroit de sang,
leurs Palais, leurs Statuës, &
autres Monumens Publics
frapez de la foudre; quelques
discours faisant mention
de leur mort ou de leur
derniere volonté, ou de leur
successeur. Ainsi Neton faisant
réciter dans le Senat
une Harangue qu'il avoit
faire contre Vindex & les
conjurez,qui finissoit par ces
mots que les scelerats porteroient
la peine de leurs crimes,
& seroient bien tost une fin
tragique. Les Senateurs voulant
luy applaudir,&l'exciter
à la vengeance, secrierent,
faites Seigneur. Il accomplit
la Prophetie & périt
peu de temps après comme
il avoit vêcu.
Le Confu! Petilius sur aussi
sans y penser le Prophete
de son malheur,exhortant
les Soldats à s'emparer d'une
hauteur dont le nom êtoit
équivoqueà celuy de la
mort,leur dit qu'il estoitresolu
à la gagner avant la fin
du jour. L'événement confirma
le présage
,
ayantesté
tué à l'attaque de ce Posse;c;
Toutes ces especes de présages
dont les uns annonçoient
des choses agréa bles
èc avantageuses, les autres
des accidens trisses & funestes
estant des signes qu'on
croyoit envoyez aux hommes
de la part des Dieux
pour les avertir de ce qu'ils
devoient esperer ou craindre,
paroissoient inutiles à
moins qu'ils ne les observassent
& ne s'en fissent l'aplication
necessaire.
-
C'est aussi à quoy ils ne
manquoient pas lorsque le
présagerépondoit à leurs
voeux. Ils l'acceptoient sur
le champ avec joye & en
rendoient graces aux Dieux
qu'ils en croyoient les Auteurs
,les suppliant de vouloir
accomplir ce qu'ils avoientla
bonté de leur promettre
, & pour s'assurer
davantage de leur bonne
volonté ils leurendemandoient
de nouveaux qui
confirmassent les premiers.
Ils estoient au defcfpoir
lorsque dans le temps qu'il
leur apparoissoit un signe
favorable, on faisoit quelque
chose qui en détruisist
le bon-heur, ce qu'on appeloit
vituperare omen.
Au contraire, s'il arri-
Voit quelque accident qui
leur fit de la peine, & leur
parût de mauvaifc augure
ils en rejettoient l'idée avec
horreur; & prioient les
Dieux de détourner le malheur
dont ils estoient menacez
, ou de les faire retomber
sur la teste de leurs
ennemis; mais ils n'estoient
en droitde le faireque lorsque
le présage s'estoit presenté
à eux,ce qu'onappelloit
omen oblatium
,
s'ils
l'avoient demandé, il falloit
se soûmettre avec résignation
à la volonté divine.
Ceux qui dans le fond
du coeeur reconnoissoient la
vanité de toutes ces observations,
ne pouvoient cependant
se difpenfcr de suivre
l'usage comme les autrès.
Tout ceque la prudence
pouvoit leur permettre
estoit de donner un tour favorable
aux accidens sâcheux
qui leur arrivoient
pour empêcher les mauvailes
impressionsqu'ils pouvoient
eau fer dans l'esprit
de ceux qui en estoienttémoins.
Ainsi Jules Cesar
estant tombé en descendant
duVaisseauqui l'avoit
porté en Affrique
,
où il
alloit faire la guerre au reste
du party de Pompée,&apprehendant
que sa chute
Dallarmjic ses Soldats,eût
assez de presenced'esprit
pour tirer avantage de ce
mauvais augure ;
il embrassa
la terre, en disant, je te
tiens
,
Affrique,LaVistoire
qu'il yremporta fitconnoître
que tous ces signes funestes
n'estoient efficaces
que pour ceuxqui avoient
la foiblesse de les craindre.
Il y en avoit donc on tâchoit
d'arrester la malignite
par des remedes aussi ridicules.
Lorfquc deux amis 1
se promenoient ensemble,
une pierre quitomboitentredeux,
un enfant ou un
chien qui les separoit, estoit
un prognostic de la rupturede
leuramitié.
Pour empêcher l'effet,ils
marchoient sur la pierre,
frappoient le chien, ou donnoient
un soufflet à l'en- fant. On remedioit à peu prés
de la même maniere à la
malédiction pretenduë qu'
une Belette laissoit dans un
chemin qu'elle avoit traversé.
Les Gens superstitieux
qui lavoient apperçû Ce
donnoient bien de garde de
paner les premiers par cet
endroit qu'ils nenstent jetté
au delà trois pierres pour
renvoyer par ce, nombre
misterieux sur ce maudit animal
le malheur, qu'il leur
annonçoit, C'est dans cette
mêmevueque l'on attachoitaux
portes des Maisonslesoiseaux
de mau--
vais augure que l'on pouvoit
attrapper
C'estoit une coutume
observée à Rome de nerien
dire que d'agreable le premier
jour de Janvier, de
se saluer les uns les autres
avec des souhaits obligeants
de se faire de petits presens,
sur tout de miel & d'autres
douceurs, non seulement
comme des rélTIoignageSt
d'amitié&de politesse ; mais
aussi comme d'heureux présages
qui annonçoient le
bon- heur & la douceur de
la vie dont on joüiroit le
reste de l'année. La pensée
où ils estoient qu'on la
continuëroit comme on
l'avoit commencée
,
estoit
cause que la solemnité de
la feste qui devoit faire
cesser toute forte de travail
3< n'empêchoit pas que chaoun
ne fit quelque légere
fonébon de son emploi
pouréviter le préjugé honteux
de paresse &doisiveté
&c.#
- De peur de faire un extrait
trop long, j'obmet
icy plusieurs détails sçavans
& agréables sur la
superstition ancienne des
Sacrificateurs, des Magistrats&
des Généraux
dJArlnéè; par exemple.
Le Consul Paulus en
rentrant dans sa maison au
sortir du Senat où l'on avoit
résolu la guerre contre Persée
dernier Roi de Macedoine,
une petite fille qu'il avoit
vint au devant de luy les
larmes aux yeux;luy ayant
demandé lesujet de sa tristesse
, mon pere ,
dit-elle,
c'en est fait de Persa, c'estoit
le nom de sa petite chienne
qui venoit de mourir, alors
embrassant tendrement cet
ensant, ma chere fille, luy
ditil, j'accepte le Présage,
fècC»•••«*••••#«
Si les Anciens ont observé
religieusement les presages
dans lesaffaires publiques,ils
n'y ont pas esté moins attachez
dans les particulières
comme la naissance des ensans,
les mariages,les voyages
,
le lever, les repas ,
&
la pluspart des actions importantes
de leur vie,&c.
Livie estant grosse de
Tibère
,
après diverses autres
experiences, fit éclorrc
un oeuf dans sa main ,il en
sortitun poussin ayant une
très-belle crête ; qui fut
ensuite le prognostique de
l'Empire qui luy efloie
destiné. Géra vint apporter
à l'Imperatrice Julie sa
mercj un oeuf couleur de
Pourpre, qu'on disoit clîre
nouvellement pondu dans
le Palais. Cette couleur
estant la livrée del'Empire,
sembloit le promettre au
nouveau Prince; c'estoit
aussi l'intention de ceuxqui
l'avaient presenté,&l'Impératrice
l'avoir accepté
dans ce même sens. Mais
Caracalle encore enfant
ayant pris cet oeuf,&l'ayant
caúé
,
Julies'écria, quoyqu'enriant,
mauditparricide
tu as tuëtonfrere On prétend
que Severe, qui estoit present
>
fort adonné aux Présages,
fut plus vivement
touché de ces paroles - ,
qu'aucun des assistans qui
n'en firent l'application, &
peut estre le récit que lorsque
Géra eut esté tue pas
son frere.
Mr l'Abbé Simon fait
ensuite le détail des superstitions
anciennes sur
les Mariages ; on peut
tous les presages heureux
, & que les Devins
habiles prédisoient plus
de malheur aux époux
que de bonheur
,
afin
queleur prédictions sur.
sent plus seurement accomplies
Voici quelques maximes
qu'on suivoit dans les repas,
par exemple de ne point parler
d'incendies, de ne point
laisser la table vuide ou sans
sel, prendre garde de ne le
point répandre ( superstition
qui ricflpas tricote abolie)de
ne point balayer la table
lorsque quelqu'un des conviez
se leveroit de table, &:
de ne point défervir lorsqu'il
buvoit, de regler le
nombre des Conviez, &
des coups quel'on buvoic
à trois ou à neuf en l'honneur
des Graces &des Muses
; mais cette rcglc n'é-
,.toit pas sans exception. Il
cfl: constant que les Romains
estoient souvent douze
à une même table, mais
ils ne pouvoient y estre gueres
davantage sans incommodité
; c'est peur estre l'arigine
de la fatalité qu'on
attribue encore aujourdhuy
au nombre de
1 3. &c.
Je passe pour abreger
sur les présages qu'ils
croyoient leur annoncer
la mort, lesCommettes
les Hiboux.
Ensuite Mr l'AbbéSimon
explique la manière
dont ils acceptaient
les bons présages,& celle
dont ils se servoient
pour détourner les maiw
vais, & finit en observant
que la superstition
des présàges ayant cessé
par letabliflement de la
Religion chrétienne,il
reste pourtant encore
parmy le Peuple, des vestiges
de ces observations
fuperftitieulcs
, qui étoient
en usage dans
l'Antiquité.
DuDiscoursdeM.l'Abbé
Simon, dans la derniere
Assemblée de
l'Academie des Medailles
& lnscriptions.
SVRLESPRESAGES.
Ordre & Division du <
Discours. L'origine & les causes de
l'oblervation des Presages,
les diverses Efpcces
,
les
occasions ausquelles on y
avoit 1ccours & ce qui
estoit necessaire pour les
faire valoir ou pour les détruire.
Mr l'Abbé Simon trouve
la premiere Origine
de la superstition des Présages
dans la foiblesse de 0l'homme, dont la curiosité
veut penetrer l'avenir
, & dont l'orgüeil
veut abaisser jusques à
luy l'Estre suprême à qui
rien n'est caché.
Les Philosophes rcconnoi{
fJot uneintelligence suprême,
infinimentdistante
de la leur, luy subordonnerent
des Divinitecz éclairées
immediatement de ses
lumieres, qu'elles répandoienc
sur d'autres génies.
jnferieurs placez au -
dessous
d'elles dans tous les élemens ;
ceux-cy plus à portée d'entretenir
commerce avec les
hommes se plaisoient, disoient-
ils, à leurcommuniquer
ce qu'ilssçavoient de
l'avenir, & à leur donner
des pressentiments de ce qui
devoit leur arriver,&c.
La science des Presages
est apparemment aussi an
cienne que l'Idolâtrie ; cc
qu'il y a de certain c'est que
les anciens ~ha bitans de la
Palestine en estoient infectez
dés le temps de Moyse,qui
sir ~daffensc aux Israëlites de
suivre l'exemple des Nations,
dont ils alloient posseder
le pays, qui écoutoient,
dit-il, les Augures
& les Devins.
Mrl'AbbéSimon distingue
icy la confiance
du peupledeDieu en ses
Prophetes, d'avec la credulité
superstitieuse des
peuples idolâtres pour les
Presages. Il marqueainsi
le caractere des derniers.
Lorsque la prudence humaine
estl en défaut
,
elle a
recours à une intelligence
superieure capable de fixer
sonincertitude & de relever
son courage dans les occafions
embarasantes & dans:
les périlspressants.
AinsiUlisse ne sçachant si
tes Dieux qui l'avoient perfccuté
si long-temps sur
terre & sur mer, approuvoient
enfin son retour en
sa patrie & le dessein hasardeux
qu'il méditoit, prie Jupiter
de luy faire connoître
sa volonté par la voix de
quelqu'un de ceux qui veilloientalors
dans la maison,
& par un prodige au dehors.
Un cou p de tonnerre qui
éclata en même temps le
remplit de joye &fa crainte
se dissipa entierement, entendant
une femme qui
bluttoit de la farine
,
& qui
rebutée de ce travail souhaitoit
que le festin qu'on préparoit
aux Amans de Penclope,
fust le dernier de leur
vie. Ces imprécations luy
parurent un Presagecertain
de la fin malheureuse de ses
ennemis & du succés de sa
vangeance.
Des signes semblables
que le hasard faisoit quelquefois
paroître comme à
point nommé aux voeux
des Suppliants, les convainquirent
de la vigilance des
Dieux toûjours attentifs à
répondre à leurs constations,
& engagez pour ainsi
dire, par le devoir de leur
ministére à leur donner des
pressentiments de ce qui devoit
leur arriver.
Cette persuasion lesobligea
à observer plus religieusement
toutce qu'ils entendoient
& ce qui se presentoit
à eux dans le moment qu'ils
formoient quelque entreprise,&
leursespritsremplis
de leurs projets n'avaient
pas de peine à découvrir
dans tout ce qui paroissoit
des marques évidentes de
l'évenement dont ils vouloient
estre éclaircis; semblablcs
à ceux qui regardent
attentivement des nuages&
quiy voyent tout ce que
leur imagination leur represente.
Cependant pour s'assurer
de leurs conjectures ils ne
manquoient pas quand les
choses estoient arrivées de
confronter les évenements
avec les prognostics, & de
tâcher de les concilier en semble,
lors que la fortune ne
ses faisoit pas quadrcr assez
juste. En cette maniere on
interprétoit les Oracles ,
& encore au jourd'huy des
gens prévenus en faveur de
certaines pretendues Propheties
,
s'imaginent entrevoir
dans leur obscurité
affectée toutes les grandes
révolutions qui arrivent
dans le monde.
Je paffe icy une fuite
de Remarques judicieuses
, par où l'on voit l'é.
tablissement des Presages
dont les Egyptiens
ont fait un Art oùils
ontexcellé,&: qu'ils ont
transmis aux Grecs, 6c
qui a elle soutenu en.
suite par l'autorité des
hommes les plus graves
& les plus éclairez, qui
en faisoient un des articles
de leur religion. Pithagore
& ses Disciples,
Socrate , Platon, Xeno- phon,&c.
Ensuite les Hetrusques
ont appris cet Arc
aux Romains,&c.
Aprés avoir marque
l'origine & l'établissement
des Presages, Mr
l'Abbé Simon en explique
les especes. La necessité
d'abréger m'oblige
à ne dire qu'un
mot de chacune.
La première espece de
Presage se tiroit des paroles,
les voix qu'onentendoit
Anî sçavoir d'où elles venoient,
passoient pour divines,
telle sur celle qui arresta
leContul Mancinus,
prest de s'embarquer pour
l'expedition de Numance où iléchoüa. honteusement,.
On peut mettre au même
rang ces voix effroyantes &
ces cris lugubres qu'on
entendoit dans les bois,
on les attribuoit aux Faunes,
& l'on croyoit qu'elles annonçoient
des accidents funestes.
On prenoit aussi pour
présages les voix de ceux
qu'onrencontroit en sortant
des mai sons, & sur
des mots prononcez par
hasard, on prenoit quelque
fois des resolutions tresimportantes.
Le Sénat Romainle
détermina a retablir Rome
brûlépar les Gaulois, sur
la voix d'un Centurion qui
crioit à l'Enseigne de sa
Compagnie,de planter le
Drapeau,& de rester, où il
estoit, quoy que cette voix
n'eut qu'un rapport imaginaire
au sujet dont il s'agilfoir.
Les Grecs nettoient pas
moins attachez à cette manie
que les Romains. Il y
avoit dans l'Achaïe un Temple
de Mercure où on le
consultoit d'une maniere
assez singuliere. Celuy qui
desiroitestre éclairci de son
fort
,
sapprochoit de la
Statue. de ce Dieu, & luy
disoit tout bas à l'oreille
ce qu'il vouloir fqavolr>
bouchant les siennes avec
ses doigts.Il sortoit du
Temple en la même posture,
& ne débouchait ses oreilles
que lors qu'il estoit au milieu
de la grande Place publique.
Alors il prenoic
pour la réponse de Mercure
les premieres paroles qu'il
entendoit.
Une autre espece de presage
étoit les tressaillemens
du coeur, des yeux & des
sourcils, qu'on appelloit
SaflifJauo.!
Les Pal pitations de coeur
spassoiiengt pounr unemauv.ais
Les tressaillemens de
l'oeil droit, estoient au
contraire un signe heureux.
-
L'engourdissement du petit
doigt de la main droite
ou letressaillement du pouce
de la main gauche, ne
signifioit au contraire rien
de favorable.
Les teintemens d'oreilles
& les bruits qu'on s'imaginoit
entendre , estoient P,¡..
reillement desprésagesassez
ordinaires. Les Anciens
disoient, comme le Peuple
le dit encoreaujourd'huy
,
que des personnes absentes
partaient d'eux.
Mais les éternuëmens
estoient des presages encore
plus anciens & plus autorisez.
Penelope entendant
son fils éternuer dans le
temps qu'elle disoit que son
Mari estant de retour sçauroit
bien tirer vengeance
des desordres que ses Amants
interessezfaisoient
dans sa maison
, en conçut
une esperance certaine de
l'accomplissement de ses
desirs.C'estoit alors un
sïgne toûjours avantageux.
C'est pourquoy les Grecs
l'appelloient l'oy seau ou
l'augure de Jupiter
,
s'imaginant
qu'il en estoit l'Auteur
,
& qu'ils devoient luy
en rendre graces dans
l'instant.
Ils tenoientmême l'éternuëment
pour un Dieu ou
une chose divine
,
suivant
Aristote. La raison que ce
Philosophe en apporte, cest
qu'ilest produit par lemouvement
ducerveau, & qu'il
est la marque de la sante de
cette partie la plus excellente
qui soit dans l'homme,
le siege de l'ame & de la
raison. Cependant leScholiaste
de Theocrite prétend
que l'éternuëment estoitun
presage. équivoque, qui
pouvoit estre bon & mauvais.
C'est pourquoy les
assistans avoient coûtume
de saluer la personne qui
éternuoit en faisant des Cou'"
haits pour sa conservation,
afindedétourner ce qu'il
pouroit y avoir de fâcheux.
Les Grecs se servoient de lar
formule
, que Jupiter HJOUÏ
conserve,comme nous disons
Dieu vous assiste.
En cff.[ les éternuëmens
du matin; c'etf à dire depuis
minuit jusqu'à midy
,
n'êtoient
pas avantageux; ita
devenoient meilleurs lereste
du jour. Entre les éternucmens,
on estimoit davantage
ceux qui venoient du
côté droic ; mais l'Amour
les rendoit toujours favorables
aux Amants de quelque
costé qu'ils vinssent, si
l'on en croit Catulle.
L'Esprit familier de Socrate
se servoit de cc presage
en diverses manieres
pour luy donner de bons
conseils. Quand un autre
éternuoit à sa droite,c'étoit
un figne qu'il dévoit
agit, & une deffense de le
faire quand on éternuoit à
sa gauche, &c.
Il n'est pas trop seur que
Socrate setoittoûjours bien
trouvé de suivre ces présages
; mais il paroist que cc
n'estoit pas unsigneinfaillible
pour tous les autres:
témoin ce mary donc il cff
fait mention dans une ancienne
Epigrame de l'Anthologie,
qui se plaint qu'-
ayant éternué prés d'un
Tombeau, plein d'esperance
d'apprendre bien-tost la
mort de sa femme, les vents
avoient emporté le présage.
