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1
p. 238-279
Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Début :
Le Royaume de Siam a plus de trois cens lieües de [...]
Mots clefs :
Roi de Siam, Grands seigneurs, Siamois, Talapoins, Siam, Porte, Peuple, Idoles, Fruits, Terre, Corps, Hommes, Prince, Dieux, Ville, Mer, Maisons, Moeurs, Éléphants, Étrangers, Figure, Fruit, Habits, Officiers, Royaume, Orient, Rivière, Eaux, Chair, Écorce
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texteReconnaissance textuelle : Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Le Royaume de Siama
plus de trois cens lieues de
longueur, du Septentrion au
Midy , & eft plus étroit de
F'Orient à l'Occident. Ila le
Pégu pour bornes au SeptenGALANT
239
trion ; la Mer du Gange au
Midy , le petit Etat de Malaca
au Couchant , & du
cofté d'Orient la Mer d'u
ne part , & de l'autre , les
Montagnes qui le féparent
de Camboye & de Laros ..
Ce Royaume qui s'étend
i jufque fous le dix - huitiéme
degré de latitude Septentrionale
, fe trouve comme
entre deux Mers , qui
luy ouvrent paffage à tous
les Pais voifins & cela
rend fa fituation fort avantagcuſe
, à cauſe de la grande
étendue de fes Coftes,
auli
240 MERCURE
-
#
des
qui ont cinq à fix cens
lieues de tour. Il eft partagé
en onze Provinces, auf
quelles le Roy
Gouverneurs , qu'il deftitue
comme il luy plaift . Siam
eft la principale , & donne
fon nom à tout le Royau
me , aufli-bien qu'à la Ville
Capitale , qui eft fituée furt
la belle & grande Riviere
de Menan. Elle vient du
fameux Lac de Chiamay ,
& porte les Vaiffeaux tous !
chargez jufqu'aux Portes de:
Siam , quoy que cette Ville
foit éloignée de la Mer de
plus
SGALANT. 241
plus de foixante lieuës . Elle
a de bonnes Murailles , &
trente mille Maifons ou environ
, avec un Château bien ,
fortifié. Elle eft d'ailleurs affcz
forte d'elle mefme eftant
bâtie fur les eaux con comme
2
Veniſe. Il en eſt peu dans
tout l'Orient où l'on voye
plus de Nations diférentes
affemblées. On y parle jufqu'à
vingt fortes de Langues.
Tout le Pais eft fertile ; &
ce qui contribue fort à cette
fertilité , ce font les inondations
des Rivieres , caufées
par des pluyes qui durent
·
Octobre 1684.
X
242 MERCURE
trois ou quatre mois , & qui
tiennent les Campagnes toutes
noyées. Plus l'inondation
eft grande , plus la recolte
eft heureuſe. Le Ris , qui eft
le Froment des Siamois, n'eft
jamais affez arrofé . Il croift
au milieu de l'eau , & les
Campagnes qui en font femées
, reffemblent plûtoſt à
des Marais , qu'à des Terres
cultivées avec la Charüe. Le
Ris a cette force , que quoy
qu'il y ait fix ou fept pieds
d'eau fur luy , il pouffe toûjours
fa tige au deffus , & le
tuyau qui la porte s'éleve &
GALANT. 243
G
croift à proportion de la hauteur
de l'eau qui couvre fon
Champ . Malgré la fertilité
dont je vous parle , il y a
beaucoup de terres négligées
faute d'Habitans , & mefme
par la pareffe des Siamois ,
qui n'aiment pas le travail .
Ces Plaines in cultes & les
épaiffes Forefts que l'on voit
fur les Montagnes , fervent
de retraite aux Eléphans , aux
Tygres , aux Boeufs & Vaches
fauvages , aux Rinocérots
, & autres Beftcs . Le
Pais eft fort abondant en
Fruits, dont les meilleurs font
X ij
244MERCURE
le Durion , qui a la figure d'un
Melon ordinaire , & la peau
fort dure & raboteufe, & dans
Po
ouver
lequel , quand on
ОРГА
(190
(ce qu'il faut faire avec force )
on trouve des morceaux d'une
chair tres-blanche & délicate
, enfermée dans de petites
cellules , & dont le gouſt
paffe tour ce que nous avons
de meilleur en Europe ; les
Jacques, qui eftant gros.comme
nos Citrouilles , renferment
dans leur écorce une
chair jaunâtre & ferme , d'un
gouft aigre-doux fort agreable
; les Mangonftans, qui dans
GALANT. 245
une écorce toute unie , d'un
rouge enfoncé par le dehors,
mais plus clair par le dedans,
renferment une liqueur &
une chair femblable à celle
de l'Orange , dont elles ont
la groffeur , mais qui plaiſt
beaucoup davantage au goût,
la Manque, qui eft de la groffeur
dune Poire de Bon Chrérien
, & dont la couleur eft
jaune par le dehors , & rouge
parle dedans, & enfin l'Areca.
Ce dernier Fruit eft de la .
figure d'une groffe Prune.
Son écorce . renferme plu
fieurs filets, où fe trouve une
20
X iij
246 MERCURE
Noix affez dure , qui reffem?
ble à celle d'une Mufcade
Le gouſt en eft acre , mais
elle fortifie
l'eftomac.Les Siamois
, & les autres Peuples du
mefme Climat, ufent preſque
à toute heure de cet Areca ,
qu'ils eftimét fouverain pour
la fanté , à caufe qu'il aide la
digeftion
, & corrige l'humidité
de leurs alimens ordinaires
, qui font le Risle
Poiffon , les Fruits , & l'eau
toute pure pour leur boiſſon.
Les Riches comme les Pau
vres font occupez tout le jour
à mâcher ce Fruit ; & quand
14 X
GALANT. 247
1
ils fe rencontrent , le premier
acte de civilité eft de fe préfenter
l'un à l'autre l'Areca,
& de lle mâcher auffi - toft.
Les Siamois font olivâtres , &
non pas noirs , quoy qu'ils
foient fous la Zone torride.
Ils ont le nez court , &
font la plupart affezubien
faits. Leur naturel eft fort
doux , & affable aux Etrangers
. rs. Leur grande maxime
eft le repos , ils n'employent
au travail que leurs Efclaves ,
& une pauvreté tranquille
leur plaift beaucoup plus.
qu'une abondance de biens
X iiij.
248 MERCURE
accompagnée d'inquiétude.
Auffi leurs Habits , leurs .
Meubles , leurs Maiſons , &
leur
nourriture marquent
cette pauvreté. Ils vont toû
jours pieds & teftes nuës.
Les Grands, & les plus aifez ,
vont par terre fur des Elé
phans , & par eau dans des
Barques qui font fort comniodes
. Leurs Habits ne
confiftent qu'en une Etofe
deliée , toute
blanche , ou
marquée de Fleurs vives de
diférentes couleurs . Ils s'en
envelopent tout le corps ,
& lors qu'ils vont par la Ville,
GALANT 249
ils fe couvrent les épaules
d'une Cafaque de toile légere
, & stranſparente , qui
defcendo jufqu'au genouil.
Les Manches en font cour
tes , mais larges. Les Femmes
font prefque veftües comme
les Hommes . Ils fe rafent les
cheveux , s'arrachent la barbe
, & fe lavent fort fouvent
avec des eaux parfumées . Ils
font parez d'Etofes de foye
en broderie d'or , dans les
Affemblées de cerémonie .
Les Maifons du commun ,
deleulement
de bois
&
de feuilles , avec des murail
250 MERCURE
les de Cannes jointes enfemble
, font pofées fur des Piliers
élevez , qui les garantif
fent des inondations ordinaires
du Pais . Les Perfonj
nes riches ont des Baftimens
alug
de brique , & couverts de
tuiles . Tous leurs Meubles
ne confiftent qu'en quelques
Tapis & des Couffins.
Sieges , Tables, Lits , Tapif
feries , Cabinets , Peintures,
tout cela n'eft point de leur
ufage. Quoy que le Ris &
les Fruits foient leur nourri
ture, ils ne manquent ny de
Poules, ny de Boeufs, ny de
GALANT 251
pas fi fuper
Gibier ; mais eftant perfua
dez que c'eft faire mal que
d'ofter la vie aux Animaux,
ils n'en mangent point pour
l'ordinaire . Si d'autres les
tüent , ils font relevez de
leurs fcrupules , & croyent
en pouvoir manger fans crime.
Ils ne font
ftitieux pour le Poiffon, parce
qu'eftant, tiré des Filets , il
meurtcomme de luy mefme.
Les Siamois n'ont aucuns
exercices pour la Dance ,pour
les Armes , ny pour monter
à Cheval. Ils ne fçavent ce
que c'eft que Philofophie, au
252 MERCURE
Mathématiques. Leur Theo
logie confifte en quelques
Fables , & toute leur feience
eft à bien écrite , & àfçavoir
les Loix du Gouvernement
,
& de la Juftice. L'expérience
de divers Remedes pour les
maladies communes
, fait
toute leur Medecine
quand ces Remedes manquent
d'opérer , ils ont recours
à la Magie , fe fervant
de Pactes , de Billets , & de
Figures. Ils écrivent comme
nous de la gauche à la droite
, mais feulement avec du
crayon. Leur Papier eftant
: ར་
&
бы GALANT 253
trop foible , on le colle à une
ou deux autres feuilles pour
le foûtenir. Un grand Livre
n'eft fouvent qu'une feule
feuille de Papier de plufieurs
aunes de long , qu'on plie &
replie à la maniere de nos
Paravents . Tout l'Etat eft
Monarchique , & le Gouver
nement affez bien reglé. Le
Roy eft fort abfolu . Dans
les occafions les plus importantes
, il fait part de fes def
feins à quelques- uns des plus
grands Seigneurs , qu'on ap-
Felle Mandarins . Ceux - cy
aflemblent d'autres Officiers
254 MERCURE
leurs inférieurs , aufquels ils
communiquent ce qu'il leur
a propofé , & tous enfemble
concertent leur réponſe ou
remontrance. Il y a tel égard
qu'il veut , & diftribuant les
Charges felon le mérite , &
non felon la naiffance , il les
oſte ſur la moindre faute que
ceux qui en font pourveus
commettent. Il ne fe montre
prefque jamais au Peuple.
Les grands Seigneurs
mefme le voyent rarement.
Ils luy parlent à genoux les
mains jointes élevées fur
leurs teftes, & tous courbez
GALANT. 255
contre terre , fans ofer l'envifager.
Ils le qualifient
Roy
des Roys , Seigneur
des Seigneurs
, le Maiftre des Eaux,
le Tout-puiffant de la Terre,
le Dominateur
de la Mer,
l'Arbitre
du bonheur
& de
l'infortune
de fes Sujets. Son
Train eft fort magnifique
, &
fa Garde compofée
de trois
cens Hommes
.
Reyne , il a un grand nombre
de Concubines
qu'on
choifit entre les plus belles
Filles du Pais. Il fe laiffe voir
ordinairement
deux fois l'année
, l'une fur terré , & l'autre
Outre la
256 MERCURE
fur l'eau. Quand il va fe promener
fur la Riviere , la Galere
qui le porte eſt éclatante
de l'or le plus fin. On
y éleve un Trône fuperbe,
où ce Prince paroift revestu
d'Habits précieux, ayant une
Couronne toute d'or , garnie
de fins Diamans . A cette
Couronne pendent deux Aîles
d'or , qui luy batent les
épaules. Tous les Seigneurs
& les Officiers le fuivent,
chacun dans une Galere , parée
à proportion de ſes Biens
& de la Charge . Ces Galeres,
dorées par dedans & par deGALANT
257
hors , font le plus fouvent au
nombre de quatre cens , &
portent chacune trente ou
quarante Rameurs , dont
quelques - uns ont les bras
& les épaules dorées . Les
Rivages font bordez des Peuples
qui accourent en foule,,
& qui font retentir l'air de
cris d'allégreffe . Lors qu'il
fe montre par terre , deux
cens Eléphans paroiffent d'a--
bord. Ils portent chacun
-trois Hommes armez , &
font fuivis de Joueurs d'Inf--
trumens , de Trompetes , &
-de mille Soldats à pied . Les
Octobre 16844- Y
258 MERCURE
grands . Seigneurs du Païs
viennent apres, & il y en a
quelques uns qui ont 80; ou
1oo . Hommes à leur fuire. En
fuite on voit deux cens Soldats
du Japon , qui préce
dent ceux dont ifa Garde eft
compofée , puis fes Chevaux
de main , & fes Eléphans , &
apres les Officiers de fa Cour,
portant tous des Fruits , ou
quelqu'autre chofe que l'on
préfente aux Idoles . Derriere
eux marchent encore quelques
grands Seigneurs avec
des Couronnes fur leurs tef
tes. L'un dieux porte LE
for micro
GALANT 2591
tendard du Roy , & l'autre
une Epée qui repréfente la
JufticemoCePrince paroift
apres eux, porté fur un Elé
phant dans une Tour toute
éclatante de Pierreries . Cer:
Eléphant eft environné de
Gens qui luy portent des Pa
rafols, & fuivy du Prince qui
doit fucceder. Les Femmes :
du Roy fuivent auffi fur des
Eléphans, mais dans de petits ;
Cabinets fermez , qui ne les
Jaiffent point voir. Six cens
Soldats ferment ce Cortége,,
qui cft ordinairement de
quinze ou feize mille Hom-
C.
Yij
260 MERCURE
mes. Le fruit qu'on remporte
de ces Ceremonies, eft
de maintenir le Peuple dans.
la vonération de la Majefté
Royale . Quand le Roy eſt
mort , le plus âgé de fes Freres
luy fuccede, & les autres.
apres luy. S'il n'a point de
Freres, c'eft l'aîné des Fils, &
jamais les Filles . L'accés eft
facile aux Etrangers dans.
tout ce Royaume , foit pour
4
s'y établir , foit pour y faire
trafic. On ne les gefne en
aucune chofe, pourveu qu'ils.
ne faffent rien contre l'Etat.
Pour prévenir les deførdres
HGALANT 261
qu'ils pourroient caufer , on
donne à chaque Nation un.
peu confidérable , une Chef
qui en eft, & qui doit répondre
de tous ceux de fon Païs,.
avec un Seigneur de la Cour,
2 ou un Officier du Roy , qui
eft commele Protecteur particulier
de la Nation . C'eft à
ce Seigneur, ou Officier, que
doit s'adreffer ce Chef , foit:
pour les Requeftes qu'il veut
présenter au Prince, foit pour
les Affaires du Commerce..
D'ailleurs , les Canaux que
forme la Riviere , partageant
La Ville en plufieurs. Illes,
262 MERCURE
on a foin de placer chaque
Nation en quelque Iſle ou
Quartier féparé , ce qui empelche
les diférens qu'excite
fouvent le mélange des Nations
qui ont des antipaties
naturelles . On oblige encore
tous les Etrangers qui s'établiffent
à Siam , de renouveller
tous les ans le Serment
de fidelité qu'ils jurent au
Roy. Le jour de cette cerémonie
cft folemnel . Tous les
Officiers de la Couronne y
affiftent.LeRoy montéfur un
Trône reçoit ce Serment,que
chacun luy prefte felon for
GALANT. 263
mng , aprés quoy on leur donne
à boire d'une Eau qu'ils
nomment Eau de jurément.
Ils l'eftiment Sainte . Les Sa-
- crificateurs
des Idoles qui la
préparent avec des cerémonies
remplies de fuperftition
,
tiennent la pointe d'une Epée
dans cette Eau , & lancent
plufieurs imprécations
contre
les Parjures, dans la croyace
que s'ils ne promettent
pas fidelité avec un coeur fincere
, ils en feront fuffoquez
dés le mefme inftant.
Il n'y a point de Païs où
L'exercice de toutes fortes de
264 MERCURE
Religiós foit plus permis qu'à
Siam. Cette liberté attire un
grand nombre d'Etrangers,.
dont le fejour eft
avantageux
aux Siamois pour le commerce
. D'ailleurs ils tiennent que
toute Religion eft bonne , &
Iainfi ils ne fe montrent con
traires à aucune , pourvû qu'
elle puiffe fubfifter avec les
Loix du Gouvernement. Ils
difent que le Ciel'eft comme
- un grand Palais , où pluſieurs
chemins vont aboutir, & qu'il
feroit difficile de déterminer
quel eft le meilleur. Comme
ils croyent la pluralité des
Dieux
GALANT 265
Dieux , ils ajoûtent qu'eftant
tous de grands Seigneurs , ils
exigent divers cultes , & veulent
eftre honorez en plufieurs
manieres. Cette indiférence
eſt cauſe qu'il eft
malaifé de les convertir. En
avouant que la Religion des
Chrétiens eft bonne , ils prétendent
que c'eſt eſtre témeraire
, que de rejetter les au
tres , & que puis qu'elles ont
toutes pour but d'honorer les
Dieux , il y a fujet de croire
qu'ils s'en contentent. Ils
ont des Idoles en grand
nombre , & leur figure ne
Octobre 1684. Z
266 MERCURE
furprend pas moins que leur
grandeur. Il y en a fur un
mefme Autel jufqu'à cinquante
ou foixante, de plus de
quarante pieds de haut. Elles
font faites de Brique & de
Pierre , & dorées par le dehors
. Dans les Maifons des
Sacrificateurs font des Galeries
, où l'on en voit trois &
quatre cens de diférentes figures
, toutes dorées , & d'un
grand éclat. Les Temples
qu'ils bâtiffent à ces Idoles,
font trés -fomptueux , folides
& à peu prés comme nos ‘Eglifes.
Les Portes en font doGALANT.
267
rées , le dedans eit peint , &
la lumiere y entre par des Feneftres
étroites & longues,
prifes dans l'épaiffeur du mur.
Les Idoles font fur l'Autel ,
qui eft dans le lieu le plus éloigné
de la Porte , & auquel
on monte par plufieurs degrez
en Amphitheatre . Prés
de ces Temples font les Convens
des Sacrificateurs , qui
ont leurs Dortoirs & leurs
Cellules , & qui vivent en
.commun. Ils ont auffi leurs
Cloiſtres , au milieu defquels
eft une Pyramide extrémement
haute, & toute brillante
Z ij
268 MERCURE
d'or. La coûtume eft de ren
fermer fous ces Pyramides
les cendres des grands Seigneurs.
Les Portugais ront
donné le nom de Talapoins
à ces Sacrificateurs ou Reli
gieux , qui font bien au nom .
bre de trente mille dans tout
le Pais. Leurs habits qui
font d'une toile jaune toute
fimple , ne diférent sen rien
de ceux du Peuple pour la fi
gure, finon qu'au lieu de Ca
faque ils portent comme un
Baudrier de toile rouge , qui
va de l'épaulé gauche cou
vrant l'eftomac jufqu'au câ
2
GALANT 269
leur
ré droit. Ils marchent pieds,
nus & tefte nue , & quoy
qu'ilshareçoivent
quantité
d'aumônes , & que les préfens
qu'on fait aux Idoles,
d'Erofes , de Ris & de Fruits,
appartiennent , ils ne
font qu'un repas par jour , &
il ne leur eft permis de manger
le foir qu'un peu de Fruit.
Ils prefchent le Peuple , l'in
ftruifent , & font des offrandes
& des facrifices à leurs
Dieux. Ces Sacrifices font
accompagnez
de Torches ,
de Fleurs , & de feux d'Artifice.
Entre ces Talapoins , il!
Z
iij
270 MERCURE
y en a qui font feulement
pour vivre en particulier.
Quelques - uns ont des fon
ctions qui regardent le Pu
blic ; & d'autres qu'on nomme
Sancrats , ont foin des .
Temples , & de faire obfer
ver les cerémonies. Ces der
niers qui font les plus réverez
de tous , font fous la Jurifdiction
d'un Sancrat , qui
eft toûjours un grand Perfonnage.
C'eft luy qui préfide
au Pagode du Roy , qui
eft à deux lieues de Siam.
Non feulement il eft respecté
du Prince , mais il a l'honneur
GALANT. 271
de s'affeoir auprés de luy
quand il luy parle , & fe contente
de luy faire une médiocre
inclination de tefte. Ces
Preftres font obligez de garder
la continence , mais comme
il leur eft permis de quitrer
la vie Religieufe quand ils
veulent , ils n'ont qu'à fe défaire
de leurs veftemens de
couleur jaune pour ſe marier.
Il y a auffi proche des principaux
Teples, des Maifons de
Religieufes, où font de vicilles
Filles rafées, & vcftuës de
blanc. Elles paffent les jours
a prier , & quand la retraite
Z
iiij
272
MERCURE
r
les ennuye, elles quittent l'habit
blanc . Les Siamois croyét
que l'ame furvit le corps .Cela
les oblige à fonger de leur
vivant aux befoins de l'autre
vie. Ils amaffent pour cela
tout ce qu'ils peuvent épar
gner d'argent , le cachent en
quelque lieu retiré, & comme
c'eft parmy eux un grand
facrilege que de dérober l'ar
gent des Morts , il fe perd
par là des fommes immenfes
qu'on n'ofe chercher. Cette
folle opinion n'eft pas fou
lement parmy le Peuple ; lesc
grands Seigneurs & les Prin
<
GALANT.27 3
ces fe pourvoyent auffi pour
l'avenir , mais fans cacher
leurs Tréfors . Ils font élever
des Pyramides , au pied defquelles
ils enfouiffent l'ar
gent qu'ils fe refervent , & les
Talapoins veillent à la garde
de ces Pyramides . Les Siamois
font fort magnifiques.
dans leurs Funérailles, & emer
ployent quelquefois une an
née entière à en faire les préparatifs
. Les Sépulchres font.
environnez de plufieurs
Tours quarrées , faites de
bois de Cyprez , & reveſtuës;
de Cartes de gros Papier de
274MERCURE
diférentes couleurs . Ils met
tent quantité de feux d'arti
fice au deffus des Tours , &
tout estant preft , une partie
des Talapoins fe rend au lieu
des Funérailles , tandis que
l'autre va querir le Corps , On
Eenferme dans une Biere ou
Quaiffe dorée , fur laquelle
s'éleve une Pyramide , ornée
de divers Ouvrages de menuiferie
auffi dorée . Quand le
Corps eft arrivé , on le tire de
la Quaiffe. On le met fur le
bucher , autour duquel les
Talapoins font plufieurs
tours , & pendant que les flâ
GALANT. 275
mes le confument on fait
jouer des feux d'artifice au
fon de quatité d'Inftrumens.
Le corps eftant brûlé , on en
ramaffe les cendres , & on:
les met repofer fous la Pyramide.
7
Les mariages entre les
Perfonnes riches fe font avec
beaucoup de magnificence,
mais fans qu'il y entre aucune
cerémonie de Religion :
Les Mariez mettent en commun
une fomme de deniers,
& ont toûjours la liberté de
fe féparer en partageant leurs .
Enfans. Ileft permis au Ma276
MERCURE
ry de prendre autant de Con
cubines qu'il veut , &zelles
doivent obeiffance
à la prev
miere Femme , dont les En
fans font feuls héritiers du
bien du Pere, ceux des Concubines
n'ayant prefque rien.
Les biens des Gens de con
dition font féparez en trois
parties aprés leur mort. Les
Talapoins en ont une, le Roy
Fautre , & la troifiéme eft
pour les Enfans . La Coûtu
me eft diférente parmy le
Peuple. Les Hommes acheg
tent leurs Femmes par quel
que préfent qu'ils font aux
GALANT 277
Peres. Ils ont mefine liberté
de les quitter , mais les divorces
ne fe font pas fans de
grandes cauſes. Les Enfans
partagent entr'eux également
le bien de leur Pere,
laiffant pourtant ordinairement
quelque chofe de plus
àl'Aîné. Onles met dans leur
bas âge auprés des Preftres &
Docteurs , pour apprendre à
lite & à écrire , & quand
leurs études font achevées, il
en demeure toûjours un
grand nombre dans la Communauté
de ces Talapoins.
Il y a beaucoup d'argent à
278 MERCURE
Siam. Celuy de la principale
Monnoye dont on s'y fert , &
qu'on appelle Ticals , eft fort
fin , & d'une figure preſque,
ronde , marquée au coin d
Prince. Les Ticals valent
trente- fept fols de noftre
Monnoye .Un Mayonvaut la
moitié d'un Tical.Un Foüan,
la moitié d'un Mayon , &
un Sampaya la moitié d'un
Foüan. Ils font ordinairement
leurs comptes par Cattis
d'argent. Chaque Cattis
vaut vingt Tayls , ou cent
quarante quatre livres , le
Tayl valant quelque chofe
GALANT. 279
de plus que fept francs.
plus de trois cens lieues de
longueur, du Septentrion au
Midy , & eft plus étroit de
F'Orient à l'Occident. Ila le
Pégu pour bornes au SeptenGALANT
239
trion ; la Mer du Gange au
Midy , le petit Etat de Malaca
au Couchant , & du
cofté d'Orient la Mer d'u
ne part , & de l'autre , les
Montagnes qui le féparent
de Camboye & de Laros ..
Ce Royaume qui s'étend
i jufque fous le dix - huitiéme
degré de latitude Septentrionale
, fe trouve comme
entre deux Mers , qui
luy ouvrent paffage à tous
les Pais voifins & cela
rend fa fituation fort avantagcuſe
, à cauſe de la grande
étendue de fes Coftes,
auli
240 MERCURE
-
#
des
qui ont cinq à fix cens
lieues de tour. Il eft partagé
en onze Provinces, auf
quelles le Roy
Gouverneurs , qu'il deftitue
comme il luy plaift . Siam
eft la principale , & donne
fon nom à tout le Royau
me , aufli-bien qu'à la Ville
Capitale , qui eft fituée furt
la belle & grande Riviere
de Menan. Elle vient du
fameux Lac de Chiamay ,
& porte les Vaiffeaux tous !
chargez jufqu'aux Portes de:
Siam , quoy que cette Ville
foit éloignée de la Mer de
plus
SGALANT. 241
plus de foixante lieuës . Elle
a de bonnes Murailles , &
trente mille Maifons ou environ
, avec un Château bien ,
fortifié. Elle eft d'ailleurs affcz
forte d'elle mefme eftant
bâtie fur les eaux con comme
2
Veniſe. Il en eſt peu dans
tout l'Orient où l'on voye
plus de Nations diférentes
affemblées. On y parle jufqu'à
vingt fortes de Langues.
Tout le Pais eft fertile ; &
ce qui contribue fort à cette
fertilité , ce font les inondations
des Rivieres , caufées
par des pluyes qui durent
·
Octobre 1684.
X
242 MERCURE
trois ou quatre mois , & qui
tiennent les Campagnes toutes
noyées. Plus l'inondation
eft grande , plus la recolte
eft heureuſe. Le Ris , qui eft
le Froment des Siamois, n'eft
jamais affez arrofé . Il croift
au milieu de l'eau , & les
Campagnes qui en font femées
, reffemblent plûtoſt à
des Marais , qu'à des Terres
cultivées avec la Charüe. Le
Ris a cette force , que quoy
qu'il y ait fix ou fept pieds
d'eau fur luy , il pouffe toûjours
fa tige au deffus , & le
tuyau qui la porte s'éleve &
GALANT. 243
G
croift à proportion de la hauteur
de l'eau qui couvre fon
Champ . Malgré la fertilité
dont je vous parle , il y a
beaucoup de terres négligées
faute d'Habitans , & mefme
par la pareffe des Siamois ,
qui n'aiment pas le travail .
Ces Plaines in cultes & les
épaiffes Forefts que l'on voit
fur les Montagnes , fervent
de retraite aux Eléphans , aux
Tygres , aux Boeufs & Vaches
fauvages , aux Rinocérots
, & autres Beftcs . Le
Pais eft fort abondant en
Fruits, dont les meilleurs font
X ij
244MERCURE
le Durion , qui a la figure d'un
Melon ordinaire , & la peau
fort dure & raboteufe, & dans
Po
ouver
lequel , quand on
ОРГА
(190
(ce qu'il faut faire avec force )
on trouve des morceaux d'une
chair tres-blanche & délicate
, enfermée dans de petites
cellules , & dont le gouſt
paffe tour ce que nous avons
de meilleur en Europe ; les
Jacques, qui eftant gros.comme
nos Citrouilles , renferment
dans leur écorce une
chair jaunâtre & ferme , d'un
gouft aigre-doux fort agreable
; les Mangonftans, qui dans
GALANT. 245
une écorce toute unie , d'un
rouge enfoncé par le dehors,
mais plus clair par le dedans,
renferment une liqueur &
une chair femblable à celle
de l'Orange , dont elles ont
la groffeur , mais qui plaiſt
beaucoup davantage au goût,
la Manque, qui eft de la groffeur
dune Poire de Bon Chrérien
, & dont la couleur eft
jaune par le dehors , & rouge
parle dedans, & enfin l'Areca.
Ce dernier Fruit eft de la .
figure d'une groffe Prune.
Son écorce . renferme plu
fieurs filets, où fe trouve une
20
X iij
246 MERCURE
Noix affez dure , qui reffem?
ble à celle d'une Mufcade
Le gouſt en eft acre , mais
elle fortifie
l'eftomac.Les Siamois
, & les autres Peuples du
mefme Climat, ufent preſque
à toute heure de cet Areca ,
qu'ils eftimét fouverain pour
la fanté , à caufe qu'il aide la
digeftion
, & corrige l'humidité
de leurs alimens ordinaires
, qui font le Risle
Poiffon , les Fruits , & l'eau
toute pure pour leur boiſſon.
Les Riches comme les Pau
vres font occupez tout le jour
à mâcher ce Fruit ; & quand
14 X
GALANT. 247
1
ils fe rencontrent , le premier
acte de civilité eft de fe préfenter
l'un à l'autre l'Areca,
& de lle mâcher auffi - toft.
Les Siamois font olivâtres , &
non pas noirs , quoy qu'ils
foient fous la Zone torride.
Ils ont le nez court , &
font la plupart affezubien
faits. Leur naturel eft fort
doux , & affable aux Etrangers
. rs. Leur grande maxime
eft le repos , ils n'employent
au travail que leurs Efclaves ,
& une pauvreté tranquille
leur plaift beaucoup plus.
qu'une abondance de biens
X iiij.
248 MERCURE
accompagnée d'inquiétude.
Auffi leurs Habits , leurs .
Meubles , leurs Maiſons , &
leur
nourriture marquent
cette pauvreté. Ils vont toû
jours pieds & teftes nuës.
Les Grands, & les plus aifez ,
vont par terre fur des Elé
phans , & par eau dans des
Barques qui font fort comniodes
. Leurs Habits ne
confiftent qu'en une Etofe
deliée , toute
blanche , ou
marquée de Fleurs vives de
diférentes couleurs . Ils s'en
envelopent tout le corps ,
& lors qu'ils vont par la Ville,
GALANT 249
ils fe couvrent les épaules
d'une Cafaque de toile légere
, & stranſparente , qui
defcendo jufqu'au genouil.
Les Manches en font cour
tes , mais larges. Les Femmes
font prefque veftües comme
les Hommes . Ils fe rafent les
cheveux , s'arrachent la barbe
, & fe lavent fort fouvent
avec des eaux parfumées . Ils
font parez d'Etofes de foye
en broderie d'or , dans les
Affemblées de cerémonie .
Les Maifons du commun ,
deleulement
de bois
&
de feuilles , avec des murail
250 MERCURE
les de Cannes jointes enfemble
, font pofées fur des Piliers
élevez , qui les garantif
fent des inondations ordinaires
du Pais . Les Perfonj
nes riches ont des Baftimens
alug
de brique , & couverts de
tuiles . Tous leurs Meubles
ne confiftent qu'en quelques
Tapis & des Couffins.
Sieges , Tables, Lits , Tapif
feries , Cabinets , Peintures,
tout cela n'eft point de leur
ufage. Quoy que le Ris &
les Fruits foient leur nourri
ture, ils ne manquent ny de
Poules, ny de Boeufs, ny de
GALANT 251
pas fi fuper
Gibier ; mais eftant perfua
dez que c'eft faire mal que
d'ofter la vie aux Animaux,
ils n'en mangent point pour
l'ordinaire . Si d'autres les
tüent , ils font relevez de
leurs fcrupules , & croyent
en pouvoir manger fans crime.
Ils ne font
ftitieux pour le Poiffon, parce
qu'eftant, tiré des Filets , il
meurtcomme de luy mefme.
Les Siamois n'ont aucuns
exercices pour la Dance ,pour
les Armes , ny pour monter
à Cheval. Ils ne fçavent ce
que c'eft que Philofophie, au
252 MERCURE
Mathématiques. Leur Theo
logie confifte en quelques
Fables , & toute leur feience
eft à bien écrite , & àfçavoir
les Loix du Gouvernement
,
& de la Juftice. L'expérience
de divers Remedes pour les
maladies communes
, fait
toute leur Medecine
quand ces Remedes manquent
d'opérer , ils ont recours
à la Magie , fe fervant
de Pactes , de Billets , & de
Figures. Ils écrivent comme
nous de la gauche à la droite
, mais feulement avec du
crayon. Leur Papier eftant
: ར་
&
бы GALANT 253
trop foible , on le colle à une
ou deux autres feuilles pour
le foûtenir. Un grand Livre
n'eft fouvent qu'une feule
feuille de Papier de plufieurs
aunes de long , qu'on plie &
replie à la maniere de nos
Paravents . Tout l'Etat eft
Monarchique , & le Gouver
nement affez bien reglé. Le
Roy eft fort abfolu . Dans
les occafions les plus importantes
, il fait part de fes def
feins à quelques- uns des plus
grands Seigneurs , qu'on ap-
Felle Mandarins . Ceux - cy
aflemblent d'autres Officiers
254 MERCURE
leurs inférieurs , aufquels ils
communiquent ce qu'il leur
a propofé , & tous enfemble
concertent leur réponſe ou
remontrance. Il y a tel égard
qu'il veut , & diftribuant les
Charges felon le mérite , &
non felon la naiffance , il les
oſte ſur la moindre faute que
ceux qui en font pourveus
commettent. Il ne fe montre
prefque jamais au Peuple.
Les grands Seigneurs
mefme le voyent rarement.
Ils luy parlent à genoux les
mains jointes élevées fur
leurs teftes, & tous courbez
GALANT. 255
contre terre , fans ofer l'envifager.
Ils le qualifient
Roy
des Roys , Seigneur
des Seigneurs
, le Maiftre des Eaux,
le Tout-puiffant de la Terre,
le Dominateur
de la Mer,
l'Arbitre
du bonheur
& de
l'infortune
de fes Sujets. Son
Train eft fort magnifique
, &
fa Garde compofée
de trois
cens Hommes
.
Reyne , il a un grand nombre
de Concubines
qu'on
choifit entre les plus belles
Filles du Pais. Il fe laiffe voir
ordinairement
deux fois l'année
, l'une fur terré , & l'autre
Outre la
256 MERCURE
fur l'eau. Quand il va fe promener
fur la Riviere , la Galere
qui le porte eſt éclatante
de l'or le plus fin. On
y éleve un Trône fuperbe,
où ce Prince paroift revestu
d'Habits précieux, ayant une
Couronne toute d'or , garnie
de fins Diamans . A cette
Couronne pendent deux Aîles
d'or , qui luy batent les
épaules. Tous les Seigneurs
& les Officiers le fuivent,
chacun dans une Galere , parée
à proportion de ſes Biens
& de la Charge . Ces Galeres,
dorées par dedans & par deGALANT
257
hors , font le plus fouvent au
nombre de quatre cens , &
portent chacune trente ou
quarante Rameurs , dont
quelques - uns ont les bras
& les épaules dorées . Les
Rivages font bordez des Peuples
qui accourent en foule,,
& qui font retentir l'air de
cris d'allégreffe . Lors qu'il
fe montre par terre , deux
cens Eléphans paroiffent d'a--
bord. Ils portent chacun
-trois Hommes armez , &
font fuivis de Joueurs d'Inf--
trumens , de Trompetes , &
-de mille Soldats à pied . Les
Octobre 16844- Y
258 MERCURE
grands . Seigneurs du Païs
viennent apres, & il y en a
quelques uns qui ont 80; ou
1oo . Hommes à leur fuire. En
fuite on voit deux cens Soldats
du Japon , qui préce
dent ceux dont ifa Garde eft
compofée , puis fes Chevaux
de main , & fes Eléphans , &
apres les Officiers de fa Cour,
portant tous des Fruits , ou
quelqu'autre chofe que l'on
préfente aux Idoles . Derriere
eux marchent encore quelques
grands Seigneurs avec
des Couronnes fur leurs tef
tes. L'un dieux porte LE
for micro
GALANT 2591
tendard du Roy , & l'autre
une Epée qui repréfente la
JufticemoCePrince paroift
apres eux, porté fur un Elé
phant dans une Tour toute
éclatante de Pierreries . Cer:
Eléphant eft environné de
Gens qui luy portent des Pa
rafols, & fuivy du Prince qui
doit fucceder. Les Femmes :
du Roy fuivent auffi fur des
Eléphans, mais dans de petits ;
Cabinets fermez , qui ne les
Jaiffent point voir. Six cens
Soldats ferment ce Cortége,,
qui cft ordinairement de
quinze ou feize mille Hom-
C.
Yij
260 MERCURE
mes. Le fruit qu'on remporte
de ces Ceremonies, eft
de maintenir le Peuple dans.
la vonération de la Majefté
Royale . Quand le Roy eſt
mort , le plus âgé de fes Freres
luy fuccede, & les autres.
apres luy. S'il n'a point de
Freres, c'eft l'aîné des Fils, &
jamais les Filles . L'accés eft
facile aux Etrangers dans.
tout ce Royaume , foit pour
4
s'y établir , foit pour y faire
trafic. On ne les gefne en
aucune chofe, pourveu qu'ils.
ne faffent rien contre l'Etat.
Pour prévenir les deførdres
HGALANT 261
qu'ils pourroient caufer , on
donne à chaque Nation un.
peu confidérable , une Chef
qui en eft, & qui doit répondre
de tous ceux de fon Païs,.
avec un Seigneur de la Cour,
2 ou un Officier du Roy , qui
eft commele Protecteur particulier
de la Nation . C'eft à
ce Seigneur, ou Officier, que
doit s'adreffer ce Chef , foit:
pour les Requeftes qu'il veut
présenter au Prince, foit pour
les Affaires du Commerce..
D'ailleurs , les Canaux que
forme la Riviere , partageant
La Ville en plufieurs. Illes,
262 MERCURE
on a foin de placer chaque
Nation en quelque Iſle ou
Quartier féparé , ce qui empelche
les diférens qu'excite
fouvent le mélange des Nations
qui ont des antipaties
naturelles . On oblige encore
tous les Etrangers qui s'établiffent
à Siam , de renouveller
tous les ans le Serment
de fidelité qu'ils jurent au
Roy. Le jour de cette cerémonie
cft folemnel . Tous les
Officiers de la Couronne y
affiftent.LeRoy montéfur un
Trône reçoit ce Serment,que
chacun luy prefte felon for
GALANT. 263
mng , aprés quoy on leur donne
à boire d'une Eau qu'ils
nomment Eau de jurément.
Ils l'eftiment Sainte . Les Sa-
- crificateurs
des Idoles qui la
préparent avec des cerémonies
remplies de fuperftition
,
tiennent la pointe d'une Epée
dans cette Eau , & lancent
plufieurs imprécations
contre
les Parjures, dans la croyace
que s'ils ne promettent
pas fidelité avec un coeur fincere
, ils en feront fuffoquez
dés le mefme inftant.
Il n'y a point de Païs où
L'exercice de toutes fortes de
264 MERCURE
Religiós foit plus permis qu'à
Siam. Cette liberté attire un
grand nombre d'Etrangers,.
dont le fejour eft
avantageux
aux Siamois pour le commerce
. D'ailleurs ils tiennent que
toute Religion eft bonne , &
Iainfi ils ne fe montrent con
traires à aucune , pourvû qu'
elle puiffe fubfifter avec les
Loix du Gouvernement. Ils
difent que le Ciel'eft comme
- un grand Palais , où pluſieurs
chemins vont aboutir, & qu'il
feroit difficile de déterminer
quel eft le meilleur. Comme
ils croyent la pluralité des
Dieux
GALANT 265
Dieux , ils ajoûtent qu'eftant
tous de grands Seigneurs , ils
exigent divers cultes , & veulent
eftre honorez en plufieurs
manieres. Cette indiférence
eſt cauſe qu'il eft
malaifé de les convertir. En
avouant que la Religion des
Chrétiens eft bonne , ils prétendent
que c'eſt eſtre témeraire
, que de rejetter les au
tres , & que puis qu'elles ont
toutes pour but d'honorer les
Dieux , il y a fujet de croire
qu'ils s'en contentent. Ils
ont des Idoles en grand
nombre , & leur figure ne
Octobre 1684. Z
266 MERCURE
furprend pas moins que leur
grandeur. Il y en a fur un
mefme Autel jufqu'à cinquante
ou foixante, de plus de
quarante pieds de haut. Elles
font faites de Brique & de
Pierre , & dorées par le dehors
. Dans les Maifons des
Sacrificateurs font des Galeries
, où l'on en voit trois &
quatre cens de diférentes figures
, toutes dorées , & d'un
grand éclat. Les Temples
qu'ils bâtiffent à ces Idoles,
font trés -fomptueux , folides
& à peu prés comme nos ‘Eglifes.
Les Portes en font doGALANT.
267
rées , le dedans eit peint , &
la lumiere y entre par des Feneftres
étroites & longues,
prifes dans l'épaiffeur du mur.
Les Idoles font fur l'Autel ,
qui eft dans le lieu le plus éloigné
de la Porte , & auquel
on monte par plufieurs degrez
en Amphitheatre . Prés
de ces Temples font les Convens
des Sacrificateurs , qui
ont leurs Dortoirs & leurs
Cellules , & qui vivent en
.commun. Ils ont auffi leurs
Cloiſtres , au milieu defquels
eft une Pyramide extrémement
haute, & toute brillante
Z ij
268 MERCURE
d'or. La coûtume eft de ren
fermer fous ces Pyramides
les cendres des grands Seigneurs.
Les Portugais ront
donné le nom de Talapoins
à ces Sacrificateurs ou Reli
gieux , qui font bien au nom .
bre de trente mille dans tout
le Pais. Leurs habits qui
font d'une toile jaune toute
fimple , ne diférent sen rien
de ceux du Peuple pour la fi
gure, finon qu'au lieu de Ca
faque ils portent comme un
Baudrier de toile rouge , qui
va de l'épaulé gauche cou
vrant l'eftomac jufqu'au câ
2
GALANT 269
leur
ré droit. Ils marchent pieds,
nus & tefte nue , & quoy
qu'ilshareçoivent
quantité
d'aumônes , & que les préfens
qu'on fait aux Idoles,
d'Erofes , de Ris & de Fruits,
appartiennent , ils ne
font qu'un repas par jour , &
il ne leur eft permis de manger
le foir qu'un peu de Fruit.
Ils prefchent le Peuple , l'in
ftruifent , & font des offrandes
& des facrifices à leurs
Dieux. Ces Sacrifices font
accompagnez
de Torches ,
de Fleurs , & de feux d'Artifice.
Entre ces Talapoins , il!
Z
iij
270 MERCURE
y en a qui font feulement
pour vivre en particulier.
Quelques - uns ont des fon
ctions qui regardent le Pu
blic ; & d'autres qu'on nomme
Sancrats , ont foin des .
Temples , & de faire obfer
ver les cerémonies. Ces der
niers qui font les plus réverez
de tous , font fous la Jurifdiction
d'un Sancrat , qui
eft toûjours un grand Perfonnage.
C'eft luy qui préfide
au Pagode du Roy , qui
eft à deux lieues de Siam.
Non feulement il eft respecté
du Prince , mais il a l'honneur
GALANT. 271
de s'affeoir auprés de luy
quand il luy parle , & fe contente
de luy faire une médiocre
inclination de tefte. Ces
Preftres font obligez de garder
la continence , mais comme
il leur eft permis de quitrer
la vie Religieufe quand ils
veulent , ils n'ont qu'à fe défaire
de leurs veftemens de
couleur jaune pour ſe marier.
Il y a auffi proche des principaux
Teples, des Maifons de
Religieufes, où font de vicilles
Filles rafées, & vcftuës de
blanc. Elles paffent les jours
a prier , & quand la retraite
Z
iiij
272
MERCURE
r
les ennuye, elles quittent l'habit
blanc . Les Siamois croyét
que l'ame furvit le corps .Cela
les oblige à fonger de leur
vivant aux befoins de l'autre
vie. Ils amaffent pour cela
tout ce qu'ils peuvent épar
gner d'argent , le cachent en
quelque lieu retiré, & comme
c'eft parmy eux un grand
facrilege que de dérober l'ar
gent des Morts , il fe perd
par là des fommes immenfes
qu'on n'ofe chercher. Cette
folle opinion n'eft pas fou
lement parmy le Peuple ; lesc
grands Seigneurs & les Prin
<
GALANT.27 3
ces fe pourvoyent auffi pour
l'avenir , mais fans cacher
leurs Tréfors . Ils font élever
des Pyramides , au pied defquelles
ils enfouiffent l'ar
gent qu'ils fe refervent , & les
Talapoins veillent à la garde
de ces Pyramides . Les Siamois
font fort magnifiques.
dans leurs Funérailles, & emer
ployent quelquefois une an
née entière à en faire les préparatifs
. Les Sépulchres font.
environnez de plufieurs
Tours quarrées , faites de
bois de Cyprez , & reveſtuës;
de Cartes de gros Papier de
274MERCURE
diférentes couleurs . Ils met
tent quantité de feux d'arti
fice au deffus des Tours , &
tout estant preft , une partie
des Talapoins fe rend au lieu
des Funérailles , tandis que
l'autre va querir le Corps , On
Eenferme dans une Biere ou
Quaiffe dorée , fur laquelle
s'éleve une Pyramide , ornée
de divers Ouvrages de menuiferie
auffi dorée . Quand le
Corps eft arrivé , on le tire de
la Quaiffe. On le met fur le
bucher , autour duquel les
Talapoins font plufieurs
tours , & pendant que les flâ
GALANT. 275
mes le confument on fait
jouer des feux d'artifice au
fon de quatité d'Inftrumens.
Le corps eftant brûlé , on en
ramaffe les cendres , & on:
les met repofer fous la Pyramide.
7
Les mariages entre les
Perfonnes riches fe font avec
beaucoup de magnificence,
mais fans qu'il y entre aucune
cerémonie de Religion :
Les Mariez mettent en commun
une fomme de deniers,
& ont toûjours la liberté de
fe féparer en partageant leurs .
Enfans. Ileft permis au Ma276
MERCURE
ry de prendre autant de Con
cubines qu'il veut , &zelles
doivent obeiffance
à la prev
miere Femme , dont les En
fans font feuls héritiers du
bien du Pere, ceux des Concubines
n'ayant prefque rien.
Les biens des Gens de con
dition font féparez en trois
parties aprés leur mort. Les
Talapoins en ont une, le Roy
Fautre , & la troifiéme eft
pour les Enfans . La Coûtu
me eft diférente parmy le
Peuple. Les Hommes acheg
tent leurs Femmes par quel
que préfent qu'ils font aux
GALANT 277
Peres. Ils ont mefine liberté
de les quitter , mais les divorces
ne fe font pas fans de
grandes cauſes. Les Enfans
partagent entr'eux également
le bien de leur Pere,
laiffant pourtant ordinairement
quelque chofe de plus
àl'Aîné. Onles met dans leur
bas âge auprés des Preftres &
Docteurs , pour apprendre à
lite & à écrire , & quand
leurs études font achevées, il
en demeure toûjours un
grand nombre dans la Communauté
de ces Talapoins.
