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6051
p. 52-55
LE DÉPART D'HYLAS, IDYLLE.
Début :
LA fuite des étoiles avoit annoncé le retour du matin. Daphné, dont les inquiétudes [...]
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texteReconnaissance textuelle : LE DÉPART D'HYLAS, IDYLLE.
LE DÉPART D'HYLAS,
IDYLLE. *
ger, & prononça ces paroles :
•
LA fuite des étoiles avoit annoncé le
retour du matin. Daphné, dont les inquiétudes
n'avoient pû céder aux dou
ceurs du ſommeil, s'élança vers la porte
de ſa cabane , & vit avec affliction l'o-
rient qui promettoit un beau jour : elle
ſerra en ſoupirant la main de ſon ber
Les rayons ſalutaires du ſoleil ont
diſſipé les frimats qui tenoient la nature
captive : déja nous voyons la pointe blan
châtre des jeunes plantes fendre la glébe
amollie : un ſuc nourricier s'éleve du
ſein de la terre dans leurs frêles canaux ,
& y porte la force & la vie.
La vigne déploye ce feuillage verd qui
doit un jour protéger ſon délicieux
fruit. De ſes foibles rameaux elle em
braſſe l'orme qui la ſoutient : la ſurface
des campagnes ſemées de fleurs, & par
(*) Il eſt d'uſage ( dit l'Auteur ) d'écrire ces
ſortes de Paſtorales en vers. Mais n'y a-t-il que
lesvers qui puiſſent peNde la Nºured * ;
J U I N. 1764.
-
| 53
fumées d'eſſences , varie tous les matins
le ſpectacle de ſes atours.
* L'hirondelle rappellée d'un autre hé
miſphère célebre le plus bel inſtant de
l'année : ſon bec artiſan maçonne &
tapiſſe le réduit où elle dépoſera bientôt
le fruit de ſes amours. On entend au
loin le chant plaintif du genêt qui ſe ba
lance ſur la cime des arbuſtes, & les ac- .
cens vifs du roitelet caché dans l'épaiſ
ſeur des buiſſons. .
·
La brebis bêlante tond l'herbe fraî
che : le chévreau bondit à côté de ſa
mère, qui broute l'hyſſope ſur le pen
chant du rocher : d'une aîle tremblante
l'abeille économe regagne ſes bruyans
pavillons, & y dépoſe le fardeau qu'elle
a recueilli ſur les fleurs.
: º
L'haleine du zéphir ſéche la roſée de
la terre.
Le frémiſſement des branchages bat
tus d'un vent leger , le roucoulement
de la tourterelle & le bruit des eaux voi
ſines interrompent le ſilence champêtre
ſans troubler la douceur de la ſolitude.
· A ce touchant aſpect un nouveau
charme ſaiſit, fait treſſaillir les cœurs , &
les avertit de partager le bonheur de la
nature.
-
Cependant Hylas a choiſi cette heu
· C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
reuſe ſaiſon pour s'éloigner de nos
champs ! il l'a choiſie pour abandonner
ſa Daphné, pour la livrer aux ennuis de
l'abſence !
O mon ami ! qu'il te ſouvienne de ta
tendre moitié, de ton épouſe : rappelle
toi ſa chaſte flamme , ſes ſaintes & dou
ces careſſes , ce ſon de voix flatteur ,
les grâces que tes yeux croyoient voir
ſur ſon viſage, la tendreſſe qui animoit
ſes regards.
|
-
-
Souviens-toi que la roſe épanouie le
matin perd au déclin du jour ſon coloris
& ſon parfum , & que dans la ſaiſon
qui va ſuccéder , ces couronnes fanées
& cette verdure ſéchées n'offriront plus
que la triſte dépouille du Printems.
Souviens toi qu'un jour courbés ſous
le poids de la vieilleſſe, nous ſentirons
chanceller nos pas, & que les cheveux
blancs, les rides, la maigreur, nous
attendent à la porte du tombeau.
Va donc , & que les bergères d'un
nouveau ſéjour n'enchantent pas ton
eſprit ; que les promeſſes faites à ta
Daphné ſoient contre leurs ſéductions
la ſauvegarde de ton âme; que le ſort te
ramène fidéle à ces yeux qui les pre
miers ont charmé ton cœur.
.
Va donc , emporte avec toi mes ſou
pirs , les ſoupirs & les mortelles inquié
-
-
-
•
J U I N.
1764.
55
tudes d'une tendre amie : pars pour préci
piter ton 1etour ; & qu'il te ſouvienne de
nos campagnes , de l'amour...& de moi.
*** de Reims.
IDYLLE. *
ger, & prononça ces paroles :
•
LA fuite des étoiles avoit annoncé le
retour du matin. Daphné, dont les inquiétudes
n'avoient pû céder aux dou
ceurs du ſommeil, s'élança vers la porte
de ſa cabane , & vit avec affliction l'o-
rient qui promettoit un beau jour : elle
ſerra en ſoupirant la main de ſon ber
Les rayons ſalutaires du ſoleil ont
diſſipé les frimats qui tenoient la nature
captive : déja nous voyons la pointe blan
châtre des jeunes plantes fendre la glébe
amollie : un ſuc nourricier s'éleve du
ſein de la terre dans leurs frêles canaux ,
& y porte la force & la vie.
La vigne déploye ce feuillage verd qui
doit un jour protéger ſon délicieux
fruit. De ſes foibles rameaux elle em
braſſe l'orme qui la ſoutient : la ſurface
des campagnes ſemées de fleurs, & par
(*) Il eſt d'uſage ( dit l'Auteur ) d'écrire ces
ſortes de Paſtorales en vers. Mais n'y a-t-il que
lesvers qui puiſſent peNde la Nºured * ;
J U I N. 1764.
-
| 53
fumées d'eſſences , varie tous les matins
le ſpectacle de ſes atours.
* L'hirondelle rappellée d'un autre hé
miſphère célebre le plus bel inſtant de
l'année : ſon bec artiſan maçonne &
tapiſſe le réduit où elle dépoſera bientôt
le fruit de ſes amours. On entend au
loin le chant plaintif du genêt qui ſe ba
lance ſur la cime des arbuſtes, & les ac- .
cens vifs du roitelet caché dans l'épaiſ
ſeur des buiſſons. .
·
La brebis bêlante tond l'herbe fraî
che : le chévreau bondit à côté de ſa
mère, qui broute l'hyſſope ſur le pen
chant du rocher : d'une aîle tremblante
l'abeille économe regagne ſes bruyans
pavillons, & y dépoſe le fardeau qu'elle
a recueilli ſur les fleurs.
: º
L'haleine du zéphir ſéche la roſée de
la terre.
Le frémiſſement des branchages bat
tus d'un vent leger , le roucoulement
de la tourterelle & le bruit des eaux voi
ſines interrompent le ſilence champêtre
ſans troubler la douceur de la ſolitude.
· A ce touchant aſpect un nouveau
charme ſaiſit, fait treſſaillir les cœurs , &
les avertit de partager le bonheur de la
nature.
-
Cependant Hylas a choiſi cette heu
· C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
reuſe ſaiſon pour s'éloigner de nos
champs ! il l'a choiſie pour abandonner
ſa Daphné, pour la livrer aux ennuis de
l'abſence !
O mon ami ! qu'il te ſouvienne de ta
tendre moitié, de ton épouſe : rappelle
toi ſa chaſte flamme , ſes ſaintes & dou
ces careſſes , ce ſon de voix flatteur ,
les grâces que tes yeux croyoient voir
ſur ſon viſage, la tendreſſe qui animoit
ſes regards.
|
-
-
Souviens-toi que la roſe épanouie le
matin perd au déclin du jour ſon coloris
& ſon parfum , & que dans la ſaiſon
qui va ſuccéder , ces couronnes fanées
& cette verdure ſéchées n'offriront plus
que la triſte dépouille du Printems.
Souviens toi qu'un jour courbés ſous
le poids de la vieilleſſe, nous ſentirons
chanceller nos pas, & que les cheveux
blancs, les rides, la maigreur, nous
attendent à la porte du tombeau.
Va donc , & que les bergères d'un
nouveau ſéjour n'enchantent pas ton
eſprit ; que les promeſſes faites à ta
Daphné ſoient contre leurs ſéductions
la ſauvegarde de ton âme; que le ſort te
ramène fidéle à ces yeux qui les pre
miers ont charmé ton cœur.
.
Va donc , emporte avec toi mes ſou
pirs , les ſoupirs & les mortelles inquié
-
-
-
•
J U I N.
1764.
55
tudes d'une tendre amie : pars pour préci
piter ton 1etour ; & qu'il te ſouvienne de
nos campagnes , de l'amour...& de moi.
*** de Reims.
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Résumé : LE DÉPART D'HYLAS, IDYLLE.
Au lever du jour, Daphné observe la nature renaître. Les rayons du soleil réchauffent la terre, permettant aux jeunes plantes de croître et à la vigne de déployer son feuillage. La nature est animée : l'hirondelle construit son nid, les oiseaux chantent, les animaux paissent et les abeilles collectent le nectar. Cependant, cette scène idyllique est troublée par l'annonce du départ d'Hylas, qui choisit cette saison pour quitter Daphné et leurs champs. Daphné exprime son chagrin et rappelle à Hylas la beauté éphémère de la vie et l'importance de rester fidèle à ses promesses. Elle lui demande de se souvenir de leur amour et de revenir rapidement, emportant avec lui ses soupirs et ses inquiétudes.
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6052
p. 55-56
VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
Début :
ON connoît peu l'Amour & quelle est sa nature, [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
ON connoît peu l'Amour & quelle est sa nature,
Quand on veut le ſoumettre à d'importunes loix -
Il n'eſt pour nous charmer aucune régle ſûre,
Et c'eſt de notre goût que dépend notre choix.
Un regard, un ſourire, un mot nous intéreſſe ;
Unbadinage, un geſte, un rien peut nous charmers
Un rien plonge nos ſens dans la plus douce ivreſſe ;
Bt ſouvent par un rien nous nous faiſons aimer.
Les ſons mélodieux d'une voix délicate,
De l'oreille aiſément parviennent juſqu'au cœur.
La candeur, les vertus & la douceur qui flatte,
Pour une âme ſenſible ont un attrait vainqueur.
Il eſt d'autres Amans qui ne rendent les armes
Qu'aux grâces de l'eſprit, qu'au charme des talens.
Partout enfin l'Amour fait ſentir ſes allarmes ;
Mais comme les Beautés, les goûts ſont différens.
Pour moi j'avois juré, de n'engager mon âme,
Qu'aux vertus, à l'eſprit, aux talens, aux attraits.
· C iv
-
|
|
|
56 MERCURE DE FRANCE.
Sans rompre mes ſermens, de la plus vive ffâme ;
En vous voyant, Eglé, j'ai reſſenti les traits.
B.... à Metz.
ON connoît peu l'Amour & quelle est sa nature,
Quand on veut le ſoumettre à d'importunes loix -
Il n'eſt pour nous charmer aucune régle ſûre,
Et c'eſt de notre goût que dépend notre choix.
Un regard, un ſourire, un mot nous intéreſſe ;
Unbadinage, un geſte, un rien peut nous charmers
Un rien plonge nos ſens dans la plus douce ivreſſe ;
Bt ſouvent par un rien nous nous faiſons aimer.
Les ſons mélodieux d'une voix délicate,
De l'oreille aiſément parviennent juſqu'au cœur.
La candeur, les vertus & la douceur qui flatte,
Pour une âme ſenſible ont un attrait vainqueur.
Il eſt d'autres Amans qui ne rendent les armes
Qu'aux grâces de l'eſprit, qu'au charme des talens.
Partout enfin l'Amour fait ſentir ſes allarmes ;
Mais comme les Beautés, les goûts ſont différens.
Pour moi j'avois juré, de n'engager mon âme,
Qu'aux vertus, à l'eſprit, aux talens, aux attraits.
· C iv
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56 MERCURE DE FRANCE.
Sans rompre mes ſermens, de la plus vive ffâme ;
En vous voyant, Eglé, j'ai reſſenti les traits.
B.... à Metz.
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Résumé : VERS sur la diversité des goûts, à Mde de S. B.
Le poème examine la diversité des goûts en matière d'amour, soulignant que les critères de séduction varient selon les individus. Il n'existe pas de règle fixe pour déterminer ce qui attire, car cela dépend des préférences personnelles. Un simple regard, sourire, mot ou geste peut susciter l'intérêt et l'attachement. Les sons mélodieux d'une voix délicate, la candeur, les vertus et la douceur peuvent également toucher une âme sensible. D'autres personnes sont séduites par l'esprit et les talents. L'amour se manifeste de diverses manières, mais les goûts diffèrent. L'auteur confessait initialement vouloir s'engager uniquement envers les vertus, l'esprit, les talents et les attraits. Cependant, en voyant Églé, il a ressenti les flèches de l'amour malgré ses serments précédents.
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6053
p. 56
MADRIGAL. A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec un habit d'hiver.
Début :
EXPRESSION, dessein, contour & coloris, [...]
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL. A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec un habit d'hiver.
MADRIGAL.
A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec
un habit d'hiver.
EXPRESSION, dessein, contour & coloris,
Aminte, en ton portrait, me ſemblent réunis :
Dans les efforts de l'art j'admire la nature.
D'un défaut, cependant, mes regards ſont ſurpris ;
C'eſt d'y voir le Printemps en habit de fourure.
A Mlle M. M. qui s'est fait peindre avec
un habit d'hiver.
EXPRESSION, dessein, contour & coloris,
Aminte, en ton portrait, me ſemblent réunis :
Dans les efforts de l'art j'admire la nature.
D'un défaut, cependant, mes regards ſont ſurpris ;
C'eſt d'y voir le Printemps en habit de fourure.
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6054
p. 56-57
MADRIGAL, A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
Début :
A CUPIDON, Dame Cypris [...]
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL, A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
MADRIGAL,
A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
A CUPIDON, Dame Cypris
Faiſoit n'aguère une querelle
De ce qu'il avoit chez Cloris,
Aſſez mal fait la ſentinelle.
Petit négligent, diſoit-elle,
Voilà donc le ſoin qu'avez pris
Des Beautés qu'avois mis ſous votre curatelle.
Amour lui dit, ne vous fâchez
Belle maman ! mais bien ſçachez
Que ce mal des miens eſt l'ouvrage :
cloris leur faiſoit maint outrage ,
Sans repos autour d'elle , il falloit voltiger à
·
J U I N. 1764.
57
Et n'en vouloit aucun dans ſon cœur héberger.
Ils ont cru pouvoir ſans ſcrupule,
Se creuſer ſur ſon corps chacun une cellule,
| s
Afin d'avoir où ſe loger.
qui m'entretenir.
Par M.... d'Auxerre.
A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
A CUPIDON, Dame Cypris
Faiſoit n'aguère une querelle
De ce qu'il avoit chez Cloris,
Aſſez mal fait la ſentinelle.
Petit négligent, diſoit-elle,
Voilà donc le ſoin qu'avez pris
Des Beautés qu'avois mis ſous votre curatelle.
Amour lui dit, ne vous fâchez
Belle maman ! mais bien ſçachez
Que ce mal des miens eſt l'ouvrage :
cloris leur faiſoit maint outrage ,
Sans repos autour d'elle , il falloit voltiger à
·
J U I N. 1764.
57
Et n'en vouloit aucun dans ſon cœur héberger.
Ils ont cru pouvoir ſans ſcrupule,
Se creuſer ſur ſon corps chacun une cellule,
| s
Afin d'avoir où ſe loger.
qui m'entretenir.
Par M.... d'Auxerre.
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Résumé : MADRIGAL, A une Dame qui vient d'avoir la Petite-Vérole.
Le poème 'Madrigal' de juin 1764, signé 'Par M.... d'Auxerre', est adressé à une dame atteinte de la petite vérole. Il décrit une dispute entre Cupidon et Vénus concernant la protection insuffisante de Cloris. Vénus reproche à Cupidon la négligence envers les beautés sous sa garde. Cupidon explique que la maladie résulte des outrages de Cloris envers les amours, qui se sont réfugiés dans son corps.
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6055
p. 62-64
STANCES IRRÉGULIÈRES à M....
Début :
DANS ce séjour d'où la tendresse [...]
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texteReconnaissance textuelle : STANCES IRRÉGULIÈRES à M....
STANCES IRRÉGULIÈRES
à M....
DANS ce séjour d'où la tendresse
Bannit tous coupables deſirs,
Où jamais l'aimable Sageſſe
N'admit que d'innocens plaiſirs ;
Qui cauſe ce morne ſilence ?
Les yeux, ce fidéle miroir Qui du cœur peignoit la décence,
Les yeux évitent de ſe voir !
Hélas !je perce le myſtère ;
Lesjours précieux d'un bon père
En ce moment ſont menacés,
Si tes loix ſont inévitables ,
Mort barbare, que tardes-tu ?
"
D'effroi tous les cœurs ſont glacés ;
Écraſe les têtes coupables,
Et reſpecte au moins la vertu !
Mais inſenſible à nos allarmes 2
Tu ne ſuis que ta cruauté ;
Déjà ſur l'objet de nos larmes
Le coup redoutable eſt porté.
Je finis , dit-il, ma carrière,
• Mes enfans, vous me regrettez :
•
·
·
J U I N. 1764.
» Ma peine à mon heure dernière
» Eſt celle que vous reſſentez.
O vous qui lui futes ſi chère,
Vous, digne épouſe de ſon fils ,
Tendre & vertueuſe Gr. . .
Reprenez enfin vos eſprits !
Calmez cette douleur profonde
Vivez, pour l'exemple du monde,
Mais quel coup affreux ſe prépare
A frapper de nouveau mon cœur !
Dieu : quelle ſoudaine terreur
63
Qui nous fait tout craindre pour vous : -
Pour vos enfans, pour votre époux !
De mes ſens agités s'empare !
Qu'entens-je ? ... aux portes du trépas ! .. •
Arrête-toi, Parque inhumaine ! ..
Je vole ... Eſpérance trop vaine !. • .
Mon père eſt mourant dans mes bras. .. • •
C'en eſt fait, la nuit l'environne ;
· Il meurt, infortuné vieillard ,
En jettant ſon dernier regard
Sur l'épouſe qu'il abandonne. .. :
Mon père ! vos yeux ſont témoins
Du haut de la céleſte ſphère
Que maintenant ma tendre mère
Eſt l'unique objet de mes ſoins !
A.
-
64 MERCURE DE FRANCE.
E N V O I.
VoUs, en qui pendant ma jeuneſſe
Je trouvai l'objet de mes pleurs !
Unis par les mêmes malheurs,
Unis par la même triſteſſe ;
Dans votre ſein il m'eſt bien doux
De verſer mon âme attendrie.
Puiſſé-je être toute ma vie
Digne d'un ami tel que vous.
Par M. D.
à M....
DANS ce séjour d'où la tendresse
Bannit tous coupables deſirs,
Où jamais l'aimable Sageſſe
N'admit que d'innocens plaiſirs ;
Qui cauſe ce morne ſilence ?
Les yeux, ce fidéle miroir Qui du cœur peignoit la décence,
Les yeux évitent de ſe voir !
Hélas !je perce le myſtère ;
Lesjours précieux d'un bon père
En ce moment ſont menacés,
Si tes loix ſont inévitables ,
Mort barbare, que tardes-tu ?
"
D'effroi tous les cœurs ſont glacés ;
Écraſe les têtes coupables,
Et reſpecte au moins la vertu !
Mais inſenſible à nos allarmes 2
Tu ne ſuis que ta cruauté ;
Déjà ſur l'objet de nos larmes
Le coup redoutable eſt porté.
Je finis , dit-il, ma carrière,
• Mes enfans, vous me regrettez :
•
·
·
J U I N. 1764.
» Ma peine à mon heure dernière
» Eſt celle que vous reſſentez.
O vous qui lui futes ſi chère,
Vous, digne épouſe de ſon fils ,
Tendre & vertueuſe Gr. . .
Reprenez enfin vos eſprits !
Calmez cette douleur profonde
Vivez, pour l'exemple du monde,
Mais quel coup affreux ſe prépare
A frapper de nouveau mon cœur !
Dieu : quelle ſoudaine terreur
63
Qui nous fait tout craindre pour vous : -
Pour vos enfans, pour votre époux !
De mes ſens agités s'empare !
Qu'entens-je ? ... aux portes du trépas ! .. •
Arrête-toi, Parque inhumaine ! ..
Je vole ... Eſpérance trop vaine !. • .
Mon père eſt mourant dans mes bras. .. • •
C'en eſt fait, la nuit l'environne ;
· Il meurt, infortuné vieillard ,
En jettant ſon dernier regard
Sur l'épouſe qu'il abandonne. .. :
Mon père ! vos yeux ſont témoins
Du haut de la céleſte ſphère
Que maintenant ma tendre mère
Eſt l'unique objet de mes ſoins !
A.
-
64 MERCURE DE FRANCE.
E N V O I.
VoUs, en qui pendant ma jeuneſſe
Je trouvai l'objet de mes pleurs !
Unis par les mêmes malheurs,
Unis par la même triſteſſe ;
Dans votre ſein il m'eſt bien doux
De verſer mon âme attendrie.
Puiſſé-je être toute ma vie
Digne d'un ami tel que vous.
Par M. D.
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Résumé : STANCES IRRÉGULIÈRES à M....
Le texte est une série de stances irrégulières adressées à une personne non nommée, exprimant une profonde détresse face à la maladie et à la mort imminente d'un père. L'auteur décrit un lieu où règnent la tendresse et l'innocence, mais où un silence morne et un mystère planent. Les yeux, autrefois fidèles miroirs du cœur, évitent désormais de se voir. La mort menace les jours précieux du père, et l'auteur implore la mort de respecter la vertu tout en frappant les coupables. Le père exprime ses adieux à ses enfants, soulignant que sa douleur est partagée. L'auteur s'adresse ensuite à une épouse vertueuse, lui demandant de reprendre ses esprits et de vivre pour l'exemple du monde. Une nouvelle terreur s'empare de lui, craignant pour la vie de cette femme et de ses enfants. Finalement, le père meurt dans les bras de l'auteur, jetant un dernier regard sur l'épouse qu'il abandonne. L'auteur jure alors de prendre soin de sa mère. Le texte se conclut par une adresse à un ami cher, exprimant le désir de rester digne de cette amitié partagée par les mêmes malheurs et tristesses.
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6056
p. 65
ENIGME.
Début :
AVEC les Rois je prends naissance ; [...]
Mots clefs :
Trône
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
E N I G M E.
A v E c les Rois je prends naiſſance ;
Ils ont beſoin de moi, je ne ſuis rien ſans eux ;
Je ſers à leur grandeur, j'éléve leur puiſſance ;
Selon leur volonté je puis être en tous lieux,
Je ſuis partout d'une même nature ;
Te ſuis d'un plus ou moindre prix ;
Souvent je change de figure,
Selon la mode du Pays.
Quoique je ſois toujours de miſe
Chez les Rois & les Empereurs,
Je ſuis ſoumis dedans l'Egliſe
Aux Abbés, Prélats & Paſteurs.
Plus l'on me foule aux pieds, plus j'en tire avan
tage,
Plus c'eſt ma pompe & mon honneur.
Bien loin de me vanger de celui qui m'outrages
Je fais ſa gloire & ſa grandeur.
A v E c les Rois je prends naiſſance ;
Ils ont beſoin de moi, je ne ſuis rien ſans eux ;
Je ſers à leur grandeur, j'éléve leur puiſſance ;
Selon leur volonté je puis être en tous lieux,
Je ſuis partout d'une même nature ;
Te ſuis d'un plus ou moindre prix ;
Souvent je change de figure,
Selon la mode du Pays.
Quoique je ſois toujours de miſe
Chez les Rois & les Empereurs,
Je ſuis ſoumis dedans l'Egliſe
Aux Abbés, Prélats & Paſteurs.
Plus l'on me foule aux pieds, plus j'en tire avan
tage,
Plus c'eſt ma pompe & mon honneur.
Bien loin de me vanger de celui qui m'outrages
Je fais ſa gloire & ſa grandeur.
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6057
p. 65-66
AUTRE.
Début :
LES Enfers & les Mers, la Terre [...]
Mots clefs :
Logogriphe
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
L E s Enfers & les Mers, la Terre
Et ſes ambitieux Enfans,
-
L'humide ſéjour du Tonnèrre,
• Les Cieux & leurs ſaints habitans,
66 MERCURE DE FRANCE.
Tout, juſqu'à notre commun père,
Oui, juſqu'à Dieu, mon cher Lecteur,
Tout eſt ſoumis à ma puiſſance.
Tremble : mon empire eſt immenſe :
J'unis la joie & la douleur...
Si pourtant quelquefois je vole,
Ce que je rends fidélement,
C'eſt pour prolonger d'un moment,.
Une exiſtence très-frivole,
Oubliée auſſi promptement
Que le ſon léger qui s'envole.
Au ſurplus, connois-moi donc mieux ,
Lecteur; mon nom eſt ſous tes yeux.
C. D. V. C. D. N.
L E s Enfers & les Mers, la Terre
Et ſes ambitieux Enfans,
-
L'humide ſéjour du Tonnèrre,
• Les Cieux & leurs ſaints habitans,
66 MERCURE DE FRANCE.
Tout, juſqu'à notre commun père,
Oui, juſqu'à Dieu, mon cher Lecteur,
Tout eſt ſoumis à ma puiſſance.
Tremble : mon empire eſt immenſe :
J'unis la joie & la douleur...
Si pourtant quelquefois je vole,
Ce que je rends fidélement,
C'eſt pour prolonger d'un moment,.
Une exiſtence très-frivole,
Oubliée auſſi promptement
Que le ſon léger qui s'envole.
Au ſurplus, connois-moi donc mieux ,
Lecteur; mon nom eſt ſous tes yeux.
C. D. V. C. D. N.
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6058
p. 66-67
LOGOGRYPHE.
Début :
FILLE de la Nécessité, [...]
Mots clefs :
Charette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
L o c o c R Y P H E.
F, L L E de la Néceſſité,
Je ſuis d'un aſſez grand uſage ;
J'aide l'homme, je le ſoulage ;.
Si ce qu'il faut m'eſt ajouté.
Par plaiſir , qu'on me décompoſe :
O l'étrange métamorphoſe !
· Mon buſte ſoutient un vainqueur ,
Ou tout au moins un Empereur.
Que d'objets j'offre encore ! une Iſle ;
Une ſoeur d'un troupeau ſouvent bien dangereuxs
J U I N. 1764. 67
Qui, par haſard ſecondant un heureux,
De mille mécontens ſouléve, aigrit la bile ;
L'adverbe propre à confirmer un fait ;
D'une profeſſion le noble ſynonyme ;
Ce qui rend l'enfant guilleret ;
Le digne ſalaire d'un crime ;
Un utile animal qui n'eſt chaud à demi,
Sa fémelle, & leur ennemi ;
L'arme de certaine Déeſſe ,
Et ce dont un Friand recherche la fineſſe.
F, L L E de la Néceſſité,
Je ſuis d'un aſſez grand uſage ;
J'aide l'homme, je le ſoulage ;.
Si ce qu'il faut m'eſt ajouté.
Par plaiſir , qu'on me décompoſe :
O l'étrange métamorphoſe !
· Mon buſte ſoutient un vainqueur ,
Ou tout au moins un Empereur.
Que d'objets j'offre encore ! une Iſle ;
Une ſoeur d'un troupeau ſouvent bien dangereuxs
J U I N. 1764. 67
Qui, par haſard ſecondant un heureux,
De mille mécontens ſouléve, aigrit la bile ;
L'adverbe propre à confirmer un fait ;
D'une profeſſion le noble ſynonyme ;
Ce qui rend l'enfant guilleret ;
Le digne ſalaire d'un crime ;
Un utile animal qui n'eſt chaud à demi,
Sa fémelle, & leur ennemi ;
L'arme de certaine Déeſſe ,
Et ce dont un Friand recherche la fineſſe.
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6059
p. 67-68
AUTRE.
Début :
PRESQUE toujours fêtée, & souvent ridîcule, [...]
Mots clefs :
Singularité
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
Passous toujours fêtée, & ſouvent ridîcule,
De toutes parts, Lecteur , aujourd'hui je pullules
Il faut pourtant que j'en faſſe l'aveu :
Mes onze pieds forment un vilain jeu,
Et rendent l'argent inutile ;
Je fais naître les Arts ;j'enfante leur aſyle ;
Je donne à jaſer ſur Iris ;
Je régis Alger & Tunis ;
Je deviens une grave injure ;
Chez moi tu verras l'Art avilir la Nature;
J'agite l'air, & nuis au grain ;
Je fais languir, & je rends ſain ;
J'ai tenu ſerrail en Aſie ;
Je fais taire l'injuſte envie ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , Lecteur, je puis à peu de frais
Rendre vigilans tes valets,
Je n'en dirai pas davantage :
Plus d'un Lecteur déjà peut-être enrage
Contre ma ſingularité ;
Mais au lieu de perdre courage ,
S'il peut me débrouiller, je gage
Qu'il en tirera vanité.
Par M. DesMaRais pv caausow , en
Limouſin , le 27 Avril 1764.
Passous toujours fêtée, & ſouvent ridîcule,
De toutes parts, Lecteur , aujourd'hui je pullules
Il faut pourtant que j'en faſſe l'aveu :
Mes onze pieds forment un vilain jeu,
Et rendent l'argent inutile ;
Je fais naître les Arts ;j'enfante leur aſyle ;
Je donne à jaſer ſur Iris ;
Je régis Alger & Tunis ;
Je deviens une grave injure ;
Chez moi tu verras l'Art avilir la Nature;
J'agite l'air, & nuis au grain ;
Je fais languir, & je rends ſain ;
J'ai tenu ſerrail en Aſie ;
Je fais taire l'injuſte envie ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Enfin , Lecteur, je puis à peu de frais
Rendre vigilans tes valets,
Je n'en dirai pas davantage :
Plus d'un Lecteur déjà peut-être enrage
Contre ma ſingularité ;
Mais au lieu de perdre courage ,
S'il peut me débrouiller, je gage
Qu'il en tirera vanité.
Par M. DesMaRais pv caausow , en
Limouſin , le 27 Avril 1764.
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6060
p. 68
RONDEAU.
Début :
OUI, je t'aime, ma Thémire, [...]
Mots clefs :
Aimer, Thémire, Annoncer, Ardeur
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texteReconnaissance textuelle : RONDEAU.
R o N D E A v.
O U 1, je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'én inſtruire,
Tu n'as pas lu dans mon coeur.
Mon hommage,
Sans partage ,
A toi ſeule eſt conſacré ;
Pour toi ſeule je reſpire ;
A toi ſeule je puis dire :
Oui , je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'en inſtruire ,
Tu n'as pas lu dans mon cocur•
O U 1, je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'én inſtruire,
Tu n'as pas lu dans mon coeur.
Mon hommage,
Sans partage ,
A toi ſeule eſt conſacré ;
Pour toi ſeule je reſpire ;
A toi ſeule je puis dire :
Oui , je t'aime, ma Thémire,
Tout t'annonce mon ardeur :
S'il faut encor t'en inſtruire ,
Tu n'as pas lu dans mon cocur•
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6061
p. 22-25
ODE au ROI DE POLOGNE, Duc de Lorraine & de Bar.
Début :
JE céde au charme qui m'attire, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE au ROI DE POLOGNE, Duc de Lorraine & de Bar.
ODE au ROI DE POLOGNE, Duc
de Lorraine & de Bar.
JE céde au charme qui m'attire,
Un Dieu s'empare de mes ſens !
Quel nouvel Apollon m'inſpire,
Et vient échauffer mes accens ?
Dans les Cieux mon eſprit s'élance,
De ma voix la forte cadence
Enfante de nobles accords :
Je t'appelle à moi, Polymnie !
,
"
J U I L L E T. 1764.
Viens, ſoufle à mon foible génie
Le feu de tes divins tranſports.
Sous ces grands & pompeux portiques
Quel eſt ce Sage couronné ?
Entouré de Dieux pacifiques
Et des beaux Arts environné.
L'humanité tient ſa couronne :
Minerve écarte de ſon Trône
Et les flatteurs & les méchans.
Qui peut à ces auguſtes marques
Du plus vertueux des Monarques
Méconnoître les traits touchans ?
C'eſt Staniſlas, c'eſt ce Roi même
Qu'immortaliſent ſes bienfaits ;
Que Clio place au rang ſuprême
Des Dieux que la Sageſſe a faits.
Tel qu'Apollon & que Neptune
Qui dans leur diſgrace commune
Vinrent éclairer les Mortels ;
Il nous apporte la ſageſſe,
Le goût, les mœurs, la politeſſe,
Et vient mériter nos Autels.
Sur les pas d'un vainqueur rapide
Signalé par de grands exploits,
On l'a vu, Guerrier intrépide,
Du Trône défendre les droits.
23
24 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt ſur l'auſtère Sarmate
On alloit voir régner Socrate :
C'étoit l'eſpoir de l'Univers.
Mais quand la fortune l'accable,
Son courage eſt inébranlable,
Et s'affermit dans les revers.
Non par les fortunes diverſes
Un Héros n'eſt point abbatu ;
Et ſouvent du ſein des traverſes
On a vu naître la vertu.
Ainſi le Héros de Pergame
Vit accroître ſa grandeur d'âme
Du revers qu'il ſçut réparer.
Dans le cours d'un deſtin proſpère
Créſus n'eut qu'une âme vulgaire ;.
Le malheur le fit admirer.
Le nom d'un Conquérant s'illuſtre
Par des triomphes paſſagers :
Mais la vertu tire ſon luſtre
Et des travaux & des dangers.
Sur les aîles de la Victoire
Au Trône porté par la Gloire,
Un Sage y monte ſans fierté :
Mais ſon cœur exempt de baſſeſſe
Sçait y tenoncer ſans foibleſſe
Quand la Fortune l'a quitté.
-
Modéles
25
JU I L L ET. 1764.
Modèle des Rois les plus ſages,
Idole des peuples divers,
Jouis long-temps de nos hommages,
Et des tributs de l'Univers.