On peut joindre aux
éternuëmens des accidents
aussi naturels & aussi ordinaires
, sçavoir les chutes
imprévues, foit des hommes
,soit des choses inanimées
sur lesquelles on faisoie
des prognostics. Un
des plus remarquables fut
celle de Camille, aprés la
prise de Veïes; voyant la
grande quantité de butin
qu'on avoir ramassé, il pria
les Dieux que si sa bonne
fortune & celle du peuple
Romain leur paroissoit excessive
,
de vouloir bien
adoucir la jalousie qu'elle
pouvoir causer en leur envoyant
quelque legere disgrace
,
s'estant tourné en
même temps pour faire son
adoration, il tomba, & l'onprit
la fuite de cetaccident
comme un presage de son
exil & de la prise de Rome,
qui arrivérent peu de temps
aprés.
La chute de Neron, en
recitant en public ces Vers
de l'Oedipe
, ma Femme ,
ma Mere, mon Pere
m'obligent de périr ,
,
fut
remarquée comme le signal
fatal de sa mort. On fit
lemême jugement durenversement
de statuës de ses
Dieux domestiquesqu'on
trouva par terre le premier
jour de Janvier. Ces presages
qui comprenoient la
chute
chute du tonnerre,&dautres
chosessemblables,s'appeloient
caduca auspicia.
C'en estoit un de pareille
nature de heurter le pied
contre le feiïil de laporte en
forçant; de rompre les cordons
de ses souliers, & de
se sentir retenu par sa robbc
en voulant se lever de son
siege; tout cela étoit pris à
mauvais augure. On remarque
quele jour que Tiberius
Gracchus futtué, il
s'estoit fort blessée au pied
au sortir de sa Inaifon,
ensorte que son soulier en
fut tout ensanglanté.
Larencontre decertaines
personnes &de certains animaux,
ne faisoit pas moins
d'impression sur les esprits
foibles & super sticieux. Un
, Ethiopien, un Eunuque, un
Nain,unhomme contrefait
qu'ils trouvoient le matin au
sortir de leur maison, les
effrayoit. & les faisoit rc:n.
trer. Auguste ne pouvoit
dissimuler l'horreur qu'il
, avoit pour ces monstres de
nature.
Les animaux qui porroient
bonheur estoient le liôfti
les fourmis, les abeilles, &e. Les animaux qui
présageoient des malheurs
estoient les serpens, les crocodilles
,
les renards, les
chiens, les chats, les singes,
les rats, les souris, belettes, "'le. Il y avoit àussi des
noms heureux & malheureux
, &c.
Pompée se sauvant en
Egypte apréslaBataille de
Pharsale
,
vit de loin en
abordant à Paphos dans
l'isle de Chypre,un grand
édifice dont il demanda le
nom au Pilote;ayant appris
que ion nom signifoit
- lemauvaisRoy,ilen détourna
les yeux avec douleur, consterné
d'un si triste presage.
Auguste tout au contraire,
en eut un qui le remplit
d'esperance d'une prochaine
victoire
,
s'avançant
vers Actium avec son
Année) il rencontra un
homme nommé Eutychus,
c'est à dire heureux, qui
conduisoit un Asne nommé
Nicon
,
c'est à dire victorieux.
Après le gain de la
Batailleil fit representer l'un
tz l'autre en bronze dansle
Temple qu'il fit bâtir sur le
lieu oùil avoit campé & où
il avoit fait cette heurcufc
rencontre.
On peut joindre aux noms
les couleurs qui avoient leurs
significations & leurs prefages.
Le blanc estoit le
symbole de la joyc, de la selicité
,
de l'innocence; le
noir estoit un signe de mort,
de chagrin ,de malheur; la
pourpre estoit la marque de
l'Empire & de la souveraiue
Puissance.
L'observation de la lumiere
de lampe n'estoit pas moins
frivole:onen tiroit des prog-
Donies,tant des changemens
de temps que de divers accidents.
C'estoitunsignede
pluye &de quelque agréable
avanture lors qu'elle étincelloit,
&qu'il se formoit autour
de la méche des manieres
de champignons; c'est
pourquoy on mêloit quelquefois
un peu de vin avec
l'huile pour la faire pétiller.
Non seulement les Femmes
& les Amants s'amusoient
à ces badineries; mais Tibere
même, au rapport de
Suetone
, quoy que dailleurs
il eût peu de Religion,
hafardoit sans balancer le
combat, lors qu'estans à la
teste d'une Armée & travaillant
la nuit dans sa Tente,
la lampe venoit à s'éteindre
tout à coup, ayant
éprouvé, disoit-il
, que ce
presagequiestoit particulier
pour sa Maison
,
luy avoir
toûjours esté favorable aussi
bien qu'à ses Ancestres.
Il y avoit une espece de
Jeu dont les Amants se fervoient
pour éprouver s'ils
estoient aimez de leurs Maîtresses
; c'estoit de faire claquer
des feüilles dans leurs
mains. Si le son qu'elles rendoient
estoit clair & perçant
ils auguroient bien de
leurs amours. Ils estoient
aussi fort contens lors qu'en
pressant des pepins de pommes
entre leurs doigts
,
ils,
les faisoientsauter jusqu'au
plafond de la chambre.
Le bruit que faisoit le
laurierjetté sur un foyer sacréestoit
pareillement un
heureux presage.
:
Voyons maintenant les,
occasions qui exigeoient une
attention particuliere aux
présages.
La mort estant si redoutable
à tous les hommes, ils
ne pouvoient pasestretranquilles
sur ce qui sembloit
la leur annoncer. Ily avoit
peu de gens qui ne s'imaginassent
en avoir des pressentimens
;mais celles des Princes
& des hommes illustres
interessant tout l'Etat, on
étudioit avec foin toutcequi
la précedoit,&l'on ne manquoit
pas de découvrir des
signes funebres qui en passoient
pour les avant - coureurs.
Tels qu'estoient des
Comètes& semblablesPheflomenes)
des Hiboux entendus
dans leurs Appartemens,
l'ouverture subite de
leurs tombeaux, ou des voix
plaintives qui en sortoienr,
les appellant par leur nom,
la rencontre imprévuë de
victimes lugubres échapées
des mains du Sacrificateur
qui les couvroit de sang,
leurs Palais, leurs Statuës, &
autres Monumens Publics
frapez de la foudre; quelques
discours faisant mention
de leur mort ou de leur
derniere volonté, ou de leur
successeur. Ainsi Neton faisant
réciter dans le Senat
une Harangue qu'il avoit
faire contre Vindex & les
conjurez,qui finissoit par ces
mots que les scelerats porteroient
la peine de leurs crimes,
& seroient bien tost une fin
tragique. Les Senateurs voulant
luy applaudir,&l'exciter
à la vengeance, secrierent,
faites Seigneur. Il accomplit
la Prophetie & périt
peu de temps après comme
il avoit vêcu.
Le Confu! Petilius sur aussi
sans y penser le Prophete
de son malheur,exhortant
les Soldats à s'emparer d'une
hauteur dont le nom êtoit
équivoqueà celuy de la
mort,leur dit qu'il estoitresolu
à la gagner avant la fin
du jour. L'événement confirma
le présage
,
ayantesté
tué à l'attaque de ce Posse;c;
Toutes ces especes de présages
dont les uns annonçoient
des choses agréa bles
èc avantageuses, les autres
des accidens trisses & funestes
estant des signes qu'on
croyoit envoyez aux hommes
de la part des Dieux
pour les avertir de ce qu'ils
devoient esperer ou craindre,
paroissoient inutiles à
moins qu'ils ne les observassent
& ne s'en fissent l'aplication
necessaire.
-
C'est aussi à quoy ils ne
manquoient pas lorsque le
présagerépondoit à leurs
voeux. Ils l'acceptoient sur
le champ avec joye & en
rendoient graces aux Dieux
qu'ils en croyoient les Auteurs
,les suppliant de vouloir
accomplir ce qu'ils avoientla
bonté de leur promettre
, & pour s'assurer
davantage de leur bonne
volonté ils leurendemandoient
de nouveaux qui
confirmassent les premiers.
Ils estoient au defcfpoir
lorsque dans le temps qu'il
leur apparoissoit un signe
favorable, on faisoit quelque
chose qui en détruisist
le bon-heur, ce qu'on appeloit
vituperare omen.
Au contraire, s'il arri-
Voit quelque accident qui
leur fit de la peine, & leur
parût de mauvaifc augure
ils en rejettoient l'idée avec
horreur; & prioient les
Dieux de détourner le malheur
dont ils estoient menacez
, ou de les faire retomber
sur la teste de leurs
ennemis; mais ils n'estoient
en droitde le faireque lorsque
le présage s'estoit presenté
à eux,ce qu'onappelloit
omen oblatium
,
s'ils
l'avoient demandé, il falloit
se soûmettre avec résignation
à la volonté divine.
Ceux qui dans le fond
du coeeur reconnoissoient la
vanité de toutes ces observations,
ne pouvoient cependant
se difpenfcr de suivre
l'usage comme les autrès.
Tout ceque la prudence
pouvoit leur permettre
estoit de donner un tour favorable
aux accidens sâcheux
qui leur arrivoient
pour empêcher les mauvailes
impressionsqu'ils pouvoient
eau fer dans l'esprit
de ceux qui en estoienttémoins.
Ainsi Jules Cesar
estant tombé en descendant
duVaisseauqui l'avoit
porté en Affrique
,
où il
alloit faire la guerre au reste
du party de Pompée,&apprehendant
que sa chute
Dallarmjic ses Soldats,eût
assez de presenced'esprit
pour tirer avantage de ce
mauvais augure ;
il embrassa
la terre, en disant, je te
tiens
,
Affrique,LaVistoire
qu'il yremporta fitconnoître
que tous ces signes funestes
n'estoient efficaces
que pour ceuxqui avoient
la foiblesse de les craindre.
Il y en avoit donc on tâchoit
d'arrester la malignite
par des remedes aussi ridicules.
Lorfquc deux amis 1
se promenoient ensemble,
une pierre quitomboitentredeux,
un enfant ou un
chien qui les separoit, estoit
un prognostic de la rupturede
leuramitié.
Pour empêcher l'effet,ils
marchoient sur la pierre,
frappoient le chien, ou donnoient
un soufflet à l'en- fant. On remedioit à peu prés
de la même maniere à la
malédiction pretenduë qu'
une Belette laissoit dans un
chemin qu'elle avoit traversé.
Les Gens superstitieux
qui lavoient apperçû Ce
donnoient bien de garde de
paner les premiers par cet
endroit qu'ils nenstent jetté
au delà trois pierres pour
renvoyer par ce, nombre
misterieux sur ce maudit animal
le malheur, qu'il leur
annonçoit, C'est dans cette
mêmevueque l'on attachoitaux
portes des Maisonslesoiseaux
de mau--
vais augure que l'on pouvoit
attrapper
C'estoit une coutume
observée à Rome de nerien
dire que d'agreable le premier
jour de Janvier, de
se saluer les uns les autres
avec des souhaits obligeants
de se faire de petits presens,
sur tout de miel & d'autres
douceurs, non seulement
comme des rélTIoignageSt
d'amitié&de politesse ; mais
aussi comme d'heureux présages
qui annonçoient le
bon- heur & la douceur de
la vie dont on joüiroit le
reste de l'année. La pensée
où ils estoient qu'on la
continuëroit comme on
l'avoit commencée
,
estoit
cause que la solemnité de
la feste qui devoit faire
cesser toute forte de travail
3< n'empêchoit pas que chaoun
ne fit quelque légere
fonébon de son emploi
pouréviter le préjugé honteux
de paresse &doisiveté
&c.#
- De peur de faire un extrait
trop long, j'obmet
icy plusieurs détails sçavans
& agréables sur la
superstition ancienne des
Sacrificateurs, des Magistrats&
des Généraux
dJArlnéè; par exemple.
Le Consul Paulus en
rentrant dans sa maison au
sortir du Senat où l'on avoit
résolu la guerre contre Persée
dernier Roi de Macedoine,
une petite fille qu'il avoit
vint au devant de luy les
larmes aux yeux;luy ayant
demandé lesujet de sa tristesse
, mon pere ,
dit-elle,
c'en est fait de Persa, c'estoit
le nom de sa petite chienne
qui venoit de mourir, alors
embrassant tendrement cet
ensant, ma chere fille, luy
ditil, j'accepte le Présage,
fècC»•••«*••••#«
Si les Anciens ont observé
religieusement les presages
dans lesaffaires publiques,ils
n'y ont pas esté moins attachez
dans les particulières
comme la naissance des ensans,
les mariages,les voyages
,
le lever, les repas ,
&
la pluspart des actions importantes
de leur vie,&c.
Livie estant grosse de
Tibère
,
après diverses autres
experiences, fit éclorrc
un oeuf dans sa main ,il en
sortitun poussin ayant une
très-belle crête ; qui fut
ensuite le prognostique de
l'Empire qui luy efloie
destiné. Géra vint apporter
à l'Imperatrice Julie sa
mercj un oeuf couleur de
Pourpre, qu'on disoit clîre
nouvellement pondu dans
le Palais. Cette couleur
estant la livrée del'Empire,
sembloit le promettre au
nouveau Prince; c'estoit
aussi l'intention de ceuxqui
l'avaient presenté,&l'Impératrice
l'avoir accepté
dans ce même sens. Mais
Caracalle encore enfant
ayant pris cet oeuf,&l'ayant
caúé
,
Julies'écria, quoyqu'enriant,
mauditparricide
tu as tuëtonfrere On prétend
que Severe, qui estoit present
>
fort adonné aux Présages,
fut plus vivement
touché de ces paroles - ,
qu'aucun des assistans qui
n'en firent l'application, &
peut estre le récit que lorsque
Géra eut esté tue pas
son frere.
Mr l'Abbé Simon fait
ensuite le détail des superstitions
anciennes sur
les Mariages ; on peut
tous les presages heureux
, & que les Devins
habiles prédisoient plus
de malheur aux époux
que de bonheur
,
afin
queleur prédictions sur.
sent plus seurement accomplies
Voici quelques maximes
qu'on suivoit dans les repas,
par exemple de ne point parler
d'incendies, de ne point
laisser la table vuide ou sans
sel, prendre garde de ne le
point répandre ( superstition
qui ricflpas tricote abolie)de
ne point balayer la table
lorsque quelqu'un des conviez
se leveroit de table, &:
de ne point défervir lorsqu'il
buvoit, de regler le
nombre des Conviez, &
des coups quel'on buvoic
à trois ou à neuf en l'honneur
des Graces &des Muses
; mais cette rcglc n'é-
,.toit pas sans exception. Il
cfl: constant que les Romains
estoient souvent douze
à une même table, mais
ils ne pouvoient y estre gueres
davantage sans incommodité
; c'est peur estre l'arigine
de la fatalité qu'on
attribue encore aujourdhuy
au nombre de
1 3. &c.
Je passe pour abreger
sur les présages qu'ils
croyoient leur annoncer
la mort, lesCommettes
les Hiboux.
Ensuite Mr l'AbbéSimon
explique la manière
dont ils acceptaient
les bons présages,& celle
dont ils se servoient
pour détourner les maiw
vais, & finit en observant
que la superstition
des présàges ayant cessé
par letabliflement de la
Religion chrétienne,il
reste pourtant encore
parmy le Peuple, des vestiges
de ces observations
fuperftitieulcs
, qui étoient
en usage dans
l'Antiquité.
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Résumé : EXTRAIT Du Discours de M. l'Abbé Simon, dans la derniere Assemblée de l'Academie des Medailles & Inscriptions. SUR LES PRESAGES.
Dans son discours à l'Académie des Médailles et Inscriptions, l'abbé Simon examine l'origine et les causes de l'observation des présages. Il attribue la superstition des présages à la curiosité et à l'orgueil humains, qui cherchent à pénétrer l'avenir et à abaisser l'Etre suprême. Les philosophes anciens reconnaissaient une intelligence suprême et lui subordonnaient des divinités éclairées, qui communiquaient des pressentiments aux hommes. La science des présages est aussi ancienne que l'idolâtrie. Les anciens habitants de la Palestine étaient déjà infectés par cette croyance du temps de Moïse, qui mettait en garde les Israélites contre les augures et les devins. Simon distingue la confiance des Israélites en leurs prophètes de la crédulité superstitieuse des peuples idolâtres. Les présages étaient souvent interprétés dans des moments de prudence humaine en défaut, comme dans le cas d'Ulysse cherchant des signes divins pour son retour. Les signes naturels ou fortuits, comme des cris ou des chutes, étaient interprétés comme des présages. Les Grecs et les Romains attachaient une grande importance à ces signes, souvent utilisés pour prendre des décisions importantes. Simon mentionne diverses espèces de présages, tels que les paroles entendues sans savoir d'où elles venaient, les tressaillements du corps, les éternuements, et les chutes. Chaque signe avait une interprétation spécifique, souvent liée à des événements futurs. Les animaux, les noms, et les couleurs avaient également des significations particulières dans la divination. Les Romains accordaient une grande importance aux présages dans divers aspects de leur vie, qu'il s'agisse de la mort, des naissances, des mariages, des voyages ou des repas. Certains présages positifs incluaient le bruit clair des feuilles froissées, les pépins de pomme sautant haut, ou le bruit du laurier sur un foyer sacré. En revanche, des signes comme les comètes, les hiboux, ou des voix plaintives étaient perçus comme des mauvais augures. Les princes et les hommes illustres étaient particulièrement attentifs à ces signes, car leur mort affectait l'État entier. Les Romains tentaient de neutraliser les mauvais présages par divers rituels. Par exemple, Jules César, après être tombé en descendant de son vaisseau, embrassa la terre pour contrer le mauvais augure. D'autres superstitions incluaient marcher sur une pierre tombée entre deux amis pour éviter la rupture de leur amitié, ou jeter des pierres sur une belette croisée sur un chemin. Les Romains observaient également des coutumes spécifiques pour attirer la chance, comme échanger des vœux et des présents le premier jour de janvier. Les superstitions étaient également présentes dans les repas, avec des règles strictes sur la manière de se comporter à table. La superstition des présages a diminué avec l'établissement de la religion chrétienne, bien que certains vestiges subsistent encore parmi le peuple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 302-304
« Au lieu de Bouts rimez simples à remplir, on propose [...] »
Début :
Au lieu de Bouts rimez simples à remplir, on propose [...]
Mots clefs :
Bouts-rimés, Chute, Rondeau, Difficultés
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Au lieu de Bouts rimez simples à remplir, on propose [...] »
Aulieu de Bouts rimez
simples à remplir,
on propose ce mois-cy
Ul1 Rondeau à faire sur
une chute donnée, &
l'on en choisit une qui
puisse avoir trois significations
differentes. La
voicy
,
Filis tient çeu, c'est la difficultédesRondeaux,
maisc'en est aussi
l'agrément. On donne
deplus les Bouts rimez
du Rondeau à ceux qui
voudront avoirdeux difficultez
à vaincre. Il y a
des genies qui ne font
excitez que par les grandes
difficultez ;ceux qui,
sont plus faciles à émouvoir,
ou plus paresseux
pourronts'assujettir ou,
à la chute seule du Ron-^
deau ou aux Bouts rimez
détachez de la chute, &
faire Amplement des
Vers sur lesBouts rimez.
