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1
p. 131-168
Relation de la Chine, [titre d'après la table]
Début :
On a eu nouvelles par les Peres Jésuîtes qui sont à la [...]
Mots clefs :
Empereur, Chine, Pékin, Tartares, Montagnes, Armée, Pères, Missionnaires, Voyage, Cour, Lama, Prince, Chevaux, Tartarie, Grande Muraille, Pays, Religion, Peuples, Empire, Jésuites
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texteReconnaissance textuelle : Relation de la Chine, [titre d'après la table]
Onaeu nouvelles par les
Peres Jéfuîtes qui font à la
Cour de Pekin, du Voyage
que l'Empereur de la Chine
fit l'année derniere dans la
Tartarie Occidentale , avec
la Reyne fon Aycule, qu'on
appelle laReyneMere. Cette
132 MERCURE
partie de laTartarie eſtſituée
environ mille ftadesChinoi
fes , qui font plus de trois
cens milles d'Europe, audelà
decette prodigieufe Muraille
qui fépare la Chine des Ter
res des Tartares Occiden
taux. Ces Tartares, quicom
mençant depuis l'Orient de
la Chine , l'entourent d'une
multitude prefque infinie de
Peuples, & latiennent com
meaffiégée du cofté du Sep
tentrion & de l'Occident,
ont efté de tout temps les
Ennemislesplus redoutables
qu'elle ait eus. Ainfi ce fut
GALANT. 133
pour le mettreà couvert de
leurs incurfions , qu'un an
cien Empereur Chinois fit
baftir cette grande Muraille.
Ceuxquil'ontpaffée, & con
fiderée de prés, affurent que
lesSept Merveilles duMonde
miſes enſemble , n'égalent
point cet Ouvrage , & que
tout ce que la Renommée
en publie, eſt infiniment au
deffous de ce qu'ils ontvû.
Ils y admirent particuliére
mentdeuxchofes. L'une eft,
que dans cette longue éten
düedel'Orient àl'Occident,
elle paffe en plufieurs en
134 MERCURE
droits , non feulement par
de vaſtes Campagnes , mais
encore par-deffus des Mon
tagnes tres hautes , fur lef
と
quelles elle s'éleve peu à
peu , fortifiée par intervalles
de groffes Tours , qui ne
font éloignées les unes des
autres que de deux traits
d'Arbalete.Dans unVoyage
qu'y fit un Pere Jéfuîte , il
eut la curiofité d'en meſurer
la hauteur en un endroit, &
il trouva par le moyen d'un
Inftrument , qu'elle avoit´en
ce lieu-là 1037. pieds Geomé
triques au deflus de l'hori
GALANT. 135
fon. Ainfi on ne comprend
pas comment on a pû élever
cet énorme Boulevard juf
ques à la hauteur où on le
voit , dans des lieux fecs &
pleins de Montagnes , où il
a falu apporter de fort loin,
& avec des travaux incroya
bles , l'eau , la brique , le
ciment, & tous les autres
matériaux néceffaires pour
la conftruction d'un fi grand
Ouvrage. La feconde choſe
qui caufe de la furpriſe dans
cette Muraille , c'eſt qu'elle
n'eft pas continuée fur une
mefine ligne , mais recour
136 MERCURË
bée en divers lieux , fuivant
la difpofition des Monta
gnes, defortequ'aulieu d'un
Mur, onpeutdire qu'il y en
a trois , qui entourent toute
cettegrande partie de laChi
ne.Sil'Empereurpar les foins
de qui la longue Muraille
dontje parle a eftébâtie,afait
quelque chofe d'avantageux
pour la fûreté de ce vafte
Empire , le Monarque qui
denos jours areüny les Chi
nois & les Tartares fousune
mefme Domination , afait
encore quelque chofe qui
luy eft plus important. Apres
GALANT. 137
avoir réduit les Tartares Oc
cidentaux , il les a obligez
d'aller demeurer à trois cens
milles au delà de cette Mu
raille , & leur a diftribué des
Terres & des Pâturages en
cet endroit-là , pendant qu'il
a fait habiter leur Païs parles
autres Tartares qui font fes.