Puiſſe le Maître du tonnèrre
Conſerver long-temps à la Tèrre
Le préſent fait dans ſa bonté.
Trajan n'auroit pas dû paroître,
Ou les Dieux devoient à ſon être
Attacher l'immortalité.
Digne de l'encens le plus rare Les bons Rois sont des Dieux pour nous ;
Mais de ſes dons toujours avare
Le Ciel s'en montre encor jaloux.
Sa ſageſſe immenſe & profonde
Ne fait que les montrer au monde
Pour le bien de l'humanité :
Dans ſes malheurs ils la conſolent ,
Et bientôt leurs âmes s'envolent
Au ſein de la Divinité.
Par M. LEGIER.
de Lorraine & de Bar.
JE céde au charme qui m'attire,
Un Dieu s'empare de mes ſens !
Quel nouvel Apollon m'inſpire,
Et vient échauffer mes accens ?
Dans les Cieux mon eſprit s'élance,
De ma voix la forte cadence
Enfante de nobles accords :
Je t'appelle à moi, Polymnie !
,
"
J U I L L E T. 1764.
Viens, ſoufle à mon foible génie
Le feu de tes divins tranſports.
Sous ces grands & pompeux portiques
Quel eſt ce Sage couronné ?
Entouré de Dieux pacifiques
Et des beaux Arts environné.
L'humanité tient ſa couronne :
Minerve écarte de ſon Trône
Et les flatteurs & les méchans.
Qui peut à ces auguſtes marques
Du plus vertueux des Monarques
Méconnoître les traits touchans ?
C'eſt Staniſlas, c'eſt ce Roi même
Qu'immortaliſent ſes bienfaits ;
Que Clio place au rang ſuprême
Des Dieux que la Sageſſe a faits.
Tel qu'Apollon & que Neptune
Qui dans leur diſgrace commune
Vinrent éclairer les Mortels ;
Il nous apporte la ſageſſe,
Le goût, les mœurs, la politeſſe,
Et vient mériter nos Autels.
Sur les pas d'un vainqueur rapide
Signalé par de grands exploits,
On l'a vu, Guerrier intrépide,
Du Trône défendre les droits.
23
24 MERCURE DE FRANCE.
Bientôt ſur l'auſtère Sarmate
On alloit voir régner Socrate :
C'étoit l'eſpoir de l'Univers.
Mais quand la fortune l'accable,
Son courage eſt inébranlable,
Et s'affermit dans les revers.
Non par les fortunes diverſes
Un Héros n'eſt point abbatu ;
Et ſouvent du ſein des traverſes
On a vu naître la vertu.
Ainſi le Héros de Pergame
Vit accroître ſa grandeur d'âme
Du revers qu'il ſçut réparer.
Dans le cours d'un deſtin proſpère
Créſus n'eut qu'une âme vulgaire ;.
Le malheur le fit admirer.
Le nom d'un Conquérant s'illuſtre
Par des triomphes paſſagers :
Mais la vertu tire ſon luſtre
Et des travaux & des dangers.
Sur les aîles de la Victoire
Au Trône porté par la Gloire,
Un Sage y monte ſans fierté :
Mais ſon cœur exempt de baſſeſſe
Sçait y tenoncer ſans foibleſſe
Quand la Fortune l'a quitté.
-
Modéles
25
JU I L L ET. 1764.
Modèle des Rois les plus ſages,
Idole des peuples divers,
Jouis long-temps de nos hommages,
Et des tributs de l'Univers.
Puiſſe le Maître du tonnèrre
Conſerver long-temps à la Tèrre
Le préſent fait dans ſa bonté.
Trajan n'auroit pas dû paroître,
Ou les Dieux devoient à ſon être
Attacher l'immortalité.
Digne de l'encens le plus rare Les bons Rois sont des Dieux pour nous ;
Mais de ſes dons toujours avare
Le Ciel s'en montre encor jaloux.
Sa ſageſſe immenſe & profonde
Ne fait que les montrer au monde
Pour le bien de l'humanité :
Dans ſes malheurs ils la conſolent ,
Et bientôt leurs âmes s'envolent
Au ſein de la Divinité.
Par M. LEGIER.
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6062
p. 26-29
EPITRE A M. le Comte de **.
Début :
SEIGNEUR, vous voilà confiné [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A M. le Comte de **.
EPITRE
A M. le Comte de **.
SEIGNEUR, vous voilà confiné Dans votre vieux Château gothique, Si grotesquement façonné ;
Vos nobles ayeux n'ont orné
Ni de groupe bien deſſiné :
Des Colombes & des Lions
· Montre leurs courage héroïque ;
Que de memoire très-antique .
Ni de vernis bien magnifique,
Mais la figure ſymbolique
Qu'on voit partout ſur les plafonds
Et retrace ces nœuds ſi doux
Quijoignoient vos chaſtes grand'-Mères
Au ſort heureux de leurs Epoux.
Moins polis, mais plus francs, nos Pères,
Sçavoient bien mieux aimer que nous.
Alors une tendreſſe égale
Couronnoit les époux heureux :
De deux lits, des cœurs amoureux
Ne connoiſſoient point d'intervalle,
Et ſur la couche nuptiale
L'Amour lançoit des traits de feux.
Chaque jour les voyoit renaître :
JU IL L E T. 1764.
De deſirs embrâſés tous deux,
Les Epoux donnoient alors l'être
A des enfans qui tenoieut d'eux ,
Un cœur mâle, un corps vigoureux.
L'Hymen n'a plus ni traits ni flammes ;
Et les Epoux ſont en ce temps
Dans les bras glacés de leurs femmes
Triſtes, froids, foibles, languiſſans ;
Et la foibleſſe de leurs âmes
Paſſe en celles de leurs enfans.
Qu'on voit de ces preux Chevaliers
Et combattre en braves Guerriers.
Dans ſon antique Baronie
Que fait aujourd'hui mon Héros ?
Il raſſemble tous ſes vaſſaux,
27
Non, ce n'eſt plus que dans nos drames,
Et dans quelques vieux romanciers,
Rompre des lances pour leurs Dames,
Les grands jours de cérémonie
S'enyvre avec eux, & s'ennuye.
Un autre jour parmi ſes bois
Aux cerfs il va donner la chaſſe ,
Et dans les champs une autre fois
C'eſt une Belle qu'il pourchaſſe.
6-
-
-
º
e
©
-
©
Arrêter par fois les regards ;
La foule éclatante des Arts
-
A droit encore à ſon hommage.
B ij
©
Mais ſi l'Amour peut de mon Sage
28 MERCURE DE FRANCE.
L'Amant de la jeune Daphné
Peut un inſtant ſuivre ſa trace :
Mais le Dieu brillant du Parnaſſe
A d'autres ſoins eſt deſtiné.
Tour-à-tour il faut qu'il manie !
Le Luth, la Lyre, le Clairon,
Et tous les Compas d'Uranie.
Je crois vous voir dans un donjon ,
A travers de longues lunettes,
Perçant en l'eſpace infini,
Dans la région des planettes,
Suivre Lalande & Caſſini ;
Dans vos profondes connoiſſances,
De Saturne & de Jupiter.
Obſerver les orbes immenſes,
Dont Newton guidé par Kepler,
A marqué les juſtes diſtances,
Bientôt prenant un vol plus doux,
Des vaſtes champs oû l'atmoſphère
Se dilate & preſſe ſur nous,
Ramené ſous notre hémiſphère,
D'un œil avide & curieux,
Vous allez chercher ces fociles
Que la terre ouverte à vos yeux
Renferme dans ces champs fertiles ;
Et Réaumur ingénieux,
-
Sur la nature des reptiles
Vous diſſertez on ne peut mieux,
Si j'étois poſſeſſeur des aîles
.
JUILLET. 1764.
Que Dédale eut l'art d'inventer,
Près de vous j'irois répéter
Des vers & des chanſons nouvelles
Que l'Amour vient de me dicter.
Par le même.
A M. le Comte de **.
SEIGNEUR, vous voilà confiné Dans votre vieux Château gothique, Si grotesquement façonné ;
Vos nobles ayeux n'ont orné
Ni de groupe bien deſſiné :
Des Colombes & des Lions
· Montre leurs courage héroïque ;
Que de memoire très-antique .
Ni de vernis bien magnifique,
Mais la figure ſymbolique
Qu'on voit partout ſur les plafonds
Et retrace ces nœuds ſi doux
Quijoignoient vos chaſtes grand'-Mères
Au ſort heureux de leurs Epoux.
Moins polis, mais plus francs, nos Pères,
Sçavoient bien mieux aimer que nous.
Alors une tendreſſe égale
Couronnoit les époux heureux :
De deux lits, des cœurs amoureux
Ne connoiſſoient point d'intervalle,
Et ſur la couche nuptiale
L'Amour lançoit des traits de feux.
Chaque jour les voyoit renaître :
JU IL L E T. 1764.
De deſirs embrâſés tous deux,
Les Epoux donnoient alors l'être
A des enfans qui tenoieut d'eux ,
Un cœur mâle, un corps vigoureux.
L'Hymen n'a plus ni traits ni flammes ;
Et les Epoux ſont en ce temps
Dans les bras glacés de leurs femmes
Triſtes, froids, foibles, languiſſans ;
Et la foibleſſe de leurs âmes
Paſſe en celles de leurs enfans.
Qu'on voit de ces preux Chevaliers
Et combattre en braves Guerriers.
Dans ſon antique Baronie
Que fait aujourd'hui mon Héros ?
Il raſſemble tous ſes vaſſaux,
27
Non, ce n'eſt plus que dans nos drames,
Et dans quelques vieux romanciers,
Rompre des lances pour leurs Dames,
Les grands jours de cérémonie
S'enyvre avec eux, & s'ennuye.
Un autre jour parmi ſes bois
Aux cerfs il va donner la chaſſe ,
Et dans les champs une autre fois
C'eſt une Belle qu'il pourchaſſe.
6-
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º
e
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©
Arrêter par fois les regards ;
La foule éclatante des Arts
-
A droit encore à ſon hommage.
B ij
©
Mais ſi l'Amour peut de mon Sage
28 MERCURE DE FRANCE.
L'Amant de la jeune Daphné
Peut un inſtant ſuivre ſa trace :
Mais le Dieu brillant du Parnaſſe
A d'autres ſoins eſt deſtiné.
Tour-à-tour il faut qu'il manie !
Le Luth, la Lyre, le Clairon,
Et tous les Compas d'Uranie.
Je crois vous voir dans un donjon ,
A travers de longues lunettes,
Perçant en l'eſpace infini,
Dans la région des planettes,
Suivre Lalande & Caſſini ;
Dans vos profondes connoiſſances,
De Saturne & de Jupiter.
Obſerver les orbes immenſes,
Dont Newton guidé par Kepler,
A marqué les juſtes diſtances,
Bientôt prenant un vol plus doux,
Des vaſtes champs oû l'atmoſphère
Se dilate & preſſe ſur nous,
Ramené ſous notre hémiſphère,
D'un œil avide & curieux,
Vous allez chercher ces fociles
Que la terre ouverte à vos yeux
Renferme dans ces champs fertiles ;
Et Réaumur ingénieux,
-
Sur la nature des reptiles
Vous diſſertez on ne peut mieux,
Si j'étois poſſeſſeur des aîles
.
JUILLET. 1764.
Que Dédale eut l'art d'inventer,
Près de vous j'irois répéter
Des vers & des chanſons nouvelles
Que l'Amour vient de me dicter.
Par le même.
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6063
p. 29-30
COUPLETS Sur une jeune Dame qui alloit paroître à la cour. AIR : Nous jouissons dans nos hameaux.
Début :
J'AI, dit l'Amour, j'ai résolu [...]
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texteReconnaissance textuelle : COUPLETS Sur une jeune Dame qui alloit paroître à la cour. AIR : Nous jouissons dans nos hameaux.
COUPLETS
Sur une jeune Dame qui alloit paroître à la cour. AIR : Nous jouissons dans nos hameaux.
J'AI, dit l'Amour, j'ai résolu
De former une Belle,
Dont le charme ſoit abſolu
Sur toute âme rebelle ;
Que tout œil ſe plaiſe à la voir,
Toute oreille à l'entendre ;
Pour un ſeul encor, mon pouvoir
Lui rendra le cœur tendre.
Les Grâces furent du projet,
Fait-on rien ſans les Grâces ?
Conſtamment de ce cher objet
Elles ſuivront les traces.
Les Arts illuſtrent la beauté,
Phébus en voulut être ;
B iij
-
-
3o MERCURE DE FRANCE.
Entre eux ainſi tout concerté,
|
C'eſt Zirphé qu'on vit naître.
Nul intérêt ne peut ſouiller
Un légitime hommage :
Cet Aſtre à la Cour va briller
Sans le moindre nuage.
Du pur tribut de mes chanſons -
Trop heureux s'il s'amuſe !
Je ſens qu'au feu de ſes rayons
S'animeroit ma Muſe.
Par M. GUICHARD.
Sur une jeune Dame qui alloit paroître à la cour. AIR : Nous jouissons dans nos hameaux.
J'AI, dit l'Amour, j'ai résolu
De former une Belle,
Dont le charme ſoit abſolu
Sur toute âme rebelle ;
Que tout œil ſe plaiſe à la voir,
Toute oreille à l'entendre ;
Pour un ſeul encor, mon pouvoir
Lui rendra le cœur tendre.
Les Grâces furent du projet,
Fait-on rien ſans les Grâces ?
Conſtamment de ce cher objet
Elles ſuivront les traces.
Les Arts illuſtrent la beauté,
Phébus en voulut être ;
B iij
-
-
3o MERCURE DE FRANCE.
Entre eux ainſi tout concerté,
|
C'eſt Zirphé qu'on vit naître.
Nul intérêt ne peut ſouiller
Un légitime hommage :
Cet Aſtre à la Cour va briller
Sans le moindre nuage.
Du pur tribut de mes chanſons -
Trop heureux s'il s'amuſe !
Je ſens qu'au feu de ſes rayons
S'animeroit ma Muſe.
Par M. GUICHARD.
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6064
p. 30-32
BOUQUET à M. P***, Ami de l'Auteur, en imitation de l'Ode d'HORACE. Donarent pateras grataque commodus Censorine meis aera sodalibus, &c. MONORIMES.
Début :
SI la fortune, ami, plus propice à mes voeux [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUQUET à M. P***, Ami de l'Auteur, en imitation de l'Ode d'HORACE. Donarent pateras grataque commodus Censorine meis aera sodalibus, &c. MONORIMES.
BOUQUET à M. P***, Ami de
l'Auteur, en
imitation de l'Ode d'HORACE.
Donarent pateras grataque commodus
Censorine meis aera sodalibus, &c.
MONORIMES.
SI la fortune, ami, plus propice à mes voeux
Eût de ſes dons ſur moi répandu l'influence,
Maître de tout au ſein de l'abondance ,
Je ne m'occuperois qu'à faire des heureux :
Car de l'humanité conſultant bien l'eſlence,
Sans héſiter très-fermement je penſe
Que c'eſt là le plaiſir le plus parfait des Dieux ;
Et que de leurs deſſeins c'eſt remplir l'ordonnance,
J U I L L E T. 1764.
Que de les imiter en agiſſant comme eux.
Alors de bijoux d'importance
Des Artiſtes les plus fameux
:
Du Pactole ajouté les préſens précieux ,
Que de concert avec magnificence
cenſe,
-
| 31
J'aurois fait précéder un compliment pompeux ;
J'aurois aux dons de Flore , ornés par l'élégance,
Par l'art ſçavant des doigts induſtrieux
Auroient fait préparer le luxe & la dépenſe.
Mais cette idole, hélas ! que tout le monde en
Qui de tout renverſer fait ſes funeſtes jeux,
Qui du Vulgaire avide amuſant l'eſpérance,
Par un caprice aveugle & ſotte extravagance,
Rend le pied-plat brillant, & l'honnête-homme
affreux,
N'a ſur ma chétive exiſtence
Jamais voulu porter un regard amoureux.
Daignez donc, ſuppléant à mon inſuffiſance,
Agréer les ſouhaits nombreux
Que pour vous en ce jour mon cœur adreſſe aux
Cieux :
-
Santé, repos, gaîté, dans tout heureuſe chance,
Compagne vertueuſe , amis officieux,
Fortune au pardeſſus ; non pas cette opulence,
Mère du vice, objet mépriſable, odieux,
Qui mit jadis Créſus dans l'indigence,
Et du Roi le plus riche & le plus faſtueux,
B iv
-
32 MERCURE DE FRANCE.
Fit tout-à-coup par un retour fâcheux,
Des choſes d'ici-bas, en prouvant l'inconſtance,
L'Eſclave le plus pauvre & le plus malheureux,
Mais j'entends cette honnête aiſance
Modeſte en ſes deſirs, ſans ſoins ambitieux,
Et qui de ce qu'elle a, faiſant ſa ſuffiſance,
Ne connoît ni beſoins, ni chagrins ſoucieux.
Tels ſont les vœux que plein de bienveillance
Vous offre pour bouquet un ami généreux,
Qui de tous vos bons ſoins éprouvant l'aſſiſtance,
Vit de votre amitié ſur lui ſerrer les nœuds.
De ces vers-ci dictés par la reconnoiſſance,
Maître dans l'art des bons, Apollon ſcrupuleux
Pourroit bien critiquer le nombre & la cadence ;
Mais laiſſant des grands mots l'appareil or
gueilleux,
Unie en ſes diſcours, ſans faſte , ſans jactance,
, L'amitié ne prétend faire briller aux yeux
Que la candeur, ſous ſa ſimple apparence.
Quand le cœur parle, il eſt doux, onctueux :
N'eſt-ce pas là la meilleure éloquence ?
Par M. WAROQUIER de S. Yvan.
l'Auteur, en
imitation de l'Ode d'HORACE.
Donarent pateras grataque commodus
Censorine meis aera sodalibus, &c.
MONORIMES.
SI la fortune, ami, plus propice à mes voeux
Eût de ſes dons ſur moi répandu l'influence,
Maître de tout au ſein de l'abondance ,
Je ne m'occuperois qu'à faire des heureux :
Car de l'humanité conſultant bien l'eſlence,
Sans héſiter très-fermement je penſe
Que c'eſt là le plaiſir le plus parfait des Dieux ;
Et que de leurs deſſeins c'eſt remplir l'ordonnance,
J U I L L E T. 1764.
Que de les imiter en agiſſant comme eux.
Alors de bijoux d'importance
Des Artiſtes les plus fameux
:
Du Pactole ajouté les préſens précieux ,
Que de concert avec magnificence
cenſe,
-
| 31
J'aurois fait précéder un compliment pompeux ;
J'aurois aux dons de Flore , ornés par l'élégance,
Par l'art ſçavant des doigts induſtrieux
Auroient fait préparer le luxe & la dépenſe.
Mais cette idole, hélas ! que tout le monde en
Qui de tout renverſer fait ſes funeſtes jeux,
Qui du Vulgaire avide amuſant l'eſpérance,
Par un caprice aveugle & ſotte extravagance,
Rend le pied-plat brillant, & l'honnête-homme
affreux,
N'a ſur ma chétive exiſtence
Jamais voulu porter un regard amoureux.
Daignez donc, ſuppléant à mon inſuffiſance,
Agréer les ſouhaits nombreux
Que pour vous en ce jour mon cœur adreſſe aux
Cieux :
-
Santé, repos, gaîté, dans tout heureuſe chance,
Compagne vertueuſe , amis officieux,
Fortune au pardeſſus ; non pas cette opulence,
Mère du vice, objet mépriſable, odieux,
Qui mit jadis Créſus dans l'indigence,
Et du Roi le plus riche & le plus faſtueux,
B iv
-
32 MERCURE DE FRANCE.
Fit tout-à-coup par un retour fâcheux,
Des choſes d'ici-bas, en prouvant l'inconſtance,
L'Eſclave le plus pauvre & le plus malheureux,
Mais j'entends cette honnête aiſance
Modeſte en ſes deſirs, ſans ſoins ambitieux,
Et qui de ce qu'elle a, faiſant ſa ſuffiſance,
Ne connoît ni beſoins, ni chagrins ſoucieux.
Tels ſont les vœux que plein de bienveillance
Vous offre pour bouquet un ami généreux,
Qui de tous vos bons ſoins éprouvant l'aſſiſtance,
Vit de votre amitié ſur lui ſerrer les nœuds.
De ces vers-ci dictés par la reconnoiſſance,
Maître dans l'art des bons, Apollon ſcrupuleux
Pourroit bien critiquer le nombre & la cadence ;
Mais laiſſant des grands mots l'appareil or
gueilleux,
Unie en ſes diſcours, ſans faſte , ſans jactance,
, L'amitié ne prétend faire briller aux yeux
Que la candeur, ſous ſa ſimple apparence.
Quand le cœur parle, il eſt doux, onctueux :
N'eſt-ce pas là la meilleure éloquence ?
Par M. WAROQUIER de S. Yvan.
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6065
p. 36-37
VERS sur la mort du Marquis de BRÉHANT, Maréchal de Camp, Inspecteur Général d'Infanterie.
Début :
O TOI dont la candeur égala le courage, [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur la mort du Marquis de BRÉHANT, Maréchal de Camp, Inspecteur Général d'Infanterie.
VERS sur la mort du Marquis de
BRÉHANT, Maréchal de Camp, Inspecteur
Général d'Infanterie.
O TOI dont la candeur égala le courage,
Héros dont les vertus avoient devancé l'âge,
Dont la France comptoit & la tête & le bras,
Appui des malheureux, ami de tes ſoldats,
Bon père, heureux époux ( & ſi bien fait pour
l'être ! )
Pour tout dire, en un mot, bon ſujet d'un bon
maître,
J U I L L E T. 1764:
37
Bréhant, c'eſt toi qui meurs ! & dont le cœur
gémit,
-
Comme a gémi Villars..... de mourir dans
ton lit ....
Reçois, du haut des Cieux, ſi tu daignes m'en
tendre,
-
Et l'hommage, & les pleurs que je dois à ta cen
dre.
D. L. P....
BRÉHANT, Maréchal de Camp, Inspecteur
Général d'Infanterie.
O TOI dont la candeur égala le courage,
Héros dont les vertus avoient devancé l'âge,
Dont la France comptoit & la tête & le bras,
Appui des malheureux, ami de tes ſoldats,
Bon père, heureux époux ( & ſi bien fait pour
l'être ! )
Pour tout dire, en un mot, bon ſujet d'un bon
maître,
J U I L L E T. 1764:
37
Bréhant, c'eſt toi qui meurs ! & dont le cœur
gémit,
-
Comme a gémi Villars..... de mourir dans
ton lit ....
Reçois, du haut des Cieux, ſi tu daignes m'en
tendre,
-
Et l'hommage, & les pleurs que je dois à ta cen
dre.
D. L. P....
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6066
p. 38-54
LE JUIF DE VENISE, EXTRAIT.
Début :
ANTONIO, riche Marchand Vénitien, a toute sa fortune sur différens [...]
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texteReconnaissance textuelle : LE JUIF DE VENISE, EXTRAIT.
LE JUIF DE VENISE,
EXTRAIT.
ANTONIO, riche Marchand Vénitien,
a toute sa fortune sur différens
vaiſſeaux qui ſont en mer ; lorſqu'un
ancien ami , Baſſanio, vient lui deman
der trois mille ducats à emprunter. Il s'a
git d'un mariage conſidérable que Baſ
ſanio a en vue, & cette ſomme lui eſt
abſolument néceſſaire pour y parvenir.
Antonio n'a d'autre reſſource pour obli
ger ſon ami que de l'emprunter lui-même
d'un Juif, fameux uſurier , qu'il avoit
toujours déteſté juſqu'alors, & qui, ſous
une condition ſingulière, lui compte les
trois mille ducats. Il fait ſigner à Anto
nio un acte, par lequel ce dernier s'en
gage, au cas que la ſomme ne ſoit pas
acquittée dans deux mois, à ſe laiſſer
couper une livre de chair ſur tel endroit
de ſon corps qu'il plaira au Juif de choi
ſir. Baſſanio, muni de cet argent, ſe
met en équipage & part pour Belmont,
où demeure Portia, jeune & riche hé
ritière dont il eſt amoureux. Cette jeune
perſonne , par une clauſe biſarre du teſ
-
JUILLE T. 1764.
tament de ſon père , ne peut diſpoſer
d'elle-même : c'eſt le ſort qui doit lui
donner un époux. Quiconque prétend
à ſa main doit être introduit dans un
cabinet , où l'on voit trois caſſettes ;
l'une d'or, l'autre d'argent, la dernière
de plomb. Il peut ouvrir celle qu'il choi
ſira ; & ſi le portrait de Portia s'y trou
ve, elle eſt à lui avec toutes ſes richeſſes.
Mais il doit jurer auparavant, qu'il re
nonce pour jamais à tout autre mariage
fi la fortune ne le favoriſe pas dans cette
occaſion, & de garder un ſecret invio
lable ſur celle des trois caſſettes qu'il aura
ouverte. Un Prince Maure vient de
choiſir la caſſette d'or , dans laquelle il
n'a trouvé qu'un ſquelette; & un Prince
d'Arragon celle d'argent, où il n'a vu
qu'un marmouſet. Baſſanio, qui étoit
depuis long-tems cher à Portia, choiſit
celle de plomb, où il trouve le portrait
de ſon amante. Leur joie eſt extrême :
mais elle eſt bientôt troublée par une
| Lettre que reçoit Baſſanio : ſon malheu
reux ami Antonio , dont la mer a en
glouti toute la fortune , s'eſt trouvé
hors d'état d'acquitter , au jour de l'é
chéance, les trois mille ducats. Il eſt dans
les priſons de Veniſe, & le Juif Shylock
exige que la peine à laquelle Antonio
4o MERCURE DE FRANCE.
s'eſt ſoumis, ſoit exécutée à la rigueur.
Portia, qui partage le chagrin de ſon
mari, le fait partir avec tout l'or qu'elle
imagine néceſſaire pour calmer l'avide
cruauté du Juif. Mais ce dernier eſt
infléxible, & ne peut renoncer à une
vengeance après laquelle il aſpiroit de
puis long-tems.
-
Tels ſont les événemens qui rem
pliſſent les trois premiers Actes de cette
Pièce, auſſi intéreſſante que ſingulière.
ACTE IV. *
S C E N E P R E M 1 E R E.
Le Théâtre repréſente une Cour de Juſ
tice, où ſiége le Duc de Veniſe avec plu
ſieurs Sénateurs. Antonio y arrive char
gé de chaînes, accompagné de ſon ami
Baſſanio & autres.
LE DUC, à Antonio.
Je compâtis à votre ſituation : votre
adverſaire eſt implacable, & j'en vois
tout à craindre. Procédons cependant
au jugement de cette affaire.. .. Qu'on
* Cette Traduction eſt d'après la Piéce revue
& corrigée par George Grandville , Lord Lans
downe.
J U IL LE T. 1754.
41
faſſe entrer le Juif... (Shylock paroît.)
que l'on s'écarte & qu'il paroiſſe devant
IlOllS . . . . . Shylock ; le monde & moi de
même , croyons que ta malignité n'a
d'autre but que de pouſſer à bout cette
cruelle plaiſanterie, & l'on eſpére enfin
trouver en toi autant d'humanité que tu
as juſqu'à préſent montré de barbarie.
Conſidere, ſur-tout, combien cet hon
nête Négociant eſt à plaindre, les pertes
immenſes qu'il a faites, les malheurs
imprévus qui l'ont tout-à-coup accablé,
ſon état en un mot digne d'inſpirer la
pitié aux âmes les plus féroces. Après
cela parle, & ſonge que la Cour n'at
tend de toi, qu'une réponſe favorable.
S H Y L O C K.
J'ai fait part à votre grandeur de mes
prétentions, & j'ai juré par le Sabbath,
de ne jamais m'en déſiſter : ſi vous me
refuſez juſtice , puiſſe le blâme en re
tomber ſur vous & ſur les Loix de votre
République l On me demande en vain
pourquoi je préfére aujourd'hui à trois
mille ducats une livre de chair humai
ne ? C'eſt à quoi je n'ai qu'un ſeul mot
à répondre : telle eſt ma fantaiſie.
L E DU C.
Ah cruel l.....cette réponſe en eſt-elle
une ?
42 MERCURE DE FRANCE.
A N T o N 1 O , au Duc.
Seigneur, oubliez-vous que c'eſt un
Juif que vous voulez attendrir...Hélas !
vous humaniſeriez plutôt les animaux
les plus ſauvages...Ainſi, diſpenſez-vous
de grace de lui renouveller mes offres
& de vous abaiſſer plus long-tems juſ
ques à la prière. Prononcez mon Arrêt,
& que ce Vautour ait ſa proie.
B A S S A N I o.
Tiens , Shylock , au lieu de trois
mille ducats, en voilà ſix.
S H Y L O C K.
Quand même chaque Ducat des ſix
mille que tu m'offres en vaudroit ſix ,
je les refuſerois ... je m'en tiens à l'acte
que ton ami a ſigné.
L E D U C.
Quel pardon attends-tu de la Divini
té, toi qui te montres infléxible ?
S H Y L O C K,
Qu'en puis-je craindre, en ne recla- .
mant que mon droit ?....Suis-je plus cou
pable que vous ?... Avec quelle rigueur
ne traitez-vous pas vos eſclaves ; &
quelle eſt votre excuſe ? Ils ſont à vous,
vous les avez payés. De quel œil me
regarderiez-vous, ſi je vous demandois
leur liberté; de les donner pour époux .
à vos Filles; de les loger dans des Palais
J U I L L E T. 1764.
43,
auſſi ſomptueux que les vôtres ? Nos
eſclaves , me diriez-vous , font partie
de nos biens , & ſont faits pour ſubir
nos Loix .... C'eſt dicter ma réponſe.
Ce que j'éxige de cet homme me coûte,
• aſſez cher : c'eſt mon bien; je le reclame ;
je l'éxige.Si vous me refuſez,que la honte
encore un coupen retombe ſur vos Loix,
ſur la foibleſſe des décrets de votre Ré
publique ... Je demande juſtice ;parlez :
me la refuſez-vous ?
L E D U C.
C'eſt ſur quoi la Cour va délibérer....
-
(aux Sénateurs.) Voici une Lettre du .
fameux Juriſconſulte Bellario, qui nous
recommande un jeune & ſçavant Avo
cat , dont la
ſagacité pourra, dit-il ,
nous être de quelque ſecours..... Où eſt
il ?...Qu'on l'appelle.
-
B A s s A N I o , à Antonio.
Ne crains rien , cher ami , mon ſang
eſt le garant du tien.... (à Shylock.) A
quoi deſtines-tu ce couteau ?
S H Y L O C K.
A me payer de ma créance.
B A S S A N I O.
S H Y L o C K.
-
Eh quoi, rien ne peut t'attendrir ?
^
Rien de tout ce que tu peux imaginer.
44 MERCURE DE FRANCE.
B A S S A N I O.
Impitoyable Juif! ton exiſtence feroit
prèſque accuſer l'Etre ſuprême. ..
S H Y L O C K.
-
Regarde ce contrat : vois le ſceau qui
le confirme ! .....Tant qu'il ſubſiſtera ,
ton éloquence & tes injures ſont per
dues. N'accuſes que toi ſeul d'avoir
conduit ton ami dans ce piége. C'eſt par
toi ſeul que ſon ſang va couler.....Qu'il
retombe ſur ta tête.
B A S S A N I o.
Ah barbare !
U N O F F I C I E R.
Que l'on ſe range...place à la Cour.
S C E N E
I I.
Ponrra * & Nériſſa , déguiſées ;
l'une en Avocat, l'autre en Clerc, avec
· un ſac & des papiers. Les Acteurs pré
cédens.
-
L E D U C , à Portia.
Avocat, prenez place.....Etes-vous in
formé de l'affaire qui occupe la Cour ?
* Cette jeune Epouſe, après le départ de Baſ -
ſanio, a pris le parti de le ſuivre & de tout haſar
der pour ſauver l'ami de ſon mari.
J U IL L E T. 1764.
P O R T I A.
Lequel eſt le Juif ?
l'autre.
L E D U C,
nu par Antonio ?
A N T O N I O.
Je ne puis le déſavouer.
P O R T I A.
.
45
Oui, Seigneur...Lequel eſt Antonio?
Antonio, Shylock... approchezl'un &
P o R T I A à Shylock.
-
Votre prétention eſt bien étrangel...
L'Acte eſt-il authentique ? Eſt-il recon
C'eſt donc au Juifà faire grace.
S H Y L O C K.
Grace !.....Pourquoi ?
P o R T 1 A.
Parce que la miſéricorde eſt par elle
même ſans bornes; ainſi que la roſée,
elle tombe des Cieux pour conſoler
ſans prédilection tous les mortels. Elle
eſt doublement chère : à celui qui l'exer
ce, à celui qui en eſt l'objet. C'eſt l'at
tribut le plus précieux de la puiſſance ;
il ſied aux plus grands Monarques ; il
les illuſtre plus que leur couronne même;
il en fait des Dieux ſur la terre , ſur-tout
quand il eſt joint à la juſtice .... Je ne
te dis ces grandes vérités, que pour te
faire mieux ſentir toute l'horreur de ta
·
46 MERCURE DE FRANCE.
demande : car ſi tu perſiſtes à t'en tenir à
la rigueur de la loi, elle prononce con
tre le malheureux Antonio.
S H Y L O C K.
· C'eſt élle ſeule que j'invoque.
P O R T I A.
-
Antonio ne peut-il acquitter ſa dette ?
-
B A S S A N I O.
J'offre de la payer , non pas deux,
mais trois & quatre fois. Que dis je ?
Que le Juif parle ; toute ma fortune ,
mon ſang même eſt à lui......S'il refuſe
mes offres : jugez, Seigneurs, de quelle
juſtice il eſt digne !
P O R T I A.
Nul pouvoir dans Veniſe n'a droit
d'éluder un Décret porté par la Répu
blique : un pareil exemple ſeroit trop
dangereux. Les Loix doivent être ſa
crées.