Voicy la tache toute entière.
simples à remplir,
on propose ce mois-cy
Ul1 Rondeau à faire sur
une chute donnée, &
l'on en choisit une qui
puisse avoir trois significations
differentes. La
voicy
,
Filis tient çeu, c'est la difficultédesRondeaux,
maisc'en est aussi
l'agrément. On donne
deplus les Bouts rimez
du Rondeau à ceux qui
voudront avoirdeux difficultez
à vaincre. Il y a
des genies qui ne font
excitez que par les grandes
difficultez ;ceux qui,
sont plus faciles à émouvoir,
ou plus paresseux
pourronts'assujettir ou,
à la chute seule du Ron-^
deau ou aux Bouts rimez
détachez de la chute, &
faire Amplement des
Vers sur lesBouts rimez.
Voicy la tache toute entière.
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Résumé : « Au lieu de Bouts rimez simples à remplir, on propose [...] »
Le texte décrit un exercice littéraire consistant à composer un rondeau à partir d'une chute donnée, ayant trois significations. La chute est 'Filis tient çeu, c'est la difficulté des Rondeaux, mais c'en est aussi l'agrément.' Les 'Bouts rimez' sont également fournis. Le texte distingue deux types de poètes : ceux attirés par les grandes difficultés et ceux préférant des exercices plus simples, qui peuvent se concentrer sur la chute ou les bouts-rimés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 97-120
LETTRE DE GENES. Evenement singulier d'une mort arrivée au mois de Juin 1712.
Début :
UN riche Marchand, homme capricieux, ayant toujours été heureux dans [...]
Mots clefs :
Gênes, Mort, Marchand, Voyage, Perte, Peur, Avarice, Mariage, Départ, Femme, Caprice, Vaisseau, Chute, Séparation, Catastrophe
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE GENES. Evenement singulier d'une mort arrivée au mois de Juin 1712.
LETTRE DE GENES.
Evénement singulierd'une mort
arrivée au mois de Juin1712.
UN riche Marchand,
hône capricieux, ayant
toûjours été heureux
dans son commerce, avoit en tête que le premier voyage qu'il feroit
lui porteroit malheur
cependant il risquoitde
perdre une sommeconfiderable s'il nerctournoit
affzz-dc-bica poursupporter cette perte, &
dans. un moment où son
avarice l'emportoit fu*.
la peur qu'il s'étoit mise -
dans l'esprit
,
il se determina à partir quelquesjours aprés.
A la veille- de son départ la peur le reprit, Se
il se mit en-tête d'achever de se rendre amoureux d'une très- belle
personne, qu'il-avoit
vuë, afin que son amour
se joignant à sa peur,
l'avaricedevînt la moins
forte. En effetcet amour luireüssit, S6 devint si
violent, qu'ayant resolu
de ne plus s'exposer sur
mer, ilsemaria, pour fortifier sa resolution. Les
complaisances que sa
femme eut pour lui la
rendaient digne deson
attachement & n'ayant
nul su jet des'enplaindre,
un de Ces capricesle prit,
&ils'imaginaqu'ilman-
quoità son bonheur une
femme dont l'amourfust
à l'épreuved'une absence
de six mois. Il crutaussi
par cette absence se preparer un renouvellement de passion, dont il
croyoitavoir besoin, à
cause d'un refroidissement qu'il commençoit
à sentir. Sur ces entrefaites il reçut une lettre
de son correspondant
,
qui lui proposoit un bon
coup à faire,pourvu qu'-
il fist aux Indes un voyage de sept à huit mois.
L'occasion d'un vaisseau
&: d'un ami qui partoit,
le determinerent.
Jamais départ d'unmari ne fut plus sensible à
une femme: elle vouloit
absolument suivre son
mari dans ce voyage, &
en fit de si tend res instances, que son mari qui
changeoit souvent de
fantaisies, crut que l'épreuve d'un tel voyage é-
toit aussi feure pour l'amour d'une femmeque
celle de l'absence.Il pria
son ami deretarder quelques jours le départ du
navire dont il croitmaître :
mais l'ami n'employa ce peu de jours
qu'à s'opposer au départ
de la femme, & represensa au mari qu'il ne
devoit pas l'exposeraux
fatigues& aux perils de
la mer, pour le seul plaisir de contenter son ca-
price.Enfin le mari se
rendit, la femme obeïtJ
resta, & le navire partit.
L'ami ressentit en partant une joye & une
douleur qui avoient des
causes differentes,il étoit
devenu passionnément
amoureux de cette semme,dont la beautél'avoit
frapé d'abord. Les rendres adieux qu'elle fit à
son mari achevevent (tu
lecharmer.IlfalotJonc
quitter cequ'il aimoit,
voila sa dou leur: mais il
étoit honnête liomiiiç
bon ami, Ez il futravi
d'avoirempêché la femme de s'embarquerade
s'en separerpour tâcher
de l'ou blier.Mais commenteût-ilpû l'oublier?
sonmari ne luiparlait
d'aucrechose. Imaginezvousquel embarras étoit
le lien; son ami n'avoit
pas d'autre plaisir quecet
entretien, qui faisoit son
suplice par la contrainte
où il setrouvait. Elle fut
pousséeau point, quel'ami ne voulant pas absolument que le mari lui
parlât de sa femme, le
mari soupçonna la chose. Il n'étoit naturellement que capricieux,
& peu jaloux } & l'ami
setrouvant contraint de
luitoutavouer,lui dit en
même temps qu'il nedevoit pascraindre qu'ilrevît jamais sa femme, puis
qu'il avoit voulu de si
bonne foi s'en separer.En
effet des que le marieut
fait ses affaires, l'ami le
pressaderetournerseul à
Genes,&montaun autre
vaisseau qui venoit en
France,où il avoitenvie
de se venir établir,même
avant son avanture. Ainsi les deux amis se dirent
adieu pour toute la vie.
Le Marchand mari
fut plus song-temps sur
mer qu'ilnecroyoit, Se
battu d'une tempête,
fut contraint de relâcher à larade de. Il
fut contraint d'y sejourner quelques semaines. Cependant il prit
patience,n'ayant plus
qu'un petittrajet à faire
pour revoir sa chere
femme: mais un de ses
caprices le prit, & ce fut
le plus extravagant qu'il
eût eu de sa vie; car craignant de retrouversa
femme trop insensible au
plaisir de le revoir
,
il
voulue lui donner une
alarme: & voyant partir
de la rade où ilétoit un
vaisseauqu'il croyoit
suivrede prés, il chargea
quelqu'un de ce vaisseau
d'un paquet de lettres,
sans dire qui il étoit.
Dans ce paquet étoit une
lettre, qu'il fit écrire par
le Capitaine du vaisseau
oùil étoit, &: cette lettre
adressée à sa femme lui racontoit la mort de son
mari avec les plusten-
dres Ô£ les plus tocuhantes circonstances qu'il
put imaginer; &C pour
donner plusde certitude
àcette faussenouvelle,il
écrivit de sa main propre
unbillet., dont lescaracteres tremblans 6C mal
formez paroissoient d'un
homme mourant, & par
ce billet de cinq ou six lignes il témoignoit à sa
femme qu'étant prés de
quiter lavie,ilemployoit
ses dern iers momens à
lui direunéternel adieu.
Ce dernier caprice paroîtra peu vrai-semblable
: maisce n'est point
ici une avanture où il
s'agisse de vrai-semblance
,
puisque c'est une
simple relation- où l'on
n'a ajoûté aucune cir-q
confiance romanesque.
Ce mari imprudent
s'embarqua peu de jours
aprés, &£ eut trés-m-luvais tem ps,&des évé-
.nomen-s de mercontrai-
r€$àl'impatiencequ'ilavoit
devoirlaréussicedeson billet i car ib n'arriva à Gencs;
que 6. ou7.semainesaprès.
Ceuxquiporterentlalettrefirent aucontraire une
navigation trés-heureuse &
trés-prompte. La lettre fut
renduë àlafemme, quifut à
la mort pendant huitjours.
Il yavoitdéjalongtems
que IIyavoitdéjàlongtemsque
l'amiamoureux étoit arrivé
à Marseille, toûjours tourmentéde son amour; quand
se promenant sur le port,
il vit aborder un' vaisseau
Génois.Ils'informade ceux
quiétoient dedans sileMar-
chand son ami étoit de retour à Genes. Un de ceux à
qui il s'adressa lui dit qu'il
connoissoit sa veuve,& qu'il
l'avoit bissée dans une affliction qui faisoit craindre
pour sa vie.
:
Il seroit difficile d'exprimer les mouvemens divers
dont cet amant & ami fut
agité. Il fut 24. heures dans
uneagitation terrible, &
le lendemain se jetta dans
uiv vaisseau qui reparroit
pour Genes, & se rendit auprès de la veuve, dont il renouvella la douleur par son
arri-
arrivée. Enfinaprès avoir
pleuré quelques jours ensemble, il lui proposa de rétablir Ses affaires en l'épousant. N'ayant point encore
d'enfans de Son mari,& ayât
peu de bien par elle-même,
elle eût eu grand besoin de
se remarier si elle eûtétéveritablementveuve
; cependant l'interêt ne la toucha
point:mais ce Negociant-ci
étoit jeune,assezaimable.En
un mot il ne fut plus question pour elle que du temps
6c des bienseances
;
elle ne
pouvoit se resoudre à se re-
marier après un mois de
veuvage ou environ.Cependant leNegociantétoit obligé de s'en retourner promtement àMarseille.Elleprit
le parti de l'epousersecretement, de quitter Genes,&
d'allers'établir en France avec ce nouveau mari. Elle
n'avoit chez elle qu'unefervante, & une parente de fôn
mari,qui étoit trés-vieille&
trés-folle. Elleluilassatout
te qu'elle avoit, &avec sa
servante seule elle partitdipantàcettevieillequ'ellealloit se jetter dansunConvent;&ellealla 4e marier,
&s'embarquerensuite avec
son mari pour Marseille.
Quelques joursaprés le
premiermari arriva à Genes,&rencontra,avantque
d'entrerchez lui, quelques
amis & voisins, qui ayant vû
réellement sa femme deses-
,'perée & malade à la mort,
exagererentencore son desespoir, pour faire sa courà
son mari, qui courut fort alarméjusqu'à son logis,où
la vieille parente,aprés être
revenuë de la peur que le revenant lui causa, lui raconta d'abord le desespoir de
sa femme
3
6c lui dit ensuite
qu'étant sortie de chezelle,
pour s'aller jetter dans un
Convent, il étoit revenu un
bruit le lendemain que
quelques gens l'avoient vû
aller du côté de la mer, &
même que quelques autres
l'avoient vû s'y precipirer.
Lavieillefolle luiconfirma
ce dernier bruit, qui n'avoit
nul fondement que quelques préjugez de bonnes
femmes. Le mari fut déja
fort malade de ce premier
coup :
maisil ne sur au desespoir quecontre lui-même;&
aprés être un peu revenu à
lui,&avoirsuivideplusprés
les bruits differens qui couroient, il apprit feulement
qu'onl'avoit vû monter avec un homme pour Marseille. La douleur,la rage lui
donnerent une attaqueplus
vive que la premiere,&il fut
deux jours dans unesituation cruelle,sanssavoir quel
parti prendre. Enfin ayant
pris celui d'aller à Marseille
pour approfondir la chose,il
y
arriva dans un état pitoyablé, & ressemblant plûtôt à
un spectre qu'à un homme.
Il demanda,enarrivant,de
nouvelles de son ami, eiperant se conioler au moins
avec lui de son malheur, Se
qu'il lui aideroit à faire des
perquisitionsdecelui qui avoit enlevé sa femme à Gcmes. Il n'eut pas de peine à
trouver oùlogeoit sonami,
tkle hazard voulut que ceux
qui luienseignement son logisne lui parlerentpoint
qu'il eût une femme avec
lui, jusqu'à ce qu'il fut parvenu à la porte de sa chambre, que lui ouvrit un valet
nouveau des nouveaux mariez,qui le pria d'atendre un
moment, parce que lafemme de Monsieur étoitavec
lui.Le pauvre homme n'eut
d'abord aucun soupçon de la
verité:mais crutque son ami
Vétoit marié parraison3 on
pour oublier la femme; &.Çc
Croyant assez intime ami
pour encrersans ceremonie,
:&, troublé d'ailleurs par son
malheur, il pouffa la porte
sortement,&entra malgré
le valet dans une fécondé
chambre, où le mari & la
femme étoient tête à tête.
On ne peut pas exprimer
l'effet de cette apparition.
La femme prit son mari
pour un deterré,outre qu'il
en avoir assezl'air;la vue de
sa femme le rendit-immobi-
le comme un [peétre. La
femme tomba à la renverse,
& le revenant tomba un
moment après, ôc ne releva
de cette chute que peur languir quelques jours. Il pardonna en mourant à son ami
6c àsa femme, à qui illaissa
même une partie de son
bien.Ils furent si penetrés de
douleur l'un & raurre,qu'iIs
font encore à present enretraite chacun dans un Convent.On,¡}e sçait point combien durera cette separation
volontaire:maisils n'ont pas
eu un moment de santé depuis cette triste catastrofe
Evénement singulierd'une mort
arrivée au mois de Juin1712.
UN riche Marchand,
hône capricieux, ayant
toûjours été heureux
dans son commerce, avoit en tête que le premier voyage qu'il feroit
lui porteroit malheur
cependant il risquoitde
perdre une sommeconfiderable s'il nerctournoit
affzz-dc-bica poursupporter cette perte, &
dans. un moment où son
avarice l'emportoit fu*.
la peur qu'il s'étoit mise -
dans l'esprit
,
il se determina à partir quelquesjours aprés.
A la veille- de son départ la peur le reprit, Se
il se mit en-tête d'achever de se rendre amoureux d'une très- belle
personne, qu'il-avoit
vuë, afin que son amour
se joignant à sa peur,
l'avaricedevînt la moins
forte. En effetcet amour luireüssit, S6 devint si
violent, qu'ayant resolu
de ne plus s'exposer sur
mer, ilsemaria, pour fortifier sa resolution. Les
complaisances que sa
femme eut pour lui la
rendaient digne deson
attachement & n'ayant
nul su jet des'enplaindre,
un de Ces capricesle prit,
&ils'imaginaqu'ilman-
quoità son bonheur une
femme dont l'amourfust
à l'épreuved'une absence
de six mois. Il crutaussi
par cette absence se preparer un renouvellement de passion, dont il
croyoitavoir besoin, à
cause d'un refroidissement qu'il commençoit
à sentir. Sur ces entrefaites il reçut une lettre
de son correspondant
,
qui lui proposoit un bon
coup à faire,pourvu qu'-
il fist aux Indes un voyage de sept à huit mois.
L'occasion d'un vaisseau
&: d'un ami qui partoit,
le determinerent.
Jamais départ d'unmari ne fut plus sensible à
une femme: elle vouloit
absolument suivre son
mari dans ce voyage, &
en fit de si tend res instances, que son mari qui
changeoit souvent de
fantaisies, crut que l'épreuve d'un tel voyage é-
toit aussi feure pour l'amour d'une femmeque
celle de l'absence.Il pria
son ami deretarder quelques jours le départ du
navire dont il croitmaître :
mais l'ami n'employa ce peu de jours
qu'à s'opposer au départ
de la femme, & represensa au mari qu'il ne
devoit pas l'exposeraux
fatigues& aux perils de
la mer, pour le seul plaisir de contenter son ca-
price.Enfin le mari se
rendit, la femme obeïtJ
resta, & le navire partit.
L'ami ressentit en partant une joye & une
douleur qui avoient des
causes differentes,il étoit
devenu passionnément
amoureux de cette semme,dont la beautél'avoit
frapé d'abord. Les rendres adieux qu'elle fit à
son mari achevevent (tu
lecharmer.IlfalotJonc
quitter cequ'il aimoit,
voila sa dou leur: mais il
étoit honnête liomiiiç
bon ami, Ez il futravi
d'avoirempêché la femme de s'embarquerade
s'en separerpour tâcher
de l'ou blier.Mais commenteût-ilpû l'oublier?
sonmari ne luiparlait
d'aucrechose. Imaginezvousquel embarras étoit
le lien; son ami n'avoit
pas d'autre plaisir quecet
entretien, qui faisoit son
suplice par la contrainte
où il setrouvait. Elle fut
pousséeau point, quel'ami ne voulant pas absolument que le mari lui
parlât de sa femme, le
mari soupçonna la chose. Il n'étoit naturellement que capricieux,
& peu jaloux } & l'ami
setrouvant contraint de
luitoutavouer,lui dit en
même temps qu'il nedevoit pascraindre qu'ilrevît jamais sa femme, puis
qu'il avoit voulu de si
bonne foi s'en separer.En
effet des que le marieut
fait ses affaires, l'ami le
pressaderetournerseul à
Genes,&montaun autre
vaisseau qui venoit en
France,où il avoitenvie
de se venir établir,même
avant son avanture. Ainsi les deux amis se dirent
adieu pour toute la vie.
Le Marchand mari
fut plus song-temps sur
mer qu'ilnecroyoit, Se
battu d'une tempête,
fut contraint de relâcher à larade de. Il
fut contraint d'y sejourner quelques semaines. Cependant il prit
patience,n'ayant plus
qu'un petittrajet à faire
pour revoir sa chere
femme: mais un de ses
caprices le prit, & ce fut
le plus extravagant qu'il
eût eu de sa vie; car craignant de retrouversa
femme trop insensible au
plaisir de le revoir
,
il
voulue lui donner une
alarme: & voyant partir
de la rade où ilétoit un
vaisseauqu'il croyoit
suivrede prés, il chargea
quelqu'un de ce vaisseau
d'un paquet de lettres,
sans dire qui il étoit.
Dans ce paquet étoit une
lettre, qu'il fit écrire par
le Capitaine du vaisseau
oùil étoit, &: cette lettre
adressée à sa femme lui racontoit la mort de son
mari avec les plusten-
dres Ô£ les plus tocuhantes circonstances qu'il
put imaginer; &C pour
donner plusde certitude
àcette faussenouvelle,il
écrivit de sa main propre
unbillet., dont lescaracteres tremblans 6C mal
formez paroissoient d'un
homme mourant, & par
ce billet de cinq ou six lignes il témoignoit à sa
femme qu'étant prés de
quiter lavie,ilemployoit
ses dern iers momens à
lui direunéternel adieu.
Ce dernier caprice paroîtra peu vrai-semblable
: maisce n'est point
ici une avanture où il
s'agisse de vrai-semblance
,
puisque c'est une
simple relation- où l'on
n'a ajoûté aucune cir-q
confiance romanesque.
Ce mari imprudent
s'embarqua peu de jours
aprés, &£ eut trés-m-luvais tem ps,&des évé-
.nomen-s de mercontrai-
r€$àl'impatiencequ'ilavoit
devoirlaréussicedeson billet i car ib n'arriva à Gencs;
que 6. ou7.semainesaprès.