Il y a beaucoup d'argent à
278 MERCURE
Siam. Celuy de la principale
Monnoye dont on s'y fert , &
qu'on appelle Ticals , eft fort
fin , & d'une figure preſque,
ronde , marquée au coin d
Prince. Les Ticals valent
trente- fept fols de noftre
Monnoye .Un Mayonvaut la
moitié d'un Tical.Un Foüan,
la moitié d'un Mayon , &
un Sampaya la moitié d'un
Foüan. Ils font ordinairement
leurs comptes par Cattis
d'argent. Chaque Cattis
vaut vingt Tayls , ou cent
quarante quatre livres , le
Tayl valant quelque chofe
GALANT. 279
de plus que fept francs.
Fermer
Résumé : Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Le Royaume de Siam, situé entre le Pégu au nord, la mer du Gange au sud, l'État de Malaca à l'ouest et les montagnes à l'est, s'étend sur plus de trois cents lieues du nord au sud et est bordé par deux mers. Il est divisé en onze provinces gouvernées par des gouverneurs nommés par le roi. La capitale, également nommée Siam, est située sur la rivière de Menam et est bien fortifiée. Le pays est extrêmement fertile grâce aux inondations saisonnières, favorisant la culture du riz, principal aliment des Siamois. Ces derniers, de peau olivâtre, sont connus pour leur douceur et leur affabilité. Leur mode de vie reflète une pauvreté tranquille, et ils délèguent le travail à leurs esclaves. Le royaume est riche en fruits et abrite divers animaux sauvages. La société siamoise est structurée autour d'un gouvernement monarchique absolu, où le roi est entouré de mandarins et possède de nombreuses concubines. Les étrangers sont autorisés à pratiquer leur religion et sont protégés par des chefs de nation et des officiers royaux. Les Siamois croient en la pluralité des dieux et possèdent de nombreux temples somptueux. Les Talapoins, sacrificateurs religieux, jouent un rôle central dans la société et les cérémonies. Les funérailles sont grandioses et peuvent durer une année, tandis que les mariages des personnes riches sont somptueux mais sans cérémonies religieuses. Après la mort, les biens sont divisés en trois parts : une pour les talapoins, une pour le roi, et une pour les enfants. La monnaie principale est le Tical, avec d'autres unités comme le Mayon, le Fouan et le Sampaya.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 74-79
Leur arrivée à Fontainebleau, où ils voyent le Chasteau. [titre d'après la table]
Début :
Le 28. on arriva à Fontainebleau, & l'on y coucha. [...]
Mots clefs :
Fontainebleau, Eaux, Château de Fontainebleau, Ambassadeurs, Galeries, Surprise, Jardins, Marquis de Saint-Hérem
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Leur arrivée à Fontainebleau, où ils voyent le Chasteau. [titre d'après la table]
Le 28. on arriva à Fontainebleau
, & l'on y coucha.
M le Marquis de
S. Eran , Gouverneur de
Fontainebleau , eſtoit allé
aux Eaux , mais il avoit
donné des ordres au Concierge
pour faire voir le
Chafteau ,& tout ce qui
endépend de maniere que
chacun ſe trouva dans
fon poſte pour les executer.
Les Ambaſſadeurs ,
de Siam.
75
qui avoient déja remarquéla
beauté de la Foreft,
ne pûrent fe laffer de donner
des loüanges aux quatre
Galeries qui font dans
ce fuperbe Chaſteau. Il y
a celle des Cerfs , celle de
la Reyne , celle d'Ulyffe,
&celle de Diane ; & ces
Galeries ont eſté peintes
par les plus grands Maiſtres
que l'on puût trouver
au temps qu'elles furent
faites . Ils virent avec ſurpriſe
que ces quatre Ga
Gij
76 Voyage des Amb.
leries n'empefchoient pas
qu'il n'y euſt grand nombre
d'Appartemens ; &
cette ſurpriſe augmenta
lors qu'ils apperçeurent
quatre grandes Courts,
dans leſquelles paroiſſent
comme autant de Chaſteaux
de differente Architecture
, avec divers
Eſcaliers, dont pas un ne
ſe reſſemble . Il en eſt des
Jardins ainſi que du Baftiment
.Outre legrandParc
où eſt le Canal , & dans
deSiam.
77
lequel font de fi belles
Eaux , il y a pluſieurs petits
Jardins enfermez dans
les Bastimens , que l'on
découvre lors qu'on y
- penſe le moins , en mettant
la teſte aux feneftres.
Enfin ce Chafteau
eſt ſi grand, qu'il pourroit
paffer pour une petite
Ville. Il eſt en Gatinois ,
dans leDioceſe de Sens , &
dans leGouvernement de
l'Ile deFrance . François I.
- commença à embellir ce
Giij
78 Voyage des Amb.
lieu par uneBibliotheque,
qui a eſté tranſportée à
Paris .TouslesRois fesSucceffeurs
y ont depuis augmenté
quelque choſe. Les
Ambaſſadeurs y furent
complimentez parM Brifacier
, Chef des Miffions
Etrangeres. Son difcours
dura un quart d'heure.
L'Interprete eut la memoire
affez heureuſe pour
le retenir prefque entier ,
&ce qui est encore plus
furprenant , c'eſt que le
deSiam.
79
premier Ambaſſadeur repritde
fuire tous les points
du Compliment , & répondità
chacun.
, & l'on y coucha.
M le Marquis de
S. Eran , Gouverneur de
Fontainebleau , eſtoit allé
aux Eaux , mais il avoit
donné des ordres au Concierge
pour faire voir le
Chafteau ,& tout ce qui
endépend de maniere que
chacun ſe trouva dans
fon poſte pour les executer.
Les Ambaſſadeurs ,
de Siam.
75
qui avoient déja remarquéla
beauté de la Foreft,
ne pûrent fe laffer de donner
des loüanges aux quatre
Galeries qui font dans
ce fuperbe Chaſteau. Il y
a celle des Cerfs , celle de
la Reyne , celle d'Ulyffe,
&celle de Diane ; & ces
Galeries ont eſté peintes
par les plus grands Maiſtres
que l'on puût trouver
au temps qu'elles furent
faites . Ils virent avec ſurpriſe
que ces quatre Ga
Gij
76 Voyage des Amb.
leries n'empefchoient pas
qu'il n'y euſt grand nombre
d'Appartemens ; &
cette ſurpriſe augmenta
lors qu'ils apperçeurent
quatre grandes Courts,
dans leſquelles paroiſſent
comme autant de Chaſteaux
de differente Architecture
, avec divers
Eſcaliers, dont pas un ne
ſe reſſemble . Il en eſt des
Jardins ainſi que du Baftiment
.Outre legrandParc
où eſt le Canal , & dans
deSiam.
77
lequel font de fi belles
Eaux , il y a pluſieurs petits
Jardins enfermez dans
les Bastimens , que l'on
découvre lors qu'on y
- penſe le moins , en mettant
la teſte aux feneftres.
Enfin ce Chafteau
eſt ſi grand, qu'il pourroit
paffer pour une petite
Ville. Il eſt en Gatinois ,
dans leDioceſe de Sens , &
dans leGouvernement de
l'Ile deFrance . François I.
- commença à embellir ce
Giij
78 Voyage des Amb.
lieu par uneBibliotheque,
qui a eſté tranſportée à
Paris .TouslesRois fesSucceffeurs
y ont depuis augmenté
quelque choſe. Les
Ambaſſadeurs y furent
complimentez parM Brifacier
, Chef des Miffions
Etrangeres. Son difcours
dura un quart d'heure.
L'Interprete eut la memoire
affez heureuſe pour
le retenir prefque entier ,
&ce qui est encore plus
furprenant , c'eſt que le
deSiam.
79
premier Ambaſſadeur repritde
fuire tous les points
du Compliment , & répondità
chacun.
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Résumé : Leur arrivée à Fontainebleau, où ils voyent le Chasteau. [titre d'après la table]
Le 28, des visiteurs, dont les ambassadeurs de Siam, arrivèrent à Fontainebleau et y passèrent la nuit. Le Marquis de S. Eran, Gouverneur de Fontainebleau, ayant donné des instructions au concierge, les visiteurs purent explorer le château et ses dépendances. Les ambassadeurs admirèrent les quatre galeries du château : celles des Cerfs, de la Reine, d'Ulysse et de Diane, peintes par des maîtres renommés. Ils furent également impressionnés par les quatre grandes cours, chacune avec une architecture unique et des escaliers distincts. Les jardins, variés et surprenants, comprenaient un grand parc et plusieurs petits jardins cachés. Le château, situé en Gâtinais, dans le diocèse de Sens et le gouvernement de l'Île-de-France, fut embelli par François Ier, qui y installa une bibliothèque ensuite transportée à Paris. Ses successeurs ajoutèrent divers éléments au château. Les ambassadeurs furent reçus par M. Brifacier, Chef des Missions Étrangères, qui leur adressa un discours d'un quart d'heure, fidèlement répété par le premier ambassadeur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 237-273
Ils vont voir les travaux que l'on fait à la Riviere d'Eure. Description de cet Ouvrage, avec tout ce qui s'est passé à la reveuë des Troupes qui y travaillent. [titre d'après la table]
Début :
Rien ne marquant mieux la grandeur du Roy, & le [...]
Mots clefs :
Troupes, Maintenon, Pieds, Hauteur, Aqueduc , Terre, Roi, Rivière, Nivellements, Arcades, Maçonnerie, Canal, Talus, Berchères, Rivière d'Eure, Revue des troupes, Travaux, Eaux, Versailles, Louvois, La Hire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Ils vont voir les travaux que l'on fait à la Riviere d'Eure. Description de cet Ouvrage, avec tout ce qui s'est passé à la reveuë des Troupes qui y travaillent. [titre d'après la table]
Rien ne marquant
mieux la grandeur du
- Roy , & le glorieux eftat
où eſt la France , que les
travaux qu'on fait pour
conduire laRiviere d'Fure
à Versailles,& les Ambaffadeurs
ſouhaitant avec
ardeur de voir quelques
Troupes de Sa Majesté ,
2
238 Voyage des Amb.
و
on les a menez à Maintenon
pour leur faire
voir en bataille celles qui
travaillent à l'Aqueduc ,
&pour fatisfaire en mefme
temps leur curioſité
fur ce grand Ouvrage.
Comme c'eſt icy une occafion
de vous en parler à
fond, jeprendray la choſe
dés ſon origine .
Toutes les meſures
7
qu'on avoit priſes , & tous
les nivellemens qui avoient
eſté faits ily a plu
de Siam. 239
2
ſieurs années , pour faire
venir des Eaux vives à
Verfailles , fans y employer
des Pompes ou
d'autres Machines femblables
, avoient fait voir
qu'il eſtoit impoffible d'en
avoir que de la Riviere de
Loire , mais pour la conduire
en cette Maiſon
Royale , il auroit fallu la
détourner au deſſus de la
Charité, ce qui avoit paru
d'une fi grande difficulté,
pour la longueur du che
240 Voyage des Amb.
min , & à caufe des lieux
bas par où l'on auroit efté
contraint de paffer , que
Sa Majesté avoit entierement
abandonné ce deffein
, eftant d'ailleurs tresperfuadée
de la juſteſſe
avec laquelle feu M.Picard
de l'Academie des
Sciences , avoit pris tous
les niveaux , quoy qu'on
vouluſt affcurer qu'un
ruiſſeau de cette Riviere
étant dérournéàOrleans ,
,
pouvoit eſtre conduit jufque
de Siam . 241
que fur la Montagne de
Sataury , qui eft de pluſieurs
toiſes plus haute
que le dessus duChaſteau .
Il n'y avoit point d'apparence
qu'on pût trouver
quelqueautre Riviere, ou
quelques eaux vives pour
eſtre conduites à Verſailles
, puis que par ſes nivellemens
on ſçavoit que la
Seine étoit beaucoup plus
baſse que la Loire, & que
par confequent tout le
terrein entre ces deux Ri
X
242 Voyage des Amb.
vieres ne pouvoit fournir
que quelques eaux qui
n'avoient pas assez de
hauteur pour ce qu'on avoit
deſsein de faire ; &
comme il y a de l'apparence
que plus on s'approche
de la Mer, plus les terreins
vont en defcendant,
il ſembloit que c'eſtoit
inutilementqu'on croyoit
trouver des eaux aſsez
hautes dans les terres
qui font au Couchant
à l'égard de Verſailles,
de Siam.
243
puis que c'eſt vers ce côtélà
queles Rivieres de Loire
& de Seine ont leur
cours . Cependant fur la
fin de l'année 1684. M² de
Louvois ayant confideré
que la Riviere d'Eure devoit
avoir beaucoup de
hauteur, puis que tous les
terreins depuis Verſailles
en tirant versMaintenon,
où elle paſſe , estoient extrémement
hauts,& qu'il
y avoit vers ce coſté-là
des eaux que l'on foute
X ij
244 Voyage des Amb.
noit dans des canaux avec
une tres - grande hauteur
, il jugea que cette
Riviere , qui étoit fort rapide
dans ſa courſe , en
pouvoit au moins avoir
aſſez pour eftre élevée
commodement par le fecours
de quelque petite
Machine juſque dans les
Eſtangs de Trape & des
environs , qui ſervoient
de refervoir aux eaux
de ces Quartiers - là. Il
donna ordre à M de la
deSiam.
245
Hire, Profeffeur Royal en
Mathematique , & de
l'Academie des Sciencès ,
à qui il avoit déja confié
pluſieurs nivellemens importans
pour Fontainebleau
&Verfailles , d'aller
reconnoiſtre la hauteur
de la Riviere d'Eure dans
fa courſe en remontant
depuis Maintenon , &
de chercher vers le Perche
quellesen étoient leseaux
& quelles hauteurs elles
avoient. M' de la Hire
r
25
Xij
246 Voyagedes Amb.
partit de Versailles dans
le mois d'Octobre de la
mefme année ; & en nivellant
toûjours juſqu'à
Maintenon , il y trouva
la Riviere d'Eure plus bafſe
que le deſſus du Chafteau
de Versailles d'environ
cent cinquante pieds,
& remontant cette Riviere
, il trouva enfin qu'à
Pontgüoin, qui eft à ſept
lieuës au deffus de Chartres
, elle estoit plus haute
que ce Chaſteau de prés
de Siam. 247
de quatre - vingt pieds.
Cette découverte luy
donna d'abord beaucoup
de joye , mais auffi beaucoup
de crainte de quelque
erreur , qui pouvoit
s'eftre infenfiblement gliffée
dans les operations
quifont tres difficiles dans
des nivellemens de plus
de trente lieues . Il verifia
toutes fes obfervations ,
autant que la ſaiſon le luy
pût permettre , à cauſe du
mauvais remps , & fur
Xinj
248 Voyagedes Amb.
tout des grands vents, qui
nuifent fort aux nivellemens
, & il trouva qu'il
ne pouvoit y avoir que
tres - peu d'erreur. Le Roy
eſtant alors à Fontainebleau
, il apporta cette
nouvelle à M'de Louvois,
qui témoigna en eſtre fort
fatisfait . Cependant M. de
la Hire luy ayant remontré
les difficultez des operarions
pendant l'Hiver ,
M'de Louvois luy donna
ordre de retourner dans
de Siam.
249
ces meſmes lieux vers le
Printemps , pour faire les
verifications des hauteurs
qu'il avoit trouvées dans
tous les points principaux
où il avoit marqué que
l'eau devoit paffer , de la
maniere que l'on comence
à l'executer preſentement
. Il trouva dans la
verification des premiers
nivellemens , un pied ou
deux plus de hauteur que
la premiere fois , & il reconnut
par des nivelle
250 Voyage des Amb.
mens un peu plus longs
queles premiers , que les
eaux des Rivieres qui paffent
à Verneuil & à Breteüil,
pouvoient eftre conduites
dans des canaux
fur terrejuſqu'à l'emboucheure
de l'Aqueduc qui
devoit porter les eaux de
la Riviere d'Eure pardeffus
le valon de Maintenon
. On travaille prefentement
à cette grande
Entrepriſe qui furpaffera
en magnificence tout ce
de Siam.
251
que les Empereurs Romains
ont fait dans l'étenduë
de pluſieurs Siecles..
Tous les canaux fur la fuperficie
de la terre font achevez
; l'eau que l'on y a
fait couler a confirméla
juſteſfedes nivellemens,&
l'Aqueduc qui doit paffer
dans le valon de Maintenon
eft fort avancé. La
partie de cet Aqueduc qui
eſt dans le plus profond
du valon doit eftre de
pierre,& le reſte des deux
252 Voyage des Amb.
C
coftez , où la hauteur est
mediocre , paffera fur de
grandes Terraffes élevées
pour ce ſujet . Voicy les
meſures & le détail de
cetOuvrage.
Ily a environ vingt mille
toiſes de Canal depuis
Pontgoüin, où l'on prend
laRiviere, juſque àBercherelaMangor.
CeCanal, qui
eft conduit fur la fuperficie
de la terre , felon fon
niveau , a par bas quinze
pieds , & plus ou moins
de Siam.
253
de hauteur felon le terrein
;& le Talus des bords
eſt double de la profondeur.
Dans le fond de
Berchere, où devoit commencer
l'Aqueduc de maçonnerie
, on fait une Levée
ou Aqueduc de terre,
rapportée à l'Aqueduc de
maçonnerie pendant trois
mille fix cens ſept toiſes.
- Cet Aqueduc de terre a
comme le Canal quinze
pieds de large par le fond,
de haut fix , ſept, ou huit
هللا
254 Voyage des Amb.
pieds ,&de talus le double
de la hauteur ; les
bords font fortifiez de
chauffées de neuf pieds
de large. Le talus de la
Levée eſt auſſi double de
ſa hauteur , pour empefcher
que les terres ne s'éboulent.
Dans le fond de
Berchere la Levée de terrea
cent pieds, & en d'autres
endroits foixante &
dix, cinquante , quarante
&vingt de hauteur.
A l'endroit où cette lede
Siam.
255
vée de terre joint l'Aqueduc
de Maçonnerie qui
eft vers Maintenon , elle
a 79. pieds de haut. Cét
Aqueduc de Maçonnerie
à 2960. toiſes de longueur
en 242. Arcades qui ont
40. pieds de large. Leurs
piles en ont vingt- quatre,
& de longueur quaranteſepta
quarante-huit pieds ,
avec des pilliers boutans
de onze pieds de large , aprés
les retraites , & de
faillie fix pieds. Il a dans
256 Voyage des Amb.
le plus profond trois Ar
cades l'une fur l'autre .
Du coſté de Berchere,
le nombre des Arcades
ſimples eftde trente- trois.
De doubles foixante-
& onze.
De triples quarante- fix.
Puis de doubles , foixante
& douze .
Et enfin de ſimples ,
vingt.
Leſquelles réjoignent
l'Aqueduc de terre rap.
portée du coſté de Ver
de Siam
257
&
failles afoixante cinq pieds
environ de hauteur , qui
continuë en. diminuant:
pendant fix mille cinquante
cinq , juſqu'à ce qu'il
vienne à la hauteur du
terrain , & depuis la juf
ques à Verfailles , il continue
fur terre de meſme
qu'entre Pontgouin &
Berchere pendant vingtcinq
mille toiſes , horſmis :
qu'en quelques endrois il
y aura dans terre unAque--
duc de Maçonnerie. La
298 Voyage des Amb.
plus grande hauteur de
l'Aqueduc dans le fondde
Maintenon , où paſſent
les Rivieres d'Eure & de
Gallardon , & où font les
triples arcades , eft de216.
pieds 6. pouces , juſqu'au
pavé des Corridors , ſans
les fondemens qui doivent
avoir 15. ou 16. pieds
de profondeur , & fans le
Parapet qui a trois pieds
fix pouces.
La hauteur des premieresArcades
juſque ſous la
de Siam. 252
voûte eſt de foixante &
ſeize pieds ,& juſqu'au pavé
des ſecondes quatre--
vingt-un pied fix pouces.
Les fecondes arcades
ont juſque ſous la voûte
foixante&dix pieds ,&jufqu'au
pavédes troiſiemes ,
quatre-vingt- cinq pieds.
Les troifiémes arcades
ont juſque ſous la voure
trente pieds trois pouces,
& juſqu'aux Corridors
neuf pieds neuf pouces,
fur leſquels font les Para
Yij
260 Voyage desAmb.
pets de trois pieds fix pou
ces .
Le Canal à ſept pieds
de large par bas , & s'élargit
juſqu'à ſept pieds fix
pouces , à la hauteur de
quatre pieds où commence
lavoute à plein ceintre.
Il y a de coſté & d'autre
du Canal un Corridor
-de trois pieds , & un Parapet
de dix- fept pouces de
large.
Les piles font à plomb
par le dedans hors de ter
de Siam. 261
re ,& par les coſtez . Il y
a par tout l'Aquedue un
pouce pour toiſe de talus,
mais les piliers bourans
en ont davantage au deffus
des premieres Arcades .
Il ſe fait de part & d'autre
une retraite d'environ
-ſept pieds , & au deffus
des fecondes , de prés de
fix pieds .
Ily a une porte au milieu
de chaque pile pour
pouvoir paffer tout du
long de l'Aqueduc , tant
262 Voyage des Amb.
aux ſecondes Arcades
qu'aux troifiémes. Lesportes
des fecondes ont quatre
pieds de large ,& celles
des troifiémes trois pieds
fix pouces , fur ſept pieds
dehaut.
Il y a des Eſcaliers qui
montent de terre au premier
étage par le dehors.
Ceux qui montent au
ſecond ſont pratiquez
dans l'épaiffeur des piles,
& ceux qui montent au
troifiéme font partie de
de Siam. 263
dans , partie dehors.
Voilà l'eſtat où eftoient
ces Ouvrages il y a fix
mois. Ils doivent eftre prefentement
bien plus avancez,
puisque plus de trente
mille hommes n'ont point
ceffé d'y travailler pendat
ce temps- là. De ces trente
mille hommes, il y en
a une partie de Maçons,
d'Apareilleurs , & d'autres
gens neceſſaires pour
les choſes qui ne peuvent
être faites par lesTroupes.
264 Vyage des Amb.
Elles font employées tant
l'Aqueduc qu'aux CarrieresdeGallardon
&d'Epernon
, & aux Ouvrages de
terre & fe montent à
vingt - deux mille hommes
où environ. Voicy les
noms des Regimens qui
les compoſent. Je ne vous
les envoye pas felon leur
rang.
REGIMENS.
Picardie.
Champagne..point
Royal
de Siam. 265
Royal des Vaiſſeaux.
Languedoc.
Navarre.
Feuquieres.
Cruffol.
La Fare .
Fufiliers du Roy.
Alface.
Vaubecour.
Lyonnois.
Dauphin .
La Reyne .
Anjou.
Vermandois.
Il y a outre cela trois
Z
266 Voyage des Amb.
Efcadrons de Dragons .
Le Logis des Ambaffadeurs
fut gardé par une
Compagnie dont le Capitaine
, le Lieutenant &
1 ' Enſeigne étoient en
Hauſſe - Col , pour leur
faire plus d'honneur. M
le Marquis d'Uxelles qui
commande toutes ces
Troupes , alla luy- meſme
le premier jour demander
le mot aux Ambaſſadeurs ,
&ils donnerent pour mot
Prosperité. Le Major Ge
deSiam. 267
neraly alla le prendre les
deuxjours fuivans , & les
motsqu'ils luy donnerent
furent l'Alliance Royale,
& Deux contre tous . Je
ne vous dis point qu'ils
entendoient parler des
Rois de France & de
Siam Ils admirerent les
Travaux dont je viens
de vous faire la defcription.
Le premier Ambaffadeur
les conçeut fi bien,
& en donna des marques
fi convaincantes , qu'iln'y
Zij
268 Voyage des Amb.
a point d'Architecte ny
d'Ingenieur qui euft pû les
mieux comprendre . Il dit
auffi , Qu'il ne croyoit pas
que tous les Rois de l' Europe
ensemble en puſſentfaire
autant. On leur fit voir
toutes les Troupes qui bátirent
aux Champs , &
falüerent du Drapeau.
Elles firent l'Exercice au
fon du Tambour, & montrerent
la parfaite intelligence
qu'elles ontdu Mêtier
de la Guerre.Il y avoit
de Siam. 269
douze Chevaux de l'Ecurie
du Roy que l'Ambaffadeur
& les Mandarins
monterent. Le premier
Ambaffadeur montra
d'un air fort déliberé ,
de quelle maniere les Siamois
ſe battent avec la
Lance. On luy demanda
s'il trouvoit les Troupes
du Roy belles , & il répondit,
qu'il ne croyoit pas
en avoir veu Cette réponfe
furprit , mais il tira bientoſt
d'embarras ceux qui
Z iij
270 Voyage des Amb.
l'avoient entenduë ,&dit
Qu'il ne croyoit pas avoir
vû des Troupes, maisfeulement
des Officiers , parce
qu'ils en avoient tous l'air,
&& l'adreſſe . M' le Marquis
d'Uxelles luy don.
na un magnifique Repas,
avec les Princes d'Hano
ver
, d'Holſtein , d'Harmeſtein
& d'Hanau. On
y but la Santédu Roy , &
l'on peut dire que c'eſt
la ſcule choſe dont il ait
efté ſurpris en France ,
de Siam.
27
ayant toûjours dit , Que
comme on devoit tout attendre
des François il n'étoit
étonné de rien ; mais
il eut de la peine à ſe perfuader
qu'on puft boire à
la Santé du Roy ſans manquer
de reſpect. On luy
dit que les diftinctions
qu'on faiſoit en la beuvant,
marquoient le refpect
, & qu'enfin le Roy
donnoit cette liberté ,
parce qu'elle faiſoit voir le
zele , & l'amour qu'on a-
Zij
272 Voyage des Amb.
'voit pour luy. Il joüa aprés
leRepas à toute table
avec Mª d'Uxelles , & le
gagna. Il dit lors qu'il eut
vû les Ouvrages , & les
Troupes , Qu'il ne s'éton
noit point de la grandeur,
&de la prosperité du Roy ,
& que beaucoup de choſes
ycontribuoient,Scavoir l'union
de la Famille Royale ,
l'avantage qu'il avoit de
gouverner par luy-mesme,
lafidelité , la ponctualité ,
Pintelligence, &la vigilande
Siam. 273
ce de ſes Ministres , es la
bonté deſes Troupes remplies
de jeuneſfe adroite,
& propre à tout.
mieux la grandeur du
- Roy , & le glorieux eftat
où eſt la France , que les
travaux qu'on fait pour
conduire laRiviere d'Fure
à Versailles,& les Ambaffadeurs
ſouhaitant avec
ardeur de voir quelques
Troupes de Sa Majesté ,
2
238 Voyage des Amb.
و
on les a menez à Maintenon
pour leur faire
voir en bataille celles qui
travaillent à l'Aqueduc ,
&pour fatisfaire en mefme
temps leur curioſité
fur ce grand Ouvrage.
Comme c'eſt icy une occafion
de vous en parler à
fond, jeprendray la choſe
dés ſon origine .
Toutes les meſures
7
qu'on avoit priſes , & tous
les nivellemens qui avoient
eſté faits ily a plu
de Siam. 239
2
ſieurs années , pour faire
venir des Eaux vives à
Verfailles , fans y employer
des Pompes ou
d'autres Machines femblables
, avoient fait voir
qu'il eſtoit impoffible d'en
avoir que de la Riviere de
Loire , mais pour la conduire
en cette Maiſon
Royale , il auroit fallu la
détourner au deſſus de la
Charité, ce qui avoit paru
d'une fi grande difficulté,
pour la longueur du che
240 Voyage des Amb.
min , & à caufe des lieux
bas par où l'on auroit efté
contraint de paffer , que
Sa Majesté avoit entierement
abandonné ce deffein
, eftant d'ailleurs tresperfuadée
de la juſteſſe
avec laquelle feu M.Picard
de l'Academie des
Sciences , avoit pris tous
les niveaux , quoy qu'on
vouluſt affcurer qu'un
ruiſſeau de cette Riviere
étant dérournéàOrleans ,
,
pouvoit eſtre conduit jufque
de Siam . 241
que fur la Montagne de
Sataury , qui eft de pluſieurs
toiſes plus haute
que le dessus duChaſteau .
Il n'y avoit point d'apparence
qu'on pût trouver
quelqueautre Riviere, ou
quelques eaux vives pour
eſtre conduites à Verſailles
, puis que par ſes nivellemens
on ſçavoit que la
Seine étoit beaucoup plus
baſse que la Loire, & que
par confequent tout le
terrein entre ces deux Ri
X
242 Voyage des Amb.
vieres ne pouvoit fournir
que quelques eaux qui
n'avoient pas assez de
hauteur pour ce qu'on avoit
deſsein de faire ; &
comme il y a de l'apparence
que plus on s'approche
de la Mer, plus les terreins
vont en defcendant,
il ſembloit que c'eſtoit
inutilementqu'on croyoit
trouver des eaux aſsez
hautes dans les terres
qui font au Couchant
à l'égard de Verſailles,
de Siam.
243
puis que c'eſt vers ce côtélà
queles Rivieres de Loire
& de Seine ont leur
cours . Cependant fur la
fin de l'année 1684. M² de
Louvois ayant confideré
que la Riviere d'Eure devoit
avoir beaucoup de
hauteur, puis que tous les
terreins depuis Verſailles
en tirant versMaintenon,
où elle paſſe , estoient extrémement
hauts,& qu'il
y avoit vers ce coſté-là
des eaux que l'on foute
X ij
244 Voyage des Amb.
noit dans des canaux avec
une tres - grande hauteur
, il jugea que cette
Riviere , qui étoit fort rapide
dans ſa courſe , en
pouvoit au moins avoir
aſſez pour eftre élevée
commodement par le fecours
de quelque petite
Machine juſque dans les
Eſtangs de Trape & des
environs , qui ſervoient
de refervoir aux eaux
de ces Quartiers - là. Il
donna ordre à M de la
deSiam.
245
Hire, Profeffeur Royal en
Mathematique , & de
l'Academie des Sciencès ,
à qui il avoit déja confié
pluſieurs nivellemens importans
pour Fontainebleau
&Verfailles , d'aller
reconnoiſtre la hauteur
de la Riviere d'Eure dans
fa courſe en remontant
depuis Maintenon , &
de chercher vers le Perche
quellesen étoient leseaux
& quelles hauteurs elles
avoient. M' de la Hire
r
25
Xij
246 Voyagedes Amb.
partit de Versailles dans
le mois d'Octobre de la
mefme année ; & en nivellant
toûjours juſqu'à
Maintenon , il y trouva
la Riviere d'Eure plus bafſe
que le deſſus du Chafteau
de Versailles d'environ
cent cinquante pieds,
& remontant cette Riviere
, il trouva enfin qu'à
Pontgüoin, qui eft à ſept
lieuës au deffus de Chartres
, elle estoit plus haute
que ce Chaſteau de prés
de Siam. 247
de quatre - vingt pieds.
Cette découverte luy
donna d'abord beaucoup
de joye , mais auffi beaucoup
de crainte de quelque
erreur , qui pouvoit
s'eftre infenfiblement gliffée
dans les operations
quifont tres difficiles dans
des nivellemens de plus
de trente lieues . Il verifia
toutes fes obfervations ,
autant que la ſaiſon le luy
pût permettre , à cauſe du
mauvais remps , & fur
Xinj
248 Voyagedes Amb.
tout des grands vents, qui
nuifent fort aux nivellemens
, & il trouva qu'il
ne pouvoit y avoir que
tres - peu d'erreur. Le Roy
eſtant alors à Fontainebleau
, il apporta cette
nouvelle à M'de Louvois,
qui témoigna en eſtre fort
fatisfait . Cependant M. de
la Hire luy ayant remontré
les difficultez des operarions
pendant l'Hiver ,
M'de Louvois luy donna
ordre de retourner dans
de Siam.
249
ces meſmes lieux vers le
Printemps , pour faire les
verifications des hauteurs
qu'il avoit trouvées dans
tous les points principaux
où il avoit marqué que
l'eau devoit paffer , de la
maniere que l'on comence
à l'executer preſentement
. Il trouva dans la
verification des premiers
nivellemens , un pied ou
deux plus de hauteur que
la premiere fois , & il reconnut
par des nivelle
250 Voyage des Amb.
mens un peu plus longs
queles premiers , que les
eaux des Rivieres qui paffent
à Verneuil & à Breteüil,
pouvoient eftre conduites
dans des canaux
fur terrejuſqu'à l'emboucheure
de l'Aqueduc qui
devoit porter les eaux de
la Riviere d'Eure pardeffus
le valon de Maintenon
. On travaille prefentement
à cette grande
Entrepriſe qui furpaffera
en magnificence tout ce
de Siam.
251
que les Empereurs Romains
ont fait dans l'étenduë
de pluſieurs Siecles..
Tous les canaux fur la fuperficie
de la terre font achevez
; l'eau que l'on y a
fait couler a confirméla
juſteſfedes nivellemens,&
l'Aqueduc qui doit paffer
dans le valon de Maintenon
eft fort avancé. La
partie de cet Aqueduc qui
eſt dans le plus profond
du valon doit eftre de
pierre,& le reſte des deux
252 Voyage des Amb.
C
coftez , où la hauteur est
mediocre , paffera fur de
grandes Terraffes élevées
pour ce ſujet . Voicy les
meſures & le détail de
cetOuvrage.
Ily a environ vingt mille
toiſes de Canal depuis
Pontgoüin, où l'on prend
laRiviere, juſque àBercherelaMangor.
CeCanal, qui
eft conduit fur la fuperficie
de la terre , felon fon
niveau , a par bas quinze
pieds , & plus ou moins
de Siam.
253
de hauteur felon le terrein
;& le Talus des bords
eſt double de la profondeur.
Dans le fond de
Berchere, où devoit commencer
l'Aqueduc de maçonnerie
, on fait une Levée
ou Aqueduc de terre,
rapportée à l'Aqueduc de
maçonnerie pendant trois
mille fix cens ſept toiſes.
- Cet Aqueduc de terre a
comme le Canal quinze
pieds de large par le fond,
de haut fix , ſept, ou huit
هللا
254 Voyage des Amb.
pieds ,&de talus le double
de la hauteur ; les
bords font fortifiez de
chauffées de neuf pieds
de large. Le talus de la
Levée eſt auſſi double de
ſa hauteur , pour empefcher
que les terres ne s'éboulent.
Dans le fond de
Berchere la Levée de terrea
cent pieds, & en d'autres
endroits foixante &
dix, cinquante , quarante
&vingt de hauteur.
A l'endroit où cette lede
Siam.
255
vée de terre joint l'Aqueduc
de Maçonnerie qui
eft vers Maintenon , elle
a 79. pieds de haut. Cét
Aqueduc de Maçonnerie
à 2960. toiſes de longueur
en 242. Arcades qui ont
40. pieds de large. Leurs
piles en ont vingt- quatre,
& de longueur quaranteſepta
quarante-huit pieds ,
avec des pilliers boutans
de onze pieds de large , aprés
les retraites , & de
faillie fix pieds. Il a dans
256 Voyage des Amb.
le plus profond trois Ar
cades l'une fur l'autre .
Du coſté de Berchere,
le nombre des Arcades
ſimples eftde trente- trois.
De doubles foixante-
& onze.
De triples quarante- fix.
Puis de doubles , foixante
& douze .
Et enfin de ſimples ,
vingt.
Leſquelles réjoignent
l'Aqueduc de terre rap.
portée du coſté de Ver
de Siam
257
&
failles afoixante cinq pieds
environ de hauteur , qui
continuë en. diminuant:
pendant fix mille cinquante
cinq , juſqu'à ce qu'il
vienne à la hauteur du
terrain , & depuis la juf
ques à Verfailles , il continue
fur terre de meſme
qu'entre Pontgouin &
Berchere pendant vingtcinq
mille toiſes , horſmis :
qu'en quelques endrois il
y aura dans terre unAque--
duc de Maçonnerie. La
298 Voyage des Amb.
plus grande hauteur de
l'Aqueduc dans le fondde
Maintenon , où paſſent
les Rivieres d'Eure & de
Gallardon , & où font les
triples arcades , eft de216.
pieds 6. pouces , juſqu'au
pavé des Corridors , ſans
les fondemens qui doivent
avoir 15. ou 16. pieds
de profondeur , & fans le
Parapet qui a trois pieds
fix pouces.
La hauteur des premieresArcades
juſque ſous la
de Siam. 252
voûte eſt de foixante &
ſeize pieds ,& juſqu'au pavé
des ſecondes quatre--
vingt-un pied fix pouces.
Les fecondes arcades
ont juſque ſous la voûte
foixante&dix pieds ,&jufqu'au
pavédes troiſiemes ,
quatre-vingt- cinq pieds.
Les troifiémes arcades
ont juſque ſous la voure
trente pieds trois pouces,
& juſqu'aux Corridors
neuf pieds neuf pouces,
fur leſquels font les Para
Yij
260 Voyage desAmb.
pets de trois pieds fix pou
ces .
Le Canal à ſept pieds
de large par bas , & s'élargit
juſqu'à ſept pieds fix
pouces , à la hauteur de
quatre pieds où commence
lavoute à plein ceintre.
Il y a de coſté & d'autre
du Canal un Corridor
-de trois pieds , & un Parapet
de dix- fept pouces de
large.
Les piles font à plomb
par le dedans hors de ter
de Siam. 261
re ,& par les coſtez . Il y
a par tout l'Aquedue un
pouce pour toiſe de talus,
mais les piliers bourans
en ont davantage au deffus
des premieres Arcades .
Il ſe fait de part & d'autre
une retraite d'environ
-ſept pieds , & au deffus
des fecondes , de prés de
fix pieds .
Ily a une porte au milieu
de chaque pile pour
pouvoir paffer tout du
long de l'Aqueduc , tant
262 Voyage des Amb.
aux ſecondes Arcades
qu'aux troifiémes. Lesportes
des fecondes ont quatre
pieds de large ,& celles
des troifiémes trois pieds
fix pouces , fur ſept pieds
dehaut.
Il y a des Eſcaliers qui
montent de terre au premier
étage par le dehors.
Ceux qui montent au
ſecond ſont pratiquez
dans l'épaiffeur des piles,
& ceux qui montent au
troifiéme font partie de
de Siam. 263
dans , partie dehors.
Voilà l'eſtat où eftoient
ces Ouvrages il y a fix
mois. Ils doivent eftre prefentement
bien plus avancez,
puisque plus de trente
mille hommes n'ont point
ceffé d'y travailler pendat
ce temps- là. De ces trente
mille hommes, il y en
a une partie de Maçons,
d'Apareilleurs , & d'autres
gens neceſſaires pour
les choſes qui ne peuvent
être faites par lesTroupes.
264 Vyage des Amb.
Elles font employées tant
l'Aqueduc qu'aux CarrieresdeGallardon
&d'Epernon
, & aux Ouvrages de
terre & fe montent à
vingt - deux mille hommes
où environ. Voicy les
noms des Regimens qui
les compoſent. Je ne vous
les envoye pas felon leur
rang.
REGIMENS.
Picardie.
Champagne..point
Royal
de Siam. 265
Royal des Vaiſſeaux.
Languedoc.
Navarre.
Feuquieres.
Cruffol.
La Fare .
Fufiliers du Roy.
Alface.
Vaubecour.
Lyonnois.
Dauphin .
La Reyne .
Anjou.
Vermandois.
Il y a outre cela trois
Z
266 Voyage des Amb.
Efcadrons de Dragons .
Le Logis des Ambaffadeurs
fut gardé par une
Compagnie dont le Capitaine
, le Lieutenant &
1 ' Enſeigne étoient en
Hauſſe - Col , pour leur
faire plus d'honneur. M
le Marquis d'Uxelles qui
commande toutes ces
Troupes , alla luy- meſme
le premier jour demander
le mot aux Ambaſſadeurs ,
&ils donnerent pour mot
Prosperité. Le Major Ge
deSiam. 267
neraly alla le prendre les
deuxjours fuivans , & les
motsqu'ils luy donnerent
furent l'Alliance Royale,
& Deux contre tous . Je
ne vous dis point qu'ils
entendoient parler des
Rois de France & de
Siam Ils admirerent les
Travaux dont je viens
de vous faire la defcription.
Le premier Ambaffadeur
les conçeut fi bien,
& en donna des marques
fi convaincantes , qu'iln'y
Zij
268 Voyage des Amb.
a point d'Architecte ny
d'Ingenieur qui euft pû les
mieux comprendre . Il dit
auffi , Qu'il ne croyoit pas
que tous les Rois de l' Europe
ensemble en puſſentfaire
autant. On leur fit voir
toutes les Troupes qui bátirent
aux Champs , &
falüerent du Drapeau.
Elles firent l'Exercice au
fon du Tambour, & montrerent
la parfaite intelligence
qu'elles ontdu Mêtier
de la Guerre.Il y avoit
de Siam. 269
douze Chevaux de l'Ecurie
du Roy que l'Ambaffadeur
& les Mandarins
monterent. Le premier
Ambaffadeur montra
d'un air fort déliberé ,
de quelle maniere les Siamois
ſe battent avec la
Lance. On luy demanda
s'il trouvoit les Troupes
du Roy belles , & il répondit,
qu'il ne croyoit pas
en avoir veu Cette réponfe
furprit , mais il tira bientoſt
d'embarras ceux qui
Z iij
270 Voyage des Amb.
l'avoient entenduë ,&dit
Qu'il ne croyoit pas avoir
vû des Troupes, maisfeulement
des Officiers , parce
qu'ils en avoient tous l'air,
&& l'adreſſe . M' le Marquis
d'Uxelles luy don.
na un magnifique Repas,
avec les Princes d'Hano
ver
, d'Holſtein , d'Harmeſtein
& d'Hanau. On
y but la Santédu Roy , &
l'on peut dire que c'eſt
la ſcule choſe dont il ait
efté ſurpris en France ,
de Siam.
27
ayant toûjours dit , Que
comme on devoit tout attendre
des François il n'étoit
étonné de rien ; mais
il eut de la peine à ſe perfuader
qu'on puft boire à
la Santé du Roy ſans manquer
de reſpect. On luy
dit que les diftinctions
qu'on faiſoit en la beuvant,
marquoient le refpect
, & qu'enfin le Roy
donnoit cette liberté ,
parce qu'elle faiſoit voir le
zele , & l'amour qu'on a-
Zij
272 Voyage des Amb.
'voit pour luy. Il joüa aprés
leRepas à toute table
avec Mª d'Uxelles , & le
gagna. Il dit lors qu'il eut
vû les Ouvrages , & les
Troupes , Qu'il ne s'éton
noit point de la grandeur,
&de la prosperité du Roy ,
& que beaucoup de choſes
ycontribuoient,Scavoir l'union
de la Famille Royale ,
l'avantage qu'il avoit de
gouverner par luy-mesme,
lafidelité , la ponctualité ,
Pintelligence, &la vigilande
Siam. 273
ce de ſes Ministres , es la
bonté deſes Troupes remplies
de jeuneſfe adroite,
& propre à tout.
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Résumé : Ils vont voir les travaux que l'on fait à la Riviere d'Eure. Description de cet Ouvrage, avec tout ce qui s'est passé à la reveuë des Troupes qui y travaillent. [titre d'après la table]
Le texte décrit les travaux entrepris pour approvisionner en eau le château de Versailles en utilisant la rivière d'Eure. Initialement, des projets visant à utiliser la Loire furent jugés impraticables en raison de la longueur du trajet et des difficultés topographiques. Le roi abandonna cette idée après avoir été convaincu par les relevés de Picard de l'Académie des Sciences. En 1684, Louvois, en considérant la hauteur de la rivière d'Eure et les terrains élevés entre Versailles et Maintenon, ordonna à La Hire, professeur en mathématiques et membre de l'Académie des Sciences, de vérifier la hauteur de cette rivière. La Hire découvrit que l'Eure était suffisamment haute à Pontgouin pour alimenter Versailles. Après vérifications, les travaux commencèrent, incluant la construction de canaux et d'un aqueduc en maçonnerie et en terre. L'aqueduc, long de 2960 toises avec 242 arcades, fut décrit en détail avec des hauteurs variées selon les sections. Les travaux impliquèrent plus de 30 000 hommes, incluant des régiments de troupes et des artisans spécialisés. Les ambassadeurs étrangers, impressionnés par les travaux et les troupes, admirèrent la grandeur du projet et la discipline des soldats français. Par ailleurs, le texte relate la surprise d'un ambassadeur de Siam en France face à une coutume locale. Cet ambassadeur, bien que toujours admiratif des Français, eut du mal à comprendre comment on pouvait porter un toast à la santé du roi sans manquer de respect. On lui expliqua que les distinctions faites en buvant à la santé du roi montraient le respect et que cette liberté était accordée par le roi pour démontrer l'ardeur et l'amour du peuple à son égard. Après le repas, l'ambassadeur joua à des jeux de table avec Madame d'Uxelles et la gagna. Il exprima ensuite son admiration pour les œuvres et les troupes françaises, soulignant que la grandeur et la prospérité du roi étaient dues à plusieurs facteurs, notamment l'union de la famille royale, la capacité du roi à gouverner personnellement, la fidélité, la ponctualité, l'intelligence et la vigilance de ses ministres, ainsi que la qualité des troupes, composées de jeunes gens adroits et compétents.
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4
p. 146-151
Labirinthe & ses Fontaines, [titre d'après la table]
Début :
Tous ces lieux ont chacun leurs noms qui conviennent, ou [...]
Mots clefs :
Labyrinthe, Fontaines, Figures, Allées, Endroits, Eaux, Fable, Jean de La Fontaine, Bassins
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Labirinthe & ses Fontaines, [titre d'après la table]
Tous ces
lieux ont chacun leurs noms
qui conviennent , ou à ce
que marque leur terrain , ou
à ce que les Figures ou les
Eaux reprefentent. Il y a
outre cela quantité de Fontaines,
ou au bout des allées ,
ou dans le milieu ou qui
aboutiſſent à pluſieurs allées
ou dans les Parterres , & cela
fans compter le Canal , &
trois pieces d'caux preſque
و
auffi grandes , ce qui doit pa
des Amb. de Siam.
133
roiſtre incroyable à ceux qui
feront reflexion qu'il n'y avoit
pas une goute d'eau à
Verſailles quand le Roy a
commencé à y faire faire
des Fontaines. Il faut vous
parler du Labirinthe , puiſque
c'eſt par là que les Ambaſſadeurs
commencerent à voir
joüer les Eaux qu'on vient
admirer de toutes les Parties
du Monde. Ce Boſquet eſt un
des plus grands de Verſailles
puis qu'il renferme 38. Fontaines
, & ces Fontaines un
tres-grand nombre de Jets.
Une Fable d'Eſope fait le ſujet
de chacune ; il n'est pas
Mij
134 Suite du Voyage
neceſſaire de les expliquer
icy , ces Fables n'eſtant ignorées
de perſonne. Chacune a
fon Baffin où elle eſt reprefentée
par des Figures en
relief faites de metal , & le
fujet de la Fable y eſt auſſi
marqué. Je ne parle point
des Coquillages & des ornemens
des Baffins , qui font
en grand nombre , & qui
forment des Figures differentes
non plus que de la
quantité de Iets d'eau qui
accompagnent ces Baffins ,
& qui font proportionnez
aux Sujets qui y font reprefentez
. Ceux qui ſont com
2.
des Amb. de Siam.
135
me dans des Arcades formées
dans des paliſſades , font à
moitié couverts , & environnez
de feuilles & de rofeaux
qui jettent de l'eau. La
pluſpart ſont de fer blanc ,
& d'autre matiere propre à
cet uſage , auffi-bien que les
branches par où paffe T'eau ,
& le tout eſtant peint d'un
(vert qui imite le naturel ,
paffe pourune veritable verdure
, juſqu'à ce qu'on en
voye fortir l'eau . Le mot de
Labirinthe marque affez que
ee lieu eft remply de détours.