)
S H Y L O C K.
O Daniel ! tu revis dans ces lieux....
C'eſt ſon âge : c'eſt ſa ſcience : c'eſt Sa
lomon lui-même !
P o R T I A.
Je voudrois pourtant voir votre Acte.
S H Y L O C K.
Le voici , reſpectable Docteur.
P o R T 1 A , ( après avoir lu.)
· Recevez, croyez-moi , le triple de
A
| J U IL L E T. 1764.
47
ce qui vous eſt dû , puiſqu'on vous
l'offre. .
' S H Y L O C K.
J'ai juré de n'en rien faire. Mon ſer
ment eſt ſacré . ... dût-on m'offrir
Veniſe même , je refuſerois de l'en
freindre,
· P o R T I A.
Sois généreux ; prens l'or qui t'eſt
offert ; & laiſſe-moi déchirer l'Acte.
S H Y L O C K.
-
Vous vous êtes montré bon Juge ;
les Loix vous ſont connues ;- vous avez
diſcuté l'affaire en conſéquence : c'eſt
au nom de la Juſtice même que je
vous ſomme de procéder au jugement.
Je jure ſur mon âme que toute l'élo
quence humaine n'obtiendra rien de
moi. Je demande mon dû ; le terme
eſt expiré : que le Conſeil prononce.
A N T O N I O.
Je me joins de grand cœur à ſa de
mande.
P O R T I A.
En ce cas, préparez-vous à vous ſou
. mettre à ſes deſirs.
, S H Y L O C K.
O Juge auſſi intégre que lumineux !
P O R T I A.
-
Etes - vous prêt , Antonio?....Qu'on
--
48 MERCURE DE FRANCE.
le dépouille juſqu'à la ceinture.
".
S H Y L O C K.
Fort bien ! ... c'eſt au plus près du
cœur, que je prétends prendre mon dû...
Telles ſont nos conventions.
P o R T 1 A, à Shylock.
venir la mort d'Antonio.
S H Y L O C K.
Notre Acte n'en dit rien.
P O R T I A.
S H Y L O C K.
Notre Acte n'en dit rien.
/
Où eſt votre Chirurgien ? .... Il en
faut un, pour arrêter le ſang 4 & pré
N'importe : la charité l'exige.
P o R T I A.
En ce cas, prens ta dette.
L E D U C.
Un moment..... Antonio , n'avez
vous rien à objecter contre la Sentence ?
A N T O N I O.
Seigneur, je me ſoumets à mon ſort...
Adieu, mon cher Baſſanio ! retiens tes
pleurs ; il m'eſt doux de ſouffrir pour
toi.... La fortune, du moins, ne permet
pas que je ſurvive à ma ruine , pour
traîner ma vieilleſſe dans les ennuis &
tous les autres maux attachés à la pau
vreté. .. Encore un coup , adieu l Ne
pleure pas ſur ton ami,qui n'a rempli que
*-
ſon
JUIL L E T. 1764.
49
ſon devoir en s'expoſant pour toi , &
qui ne peut en avoir de regret.... Satiſ
fais-toi maintenant, Shylock; ne laiſſe
rien à deſirer à ta vangeance ; montre
mon cœur à découvert à mon ami.... Il
eſt digne de lui ſans doute.
S H Y L O C K.
N'en doutes pas, Chrétien... Vous ſe
rez tous les deux contens. ..
B A s s A N I o, à Shylock.
Barbare, arrête ! ... Puiſque rien ne
peut attendrir ce Monſtre, je dois, je
veux & corps pour corps , payer pour
mon ami. .. Il ne te doit qu'une livre
de chair : prens la mienne en entier ;
coupe, déchire, elle eſt à toi : je me
ſoumets à tout, pourvu qu'Antonio vive
& ſoit libre... Es-tu content, Shylock ?
A N T O N I O.
Je ne le ſerois pas.
B A S S A N I O.
Cruel Antonio !
·
A N T o N I o.
Injuſte Baſſanio !
A
B A s s A N I o, à Shylock.
Malheureux ! de quoi peux tu rire ?
S H Y L o C K.
De votre ſimplicité mutuélle.. .. :
Oſez-vous bien penſer, Chrétiens, que
je ſois homme à prendre ainſi le chan
I, Vol.
.
5o MERCURE DE FRANcE.
ge ? Je te connois aſſez, Baſſanio , pour
tout attendre de ton déſeſpoir, ſi ton
ami périt pour toi. Ainſi je ſuis ſûr de
tous deux .. ... Procédons à l'exécution
du premier.
BA s S A N I o, l'épée à la main.
Approches, ſi tu l'oſes. ..
A N T o N I o.
Que fais-tu, mon ami?... Ah ! ſonge
que ta mort & la mienne, eſt le prix de
ton imprudence.
B A s s A N I o.
L E D U C.
-
La mort de l'un eſt celle de l'autre....
Qu'importe quel en ſoit le genre ?
Quel excès d'inſolence ! ... ici! dans le
Palais ? Qu'on le déſarme ...... Qu'on
l'arrête. '
-
P o R T I A , au Duc.
Daignez , Seigneur, le regarder en pi
tié. ... j'ai de quoi le ramener à la
raiſon.. .. ordonnez ſeulement que l'on
m'entende.
-
teur . • . .
:
, •
,
-
S H Y L O C K.
-
: P O R T I A.
-
-
-
•
-
' Silence , Silence ! Ecoutez le Doc
Shylock, en reliſant plus attentivement
, »
ton acte, je ne vois pas qu'Antonio t'y
accorde une ſeule goute de ſon ſang .,'
-
-
>
J U IL L E T. 1764..
51
il porte expreſſément une livre de chair,
& rien de plus. Cette chair eſt à toi : on
te l'accorde...Mais prens garde,Shylock !
Sileſangd'un Chrétien s'imprime ſeule
ment ſur tcn couteau , apprens que par
les Loix de la République, toutes tes
terres & tes biens ſont confiſqués au
profit de l'Etat.
S H Y L O C K, avec émotion.
Qu'entens-je t ....
-
B A s s A N I O , avec tranſport. "
Ciel ! Quel coup de lumière ! .... O
Juge en effet céleſte ! .... ( à Shylock, )
entens-tu ton arrêt ? .... ( au Duc )
Seigneur, pardonnez à l'amitié réduite
au déſeſpoir , ſi ....
L E D U C.
Sois tranquille ; nous admirons bien
plus ta vertu, que nous ne condam
nons ta faute .... Mais achevons.
P O R T I A.
.
Shylock , regarde ; lis toi-même. La
voici cette Loi dont tu implores l'exé
cution à la lettre. .. Elle t'eſt due, on
te l'accorde.
.
S H Y L O C K.
^
,
· Je m'en déſiſte , & me contente.des
offres qu'on m'a faites. .. Que le Chré
tien me paye le triple de la ſomme ſti
pulée , & qu'on briſe ſes fers.
C ij
'
,
-
52 MERCURE DE FRANCE.
B A S S A N I O.
Voici l'argent.
P O R T I A.
Un moment , Seigneur : il faut que
le Juif ait juſtice entière.... Shylock,
en montrant Antonio.) voici ton ſeul
ébiteur : exerce à la rigueur les droits
qu'il t'a donnés ſur lui-même.
|
G R A T I A N O.
O Daniel ! tu revis dans ces lieux.....
Eh bièn , perfide Juif! te ſens-tu tom
bé dans ton propre piége ? ...
S H Y L o C K.
Qu'on me donne la ſomme princi
pale, & qu'il n'en ſoit plus §
P O R T I A. ,
Tu l'as refuſée autentiquement de
vant la Cour , en te bornant aux ter
mes du Contrat. .. Contente-toi de ta
demande , puiſque tu l'as obtenue.
S H Y L O C K.
Ah, Ciel ! ... Eh bien que l'on me
laiſſe aller. .. & que le diable. ..
P O R T I A.
Non pas, Shylock. ... , Si la Juſtice
eſt quitte envers toi, tu ne l'es pas en
vers la Juſtice. Les Statuts de Veniſe
portent que ſi un Etranger eſt convain
cu d'avoir ſoit direétement , ſoit indi
vectement attenté à la vie d'un Citoyen ,
'
-
J U I L L E T. 1764.
53
la partie offenſée a un droit acquis ſur
la moitié de ſes biens, la République
ſur le reſte, & que le Duc ſeul peut fai
re grace de la vie au coupable. ... Fais
toi-même, l'application de cette Loi; &
juge ſi le Sénat & le Duc même, ſont
dans le cas de t'épargner.
L E D U C.
Shylock, pour te prouver la différen
ce de nos ſentimens avec les tiens , je
t'accorde la vie avant même que tu la
demandes. Mais que la moitié de ta
fortune ſoit pour Antonio , & l'autre,
pour la République.
S H Y L O C K.
Prenez auſſi ma vie. Qu'en ai je af
faire, ſi vous m'ôtez les moyens de la
ſoutenir ? Ma fortune eſt ma vie : vous
ne pouvez me ravir l'une ſans l'autre.
L E D U C.
-
Voyez, Antonio , quelle grace il a
droit d'attendre de vous.
A N T O N I O. .
Je ſuis très-ſatisfait , ſi votre Gran
deur y conſent, de partager avec lui ce
qui pourra me revenir de la moitié de
ſa fortune, pour en jouir uniquement
durant le peu de temps qui me reſte à
vivre, ſaufà en aſſurant leretouraprès ma
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
mort, à ſa fille unique, qui vient, ſans
qu'il le ſçache, d'épouſer Loerazo , &
qu'il déshériteroit ſans doute. .
-
-
,
L E D U C.
Que le Juif y conſente, ſans quoi je
révoque la grace que je lui ai faite, &
' l'abandonne à la rigueur des Loix.
P O E T I A.
-
Eh bien , Shylock, es-tu content ?
S H Y L O C K.
-
Qu'on me laiſſe ſortir.. .. Je ſuis ma
lade... Dreſſez vos Actes ; envoyez-les
chez moi.. .. je les ſignerai.
L E D U C, en levant le ſiége. .
Antonio , ma vie ſe joint à celle de
votre ami. .. Il eſt inutile, je penſe, de
vous recommander cet aimable & digne
Avocat.
·
-
N. B. Ce n'eſt qu'au cinquiéme Acte
& à ſon retour à Belmont, avec An
tonio, que Baſſanio découvre que c'eſt
Portia à qui il doit la vie de ſon ami.
On peut juger des tranſports de leur
joie , & de tout ce que produit un dé
' noûment de cette eſpéce.
EXTRAIT.
ANTONIO, riche Marchand Vénitien,
a toute sa fortune sur différens
vaiſſeaux qui ſont en mer ; lorſqu'un
ancien ami , Baſſanio, vient lui deman
der trois mille ducats à emprunter. Il s'a
git d'un mariage conſidérable que Baſ
ſanio a en vue, & cette ſomme lui eſt
abſolument néceſſaire pour y parvenir.
Antonio n'a d'autre reſſource pour obli
ger ſon ami que de l'emprunter lui-même
d'un Juif, fameux uſurier , qu'il avoit
toujours déteſté juſqu'alors, & qui, ſous
une condition ſingulière, lui compte les
trois mille ducats. Il fait ſigner à Anto
nio un acte, par lequel ce dernier s'en
gage, au cas que la ſomme ne ſoit pas
acquittée dans deux mois, à ſe laiſſer
couper une livre de chair ſur tel endroit
de ſon corps qu'il plaira au Juif de choi
ſir. Baſſanio, muni de cet argent, ſe
met en équipage & part pour Belmont,
où demeure Portia, jeune & riche hé
ritière dont il eſt amoureux. Cette jeune
perſonne , par une clauſe biſarre du teſ
-
JUILLE T. 1764.
tament de ſon père , ne peut diſpoſer
d'elle-même : c'eſt le ſort qui doit lui
donner un époux. Quiconque prétend
à ſa main doit être introduit dans un
cabinet , où l'on voit trois caſſettes ;
l'une d'or, l'autre d'argent, la dernière
de plomb. Il peut ouvrir celle qu'il choi
ſira ; & ſi le portrait de Portia s'y trou
ve, elle eſt à lui avec toutes ſes richeſſes.
Mais il doit jurer auparavant, qu'il re
nonce pour jamais à tout autre mariage
fi la fortune ne le favoriſe pas dans cette
occaſion, & de garder un ſecret invio
lable ſur celle des trois caſſettes qu'il aura
ouverte. Un Prince Maure vient de
choiſir la caſſette d'or , dans laquelle il
n'a trouvé qu'un ſquelette; & un Prince
d'Arragon celle d'argent, où il n'a vu
qu'un marmouſet. Baſſanio, qui étoit
depuis long-tems cher à Portia, choiſit
celle de plomb, où il trouve le portrait
de ſon amante. Leur joie eſt extrême :
mais elle eſt bientôt troublée par une
| Lettre que reçoit Baſſanio : ſon malheu
reux ami Antonio , dont la mer a en
glouti toute la fortune , s'eſt trouvé
hors d'état d'acquitter , au jour de l'é
chéance, les trois mille ducats. Il eſt dans
les priſons de Veniſe, & le Juif Shylock
exige que la peine à laquelle Antonio
4o MERCURE DE FRANCE.
s'eſt ſoumis, ſoit exécutée à la rigueur.
Portia, qui partage le chagrin de ſon
mari, le fait partir avec tout l'or qu'elle
imagine néceſſaire pour calmer l'avide
cruauté du Juif. Mais ce dernier eſt
infléxible, & ne peut renoncer à une
vengeance après laquelle il aſpiroit de
puis long-tems.
-
Tels ſont les événemens qui rem
pliſſent les trois premiers Actes de cette
Pièce, auſſi intéreſſante que ſingulière.
ACTE IV. *
S C E N E P R E M 1 E R E.
Le Théâtre repréſente une Cour de Juſ
tice, où ſiége le Duc de Veniſe avec plu
ſieurs Sénateurs. Antonio y arrive char
gé de chaînes, accompagné de ſon ami
Baſſanio & autres.
LE DUC, à Antonio.
Je compâtis à votre ſituation : votre
adverſaire eſt implacable, & j'en vois
tout à craindre. Procédons cependant
au jugement de cette affaire.. .. Qu'on
* Cette Traduction eſt d'après la Piéce revue
& corrigée par George Grandville , Lord Lans
downe.
J U IL LE T. 1754.
41
faſſe entrer le Juif... (Shylock paroît.)
que l'on s'écarte & qu'il paroiſſe devant
IlOllS . . . . . Shylock ; le monde & moi de
même , croyons que ta malignité n'a
d'autre but que de pouſſer à bout cette
cruelle plaiſanterie, & l'on eſpére enfin
trouver en toi autant d'humanité que tu
as juſqu'à préſent montré de barbarie.
Conſidere, ſur-tout, combien cet hon
nête Négociant eſt à plaindre, les pertes
immenſes qu'il a faites, les malheurs
imprévus qui l'ont tout-à-coup accablé,
ſon état en un mot digne d'inſpirer la
pitié aux âmes les plus féroces. Après
cela parle, & ſonge que la Cour n'at
tend de toi, qu'une réponſe favorable.
S H Y L O C K.
J'ai fait part à votre grandeur de mes
prétentions, & j'ai juré par le Sabbath,
de ne jamais m'en déſiſter : ſi vous me
refuſez juſtice , puiſſe le blâme en re
tomber ſur vous & ſur les Loix de votre
République l On me demande en vain
pourquoi je préfére aujourd'hui à trois
mille ducats une livre de chair humai
ne ? C'eſt à quoi je n'ai qu'un ſeul mot
à répondre : telle eſt ma fantaiſie.
L E DU C.
Ah cruel l.....cette réponſe en eſt-elle
une ?
42 MERCURE DE FRANCE.
A N T o N 1 O , au Duc.
Seigneur, oubliez-vous que c'eſt un
Juif que vous voulez attendrir...Hélas !
vous humaniſeriez plutôt les animaux
les plus ſauvages...Ainſi, diſpenſez-vous
de grace de lui renouveller mes offres
& de vous abaiſſer plus long-tems juſ
ques à la prière. Prononcez mon Arrêt,
& que ce Vautour ait ſa proie.
B A S S A N I o.
Tiens , Shylock , au lieu de trois
mille ducats, en voilà ſix.
S H Y L O C K.
Quand même chaque Ducat des ſix
mille que tu m'offres en vaudroit ſix ,
je les refuſerois ... je m'en tiens à l'acte
que ton ami a ſigné.
L E D U C.
Quel pardon attends-tu de la Divini
té, toi qui te montres infléxible ?
S H Y L O C K,
Qu'en puis-je craindre, en ne recla- .
mant que mon droit ?....Suis-je plus cou
pable que vous ?... Avec quelle rigueur
ne traitez-vous pas vos eſclaves ; &
quelle eſt votre excuſe ? Ils ſont à vous,
vous les avez payés. De quel œil me
regarderiez-vous, ſi je vous demandois
leur liberté; de les donner pour époux .
à vos Filles; de les loger dans des Palais
J U I L L E T. 1764.
43,
auſſi ſomptueux que les vôtres ? Nos
eſclaves , me diriez-vous , font partie
de nos biens , & ſont faits pour ſubir
nos Loix .... C'eſt dicter ma réponſe.
Ce que j'éxige de cet homme me coûte,
• aſſez cher : c'eſt mon bien; je le reclame ;
je l'éxige.Si vous me refuſez,que la honte
encore un coupen retombe ſur vos Loix,
ſur la foibleſſe des décrets de votre Ré
publique ... Je demande juſtice ;parlez :
me la refuſez-vous ?
L E D U C.
C'eſt ſur quoi la Cour va délibérer....
-
(aux Sénateurs.) Voici une Lettre du .
fameux Juriſconſulte Bellario, qui nous
recommande un jeune & ſçavant Avo
cat , dont la
ſagacité pourra, dit-il ,
nous être de quelque ſecours..... Où eſt
il ?...Qu'on l'appelle.
-
B A s s A N I o , à Antonio.
Ne crains rien , cher ami , mon ſang
eſt le garant du tien.... (à Shylock.) A
quoi deſtines-tu ce couteau ?
S H Y L O C K.
A me payer de ma créance.
B A S S A N I O.
S H Y L o C K.
-
Eh quoi, rien ne peut t'attendrir ?
^
Rien de tout ce que tu peux imaginer.
44 MERCURE DE FRANCE.
B A S S A N I O.
Impitoyable Juif! ton exiſtence feroit
prèſque accuſer l'Etre ſuprême. ..
S H Y L O C K.
-
Regarde ce contrat : vois le ſceau qui
le confirme ! .....Tant qu'il ſubſiſtera ,
ton éloquence & tes injures ſont per
dues. N'accuſes que toi ſeul d'avoir
conduit ton ami dans ce piége. C'eſt par
toi ſeul que ſon ſang va couler.....Qu'il
retombe ſur ta tête.
B A S S A N I o.
Ah barbare !
U N O F F I C I E R.
Que l'on ſe range...place à la Cour.
S C E N E
I I.
Ponrra * & Nériſſa , déguiſées ;
l'une en Avocat, l'autre en Clerc, avec
· un ſac & des papiers. Les Acteurs pré
cédens.
-
L E D U C , à Portia.
Avocat, prenez place.....Etes-vous in
formé de l'affaire qui occupe la Cour ?
* Cette jeune Epouſe, après le départ de Baſ -
ſanio, a pris le parti de le ſuivre & de tout haſar
der pour ſauver l'ami de ſon mari.
J U IL L E T. 1764.
P O R T I A.
Lequel eſt le Juif ?
l'autre.
L E D U C,
nu par Antonio ?
A N T O N I O.
Je ne puis le déſavouer.
P O R T I A.
.
45
Oui, Seigneur...Lequel eſt Antonio?
Antonio, Shylock... approchezl'un &
P o R T I A à Shylock.
-
Votre prétention eſt bien étrangel...
L'Acte eſt-il authentique ? Eſt-il recon
C'eſt donc au Juifà faire grace.
S H Y L O C K.
Grace !.....Pourquoi ?
P o R T 1 A.
Parce que la miſéricorde eſt par elle
même ſans bornes; ainſi que la roſée,
elle tombe des Cieux pour conſoler
ſans prédilection tous les mortels. Elle
eſt doublement chère : à celui qui l'exer
ce, à celui qui en eſt l'objet. C'eſt l'at
tribut le plus précieux de la puiſſance ;
il ſied aux plus grands Monarques ; il
les illuſtre plus que leur couronne même;
il en fait des Dieux ſur la terre , ſur-tout
quand il eſt joint à la juſtice .... Je ne
te dis ces grandes vérités, que pour te
faire mieux ſentir toute l'horreur de ta
·
46 MERCURE DE FRANCE.
demande : car ſi tu perſiſtes à t'en tenir à
la rigueur de la loi, elle prononce con
tre le malheureux Antonio.
S H Y L O C K.
· C'eſt élle ſeule que j'invoque.
P O R T I A.
-
Antonio ne peut-il acquitter ſa dette ?
-
B A S S A N I O.
J'offre de la payer , non pas deux,
mais trois & quatre fois. Que dis je ?
Que le Juif parle ; toute ma fortune ,
mon ſang même eſt à lui......S'il refuſe
mes offres : jugez, Seigneurs, de quelle
juſtice il eſt digne !
P O R T I A.
Nul pouvoir dans Veniſe n'a droit
d'éluder un Décret porté par la Répu
blique : un pareil exemple ſeroit trop
dangereux. Les Loix doivent être ſa
crées.
)
S H Y L O C K.
O Daniel ! tu revis dans ces lieux....
C'eſt ſon âge : c'eſt ſa ſcience : c'eſt Sa
lomon lui-même !
P o R T I A.
Je voudrois pourtant voir votre Acte.
S H Y L O C K.
Le voici , reſpectable Docteur.
P o R T 1 A , ( après avoir lu.)
· Recevez, croyez-moi , le triple de
A
| J U IL L E T. 1764.
47
ce qui vous eſt dû , puiſqu'on vous
l'offre. .
' S H Y L O C K.
J'ai juré de n'en rien faire. Mon ſer
ment eſt ſacré . ... dût-on m'offrir
Veniſe même , je refuſerois de l'en
freindre,
· P o R T I A.
Sois généreux ; prens l'or qui t'eſt
offert ; & laiſſe-moi déchirer l'Acte.
S H Y L O C K.
-
Vous vous êtes montré bon Juge ;
les Loix vous ſont connues ;- vous avez
diſcuté l'affaire en conſéquence : c'eſt
au nom de la Juſtice même que je
vous ſomme de procéder au jugement.
Je jure ſur mon âme que toute l'élo
quence humaine n'obtiendra rien de
moi. Je demande mon dû ; le terme
eſt expiré : que le Conſeil prononce.
A N T O N I O.
Je me joins de grand cœur à ſa de
mande.
P O R T I A.
En ce cas, préparez-vous à vous ſou
. mettre à ſes deſirs.
, S H Y L O C K.
O Juge auſſi intégre que lumineux !
P O R T I A.
-
Etes - vous prêt , Antonio?....Qu'on
--
48 MERCURE DE FRANCE.
le dépouille juſqu'à la ceinture.
".
S H Y L O C K.
Fort bien ! ... c'eſt au plus près du
cœur, que je prétends prendre mon dû...
Telles ſont nos conventions.
P o R T 1 A, à Shylock.
venir la mort d'Antonio.
S H Y L O C K.
Notre Acte n'en dit rien.
P O R T I A.
S H Y L O C K.
Notre Acte n'en dit rien.
/
Où eſt votre Chirurgien ? .... Il en
faut un, pour arrêter le ſang 4 & pré
N'importe : la charité l'exige.
P o R T I A.
En ce cas, prens ta dette.
L E D U C.
Un moment..... Antonio , n'avez
vous rien à objecter contre la Sentence ?
A N T O N I O.
Seigneur, je me ſoumets à mon ſort...
Adieu, mon cher Baſſanio ! retiens tes
pleurs ; il m'eſt doux de ſouffrir pour
toi.... La fortune, du moins, ne permet
pas que je ſurvive à ma ruine , pour
traîner ma vieilleſſe dans les ennuis &
tous les autres maux attachés à la pau
vreté. .. Encore un coup , adieu l Ne
pleure pas ſur ton ami,qui n'a rempli que
*-
ſon
JUIL L E T. 1764.
49
ſon devoir en s'expoſant pour toi , &
qui ne peut en avoir de regret.... Satiſ
fais-toi maintenant, Shylock; ne laiſſe
rien à deſirer à ta vangeance ; montre
mon cœur à découvert à mon ami.... Il
eſt digne de lui ſans doute.
S H Y L O C K.
N'en doutes pas, Chrétien... Vous ſe
rez tous les deux contens. ..
B A s s A N I o, à Shylock.
Barbare, arrête ! ... Puiſque rien ne
peut attendrir ce Monſtre, je dois, je
veux & corps pour corps , payer pour
mon ami. .. Il ne te doit qu'une livre
de chair : prens la mienne en entier ;
coupe, déchire, elle eſt à toi : je me
ſoumets à tout, pourvu qu'Antonio vive
& ſoit libre... Es-tu content, Shylock ?
A N T O N I O.
Je ne le ſerois pas.
B A S S A N I O.
Cruel Antonio !
·
A N T o N I o.
Injuſte Baſſanio !
A
B A s s A N I o, à Shylock.
Malheureux ! de quoi peux tu rire ?
S H Y L o C K.
De votre ſimplicité mutuélle.. .. :
Oſez-vous bien penſer, Chrétiens, que
je ſois homme à prendre ainſi le chan
I, Vol.
.
5o MERCURE DE FRANcE.
ge ? Je te connois aſſez, Baſſanio , pour
tout attendre de ton déſeſpoir, ſi ton
ami périt pour toi. Ainſi je ſuis ſûr de
tous deux .. ... Procédons à l'exécution
du premier.
BA s S A N I o, l'épée à la main.
Approches, ſi tu l'oſes. ..
A N T o N I o.
Que fais-tu, mon ami?... Ah ! ſonge
que ta mort & la mienne, eſt le prix de
ton imprudence.
B A s s A N I o.
L E D U C.
-
La mort de l'un eſt celle de l'autre....
Qu'importe quel en ſoit le genre ?
Quel excès d'inſolence ! ... ici! dans le
Palais ? Qu'on le déſarme ...... Qu'on
l'arrête. '
-
P o R T I A , au Duc.
Daignez , Seigneur, le regarder en pi
tié. ... j'ai de quoi le ramener à la
raiſon.. .. ordonnez ſeulement que l'on
m'entende.
-
teur . • . .
:
, •
,
-
S H Y L O C K.
-
: P O R T I A.
-
-
-
•
-
' Silence , Silence ! Ecoutez le Doc
Shylock, en reliſant plus attentivement
, »
ton acte, je ne vois pas qu'Antonio t'y
accorde une ſeule goute de ſon ſang .,'
-
-
>
J U IL L E T. 1764..
51
il porte expreſſément une livre de chair,
& rien de plus. Cette chair eſt à toi : on
te l'accorde...Mais prens garde,Shylock !
Sileſangd'un Chrétien s'imprime ſeule
ment ſur tcn couteau , apprens que par
les Loix de la République, toutes tes
terres & tes biens ſont confiſqués au
profit de l'Etat.
S H Y L O C K, avec émotion.
Qu'entens-je t ....
-
B A s s A N I O , avec tranſport. "
Ciel ! Quel coup de lumière ! .... O
Juge en effet céleſte ! .... ( à Shylock, )
entens-tu ton arrêt ? .... ( au Duc )
Seigneur, pardonnez à l'amitié réduite
au déſeſpoir , ſi ....
L E D U C.
Sois tranquille ; nous admirons bien
plus ta vertu, que nous ne condam
nons ta faute .... Mais achevons.
P O R T I A.
.
Shylock , regarde ; lis toi-même. La
voici cette Loi dont tu implores l'exé
cution à la lettre. .. Elle t'eſt due, on
te l'accorde.
.
S H Y L O C K.
^
,
· Je m'en déſiſte , & me contente.des
offres qu'on m'a faites. .. Que le Chré
tien me paye le triple de la ſomme ſti
pulée , & qu'on briſe ſes fers.
C ij
'
,
-
52 MERCURE DE FRANCE.
B A S S A N I O.
Voici l'argent.
P O R T I A.
Un moment , Seigneur : il faut que
le Juif ait juſtice entière.... Shylock,
en montrant Antonio.) voici ton ſeul
ébiteur : exerce à la rigueur les droits
qu'il t'a donnés ſur lui-même.
|
G R A T I A N O.
O Daniel ! tu revis dans ces lieux.....
Eh bièn , perfide Juif! te ſens-tu tom
bé dans ton propre piége ? ...
S H Y L o C K.
Qu'on me donne la ſomme princi
pale, & qu'il n'en ſoit plus §
P O R T I A. ,
Tu l'as refuſée autentiquement de
vant la Cour , en te bornant aux ter
mes du Contrat. .. Contente-toi de ta
demande , puiſque tu l'as obtenue.
S H Y L O C K.
Ah, Ciel ! ... Eh bien que l'on me
laiſſe aller. .. & que le diable. ..
P O R T I A.
Non pas, Shylock. ... , Si la Juſtice
eſt quitte envers toi, tu ne l'es pas en
vers la Juſtice. Les Statuts de Veniſe
portent que ſi un Etranger eſt convain
cu d'avoir ſoit direétement , ſoit indi
vectement attenté à la vie d'un Citoyen ,
'
-
J U I L L E T. 1764.
53
la partie offenſée a un droit acquis ſur
la moitié de ſes biens, la République
ſur le reſte, & que le Duc ſeul peut fai
re grace de la vie au coupable. ... Fais
toi-même, l'application de cette Loi; &
juge ſi le Sénat & le Duc même, ſont
dans le cas de t'épargner.
L E D U C.
Shylock, pour te prouver la différen
ce de nos ſentimens avec les tiens , je
t'accorde la vie avant même que tu la
demandes. Mais que la moitié de ta
fortune ſoit pour Antonio , & l'autre,
pour la République.
S H Y L O C K.
Prenez auſſi ma vie. Qu'en ai je af
faire, ſi vous m'ôtez les moyens de la
ſoutenir ? Ma fortune eſt ma vie : vous
ne pouvez me ravir l'une ſans l'autre.
L E D U C.
-
Voyez, Antonio , quelle grace il a
droit d'attendre de vous.
A N T O N I O. .
Je ſuis très-ſatisfait , ſi votre Gran
deur y conſent, de partager avec lui ce
qui pourra me revenir de la moitié de
ſa fortune, pour en jouir uniquement
durant le peu de temps qui me reſte à
vivre, ſaufà en aſſurant leretouraprès ma
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
mort, à ſa fille unique, qui vient, ſans
qu'il le ſçache, d'épouſer Loerazo , &
qu'il déshériteroit ſans doute. .
-
-
,
L E D U C.
Que le Juif y conſente, ſans quoi je
révoque la grace que je lui ai faite, &
' l'abandonne à la rigueur des Loix.
P O E T I A.
-
Eh bien , Shylock, es-tu content ?
S H Y L O C K.
-
Qu'on me laiſſe ſortir.. .. Je ſuis ma
lade... Dreſſez vos Actes ; envoyez-les
chez moi.. .. je les ſignerai.
L E D U C, en levant le ſiége. .
Antonio , ma vie ſe joint à celle de
votre ami. .. Il eſt inutile, je penſe, de
vous recommander cet aimable & digne
Avocat.
·
-
N. B. Ce n'eſt qu'au cinquiéme Acte
& à ſon retour à Belmont, avec An
tonio, que Baſſanio découvre que c'eſt
Portia à qui il doit la vie de ſon ami.
On peut juger des tranſports de leur
joie , & de tout ce que produit un dé
' noûment de cette eſpéce.
Fermer
6067
p. 57-80
TROISIÉME CHANT.
Début :
RENAULD, après un si cruel massacre (des Harpies) se laissa tomber, n'en pouvant [...]
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texteReconnaissance textuelle : TROISIÉME CHANT.
TROISIÉME CHANT.
RENAULD, après un si cruel massacre
(des Harpies) se laissa tomber, n'en pouvant
plus de laſſitude; & comment n'au
ploits? Cependant il ne fut pas long-temps
dans cette poſture indigne d'un héros, il
ſe releva; & conſidérant peut-être avec
un peu trop de vanité les ſanglantes mat•
"
C v
-
roit-il pas été fatigué , puiſque je le ſuis :
moi-même ſeulement à conter ſes ex
58 MERCURE DE FRANCE,
ques de ſa victoire : hélas! dit il, que me
ſert-il d'être échappé à la fureur de ces
terribles monſtres , ſi Vaillantin, mon
joli cheval , mon fidéle compagnon , qui
, faiſoit toute ma conſolation , eſt leur
malheureuſe victime ! Ce triſte ſouve
nir l'affligea; il raſſembla les membres
épars de ſon fameux courſier ; il fit en
ſuite une foſſe dans un agréable vallon,
où mille fleurs différentes faiſoient à
l'envi briller leur charmant émail , &
l'enferma dans ce tombeau, après avoir
arrangé ſon corps avec tant d'adreſſe
qu'il paroiſſoit entier : il le couvrit d'her
bes & de fleurs, & baiſa la terre à qui
il venoit de confier ce précieux dépôt.
Il vouloit même, pour éterniſer ſa mé
moire , prendre des armes noires , faire
le reſte de ſa vie ſes voyages à pied ,
& rendre raiſon à tout le monde du
ſujet qui l'engageoit à les porter; mais il
ne fit pas cette extravagance : il jugea
qu'il étoit plus ſage, & non moins du
rable de graver ſur une pierre une épi
taphe qu'il compoſa ſur le champ, en
verſant un torrent de larmes. La voici.
telle que la rappoite un voyageur Alle
· mand , qui certainement l'a fidélement
copiée, s'étant écarté pour cela de dix
lieues de la route qu'il devoit tenir :
JU IL L E T. 1764.
Ci gît le fameux Vaillantin,
- Très-fidèle Cheval d'Eſpagne ,
tain.