Ceuxquiporterentlalettrefirent aucontraire une
navigation trés-heureuse &
trés-prompte. La lettre fut
renduë àlafemme, quifut à
la mort pendant huitjours.
Il yavoitdéjalongtems
que IIyavoitdéjàlongtemsque
l'amiamoureux étoit arrivé
à Marseille, toûjours tourmentéde son amour; quand
se promenant sur le port,
il vit aborder un' vaisseau
Génois.Ils'informade ceux
quiétoient dedans sileMar-
chand son ami étoit de retour à Genes. Un de ceux à
qui il s'adressa lui dit qu'il
connoissoit sa veuve,& qu'il
l'avoit bissée dans une affliction qui faisoit craindre
pour sa vie.
:
Il seroit difficile d'exprimer les mouvemens divers
dont cet amant & ami fut
agité. Il fut 24. heures dans
uneagitation terrible, &
le lendemain se jetta dans
uiv vaisseau qui reparroit
pour Genes, & se rendit auprès de la veuve, dont il renouvella la douleur par son
arri-
arrivée. Enfinaprès avoir
pleuré quelques jours ensemble, il lui proposa de rétablir Ses affaires en l'épousant. N'ayant point encore
d'enfans de Son mari,& ayât
peu de bien par elle-même,
elle eût eu grand besoin de
se remarier si elle eûtétéveritablementveuve
; cependant l'interêt ne la toucha
point:mais ce Negociant-ci
étoit jeune,assezaimable.En
un mot il ne fut plus question pour elle que du temps
6c des bienseances
;
elle ne
pouvoit se resoudre à se re-
marier après un mois de
veuvage ou environ.Cependant leNegociantétoit obligé de s'en retourner promtement àMarseille.Elleprit
le parti de l'epousersecretement, de quitter Genes,&
d'allers'établir en France avec ce nouveau mari. Elle
n'avoit chez elle qu'unefervante, & une parente de fôn
mari,qui étoit trés-vieille&
trés-folle. Elleluilassatout
te qu'elle avoit, &avec sa
servante seule elle partitdipantàcettevieillequ'ellealloit se jetter dansunConvent;&ellealla 4e marier,
&s'embarquerensuite avec
son mari pour Marseille.
Quelques joursaprés le
premiermari arriva à Genes,&rencontra,avantque
d'entrerchez lui, quelques
amis & voisins, qui ayant vû
réellement sa femme deses-
,'perée & malade à la mort,
exagererentencore son desespoir, pour faire sa courà
son mari, qui courut fort alarméjusqu'à son logis,où
la vieille parente,aprés être
revenuë de la peur que le revenant lui causa, lui raconta d'abord le desespoir de
sa femme
3
6c lui dit ensuite
qu'étant sortie de chezelle,
pour s'aller jetter dans un
Convent, il étoit revenu un
bruit le lendemain que
quelques gens l'avoient vû
aller du côté de la mer, &
même que quelques autres
l'avoient vû s'y precipirer.
Lavieillefolle luiconfirma
ce dernier bruit, qui n'avoit
nul fondement que quelques préjugez de bonnes
femmes. Le mari fut déja
fort malade de ce premier
coup :
maisil ne sur au desespoir quecontre lui-même;&
aprés être un peu revenu à
lui,&avoirsuivideplusprés
les bruits differens qui couroient, il apprit feulement
qu'onl'avoit vû monter avec un homme pour Marseille. La douleur,la rage lui
donnerent une attaqueplus
vive que la premiere,&il fut
deux jours dans unesituation cruelle,sanssavoir quel
parti prendre. Enfin ayant
pris celui d'aller à Marseille
pour approfondir la chose,il
y
arriva dans un état pitoyablé, & ressemblant plûtôt à
un spectre qu'à un homme.
Il demanda,enarrivant,de
nouvelles de son ami, eiperant se conioler au moins
avec lui de son malheur, Se
qu'il lui aideroit à faire des
perquisitionsdecelui qui avoit enlevé sa femme à Gcmes. Il n'eut pas de peine à
trouver oùlogeoit sonami,
tkle hazard voulut que ceux
qui luienseignement son logisne lui parlerentpoint
qu'il eût une femme avec
lui, jusqu'à ce qu'il fut parvenu à la porte de sa chambre, que lui ouvrit un valet
nouveau des nouveaux mariez,qui le pria d'atendre un
moment, parce que lafemme de Monsieur étoitavec
lui.Le pauvre homme n'eut
d'abord aucun soupçon de la
verité:mais crutque son ami
Vétoit marié parraison3 on
pour oublier la femme; &.Çc
Croyant assez intime ami
pour encrersans ceremonie,
:&, troublé d'ailleurs par son
malheur, il pouffa la porte
sortement,&entra malgré
le valet dans une fécondé
chambre, où le mari & la
femme étoient tête à tête.
On ne peut pas exprimer
l'effet de cette apparition.
La femme prit son mari
pour un deterré,outre qu'il
en avoir assezl'air;la vue de
sa femme le rendit-immobi-
le comme un [peétre. La
femme tomba à la renverse,
& le revenant tomba un
moment après, ôc ne releva
de cette chute que peur languir quelques jours. Il pardonna en mourant à son ami
6c àsa femme, à qui illaissa
même une partie de son
bien.Ils furent si penetrés de
douleur l'un & raurre,qu'iIs
font encore à present enretraite chacun dans un Convent.On,¡}e sçait point combien durera cette separation
volontaire:maisils n'ont pas
eu un moment de santé depuis cette triste catastrofe
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Résumé : LETTRE DE GENES. Evenement singulier d'une mort arrivée au mois de Juin 1712.
La 'Lettre de Gênes' raconte une série d'événements survenus en juin 1712, impliquant un riche marchand superstitieux et son épouse. Le marchand, bien que craignant que son premier voyage maritime lui porte malheur, fut poussé par son avarice à partir. Pour renforcer sa résolution, il se rendit amoureux d'une belle personne qu'il épousa. Cependant, un caprice le poussa à tester la fidélité de son épouse en partant pour un voyage aux Indes, malgré les supplications de celle-ci de l'accompagner. Un ami du marchand, secrètement amoureux de son épouse, s'opposa à son départ et réussit à convaincre le marchand de laisser son épouse à terre. Le marchand partit seul et, après plusieurs semaines en mer, décida de faire croire à sa femme qu'il était mort en lui envoyant une lettre falsifiée. Cette lettre plongea l'épouse dans un désespoir profond. Pendant ce temps, l'ami amoureux, ayant appris la fausse nouvelle de la mort du marchand, se rendit à Gênes et épousa secrètement la veuve. Quelques jours plus tard, le marchand revint à Gênes et découvrit la trahison. Il se rendit à Marseille, où il trouva son ami et son épouse. La surprise et le choc le tuèrent. Avant de mourir, il pardonna à son ami et à son épouse, leur laissant une partie de sa fortune. Les deux coupables, rongés par la culpabilité, se retirèrent chacun dans un couvent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 21-68
Relation singuliere d'une Feste de Taureaux [titre d'après la table]
Début :
Lugete, ô venires cupidinesque, [...]
Mots clefs :
Fête de Taureaux, Taureau, Fête, Yeux, Reine, Coeur, Mort, Héros, Spectateur, Fureur, Animal, Toréador, Homme, Épée, Peuple, Courage, Argent, Pointe, Cérémonie, Combat, Chute, Cornes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Relation singuliere d'une Feste de Taureaux [titre d'après la table]
Lugete , ô venires cupidinef
que
22 MERCURE
Et quantum est hominum venustiorum.
*
:
Les Ris les Amours , les
Plaiſirs & les Graces
Ont perdu ce qu'en eux on vit
4
jadis de beau ;
Des gestes des Heros on ne
voit plus de traces.
Attendris-toy , mortel , fi par
ici tu paffes ,
Et d'un torrent de pleurs arroſe
leur tombeau .
Il n'y a plus de veritable
Chevalerie dans le monde ,
il n'eſt plus d'Amadis , plus
de Renaud, plus de Rol
*Catulle.
GALANT.
23
land , plus de Roger que
dans les Operas. Il n'eſt
plus de ces Heros qui alloient
aux extremitez de
la terre , pour rompre une
lance contre les Chevaliers
felons qui avoient l'outrecuidance
de ne pas donner
humblement àleurs Dames
te prix de la beauté. Les
Preux , en un mot , ne font
plus maintenant que dans
* l'hiſtoire ; & fi l'on veur
trouver encore quelques
veſtiges de leur grand courage
, c'eſt chez les Mores
, c'eſt dans les climats
J
;
24 MERCURE
5
brûlans de la Lybie,&dans
les noirs Royaumes de la
blanche Candace , ou du
grand Negus , qu'il faut
aller chercher des reſtes
de leur ancienne vertu.
Enfin je vis un Jeudi, premier
jour de Septembre de
l'an mil ſept cent douze ,
une fête de taureaux. Je ſuis
für que le portrait que j'en
vais faire , avec toutes ſes
circonſtances , ne répondra
pointà l'idée qu'on a de cés
ſpectacles.
La pieté du Roy , & l'humanité
de la Reine avoient
depuis
GALANT.
25
depuis long- tems proſcrit
pour jamais de leurs yeux
ces images ſanglantes ; &
ce ne fut qu'aux follicitations
du Connêtable &du
Preſident de Caſtille , que
Leurs Majeſtez accorderent
au Duc de Paſtrano la
permiffion dedonner cette
fêre hors de Madrid, à condition
que ce Duc leur ſeroit
reſponſable des malheurs
qui pourroient y arriver.
Le village de Chanmartin,
qui eft à une licuë de
Madrid, fut choiſi pour ce
Octob. 1714. C
26 MERCURE
ſpectacle. Au milieu de ce
village il y a une grande
place quarrée,autour de la.
quelle on avoit élevé des
ampnphhiittheatres à la hauteur
des maiſons qui leur fervoient
d'appui. Pour garantir
les ſpectateurs del'infulte
des taureaux , on avoit
revêtu par tout le pied de
ces amphitheatres d'une
cloiſon de planches de fix
pieds dehaut. Dés fix heures
du matin tous ces échafauts
furent remplis de
monde. On avoit ménagé
les meilleurs endroits de
GALANT.
27
८
cette place pour des balcons
ſpacieux , couverts ,
trés- commodes , & ornez
dedans & dehors de riches
tapiſſeries , pour placer
les perſonnes de diftinction
qui devoient aſſiſ
ter à cette fête , qui commença
vers les huit heures :
mais ce commencement ne
fut qu'un amusement pour
le peuple , où l'on tua cependant
fix ou ſept taureaux.
Je ne vis point lesexploits
du matin ; c'étoit en effet
ce qu'il y avoit de moins
*
Cij
28 MERCURE
curieux à voir : mais aprés
avoir dîné à Madrid , je pris
un des caroſſes de M. le
Marquis de Bonnac , à qui
ſa ſanté ne permit point de
faire ce voyage , & avec
deux de mes amis je me
rendis à Chanmartin , dont
nous trouvâmes les environs
remplis de gens effrayez
, courans ça & là ,
& tous prenans enfin le
cheminde la ville. Les cris
en même temps , ou plûtôt
les hurlemens que nous
entendîmes , nous donnerent
une furieuſe alarme.
GALANT. 29
A
Nous crûmes que tous les
taureaux s'étoient échapez,
& qu'ils faiſoient un horrible
carnage des ſpecta.
teurs. Les funeſtes objets
qui dans l'inſtant ſe preſenterent
à nos yeux , ne contribuerent
pas peu à nous
empêcher d'en douter.
Nous vîmes emporter plu.
ſieurs morts , & plus de
trente bleſſez , dont le ſang
couloit de toutes parts ,
dont les viſages étoient afavec
une infinité de gens
freux, & les habits par lambeaux
, couverts de fang &
Cilj
30
MERCURE
de pouffiere. Enfin je rencontrai
un homme de ma
connoiſſance , à qui je demandai
d'où venoit ce defordre
, & fi les combats
étoient finis. Ma foy , ditil,
ils le ſont bien pourmoy,
& je jure que je n'en veux
pas voir davantage d'au.
jourd'hui. Il vient , continua-
t il , d'arriver dans cetteplace
le plus étrange malheur
du monde. La plus
haute maiſon de ce village,
qui s'élevoit d'environ fix
pieds au deſſus du plus
grandde ces échafauts, s'eſt
7
GALANT. 31
trouvée ſi chargée de curieux
, que , malgré le poids
de l'amphitheatre qu'elle
foûtenoit, elle s'eſt éboulée
par en haut , & renverſée
pardevant ſur plus de cinq
cens perſonnes , dont il y
en a beaucoup de mortes,
&unnombre infini de blef
fées. Je ne ſçai pas ſi aprés
cet accident il y aura une
fête : s'il y en a une , Dieu
vous la donne belle , pour
moy je retourne à Madrid.
Cette nouvelle ralentit
beaucoup l'ardeur que nous
avions pour ce ſpectacle.
C iiij
4
32
1 MERCURE
Cependant nous voulûmes
voir en paſſant les debris
de ce malheur. Nous trouvâmes
en effet cette maifon
, avec les échafauts qu'-
elle étayoit , auffi bien culbutée
, que ſi ſous ce terrain
on avoit fait joüer une
mine. Neanmoins nous remarquâmes
que tous ceux
qui n'avoient été que ſpectateurs
de cet accident ne
ſe remuoient pas , & qu'ils
attendoient avec une conſtance
merveilleuſe qu'on
fatisfit leur curioſité pour
leur argent.
GALANT. 33
Nous fimes le tour de la
lice , où nous trouvâmes
quantité de nos amis , qui
ne nous parlerent tranquilement
, que de la frayeur
qu'ils avoient que cette
maudite avanture ne joüât
un vilain tour à la fête.
Nous nous arrêtâmes enfin
àun amphitheatre qui n'avoit
aucune maiſon à fon
dos , ni à ſes côtez. Trois
Dames Françoiſes de ma
connoiſſance y avoient fagement
pris leurs places ;
j'y pris auſſi la mienne avec
ma compagnie.
34
MERCURE
Tant de gens travaillerent
à reparer , ou plûtôt
àcacher le deſordre qu'avoit
fait la chûte de cette
maiſon , qu'en moins d'une
heure on eut enlevé preſ
que tous les gravats & platras
qui avoient fort au loin
écarté ladragée.
Nous demeurions àbon
compte les bras croifez ,
uniquement occupez à regarder
comme de francs
badauts une vaſte place ,
où rien ne paroiſloit , &où ,
pour comble d'affliction ,
deux grands Algouazils ,
GALANT.
35
montez ſur deux grandes
haquenées, vinrent annoncer
au peuple , le chapeau
bas,&la baguette blanche * à
la main , que de par le Roy
il n'y auroit point de combats.
Je m'étonne encore
qu'ils ayent pû ſe tirer de
là, fans être lapidez , quelque
reſpect que les Eſpagnols
ayent pour leur Souverain
: mais il s'agiſſoit
d'une fête de taureaux.
On avoit par malheur
couru àMadrid pour ap
* En Espagne tous les gens de Justice portent
une grande baguette blanche à la main.
C'est la marque de leur autorité.
36 MERCURE
prendre cette nouvelle à
Leurs Majeſtez , & l'on avoit
pris la peine de l'embellir
d'un millier de circonſtances
, auſquelles la
maiſon tombée n'avoit jamais
penſé. Bien plus , on
vint nous dire que toute la
ville commençoit à jurer
comme un chartier contre
cette malheureuſe maiſon
qui avoit les reins rompus,
&qu'elle lui demandoit rigoureuſement
compte de
ſes infortunez citoyens que
ſa chûte lui avoit ravis.
Nous entendîmes tous
GALANT. 37
ces bruits en tremblant :
neanmoins nous prîmes nôtre
mal en patience , &
quelques verres de vin
nous dedommagerent de
ces alarmes , pendant que
le peuple crioit de ſon côté
comme un beau diable
Toros , toros.
Trois heures ſonnerent
cependant , ſans qu'il y eût
la moindre apparence de
fête , encore moins qu'on
voulût nous rendre nôtre
argent. Ceux qui l'avoient
reçû étoient déja bien loin,
&nous aurions enfin été
1
38
MERCURE
long-temps les acteurs &
l'aſſemblée , ſi Madame la
Ducheſſe de Frias , avecM.
le Connétable de Caſtille
ſon époux, M. le Comte
de Lemos , & pluſieurs autresDucs
& Duchefſſes , ne
fuſſent arrivez. Leur pres
ſence nous remit le coeur
au ventre , & on recria de
plus belle, Toros , toros.Auffitôt
les timbales & les
trompettes ſonnerent. Le
Duc de l'Infantado envoya
la clef de la porte par où
les taureaux devoient entrer
fur le champ de ba
GALANT. 39
taille ,& la fête commença.
Quis talia fando !
Redoublez vôtre attention
, mon cher lecteur , &
preparez-vous àdonner des
larmes , ou du moins de la
pitié , au piteux recit des
plus pitoyables choſes du
monde.
Déja la lice eſt paréede
plusde cent cinquante braves
champions , tous habil
lez franchement comme
des ramoneurs. Les plus
magnifiques d'entr'eux ont
des ſouliers de corde ou de
chamois ; les autres , plus
7
:
40 MERCURE
modeſtes , ou plus indifferens
, font nuds pids. La
moitié de ces heros eft armée
de longues épées , de
coutelas ou d'hallebardes ;
d'autres plus hardis ont de
petits dards de la longueur
du bras , ornez de papier
peint & friſé. La pointe de
cesdards le termine en forme
d'ancre , ou de langue
de ferpent. Et d'autres n'ont
pour armes que leurs petits
manteaux noirs , ſecs & déchirez.
Tous ces athletes vont
être les tenans contre de
redouGALANT.
41
redoutables animaux , que
leur figure épouvantera
peut- être autant que leurs
armes. Mais on ouvre la
barriere , & la fiere contenance
d'un audacieux taureau
, qui fort avec impetuoſité,
& qui ſe preſente
avec fureur , ſuſpend déja
uvemens de tous les mouvemens de
cette multitude de ſpectateurs.
* Ses longs mugiſſemens font
trembler le rivage ,
Chacun avec horreur voit ce
monſtre ſauvage.
* Racine Hyppolite.
Octob . 1714. D
42
MERCURE
1
Il cherche des ennemis
dignes de ſa colere ;& femblable
à un torrent qui precipite
ſes eaux du haut d'une
montagne , & qui écarte
, eutraîne &détruit tout
ce qui s'oppoſe à ſon paffage
, il prend ſa courſe au
milieu de ces argonautes ,
au travers deſquels , ainſi
que le tonnerre à travers
la nuë , il ſe fraye un chemin
, dont fon intrepidité
éloigne toute cette chrême
de Chevalerie , qu'il chafle
devant lui , de même qu'un
chien fait un troupeau de
moutons .
GALANT.
43
Le macte * animo ** ne
manque pas; il va auſſibientôt
faire ſon effet. On ſonne
alors un bruit de guerre
approchant de celui des
Menades & des Corybanthes
, pour réchauffer la
tiede vertu des Torreadores
: mais un d'entr'eux ,
homme de grande reputation,
dit- on , animéde confuſion
&de rage , avec un
viſagepâle& jaune comme
* C'est un terme Latin qui exprime ce
que nous encendons en François par le mot
de courage.