Sujets. Ceux qu'il ne pût
fubjuguer par la force de fes
armes, il trouva moyen de
les vaincre par adreffe , en.
engageant les Lamas dans
fes intérefts par fes libérali
tez, & pardesmarques d'une
finguliereaffection. Comme
Novembre 1684,
M
138 MERCURE
les Lamas , qui font les Prê-
tres de ces Peuples , ontun
grandcrédit fur ceux de leur
Nation , ilsleur perfuadérent
aifément de fe foûmettre à
la domination d'un fi grand
Prince. Ce fervice rendu à
l'Etat eft caufe que l'Empe
reur de la Chine continue
à regarder ces Lamas d'un
œil favorable , & qu'il leur
fait des largeffes , le ſervant
d'eux pourmaintenirles Tar
tares dans l'obeïffance qu'ils
lay doivent. Cesfont d'ail
leurs Gens groffiers , & qui
n'ayant aucune teinture des
Sciences nydes beaux Arts,
GALANT. 139
nefont eftimez que parpo
litique. En effet on a raifon
de les ménager , puis qu'ils
peuvent tout fur les cfprits
des Tartares Occidentaux,
quifont toûjours fipuiſſans,
que s'ils s'accordoient entre
eux , ils pourroient encore fe
rendre maiftres de toute la
"
Chine,& de laTartarie Orien
tale,de l'aveu même des Tar
tares Orientaux. L'Empereur
quirégne aujourd'h y, & quit
cft préfentement dans ſa 31.
année , a divifé toute cette
vafte étendue de Païs , en
quarante-huit Provinces, quis
Mij
140MERCURE
luy fontfoûmifes & tributai
res. Ainfiilpeut eftreappelé
avec juſtice le plus grand &
le plus puiffant Monarque
del'Afie, ayanttantde vaſtes.
Etats qui luy obeïffent , fans
qu'ils foient coupez par les
Terres d'aucunPrinceEtran
ger, & luyfeul eftant comme
l'ame qui donne le mouve
ment à tousles mébres d'un
fi grand corps. Depuisqu'il
s'eft chargé du Gouverne
ment,il n'en a confié le foin
à aucun des Colaos ny des
Grands de fa Cour. Ila choify
le PrincefonOncle pourfon
GALANT. 145
premierMiniftre , mais il eft
inftruit de tout , & donne
tous les ordres que ceMini
niftre exécute. Il n'a jamais
mefme fouffert que les Eu
nuques du Palais, ny aucun
de ſes Pages , ou de jeu.
nes Seigneurs qui ont efté
élevez auprés de luy, difpo
faffent de rien au- dedans de
faMaiſon,&réglaffent d'eux
mefmes aucune chofe. Ses
Prédeceffeurs ont tenu une
conduite fi oppofée , que
cette nouvelle maniere de
gouverner paroift extrordi
naire. Elle eft cependant
142MERCURE
toute pleine de juſtice. Auffi
FEmpereur a t-il une équité
admirable.Lors quelesgráds
ont manqué , il les punit
auffi-bien que les petits. Il
les prive de leurs Charges,
&les fait defcendre du rang
qu'ils tiennent , proportion
nant toûjours la peine à la
grandeur de la faute. Au
cune Affaire ne fe traite au
Confeil Royal, ny dans les
autres Tribunaux, qu'il n'en
prenne connoiffance , vou
lantqu'onluyrende uncom
pte exact des Jugemés qu'on
Ya portez, L'authorité ab
GALANT. 143
folüe qu'il s'eft acquife, en
difpofant & ordonnant de
tout par luy-mefme , fans
s'enrepofer fur fes Miniftres,
eft caufe que les Perfonnes
les plus qualifiées de l'Em
pire , mefme les Princes du
Sang , ne paroiffent jamais
en la préſence qu'avec un
profond refpect. Comme il
a étably une Paix folide dans
tous fes Etats , il a rappellé
de chaque Province fes meil
leures Troupes, & réfolu dans
fon Confeil , de faire tous
les ans trois Voyages pour
aller chaffer en diférentes
144MERCURE
faifons. Ces fortes de Chaf
ſes ont plûtoft l'air d'Expé
ditions militaires , que de
Parties de divertiffement,
puis qu'il s'y fait accompa
gner d'un tres grand nom
bre de Chevaux, & de Sol
dats , armez tous deFléches:
&deCimeterres, divifez par
Compagnies , & marchant
´en
en ordre de Bataille , apres
leurs Enfeignes , au bruit des
Tambours & des Trompe
tes. Pendant leurs Chaffes,
ils inveftiffent les Montagnes
&les Forefts entieres, com
me fi c'eftoient des Villes
qu'ils
GALANT. 145
qu'ils vouluffent affiéger.