Il ſervit plus d'une campagne
Renauld qui pleure ſon deſtin.
Paſſant, verſe ici quelques pleurs ;
Jette-lui de l'herbe & des fleurs.
-
Fier au combat, méchant comme un lutin ,
Tant en France qu'en Allemagne
Et pour honorer ſa mémoire,
59
Doux dans la paix, marchant d'un pas cer
Il fut adroit & vif, courageux, plein de gloire.
Renauld grava cette Epitaphe avec
ſon épée, & teignit les lettres avec du
ſang d'harpies ; enſuite il s'éloigna de
ces triſtes objets, & pourſuivit douce
ment ſa route. Il marchoit ſans ſçavoir
trop où il alfoit, tant il étoit occupé
· de ſa douleur , lorſqu'il apperçut un
homme, qui les yeux tournés vers le
Ciel , ſembloit n'être
attentif qu'aux
prières, que ſams doute il diſoit. Re
nauld s'en approcha , & s'apperçut qu'il
étoit vêtu de gros drap brum. Son co
queluchon & ſa ceinture lui firent con
noître quelle eſpéce d'homme c'é: oir.
Pour lui, craignant quelques nouvelles
· harpies , il tenoit ſa viſière baiſſée, ſans
-
-
C vj ' :
6o MERCURE DE FRANCE.
même la lever en ſouhaitant le bon ſoir
à l'Hermite , qui lui répondit d'un ton
doucereux Ave Maria ; après quoi, par
· un trait d'humilité biſarre & mal pla
cée , ſe donna force coups de poings ,
en criant qu'il étoit un miſérable pé
cheur , qu'il avoit commis tel crime &
tel autre encore. Renauld, que cette
confeſſion impatientoit l'interrompit, &
lui dit : mon Père, n'y auroit - il pas
moyen de loger chez vous cette nuit ?
, Le Solitaire n'y conſentit qu'aprèsavoir
fini ſa confeſſion. Ils entrerent dans la
cellule, & Renaud lui conta en ſe déſar
mant, le combat qu'il avoit eu à ſoute
nir , & la victoire qu'il avoit remportée.
Mon fils , dit l'Hermite , il ſeroit à
propos de rendre graces de cette victoire
à celui qui vous l'a fait remporter.Auſſi
tôt, malgré la faim qui preſſoit Renaud,
il fallut qu'il répondît au Te Deum que
le Moine entonna d'une voix rauque.
Renaud dit ce qu'il en ſavoit : ils chan
terent à qui mieux mieux, & l'eſtropié
rent de façon qu'il n'étoit pas reconnoiſ
ſable. Le Chevalier , de ſa vie, n'avoit
appris le latin : il parloit à peine ſa lan
gue. L'Hermite, comme vous ſçaurez
quand vous le connoîtrez mieux, étoit
tout auſſi ignorant que lui ſur cette ma
J U ILLE T. 1754.
'6r :
ºtière ; mais l'intention étoit bonne. Leur
prière étant finie , Renaud, pour enta
mer la converſation , demanda à ſon
bôte qui il étoit. Il lui répondit : je ne .
puis en conſcience vous ſatisfaire ſur ce
point ; car j'ai fait vœu de ne dire à per
ſonne comment je me nomme. J'ai dé--
ja eu quelques petites querelles fur ce
ſujet; mais, graces à Dieu, je m'en ſuis
aſſez bien tiré, & je n'ai point encore
enfreint ma promeſſe. Renaud cepen
·dant tenoit les yeux fixés ſur lui. L'Her
mite, qui le regardoit auſſi, rougit : ils
reſterent un moment ſans parler; puis
tout-à-coup, faiſant un éclat de rire : &
depuis quand , s'écria le Seigneur de
Montauban , le Diable ſe fait-il Her
mite ? Ferragus* encapuchonné ! Ferra
gus, ce fier Sarrafin ! ..... de grace, ami,
dévoile-moi ce myſtère. Suis-je bien .
éveillé? N'eſt-ce point un ſonge ? Quoi !
je ſuis dans une cellule, & c'eſt-là ce
terrible fléau des François ? Ferragus
vêtu de burre ! & ceint d'une corde à
nceuds ! ... aſſurément je n'aurois jamais
deviné cette métamorphoſe. Ami Fer
ragus, ſi tu es toujours du même carac
* Ceux qui ſe rappelleront le caractère de ce
Chevalier Payen, ne ſeront pas moins étonnés
que Renauld de cette viſion,
·
•
62 MERCURE DE FRANCE.
tère, comme je n'en doute point, car
l'habit ne fait pas le Moine, qu'il en
coûtera bon aux jeunes payſannes qui
viendront cueillir des herbes autour d'i
ci , ou qui ſeulement y paſſeront par
haſard ! Il faudroit qu'elles fuſſent ar
mées de pied-en-cap, encore ne pour
roient-elles pas te réſiſter. Eh ! de gra
ce , ne fais pas tant le modeſte ; on
ſçait de tes nouvelles en France ; & de
puis le beau ſéjour que tu t'es aviſé
d'y faire , la difficulté de trouver des
filles qui te ſoient échappées, eſt une
preuve inconteſtable de ta ſageſſe & de
ta COI1t1Il6 Il Ce,
Les temps ſont bien changés ! dit Fer
ragus, d'un air contrit & humilié ; je
ſuis à préſent mort au monde ; je ne
penſe plus à des plaiſirs, qui entraînent
après eux des ſuites trop fâcheuſes ;je ſai
les tourmens qui attendent les gens char
nels & voluptueux, & je veux en me
ſéparant d'eux,penſer tout de bon à faire
ici mom ſalut. Je ſai tout cela , dit Re
nauld , & mon Confeſſeur autrefois
m'en a ſuffiſamment inſtruit ; mais to\i,
· qui te les a appriſes , & qui t'a engagé à
quitter ta ſecte ? Tu me demandes , ré
pondit Ferragus, un détail qui ne laiſſe
pas d'être long Qu'importe, reprit Re
-
cellule.
JUIL L ET. 1764.
63
mauld, commence ; je n'ai nulle affaire
† : cependant je penſe qu'il ſeroit
l propos de prendre des forces avant de
commencer cette Hiſtoire : j'en ai be
ſoin, & il en eſt bien temps.Je ne doute
pas de ton appétit, dit Ferragus, mais je
n'ai point ici de quoi le ſatisfaire ; la
regle que j'obſerve ne me permet d'avoir
ni vin ni proviſions , & un cuiſinier
ſeroit pour moi un meuble bien inutile,
, puiſque je jeûne continuellement pour
tâcher, s'il eſt poſſible, d'effacer par mes
auſtérités , les fautes énormes que j'ai
commiſes. Ce que je puis t'offrir, ce ſont
des figues & des raiſins:cette petite caſſet
te en eſt pleine. Soit, dit Renauld, je
m'en contenterai, cher Ferragus.Auſſi
tôt ils s'approcherent du coffre : Fer
ragus dit la priere accoutumée ; & Re
nauld, après avoir entierement vuidé la
caſſette, ſortit pour ſe déſaltérer à une
fontaine qui couloit à deux pas de la
· Il revint enſuite ; & s'étant mis a ſon
aiſe : allons Ferragus, dit-il, commence
ton hiſtoire ;je m'imagine qu'elle doit
être curieuſe. Auſſi-tôt fe bon Frère ſe
gratta le front pour rappeller ſes idées ,
§ la tête , & commença ſon récit
par louer Dieu, & le remercier du chan
- -
|
64 MERCURE DE FRANCE.
gement qu'il avoit fait en lui. C'eſt votre
ouvrage, s'écria-t-il, ſi je ſuis bon, après
avoir été le plus méchant de tous les
hommes 1 Après ce court exorde, il
vint au fait, & dit : Vous ſcaurez, vail
lant Renauld , que j'ai été amoureux
d'Angélique : oui, j'en ai été ſi violem
ment épris , que le feu d'une fournaiſe
ne communique pas au fer qu'on y
expoſe , une ardeur ſi vive que celle
dont cette gentille Princeſſe m'avoit en† mes pleurs , que mes
ſoupirs étoient mal employés l & mau
dit ſoit l'indigne amour qui fut la cauſe
de mes déſordres.... mais que faire , le
mal eſt paſſé , je ne puis que le réparer,
& vivre dans l'eſpérance de le faire ou
blier.
Vous devez vous ſouvenir que, pour
l'amour d'Angélique, je ſoutins les plus
fameuſes querelles, contre vous-même,
& contre mille autres guerriers. J'ai
tué à ſon ſujet tant d'honnêtes & bra
ves Chevaliers, que je ne finirois pas
ſi j'entreprenois de les nommer.Cepen
dant, de quoi me ſervoit ma valeur ? Ja
mais Angélique ne me regarda favora
blement; la cruelle ſe moqua de mes
feux, ſe joua de ma perſévérance, &
pour comble de diſgrace , elle partit
JU IL L ET. 1764:
.
65
avec Médor pour retourner dans ſa pa
- trie. Je ne pus ſoutenir ſon départ ; il
me prit un tel dégoût pour la vie, que
je réſolus de la terminer. Je pris le parti
de la ſuivre au Cathay , pour y gagner
ſon cœur par mes longs ſervices , par
mes exploits, ou bien pour mourir de
déſeſpoir à ſes pieds, & lui offrir le
ſacrifice de ma vie.Après avoir fait ce
beau plan , je cherchai ſur toutes les
côtes un Vaiſſeau. Il s'en trouva un dans
le Port de Valence, qui partoit pour al
ler directement au Cathay : il étoit
chargé d'un nombre infini de paſſagers
de tout ſéxe , & de marchandiſes de
toute eſpéce. Le Pilote me permit de
m'y embarquer , je fis prix avec lui, &
le lendemain les voiles furent déployés,
nous partîmes.
La mer fut tantôt calme, tantôt agi
tée.Je ne te dirai pas toutes les tempê
tes que nous eſſuyâmes , elles faiſoient
u d'impreſſion ſur mon eſprit. La
grêle , les éclairs , la foudre , les plus
grands dangers étoient pour moi des
ſujets de joie & de vraies fêtes , dans
le deſſein que j'avois pris de terminer
·ma malheureuſe vie ; & ſi quelquefois
elles m'affligeoient, ce n'étoit que parce
qu'elles pouvoient m'empêcher de voirs
*,
66 MERCURE DE FRANCE.
pour la dernière fois la charmante An
gélique, d'admirer ſes divins appas, &
de goûter le ſeul plaiſir qui pût encore
m'être ſenſible.
.
-
Te parlerois-je des monſtres qui ſe
promenent dans ces mers : ah ! vaillant
Renauld, qu'ils ſont différens de ceux
qui ſe trouvent dans nos climats f Les
armes que la nature leur a données ſont
bien plus terribles ; enfin les baleines ,
qui chez nous paſſent pour monſtrueu
ſes, ne ſont que du frétin en comparai
ſon de celles qu'on rencontre. Je vou
drois en vain t'en donner une juſte idée :
imagine-toi ſeulement que rien n'eſt ſi
fréquent que de prendre un poiſſon
pour une iſle, ſur les mers que j'ai par
COurues.
Je fus à peine débarqué, que je cou
rus vers Albraque. Cette ville renfer
moit alors la fleur de toute beauté ,
l'adorable Angélique ; Angélique qui
vit, pour l'amour d'elle, couler des fleu
ves de ſang que répandirent le nombre
infini de rivaux qui prétendoient la poſſé
der.Je trouvai Albraque remplie de triſ
teſſe & de deuil : le Prince Médor n'é
toit plus; la Cour étoit plongée dans
une affliction mortelle, & la #e An
gélique, dont je demandai des nouvel
-
9
--
J U IL L E T. 1764.
67
les , verſoit des larmes , arrachoit
de déſeſpoir ſes beaux cheveux , &
enfermée toute ſeule dans ſon appar
tement, fuyoit les fêtes, les danſes,
enfin toutes ſortes de divertiſſemens.
J'appris encore que ſon père, le vieux
Galaffron,cherchoit à la remarier; mais
qu'il
vouloit pour gendre quelque
Guerrier fameux, qui pût défendre ſes
Peuples des ennemis puiſſans qui l'en
vironnoient, & qui attendoient depuis
long-temps l'occaſion de lui jouer quel
que piéce ſanglante. Que pour cela il
avoit réſolu d'expédier un Courier au
Comte Rolland,pour lui offrir ſa fille.
Je priai celui qui m'inſtruiſoit ainſi,
d'aller dire de ma part à Galaffron qu'il
pouvoit épargner les frais d'une Am
baſſade; que Rolland,qui avoit encore
la cervelle en aſſez mauvais état &
la tête pleine de rats, couroit les champs
comme un véritable fol : mais qu'il
venoit d'arriver dans ſes Etats un Che
valier ſage & prudent , fameux par ſes
exploits , tirant parfaitement de l'arc,
& qui ſeul & déſarmé, ſeroit encore
aſſez fort pour défendre ſon Royaume
entier. L'homme à qui je parlois, ne
put s'empêcher de rire à ce diſcours.
Je vais faire ce que vous m'ordonnez »
|
53 MERCURE DE FRANCE.
dit-il , brave & modeſte Chevalier :
mais je ne ſuis pas garant que les ac
tions répondent 2llX paroles ; la vigne
qui a beaucoup de feuilles produit pour
l'ordinaire fort peu de raiſin; promet
tre eſt un , tenir eſt autre choſe.
Vous ſçavez, brave Renauld, que la
patience n'eſt pas ma principale vertu ;
je n'aime point la plaiſanterie. Je me mis
donc en colère de ce que cet homme ne
me croyoit pas.Je le pris à la gorge & le
ſerrai ſi malheureuſement pour lui, qu'il
périt entre mes mains. Cette action fut
remarquée; le peuple qui rempliſſoit la
place s'émut , s'atroupa & vint fondre
ſur moi. Je me mis auſſi-tot en défenſe, .
& me ſervant de ce malheureux qui étoit -
mort entre mes mains , je le pris par les
pieds, je le tournai autour de moi pour
me faire place, & le lançai enſuite avec
tant de force, que Galaffron, qui étoit ,
accouru à ſon balcon au bruit qu'il avoit
briſé en mille piéces,ſi,heureuſement, ce
malheureux, qui tournoit en l'air , ne
molles & charnues , incapables de don
Galaffron l'échappa belle :
quitte pour quelque contuſion.. Par la
r
entendu, penſa en être tué ; & il eût été .
l'eût rencontré avec certaines parties ,
ner un coup bien dangereux.
il en fut
"
JUILLET. 1764, .
69
barbe du Dieu Mahon ? S'écria-t-il,
- qui peut faire ainſi voler mes Sujets ?
Le Siroc , ou le Garbin ſoufflent-ils
plus fort qu'à l'ordinaire ? Ou bien, mon
Peuple eſt il devenu ſi léger qu'il ſe
laiſſe emporter par le moindre zéphir,
comme de la pouſſière : allez , dit-il, à
un de ſes Seigneurs qui ſe trouvoient
auprès de lui ,
allez - vous - en ſur la
place , & informez vous exactement
de toute cette avanture. Cependant il
fit venir un Chirurgien qni viſita ſes
meurtriſſures, & ſe mit en devoir de le
panſer. Celui que Galaffron avoit en
voyé n'étoit point encore arrivé ſur la
place, que j'avois tué avec ma terri
ble épée plus d'un millieu de cette vile
populace. Déja le cercle s'étoit élargi,
& cependant je ne frappois qu'en ba
dinant ; ils m'entouroient, mais d'un
peu loin , & ſans oſer m'approcher : ils
crioient, tue, tue ! encore trembloient
ils de peur que je n'avancaſſe ſur eux.
| Le Député, ſaiſi d'étonnement, me ſa
lua reſpectueuſement , m'ôta ſon cha
peau , & me dit enſuite : Invincible
Chevalier, pourquoi, de grace,.vous
abaiſſez-vous à combattre cette vile po
pulace ? Si elle vous a offenſé , elle eſt
incapable de vous donner quelque ſatis
7o MERCURE DE FRANCE.
ſaction ; morts ou vivans, ces lâches
ſont indignes de vous : venez donc au
Palais du Roi Galaffron; il vous recevra
avec grand plaiſir. La politeſſe n'eſt
point inconnue aux Guerriers, lui répon
dis-je. En même temps je remis mon
épée dans le fourreau. Cependant, un
Garde courut dire au Roi que j'étois en
chemin pour l'aller trouver. Auſſi-tôt
Galaffron vint au-devant de moi ; mais
ce né fut pas ſans maudire mille & mille
fois l'heure & le moment qui m'avoit
amené dans ſes Etats. Il ſe compoſa le
mieux qu'il put pour paroître gai & me
recevoir honorablement. Il m'embraſſa ,
me baiſa au front, me fit aſſeoir ſous le
dais ; & tout le monde, Barons, Com
tes & Marquis me parloient avec conſi
dération, & baiſſoient la tête en m'a
dreſſant la parole. On me combla de
louanges immodérées, & l'on me de
manda ſi j'étois François ou Sarraſin.
J'adore votre Dieu, leur dis-je, & m'en
fais gloire : c'eſt pour lui que je com
bats & que je fais uſage de ma valeur ,
de ma force & de cette épée.Je leur ra
contai alors que j'avois été quelque temps
à Paris, que j'y avois éprouvé la valeur
des plus célébres Paladins; que ni vous
ni votre fameux couſin n'avoient pû me
J U IL L E T. 1764.
7r
vaincre , non plus que Maugis avec
toute ſa ſorcellerie & ſes démons qu'il
porte avec lui , & à qui il commande à
la baguette. Je dis enfuite à Galaffron
la paſſion dont je brulois pour ſa fille
Angélique , & que j'étois venu au Ca
thay pour la voir encore & pour mou
rir enſuite. A ces mots , les.pleurs que
je ne pus m'empêcher de répandre, me
couvrirent les joues : le bon Vieillard
s'attendrit; il pleura de me voir pleurer,
& me dit en ſanglottant : Etranger, ne
vous affligez pas ainſi, tous les maux
ont leurs remédes ; la mort ſeule n'en a
point : conſolez-vous donc, vous épou
ſerez ma fille. Oui, je veux vous donner
avec ſa main mon Royaume entier pour
dot , & je le puis bien , puiſque Lu
cine , ma ſeconde fille, s'eſt déshonorée
en fuyant la maiſon paternelle.Renauld,
interrompit alors l'Hermite Ferragus
pour lui dire, elle n'eſt pas perdue cette
Lucine ; elle n'eſt pas non plus trop dés
honorée : elle a choiſi un époux digne
d'elle ; ils ſont fort bien aſſortis, & voi
ci ſon hiſtoire. Alors il raconta au bon
Père tout ce que vous ſavez auſſi-bien
que lui , & que je ne vous redirai pas ;
le récit en ſeroit trop ennuyeux , & je
veux finir au plus vîte celui de l'Her
72 MERCURE DE FRANCE.
mite , qui commence à le devenir.
Reprends ton hiſtoire , dit Renauld
après avoir fini la ſienne, car l'heure
s'avance & le flambeau eſt prêt à s'étein
dre. Allons, dit Ferragus, je ſuis à tes
ordres; mais que le flambeau ne t'in
quiette point :
ſi celui-là s'éteint, j'en
allumerai une autre ; la cire ne me coûte
rien : auſſi n'en ſuis-je point avare , j'ai
des abeilles qui travaillent à ma provi
ſion ; & pendant l'hyver, lorſque la ſai
ſon eſt rude & l'air froid & vilain, je
m'amuſe , après mes prieres , à faire des
flambeaux pour mon uſage. Tu me fe
rois devenir fou ! s'écria Renauld, en
ſe frappant la cuiſſe ;tu ne pouvois autre
fois reſter en place un inſtant; il falloit
toujours que tu fuſſes au cabaret , ou
pis encore : à préſent tu t'amuſes, dis
tu , à faire de la cire blanche & des
flambeaux pour ton uſage, après avoir
dit ton Breviaire ? Oh I ceci ne peut
pas durer : la barbe & les cheveux chan
ent de couleur, mais le tempérament
& le caractère ne changent jamais. La
grace eſt bien puiſſante , dit Ferragus !
c'eſt elle qui me ſoutient ; mais retour
nons à Galaffron qui me vouloit don
ner ſa fille. Cette propoſition, à laquelle
je ne m'attendois pas , me cauſa un
plaiſir
|
| J U I L L E T. 1764.
73
plaiſir ſi ſenſible , que je penſai mourir
de joie. Je tombai; l'on me crut mort :
mais en peu de temps je repris connoiſ
ſance , mes forces revinrent, & je me
levai. Cependant il avoit dépêché quel
qu'un à ſa fille pour la faire venir ſur le
champ : effectivement elle parut tout
à-coup.....ô merveille d'amour ! que l'air
devenoit plus ſerein & plus doux ! il
s'éclaircit peu-à-peu, au point que mon
âme ne put ſoutenir l'éclat qui l'éblouiſ
ſoit; je fermai les yeux, & lorſque je
les rouvris , je vis devant moi cette
Déeſſe charmante, l'objet de tous mes
deſirs.Je ne ſaurois t'exprimer comment
me parut alors cette Divinité.Je ne pou
vois m'imaginer, & je le crois encore à
peine, que ce fût une mortelle : un voile
noir la couvroit à demi ; elle reſſembloit
alors à une roſe vermeille qui, le matin,
ne ſe découvre pas toute entière ; à une
fleur qui , au lever de l'aurore, n'eſt
pas encore épanouie : ou plutôt, à l'aſtre
du jour qu'obſcurciſſent en partie quel
ques légers nuages. On voyoit ſa bou
che vermeille , ſon menton, ſa gorge
d'albâtre, une partie de ſon ſein déli
cat : le voile incommode ne pouvoit ca
cher ſes yeux : leur vif éclat le perçoit,
& cependant ils étoient un peu éteints
I. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
par la douleur dont ſon cœur étoit pé
nétré ; mais les étoiles ne ſont-elles pas
encore vives , ne brillent-elles pas en
core d'un feu pur, lors même qu'elles
diſtilent la roſée ?
Pourquoi chercher à te peindre des
attraits que tu connois auſſi-bien que
moi ? Je ne dois te parler que de ce qui
m'arriva. Eh bien donc ! je perdis, dans
l'admiration où j'etois, la voix , le mou
vement & les forces ; je parus méta
morphoſé comme cette Nymphe, qui,
ſur les rives du Pénée, fut changée en
arbre , & qui ſert de récompenſe &
de couronne aux Poëtes qui chantent le
mieux. Je voulus parler , mais je ne pus
former aucun ſon ; ma voix s'éteignit.
Angélique leva cependant ſon voile :
elle me regarda ; ma vue lui fit plaiſir :
ſon front parut pour un inſtant plus
ſerein & moins cruel. Mais ce ne fut
qu'un inſtant ; ce ciel divin s'obſcurcit
encore ; il s'y raſſembla plus de nuages
qu'il n'y en avoit auparavant : enſuite
telle qu'une fleur qui, frappée ſur ſa tige
du vent d'Afrique, d'une forte grêle ou
de quelqu'autre accident, ſe fanne &
périt à l'inſtant, de même Angélique
retraçant dans ſon eſprit tout ce qui lui
étoit arrivé en France, la folie du brave
|
J U IL L E T. 1764.
75
Rolland, la paſſion & le malheur du
charmant Médor, tombe & s'évanouit;
ſes lévres changent de couleur : l'on au
roit dit qu'elle venoit d'être frappée d'un
coup de lance.Je m'approche auſſi-tôt :
je la reçois dans mes bras ; je la prie,
mais en vain : je la conſole de mon
mieux. Cependant on appelle ſes fem
mes : on la met au lit. Le Médecin ar
rive, l'examine, lui tâte le poulx ; &
prenant un air triſte, une mine ſévère
& renfrognée : à quoi ſerviroient, dit-ile
ma ſcience & mes ſoins ? Angélique eſt
morte : vous voyez qu'elle ne voit ni
n'entend, qu'elle n'a plus de ſentiment.
A ce cruel arrêt, s'éleve un cri général ;
les larmes coulent de toutes parts ; les
ſanglots ,
les gémiſſemens
s'élévent
| juſqu'au Ciel. Imagine-toi, Renauld,
ce que je devins à cette ſcène tragique !
je voulus vingt fois me donner la mort ;
mais toujours l'on m'en empêcha : il
s'en fallut peu que je ne me précipitaſſe
d'une fenêtre, & c'étoit un vrai coup de
déſeſpoir, car elle avoit bien quatre ou
cinq cens pieds de haut ; mais Dieu qui
me réſervoit à cette vie ſainte, à cet
état de lumière, m'inſpira un meilleur
deſſein : ce fut de revenir dans ma Pa
trie, puiſque le deſtin " # ſi con
l]
76 MERCURE DE FRANCE.
traire.
Je reſtai pourtant un mois à
pleurer avec Galaffron ; enſuite voyant
arriver une ſaiſon douce & favorable ,
je pris un vaiſſeau que j'équippai à mes
· frais, pour n'avoir pas le déſagrément
d'aller avec toute ſorte de gens ; & après
un heureux voyage j'abordai ſain &
ſaufen Eſpagne.
-
-
| Renauld voyant que Ferragus avoir
fini ſon récit, jetta ſur lui un regardiro
nique & ſévère. A d'autres l dit-il, la
ſable eſt trop groſſière. Quoi !tu as don
·né là-dedans ? Ma foi , mon cher Fer
ragus,# s'eſt mocquée de toi.
J'en ſuis mortifiée; maisje te jure qu'elle
aura bien ri de ta bêtiſe, & je gage qu'à
préſent elle ſe porte à merveille, qu'elle
eſt auſſi belle qu'elle ait jamais été, &
qu'un autre Amant ſuccédant à Médor,
partage ſes faveurs. Ferragus, étonné ,
put à peine retenir ſa colère. Cela n'eſt
pas vrai, dit-il, & tu me ferois pour
peu de choſe ſortir des bornes que je
me ſuis preſcrites.... tu peux remercier
Dieu du vœu que j'ai fait de rendre le
bien pour le mal. Ah , ah, ah ! dit Re
nauld en éclatant de rire , tu as fait un
vœu ! Gh bien , je vais te mettre dans le
cas d'exercer ta patience. Que tu es de
venu facile & bon depuis que je ne t'ai
-
·
'
J U I L L ET. 1764.
77
connu ! c'eſt apparemment la mort de
cette pauvre Angélique?.... Ferragus , à
ces mots , devint rouge : ſon amour
propre ſouffroit ſi cruellement, qu'il ſut
prêt d'éclater. Mais, faiſant un eſfort
pour ſe contenir : non, s'écria-t-il , le
diable n'eſt point aſſez fort pour me
faire encore ſuccomber ; mais tu me
rendrois le ſervice d'un véritable ami,
mon cher Renauld, de ne point m'ex
poſer davantage à la tentation. Et que
m'importe que tu réſiſtes ou que tu ſuc
combes, dit Renauld : écoute, Ferra
gus, veux-tu ſçavoir le vrai de cette hiſ
toire ? la voici Angélique. a pour toi le
le même foible qu'elle a toujours eu ; je
veux dire qu'elle te hait, te déteſte ,
t'abhorre plus qu'un liévre le Levrier.
Mais comment ne t'en es-tu donc pas
apperçu ? Peux-tu croire de bonne foi
que ta barbe rouſſe , épaiſſe & ſale, ton
viſage olivâtre, baſanné, mal-propre ,
ton tein noir, ton corps ſec & décharné,
ſoient des attraits bien ſéduiſans pour le
beau ſéxe ? Aſſurément , l'aimable &
gentille Angélique , qui raſſemble en
elle toutes les grâces, a bien mal fait de
refuſer un parti ſi avantageux. Ah l le
joli petit mari !
-
Je te pardonne encore , dit tout hors
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
de lui, le dévot & impatient Ferragus.
Oui , je te pardonne encore ! ... en mê
me tems , il ſe mordoit les lévres , & ſe
donnoit avee ſa diſcipline, des coups qui
retentiſſoient & faiſoient un bruit af
freux.Juſqu'à demain , je te prie, lui
dit Renauld , ; mais que ce ſoit à mon
intention & avec un corde moins fine.Si
j'étois de toi, bienheureux Ferragus ,
je prendrois un gros nerf de bœuf Si je
pouvois, reprit le Saint Hermite, te cor
riger par mes humiliations, hélas , je me
trouverois bienheureux ! mais ta tête eſk
trop dure, & je veux bien t'avertir que
ma patience eſt à bout. Quoi, déja tu
te décourages, dit Renauld ! Ne ſais-tu
pas que les injures & les mépris ſouf
ferts avec patience & réſignation, ſont
très agréables au Ciel ? Il eſt vrai que ce
n'eſt pas où tu viſes, Moine hypocrite
& voluptueux ! le culte des Vierges t'in
téreſſe un peu plus.
, Ferragus ne peut réſiſtet plus long
temps. Cette mauvaiſe plaiſanterie fut le
ſignal du combat ; il fit tomber ſur le
viſage de Renauld, cinq ou ſix coups
de diſcipline, qu'il s'étoit deſtinés. Ce
lui-ci répondit à cette attaque par un
coup de poing ſi terrible, que Ferra
gus fit deux cens pirouettes, & vit autant
*.
J UIL L E T. 1764:
79,
d'étoiles qu'il en brilloit alors dans les
Cieux. Si je m'y mets, dit Renauld tout
en colère, garre ta barbe, Frère Ferra
gus ! Celui-ci ne répondit point ; mais
ſe récompenſa de ſon ſilence en faiſant
trotter ſa diſcipline dru & menu ſur les
épaules du vaillant & preux Chevalier.
Renauld, pour calmer cet orage, ſe
ſaiſit du ſaint cordon , & penſa étouffer
Ferragus, qui pour ſe débarraſſer, lui
donna un coup de ſandale dans le bas
ventre, qui fit quitter priſe à ſon enne
mi , & l'étendit ſur la place. Mais ce ne
fut que pour un inftant : il ſe releva
comme un lion furieux, & déja revenoit
au combat, lorſqu'au-travers des cris &
du tapage diabolique qu'ils faiſoient ,
ils entendirent frapper à la porte de la
Cellule. Ferragus ne s'en émut guères,
& tout en répondant Ave Maria, faiſoit
pleuvoir une grêle de coups de poing ſur
la tête du bon Renauld. Ceux qui étoient
â la porte s'impatienterent; ils crierent
qu'on eût à leur ouvrir : mais point de
nouvelles ; chacun ſe tient ferme à ſon
poſte, & combat de ſon mieux.Cepen
dant le bruit qui redouble, fait faire aux
combattans un moment de trêve. Ferra
gus en profite, & tout haletant de colère
& de chaud, regarde par le trou de la
D iV
8o MERCURE DE FRANCE.
ſerrure ; après quoi barricadant la porte
avec une forte barre : je n'ouvre point à
des gens armés , s'écria-t-il. On lui ré
pondit, que s'il n'ouvroit, la porte alloit
être enfoncée. mais Renauld, qui en
tendit cette menace , oubliant à l'inſtant
les injures qu'il avoit dites, & les coups
qu'il avoit reçus , accourut au ſecours
de ſon hôte, Ouvre , dit-il , à ces mé
chantes gens : nous les ferons bien-tôt
repentir de leur hardieſſe , & de leur té
mérité. L'Hermite ouvrit , & quatre
Guerriers, forts & vigoureux, entrerent
auſſi-tôt. Or vous, aimables Dames, ou
gentils Cavaliers, vous voudriez, je le
vois bien , ſçavoir qui ſonr ces Guer- .
riers, & qui les a conduits à l'Hermitage
du dévot Frère Ferragus ? Mais de grace,
accordez-moi un moment de repos, &
ne vous mettez point en colère ſi je ne
vous ſatisfais pas encore; vous en ſerez
inſtruits dans le Chant qui ſuit ; & ſi
mes vœux ſont écoutés, il pourra peut
être vous amuſer.
RENAULD, après un si cruel massacre
(des Harpies) se laissa tomber, n'en pouvant
plus de laſſitude; & comment n'au
ploits? Cependant il ne fut pas long-temps
dans cette poſture indigne d'un héros, il
ſe releva; & conſidérant peut-être avec
un peu trop de vanité les ſanglantes mat•
"
C v
-
roit-il pas été fatigué , puiſque je le ſuis :
moi-même ſeulement à conter ſes ex
58 MERCURE DE FRANCE,
ques de ſa victoire : hélas! dit il, que me
ſert-il d'être échappé à la fureur de ces
terribles monſtres , ſi Vaillantin, mon
joli cheval , mon fidéle compagnon , qui
, faiſoit toute ma conſolation , eſt leur
malheureuſe victime ! Ce triſte ſouve
nir l'affligea; il raſſembla les membres
épars de ſon fameux courſier ; il fit en
ſuite une foſſe dans un agréable vallon,
où mille fleurs différentes faiſoient à
l'envi briller leur charmant émail , &
l'enferma dans ce tombeau, après avoir
arrangé ſon corps avec tant d'adreſſe
qu'il paroiſſoit entier : il le couvrit d'her
bes & de fleurs, & baiſa la terre à qui
il venoit de confier ce précieux dépôt.
Il vouloit même, pour éterniſer ſa mé
moire , prendre des armes noires , faire
le reſte de ſa vie ſes voyages à pied ,
& rendre raiſon à tout le monde du
ſujet qui l'engageoit à les porter; mais il
ne fit pas cette extravagance : il jugea
qu'il étoit plus ſage, & non moins du
rable de graver ſur une pierre une épi
taphe qu'il compoſa ſur le champ, en
verſant un torrent de larmes. La voici.
telle que la rappoite un voyageur Alle
· mand , qui certainement l'a fidélement
copiée, s'étant écarté pour cela de dix
lieues de la route qu'il devoit tenir :
JU IL L E T. 1764.
Ci gît le fameux Vaillantin,
- Très-fidèle Cheval d'Eſpagne ,
tain.
Il ſervit plus d'une campagne
Renauld qui pleure ſon deſtin.
Paſſant, verſe ici quelques pleurs ;
Jette-lui de l'herbe & des fleurs.