** Animo eſt auſſi Espagnol , & fignifie
bamême chose.
Dij
44
MERCURE
1
du ſaffran , ſe detache de la
troupe pour lui porter le
premier coup. Il court droit
au taureau , ſon petit dard
à la main. Le taureau veut
l'embrocher : mais évitant
legerementde côté,le mouvement
de cet animal , il
lui enfonce adroitement
fon dard dans la gorge.
Paſſons vite aux comparaiſons,
Meſſieurs , nous n'avons point
de temps àperdre. Rien n'eſt
plus maintenant comparable
à ſa fureur. Se ſentant
bleſſé , on diroit que c'eſt
un nouveau monftre , plus
GALANT. 45
redoutable mille fois que
ceux qui gardoient la Toiſon
d'or , que la Chimere
de Bellerophon , que l'Hydre
de Lerne , que le Centaure
d'Hercule, que le Minotaure
du Labyrinthe ,
que le Dragon d'Apollon ,
& que le Monſtre de Perſée.
On diroit qu'il va fe
faire autant de victimes
qu'il eſt de combattans fur
l'arene : il ſemble même
vouloir avec ſes effroyables
cornes enſanglanter le
champ de tout le fang des
د
ſpectateurs . Mais malgré
L
46 MERCURE
ces belles hyperboles , un
petit marmouſet , avec un
ſemblable dard , lui fait
bientôt une ſemblable bleffure.
Untroiſieme ,un quatriéme
en font autant ; enfin
ſon corps en eſt bientôt
lardé, de même qu'un citron
de clous de gerofle.
Son ſang ſe perd, il s'affoiblit
, il chancele , il tombe.
Alors ceux qui pendant ſa
vie n'avoient ofé le regarder
entre deux yeux , viennent
aprés ſa mort lui plonger
dans, les flancs leurs
épées juſques aux gardes.
GALANT.
47
Onamene enfuite en
cadence, au ſon des inſtrumens
, trois mules capara-
*çonnéesde rouge pour traîner
cette victime hors de
la lice:mais on ne leur laiſſe
pasla libertéd'en fortir gravement
comme elles y font
entrées. Sitôt que le cadavreeftattaché
àleurqueuë,
tous ceux qui ont eu le plus
de part & de gloire à ſa
mort, déchargent de bons
coups de bâtons ſur lesmules
, qu'ils congedient de la
forte au grand galop jufques
à la barriere...
48 MERCURE
Cette ceremonie achevée,
un autre taureau, plus
furieux , ſe preſente à la
place du défunt. Dans le
moment qu'il entre , un
homme caché ſur la porte
par oùil paſſe,luijette adroitement
ſur le dos une petite
fleche d'acier, longue comme
le petit doigt , au bout
de laquelle pend un grand
ruban couleur de feu. Cer
aiguillon le met dans une
furie inexprimable ; tout
l'air retentit de ſes effroyables
mugiffemens ; la douleur
l'emporte par tous les
endroits
GALANT . 49
endroits de la lice avec une
viteſſe qui menace à chaque
inſtant d'une mort prochaine
tous ceux qui paroiſſent
les plus expoſez à
ſa rage. On n'entend que
des cris de frayeur que jette
le peuple épouvanté de la
crainte d'un malheur qui
n'arrive pas . Enfin dans le
temps qu'il paroît le plus
animé , un des plus intrepides
s'approche à fix pieds
de lui , avec un manteau
noir , qu'il lui preſente de
la maingauche , étendu ſur
un bâton , qu'il avance le
Octob . 1714 .
,
E
(
so MERCURE
plus qu'il peut ſous la droi.
te , de laquelle il tient une
épée fort courte, qu'il croiſe
ſur ce bâton. Le taureau
le regarde avec une atten- ,
tion terrible , il bat la terre
de ſes pieds , & fes flancs
de ſa queue ; il ſe racourcit
même , comme pour ramaſſer
toutes ſes forces , &
pour ſe lancer ſur lui avec
plusde vigueur. Cependant
on l'anime encore par des
injures & par des loüanges,
qu'il femble entendre :Toro
cabron , lui dit- on, toro va
liente : Vaillant taurean , infâme
taurean.
GALANT.
SI
L'animal , qui a vû longtemps
devant ſes yeux ce
manteau étendu , qu'il
prend pour un homme ,
& qui croit avoir pris ſes
meſures bien juſtes , s'élance
auffitôt : mais il ne
trouve rien ,&dans le moment
qu'il paſſe ſous l'épaule
droite du Torreador,
de la même main il le perce
de ſon épée , ou dans la
gorge , ou dans le ventre.
Je vous avoue que ce genre
de combat m'a fait ſouvent
trembler pour ceux qui ofoient
en courir les riſques.
1
Eij
52 MERCURE
Le taureau paſſe ſi prés
d'eux , que c'eſt en verité
une choſe preſque incomprehenſible
que leur agilité
leur donne le temps d'échaper
à ſa fureur. Le cinquiéme
fut tué d'un coup
d'épée dans le coeur , qu'il
reçut de cette maniere. Jugez
de l'adreſſe & de la
force de celui qui le lui
donna. Cette circonſtance
du coeur eft fort curieuſe.
Di's que l'animal fut abattu
, celui qui l'avoit tué ſe
jetta ſur lui avec un grand
coûteau , dont il lui ouvrit
GALANT. 53
le ventre , d'où il lui arracha
le coeur , qu'il fut porter
ſur une planche , qu'il
mit à terre au deſſous du
balcon de la Connétable!
Si la Reine y avoit été, cette
ceremonie ſe ſeriot faite au
deſſous du fien. Enſuite a
vec le même coûteau il détacha
le fiel , qu'il écrasa ;
puis il coupa le coeur par
morceaux , dont il mit la
piece d'honneur dans un
beau mouchoir blanc, qu'il
donna au principal Officier
de la Dame , pour le pre
ſenter à ſa maîtreffe , qui
E iij
54 MERCURE
témoigna d'un ſigne de tête
obligeant , qu'elle acceptoit
ce prefent avec plaifir;
&ſur le champ elle fit don.
ner unepiece de quatre piſtoles
au Torreador , qui
partagea aufinôt avec fes
camarades les autres portions
du coeur, & tous , à
fon exemple , les mirent
dans leurs poches. Les mules
vinrentaaprés avec la
même ceremonie que j'ai
déja dite. On les amene à
la mortde chaque taureau,
pour le retirer de deſſus la
place ; ainſi je n'en parleGALANT
. SS
rai pas davantage.
Le ſixiéme fut tué du
coupleplus adroit du monde.
Le taureau a , dit on ,
entre les deux cornes une
eſpece de petite couronne
large comme une piece
de trente fols. Cet endroit
eft fort tendre & fort delicat.
Dés que celui- ci eut
montré ſon front menaçant
,un de ces Chevaliers ,
qui n'avoit aſſurément pas
fait là ſon apprentiſſage ,
s'approcha avec une agilité
admirablede ce fier animal,
que ces camarades avoient
1
E iiij
ン
36 MERCURE
déja mis en fureur ; & fans
avoir d'autres armes à la
main qu'une eſpece de gros
clou long de cinq ou fix
pouces, & environ du poids
d'une livre , il l'enfonça di.
rectement , & preſque ſans
aucun effort, dans le milieu
de cette couronne , mais
avec tant de legereté & de
juſteſſe, que le taureau
tomba mort à ſes pieds Il
fit bien de ne le pas manquer;
car s'il avoit été moins
adroit , l'un auroit bien pû
fur le champ être à la place
de l'autre.
GALANT.
Je fremis encore de peur
pour le Torreador qui en,
treprit de tuer le ſeptiéme ,
& la poſture où je le vis , &
le danger qu'il courut m'épouvantent
encore pour
lui. Il parut ſur la lice avec
un pieux de bois,arméd'une
groſſe pointe de fer longue
d'un pied : avec cet inftrument
il alla ſe placer au
bout du milieu du champ
de bataille ; & aprés avoir
mis un genou à terre , appuyé
ſon pienx contre l'autre
,&pris ſes meſures bien
juſtes, il attendit fierement
1
58 MERCURE
le plus redoutable taureau
qui eût encore paru. Tous
les Torreadores lui firent
place , pour le laiſſer aller
d'un plein faut s'enfiler par
le milieu du front fur cette
pointe de fer , qui lui fortit
par l'épine du dos. Toute
l'aſſemblée fit un cri épouvantable
, & chacun crut
que le taureau l'avoit écrasé
fous ſa chûte : mais un mo.
ment aprés avoir aſſuré ſa
victoire , il ſe montra ſain
& fauf, & triomphant fur
la place. Tous les affiftans
lui envoyerent mille bene.
GALANT. 59
dictions & mille applaudifſemens
, qui furent acompagnez
de quelques piſtoles
que le Duc de l'Infantado
lui fit donner.
Le huitiéme ſe battit à
merveille : mais ce qu'il y
eutde plus divertiſſant dans
ce combat , ce fut le courage
d'un chien , qui , dés
le moment qu'il le vit entrer
dans la carriere , courut
fur lui , le prit à la bar-.
be , & ne le quitta qu'à la
mort , malgré toutes les
courſes impetueuſes que le
taureau fit , tous les dards
1
1
60 MERCURE .
qu'on lui jetta , & tous les
coups d'épée qu'il reçut .
Le douziéme , qui fut le
dernier & le plus méchant,
ſe battit à mon gré mieux
que tous les autres. Il en
coûta cher à un pauvre
diable de Torreador , dont
il ſe joüa pendant un gros
moment ſur la pointe de
ſes cornes. Je ne ſçai s'il
en eſt mort.
J'oubliois à vous dire que
lorſque le taureau a renverſé
un de ces braves athletes
, s'il ne lui court ſus d'abord
qu'il eſt relevé , on le
GALANT. 61
chaſſe comme un infâme :
ce qui arriva à un quidam
de la troupe. Il eſt für qu'à
cet égard , il y a une valeur
infinie parmi ces gens-là ;
je les croy auſſi braves par
tout. J'ajoûte à cette omiffion
, que ces Meſſieurs
vont à tous les balcons où
ils voyent des Dames bien
miſes , qu'ils leur font une
humble reverence , en leur
demandant la permiffion
de lancer un dard au taureau
en leur honneur. Cette
galanterie ne ſe refuſe pas.
Quand ils ont reüffi , ils re
62 MERCURE
viennent ſe preſenter à la
Dame ,à qui par reconnoif.
ſance , il en coûte toûjours
quelques piaſtres.
Il n'y eut point de combat
à cheval, dont tout le
monde fut en verité bien
fâché. Alors l'adreſſe , l'amour
, la valeur , l'éclat &
la magnificence auroient
étédela partie , au lieu que
ces combats , dont les perils
ne furent point accompagnez
de l'eſpoir d'une
belle recompenſe , n'offrirent
à nos yeux que des
ruiſſeaux de lang , & que
GALANT . 63
1
de miſerables victimes. Au
trefois une Reine , ou une
belle Princeſſe avoient toû
jours au moins leur portrait
enrichi de diamans ,
à donner à quelque valeureux
inconnu , qui feroit
venu des extremitez de la
terre ſe faire couronner de
mirthe & de laurier dans
ces champs , où les beaux
yeux de ſa Déeſſe auroient
été les témoins du nombre
de ſes victoires. Son écharpe
, ou ſes plumes , qu'ilauroit
reçûës comme une
faveur ſignalée, douze ou
64 MERCURE
quinze ans auparavant , des
mains de fon adorable , auroient
ſervi à le faire reconnoître
de la Princeſſe ou
de la Reine ; elles auroient
rougi , pâli , ſoûpiré , &
tremblé pour lui : mais l'amour
attentif à conferver
des jours ſi precieux , ſe ſeroit
rendu garant de ſon
triomphe. Enfin forti vainqueur
de toutes ſes courfes
, aprés avoir fait mordre
la pouffiere au tiers &
au quart , il ſe ſeroit acheminé
vers le balcon de la
Reine , qui lui auroit dit
en
GALANT. ES
en ſe radouciſſant : Nous
ne doutons point , genereux
Chevalier,aux grandes actions
que vous venez de faire , que
vous ne soyez au moins iffu
dufangde quelque grandRoy:
neanmoins qui que voussoyez,
recevez monportrait ,qui n'est
aſſurément point d'un prix pro-
Portion
portionné à l'éclat de vos exploits.
Ah
ploits. Ah Madame , eût dit
le Chevalier , en ſe baiſſant
fur les arçons , & en ôtant
fon caſque , qui auroit donné
à ſes beaux cheveux
blonds la liberté de s'étendre
à grands flots ſur ſa ri-
Octob. 1714. F
66 MERCURE
che taille , animé de vos di
vins regards , quel mortel auroit
pû me disputer la victoi
re ? Grands Dieux ! auroit
dit la Reine un moment
avant de s'évanoüir , c'est
lui-même. Auffitôt toute l'af
ſemblée auroit battu des
mains & auroit crié
malgré le bruit des tim...
bales & des trompettes ,
vive le Prince , vive le
Heros. Et chacun auroit
retourné à la maifon , rempli
de l'image de ces belles
choſes. Mais nous ne
vîmes rien de tout cela ; je
,
GALANT. 67
croy même que l'uſage de
ces fêtes eft entierement
aboli en Eſpagne. Les Efpagnols
en font dans une
grande conſternation. Au
reſte, ſi elles y fubfiftoient
encore , & qu'un mari ne
donnat pas , ou n'eût pas un
écu à donner à ſa femme
pour les voir , elle vendroit
juſqu'à la paillaſſe de ſon lit
pour avoir de l'argent , fi
ſa laideur la reduifoit à
cette extremité ; & fi elle
étoit jolie , elle ne feroit <
point de façon de lui dire à
quelprix elle en trouveroit.
Fij
68 MERCURE
1
Je ne ſçai pas encore ,
Meffieurs & Meſdames , fi
j'aibien ou mal faitde vous
donner cette deſcription à
la place d'une Hiſtoriette :
mais je ſçai bien , fans vanité
, que cette lecture vaut
mieux que la vûë des do
gues de la porte S. Martin.
Paſſons maintenant , s'il
que
22 MERCURE
Et quantum est hominum venustiorum.
*
:
Les Ris les Amours , les
Plaiſirs & les Graces
Ont perdu ce qu'en eux on vit
4
jadis de beau ;
Des gestes des Heros on ne
voit plus de traces.
Attendris-toy , mortel , fi par
ici tu paffes ,
Et d'un torrent de pleurs arroſe
leur tombeau .
Il n'y a plus de veritable
Chevalerie dans le monde ,
il n'eſt plus d'Amadis , plus
de Renaud, plus de Rol
*Catulle.
GALANT.
23
land , plus de Roger que
dans les Operas. Il n'eſt
plus de ces Heros qui alloient
aux extremitez de
la terre , pour rompre une
lance contre les Chevaliers
felons qui avoient l'outrecuidance
de ne pas donner
humblement àleurs Dames
te prix de la beauté. Les
Preux , en un mot , ne font
plus maintenant que dans
* l'hiſtoire ; & fi l'on veur
trouver encore quelques
veſtiges de leur grand courage
, c'eſt chez les Mores
, c'eſt dans les climats
J
;
24 MERCURE
5
brûlans de la Lybie,&dans
les noirs Royaumes de la
blanche Candace , ou du
grand Negus , qu'il faut
aller chercher des reſtes
de leur ancienne vertu.
Enfin je vis un Jeudi, premier
jour de Septembre de
l'an mil ſept cent douze ,
une fête de taureaux. Je ſuis
für que le portrait que j'en
vais faire , avec toutes ſes
circonſtances , ne répondra
pointà l'idée qu'on a de cés
ſpectacles.
La pieté du Roy , & l'humanité
de la Reine avoient
depuis
GALANT.
25
depuis long- tems proſcrit
pour jamais de leurs yeux
ces images ſanglantes ; &
ce ne fut qu'aux follicitations
du Connêtable &du
Preſident de Caſtille , que
Leurs Majeſtez accorderent
au Duc de Paſtrano la
permiffion dedonner cette
fêre hors de Madrid, à condition
que ce Duc leur ſeroit
reſponſable des malheurs
qui pourroient y arriver.
Le village de Chanmartin,
qui eft à une licuë de
Madrid, fut choiſi pour ce
Octob. 1714. C
26 MERCURE
ſpectacle. Au milieu de ce
village il y a une grande
place quarrée,autour de la.
quelle on avoit élevé des
ampnphhiittheatres à la hauteur
des maiſons qui leur fervoient
d'appui. Pour garantir
les ſpectateurs del'infulte
des taureaux , on avoit
revêtu par tout le pied de
ces amphitheatres d'une
cloiſon de planches de fix
pieds dehaut. Dés fix heures
du matin tous ces échafauts
furent remplis de
monde. On avoit ménagé
les meilleurs endroits de
GALANT.
27
८
cette place pour des balcons
ſpacieux , couverts ,
trés- commodes , & ornez
dedans & dehors de riches
tapiſſeries , pour placer
les perſonnes de diftinction
qui devoient aſſiſ
ter à cette fête , qui commença
vers les huit heures :
mais ce commencement ne
fut qu'un amusement pour
le peuple , où l'on tua cependant
fix ou ſept taureaux.
Je ne vis point lesexploits
du matin ; c'étoit en effet
ce qu'il y avoit de moins
*
Cij
28 MERCURE
curieux à voir : mais aprés
avoir dîné à Madrid , je pris
un des caroſſes de M. le
Marquis de Bonnac , à qui
ſa ſanté ne permit point de
faire ce voyage , & avec
deux de mes amis je me
rendis à Chanmartin , dont
nous trouvâmes les environs
remplis de gens effrayez
, courans ça & là ,
& tous prenans enfin le
cheminde la ville. Les cris
en même temps , ou plûtôt
les hurlemens que nous
entendîmes , nous donnerent
une furieuſe alarme.
GALANT. 29
A
Nous crûmes que tous les
taureaux s'étoient échapez,
& qu'ils faiſoient un horrible
carnage des ſpecta.
teurs. Les funeſtes objets
qui dans l'inſtant ſe preſenterent
à nos yeux , ne contribuerent
pas peu à nous
empêcher d'en douter.
Nous vîmes emporter plu.
ſieurs morts , & plus de
trente bleſſez , dont le ſang
couloit de toutes parts ,
dont les viſages étoient afavec
une infinité de gens
freux, & les habits par lambeaux
, couverts de fang &
Cilj
30
MERCURE
de pouffiere. Enfin je rencontrai
un homme de ma
connoiſſance , à qui je demandai
d'où venoit ce defordre
, & fi les combats
étoient finis. Ma foy , ditil,
ils le ſont bien pourmoy,
& je jure que je n'en veux
pas voir davantage d'au.
jourd'hui. Il vient , continua-
t il , d'arriver dans cetteplace
le plus étrange malheur
du monde. La plus
haute maiſon de ce village,
qui s'élevoit d'environ fix
pieds au deſſus du plus
grandde ces échafauts, s'eſt
7
GALANT. 31
trouvée ſi chargée de curieux
, que , malgré le poids
de l'amphitheatre qu'elle
foûtenoit, elle s'eſt éboulée
par en haut , & renverſée
pardevant ſur plus de cinq
cens perſonnes , dont il y
en a beaucoup de mortes,
&unnombre infini de blef
fées. Je ne ſçai pas ſi aprés
cet accident il y aura une
fête : s'il y en a une , Dieu
vous la donne belle , pour
moy je retourne à Madrid.