& d'allées meflées les unes
trempty
dans les autres , ce qui fait
Miij
136 Suite du Voyage
qu'avant qu'on en puiffe
trouver la porte , il arrive
bien ſouvent que l'on re
vient aux meſmes endroits
dont on croit eſtre fort éloigné.
Le premier Ambaffadeur
dont je vous parle en
pluſieurs endroits ſous le
ſimple nom d'Ambaſſadeur
pour éviter les repetitions du
mot de premier , tourna luymeſme
la pluſpart des Robinets,
qui font dans ce lieu ,
chercha les endroits qui donnent
de l'eau aux autres , & fit
voir que rien n'échappe à la
connoiffance .
lieux ont chacun leurs noms
qui conviennent , ou à ce
que marque leur terrain , ou
à ce que les Figures ou les
Eaux reprefentent. Il y a
outre cela quantité de Fontaines,
ou au bout des allées ,
ou dans le milieu ou qui
aboutiſſent à pluſieurs allées
ou dans les Parterres , & cela
fans compter le Canal , &
trois pieces d'caux preſque
و
auffi grandes , ce qui doit pa
des Amb. de Siam.
133
roiſtre incroyable à ceux qui
feront reflexion qu'il n'y avoit
pas une goute d'eau à
Verſailles quand le Roy a
commencé à y faire faire
des Fontaines. Il faut vous
parler du Labirinthe , puiſque
c'eſt par là que les Ambaſſadeurs
commencerent à voir
joüer les Eaux qu'on vient
admirer de toutes les Parties
du Monde. Ce Boſquet eſt un
des plus grands de Verſailles
puis qu'il renferme 38. Fontaines
, & ces Fontaines un
tres-grand nombre de Jets.
Une Fable d'Eſope fait le ſujet
de chacune ; il n'est pas
Mij
134 Suite du Voyage
neceſſaire de les expliquer
icy , ces Fables n'eſtant ignorées
de perſonne. Chacune a
fon Baffin où elle eſt reprefentée
par des Figures en
relief faites de metal , & le
fujet de la Fable y eſt auſſi
marqué. Je ne parle point
des Coquillages & des ornemens
des Baffins , qui font
en grand nombre , & qui
forment des Figures differentes
non plus que de la
quantité de Iets d'eau qui
accompagnent ces Baffins ,
& qui font proportionnez
aux Sujets qui y font reprefentez
. Ceux qui ſont com
2.
des Amb. de Siam.
135
me dans des Arcades formées
dans des paliſſades , font à
moitié couverts , & environnez
de feuilles & de rofeaux
qui jettent de l'eau. La
pluſpart ſont de fer blanc ,
& d'autre matiere propre à
cet uſage , auffi-bien que les
branches par où paffe T'eau ,
& le tout eſtant peint d'un
(vert qui imite le naturel ,
paffe pourune veritable verdure
, juſqu'à ce qu'on en
voye fortir l'eau . Le mot de
Labirinthe marque affez que
ee lieu eft remply de détours.
& d'allées meflées les unes
trempty
dans les autres , ce qui fait
Miij
136 Suite du Voyage
qu'avant qu'on en puiffe
trouver la porte , il arrive
bien ſouvent que l'on re
vient aux meſmes endroits
dont on croit eſtre fort éloigné.
Le premier Ambaffadeur
dont je vous parle en
pluſieurs endroits ſous le
ſimple nom d'Ambaſſadeur
pour éviter les repetitions du
mot de premier , tourna luymeſme
la pluſpart des Robinets,
qui font dans ce lieu ,
chercha les endroits qui donnent
de l'eau aux autres , & fit
voir que rien n'échappe à la
connoiffance .
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Résumé : Labirinthe & ses Fontaines, [titre d'après la table]
Le château de Versailles est célèbre pour ses nombreux éléments aquatiques, chacun portant un nom en fonction de son terrain ou des figures représentées. Les fontaines sont stratégiquement placées au bout des allées, au milieu ou à l'intersection de plusieurs allées, ainsi que dans les parterres. Le canal et trois pièces d'eau impressionnantes, presque aussi grandes que le canal, attirent particulièrement les visiteurs, notamment les ambassadeurs de Siam. À l'origine, Versailles était dépourvu d'eau avant que le roi n'y fasse construire des fontaines. Le labyrinthe, l'un des plus grands bosquets, compte 38 fontaines avec de nombreux jets illustrant des fables d'Ésope. Chaque fontaine est ornée de figures en relief en métal et de bassins décorés de coquillages et d'autres ornements. Certains bassins sont situés dans des arcades partiellement couvertes et entourées de feuilles et de roseaux. Le labyrinthe, avec ses détours et allées complexes, rend la recherche de la sortie difficile. L'ambassadeur de Siam a exploré les mécanismes des fontaines, démontrant une connaissance approfondie du lieu.
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5
p. 115-171
LETTRE DE M. COMIERS à M. Hardy, Seigneur de Beaulieu, contenant la Conduite, l'Elevation des Eaux, & tout ce qui concerne les Jets d'eau.
Début :
Je vous envoyay il y a deux mois une Lettre fort curieuse / Vous demandez, Monsieur, bien des choses à la fois à un [...]
Mots clefs :
Eau, Canal, Rivière, Niveau, Lieues, Bout, Terre, Toises, François Bernier, Claude Comiers, Pente, Longueur, Versailles, Pieds, Ligne, Pouces, Eaux, Lignes, Point, Eure, Cercle de la terre, Hauteur, Centre, Lettre, Mers, Plan, Milieu, Conduite, Languedoc, Nivellement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DE M. COMIERS à M. Hardy, Seigneur de Beaulieu, contenant la Conduite, l'Elevation des Eaux, & tout ce qui concerne les Jets d'eau.
Ie vous envoyay il y a deux
mois une Lettre fort curieuſe
du fameux Monfieur Bernier.
Elle a trouvé des Admirateurs
&des Critiques , mais ces derniers
ne l'attaquent point en
toutes ſes parties , ils en combattent
ſeulement quelquesunes
, & ils le font de cette
maniere honneſte,qui fait ſouvent
plaiſir à ceux qui font attaquez
, puis qu'elle leurdonne
lieu de faire paroiſtre ce
qu'ils ſçavent. Ainſi l'on peue
dire que les querelles qui arri
GALANT.
83
১
ces
vent entre les gens de Lettres,
ſont preſque toûjours à l'avantage
, & des Aggreffeurs, &de
ceux qui ſe defendent
fortes de differends eftant pour
les uns & pour les autres de
favorables occaſions de faire
briller leurs differentes lumieres
. Ce que je vous envoye eſt
du celebre Monfieur de Comiers
, dont l'érudition eft
connue , & qui eſt eſtimé de
tous les Sçavansde l'Europe.
:
D65
84 MERCURE
LETTRE DE M. COMIER ,,
à M. Hardy , Seigneur de
Beaulieu, contenantla Conduite
, l'Elevation des Eaux
&tout ce qui concerne les
-letsd'eau.
pauvre
Ous demandez, Monsieur,bien
des choses à lafois à un
aveugle ; premierement , mes reflexions
ſur la Lettre de Monsieur
Bernier inferée dans leMercure de
Février dernier , dans laquelle il
fare que l'eauparſaſeule volubilité&
pesanteurcoule d'un bout à
L'autre d'un canal parfaitement à
niveaudefix àsept lieuës de lonqueursans
aucune pente ;secondement
, tous les moyensde trouver les
Sources d'can , & ensuite ce qui est
A
THEQUE DE
BIBLIOT
NOAI
84
LE
xio
Ber
Fer
lite
D'ai
nir
BUL
me
GALANT.
85
neceſſaire desçavoir pour la conduíte
des eaux ; les Machines pour les
éleverdans des Refervoirs , &mon
abregéde tout ce qui concerne les
Lets d'eau , leur hauteur & leur
dépense.
mouvement
Bien que vous ayezune parfaite
connoiſſance de toutes ces choses,&ب
meſme la pratique dansvostre belle
maison de Beaulieu prés Chartres ..
où vous élevez vos eaux de fources
vives par la Machine d'une nou
velle application du principe de
, qui se trouve enfin
dans la derniere perfection , plus
parvostre propre connoissance &
penetration d'esprit , quepar aucun
de mes avisfondezsur mes longues
experiences & sur celles de few
Monsieur de Francine nôtre bom
amy , ( car vostre machine estant
Sans manivelle ny frotement des
parties elle est incomparablement
86 MERCURE
plus belle , & avec une moindre
puissance,elle a un plus grand effet
qu'aucune desMachinesqui ayent
encore paru à Versailles ou ailleurs
je veux neantmoins vous fatisfaire
, afin qu'on ne croye pas
gu' ayant perdu la veue jefois tombédans
Loiſivetèfans lettres, qui est
le Sepulchre des hommes vivans ,
Otium fine litteris ſupultura
hominis viventis . le commence
par l'examen de ce que Monfieur
Bernier Chefdes Philofophes Gaffendiſtes
, a debité au sujet du
grand Canalde Languedoc,qui fait
lacommunication des deux Mers
où ildit , qu'ily a un canalde fix
àfept lieuës de longueur de pur niveau,
où l'eau coule d'un bout àl'au
trefansaucune pente. Ie dis ,que la
Phyſico - Mathematique n'est pas
Seulement la plus belle étude des
veritables Scavants , elle est encore
GALANT. 87
tres utile & même neceſſaire au
bien de l'Etat ,& avantageuse à
chaque particulier. Ils'agit icy de
Lefaire connoistrepar la conduite des
caux,laquelle depend d'un parfait
nivellement , ſans lequel les
deffeins les plus importans avorteroient
aprés la dépense inutile de
pluſieurs millions ,si on entreprend
ces grands Ouvrages furle dire de
Monsieur Bernier , qui aſſure
qu'il n'estpas necessaire de donner
de la pente àl'eau pourla conduire
où l'on desire..
2
Monsieur Bernier ne parle pas.
en Maîtreen la conduite des Eaux..
Voicyfes termes. Je ſuis icy , ditil
, où ſe rendentles Eaux de la
Montagne noire , pour faire la
communication des deux Mers ,
de ce fameux Canal , qui eft
ſoutenu à my - côte pendant
40. lieuës delong
88 MERCURE
CommeMonfieur Berniernefait
pas autrement la defcription de
ce fameux Canal , je veux bien y
Suppléer.
i
L'execution de ce grand ouvrage
medité par les Empereurs
Romains , & examiné pendant
tant de Siecles , étoit refervée au
regne de LOVIS LE GRAND , à
qui rien n'est impoſſible , qui agit
par tout en mesme temps , dont
l'esprit éclate comme le Soleil dans
tous lescoins de l'Univers , & dont
Lapuiſſance peut estre comparéeà
l'Ocean , qui estant immense en
foy - mesme , avance ſes bras par
tous les endroits de la Terre. Vous
neferezdonc pas faché, queparla
生necessité de faire mes justes reflexions
sur la Lettre de Monfieur
Bernier , ie fois obligé de vous envoyerenpeu
de mots tout ce qui
concerne cegrand Canal artificiel,
GALANT. 89
qui fait la communication des deux
Mers , puisque par son moyen tes
plus grandes Barquespeuvent pas.
fer en quatorze jours au plus , de la
Mer Oceane dans laMediterranée.
Monsieur Riquet ayant étudie
lapoſſibilité& les moyens de faire
cette communication , reconnut que
la petite Eminence de Naurouſſe ,
qui eſtålateste des deux Valons ,
Seroit le point de partage, par le
moyen des deux petites Rivieres ,
qui ont leurs fources à latestede ces
deux Valons à demy - lieüe l'une
de l'autre. La Riviere de Fresque
coule àl'Orient dans l'Aude & la
Riviere de Lers au couchant .
Monfieur Colbert dont l'application
estoit infatigable pour faire
fleurir les Arts , les Sciences ,& le
Commerce , ayant esté convaincu de
la poſſibilité de cette lonction des
१० MERCVRE
deux Mers, on commença àytra
vailleren 1666. Les Eaux de fix
Rivieres dela Montagnenoire ont
eſté conduites par des Canaux au
Refervoirde Saint Feriel, qui estun
Etangd'un Valon,la Chauffée allant
d'une Montagne à l'autre. Il est à
demy- lieuë au deſſus de la Ville de
Revel. Cet Etangen fournit le
Baffin de Naurouffe , point de partage,
d'oùl'eau defcend par deux
Canauxdans lesſources de Frefque
de Lcrs.
Ce Baffin eft de pierre de taille,
fafigure eſt octogone ovale ,fongrand
diametre eft de deux cens toiſes,&
lepetit de cent cinquante.
Le Canal d'Occidenta dix - huit
Ecluſes tant doubles que simples ,
qui font vingt-sept Corps d'Eclu-
Jes dans l'espace de 28142. toises ,
qui font douze licies communes de
France de 25. au Degré.Apres ces
GALANT.
91
te longueur depuis le point de partage,
le Canal entre dans la Garonne
. Le Canal d'Orient à 99443 .
toises jusqu'à l'Etang de Thau ,
quiſont 43. lieues & demie , plus
89. toiſes , & dans cette longueur
ily a 46. Ecluſes tant doubles ,
triples , &c. Depuis l'Etang de
Thau on entre dans le Port de Cete
prés de Frontignan par un Canul
de 800. toiſes de longueur ,fait à
Travers la Plage.
CeCanalfut commencé en 1666-
&achevé en 1681 .
La premiere navigationfut commencée
par l'ordre du Roy le 15.
May 1681. par Monsieur d'Aguesseau
, Intendant de Languedoc.
Il partit de Toulouſe avec quelques
Meſſieurs des Etats , & s'estant
rendu àl'embouchure du Canaldans
La Garonne it le monta dans و
une Barque Royale le 17. May
ſuivy de vingt- trois Barques da
92
MERCVRE
Bordeaux, chargées de marchandi-
Sespourla Foirede Beaucaire. Le
19. il arriva à Castelnaudari , oùse
rendit Monsieurle Cardinal de
Bonzi , President né des Etats de
Languedoc.
Les Eclufes font au nombre de
59. dans la longueur de 76645 .
toiſes , qui font 33. lieues & demie
plus 131. toises. Le 13. toutes
ces Barques navigerentfur le Pont
de Repudre , qui a soixante . Sept
toiſes de longueur , ayant esté fait
pour donnerpaffage au deſſous à un
torrent de mesme nom , qui croife
le Canal.
On navigea ensuite le longde la
Digue ou Chauffée de Ceffe du nom
de la Riviere qu'elle arreste . Elle
a 112. toifes de longueur , cinq de
hauteur , & quatre & demie de
largeur.
Le 24. onpaſſale Mal- paffe.
GALAN T.
93
C'est une voûte de quatre - vingt
toiſes de longueur , de quatre &
demie de hauteurfur quatre toises
de largeur de Canal , outre une
Banquette de chaque costé large de
trois pieds pour le tirage des Barques.
Cette voûte eft taillée dans
LeRoc d'une montagne à une
lieuë de Befiers. Cette Ville& fon
paysagefontfibeaux , qu'ils femblent
qu'ils agent estéfaits pourla
demeure des Dieux , ce qui a donné
lieuà ce Proverbe Latin ,
SiDeus in terris vellet habitare
, Biterris .
Au fortir de cette voûte on se
trouvaàlapremiere des huit Eclu-
Ses ascolées , c'est à dire faites de
Suite, quifontparconsequent com
me autant de degrezou marches
d'une montagne d'eau . Pour bien
comprendre la maniere des Ecluſes ,
jevons envoye le Livre de Simon
94
MERCVRE
Stevin de Bruges , & vous renvoye
àcellesdu Canal de Briare.
Ces Ecluſes estantpaffées,la Compagnieſeſepara
à causedes Festes
de la Pentecoste , mais Monsieur
l'Intendant defcenditparle Canal
dans la Riviere d'Herau par l'Ecluſe
ronde ,& ayant traversé l'Etangde
Thau & le Canal , il arriva
au Portde Cete le 25. May .
sourdela Pentecofte 1681. deforte
que Monsieur l'Intendant nefutfur
le Canal que neuf jours ;sçavoir,
deux jours depuis fon embouchure
dans la Garonne iusqu'à Castelnaudari
, &delà enſept iours ilfut
danslePortde Cete. Et comme de
L'Oceanon peut en fix iours entrer
par la Garonne dans le Canal,la
navigationd'une Merà l'autre ne
fera au plus que de quatorze à
quinze jours en paſſant par cent
quatre Ecluſes, dont plusieurs estant
GALANT.
95
accolées , c'est à dire ,faites defuite&
prés àprés ,font 65.stations ,
quine retardent quede trente heu
res au plus la navigation.
Ie reprens la Lettre de Monfieur
Bernier. Je ne veux pas , dit - il,
oublier une circonſtance tresconfiderable
, en ce qu'elle regarde
ceux qui s'occupent à
la conduite des Eaux . Le fait
eſt , qu'entre ce grand nombre
de differens Canaux , qui font
le Canal entier , il y en a un de
6.à 7.licuës de lõg dans lequel
l'Eau coule d'un bout à l'autre
depur niveau , ſans qu'il y ait
aucune pente ; & cela , à mon
avis , par fon poids & par fa
volubité , plûtoſt que par le
pouſſement, cequi eſt contraire
aux fentimens de feu Mefſieurs
Picard & Mariotte , &
de quelques -uns de nos Amis
1
96 MERCURE
qui font encore pleins de vie ;
car je les ay toûjours vû demander
une certaine pente
ſenſible , comme par exemple,
un pied tout au moins fur chaquelieuë
; mais leur ſentiment
n'empeſche pas que ce que je
dis ne foit veritable . Or cela
eftant , ajoûte- t- il , il n'euſt pas
eſté beſoin de ſe mettre ſi fort
en peine , comme on a fait , de
faire venirla Riviere d'Eure à
Verſailles ny la Riviere d'Ourgue
à Paris.
Iefais icy une petite reflexion,
qui est que les Eaux de la Riviere
d'ourgue ont toûjours paſſéſous les
Ponts de Paris , mais aprés s'eftre
meſlées aux Eaux de la Marne&
de la Seine. Le deffeinde Monſicur
Riquet estoit de la conduire par un
Canal artificiel au pied du Troue
ou Art de triomphe ,Superbepar la
Statuë
GALANT.
97
Statüe de LOUIS LE GRAND ,
auquelsujet j'ayfait ces diſtiques.
Quis fuper ? eſt Mavors magni
fub imagine Regis ,
Teſtatur Facies , magnaque
facta probant.
Legrand Dieu des Combats anime
ce grandRoy ,
Son grand airle fait voir , fes
grandsfait en fontfoy.
Puisqueje vous ay fait un petit
détaildu Canal de Languedoc , il
est bien iuste que je vous diſe icy
quelque chose de l'Aqueduc Royal
de la Riviere d'Eure à Versailies.
Il ne manquoit au plus beau lieu
du monde , c'est à dire à Versailles,
qu'uneprodigieuse quantité d'eau
pourfourniràla depenſe d'un mil
lion de Iets , de Fontaines & de
Avril 1688 . E
98 MERCURE
Cafcades . Monseigneur de Louvois,
vir fupra titulos , qui a une parfaite
connoissance de tout ce qui est
de grand dans les Sciences ayant
conſideré luy-meſme le cours de la
Riviere d'Eure qui entre dans la
Seine vers le Pont - de- l'Arche aprés
avoir roulé les eaux de ſes ſources
avec rapidité pendant 45. lieuës
conclud d'abord qu'on pouvoit prendre
fes eaux a quelques lieñes au
deſſus de Chartres , & les conduire
à Versailles . Ilordonna à Monfieur
de la Hire , de l' Academie Royale
des Sciences d'enfaire le nivellement.
Ce grand Philofophe - Mathematicien
fi connu dans l'Empire
des Lettres , reconnut que lateste du
Canal devoit eftre au Chateau de
Pongoin , qui est à sept lieues au
dessus de Chartres , & 22. lieues
de Versailles , & paffer par Maintrouva
par son nivelle-
IVON
GALANT.
LYD
17
ment que la Riviere d'Eurefe
à Pongoin estoit I110. piedsplus élevée
que le rez de chauffée de la
plus haute partie du Chasteau de
Versailles. Tout l'Empire Romain
depuis sa Fondation n'auroit encore
ozé entreprendre ce qu'on voit d'achevé
depuis quatre ans de cefurprenant
Aqueduc ; aussi est- ce un
échantillon des Merveilles de
LOUIS LE GRAND .
Monfieur Bernier pour blâmer la
grande exactitude avec laquelle on
-a nivelé depuis la Riviere d'Eure
jusqu'à Versailles , dit qu'il n'étoit
pas beſoin de ſe mettre ſi
fort en peine, comme on a fait;
puis qu'une fort mediocre
cheute d'eau dans un Canal
auroitfuffi . Il eſt vray que l'eau
ne coulera pas ſi viſte ; mais
faites le canal plus large à proportion
de la pente & de la vi100
MERCURE
ſteſſe que vous ſouhaiteriez ,
donnant ainſi plus de face à
l'eau , & vous aurez remedié
à l'Inconvenient ; du reſte , je
croirois bien qu'il faudroit enfin
dans une grande longueur
donner quelque choſe à la
ſphericité de la terre. Mais ſept
lieuës , mais trente ou quarante
lieuës qu'il y aura de la Riviere
d'Eure à Versailles , ou
de Liſi à Paris , qu'est - ce que
cela fur neuf à dix millequ'en
peut avoit le Globe de la terre?
Voicy , Monfieur, mes reflexions ,
article par article,fur les point de
la Letire de Monfieur Bernier, qui
obligeroit Quintilien de s'écrier ,
Fælices effent Artes , fi de illis
foli Artifices judicarent.
Premierement , il devoit expliquer
ce qu'ilentend par ces termes
GALANT. 101
de pur niveau dece Canalde cing
àfixlieuës fans aucune pente , car
une ligne purement à niveau est
un Arc d'un grand Cercle de la
Terre , & tous fes pointsfont par
confequent également distants du
centre des Graves. Ainsi dans un
Canal de pur niveau , l'eau auroit
tous les points deſaſuperficieSpheriphe
également distants du centre
de la terre ,& l'ean demeureroit
fans mouvement puis qu'il n'y
auroit pas plus de raison qu'elle
coulaſt d'un bout à l'autre.
Si lefond du Canal est un plan
droit, ou ce planfera tangent par
un bout,ou vers le milieu à un grand
Cercle delaterre . S'il est tangent
à un bout , l'autre bout fera plus
élevé, par conſequent l'eau coulerade
ce bout au plus bas , ou le
plan aurade la pente..
Si le point d'attouchement est
E3 3
102 MERCURE
4
au milieu du plan du Canal ,
Jes deux parties seront deux
tangentes , &le point d'attouchement
ou le milieu de la longueur
du Canalfera plus bas estant plus
près du centre de la terre , & par
confequent l'eau de chaque bout
du Canalcouleroit vers ce milieu ,
pour prendreſa ſphericité , qui est
le pur& veritable niveau . Tout ce
que deffus eft d'une verité Geometrique
, Ainfi il eſt du tout impoſſible
que l'eau dans un Canal coule par
un bout , si le plan du Canaln'està
ce bout plus bas que l'autre bout
que le Canal estant rempli,& l'eau
foutenue élevée à chaque bout , on
ouvre l'un des bouts , auquel cas
l'eau coulera par cette cuverture ,
par ce que l'eau qui est audeſſus de
l'ouverture , tombe en bas n'estant
plusfoutenue , & voila ce qui fera
couler l'eau du Canal ,jusqu'a tant
que ce qui restera d'eau dans le
,
016
GALANT . 103
Canal faſſeune superficie Spherique
estant à ces deux bouts égale
ment éloignée du centre de la terre,
Il est vray que pour avoir un plus
grand cours d'eau nous demandons
avec Vitruve dans fon huitiéme
Livre Chap.fept , une plus grande
pente , & comme j'ay dit en 2684.
dans mon Traité du Nivellement
inferédans le Mercure extraordinaire
tome 27. page 210. Il faut
toûjours quelque peu de pentes afin
que l'eau puiſſe couler, ce que Scammozzi
dans la premiere partie
d' Architecture Chap . 27. confirme
en ce termes , Nel condur , o
fopra , o ſotto terra , è biſogno
darle qualche poco di decaduta
, & Philanderde Chatillon fur-
Seine dansſes Annotationsfur Vi
truve disoit en 1940. que l'usage
moderne estoit qu'un pouce de pente
fuffit pour fix cent pieds , longe
E 4
104 MER CURE
aliter noſtre ztatis libellatores,
nam in ſexcentos peder, unum
tantum pollicem deprimunt ,
afin que l'eau puiſſe couler. Enfin
Petrus Cataneus dit , qu'ilsuffit de
donner quatre onces , c'est à dire
guatre pouces de pente fur mil-
Lepas. Ainsi ilfaut deneceſſité que
Leplan d'un Canalait quelque penze
du coſtéque l'eau coule ,& cela
principalement lors que l'eau n'a
Pasun long cours , ce que Scammoz-
Li entend par ces mots , ħabbiamo
offervato i fiumi de Poleſſini ,
che vannocon mezzo piede de
caduta maſſime ſi hanno ſeguitodi
aqua .
L'erreur de Mr Bernier vient
d'avoir prispour le pur &veritable
niveau , qui est un Arc d'un
grand cercle de la Terre , le niveau
apparent du Canal , qui eft
un plan touchant au grand cercle
de la terre ,&par confequent l'ex
GALANT.
1051
tremitédu Canalde fept lieuës de
longueur cflant du point de Partage
plus éloigné de 39. toises 4. pouces..
& huitlignes du centre de la terre,
que l'autre bout , l'eau y defcend
mesme avec rapidité à cause de la
gradepente du Canal & de la fuite
de l'eau; auſſi voit- on que le cours
des Rivieres est plus rapide amefure
de leur pente & de la crue
des eaux.
Quand mesme par impossible
l'eau couleroit d'un bout à l'autre
d'un Canal de pur niveau & Sans
aucune pente, on n'auroit , n'endéplaiſe
à Mr Bernier , fçeu trop
prendredeſoin & tropsemettre en
peine de niveler depuis la Riviere
d'Eurejusqu'à Versailles ,pour ſcavoirlequel
des deux lieux est le plus
élevé..
Puis mesme qu'il s'agiſſoit du
Service du Roy, & que dans lave
S
106 MERCVRE
Sainte Ecriture Ieremie chapitre 4.
verſet 10. prononce , Maledictus,
qui facit opus Domini negligenter
, il falloit sçavoirsi Pongoin
& Versailles estoient de pur
niveau , c'est à dire , autant éloignez'un
que l'autre du centre de
laterre ; auquel casficequeMon
fiear Bernier debite estoit verita...
ble , que l'eau dans un Canal de
fix à sept lieuës de pur niveau ,...
coulefans aucune pente d'un bout à
l'autre , l'eau de Versailles auroit
pu s'écoulerdans la Riviered'Eure,
aussi-toft que l'eau de la Riviere
d'Eure venir dans le Reservoir de
Versailles ; de plus , il falloit toû
jours reconnoiſtre le niveau de ces:
deuxlieux carfi Versailles s'estoit
trouvé plus haut quela Riviere
d'Eure , l'eau n'yseroit jamais mon
tée. Ainsi tres - neceffairement ,
quay qu'en dife MonfieurBernier
F
GALAN T.
107
il estoit beſoin de se mettre enpeine
comme on a fait , pour faire venir
la Riviere d'Eure à Versailles , afin
de ne hazarder pas la dépense de
pluſieurs millions, Partantles Arts
feront heureux , comme dit Quintilien
, lors qu'il n'y aura que les
Maistres qui s'enmélent.
L'expedient que donne Monsieur
Bernier , pour avoir avec peu de
penteune grande quantité d'eau,
est d'une rave imaginative. Fai
tes , dit- il , le Canal plus large,
donnantplus de face à l'eau à
proportion de la pente & de
la viteſſe que vous ſouhaite
riez. Ainsiàfon sentiment , pour..
avoir la mesme quantité d'eau que
fourniroit un Canalde quatre pieds
de large &de quatre pieds dehauteur,
qui font seize pieds de face?
d'eau dans fa fection , il faud
droit fairele Canal de Seize
E6
108 MERCVRE
pieds de large & un pied de hauteur;
mais la quantioé d'eau qui
coulera , fera beancoup moindrepar
le manque de hauteur ,& de plus
dans la longueurde quarante lieuës
qu'ildit estrela Riviere d'Eure à..
Versailles, le terrain échauffépar le
Soleil d'Esté ,& la partie qu'il en
feroit évaporer dans la faiſon où
l'on auroit plus beſoin d'eau à Ver...
Jailles,en diminueroït la plus gran.
de partie , outre que la dépensede
lalargeurde l'Aqueduc feroit quatre
foisplus grande.Voila quelfruit
on tireroit , pour remedier à l'in
convenient d'unepentesuffisante.
Donc nonobstant le dire de Mon
fieur Bernier, il fera à perpetui
sé d'une verité notoire , & purement
Geometrique, qu'il est absolu
ment neceffaire , que pour faire
couler l'eau du bout d'un Canal
àl'autre sily ait de la pente&
GALANT. 109
1
que leniveau apparent, qui est une
lignedroite tangente augrand cercle
de la terre , ait du hauffement
par deſſus leveritable niveau , qui
estun arcdumefme cercle , qui est
lepur&naturelniveau. En voicy
des exemples.
Lalongueur duniveau apparent
estant de 87. toiſes , deux pouces
neufligues,son hauſſement par def--
fus le veritable niveau fera d'une
ligne..
A
Eſtantde 301. toiſes deux pieds
neufpouces & une ligne ,son hauf
Sementſeraunpouce..
Eſtant de 1044. toiſes un pieds
khuit pouces & demy son hauſſement :
Seraunpied.
Eſtant de 2567.toiſes g. pieds
9 pouces &5.lignes ,son hauffementfera
d'une toife..
N'eſtant que d'une lieuële
HO MERCURE
hauffementferade 4. pieds9. pouces
&4. lignes.
Eſtant de trois lieves fon hauffementfera
7. toifes un pied & 7 .
lignes.
Eſtant de cinq lieües ,fon haus-
Sement ferade 19. toiſes cingpieds.
Sept pouces .
Eſtant de ſept lieues ,fon hauf-
Semensfera de 39. toiſes 4. pouses
huit lignes.
Eſtant de dix lieües,fon bauf-
Sementfera de 79. toiſes 4. pieds
4. pouces& 2. lignes .
Eſtant de 20. licines ,font hauf
fementfera de 3.18 . toises 5.pieds
4. pouces &une ligne.
Enfin , la longueur du niveau
apparent estant de40. lieuës , fors
bauſſementferade 1275. toises 2.
pieds 3. pouces & deux lignes .
Tout ce que deſſus eftant d'une
muerite geometrique , je ne vois pas
GALANT.
"
comment Monsieur Bernier a osé
dire , que dans un Canalde pur niveau
de fept licües de longueur ,
L'eau coule d'un bout à l'autreſans
aucune pente , puis quefi ce Canal
eſtoit d'un veritable niveau , l'eau
y demeureroit immobile. Il reste
donc que ſon pur niveau dont parle
Monsieur Bernier , foit un niveau
apparent , dont le hauffement par
deffus le pur & veritable niveau
eft de 39. toises 4. pouces & 8. lignes
, & par consequent un bout de
ce Canal de 7. lieñes a plus de hau
teur pardeffus l'autre , que n'en ont
LesTours de Nostre - Dame , qui
n'ont que 34. toiſes de hauteur de
puis lepavéde l'Eglife iusqu'au pa
raper. Il est comme impossible de
deviner ce qu'il veut dire par ces
zermes ſurvans. Il fautdans une
grande longueur donner quelque
choſe à la ſphericité de la
terre
3122 MERCURE
Il est encore impoſſible depene
trer ce qui l'a obloged'ajoûter ,que
ſept, trente ou quarante lieuës
ne font rien fur neuf ou dixt
millelieuës que peut avoir le
Globe de la terre ; car puis qu'il
s'agit d'une ligne qui mefure la longueur
d'un Canal , on ne la peut
comparer àlafuperficie du Globe de
laterre , mais bien à la circonferen
ce d'un grand cercle. Deplus.Monfieur
Bernier n'a pasfait reflexion
que le rapport on raison de 40....
lieuës à neuf mille , qui est le ve
ritable circuit de la terre , est la
mesme raison qu'entre un & 225.
puis que 40. fois 225. lieuës font:
Its neufmille du circuitde la terre..
Orla 225. partie du grand tour de
laterre , est tres- confiderable. Exa..
minons maintenant tous les differens
fens& applications qu'on peut don
mer an termes de Monsieur Ber
GALANT.
113
!
nier , qu'est ce que quarante lieuës.
en comparaison de neuf mille du
Globe de la Terre ? Suppofons donc
qu'ilfut vray que la distance depuis
la teſte du Canal de la Riviere
d'ourgue, priſeà Lizijusqu'au pied
du Trône , ou Arc de triomphe , au
haut du Fauxbourg S. Antoine ,
fuft de quarante lieuës , comme le
debite M. Bernier.
1.Si ces quarante lievës font me-
Surées sur la circonference d'un
grand cercle dei terre ,cirsen
comprendront la 225. partie , c'est
àdire un arc d'un degré& trentefixminutes
; &fi le Canald'Ourgue
au Trône estoitfaitsuivant cetarc,
l'eau y demeureroit fans mouve
ment , ayant fon pur , parfait &
naturel niveau.
2. Si le Canal estoit fait suivant
la corde de cet arc , l'eau couleroit
de chaque bout au milieu defalon
114
MERCURE
gueur , & fi les bords du Canal y
estoient suffisamment hauts pour
Soûtenir l'eau , afin qu'elle pust
prendrefa Sphericité , elle s'y éléveroit
& accumuleroit jusqu'à la
hauteur perpendiculaire de 318 .
toiſes , 5. pieds 10. pouces 7.lignes.
Si ces 40. lieuës font en ligne
droite , en forte que le point dumi-
Lieu de fa longueur touche un grand
cercle de la terre , il y aura deux
niveaux apparents ou tangentes
d'egale longueur , & l'eau couleroit
de chaque bout de ce Canalvers le
milicu de sa longueur , ou fi les
bords estoient fuffisamment hauts ,
elle s'éleveroit jusqu'à la hauteur
perpendiculaire de 318. toiſes , J.
pieds , 4. pouces & une ligne.
Que si ces 40. lienës font mefurées
sur le niveau apparent on
ligne droite tangente , un Canal
GALANT .
115
faitsuivant cette ligne droite aura
un bout plus élevé que l'autre de la
hauteur de 1275. toiſes , 2. pieds
3. pouces & 2. lignes , & l'eau couk -
Lera avec tres-grande rapidité par
une fi grande pente.
Par ces calculsMonfieur Bernier
verra combien grande est la difference
du niveau apparent , aupur ,
veritable & naturel nivellement .
La verification de tout ce que
deſſus eft facile sur les principes
que j'ay établis dans mon Traité du
Nivellement ( inferé dans le 27 .
Tome du Mercure extraordinaire
quartier de fuillet 1684. ) qu'un
degré d'un grand cercle de la Terre
contient 57100. toiſes ou 25.lieuës
de 2284. toises chacune.
Vorcytrois Problemes importans.
I. Lehauffement de la tangente
estant donné , trouver la longueur
ou distance en ligne droitedu point
116 MERCVRE
de la Station au point miré.MultiplieZ5653305328
. Diametre de
la terre en lignes , par le nombre des
lignes du hauſſement. Auproduit ajoutez
le quarré du mesme bauffement.
Tirez la racine quarrée
detoute laſomme , vous aurez la
Longueur requise du nivean apparent.
I I. Trouver par quelle ligne reguliere
ayant fucceſſivement àchaque
point Mathematiqueune pente
infenfible, on potrroit par la voye
la plus courte , & dans un mesme
plan vertical ,faire couler la Riviere
d'Eure dans le Rerſervoir de
Versailles. Ie dis que c'est par un
Arcd'un cerele dont lefemidiametreferoitplus
grand que celuy du
grand cercle de la Terre, qui abou.
tiroit au Reservoir de Versailles .
Vous trouverezle centre de cet Arc,
Sidu milieu de la ligne droite duPonGALANT.
117
goin au Reservoir de Versailles ,
vous élevez une perpendiculaire
iuſqu'à la rencontre du Diametre
de la Terre , qui aboutiroit au Rea
Servoir.
III. Determiner si l'eau peut
coulerpar un Canal fait en ligne
droite d'un bout plus élevé au plus
bas. Ie dis 1. quefi lehauſſement est
ègalou plus grand que le hauffement
de la tangente du mesme arc ,
l'eau coulera avec rapidité.2. Que
ſi le hauſſement est moindre que ce
luy de la tangente , l'eau ne coulera
pas du plus haut au plus
bas de ce Canal fait en droite
ligne. Ainfifuppofant avec Monfieur
Bernier que de la Riviere
d'Ourgue priſe à Lisiily eust quavante
licuësiusqu'au pied du Trône,
& que la Riviere priſeà Lisi eust
go pieds de hauteur par deſſus le
pied du Trône , l'eau n'y pourroit
118 MERCVRE
arriver par un Canal fait en ligne
droite , que juſques à 5822. toiſes
5. pieds & 4. lignes , àcompter du
pied du Trône , parce que là le fond
de ce Canalseroit s.toiſes , unpied
un pouce & deux lignes plus bas que
le boutdu Canal au pied du Trône.
Le calculse trouve par la penultiéme
propofitiodu troiſiéme Livre des
Elemens d'Euclides . Enfin pourfinir
j'employe la Deviſe de Societé Royaled'
Angleterre,qui apour corps une
table blanche d'attente & pour
ame ces trois mots , Nullius in
verba ; qu'il nefaut croire legerement
aux Philofophes Geometres
fur leur parole , puis qu'ils ne peuvent
demeurer d'accord entr'eux ,
quoy qu'après tant de fiecles ils
ayentfaitfi grand bruit dans l'Ecole
,que les Paſſans croyoient que ,
Omnia , mors , miles , fanguis&
ignis erat .
GALANT.
119
C'est une guerreſans pareille ,
Les Armesfontde grands Ergos ,
Qui frappant l'air & les Echos
Bleffent le poumon & l'oreille.
l'ay finy avec M. Bernier , au
fuiet defon prétendu Canal de pur
- niveau fans pente , je vous parle
maintenant de la facile lonction
des deux Mers , en passant par la
Bourgogne, par le moyen des ſources
& Rivieres de Poulli en Auxois ,
par lafacile jonction de la Riviere
d' Armanfon à la Riviere d'Ouſche.
Cedeſſein avoit esté mis autrefois
Sur le tapis , & on l'avoit trouvé
fort faisable. Il faudroit couper
depuis la ſource d'Armanson iss
quedans le ruiſſeau d'Andeneſſe ,
ou bien dans la Riviere de Crugez,
qui tombe dans l'Ousche ; il n'ya
120 MERCURE
que demy lieue de terre à couper,
toutesterres labourables , & aisées
aremuer. Dans le plus haut entre
les deux Rivieres , le terraineſt de
niveau de cinqcens toiſes de longueur
; mais ily adela pente plus
avant du coſté d'Occident , aussibien
que du coſté d'Orient, nean
moinson peut trouver des moyens
pour cela , car en creuſant laprofondeur
d'environ dix toiſes,on pourra
faire un Canaldormant depuis la
Source de la Riviere d'Armanſon à
La Riviere de Crugez ; & pour
mille écus on fera la dépense neceffaire
poury amener la Fontaine de
Baume , laquelle en toutefaiſon
fait tourner trois moulins , & on
peutfaire un Baffin beaucoup plus
grand que le Baffin de Naurouffe
du Canalde Languedoc. Ie vous
envoye laplanche du projet de cette
communication des Mers par la
BourGALANT.
121
Bourgogne le l'avoisfaite pour l'eme
ployer dans mon histoire general
de la communication des Eaux,tant
parles Canaux naturels &fouterrains,
que par les Canaux artificiels
Sur lafurfacedelaterre. Ie m'aperçois
que ma Lettre commenceà
estre trop longue. Vousen aurez les
autres parties dans une autre occafion,
le ſuis, Monsieur, tout àvous
: L'Aveugle Comiers
d'Ambrun, P.D.T.
mois une Lettre fort curieuſe
du fameux Monfieur Bernier.
Elle a trouvé des Admirateurs
&des Critiques , mais ces derniers
ne l'attaquent point en
toutes ſes parties , ils en combattent
ſeulement quelquesunes
, & ils le font de cette
maniere honneſte,qui fait ſouvent
plaiſir à ceux qui font attaquez
, puis qu'elle leurdonne
lieu de faire paroiſtre ce
qu'ils ſçavent. Ainſi l'on peue
dire que les querelles qui arri
GALANT.
83
১
ces
vent entre les gens de Lettres,
ſont preſque toûjours à l'avantage
, & des Aggreffeurs, &de
ceux qui ſe defendent
fortes de differends eftant pour
les uns & pour les autres de
favorables occaſions de faire
briller leurs differentes lumieres
. Ce que je vous envoye eſt
du celebre Monfieur de Comiers
, dont l'érudition eft
connue , & qui eſt eſtimé de
tous les Sçavansde l'Europe.
:
D65
84 MERCURE
LETTRE DE M. COMIER ,,
à M. Hardy , Seigneur de
Beaulieu, contenantla Conduite
, l'Elevation des Eaux
&tout ce qui concerne les
-letsd'eau.
pauvre
Ous demandez, Monsieur,bien
des choses à lafois à un
aveugle ; premierement , mes reflexions
ſur la Lettre de Monsieur
Bernier inferée dans leMercure de
Février dernier , dans laquelle il
fare que l'eauparſaſeule volubilité&
pesanteurcoule d'un bout à
L'autre d'un canal parfaitement à
niveaudefix àsept lieuës de lonqueursans
aucune pente ;secondement
, tous les moyensde trouver les
Sources d'can , & ensuite ce qui est
A
THEQUE DE
BIBLIOT
NOAI
84
LE
xio
Ber
Fer
lite
D'ai
nir
BUL
me
GALANT.
85
neceſſaire desçavoir pour la conduíte
des eaux ; les Machines pour les
éleverdans des Refervoirs , &mon
abregéde tout ce qui concerne les
Lets d'eau , leur hauteur & leur
dépense.
mouvement
Bien que vous ayezune parfaite
connoiſſance de toutes ces choses,&ب
meſme la pratique dansvostre belle
maison de Beaulieu prés Chartres ..
où vous élevez vos eaux de fources
vives par la Machine d'une nou
velle application du principe de
, qui se trouve enfin
dans la derniere perfection , plus
parvostre propre connoissance &
penetration d'esprit , quepar aucun
de mes avisfondezsur mes longues
experiences & sur celles de few
Monsieur de Francine nôtre bom
amy , ( car vostre machine estant
Sans manivelle ny frotement des
parties elle est incomparablement
86 MERCURE
plus belle , & avec une moindre
puissance,elle a un plus grand effet
qu'aucune desMachinesqui ayent
encore paru à Versailles ou ailleurs
je veux neantmoins vous fatisfaire
, afin qu'on ne croye pas
gu' ayant perdu la veue jefois tombédans
Loiſivetèfans lettres, qui est
le Sepulchre des hommes vivans ,
Otium fine litteris ſupultura
hominis viventis . le commence
par l'examen de ce que Monfieur
Bernier Chefdes Philofophes Gaffendiſtes
, a debité au sujet du
grand Canalde Languedoc,qui fait
lacommunication des deux Mers
où ildit , qu'ily a un canalde fix
àfept lieuës de longueur de pur niveau,
où l'eau coule d'un bout àl'au
trefansaucune pente. Ie dis ,que la
Phyſico - Mathematique n'est pas
Seulement la plus belle étude des
veritables Scavants , elle est encore
GALANT. 87
tres utile & même neceſſaire au
bien de l'Etat ,& avantageuse à
chaque particulier. Ils'agit icy de
Lefaire connoistrepar la conduite des
caux,laquelle depend d'un parfait
nivellement , ſans lequel les
deffeins les plus importans avorteroient
aprés la dépense inutile de
pluſieurs millions ,si on entreprend
ces grands Ouvrages furle dire de
Monsieur Bernier , qui aſſure
qu'il n'estpas necessaire de donner
de la pente àl'eau pourla conduire
où l'on desire..
2
Monsieur Bernier ne parle pas.
en Maîtreen la conduite des Eaux..
Voicyfes termes. Je ſuis icy , ditil
, où ſe rendentles Eaux de la
Montagne noire , pour faire la
communication des deux Mers ,
de ce fameux Canal , qui eft
ſoutenu à my - côte pendant
40. lieuës delong
88 MERCURE
CommeMonfieur Berniernefait
pas autrement la defcription de
ce fameux Canal , je veux bien y
Suppléer.
i
L'execution de ce grand ouvrage
medité par les Empereurs
Romains , & examiné pendant
tant de Siecles , étoit refervée au
regne de LOVIS LE GRAND , à
qui rien n'est impoſſible , qui agit
par tout en mesme temps , dont
l'esprit éclate comme le Soleil dans
tous lescoins de l'Univers , & dont
Lapuiſſance peut estre comparéeà
l'Ocean , qui estant immense en
foy - mesme , avance ſes bras par
tous les endroits de la Terre. Vous
neferezdonc pas faché, queparla
生necessité de faire mes justes reflexions
sur la Lettre de Monfieur
Bernier , ie fois obligé de vous envoyerenpeu
de mots tout ce qui
concerne cegrand Canal artificiel,
GALANT. 89
qui fait la communication des deux
Mers , puisque par son moyen tes
plus grandes Barquespeuvent pas.
fer en quatorze jours au plus , de la
Mer Oceane dans laMediterranée.
Monsieur Riquet ayant étudie
lapoſſibilité& les moyens de faire
cette communication , reconnut que
la petite Eminence de Naurouſſe ,
qui eſtålateste des deux Valons ,
Seroit le point de partage, par le
moyen des deux petites Rivieres ,
qui ont leurs fources à latestede ces
deux Valons à demy - lieüe l'une
de l'autre. La Riviere de Fresque
coule àl'Orient dans l'Aude & la
Riviere de Lers au couchant .
Monfieur Colbert dont l'application
estoit infatigable pour faire
fleurir les Arts , les Sciences ,& le
Commerce , ayant esté convaincu de
la poſſibilité de cette lonction des
१० MERCVRE
deux Mers, on commença àytra
vailleren 1666. Les Eaux de fix
Rivieres dela Montagnenoire ont
eſté conduites par des Canaux au
Refervoirde Saint Feriel, qui estun
Etangd'un Valon,la Chauffée allant
d'une Montagne à l'autre. Il est à
demy- lieuë au deſſus de la Ville de
Revel. Cet Etangen fournit le
Baffin de Naurouffe , point de partage,
d'oùl'eau defcend par deux
Canauxdans lesſources de Frefque
de Lcrs.
Ce Baffin eft de pierre de taille,
fafigure eſt octogone ovale ,fongrand
diametre eft de deux cens toiſes,&
lepetit de cent cinquante.
Le Canal d'Occidenta dix - huit
Ecluſes tant doubles que simples ,
qui font vingt-sept Corps d'Eclu-
Jes dans l'espace de 28142. toises ,
qui font douze licies communes de
France de 25. au Degré.Apres ces
GALANT.