-
Fier au combat, méchant comme un lutin ,
Tant en France qu'en Allemagne
Et pour honorer ſa mémoire,
59
Doux dans la paix, marchant d'un pas cer
Il fut adroit & vif, courageux, plein de gloire.
Renauld grava cette Epitaphe avec
ſon épée, & teignit les lettres avec du
ſang d'harpies ; enſuite il s'éloigna de
ces triſtes objets, & pourſuivit douce
ment ſa route. Il marchoit ſans ſçavoir
trop où il alfoit, tant il étoit occupé
· de ſa douleur , lorſqu'il apperçut un
homme, qui les yeux tournés vers le
Ciel , ſembloit n'être
attentif qu'aux
prières, que ſams doute il diſoit. Re
nauld s'en approcha , & s'apperçut qu'il
étoit vêtu de gros drap brum. Son co
queluchon & ſa ceinture lui firent con
noître quelle eſpéce d'homme c'é: oir.
Pour lui, craignant quelques nouvelles
· harpies , il tenoit ſa viſière baiſſée, ſans
-
-
C vj ' :
6o MERCURE DE FRANCE.
même la lever en ſouhaitant le bon ſoir
à l'Hermite , qui lui répondit d'un ton
doucereux Ave Maria ; après quoi, par
· un trait d'humilité biſarre & mal pla
cée , ſe donna force coups de poings ,
en criant qu'il étoit un miſérable pé
cheur , qu'il avoit commis tel crime &
tel autre encore. Renauld, que cette
confeſſion impatientoit l'interrompit, &
lui dit : mon Père, n'y auroit - il pas
moyen de loger chez vous cette nuit ?
, Le Solitaire n'y conſentit qu'aprèsavoir
fini ſa confeſſion. Ils entrerent dans la
cellule, & Renaud lui conta en ſe déſar
mant, le combat qu'il avoit eu à ſoute
nir , & la victoire qu'il avoit remportée.
Mon fils , dit l'Hermite , il ſeroit à
propos de rendre graces de cette victoire
à celui qui vous l'a fait remporter.Auſſi
tôt, malgré la faim qui preſſoit Renaud,
il fallut qu'il répondît au Te Deum que
le Moine entonna d'une voix rauque.
Renaud dit ce qu'il en ſavoit : ils chan
terent à qui mieux mieux, & l'eſtropié
rent de façon qu'il n'étoit pas reconnoiſ
ſable. Le Chevalier , de ſa vie, n'avoit
appris le latin : il parloit à peine ſa lan
gue. L'Hermite, comme vous ſçaurez
quand vous le connoîtrez mieux, étoit
tout auſſi ignorant que lui ſur cette ma
J U ILLE T. 1754.
'6r :
ºtière ; mais l'intention étoit bonne. Leur
prière étant finie , Renaud, pour enta
mer la converſation , demanda à ſon
bôte qui il étoit. Il lui répondit : je ne .
puis en conſcience vous ſatisfaire ſur ce
point ; car j'ai fait vœu de ne dire à per
ſonne comment je me nomme. J'ai dé--
ja eu quelques petites querelles fur ce
ſujet; mais, graces à Dieu, je m'en ſuis
aſſez bien tiré, & je n'ai point encore
enfreint ma promeſſe. Renaud cepen
·dant tenoit les yeux fixés ſur lui. L'Her
mite, qui le regardoit auſſi, rougit : ils
reſterent un moment ſans parler; puis
tout-à-coup, faiſant un éclat de rire : &
depuis quand , s'écria le Seigneur de
Montauban , le Diable ſe fait-il Her
mite ? Ferragus* encapuchonné ! Ferra
gus, ce fier Sarrafin ! ..... de grace, ami,
dévoile-moi ce myſtère. Suis-je bien .
éveillé? N'eſt-ce point un ſonge ? Quoi !
je ſuis dans une cellule, & c'eſt-là ce
terrible fléau des François ? Ferragus
vêtu de burre ! & ceint d'une corde à
nceuds ! ... aſſurément je n'aurois jamais
deviné cette métamorphoſe. Ami Fer
ragus, ſi tu es toujours du même carac
* Ceux qui ſe rappelleront le caractère de ce
Chevalier Payen, ne ſeront pas moins étonnés
que Renauld de cette viſion,
·
•
62 MERCURE DE FRANCE.
tère, comme je n'en doute point, car
l'habit ne fait pas le Moine, qu'il en
coûtera bon aux jeunes payſannes qui
viendront cueillir des herbes autour d'i
ci , ou qui ſeulement y paſſeront par
haſard ! Il faudroit qu'elles fuſſent ar
mées de pied-en-cap, encore ne pour
roient-elles pas te réſiſter. Eh ! de gra
ce , ne fais pas tant le modeſte ; on
ſçait de tes nouvelles en France ; & de
puis le beau ſéjour que tu t'es aviſé
d'y faire , la difficulté de trouver des
filles qui te ſoient échappées, eſt une
preuve inconteſtable de ta ſageſſe & de
ta COI1t1Il6 Il Ce,
Les temps ſont bien changés ! dit Fer
ragus, d'un air contrit & humilié ; je
ſuis à préſent mort au monde ; je ne
penſe plus à des plaiſirs, qui entraînent
après eux des ſuites trop fâcheuſes ;je ſai
les tourmens qui attendent les gens char
nels & voluptueux, & je veux en me
ſéparant d'eux,penſer tout de bon à faire
ici mom ſalut. Je ſai tout cela , dit Re
nauld , & mon Confeſſeur autrefois
m'en a ſuffiſamment inſtruit ; mais to\i,
· qui te les a appriſes , & qui t'a engagé à
quitter ta ſecte ? Tu me demandes , ré
pondit Ferragus, un détail qui ne laiſſe
pas d'être long Qu'importe, reprit Re
-
cellule.
JUIL L ET. 1764.
63
mauld, commence ; je n'ai nulle affaire
† : cependant je penſe qu'il ſeroit
l propos de prendre des forces avant de
commencer cette Hiſtoire : j'en ai be
ſoin, & il en eſt bien temps.Je ne doute
pas de ton appétit, dit Ferragus, mais je
n'ai point ici de quoi le ſatisfaire ; la
regle que j'obſerve ne me permet d'avoir
ni vin ni proviſions , & un cuiſinier
ſeroit pour moi un meuble bien inutile,
, puiſque je jeûne continuellement pour
tâcher, s'il eſt poſſible, d'effacer par mes
auſtérités , les fautes énormes que j'ai
commiſes. Ce que je puis t'offrir, ce ſont
des figues & des raiſins:cette petite caſſet
te en eſt pleine. Soit, dit Renauld, je
m'en contenterai, cher Ferragus.Auſſi
tôt ils s'approcherent du coffre : Fer
ragus dit la priere accoutumée ; & Re
nauld, après avoir entierement vuidé la
caſſette, ſortit pour ſe déſaltérer à une
fontaine qui couloit à deux pas de la
· Il revint enſuite ; & s'étant mis a ſon
aiſe : allons Ferragus, dit-il, commence
ton hiſtoire ;je m'imagine qu'elle doit
être curieuſe. Auſſi-tôt fe bon Frère ſe
gratta le front pour rappeller ſes idées ,
§ la tête , & commença ſon récit
par louer Dieu, & le remercier du chan
- -
|
64 MERCURE DE FRANCE.
gement qu'il avoit fait en lui. C'eſt votre
ouvrage, s'écria-t-il, ſi je ſuis bon, après
avoir été le plus méchant de tous les
hommes 1 Après ce court exorde, il
vint au fait, & dit : Vous ſcaurez, vail
lant Renauld , que j'ai été amoureux
d'Angélique : oui, j'en ai été ſi violem
ment épris , que le feu d'une fournaiſe
ne communique pas au fer qu'on y
expoſe , une ardeur ſi vive que celle
dont cette gentille Princeſſe m'avoit en† mes pleurs , que mes
ſoupirs étoient mal employés l & mau
dit ſoit l'indigne amour qui fut la cauſe
de mes déſordres.... mais que faire , le
mal eſt paſſé , je ne puis que le réparer,
& vivre dans l'eſpérance de le faire ou
blier.
Vous devez vous ſouvenir que, pour
l'amour d'Angélique, je ſoutins les plus
fameuſes querelles, contre vous-même,
& contre mille autres guerriers. J'ai
tué à ſon ſujet tant d'honnêtes & bra
ves Chevaliers, que je ne finirois pas
ſi j'entreprenois de les nommer.Cepen
dant, de quoi me ſervoit ma valeur ? Ja
mais Angélique ne me regarda favora
blement; la cruelle ſe moqua de mes
feux, ſe joua de ma perſévérance, &
pour comble de diſgrace , elle partit
JU IL L ET. 1764:
.
65
avec Médor pour retourner dans ſa pa
- trie. Je ne pus ſoutenir ſon départ ; il
me prit un tel dégoût pour la vie, que
je réſolus de la terminer. Je pris le parti
de la ſuivre au Cathay , pour y gagner
ſon cœur par mes longs ſervices , par
mes exploits, ou bien pour mourir de
déſeſpoir à ſes pieds, & lui offrir le
ſacrifice de ma vie.Après avoir fait ce
beau plan , je cherchai ſur toutes les
côtes un Vaiſſeau. Il s'en trouva un dans
le Port de Valence, qui partoit pour al
ler directement au Cathay : il étoit
chargé d'un nombre infini de paſſagers
de tout ſéxe , & de marchandiſes de
toute eſpéce. Le Pilote me permit de
m'y embarquer , je fis prix avec lui, &
le lendemain les voiles furent déployés,
nous partîmes.
La mer fut tantôt calme, tantôt agi
tée.Je ne te dirai pas toutes les tempê
tes que nous eſſuyâmes , elles faiſoient
u d'impreſſion ſur mon eſprit. La
grêle , les éclairs , la foudre , les plus
grands dangers étoient pour moi des
ſujets de joie & de vraies fêtes , dans
le deſſein que j'avois pris de terminer
·ma malheureuſe vie ; & ſi quelquefois
elles m'affligeoient, ce n'étoit que parce
qu'elles pouvoient m'empêcher de voirs
*,
66 MERCURE DE FRANCE.
pour la dernière fois la charmante An
gélique, d'admirer ſes divins appas, &
de goûter le ſeul plaiſir qui pût encore
m'être ſenſible.
.
-
Te parlerois-je des monſtres qui ſe
promenent dans ces mers : ah ! vaillant
Renauld, qu'ils ſont différens de ceux
qui ſe trouvent dans nos climats f Les
armes que la nature leur a données ſont
bien plus terribles ; enfin les baleines ,
qui chez nous paſſent pour monſtrueu
ſes, ne ſont que du frétin en comparai
ſon de celles qu'on rencontre. Je vou
drois en vain t'en donner une juſte idée :
imagine-toi ſeulement que rien n'eſt ſi
fréquent que de prendre un poiſſon
pour une iſle, ſur les mers que j'ai par
COurues.
Je fus à peine débarqué, que je cou
rus vers Albraque. Cette ville renfer
moit alors la fleur de toute beauté ,
l'adorable Angélique ; Angélique qui
vit, pour l'amour d'elle, couler des fleu
ves de ſang que répandirent le nombre
infini de rivaux qui prétendoient la poſſé
der.Je trouvai Albraque remplie de triſ
teſſe & de deuil : le Prince Médor n'é
toit plus; la Cour étoit plongée dans
une affliction mortelle, & la #e An
gélique, dont je demandai des nouvel
-
9
--
J U IL L E T. 1764.
67
les , verſoit des larmes , arrachoit
de déſeſpoir ſes beaux cheveux , &
enfermée toute ſeule dans ſon appar
tement, fuyoit les fêtes, les danſes,
enfin toutes ſortes de divertiſſemens.
J'appris encore que ſon père, le vieux
Galaffron,cherchoit à la remarier; mais
qu'il
vouloit pour gendre quelque
Guerrier fameux, qui pût défendre ſes
Peuples des ennemis puiſſans qui l'en
vironnoient, & qui attendoient depuis
long-temps l'occaſion de lui jouer quel
que piéce ſanglante. Que pour cela il
avoit réſolu d'expédier un Courier au
Comte Rolland,pour lui offrir ſa fille.
Je priai celui qui m'inſtruiſoit ainſi,
d'aller dire de ma part à Galaffron qu'il
pouvoit épargner les frais d'une Am
baſſade; que Rolland,qui avoit encore
la cervelle en aſſez mauvais état &
la tête pleine de rats, couroit les champs
comme un véritable fol : mais qu'il
venoit d'arriver dans ſes Etats un Che
valier ſage & prudent , fameux par ſes
exploits , tirant parfaitement de l'arc,
& qui ſeul & déſarmé, ſeroit encore
aſſez fort pour défendre ſon Royaume
entier. L'homme à qui je parlois, ne
put s'empêcher de rire à ce diſcours.
Je vais faire ce que vous m'ordonnez »
|
53 MERCURE DE FRANCE.
dit-il , brave & modeſte Chevalier :
mais je ne ſuis pas garant que les ac
tions répondent 2llX paroles ; la vigne
qui a beaucoup de feuilles produit pour
l'ordinaire fort peu de raiſin; promet
tre eſt un , tenir eſt autre choſe.
Vous ſçavez, brave Renauld, que la
patience n'eſt pas ma principale vertu ;
je n'aime point la plaiſanterie. Je me mis
donc en colère de ce que cet homme ne
me croyoit pas.Je le pris à la gorge & le
ſerrai ſi malheureuſement pour lui, qu'il
périt entre mes mains. Cette action fut
remarquée; le peuple qui rempliſſoit la
place s'émut , s'atroupa & vint fondre
ſur moi. Je me mis auſſi-tot en défenſe, .
& me ſervant de ce malheureux qui étoit -
mort entre mes mains , je le pris par les
pieds, je le tournai autour de moi pour
me faire place, & le lançai enſuite avec
tant de force, que Galaffron, qui étoit ,
accouru à ſon balcon au bruit qu'il avoit
briſé en mille piéces,ſi,heureuſement, ce
malheureux, qui tournoit en l'air , ne
molles & charnues , incapables de don
Galaffron l'échappa belle :
quitte pour quelque contuſion.. Par la
r
entendu, penſa en être tué ; & il eût été .
l'eût rencontré avec certaines parties ,
ner un coup bien dangereux.
il en fut
"
JUILLET. 1764, .
69
barbe du Dieu Mahon ? S'écria-t-il,
- qui peut faire ainſi voler mes Sujets ?
Le Siroc , ou le Garbin ſoufflent-ils
plus fort qu'à l'ordinaire ? Ou bien, mon
Peuple eſt il devenu ſi léger qu'il ſe
laiſſe emporter par le moindre zéphir,
comme de la pouſſière : allez , dit-il, à
un de ſes Seigneurs qui ſe trouvoient
auprès de lui ,
allez - vous - en ſur la
place , & informez vous exactement
de toute cette avanture. Cependant il
fit venir un Chirurgien qni viſita ſes
meurtriſſures, & ſe mit en devoir de le
panſer. Celui que Galaffron avoit en
voyé n'étoit point encore arrivé ſur la
place, que j'avois tué avec ma terri
ble épée plus d'un millieu de cette vile
populace. Déja le cercle s'étoit élargi,
& cependant je ne frappois qu'en ba
dinant ; ils m'entouroient, mais d'un
peu loin , & ſans oſer m'approcher : ils
crioient, tue, tue ! encore trembloient
ils de peur que je n'avancaſſe ſur eux.
| Le Député, ſaiſi d'étonnement, me ſa
lua reſpectueuſement , m'ôta ſon cha
peau , & me dit enſuite : Invincible
Chevalier, pourquoi, de grace,.vous
abaiſſez-vous à combattre cette vile po
pulace ? Si elle vous a offenſé , elle eſt
incapable de vous donner quelque ſatis
7o MERCURE DE FRANCE.
ſaction ; morts ou vivans, ces lâches
ſont indignes de vous : venez donc au
Palais du Roi Galaffron; il vous recevra
avec grand plaiſir. La politeſſe n'eſt
point inconnue aux Guerriers, lui répon
dis-je. En même temps je remis mon
épée dans le fourreau. Cependant, un
Garde courut dire au Roi que j'étois en
chemin pour l'aller trouver. Auſſi-tôt
Galaffron vint au-devant de moi ; mais
ce né fut pas ſans maudire mille & mille
fois l'heure & le moment qui m'avoit
amené dans ſes Etats. Il ſe compoſa le
mieux qu'il put pour paroître gai & me
recevoir honorablement. Il m'embraſſa ,
me baiſa au front, me fit aſſeoir ſous le
dais ; & tout le monde, Barons, Com
tes & Marquis me parloient avec conſi
dération, & baiſſoient la tête en m'a
dreſſant la parole. On me combla de
louanges immodérées, & l'on me de
manda ſi j'étois François ou Sarraſin.
J'adore votre Dieu, leur dis-je, & m'en
fais gloire : c'eſt pour lui que je com
bats & que je fais uſage de ma valeur ,
de ma force & de cette épée.Je leur ra
contai alors que j'avois été quelque temps
à Paris, que j'y avois éprouvé la valeur
des plus célébres Paladins; que ni vous
ni votre fameux couſin n'avoient pû me
J U IL L E T. 1764.
7r
vaincre , non plus que Maugis avec
toute ſa ſorcellerie & ſes démons qu'il
porte avec lui , & à qui il commande à
la baguette. Je dis enfuite à Galaffron
la paſſion dont je brulois pour ſa fille
Angélique , & que j'étois venu au Ca
thay pour la voir encore & pour mou
rir enſuite. A ces mots , les.pleurs que
je ne pus m'empêcher de répandre, me
couvrirent les joues : le bon Vieillard
s'attendrit; il pleura de me voir pleurer,
& me dit en ſanglottant : Etranger, ne
vous affligez pas ainſi, tous les maux
ont leurs remédes ; la mort ſeule n'en a
point : conſolez-vous donc, vous épou
ſerez ma fille. Oui, je veux vous donner
avec ſa main mon Royaume entier pour
dot , & je le puis bien , puiſque Lu
cine , ma ſeconde fille, s'eſt déshonorée
en fuyant la maiſon paternelle.Renauld,
interrompit alors l'Hermite Ferragus
pour lui dire, elle n'eſt pas perdue cette
Lucine ; elle n'eſt pas non plus trop dés
honorée : elle a choiſi un époux digne
d'elle ; ils ſont fort bien aſſortis, & voi
ci ſon hiſtoire. Alors il raconta au bon
Père tout ce que vous ſavez auſſi-bien
que lui , & que je ne vous redirai pas ;
le récit en ſeroit trop ennuyeux , & je
veux finir au plus vîte celui de l'Her
72 MERCURE DE FRANCE.
mite , qui commence à le devenir.
Reprends ton hiſtoire , dit Renauld
après avoir fini la ſienne, car l'heure
s'avance & le flambeau eſt prêt à s'étein
dre. Allons, dit Ferragus, je ſuis à tes
ordres; mais que le flambeau ne t'in
quiette point :
ſi celui-là s'éteint, j'en
allumerai une autre ; la cire ne me coûte
rien : auſſi n'en ſuis-je point avare , j'ai
des abeilles qui travaillent à ma provi
ſion ; & pendant l'hyver, lorſque la ſai
ſon eſt rude & l'air froid & vilain, je
m'amuſe , après mes prieres , à faire des
flambeaux pour mon uſage. Tu me fe
rois devenir fou ! s'écria Renauld, en
ſe frappant la cuiſſe ;tu ne pouvois autre
fois reſter en place un inſtant; il falloit
toujours que tu fuſſes au cabaret , ou
pis encore : à préſent tu t'amuſes, dis
tu , à faire de la cire blanche & des
flambeaux pour ton uſage, après avoir
dit ton Breviaire ? Oh I ceci ne peut
pas durer : la barbe & les cheveux chan
ent de couleur, mais le tempérament
& le caractère ne changent jamais. La
grace eſt bien puiſſante , dit Ferragus !
c'eſt elle qui me ſoutient ; mais retour
nons à Galaffron qui me vouloit don
ner ſa fille. Cette propoſition, à laquelle
je ne m'attendois pas , me cauſa un
plaiſir
|
| J U I L L E T. 1764.
73
plaiſir ſi ſenſible , que je penſai mourir
de joie. Je tombai; l'on me crut mort :
mais en peu de temps je repris connoiſ
ſance , mes forces revinrent, & je me
levai. Cependant il avoit dépêché quel
qu'un à ſa fille pour la faire venir ſur le
champ : effectivement elle parut tout
à-coup.....ô merveille d'amour ! que l'air
devenoit plus ſerein & plus doux ! il
s'éclaircit peu-à-peu, au point que mon
âme ne put ſoutenir l'éclat qui l'éblouiſ
ſoit; je fermai les yeux, & lorſque je
les rouvris , je vis devant moi cette
Déeſſe charmante, l'objet de tous mes
deſirs.Je ne ſaurois t'exprimer comment
me parut alors cette Divinité.Je ne pou
vois m'imaginer, & je le crois encore à
peine, que ce fût une mortelle : un voile
noir la couvroit à demi ; elle reſſembloit
alors à une roſe vermeille qui, le matin,
ne ſe découvre pas toute entière ; à une
fleur qui , au lever de l'aurore, n'eſt
pas encore épanouie : ou plutôt, à l'aſtre
du jour qu'obſcurciſſent en partie quel
ques légers nuages. On voyoit ſa bou
che vermeille , ſon menton, ſa gorge
d'albâtre, une partie de ſon ſein déli
cat : le voile incommode ne pouvoit ca
cher ſes yeux : leur vif éclat le perçoit,
& cependant ils étoient un peu éteints
I. Vol.
D
74 MERCURE DE FRANCE.
par la douleur dont ſon cœur étoit pé
nétré ; mais les étoiles ne ſont-elles pas
encore vives , ne brillent-elles pas en
core d'un feu pur, lors même qu'elles
diſtilent la roſée ?
Pourquoi chercher à te peindre des
attraits que tu connois auſſi-bien que
moi ? Je ne dois te parler que de ce qui
m'arriva. Eh bien donc ! je perdis, dans
l'admiration où j'etois, la voix , le mou
vement & les forces ; je parus méta
morphoſé comme cette Nymphe, qui,
ſur les rives du Pénée, fut changée en
arbre , & qui ſert de récompenſe &
de couronne aux Poëtes qui chantent le
mieux. Je voulus parler , mais je ne pus
former aucun ſon ; ma voix s'éteignit.
Angélique leva cependant ſon voile :
elle me regarda ; ma vue lui fit plaiſir :
ſon front parut pour un inſtant plus
ſerein & moins cruel. Mais ce ne fut
qu'un inſtant ; ce ciel divin s'obſcurcit
encore ; il s'y raſſembla plus de nuages
qu'il n'y en avoit auparavant : enſuite
telle qu'une fleur qui, frappée ſur ſa tige
du vent d'Afrique, d'une forte grêle ou
de quelqu'autre accident, ſe fanne &
périt à l'inſtant, de même Angélique
retraçant dans ſon eſprit tout ce qui lui
étoit arrivé en France, la folie du brave
|
J U IL L E T. 1764.
75
Rolland, la paſſion & le malheur du
charmant Médor, tombe & s'évanouit;
ſes lévres changent de couleur : l'on au
roit dit qu'elle venoit d'être frappée d'un
coup de lance.Je m'approche auſſi-tôt :
je la reçois dans mes bras ; je la prie,
mais en vain : je la conſole de mon
mieux. Cependant on appelle ſes fem
mes : on la met au lit. Le Médecin ar
rive, l'examine, lui tâte le poulx ; &
prenant un air triſte, une mine ſévère
& renfrognée : à quoi ſerviroient, dit-ile
ma ſcience & mes ſoins ? Angélique eſt
morte : vous voyez qu'elle ne voit ni
n'entend, qu'elle n'a plus de ſentiment.
A ce cruel arrêt, s'éleve un cri général ;
les larmes coulent de toutes parts ; les
ſanglots ,
les gémiſſemens
s'élévent
| juſqu'au Ciel. Imagine-toi, Renauld,
ce que je devins à cette ſcène tragique !
je voulus vingt fois me donner la mort ;
mais toujours l'on m'en empêcha : il
s'en fallut peu que je ne me précipitaſſe
d'une fenêtre, & c'étoit un vrai coup de
déſeſpoir, car elle avoit bien quatre ou
cinq cens pieds de haut ; mais Dieu qui
me réſervoit à cette vie ſainte, à cet
état de lumière, m'inſpira un meilleur
deſſein : ce fut de revenir dans ma Pa
trie, puiſque le deſtin " # ſi con
l]
76 MERCURE DE FRANCE.
traire.
Je reſtai pourtant un mois à
pleurer avec Galaffron ; enſuite voyant
arriver une ſaiſon douce & favorable ,
je pris un vaiſſeau que j'équippai à mes
· frais, pour n'avoir pas le déſagrément
d'aller avec toute ſorte de gens ; & après
un heureux voyage j'abordai ſain &
ſaufen Eſpagne.
-
-
| Renauld voyant que Ferragus avoir
fini ſon récit, jetta ſur lui un regardiro
nique & ſévère. A d'autres l dit-il, la
ſable eſt trop groſſière. Quoi !tu as don
·né là-dedans ? Ma foi , mon cher Fer
ragus,# s'eſt mocquée de toi.
J'en ſuis mortifiée; maisje te jure qu'elle
aura bien ri de ta bêtiſe, & je gage qu'à
préſent elle ſe porte à merveille, qu'elle
eſt auſſi belle qu'elle ait jamais été, &
qu'un autre Amant ſuccédant à Médor,
partage ſes faveurs. Ferragus, étonné ,
put à peine retenir ſa colère. Cela n'eſt
pas vrai, dit-il, & tu me ferois pour
peu de choſe ſortir des bornes que je
me ſuis preſcrites.... tu peux remercier
Dieu du vœu que j'ai fait de rendre le
bien pour le mal. Ah , ah, ah ! dit Re
nauld en éclatant de rire , tu as fait un
vœu ! Gh bien , je vais te mettre dans le
cas d'exercer ta patience. Que tu es de
venu facile & bon depuis que je ne t'ai
-
·
'
J U I L L ET. 1764.
77
connu ! c'eſt apparemment la mort de
cette pauvre Angélique?.... Ferragus , à
ces mots , devint rouge : ſon amour
propre ſouffroit ſi cruellement, qu'il ſut
prêt d'éclater. Mais, faiſant un eſfort
pour ſe contenir : non, s'écria-t-il , le
diable n'eſt point aſſez fort pour me
faire encore ſuccomber ; mais tu me
rendrois le ſervice d'un véritable ami,
mon cher Renauld, de ne point m'ex
poſer davantage à la tentation. Et que
m'importe que tu réſiſtes ou que tu ſuc
combes, dit Renauld : écoute, Ferra
gus, veux-tu ſçavoir le vrai de cette hiſ
toire ? la voici Angélique. a pour toi le
le même foible qu'elle a toujours eu ; je
veux dire qu'elle te hait, te déteſte ,
t'abhorre plus qu'un liévre le Levrier.
Mais comment ne t'en es-tu donc pas
apperçu ? Peux-tu croire de bonne foi
que ta barbe rouſſe , épaiſſe & ſale, ton
viſage olivâtre, baſanné, mal-propre ,
ton tein noir, ton corps ſec & décharné,
ſoient des attraits bien ſéduiſans pour le
beau ſéxe ? Aſſurément , l'aimable &
gentille Angélique , qui raſſemble en
elle toutes les grâces, a bien mal fait de
refuſer un parti ſi avantageux. Ah l le
joli petit mari !
-
Je te pardonne encore , dit tout hors
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
de lui, le dévot & impatient Ferragus.
Oui , je te pardonne encore ! ... en mê
me tems , il ſe mordoit les lévres , & ſe
donnoit avee ſa diſcipline, des coups qui
retentiſſoient & faiſoient un bruit af
freux.Juſqu'à demain , je te prie, lui
dit Renauld , ; mais que ce ſoit à mon
intention & avec un corde moins fine.Si
j'étois de toi, bienheureux Ferragus ,
je prendrois un gros nerf de bœuf Si je
pouvois, reprit le Saint Hermite, te cor
riger par mes humiliations, hélas , je me
trouverois bienheureux ! mais ta tête eſk
trop dure, & je veux bien t'avertir que
ma patience eſt à bout. Quoi, déja tu
te décourages, dit Renauld ! Ne ſais-tu
pas que les injures & les mépris ſouf
ferts avec patience & réſignation, ſont
très agréables au Ciel ? Il eſt vrai que ce
n'eſt pas où tu viſes, Moine hypocrite
& voluptueux ! le culte des Vierges t'in
téreſſe un peu plus.
, Ferragus ne peut réſiſtet plus long
temps. Cette mauvaiſe plaiſanterie fut le
ſignal du combat ; il fit tomber ſur le
viſage de Renauld, cinq ou ſix coups
de diſcipline, qu'il s'étoit deſtinés. Ce
lui-ci répondit à cette attaque par un
coup de poing ſi terrible, que Ferra
gus fit deux cens pirouettes, & vit autant
*.
J UIL L E T. 1764:
79,
d'étoiles qu'il en brilloit alors dans les
Cieux. Si je m'y mets, dit Renauld tout
en colère, garre ta barbe, Frère Ferra
gus ! Celui-ci ne répondit point ; mais
ſe récompenſa de ſon ſilence en faiſant
trotter ſa diſcipline dru & menu ſur les
épaules du vaillant & preux Chevalier.
Renauld, pour calmer cet orage, ſe
ſaiſit du ſaint cordon , & penſa étouffer
Ferragus, qui pour ſe débarraſſer, lui
donna un coup de ſandale dans le bas
ventre, qui fit quitter priſe à ſon enne
mi , & l'étendit ſur la place. Mais ce ne
fut que pour un inftant : il ſe releva
comme un lion furieux, & déja revenoit
au combat, lorſqu'au-travers des cris &
du tapage diabolique qu'ils faiſoient ,
ils entendirent frapper à la porte de la
Cellule. Ferragus ne s'en émut guères,
& tout en répondant Ave Maria, faiſoit
pleuvoir une grêle de coups de poing ſur
la tête du bon Renauld. Ceux qui étoient
â la porte s'impatienterent; ils crierent
qu'on eût à leur ouvrir : mais point de
nouvelles ; chacun ſe tient ferme à ſon
poſte, & combat de ſon mieux.Cepen
dant le bruit qui redouble, fait faire aux
combattans un moment de trêve. Ferra
gus en profite, & tout haletant de colère
& de chaud, regarde par le trou de la
D iV
8o MERCURE DE FRANCE.
ſerrure ; après quoi barricadant la porte
avec une forte barre : je n'ouvre point à
des gens armés , s'écria-t-il. On lui ré
pondit, que s'il n'ouvroit, la porte alloit
être enfoncée. mais Renauld, qui en
tendit cette menace , oubliant à l'inſtant
les injures qu'il avoit dites, & les coups
qu'il avoit reçus , accourut au ſecours
de ſon hôte, Ouvre , dit-il , à ces mé
chantes gens : nous les ferons bien-tôt
repentir de leur hardieſſe , & de leur té
mérité. L'Hermite ouvrit , & quatre
Guerriers, forts & vigoureux, entrerent
auſſi-tôt. Or vous, aimables Dames, ou
gentils Cavaliers, vous voudriez, je le
vois bien , ſçavoir qui ſonr ces Guer- .
riers, & qui les a conduits à l'Hermitage
du dévot Frère Ferragus ? Mais de grace,
accordez-moi un moment de repos, &
ne vous mettez point en colère ſi je ne
vous ſatisfais pas encore; vous en ſerez
inſtruits dans le Chant qui ſuit ; & ſi
mes vœux ſont écoutés, il pourra peut
être vous amuſer.
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6068
p. 81
ACROSTICHE D'une jeune & fort aimable Actrice de la Comédie Françoise.
Début :
De vos heureux talens & de votre beauté, [...]
Mots clefs :
Doligny, Actrice, Comédie-Française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACROSTICHE D'une jeune & fort aimable Actrice de la Comédie Françoise.
A C R O S T I C H E
D'une jeune & fort aimable Actrice de
la Comédie Françoiſe.
C e vos heureux talens & de votre beauté,
On publie en tous lieux le progrès & les charmes .
Les graces ont chez vous de l'ingénuité : -
Il n'eſt pas étonnantqu'on vous rende les armes
Gagenz toujours les coeurs par la ſincérité.
Nen épargnez aucun : l'amour vous les ménage.
Il eſt ſûr du ſuccès, puiſqu'il eſt votre ouvrage
Par DidE, d' igas.
D'une jeune & fort aimable Actrice de
la Comédie Françoiſe.
C e vos heureux talens & de votre beauté,
On publie en tous lieux le progrès & les charmes .
Les graces ont chez vous de l'ingénuité : -
Il n'eſt pas étonnantqu'on vous rende les armes
Gagenz toujours les coeurs par la ſincérité.
Nen épargnez aucun : l'amour vous les ménage.
Il eſt ſûr du ſuccès, puiſqu'il eſt votre ouvrage
Par DidE, d' igas.
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6069
p. 81-82
A M. le PRINCE DE TINGRI, sur sa promotion à la troisiéme Compagnie Françoise des Gardes du Corps du Roi.
Début :
AUX vifs transports que vous voyez paroître, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. le PRINCE DE TINGRI, sur sa promotion à la troisiéme Compagnie Françoise des Gardes du Corps du Roi.
A M. le PRINCE DE TINGRI,
sur sa promotion à la troisiéme Compagnie
Françoise des Gardes du
Corps du Roi.
AUX vifs transports que vous voyez paroître,
· Jugez combien nous chérirons vos loix !
Pour vous , pour nous l'amour du meilleur
Eût il manqué de faire un ſi bon choix ?
i
-
82 MERCURE DE FRANCE.
· Sans doute notre zéle occupe ſa mémoire
• •
Puiſqu'il donne à ce Corps le plus noble ſoutien,
Des Héros pour le conduire à la Gloire,
Des Protecteurs pour lui faire du bien.