L'Empereur partit le 6. de
Juillet de l'année derniere,
avec plus de foixante mille
Hómes, &plus dé centmille
Chevaux. Cette Armée avoit
fonAvantgarde, fon Arriere
garde, fonCorps de Bataille,
fon Aîle droite , & fon Aîle
gauche, toutcela commandé
par autant de Chefs & de
petits Roys. Pendant plus
de foixante & dix jours qu'
elle fut en marche , il falut
conduire toutes les Muni
tions de l'Armée , fur des
Chariots, fur des Chameaux,
Novembre1684.
N
146 MERCURE
fur des Chevaux & fur des
Mulets, pardes chemins ex
trémement difficiles , toute
la Tartarie Occidentale n'é
tant que Montagnes , que
4
Rochers, & que Vallées. Il
n'y a ny Villes , ny Bourgs,
nyVillages, ny meſme aucu
nes Maiſons. Les Habitans
logent fous des Tentes dref
fées de tous coftez dans les
Plaines. Ce font la plûpart
des Paſteurs , qui tranfpor
tent leurs Tentes de Vallée
enVallée, felon queles Pâ
turagesfont meilleurs. Làils
font paiſtre des Boœufs , des
GALANT. 147
Chevaux & des Chameaux,
Ils ne nourriffent aucun de
ces Animaux qu'on nourrit
ailleurs dans les Villages,
comme des Pourceaux, des
Oyes & des Poules ; mais
feulement de ceux qu'une
61
terre inculte peut entretenir
des herbes qu'elle produit
d'elle- mefme. Comme ilsne
fement ny ne cultivent la
terre , ils ne font auffi au
cune recolte, & paffent leur
vie, ouà la Chaſſe , ou à ne
rien faire. Ils vivent de lait,
de fromage & de chair , &
ont une efpéce de vin aſſez
Nij
148 MERCURE
femblable à noftre eau de
vie. Ce vin , dont ils s'eny
vrent fouvent, fait leurs plus
grandes délices. Ils ont leurs
Lamas, qu'ils revérent & ref
pectent , & diférent en ce
la des Tartares Orientaux,
dontla plusgrande partie ne
croit pointdeDieu. Lesuns
& les autres font Efclaves,
& dépendent en toutes cho
fes delavolontédeleurs Maî
tres , dont ils fuivent aveu
glément la Religion & les
mœurs , femblables à leurs
Troupeaux , qui vont oùon
les mene , & non pas où il
GALANT. 149
faut aller. L'Empereur mar
choit à cheval à la tefte de
fon Armée , par ces Lieux
déferts , par des Montagnes
efcarpées , & éloignées du
grand Chemin, exposé tout
le jour aux ardeurs du So
leil , aux pluyes , & à toutes
les injures de l'air. Une des
444
raifons qui luy firent entre
prendre ce Voyage , eftoit
pourentretenirfaMilice dans
un exercice continuel auffi
C
bien pendant la Paix que
pendant la Guerre , & pour
empefcher que le luxe de la
Chine, &untroplongrepos,
Niij
150 MERCURE
ne fiffent dégenerer fes Sol
dats de leur premiere valeur.
Il réüflit parfaitemét encela,
puis qu'on affûre qu'ils fou
frirent plus dans cetteChaffe,
qu'ils n'avoient fait aux der
nieres Guerres, & qu'en leur
faifant pourfuivre les Cerfs,
les Tygres , les Sangliers &
les Ours , il leur apprenoit
à vaincre les Ennemis de
l'Empire. D'ailleurs il eft con
vaincu qu'unVoyagede cette
nature , accompagné de fa
tigues , contribue à fa fanté.
En effet une longue expé
rience luy a fait connoiftre,
GALANT. 151
que lors qu'il eft trop long.
temps à Pekin fans en for.
tir , il eft attaqué de diver
fes maladies , & il les évite
par le moyende ces longues
courfes , pendant lefquelles
il nevoit point de Femmes.