91
te longueur depuis le point de partage,
le Canal entre dans la Garonne
. Le Canal d'Orient à 99443 .
toises jusqu'à l'Etang de Thau ,
quiſont 43. lieues & demie , plus
89. toiſes , & dans cette longueur
ily a 46. Ecluſes tant doubles ,
triples , &c. Depuis l'Etang de
Thau on entre dans le Port de Cete
prés de Frontignan par un Canul
de 800. toiſes de longueur ,fait à
Travers la Plage.
CeCanalfut commencé en 1666-
&achevé en 1681 .
La premiere navigationfut commencée
par l'ordre du Roy le 15.
May 1681. par Monsieur d'Aguesseau
, Intendant de Languedoc.
Il partit de Toulouſe avec quelques
Meſſieurs des Etats , & s'estant
rendu àl'embouchure du Canaldans
La Garonne it le monta dans و
une Barque Royale le 17. May
ſuivy de vingt- trois Barques da
92
MERCVRE
Bordeaux, chargées de marchandi-
Sespourla Foirede Beaucaire. Le
19. il arriva à Castelnaudari , oùse
rendit Monsieurle Cardinal de
Bonzi , President né des Etats de
Languedoc.
Les Eclufes font au nombre de
59. dans la longueur de 76645 .
toiſes , qui font 33. lieues & demie
plus 131. toises. Le 13. toutes
ces Barques navigerentfur le Pont
de Repudre , qui a soixante . Sept
toiſes de longueur , ayant esté fait
pour donnerpaffage au deſſous à un
torrent de mesme nom , qui croife
le Canal.
On navigea ensuite le longde la
Digue ou Chauffée de Ceffe du nom
de la Riviere qu'elle arreste . Elle
a 112. toifes de longueur , cinq de
hauteur , & quatre & demie de
largeur.
Le 24. onpaſſale Mal- paffe.
GALAN T.
93
C'est une voûte de quatre - vingt
toiſes de longueur , de quatre &
demie de hauteurfur quatre toises
de largeur de Canal , outre une
Banquette de chaque costé large de
trois pieds pour le tirage des Barques.
Cette voûte eft taillée dans
LeRoc d'une montagne à une
lieuë de Befiers. Cette Ville& fon
paysagefontfibeaux , qu'ils femblent
qu'ils agent estéfaits pourla
demeure des Dieux , ce qui a donné
lieuà ce Proverbe Latin ,
SiDeus in terris vellet habitare
, Biterris .
Au fortir de cette voûte on se
trouvaàlapremiere des huit Eclu-
Ses ascolées , c'est à dire faites de
Suite, quifontparconsequent com
me autant de degrezou marches
d'une montagne d'eau . Pour bien
comprendre la maniere des Ecluſes ,
jevons envoye le Livre de Simon
94
MERCVRE
Stevin de Bruges , & vous renvoye
àcellesdu Canal de Briare.
Ces Ecluſes estantpaffées,la Compagnieſeſepara
à causedes Festes
de la Pentecoste , mais Monsieur
l'Intendant defcenditparle Canal
dans la Riviere d'Herau par l'Ecluſe
ronde ,& ayant traversé l'Etangde
Thau & le Canal , il arriva
au Portde Cete le 25. May .
sourdela Pentecofte 1681. deforte
que Monsieur l'Intendant nefutfur
le Canal que neuf jours ;sçavoir,
deux jours depuis fon embouchure
dans la Garonne iusqu'à Castelnaudari
, &delà enſept iours ilfut
danslePortde Cete. Et comme de
L'Oceanon peut en fix iours entrer
par la Garonne dans le Canal,la
navigationd'une Merà l'autre ne
fera au plus que de quatorze à
quinze jours en paſſant par cent
quatre Ecluſes, dont plusieurs estant
GALANT.
95
accolées , c'est à dire ,faites defuite&
prés àprés ,font 65.stations ,
quine retardent quede trente heu
res au plus la navigation.
Ie reprens la Lettre de Monfieur
Bernier. Je ne veux pas , dit - il,
oublier une circonſtance tresconfiderable
, en ce qu'elle regarde
ceux qui s'occupent à
la conduite des Eaux . Le fait
eſt , qu'entre ce grand nombre
de differens Canaux , qui font
le Canal entier , il y en a un de
6.à 7.licuës de lõg dans lequel
l'Eau coule d'un bout à l'autre
depur niveau , ſans qu'il y ait
aucune pente ; & cela , à mon
avis , par fon poids & par fa
volubité , plûtoſt que par le
pouſſement, cequi eſt contraire
aux fentimens de feu Mefſieurs
Picard & Mariotte , &
de quelques -uns de nos Amis
1
96 MERCURE
qui font encore pleins de vie ;
car je les ay toûjours vû demander
une certaine pente
ſenſible , comme par exemple,
un pied tout au moins fur chaquelieuë
; mais leur ſentiment
n'empeſche pas que ce que je
dis ne foit veritable . Or cela
eftant , ajoûte- t- il , il n'euſt pas
eſté beſoin de ſe mettre ſi fort
en peine , comme on a fait , de
faire venirla Riviere d'Eure à
Verſailles ny la Riviere d'Ourgue
à Paris.
Iefais icy une petite reflexion,
qui est que les Eaux de la Riviere
d'ourgue ont toûjours paſſéſous les
Ponts de Paris , mais aprés s'eftre
meſlées aux Eaux de la Marne&
de la Seine. Le deffeinde Monſicur
Riquet estoit de la conduire par un
Canal artificiel au pied du Troue
ou Art de triomphe ,Superbepar la
Statuë
GALANT.
97
Statüe de LOUIS LE GRAND ,
auquelsujet j'ayfait ces diſtiques.
Quis fuper ? eſt Mavors magni
fub imagine Regis ,
Teſtatur Facies , magnaque
facta probant.
Legrand Dieu des Combats anime
ce grandRoy ,
Son grand airle fait voir , fes
grandsfait en fontfoy.
Puisqueje vous ay fait un petit
détaildu Canal de Languedoc , il
est bien iuste que je vous diſe icy
quelque chose de l'Aqueduc Royal
de la Riviere d'Eure à Versailies.
Il ne manquoit au plus beau lieu
du monde , c'est à dire à Versailles,
qu'uneprodigieuse quantité d'eau
pourfourniràla depenſe d'un mil
lion de Iets , de Fontaines & de
Avril 1688 . E
98 MERCURE
Cafcades . Monseigneur de Louvois,
vir fupra titulos , qui a une parfaite
connoissance de tout ce qui est
de grand dans les Sciences ayant
conſideré luy-meſme le cours de la
Riviere d'Eure qui entre dans la
Seine vers le Pont - de- l'Arche aprés
avoir roulé les eaux de ſes ſources
avec rapidité pendant 45. lieuës
conclud d'abord qu'on pouvoit prendre
fes eaux a quelques lieñes au
deſſus de Chartres , & les conduire
à Versailles . Ilordonna à Monfieur
de la Hire , de l' Academie Royale
des Sciences d'enfaire le nivellement.
Ce grand Philofophe - Mathematicien
fi connu dans l'Empire
des Lettres , reconnut que lateste du
Canal devoit eftre au Chateau de
Pongoin , qui est à sept lieues au
dessus de Chartres , & 22. lieues
de Versailles , & paffer par Maintrouva
par son nivelle-
IVON
GALANT.
LYD
17
ment que la Riviere d'Eurefe
à Pongoin estoit I110. piedsplus élevée
que le rez de chauffée de la
plus haute partie du Chasteau de
Versailles. Tout l'Empire Romain
depuis sa Fondation n'auroit encore
ozé entreprendre ce qu'on voit d'achevé
depuis quatre ans de cefurprenant
Aqueduc ; aussi est- ce un
échantillon des Merveilles de
LOUIS LE GRAND .
Monfieur Bernier pour blâmer la
grande exactitude avec laquelle on
-a nivelé depuis la Riviere d'Eure
jusqu'à Versailles , dit qu'il n'étoit
pas beſoin de ſe mettre ſi
fort en peine, comme on a fait;
puis qu'une fort mediocre
cheute d'eau dans un Canal
auroitfuffi . Il eſt vray que l'eau
ne coulera pas ſi viſte ; mais
faites le canal plus large à proportion
de la pente & de la vi100
MERCURE
ſteſſe que vous ſouhaiteriez ,
donnant ainſi plus de face à
l'eau , & vous aurez remedié
à l'Inconvenient ; du reſte , je
croirois bien qu'il faudroit enfin
dans une grande longueur
donner quelque choſe à la
ſphericité de la terre. Mais ſept
lieuës , mais trente ou quarante
lieuës qu'il y aura de la Riviere
d'Eure à Versailles , ou
de Liſi à Paris , qu'est - ce que
cela fur neuf à dix millequ'en
peut avoit le Globe de la terre?
Voicy , Monfieur, mes reflexions ,
article par article,fur les point de
la Letire de Monfieur Bernier, qui
obligeroit Quintilien de s'écrier ,
Fælices effent Artes , fi de illis
foli Artifices judicarent.
Premierement , il devoit expliquer
ce qu'ilentend par ces termes
GALANT. 101
de pur niveau dece Canalde cing
àfixlieuës fans aucune pente , car
une ligne purement à niveau est
un Arc d'un grand Cercle de la
Terre , & tous fes pointsfont par
confequent également distants du
centre des Graves. Ainsi dans un
Canal de pur niveau , l'eau auroit
tous les points deſaſuperficieSpheriphe
également distants du centre
de la terre ,& l'ean demeureroit
fans mouvement puis qu'il n'y
auroit pas plus de raison qu'elle
coulaſt d'un bout à l'autre.
Si lefond du Canal est un plan
droit, ou ce planfera tangent par
un bout,ou vers le milieu à un grand
Cercle delaterre . S'il est tangent
à un bout , l'autre bout fera plus
élevé, par conſequent l'eau coulerade
ce bout au plus bas , ou le
plan aurade la pente..
Si le point d'attouchement est
E3 3
102 MERCURE
4
au milieu du plan du Canal ,
Jes deux parties seront deux
tangentes , &le point d'attouchement
ou le milieu de la longueur
du Canalfera plus bas estant plus
près du centre de la terre , & par
confequent l'eau de chaque bout
du Canalcouleroit vers ce milieu ,
pour prendreſa ſphericité , qui est
le pur& veritable niveau . Tout ce
que deffus eft d'une verité Geometrique
, Ainfi il eſt du tout impoſſible
que l'eau dans un Canal coule par
un bout , si le plan du Canaln'està
ce bout plus bas que l'autre bout
que le Canal estant rempli,& l'eau
foutenue élevée à chaque bout , on
ouvre l'un des bouts , auquel cas
l'eau coulera par cette cuverture ,
par ce que l'eau qui est audeſſus de
l'ouverture , tombe en bas n'estant
plusfoutenue , & voila ce qui fera
couler l'eau du Canal ,jusqu'a tant
que ce qui restera d'eau dans le
,
016
GALANT . 103
Canal faſſeune superficie Spherique
estant à ces deux bouts égale
ment éloignée du centre de la terre,
Il est vray que pour avoir un plus
grand cours d'eau nous demandons
avec Vitruve dans fon huitiéme
Livre Chap.fept , une plus grande
pente , & comme j'ay dit en 2684.
dans mon Traité du Nivellement
inferédans le Mercure extraordinaire
tome 27. page 210. Il faut
toûjours quelque peu de pentes afin
que l'eau puiſſe couler, ce que Scammozzi
dans la premiere partie
d' Architecture Chap . 27. confirme
en ce termes , Nel condur , o
fopra , o ſotto terra , è biſogno
darle qualche poco di decaduta
, & Philanderde Chatillon fur-
Seine dansſes Annotationsfur Vi
truve disoit en 1940. que l'usage
moderne estoit qu'un pouce de pente
fuffit pour fix cent pieds , longe
E 4
104 MER CURE
aliter noſtre ztatis libellatores,
nam in ſexcentos peder, unum
tantum pollicem deprimunt ,
afin que l'eau puiſſe couler. Enfin
Petrus Cataneus dit , qu'ilsuffit de
donner quatre onces , c'est à dire
guatre pouces de pente fur mil-
Lepas. Ainsi ilfaut deneceſſité que
Leplan d'un Canalait quelque penze
du coſtéque l'eau coule ,& cela
principalement lors que l'eau n'a
Pasun long cours , ce que Scammoz-
Li entend par ces mots , ħabbiamo
offervato i fiumi de Poleſſini ,
che vannocon mezzo piede de
caduta maſſime ſi hanno ſeguitodi
aqua .
L'erreur de Mr Bernier vient
d'avoir prispour le pur &veritable
niveau , qui est un Arc d'un
grand cercle de la Terre , le niveau
apparent du Canal , qui eft
un plan touchant au grand cercle
de la terre ,&par confequent l'ex
GALANT.
1051
tremitédu Canalde fept lieuës de
longueur cflant du point de Partage
plus éloigné de 39. toises 4. pouces..
& huitlignes du centre de la terre,
que l'autre bout , l'eau y defcend
mesme avec rapidité à cause de la
gradepente du Canal & de la fuite
de l'eau; auſſi voit- on que le cours
des Rivieres est plus rapide amefure
de leur pente & de la crue
des eaux.
Quand mesme par impossible
l'eau couleroit d'un bout à l'autre
d'un Canal de pur niveau & Sans
aucune pente, on n'auroit , n'endéplaiſe
à Mr Bernier , fçeu trop
prendredeſoin & tropsemettre en
peine de niveler depuis la Riviere
d'Eurejusqu'à Versailles ,pour ſcavoirlequel
des deux lieux est le plus
élevé..
Puis mesme qu'il s'agiſſoit du
Service du Roy, & que dans lave
S
106 MERCVRE
Sainte Ecriture Ieremie chapitre 4.
verſet 10. prononce , Maledictus,
qui facit opus Domini negligenter
, il falloit sçavoirsi Pongoin
& Versailles estoient de pur
niveau , c'est à dire , autant éloignez'un
que l'autre du centre de
laterre ; auquel casficequeMon
fiear Bernier debite estoit verita...
ble , que l'eau dans un Canal de
fix à sept lieuës de pur niveau ,...
coulefans aucune pente d'un bout à
l'autre , l'eau de Versailles auroit
pu s'écoulerdans la Riviered'Eure,
aussi-toft que l'eau de la Riviere
d'Eure venir dans le Reservoir de
Versailles ; de plus , il falloit toû
jours reconnoiſtre le niveau de ces:
deuxlieux carfi Versailles s'estoit
trouvé plus haut quela Riviere
d'Eure , l'eau n'yseroit jamais mon
tée. Ainsi tres - neceffairement ,
quay qu'en dife MonfieurBernier
F
GALAN T.
107
il estoit beſoin de se mettre enpeine
comme on a fait , pour faire venir
la Riviere d'Eure à Versailles , afin
de ne hazarder pas la dépense de
pluſieurs millions, Partantles Arts
feront heureux , comme dit Quintilien
, lors qu'il n'y aura que les
Maistres qui s'enmélent.
L'expedient que donne Monsieur
Bernier , pour avoir avec peu de
penteune grande quantité d'eau,
est d'une rave imaginative. Fai
tes , dit- il , le Canal plus large,
donnantplus de face à l'eau à
proportion de la pente & de
la viteſſe que vous ſouhaite
riez. Ainsiàfon sentiment , pour..
avoir la mesme quantité d'eau que
fourniroit un Canalde quatre pieds
de large &de quatre pieds dehauteur,
qui font seize pieds de face?
d'eau dans fa fection , il faud
droit fairele Canal de Seize
E6
108 MERCVRE
pieds de large & un pied de hauteur;
mais la quantioé d'eau qui
coulera , fera beancoup moindrepar
le manque de hauteur ,& de plus
dans la longueurde quarante lieuës
qu'ildit estrela Riviere d'Eure à..
Versailles, le terrain échauffépar le
Soleil d'Esté ,& la partie qu'il en
feroit évaporer dans la faiſon où
l'on auroit plus beſoin d'eau à Ver...
Jailles,en diminueroït la plus gran.
de partie , outre que la dépensede
lalargeurde l'Aqueduc feroit quatre
foisplus grande.Voila quelfruit
on tireroit , pour remedier à l'in
convenient d'unepentesuffisante.
Donc nonobstant le dire de Mon
fieur Bernier, il fera à perpetui
sé d'une verité notoire , & purement
Geometrique, qu'il est absolu
ment neceffaire , que pour faire
couler l'eau du bout d'un Canal
àl'autre sily ait de la pente&
GALANT. 109
1
que leniveau apparent, qui est une
lignedroite tangente augrand cercle
de la terre , ait du hauffement
par deſſus leveritable niveau , qui
estun arcdumefme cercle , qui est
lepur&naturelniveau. En voicy
des exemples.
Lalongueur duniveau apparent
estant de 87. toiſes , deux pouces
neufligues,son hauſſement par def--
fus le veritable niveau fera d'une
ligne..
A
Eſtantde 301. toiſes deux pieds
neufpouces & une ligne ,son hauf
Sementſeraunpouce..
Eſtant de 1044. toiſes un pieds
khuit pouces & demy son hauſſement :
Seraunpied.
Eſtant de 2567.toiſes g. pieds
9 pouces &5.lignes ,son hauffementfera
d'une toife..
N'eſtant que d'une lieuële
HO MERCURE
hauffementferade 4. pieds9. pouces
&4. lignes.
Eſtant de trois lieves fon hauffementfera
7. toifes un pied & 7 .
lignes.
Eſtant de cinq lieües ,fon haus-
Sement ferade 19. toiſes cingpieds.
Sept pouces .
Eſtant de ſept lieues ,fon hauf-
Semensfera de 39. toiſes 4. pouses
huit lignes.
Eſtant de dix lieües,fon bauf-
Sementfera de 79. toiſes 4. pieds
4. pouces& 2. lignes .
Eſtant de 20. licines ,font hauf
fementfera de 3.18 . toises 5.pieds
4. pouces &une ligne.
Enfin , la longueur du niveau
apparent estant de40. lieuës , fors
bauſſementferade 1275. toises 2.
pieds 3. pouces & deux lignes .
Tout ce que deſſus eftant d'une
muerite geometrique , je ne vois pas
GALANT.
"
comment Monsieur Bernier a osé
dire , que dans un Canalde pur niveau
de fept licües de longueur ,
L'eau coule d'un bout à l'autreſans
aucune pente , puis quefi ce Canal
eſtoit d'un veritable niveau , l'eau
y demeureroit immobile. Il reste
donc que ſon pur niveau dont parle
Monsieur Bernier , foit un niveau
apparent , dont le hauffement par
deffus le pur & veritable niveau
eft de 39. toises 4. pouces & 8. lignes
, & par consequent un bout de
ce Canal de 7. lieñes a plus de hau
teur pardeffus l'autre , que n'en ont
LesTours de Nostre - Dame , qui
n'ont que 34. toiſes de hauteur de
puis lepavéde l'Eglife iusqu'au pa
raper. Il est comme impossible de
deviner ce qu'il veut dire par ces
zermes ſurvans. Il fautdans une
grande longueur donner quelque
choſe à la ſphericité de la
terre
3122 MERCURE
Il est encore impoſſible depene
trer ce qui l'a obloged'ajoûter ,que
ſept, trente ou quarante lieuës
ne font rien fur neuf ou dixt
millelieuës que peut avoir le
Globe de la terre ; car puis qu'il
s'agit d'une ligne qui mefure la longueur
d'un Canal , on ne la peut
comparer àlafuperficie du Globe de
laterre , mais bien à la circonferen
ce d'un grand cercle. Deplus.Monfieur
Bernier n'a pasfait reflexion
que le rapport on raison de 40....
lieuës à neuf mille , qui est le ve
ritable circuit de la terre , est la
mesme raison qu'entre un & 225.
puis que 40. fois 225. lieuës font:
Its neufmille du circuitde la terre..
Orla 225. partie du grand tour de
laterre , est tres- confiderable. Exa..
minons maintenant tous les differens
fens& applications qu'on peut don
mer an termes de Monsieur Ber
GALANT.
113
!
nier , qu'est ce que quarante lieuës.
en comparaison de neuf mille du
Globe de la Terre ? Suppofons donc
qu'ilfut vray que la distance depuis
la teſte du Canal de la Riviere
d'ourgue, priſeà Lizijusqu'au pied
du Trône , ou Arc de triomphe , au
haut du Fauxbourg S. Antoine ,
fuft de quarante lieuës , comme le
debite M. Bernier.
1.Si ces quarante lievës font me-
Surées sur la circonference d'un
grand cercle dei terre ,cirsen
comprendront la 225. partie , c'est
àdire un arc d'un degré& trentefixminutes
; &fi le Canald'Ourgue
au Trône estoitfaitsuivant cetarc,
l'eau y demeureroit fans mouve
ment , ayant fon pur , parfait &
naturel niveau.
2. Si le Canal estoit fait suivant
la corde de cet arc , l'eau couleroit
de chaque bout au milieu defalon
114
MERCURE
gueur , & fi les bords du Canal y
estoient suffisamment hauts pour
Soûtenir l'eau , afin qu'elle pust
prendrefa Sphericité , elle s'y éléveroit
& accumuleroit jusqu'à la
hauteur perpendiculaire de 318 .
toiſes , 5. pieds 10. pouces 7.lignes.
Si ces 40. lieuës font en ligne
droite , en forte que le point dumi-
Lieu de fa longueur touche un grand
cercle de la terre , il y aura deux
niveaux apparents ou tangentes
d'egale longueur , & l'eau couleroit
de chaque bout de ce Canalvers le
milicu de sa longueur , ou fi les
bords estoient fuffisamment hauts ,
elle s'éleveroit jusqu'à la hauteur
perpendiculaire de 318. toiſes , J.
pieds , 4. pouces & une ligne.
Que si ces 40. lienës font mefurées
sur le niveau apparent on
ligne droite tangente , un Canal
GALANT .
115
faitsuivant cette ligne droite aura
un bout plus élevé que l'autre de la
hauteur de 1275. toiſes , 2. pieds
3. pouces & 2. lignes , & l'eau couk -
Lera avec tres-grande rapidité par
une fi grande pente.
Par ces calculsMonfieur Bernier
verra combien grande est la difference
du niveau apparent , aupur ,
veritable & naturel nivellement .
La verification de tout ce que
deſſus eft facile sur les principes
que j'ay établis dans mon Traité du
Nivellement ( inferé dans le 27 .
Tome du Mercure extraordinaire
quartier de fuillet 1684. ) qu'un
degré d'un grand cercle de la Terre
contient 57100. toiſes ou 25.lieuës
de 2284. toises chacune.
Vorcytrois Problemes importans.
I. Lehauffement de la tangente
estant donné , trouver la longueur
ou distance en ligne droitedu point
116 MERCVRE
de la Station au point miré.MultiplieZ5653305328
. Diametre de
la terre en lignes , par le nombre des
lignes du hauſſement. Auproduit ajoutez
le quarré du mesme bauffement.
Tirez la racine quarrée
detoute laſomme , vous aurez la
Longueur requise du nivean apparent.
I I. Trouver par quelle ligne reguliere
ayant fucceſſivement àchaque
point Mathematiqueune pente
infenfible, on potrroit par la voye
la plus courte , & dans un mesme
plan vertical ,faire couler la Riviere
d'Eure dans le Rerſervoir de
Versailles. Ie dis que c'est par un
Arcd'un cerele dont lefemidiametreferoitplus
grand que celuy du
grand cercle de la Terre, qui abou.
tiroit au Reservoir de Versailles .
Vous trouverezle centre de cet Arc,
Sidu milieu de la ligne droite duPonGALANT.
117
goin au Reservoir de Versailles ,
vous élevez une perpendiculaire
iuſqu'à la rencontre du Diametre
de la Terre , qui aboutiroit au Rea
Servoir.
III. Determiner si l'eau peut
coulerpar un Canal fait en ligne
droite d'un bout plus élevé au plus
bas. Ie dis 1. quefi lehauſſement est
ègalou plus grand que le hauffement
de la tangente du mesme arc ,
l'eau coulera avec rapidité.2. Que
ſi le hauſſement est moindre que ce
luy de la tangente , l'eau ne coulera
pas du plus haut au plus
bas de ce Canal fait en droite
ligne. Ainfifuppofant avec Monfieur
Bernier que de la Riviere
d'Ourgue priſe à Lisiily eust quavante
licuësiusqu'au pied du Trône,
& que la Riviere priſeà Lisi eust
go pieds de hauteur par deſſus le
pied du Trône , l'eau n'y pourroit
118 MERCVRE
arriver par un Canal fait en ligne
droite , que juſques à 5822. toiſes
5. pieds & 4. lignes , àcompter du
pied du Trône , parce que là le fond
de ce Canalseroit s.toiſes , unpied
un pouce & deux lignes plus bas que
le boutdu Canal au pied du Trône.
Le calculse trouve par la penultiéme
propofitiodu troiſiéme Livre des
Elemens d'Euclides . Enfin pourfinir
j'employe la Deviſe de Societé Royaled'
Angleterre,qui apour corps une
table blanche d'attente & pour
ame ces trois mots , Nullius in
verba ; qu'il nefaut croire legerement
aux Philofophes Geometres
fur leur parole , puis qu'ils ne peuvent
demeurer d'accord entr'eux ,
quoy qu'après tant de fiecles ils
ayentfaitfi grand bruit dans l'Ecole
,que les Paſſans croyoient que ,
Omnia , mors , miles , fanguis&
ignis erat .
GALANT.
119
C'est une guerreſans pareille ,
Les Armesfontde grands Ergos ,
Qui frappant l'air & les Echos
Bleffent le poumon & l'oreille.
l'ay finy avec M. Bernier , au
fuiet defon prétendu Canal de pur
- niveau fans pente , je vous parle
maintenant de la facile lonction
des deux Mers , en passant par la
Bourgogne, par le moyen des ſources
& Rivieres de Poulli en Auxois ,
par lafacile jonction de la Riviere
d' Armanfon à la Riviere d'Ouſche.
Cedeſſein avoit esté mis autrefois
Sur le tapis , & on l'avoit trouvé
fort faisable. Il faudroit couper
depuis la ſource d'Armanson iss
quedans le ruiſſeau d'Andeneſſe ,
ou bien dans la Riviere de Crugez,
qui tombe dans l'Ousche ; il n'ya
120 MERCURE
que demy lieue de terre à couper,
toutesterres labourables , & aisées
aremuer. Dans le plus haut entre
les deux Rivieres , le terraineſt de
niveau de cinqcens toiſes de longueur
; mais ily adela pente plus
avant du coſté d'Occident , aussibien
que du coſté d'Orient, nean
moinson peut trouver des moyens
pour cela , car en creuſant laprofondeur
d'environ dix toiſes,on pourra
faire un Canaldormant depuis la
Source de la Riviere d'Armanſon à
La Riviere de Crugez ; & pour
mille écus on fera la dépense neceffaire
poury amener la Fontaine de
Baume , laquelle en toutefaiſon
fait tourner trois moulins , & on
peutfaire un Baffin beaucoup plus
grand que le Baffin de Naurouffe
du Canalde Languedoc. Ie vous
envoye laplanche du projet de cette
communication des Mers par la
BourGALANT.
121
Bourgogne le l'avoisfaite pour l'eme
ployer dans mon histoire general
de la communication des Eaux,tant
parles Canaux naturels &fouterrains,
que par les Canaux artificiels
Sur lafurfacedelaterre. Ie m'aperçois
que ma Lettre commenceà
estre trop longue. Vousen aurez les
autres parties dans une autre occafion,
le ſuis, Monsieur, tout àvous
: L'Aveugle Comiers
d'Ambrun, P.D.T.
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Résumé : LETTRE DE M. COMIERS à M. Hardy, Seigneur de Beaulieu, contenant la Conduite, l'Elevation des Eaux, & tout ce qui concerne les Jets d'eau.
La lettre adressée à Monsieur Hardy, Seigneur de Beaulieu, traite de divers aspects de l'hydraulique et des écrits de Monsieur Bernier. L'auteur a reçu une lettre de Bernier qui a suscité des réactions variées. Hardy demande des réflexions sur la lettre de Bernier publiée dans le Mercure de février et des conseils sur la recherche des sources d'eau et la conduite des eaux, incluant les machines pour les élever. L'auteur reconnaît l'expertise de Hardy en hydraulique, notamment grâce à une machine innovante utilisée à sa maison de Beaulieu. Le texte critique les propos de Bernier concernant le canal de Languedoc, construit entre 1666 et 1681, qui relie la Garonne à la Méditerranée sur environ 240 kilomètres et comprend 59 écluses. Il souligne l'importance de la physique mathématique pour la conduite des eaux, un domaine que Bernier ne maîtrise pas selon l'auteur. Le texte décrit également l'aqueduc de la rivière d'Eure à Versailles, conçu pour alimenter les fontaines et cascades du palais. Monsieur de la Hire a déterminé que la tête du canal devait être au château de Pongoin, à sept lieues au-dessus de Chartres et à vingt-deux lieues de Versailles. Bernier a critiqué la précision du nivellement, mais le texte insiste sur la nécessité d'une légère pente pour permettre l'écoulement de l'eau. Le texte explore la faisabilité d'un canal entre la rivière d'Ourgue à Lizy et Paris, en analysant diverses hypothèses sur la distance et la topographie. Il présente trois problèmes mathématiques relatifs au nivellement et à la construction de canaux. Un projet de jonction des deux mers via la Bourgogne est également mentionné, impliquant le creusement d'un canal dormant et l'utilisation des sources et rivières locales. L'auteur, 'L'Aveugle Comiers d'Ambrun', promet d'envoyer les autres parties du projet ultérieurement et mentionne l'inclusion de ces initiatives dans son ouvrage sur la communication des eaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 327-330
De Marseille.
Début :
On a donné dans cette Ville pendant le mois de Juillet plusieurs [...]
Mots clefs :
Marseille, Marquis, Eaux, Reine de Pologne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : De Marseille.
DeMarseille.
i 'f OnadonnédanscetteVille
pendant lemois de Juilletplurieurs
festes à la Reine de Pologne,
1^ PrincessesSobieski
sa petite filleafortbrillédans
tous les bals qui se sont donnez
chez M. le Bailli de la Pat
laitric ChefdEscadre des Galetes.,
&chez M. Arnoult,
Intendant dela Marine. Le
Comte àt Bausse
a eu l'boD-'
licotf'de&'afci avec la Princcfle,
&le Marquisde laBruyere
Jatente Syndic de la Ho4
blesse & ancien Procureur du
paîss'y est fort distingué.Ila
eu plusieurs Audiances particulieres;
de SaMajesté dont
ellea paruê fort contente.
C:dI un Gentilhommequi a
beaucoup d'esprit&uneparfaite
connoissancedesinterêts. desPrinces.
.Qç^mandepu'i*ff«queleVi- ce-Légat d'Avignon aenvoyé
un ordre,à ce Marquis de se rzen-d.r1e1à,s-o.n,, g.o, uvei rnetment
de Sorgues dans le Comtat
d'Avignonpouryrecevoir la
Reine iorfq Ile y passera.
Ilya déja envoyé beaucoup
de
le meubles) & plusieurs baIlli
fots dae ce quii perut esetre nee.ek On écrit du même endroit
juc les eaux de Montfrin deviennent
tous les jours en plus
grande réputation. Le sieur:
Monranier
,,
Docteur en Me;
decine) s'est appliqué particulièrement
àen connoistre toute
la vertu, & a découvert qu'-
elles étoient excellentes pouc
ceux qui font étiques. En esser,
Messieurs les Marquis de
Razac &le Baron de Tourncfort
, Capitaines de Galeres,
quiétoient tombez dans une
fcchcrcffc qui faisoit appréhender
leur perte, en sont revenus
en parfaite santes&reprennent
tous les jours leur
premier embonpoint. Cet esset
merveilleux a si fort augmenté
la réputation de ces
eaux, qu'une infinité de personnes
dé Provence & deDauphiné
y accourent.
i 'f OnadonnédanscetteVille
pendant lemois de Juilletplurieurs
festes à la Reine de Pologne,
1^ PrincessesSobieski
sa petite filleafortbrillédans
tous les bals qui se sont donnez
chez M. le Bailli de la Pat
laitric ChefdEscadre des Galetes.,
&chez M. Arnoult,
Intendant dela Marine. Le
Comte àt Bausse
a eu l'boD-'
licotf'de&'afci avec la Princcfle,
&le Marquisde laBruyere
Jatente Syndic de la Ho4
blesse & ancien Procureur du
paîss'y est fort distingué.Ila
eu plusieurs Audiances particulieres;
de SaMajesté dont
ellea paruê fort contente.
C:dI un Gentilhommequi a
beaucoup d'esprit&uneparfaite
connoissancedesinterêts. desPrinces.
.Qç^mandepu'i*ff«queleVi- ce-Légat d'Avignon aenvoyé
un ordre,à ce Marquis de se rzen-d.r1e1à,s-o.n,, g.o, uvei rnetment
de Sorgues dans le Comtat
d'Avignonpouryrecevoir la
Reine iorfq Ile y passera.
Ilya déja envoyé beaucoup
de
le meubles) & plusieurs baIlli
fots dae ce quii perut esetre nee.ek On écrit du même endroit
juc les eaux de Montfrin deviennent
tous les jours en plus
grande réputation. Le sieur:
Monranier
,,
Docteur en Me;
decine) s'est appliqué particulièrement
àen connoistre toute
la vertu, & a découvert qu'-
elles étoient excellentes pouc
ceux qui font étiques. En esser,
Messieurs les Marquis de
Razac &le Baron de Tourncfort
, Capitaines de Galeres,
quiétoient tombez dans une
fcchcrcffc qui faisoit appréhender
leur perte, en sont revenus
en parfaite santes&reprennent
tous les jours leur
premier embonpoint. Cet esset
merveilleux a si fort augmenté
la réputation de ces
eaux, qu'une infinité de personnes
dé Provence & deDauphiné
y accourent.
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Résumé : De Marseille.
En juillet, Marseille a célébré la Reine de Pologne, la princesse Sobieski, avec plusieurs fêtes. Sa petite-fille a été remarquée lors des bals chez le Bailli de la Patta et M. Arnoult. Le Comte de Bausse a dansé avec la princesse, et le Marquis de la Bruyère, ancien Syndic des Hôtels et Procureur du pays, a été distingué par plusieurs audiences particulières avec la Reine. Le Marquis est décrit comme un gentilhomme d'esprit et connaisseur des intérêts des princes. Le Vice-Légat d'Avignon a ordonné au Marquis de se rendre à Sorgues pour accueillir la Reine lors de son passage. Par ailleurs, les eaux de Montfrin gagnent en réputation grâce à leurs vertus découvertes par le Docteur Monranier. Les Marquis de Razac et le Baron de Tournefort, Capitaines de Galères, ont recouvré la santé après une grave maladie grâce à ces eaux, attirant ainsi de nombreuses personnes de Provence et du Dauphiné.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 145-168
VERSION paraphrasée de la 29e. Ode du 3e. Livre d'Horace adressée à Mecenas, qui commence par Tyrrhena Regum progenies, &c.
Début :
J'ay attendu longtemps ce mois cy quelque nouvelle / Grand & fameux neveu de ces illustres Rois, [...]
Mots clefs :
Horace, Poésie, Livre d'Horace, Malheur, Temps, Eaux, Repos
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERSION paraphrasée de la 29e. Ode du 3e. Livre d'Horace adressée à Mecenas, qui commence par Tyrrhena Regum progenies, &c.
J'ay attendu longtemps ce
mois cy quelque nouvelle
piece de Poësie , mais on n'a
pas jugé à propos de m'en faire
preſent. Lindifference des
Auteurs m'a determiné à parcourir
tous mes papiers poury
chercher quelque choſe qui
pût faire plaifir aux Lecteurs.
J'y ay enfin trouvé une verſion
paraphrafée de la 29.
Ode du troifiéme Livre d'Horace
qui n'a jamais été imprimée
, je l'ay lûë & examinéc
avec beaucoup d'attention .Je
l'ay même montrée à d'excellents
Critiques qui à quelque
Septembre 1714. N
146 MERCURE
petite choſe prés , en ont
trouvé la Poësie , & les penſéesbelles.
Leur temoignage
m'adeterminé à la donner , &
je ſuis perfuadé que ceux qui
la liront ne feront pas plus
difficiles qu'eux.
:
GALANT 147
VERSION
C
paraphrafée de la 29. Ode
du 3. Livre d'Horace addreſſée
à Mecenas , qui
commence par Tyrrhena
Regum progenies , .
Grand&fameux neven
de ces illuftres Rois ,
Qu'autrefois la Toscane a
reconnu pour maiſtres ,
Noble &digne heritier de
ces nobles ancestres ,
Nij
148 MERCURE
Dont un peuple puiſſant a
reveré les loix ,
Quitte pour aujourd'huy
ces éclatantes marques
Et cet appareilglorieux ,
Qui fait bien connoiſtre à
:
nosyeux ,
Que tu fors du fang des
Monarques ,
Et vienssçavoir par mon
moyen
و
Jusqu'on vont les plaiſirs
d'un ſimple Citoyen.
CecharmantTrooly dont
۱
GALANT . 149
les fuperbes eaux
ой
Baignent de flots d'argent
cent baſſins de Porphyre ;
Ces jardinssomptueuх ,
l'oeil furpris admire
D'an art entreprenant
prodiges nouveaux ,
Cispalais enchantez , ces
pompeux édifices
les
Ont aßezoccupé tesſens :
Viens-t'en dans ces lieux
innocens
Gouter d'innocentes delices:
Tu n'es pas plus grand
qu'Apollon ,
1
Niij
ISO MERCURE
Qui fait bien cet honneur
àmonhumble vallon.
Tu trouveras mon vin
fur mon buffet placé ,
Ce vin que m'a rendu ma
premiere cuvée ,
Quepourtoyſeulement mes
Joins ont refervée ,
Et que j'ay fait garder
dans un autre glacé:
Tu verras fur mon linge
une moiſſon deroſes ,
Et tu trouveras ,ſi tu veux,
Pourl'usage de tes cheveux
GALANT. 151
De bien plus excellentes
chofes ;
Carj'ay de ces parfumsfi
A
doux
Que l'Orient vaincu ne
produit que pour nous.
C'est la diverſitéqui ſoutient
le plaiſir ;
Le trop de bonne chere en
fait perdre l'envie ,
D'un dégoust infaillible elle
eft toûjours ſuivie,
Et l'excés du bien mêmeen
ofte le defir. ما
N iiij
152 MERCURE
Sans or & fans azur ;
fans pourpre &Sans
peinture
Un repas ferviproprement
Dans un licu qui n'a d'ornement
,
Que des beautez de la
nature ,
•Sçait bien mieux charmer
lesSoucis ,
Que ces pompeux feſtins ,
८ ou les Rois font affis.
Quitte doncpour ceſoir le
tumulte & le bruit ;
GALANT. 153
Laifle de trop de biens l'abondance
importune ;
Laiſſe dans ton palais ta
gloire&tafortune ;
Etfois abſent de Rome au
moins pour une nuit.
Ceffe de contempler dans
Sagrandeurfublime
Cette Reine de l'univers ,
Qui fur tant de peuples
divers .
Levefon orgueilleuse cime ,
Et qui par ses vastes
projets
Dans tous les Potentats ne
154 MERCURE
voit que desſujets.
ॐ
Déja la canicule élance
fon ardeur ;
Des feux dufier Lion la
force eſt aſſemblée;
Dugrand aftré du jour la
flamme estredoublée ;
Et l'air eft allumé parsa
vive fplendeur.
Le burger entouré de brebis
Languiſſantes ,
Va chercher le ſecours des
eaux ,
Où ces arbres , dont les
GALANT.155
rameaux
Font des ombres rafrai
chiffantes ,
Mais qui dans cet embra-
Sement
Nefont pas agitez, d'un
zephirſeulement.
Elevé cependant au ſupréme
pouvoir ,
Et malgré ce haut rang
étouffé dans la preffe
D'un amas defâcheux qui
t'affiegentfans ceſſe ,
Etqui viennent te rendre
136 MERCURE
un importun devoir ,
Tu trouve le repos indigne
d'un grand homme :
L'Etat occupe tous tes
Joins ;
Ettafantéte touche moins,
Que ne fait l'intereſt de
Rome ,
Pourqui tu redoute l'effort
Des Parthes revoltez ou
des peuples du Nort.
Mais de grace dy moy ,
quefert d'entretenir
Deces évenemens lacrainGALANT
157
te anticipée ,
Si cette crainte eſt vaine ,
& peut- être trompée,
Puiſque c'est à Dieu feul
desçavoir l'avenir,
Ces fuccés éloignezSous
une nuit obscure ,
Parfa prudence font cachez,
Et lorſqu'il nous voit empêchez
A craindre une perte future
,
Il rit des choses d'icy bas ,
Où tel pleure un malheur
158 MERCURE
qu'il nefentirapas..
ॐ
Gardons bien noftreesprit
de s'échapperſi loin ,
Bornons tous nosfoucis à
lachoſe preſente ,
1
Et croyons que fans fruit
nôtre coeurſe tourmente
Pourunfauxavenir, d'un
veritableſoin ;
Aille comme il pourra , le
temps qui nous doit
fuivre ,
Ces chagrinsſontpour nos
neveux ,
GALANT. 159
Etles maux qui viendront
fur eux ,
Quand nous aurons ceffé
de vivre ,
Enrien neferoient amoindris
Par la compaſſion de nos
coeurs attendris.
ॐ
Ainsique nous voyons un
grandfleuve en repos ,
Dormir comme un étang
dans l'enclos defesrives,
Puis tout à coup laſſé de
voirſes eaux captives ,
160 MERCURE
S'élever, s'elargır, &pouffermilleflots:
Ilparoift une mer , &fon
ravage étrange
Entraine troupeaux &
maisons ;
De mêmeenchan De même en changeantfes -
faisons,
Le temps fait qu'un
Se change,
état
Et mêle en ſes divers effets
Le tumulte au repos & la
guerre à la paix.
ॐ
Ce
GALANT. 161
Ce changement de temps
peut troubler nos plaiſirs ;
Mais celuy-là fans doute.
en éprouve un extrême ,
Qui tout autant qu'il peut
Jerenferme enſoy-même ,
Et qui de ce qu'il tient contentefes
defirs.
Le beau temps d'aujourd'huy
comble toutefa
joye ;
Que demain le Ciel foit
changé
Que de noirs nuages chargé
,
Septembre 1714. Ο
162 MERCURE
Il éclate , il tonne , il foudroye
;
Leſage ignore ce malheur ,
Et jusqu'à ce qu'il souffre ,
épargnefa douleur.
Bien moinss'aviſe-t'ilpar
des crisfuperflus
De rappeller àſoy la difgrace
paffée ,
Bien moins occupe-t'ilfon
coeur&Sapensée
Aluy rendre preſents des
maux qui neſont plus ,
Ilfçait qu'un fiecle entier
GALANT. 163
de troubles & d'allarmes
Ne fera pas revivre un
mort ,
Ilſçait que les arrests du.
fort
S'executent malgré nos lar
mes ,
Et que même une Deité
Nepeut pas empêcher qu
un malheur n'ait esté.
Lafortunefeplaît àfrap
per de grands coups
Enſes jeux infolens elle est
opiniâtre ;
O ij
164 MERCURE
Elle estsouvent contraire
àqui plus l'idolâtre ,
Etson visage est traître ,
alors qu'ilfemble doux :
Ellefait de grands dons ,
mais leur peu de durée
Afflige noftre ambition ;
Bienſouvent la poſſeſſion
En eft courie & mal af-
Seurée
Et ce que je tiens desa
main
Un autre le tiendra peuteſtre
dés demain.
ॐ
GALANT. 165
Je nesuis point ingrat des
biens qu'elle m'afaits ;
Je vante ſes faveurs , je
l'en aime , & l'en lovë ,
Sur tout quand àmaporte
ellefixefa roue ,
Etſemble vouloir rire au
gré de mesfouhaits.
Maisfitoft quejeſens qu'
elle ébranle fon aisle ,
Pour voler en d'autres
quartiers ,
Je mediſpoſe volontiers
Aluy rendre ce qui vienm
d'elle
166 MERCURE
Et ne demeure revêtu
Quedu manteau certainde
ma propre vertu.
* Quand je ferois privé de
tout autreſoutien ;
Jamais la pauvreté n'étonneroit
mon ame ,
Et je n'y connois rien qui
foit digne de blâme ,
Quand on se peut vanter
qu'on est hommede bien :
Je la tiens preferable aux
richeſſes lointaines,
Qui viennent des bords
GALANT. 167
estrangers ,
Qu'on chercheavec tant de
dangers
Par des routes ſi peu certaines,
Où l'on reclameſiſouvent
L'indulgence desflots&la
faveur du vent.
*
Armezdoncvosfureurs
contre l'air& les eaux ,
Aquilons inhumains, fiers
Auteurs des naufrages,
Vous aurez tout loiſir de
former vos orages ,
168 MERCURE
Avant que d'abimer ny
moy ny mes Vaiffeaux,
Quand je m'embarqueray
fur le fameux Egée
Zephire les careffera ,
Luyfoutmes voiles enflera ,
Ma Barquefera chargée :
Toutfera calme aux environs
,
Et Pollux & Castor tien-
C dront mes avirons.
mois cy quelque nouvelle
piece de Poësie , mais on n'a
pas jugé à propos de m'en faire
preſent. Lindifference des
Auteurs m'a determiné à parcourir
tous mes papiers poury
chercher quelque choſe qui
pût faire plaifir aux Lecteurs.
J'y ay enfin trouvé une verſion
paraphrafée de la 29.
Ode du troifiéme Livre d'Horace
qui n'a jamais été imprimée
, je l'ay lûë & examinéc
avec beaucoup d'attention .Je
l'ay même montrée à d'excellents
Critiques qui à quelque
Septembre 1714. N
146 MERCURE
petite choſe prés , en ont
trouvé la Poësie , & les penſéesbelles.
Leur temoignage
m'adeterminé à la donner , &
je ſuis perfuadé que ceux qui
la liront ne feront pas plus
difficiles qu'eux.
:
GALANT 147
VERSION
C
paraphrafée de la 29. Ode
du 3. Livre d'Horace addreſſée
à Mecenas , qui
commence par Tyrrhena
Regum progenies , .
Grand&fameux neven
de ces illuftres Rois ,
Qu'autrefois la Toscane a
reconnu pour maiſtres ,
Noble &digne heritier de
ces nobles ancestres ,
Nij
148 MERCURE
Dont un peuple puiſſant a
reveré les loix ,
Quitte pour aujourd'huy
ces éclatantes marques
Et cet appareilglorieux ,
Qui fait bien connoiſtre à
:
nosyeux ,
Que tu fors du fang des
Monarques ,
Et vienssçavoir par mon
moyen
و
Jusqu'on vont les plaiſirs
d'un ſimple Citoyen.
CecharmantTrooly dont
۱
GALANT . 149
les fuperbes eaux
ой
Baignent de flots d'argent
cent baſſins de Porphyre ;
Ces jardinssomptueuх ,
l'oeil furpris admire
D'an art entreprenant
prodiges nouveaux ,
Cispalais enchantez , ces
pompeux édifices
les
Ont aßezoccupé tesſens :
Viens-t'en dans ces lieux
innocens
Gouter d'innocentes delices:
Tu n'es pas plus grand
qu'Apollon ,
1
Niij
ISO MERCURE
Qui fait bien cet honneur
àmonhumble vallon.
Tu trouveras mon vin
fur mon buffet placé ,
Ce vin que m'a rendu ma
premiere cuvée ,
Quepourtoyſeulement mes
Joins ont refervée ,
Et que j'ay fait garder
dans un autre glacé:
Tu verras fur mon linge
une moiſſon deroſes ,
Et tu trouveras ,ſi tu veux,
Pourl'usage de tes cheveux
GALANT. 151
De bien plus excellentes
chofes ;
Carj'ay de ces parfumsfi
A
doux
Que l'Orient vaincu ne
produit que pour nous.