Par M. le Chevalier DE JUILLY-THOMASSIN,
Garde du Roi, de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres d'Angers & de celle de
Montauban.
A Versailles, le 31 Mai.
sur sa promotion à la troisiéme Compagnie
Françoise des Gardes du
Corps du Roi.
AUX vifs transports que vous voyez paroître,
· Jugez combien nous chérirons vos loix !
Pour vous , pour nous l'amour du meilleur
Eût il manqué de faire un ſi bon choix ?
i
-
82 MERCURE DE FRANCE.
· Sans doute notre zéle occupe ſa mémoire
• •
Puiſqu'il donne à ce Corps le plus noble ſoutien,
Des Héros pour le conduire à la Gloire,
Des Protecteurs pour lui faire du bien.
Par M. le Chevalier DE JUILLY-THOMASSIN,
Garde du Roi, de l'Académie Royale des Sciences
& Belles-Lettres d'Angers & de celle de
Montauban.
A Versailles, le 31 Mai.
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6070
p. 83
ENIGME.
Début :
OBJET de superstition, [...]
Mots clefs :
Tison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
E N I G M E.
O B J E r de ſuperſtition .
Quelques ignorans me révérent ;
Et des Poëtes me chantérent
Pour égayer l'imagination.
J'ai mon utilité que je ne ſçaurois taire :
Dans certaine ſaiſon vous voyez bien des gens
Prendre leur plaiſir à me faire,
A me détruire en même temps.
Par M. L. N. D. B.
O B J E r de ſuperſtition .
Quelques ignorans me révérent ;
Et des Poëtes me chantérent
Pour égayer l'imagination.
J'ai mon utilité que je ne ſçaurois taire :
Dans certaine ſaiſon vous voyez bien des gens
Prendre leur plaiſir à me faire,
A me détruire en même temps.
Par M. L. N. D. B.
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6071
p. 83
AUTRE.
Début :
SUIVANT le rang que l'on fait prendre [...]
Mots clefs :
Louis XV ou quinze louis
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E.
-
S U 1 v A N T le rang que l'on fait prendre
A mon chiffre, à mon nom , je vaux moins , je
vaux plus.
Si mon chiffre a le pas, je vaux cent vingt écus.
Si c'eſt mon nom qui l'a,je vaux mieux qu'Alexan
dre.
Par un officier réformé.
-
S U 1 v A N T le rang que l'on fait prendre
A mon chiffre, à mon nom , je vaux moins , je
vaux plus.
Si mon chiffre a le pas, je vaux cent vingt écus.
Si c'eſt mon nom qui l'a,je vaux mieux qu'Alexan
dre.
Par un officier réformé.
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6072
p. 83-84
LOGOGRYPHE.
Début :
J'IGNORE depuis quand l'on m'a mis en usage, [...]
Mots clefs :
Éventail
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
L O G O G R Y P H E.
Jicsox, depuis quand l'on m'a mis en uſage,
Mais je ſçais que les gens de cour & de Village
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Se ſont ſervi de moi depnis un très-longtemps ;
Et qu'encor pluſieurs fois je leur ſers tous les
â I1S.
En certaine Saiſon je me fais plus connoître,
Parce que j'aime auſſi rrès-ſouvent à paroître.
Huit lettres, cher lecteur » te préſentent mon
- I1OIIl - - - -
· Qui t'offrira d'abord le père d'un Anon ;
Uneliqueur qui plaît aux hommes d'ungrand âges
Ce dont on a beſoin ſans même être en ménage; ,
Chez moi l'on peut trouver, en m'examinant
bien,
Le ſouffle de Borée ; un légume; un lien ;
Uu grand Fleuve d'Afrique avec un grand Pro2 .
phète
6 4 3 5 I font voir la belle Annete; s
La Femme qui ſuivant les conſeils du Démon
Fit ſuccomber Adam à la tentation. · '.
Je ne finirois pas ſi je voulois tout dire,
Divine donc, Lecteur, puiſque tu peux me lire.
Par M. Dv Rosor , Avocat en Parlemenr.
Jicsox, depuis quand l'on m'a mis en uſage,
Mais je ſçais que les gens de cour & de Village
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Se ſont ſervi de moi depnis un très-longtemps ;
Et qu'encor pluſieurs fois je leur ſers tous les
â I1S.
En certaine Saiſon je me fais plus connoître,
Parce que j'aime auſſi rrès-ſouvent à paroître.
Huit lettres, cher lecteur » te préſentent mon
- I1OIIl - - - -
· Qui t'offrira d'abord le père d'un Anon ;
Uneliqueur qui plaît aux hommes d'ungrand âges
Ce dont on a beſoin ſans même être en ménage; ,
Chez moi l'on peut trouver, en m'examinant
bien,
Le ſouffle de Borée ; un légume; un lien ;
Uu grand Fleuve d'Afrique avec un grand Pro2 .
phète
6 4 3 5 I font voir la belle Annete; s
La Femme qui ſuivant les conſeils du Démon
Fit ſuccomber Adam à la tentation. · '.
Je ne finirois pas ſi je voulois tout dire,
Divine donc, Lecteur, puiſque tu peux me lire.
Par M. Dv Rosor , Avocat en Parlemenr.
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6073
p. 84-85
AUTRE.
Début :
EXAMINE d'abord ma taille : [...]
Mots clefs :
Compilateur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E. -
E x A M 1 N E d'abord ma taille :
D'onze pieds je ſuis compoſé, :
•/,
Je prends partout, je fais ripaille,
|
=pa - 44e Zorvyue ve n'azmoz.r gue
4oz //n ate - Are (e érotz ve acma -- 44 yoraz -,
+
ma4pener de éoz , re 4e rena4 4a vie
= â - me De mer xoupcon.r o —
= eaaºoye , 72e ven.r 7zce 4ryº /72C272
L
crz me En re - veyané Zeor éeaza yeuoe .
•. - - - *
Zé•a#emº - -- 3
Qana ya mer - ée Za 4a - ne
guana ya /azé vezuć éon ma4ea.ye 4e /
voir renéir ma peine ACé par àa , ger
/22CZ * º •… L/te /72o72 º
#
i Z7/"a +ze Au reye me le égarerºAºué & e
- encor.ye 4ou4a - ge An venané m en accu
→ Munezar.
A
CZ - /7ZOZC/" me /té COZč -
J U IL L E T. 1764. 85
Lecteur , devine, il eſt aiſé :
Jai laitue, la mort , le plâtre,
| | Pâte, latrie, culte, lait,
| J'ai le Turc, & non l'Idolâtre,
| | Poutre, Paul , l'Apôtre , colet,
Cour, poteau, lame, tour , Pilote,
Le Camp, la vue, le portail , .
- Ni corps, ni tête ; j'ai calote, : , .
: . Me connois-tu ſur ce détail ?
| J'ai lot, émail, compte, peur, maître,
Je ne te dirai rien de plus :
C'en eſt aſſez pour me connoître ; .. -
| Le reſte ſeroit ſuperflus.
E x A M 1 N E d'abord ma taille :
D'onze pieds je ſuis compoſé, :
•/,
Je prends partout, je fais ripaille,
|
=pa - 44e Zorvyue ve n'azmoz.r gue
4oz //n ate - Are (e érotz ve acma -- 44 yoraz -,
+
ma4pener de éoz , re 4e rena4 4a vie
= â - me De mer xoupcon.r o —
= eaaºoye , 72e ven.r 7zce 4ryº /72C272
L
crz me En re - veyané Zeor éeaza yeuoe .
•. - - - *
Zé•a#emº - -- 3
Qana ya mer - ée Za 4a - ne
guana ya /azé vezuć éon ma4ea.ye 4e /
voir renéir ma peine ACé par àa , ger
/22CZ * º •… L/te /72o72 º
#
i Z7/"a +ze Au reye me le égarerºAºué & e
- encor.ye 4ou4a - ge An venané m en accu
→ Munezar.
A
CZ - /7ZOZC/" me /té COZč -
J U IL L E T. 1764. 85
Lecteur , devine, il eſt aiſé :
Jai laitue, la mort , le plâtre,
| | Pâte, latrie, culte, lait,
| J'ai le Turc, & non l'Idolâtre,
| | Poutre, Paul , l'Apôtre , colet,
Cour, poteau, lame, tour , Pilote,
Le Camp, la vue, le portail , .
- Ni corps, ni tête ; j'ai calote, : , .
: . Me connois-tu ſur ce détail ?
| J'ai lot, émail, compte, peur, maître,
Je ne te dirai rien de plus :
C'en eſt aſſez pour me connoître ; .. -
| Le reſte ſeroit ſuperflus.
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6074
p. 85
AUTRE.
Début :
TROIS voyelles, Lecteur, te présentent mon nom, [...]
Mots clefs :
Oie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A U T R E. .
|, · · · -
-
i Taois voyelles , Lecteur, te préſentent mon
nom, ' | : .. ,
Et je te fais dequoi l'écrire ſans crayon.
. · · · · Par M. T...
|, · · · -
-
i Taois voyelles , Lecteur, te préſentent mon
nom, ' | : .. ,
Et je te fais dequoi l'écrire ſans crayon.
. · · · · Par M. T...
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6075
p. 85-86
ROMANCE.
Début :
QUAND j'ai mérité ta haine, [...]
Mots clefs :
Douleur, Ophélie, Amour, Haine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ROMANCE.
R o M A N C E. * :
VUAND j'ai mérité ta haine,
Quand j'ai fait ſeul ton malheur,
Je te vois ſentir ma peine, ' ; '
* Tirée d'orHÉziE, Roman traduit de l'An- '
glois. -
8é MERcURE DE FRANCE.
,. *
Et partager ma douleur.
Ton tourment fut mon ouvrage ;
Puis-je me le déguiſer?
Peut-être encor je t'outrage »
En venant m'en accuſer.
Trop d'amour me fit coupables
Lorſque tu n'aimois que moi 3
Un autre te trouve aimable ;
" J'oſai penſer maI de toi.
Je te rendis la victime
De mes ſoupçons odieux.
Je ne ſens que trop mon crime,
En revoyant tes beaux yeux.
Les pleurs, la douleur amère,
Qui fanèrent tes attraits,
E)u mal que j'oſai te faire,
Sont des reproches muets.
Ah ! chère âme de ma vie,
Quand j'ai pû t'abandonner,
Mon adorable Ophélie,
Pourras-tu me pardonner ?
VUAND j'ai mérité ta haine,
Quand j'ai fait ſeul ton malheur,
Je te vois ſentir ma peine, ' ; '
* Tirée d'orHÉziE, Roman traduit de l'An- '
glois. -
8é MERcURE DE FRANCE.
,. *
Et partager ma douleur.
Ton tourment fut mon ouvrage ;
Puis-je me le déguiſer?
Peut-être encor je t'outrage »
En venant m'en accuſer.
Trop d'amour me fit coupables
Lorſque tu n'aimois que moi 3
Un autre te trouve aimable ;
" J'oſai penſer maI de toi.
Je te rendis la victime
De mes ſoupçons odieux.
Je ne ſens que trop mon crime,
En revoyant tes beaux yeux.
Les pleurs, la douleur amère,
Qui fanèrent tes attraits,
E)u mal que j'oſai te faire,
Sont des reproches muets.
Ah ! chère âme de ma vie,
Quand j'ai pû t'abandonner,
Mon adorable Ophélie,
Pourras-tu me pardonner ?
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6076
p. 20-28
ÉPITRE sur un Mariage, par M. GRESSET, de l'Académie Françoise.
Début :
SUR un rivage solitaire [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE sur un Mariage, par M. GRESSET, de l'Académie Françoise.
ÉPITRE sur un Mariage, par M.
GRESSET, de l'Académie Françoise.
SUR un rivage solitaire
Où malgré tout l'ennui du temps
Les frimats , la neige , les vents ,
Le foible jour qui nous éclaire ,
La tranquille Raifon préfère
Un foyer champêtre , écarté , -
Et le ciel de la liberté
A l'étroite & lourde athmofphère
Des paravents de la Cité ;
Au milieu du fombre filence ,
De la trifte uniformité
Et de toute la violence™
D'un hyver qui fera cité ;
Et qui , foit dit fans vanité ;
Prête à nos champs de Picardie
L'auftère & fauvage beauté
Des montagnes de Laponie ,
Un bon Hermite confiné
Dans fa cabane rembrunie ,
Et par cette biſe ennemie
A fon grand regret détourné
Du charme d'occuper la vie
Dès la renaiffante clarté ,
Et de l'habitude chérie
JUILLET. 1764
D'aller voir avec volupté
Ses arbres , fon champ , fa prairie,
Parcouroit , far oifiveté ,
Une multitude infinie
D'écrits nouveaux fans nouveauté ,
De phrafes fans néceffité ,
Et de rimes fans poëfie ;
Et dans la belle quantité
Des Euvres dont nous gratifie
La féconde inutilité
Et je ne fçais quelle manie
D'une pauvre célébrité ,
Il admiroit l'éternité
Des Almanachs que le Génie ,
Qui nous gagne de tout côté ,
Fabrique , réchauffe , amplifie
Pour éclairer l'humanité
Et réjouir la compagnie :
Glacé , privé de tout rayon
De cette lumière féconde
Qui colore , embellit , feconde
L'heureuſe imagination ;
Au lieu de fleurs & de gazon
Ne découvrant de fon pupitre
Que les glaces de ce vallon ,
Ces bois courbés fous l'Aquilon ,
Ces tapis d'albâtre & de nitre
Etendus jufqu'à l'horizon ,
21
!
22 MERCURE DE FRANCE .
Loin d'avoir la prétention
Et le moindre goût d'en décrire
La fombre décoration ,
Se trouvant digne au plus de lire ;
Il n'auroit guère imaginé
Qu'il alloit oublier l'empire
De l'hyver le plus obſtiné ,
Et le donner les airs d'écrire :
Dans ce morne & pefant repos ,
Une lettre charmante arrive
Des bords toujours chers & nouveaux
Que baigne & pare de ſes eaux
La Seine à regret fugitive.
O traits enchanteurs & puiſſans !
O prompte & céleſte magie
D'un fouvenir vainqueur des Ans !
Aux accens d'une voix chérie
Qui peut tout fur ſes ſentimens ,
Et qui fçait parer tous les temps
Des rofes d'un heureux génie ,
L'habitant défœuvré des champs
A cru voir pour quelques inftans
Sa folitude refleurie
Briller des couleurs du printemps ;
Et le rappeller à la vie ,
A l'air pur des bois renaiſſans ,
Loin de la trifte compagnie
Des brochures & des écrans ;
JUILLET. 1764.
Affranchi de fa léthargie ,
Dans une heureuſe rêverie
A C.... il s'eft cru tranſporté
C....ce Palais enchanté
De la fimple & belle Nature,
De l'efprit fans méchanceté ,
Du fentiment fans impoſture ;
Et de cette bonne gaîté
Toujours nouvelle , toujours pure ,
Et fi bonne pour la fanté.
L'éclat du plus beau jour de fe
Y faifoit briller ce bonheur ,
Cette éloquente voix du cœur ,
Ces plaifirs que nul art n'apprête ;
Un nouvel époux radieux
Venoit d'amener en ces lieux
Sa jeune & brillante conquête ;
Les voeux , les applaudiffemens
Précédoient & fuivoient leurs traces &
A leurs chiffres refplendiffans
La Gloire uniffoit ceux des Grâces
Er du génie & des Talens ;
Et fous fes aufpices fidelles
Garantiffant leur fort heureux ;
L'Amitié couronnoit leurs nœuds
De fes guirlandes immortelles.
Un folemnel Complimenteur ,
Un long faifeur d'épithalames
23
24 MERCURE DE FRANCE.
Déploîroit ici fa fplendeur
En beaux grands Vers , en Anagrammes ;
En refrains de chaînes , d'ardeur ,
De beaux deftins , de belles flammes ;
11 viendroit , traînant après lui
Son édition bien pliée ,
Bien pefante , bien dédiée ,
Mêler les crêpes de l'ennui
Aux atours de la Mariée ;
Mais laiffons dans tout leur repos
Les galans innocens propos
Dont les Chanfonniers de familles
Et les Aiglons provinciaux
Forment leurs longues cantatilles ,
Leurs vieux im-promptu , leurs rondeaux ,
Toutes leurs ftances fi gentilles
Et leurs perfides Madrigaux :
Le févère & mâle génie
Du fage & brillant Despréaux
S'indigneroit , fi l'ineptie
De tous ces vers de cotterie ,
De fadeurs , de mauvais propos ,
Profanoit C....fa patrie ,
Et par des fons, faſtidieux
Troubloit le charme & l'harmonie
De la Fête de ces beaux lieux.
Pour combler les plus tendres vœux
Que cette union faffe naître
D'illuftres
JUILLET. 1764.
D'illuftres rejettons nombreux ,
Dans qui la Patrie & Le Maître
Puiffent en tout temps reconnoître
Des cœurs dignes de leurs ayeux !
A l'unanime & vrai fuffrage
Et de la Ville & de la Cour ,
Si du fond d'un fimple hermitage
On
peut allier en ce jour
. Un champêtre & naïf hommage ;
Parmi les lauriers & l'encens ,
Les rofes , les myrthes naiffans
Dont les parfums & la parure
Entourent deux époux charmans ,'
La Bonhommie , à l'aventure ,
Vient mêler une fleur des champs.
Le fymbole des bonnes- gens
Et le bouquet de la Nature.
Les pompons , les vernis du temps,
L'efprit de mots , l'enfantillage ,
Les gaîtés de tant de Plaifans.
Si facétieux , fi peſans ,
Le fophiftique perfifflage ,
L'air fingulier , les tons tranchans
N'ornent point de leurs agrémens
Ce tribut d'un climat fauvage ;
Loin des tourbillons enchanteurs
Du bel-efprit & du ramage ,
Loin des bons airs & de l'ufage ,
II. Vol.
B
25
26 MERCURE DE FRANCE .
On n'a que les antiques moeurs
De l'amitié , du radotage ,
Enfin un gothique langage.
Ces miféres du bon vieux temps
Et d'un ridicule ſuprême
O vous pour qui dans ces inftans
J'ai
Pardonnez - en la négligence ,
Vos fêtes , vos enchantemens ,
Et me rendent votre préſence.
Votre amour pour la vérité ,
L'air naturel , la liberté ,
Je vous livre avec aflûrance
Dans toute mon antiquité ,
Que fi féduit par mon eftime
..
Le vieux bon-fens de fon village,
Un cœur vrai , de vieilles erreurs
Malgré ces défauts importans ,
Qui feroient l'abfurdité même
Aux regards de nos Elégans ,
repris avec confiance
Des crayons oubliés longtemps ;
Ne voyez que les fentimens
Qui me tracent , malgré l'abſence ,
Connoiffant bien la fûreté
De votre goût fans inconftance ,
Et le ftyle fans importance ,
Mon Gaulois & ma loyauté ;
Et vous m'aimerez mieux , je pene
JUILLET. 1764.
Pour la bruyante nouveauté ;
Les grands traits , le petit Sublime ,
Et l'air de confiance intime
De tant de modernes Auteurs
Je vifois au ſtyle , aux couleurs ,
A cette empirique éloquence
Au ton neuf& fans conféquence
De nos merveilleux raiſonneurs
Contemplés comme Créateurs
De très-humbles admirateurs
D'échos répandus à la ronde ,
Defous-illuftres , d'Amateurs
Qui vont répétant vers & profe ,
Et d'autrui faiſant les honneurs
Mais je me fauve promptement ,
Je craindrois infenfiblement
Pour ma longue petite Epître
Elle prendroit fans aucun titre.
Si ces riens courent l'univers
Et que par hazard on en caufe ,
Un inftant de vogue en diſpoſe ,
Et bien ou mal la rime expofe
Bij
27
D'un nouveau Ciel , d'un nouveau monde
Par cette foule vagabonde
De Perroquets littérateurs ,
Pour ſe croire auffi quelque chofe
L'air d'ouvrage , qu'affurément
Car tel eft le deftin des vers ,
28 MERCURE DE FRANCE.
Au bruit , aux propos , aux faux airs ,
Aux Sots , aux Eſprits , à la gloſe
Des Pédans lourdement diferts >
Des Freluquets lilas ou verts ,
Et des oifons couleur de role
Enfin à cent dégoûts divers
Que n'ont point ces Meffieurs en profes
Si donc élevés à l'honneur
D'une Renommée éphémère ,
Ces Vers ont le petit malheur
De fubir le froid commentaire
De l'importance ou de l'humeur
Malgré la dérailon altière
Et tout ennuyeux argument
Leur gloire fera tout entière
S'ils plaifent , au ſéjour charmant
Qui m'en dicte le fentiment
Et les pare de fa lumière,
Janvier 1763.
GRESSET, de l'Académie Françoise.
SUR un rivage solitaire
Où malgré tout l'ennui du temps
Les frimats , la neige , les vents ,
Le foible jour qui nous éclaire ,
La tranquille Raifon préfère
Un foyer champêtre , écarté , -
Et le ciel de la liberté
A l'étroite & lourde athmofphère
Des paravents de la Cité ;
Au milieu du fombre filence ,
De la trifte uniformité
Et de toute la violence™
D'un hyver qui fera cité ;
Et qui , foit dit fans vanité ;
Prête à nos champs de Picardie
L'auftère & fauvage beauté
Des montagnes de Laponie ,
Un bon Hermite confiné
Dans fa cabane rembrunie ,
Et par cette biſe ennemie
A fon grand regret détourné
Du charme d'occuper la vie
Dès la renaiffante clarté ,
Et de l'habitude chérie
JUILLET. 1764
D'aller voir avec volupté
Ses arbres , fon champ , fa prairie,
Parcouroit , far oifiveté ,
Une multitude infinie
D'écrits nouveaux fans nouveauté ,
De phrafes fans néceffité ,
Et de rimes fans poëfie ;
Et dans la belle quantité
Des Euvres dont nous gratifie
La féconde inutilité
Et je ne fçais quelle manie
D'une pauvre célébrité ,
Il admiroit l'éternité
Des Almanachs que le Génie ,
Qui nous gagne de tout côté ,
Fabrique , réchauffe , amplifie
Pour éclairer l'humanité
Et réjouir la compagnie :
Glacé , privé de tout rayon
De cette lumière féconde
Qui colore , embellit , feconde
L'heureuſe imagination ;
Au lieu de fleurs & de gazon
Ne découvrant de fon pupitre
Que les glaces de ce vallon ,
Ces bois courbés fous l'Aquilon ,
Ces tapis d'albâtre & de nitre
Etendus jufqu'à l'horizon ,
21
!
22 MERCURE DE FRANCE .
Loin d'avoir la prétention
Et le moindre goût d'en décrire
La fombre décoration ,
Se trouvant digne au plus de lire ;
Il n'auroit guère imaginé
Qu'il alloit oublier l'empire
De l'hyver le plus obſtiné ,
Et le donner les airs d'écrire :
Dans ce morne & pefant repos ,
Une lettre charmante arrive
Des bords toujours chers & nouveaux
Que baigne & pare de ſes eaux
La Seine à regret fugitive.
O traits enchanteurs & puiſſans !
O prompte & céleſte magie
D'un fouvenir vainqueur des Ans !
Aux accens d'une voix chérie
Qui peut tout fur ſes ſentimens ,
Et qui fçait parer tous les temps
Des rofes d'un heureux génie ,
L'habitant défœuvré des champs
A cru voir pour quelques inftans
Sa folitude refleurie
Briller des couleurs du printemps ;
Et le rappeller à la vie ,
A l'air pur des bois renaiſſans ,
Loin de la trifte compagnie
Des brochures & des écrans ;
JUILLET. 1764.
Affranchi de fa léthargie ,
Dans une heureuſe rêverie
A C.... il s'eft cru tranſporté
C....ce Palais enchanté
De la fimple & belle Nature,
De l'efprit fans méchanceté ,
Du fentiment fans impoſture ;
Et de cette bonne gaîté
Toujours nouvelle , toujours pure ,
Et fi bonne pour la fanté.
L'éclat du plus beau jour de fe
Y faifoit briller ce bonheur ,
Cette éloquente voix du cœur ,
Ces plaifirs que nul art n'apprête ;
Un nouvel époux radieux
Venoit d'amener en ces lieux
Sa jeune & brillante conquête ;
Les voeux , les applaudiffemens
Précédoient & fuivoient leurs traces &
A leurs chiffres refplendiffans
La Gloire uniffoit ceux des Grâces
Er du génie & des Talens ;
Et fous fes aufpices fidelles
Garantiffant leur fort heureux ;
L'Amitié couronnoit leurs nœuds
De fes guirlandes immortelles.
Un folemnel Complimenteur ,
Un long faifeur d'épithalames
23
24 MERCURE DE FRANCE.
Déploîroit ici fa fplendeur
En beaux grands Vers , en Anagrammes ;
En refrains de chaînes , d'ardeur ,
De beaux deftins , de belles flammes ;
11 viendroit , traînant après lui
Son édition bien pliée ,
Bien pefante , bien dédiée ,
Mêler les crêpes de l'ennui
Aux atours de la Mariée ;
Mais laiffons dans tout leur repos
Les galans innocens propos
Dont les Chanfonniers de familles
Et les Aiglons provinciaux
Forment leurs longues cantatilles ,
Leurs vieux im-promptu , leurs rondeaux ,
Toutes leurs ftances fi gentilles
Et leurs perfides Madrigaux :
Le févère & mâle génie
Du fage & brillant Despréaux
S'indigneroit , fi l'ineptie
De tous ces vers de cotterie ,
De fadeurs , de mauvais propos ,
Profanoit C....fa patrie ,
Et par des fons, faſtidieux
Troubloit le charme & l'harmonie
De la Fête de ces beaux lieux.
Pour combler les plus tendres vœux
Que cette union faffe naître
D'illuftres
JUILLET. 1764.
D'illuftres rejettons nombreux ,
Dans qui la Patrie & Le Maître
Puiffent en tout temps reconnoître
Des cœurs dignes de leurs ayeux !
A l'unanime & vrai fuffrage
Et de la Ville & de la Cour ,
Si du fond d'un fimple hermitage
On
peut allier en ce jour
. Un champêtre & naïf hommage ;
Parmi les lauriers & l'encens ,
Les rofes , les myrthes naiffans
Dont les parfums & la parure
Entourent deux époux charmans ,'
La Bonhommie , à l'aventure ,
Vient mêler une fleur des champs.
Le fymbole des bonnes- gens
Et le bouquet de la Nature.
Les pompons , les vernis du temps,
L'efprit de mots , l'enfantillage ,
Les gaîtés de tant de Plaifans.
Si facétieux , fi peſans ,
Le fophiftique perfifflage ,
L'air fingulier , les tons tranchans
N'ornent point de leurs agrémens
Ce tribut d'un climat fauvage ;
Loin des tourbillons enchanteurs
Du bel-efprit & du ramage ,
Loin des bons airs & de l'ufage ,
II. Vol.
B
25
26 MERCURE DE FRANCE .
On n'a que les antiques moeurs
De l'amitié , du radotage ,
Enfin un gothique langage.
Ces miféres du bon vieux temps
Et d'un ridicule ſuprême
O vous pour qui dans ces inftans
J'ai
Pardonnez - en la négligence ,
Vos fêtes , vos enchantemens ,
Et me rendent votre préſence.
Votre amour pour la vérité ,
L'air naturel , la liberté ,
Je vous livre avec aflûrance
Dans toute mon antiquité ,
Que fi féduit par mon eftime
..
Le vieux bon-fens de fon village,
Un cœur vrai , de vieilles erreurs
Malgré ces défauts importans ,
Qui feroient l'abfurdité même
Aux regards de nos Elégans ,
repris avec confiance
Des crayons oubliés longtemps ;
Ne voyez que les fentimens
Qui me tracent , malgré l'abſence ,
Connoiffant bien la fûreté
De votre goût fans inconftance ,
Et le ftyle fans importance ,
Mon Gaulois & ma loyauté ;
Et vous m'aimerez mieux , je pene
JUILLET. 1764.
Pour la bruyante nouveauté ;
Les grands traits , le petit Sublime ,
Et l'air de confiance intime
De tant de modernes Auteurs
Je vifois au ſtyle , aux couleurs ,
A cette empirique éloquence
Au ton neuf& fans conféquence
De nos merveilleux raiſonneurs
Contemplés comme Créateurs
De très-humbles admirateurs
D'échos répandus à la ronde ,
Defous-illuftres , d'Amateurs
Qui vont répétant vers & profe ,
Et d'autrui faiſant les honneurs
Mais je me fauve promptement ,
Je craindrois infenfiblement
Pour ma longue petite Epître
Elle prendroit fans aucun titre.
Si ces riens courent l'univers
Et que par hazard on en caufe ,
Un inftant de vogue en diſpoſe ,
Et bien ou mal la rime expofe
Bij
27
D'un nouveau Ciel , d'un nouveau monde
Par cette foule vagabonde
De Perroquets littérateurs ,
Pour ſe croire auffi quelque chofe
L'air d'ouvrage , qu'affurément
Car tel eft le deftin des vers ,
28 MERCURE DE FRANCE.
Au bruit , aux propos , aux faux airs ,
Aux Sots , aux Eſprits , à la gloſe
Des Pédans lourdement diferts >
Des Freluquets lilas ou verts ,
Et des oifons couleur de role
Enfin à cent dégoûts divers
Que n'ont point ces Meffieurs en profes
Si donc élevés à l'honneur
D'une Renommée éphémère ,
Ces Vers ont le petit malheur
De fubir le froid commentaire
De l'importance ou de l'humeur
Malgré la dérailon altière
Et tout ennuyeux argument
Leur gloire fera tout entière
S'ils plaifent , au ſéjour charmant
Qui m'en dicte le fentiment
Et les pare de fa lumière,
Janvier 1763.
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6077
p. 28-29
A ma femme, sur l'anniversaire de mon mariage, 11 Mai 1764.
Début :
SEROIT-IL bien possible ? as-tu bien supputé ? [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A ma femme, sur l'anniversaire de mon mariage, 11 Mai 1764.
A ma femme, sur l'anniversaire de
mon mariage, 11 Mai 1764.
SEROIT-IL bien possible ? as-tu bien supputé ?
De notre hymen ce jour, dis- tu , ma chère ,
Eft le fecond anniverſaire.
Dieux que des jours paffés dans la félicité
JUILLET. 1764.
La courſe eſt rapide & légère ;
Déjà deux ans ! cela ne ſe peut pas ;
Et je me crois encore à l'heureuſe journée
eu , par le plus doux hyménée ,
Mais cependant la voix douce & légère
De l'enfant précieux qui , tandis que j'écris ,
Badine & me diftrait par fes chants & ſes ris ,
Me femble une preuve affez claire
L'amour me fit trouver le bonheur dans res bras,
Que déjà ce beau jour eſt à deux ans de nous.
Que dis-je ! il dure encore , il n'a pas ceffé d'être
Extre deux fidéles époux
On ne le voit point difparoître.
Le temps filé par la main de l'Amour
N'eft point fujet à la meſure ,
Et tant qu'il dure , Il n'est qu'un jour
DECHABÉ.
mon mariage, 11 Mai 1764.
SEROIT-IL bien possible ? as-tu bien supputé ?
De notre hymen ce jour, dis- tu , ma chère ,
Eft le fecond anniverſaire.
Dieux que des jours paffés dans la félicité
JUILLET. 1764.
La courſe eſt rapide & légère ;
Déjà deux ans ! cela ne ſe peut pas ;
Et je me crois encore à l'heureuſe journée
eu , par le plus doux hyménée ,
Mais cependant la voix douce & légère
De l'enfant précieux qui , tandis que j'écris ,
Badine & me diftrait par fes chants & ſes ris ,
Me femble une preuve affez claire
L'amour me fit trouver le bonheur dans res bras,
Que déjà ce beau jour eſt à deux ans de nous.
Que dis-je ! il dure encore , il n'a pas ceffé d'être
Extre deux fidéles époux
On ne le voit point difparoître.
Le temps filé par la main de l'Amour
N'eft point fujet à la meſure ,
Et tant qu'il dure , Il n'est qu'un jour
DECHABÉ.
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6078
p. 36-38
TRADUCTION de l'Hymne de CLÉANTHE, Lycien, second Fondateur du PORTIQUE, Piéce conservée par STOBÉE. Par une Demoiselle de 18 ans.
Début :
ETRE adoré sous mille noms divers, [...]
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texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION de l'Hymne de CLÉANTHE, Lycien, second Fondateur du PORTIQUE, Piéce conservée par STOBÉE. Par une Demoiselle de 18 ans.
TRADUCTION de l'Hymne de
CLÉANTHE, Lycien, second Fondateur
du PORTIQUE, Piéce conservée
par STOBÉE. Par une Demoiselle
de 18 ans.
ETRE adoré sous mille noms divers,
O toj l'Auteur de ce vafte Univers ,
Et qui fçais le régir avec tant d'harmonie ?
Je tefalue , & Roi puiffant
.
JUILLET. 1764.
Toi , de qui l'Amour bienfaiſant "
Nous permet d'invoquer grandeur infiniet
Quoique rampans , & fragiles humains ,
J'éléverai ma voix aux Cieux ,
C'eſt par toi feul que tout eſt animé :
37
Tu vois en nous l'ouvrage de tes mains ,
Etnous repréſentons ta parole éternelle.
Déformais done , Père des Dieux ,
Pour exalter ton nom , & ta gloire immortelle,
Tout craint les traits dont ton bras eſt armé :
Sous ton augufte Empire il n'eft rien qui ne plie
Jamais rien ne fut fait ſans toi ;
Et tout eft foumis à ta Loi',
Cette éternelle Loi qu'ole braver l'impie
Malheur , Hélas ! à cet impie outré :
Ah de ta loi s'il étoit pénétré ,
Heureux , il couleroit ſes jours dans l'innocence
Mais vil jouer des paffions ,
Il ne fuit dans les actions ,
Que les loix de l'inſtinct , & l'aveugle licences
Grand Jupiter , toi qui fais dans les airs
Gronder la foudre , & briller les éclairs ,
Inſpire à l'incrédule un repentir fincère :
Imprime a jamais dans ſon cœur ,
Ces regrets vifs , cette douleur
Dont l'hommage peutfeul défarmer ta colère.