Cette nouvelle ralentit
beaucoup l'ardeur que nous
avions pour ce ſpectacle.
C iiij
4
32
1 MERCURE
Cependant nous voulûmes
voir en paſſant les debris
de ce malheur. Nous trouvâmes
en effet cette maifon
, avec les échafauts qu'-
elle étayoit , auffi bien culbutée
, que ſi ſous ce terrain
on avoit fait joüer une
mine. Neanmoins nous remarquâmes
que tous ceux
qui n'avoient été que ſpectateurs
de cet accident ne
ſe remuoient pas , & qu'ils
attendoient avec une conſtance
merveilleuſe qu'on
fatisfit leur curioſité pour
leur argent.
GALANT. 33
Nous fimes le tour de la
lice , où nous trouvâmes
quantité de nos amis , qui
ne nous parlerent tranquilement
, que de la frayeur
qu'ils avoient que cette
maudite avanture ne joüât
un vilain tour à la fête.
Nous nous arrêtâmes enfin
àun amphitheatre qui n'avoit
aucune maiſon à fon
dos , ni à ſes côtez. Trois
Dames Françoiſes de ma
connoiſſance y avoient fagement
pris leurs places ;
j'y pris auſſi la mienne avec
ma compagnie.
34
MERCURE
Tant de gens travaillerent
à reparer , ou plûtôt
àcacher le deſordre qu'avoit
fait la chûte de cette
maiſon , qu'en moins d'une
heure on eut enlevé preſ
que tous les gravats & platras
qui avoient fort au loin
écarté ladragée.
Nous demeurions àbon
compte les bras croifez ,
uniquement occupez à regarder
comme de francs
badauts une vaſte place ,
où rien ne paroiſloit , &où ,
pour comble d'affliction ,
deux grands Algouazils ,
GALANT.
35
montez ſur deux grandes
haquenées, vinrent annoncer
au peuple , le chapeau
bas,&la baguette blanche * à
la main , que de par le Roy
il n'y auroit point de combats.
Je m'étonne encore
qu'ils ayent pû ſe tirer de
là, fans être lapidez , quelque
reſpect que les Eſpagnols
ayent pour leur Souverain
: mais il s'agiſſoit
d'une fête de taureaux.
On avoit par malheur
couru àMadrid pour ap
* En Espagne tous les gens de Justice portent
une grande baguette blanche à la main.
C'est la marque de leur autorité.
36 MERCURE
prendre cette nouvelle à
Leurs Majeſtez , & l'on avoit
pris la peine de l'embellir
d'un millier de circonſtances
, auſquelles la
maiſon tombée n'avoit jamais
penſé. Bien plus , on
vint nous dire que toute la
ville commençoit à jurer
comme un chartier contre
cette malheureuſe maiſon
qui avoit les reins rompus,
&qu'elle lui demandoit rigoureuſement
compte de
ſes infortunez citoyens que
ſa chûte lui avoit ravis.
Nous entendîmes tous
GALANT. 37
ces bruits en tremblant :
neanmoins nous prîmes nôtre
mal en patience , &
quelques verres de vin
nous dedommagerent de
ces alarmes , pendant que
le peuple crioit de ſon côté
comme un beau diable
Toros , toros.
Trois heures ſonnerent
cependant , ſans qu'il y eût
la moindre apparence de
fête , encore moins qu'on
voulût nous rendre nôtre
argent. Ceux qui l'avoient
reçû étoient déja bien loin,
&nous aurions enfin été
1
38
MERCURE
long-temps les acteurs &
l'aſſemblée , ſi Madame la
Ducheſſe de Frias , avecM.
le Connétable de Caſtille
ſon époux, M. le Comte
de Lemos , & pluſieurs autresDucs
& Duchefſſes , ne
fuſſent arrivez. Leur pres
ſence nous remit le coeur
au ventre , & on recria de
plus belle, Toros , toros.Auffitôt
les timbales & les
trompettes ſonnerent. Le
Duc de l'Infantado envoya
la clef de la porte par où
les taureaux devoient entrer
fur le champ de ba
GALANT. 39
taille ,& la fête commença.
Quis talia fando !
Redoublez vôtre attention
, mon cher lecteur , &
preparez-vous àdonner des
larmes , ou du moins de la
pitié , au piteux recit des
plus pitoyables choſes du
monde.
Déja la lice eſt paréede
plusde cent cinquante braves
champions , tous habil
lez franchement comme
des ramoneurs. Les plus
magnifiques d'entr'eux ont
des ſouliers de corde ou de
chamois ; les autres , plus
7
:
40 MERCURE
modeſtes , ou plus indifferens
, font nuds pids. La
moitié de ces heros eft armée
de longues épées , de
coutelas ou d'hallebardes ;
d'autres plus hardis ont de
petits dards de la longueur
du bras , ornez de papier
peint & friſé. La pointe de
cesdards le termine en forme
d'ancre , ou de langue
de ferpent. Et d'autres n'ont
pour armes que leurs petits
manteaux noirs , ſecs & déchirez.
Tous ces athletes vont
être les tenans contre de
redouGALANT.
41
redoutables animaux , que
leur figure épouvantera
peut- être autant que leurs
armes. Mais on ouvre la
barriere , & la fiere contenance
d'un audacieux taureau
, qui fort avec impetuoſité,
& qui ſe preſente
avec fureur , ſuſpend déja
uvemens de tous les mouvemens de
cette multitude de ſpectateurs.
* Ses longs mugiſſemens font
trembler le rivage ,
Chacun avec horreur voit ce
monſtre ſauvage.
* Racine Hyppolite.
Octob . 1714. D
42
MERCURE
1
Il cherche des ennemis
dignes de ſa colere ;& femblable
à un torrent qui precipite
ſes eaux du haut d'une
montagne , & qui écarte
, eutraîne &détruit tout
ce qui s'oppoſe à ſon paffage
, il prend ſa courſe au
milieu de ces argonautes ,
au travers deſquels , ainſi
que le tonnerre à travers
la nuë , il ſe fraye un chemin
, dont fon intrepidité
éloigne toute cette chrême
de Chevalerie , qu'il chafle
devant lui , de même qu'un
chien fait un troupeau de
moutons .
GALANT.
43
Le macte * animo ** ne
manque pas; il va auſſibientôt
faire ſon effet. On ſonne
alors un bruit de guerre
approchant de celui des
Menades & des Corybanthes
, pour réchauffer la
tiede vertu des Torreadores
: mais un d'entr'eux ,
homme de grande reputation,
dit- on , animéde confuſion
&de rage , avec un
viſagepâle& jaune comme
* C'est un terme Latin qui exprime ce
que nous encendons en François par le mot
de courage.
** Animo eſt auſſi Espagnol , & fignifie
bamême chose.
Dij
44
MERCURE
1
du ſaffran , ſe detache de la
troupe pour lui porter le
premier coup. Il court droit
au taureau , ſon petit dard
à la main. Le taureau veut
l'embrocher : mais évitant
legerementde côté,le mouvement
de cet animal , il
lui enfonce adroitement
fon dard dans la gorge.
Paſſons vite aux comparaiſons,
Meſſieurs , nous n'avons point
de temps àperdre. Rien n'eſt
plus maintenant comparable
à ſa fureur. Se ſentant
bleſſé , on diroit que c'eſt
un nouveau monftre , plus
GALANT. 45
redoutable mille fois que
ceux qui gardoient la Toiſon
d'or , que la Chimere
de Bellerophon , que l'Hydre
de Lerne , que le Centaure
d'Hercule, que le Minotaure
du Labyrinthe ,
que le Dragon d'Apollon ,
& que le Monſtre de Perſée.
On diroit qu'il va fe
faire autant de victimes
qu'il eſt de combattans fur
l'arene : il ſemble même
vouloir avec ſes effroyables
cornes enſanglanter le
champ de tout le fang des
د
ſpectateurs . Mais malgré
L
46 MERCURE
ces belles hyperboles , un
petit marmouſet , avec un
ſemblable dard , lui fait
bientôt une ſemblable bleffure.
Untroiſieme ,un quatriéme
en font autant ; enfin
ſon corps en eſt bientôt
lardé, de même qu'un citron
de clous de gerofle.
Son ſang ſe perd, il s'affoiblit
, il chancele , il tombe.
Alors ceux qui pendant ſa
vie n'avoient ofé le regarder
entre deux yeux , viennent
aprés ſa mort lui plonger
dans, les flancs leurs
épées juſques aux gardes.
GALANT.
47
Onamene enfuite en
cadence, au ſon des inſtrumens
, trois mules capara-
*çonnéesde rouge pour traîner
cette victime hors de
la lice:mais on ne leur laiſſe
pasla libertéd'en fortir gravement
comme elles y font
entrées. Sitôt que le cadavreeftattaché
àleurqueuë,
tous ceux qui ont eu le plus
de part & de gloire à ſa
mort, déchargent de bons
coups de bâtons ſur lesmules
, qu'ils congedient de la
forte au grand galop jufques
à la barriere...
48 MERCURE
Cette ceremonie achevée,
un autre taureau, plus
furieux , ſe preſente à la
place du défunt. Dans le
moment qu'il entre , un
homme caché ſur la porte
par oùil paſſe,luijette adroitement
ſur le dos une petite
fleche d'acier, longue comme
le petit doigt , au bout
de laquelle pend un grand
ruban couleur de feu. Cer
aiguillon le met dans une
furie inexprimable ; tout
l'air retentit de ſes effroyables
mugiffemens ; la douleur
l'emporte par tous les
endroits
GALANT . 49
endroits de la lice avec une
viteſſe qui menace à chaque
inſtant d'une mort prochaine
tous ceux qui paroiſſent
les plus expoſez à
ſa rage. On n'entend que
des cris de frayeur que jette
le peuple épouvanté de la
crainte d'un malheur qui
n'arrive pas . Enfin dans le
temps qu'il paroît le plus
animé , un des plus intrepides
s'approche à fix pieds
de lui , avec un manteau
noir , qu'il lui preſente de
la maingauche , étendu ſur
un bâton , qu'il avance le
Octob . 1714 .
,
E
(
so MERCURE
plus qu'il peut ſous la droi.
te , de laquelle il tient une
épée fort courte, qu'il croiſe
ſur ce bâton. Le taureau
le regarde avec une atten- ,
tion terrible , il bat la terre
de ſes pieds , & fes flancs
de ſa queue ; il ſe racourcit
même , comme pour ramaſſer
toutes ſes forces , &
pour ſe lancer ſur lui avec
plusde vigueur. Cependant
on l'anime encore par des
injures & par des loüanges,
qu'il femble entendre :Toro
cabron , lui dit- on, toro va
liente : Vaillant taurean , infâme
taurean.
GALANT.
SI
L'animal , qui a vû longtemps
devant ſes yeux ce
manteau étendu , qu'il
prend pour un homme ,
& qui croit avoir pris ſes
meſures bien juſtes , s'élance
auffitôt : mais il ne
trouve rien ,&dans le moment
qu'il paſſe ſous l'épaule
droite du Torreador,
de la même main il le perce
de ſon épée , ou dans la
gorge , ou dans le ventre.
Je vous avoue que ce genre
de combat m'a fait ſouvent
trembler pour ceux qui ofoient
en courir les riſques.
1
Eij
52 MERCURE
Le taureau paſſe ſi prés
d'eux , que c'eſt en verité
une choſe preſque incomprehenſible
que leur agilité
leur donne le temps d'échaper
à ſa fureur. Le cinquiéme
fut tué d'un coup
d'épée dans le coeur , qu'il
reçut de cette maniere. Jugez
de l'adreſſe & de la
force de celui qui le lui
donna. Cette circonſtance
du coeur eft fort curieuſe.
Di's que l'animal fut abattu
, celui qui l'avoit tué ſe
jetta ſur lui avec un grand
coûteau , dont il lui ouvrit
GALANT. 53
le ventre , d'où il lui arracha
le coeur , qu'il fut porter
ſur une planche , qu'il
mit à terre au deſſous du
balcon de la Connétable!
Si la Reine y avoit été, cette
ceremonie ſe ſeriot faite au
deſſous du fien. Enſuite a
vec le même coûteau il détacha
le fiel , qu'il écrasa ;
puis il coupa le coeur par
morceaux , dont il mit la
piece d'honneur dans un
beau mouchoir blanc, qu'il
donna au principal Officier
de la Dame , pour le pre
ſenter à ſa maîtreffe , qui
E iij
54 MERCURE
témoigna d'un ſigne de tête
obligeant , qu'elle acceptoit
ce prefent avec plaifir;
&ſur le champ elle fit don.
ner unepiece de quatre piſtoles
au Torreador , qui
partagea aufinôt avec fes
camarades les autres portions
du coeur, & tous , à
fon exemple , les mirent
dans leurs poches. Les mules
vinrentaaprés avec la
même ceremonie que j'ai
déja dite. On les amene à
la mortde chaque taureau,
pour le retirer de deſſus la
place ; ainſi je n'en parleGALANT
. SS
rai pas davantage.
Le ſixiéme fut tué du
coupleplus adroit du monde.
Le taureau a , dit on ,
entre les deux cornes une
eſpece de petite couronne
large comme une piece
de trente fols. Cet endroit
eft fort tendre & fort delicat.
Dés que celui- ci eut
montré ſon front menaçant
,un de ces Chevaliers ,
qui n'avoit aſſurément pas
fait là ſon apprentiſſage ,
s'approcha avec une agilité
admirablede ce fier animal,
que ces camarades avoient
1
E iiij
ン
36 MERCURE
déja mis en fureur ; & fans
avoir d'autres armes à la
main qu'une eſpece de gros
clou long de cinq ou fix
pouces, & environ du poids
d'une livre , il l'enfonça di.
rectement , & preſque ſans
aucun effort, dans le milieu
de cette couronne , mais
avec tant de legereté & de
juſteſſe, que le taureau
tomba mort à ſes pieds Il
fit bien de ne le pas manquer;
car s'il avoit été moins
adroit , l'un auroit bien pû
fur le champ être à la place
de l'autre.
GALANT.
Je fremis encore de peur
pour le Torreador qui en,
treprit de tuer le ſeptiéme ,
& la poſture où je le vis , &
le danger qu'il courut m'épouvantent
encore pour
lui. Il parut ſur la lice avec
un pieux de bois,arméd'une
groſſe pointe de fer longue
d'un pied : avec cet inftrument
il alla ſe placer au
bout du milieu du champ
de bataille ; & aprés avoir
mis un genou à terre , appuyé
ſon pienx contre l'autre
,&pris ſes meſures bien
juſtes, il attendit fierement
1
58 MERCURE
le plus redoutable taureau
qui eût encore paru. Tous
les Torreadores lui firent
place , pour le laiſſer aller
d'un plein faut s'enfiler par
le milieu du front fur cette
pointe de fer , qui lui fortit
par l'épine du dos. Toute
l'aſſemblée fit un cri épouvantable
, & chacun crut
que le taureau l'avoit écrasé
fous ſa chûte : mais un mo.
ment aprés avoir aſſuré ſa
victoire , il ſe montra ſain
& fauf, & triomphant fur
la place. Tous les affiftans
lui envoyerent mille bene.
GALANT. 59
dictions & mille applaudifſemens
, qui furent acompagnez
de quelques piſtoles
que le Duc de l'Infantado
lui fit donner.
Le huitiéme ſe battit à
merveille : mais ce qu'il y
eutde plus divertiſſant dans
ce combat , ce fut le courage
d'un chien , qui , dés
le moment qu'il le vit entrer
dans la carriere , courut
fur lui , le prit à la bar-.
be , & ne le quitta qu'à la
mort , malgré toutes les
courſes impetueuſes que le
taureau fit , tous les dards
1
1
60 MERCURE .
qu'on lui jetta , & tous les
coups d'épée qu'il reçut .
Le douziéme , qui fut le
dernier & le plus méchant,
ſe battit à mon gré mieux
que tous les autres. Il en
coûta cher à un pauvre
diable de Torreador , dont
il ſe joüa pendant un gros
moment ſur la pointe de
ſes cornes. Je ne ſçai s'il
en eſt mort.
J'oubliois à vous dire que
lorſque le taureau a renverſé
un de ces braves athletes
, s'il ne lui court ſus d'abord
qu'il eſt relevé , on le
GALANT. 61
chaſſe comme un infâme :
ce qui arriva à un quidam
de la troupe. Il eſt für qu'à
cet égard , il y a une valeur
infinie parmi ces gens-là ;
je les croy auſſi braves par
tout. J'ajoûte à cette omiffion
, que ces Meſſieurs
vont à tous les balcons où
ils voyent des Dames bien
miſes , qu'ils leur font une
humble reverence , en leur
demandant la permiffion
de lancer un dard au taureau
en leur honneur. Cette
galanterie ne ſe refuſe pas.
Quand ils ont reüffi , ils re
62 MERCURE
viennent ſe preſenter à la
Dame ,à qui par reconnoif.
ſance , il en coûte toûjours
quelques piaſtres.
Il n'y eut point de combat
à cheval, dont tout le
monde fut en verité bien
fâché. Alors l'adreſſe , l'amour
, la valeur , l'éclat &
la magnificence auroient
étédela partie , au lieu que
ces combats , dont les perils
ne furent point accompagnez
de l'eſpoir d'une
belle recompenſe , n'offrirent
à nos yeux que des
ruiſſeaux de lang , & que
GALANT . 63
1
de miſerables victimes. Au
trefois une Reine , ou une
belle Princeſſe avoient toû
jours au moins leur portrait
enrichi de diamans ,
à donner à quelque valeureux
inconnu , qui feroit
venu des extremitez de la
terre ſe faire couronner de
mirthe & de laurier dans
ces champs , où les beaux
yeux de ſa Déeſſe auroient
été les témoins du nombre
de ſes victoires. Son écharpe
, ou ſes plumes , qu'ilauroit
reçûës comme une
faveur ſignalée, douze ou
64 MERCURE
quinze ans auparavant , des
mains de fon adorable , auroient
ſervi à le faire reconnoître
de la Princeſſe ou
de la Reine ; elles auroient
rougi , pâli , ſoûpiré , &
tremblé pour lui : mais l'amour
attentif à conferver
des jours ſi precieux , ſe ſeroit
rendu garant de ſon
triomphe. Enfin forti vainqueur
de toutes ſes courfes
, aprés avoir fait mordre
la pouffiere au tiers &
au quart , il ſe ſeroit acheminé
vers le balcon de la
Reine , qui lui auroit dit
en
GALANT. ES
en ſe radouciſſant : Nous
ne doutons point , genereux
Chevalier,aux grandes actions
que vous venez de faire , que
vous ne soyez au moins iffu
dufangde quelque grandRoy:
neanmoins qui que voussoyez,
recevez monportrait ,qui n'est
aſſurément point d'un prix pro-
Portion
portionné à l'éclat de vos exploits.