C'est la diverſitéqui ſoutient
le plaiſir ;
Le trop de bonne chere en
fait perdre l'envie ,
D'un dégoust infaillible elle
eft toûjours ſuivie,
Et l'excés du bien mêmeen
ofte le defir. ما
N iiij
152 MERCURE
Sans or & fans azur ;
fans pourpre &Sans
peinture
Un repas ferviproprement
Dans un licu qui n'a d'ornement
,
Que des beautez de la
nature ,
•Sçait bien mieux charmer
lesSoucis ,
Que ces pompeux feſtins ,
८ ou les Rois font affis.
Quitte doncpour ceſoir le
tumulte & le bruit ;
GALANT. 153
Laifle de trop de biens l'abondance
importune ;
Laiſſe dans ton palais ta
gloire&tafortune ;
Etfois abſent de Rome au
moins pour une nuit.
Ceffe de contempler dans
Sagrandeurfublime
Cette Reine de l'univers ,
Qui fur tant de peuples
divers .
Levefon orgueilleuse cime ,
Et qui par ses vastes
projets
Dans tous les Potentats ne
154 MERCURE
voit que desſujets.
ॐ
Déja la canicule élance
fon ardeur ;
Des feux dufier Lion la
force eſt aſſemblée;
Dugrand aftré du jour la
flamme estredoublée ;
Et l'air eft allumé parsa
vive fplendeur.
Le burger entouré de brebis
Languiſſantes ,
Va chercher le ſecours des
eaux ,
Où ces arbres , dont les
GALANT.155
rameaux
Font des ombres rafrai
chiffantes ,
Mais qui dans cet embra-
Sement
Nefont pas agitez, d'un
zephirſeulement.
Elevé cependant au ſupréme
pouvoir ,
Et malgré ce haut rang
étouffé dans la preffe
D'un amas defâcheux qui
t'affiegentfans ceſſe ,
Etqui viennent te rendre
136 MERCURE
un importun devoir ,
Tu trouve le repos indigne
d'un grand homme :
L'Etat occupe tous tes
Joins ;
Ettafantéte touche moins,
Que ne fait l'intereſt de
Rome ,
Pourqui tu redoute l'effort
Des Parthes revoltez ou
des peuples du Nort.
Mais de grace dy moy ,
quefert d'entretenir
Deces évenemens lacrainGALANT
157
te anticipée ,
Si cette crainte eſt vaine ,
& peut- être trompée,
Puiſque c'est à Dieu feul
desçavoir l'avenir,
Ces fuccés éloignezSous
une nuit obscure ,
Parfa prudence font cachez,
Et lorſqu'il nous voit empêchez
A craindre une perte future
,
Il rit des choses d'icy bas ,
Où tel pleure un malheur
158 MERCURE
qu'il nefentirapas..
ॐ
Gardons bien noftreesprit
de s'échapperſi loin ,
Bornons tous nosfoucis à
lachoſe preſente ,
1
Et croyons que fans fruit
nôtre coeurſe tourmente
Pourunfauxavenir, d'un
veritableſoin ;
Aille comme il pourra , le
temps qui nous doit
fuivre ,
Ces chagrinsſontpour nos
neveux ,
GALANT. 159
Etles maux qui viendront
fur eux ,
Quand nous aurons ceffé
de vivre ,
Enrien neferoient amoindris
Par la compaſſion de nos
coeurs attendris.
ॐ
Ainsique nous voyons un
grandfleuve en repos ,
Dormir comme un étang
dans l'enclos defesrives,
Puis tout à coup laſſé de
voirſes eaux captives ,
160 MERCURE
S'élever, s'elargır, &pouffermilleflots:
Ilparoift une mer , &fon
ravage étrange
Entraine troupeaux &
maisons ;
De mêmeenchan De même en changeantfes -
faisons,
Le temps fait qu'un
Se change,
état
Et mêle en ſes divers effets
Le tumulte au repos & la
guerre à la paix.
ॐ
Ce
GALANT. 161
Ce changement de temps
peut troubler nos plaiſirs ;
Mais celuy-là fans doute.
en éprouve un extrême ,
Qui tout autant qu'il peut
Jerenferme enſoy-même ,
Et qui de ce qu'il tient contentefes
defirs.
Le beau temps d'aujourd'huy
comble toutefa
joye ;
Que demain le Ciel foit
changé
Que de noirs nuages chargé
,
Septembre 1714. Ο
162 MERCURE
Il éclate , il tonne , il foudroye
;
Leſage ignore ce malheur ,
Et jusqu'à ce qu'il souffre ,
épargnefa douleur.
Bien moinss'aviſe-t'ilpar
des crisfuperflus
De rappeller àſoy la difgrace
paffée ,
Bien moins occupe-t'ilfon
coeur&Sapensée
Aluy rendre preſents des
maux qui neſont plus ,
Ilfçait qu'un fiecle entier
GALANT. 163
de troubles & d'allarmes
Ne fera pas revivre un
mort ,
Ilſçait que les arrests du.
fort
S'executent malgré nos lar
mes ,
Et que même une Deité
Nepeut pas empêcher qu
un malheur n'ait esté.
Lafortunefeplaît àfrap
per de grands coups
Enſes jeux infolens elle est
opiniâtre ;
O ij
164 MERCURE
Elle estsouvent contraire
àqui plus l'idolâtre ,
Etson visage est traître ,
alors qu'ilfemble doux :
Ellefait de grands dons ,
mais leur peu de durée
Afflige noftre ambition ;
Bienſouvent la poſſeſſion
En eft courie & mal af-
Seurée
Et ce que je tiens desa
main
Un autre le tiendra peuteſtre
dés demain.
ॐ
GALANT. 165
Je nesuis point ingrat des
biens qu'elle m'afaits ;
Je vante ſes faveurs , je
l'en aime , & l'en lovë ,
Sur tout quand àmaporte
ellefixefa roue ,
Etſemble vouloir rire au
gré de mesfouhaits.
Maisfitoft quejeſens qu'
elle ébranle fon aisle ,
Pour voler en d'autres
quartiers ,
Je mediſpoſe volontiers
Aluy rendre ce qui vienm
d'elle
166 MERCURE
Et ne demeure revêtu
Quedu manteau certainde
ma propre vertu.
* Quand je ferois privé de
tout autreſoutien ;
Jamais la pauvreté n'étonneroit
mon ame ,
Et je n'y connois rien qui
foit digne de blâme ,
Quand on se peut vanter
qu'on est hommede bien :
Je la tiens preferable aux
richeſſes lointaines,
Qui viennent des bords
GALANT. 167
estrangers ,
Qu'on chercheavec tant de
dangers
Par des routes ſi peu certaines,
Où l'on reclameſiſouvent
L'indulgence desflots&la
faveur du vent.
*
Armezdoncvosfureurs
contre l'air& les eaux ,
Aquilons inhumains, fiers
Auteurs des naufrages,
Vous aurez tout loiſir de
former vos orages ,
168 MERCURE
Avant que d'abimer ny
moy ny mes Vaiffeaux,
Quand je m'embarqueray
fur le fameux Egée
Zephire les careffera ,
Luyfoutmes voiles enflera ,
Ma Barquefera chargée :
Toutfera calme aux environs
,
Et Pollux & Castor tien-
C dront mes avirons.
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Résumé : VERSION paraphrasée de la 29e. Ode du 3e. Livre d'Horace adressée à Mecenas, qui commence par Tyrrhena Regum progenies, &c.
L'auteur découvre une paraphrase de la 29ème Ode du troisième Livre d'Horace dédiée à Mécène et décide de la publier après l'avoir examinée et soumise à des critiques en septembre 1714. Cette ode oppose la vie simple et innocente d'un citoyen aux plaisirs éphémères des monarques, encourageant Mécène à privilégier des joies modestes comme un bon vin et des roses fraîches. Elle met en garde contre l'excès et prône la modération. L'ode aborde également les soucis liés au pouvoir et les dangers menaçant Rome, incitant à profiter du présent sans se préoccuper de l'avenir incertain. La vie est comparée à un fleuve alternant entre repos et tumultes, soulignant que ceux qui savourent le moment présent sont moins affectés par les revers. Le texte réfléchit sur la fortune et la vertu, décrivant la fortune comme capricieuse et imprévisible. L'auteur exprime sa gratitude pour les faveurs de la fortune mais préfère la vertu à la richesse incertaine. Il conclut en invoquant les vents pour protéger ses navires lors de son voyage sur la mer Égée, espérant un trajet calme sous la protection des dieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 206-230
Histoire singuliere. [titre d'après la table]
Début :
Mendoce, jadis Prince de Murcie, tres-aimable Cavalier, grand, bienfait, Heros [...]
Mots clefs :
Amour, Princesse, Prince, Temps, Comtesse, Chambre, Homme, Bains, Amoureux, Eaux, Charmes, Histoire, Duc de Savoie, Comtesse de Savoie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire singuliere. [titre d'après la table]
Mendoce , jadis Prince de
Murcie, très-aimable Cavalier,
grand, bienfait, Heros
même tout d'un coup, s'il en
fut jamais, devint un beau
matin amoureux de la Comteue
de Savoyc, l*iinuffc,diton
, d'une merveillcule beauté.
Voicy comme lachose
arriva.
LaComreire de Savoye fut
un jour obligée,je ne sçay
pour quelleindisposition
,
de
sortir de son Pays, pour aller
prendre les bains dans le
Royaume de Murcie;les eaux
de cette contrée pàssoient en
ce temps là pour d'excellentes
eaux. Avec un équipage proportionné
à sonrang & à sa
miflance,elle arriva enfin aux
lieux où se prennoient ces
bains, alors si fameux en Europe.
Elle s'y baigna tant &
plus, suivantl'ordonnance de
ses Medecins.
Si ces charmes avoient pû
recevoir que!que nouveléclat
de ces eaux favorables,oncûc
dirqu'elle em bellissoit tous les
jours à veuë dce;I ; mais elle
écoit parfaite,& lanatureétoit
la dupe des graces quelle luy
vouloit faire.
Tous les endroits où l'on
prend des eaux minerales se
ressemblentassez. On y boità
outrance,& l'on se promene
de même
, pour l'évacuation
desditeseaux, Les promenades
de
de ces lieuxoù l'on se rend ordinairement
avec l'aurore,
sont, sije ne me trompe ,
des
bois charmants, coupez de
millesentiers,arrosez de mille
ruisseaux, animez du doux
chant de mille oyseaux
,
des
antres frais, de sombres retraites
y fervent d'asyle aux Amants.
La liberté, les plaisirs
tranquilles, les soupirs reciproques
,
sont les hôtes aimables
de ces paisiblesdemeures.
Un matin, si l'Histoire dit
vray
, comme je n'en doute
nullement, la Comtesse de Savoye,
aprèsavoirprodigieusement
bû
,
grimpa, appuyée sur
le bras d'une de ses femmes.,
de colline en colline, ( non
pourtant sans s'arrêter de
temps en temps, pour raison )
lasse enfin du penible voyage
quelle venoir de faire, elle entra
dans un bosquet qui s'offrit
à ses yeux, une fontaine
qui sortoit du fond d'une grotte
ornéedesiegce>s de gazon pour la commodité des beuveurs,
attira ses regards; elle
fut à l'instant s'y reposer. Nul
morrel nes'étaitavisé de tout
ce jour de porter ses pas en cec
endroit.Lemurmurede l eau,
la fraicheur de cette grotte1invitèrent
au sommeil ,aussi n'en
fit-elle pas à deux fois, elle
s'endormit. Sa femme de
chambre de son côté en fitautant.
Des douceurs du repos quand
-vousgoûtez les charmes,
Belles
,
qui de l'amour meprifî^
l*appareil,
CraigneKqu'il ne vous force à
lajy rendre les armes
Al'instant de vôtre reveil.
Le Prince de Murcie à qui
la Renomméeavoit déjàvanté
les appas de la Comtesse de
Savoye
,
longtemps même
avant qu'elle eût mis le pied
dans ses Etats, en étoit à la
premiere entreveuë devenu
éperduement amoureux. Illavoic
suivi aux eaux, illuy avoic
parlé cent fois, & cent fois
il avoir estétenté de l'entretenir
du pouvoirsouverain de
de ses charmes;mais la fierté,
la vertu de sa Déesse, & la
crainte de l'offenser, avoient
modéré toûjours les impétueux
mouvements de son
amour. Enfin ne pouvant
plusgarder son secret,Il s'étoit
déterminé à le luy dé- -
clarer
,
quelque malheur redoutablequ'il
pût luy en arriver,
le jour mesme que le hazardlaconduisit
dans laGrotte
dont je viens de vous faire
en peu de mots une de seription
assezfidèle.
L'amour guide toûjours les
amans sur les traces de leurs
maîtresses
, & Mendoce est
trop amoureux pour ne pas
suivre les pas du bel objet qui
l'enflame. En effet, il arrive
bientost par un petit defilé
auprès de la fontaineoù repose
sa divine Princene. Il fc
jette à ses genoux, son silence
ses regards, ses soupirs,font
les muets interprètes de son
amour, ses yeux arrosent ses
belles mains de ses brûlantes
larmes. Il tremble cependant
que sa divinité ne s' e
ffraye à
son réveil de l'excés de son
audace; mais il se rasseure, &
se flatte de lavanger à l'infline
par sa mort, de l'injure que
luy fait si passion, si ses feux
malheureux font rejettez.
Un Loup monstrueux
, un
horrible Sanglier, ou quelque
Ours sauvage viendroient icy
à merveille pour éveiller la
Princesse, & pour exercer la valeur
de Mendocc ; mais je ns
veux pasensanglanter laScêne,
j j'aim: mieux vous dire fimplcment
qu'il y avoir si longtemps
qu'elle dormoit d'un
doux & profond sommeil,qu'
xlle se reveilla toute feule.Dieu ait comme alors elle fitlasâchée
de voir ce Prince temeraire
à ses pieds. Quemeveut,
luy dit elle,d'unair terrible,cc
mortel audacieux.Ah!Princesse,
luy réponditil, avant de
luy laisser le temps d'achever
les reproches
,
jeneveux plus
deformais que mourir à vos
veux. Vousconnoissez mon
amour, cet wour, tout refpectueux
qu'il eil:
, vous outrage.
C'en est fait, il faut que
je meure. De quel droit
,
luy
dit-elle
,
Prince, si vous m'avez
consacré vôtre vie, voulez-
vousentreprendre sur des
jours qui m'appartiennent. Vivez
,
je vous l'ordonne; mais
gardezvous de me parler jamais
de l'amour dont vous
biulez pour moy. Ils ajourerent
à cela une infinité d'autres
propos que l'Auteur de la presente
Histoire n'a, dit on, eu
garde d'oublier.Cependant on
ajoûte que l'amour de Men-
, doce fit bientôtl'entretien do,"
tout!
out le.monde. La Princesse
enfut inconsolable,elle s'en
plaignitauPrince de Murcie
quien fut aussifâché qu'elle.
Mais à la fin ennuyée de voir
quecesbeauxdiscoursne sinissoient
pas,qu'onluy donnoit
de fort plai sants noms
& que les rieurs ne cessoient de
rireàses dépens, elle prit le
partide retourner incognito
dans son Pays. Les adieux de
ces aamanan[tss lsoonnttàà Dm1o0nn ggrreé
trop touchants. pour n'estre
pas supprimez: le détail de
cequis'y passa est incomparablementplus
joli dans lcxecution
que dansla narration.
D'ailleurs cc la appartientà
THistorien de qui je ne veux
pas icy usurper les droits. Je
mecontenteray devousdire
qu'elle interrompit brusquement
ses bains,qu'elle partit
comme un éclair, quelletraversa
hegreusementmonts&
vaux ,
qu'elle eût peut eilie
en chemin quelques petites
avantures approchantes de
celles de lafiancée duRoyde
Garbe J& qu'enfin elle arriva
en bonne santé chez son pere,
où elle fut receuë comme l'Enfant Prodigue.SonMary i
(j'avois oublié de vous dire
qu'clle en avoit un) la retrouva
plusbelle que jamais, il fit
des Tournois, des Fêtes de
des Cadeaux en son honneur
& gloire. Au milieu deces
bombances le premier MiniCtre
duDuc de Savoye devint
amoureux d'elle, cebon homme
tourna longtemps autour
du pot avant de luy declarer
son douloureux martyre; à la fin pourtant il en vint là.
LaComtesse n'eût pas plutost
entendu ses impertinances;
qu'elle le traita d'effronté,
d'impudent, de vieux fou
clic ajoûta même en pleurant
qu'elle s'en plaindroità son
pere &à son époux. Le vieux
matois luy demanda pardon,
& la fuppliade n'en rien dire:
le moins d'éclat qu'on peut faire
en pareil cas est, luy dit-il,
toûjours le meilleur. Tant y a
qu'il luy persuada d'étouffer
cette avanture dans un profond
silence
, ce qu'elle fit
dont malluy avint.
Ce Ministre bar bare pour
fc vanger du mépris qu'elle
avoit fait de son amour, suborna
un jeune homme, à
quiildit que la Princesseétoit
éperduement amoureuse de
luy,qu'elle l'avoit fait,enfondant
en larmes,leconfident
de cette malheureuse passion,
qu'il avoitmistout en usage
pour luy remontrer. son devoir,
(es engigements ,
le
mépris qu'ellefalloir de sa pudeur
,& les périls évidens ausquels
elle s'exposoit en se livrant
aux flames dont elle étoit
dévorée mais que Ces remontrances
n'ayant pûrien sur son
coeur )
la pitié qu'il avoir de
l'étatmiserable où illa voïoir,
l'avoit porté à luy offrir le
remede à son tourment,qu'il
croyoit qu'ilne rcfuferoit pas
de soulager cette infortunée
Princesse, que la nuit suivante ill'introduiroit dans sa chambre,
par une porte inconnuë
à tout le monde,& qu'avant
le retour du jour il auroit foin
de le mettre en liberté.
Le jeune homme donna dans
le pancau ,
& le laissa en effet
introduire au milieu de la nuit,
dans la chambre de laPrincefie,
oùiln'eût pasresté un quart
d'heure, que le vieillard y
conduific son époux & son
pere:aussitost grande rumeur
dans le Palais, le jeune homm
voulant se sauver„ fat
massacré sur la place par des
gens que le Miniftrc avoic
apostez pour cela.
L'infortunée Princesse furprise
, pour ainsi direa en flagrant
délit,& convaincue d'adulterc,
est livrée à l'instanc à
son Boureau. Elle proteste
en vain de son innocence, son
, procès est tout fait, enfin il ne
luyçeste plus que la voye des
épreuves pour se laver du crime
donton l'accure. L'épreuve
du feu & celle de l'eau ne luj paroissentgueres [cures)
cellede trouver un champion
qui veiïiWë prendre ladcffcnfë
&"foûcc'nir en champ clofc
qu'elle est la plus vertueuse
Princesse du monde,est l'uniqueressourcequi
luyreste;&
il n'y a que Mendoce qui puisse
estre (on deffenseur ; mais il
csi bien éloigné d'elle, il faut
luy écrire pour l'engager a se
rendre incessament en Savoyc,
il n'est plus question que de
trouver des termes qui le perfuadenr.
Voilà justement où
en est l'Histoire
,
& faute
d'une miserableLettre,cette
malheureu se Princesse va demeurer
accablée fous lepoids
de sesfers.
Onm'en a' deja envoyé
•tfoisfur ce sujet ; mais on en
demande d'autres parce que
Cellesqu'ona écrites n'ont
e.ntqre pû déterminer Mendoce.
Voicy la copie des trois
Lettresen quefiion"i
La Comtesse de Savoyc à
Mendoce.
; L'honneurme fait faireaujourd'huy
pour luy-meme, ce qu'il
ne me permit pas autrefois pour
contenttr mon coeur:je r¡;ouJ- écris,
Mendoce
3
pour vous apprendre
quejefuis attaaqquuéeee par laplus
noire calomnie qu'on ait jamais
invente. Mon cruel calomniateur
n'afait tous ses efforts pour me
faire paroiflteçoupàble,queparce
que j'ay refusé de l'eflre; mais
pournous en bienperfuadersMendoce,
& pour vous donner l'idée
quevous de'Ve'{ avoir de ma ver,
tu ,
je fûts obligée de vous faire
un aveu qui me faitun peufortir
de l'exaflebienséance que je
vouloisgarder toute ma vie. Je
vous avouë donc que j'eusplus de
mériteque vous ne le crrycz,/or[-
que je refjlay à la passon que
vous al)ICK pour mcy. Je vous
trouvois le Prince du monde le
plus accomply. J'ay toujours la
même idée de 'VousJ Mendoce<Je
vous choisipour le deffenseur de
mon innocence;notre aéîionfera
d'autantplus heroïque
, quevous
n'en devc% attendre que la recompenseque
peut donner une femme
qui estastè'{. vertueujepouravoir
Jçâ vous Tefificr.
La Comtesse de Savoyc à
Mendocc.
CarJnoiffizJMendoct, toutle
malheur de la Comteffi deSavoye.
Jefuisaccusée d*adultéré
, gr je
fuis obligée de vous L'apprendre:
Joupçonnée du crime le plus affreux
pour moy ,
ilfaut encore
que jetannonce moy-meme au
seul homme du monde dont l'estime
mtest presque aujji chère que
min innocence. JefùÙ condamnée - -' a une mort infâme:) ou a trouver
un vengeur. Vous
,
Mtndoce
,
pour quiseul fay senti enmavie
que la vertupouvoit coûter quelque
chose à mon coetir, auriez..
vous la cruautéde rejufer ma désense
, parce que fay eu laforce
de vous cacher votre vifloire f
Vousefles interessé à ma junification.
Pourriez-vous consentir un
inflant a me voir périr-encoupable
,si tout le mérité Ctout l'amour
de Mendoceriont pu me la
faire devenir.
La Comtesse de Savoye à
Mcndoce.
Je nefais,Mendoce3fije ne
dois pas rougir en vous annonçant
tous mes malheurs
; viéfrmede la
plus noire calomnie,je me trouve
en même tempsaccufée, &félon
les apparences convaincued'adultéré
: il ne me ,esiecfautre rrfIource
que celle de trouver un dffenfeur
ui vengemon innocence. Vpu
eftcsleseus quienpuijjn^parfaitement
r¡pondre;!oúrenez doncce
quevousconnoiJJ(
,
'UofJrf honneury
est autant engagé que le
mien. S'il falloit quelque autre
motifaungalant hommeyjervous
assiurt que je rnejjrayerois des
con/tlls ma reconnût(Tance.
Murcie, très-aimable Cavalier,
grand, bienfait, Heros
même tout d'un coup, s'il en
fut jamais, devint un beau
matin amoureux de la Comteue
de Savoyc, l*iinuffc,diton
, d'une merveillcule beauté.
Voicy comme lachose
arriva.
LaComreire de Savoye fut
un jour obligée,je ne sçay
pour quelleindisposition
,
de
sortir de son Pays, pour aller
prendre les bains dans le
Royaume de Murcie;les eaux
de cette contrée pàssoient en
ce temps là pour d'excellentes
eaux. Avec un équipage proportionné
à sonrang & à sa
miflance,elle arriva enfin aux
lieux où se prennoient ces
bains, alors si fameux en Europe.
Elle s'y baigna tant &
plus, suivantl'ordonnance de
ses Medecins.
Si ces charmes avoient pû
recevoir que!que nouveléclat
de ces eaux favorables,oncûc
dirqu'elle em bellissoit tous les
jours à veuë dce;I ; mais elle
écoit parfaite,& lanatureétoit
la dupe des graces quelle luy
vouloit faire.
Tous les endroits où l'on
prend des eaux minerales se
ressemblentassez. On y boità
outrance,& l'on se promene
de même
, pour l'évacuation
desditeseaux, Les promenades
de
de ces lieuxoù l'on se rend ordinairement
avec l'aurore,
sont, sije ne me trompe ,
des
bois charmants, coupez de
millesentiers,arrosez de mille
ruisseaux, animez du doux
chant de mille oyseaux
,
des
antres frais, de sombres retraites
y fervent d'asyle aux Amants.
La liberté, les plaisirs
tranquilles, les soupirs reciproques
,
sont les hôtes aimables
de ces paisiblesdemeures.
Un matin, si l'Histoire dit
vray
, comme je n'en doute
nullement, la Comtesse de Savoye,
aprèsavoirprodigieusement
bû
,
grimpa, appuyée sur
le bras d'une de ses femmes.,
de colline en colline, ( non
pourtant sans s'arrêter de
temps en temps, pour raison )
lasse enfin du penible voyage
quelle venoir de faire, elle entra
dans un bosquet qui s'offrit
à ses yeux, une fontaine
qui sortoit du fond d'une grotte
ornéedesiegce>s de gazon pour la commodité des beuveurs,
attira ses regards; elle
fut à l'instant s'y reposer. Nul
morrel nes'étaitavisé de tout
ce jour de porter ses pas en cec
endroit.Lemurmurede l eau,
la fraicheur de cette grotte1invitèrent
au sommeil ,aussi n'en
fit-elle pas à deux fois, elle
s'endormit. Sa femme de
chambre de son côté en fitautant.
Des douceurs du repos quand
-vousgoûtez les charmes,
Belles
,
qui de l'amour meprifî^
l*appareil,
CraigneKqu'il ne vous force à
lajy rendre les armes
Al'instant de vôtre reveil.
Le Prince de Murcie à qui
la Renomméeavoit déjàvanté
les appas de la Comtesse de
Savoye
,
longtemps même
avant qu'elle eût mis le pied
dans ses Etats, en étoit à la
premiere entreveuë devenu
éperduement amoureux. Illavoic
suivi aux eaux, illuy avoic
parlé cent fois, & cent fois
il avoir estétenté de l'entretenir
du pouvoirsouverain de
de ses charmes;mais la fierté,
la vertu de sa Déesse, & la
crainte de l'offenser, avoient
modéré toûjours les impétueux
mouvements de son
amour. Enfin ne pouvant
plusgarder son secret,Il s'étoit
déterminé à le luy dé- -
clarer
,
quelque malheur redoutablequ'il
pût luy en arriver,
le jour mesme que le hazardlaconduisit
dans laGrotte
dont je viens de vous faire
en peu de mots une de seription
assezfidèle.
L'amour guide toûjours les
amans sur les traces de leurs
maîtresses
, & Mendoce est
trop amoureux pour ne pas
suivre les pas du bel objet qui
l'enflame. En effet, il arrive
bientost par un petit defilé
auprès de la fontaineoù repose
sa divine Princene. Il fc
jette à ses genoux, son silence
ses regards, ses soupirs,font
les muets interprètes de son
amour, ses yeux arrosent ses
belles mains de ses brûlantes
larmes. Il tremble cependant
que sa divinité ne s' e
ffraye à
son réveil de l'excés de son
audace; mais il se rasseure, &
se flatte de lavanger à l'infline
par sa mort, de l'injure que
luy fait si passion, si ses feux
malheureux font rejettez.
Un Loup monstrueux
, un
horrible Sanglier, ou quelque
Ours sauvage viendroient icy
à merveille pour éveiller la
Princesse, & pour exercer la valeur
de Mendocc ; mais je ns
veux pasensanglanter laScêne,
j j'aim: mieux vous dire fimplcment
qu'il y avoir si longtemps
qu'elle dormoit d'un
doux & profond sommeil,qu'
xlle se reveilla toute feule.Dieu ait comme alors elle fitlasâchée
de voir ce Prince temeraire
à ses pieds. Quemeveut,
luy dit elle,d'unair terrible,cc
mortel audacieux.Ah!Princesse,
luy réponditil, avant de
luy laisser le temps d'achever
les reproches
,
jeneveux plus
deformais que mourir à vos
veux. Vousconnoissez mon
amour, cet wour, tout refpectueux
qu'il eil:
, vous outrage.
C'en est fait, il faut que
je meure. De quel droit
,
luy
dit-elle
,
Prince, si vous m'avez
consacré vôtre vie, voulez-
vousentreprendre sur des
jours qui m'appartiennent. Vivez
,
je vous l'ordonne; mais
gardezvous de me parler jamais
de l'amour dont vous
biulez pour moy. Ils ajourerent
à cela une infinité d'autres
propos que l'Auteur de la presente
Histoire n'a, dit on, eu
garde d'oublier.Cependant on
ajoûte que l'amour de Men-
, doce fit bientôtl'entretien do,"
tout!
out le.monde. La Princesse
enfut inconsolable,elle s'en
plaignitauPrince de Murcie
quien fut aussifâché qu'elle.
Mais à la fin ennuyée de voir
quecesbeauxdiscoursne sinissoient
pas,qu'onluy donnoit
de fort plai sants noms
& que les rieurs ne cessoient de
rireàses dépens, elle prit le
partide retourner incognito
dans son Pays. Les adieux de
ces aamanan[tss lsoonnttàà Dm1o0nn ggrreé
trop touchants. pour n'estre
pas supprimez: le détail de
cequis'y passa est incomparablementplus
joli dans lcxecution
que dansla narration.
D'ailleurs cc la appartientà
THistorien de qui je ne veux
pas icy usurper les droits. Je
mecontenteray devousdire
qu'elle interrompit brusquement
ses bains,qu'elle partit
comme un éclair, quelletraversa
hegreusementmonts&
vaux ,
qu'elle eût peut eilie
en chemin quelques petites
avantures approchantes de
celles de lafiancée duRoyde
Garbe J& qu'enfin elle arriva
en bonne santé chez son pere,
où elle fut receuë comme l'Enfant Prodigue.SonMary i
(j'avois oublié de vous dire
qu'clle en avoit un) la retrouva
plusbelle que jamais, il fit
des Tournois, des Fêtes de
des Cadeaux en son honneur
& gloire. Au milieu deces
bombances le premier MiniCtre
duDuc de Savoye devint
amoureux d'elle, cebon homme
tourna longtemps autour
du pot avant de luy declarer
son douloureux martyre; à la fin pourtant il en vint là.
LaComtesse n'eût pas plutost
entendu ses impertinances;
qu'elle le traita d'effronté,
d'impudent, de vieux fou
clic ajoûta même en pleurant
qu'elle s'en plaindroità son
pere &à son époux. Le vieux
matois luy demanda pardon,
& la fuppliade n'en rien dire:
le moins d'éclat qu'on peut faire
en pareil cas est, luy dit-il,
toûjours le meilleur. Tant y a
qu'il luy persuada d'étouffer
cette avanture dans un profond
silence
, ce qu'elle fit
dont malluy avint.
Ce Ministre bar bare pour
fc vanger du mépris qu'elle
avoit fait de son amour, suborna
un jeune homme, à
quiildit que la Princesseétoit
éperduement amoureuse de
luy,qu'elle l'avoit fait,enfondant
en larmes,leconfident
de cette malheureuse passion,
qu'il avoitmistout en usage
pour luy remontrer. son devoir,
(es engigements ,
le
mépris qu'ellefalloir de sa pudeur
,& les périls évidens ausquels
elle s'exposoit en se livrant
aux flames dont elle étoit
dévorée mais que Ces remontrances
n'ayant pûrien sur son
coeur )
la pitié qu'il avoir de
l'étatmiserable où illa voïoir,
l'avoit porté à luy offrir le
remede à son tourment,qu'il
croyoit qu'ilne rcfuferoit pas
de soulager cette infortunée
Princesse, que la nuit suivante ill'introduiroit dans sa chambre,
par une porte inconnuë
à tout le monde,& qu'avant
le retour du jour il auroit foin
de le mettre en liberté.
Le jeune homme donna dans
le pancau ,
& le laissa en effet
introduire au milieu de la nuit,
dans la chambre de laPrincefie,
oùiln'eût pasresté un quart
d'heure, que le vieillard y
conduific son époux & son
pere:aussitost grande rumeur
dans le Palais, le jeune homm
voulant se sauver„ fat
massacré sur la place par des
gens que le Miniftrc avoic
apostez pour cela.
L'infortunée Princesse furprise
, pour ainsi direa en flagrant
délit,& convaincue d'adulterc,
est livrée à l'instanc à
son Boureau. Elle proteste
en vain de son innocence, son
, procès est tout fait, enfin il ne
luyçeste plus que la voye des
épreuves pour se laver du crime
donton l'accure. L'épreuve
du feu & celle de l'eau ne luj paroissentgueres [cures)
cellede trouver un champion
qui veiïiWë prendre ladcffcnfë
&"foûcc'nir en champ clofc
qu'elle est la plus vertueuse
Princesse du monde,est l'uniqueressourcequi
luyreste;&
il n'y a que Mendoce qui puisse
estre (on deffenseur ; mais il
csi bien éloigné d'elle, il faut
luy écrire pour l'engager a se
rendre incessament en Savoyc,
il n'est plus question que de
trouver des termes qui le perfuadenr.
Voilà justement où
en est l'Histoire
,
& faute
d'une miserableLettre,cette
malheureu se Princesse va demeurer
accablée fous lepoids
de sesfers.
Onm'en a' deja envoyé
•tfoisfur ce sujet ; mais on en
demande d'autres parce que
Cellesqu'ona écrites n'ont
e.ntqre pû déterminer Mendoce.
Voicy la copie des trois
Lettresen quefiion"i
La Comtesse de Savoyc à
Mendoce.
; L'honneurme fait faireaujourd'huy
pour luy-meme, ce qu'il
ne me permit pas autrefois pour
contenttr mon coeur:je r¡;ouJ- écris,
Mendoce
3
pour vous apprendre
quejefuis attaaqquuéeee par laplus
noire calomnie qu'on ait jamais
invente. Mon cruel calomniateur
n'afait tous ses efforts pour me
faire paroiflteçoupàble,queparce
que j'ay refusé de l'eflre; mais
pournous en bienperfuadersMendoce,
& pour vous donner l'idée
quevous de'Ve'{ avoir de ma ver,
tu ,
je fûts obligée de vous faire
un aveu qui me faitun peufortir
de l'exaflebienséance que je
vouloisgarder toute ma vie. Je
vous avouë donc que j'eusplus de
mériteque vous ne le crrycz,/or[-
que je refjlay à la passon que
vous al)ICK pour mcy. Je vous
trouvois le Prince du monde le
plus accomply. J'ay toujours la
même idée de 'VousJ Mendoce<Je
vous choisipour le deffenseur de
mon innocence;notre aéîionfera
d'autantplus heroïque
, quevous
n'en devc% attendre que la recompenseque
peut donner une femme
qui estastè'{. vertueujepouravoir
Jçâ vous Tefificr.
La Comtesse de Savoyc à
Mendocc.
CarJnoiffizJMendoct, toutle
malheur de la Comteffi deSavoye.
Jefuisaccusée d*adultéré
, gr je
fuis obligée de vous L'apprendre:
Joupçonnée du crime le plus affreux
pour moy ,
ilfaut encore
que jetannonce moy-meme au
seul homme du monde dont l'estime
mtest presque aujji chère que
min innocence. JefùÙ condamnée - -' a une mort infâme:) ou a trouver
un vengeur. Vous
,
Mtndoce
,
pour quiseul fay senti enmavie
que la vertupouvoit coûter quelque
chose à mon coetir, auriez..
vous la cruautéde rejufer ma désense
, parce que fay eu laforce
de vous cacher votre vifloire f
Vousefles interessé à ma junification.
Pourriez-vous consentir un
inflant a me voir périr-encoupable
,si tout le mérité Ctout l'amour
de Mendoceriont pu me la
faire devenir.
La Comtesse de Savoye à
Mcndoce.
Je nefais,Mendoce3fije ne
dois pas rougir en vous annonçant
tous mes malheurs
; viéfrmede la
plus noire calomnie,je me trouve
en même tempsaccufée, &félon
les apparences convaincued'adultéré
: il ne me ,esiecfautre rrfIource
que celle de trouver un dffenfeur
ui vengemon innocence. Vpu
eftcsleseus quienpuijjn^parfaitement
r¡pondre;!oúrenez doncce
quevousconnoiJJ(
,
'UofJrf honneury
est autant engagé que le
mien. S'il falloit quelque autre
motifaungalant hommeyjervous
assiurt que je rnejjrayerois des
con/tlls ma reconnût(Tance.
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Résumé : Histoire singuliere. [titre d'après la table]
Le texte raconte l'histoire du Prince de Murcie, qui s'éprit de la Comtesse de Savoie lors de sa visite dans son royaume pour des bains curatifs. Lors d'une promenade, le prince déclara son amour à la comtesse endormie, ce qui la terrassa de peur. Elle lui interdit de renouveler ses déclarations, ce qui suscita des rumeurs. Désespérée, elle quitta le royaume incognito pour retourner chez elle. À son arrivée, elle fut accueillie chaleureusement par son mari, qui organisa des festivités en son honneur. Cependant, le premier ministre du Duc de Savoie, épris de la comtesse, tenta de la séduire et, face à son refus, trama un complot contre elle. Un jeune homme fut introduit dans sa chambre et tué, ce qui conduisit à son accusation d'adultère. La comtesse chercha un champion pour prouver son innocence et espérait l'aide de Mendoc, un chevalier éloigné. Une conversation entre deux personnages souligna l'importance de l'engagement mutuel et de l'honneur, avec une demande de reconnaissance de cet engagement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 1835-1842
ASSEMBLÉE publique de l'Académie des Beaux Arts de la Ville de Lyon, du quatre Décembre 1743.
Début :
M. Borde, président, rapporta l'Extrait suivant des Mémoires qui avoient été lûs à l'Académie, / Discours sur l'inutilité du Systême des Génies. M Rey combat, dans ce Discours, le sentiment [...]
Mots clefs :
Anciens, Modernes, Mémoire, Corps, Discours, Eaux, Mouvements de la lune, Planètes, Réflexions, Théâtres, Composition, Salubrité de l'air, Années climatériques, Génération, Physique moderne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ASSEMBLÉE publique de l'Académie des Beaux Arts de la Ville de Lyon, du quatre Décembre 1743.
ASSEMBLE'E publique de l'Académie dès
Beaux Arts de la Ville de Lyon , du quatre
Décembre 1743 .
M des Mémoiresqui avoient été lús à l'Acadé-
Borde , préfident , rapporta l'Extrait fuivant
mie , depuis la précédente Affemblée publique.
Difcours fur l'inutilité du Systême des Génies.
M Rey combat , dans ce Difcours , le fentiment
de quelques anciens qui donnoient à chaque Aftre
un Génie , pour le conduire ; & ne croyoient pas
les Loix Méchaniques fuffifantes , pour maintenir
l'Univers dans l'état où nous le voyons . Les Phyficiens
modernes font bien éloignés d'avoir recours
à de telles explications ; les loix du mouvement , la
configuration des corps . la différente difpofition de
leurs parties,font les feuls refforts qu'ils employent.
Differtation fur les trois inégalités des mouvêmens
de la Lune.
Le P. Béraud examine , dans la premiere Partie
de cet Ouvrage , les différentes hypotéfes ; propofe
une Méthode fimple , pour déterminer les deux dernieres
inégalités des mouvemens lunaires , & croit
pouvoir prouver dans la fuite , par des obfervations
sûres & récentes , qu'il s'en faut de beaucoup qu'elles
s'accordent avec le calcul fondé fur les Tables
Aftronomiques.
Dans la feconde Partie , il cherche la caufe Phyfi
que de ces irrégularités conftantes , & penfe qu'avec
l'aide des découvertes de M. Newton , on peut
démontrer qu'elle eft dans lesLoix du mouvement,
établies par le Créateur.
Fij Nous
1836 MERCURE DE FRANCE.
Nous voyons , avec étonnement , les progrès de
P'Aftronomie , depuis environ un Siécle ; cependant
il lui reste encore bien des ténébres à percer ; les
grands hommes qui ont inventé des hypotéfes ,
pour rendre raifon des inégalités des mouvemens
de la Lune & des autres Planettes , n'ont point levé
les difficultés .L'hypotéfe circulaire donne l'acceleration
des Planettes , en raifon des diamétres apparens
, tandis que par les obfervations , elle devroit
être en raifon double des diamétres L'hypotéfe Elliptique
de Kepler corrige ce défaut ; mais pour éviter
une erreur de calcul , ce grand homme s'eft jetté
dans une erreur de fait , en fuppofant l'excentricité
de la Lune,moindre qu'elle n'eft réellement . M. de
la Hyre , en adoptant les Ellipfes de Kepler , a reconnu
cette erreur , & a cru pouvoir la détruire .
Il place pour cela le centre du mouvement des Planettes
dans un point éloigné des foyers , mais ce
point ne peut le trouver que par l'ufage des Tables
des anciens , qui font défectueules . La Courbe de
M. Caffini détermine aifément le Lieu des Planettes
, mais elle eft différente de l'Ellipfe ; l'une &
l'autre hypotéfe place le centre de la Lune , dans
le même inftant, dans des Lieux différens , qui ofera
décider laquelle eft la vraye ?
Differtation fur la falubrité de l'air.
M. Moëgling , l'un de nos Académiciens affociés
étrangers , Auteur de cette Differtation , nous
y préfente un examen des principes actifs répandus
dans l'air , fon action fur nos corps , & les effets
qu'elle y produit ; un grand nombre d'exemples ,
appuyés d'autorités refpectables , lui fervent à établir
, que l'air humide & froid eft extrêmement
nuifible à la fanté. La tention néceffaire aux fibres
de pos corps eft néceffairement relâchée par l'humidité
AOUST. 1744. 1837
dité de l'air , & le froid , en refferrant les pores ,
arrête la tranfpiration . Ces deux qualités nuifibles
de l'air , font elles réunies ? le danger augmente
& il eft difficile de fe défendre de fes impreffions. Il
fuit done , de cet examen , que l'air fec & chaud
eft le plus analogue à nos corps , & tel qu'il le
faut ,, pour entretenir le jeu de les parties.
7
Mémoire fur l'harmonie & fur les régles de la
compofition.
-M. Cheinet , dans la premiere Partie de ce Mémoire
, préfente des recherches Phyfiques fur le
principe de l'harmonie ; il établit le rapport des
confonnances qui la forment , l'origine des modes
principaux , quelles en doivent être les bornes ; & il
finit cette premiere Partie , par la néceffité du tempérament
, pour tous les inftrumens à touches.
M. Cheinet s'eft propofé , dans la feconde Partie ,
d'examiner quelles font les véritables régles de la
compofition , qu'il déduit des principes qu'il a établis
; quels doivent être les accords d'une bonne -
Mufique & leurs juftes bornes.
Difcours fur les Régules Métalliques.
M. Gavinet , après une explication du mot de
Régule , un détail des différentes efpéces & de leur
utilité , dans l'art de décompofer les Métaux & les
Minéraux , établit une nouvelle maniere de procéder
à l'opération du Régule Martial , qui abrege de
moitié le travail ordinaire. L'explication du Méchanifme
de cette opération y répand des lumieres
intéreffantes. L'Etoile qui paroît fur la furface de ce
Régule après la fufion , perd ici tous fes droits d'Af
tre bienfaifant , d'Etoile lumineufe , que lui avoit
Fiij donné
1838 MERCURE DE FRANCE.
donné l'imagination échauffée & peu habile de
quelques anciens Philofophes & Alchymiftes. I
préfente une expérience fur la chaux d'antimoine ,
qui n'eft la terre vitrefcible de cè minéral , déque
pouillée de fon huile & de fon fouffre , par le fel vo
lasil du Salpêtre à laquelle il a rendu la forme de
Régule. La maniere de procéder aux Régules d'étain
& de cuivre,& leur utilité dans la compofition
de l'Elixir Solaire , que Paracelfe & Vanhelmont
ont donné fous des noms mystérieux , terminent ce
difcours . Des Méthodes fimples , des expériences
bien conduites , tendent toutes également à la perfection
des Arts ; rien n'eft à négliger.
Mémoire fur les Théatres des anciens, comparés
à ceux des Modernes.
M. Clapaffon , après avoir fait dans ce Mémoire ,
une defcription exacte des Théatres des anciens ,
qu'il a tirée de Vitruve & des meilleurs Auteurs
qui en ont traité , les compare à ceux des Modernes
, & trouve dans cette comparaiſon , des raiſons
de préférence en faveur de ces derniers .
L'étendue , la folidité , la magnificence des Théatres
anciens , les marbres les plus précieux qu'on
employoit dans leur conftruction , & ces fuperbes
Portiques qu'on élevoit aux environs les rendoient
fupérieurs à ceux des Modernes , mais il en réfultoit
néceffairement des défauts , contre l'ufage auquel
on les deftinoit .
La grandeur de leur enceinte empêchoit la voix
des Acteurs de parvenir diftinctement aux oreilles
des Spectateurs , ou du moins ce n'étoit pas fans
altérer le naturel , qui en fait le plus grand charme.
Ils n'empruntoient pas le fecours des lumieres artificielles
, qui donnent aux Spectacles, des Modernes
A O UST. 1744. 1839
nes un air d'enchantement . Le genre de leur conf
truction ne leur permettoit pas , fans doute , l'artifice
de nos décorations , leur variété , l'entente de
la perfpective , & furtout la promptitude dans les
changemens de nos décorations , puifqu'ils étoient
en ufage de baiffer le rideau , toutes . les fois que la
Scéne devoit changer.
Nous avons fouvent l'occafion de comparer nos
ufages , nos coûtumes , nos découvertes à celles des ,
Anciens : fi nous y trouvons des raifons de préféren
ce , elles ne doivent pas altérer notre estime pour
eux , & nous faire regarder comme plus habiles ,
mais feulement plus heureux.
M. Colomb lut la Defcription Anatomique d'un
Enfant monftrueux né & mort , depuis quelques
mois , dans la Paroiffe de S. George , dont il avoit
fait la diffection . Il en expofa le réfultat ; ce n'eft
Pas là le feul exemple des bizarreries & des égaremens
de la Nature.
Differtationfur la fuperftition des nombres , ou
Les années Climatériques .
Le P. Tolomas préfente trois points de vûë inté
reflans , dans cet Ouvrage . Le premier contient des
recherches fur la prétendue vertu des nombres ,
P'origine de cette opinion ; & en remontant , par
des traces prefque effacées , à la plus haute Anti- .
quité , il fuit le fil des penfees, qui ont conduit les
hommes à regarder certaines années comme funef .
tes , ou du moins comme périlleuses. Le fecond:
point de vue nous offre une définition des années
Climatériques , un examen des raifons prétendues
des craintes que ces années avoient infpirées , &
dont bien des gens ne font pas encore affranchis .
Enfin , le troifiéme objet de ce Mémoire , eft de ré-
Fiij futer
1840 MERCURE DE FRANCE.
futer & détruire ces préjugés , qui tout frivoles &
déraisonnables qu'ils font , n'ont pas laiffé d'être
adoptés par les plus grands Philofophes de la
Gréce & de l'Italie , & mème par quelques Peres
de l'Eglife.
Quel doit être le but d'un Ouvrage de ce genre !
D'inftruire la raiſon humaine , en l'éclairant ; de
rendre fervice à la Société , en diffipant fes v . ines
terreurs , & de fortifier l'efprit contre les attaques
des préjugés.
Difcours fur les progrès de la Phyſique
moderne.
M. Dugas établit dans ce Difcours les avantages
confidérables que l'Anatomie , les Méchaniques &
l'Aftronomie ont retiré des nouvelles découvertes •
que la Phyfique ne fe laffe point de nous préfenter.
Il examine enfuite , d'où peut naître la différence
des progrès de la Phyſique moderne , comparée à
celle des Anciens . En fuivant les réfléxions de M.