↓
38 MERCURE DE FRANCE.
Daigne éclairer les trop foibles Mortels :
Tu les verras honorer tes Autels .
Ote leur tout efprit de vertige & d'ivreſſe ;
Alors ils ne s'occuperont
Que de ta loi , dont ils feront
L'unique & digne objet de leurs chants d'allégresse.
CLÉANTHE, Lycien, second Fondateur
du PORTIQUE, Piéce conservée
par STOBÉE. Par une Demoiselle
de 18 ans.
ETRE adoré sous mille noms divers,
O toj l'Auteur de ce vafte Univers ,
Et qui fçais le régir avec tant d'harmonie ?
Je tefalue , & Roi puiffant
.
JUILLET. 1764.
Toi , de qui l'Amour bienfaiſant "
Nous permet d'invoquer grandeur infiniet
Quoique rampans , & fragiles humains ,
J'éléverai ma voix aux Cieux ,
C'eſt par toi feul que tout eſt animé :
37
Tu vois en nous l'ouvrage de tes mains ,
Etnous repréſentons ta parole éternelle.
Déformais done , Père des Dieux ,
Pour exalter ton nom , & ta gloire immortelle,
Tout craint les traits dont ton bras eſt armé :
Sous ton augufte Empire il n'eft rien qui ne plie
Jamais rien ne fut fait ſans toi ;
Et tout eft foumis à ta Loi',
Cette éternelle Loi qu'ole braver l'impie
Malheur , Hélas ! à cet impie outré :
Ah de ta loi s'il étoit pénétré ,
Heureux , il couleroit ſes jours dans l'innocence
Mais vil jouer des paffions ,
Il ne fuit dans les actions ,
Que les loix de l'inſtinct , & l'aveugle licences
Grand Jupiter , toi qui fais dans les airs
Gronder la foudre , & briller les éclairs ,
Inſpire à l'incrédule un repentir fincère :
Imprime a jamais dans ſon cœur ,
Ces regrets vifs , cette douleur
Dont l'hommage peutfeul défarmer ta colère.
↓
38 MERCURE DE FRANCE.
Daigne éclairer les trop foibles Mortels :
Tu les verras honorer tes Autels .
Ote leur tout efprit de vertige & d'ivreſſe ;
Alors ils ne s'occuperont
Que de ta loi , dont ils feront
L'unique & digne objet de leurs chants d'allégresse.
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6079
p. 38
A Son Excellence M. le BARON DE RODENHAUSEN, Chambellan, Lieutenant-Général d'Infanterie, Chevalier de l'Aigle blanc, & Grand-Ecuyer de S. A. S. Madame L'ELECTRICE PALATINE.
Début :
O TOI, l'ami des malheureux, [...]
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texteReconnaissance textuelle : A Son Excellence M. le BARON DE RODENHAUSEN, Chambellan, Lieutenant-Général d'Infanterie, Chevalier de l'Aigle blanc, & Grand-Ecuyer de S. A. S. Madame L'ELECTRICE PALATINE.
A Son Excellence M. le BARON DE
RODENHAUSEN, Chambellan,
Lieutenant-Général d'Infanterie,
Chevalier de l'Aigle blanc, & Grand-Ecuyer
de S. A. S. Madame L'ELECTRICE PALATINE.
O TOI, l'ami des malheureux,
Qui les foutiens , qui les confoles ,
Et n'es courtifan que pour eux ;
Quand Thomas dans les vers nerveux
Fuyant les ornemens frivoles ,
D'un cœur citoyen , vertueux ,
Sans clinquant & fans hyperboles ,
Nous montre les perfections ;
Il ne nous inftruit qu'en paroles ,
Mais tu le fais en actions.
RODENHAUSEN, Chambellan,
Lieutenant-Général d'Infanterie,
Chevalier de l'Aigle blanc, & Grand-Ecuyer
de S. A. S. Madame L'ELECTRICE PALATINE.
O TOI, l'ami des malheureux,
Qui les foutiens , qui les confoles ,
Et n'es courtifan que pour eux ;
Quand Thomas dans les vers nerveux
Fuyant les ornemens frivoles ,
D'un cœur citoyen , vertueux ,
Sans clinquant & fans hyperboles ,
Nous montre les perfections ;
Il ne nous inftruit qu'en paroles ,
Mais tu le fais en actions.
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6080
p. 39
VERS sur le mariage de M. D. L. G. & de Mlle T.
Début :
COUPLE tendre, couple fidéle, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur le mariage de M. D. L. G. & de Mlle T.
VERS sur le mariage de M. D. L. G.
& de Mlle T.
COUPLE tendre, couple fidéle,
Qui vous aimez fi conftament ,
Que chacun fur vous ſe modéle ,
L'hymen aura plus d'agrément :
D'un amour vain , fol & volage
Vos cœurs ne fe font point épris
Minerve en a fair l'affemblage ,
Le bonheur en fera le prix..
Par M. DELAVILLE.
& de Mlle T.
COUPLE tendre, couple fidéle,
Qui vous aimez fi conftament ,
Que chacun fur vous ſe modéle ,
L'hymen aura plus d'agrément :
D'un amour vain , fol & volage
Vos cœurs ne fe font point épris
Minerve en a fair l'affemblage ,
Le bonheur en fera le prix..
Par M. DELAVILLE.
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6081
p. 52-53
VERS sur le mariage d'un Officier François avec une Américaine à Nantes.
Début :
JEUNE insulaire, le desir, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur le mariage d'un Officier François avec une Américaine à Nantes.
VERS sur le mariage d'un Officier François
avec une Américaine à Nantes.
JEUNE insulaire, le desir,
Si puiffant partout quand il ofe ;
Ne donne pas ici la roſe
Au jardin brillant du plaifir.
Quand l'Amour cultive deux coeurs ,
Il fait éclore , & d'un coup d'aîle
En avertit l'hymen fidèle ;
Pour l'aider à cueillir les fleurs.
Vite , chacun de fon côté
Du parterre de nos délices ,
Ravage les heureux prémices
Et s'enivre de volupté.
Souvent le Dieu du Sentiment ,
Las dès la première journée ,
Dort aux côtés de l'hyménée
Et s'envole en fe réveillant.
JUILLET. 1764.
Mais ne crains pas un pareil tour
Eglé , le même noeud qui ferre
Une grâce un fils , de la Guerre ,
Enchaîne l'hymen à l'Amour.J.... de T....
avec une Américaine à Nantes.
JEUNE insulaire, le desir,
Si puiffant partout quand il ofe ;
Ne donne pas ici la roſe
Au jardin brillant du plaifir.
Quand l'Amour cultive deux coeurs ,
Il fait éclore , & d'un coup d'aîle
En avertit l'hymen fidèle ;
Pour l'aider à cueillir les fleurs.
Vite , chacun de fon côté
Du parterre de nos délices ,
Ravage les heureux prémices
Et s'enivre de volupté.
Souvent le Dieu du Sentiment ,
Las dès la première journée ,
Dort aux côtés de l'hyménée
Et s'envole en fe réveillant.
JUILLET. 1764.
Mais ne crains pas un pareil tour
Eglé , le même noeud qui ferre
Une grâce un fils , de la Guerre ,
Enchaîne l'hymen à l'Amour.J.... de T....
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6082
p. 53
LES GRACES RÉFORMÉES. A Mlle B**.
Début :
LORSQU'EN t'instruisant tu t'amuses [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES GRACES RÉFORMÉES. A Mlle B**.
LES GRACES RÉFORMÉES.
A Mlle B**.
LORSQU'EN t'instruisant tu t'amuses
A confidérer tous ces Dieux Dont tant de Favoris des Muses
Ont pris foin de peupler les Cieux :
On en pourroit , dis- tu , réformer quelques classes ;
L'abondance des biens en fait tomber le prix.
59 Pourquoi , par exemple , trois Grâces?
» Une ſeule eût fuffi.... D'accord , jeune Phi
lis ;
Mais il étoit peu vraisemblable.
Qu'une feule Beauté raffemblât tant d'appas.
Cette érreur étoit pardonnable , Puisqu'on ne te connoissoit pas.
Par M. L. B***.
A Mlle B**.
LORSQU'EN t'instruisant tu t'amuses
A confidérer tous ces Dieux Dont tant de Favoris des Muses
Ont pris foin de peupler les Cieux :
On en pourroit , dis- tu , réformer quelques classes ;
L'abondance des biens en fait tomber le prix.
59 Pourquoi , par exemple , trois Grâces?
» Une ſeule eût fuffi.... D'accord , jeune Phi
lis ;
Mais il étoit peu vraisemblable.
Qu'une feule Beauté raffemblât tant d'appas.
Cette érreur étoit pardonnable , Puisqu'on ne te connoissoit pas.
Par M. L. B***.
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6083
p. 58
RONDEAU IRRÉGULIER.
Début :
LE Diable enfin n'est-il point-las, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RONDEAU IRRÉGULIER.
RONDEAU IRRÉGULIER.
LE Diable enfin n'est-il point-las,
De m'entêter de vos appas ?
Siplus fenfible que vous n'êtes
Du moins de mes ardeurs difcrettes
Vous faifiez un peu plus de cas ,
Jeneditois mot : mais , hélas !~
Dès queje parois fur vos pas ,
Vous boudez ; vous grondez ; vous faites Le diable
Il faut finir tout ce tracas ::
C'en eſt fait ; oui , je romps mes lacs , ›
Oui.... mais tandis que dans ma tête
A délibérer je m'arrête , Mon coeur s'engage .... n'est pas Le diable ? N. B. D.
LE Diable enfin n'est-il point-las,
De m'entêter de vos appas ?
Siplus fenfible que vous n'êtes
Du moins de mes ardeurs difcrettes
Vous faifiez un peu plus de cas ,
Jeneditois mot : mais , hélas !~
Dès queje parois fur vos pas ,
Vous boudez ; vous grondez ; vous faites Le diable
Il faut finir tout ce tracas ::
C'en eſt fait ; oui , je romps mes lacs , ›
Oui.... mais tandis que dans ma tête
A délibérer je m'arrête , Mon coeur s'engage .... n'est pas Le diable ? N. B. D.
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6084
p. 58
MADRIGAL Sur Madame L. C. D. B....
Début :
J'EXAMINOIS Thémire. En elle [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL Sur Madame L. C. D. B....
MADRIGAL Sur Madame L. C. D. B....
J'EXAMINOIS Thémire. En elle De la Divinité j'ai cru voir tous les traits,
Si c'eſt une fimple Mortelle ,
Comment donc les Dieux font-ils faits ?
Par le même.
J'EXAMINOIS Thémire. En elle De la Divinité j'ai cru voir tous les traits,
Si c'eſt une fimple Mortelle ,
Comment donc les Dieux font-ils faits ?
Par le même.
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6085
p. 59-60
ENIGME.
Début :
LE Paradis, l'Enfer, les Saints & les Démons, [...]
Mots clefs :
Enseigne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGME..
Lx Paradis , l'Enfer , les Saints & les Démons
Et le Ciel & la Tèrre ;
Les Princes & les Rois , leurs traits, leurs écuffons ,
La Paix comme la guèrre
Sont foumis à mon miniſtère .
1
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Mais par un trifte fort , mes parens fans amour,
Si-tôt que je fuis née ,
Aux rigueurs des faifons m'expofent nuit & jour
Telle eſt ma deſtinée !
Quoiqu'on me puiffe voir,on me cherche avecfoin ,
Au Palais , dans la rue ;
Et l'on trouve fouvent ce dont on a befoin
Quand je frappe la vue.
Lx Paradis , l'Enfer , les Saints & les Démons
Et le Ciel & la Tèrre ;
Les Princes & les Rois , leurs traits, leurs écuffons ,
La Paix comme la guèrre
Sont foumis à mon miniſtère .
1
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Mais par un trifte fort , mes parens fans amour,
Si-tôt que je fuis née ,
Aux rigueurs des faifons m'expofent nuit & jour
Telle eſt ma deſtinée !
Quoiqu'on me puiffe voir,on me cherche avecfoin ,
Au Palais , dans la rue ;
Et l'on trouve fouvent ce dont on a befoin
Quand je frappe la vue.
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6086
p. 60-61
AUTRE.
Début :
JE suis de divers lieux, je nais dans les forêts, [...]
Mots clefs :
Flûte ou musette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
Ja fuis de divers lieux , je nais dans les forêts ,
Tantôt près des ruiffeaux , tantôt près des ma--
rais ;
Je ſuis de toute taille & féche de figure ;
Je n'ai jambes ni bras : cependant la Nature
Ne m'a pas fait un monftre & j'en vaux beaucoup
mieux ,
Réparant ce défaut par certain nombre d'yeux.
Qu'ils foient toujours ouverts , il n'eſt pas néceffaire
;
Qu'ils foient fermés ou non , fouvent ils fçavent
plaire.
Comme un Caméléon , je me nourris de l'air.
Quoique je ne puiſſe parler ,
J'ai le don de me faire entendre ;
Et par une vertu qui pourra vous ſurprendre ,
Ce qu'en ouvrant la bouche on voit faire en tous
lieux
JUILLET . 1764 . 61*
A qui fouvent feroit mieux de fe taire ,
Mai , de qui la méthode à la leur eft contraire ,
Je le fais en fermant la plûpart de mes yeux.
Ja fuis de divers lieux , je nais dans les forêts ,
Tantôt près des ruiffeaux , tantôt près des ma--
rais ;
Je ſuis de toute taille & féche de figure ;
Je n'ai jambes ni bras : cependant la Nature
Ne m'a pas fait un monftre & j'en vaux beaucoup
mieux ,
Réparant ce défaut par certain nombre d'yeux.
Qu'ils foient toujours ouverts , il n'eſt pas néceffaire
;
Qu'ils foient fermés ou non , fouvent ils fçavent
plaire.
Comme un Caméléon , je me nourris de l'air.
Quoique je ne puiſſe parler ,
J'ai le don de me faire entendre ;
Et par une vertu qui pourra vous ſurprendre ,
Ce qu'en ouvrant la bouche on voit faire en tous
lieux
JUILLET . 1764 . 61*
A qui fouvent feroit mieux de fe taire ,
Mai , de qui la méthode à la leur eft contraire ,
Je le fais en fermant la plûpart de mes yeux.
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6087
p. 61-62
LOGOGRYPHE.
Début :
A me chercher dans le monde physique [...]
Mots clefs :
Chimère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPH E.
me chercher dans le monde phyfique
On s'appliqueroit vainement.
Mais parcourez le monde Poëtique ;
Vous m'y trouverez ſurement.
J'amufe plus d'un perſonnage ,
Perſonnage infenfe , c'eft comme je l'entens
Le Mortel qui prétend à l'honneur d'être fage
Sçait mieux employer fes momens.
A ces traits on doit me connoître.
Faut- il pourtant décompofer mon être ?
Je yous offre d'abord un Ecrivain facré ;
Un élément perfide ; en France une rivière ;
Le fynonyme de colère ;
Un titre que Lucinde à longtemps defiré ;
De l'abeille un préſent utile ;
D'une montagne le fommet ;
Deux notes de Mufique ; un Saint ; un entremêt ;
Un Guerrier moins heureux qu'habile ;
Un des noms que l'on donne à la Mère des Dieux
Un fon que la douleur ou le plaifir fait naître;
Ce que vous avez vù fans retour difparoître ;
62 MERCURE DE FRANCE .
Un Pont fur la Loire fameux ;
Une Ville en Champagne ; un Lac en Amérique
Un mot d'uſage en Rhétorique ;
Un nom que dans le Nord plufieurs Rois ont
porté ;
Le tiffu qui difpenfe ici-bas la lumière ,
Quand le Soleil a fourni fa carrière ;
Au Païs des Sultans un homme refpect.
Pourſuivez ; dans mon ſein vous trouverez encore
Ce que peut être un fot , un manant , un fripon ;
Ce que tout honnête homme abhorre ;
Ce qu'il faut dans les Vers unir à la Raiſon;
Une prèfqu'Ile de l'Àfies -
Un terme de Chronologie ; :
Un docte Hébraïfant ... C'eſt-là mon dernier
mot ,
Car j'ai tout dit , ou peu s'en faut.
L. D.... à Quimper.
me chercher dans le monde phyfique
On s'appliqueroit vainement.
Mais parcourez le monde Poëtique ;
Vous m'y trouverez ſurement.
J'amufe plus d'un perſonnage ,
Perſonnage infenfe , c'eft comme je l'entens
Le Mortel qui prétend à l'honneur d'être fage
Sçait mieux employer fes momens.
A ces traits on doit me connoître.
Faut- il pourtant décompofer mon être ?
Je yous offre d'abord un Ecrivain facré ;
Un élément perfide ; en France une rivière ;
Le fynonyme de colère ;
Un titre que Lucinde à longtemps defiré ;
De l'abeille un préſent utile ;
D'une montagne le fommet ;
Deux notes de Mufique ; un Saint ; un entremêt ;
Un Guerrier moins heureux qu'habile ;
Un des noms que l'on donne à la Mère des Dieux
Un fon que la douleur ou le plaifir fait naître;
Ce que vous avez vù fans retour difparoître ;
62 MERCURE DE FRANCE .
Un Pont fur la Loire fameux ;
Une Ville en Champagne ; un Lac en Amérique
Un mot d'uſage en Rhétorique ;
Un nom que dans le Nord plufieurs Rois ont
porté ;
Le tiffu qui difpenfe ici-bas la lumière ,
Quand le Soleil a fourni fa carrière ;
Au Païs des Sultans un homme refpect.
Pourſuivez ; dans mon ſein vous trouverez encore
Ce que peut être un fot , un manant , un fripon ;
Ce que tout honnête homme abhorre ;
Ce qu'il faut dans les Vers unir à la Raiſon;
Une prèfqu'Ile de l'Àfies -
Un terme de Chronologie ; :
Un docte Hébraïfant ... C'eſt-là mon dernier
mot ,
Car j'ai tout dit , ou peu s'en faut.
L. D.... à Quimper.
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6088
p. 62-63
AUTRE.
Début :
JE réunis en un seul mot ; [...]
Mots clefs :
Catastrophe
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texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
A UTR E
JE réanis en un feul mot ;
Rat , chat , aftre , cahos , patache , roc & roche ;
Phâle , phâre , pâros ,foc , fac , attrape , fot ,
Patte , pâté , pot , rape & poche;
Harpe , écot , pré , ftrophe , porche , pétart,
Arche , tact , torche , fort & forte ; ..
JUILLET. 1764. 63
Hoc , as, hoça , carte , capot , écart ,
Cor , parc , corps , arc , cap , port & porte;
Etat , afpect , profe , phraſe , rot , pet, ·
Trace , traças , troc , char & trape ,
Echo , Sapho , pace , tacer ,
Et pour tout dire , apoſtat & fatrape.
Soixante mots , Lecteur , ne ſuffiſent- ils pas ,
Pour exercer ta patience ?
Joins-y , pour plus d'intelligence ,
Caftor , Afope , Hector , Cefar , héros , répas.
JE réanis en un feul mot ;
Rat , chat , aftre , cahos , patache , roc & roche ;
Phâle , phâre , pâros ,foc , fac , attrape , fot ,
Patte , pâté , pot , rape & poche;
Harpe , écot , pré , ftrophe , porche , pétart,
Arche , tact , torche , fort & forte ; ..
JUILLET. 1764. 63
Hoc , as, hoça , carte , capot , écart ,
Cor , parc , corps , arc , cap , port & porte;
Etat , afpect , profe , phraſe , rot , pet, ·
Trace , traças , troc , char & trape ,
Echo , Sapho , pace , tacer ,
Et pour tout dire , apoſtat & fatrape.
Soixante mots , Lecteur , ne ſuffiſent- ils pas ,
Pour exercer ta patience ?
Joins-y , pour plus d'intelligence ,
Caftor , Afope , Hector , Cefar , héros , répas.
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6089
p. 63-65
RÉCONCILIATION De l'Hymen & de l'Amour. PARODIE. Sur ce qu'une compagnie assez nombreuse soutenoit qu'après le Mariage, on devenoit indifférent, sans même en excepter les Amans les plus tendres & les plus passionnés, & que cela se verroit toujours. AIR : Eh ! mais, oui da ; comment peut-on trouver du mal à ça ?
Début :
L'HYMEN dans un bocage [...]
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texteReconnaissance textuelle : RÉCONCILIATION De l'Hymen & de l'Amour. PARODIE. Sur ce qu'une compagnie assez nombreuse soutenoit qu'après le Mariage, on devenoit indifférent, sans même en excepter les Amans les plus tendres & les plus passionnés, & que cela se verroit toujours. AIR : Eh ! mais, oui da ; comment peut-on trouver du mal à ça ?
RÉCONCILIATION De l'Hymen & de l'Amour. PARODIE.
Sur ce qu'une compagnie assez nombreuse
soutenoit qu'après le Mariage, on
devenoit indifférent, sans même en
excepter les Amans les plus tendres
& les plus passionnés, & que cela se
verroit toujours.
AIR : Eh ! mais, oui da ; comment peut-on trouver
du mal à ça ?
L'HYMEN dans un bocage
* La Femme eft repréfentée par l'Hymen, & lé
Mari par l'Amour.…-
64 MERCURE DE FRANCE.
Voyant paffer l'Amour ,
Lui dit petit volage
Donnez-moi le bon jour :
Si l'on vous voit ,
En vérité , ce n'eſt qu'à lêche- doigt
L'Amour d'un air alèrté
Se jette à fes genoux.
L'heureuſe découvèrte ,
Dit-il , embraffons- nous :
L'hymen fourit ,
En lui difant , je voudrois qu'on nous vîra
Je le voudrois de même
Lui répondit l'Amour ,
J'ai le plaifir extrême
Qu'on a le premier jour,
De bonne foi,
Je fuis à vous , mais ne foyez qu'à moi
Si je vous facrifie
L'hommage d'un galant ,
N'ayez plus pour Sophie ,
Le moindre empreffement ;
Tous nos defirs
Seront d'acord , jugez de nos plaifirs !
Par des baifers de flâme
On cimenta la paix ;
Et jufqu'au fond de l'âme
JUILLET. 1764
L'Amour lança les traits.
Depuis deux jours
Chez lui l'Hymen raſſemble les Amours.
De ce fait on ajoute
Que l'on n'eft pas furpris ,
Mais que Paris en doute ,
Et furtout les Maris.
Le bruit courant ,
Les rend déjà tout je ne ſçais comment.
Par M. FUZILLIER, à Amiens.
Sur ce qu'une compagnie assez nombreuse
soutenoit qu'après le Mariage, on
devenoit indifférent, sans même en
excepter les Amans les plus tendres
& les plus passionnés, & que cela se
verroit toujours.
AIR : Eh ! mais, oui da ; comment peut-on trouver
du mal à ça ?
L'HYMEN dans un bocage
* La Femme eft repréfentée par l'Hymen, & lé
Mari par l'Amour.…-
64 MERCURE DE FRANCE.
Voyant paffer l'Amour ,
Lui dit petit volage
Donnez-moi le bon jour :
Si l'on vous voit ,
En vérité , ce n'eſt qu'à lêche- doigt
L'Amour d'un air alèrté
Se jette à fes genoux.
L'heureuſe découvèrte ,
Dit-il , embraffons- nous :
L'hymen fourit ,
En lui difant , je voudrois qu'on nous vîra
Je le voudrois de même
Lui répondit l'Amour ,
J'ai le plaifir extrême
Qu'on a le premier jour,
De bonne foi,
Je fuis à vous , mais ne foyez qu'à moi
Si je vous facrifie
L'hommage d'un galant ,
N'ayez plus pour Sophie ,
Le moindre empreffement ;
Tous nos defirs
Seront d'acord , jugez de nos plaifirs !
Par des baifers de flâme
On cimenta la paix ;
Et jufqu'au fond de l'âme
JUILLET. 1764
L'Amour lança les traits.
Depuis deux jours
Chez lui l'Hymen raſſemble les Amours.
De ce fait on ajoute
Que l'on n'eft pas furpris ,
Mais que Paris en doute ,
Et furtout les Maris.
Le bruit courant ,
Les rend déjà tout je ne ſçais comment.
Par M. FUZILLIER, à Amiens.
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6089
RÉCONCILIATION De l'Hymen & de l'Amour. PARODIE. Sur ce qu'une compagnie assez nombreuse soutenoit qu'après le Mariage, on devenoit indifférent, sans même en excepter les Amans les plus tendres & les plus passionnés, & que cela se verroit toujours. AIR : Eh ! mais, oui da ; comment peut-on trouver du mal à ça ?
6090
p. 22-27
ÉPITRE à EUTHYME, sur sa retraite.
Début :
VOUS, qui pour jamais sur vos traces [...]
Mots clefs :
Retraite, Hommage, Temps, Vérité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE à EUTHYME, sur sa retraite.
ÉPITRE à EUTHYME, fur sa
retraite.
VOUS, qui pour jamais sur vos traces
Conduirezloin de ce ſéjour
Les Vertus, les Arts& les Graces
Et nos regrets & notre Amour !
Recevez avec indulgence
L'hommage de la vérité ,
Offert par la recconnoiſſance,
Et malgrél'envie , adopté
Par tous les cœurs d'intelligence.
Qued'autres ſousces murs vieillis ,*
Attendant leurchute prochaine,
Veuillent refter enſevelis ,
Jeles admire &j'applaudis
Ce trait de fermeté Romaines
Et les exemples qu'ont tranſmis
Les chroniques du temps jadis ,
Selon moi l'égalent à peine.
*Lamaisonquidoitperdre lechefquejeregrette,
Saratransféréedans uneautre.
AOUST. 1764.
Mais ,quoi qu'en diſent ces eſprits
Que le vieux préjugé gouverne ,
Un tombeau parmi des débris
Flatte bien peu le goût moderne.
Sur ce point, comme en tout,je ſuis
Demon fiécle & de mon pays ;
Et ſoit inconſtance ou foibleſſe,
Telhonneur ſansdoute a ſon prix ,
Maisje n'yvois rien qui nous preffe.
Du fort propice ou furieux ,
J'attends encor dans le ſilence ,
Avec la même indifférence
L'accueil terrible ou gracieux ,
Depuis long-temps fait à ſes jeux,
Comme il doit l'être à ma conſtance,
Eclairé ſur les dons trompeurs
Sortisde ſa main libérale ,
J'ai ſçu mépriſer ſes faveurs ,
Braver ſon humeur inégale ,
Et m'amuſer de ſes fureurs.
Oui,dans ce court pélerinage ,
Que nous faiſons tous ici-bas ;
Mon œil de ſang froid l'enviſage ,
Qui ſe préſente ſur les pas
Des voyageurs de tous états,
De tous Pays , & de tout âge.
Là , par formede paſſe-temps ,
Il leur adjuge ſes préſens,
A. Tantôt le Sceptre ou l'eſclavage,
23
24 MERCURE DE FRANCE.
Tantôt la Satyre ou l'encens ,
De Phœbusle frivole hommage ,
De Mars les honneurs inconftans,
De Plutus les écus comptans,
D'Hymen le bizarre aſſemblage ,
Les Cyprès , les Lauriers brillans ,
Mortiers , fourrure , & ces rubans
Dont la politique & l'uſage
Ont fait des chaînes pour les grands ;
Santé, maladie , héritage ,
A l'un ou l'autre des paſſans
Tombent tour-à-tour en partage,
Selon l'humeur du Dieu volage ,
Quirit ſur-tout des mécontens.
Mais il n'a jamais vu le Sage
Au nombre de ſes courtiſans ;
Et quelque fâcheux contre-temps
Que ſavengance luiménage,
Il n'arrive pas moins à temps
Au terme commun du voyage.
Cependant il eſt des revers
Qui trouvent ſon âmeſenſible :
Pour lui comme pour l'univers
Le deſtin s'eſt rendu terrible.
Parmi les coups de ſa fureur
Qu'il voit ſans crainte& fans allarme:
Un ſeul l'accable & le déſarme ,
C'eſt celui qui le frappe au cœur.
Tel
AOUST. 1764.
Tel eſt le coup qui nous menace,
Lorſque prêt à quitter ces lieux
Vous rompez les aimables nœuds
Que rien n'égale & ne remplace.
Comment renoncer aux douceurs
De cette autorité paiſible ,
Cette dépendance inſenſible
Qui forçoit à l'envi nos cœurs
D'embraſſer ſa chaîne inviſible,
Et ſon joug caché ſous les fleurs ?
Si nous pouvions voir ſans douleurs
25
Quels maux feroient couler nos pleurs
Quelle conſtance nous anime ,
Finir ce concert unanime
Formé par l'Amour & l'eſtime
Qu'inſpire &que reſſent Euthyme.
Qui peut reſter indifférent
Quand nous perdons cet aſſemblage
Et de vertus & d'agrémens ,
Et cet heureux aſſortiment
De la Raiſon auſtère & ſage
Avec le ton de l'enjoument
Et le charme du Sentiment !
Que devient cet eſprit ſolide
Du mérite obfcur & tremblant,
Legerme & le feu du talent?
i
Dont le coup d'œil vif & perçant
Saifiſſoit dans l'éſſai timide
B
26 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu par vos conſeils utiles
Les chants de nos Muſes dociles
S'embellir ſe varier:
Et de leurs peintures fertiles
Les traits fublimes ou faciles
S'étendre& ſe multiplier.
Auſſi le laurier qui couronne
Apollon & fes favoris,
Sur votre frontqu'il environne
Augmente fon luſtre & fon prix;
Et pour tant d'autres le Permeſſe ,
Avare de ſes dons chéris ,
Auxfruitsheureux de la ſageſſe
Joint pour yous ſes fleurs & ſes fru
Je n'en dirai pas davantage:
Mais fur ce portrait peu flatté,
Quel ami de la vérité
N'avoûra pas que c'eſt dommage
D'en perdre la réalité ,
Et que pour être ſupporté
Ce coup exige de courage ?
Pardon ſi j'ai plus conſulté
La voix publique & l'équité ,
Que votre aveu dans cet hommage!
Mais ce que le fort irrité ,
Me fait perdre , a trop mérité,
Quoiqu'en diſe tout bas l'envie ,
AOUST. 1764.
Lapeine d'être regretté ,
Et regretté toute la vie.
27
Non potuit mea meus , quin eſſetgrata, teneri.
Ovid. ex Ponto. Lib 4. Epit. 1. Par M. TRICOT.
4 Juillet 1764.
retraite.
VOUS, qui pour jamais sur vos traces
Conduirezloin de ce ſéjour
Les Vertus, les Arts& les Graces
Et nos regrets & notre Amour !
Recevez avec indulgence
L'hommage de la vérité ,
Offert par la recconnoiſſance,
Et malgrél'envie , adopté
Par tous les cœurs d'intelligence.
Qued'autres ſousces murs vieillis ,*
Attendant leurchute prochaine,
Veuillent refter enſevelis ,
Jeles admire &j'applaudis
Ce trait de fermeté Romaines
Et les exemples qu'ont tranſmis
Les chroniques du temps jadis ,
Selon moi l'égalent à peine.
*Lamaisonquidoitperdre lechefquejeregrette,
Saratransféréedans uneautre.
AOUST. 1764.
Mais ,quoi qu'en diſent ces eſprits
Que le vieux préjugé gouverne ,
Un tombeau parmi des débris
Flatte bien peu le goût moderne.
Sur ce point, comme en tout,je ſuis
Demon fiécle & de mon pays ;
Et ſoit inconſtance ou foibleſſe,
Telhonneur ſansdoute a ſon prix ,
Maisje n'yvois rien qui nous preffe.
Du fort propice ou furieux ,
J'attends encor dans le ſilence ,
Avec la même indifférence
L'accueil terrible ou gracieux ,
Depuis long-temps fait à ſes jeux,
Comme il doit l'être à ma conſtance,
Eclairé ſur les dons trompeurs
Sortisde ſa main libérale ,
J'ai ſçu mépriſer ſes faveurs ,
Braver ſon humeur inégale ,
Et m'amuſer de ſes fureurs.
Oui,dans ce court pélerinage ,
Que nous faiſons tous ici-bas ;
Mon œil de ſang froid l'enviſage ,
Qui ſe préſente ſur les pas
Des voyageurs de tous états,
De tous Pays , & de tout âge.
Là , par formede paſſe-temps ,
Il leur adjuge ſes préſens,
A. Tantôt le Sceptre ou l'eſclavage,
23
24 MERCURE DE FRANCE.
Tantôt la Satyre ou l'encens ,
De Phœbusle frivole hommage ,
De Mars les honneurs inconftans,
De Plutus les écus comptans,
D'Hymen le bizarre aſſemblage ,
Les Cyprès , les Lauriers brillans ,
Mortiers , fourrure , & ces rubans
Dont la politique & l'uſage
Ont fait des chaînes pour les grands ;
Santé, maladie , héritage ,
A l'un ou l'autre des paſſans
Tombent tour-à-tour en partage,
Selon l'humeur du Dieu volage ,
Quirit ſur-tout des mécontens.
Mais il n'a jamais vu le Sage
Au nombre de ſes courtiſans ;
Et quelque fâcheux contre-temps
Que ſavengance luiménage,
Il n'arrive pas moins à temps
Au terme commun du voyage.
Cependant il eſt des revers
Qui trouvent ſon âmeſenſible :
Pour lui comme pour l'univers
Le deſtin s'eſt rendu terrible.
Parmi les coups de ſa fureur
Qu'il voit ſans crainte& fans allarme:
Un ſeul l'accable & le déſarme ,
C'eſt celui qui le frappe au cœur.
Tel
AOUST. 1764.
Tel eſt le coup qui nous menace,
Lorſque prêt à quitter ces lieux
Vous rompez les aimables nœuds
Que rien n'égale & ne remplace.
Comment renoncer aux douceurs
De cette autorité paiſible ,
Cette dépendance inſenſible
Qui forçoit à l'envi nos cœurs
D'embraſſer ſa chaîne inviſible,
Et ſon joug caché ſous les fleurs ?