Ce qui pourravous ſurpren
dre, c'est qu'il n'en parutau
cunedanstoutecettegrande
Armée , excepté celles qui
eftoicntà lafuite de la Reyne
Mere; encore eftoit-ce une
chofe fort nouvelle , qu'elle
accompagnaft le Roy, cela
ne s'eſtant pratiqué qu'une
feulefois , lors qu'il menales
Niiij
152 MERCURE
trois Reynesavec luyjuſqu'à
la Ville Capitale de la Pro
vince de Lead-tùm , pourvi
fiter les Sepulcres de leurs
Anceftres. L'Empereur& la
ReyneMereprétendirent en
core en s'éloignant de Pe
kin, éviterles exceffives cha
leurs qu'on y fent l'Été pen
dant les jours Caniculaires,
car dans cet endroit de la
Tartarie où ils allérent , il
régneaux mois de Juillet &
d'Aouft,un ventfi froid,prin
cipalement la nuit, que Pon
eft contraint de prendre de
gros habits avec des fourru
GALANT K3
res. Unfroidfi extraordinaire
vient de ce que la Région
eft fort élevée , & pleine de
Montagnes. Il y en a une
entre autres , fur laquelle on
monta toûjours durant cinq
oufixjoursde marche.L'Em
pereur ayant voulu fçavoir
decombienelle furpaffoitles
Campagnes de Pekin , éloi
gnées de là d'environ trois
cens milles , le Pere Ferdi
nand Verbieft , & le Pere
Philippe Grimaldi, qui l'a
voient accompagné par fon
ordre, mefurérent la hauteur
de plus de cent Montagnes,
154 MERCURE
quiestoient fur la route, &
trouvérent qu'elle avoit trois
mille pas geométriques d'é
levation au deffus de la Mer
la plus proche de Pekin. On
tient que le Salpeftre dont
ces Contrées font remplies,
contribue encore à ce grand
froid,qui eftfiviolent, qu'en
creufant la terre pendant le
voyage à trois ou quatre.
pieds de profondeur, on en
tiroit des mottes toutes ge
lées, & des morceaux degla
ce. Toutes les raifons que
je viens de dire engagerent
l'Empereur à l'entreprendre,
GALANT. 155
mais ce qui l'y porta plus
qu'aucune chole , ce fut le
deffein de contenir les Tar
tares Occidentaux dans leur
devoir, & de prévenir les per
nicieux projets qu'on les
voudroit obliger à former
contrel'Etat. Cette veuë qu'il
eur l'obligea d'entrer dans
leur Païs avec une Armée fi
redoutable , & tous ces pré
2
paratifs de guerre. On avoit
conduit plufieurs Pieces d'ar
tillerie , pour en faire de
temps en temps les dé har
ges dans les Vallées, & par
le bruit & lefeu qui fortoit:
156 MERCURE
de la gueule des Dragons
qui leur fervoient d'orne:
ment, jetter par tout l'épou
vantefurfaroute. Outre tout
cet attirail , il voulut encore
>
eftre accompagné de toutes
les marques de grandeurqui
l'environnent à la Cour de
Pekin , de cette multitude
deTambours,de Trompetes,
deTimbales, &autres Inftru
mens de Mufique, qui for
ment des Concerts dans le
temps qu'il eft à table, & au
bruit defquels il entre dans
fonPalais , & en fort. Il fit
marcher tout cela avec luy,
GALANT. 157
pourétonnerces Peuples bar
barespar cette pompe exté
rieure, & leur imprimer avec
la crainte le refpect deû à la
Majefté Impériale. Plufieurs
petits Roys de la Tartarie
Occidentale vinrent de trois
cens, & mefme decinq cens
milles , avec leurs Enfans,
pour falier l'Empereur. Il
s'en trouvoit parmy eux qui
avoient fait le voyage de
Pekin pour voir la Cour.