Ah
ploits. Ah Madame , eût dit
le Chevalier , en ſe baiſſant
fur les arçons , & en ôtant
fon caſque , qui auroit donné
à ſes beaux cheveux
blonds la liberté de s'étendre
à grands flots ſur ſa ri-
Octob. 1714. F
66 MERCURE
che taille , animé de vos di
vins regards , quel mortel auroit
pû me disputer la victoi
re ? Grands Dieux ! auroit
dit la Reine un moment
avant de s'évanoüir , c'est
lui-même. Auffitôt toute l'af
ſemblée auroit battu des
mains & auroit crié
malgré le bruit des tim...
bales & des trompettes ,
vive le Prince , vive le
Heros. Et chacun auroit
retourné à la maifon , rempli
de l'image de ces belles
choſes. Mais nous ne
vîmes rien de tout cela ; je
,
GALANT. 67
croy même que l'uſage de
ces fêtes eft entierement
aboli en Eſpagne. Les Efpagnols
en font dans une
grande conſternation. Au
reſte, ſi elles y fubfiftoient
encore , & qu'un mari ne
donnat pas , ou n'eût pas un
écu à donner à ſa femme
pour les voir , elle vendroit
juſqu'à la paillaſſe de ſon lit
pour avoir de l'argent , fi
ſa laideur la reduifoit à
cette extremité ; & fi elle
étoit jolie , elle ne feroit <
point de façon de lui dire à
quelprix elle en trouveroit.
Fij
68 MERCURE
1
Je ne ſçai pas encore ,
Meffieurs & Meſdames , fi
j'aibien ou mal faitde vous
donner cette deſcription à
la place d'une Hiſtoriette :
mais je ſçai bien , fans vanité
, que cette lecture vaut
mieux que la vûë des do
gues de la porte S. Martin.
Paſſons maintenant , s'il
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Résumé : Relation singuliere d'une Feste de Taureaux [titre d'après la table]
Le 1er septembre 1712, une fête de taureaux se tint à Chamartin, près de Madrid, malgré une interdiction royale. Le Duc de Pastrano obtint l'autorisation après des interventions influentes, à condition de couvrir les frais des éventuels accidents. La fête débuta par la mise à mort de plusieurs taureaux, mais un incident grave survint lorsqu'une maison s'effondra, blessant ou tuant des spectateurs. Malgré cet accident, les spectateurs restèrent pour continuer à assister au spectacle pendant que les organisateurs réparaient les dégâts. À Madrid, une autre fête de taureaux débuta après une annonce initiale indiquant qu'il n'y aurait pas de combats. La tension monta avec l'arrivée de nobles tels que la Duchesse de Frias et le Connétable de Castille. Les toréadors, vêtus simplement et armés de diverses manières, affrontèrent les taureaux. Chaque taureau, après avoir été blessé par des dards, était tué et traîné hors de l'arène par des mules. Les toréadors utilisaient différentes techniques et objets pour provoquer et tuer les taureaux. Après chaque victoire, un torero recevait des bénédictions et des récompenses financières. Un chien montra un courage exceptionnel en attaquant un taureau jusqu'à sa mort. Lors du douzième combat, un torero fut gravement blessé. Le narrateur exprima son regret concernant l'absence de combats à cheval et l'impact économique négatif de la disparition de ces fêtes en Espagne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 2271-2272
VAUDEVILLE.
Début :
L'Autre jour, mon Amant Colas, [...]
Mots clefs :
Chute, Culbute
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VAUDEVILLE.
VAUDEVILLE..
L'Autre jour , mon Amant Colas ,
En voulant faire une culbute
Trop ébloui de mes appas ,
?
Se laiffa tomber dans mes bras :
La belle chute !
Un Tendron beau , jeune & fringant,”,
Attaquant Pamis à la Lutte ,
Ne combattoit qu'en reculant ,
Et gagna le prix en tombant :
La belle chute ! :
Une Agnès dont je tais le nom ,
Danfoit un foir dans ma Cahute ,
Par le contour de fon Jupon ,
Mit bas un beau petit Poupon :
La belle chute !
:
Chez
2272 MERCURE DE FRANCE
Chez Philis , un vieux Medecin ,
Dont la feule mine rebute ,
Crachant du Grec & du Latin
Tomba le nez dans un baffin :
La belle chute !
y
Un Caiffier , rogue & pétulant ,
'Aux envieux étoit en butte ;
Par un coup du fort inconftant
Il eft rentré dans le néant :
La belle chute !
諾
Quand avec un bon Compagnon ,
De ce jus d'Automne je flute
Et qu'enyvrez de Bourguignon ,
Nous renverfons table & flacon :
La belle chute !
Quel plaifir dans un beau feftin !
Tandis que Bacchus me culbute
Cupidon , ce petit mutin ,
A fon tour culbute Catin :
La belle chute !
L'Autre jour , mon Amant Colas ,
En voulant faire une culbute
Trop ébloui de mes appas ,
?
Se laiffa tomber dans mes bras :
La belle chute !
Un Tendron beau , jeune & fringant,”,
Attaquant Pamis à la Lutte ,
Ne combattoit qu'en reculant ,
Et gagna le prix en tombant :
La belle chute ! :
Une Agnès dont je tais le nom ,
Danfoit un foir dans ma Cahute ,
Par le contour de fon Jupon ,
Mit bas un beau petit Poupon :
La belle chute !
:
Chez
2272 MERCURE DE FRANCE
Chez Philis , un vieux Medecin ,
Dont la feule mine rebute ,
Crachant du Grec & du Latin
Tomba le nez dans un baffin :
La belle chute !
y
Un Caiffier , rogue & pétulant ,
'Aux envieux étoit en butte ;
Par un coup du fort inconftant
Il eft rentré dans le néant :
La belle chute !
諾
Quand avec un bon Compagnon ,
De ce jus d'Automne je flute
Et qu'enyvrez de Bourguignon ,
Nous renverfons table & flacon :
La belle chute !
Quel plaifir dans un beau feftin !
Tandis que Bacchus me culbute
Cupidon , ce petit mutin ,
A fon tour culbute Catin :
La belle chute !
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Résumé : VAUDEVILLE.
Le texte 'VAUDEVILLE' relate une série d'anecdotes humoristiques se concluant par l'expression 'La belle chute !'. Les épisodes incluent un amant nommé Colas, ébloui par la narratrice, qui tombe dans ses bras. Un jeune homme gagne un combat de lutte en reculant et en tombant. Agnès accouche d'un bébé en tombant. Un vieux médecin érudit en grec et latin chute le nez dans un ragoût. Un coiffeur meurt subitement. Lors d'un festin arrosé de vin, Bacchus et Cupidon provoquent des chutes symboliques. Le texte se termine par une scène de convivialité où l'on savoure du vin et de la bonne chère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 211
« Madame de Latour, donne avis qu'elle vend avec Approbation une Huile [...] »
Début :
Madame de Latour, donne avis qu'elle vend avec Approbation une Huile [...]
Mots clefs :
Huile, Cheveux, Chute, Pousse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Madame de Latour, donne avis qu'elle vend avec Approbation une Huile [...] »
Madame de Latour , donne avis qu'elle vend
avec Approbation une Huile qui ôte dans l'inſtant
& proprement les cheveux que l'on a de trop ;
fans douleur ni danger. Les cheveux ne revienjamais
quand on l'a appliqué trois ou quatre fois.
La Bouteille eſt de fix liv. Une feule fuffit.
Elle a une autre Huile pour les faire croître où
il en manque , la Bouteille eſt du même prix.
Sa demeure eft Quai Pelletier , à l'enſeigne
du Drapeau de la Ville , chez Mlle Briant à Paris.
avec Approbation une Huile qui ôte dans l'inſtant
& proprement les cheveux que l'on a de trop ;
fans douleur ni danger. Les cheveux ne revienjamais
quand on l'a appliqué trois ou quatre fois.
La Bouteille eſt de fix liv. Une feule fuffit.
Elle a une autre Huile pour les faire croître où
il en manque , la Bouteille eſt du même prix.
Sa demeure eft Quai Pelletier , à l'enſeigne
du Drapeau de la Ville , chez Mlle Briant à Paris.
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8
p. 125-135
REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.
Début :
Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit faite à moi, j'étois fait à elle. Elle mouloit [...]
Mots clefs :
Robe de chambre, Écarlate, Claude Joseph Vernet, Laïs, Ciel, Amis, Luxe, Pendule, Tapis, Fond, Eaux, Fortune, Manne, Chute, Couvert
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.
REGRETS fur ma vieille Robe-de- Chambre ,
ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune. Par M. D.
POURQUOI ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit
faite à moi , j'étois fait à elle . Elle mouloit
tous les plis de mon corps fans le gêl'autre
roide , empefée , me manne
ner;
Fiij
116
MERCURE
quine. Il n'y avoit aucun befoin auquel fa
complaifance ne fe prêtât ; car l'indigence
eft prefque toujours officieufe. Un livre
étoit- il couvert de pouffière , un de fes pans
s'offroit à l'effuyer ; l'encre épaiffre refufoitelle
de couler de ma plume , elle préfentoit
le flanc ; on y voyoit tracés en longues raies
noires les fréquens fervices qu'elle m'avoit
rendus . Ces longues raies annonçoient le
Littérateur , l'Ecrivain , l'Homme qui travaille
à préfent j'ai l'air d'un riche Fainéant;
on ne fait qui je fuis.
Sous fon abri, je ne redoutois ni la maladreffe
d'un valet ni la mienne , ni les
éclats du feu , ni la chûte de l'eau ; j'étois
le maître abfolu de ma vieille Robe de
chambre , je fuis devenu l'efclave de la
nouvelle.
Le Dragon qui furveilloit la Toifon d'or
ne fut pas plus inquiet que moi : le fouci
m'enveloppe.
Le Vieillard paffionné qui s'eft livrépieds
& poings liés aux caprices , à la merci
d'une jeune folle , fe dit depuis le matin
jufqu'au foir où eft ma bonne , ma vieille
Gouvernante ? Quel démon m'obfédoit le
jour que je la chaffai pour celle -ci ! puis
il pleure ; il foupire.
:
Je ne pleure pas , je ne foupire pas ;
mais à chaque inftant je dis : Maudit foit
celui qui inventa l'art de donner du prix
DE FRANCE. 127
à l'étoffe commune en la teignant en écarlate
! maudit foit le précieux vêtement que
je révère ! où eft mon ancien , mon humble,
mon commode lambeau de callemande ?
Mes amis , gardez vos vieux amis . Mes
amis, craignez l'atteinte de la richeffe. Que
mon exemple vous inftruife. La pauvreté
a fes franchiſes ; l'opulence a fa gêne.
O Diogène ! fi tu voyois ton diſciple
fous le faftueux manteau d'Ariſtippe , comme
tu rirois ! O Ariftippe , ce manteau faſtueux
fut payé bien cher ! Quelle comparaifon
de ta vie molle , rampante , efféminée ,
& de la vie libre & ferme du Cynique déguenillé
! j'ai quitté le tonneau où je régnois
fervir fous un tyran .
pour
Ce n'eft pas tout , mon ami ; écoutez
les ravages du luxe , les fuites funeftes d'un
luxe conféquent.
Ma vieille Robe de chambre étoit une
avec les autres guenilles qui m'environnoient.
Une chaife de paille , une table de
bois , une tapifferie de Bergame , une planche
de fapin qui foutenoit quelques livres ;
quelques eftampes enfumées , fans bordure ,
clouées par les angles fur cette tapifferie ;
entre ces Eftampes , trois ou quatre Plâtres
fufpendus , formoient avec ma vieille Robe
de chambre l'indigence la plus harmonieuſe.
Tout est aujourd'hui défaccordé . Plus
d'enſemble , plus d'unité , plus de beauté.
F iv
128
MERCURE
C
Une nouvelle Gouvernante qui fuccède
dans un presbytère , la femme qui entre
dans la maifon d'un veuf , ne caufent pas
plus de troubles que l'écarlate intrufe n'en a
caufé chez moi.
Je puis fupporter fans dégoût lavue d'une
Payfanne. Ce morceau de toile groffière qui
couvre fa tête , cette chevelure qui tombe
éparfe fur fes joues , ces haillons troués.
qui la vêtiffent à demi , ce mauvais cotillon
qui ne va pas à la moitié de fes jambes , ces
pieds nuds & couverts de fange ne peuvent
me bleffer : c'eft l'image d'un état que je
refpecte ; c'eft l'enſemble des difgraces d'une
condition néceffaire & malheureufe que je
plains ; mais mon coeur fe foulève , & malgré
l'atmosphère parfumé qui la fuit , j'éloigne
mes pas , je détourne mes regards
de cette Courtifanne , dont la coëffure à point
d'Angleterre & les manchettes déchirées ,
les bas de foie fales , & la chauffure ufée me
montrent la mifère du jour affociée à l'opu
lence de la veille.
Tel eût été mon domicile fi l'impérieufe
écarlate n'eût tout mis à fon uniffon .
J'ai vu la Bergame céder à la tenture de
Damas la muraille à laquelle elle étoit depuis
fi long-temps attachée. ·
Deux Eftampes , qui n'étoient pas fans mérite
, la chute de la manne dans le Défert ,
du Pouffin , & l'Efter devant Affuérus , du
DE FRANCE. 129
même , l'une honteufement chaffée par un
Vieillard de Rubens ; ( c'eft la trifte Efther
) la Chûte de la manne diffipée par une
Tempête de Vernet.
La chaife de Paille reléguée dans l'antichambre
par le fauteuil de maroquin .
Homère , Virgile , Horace , Cicéron, foulager
le foible fapin courbé fous leur maſſe,
& fe renfermer dans une armoire marquetée
, afyle plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau
de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenois de
l'amitié de Falconet , & qu'il avoit réparés
lui-même , déménagés par une Vénus ac
croupie ; l'argile moderne brifée par le
bronze antique.
La table de bois difputoit encore le terrein
à l'abri d'une foule de brochures & de
papiers entaffés pêle- mêle & qui fembloient
devoir la dérober long- temps à la cataftrophe
qui la menaçoit . Un jour elle fubit
fon fort , & en dépit de ma pareffe les brochures
& les papiers allèrent fe ranger dans
les ferres d'un bureau précieux.
Inftinct funefte des convenances ! tact délicat
& ruineux ! goût fublime , qui changes ,
qui déplaces , qui édifies , qui renverſes , qui
vuides les coffres des pères , qui laiffes les
filles fans dor , les fils fans éducation , qui
fais tant de belles chofes & de fi grands
F v
130 MERCURE
maux ; toi qui fubftituas chez moi le fatal
& précieux bureau à la table de bois , c'eft
toi qui perds les nations ; c'eft toi qui peutêtre
un jour , conduiras mes effets fur le
Pont S. Michel , où l'on entendra la voix
enrouée d'un Juré - Crieur dire à vingt
louis une Vénus accroupie !
L'intervalle qui reftoit entre la tablette
de ce bureau , & la tempête de Vernet qui
eft au-deffus , faifoit un vuide défagréable à
l'oeil : ce vuide fut rempli par une pendule ;
& quelle pendule encore une pendule à
la Geoffrin ! une pendule où l'or contrafte
avec le bronze !
Il y avoit un angle vacant à côté de la
fenêtre : cet angle demandoit un Secrétaire ,
qu'il obtint.
Autre vuide déplaiſant entre la tablette
du Secrétaire & la belle tête de Rubens ;
il eft rempli par deux Lagrenée.
Ici une Madeleine , troiſième tableau du
même Artifte ; là c'eft une efquiffe de Vien
ou de Machy : car je donnai auffi dans les
efquiffes; & ce fut ainfi que le réduit édi
fiant du philofophe fe transforma dans le
cabinet fcandaleux du publicain j'infulte
auffi à la misère nationale.
De ma médiocrité première il n'eft refté
qu'un tapis de lifières . Ce tapis mefquin ne
cadre guères avec mon luxe je le feas
nažis j'ai juré & je jure que mes pieds ne fouDE
FRANCE. 131
leront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie.
Je réſerverai ce tapis comme le païfan,
tranfplanté de la chaumière dans le palais
de fon Souverain,réferva fes fabots. Lorfque
le matin , couvert de la fomptueufe écarlatte
, j'entre dans mon cabinet , fi je baiffe
la vue , j'apperçois mon ancien tapis de lifières.
Il me rappelte mon premier érat, &
l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non , mon ami ; non , je ne fuis point corrompu.
Mon ame ne s'eft point endurcie ;
ma tête ne s'eft point relevée ; mon luxe eft
de fraîche date , & le poifon n'a point encore
agi. Mais avec le temps , qui fait ce
qui peut arriver?? ... Ah! mon ami , levez
Vos mains au ciel , priez pour un ami en
péril ; dites à Dieu hi tu vois dans tes décrets
éternels que la richeffe puiffe corrompre
fon coeur , n'épargne pas les chef- d'oeu
vres qu'il idolâtre , détruis- les , & ramènele
à fa première pauvreté ! Et moi je dirai
au ciel de mon côté : ô Dieu , je me réfigne
à ta volonté; je t'abandonne tout , reprens
tout.... Oui , tout , excepté le Vernet . Ah!
laiffe-moi le Vernet ! Ce n'eft pas l'Artifte ,
c'est toi qui l'as fait. Refpecte l'ouvrage de
l'amitié & le tien. Vois ce phare , vois cette
tour. qui s'élèvent à droite. Vois ce vieil arbre
que les vents ont déchiré . Que cette
maffe est belle ! Au- deffous de cette maffe
obſcure , vois ces rochers couverts de ver-
:
F vj
132 MERCURE
dure : c'est ainsi que ta main puiflante les a
fondés , c'eft ainfi que ta main bienfaifante
les a tapiffés. Vois cette terraffe inégale qui
defcend du pied des rochers vers la mer ;
c'eft l'image même des dégradations que tu
as permis au temps d'exercer fur les chofes
du monde les plus folides. Tonfoleil l'auroitil
autrement éclairée ? Prends en pitié les malheureux
épars fur cette rive , Nete fuffit-il pas
de leur avoir montré le fond des abyfmes !
Ecoute la prière de celui - ci qui te remercie.
Aide les efforts de celui - là qui
raffemble les triftes reftes de fa fortune.
Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux.
Hélas ! il fe promettoit des retours fi
avantageux ! Il avoit médité le repos & la
retraite ; il en étoit à fon dernier voyage :
cent fois dans la route il avoit calculé par
fes doigts le fond de fa fortune ; il en avoit
arrangé l'emploi : & voilà toutes fes efpérances
trompées ; à peine lui refte-t- il de
quoi couvrir les membres nuds . Sois touché
de la tendreffe de ces deux époux. Vois la
terreur que tu as infpirée à cette femme.
Cependant , fon enfant trop jeune pour
favoir à quel péril tu l'avois expofé , lui ,
fon père & fa mère , s'occupe du fidèle compagnon
de fon voyage; il rattache le collier
de fon chien : fais grace à l'innocence. Vois
cette autre mère fraîchement échappée des
eaux avec fon époux ; ce n'eſt pas pour elle
DE FRANCE. 133
qu'elle a tremblé , c'eft pour fon enfant.