Si nous pouvions voir ſans douleurs
25
Quels maux feroient couler nos pleurs
Quelle conſtance nous anime ,
Finir ce concert unanime
Formé par l'Amour & l'eſtime
Qu'inſpire &que reſſent Euthyme.
Qui peut reſter indifférent
Quand nous perdons cet aſſemblage
Et de vertus & d'agrémens ,
Et cet heureux aſſortiment
De la Raiſon auſtère & ſage
Avec le ton de l'enjoument
Et le charme du Sentiment !
Que devient cet eſprit ſolide
Du mérite obfcur & tremblant,
Legerme & le feu du talent?
i
Dont le coup d'œil vif & perçant
Saifiſſoit dans l'éſſai timide
B
26 MERCURE DE FRANCE.
J'ai vu par vos conſeils utiles
Les chants de nos Muſes dociles
S'embellir ſe varier:
Et de leurs peintures fertiles
Les traits fublimes ou faciles
S'étendre& ſe multiplier.
Auſſi le laurier qui couronne
Apollon & fes favoris,
Sur votre frontqu'il environne
Augmente fon luſtre & fon prix;
Et pour tant d'autres le Permeſſe ,
Avare de ſes dons chéris ,
Auxfruitsheureux de la ſageſſe
Joint pour yous ſes fleurs & ſes fru
Je n'en dirai pas davantage:
Mais fur ce portrait peu flatté,
Quel ami de la vérité
N'avoûra pas que c'eſt dommage
D'en perdre la réalité ,
Et que pour être ſupporté
Ce coup exige de courage ?
Pardon ſi j'ai plus conſulté
La voix publique & l'équité ,
Que votre aveu dans cet hommage!
Mais ce que le fort irrité ,
Me fait perdre , a trop mérité,
Quoiqu'en diſe tout bas l'envie ,
AOUST. 1764.
Lapeine d'être regretté ,
Et regretté toute la vie.
27
Non potuit mea meus , quin eſſetgrata, teneri.
Ovid. ex Ponto. Lib 4. Epit. 1. Par M. TRICOT.
4 Juillet 1764.
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6091
p. 27
ÉPIGRAMME.
Début :
Un Duc & Pair, entrant dans une Ville, [...]
Mots clefs :
Duc, Craindre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPIGRAMME.
ÉPIGRAMME.
A
N Duc & Pair ,, entrant dans une Ville,
Chaque Rhéteur s'en vint révéremment
D'un ton pompeux lui faire_compliment.
Un.... foi-diſant très-habile ,
S'en vint auſſi débiter ſçavamment
Un impromptu médité trois ſemaines.
Seigneur , dit- il , nos forces font trop vaines
Pour célébrer vos vertus dignement :
Notre Phoebus craignant donc de mal faire ,
Bien plus encor craignant de vous laſſer ,
Aime bien mieux admirer & ſe taire .....
Etc'eſt par là , dit le Duc en colère ,
Que ton Phabus auroit dû commencer.
C. a. D. De L*****
A
N Duc & Pair ,, entrant dans une Ville,
Chaque Rhéteur s'en vint révéremment
D'un ton pompeux lui faire_compliment.
Un.... foi-diſant très-habile ,
S'en vint auſſi débiter ſçavamment
Un impromptu médité trois ſemaines.
Seigneur , dit- il , nos forces font trop vaines
Pour célébrer vos vertus dignement :
Notre Phoebus craignant donc de mal faire ,
Bien plus encor craignant de vous laſſer ,
Aime bien mieux admirer & ſe taire .....
Etc'eſt par là , dit le Duc en colère ,
Que ton Phabus auroit dû commencer.
C. a. D. De L*****
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6092
p. 28
ENVOI d'un Eventail.
Début :
JE vous devois, Iris, faire un autre présent, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENVOI d'un Eventail.
ENVOI d'un Eventail.
JE vous devois, Iris, faire un autre présent,
Vous en abuſerez , ma folie eſt extrême :
Donner un Eventail àl'ingratte qu'on aime ,
C'eſt pour n'avoir hélas! quedes coups , ou de
vent.
Par M. GUICHARD.
JE vous devois, Iris, faire un autre présent,
Vous en abuſerez , ma folie eſt extrême :
Donner un Eventail àl'ingratte qu'on aime ,
C'eſt pour n'avoir hélas! quedes coups , ou de
vent.
Par M. GUICHARD.
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6093
p. 28
VERS d'un Militaire obligé de quitter sa Maîtresse pour aller faire son service.
Début :
AIMABLE Iris, si mille fois [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS d'un Militaire obligé de quitter sa Maîtresse pour aller faire son service.
VERS d'un Militaire obligé de quitter sa
Maîtresse pour aller faire son service.
AIMABLE Iris, si mille fois
Je t'ai juré que je t'adore ,
Reconnois aujourd'hui ma voin
C'eſt elle qui le jure encore.
Ouije neveuxaimer que toi :
A toi ſeule je ſuis fidéle....
Mais attends , le Tambour m'appelle!
Je veux auſſi l'être àmon Roi :
Entre l'Amour & luije partage mon zéle,
Où peut-on mieux placer & fon coeur & fa
foi
GOUDEMETZ.
Maîtresse pour aller faire son service.
AIMABLE Iris, si mille fois
Je t'ai juré que je t'adore ,
Reconnois aujourd'hui ma voin
C'eſt elle qui le jure encore.
Ouije neveuxaimer que toi :
A toi ſeule je ſuis fidéle....
Mais attends , le Tambour m'appelle!
Je veux auſſi l'être àmon Roi :
Entre l'Amour & luije partage mon zéle,
Où peut-on mieux placer & fon coeur & fa
foi
GOUDEMETZ.
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6094
p. 29
ÉPIGRAMME A IRIS.
Début :
QUOI ! Sage femme & femme sage, [...]
Mots clefs :
Sage-femme, Iris
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texteReconnaissance textuelle : ÉPIGRAMME A IRIS.
ÉPIGRAMME A IRIS .
QoUOI ! Sage femme & femme ſage ,
Sont même choſe , à ton avis ?
Ce n'eſt pas le mien & je gage
Que j'aurai pour moi tout Paris.
De l'un à l'autre , belle Iris ,
Il eſt un intervalle immenfe !
Connois-en donc la différence:
La Sage femme l'eſt par Art ;
L'autre l'eſt ſouvent au hazard.
Par le même .
QoUOI ! Sage femme & femme ſage ,
Sont même choſe , à ton avis ?
Ce n'eſt pas le mien & je gage
Que j'aurai pour moi tout Paris.
De l'un à l'autre , belle Iris ,
Il eſt un intervalle immenfe !
Connois-en donc la différence:
La Sage femme l'eſt par Art ;
L'autre l'eſt ſouvent au hazard.
Par le même .
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6095
p. 51-54
VERS faits le soir de la journée de Mindene, par un homme de qualité attaché à un jeune Prince qui se distingua à cette bataille.
Début :
QUAND tu marchois avec audace [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS faits le soir de la journée de Mindene, par un homme de qualité attaché à un jeune Prince qui se distingua à cette bataille.
VERS faits le soir de la journée de
Mindene, par un homme de qualité
attaché à un jeune Prince qui se distingua à cette bataille.
QUAND tu marchois avec audace*
Vers un malheur déja certain ,
J'ai cru voir l'Amour en cuiraffe
EtMars un cimeterre en main :
J'ai ri de lajalouſe peine
Des Divinités du Vézer,
Qui t'ont vu de lauriers couvert
*Quandce Prince chargea à la tête de la Cave
lerie, il étoit déja décide que ses efforts feroient inutiles.
52 MERCURE DE FRANCE.
Dans leur bicoque de Mindene.
L'Anglois fitrépétertonnoin
Atous les échos du rivage ,
Craignant l'effet de ſon canon
Quand il admiroit ton courage.
Parmitant de ſangrépandu
Sur lapelouſe mémorable ,
Dans cedéſordre épouventable,
Je t'ai cru pour jamais perdu !
C'eſt làque des mainsde Bellonne
Tonjeunefront fut couronné.
Embellis de cette couronne
Celles que l'Amour t'a donné.
Mais d'un Dieu fier & redoutable,
Ceſſeun peu de ſuivre les pas ;
Ilen eſtunbien plus aimable
Qui t'appelle & te tendles bras.
Queſa flammedouce & féconde
Embraſe ton cœur àſon tour:
Conſolerles malheurs du monde,
Eſt l'ouvrage du tendre amour.
Comme autrefois lejeuneAlcide
Après ſes travaux meurtriers ,
Sur le ſein d'Omphale timide .
Venoit dépoſer ſes lauriers a
Laiſſe la Beautéqui t'engage
Eſſuyer de ſes doigts chéris
Lapouſſière de tonviſage
AOUST. 1764
Avec les myrthesde Cypris.
Que ſon bras ,foible en apparence,
Déſarme ton bras triomphant
Et délaſſe ſans réſiſtance
Ton homicide accoûtrement.
Cetteparure étincelante
Eſt ton habit de tous les jours:
Quitte cette armure ſanglante
Pour l'uniforme des Amours.
Ecoute la voix qui t'appelle ;
Achille n'y réſiſta pas :
C'eſt la Divinité fidelle
Qui vient t'arracher aux combats.
Suſpens le cours de ces ravages ,
Dieu , protecteur des bons Germains !
Protége ces féconds rivages ,
Arrofés du ſang deshumains.....
Allons fur les bords de la Seine
Reſpirer les tendres zéphirs
Et reprendre la douce chaîne
Qui nous attachoit aux plaiſirs.
Adieu , groffes Hanovriennes ;
Serviteur à l'Electorat :
Il faut oublier Aiberstat
:
Et Meſdames Canikfeichtaines *.
A l'aſpect de l'hyver frileux ,
* Mot Allemand , familier auxfemmes dupays,
pourdire je ne vous entends pas,
C iij
53
54 MERCURE DE FRANCE.
Tandis que les Rois de la Tèrre ,
Surdes monceaux de malheureux ,
Ferontrepoſer leur tonnèrre ,
J'irai de ma jeune Bergère
Ranimer les ſens amoureux.
Au lieu des accens de la guerre ,
Des tambours le bruiant refrain ,
Un baiſer , où ſa main légère ,
Sera mon réveil- matin.
Aſes loix ſoumis & fidéle,
Sans révérence & fans façon,
J'irai prendre l'ordre chez elle
Au lieud'aller chez Cornillon *
En attendant la conférence ,
Qui défarmera nosHéros ,
Dans les brasde la négligence,
Allons goûter quelque repos.
Maisau moindre cri delagloire,
Malgré l'amour & ſes ſoupirs,
Nous volerons à la victoire
Enſortantdu ſeindesplaiſirs.
Que tes beaux jours foient ſans nuage ;
Oui, j'aime à chanter ton bonheur;
Etje trouve à te rendre hommage ,
Le premierplaifirde mon cœur.
Major-Généralde l'Armée.
Mindene, par un homme de qualité
attaché à un jeune Prince qui se distingua à cette bataille.
QUAND tu marchois avec audace*
Vers un malheur déja certain ,
J'ai cru voir l'Amour en cuiraffe
EtMars un cimeterre en main :
J'ai ri de lajalouſe peine
Des Divinités du Vézer,
Qui t'ont vu de lauriers couvert
*Quandce Prince chargea à la tête de la Cave
lerie, il étoit déja décide que ses efforts feroient inutiles.
52 MERCURE DE FRANCE.
Dans leur bicoque de Mindene.
L'Anglois fitrépétertonnoin
Atous les échos du rivage ,
Craignant l'effet de ſon canon
Quand il admiroit ton courage.
Parmitant de ſangrépandu
Sur lapelouſe mémorable ,
Dans cedéſordre épouventable,
Je t'ai cru pour jamais perdu !
C'eſt làque des mainsde Bellonne
Tonjeunefront fut couronné.
Embellis de cette couronne
Celles que l'Amour t'a donné.
Mais d'un Dieu fier & redoutable,
Ceſſeun peu de ſuivre les pas ;
Ilen eſtunbien plus aimable
Qui t'appelle & te tendles bras.
Queſa flammedouce & féconde
Embraſe ton cœur àſon tour:
Conſolerles malheurs du monde,
Eſt l'ouvrage du tendre amour.
Comme autrefois lejeuneAlcide
Après ſes travaux meurtriers ,
Sur le ſein d'Omphale timide .
Venoit dépoſer ſes lauriers a
Laiſſe la Beautéqui t'engage
Eſſuyer de ſes doigts chéris
Lapouſſière de tonviſage
AOUST. 1764
Avec les myrthesde Cypris.
Que ſon bras ,foible en apparence,
Déſarme ton bras triomphant
Et délaſſe ſans réſiſtance
Ton homicide accoûtrement.
Cetteparure étincelante
Eſt ton habit de tous les jours:
Quitte cette armure ſanglante
Pour l'uniforme des Amours.
Ecoute la voix qui t'appelle ;
Achille n'y réſiſta pas :
C'eſt la Divinité fidelle
Qui vient t'arracher aux combats.
Suſpens le cours de ces ravages ,
Dieu , protecteur des bons Germains !
Protége ces féconds rivages ,
Arrofés du ſang deshumains.....
Allons fur les bords de la Seine
Reſpirer les tendres zéphirs
Et reprendre la douce chaîne
Qui nous attachoit aux plaiſirs.
Adieu , groffes Hanovriennes ;
Serviteur à l'Electorat :
Il faut oublier Aiberstat
:
Et Meſdames Canikfeichtaines *.
A l'aſpect de l'hyver frileux ,
* Mot Allemand , familier auxfemmes dupays,
pourdire je ne vous entends pas,
C iij
53
54 MERCURE DE FRANCE.
Tandis que les Rois de la Tèrre ,
Surdes monceaux de malheureux ,
Ferontrepoſer leur tonnèrre ,
J'irai de ma jeune Bergère
Ranimer les ſens amoureux.
Au lieu des accens de la guerre ,
Des tambours le bruiant refrain ,
Un baiſer , où ſa main légère ,
Sera mon réveil- matin.
Aſes loix ſoumis & fidéle,
Sans révérence & fans façon,
J'irai prendre l'ordre chez elle
Au lieud'aller chez Cornillon *
En attendant la conférence ,
Qui défarmera nosHéros ,
Dans les brasde la négligence,
Allons goûter quelque repos.
Maisau moindre cri delagloire,
Malgré l'amour & ſes ſoupirs,
Nous volerons à la victoire
Enſortantdu ſeindesplaiſirs.
Que tes beaux jours foient ſans nuage ;
Oui, j'aime à chanter ton bonheur;
Etje trouve à te rendre hommage ,
Le premierplaifirde mon cœur.
Major-Généralde l'Armée.
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6096
p. 55
A une jeune Demoiselle fort aimable quelques jours avant son mariage.
Début :
SOUS les chaînes de l'hyménée [...]
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texteReconnaissance textuelle : A une jeune Demoiselle fort aimable quelques jours avant son mariage.
A une jeune Demoiselle fort aimable
quelques jours avant son mariage.
SOUS les chaînes de l'hyménée
L'Amour , dit-on , va fixer votre choix ?
C'eſt fort bien fait. Suivez toujours ſes loix
Bien doucement vous ferez enchaînée.
Mais que l'époux ſoit digne d'être amant :
Sinonjamais je ne vous le pardonne.
S'il eſt bienfait , n'aimez que ſa perſonne.
S'il eſt gouteux , n'aimez que ſon argent.
L'Amour alors veut bien qu'on ſoit friponn
Par M. COSTARD fils.
quelques jours avant son mariage.
SOUS les chaînes de l'hyménée
L'Amour , dit-on , va fixer votre choix ?
C'eſt fort bien fait. Suivez toujours ſes loix
Bien doucement vous ferez enchaînée.
Mais que l'époux ſoit digne d'être amant :
Sinonjamais je ne vous le pardonne.
S'il eſt bienfait , n'aimez que ſa perſonne.
S'il eſt gouteux , n'aimez que ſon argent.
L'Amour alors veut bien qu'on ſoit friponn
Par M. COSTARD fils.
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6097
p. 59-61
ÉPITRE familière à FLORE.
Début :
AUTREFOIS il étoit commode [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE familière à FLORE.
ÉPITRE familière à FLORE.
AUTREFOIS il étoit commode
D'avoir des amoureux tourmens :
La plainte étoit libre aux amans
De Cythère le trifte code
Alors le permettoit ainfi ,
Il nous le défend aujourd'hui ,
L'Élégie a paflé de mode
Et peut-être l'Amour auſſi.
Mais rayons ce trait de Satyre
Où l'humeur guidoit nos pinceaux
Je n'aimai jamais à médire ,
Flore, ſurtout de més rivaux.
O toi de qui le doux viſage ,
Les blonds cheveux , le beau corſage ;
Et plus encor l'œil agaçant ,
Et le talent du perfiflage ,
De ton fiécle font l'ornement ! "
Pourquoi par le vil eſclavage
Où tu tiens un infortuné ,
Nous préſenter la triſte image
De l'austérité du vieil âge ,
Exemple aujourd'hui ſuranné?
Je ſouffre de cet alliage :
C'eſt donner à la vive Hebé,
Cvj
1
60 MERCURE DE FRANCE.
Les yeux de Minerve , la prude,
C'eſt mettre des livres d'étude
Entre les mains d'unjeune Abbé;
Ou prétendant droit d'hypothèque
Sur le temps préſent & palle ,
Avec un bonnet à la Grecque
Porter un habit * retrouffé.
Quitte ce contraſte bizarre ,
Car l'épithète de barbare ,
Dans ce fiécle de volupré,
N'eſt qu'un outrage à la beauté.
On ne craint plus d'être infidéle :
On aſagement adopté
Ce droit que Nature a dicté ,
Sidoux &fi bien fait pour elle !
On a ſeulement ajouté
Une clauſe ſimple au traité ,
C'eſt den'êtrejamais cruelle ;
Et l'on en ſent l'utilité.
O Flore ! maîtreſſe chérie ,
Tu vois bien que la jalouſie
Ne m'a point ſouflé ſes venins ;
Je ſuis juſte ſi je me plains ;
L'aſtre du jour qui nous éclaire ,
Pour moi ſeul ne luit point aux cieux :
La Maîtreſſequi m'a ſçu plaire
* Sorte d'habit de Femme à la mode pendant la
Régence.
AOUST. 1764.
Peut auſſiplaire à d'autres yeux.
Bien loin de prendre des allarmes
De tant de triomphes nouveaux ,
Flore;je compterois tes charmes ,
Par le nombre de mes rivaux ,
Pourvuque moins fière & plus tendre
Tume permifſſes de ſonger
Auprixqu'ils ont droitde prétendre ,
Mais que je devrois partager.
AUTREFOIS il étoit commode
D'avoir des amoureux tourmens :
La plainte étoit libre aux amans
De Cythère le trifte code
Alors le permettoit ainfi ,
Il nous le défend aujourd'hui ,
L'Élégie a paflé de mode
Et peut-être l'Amour auſſi.
Mais rayons ce trait de Satyre
Où l'humeur guidoit nos pinceaux
Je n'aimai jamais à médire ,
Flore, ſurtout de més rivaux.
O toi de qui le doux viſage ,
Les blonds cheveux , le beau corſage ;
Et plus encor l'œil agaçant ,
Et le talent du perfiflage ,
De ton fiécle font l'ornement ! "
Pourquoi par le vil eſclavage
Où tu tiens un infortuné ,
Nous préſenter la triſte image
De l'austérité du vieil âge ,
Exemple aujourd'hui ſuranné?
Je ſouffre de cet alliage :
C'eſt donner à la vive Hebé,
Cvj
1
60 MERCURE DE FRANCE.
Les yeux de Minerve , la prude,
C'eſt mettre des livres d'étude
Entre les mains d'unjeune Abbé;
Ou prétendant droit d'hypothèque
Sur le temps préſent & palle ,
Avec un bonnet à la Grecque
Porter un habit * retrouffé.
Quitte ce contraſte bizarre ,
Car l'épithète de barbare ,
Dans ce fiécle de volupré,
N'eſt qu'un outrage à la beauté.
On ne craint plus d'être infidéle :
On aſagement adopté
Ce droit que Nature a dicté ,
Sidoux &fi bien fait pour elle !
On a ſeulement ajouté
Une clauſe ſimple au traité ,
C'eſt den'êtrejamais cruelle ;
Et l'on en ſent l'utilité.
O Flore ! maîtreſſe chérie ,
Tu vois bien que la jalouſie
Ne m'a point ſouflé ſes venins ;
Je ſuis juſte ſi je me plains ;
L'aſtre du jour qui nous éclaire ,
Pour moi ſeul ne luit point aux cieux :
La Maîtreſſequi m'a ſçu plaire
* Sorte d'habit de Femme à la mode pendant la
Régence.
AOUST. 1764.
Peut auſſiplaire à d'autres yeux.
Bien loin de prendre des allarmes
De tant de triomphes nouveaux ,
Flore;je compterois tes charmes ,
Par le nombre de mes rivaux ,
Pourvuque moins fière & plus tendre
Tume permifſſes de ſonger
Auprixqu'ils ont droitde prétendre ,
Mais que je devrois partager.
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6098
p. 61
ΕNVOI à Mlle ***.
Début :
CETTE Épitre est une folie [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ΕNVOI à Mlle ***.
ΕNVOI à Mlle ***.
CETTE Épitre est une folie
Digne de Flore , & non de vous
S.... vous êtes trop jolie
Pour avoir , ſoit dit entre nous ,
Quelque ſoit ſa Philofophie ,
Un amant auſſi peu jaloux.
Par l'Auteur de l'Epître à Ménalie.
CETTE Épitre est une folie
Digne de Flore , & non de vous
S.... vous êtes trop jolie
Pour avoir , ſoit dit entre nous ,
Quelque ſoit ſa Philofophie ,
Un amant auſſi peu jaloux.
Par l'Auteur de l'Epître à Ménalie.
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6099
p. 69-70
L'ASYLE DE L'AMOUR, A Mademoiselle ***.
Début :
LE tendre Amour jadis jouissoit sur la Terre [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ASYLE DE L'AMOUR, A Mademoiselle ***.
L'ASYLE DE L'AMOUR,
A Mademoiselle ***.
LE tendre Amour jadis jouissoit sur la
Terre
Du deſtin le plus beau que puiſſe avoir un Dieu. S'empreſſer ſous les loix ,l'adorer & lui plaire
Faiſoit en tous temps, en tout lieu
Des Mortels réunis la principale affaire.
70 MERCURE DE FRANCE.
Mais aujourd'hui , la ſourde fauſſeté,
La frivole coquêterie,
La capricieuſe fierté,
La frénétique jaloufie,
Par leurs ſecrets complots,par leursdétours per-
vers ,
L'ont enfindégoûté dece triſteUnivers.
Dans un cœur né tendre& docile ,
Apeine cetaimable enfant
A-t-il fixé fon domicile,
Qu'auVillagecomme à la Ville ,
Il en eſt chaflédans l'inſtant.
Ehquoi ! dit l'Amour en colère ,
J'aurai tout fait pour les Mortels ,
Et leur âme vile préfére
De vrais maux auxplaiſirs réels ?...
L'ingratitude eſt mon ſalaire ,
Quandde biens je comble leur cœur?....
Quedéſormais ilsſentent mes rigueurs.
Je cours les oublier dans les bras de ma mère.
Tout en parlant,le Dieu mutin
S'envoloir.....mais en ſon chemin ,
Il trouve les yeux de Sylvie.
Auffi-tôt l'Amour sy logea ,
En s'écriant : ohje défie
Qu'onpuiffemechaffer delà.
N. B. D.
A Mademoiselle ***.
LE tendre Amour jadis jouissoit sur la
Terre
Du deſtin le plus beau que puiſſe avoir un Dieu. S'empreſſer ſous les loix ,l'adorer & lui plaire
Faiſoit en tous temps, en tout lieu
Des Mortels réunis la principale affaire.
70 MERCURE DE FRANCE.
Mais aujourd'hui , la ſourde fauſſeté,
La frivole coquêterie,
La capricieuſe fierté,
La frénétique jaloufie,
Par leurs ſecrets complots,par leursdétours per-
vers ,
L'ont enfindégoûté dece triſteUnivers.
Dans un cœur né tendre& docile ,
Apeine cetaimable enfant
A-t-il fixé fon domicile,
Qu'auVillagecomme à la Ville ,
Il en eſt chaflédans l'inſtant.
Ehquoi ! dit l'Amour en colère ,
J'aurai tout fait pour les Mortels ,
Et leur âme vile préfére
De vrais maux auxplaiſirs réels ?...
L'ingratitude eſt mon ſalaire ,
Quandde biens je comble leur cœur?....
Quedéſormais ilsſentent mes rigueurs.
Je cours les oublier dans les bras de ma mère.
Tout en parlant,le Dieu mutin
S'envoloir.....mais en ſon chemin ,
Il trouve les yeux de Sylvie.
Auffi-tôt l'Amour sy logea ,
En s'écriant : ohje défie
Qu'onpuiffemechaffer delà.
N. B. D.
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6100
p. 71-74
LE CIZEAU DES PARQUES, Epître à M. par Mlle A***.
Début :
TE le dirai-je, Acaste ? une sombre tristesse [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE CIZEAU DES PARQUES, Epître à M. par Mlle A***.
LE CIZEAU DES PARQUES,
Epître à M. par Mlle A***.
TE le dirai-je, Acaste ? une sombre tristesse
Agite & trouble mes eſprits ?
Vainement lesjeux & les ris ,
Qui ſuivent l'aimable jeuneſſe ,
S'offrent à mes ſens interdits !
Ils n'en ſçauroient goûter l'ivreſſe.
Ne crois pas cependant qued'injuſtes dégoûts
M'éloignent des plaiſirs au printemps de mon
âge;
Cette aimable gaîté ,ce charmantbadinage ,
Que la vertu permet, & qu'elle rend plus doux ,
Toujours reçoivent mon hommage.
Mais ces attraits ſi chers à mon coeur enchanté ,
Ces doux amuſemens , divinités des hommes ,
Enſongeant à ceque nous ſommes ,
Pouvons-nous les goûter avec tranquillité ?
En vain d'une main obſtinée ,
Nous baiffons le rideau ſur ces momens d'horreur
Annoncés par la deſtinée :
Leur image , préſente à notre âme étonnée ,
Y vient (ouvent jetter le trouble & la terreur.
La Parque avide & meurtrière
Menace à chaque inſtant la trame de nos jours,
4
1
72.MERCURE DE FRANCE.
Quelques luſtres au plus terminerontlecours
De notrepénible carrière.
Nosyeux, nos triſtesyeux , ſans éſpoirdeſecours,
Se fermeront à la lumière ,
Et s'y fermeront pour toujours.
Etres infortunés ! que nous ſommes àplaindre !
Sujets aux Loix duSort, ſoumis à fesArrêts,
Quefervent nos travaux? Que fervent nospro-
jets?
Pour desjours malheureux, toujours prêtsàs'é-
teindre ,
Pourquoidevainsplaiſirs rechercherladouceur ?
Pourquoidel'aveugle fortune
Briguer la trompeuſefaveur?
Pourquoi ſacrifier ſonrepos, fonbonheur ,
Aux ſoins d'une grandeurtrop ſouvent impor
tune?
Lefatalprécipice eft creuſéſousnos pas:
Uninſtantpeutl'ouvrir,uninſtantnousyplonge,
Cesbiens chers à nos cœurs ne nous ſauveront
pas,
Et nous verrons tous leurs appas
S'enfuir &paffer commeunfonge.
Ami , voila donc notre fort !
LaParque ,par nos cris , ne peut être attendrie;
Chaque moment denotre vie
Eſtun nouveau pas vers la mort.
Du funeſtecizeau tout devient la victime ;
Rien
AOUST. 1764.
Rien n'en ſçauroit être excepté :
Tout ſe perd dans le même abîme ;
Non: de cecoup fatal l'inévitable atteinte
Ne doit point nous épouvanter :
ſuivre ,
Lâches , pourrions-nous redouter
Cet amifi fidéle , & dont la main chérie ,
Répandoit d'agréables fleurs
73
Gloire , jeuneſſe , attraits, richeſſe , dignité,
Tout périt ! C'eſt envain qu'onvoudroit réſiſtera
Gardons-nous cependant d'une inutile crainte.
Ces honneurs , ces plaiſirs , que nous aimons
Par combien de tourmens les faut-il acheter
Le moment qui nous en délivre ?
Mais faudra-t-il quitter cet objet de mes pleurs
Sur les épinesde ma vie ?
Faut-il perdre ce fils ,dont mes ſoins précieux
Soulageoient les ennuis de ma froide vieilleſſe
Faut-il de cet époux , ſi cher à ma tendreſſe ,
Recevoir les derniers adieux ?
Douce amitié ! tendre nature !
Une âme vertueuſe & pure
Doit s'ouvrir à vos ſentimens ,
Mais ſi votre aimable puiſſance
Fait le bien de notre éxiſtence ,
Que d'horreurs elle ajoute á nos derniers inſtans !
Hélas ! le cœur frémit de quitter ce qu'il aime.
Quedis-je, Lequitter ? mon érreur est extrême
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Ceſſons plutôt de le penſer ;
Chers & tendres objets dontje cauſela peine,
Dans la profondenuit où ledeſtin m'entraîne,
Ετι
Je ne fais que vous devancer.
mon cher Acaste , ami ſage & fidéle ,
Puiſque tout eſt ſoumis à cette loicruelle,
A cet implacable deſtin ;
Sans plaintes, fans murmure , il faut que chacun
céde ;
Préſentons à ſes coups un front toujours ſerein.....
Aux maux qu'on ne peut fuir c'eſt l'unique
reméde.
Epître à M. par Mlle A***.
TE le dirai-je, Acaste ? une sombre tristesse
Agite & trouble mes eſprits ?
Vainement lesjeux & les ris ,
Qui ſuivent l'aimable jeuneſſe ,
S'offrent à mes ſens interdits !
Ils n'en ſçauroient goûter l'ivreſſe.
Ne crois pas cependant qued'injuſtes dégoûts
M'éloignent des plaiſirs au printemps de mon
âge;
Cette aimable gaîté ,ce charmantbadinage ,
Que la vertu permet, & qu'elle rend plus doux ,
Toujours reçoivent mon hommage.
Mais ces attraits ſi chers à mon coeur enchanté ,
Ces doux amuſemens , divinités des hommes ,
Enſongeant à ceque nous ſommes ,
Pouvons-nous les goûter avec tranquillité ?
En vain d'une main obſtinée ,
Nous baiffons le rideau ſur ces momens d'horreur
Annoncés par la deſtinée :
Leur image , préſente à notre âme étonnée ,
Y vient (ouvent jetter le trouble & la terreur.
La Parque avide & meurtrière
Menace à chaque inſtant la trame de nos jours,
4
1
72.MERCURE DE FRANCE.
Quelques luſtres au plus terminerontlecours
De notrepénible carrière.
Nosyeux, nos triſtesyeux , ſans éſpoirdeſecours,
Se fermeront à la lumière ,
Et s'y fermeront pour toujours.
Etres infortunés ! que nous ſommes àplaindre !
Sujets aux Loix duSort, ſoumis à fesArrêts,
Quefervent nos travaux? Que fervent nospro-
jets?
Pour desjours malheureux, toujours prêtsàs'é-
teindre ,
Pourquoidevainsplaiſirs rechercherladouceur ?
Pourquoidel'aveugle fortune
Briguer la trompeuſefaveur?
Pourquoi ſacrifier ſonrepos, fonbonheur ,
Aux ſoins d'une grandeurtrop ſouvent impor
tune?
Lefatalprécipice eft creuſéſousnos pas:
Uninſtantpeutl'ouvrir,uninſtantnousyplonge,
Cesbiens chers à nos cœurs ne nous ſauveront
pas,
Et nous verrons tous leurs appas
S'enfuir &paffer commeunfonge.
Ami , voila donc notre fort !
LaParque ,par nos cris , ne peut être attendrie;
Chaque moment denotre vie
Eſtun nouveau pas vers la mort.
Du funeſtecizeau tout devient la victime ;
Rien
AOUST. 1764.
Rien n'en ſçauroit être excepté :
Tout ſe perd dans le même abîme ;
Non: de cecoup fatal l'inévitable atteinte
Ne doit point nous épouvanter :
ſuivre ,
Lâches , pourrions-nous redouter
Cet amifi fidéle , & dont la main chérie ,
Répandoit d'agréables fleurs
73
Gloire , jeuneſſe , attraits, richeſſe , dignité,
Tout périt ! C'eſt envain qu'onvoudroit réſiſtera
Gardons-nous cependant d'une inutile crainte.
Ces honneurs , ces plaiſirs , que nous aimons
Par combien de tourmens les faut-il acheter
Le moment qui nous en délivre ?
Mais faudra-t-il quitter cet objet de mes pleurs
Sur les épinesde ma vie ?
Faut-il perdre ce fils ,dont mes ſoins précieux
Soulageoient les ennuis de ma froide vieilleſſe
Faut-il de cet époux , ſi cher à ma tendreſſe ,
Recevoir les derniers adieux ?
Douce amitié ! tendre nature !
Une âme vertueuſe & pure
Doit s'ouvrir à vos ſentimens ,
Mais ſi votre aimable puiſſance
Fait le bien de notre éxiſtence ,
Que d'horreurs elle ajoute á nos derniers inſtans !
Hélas ! le cœur frémit de quitter ce qu'il aime.
Quedis-je, Lequitter ? mon érreur est extrême
D
74 MERCURE DE FRANCE.
Ceſſons plutôt de le penſer ;
Chers & tendres objets dontje cauſela peine,
Dans la profondenuit où ledeſtin m'entraîne,
Ετι
Je ne fais que vous devancer.
mon cher Acaste , ami ſage & fidéle ,
Puiſque tout eſt ſoumis à cette loicruelle,
A cet implacable deſtin ;
Sans plaintes, fans murmure , il faut que chacun
céde ;
Préſentons à ſes coups un front toujours ſerein.....
Aux maux qu'on ne peut fuir c'eſt l'unique
reméde.
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