Peu dejours avant que l'on
arrivaſt à la Montagne, qui
eftoit le terme du voyage,
unpetit Royqui revenoit de
158 MERCURE
chez l'Empereur, rencontra
les deuxJefuites que je vous
ay déja nommez, &lesayant
apperçûs , il s'arreſta avec
toute la Suite, & fit deman
der parfonInterprete, lequel
des deux s'appelloit Nau
hoay. Un de leurs Valets
ayant montré le Pere Ferdi
nand Verbieſt, ce Prince l'a
borda avec beaucoup de ci
vilité , en luy diſant qu'il y
avoit longtemps qu'ilfçavoit
fon nom, & qu'ildefiroit de
le connoiftre. Ilparla auPere
Grimaldi avec les mefmes
marques d'affection. Un ac
GALANT. 159
cueil fifavorabledonnebeau
coup de lieu d'efpérer que la
Religion Catholique trou
vera une entrée facile chez
ces Princes , fi on a ſoin de
s'infinüer dans leur efprit
par le moyen des Mathéma
tiques. Cette Science eſt le
charme des Chinois. L'Em
pereur luy-meſme l'a extré
mement goûtée, & c'eſt par
là qu'il donne à ces Peres
des marques fingulieres de
fa bienveillance dans toutes
les occafions qui s'en ofrent,
les protégeant cótrelaReyne
Mere, qui eft une Femme
160 MERCURE
ans,
âgée de foixante & dix
&qui eftant du Païs desLa
mas , a crú ce que ces faux
Preftres luy ont dit fouvent,
que la Secte dont elle fait
profeffion , n'avoit point
d'Ennemis plus déclarez que
cesMiffionnaires. Quoyque
l'Empereur ait de grands
égards pour elle , il n'a pas
laiffé de les comblerjufqu'icy
d'honneurs & de
graces, leur
failant connoiftre qu'il les
confidéroit d'une autre ma
niere que les Lamas. Ill'a
marqué mefme aux yeux
de toute l'Armée; &unjour
GALANT. 161
qu'il les rencontra dans une
grande Vallée, où ils meſu
roient la diftance & la hau
teurde quelquesMontagnes,
il s'arrefta avec toutelaCour,
&les appellant de fort loin,
il leur demanda en Langue
Chinoife, Haomo, c'est à dire,,
vous portez-vous bien? En
fuite il leurfit plufieurs quef
tions en Langue Tartare fur
la hauteur dequelques Mon
tagnes, & ils luy répondirent:
en la mefmeLangue. Toutes
les fois que dans le voyage il
s'eft rencontré quelquegros
Torrent, il a toujours voulut
Novembre 1684:
162 MERCURE
qu'ils l'ayent paffé avec luy,,
quoy que lesplus grands Sei
gneurs, &lesPrincesmefme,
attendiffent jufqu'au lende-
main à lepaffer. Un foir en
tr'autres eftant arrivéaubord
d'un de ces Torrens , il le
paffafeul aveclejeune Prince
fonFils,Héritier de l'Empire,
ces Peres , & tres-peu de
fuite. Le Prince fon Oncle,,
qui eftfonPremier Miniftre,
ayant demandé s'il ne paffe-.
roit pas en mefme temps,.
parce que ces Peres man
geoient à fa Table , il ne:
voulut point lepermettre, &
GALANT. 163:
dit qu'il auroit foin d'eux..
Lorsqu'ilfutde l'autre cofté,
voyant le Ciel fort ferein , il
s'arrefta fur le bord , & y
a
paffa une partie de la nuit
àdifcouriravec eux des Con
ftellatios qu'ils découvroient,,
& du cours des Aftres , ré
pétant ce qu'ils luy avoient
appris en d'autres occafions..
Il leur envoyoit fouvent des
mets de faTable , & quel.
quefois mefme il les faifoit:
manger dansfaTente, ayant
égard à leurs jours dejeûne
& d'abftinence , & ne leurr
faifant fervir que des Vians
Qij
164 MERCURE
des dont ilfçavoitqu'ils pou
voient ufer. Le Prince fon
Fils à fon exempleleur mar
quoitaufli beaucoup de bon.
té. Une chûte de cheval,
dont il fut bleffé à épaule
droite , l'ayant contraint de
s'arrefter plus de dix jours,
& une partie de l'Armée
dans laquelle eftoient ces
Peres, l'ayantattendu, pen+
dant que l'Empereur conti
nuoit fa Chaffeavec l'autre, il
ne manqua pas pendanttout
ce temps , de leur envoyer
tous les jours , & mefme
quelquefois deux fois lejour,
GALANT. 165
desViandes de fa Table. Ils
fefervirent dans toutceVoya
ge des Chevaux de l'Empe
reur , & de fes.Litieres , &
furent roûjours logez fous
les Tentes duPrincefon On
cle.Tousces honneurs n'em
pefchérent pas qu'ils ne fou
friffent beaucoup, ascauſe
des lieux , du temps, & de
plufieurs autres circonftan
ces fâcheufes ; mais les in
térefts de Dieu qu'ils cher
chent en tout , les faifoient
foufrir avec courage , & ils
comptoient pour rien leurs
fatigues , lors que les foins
166 MERCURE
reur ,
qu'ils rendoient à l'Empe.