Dugas , on doit chercher cette différence , & on la
trouvera infailliblement dans la maniere dont les
anciens faifoient ufage de leurs connoiffances . Ils
affujet iffoient la Nature à leurs idées & à leurs
fens ; les Modernes , au contraire , la cherchent en
elle même. Des faits certains , des expériences réiterées
, travaillent tous les jours au fondement d'un
Systême univerfel , lequel , s'il eft accordé aux connoiffances
humaines , ne peut être trouvé que par
gette voye.
Réfléxions fur la Génération.
M. Olivier fait fes premieres réfléxions fur la néceffité
de reconnoître les Loix de la création
dans
AOUST. 1744.
1841
dans la difproportion étonnante entre les parties de
l'Embrion , contenues dans l'oeuf , & les parties d'un
corps adulte.
L'accroiffement de l'Embrion , la nourriture qu'il
prend dans le fein de fa mere , & les fecours que là
Nature lui prête pour en fortis, font une fuite de ces
mêmes réfléxions qui étonnent plus la raiſon, qu'elles
n'éclairent l'efprit , auffi M. Olivier en fait ik
ufage , lorfqu'en comparant les fonctions & les divers
mouvemens du corps humain avec ceux
dont une machine , compofée avec tout l'art poffible
, feroit capable , il croit pouvoir conclure que
l'Edifice du corps humain eft véritablement leChef
d'oeuvre de l'Auteur de la Nature.
1
Hiftoire & Analyfe des Eaux de Hauterive
en Bourbonnois , par le P. Godin.
De toutes les maladies qui attaquent la vie de
l'homme , il n'en eft point de plus cruelle , que la
Pierre. Les Eaux Minérales d'Hauterive femblent
nous offrir les diffolvans propres à réfoudre la Pier
re. La diftiflation exacte de ces Eaux a préfenté au
P. Godin , un fel vitriolé fulphureux & nitreux ,
dont la mare , en ſe déffechant, eft devenu verdâtre.
Le hazard feul a part à la découverte de ces Eaux ,
dont les qualités bienfaifantes furent feulement con .
nuës à quelques Païfans du voifinage , pendant un affés
long- tems ; des expériences ont fuccedé à cette découverte
, on en- voit l'Hiftoire dans le Mémoire du
P. Godin. Quel bonheur , fi de nouvelles guérifons
viennent affûrer la réputation naiffante de ces .
Eaux !
M. Chriftin , Sécretaire perpétuel , prononça l'Elo
ge du P. Duclos Jéfuite , Académicien affocié , an
cien Ordinaire , mort dans le mois de Juillet 1743
F v étap
3842 MERCURE DE FRANCE
etam Recteur de la Mafon d'Ax . Il étoit né à
Lyon , il avoit profile la Phytique , & dans le même
tems qu' profit les Mathématiques au
gand College , il occupoit avec diftrction une
place d'Aftronome dans cette Académie . Il a donné
piafieurs Mémoires très intéreilans , truts de fes
grandes connoiffances dans ies Mathématiques. Il
avoit l'efprit vif & pénétrant , & les moeurs fort
douces ; il a été univerfe lement regretté .
M. Dugas lût un Mémoire fur les moyens de
conferver de la Lumiere pendant la nuit & la
Séance finit par la lecture d'un Mémoire du P.
Godin fur la Caufe & les effets de la Maladie des
Vapeurs.
Beaux Arts de la Ville de Lyon , du quatre
Décembre 1743 .
M des Mémoiresqui avoient été lús à l'Acadé-
Borde , préfident , rapporta l'Extrait fuivant
mie , depuis la précédente Affemblée publique.
Difcours fur l'inutilité du Systême des Génies.
M Rey combat , dans ce Difcours , le fentiment
de quelques anciens qui donnoient à chaque Aftre
un Génie , pour le conduire ; & ne croyoient pas
les Loix Méchaniques fuffifantes , pour maintenir
l'Univers dans l'état où nous le voyons . Les Phyficiens
modernes font bien éloignés d'avoir recours
à de telles explications ; les loix du mouvement , la
configuration des corps . la différente difpofition de
leurs parties,font les feuls refforts qu'ils employent.
Differtation fur les trois inégalités des mouvêmens
de la Lune.
Le P. Béraud examine , dans la premiere Partie
de cet Ouvrage , les différentes hypotéfes ; propofe
une Méthode fimple , pour déterminer les deux dernieres
inégalités des mouvemens lunaires , & croit
pouvoir prouver dans la fuite , par des obfervations
sûres & récentes , qu'il s'en faut de beaucoup qu'elles
s'accordent avec le calcul fondé fur les Tables
Aftronomiques.
Dans la feconde Partie , il cherche la caufe Phyfi
que de ces irrégularités conftantes , & penfe qu'avec
l'aide des découvertes de M. Newton , on peut
démontrer qu'elle eft dans lesLoix du mouvement,
établies par le Créateur.
Fij Nous
1836 MERCURE DE FRANCE.
Nous voyons , avec étonnement , les progrès de
P'Aftronomie , depuis environ un Siécle ; cependant
il lui reste encore bien des ténébres à percer ; les
grands hommes qui ont inventé des hypotéfes ,
pour rendre raifon des inégalités des mouvemens
de la Lune & des autres Planettes , n'ont point levé
les difficultés .L'hypotéfe circulaire donne l'acceleration
des Planettes , en raifon des diamétres apparens
, tandis que par les obfervations , elle devroit
être en raifon double des diamétres L'hypotéfe Elliptique
de Kepler corrige ce défaut ; mais pour éviter
une erreur de calcul , ce grand homme s'eft jetté
dans une erreur de fait , en fuppofant l'excentricité
de la Lune,moindre qu'elle n'eft réellement . M. de
la Hyre , en adoptant les Ellipfes de Kepler , a reconnu
cette erreur , & a cru pouvoir la détruire .
Il place pour cela le centre du mouvement des Planettes
dans un point éloigné des foyers , mais ce
point ne peut le trouver que par l'ufage des Tables
des anciens , qui font défectueules . La Courbe de
M. Caffini détermine aifément le Lieu des Planettes
, mais elle eft différente de l'Ellipfe ; l'une &
l'autre hypotéfe place le centre de la Lune , dans
le même inftant, dans des Lieux différens , qui ofera
décider laquelle eft la vraye ?
Differtation fur la falubrité de l'air.
M. Moëgling , l'un de nos Académiciens affociés
étrangers , Auteur de cette Differtation , nous
y préfente un examen des principes actifs répandus
dans l'air , fon action fur nos corps , & les effets
qu'elle y produit ; un grand nombre d'exemples ,
appuyés d'autorités refpectables , lui fervent à établir
, que l'air humide & froid eft extrêmement
nuifible à la fanté. La tention néceffaire aux fibres
de pos corps eft néceffairement relâchée par l'humidité
AOUST. 1744. 1837
dité de l'air , & le froid , en refferrant les pores ,
arrête la tranfpiration . Ces deux qualités nuifibles
de l'air , font elles réunies ? le danger augmente
& il eft difficile de fe défendre de fes impreffions. Il
fuit done , de cet examen , que l'air fec & chaud
eft le plus analogue à nos corps , & tel qu'il le
faut ,, pour entretenir le jeu de les parties.
7
Mémoire fur l'harmonie & fur les régles de la
compofition.
-M. Cheinet , dans la premiere Partie de ce Mémoire
, préfente des recherches Phyfiques fur le
principe de l'harmonie ; il établit le rapport des
confonnances qui la forment , l'origine des modes
principaux , quelles en doivent être les bornes ; & il
finit cette premiere Partie , par la néceffité du tempérament
, pour tous les inftrumens à touches.
M. Cheinet s'eft propofé , dans la feconde Partie ,
d'examiner quelles font les véritables régles de la
compofition , qu'il déduit des principes qu'il a établis
; quels doivent être les accords d'une bonne -
Mufique & leurs juftes bornes.
Difcours fur les Régules Métalliques.
M. Gavinet , après une explication du mot de
Régule , un détail des différentes efpéces & de leur
utilité , dans l'art de décompofer les Métaux & les
Minéraux , établit une nouvelle maniere de procéder
à l'opération du Régule Martial , qui abrege de
moitié le travail ordinaire. L'explication du Méchanifme
de cette opération y répand des lumieres
intéreffantes. L'Etoile qui paroît fur la furface de ce
Régule après la fufion , perd ici tous fes droits d'Af
tre bienfaifant , d'Etoile lumineufe , que lui avoit
Fiij donné
1838 MERCURE DE FRANCE.
donné l'imagination échauffée & peu habile de
quelques anciens Philofophes & Alchymiftes. I
préfente une expérience fur la chaux d'antimoine ,
qui n'eft la terre vitrefcible de cè minéral , déque
pouillée de fon huile & de fon fouffre , par le fel vo
lasil du Salpêtre à laquelle il a rendu la forme de
Régule. La maniere de procéder aux Régules d'étain
& de cuivre,& leur utilité dans la compofition
de l'Elixir Solaire , que Paracelfe & Vanhelmont
ont donné fous des noms mystérieux , terminent ce
difcours . Des Méthodes fimples , des expériences
bien conduites , tendent toutes également à la perfection
des Arts ; rien n'eft à négliger.
Mémoire fur les Théatres des anciens, comparés
à ceux des Modernes.
M. Clapaffon , après avoir fait dans ce Mémoire ,
une defcription exacte des Théatres des anciens ,
qu'il a tirée de Vitruve & des meilleurs Auteurs
qui en ont traité , les compare à ceux des Modernes
, & trouve dans cette comparaiſon , des raiſons
de préférence en faveur de ces derniers .
L'étendue , la folidité , la magnificence des Théatres
anciens , les marbres les plus précieux qu'on
employoit dans leur conftruction , & ces fuperbes
Portiques qu'on élevoit aux environs les rendoient
fupérieurs à ceux des Modernes , mais il en réfultoit
néceffairement des défauts , contre l'ufage auquel
on les deftinoit .
La grandeur de leur enceinte empêchoit la voix
des Acteurs de parvenir diftinctement aux oreilles
des Spectateurs , ou du moins ce n'étoit pas fans
altérer le naturel , qui en fait le plus grand charme.
Ils n'empruntoient pas le fecours des lumieres artificielles
, qui donnent aux Spectacles, des Modernes
A O UST. 1744. 1839
nes un air d'enchantement . Le genre de leur conf
truction ne leur permettoit pas , fans doute , l'artifice
de nos décorations , leur variété , l'entente de
la perfpective , & furtout la promptitude dans les
changemens de nos décorations , puifqu'ils étoient
en ufage de baiffer le rideau , toutes . les fois que la
Scéne devoit changer.
Nous avons fouvent l'occafion de comparer nos
ufages , nos coûtumes , nos découvertes à celles des ,
Anciens : fi nous y trouvons des raifons de préféren
ce , elles ne doivent pas altérer notre estime pour
eux , & nous faire regarder comme plus habiles ,
mais feulement plus heureux.
M. Colomb lut la Defcription Anatomique d'un
Enfant monftrueux né & mort , depuis quelques
mois , dans la Paroiffe de S. George , dont il avoit
fait la diffection . Il en expofa le réfultat ; ce n'eft
Pas là le feul exemple des bizarreries & des égaremens
de la Nature.
Differtationfur la fuperftition des nombres , ou
Les années Climatériques .
Le P. Tolomas préfente trois points de vûë inté
reflans , dans cet Ouvrage . Le premier contient des
recherches fur la prétendue vertu des nombres ,
P'origine de cette opinion ; & en remontant , par
des traces prefque effacées , à la plus haute Anti- .
quité , il fuit le fil des penfees, qui ont conduit les
hommes à regarder certaines années comme funef .
tes , ou du moins comme périlleuses. Le fecond:
point de vue nous offre une définition des années
Climatériques , un examen des raifons prétendues
des craintes que ces années avoient infpirées , &
dont bien des gens ne font pas encore affranchis .
Enfin , le troifiéme objet de ce Mémoire , eft de ré-
Fiij futer
1840 MERCURE DE FRANCE.
futer & détruire ces préjugés , qui tout frivoles &
déraisonnables qu'ils font , n'ont pas laiffé d'être
adoptés par les plus grands Philofophes de la
Gréce & de l'Italie , & mème par quelques Peres
de l'Eglife.
Quel doit être le but d'un Ouvrage de ce genre !
D'inftruire la raiſon humaine , en l'éclairant ; de
rendre fervice à la Société , en diffipant fes v . ines
terreurs , & de fortifier l'efprit contre les attaques
des préjugés.
Difcours fur les progrès de la Phyſique
moderne.
M. Dugas établit dans ce Difcours les avantages
confidérables que l'Anatomie , les Méchaniques &
l'Aftronomie ont retiré des nouvelles découvertes •
que la Phyfique ne fe laffe point de nous préfenter.
Il examine enfuite , d'où peut naître la différence
des progrès de la Phyſique moderne , comparée à
celle des Anciens . En fuivant les réfléxions de M.
Dugas , on doit chercher cette différence , & on la
trouvera infailliblement dans la maniere dont les
anciens faifoient ufage de leurs connoiffances . Ils
affujet iffoient la Nature à leurs idées & à leurs
fens ; les Modernes , au contraire , la cherchent en
elle même. Des faits certains , des expériences réiterées
, travaillent tous les jours au fondement d'un
Systême univerfel , lequel , s'il eft accordé aux connoiffances
humaines , ne peut être trouvé que par
gette voye.
Réfléxions fur la Génération.
M. Olivier fait fes premieres réfléxions fur la néceffité
de reconnoître les Loix de la création
dans
AOUST. 1744.
1841
dans la difproportion étonnante entre les parties de
l'Embrion , contenues dans l'oeuf , & les parties d'un
corps adulte.
L'accroiffement de l'Embrion , la nourriture qu'il
prend dans le fein de fa mere , & les fecours que là
Nature lui prête pour en fortis, font une fuite de ces
mêmes réfléxions qui étonnent plus la raiſon, qu'elles
n'éclairent l'efprit , auffi M. Olivier en fait ik
ufage , lorfqu'en comparant les fonctions & les divers
mouvemens du corps humain avec ceux
dont une machine , compofée avec tout l'art poffible
, feroit capable , il croit pouvoir conclure que
l'Edifice du corps humain eft véritablement leChef
d'oeuvre de l'Auteur de la Nature.
1
Hiftoire & Analyfe des Eaux de Hauterive
en Bourbonnois , par le P. Godin.
De toutes les maladies qui attaquent la vie de
l'homme , il n'en eft point de plus cruelle , que la
Pierre. Les Eaux Minérales d'Hauterive femblent
nous offrir les diffolvans propres à réfoudre la Pier
re. La diftiflation exacte de ces Eaux a préfenté au
P. Godin , un fel vitriolé fulphureux & nitreux ,
dont la mare , en ſe déffechant, eft devenu verdâtre.
Le hazard feul a part à la découverte de ces Eaux ,
dont les qualités bienfaifantes furent feulement con .
nuës à quelques Païfans du voifinage , pendant un affés
long- tems ; des expériences ont fuccedé à cette découverte
, on en- voit l'Hiftoire dans le Mémoire du
P. Godin. Quel bonheur , fi de nouvelles guérifons
viennent affûrer la réputation naiffante de ces .
Eaux !
M. Chriftin , Sécretaire perpétuel , prononça l'Elo
ge du P. Duclos Jéfuite , Académicien affocié , an
cien Ordinaire , mort dans le mois de Juillet 1743
F v étap
3842 MERCURE DE FRANCE
etam Recteur de la Mafon d'Ax . Il étoit né à
Lyon , il avoit profile la Phytique , & dans le même
tems qu' profit les Mathématiques au
gand College , il occupoit avec diftrction une
place d'Aftronome dans cette Académie . Il a donné
piafieurs Mémoires très intéreilans , truts de fes
grandes connoiffances dans ies Mathématiques. Il
avoit l'efprit vif & pénétrant , & les moeurs fort
douces ; il a été univerfe lement regretté .
M. Dugas lût un Mémoire fur les moyens de
conferver de la Lumiere pendant la nuit & la
Séance finit par la lecture d'un Mémoire du P.
Godin fur la Caufe & les effets de la Maladie des
Vapeurs.
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Résumé : ASSEMBLÉE publique de l'Académie des Beaux Arts de la Ville de Lyon, du quatre Décembre 1743.
Lors de l'assemblée publique de l'Académie des Beaux-Arts de Lyon du 4 décembre 1743, plusieurs mémoires et discours furent présentés. M. Borde fit un rapport sur les mémoires lus depuis la dernière assemblée. M. Rey critiqua le concept des génies, affirmant que les lois mécaniques suffisent à expliquer l'univers. Le Père Béraud analysa les inégalités des mouvements de la Lune, proposant une méthode pour déterminer certaines irrégularités et notant les divergences entre les observations récentes et les tables astronomiques. Il suggéra que les lois du mouvement, établies par le Créateur, expliquent ces irrégularités. En 1836, le Mercure de France souligna les progrès de l'astronomie tout en mentionnant les difficultés restantes, notamment concernant les inégalités des mouvements lunaires et planétaires. Diverses hypothèses, telles que celles de Kepler et de M. de la Hire, furent discutées, chacune ayant ses limites et erreurs. M. Moëgling présenta une dissertation sur la salubrité de l'air, affirmant que l'air humide et froid est nuisible à la santé, tandis que l'air sec et chaud est bénéfique. M. Cheinet explora les principes physiques de l'harmonie et les règles de composition musicale. M. Gavinet discuta des régules métalliques, détaillant leurs utilisations et proposant une nouvelle méthode pour l'opération du régule martial. M. Clapasson compara les théâtres anciens et modernes, préférant ces derniers en termes d'étendue, solidité et magnificence. Il nota que les théâtres anciens, bien que magnifiques, présentaient des défauts fonctionnels, comme la difficulté de porter la voix des acteurs et l'impossibilité d'utiliser des lumières artificielles ou des décors changeants rapidement. Le Père Thomas aborda la superstition des nombres et des années climatériques, visant à éclairer la raison humaine et à dissiper les terreurs irrationnelles. M. Dugas souligna que les Anciens adaptaient la nature à leurs idées, tandis que les Modernes l'observent telle qu'elle est, mettant en avant l'importance des faits et des expériences pour construire un système universel. M. Olivier réfléchit sur la génération et la croissance des embryons, soulignant la complexité et la merveille de la nature humaine. Le Père Godin analysa les eaux minérales d'Hauterive, utiles pour dissoudre la pierre, et raconta leur découverte fortuite et leurs bienfaits. Enfin, un éloge du Père Duclos, jésuite et académicien, fut prononcé, soulignant ses contributions en physique et en mathématiques, ainsi que son esprit vif et ses mœurs douces.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 211-213
« Le sieur DUBOIS, Fils, Maître en Chirurgie de la Communauté de Menars-la-Ville [...] »
Début :
Le sieur DUBOIS, Fils, Maître en Chirurgie de la Communauté de Menars-la-Ville [...]
Mots clefs :
Maladies, Fièvres, Guérison, Eaux, Patients guéris, Rougeurs, Certificats, Paris, Elbeuf, Bouteille
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texteReconnaissance textuelle : « Le sieur DUBOIS, Fils, Maître en Chirurgie de la Communauté de Menars-la-Ville [...] »
Le fieur DUBOIS , Fils , Maître en Chirurgie
de la Communauté de Menars- la- Ville s'étant
trouvé obligé , faure de Médecin dans fa Ville ,
de s'adonner au traitement des maladies aigues
vulgairement appellées maladies en régles , &
Pleurélies , Fluctions de poitrine formées , & Fiévres
inflammatoires ou malignes a depuis un an
trouvé un moyen pour les guérir fûrement &
faus craindre les dangers de la mort .
,
Son adreffe eft à M. Dubois , Fils , Maître
en Chirurgie , demeurant grande rue près l'Ecu
de France , à Menars - la - Ville , près Blois .
212 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur DIRBANNE , Marchand de Tabac , rue
Sainte-Anne , Butte S. Roch , du côté de la rue
S. Honoré, vis-a - vis l'Ebéniſte du Roi , pofféde le
Secret d'une Eau merveilleufe pour la guérifon
des yeux attaqués de taies , & même celles qui
fe forment par la petite-vérole , rougeurs & inflammations
, comperes- loriots , & boutons qui
fe forment autour des paupières . Elle a auffi la
vertu d'affermir la vue des perfonnes qui l'ont
foible. Le fieur Derbanne s'attire la confiance du
Public par les guérifons qu'il a faites & qu'il fair"
continuellement , fuivant les Certificats des Perfonnes
qu'il a entiérement guéries , qui font dé
polés & pallés devant M. Fortier , Notaire.
Guérifons faites à Paris :
La Dame Delaval , Maîtreffe Serrurière , rue de
Guilarde , qui avoit prefqu'entiérement perdu la
vue ; M. Bertin . Intendant de Mde la Ducheffe
d'Elbeuf , rue S. Nicaife ; M. de la Reyne , Chirurgien
de Mde la Ducheffe d'Elbeuf , a guéri différentes
Perfonnes avec cette Eau ; la fille de la
Dame Saulnier , Marchande Epicière à Puteaux ,
d'un refte de petite - vérole qui s'étoit jettée fur fes
yeux ; le fieur de la Chapt ; la Domestique du
fieur Maubeuge , & le Valet de - Chambre de
Mde la Ducheffe d'Elbeuf ; le fils dès Sieur &
Dame Grignon , Maître Boulanger à Paris ; la fille
des Sieur & Dame Trouffel , d'un refte d'humeur ,
tous demeurans à Paris.
Guérifons faités à Elbeuf.
La Dame Lefebvre , la Dame Flavigny , I
Dame Bourdon , la Dame le Noble , la Dame
Violet , le fieur Lavent , le fieur Renard , la Dame
Luce , la Dame Morel , le fieur Tellée , le fieur
NOVEMBRE. 1764. 213
Cantel , la Dame Gabot , la Dame Bardeffe , le
fieur Cobale , la Dame Potteau , les fieurs Duhamel
frères , la Dlle Sylveftre , le fieur Duhamel
le fieur Albert & la Dame Fréville , demeurans
tous audit Elbeuf. La Dame Leroi , demeurante à
Saint-Martin- la- Corneille .
Mde la Ducheffe d'Elbeuf a emporté à fes
Terres de cette Eau pour en donner aux Habicans.
Mamière de fe fervir de ladite Eau.
Il faut prendre une petite éponge groffe comme
une noifette , la mettre fur le bord du gouleau de
la bouteille , qu'il faut bien remuer , & preffer
l'éponge fur les yeux malades.
Le prix de chaque Bouteille eft de vingt-quatre fols
pour les petites, & les grandesfont de 3 liv.
de la Communauté de Menars- la- Ville s'étant
trouvé obligé , faure de Médecin dans fa Ville ,
de s'adonner au traitement des maladies aigues
vulgairement appellées maladies en régles , &
Pleurélies , Fluctions de poitrine formées , & Fiévres
inflammatoires ou malignes a depuis un an
trouvé un moyen pour les guérir fûrement &
faus craindre les dangers de la mort .
,
Son adreffe eft à M. Dubois , Fils , Maître
en Chirurgie , demeurant grande rue près l'Ecu
de France , à Menars - la - Ville , près Blois .
212 MERCURE DE FRANCE.
Le fieur DIRBANNE , Marchand de Tabac , rue
Sainte-Anne , Butte S. Roch , du côté de la rue
S. Honoré, vis-a - vis l'Ebéniſte du Roi , pofféde le
Secret d'une Eau merveilleufe pour la guérifon
des yeux attaqués de taies , & même celles qui
fe forment par la petite-vérole , rougeurs & inflammations
, comperes- loriots , & boutons qui
fe forment autour des paupières . Elle a auffi la
vertu d'affermir la vue des perfonnes qui l'ont
foible. Le fieur Derbanne s'attire la confiance du
Public par les guérifons qu'il a faites & qu'il fair"
continuellement , fuivant les Certificats des Perfonnes
qu'il a entiérement guéries , qui font dé
polés & pallés devant M. Fortier , Notaire.
Guérifons faites à Paris :
La Dame Delaval , Maîtreffe Serrurière , rue de
Guilarde , qui avoit prefqu'entiérement perdu la
vue ; M. Bertin . Intendant de Mde la Ducheffe
d'Elbeuf , rue S. Nicaife ; M. de la Reyne , Chirurgien
de Mde la Ducheffe d'Elbeuf , a guéri différentes
Perfonnes avec cette Eau ; la fille de la
Dame Saulnier , Marchande Epicière à Puteaux ,
d'un refte de petite - vérole qui s'étoit jettée fur fes
yeux ; le fieur de la Chapt ; la Domestique du
fieur Maubeuge , & le Valet de - Chambre de
Mde la Ducheffe d'Elbeuf ; le fils dès Sieur &
Dame Grignon , Maître Boulanger à Paris ; la fille
des Sieur & Dame Trouffel , d'un refte d'humeur ,
tous demeurans à Paris.
Guérifons faités à Elbeuf.
La Dame Lefebvre , la Dame Flavigny , I
Dame Bourdon , la Dame le Noble , la Dame
Violet , le fieur Lavent , le fieur Renard , la Dame
Luce , la Dame Morel , le fieur Tellée , le fieur
NOVEMBRE. 1764. 213
Cantel , la Dame Gabot , la Dame Bardeffe , le
fieur Cobale , la Dame Potteau , les fieurs Duhamel
frères , la Dlle Sylveftre , le fieur Duhamel
le fieur Albert & la Dame Fréville , demeurans
tous audit Elbeuf. La Dame Leroi , demeurante à
Saint-Martin- la- Corneille .
Mde la Ducheffe d'Elbeuf a emporté à fes
Terres de cette Eau pour en donner aux Habicans.
Mamière de fe fervir de ladite Eau.
Il faut prendre une petite éponge groffe comme
une noifette , la mettre fur le bord du gouleau de
la bouteille , qu'il faut bien remuer , & preffer
l'éponge fur les yeux malades.
Le prix de chaque Bouteille eft de vingt-quatre fols
pour les petites, & les grandesfont de 3 liv.
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Résumé : « Le sieur DUBOIS, Fils, Maître en Chirurgie de la Communauté de Menars-la-Ville [...] »
Le texte présente deux annonces de guérisseurs. La première concerne le sieur DUBOIS, Fils, Maître en Chirurgie à Menars-la-Ville, qui a développé un traitement pour les maladies aiguës telles que les maladies en règles, les pleurésies, les fluctions de poitrine et les fièvres inflammatoires ou malignes. Il réside grande rue près l'Ecu de France à Menars-la-Ville, près Blois. La seconde annonce concerne le sieur DIRBANNE, Marchand de Tabac à Paris, qui possède une eau miraculeuse pour soigner les yeux atteints de taies, y compris celles causées par la petite-vérole, ainsi que les rougeurs, inflammations, orgelets et boutons autour des paupières. Cette eau renforce également la vue des personnes ayant une vision faible. Le sieur DIRBANNE a gagné la confiance du public grâce à ses guérisons, attestées par des certificats déposés chez M. Fortier, Notaire. Plusieurs guérisons ont été réalisées à Paris et à Elbeuf. La méthode d'application de cette eau consiste à imbiber une petite éponge dans la bouteille et à l'appliquer sur les yeux malades. Le prix des bouteilles varie entre vingt-quatre sols pour les petites et trois livres pour les grandes.
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11
p. 125-135
REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.
Début :
Pourquoi ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit faite à moi, j'étois fait à elle. Elle mouloit [...]
Mots clefs :
Robe de chambre, Écarlate, Claude Joseph Vernet, Laïs, Ciel, Amis, Luxe, Pendule, Tapis, Fond, Eaux, Fortune, Manne, Chute, Couvert
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.
REGRETS fur ma vieille Robe-de- Chambre ,
ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune. Par M. D.
POURQUOI ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit
faite à moi , j'étois fait à elle . Elle mouloit
tous les plis de mon corps fans le gêl'autre
roide , empefée , me manne
ner;
Fiij
116
MERCURE
quine. Il n'y avoit aucun befoin auquel fa
complaifance ne fe prêtât ; car l'indigence
eft prefque toujours officieufe. Un livre
étoit- il couvert de pouffière , un de fes pans
s'offroit à l'effuyer ; l'encre épaiffre refufoitelle
de couler de ma plume , elle préfentoit
le flanc ; on y voyoit tracés en longues raies
noires les fréquens fervices qu'elle m'avoit
rendus . Ces longues raies annonçoient le
Littérateur , l'Ecrivain , l'Homme qui travaille
à préfent j'ai l'air d'un riche Fainéant;
on ne fait qui je fuis.
Sous fon abri, je ne redoutois ni la maladreffe
d'un valet ni la mienne , ni les
éclats du feu , ni la chûte de l'eau ; j'étois
le maître abfolu de ma vieille Robe de
chambre , je fuis devenu l'efclave de la
nouvelle.
Le Dragon qui furveilloit la Toifon d'or
ne fut pas plus inquiet que moi : le fouci
m'enveloppe.
Le Vieillard paffionné qui s'eft livrépieds
& poings liés aux caprices , à la merci
d'une jeune folle , fe dit depuis le matin
jufqu'au foir où eft ma bonne , ma vieille
Gouvernante ? Quel démon m'obfédoit le
jour que je la chaffai pour celle -ci ! puis
il pleure ; il foupire.
:
Je ne pleure pas , je ne foupire pas ;
mais à chaque inftant je dis : Maudit foit
celui qui inventa l'art de donner du prix
DE FRANCE. 127
à l'étoffe commune en la teignant en écarlate
! maudit foit le précieux vêtement que
je révère ! où eft mon ancien , mon humble,
mon commode lambeau de callemande ?
Mes amis , gardez vos vieux amis . Mes
amis, craignez l'atteinte de la richeffe. Que
mon exemple vous inftruife. La pauvreté
a fes franchiſes ; l'opulence a fa gêne.
O Diogène ! fi tu voyois ton diſciple
fous le faftueux manteau d'Ariſtippe , comme
tu rirois ! O Ariftippe , ce manteau faſtueux
fut payé bien cher ! Quelle comparaifon
de ta vie molle , rampante , efféminée ,
& de la vie libre & ferme du Cynique déguenillé
! j'ai quitté le tonneau où je régnois
fervir fous un tyran .
pour
Ce n'eft pas tout , mon ami ; écoutez
les ravages du luxe , les fuites funeftes d'un
luxe conféquent.
Ma vieille Robe de chambre étoit une
avec les autres guenilles qui m'environnoient.
Une chaife de paille , une table de
bois , une tapifferie de Bergame , une planche
de fapin qui foutenoit quelques livres ;
quelques eftampes enfumées , fans bordure ,
clouées par les angles fur cette tapifferie ;
entre ces Eftampes , trois ou quatre Plâtres
fufpendus , formoient avec ma vieille Robe
de chambre l'indigence la plus harmonieuſe.
Tout est aujourd'hui défaccordé . Plus
d'enſemble , plus d'unité , plus de beauté.
F iv
128
MERCURE
C
Une nouvelle Gouvernante qui fuccède
dans un presbytère , la femme qui entre
dans la maifon d'un veuf , ne caufent pas
plus de troubles que l'écarlate intrufe n'en a
caufé chez moi.
Je puis fupporter fans dégoût lavue d'une
Payfanne. Ce morceau de toile groffière qui
couvre fa tête , cette chevelure qui tombe
éparfe fur fes joues , ces haillons troués.
qui la vêtiffent à demi , ce mauvais cotillon
qui ne va pas à la moitié de fes jambes , ces
pieds nuds & couverts de fange ne peuvent
me bleffer : c'eft l'image d'un état que je
refpecte ; c'eft l'enſemble des difgraces d'une
condition néceffaire & malheureufe que je
plains ; mais mon coeur fe foulève , & malgré
l'atmosphère parfumé qui la fuit , j'éloigne
mes pas , je détourne mes regards
de cette Courtifanne , dont la coëffure à point
d'Angleterre & les manchettes déchirées ,
les bas de foie fales , & la chauffure ufée me
montrent la mifère du jour affociée à l'opu
lence de la veille.
Tel eût été mon domicile fi l'impérieufe
écarlate n'eût tout mis à fon uniffon .
J'ai vu la Bergame céder à la tenture de
Damas la muraille à laquelle elle étoit depuis
fi long-temps attachée. ·
Deux Eftampes , qui n'étoient pas fans mérite
, la chute de la manne dans le Défert ,
du Pouffin , & l'Efter devant Affuérus , du
DE FRANCE. 129
même , l'une honteufement chaffée par un
Vieillard de Rubens ; ( c'eft la trifte Efther
) la Chûte de la manne diffipée par une
Tempête de Vernet.
La chaife de Paille reléguée dans l'antichambre
par le fauteuil de maroquin .
Homère , Virgile , Horace , Cicéron, foulager
le foible fapin courbé fous leur maſſe,
& fe renfermer dans une armoire marquetée
, afyle plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau
de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenois de
l'amitié de Falconet , & qu'il avoit réparés
lui-même , déménagés par une Vénus ac
croupie ; l'argile moderne brifée par le
bronze antique.
La table de bois difputoit encore le terrein
à l'abri d'une foule de brochures & de
papiers entaffés pêle- mêle & qui fembloient
devoir la dérober long- temps à la cataftrophe
qui la menaçoit . Un jour elle fubit
fon fort , & en dépit de ma pareffe les brochures
& les papiers allèrent fe ranger dans
les ferres d'un bureau précieux.
Inftinct funefte des convenances ! tact délicat
& ruineux ! goût fublime , qui changes ,
qui déplaces , qui édifies , qui renverſes , qui
vuides les coffres des pères , qui laiffes les
filles fans dor , les fils fans éducation , qui
fais tant de belles chofes & de fi grands
F v
130 MERCURE
maux ; toi qui fubftituas chez moi le fatal
& précieux bureau à la table de bois , c'eft
toi qui perds les nations ; c'eft toi qui peutêtre
un jour , conduiras mes effets fur le
Pont S. Michel , où l'on entendra la voix
enrouée d'un Juré - Crieur dire à vingt
louis une Vénus accroupie !
L'intervalle qui reftoit entre la tablette
de ce bureau , & la tempête de Vernet qui
eft au-deffus , faifoit un vuide défagréable à
l'oeil : ce vuide fut rempli par une pendule ;
& quelle pendule encore une pendule à
la Geoffrin ! une pendule où l'or contrafte
avec le bronze !
Il y avoit un angle vacant à côté de la
fenêtre : cet angle demandoit un Secrétaire ,
qu'il obtint.
Autre vuide déplaiſant entre la tablette
du Secrétaire & la belle tête de Rubens ;
il eft rempli par deux Lagrenée.
Ici une Madeleine , troiſième tableau du
même Artifte ; là c'eft une efquiffe de Vien
ou de Machy : car je donnai auffi dans les
efquiffes; & ce fut ainfi que le réduit édi
fiant du philofophe fe transforma dans le
cabinet fcandaleux du publicain j'infulte
auffi à la misère nationale.
De ma médiocrité première il n'eft refté
qu'un tapis de lifières . Ce tapis mefquin ne
cadre guères avec mon luxe je le feas
nažis j'ai juré & je jure que mes pieds ne fouDE
FRANCE. 131
leront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie.
Je réſerverai ce tapis comme le païfan,
tranfplanté de la chaumière dans le palais
de fon Souverain,réferva fes fabots. Lorfque
le matin , couvert de la fomptueufe écarlatte
, j'entre dans mon cabinet , fi je baiffe
la vue , j'apperçois mon ancien tapis de lifières.
Il me rappelte mon premier érat, &
l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non , mon ami ; non , je ne fuis point corrompu.
Mon ame ne s'eft point endurcie ;
ma tête ne s'eft point relevée ; mon luxe eft
de fraîche date , & le poifon n'a point encore
agi. Mais avec le temps , qui fait ce
qui peut arriver?? ... Ah! mon ami , levez
Vos mains au ciel , priez pour un ami en
péril ; dites à Dieu hi tu vois dans tes décrets
éternels que la richeffe puiffe corrompre
fon coeur , n'épargne pas les chef- d'oeu
vres qu'il idolâtre , détruis- les , & ramènele
à fa première pauvreté ! Et moi je dirai
au ciel de mon côté : ô Dieu , je me réfigne
à ta volonté; je t'abandonne tout , reprens
tout.... Oui , tout , excepté le Vernet . Ah!
laiffe-moi le Vernet ! Ce n'eft pas l'Artifte ,
c'est toi qui l'as fait. Refpecte l'ouvrage de
l'amitié & le tien. Vois ce phare , vois cette
tour. qui s'élèvent à droite. Vois ce vieil arbre
que les vents ont déchiré . Que cette
maffe est belle ! Au- deffous de cette maffe
obſcure , vois ces rochers couverts de ver-
:
F vj
132 MERCURE
dure : c'est ainsi que ta main puiflante les a
fondés , c'eft ainfi que ta main bienfaifante
les a tapiffés. Vois cette terraffe inégale qui
defcend du pied des rochers vers la mer ;
c'eft l'image même des dégradations que tu
as permis au temps d'exercer fur les chofes
du monde les plus folides. Tonfoleil l'auroitil
autrement éclairée ? Prends en pitié les malheureux
épars fur cette rive , Nete fuffit-il pas
de leur avoir montré le fond des abyfmes !
Ecoute la prière de celui - ci qui te remercie.
Aide les efforts de celui - là qui
raffemble les triftes reftes de fa fortune.
Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux.
Hélas ! il fe promettoit des retours fi
avantageux ! Il avoit médité le repos & la
retraite ; il en étoit à fon dernier voyage :
cent fois dans la route il avoit calculé par
fes doigts le fond de fa fortune ; il en avoit
arrangé l'emploi : & voilà toutes fes efpérances
trompées ; à peine lui refte-t- il de
quoi couvrir les membres nuds . Sois touché
de la tendreffe de ces deux époux. Vois la
terreur que tu as infpirée à cette femme.
Cependant , fon enfant trop jeune pour
favoir à quel péril tu l'avois expofé , lui ,
fon père & fa mère , s'occupe du fidèle compagnon
de fon voyage; il rattache le collier
de fon chien : fais grace à l'innocence. Vois
cette autre mère fraîchement échappée des
eaux avec fon époux ; ce n'eſt pas pour elle
DE FRANCE. 133
qu'elle a tremblé , c'eft pour fon enfant.
Vois comme elle le ferre contre fon fein ,
comme elle le baife ! O Dieu reconnois
les eaux que tu as créées ! reconnois - les , &
lorfque ton fouffle les agite , & lorfque t'a
main les appaife ! reconnois les fombres
nuages que tu avois raffemblés , & qu'il t'a
plu de diffiper ! Déjà ils fe féparent , ils
s'éloignent , déjà la lueur de l'aftre du jour
renaît fur la furface des eaux ; je préfage le
calme à cet horifon rougeâtre. Qu'il eft loin
cet horifon ! il ne confine point avec la mer;
le ciel defcend au- deſſous , & femble tourner
autour du globe. Achève d'éclaircir ce
ciel , achève de rendre à la mer fa tranquillité.
Permets à ces Matelots de remettre à
Alot leur navire échoué , feconde leur travail ,
donne-leur des forces , & laiffe - moi mon
tableau. Laiffe- le moi comme la verge dont
tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'eſt
plus moi qu'on vifite , qu'on vient entendre :
c'eft Vernet qu'on vient admirer chez moi ;
le Peintre a humilié le Philofophe.
O, mon ami , le beau Vernet que je poſsède
! Le fujet eft la fin d'une tempête fans cataftrophe
fâcheufe. Les flots font encore agités,
le ciel couvert de nuages ; les Matelots s'occupent
fur leur navire échoué ; les habitans
accourent des montagnes voifines. Que cet
artiſte a d'efprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit
nombre de figures principales pour rendre
134 MERCURE
toutes les circonftances de l'inftant qu'il a
choifi . Comme toute cette fcène eft vraie !
comme tout eft peint avec légèreté , facilité
& vigueur ! Je veux garder ce témoignage
de fon amitié ; je veux que mon gendre
le tranfmettre à fes enfans , fes enfans
aux leurs , & ceux - ci aux enfans qui naîtront
d'eux. Si vous voyiez le bel enfemble de
ce morceau , comme tout y eft harmonieux
comme les effets s'y enchaînent , comme
tout fe fait valoir fans effort & fans apprêt ,
comme ces montagnes de la droite font vaporeufes
, comme ces rochers & les édifices
fur- impofés font beaux , comme cet arbre eſt
pittorefque , comme cette terraffe eft éclairée
, comme la lumière s'y dégrade , comme
ces figures font difpofées , vraies , agiffantes ,
naturelles , vivantes , comme elles intéreffent
, la force dont elles font peintes la
pureté dont elles font deffinées , comme elles
fe détachent du fond , l'énorme étendue de
- cet efpace ; la vérité de ces eaux , ces nuées ,
ce ciel , cet horifon ! Ici le fond eft privé de
-lumière , & le devant éclairé , au contraire
du technique commun : venez voir mon
Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps les dettes s'acquitteront ,
le remords s'appaifera , & j'aurai une jouiffance
pure. Ne craignez pas que la fureur
d'entaffer de belles chofes me prenne : les
amis que j'avois , je les ai , & le nombre
DE FRANCE. ་་་
n'en eft point augmenté... J'ai Laïs ; mais
Lais ne m'a pas heureux entre fes bras ,
je fuis prêt à la céder à celui que j'aimerai ,
& qu'elle rendroit plus heureux que moi ;
& , pour vous dire mon fecret à l'oreille ,
cette Laïs qui fe vend fi cher aux autres , ne
m'a rien coûté.
ou Avis à ceux qui ont plus de goût que
de fortune. Par M. D.
POURQUOI ne l'avoir pas gardée ? Elle étoit
faite à moi , j'étois fait à elle . Elle mouloit
tous les plis de mon corps fans le gêl'autre
roide , empefée , me manne
ner;
Fiij
116
MERCURE
quine. Il n'y avoit aucun befoin auquel fa
complaifance ne fe prêtât ; car l'indigence
eft prefque toujours officieufe. Un livre
étoit- il couvert de pouffière , un de fes pans
s'offroit à l'effuyer ; l'encre épaiffre refufoitelle
de couler de ma plume , elle préfentoit
le flanc ; on y voyoit tracés en longues raies
noires les fréquens fervices qu'elle m'avoit
rendus . Ces longues raies annonçoient le
Littérateur , l'Ecrivain , l'Homme qui travaille
à préfent j'ai l'air d'un riche Fainéant;
on ne fait qui je fuis.
Sous fon abri, je ne redoutois ni la maladreffe
d'un valet ni la mienne , ni les
éclats du feu , ni la chûte de l'eau ; j'étois
le maître abfolu de ma vieille Robe de
chambre , je fuis devenu l'efclave de la
nouvelle.
Le Dragon qui furveilloit la Toifon d'or
ne fut pas plus inquiet que moi : le fouci
m'enveloppe.
Le Vieillard paffionné qui s'eft livrépieds
& poings liés aux caprices , à la merci
d'une jeune folle , fe dit depuis le matin
jufqu'au foir où eft ma bonne , ma vieille
Gouvernante ? Quel démon m'obfédoit le
jour que je la chaffai pour celle -ci ! puis
il pleure ; il foupire.
:
Je ne pleure pas , je ne foupire pas ;
mais à chaque inftant je dis : Maudit foit
celui qui inventa l'art de donner du prix
DE FRANCE. 127
à l'étoffe commune en la teignant en écarlate
! maudit foit le précieux vêtement que
je révère ! où eft mon ancien , mon humble,
mon commode lambeau de callemande ?
Mes amis , gardez vos vieux amis . Mes
amis, craignez l'atteinte de la richeffe. Que
mon exemple vous inftruife. La pauvreté
a fes franchiſes ; l'opulence a fa gêne.
O Diogène ! fi tu voyois ton diſciple
fous le faftueux manteau d'Ariſtippe , comme
tu rirois ! O Ariftippe , ce manteau faſtueux
fut payé bien cher ! Quelle comparaifon
de ta vie molle , rampante , efféminée ,
& de la vie libre & ferme du Cynique déguenillé
! j'ai quitté le tonneau où je régnois
fervir fous un tyran .
pour
Ce n'eft pas tout , mon ami ; écoutez
les ravages du luxe , les fuites funeftes d'un
luxe conféquent.
Ma vieille Robe de chambre étoit une
avec les autres guenilles qui m'environnoient.
Une chaife de paille , une table de
bois , une tapifferie de Bergame , une planche
de fapin qui foutenoit quelques livres ;
quelques eftampes enfumées , fans bordure ,
clouées par les angles fur cette tapifferie ;
entre ces Eftampes , trois ou quatre Plâtres
fufpendus , formoient avec ma vieille Robe
de chambre l'indigence la plus harmonieuſe.
Tout est aujourd'hui défaccordé . Plus
d'enſemble , plus d'unité , plus de beauté.
F iv
128
MERCURE
C
Une nouvelle Gouvernante qui fuccède
dans un presbytère , la femme qui entre
dans la maifon d'un veuf , ne caufent pas
plus de troubles que l'écarlate intrufe n'en a
caufé chez moi.
Je puis fupporter fans dégoût lavue d'une
Payfanne. Ce morceau de toile groffière qui
couvre fa tête , cette chevelure qui tombe
éparfe fur fes joues , ces haillons troués.
qui la vêtiffent à demi , ce mauvais cotillon
qui ne va pas à la moitié de fes jambes , ces
pieds nuds & couverts de fange ne peuvent
me bleffer : c'eft l'image d'un état que je
refpecte ; c'eft l'enſemble des difgraces d'une
condition néceffaire & malheureufe que je
plains ; mais mon coeur fe foulève , & malgré
l'atmosphère parfumé qui la fuit , j'éloigne
mes pas , je détourne mes regards
de cette Courtifanne , dont la coëffure à point
d'Angleterre & les manchettes déchirées ,
les bas de foie fales , & la chauffure ufée me
montrent la mifère du jour affociée à l'opu
lence de la veille.
Tel eût été mon domicile fi l'impérieufe
écarlate n'eût tout mis à fon uniffon .
J'ai vu la Bergame céder à la tenture de
Damas la muraille à laquelle elle étoit depuis
fi long-temps attachée. ·
Deux Eftampes , qui n'étoient pas fans mérite
, la chute de la manne dans le Défert ,
du Pouffin , & l'Efter devant Affuérus , du
DE FRANCE. 129
même , l'une honteufement chaffée par un
Vieillard de Rubens ; ( c'eft la trifte Efther
) la Chûte de la manne diffipée par une
Tempête de Vernet.
La chaife de Paille reléguée dans l'antichambre
par le fauteuil de maroquin .
Homère , Virgile , Horace , Cicéron, foulager
le foible fapin courbé fous leur maſſe,
& fe renfermer dans une armoire marquetée
, afyle plus digne d'eux que de moi.
Une grande glace s'emparer du manteau
de ma cheminée.
Ces deux jolis plâtres que je tenois de
l'amitié de Falconet , & qu'il avoit réparés
lui-même , déménagés par une Vénus ac
croupie ; l'argile moderne brifée par le
bronze antique.
La table de bois difputoit encore le terrein
à l'abri d'une foule de brochures & de
papiers entaffés pêle- mêle & qui fembloient
devoir la dérober long- temps à la cataftrophe
qui la menaçoit . Un jour elle fubit
fon fort , & en dépit de ma pareffe les brochures
& les papiers allèrent fe ranger dans
les ferres d'un bureau précieux.
Inftinct funefte des convenances ! tact délicat
& ruineux ! goût fublime , qui changes ,
qui déplaces , qui édifies , qui renverſes , qui
vuides les coffres des pères , qui laiffes les
filles fans dor , les fils fans éducation , qui
fais tant de belles chofes & de fi grands
F v
130 MERCURE
maux ; toi qui fubftituas chez moi le fatal
& précieux bureau à la table de bois , c'eft
toi qui perds les nations ; c'eft toi qui peutêtre
un jour , conduiras mes effets fur le
Pont S. Michel , où l'on entendra la voix
enrouée d'un Juré - Crieur dire à vingt
louis une Vénus accroupie !