Vois comme elle le ferre contre fon fein ,
comme elle le baife ! O Dieu reconnois
les eaux que tu as créées ! reconnois - les , &
lorfque ton fouffle les agite , & lorfque t'a
main les appaife ! reconnois les fombres
nuages que tu avois raffemblés , & qu'il t'a
plu de diffiper ! Déjà ils fe féparent , ils
s'éloignent , déjà la lueur de l'aftre du jour
renaît fur la furface des eaux ; je préfage le
calme à cet horifon rougeâtre. Qu'il eft loin
cet horifon ! il ne confine point avec la mer;
le ciel defcend au- deſſous , & femble tourner
autour du globe. Achève d'éclaircir ce
ciel , achève de rendre à la mer fa tranquillité.
Permets à ces Matelots de remettre à
Alot leur navire échoué , feconde leur travail ,
donne-leur des forces , & laiffe - moi mon
tableau. Laiffe- le moi comme la verge dont
tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'eſt
plus moi qu'on vifite , qu'on vient entendre :
c'eft Vernet qu'on vient admirer chez moi ;
le Peintre a humilié le Philofophe.
O, mon ami , le beau Vernet que je poſsède
! Le fujet eft la fin d'une tempête fans cataftrophe
fâcheufe. Les flots font encore agités,
le ciel couvert de nuages ; les Matelots s'occupent
fur leur navire échoué ; les habitans
accourent des montagnes voifines. Que cet
artiſte a d'efprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit
nombre de figures principales pour rendre
134 MERCURE
toutes les circonftances de l'inftant qu'il a
choifi . Comme toute cette fcène eft vraie !
comme tout eft peint avec légèreté , facilité
& vigueur ! Je veux garder ce témoignage
de fon amitié ; je veux que mon gendre
le tranfmettre à fes enfans , fes enfans
aux leurs , & ceux - ci aux enfans qui naîtront
d'eux. Si vous voyiez le bel enfemble de
ce morceau , comme tout y eft harmonieux
comme les effets s'y enchaînent , comme
tout fe fait valoir fans effort & fans apprêt ,
comme ces montagnes de la droite font vaporeufes
, comme ces rochers & les édifices
fur- impofés font beaux , comme cet arbre eſt
pittorefque , comme cette terraffe eft éclairée
, comme la lumière s'y dégrade , comme
ces figures font difpofées , vraies , agiffantes ,
naturelles , vivantes , comme elles intéreffent
, la force dont elles font peintes la
pureté dont elles font deffinées , comme elles
fe détachent du fond , l'énorme étendue de
- cet efpace ; la vérité de ces eaux , ces nuées ,
ce ciel , cet horifon ! Ici le fond eft privé de
-lumière , & le devant éclairé , au contraire
du technique commun : venez voir mon
Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps les dettes s'acquitteront ,
le remords s'appaifera , & j'aurai une jouiffance
pure. Ne craignez pas que la fureur
d'entaffer de belles chofes me prenne : les
amis que j'avois , je les ai , & le nombre
DE FRANCE. ་་་
n'en eft point augmenté... J'ai Laïs ; mais
Lais ne m'a pas heureux entre fes bras ,
je fuis prêt à la céder à celui que j'aimerai ,
& qu'elle rendroit plus heureux que moi ;
& , pour vous dire mon fecret à l'oreille ,
cette Laïs qui fe vend fi cher aux autres , ne
m'a rien coûté.
ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune. Par M. D.
POURQUOI ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit
faite à moi , j'étois fait à elle . Elle mouloit
tous les plis de mon corps fans le gêl'autre
roide , empefée , me manne
ner;
Fiij
116
MERCURE
quine. Il n'y avoit aucun befoin auquel fa
complaifance ne fe prêtât ; car l'indigence
eft prefque toujours officieufe. Un livre
étoit- il couvert de pouffière , un de fes pans
s'offroit à l'effuyer ; l'encre épaiffre refufoitelle
de couler de ma plume , elle préfentoit
le flanc ; on y voyoit tracés en longues raies
noires les fréquens fervices qu'elle m'avoit
rendus . Ces longues raies annonçoient le
Littérateur , l'Ecrivain , l'Homme qui travaille
à préfent j'ai l'air d'un riche Fainéant;
on ne fait qui je fuis.
Sous fon abri, je ne redoutois ni la maladreffe
d'un valet ni la mienne , ni les
éclats du feu , ni la chûte de l'eau ; j'étois
le maître abfolu de ma vieille Robe de
chambre , je fuis devenu l'efclave de la
nouvelle.
Le Dragon qui furveilloit la Toifon d'or
ne fut pas plus inquiet que moi : le fouci
m'enveloppe.
Le Vieillard paffionné qui s'eft livrépieds
& poings liés aux caprices , à la merci
d'une jeune folle , fe dit depuis le matin
jufqu'au foir où eft ma bonne , ma vieille
Gouvernante ? Quel démon m'obfédoit le
jour que je la chaffai pour celle -ci ! puis
il pleure ; il foupire.
:
Je ne pleure pas , je ne foupire pas ;
mais à chaque inftant je dis : Maudit foit
celui qui inventa l'art de donner du prix
DE FRANCE. 127
à l'étoffe commune en la teignant en écarlate
! maudit foit le précieux vêtement que
je révère ! où eft mon ancien , mon humble,
mon commode lambeau de callemande ?
Mes amis , gardez vos vieux amis . Mes
amis, craignez l'atteinte de la richeffe. Que
mon exemple vous inftruife. La pauvreté
a fes franchiſes ; l'opulence a fa gêne.
O Diogène ! fi tu voyois ton diſciple
fous le faftueux manteau d'Ariſtippe , comme
tu rirois ! O Ariftippe , ce manteau faſtueux
fut payé bien cher ! Quelle comparaifon
de ta vie molle , rampante , efféminée ,
& de la vie libre & ferme du Cynique déguenillé
! j'ai quitté le tonneau où je régnois
fervir fous un tyran .
pour
Ce n'eft pas tout , mon ami ; écoutez
les ravages du luxe , les fuites funeftes d'un
luxe conféquent.
Ma vieille Robe de chambre étoit une
avec les autres guenilles qui m'environnoient.
Une chaife de paille , une table de
bois , une tapifferie de Bergame , une planche
de fapin qui foutenoit quelques livres ;
quelques eftampes enfumées , fans bordure ,
clouées par les angles fur cette tapifferie ;
entre ces Eftampes , trois ou quatre Plâtres
fufpendus , formoient avec ma vieille Robe
de chambre l'indigence la plus harmonieuſe.
Tout est aujourd'hui défaccordé . Plus
d'enſemble , plus d'unité , plus de beauté.
F iv
128
MERCURE
C
Une nouvelle Gouvernante qui fuccède
dans un presbytère , la femme qui entre
dans la maifon d'un veuf , ne caufent pas
plus de troubles que l'écarlate intrufe n'en a
caufé chez moi.
Je puis fupporter fans dégoût lavue d'une
Payfanne. Ce morceau de toile groffière qui
couvre fa tête , cette chevelure qui tombe
éparfe fur fes joues , ces haillons troués.
qui la vêtiffent à demi , ce mauvais cotillon
qui ne va pas à la moitié de fes jambes , ces
pieds nuds & couverts de fange ne peuvent
me bleffer : c'eft l'image d'un état que je
refpecte ; c'eft l'enſemble des difgraces d'une
condition néceffaire & malheureufe que je
plains ; mais mon coeur fe foulève , & malgré
l'atmosphère parfumé qui la fuit , j'éloigne
mes pas , je détourne mes regards
de cette Courtifanne , dont la coëffure à point
d'Angleterre & les manchettes déchirées ,
les bas de foie fales , & la chauffure ufée me
montrent la mifère du jour affociée à l'opu
lence de la veille.
Tel eût été mon domicile fi l'impérieufe
écarlate n'eût tout mis à fon uniffon .
J'ai vu la Bergame céder à la tenture de
Damas la muraille à laquelle elle étoit depuis
fi long-temps attachée. ·
Deux Eftampes , qui n'étoient pas fans mérite
, la chute de la manne dans le Défert ,
du Pouffin , & l'Efter devant Affuérus , du
DE FRANCE. 129
même , l'une honteufement chaffée par un
Vieillard de Rubens ; ( c'eft la trifte Efther
) la Chûte de la manne diffipée par une
Tempête de Vernet.
La chaife de Paille reléguée dans l'antichambre
par le fauteuil de maroquin .
Homère , Virgile , Horace , Cicéron, foulager
le foible fapin courbé fous leur maſſe,
& fe renfermer dans une armoire marquetée
, afyle plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau
de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenois de
l'amitié de Falconet , & qu'il avoit réparés
lui-même , déménagés par une Vénus ac
croupie ; l'argile moderne brifée par le
bronze antique.
La table de bois difputoit encore le terrein
à l'abri d'une foule de brochures & de
papiers entaffés pêle- mêle & qui fembloient
devoir la dérober long- temps à la cataftrophe
qui la menaçoit . Un jour elle fubit
fon fort , & en dépit de ma pareffe les brochures
& les papiers allèrent fe ranger dans
les ferres d'un bureau précieux.
Inftinct funefte des convenances ! tact délicat
& ruineux ! goût fublime , qui changes ,
qui déplaces , qui édifies , qui renverſes , qui
vuides les coffres des pères , qui laiffes les
filles fans dor , les fils fans éducation , qui
fais tant de belles chofes & de fi grands
F v
130 MERCURE
maux ; toi qui fubftituas chez moi le fatal
& précieux bureau à la table de bois , c'eft
toi qui perds les nations ; c'eft toi qui peutêtre
un jour , conduiras mes effets fur le
Pont S. Michel , où l'on entendra la voix
enrouée d'un Juré - Crieur dire à vingt
louis une Vénus accroupie !
L'intervalle qui reftoit entre la tablette
de ce bureau , & la tempête de Vernet qui
eft au-deffus , faifoit un vuide défagréable à
l'oeil : ce vuide fut rempli par une pendule ;
& quelle pendule encore une pendule à
la Geoffrin ! une pendule où l'or contrafte
avec le bronze !
Il y avoit un angle vacant à côté de la
fenêtre : cet angle demandoit un Secrétaire ,
qu'il obtint.
Autre vuide déplaiſant entre la tablette
du Secrétaire & la belle tête de Rubens ;
il eft rempli par deux Lagrenée.
Ici une Madeleine , troiſième tableau du
même Artifte ; là c'eft une efquiffe de Vien
ou de Machy : car je donnai auffi dans les
efquiffes; & ce fut ainfi que le réduit édi
fiant du philofophe fe transforma dans le
cabinet fcandaleux du publicain j'infulte
auffi à la misère nationale.
De ma médiocrité première il n'eft refté
qu'un tapis de lifières . Ce tapis mefquin ne
cadre guères avec mon luxe je le feas
nažis j'ai juré & je jure que mes pieds ne fouDE
FRANCE. 131
leront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie.
Je réſerverai ce tapis comme le païfan,
tranfplanté de la chaumière dans le palais
de fon Souverain,réferva fes fabots. Lorfque
le matin , couvert de la fomptueufe écarlatte
, j'entre dans mon cabinet , fi je baiffe
la vue , j'apperçois mon ancien tapis de lifières.
Il me rappelte mon premier érat, &
l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non , mon ami ; non , je ne fuis point corrompu.
Mon ame ne s'eft point endurcie ;
ma tête ne s'eft point relevée ; mon luxe eft
de fraîche date , & le poifon n'a point encore
agi. Mais avec le temps , qui fait ce
qui peut arriver?? ... Ah! mon ami , levez
Vos mains au ciel , priez pour un ami en
péril ; dites à Dieu hi tu vois dans tes décrets
éternels que la richeffe puiffe corrompre
fon coeur , n'épargne pas les chef- d'oeu
vres qu'il idolâtre , détruis- les , & ramènele
à fa première pauvreté ! Et moi je dirai
au ciel de mon côté : ô Dieu , je me réfigne
à ta volonté; je t'abandonne tout , reprens
tout.... Oui , tout , excepté le Vernet . Ah!
laiffe-moi le Vernet ! Ce n'eft pas l'Artifte ,
c'est toi qui l'as fait. Refpecte l'ouvrage de
l'amitié & le tien. Vois ce phare , vois cette
tour. qui s'élèvent à droite. Vois ce vieil arbre
que les vents ont déchiré . Que cette
maffe est belle ! Au- deffous de cette maffe
obſcure , vois ces rochers couverts de ver-
:
F vj
132 MERCURE
dure : c'est ainsi que ta main puiflante les a
fondés , c'eft ainfi que ta main bienfaifante
les a tapiffés. Vois cette terraffe inégale qui
defcend du pied des rochers vers la mer ;
c'eft l'image même des dégradations que tu
as permis au temps d'exercer fur les chofes
du monde les plus folides. Tonfoleil l'auroitil
autrement éclairée ? Prends en pitié les malheureux
épars fur cette rive , Nete fuffit-il pas
de leur avoir montré le fond des abyfmes !
Ecoute la prière de celui - ci qui te remercie.
Aide les efforts de celui - là qui
raffemble les triftes reftes de fa fortune.
Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux.
Hélas ! il fe promettoit des retours fi
avantageux ! Il avoit médité le repos & la
retraite ; il en étoit à fon dernier voyage :
cent fois dans la route il avoit calculé par
fes doigts le fond de fa fortune ; il en avoit
arrangé l'emploi : & voilà toutes fes efpérances
trompées ; à peine lui refte-t- il de
quoi couvrir les membres nuds . Sois touché
de la tendreffe de ces deux époux. Vois la
terreur que tu as infpirée à cette femme.
Cependant , fon enfant trop jeune pour
favoir à quel péril tu l'avois expofé , lui ,
fon père & fa mère , s'occupe du fidèle compagnon
de fon voyage; il rattache le collier
de fon chien : fais grace à l'innocence. Vois
cette autre mère fraîchement échappée des
eaux avec fon époux ; ce n'eſt pas pour elle
DE FRANCE. 133
qu'elle a tremblé , c'eft pour fon enfant.
Vois comme elle le ferre contre fon fein ,
comme elle le baife ! O Dieu reconnois
les eaux que tu as créées ! reconnois - les , &
lorfque ton fouffle les agite , & lorfque t'a
main les appaife ! reconnois les fombres
nuages que tu avois raffemblés , & qu'il t'a
plu de diffiper ! Déjà ils fe féparent , ils
s'éloignent , déjà la lueur de l'aftre du jour
renaît fur la furface des eaux ; je préfage le
calme à cet horifon rougeâtre. Qu'il eft loin
cet horifon ! il ne confine point avec la mer;
le ciel defcend au- deſſous , & femble tourner
autour du globe. Achève d'éclaircir ce
ciel , achève de rendre à la mer fa tranquillité.
Permets à ces Matelots de remettre à
Alot leur navire échoué , feconde leur travail ,
donne-leur des forces , & laiffe - moi mon
tableau. Laiffe- le moi comme la verge dont
tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'eſt
plus moi qu'on vifite , qu'on vient entendre :
c'eft Vernet qu'on vient admirer chez moi ;
le Peintre a humilié le Philofophe.
O, mon ami , le beau Vernet que je poſsède
! Le fujet eft la fin d'une tempête fans cataftrophe
fâcheufe. Les flots font encore agités,
le ciel couvert de nuages ; les Matelots s'occupent
fur leur navire échoué ; les habitans
accourent des montagnes voifines. Que cet
artiſte a d'efprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit
nombre de figures principales pour rendre
134 MERCURE
toutes les circonftances de l'inftant qu'il a
choifi . Comme toute cette fcène eft vraie !
comme tout eft peint avec légèreté , facilité
& vigueur ! Je veux garder ce témoignage
de fon amitié ; je veux que mon gendre
le tranfmettre à fes enfans , fes enfans
aux leurs , & ceux - ci aux enfans qui naîtront
d'eux. Si vous voyiez le bel enfemble de
ce morceau , comme tout y eft harmonieux
comme les effets s'y enchaînent , comme
tout fe fait valoir fans effort & fans apprêt ,
comme ces montagnes de la droite font vaporeufes
, comme ces rochers & les édifices
fur- impofés font beaux , comme cet arbre eſt
pittorefque , comme cette terraffe eft éclairée
, comme la lumière s'y dégrade , comme
ces figures font difpofées , vraies , agiffantes ,
naturelles , vivantes , comme elles intéreffent
, la force dont elles font peintes la
pureté dont elles font deffinées , comme elles
fe détachent du fond , l'énorme étendue de
- cet efpace ; la vérité de ces eaux , ces nuées ,
ce ciel , cet horifon ! Ici le fond eft privé de
-lumière , & le devant éclairé , au contraire
du technique commun : venez voir mon
Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps les dettes s'acquitteront ,
le remords s'appaifera , & j'aurai une jouiffance
pure. Ne craignez pas que la fureur
d'entaffer de belles chofes me prenne : les
amis que j'avois , je les ai , & le nombre
DE FRANCE. ་་་
n'en eft point augmenté... J'ai Laïs ; mais
Lais ne m'a pas heureux entre fes bras ,
je fuis prêt à la céder à celui que j'aimerai ,
& qu'elle rendroit plus heureux que moi ;
& , pour vous dire mon fecret à l'oreille ,
cette Laïs qui fe vend fi cher aux autres , ne
m'a rien coûté.
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Résumé : REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.
Dans le texte 'Regrets fur ma vieille Robe-de-Chambre', l'auteur exprime sa nostalgie pour sa vieille robe de chambre, qu'il trouvait confortable et adaptée à sa vie quotidienne. Il regrette de l'avoir remplacée par une robe neuve, plus élégante mais moins pratique, symbolisant ainsi les désavantages de l'opulence par rapport à la pauvreté. Cette nouvelle robe le rend esclave des apparences et des convenances, contrairement à la liberté qu'il ressentait auparavant. L'auteur déplore également les changements apportés à son intérieur, où des objets simples et harmonieux ont été remplacés par des éléments plus luxueux mais moins authentiques. Il mentionne la disparition de sa chaise de paille, de sa table en bois, et de ses estampes, remplacées par des meubles et des décorations plus coûteux. Cette transformation a perturbé l'harmonie de son espace de vie, le rendant plus dissonant et moins personnel. Il critique le luxe et les convenances, qui, bien que créant des beautés superficielles, entraînent souvent des conséquences négatives, comme la ruine financière et l'absence d'éducation pour les enfants. L'auteur exprime son regret d'avoir succombé à l'attrait du luxe, préférant la simplicité et l'authenticité de son ancienne vie. Le texte décrit la transformation de son espace en un cabinet luxueux, avec l'ajout de divers objets tels qu'une pendule, un secrétaire, et plusieurs tableaux, dont des œuvres de Rubens, Lagrenée, Vien, et Machy. Un tapis de lisière, vestige de sa modestie passée, reste présent, rappelant son humilité initiale malgré son nouveau luxe. Il exprime ses craintes d'être corrompu par la richesse et prie pour rester intègre. L'auteur admire particulièrement un tableau de Vernet représentant la fin d'une tempête sans catastrophe majeure. Ce tableau devient un symbole de l'amitié et un témoignage à transmettre aux générations futures. Il souhaite conserver ce tableau comme un rappel de l'humilité et de la beauté.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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