leur donnoient lieu
d'efperer quenôtre Religion
en recevroit quelques avan-
tages. Comme l'on ne re
vint pointparlamêmeRoute
qu'on avoit prife en partant,
on fit plus de fix cens mil
les , avant que de rentrer à
Pekin. LaReyneMerealloit:
en Chaife , & afin qu'elle fuft
portée plus commodement,
l'Empereur fit faireungrand
Chemin à travers les Mon
tagnes & les Vallées. Il fit:
encore jetter une infinitéde
Ponts fur les Torrens,cou
GALANT. 167
+
perdesRochers, & des poin
tes de Montagnes ; & tout
cela avec des dépenſes &des
peinesincroyables. Trois ou
quatre mois avant fon dé
part , il avoit donné au Pere
Ferdinand Verbieſt , & aux
1
autres Jéluîtes qui fontà Pe
kin , une marque éclatante:
de fa bienveillance. Un de
leurs Peres eſtant mort il
voulur que fes Funérailles
fuffent faites àfes frais, avec.
toute la magnificence que:
là Religion Catholique pou
voitfoufrir. Dans ce deffeina
ikenvoya un des premiers de
168 MERCURE
fa Cour, pour fçavoir d'eux
quelles Cerémonies elle per
mettoit , ordonnant qu'on
fift tout ce qu'ils fouhaite
roient , fans y rien ajoûter
nydiminuer.Toutcet Appa
reil Funebre paffa dans les
plusgrandes Rües de Pexin,
précedéd'unegrande Croix,
& la foule qu'il attira fut fi
grande, qu'onfut obligé de
faire venir des Gardes de
l'Empereur, pour empeſcher
la confufion , & faire ranger
le Peuple , qui ne laiſſoit
point le paffage libre.
Peres Jéfuîtes qui font à la
Cour de Pekin, du Voyage
que l'Empereur de la Chine
fit l'année derniere dans la
Tartarie Occidentale , avec
la Reyne fon Aycule, qu'on
appelle laReyneMere. Cette
132 MERCURE
partie de laTartarie eſtſituée
environ mille ftadesChinoi
fes , qui font plus de trois
cens milles d'Europe, audelà
decette prodigieufe Muraille
qui fépare la Chine des Ter
res des Tartares Occiden
taux. Ces Tartares, quicom
mençant depuis l'Orient de
la Chine , l'entourent d'une
multitude prefque infinie de
Peuples, & latiennent com
meaffiégée du cofté du Sep
tentrion & de l'Occident,
ont efté de tout temps les
Ennemislesplus redoutables
qu'elle ait eus. Ainfi ce fut
GALANT. 133
pour le mettreà couvert de
leurs incurfions , qu'un an
cien Empereur Chinois fit
baftir cette grande Muraille.
Ceuxquil'ontpaffée, & con
fiderée de prés, affurent que
lesSept Merveilles duMonde
miſes enſemble , n'égalent
point cet Ouvrage , & que
tout ce que la Renommée
en publie, eſt infiniment au
deffous de ce qu'ils ontvû.