L'intervalle qui reftoit entre la tablette
de ce bureau , & la tempête de Vernet qui
eft au-deffus , faifoit un vuide défagréable à
l'oeil : ce vuide fut rempli par une pendule ;
& quelle pendule encore une pendule à
la Geoffrin ! une pendule où l'or contrafte
avec le bronze !
Il y avoit un angle vacant à côté de la
fenêtre : cet angle demandoit un Secrétaire ,
qu'il obtint.
Autre vuide déplaiſant entre la tablette
du Secrétaire & la belle tête de Rubens ;
il eft rempli par deux Lagrenée.
Ici une Madeleine , troiſième tableau du
même Artifte ; là c'eft une efquiffe de Vien
ou de Machy : car je donnai auffi dans les
efquiffes; & ce fut ainfi que le réduit édi
fiant du philofophe fe transforma dans le
cabinet fcandaleux du publicain j'infulte
auffi à la misère nationale.
De ma médiocrité première il n'eft refté
qu'un tapis de lifières . Ce tapis mefquin ne
cadre guères avec mon luxe je le feas
nažis j'ai juré & je jure que mes pieds ne fouDE
FRANCE. 131
leront jamais un chef-d'oeuvre de la Savonnerie.
Je réſerverai ce tapis comme le païfan,
tranfplanté de la chaumière dans le palais
de fon Souverain,réferva fes fabots. Lorfque
le matin , couvert de la fomptueufe écarlatte
, j'entre dans mon cabinet , fi je baiffe
la vue , j'apperçois mon ancien tapis de lifières.
Il me rappelte mon premier érat, &
l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur.
Non , mon ami ; non , je ne fuis point corrompu.
Mon ame ne s'eft point endurcie ;
ma tête ne s'eft point relevée ; mon luxe eft
de fraîche date , & le poifon n'a point encore
agi. Mais avec le temps , qui fait ce
qui peut arriver?? ... Ah! mon ami , levez
Vos mains au ciel , priez pour un ami en
péril ; dites à Dieu hi tu vois dans tes décrets
éternels que la richeffe puiffe corrompre
fon coeur , n'épargne pas les chef- d'oeu
vres qu'il idolâtre , détruis- les , & ramènele
à fa première pauvreté ! Et moi je dirai
au ciel de mon côté : ô Dieu , je me réfigne
à ta volonté; je t'abandonne tout , reprens
tout.... Oui , tout , excepté le Vernet . Ah!
laiffe-moi le Vernet ! Ce n'eft pas l'Artifte ,
c'est toi qui l'as fait. Refpecte l'ouvrage de
l'amitié & le tien. Vois ce phare , vois cette
tour. qui s'élèvent à droite. Vois ce vieil arbre
que les vents ont déchiré . Que cette
maffe est belle ! Au- deffous de cette maffe
obſcure , vois ces rochers couverts de ver-
:
F vj
132 MERCURE
dure : c'est ainsi que ta main puiflante les a
fondés , c'eft ainfi que ta main bienfaifante
les a tapiffés. Vois cette terraffe inégale qui
defcend du pied des rochers vers la mer ;
c'eft l'image même des dégradations que tu
as permis au temps d'exercer fur les chofes
du monde les plus folides. Tonfoleil l'auroitil
autrement éclairée ? Prends en pitié les malheureux
épars fur cette rive , Nete fuffit-il pas
de leur avoir montré le fond des abyfmes !
Ecoute la prière de celui - ci qui te remercie.
Aide les efforts de celui - là qui
raffemble les triftes reftes de fa fortune.
Ferme l'oreille aux imprécations de ce furieux.
Hélas ! il fe promettoit des retours fi
avantageux ! Il avoit médité le repos & la
retraite ; il en étoit à fon dernier voyage :
cent fois dans la route il avoit calculé par
fes doigts le fond de fa fortune ; il en avoit
arrangé l'emploi : & voilà toutes fes efpérances
trompées ; à peine lui refte-t- il de
quoi couvrir les membres nuds . Sois touché
de la tendreffe de ces deux époux. Vois la
terreur que tu as infpirée à cette femme.
Cependant , fon enfant trop jeune pour
favoir à quel péril tu l'avois expofé , lui ,
fon père & fa mère , s'occupe du fidèle compagnon
de fon voyage; il rattache le collier
de fon chien : fais grace à l'innocence. Vois
cette autre mère fraîchement échappée des
eaux avec fon époux ; ce n'eſt pas pour elle
DE FRANCE. 133
qu'elle a tremblé , c'eft pour fon enfant.
Vois comme elle le ferre contre fon fein ,
comme elle le baife ! O Dieu reconnois
les eaux que tu as créées ! reconnois - les , &
lorfque ton fouffle les agite , & lorfque t'a
main les appaife ! reconnois les fombres
nuages que tu avois raffemblés , & qu'il t'a
plu de diffiper ! Déjà ils fe féparent , ils
s'éloignent , déjà la lueur de l'aftre du jour
renaît fur la furface des eaux ; je préfage le
calme à cet horifon rougeâtre. Qu'il eft loin
cet horifon ! il ne confine point avec la mer;
le ciel defcend au- deſſous , & femble tourner
autour du globe. Achève d'éclaircir ce
ciel , achève de rendre à la mer fa tranquillité.
Permets à ces Matelots de remettre à
Alot leur navire échoué , feconde leur travail ,
donne-leur des forces , & laiffe - moi mon
tableau. Laiffe- le moi comme la verge dont
tu châtieras l'homme vain. Déjà ce n'eſt
plus moi qu'on vifite , qu'on vient entendre :
c'eft Vernet qu'on vient admirer chez moi ;
le Peintre a humilié le Philofophe.
O, mon ami , le beau Vernet que je poſsède
! Le fujet eft la fin d'une tempête fans cataftrophe
fâcheufe. Les flots font encore agités,
le ciel couvert de nuages ; les Matelots s'occupent
fur leur navire échoué ; les habitans
accourent des montagnes voifines. Que cet
artiſte a d'efprit ! Il ne lui a fallu qu'un petit
nombre de figures principales pour rendre
134 MERCURE
toutes les circonftances de l'inftant qu'il a
choifi . Comme toute cette fcène eft vraie !
comme tout eft peint avec légèreté , facilité
& vigueur ! Je veux garder ce témoignage
de fon amitié ; je veux que mon gendre
le tranfmettre à fes enfans , fes enfans
aux leurs , & ceux - ci aux enfans qui naîtront
d'eux. Si vous voyiez le bel enfemble de
ce morceau , comme tout y eft harmonieux
comme les effets s'y enchaînent , comme
tout fe fait valoir fans effort & fans apprêt ,
comme ces montagnes de la droite font vaporeufes
, comme ces rochers & les édifices
fur- impofés font beaux , comme cet arbre eſt
pittorefque , comme cette terraffe eft éclairée
, comme la lumière s'y dégrade , comme
ces figures font difpofées , vraies , agiffantes ,
naturelles , vivantes , comme elles intéreffent
, la force dont elles font peintes la
pureté dont elles font deffinées , comme elles
fe détachent du fond , l'énorme étendue de
- cet efpace ; la vérité de ces eaux , ces nuées ,
ce ciel , cet horifon ! Ici le fond eft privé de
-lumière , & le devant éclairé , au contraire
du technique commun : venez voir mon
Vernet ; mais ne me l'ôtez pas.
Avec le temps les dettes s'acquitteront ,
le remords s'appaifera , & j'aurai une jouiffance
pure. Ne craignez pas que la fureur
d'entaffer de belles chofes me prenne : les
amis que j'avois , je les ai , & le nombre
DE FRANCE. ་་་
n'en eft point augmenté... J'ai Laïs ; mais
Lais ne m'a pas heureux entre fes bras ,
je fuis prêt à la céder à celui que j'aimerai ,
& qu'elle rendroit plus heureux que moi ;
& , pour vous dire mon fecret à l'oreille ,
cette Laïs qui fe vend fi cher aux autres , ne
m'a rien coûté.
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Résumé : REGRETS sur ma vieille Robe-de-Chambre, ou Avis à ceux qui ont plus de goût que de fortune. Par M. D.
Dans le texte 'Regrets fur ma vieille Robe-de-Chambre', l'auteur exprime sa nostalgie pour sa vieille robe de chambre, qu'il trouvait confortable et adaptée à sa vie quotidienne. Il regrette de l'avoir remplacée par une robe neuve, plus élégante mais moins pratique, symbolisant ainsi les désavantages de l'opulence par rapport à la pauvreté. Cette nouvelle robe le rend esclave des apparences et des convenances, contrairement à la liberté qu'il ressentait auparavant. L'auteur déplore également les changements apportés à son intérieur, où des objets simples et harmonieux ont été remplacés par des éléments plus luxueux mais moins authentiques. Il mentionne la disparition de sa chaise de paille, de sa table en bois, et de ses estampes, remplacées par des meubles et des décorations plus coûteux. Cette transformation a perturbé l'harmonie de son espace de vie, le rendant plus dissonant et moins personnel. Il critique le luxe et les convenances, qui, bien que créant des beautés superficielles, entraînent souvent des conséquences négatives, comme la ruine financière et l'absence d'éducation pour les enfants. L'auteur exprime son regret d'avoir succombé à l'attrait du luxe, préférant la simplicité et l'authenticité de son ancienne vie. Le texte décrit la transformation de son espace en un cabinet luxueux, avec l'ajout de divers objets tels qu'une pendule, un secrétaire, et plusieurs tableaux, dont des œuvres de Rubens, Lagrenée, Vien, et Machy. Un tapis de lisière, vestige de sa modestie passée, reste présent, rappelant son humilité initiale malgré son nouveau luxe. Il exprime ses craintes d'être corrompu par la richesse et prie pour rester intègre. L'auteur admire particulièrement un tableau de Vernet représentant la fin d'une tempête sans catastrophe majeure. Ce tableau devient un symbole de l'amitié et un témoignage à transmettre aux générations futures. Il souhaite conserver ce tableau comme un rappel de l'humilité et de la beauté.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 485-509
A M. DE F.
Début :
LA personne qui a reçu cette lettre, n'a pas cru devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprouver. / J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je vous porte un fruit de mon voyage, sur lequel [...]
Mots clefs :
Rome, Terre, Ruines, Villa, Tombeau, Maison, Ami, Temps, Monuments, Homme, Scipion, Tivoli, Monde, Génie, Coeur, Campagne, Débris, Eaux, Horace, Naples, Bruit, Hommes, Peuple, Romain, Souvenirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. DE F.
I 4 A personne qui a reçu cette lettre , n'a pas cru
devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprou
ver. Les détails qu'elle renferme intéresseront tous
les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur
du Génie du Christianisme , enrichie d'autres
souvenirs et d'autres images (i).
Home, le 10 janvier 1804.
A M. de F.
J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je
vous porte un fruit de mon voyage , sur lequel
vous avez des droits : quelques feuilles du laurier
du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope . »
Il y a long-temps que j'aurais dû vous parler de
cette terre classique, faite pour intéresser un génie
comme le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont
empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome
sans vous dire au moins quelques mots de cette
ville fameuse. Nous étions convenus que je vous
écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je
penserais de l'Italie , comme je vous marquais
autrefois l'impression que faisaient sur mon coeur
les solitudes du Nouveau - Monde. Sans autre
préambule, je vais donc essayer de vous donner
une idée générale des dehors de Rome , c'est-àdire,
de ses campagnes et de ses ruines.
Vous avez lu , mon cher ami , tout ce qu'on
(i) M. de Chateaubriand à qni l'on a communiqué les
épreuves de sa lettre , a bien voulu y ajouter quelques
notes. ( Note de l'éditeur. )
H h 3
486 MERCURE DE FRANCE,
a écrit sur ce sujet; mais je ne sais pas si les
voyageurs vous ont donné une idée bien juste du
tableau que présente la campagne de Rome.
Figurez - vous quelque chose de la désolation
de Tyr et de Babylone, dont parle l'Ecriture;
un silence et une solitude aussi vastes que le
bruit et le tumulte des hommes qui se pres
saient jadis sur ce sol. On croit y entendre reten
tir celte malédiction du prophète : Venient tibi
duo hoec subitb indienne, sterilitas ewiduitas(i).
Vous apercevez çà et là quelques bouts de
voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus
personne ; quelques traces desséchées des torrens
de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne
sont que le lit désert d'une onde orageuse qui
s'est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez
partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux,
3ui semblent être les forêts et les plantes indigènes
une terre composée de la poussière des morts
et des débris des empires. Souvent , dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons;
je m'en approchais, et ce n'était que des herbes
flétries qui avaient trompé mon oeil : quelquefois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces
d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de
laboureurs, point çle mouvemens champêtres,
point de mugissemens vde troupeaux , point de
villages, Un petit nomhre de fermes délabrées
se montrent sur la nudité des champs: les fenêtres
et les portes en Sont fermées ; il n'en sort ni fumée ,
ni bruit, ni habitans ; une espèce de sauvage,
presque nu , pâle et miné par la fièvre , garde
■ Il I. III II .11 . ■■■»--■■■ ■«^■^1— I II II' ' —^—»—-M^i—^^
( i ) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul
» jour f stérilité et veuvage. » Isaïc,
VENTOSE AN XII. 487
seulement ces tristes chaumières , comme ces
spectres qui, dans nos histoires gothiques, défen
dent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin ,
l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux
maîtres du monde dans leur terre natale , et que
vous voyez ces champs, tels que les a laissés le soc
de Cincinnafus , ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte , que do
mine et qu'attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron (1) ,
que s'élève la grande ombre «le la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre , elle semble dans .
son orgueil avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reinç^
tombée du trône, elle a noblement caché ses mal^ \
heurs dans la solitude.
11 me serait impossible de vous peindre ce
qu'on éprouve , lorsque Rome vous apparaît
tout-à-coup au milieu de ses royaumes vuides ,
inania régna ,• et qu'elle a l'air de se lever
Ç>ur vous de la tombe où elle était couchée,
àchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement
qu'éprouvaient les prophètes , lorsque Dieu
leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle
il avait attaché les destinées de son peuple ; quasi
aspectus splendoris (2.). La multitude des souvenirs,
l'abondance des senti mens vous oppressent , et
votre ame est bouleversée à l'aspect de cette Rome
qui a recueilli deux fois la succession du monde ,
comme héritière de Saturne et de Jacob (3).
( i ) Le véritable tombeau de Néron était à la porte
du Peuple , dans l'endroit même où l'on a bâti depuis
l'église de Santa Maria del Popolo.
(2) « C'était comme une vision de splendeur, n Ezecli.
(3) Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome , telle
qu'elle était il y a envison deux cents ans :
« Nous avions loin ; sur notre main gauche , l'Apec-
; s . -,
Hh4
4&8 MERCURE DE FRANCE,
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'a
près cette description , qu'il n'y a rien de plus af
freux que les campagnes romaines ? vous vous
tromperiez beaucoup , elles ont une inconcevable
grandeur ; on est toujours prêt , en les regardant ,
à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturniateUus,
Magna ■virûm (i) /
Si vous les voyez en économiste , elles vous dé
soleront sans doute; mais si vous les contemplez
en artiste, en poète, et même en philosophe, vous
ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement.
L'aspect d'un champ de bled ou d'un coteau de
vigne ne donnerait pas à votre ame d'aussi fortes
émotions , que la vue de cette terre dont la cul
ture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est ,
pour ainsi dire, demeurée antique comme les ruines
qui la «ouvrent.
Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon
romain , comme la douce inclinaison des plans ,
et les contours suaves et fuyans des montagnes qui
le terminent. Souvent les vallées y prennent la
forme d'une arène, d'un cirque , d'un hippo
drome ; les coteaux y sont taillés en terrasses ,
comme si la main puissante des Romains avait re
mué toute cette terre. Une vapeur particulière , ré
pandue dans ies lointains , arrondit les objets et
fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop
dur ou de trop heurté dans leurs formes. Les
n nin , le prospect du pays mal plaisant , bossé , plein
j> de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle
» conduite de gens de guerre en ordonnance: le terroir nu
» sans arbres , une bonne partie stérile , le pavs fort ou-
» vert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et
j> quasi tout de cette sorte , fort peu peuplé de maisons, n
(i) « Salut, terre féconde ; terre de Saturne, mère
A des grands hommes, »
VENTOSE AN XII. 489
ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a
pas de masses si obscures dans les rochers et les
feuillages, où il ne s'insinue toujours un peu de
lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse,
marie la terre , le ciel , les eaux : toutes les sur
faces , au moyen d'une gradation insensible de
couleurs , s'unissent par leurs extrémités , sans
qu'on puisse déterminer le point où une nuance
finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute
admiré dans les paysages de Claude Lorrain, cette
lumière qui semble idéale et plus belle que na
ture ? eh bien , c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la Villa
Borghese , le soleil se coucher sur les cyprès du
mont Marins et sur les pins de la f'illa Pamphili ,
Çlantés par le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le
'ibre à Ponte Mole , pour jouir de cette grande
scène de la fin du jour. Les sommets des mon
tagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli
et d'or pâle , tandis que leur base et leurs
flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte
violette ou purpurine. Quelquefois de beaux
nuages comme des chars légers , portés sur le
vent du soir avec une grâce inimitable , font com
prendre l'apparition des habitans de l'Olympe
sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique
Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute
la pourpre de ses Consuls et de ses Césars , sous les
derniers pas du dieu du jour. Cette riche décora
tion ne disparaît pas aussi vite que dans nos cli
mats : lorsque vous croyez que les teintes vont
s'effacer , elle se ranime tout-à-coup sur quelqu'autre
point de l'horizon ; un crépuscule semble
succéder à un crépuscule , et la magie du couchant
se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des
campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoli
ques ; les bergers n'y sont plus : Dulcia linauimus
490 MERCURE DE FRANCE,
arva ; mais on voit encore les grandes victimes du
Clytumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de
cavales demi sauvages , descendre seuls au bord
du Tibre et venir s'abreuver dans ses eaux. Vous
vous croiriez transporté autemps des vieux Sabirrs
ouausiècledel'arcadien Evandre, no)i**nf komv (i)
alors que le Tibre s'appeloit encore Albula (2) ,
et que le pieux Enée remonta ses oncles inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples
sont peut-être plus éblouissans que ceux de Rome :
lorsque le soleil enflammé ou que la lune large et
rougie, se lève au-dessus du Vésuve , comme un
globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec
ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de
l'Apouille, l'île deCaprée, la côte du Pausilipe ,
Baïe , Misène , Cumes , 1'A.verne , les Champs-
Elysées et toute cette terre Virgiiienne, présentent
un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le
grandiose de la campagne romaine. Du moins estil
certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron , se
croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait
à ses amis : Urbem , mi Rufi , cote et in istâ luce
vive (3). Cet attrait de la belle Ausonie , est encore
le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs
qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer seule
ment quelques jours , y sont demeurés toute leur
vie. Il fallut que le Poussin vint mourir sur cette
terre des beaux paysages; et au moment même
( 1 ) « Pasteurs des peuples. » Hotner.
(2) fïrf.Tit. Liv.
(3) « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus,
» c'est a cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est
dans le premier ou dans le second livre des Epistres Fa
milières. Comme j'ai cité partout de mémoire , on vou
dra bien me pardonner, s'il se trouve quelqu'inexactitude
dans les citations.
VENTOSE AN XII. 49t
où je vous écris , j'ai le bonheur d'y connaître
M. d'Agincourt, quiy vit seul depuis 25 ans, et qui
promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de
l'antiquité et des beaux arts, ou quiconque n'a
plus de liens dans la vie , doit venir demeurer à
Rome. Là il trouvera pour société une terre qui
nourrira ses réflexions et qui occupera son coeur,
des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera,
et la poussière que le vent élèvera sous ses pas
renfermera quelque grandeur humaine. S'il est
malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il
aima , à tant de cerltlres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au
tombeau d'un ami vertueux, dunharmant mausolée
de Cecilia Metella , au modeste cercueil d'une
femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes
chéris se plaisent à errer autour de ces monumens
avec l'ombre d'un Cicéron , pleurant en
core sa chère Tullie , ou d'une Âgrippine en
core occupée de l'urne de Germanicus. S'il est
chrétien , ah! comment pourrait-il alors s'arracher
de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette
terre qui a vu naître un second empire plus saint
dans son berceau , plus grand dans sa puissance
que celui qui l'a précédé; de cette terre enfin où
les amis que nous avons perdus, dormant avec les
saints dans les catacombes, sous l'oeil du Père des
fidèles , paraissent devoir se réveiller les premiers
dans leur poussière , et semblent plus voisins des
cieux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, ressemble
aujourd'hui à la plupart des villes européennes ,
toutefois elle conserve encore un caractère par
ticulier : aucune autre cité ne présente un pareil
mélange d'architecture et de ruines, depuis le sa-»
4g2 MERCUREDEFRANCE,
blime Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles
gothiques de Bélisaire , depuis les monumens ap
portés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par
Michel-Ange. La beauté de ses femmes , est un
autre trait distinctif: elles rappellent par leur port
et leur démarche , les Clélie et les Comelie ; ou
croirait voir des statues antiques de Junon ou de
Pallas descendues de leur piédestal , et se pro
menant autour de leurs temples. D'une autre part,
on retrouve chez les Romains , ce ton des chairs ,
que les peintres appellent couleur historique et
qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il semble na
turel que des hommes dont les aïeux ont joué un
si grand rôle sur la terre , aient servi de modèle
ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour
représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome, ce
sont les troupeaux de chèvres et sur-tout ces atte
lages de grands boeufs aux cornes énormes que
l'on trouve couchés aux pieds des obélisques
Egyptiens , parmi les débris du Forum , et sous
les arcs où ils passaient autrefois, pour conduire le
triomphateur romain à ce capitole , que Ciceron
appelle le conseil public de l'univers:
Romanos adtempla Deûm duxere triumphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités ,
se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de
toutes parts , comme si l'on était auprès des fon
taines de Blandusie ou d'Egérie. Du haut des col
lines qui sont renfermées dans l'enceinte de Rome ,
ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez
la campagne en perspective ; ce qui mêle la ville
et les champs d'une manière tout - à - fait pit
toresque. En hiver les toits des maisons sont
couverts d'herbe , à-peu-près comme les vieux
toits de chaume de nos paysans. Ces diverses cir
constances contribuent à donner à Rome je ne sais
VENTOSE AN XII. 4g3
quoi de rustique , qui vous rappelle que ses pre
miers dictateurs conduisaient la charrue , qu'elle
dut l'empire du monde à des laboureurs , et que
le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'en
seigner l'art d'Hésiode aux enfans de Romulus :
Ascrceumque cano romana per oppida carmcn.
Quant au Tibre qui baigne cette grande cité , et
qui en partage la gloire , sa destinée est tout-à-fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il
n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux, on
n'en parle jamais , on ne boit point ses eaux , les
femmes ne s'en servent pas pOur laver ; il se dérobe
furtivement entre de méchantes maisons qui le
cachent , et court se précipiter dans la mer , hon
teux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire
quelque chose de ces ruines dont vous m'avez tant
recommandé de ( vous parler , et qui font une si
grande partie des dehors de Rome ; je les ai toutes
vues en détail , soit à Rome , soit à Naples , excepté
pourtant les temples de Pcestum , que je n'ai pas
eu le temps de visiter. Vous sentez qu'elles doivent
prendre différens caractères , selon les souvenirs qui
s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier,
j'étais allé m'asseoir au Colisée , sur la marche d'un
des autels consacrés aux douleurs de la Passion.
Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or
par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des
peuples; de fortes ombres sortaient en même temps
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou
tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du
haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre
les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du
palais des Césars . avec un palmier qui semble être
placé tout exprés sur ces débris pour les peintres
et les poètes. Au lieu des cris de joieque desspec594
MERCURE DE FRANCE,
tateurs féroces poussaient jadis dans cet amphi
théâtre, en voyant déchirer des chrétiens par de»
lions et des panthères, on n'entendait que les
aboiemens des chiens de l'hermite qui garde ces
ruines. Mais au moment où le soleil descendit sousl'horizon,
ia cloche du dôme de Saint- Pierre
retentit sous les portiques du Colisée. Cette
correspondance établie par des sons religieux, entre
les deux plus grands monumens de Rome païenne
et de Rome chrétienne , me causa une vive émotion ;
je songeai que ce grand édifice moderne tom
berait à son tour comme l'édifice antiqae ".* nue
les monumens se succèdent comme les homm*. ., qui
les ont élevés ; je me rappelai que ces menu
Juifs qui , dans leurs premières captivités , travail
lèrent aux-édifices de l'Egypte et de Babylone ,
avaient aussi dans leur dernière dispersion , bâti
cette énorme enceinte ; que le monument sous les
voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne .
était l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans
les prophéties pour la destruction finale de Jéru
salem. Sont-ce là , mon cher ami , d'assez hauts
sujets de méditations fournis par une seule ruine ,
et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se
reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier , o, janvier , au Colisée , pour
le voir dans une autre saison , et sous un autre as
pect : j'ai été étonné en arrivant, de ne point en
tendre l'aboiement des chiens qui se montraient
ordinairement dans les corridors supérieurs de
l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées.
J'ai frappé à la porte de l'hermitage prati
qué dans le ceintre d'une loge ; on ne m'a point
répondu ; l'hermite est mort. L'inclémence de la
saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs ré
cens et douloureux, ont redoublé pour moi la
tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru v«ir
VENTOSE AN XII. 4g5
les ruines d'un édifice, que j'avais admiré quelques
jours auparavant dans toute son intégrité et toute
sa Fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que
nous sommes avertis à chaque pas de notre néant.
L'homme cherche au-dehors des raisons pour s'en
convaincre ; il va méditer sur les restes des monumens
des empires ; et il ne songe pas qu'il est
lui-même une ruine encore plus chancelante , et
qu"il sera tombé avant ces débris ! Ce qui achève de
rendre notre vie le songe d'une ombre (i), c'est
que nous ne pouvons pas même espérer de vivre
long-temps dans le souvenir de nos amis \ puisque
leur coeur où s'est gravée notre image est, comme
l'objet dont il retient les traits , une argile sujette
à se dissoudre. On m'a montré à Portici, un mor
ceau dé cendre du Vésuve, qui tombe en poudre
sans le toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque
jour plus effacée , du sein et du bras d'une jeune
femme ensevelie sous les ruines de Pompéïa : c'est
une image assez juste ( bien qu'elle ne soit pas
encore assez vaine ) de la trace que notre mé
moire laisse dans le coeur des hommes , qui n'est
que cendre et poussière (2).
Avant de partir pour Naples , j'étais allé passer
quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les
ruines des environs , et sur-tout celles de la Villa
Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma
course, je me réfugiai dans les salles des Thermes
voisins du Pécile (3) , sous un figuier qui avait
renversé le pan d'un mur en s'élevant. Dans un
petit salon octogone , ouvert devant moi , une
vigne vierge avait percé la voûte de l'édifice , et
son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le
long du mur comme un serpent. Tout autour de
(1) Pind.
( 2 ) Job.
( 5 ) Monuinens de la Villa,
496 MERCURE DE FRANCE
moî, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient
des points de vue sur la campagne romaine. Des
buissons de sureau remplissaient les salles désertes
où venaient se réfugier quelques merles solitaires.
Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de
feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée
se dessinait comme un travail en mosaïque sur
la blancheur des marbres. Çà et là de haute
cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces
f)alais de la mort ; l'acanthe sauvage rampait à
eurs pieds, sur des débris, comme si la nature
s'était plû à reproduire sur ces chefs-d'oeuvre
mutilés de l'architecture , l'ornement de leur beauté
passée. Les salles diverses et les sommités des
ruines ressemblaient à des corbeilles et à des
bouquets de verdure; le vent en agitait les guir
landes humides, et toutes les plantes s'inclinaient
sous la pluie du ciel.
Pendant que je contemplais ce tableau pitto
resque et sauvage , mille idées confuses se pres
saient dans mon esprit : tantôt j'admirais, tantôt
je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais
aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire
du monde, qui avait voulu rassembler une image
de son empire dans son jardin. Je me rappelais
les événemens qui avaient renversé cette Villa
superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux
omemens par le successeur d'Adrien, les Barbares
y passer comme un tourbillon , s'y cantonner
quelquefois , et , pour se défendre dans ces mêmes
monumens qu'ils avaient à moitié détruits , cou
ronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique:
enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civili
sation dans ces lieux , plantaient la vigne et con
duisaient la charrue dans le temple des Stoïciens
et les salles de l'Académie (i). Bientôt le siècle
( i ) Monumens de ta Villa.
des
VENTOSE
des arts renaissait, et de ne
achevaient de bouleverser ce qu?
ruines de ces paiais , pour y trouve
d'oeuvre des arts. A ces diverses per1
une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent
fois écrit sur la vanité des choses humaines. Ii y a
même double vanité dans les monumensde la Villa
Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que
des imitations d'autres monumens répandus dans
les provinces de l'empire romain: le véritable
temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable
Académie à Athènes , n'existent plus ; vous ne
voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines
de ruines.
Il faudrait maintenant , mon cher ami , vous
décrire le temple de la Sibylle à Tivoli, et le char
mant temple de Vesta suspendu sur la cascade ;
mais le temps me manque. .le regrette encore de ne
pouvoir vous peindre cette charmante cascade célé
brée par Horace ; j'étais là dans vos domaines, vous
l'héritier de l'Açs*»* des Grecs ou du simplex munditiis(
i) du chantre de VArtpoéiique ;mais]el'ai vue
dans unesaison assez triste, et je n'étais pasmoi-môme
fort gai. Je vous dirai plus , j'ai été importuné du
bruit des eaux, dece bruit quim'a tant defoischarmé
dans les forêts américaines. Je me ra ppelle encore avec
quelles délices, la nuit, au milieu du désert, lorsque
mon bûcher était à demi éteint , que mon guide
dormait, que mes chevaux paissaient à quelque
distance ; je me rappelle , dis- je, avec quelles dé
lices j'écoutais la mélodie des eaux et des vents
dans la profondeur des bois. Ces murmures tantôt
plus forts, tantôt plus faibles , croissant et décrois
sant à chaque instant me faisaient tressaillir , et
chaque arbre était pour moi une espèce de lyre
( i ) « Elégante simplicité. » Hor.
498 MERCURE DE FRANCE,
harmonieuse , dont les vents tiraient d'ineffables
accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beau
coup moins sensible à ces charmes de la nature ,
et je doute que îa cataracte même de Niagara me
causât la même admiration qu'autrefois. Quand on
est très-jeune , la nature muette parle beaucoup ,
parce qu'il y a surabondance dans le coeur de
l'homme ; tout son avenir est devant lui ( si mon
Aristarque veut me passer cette expression ) ; il
espère reporter ses sensations au monde , et il se
nourrit de mille chimères ; mais dans un âge plus
avancé , lorsque la perspective que nous avions
devant nous passe derrière , que nous sommes dé
trompés sur une foule d'illusions , alors la nature
seule devient plus froide et moins parlante ,
les jardins parlent peu (i). Il faut pour qu'elle
nous intéresse encore , qu'il s'y attache des souve
nirs de la société , parce que nous nous suffisons
moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse ,
et nous avons besoin de ces conversations qui se
font le soir à voix basse entre des amis (2).
Je n'ai pas quitté Tivoli , sans visiter la maison
du poète que je viens de citer : elle était en face
de la Villa de Mécène. C'était là qu'il otfrait Jloribus
et vino genium memorem brevis oevi (3).
L'hermitage ne pouvait pas être grand , car il est
situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent
qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu, et quetout
y était commode quoique petit. Du verger
qui était au-devant de la maison , l'oeil embrassait
un pays immense : vraie retraite du poète à qui
\
( 1 ) La fontaine.
( 2 ) Horace.
( 5 ) « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle
» la brièveté de la vie. »
VENTOSE AN Xïî. 49g
f>eu suffit, et qui jouit de tout ce qui n'est pas à
ui, spatio brevi spém longam reseces (i). Après
tout il est fort aisé d'être philosophe comme
Horace ; il avait une maison à Rome, deux Villa
à la campagne , lune à Utique , l'autre à Tivoli.
Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus
avec ses amis, son buffet était couvert d'argenterie ,
il disait familièrement au premier ministre du
Mailre du monde : « Je ne sens point les besoins
de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de
plus , Mécène , tu ne me le refuserais pas. » Avec
cela on pfcut chanter Lalagé, se couronner de lys
qui vivent peu , parler de la mort en buvant le
Falernc , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, Tite-'
Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en
cela le sort de Louis XIV : notre grand prince
survécut un peu à son siècle, et se coucha le der
nier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne
restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir
3ue la maison de Catulle est placée à Tivoli , auessus
de la maison d'Horace , et qu'elle sert main
tenant de demeure à quelques religieux chrétiens ;
mais vous trouvère* peut - être assez remarquable
que l'Arioste soit venu composer ses fables co
miques (2) au même lieu où Horace s'est joué de
toutes les choses de la vie. On se démande
avec surprise, comment il se fait que le chantre
de Roland, retiré chez le cardinal d'Est à Tivoli »
ait consacré ses divines folies à la France , et à la
France demi-barbare, tandisqu'il avait sous lesyeux
les sévères monumens et les graves sou veni rs d upeuple
(1) « Renferme dans un espace étroit tes longues espé»
m rances. » Horï ■■ ": ' '
( 2 ) Boileau.
lia
5oo MERCURE DE FRANCE,
Je plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au
reste, la Villa d'Est est la seule Villa moderne qui
m'ait intéressé , au milieu des débris des Villa de
tant d'Empereurs et de Consulaires. Cette illustre
maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun,
d'avoir été chantée par les deux plus grands poètes
de son temps et les deux plus beaux génies de
l'Italie moderne.
Piacciavi , generose Ercolea proie ,
Ornamento , e splendor del secol nostro
Ippolùo , etc.
C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend
grâce à la maison puissante dont il recueille les
faveurs, et dont il fait lui-même les délices. Le
Tasse , plus touchant , fait entendre dans son in
vocation , les accens de la reconnaissance d'un
grand homme infortuné :
Tu rnagnanimo Alfonso , il quai riiogli , etc.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de
s'en servir pour protéger les talens exilés , et re
cueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte
d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un sou
venir qui ne le cède pas en charme, à celui d'Ho
race et de Mécène. Mais que sont devenus les
protecteurs et les protégés? au moment même où.
j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre , sa Villa
tombe en ruines , comme celle du ministre d'Au
guste ; c'est l'histoire de toutes les choses et de tous
les hommes :
Linquenda Tellus, et domus et placens
Uxor (\).
Je passai presque tout un jour à cette superbe
Villa. Je ne pouvais me lasser d'admirer la vaste
perspective dont on jouit du haut de ses terrasses :
au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs
( i ) « Il faudra quitter la terre , une maison , une
» épouse chérie. » Hor.
VENTOSE AN XII. 5oi
1 platanes et leurs cyprès; après les jardins viennent
les restes de la maison de Mécène placée au bord
de l'Anio (i) ; de l'autre côté de la rivière, sur
le coteau en face , règne un bois de vieux oli
viers , où l'on trouve les débris de la Villa de
Varus (2); un peu plus loin à gauche dans la
plaine , s'élèvent les trois monts Monticelli , san
Francesco et sant Angelo, et entre les sommets de
ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain
et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'ex
trémité des campagnes romaines , en décrivant un
cercle par le couchant et le midi, on découvre les
hauteurs de Monte - Fiascone , Rome , Civita-
Vecchia, Ostie , la mer, Frascati , surmonté des
pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli
vers le levant , la circonférence entière de cette
immense perspective se termine au mont Ripoli
autrefois occupé par les maisons de Brutus et
d'Atticus, et au pied duquel se trouve la Villa
Adriana avec toutes ses ruines.
On peut découvrir au milieu de ce tableau, le
cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , et
3ue l'oeil suit jusqu'au pont où s'élève le mausolée
e la famille Plotia , bâti en ibrme de tour. Le
grand chemin de Rome se déroule aussi dans
la campagne : c'était l'ancienne voie Tiburtine
autrefois bordée de sépulcres , et le long de la
quelle des meules de foin , élevées en pyramides ,
imitent encore des tombeaux.
Il serait difficile de trouver dans le reste du
monde, une vue plus étonnante et plus propre à
faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle
pas de Rome , dont on aperçoit les dômes et
( 1 ) Aujourd'hui le Teverone.
( 2 ) Le Varus qui fut massacré avec les légions en
Germanie. Voyez, l'admirable morceau de Tacite.
I i 3
5o3 MERCURE DE FRANCE,
qui seule dit tout ; je parle seulement des
lieux et des monumens renfermés dans cette vaste
élendue. Voilà la maison où Mécène rassasié des
biens de la terre mourut d'une maladie de lan
gueur ; Varus quitta ce beau coteau pour aller
verser son sang dans les marais de la Germanie ;
Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites en
chantées pour bouleverser leur pairie ; sous ces
haut pms de Frascati , Cicéron dictait ses Tusculanes;
Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied
de cette colline, et transporta dans ces lieux les
noms , les charmes et les souvenirs du vallon de
Tempe. Vers cette source de la Tolfàtare , la reine
captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscu
rité , et sa ville d'un moment disparut dans le dé
sert ; c'est ici que le roi Latinus consulta le dieu
laune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Her
cule avait son temple , et que la sibylle Tiburtine
dictaitsesoracles; cesont-là les montagnes des vieux
Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de
Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté
par tous les poètes ; rians coteaux de ïibur et de
Lucrétile dont le seul génie français a pu retracer
les grâces , et qui attendaient le pinceau de
Poussin et de Claude Lorrain.
Je descendis de la Villa d'Est vers les trois
heures après midi , je passai le Teverone sur le
pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte
Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers ,
dontjeviensdevousparler, j'aperçus une petite cha
pelle blanche, dédiée à la Madone Quinlilanea , et
bâtie sur les ruines de la Villa de Varus. C'était
un dimanche, la porte de cette chapelle était
ouverte , j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés
en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un
grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une
, Rtnpe suspendue à la voûte. Un seul homme ,
VENTOSE AN XII. 5o3
qui avait l'air très- malheureux, «hait prosterné
auprès d'un banc; il priait avec tant de ferveur.
3u'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit
e mes pas. Je sentis ce que j'ai m ille^ois éprouvé
en entrant dans une église, c'est-à-dire ,uïi certain
apaisement des troubles du coeur \ pour parler
comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel
dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque
distance de cet homme, et, inspiré par le lieu , je
nepus m'em pêcher de prononcer cetteprière : « Dieu
» du voyageur , qui avez voulu que le pèlerin vous
» adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines
» du palais" d'un grand de la terre; mère de dou-
» leur, qui avez établi votre culte de miséri-
» corde dans l'héritage de ce romain malheureux,
» mort loin de son pays , dans les torêts de la
» Germanie : nous ne sommes ici que deux fidèles
» prosternés au pied de votre autel solitaire. Accor-
>> dez à cet inconnu , qui semble si profondément
» humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous
» demande ; faites que les prières de cet homme
» servent à leur tour à guérir mes infirmités , afin
» que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à
» l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
» dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus
» se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrou-
» vant au pied de votre trône , de se devoir
» mutuellement une partie de leur bonheur, par
» les miracles de la charité ! »
Quand je viens à regarder , mon cher ami ,
toutes les feuilles éparses sur mon bureau , je suis
épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à
vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai
rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais
dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous
ai-je pas parlé de Tusculum , de ce Cicéron qui ,
selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple
5o4 MERCURE DE FRANCE,
» romain aitjCu égal à son empire. « llludingcniurn
» quod solùm populus romanus par impéiio suo
» habuit.nJSlon voyage à Naples , ma descente dans
le cratère du Vésuve (i), mes courses à Pompéia, à
Capoue ,' a* Caserte , à la Tolfatare , au lac d'Averne
, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous
intéresser, etc. Baïes , où se sont passées tant de
scènes mémorables, mériterait seul un volume. Il
me semble que je vois encore la tour de JBola , où
était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit
ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils :
« Ventrem feri (2). » L'ile de Nisida, qui servit
de retraite à Brutus, après le meurtre de César,
le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces
palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vau
draient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu.
Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles
fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de
là qu'il écrivait à Auguste ces paroles modestes
( 1 ) Il n'y a que de la fatigue et aucun danger à descen
dre dans la cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption , et dans ce cas-là même ,
si l'on n'étoit pas emporté par l'explosion de la matière ,
l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la
lave-: comme elle coule avec une extrême lenteur, sa sur
face se refroidit assez, vite pour qu'on puissey passer rapi
dement. Jesuisdescendu jusques dans un des trois petits cra
tères , formés daDS le milieu du grand cratère , par la dernière
-éruption , qui eut lieu en 1 797. Les fumées , du côté de la
torre de V Annunziala , étoient assez fortes ; je fis plusieurs
tentatives inutiles , pour parvenir à une lueur que l'on
voyait sur le flanc opposé , du côté de Caserte : dans
quelques endroits , la cendre étoit brûlante à deux pouces
de profondeur sous sa surface.
(2) Tacite.
VENTOSE AN XII. 5o5
( elles sont , je crois , les seules lignes de prose
que nous connaissions de ce grand homme) :
Ego verà fréquentes a te literas accipio... De slEnca
quidem meo , si me hercule jam dignum aurlbus haberem
tuis , libenter mitterem ; sed tanta inchoala res est,
ut poene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar ;
cum proesertim , ut scis , alia quoque studio, ad id opus
multoquc potiora impcrtiar (i).
Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain
est un de ceux qui a le plus satisfait mon coeur, bien
que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait d i t
que son mausolée existait encore , et qu'on y Usait
même le mot patria, seul reste de cette inscription
qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie ,
tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria,
l'ancienne Literne ; je n'ai point trouvé le tom
beau , mais j'ai erré sur les ruines de la maison que
le plus grand et le plus aimable des hommes habi
tait dans son exil : il me semblait voir le vain
queur d'Annibalse promener au bord de la mer
sur la côte opposée à celle de Carthage,et se conso
lant de l'injustice de Rome , par les charmes de
l'amitié et Je souvenir de ses vertus (2).
(1) Ce fragment se trouve dans Macrobe , mais je ne
puis indiquer le livre : je crois pourtant que c'est le
premier.
(2) Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau exis
tait j mais j'avais lu les circonstances que je rapporte ici ,
dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant , les raisons
suivantes me font douter un peu de la vérité des faits :
i°. Il me paraît que Scipion , malgré les justes raisons
de plainte qu'il avait contre Rome , aimait cependant
trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât celte ins
cription sur son tombeau : cela semble contraire à tout
ce que nous connaissons du génie des anciens.
20. L'inscription rapportée est conçue presque littérale
ment dans les termes de l'imprécation que Tite-Live fait
5o6 MERCURE DE FRANCE,
Quant aux Romains modernes, mon cher ami,
Duclos me semble avoir de l'humeur , lorsqu'il les
prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce paslà
la source de l'erreur?
3°. Plutarque raconte que l'on trouva près de Gaïette ,
une urne de bronze dans un tombeau de marbre , où les
cendres de Scipion devaient avoir été renfermées , et qui
portait une inscription très-différente de celle dont il
s'agit ici.
4*. L'ancienne Literne ayant pris le nom de Palrîa ,
cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria ,
resté seul de toute l'inscription du tombeau. Ne serait-ce
pas, en effet, un hasard fort singulier que 1« lieu se nom
mât Patria , et que le mot patria se trouvât aussi sur le
monument de Scipion? à moins que l'on ne suppose que
l'un a pris son nom de l'autre.
Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne con
nais pas , aient parlé de cette inscription de manière à ne
laisser aucun doute : ilyamême unephrase dans Plutarque,
qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme
du plus grand mérite , et qui m'est d'autant plus cher qu'il
est fort malheureux, a fait , presqu'en même temps que moi ,
le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble
de ce lieu célèbre ; mais je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait
dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui tran
cherait la difficulté ) , ou s'il m'a seulement raconté la tra
dition populaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le mo
nument, et je n'ai vu que les ruines de la Villa , qui sont
très-peu de chose.
Plutarque parle de l'opinion de ceux qui voulaient que
le tombeau de Scipion fût auprès de Rome. Mais ils con
fondaient évidemment le tombeau des Scipion et le tom
beau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à
Literne , qu'il était surmonté d'une statue qui fut abattue
par une tempête , et qu'il avait vu lui-même cette
VENTOSE AN XII. 5o7
appelle les Italiens de Rome. Je crois qu'il y a
encore chez eux le fond diune nation peu com
mune. On peut découvrir . aisément parmi ce
peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du
courage, de la patience, du génie, des traces pro
fondes de ses anciennes moeurs , je ne sais quel
air de souverain, et quels noblesusages qui sentent
encore la royauté. Avant de condamner cette opi
nion, qui peut vous paraître bizarre, il faudrait
entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de
vous les rapporter.
Que de choses me resteraient à vous dire sur
la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai
vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie,
et devineriez -vous dans quelle circonstance ? je
l'ai vu mettre dans sa bière. On me dit qu'il n'é
tait presque pas changé. Sa physionomie me pa
rut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute
une nouvelle sévérité ; son cercueil étant un peu
Irop court , on lui inclina la tête surla poitrine, ce qui
lui fit faire un mouvement formidable. Jetiensdela
bonté d'une personne qui lui fut bien chère , et de
la politesse d'un ami du comte Alfieri à Florence ,
les notes les plus curieuses sur les ouvrages pos
thumes , les opinions et la vie de cet homme
célèbre.La plupart des papiers publics, en France,
ne vous ont donné sur tout cela que des renseignemens
tronqués et incertains. En attendant que je
puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie
statue. On savait d'ailleurs par Senèque , Ciceron et Pline ,
que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipion avait
•existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert
sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée
du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des
Scipion trouyés dans le monument , celui de l'Africain
manque,
5o8 MERCURE DE FRANCE,
l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même
temps que la sienne, pour sa noble amie :
HIC. SITA. EST
Al.... E. . . . St....
ALT. ... C O M
Génère, forma, moribus.
Incomparabili. animi. candore.
Proeclarissima.
. A. Viclorio. Alferio.
Juxta. c/iiem. sarcophago. uno (i).
Tumulata. est.
Annorum. 26. spatio.
Vitra, res. omnes. dilecta.
Et. quasi, mortale. nnmen.
Ab ipso, constanter. habita.
Et. observata.
Vixit annos.... menses.... dies....
Ha nnonioe. Montibus. nata.
Obiit. . . die. . . mensis. . .
Anno Domini. M. D. CCC. . (2).
La simplicité de cette épitaphe, et sur-tout la
( 1 ) Sic inscribendum , me , ut opinor et opto , proemoriente •
sed , aliter jubente Dea , aliter inscribendum ■
Qui. juxta. eam. sarcophago. uno >
Conduits, erit. quamprimùin.
(2) « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d' Al. , illustre par ses
» aïeux, célèbre far les grâces de sa personne , par les agrémens
» de son esprit , et par la candeur imcomparable de son ame.
» Inhumée près de Victor Alfieri , dans un même tombeau (*) ; il
» la préféra, pendant vingt-six ans , à toutes les choses de la terre.
» Mortelle, ellefut constamment suivie et honorée par lui, c»mme
» si elle eût été une Divinité.
a Née à Hlons ; elle vécut et moitrut le »
(*) Ainsi j'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais
i'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement , il faudra autrement écrire :
« Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveU
» près d'e lie dans un même tombeau. »
VENTOSE AN XII. 5o9
note qui l'accompagne , me semblent extrême
ment touchantes.
Pour cette fois, j'ai fini; je vous envoie ce
monceau de ruines, faites-en tout ce qu'il vous
plaira. Dans la description des divers objets dont
je vous ai parlé , je crois n'avoir omis aucune cir
constance remarquable , si ce n'est que le Tibre
est toujours le Jlams Tiberinus de Virgile. On
prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux
pluies qui tombent dans les montagnes dont il
descend. Souvent, par le temps le plus serein, en
regardant couler ses flots décolorés , je me suis re
présenté une vie commencée au milieu des orages ;
le reste de son cours passe en vain sous un ciel
pur; le fleuve demeure teint des eaux de la
tempête , qui l'ont troublé dans sa source.
Chateaubriand.
devoir jouir seule du plaisir qu'elle lui a fait éprou
ver. Les détails qu'elle renferme intéresseront tous
les lecteurs. On y retrouvera le talent de l'auteur
du Génie du Christianisme , enrichie d'autres
souvenirs et d'autres images (i).
Home, le 10 janvier 1804.
A M. de F.
J'ARRIVE de Naples, mon cher ami, et je
vous porte un fruit de mon voyage , sur lequel
vous avez des droits : quelques feuilles du laurier
du tombeau de Virgile. « Tenet nunc Parthenope . »
Il y a long-temps que j'aurais dû vous parler de
cette terre classique, faite pour intéresser un génie
comme le vôtre ; mais diverses raisons m'en ont
empêché. Cependant, je ne veux pas quitter Rome
sans vous dire au moins quelques mots de cette
ville fameuse. Nous étions convenus que je vous
écrirais, au hasard et sans suite, tout ce que je
penserais de l'Italie , comme je vous marquais
autrefois l'impression que faisaient sur mon coeur
les solitudes du Nouveau - Monde. Sans autre
préambule, je vais donc essayer de vous donner
une idée générale des dehors de Rome , c'est-àdire,
de ses campagnes et de ses ruines.
Vous avez lu , mon cher ami , tout ce qu'on
(i) M. de Chateaubriand à qni l'on a communiqué les
épreuves de sa lettre , a bien voulu y ajouter quelques
notes. ( Note de l'éditeur. )
H h 3
486 MERCURE DE FRANCE,
a écrit sur ce sujet; mais je ne sais pas si les
voyageurs vous ont donné une idée bien juste du
tableau que présente la campagne de Rome.
Figurez - vous quelque chose de la désolation
de Tyr et de Babylone, dont parle l'Ecriture;
un silence et une solitude aussi vastes que le
bruit et le tumulte des hommes qui se pres
saient jadis sur ce sol. On croit y entendre reten
tir celte malédiction du prophète : Venient tibi
duo hoec subitb indienne, sterilitas ewiduitas(i).
Vous apercevez çà et là quelques bouts de
voies romaines, dans des lieux où il ne passe plus
personne ; quelques traces desséchées des torrens
de l'hiver, qui, vues de loin, ont elles-mêmes l'air
de grands chemins battus et fréquentés, et qui ne
sont que le lit désert d'une onde orageuse qui
s'est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres , mais vous voyez
partout des ruines d'aqueducs et de tombeaux,
3ui semblent être les forêts et les plantes indigènes
une terre composée de la poussière des morts
et des débris des empires. Souvent , dans une
grande plaine, j'ai cru voir de riches moissons;
je m'en approchais, et ce n'était que des herbes
flétries qui avaient trompé mon oeil : quelquefois
sous ces moissons stériles vous distinguez les traces
d'une ancienne culture. Point d'oiseaux, point de
laboureurs, point çle mouvemens champêtres,
point de mugissemens vde troupeaux , point de
villages, Un petit nomhre de fermes délabrées
se montrent sur la nudité des champs: les fenêtres
et les portes en Sont fermées ; il n'en sort ni fumée ,
ni bruit, ni habitans ; une espèce de sauvage,
presque nu , pâle et miné par la fièvre , garde
■ Il I. III II .11 . ■■■»--■■■ ■«^■^1— I II II' ' —^—»—-M^i—^^
( i ) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul
» jour f stérilité et veuvage. » Isaïc,
VENTOSE AN XII. 487
seulement ces tristes chaumières , comme ces
spectres qui, dans nos histoires gothiques, défen
dent l'entrée des châteaux abandonnés. Enfin ,
l'on dirait qu'aucune nation n'a osé succéder aux
maîtres du monde dans leur terre natale , et que
vous voyez ces champs, tels que les a laissés le soc
de Cincinnafus , ou la dernière charrue romaine.
C'est du milieu de ce terrain inculte , que do
mine et qu'attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron (1) ,
que s'élève la grande ombre «le la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre , elle semble dans .
son orgueil avoir voulu s'isoler ; elle s'est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reinç^
tombée du trône, elle a noblement caché ses mal^ \
heurs dans la solitude.
11 me serait impossible de vous peindre ce
qu'on éprouve , lorsque Rome vous apparaît
tout-à-coup au milieu de ses royaumes vuides ,
inania régna ,• et qu'elle a l'air de se lever
Ç>ur vous de la tombe où elle était couchée,
àchez de vous figurer ce trouble et cet étonnement
qu'éprouvaient les prophètes , lorsque Dieu
leur envoyait la vision de quelque cité à laquelle
il avait attaché les destinées de son peuple ; quasi
aspectus splendoris (2.). La multitude des souvenirs,
l'abondance des senti mens vous oppressent , et
votre ame est bouleversée à l'aspect de cette Rome
qui a recueilli deux fois la succession du monde ,
comme héritière de Saturne et de Jacob (3).
( i ) Le véritable tombeau de Néron était à la porte
du Peuple , dans l'endroit même où l'on a bâti depuis
l'église de Santa Maria del Popolo.
(2) « C'était comme une vision de splendeur, n Ezecli.
(3) Montaigne décrit ainsi la campagne de Rome , telle
qu'elle était il y a envison deux cents ans :
« Nous avions loin ; sur notre main gauche , l'Apec-
; s . -,
Hh4
4&8 MERCURE DE FRANCE,
Vous croirez peut-être , mon cher ami , d'a
près cette description , qu'il n'y a rien de plus af
freux que les campagnes romaines ? vous vous
tromperiez beaucoup , elles ont une inconcevable
grandeur ; on est toujours prêt , en les regardant ,
à s'écrier avec Virgile :
Salve, magna parens frugum, saturniateUus,
Magna ■virûm (i) /
Si vous les voyez en économiste , elles vous dé
soleront sans doute; mais si vous les contemplez
en artiste, en poète, et même en philosophe, vous
ne voudriez peut-être pas qu'elles fussent autrement.
L'aspect d'un champ de bled ou d'un coteau de
vigne ne donnerait pas à votre ame d'aussi fortes
émotions , que la vue de cette terre dont la cul
ture moderne n'a pas rajeuni le sol , et qui est ,
pour ainsi dire, demeurée antique comme les ruines
qui la «ouvrent.
Rien n'est beau comme les lignes de l'horizon
romain , comme la douce inclinaison des plans ,
et les contours suaves et fuyans des montagnes qui
le terminent. Souvent les vallées y prennent la
forme d'une arène, d'un cirque , d'un hippo
drome ; les coteaux y sont taillés en terrasses ,
comme si la main puissante des Romains avait re
mué toute cette terre. Une vapeur particulière , ré
pandue dans ies lointains , arrondit les objets et
fait disparaître ce qu'ils pourraient avoir de trop
dur ou de trop heurté dans leurs formes. Les
n nin , le prospect du pays mal plaisant , bossé , plein
j> de profondes fandasses, incapable d'y recevoir nulle
» conduite de gens de guerre en ordonnance: le terroir nu
» sans arbres , une bonne partie stérile , le pavs fort ou-
» vert tout autour, et plus de dix milles à la ronde, et
j> quasi tout de cette sorte , fort peu peuplé de maisons, n
(i) « Salut, terre féconde ; terre de Saturne, mère
A des grands hommes, »
VENTOSE AN XII. 489
ombres n'y sont jamais lourdes et noires; il n'y a
pas de masses si obscures dans les rochers et les
feuillages, où il ne s'insinue toujours un peu de
lumière. Une teinte singulièrement harmonieuse,
marie la terre , le ciel , les eaux : toutes les sur
faces , au moyen d'une gradation insensible de
couleurs , s'unissent par leurs extrémités , sans
qu'on puisse déterminer le point où une nuance
finit et où l'autre commence. Vous avez sans doute
admiré dans les paysages de Claude Lorrain, cette
lumière qui semble idéale et plus belle que na
ture ? eh bien , c'est la lumière de Rome.
Je ne me lassais point de voir à la Villa
Borghese , le soleil se coucher sur les cyprès du
mont Marins et sur les pins de la f'illa Pamphili ,
Çlantés par le Nôtre. J'ai souvent aussi remonté le
'ibre à Ponte Mole , pour jouir de cette grande
scène de la fin du jour. Les sommets des mon
tagnes de la Sabine apparaissent alors de lapis lazuli
et d'or pâle , tandis que leur base et leurs
flancs sont noyés dans une vapeur d'une teinte
violette ou purpurine. Quelquefois de beaux
nuages comme des chars légers , portés sur le
vent du soir avec une grâce inimitable , font com
prendre l'apparition des habitans de l'Olympe
sous ce ciel mythologique ; quelquefois l'antique
Rome semble avoir étendu dans l'Occident toute
la pourpre de ses Consuls et de ses Césars , sous les
derniers pas du dieu du jour. Cette riche décora
tion ne disparaît pas aussi vite que dans nos cli
mats : lorsque vous croyez que les teintes vont
s'effacer , elle se ranime tout-à-coup sur quelqu'autre
point de l'horizon ; un crépuscule semble
succéder à un crépuscule , et la magie du couchant
se prolonge. Il est vrai qu'à cette heure du repos des
campagnes , l'air ne retentit plus de chants bucoli
ques ; les bergers n'y sont plus : Dulcia linauimus
490 MERCURE DE FRANCE,
arva ; mais on voit encore les grandes victimes du
Clytumne , des boeufs blancs ou des troupeaux de
cavales demi sauvages , descendre seuls au bord
du Tibre et venir s'abreuver dans ses eaux. Vous
vous croiriez transporté autemps des vieux Sabirrs
ouausiècledel'arcadien Evandre, no)i**nf komv (i)
alors que le Tibre s'appeloit encore Albula (2) ,
et que le pieux Enée remonta ses oncles inconnues.
Je conviendrai toutefois que les sites de Naples
sont peut-être plus éblouissans que ceux de Rome :
lorsque le soleil enflammé ou que la lune large et
rougie, se lève au-dessus du Vésuve , comme un
globe lancé par le volcan , la baie de Naples avec
ses rivages bordés d'orangers, les montagnes de
l'Apouille, l'île deCaprée, la côte du Pausilipe ,
Baïe , Misène , Cumes , 1'A.verne , les Champs-
Elysées et toute cette terre Virgiiienne, présentent
un spectacle magique; mais il n'a pas selon moi le
grandiose de la campagne romaine. Du moins estil
certain que l'on s'attache prodigieusement à ce
sol fameux : il y a deux mille ans que Cicéron , se
croyait exilé sous le ciel de l'Asie, et qu'il écrivait
à ses amis : Urbem , mi Rufi , cote et in istâ luce
vive (3). Cet attrait de la belle Ausonie , est encore
le même. On cite plusieurs exemples de voyageurs
qui, venus à Rome dans le dessein d'y passer seule
ment quelques jours , y sont demeurés toute leur
vie. Il fallut que le Poussin vint mourir sur cette
terre des beaux paysages; et au moment même
( 1 ) « Pasteurs des peuples. » Hotner.
(2) fïrf.Tit. Liv.
(3) « C'est à Rome qu'il faut habiter, mon cher Rufus,
» c'est a cette lumière qu'il faut vivre. » Je crois que c'est
dans le premier ou dans le second livre des Epistres Fa
milières. Comme j'ai cité partout de mémoire , on vou
dra bien me pardonner, s'il se trouve quelqu'inexactitude
dans les citations.
VENTOSE AN XII. 49t
où je vous écris , j'ai le bonheur d'y connaître
M. d'Agincourt, quiy vit seul depuis 25 ans, et qui
promet à la France d'avoir aussi son Winckelman.
Quiconque s'occupe uniquement de l'étude de
l'antiquité et des beaux arts, ou quiconque n'a
plus de liens dans la vie , doit venir demeurer à
Rome. Là il trouvera pour société une terre qui
nourrira ses réflexions et qui occupera son coeur,
des promenades qui lui diront toujours quelque
chose. La pierre qu'il foulera aux pieds lui parlera,
et la poussière que le vent élèvera sous ses pas
renfermera quelque grandeur humaine. S'il est
malheureux , s'il a mêlé les cendres de ceux qu'il
aima , à tant de cerltlres illustres, avec quel charme
ne passera-t-il pas du sépulcre des Scipions au
tombeau d'un ami vertueux, dunharmant mausolée
de Cecilia Metella , au modeste cercueil d'une
femme infortunée ! Il pourra croire que ces mânes
chéris se plaisent à errer autour de ces monumens
avec l'ombre d'un Cicéron , pleurant en
core sa chère Tullie , ou d'une Âgrippine en
core occupée de l'urne de Germanicus. S'il est
chrétien , ah! comment pourrait-il alors s'arracher
de cette terre qui est devenue sa patrie, de cette
terre qui a vu naître un second empire plus saint
dans son berceau , plus grand dans sa puissance
que celui qui l'a précédé; de cette terre enfin où
les amis que nous avons perdus, dormant avec les
saints dans les catacombes, sous l'oeil du Père des
fidèles , paraissent devoir se réveiller les premiers
dans leur poussière , et semblent plus voisins des
cieux ?
Quoique Rome, vue intérieurement, ressemble
aujourd'hui à la plupart des villes européennes ,
toutefois elle conserve encore un caractère par
ticulier : aucune autre cité ne présente un pareil
mélange d'architecture et de ruines, depuis le sa-»
4g2 MERCUREDEFRANCE,
blime Panthéon d' Agrippa jusqu'aux murailles
gothiques de Bélisaire , depuis les monumens ap
portés d'Alexandrie jusqu'au dôme élevé par
Michel-Ange. La beauté de ses femmes , est un
autre trait distinctif: elles rappellent par leur port
et leur démarche , les Clélie et les Comelie ; ou
croirait voir des statues antiques de Junon ou de
Pallas descendues de leur piédestal , et se pro
menant autour de leurs temples. D'une autre part,
on retrouve chez les Romains , ce ton des chairs ,
que les peintres appellent couleur historique et
qu'ils emploient dans leurs tableaux. Il semble na
turel que des hommes dont les aïeux ont joué un
si grand rôle sur la terre , aient servi de modèle
ou de type aux Raphaël et aux Dominiquin, pour
représenter les personnages de l'histoire.
Une autre singularité de la ville de Rome, ce
sont les troupeaux de chèvres et sur-tout ces atte
lages de grands boeufs aux cornes énormes que
l'on trouve couchés aux pieds des obélisques
Egyptiens , parmi les débris du Forum , et sous
les arcs où ils passaient autrefois, pour conduire le
triomphateur romain à ce capitole , que Ciceron
appelle le conseil public de l'univers:
Romanos adtempla Deûm duxere triumphos.
A tous les bruits ordinaires des grandes cités ,
se mêle ici le bruit des eaux que l'on entend de
toutes parts , comme si l'on était auprès des fon
taines de Blandusie ou d'Egérie. Du haut des col
lines qui sont renfermées dans l'enceinte de Rome ,
ou à l'extrémité de plusieurs rues, vous apercevez
la campagne en perspective ; ce qui mêle la ville
et les champs d'une manière tout - à - fait pit
toresque. En hiver les toits des maisons sont
couverts d'herbe , à-peu-près comme les vieux
toits de chaume de nos paysans. Ces diverses cir
constances contribuent à donner à Rome je ne sais
VENTOSE AN XII. 4g3
quoi de rustique , qui vous rappelle que ses pre
miers dictateurs conduisaient la charrue , qu'elle
dut l'empire du monde à des laboureurs , et que
le plus grand de ses poètes ne dédaigna pas d'en
seigner l'art d'Hésiode aux enfans de Romulus :
Ascrceumque cano romana per oppida carmcn.
Quant au Tibre qui baigne cette grande cité , et
qui en partage la gloire , sa destinée est tout-à-fait
bizarre. Il passe dans un coin de Rome comme s'il
n'y était pas ; on n'y daigne pas jeter les yeux, on
n'en parle jamais , on ne boit point ses eaux , les
femmes ne s'en servent pas pOur laver ; il se dérobe
furtivement entre de méchantes maisons qui le
cachent , et court se précipiter dans la mer , hon
teux de s'appeler le Tevere.
Il faut maintenant, mon cher ami, vous dire
quelque chose de ces ruines dont vous m'avez tant
recommandé de ( vous parler , et qui font une si
grande partie des dehors de Rome ; je les ai toutes
vues en détail , soit à Rome , soit à Naples , excepté
pourtant les temples de Pcestum , que je n'ai pas
eu le temps de visiter. Vous sentez qu'elles doivent
prendre différens caractères , selon les souvenirs qui
s'y attachent.
Dans une belle soirée du mois de juillet dernier,
j'étais allé m'asseoir au Colisée , sur la marche d'un
des autels consacrés aux douleurs de la Passion.
Le soleil qui se couchait , versait des fleuves d'or
par toutes ces galeries où roulait jadis le torrent des
peuples; de fortes ombres sortaient en même temps
de l'enfoncement des loges et des corridors, ou
tombaient sur la terre en larges bandes noires. Du
haut des massifs de l'architecture, j'apercevais, entre
les ruines du côté droit de l'édifice, le jardin du
palais des Césars . avec un palmier qui semble être
placé tout exprés sur ces débris pour les peintres
et les poètes. Au lieu des cris de joieque desspec594
MERCURE DE FRANCE,
tateurs féroces poussaient jadis dans cet amphi
théâtre, en voyant déchirer des chrétiens par de»
lions et des panthères, on n'entendait que les
aboiemens des chiens de l'hermite qui garde ces
ruines. Mais au moment où le soleil descendit sousl'horizon,
ia cloche du dôme de Saint- Pierre
retentit sous les portiques du Colisée. Cette
correspondance établie par des sons religieux, entre
les deux plus grands monumens de Rome païenne
et de Rome chrétienne , me causa une vive émotion ;
je songeai que ce grand édifice moderne tom
berait à son tour comme l'édifice antiqae ".* nue
les monumens se succèdent comme les homm*. ., qui
les ont élevés ; je me rappelai que ces menu
Juifs qui , dans leurs premières captivités , travail
lèrent aux-édifices de l'Egypte et de Babylone ,
avaient aussi dans leur dernière dispersion , bâti
cette énorme enceinte ; que le monument sous les
voûtes duquel résonnait cette cloche chrétienne .
était l'ouvrage d'un empereur païen marqué dans
les prophéties pour la destruction finale de Jéru
salem. Sont-ce là , mon cher ami , d'assez hauts
sujets de méditations fournis par une seule ruine ,
et croyez-vous qu'une ville où de pareils effets se
reproduisent à chaque pas, soit digne d'être vue?
Je suis retourné hier , o, janvier , au Colisée , pour
le voir dans une autre saison , et sous un autre as
pect : j'ai été étonné en arrivant, de ne point en
tendre l'aboiement des chiens qui se montraient
ordinairement dans les corridors supérieurs de
l'amphithéâtre, entre des ruines et des herbes séchées.
J'ai frappé à la porte de l'hermitage prati
qué dans le ceintre d'une loge ; on ne m'a point
répondu ; l'hermite est mort. L'inclémence de la
saison, l'absence du bon solitaire, des souvenirs ré
cens et douloureux, ont redoublé pour moi la
tristesse de cette enceinte, au point que j'ai cru v«ir
VENTOSE AN XII. 4g5
les ruines d'un édifice, que j'avais admiré quelques
jours auparavant dans toute son intégrité et toute
sa Fraîcheur. C'est ainsi , mon très-cher ami , que
nous sommes avertis à chaque pas de notre néant.
L'homme cherche au-dehors des raisons pour s'en
convaincre ; il va méditer sur les restes des monumens
des empires ; et il ne songe pas qu'il est
lui-même une ruine encore plus chancelante , et
qu"il sera tombé avant ces débris ! Ce qui achève de
rendre notre vie le songe d'une ombre (i), c'est
que nous ne pouvons pas même espérer de vivre
long-temps dans le souvenir de nos amis \ puisque
leur coeur où s'est gravée notre image est, comme
l'objet dont il retient les traits , une argile sujette
à se dissoudre. On m'a montré à Portici, un mor
ceau dé cendre du Vésuve, qui tombe en poudre
sans le toucher , et qui conserve l'empreinte , chaque
jour plus effacée , du sein et du bras d'une jeune
femme ensevelie sous les ruines de Pompéïa : c'est
une image assez juste ( bien qu'elle ne soit pas
encore assez vaine ) de la trace que notre mé
moire laisse dans le coeur des hommes , qui n'est
que cendre et poussière (2).
Avant de partir pour Naples , j'étais allé passer
quelques jours seul à Tivoli. Je parcourus les
ruines des environs , et sur-tout celles de la Villa
Adriana. Surpris par la pluie, au milieu de ma
course, je me réfugiai dans les salles des Thermes
voisins du Pécile (3) , sous un figuier qui avait
renversé le pan d'un mur en s'élevant. Dans un
petit salon octogone , ouvert devant moi , une
vigne vierge avait percé la voûte de l'édifice , et
son gros cep lisse , rouge et tortueux , montait le
long du mur comme un serpent. Tout autour de
(1) Pind.
( 2 ) Job.
( 5 ) Monuinens de la Villa,
496 MERCURE DE FRANCE
moî, à travers les arcades des ruines, s'ouvraient
des points de vue sur la campagne romaine. Des
buissons de sureau remplissaient les salles désertes
où venaient se réfugier quelques merles solitaires.
Les fragmens de maçonnerie étaient tapissés de
feuilles de scolopendre , dont la verdure satinée
se dessinait comme un travail en mosaïque sur
la blancheur des marbres. Çà et là de haute
cyprès remplaçaient les colonnes tombées dans ces
f)alais de la mort ; l'acanthe sauvage rampait à
eurs pieds, sur des débris, comme si la nature
s'était plû à reproduire sur ces chefs-d'oeuvre
mutilés de l'architecture , l'ornement de leur beauté
passée. Les salles diverses et les sommités des
ruines ressemblaient à des corbeilles et à des
bouquets de verdure; le vent en agitait les guir
landes humides, et toutes les plantes s'inclinaient
sous la pluie du ciel.
Pendant que je contemplais ce tableau pitto
resque et sauvage , mille idées confuses se pres
saient dans mon esprit : tantôt j'admirais, tantôt
je détestais la grandeur romaine; tantôt je pensais
aux vertus, tantôt aux vices de ce propriétaire
du monde, qui avait voulu rassembler une image
de son empire dans son jardin. Je me rappelais
les événemens qui avaient renversé cette Villa
superbe ; je la voyais dépouillée de ses plus beaux
omemens par le successeur d'Adrien, les Barbares
y passer comme un tourbillon , s'y cantonner
quelquefois , et , pour se défendre dans ces mêmes
monumens qu'ils avaient à moitié détruits , cou
ronner l'ordre grec et toscan du créneau gothique:
enfin, des religieux chrétiens, ramenant la civili
sation dans ces lieux , plantaient la vigne et con
duisaient la charrue dans le temple des Stoïciens
et les salles de l'Académie (i). Bientôt le siècle
( i ) Monumens de ta Villa.
des
VENTOSE
des arts renaissait, et de ne
achevaient de bouleverser ce qu?
ruines de ces paiais , pour y trouve
d'oeuvre des arts. A ces diverses per1
une voix intérieure qui me répétait ce qu'on a cent
fois écrit sur la vanité des choses humaines. Ii y a
même double vanité dans les monumensde la Villa
Adriana ; ils n'étaient , comme on sait , que
des imitations d'autres monumens répandus dans
les provinces de l'empire romain: le véritable
temple de Sérapis à Alexandrie , la véritable
Académie à Athènes , n'existent plus ; vous ne
voyez donc dans les copies d'Adrien que des ruines
de ruines.
Il faudrait maintenant , mon cher ami , vous
décrire le temple de la Sibylle à Tivoli, et le char
mant temple de Vesta suspendu sur la cascade ;
mais le temps me manque. .le regrette encore de ne
pouvoir vous peindre cette charmante cascade célé
brée par Horace ; j'étais là dans vos domaines, vous
l'héritier de l'Açs*»* des Grecs ou du simplex munditiis(
i) du chantre de VArtpoéiique ;mais]el'ai vue
dans unesaison assez triste, et je n'étais pasmoi-môme
fort gai. Je vous dirai plus , j'ai été importuné du
bruit des eaux, dece bruit quim'a tant defoischarmé
dans les forêts américaines. Je me ra ppelle encore avec
quelles délices, la nuit, au milieu du désert, lorsque
mon bûcher était à demi éteint , que mon guide
dormait, que mes chevaux paissaient à quelque
distance ; je me rappelle , dis- je, avec quelles dé
lices j'écoutais la mélodie des eaux et des vents
dans la profondeur des bois. Ces murmures tantôt
plus forts, tantôt plus faibles , croissant et décrois
sant à chaque instant me faisaient tressaillir , et
chaque arbre était pour moi une espèce de lyre
( i ) « Elégante simplicité. » Hor.
498 MERCURE DE FRANCE,
harmonieuse , dont les vents tiraient d'ineffables
accords.
Aujourd'hui je m'aperçois que je suis beau
coup moins sensible à ces charmes de la nature ,
et je doute que îa cataracte même de Niagara me
causât la même admiration qu'autrefois. Quand on
est très-jeune , la nature muette parle beaucoup ,
parce qu'il y a surabondance dans le coeur de
l'homme ; tout son avenir est devant lui ( si mon
Aristarque veut me passer cette expression ) ; il
espère reporter ses sensations au monde , et il se
nourrit de mille chimères ; mais dans un âge plus
avancé , lorsque la perspective que nous avions
devant nous passe derrière , que nous sommes dé
trompés sur une foule d'illusions , alors la nature
seule devient plus froide et moins parlante ,
les jardins parlent peu (i). Il faut pour qu'elle
nous intéresse encore , qu'il s'y attache des souve
nirs de la société , parce que nous nous suffisons
moins à nous-mêmes ; la solitude absolue nous pèse ,
et nous avons besoin de ces conversations qui se
font le soir à voix basse entre des amis (2).
Je n'ai pas quitté Tivoli , sans visiter la maison
du poète que je viens de citer : elle était en face
de la Villa de Mécène. C'était là qu'il otfrait Jloribus
et vino genium memorem brevis oevi (3).
L'hermitage ne pouvait pas être grand , car il est
situé sur la croupe même du coteau ; mais on sent
qu'on devait être bien à l'abri dans ce lieu, et quetout
y était commode quoique petit. Du verger
qui était au-devant de la maison , l'oeil embrassait
un pays immense : vraie retraite du poète à qui
\
( 1 ) La fontaine.
( 2 ) Horace.
( 5 ) « Des fleurs et du vin au génie qui nous rappelle
» la brièveté de la vie. »
VENTOSE AN Xïî. 49g
f>eu suffit, et qui jouit de tout ce qui n'est pas à
ui, spatio brevi spém longam reseces (i). Après
tout il est fort aisé d'être philosophe comme
Horace ; il avait une maison à Rome, deux Villa
à la campagne , lune à Utique , l'autre à Tivoli.
Il buvait d'un certain vin du consulat de Tullus
avec ses amis, son buffet était couvert d'argenterie ,
il disait familièrement au premier ministre du
Mailre du monde : « Je ne sens point les besoins
de la pauvreté , et si je voulais quelque chose de
plus , Mécène , tu ne me le refuserais pas. » Avec
cela on pfcut chanter Lalagé, se couronner de lys
qui vivent peu , parler de la mort en buvant le
Falernc , et livrer au vent les chagrins.
Je remarque qu'Horace, Virgile, Tibulle, Tite-'
Live, moururent tous avant Auguste, qui eut en
cela le sort de Louis XIV : notre grand prince
survécut un peu à son siècle, et se coucha le der
nier dans la tombe , comme pour s'assurer qu'il ne
restait rien après lui.
Il vous sera sans doute fort indifférent de savoir
3ue la maison de Catulle est placée à Tivoli , auessus
de la maison d'Horace , et qu'elle sert main
tenant de demeure à quelques religieux chrétiens ;
mais vous trouvère* peut - être assez remarquable
que l'Arioste soit venu composer ses fables co
miques (2) au même lieu où Horace s'est joué de
toutes les choses de la vie. On se démande
avec surprise, comment il se fait que le chantre
de Roland, retiré chez le cardinal d'Est à Tivoli »
ait consacré ses divines folies à la France , et à la
France demi-barbare, tandisqu'il avait sous lesyeux
les sévères monumens et les graves sou veni rs d upeuple
(1) « Renferme dans un espace étroit tes longues espé»
m rances. » Horï ■■ ": ' '
( 2 ) Boileau.
lia
5oo MERCURE DE FRANCE,
Je plus sérieux et le plus civilisé de la terre. Au
reste, la Villa d'Est est la seule Villa moderne qui
m'ait intéressé , au milieu des débris des Villa de
tant d'Empereurs et de Consulaires. Cette illustre
maison de Ferrare a eu le bonheur peu commun,
d'avoir été chantée par les deux plus grands poètes
de son temps et les deux plus beaux génies de
l'Italie moderne.
Piacciavi , generose Ercolea proie ,
Ornamento , e splendor del secol nostro
Ippolùo , etc.
C'est ici le cri d'un homme heureux, qui rend
grâce à la maison puissante dont il recueille les
faveurs, et dont il fait lui-même les délices. Le
Tasse , plus touchant , fait entendre dans son in
vocation , les accens de la reconnaissance d'un
grand homme infortuné :
Tu rnagnanimo Alfonso , il quai riiogli , etc.
C'est faire un noble usage du pouvoir que de
s'en servir pour protéger les talens exilés , et re
cueillir le mérite fugitif. Arioste et Hippolyte
d'Est ont laissé dans les vallons de Tivoli un sou
venir qui ne le cède pas en charme, à celui d'Ho
race et de Mécène. Mais que sont devenus les
protecteurs et les protégés? au moment même où.
j'écris, la maison d'Est vient de s'éteindre , sa Villa
tombe en ruines , comme celle du ministre d'Au
guste ; c'est l'histoire de toutes les choses et de tous
les hommes :
Linquenda Tellus, et domus et placens
Uxor (\).
Je passai presque tout un jour à cette superbe
Villa. Je ne pouvais me lasser d'admirer la vaste
perspective dont on jouit du haut de ses terrasses :
au-dessous de vous s'étendent les jardins avec leurs
( i ) « Il faudra quitter la terre , une maison , une
» épouse chérie. » Hor.
VENTOSE AN XII. 5oi
1 platanes et leurs cyprès; après les jardins viennent
les restes de la maison de Mécène placée au bord
de l'Anio (i) ; de l'autre côté de la rivière, sur
le coteau en face , règne un bois de vieux oli
viers , où l'on trouve les débris de la Villa de
Varus (2); un peu plus loin à gauche dans la
plaine , s'élèvent les trois monts Monticelli , san
Francesco et sant Angelo, et entre les sommets de
ces trois monts voisins apparaît le sommet lointain
et azuré de l'antique Soracte; à l'horizon et à l'ex
trémité des campagnes romaines , en décrivant un
cercle par le couchant et le midi, on découvre les
hauteurs de Monte - Fiascone , Rome , Civita-
Vecchia, Ostie , la mer, Frascati , surmonté des
pins de Tusculum; enfin, revenant chercher Tivoli
vers le levant , la circonférence entière de cette
immense perspective se termine au mont Ripoli
autrefois occupé par les maisons de Brutus et
d'Atticus, et au pied duquel se trouve la Villa
Adriana avec toutes ses ruines.
On peut découvrir au milieu de ce tableau, le
cours du Teverone , qui descend vers le Tibre , et
3ue l'oeil suit jusqu'au pont où s'élève le mausolée
e la famille Plotia , bâti en ibrme de tour. Le
grand chemin de Rome se déroule aussi dans
la campagne : c'était l'ancienne voie Tiburtine
autrefois bordée de sépulcres , et le long de la
quelle des meules de foin , élevées en pyramides ,
imitent encore des tombeaux.
Il serait difficile de trouver dans le reste du
monde, une vue plus étonnante et plus propre à
faire naître de puissantes réflexions. Je ne parle
pas de Rome , dont on aperçoit les dômes et
( 1 ) Aujourd'hui le Teverone.
( 2 ) Le Varus qui fut massacré avec les légions en
Germanie. Voyez, l'admirable morceau de Tacite.
I i 3
5o3 MERCURE DE FRANCE,
qui seule dit tout ; je parle seulement des
lieux et des monumens renfermés dans cette vaste
élendue. Voilà la maison où Mécène rassasié des
biens de la terre mourut d'une maladie de lan
gueur ; Varus quitta ce beau coteau pour aller
verser son sang dans les marais de la Germanie ;
Cassius et Brutus abandonnèrent ces retraites en
chantées pour bouleverser leur pairie ; sous ces
haut pms de Frascati , Cicéron dictait ses Tusculanes;
Adrien fit couler un nouveau Pénée au pied
de cette colline, et transporta dans ces lieux les
noms , les charmes et les souvenirs du vallon de
Tempe. Vers cette source de la Tolfàtare , la reine
captive de Palmyre acheva ses jours dans l'obscu
rité , et sa ville d'un moment disparut dans le dé
sert ; c'est ici que le roi Latinus consulta le dieu
laune dans la forêt de l'Albunée ; c'est ici qu'Her
cule avait son temple , et que la sibylle Tiburtine
dictaitsesoracles; cesont-là les montagnes des vieux
Sabins, les plaines de l'antique Latium ; terre de
Saturne et de Rhée, berceau de l'âge d'or, chanté
par tous les poètes ; rians coteaux de ïibur et de
Lucrétile dont le seul génie français a pu retracer
les grâces , et qui attendaient le pinceau de
Poussin et de Claude Lorrain.
Je descendis de la Villa d'Est vers les trois
heures après midi , je passai le Teverone sur le
pont de Lupus, pour rentrer à Tivoli par la porte
Sabine. En traversant le bois des vieux oliviers ,
dontjeviensdevousparler, j'aperçus une petite cha
pelle blanche, dédiée à la Madone Quinlilanea , et
bâtie sur les ruines de la Villa de Varus. C'était
un dimanche, la porte de cette chapelle était
ouverte , j'y entrai ; je vis trois petits autels disposés
en forme de croix ; sur celui du milieu s'élevait un
grand crucifix d'argent, devant lequel brûlait une
, Rtnpe suspendue à la voûte. Un seul homme ,
VENTOSE AN XII. 5o3
qui avait l'air très- malheureux, «hait prosterné
auprès d'un banc; il priait avec tant de ferveur.
3u'il ne leva pas même les yeux sur moi au bruit
e mes pas. Je sentis ce que j'ai m ille^ois éprouvé
en entrant dans une église, c'est-à-dire ,uïi certain
apaisement des troubles du coeur \ pour parler
comme nos vieilles Bibles), et je ne sais quel
dégoût de la terre. Je me mis à genoux à quelque
distance de cet homme, et, inspiré par le lieu , je
nepus m'em pêcher de prononcer cetteprière : « Dieu
» du voyageur , qui avez voulu que le pèlerin vous
» adorât dans cet humble asile, bâti sur les ruines
» du palais" d'un grand de la terre; mère de dou-
» leur, qui avez établi votre culte de miséri-
» corde dans l'héritage de ce romain malheureux,
» mort loin de son pays , dans les torêts de la
» Germanie : nous ne sommes ici que deux fidèles
» prosternés au pied de votre autel solitaire. Accor-
>> dez à cet inconnu , qui semble si profondément
» humilié devant vos grandeurs, tout ce qu'il vous
» demande ; faites que les prières de cet homme
» servent à leur tour à guérir mes infirmités , afin
» que ces deux chrétiens qui sont inconnus l'un à
» l'autre, qui ne se sont rencontrés qu'un instant
» dans la vie, et qui vont se quitter pour ne plus
» se voir ici-bas, soient tout étonnés en se retrou-
» vant au pied de votre trône , de se devoir
» mutuellement une partie de leur bonheur, par
» les miracles de la charité ! »
Quand je viens à regarder , mon cher ami ,
toutes les feuilles éparses sur mon bureau , je suis
épouvanté de mon énorme fatras , et j'hésite à
vous l'envoyer. Je sens pourtant que je ne vous ai
rien dit, que j'ai oublié mille choses que j'aurais
dû vous dire. Comment, par exemple, ne vous
ai-je pas parlé de Tusculum , de ce Cicéron qui ,
selon Sénèque, « fut le seul génie que le peuple
5o4 MERCURE DE FRANCE,
» romain aitjCu égal à son empire. « llludingcniurn
» quod solùm populus romanus par impéiio suo
» habuit.nJSlon voyage à Naples , ma descente dans
le cratère du Vésuve (i), mes courses à Pompéia, à
Capoue ,' a* Caserte , à la Tolfatare , au lac d'Averne
, à la grotte de la Sibylle, auraient pu vous
intéresser, etc. Baïes , où se sont passées tant de
scènes mémorables, mériterait seul un volume. Il
me semble que je vois encore la tour de JBola , où
était placée la maison d'Agrippine , et où elle dit
ce mot sublime aux assassins envoyés par son fils :
« Ventrem feri (2). » L'ile de Nisida, qui servit
de retraite à Brutus, après le meurtre de César,
le pont de Caligula , la Piscine admirable , tous ces
palais bâtis dans la mer , dont parle Horace , vau
draient bien la peine qu'on s'y arrêtât un peu.
Virgile a placé ou trouvé dans ces lieux les belles
fictions du sixième livre de son Enéide : c'est de
là qu'il écrivait à Auguste ces paroles modestes
( 1 ) Il n'y a que de la fatigue et aucun danger à descen
dre dans la cratère du Vésuve. Il faudroit avoir le malheur
d'y être surpris par une éruption , et dans ce cas-là même ,
si l'on n'étoit pas emporté par l'explosion de la matière ,
l'expérience a prouvé qu'on peut encore se sauver sur la
lave-: comme elle coule avec une extrême lenteur, sa sur
face se refroidit assez, vite pour qu'on puissey passer rapi
dement. Jesuisdescendu jusques dans un des trois petits cra
tères , formés daDS le milieu du grand cratère , par la dernière
-éruption , qui eut lieu en 1 797. Les fumées , du côté de la
torre de V Annunziala , étoient assez fortes ; je fis plusieurs
tentatives inutiles , pour parvenir à une lueur que l'on
voyait sur le flanc opposé , du côté de Caserte : dans
quelques endroits , la cendre étoit brûlante à deux pouces
de profondeur sous sa surface.
(2) Tacite.
VENTOSE AN XII. 5o5
( elles sont , je crois , les seules lignes de prose
que nous connaissions de ce grand homme) :
Ego verà fréquentes a te literas accipio... De slEnca
quidem meo , si me hercule jam dignum aurlbus haberem
tuis , libenter mitterem ; sed tanta inchoala res est,
ut poene vitio mentis tantum opus ingressus mihi videar ;
cum proesertim , ut scis , alia quoque studio, ad id opus
multoquc potiora impcrtiar (i).
Mon pèlerinage au tombeau de Scipion l'Africain
est un de ceux qui a le plus satisfait mon coeur, bien
que j'aie manqué le but de mon voyage. On m'avait d i t
que son mausolée existait encore , et qu'on y Usait
même le mot patria, seul reste de cette inscription
qu'on prétend y avoir été gravée : Ingrate patrie ,
tu n'auras pas mes os. Je me suis rendu à Patria,
l'ancienne Literne ; je n'ai point trouvé le tom
beau , mais j'ai erré sur les ruines de la maison que
le plus grand et le plus aimable des hommes habi
tait dans son exil : il me semblait voir le vain
queur d'Annibalse promener au bord de la mer
sur la côte opposée à celle de Carthage,et se conso
lant de l'injustice de Rome , par les charmes de
l'amitié et Je souvenir de ses vertus (2).
(1) Ce fragment se trouve dans Macrobe , mais je ne
puis indiquer le livre : je crois pourtant que c'est le
premier.
(2) Non-seulement on m'avait dit que ce tombeau exis
tait j mais j'avais lu les circonstances que je rapporte ici ,
dans je ne sais plus quel voyageur. Cependant , les raisons
suivantes me font douter un peu de la vérité des faits :
i°. Il me paraît que Scipion , malgré les justes raisons
de plainte qu'il avait contre Rome , aimait cependant
trop sa patrie pour avoir voulu qu'on gravât celte ins
cription sur son tombeau : cela semble contraire à tout
ce que nous connaissons du génie des anciens.
20. L'inscription rapportée est conçue presque littérale
ment dans les termes de l'imprécation que Tite-Live fait
5o6 MERCURE DE FRANCE,
Quant aux Romains modernes, mon cher ami,
Duclos me semble avoir de l'humeur , lorsqu'il les
prononcer à Scipion en sortant de Rome : ne serait-ce paslà
la source de l'erreur?
3°. Plutarque raconte que l'on trouva près de Gaïette ,
une urne de bronze dans un tombeau de marbre , où les
cendres de Scipion devaient avoir été renfermées , et qui
portait une inscription très-différente de celle dont il
s'agit ici.
4*. L'ancienne Literne ayant pris le nom de Palrîa ,
cela a pu donner naissance à ce qu'on a dit du mot patria ,
resté seul de toute l'inscription du tombeau. Ne serait-ce
pas, en effet, un hasard fort singulier que 1« lieu se nom
mât Patria , et que le mot patria se trouvât aussi sur le
monument de Scipion? à moins que l'on ne suppose que
l'un a pris son nom de l'autre.
Il se peut faire toutefois que des auteurs que je ne con
nais pas , aient parlé de cette inscription de manière à ne
laisser aucun doute : ilyamême unephrase dans Plutarque,
qui semble favorable à l'opinion que je combats. Un homme
du plus grand mérite , et qui m'est d'autant plus cher qu'il
est fort malheureux, a fait , presqu'en même temps que moi ,
le voyage de Patria. Nous avons souvent causé ensemble
de ce lieu célèbre ; mais je ne suis pas bien sûr qu'il m'ait
dit avoir vu lui-même le tombeau et le mot (ce qui tran
cherait la difficulté ) , ou s'il m'a seulement raconté la tra
dition populaire. Quant à moi, je n'ai point trouvé le mo
nument, et je n'ai vu que les ruines de la Villa , qui sont
très-peu de chose.
Plutarque parle de l'opinion de ceux qui voulaient que
le tombeau de Scipion fût auprès de Rome. Mais ils con
fondaient évidemment le tombeau des Scipion et le tom
beau de Scipion. Tite-Live affirme que celui-ci était à
Literne , qu'il était surmonté d'une statue qui fut abattue
par une tempête , et qu'il avait vu lui-même cette
VENTOSE AN XII. 5o7
appelle les Italiens de Rome. Je crois qu'il y a
encore chez eux le fond diune nation peu com
mune. On peut découvrir . aisément parmi ce
peuple, trop sévèrement jugé, un grand sens, du
courage, de la patience, du génie, des traces pro
fondes de ses anciennes moeurs , je ne sais quel
air de souverain, et quels noblesusages qui sentent
encore la royauté. Avant de condamner cette opi
nion, qui peut vous paraître bizarre, il faudrait
entendre mes raisons, et je n'ai pas le temps de
vous les rapporter.
Que de choses me resteraient à vous dire sur
la littérature italienne ! Savez-vous que je n'ai
vu qu'une seule fois le comte Alfieri dans ma vie,
et devineriez -vous dans quelle circonstance ? je
l'ai vu mettre dans sa bière. On me dit qu'il n'é
tait presque pas changé. Sa physionomie me pa
rut noble et grave; la mort y ajoutait sans doute
une nouvelle sévérité ; son cercueil étant un peu
Irop court , on lui inclina la tête surla poitrine, ce qui
lui fit faire un mouvement formidable. Jetiensdela
bonté d'une personne qui lui fut bien chère , et de
la politesse d'un ami du comte Alfieri à Florence ,
les notes les plus curieuses sur les ouvrages pos
thumes , les opinions et la vie de cet homme
célèbre.La plupart des papiers publics, en France,
ne vous ont donné sur tout cela que des renseignemens
tronqués et incertains. En attendant que je
puisse vous communiquer mes notes, je vous envoie
statue. On savait d'ailleurs par Senèque , Ciceron et Pline ,
que l'autre tombeau, c'est-à-dire celui des Scipion avait
•existé en effet à une des portes de Rome. Il a été découvert
sous Pie VI ; on en a transporté les inscriptions au musée
du Vatican : parmi les noms des membres de la famille des
Scipion trouyés dans le monument , celui de l'Africain
manque,
5o8 MERCURE DE FRANCE,
l'épitaphe que le comte Alfieri avait faite , en même
temps que la sienne, pour sa noble amie :
HIC. SITA. EST
Al.... E. . . . St....
ALT. ... C O M
Génère, forma, moribus.
Incomparabili. animi. candore.
Proeclarissima.
. A. Viclorio. Alferio.
Juxta. c/iiem. sarcophago. uno (i).
Tumulata. est.
Annorum. 26. spatio.
Vitra, res. omnes. dilecta.
Et. quasi, mortale. nnmen.
Ab ipso, constanter. habita.
Et. observata.
Vixit annos.... menses.... dies....
Ha nnonioe. Montibus. nata.
Obiit. . . die. . . mensis. . .
Anno Domini. M. D. CCC. . (2).
La simplicité de cette épitaphe, et sur-tout la
( 1 ) Sic inscribendum , me , ut opinor et opto , proemoriente •
sed , aliter jubente Dea , aliter inscribendum ■
Qui. juxta. eam. sarcophago. uno >
Conduits, erit. quamprimùin.
(2) « Ici repose Héloïse E. St. comtesse d' Al. , illustre par ses
» aïeux, célèbre far les grâces de sa personne , par les agrémens
» de son esprit , et par la candeur imcomparable de son ame.
» Inhumée près de Victor Alfieri , dans un même tombeau (*) ; il
» la préféra, pendant vingt-six ans , à toutes les choses de la terre.
» Mortelle, ellefut constamment suivie et honorée par lui, c»mme
» si elle eût été une Divinité.
a Née à Hlons ; elle vécut et moitrut le »
(*) Ainsi j'ai écrit , espérant , désirant mourir le premier ; mais
i'il plaît à Dieu d'en ordonner autrement , il faudra autrement écrire :
« Inhumée par la volonté de Victor Alfieri, qui sera bientôt enseveU
» près d'e lie dans un même tombeau. »
VENTOSE AN XII. 5o9
note qui l'accompagne , me semblent extrême
ment touchantes.
Pour cette fois, j'ai fini; je vous envoie ce
monceau de ruines, faites-en tout ce qu'il vous
plaira. Dans la description des divers objets dont
je vous ai parlé , je crois n'avoir omis aucune cir
constance remarquable , si ce n'est que le Tibre
est toujours le Jlams Tiberinus de Virgile. On
prétend qu'il doit cette couleur limoneuse aux
pluies qui tombent dans les montagnes dont il
descend. Souvent, par le temps le plus serein, en
regardant couler ses flots décolorés , je me suis re
présenté une vie commencée au milieu des orages ;
le reste de son cours passe en vain sous un ciel
pur; le fleuve demeure teint des eaux de la
tempête , qui l'ont troublé dans sa source.
Chateaubriand.
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