Ils y admirent particuliére
mentdeuxchofes. L'une eft,
que dans cette longue éten
düedel'Orient àl'Occident,
elle paffe en plufieurs en
134 MERCURE
droits , non feulement par
de vaſtes Campagnes , mais
encore par-deffus des Mon
tagnes tres hautes , fur lef
と
quelles elle s'éleve peu à
peu , fortifiée par intervalles
de groffes Tours , qui ne
font éloignées les unes des
autres que de deux traits
d'Arbalete.Dans unVoyage
qu'y fit un Pere Jéfuîte , il
eut la curiofité d'en meſurer
la hauteur en un endroit, &
il trouva par le moyen d'un
Inftrument , qu'elle avoit´en
ce lieu-là 1037. pieds Geomé
triques au deflus de l'hori
GALANT. 135
fon. Ainfi on ne comprend
pas comment on a pû élever
cet énorme Boulevard juf
ques à la hauteur où on le
voit , dans des lieux fecs &
pleins de Montagnes , où il
a falu apporter de fort loin,
& avec des travaux incroya
bles , l'eau , la brique , le
ciment, & tous les autres
matériaux néceffaires pour
la conftruction d'un fi grand
Ouvrage. La feconde choſe
qui caufe de la furpriſe dans
cette Muraille , c'eſt qu'elle
n'eft pas continuée fur une
mefine ligne , mais recour
136 MERCURË
bée en divers lieux , fuivant
la difpofition des Monta
gnes, defortequ'aulieu d'un
Mur, onpeutdire qu'il y en
a trois , qui entourent toute
cettegrande partie de laChi
ne.Sil'Empereurpar les foins
de qui la longue Muraille
dontje parle a eftébâtie,afait
quelque chofe d'avantageux
pour la fûreté de ce vafte
Empire , le Monarque qui
denos jours areüny les Chi
nois & les Tartares fousune
mefme Domination , afait
encore quelque chofe qui
luy eft plus important. Apres
GALANT. 137
avoir réduit les Tartares Oc
cidentaux , il les a obligez
d'aller demeurer à trois cens
milles au delà de cette Mu
raille , & leur a diftribué des
Terres & des Pâturages en
cet endroit-là , pendant qu'il
a fait habiter leur Païs parles
autres Tartares qui font fes.
Sujets. Ceux qu'il ne pût
fubjuguer par la force de fes
armes, il trouva moyen de
les vaincre par adreffe , en.
engageant les Lamas dans
fes intérefts par fes libérali
tez, & pardesmarques d'une
finguliereaffection. Comme
Novembre 1684,
M
138 MERCURE
les Lamas , qui font les Prê-
tres de ces Peuples , ontun
grandcrédit fur ceux de leur
Nation , ilsleur perfuadérent
aifément de fe foûmettre à
la domination d'un fi grand
Prince. Ce fervice rendu à
l'Etat eft caufe que l'Empe
reur de la Chine continue
à regarder ces Lamas d'un
œil favorable , & qu'il leur
fait des largeffes , le ſervant
d'eux pourmaintenirles Tar
tares dans l'obeïffance qu'ils
lay doivent. Cesfont d'ail
leurs Gens groffiers , & qui
n'ayant aucune teinture des
Sciences nydes beaux Arts,
GALANT. 139
nefont eftimez que parpo
litique. En effet on a raifon
de les ménager , puis qu'ils
peuvent tout fur les cfprits
des Tartares Occidentaux,
quifont toûjours fipuiſſans,
que s'ils s'accordoient entre
eux , ils pourroient encore fe
rendre maiftres de toute la
"
Chine,& de laTartarie Orien
tale,de l'aveu même des Tar
tares Orientaux. L'Empereur
quirégne aujourd'h y, & quit
cft préfentement dans ſa 31.
année , a divifé toute cette
vafte étendue de Païs , en
quarante-huit Provinces, quis
Mij
140MERCURE
luy fontfoûmifes & tributai
res. Ainfiilpeut eftreappelé
avec juſtice le plus grand &
le plus puiffant Monarque
del'Afie, ayanttantde vaſtes.
Etats qui luy obeïffent , fans
qu'ils foient coupez par les
Terres d'aucunPrinceEtran
ger, & luyfeul eftant comme
l'ame qui donne le mouve
ment à tousles mébres d'un
fi grand corps. Depuisqu'il
s'eft chargé du Gouverne
ment,il n'en a confié le foin
à aucun des Colaos ny des
Grands de fa Cour. Ila choify
le PrincefonOncle pourfon
GALANT. 145
premierMiniftre , mais il eft
inftruit de tout , & donne
tous les ordres que ceMini
niftre exécute. Il n'a jamais
mefme fouffert que les Eu
nuques du Palais, ny aucun
de ſes Pages , ou de jeu.
nes Seigneurs qui ont efté
élevez auprés de luy, difpo
faffent de rien au- dedans de
faMaiſon,&réglaffent d'eux
mefmes aucune chofe. Ses
Prédeceffeurs ont tenu une
conduite fi oppofée , que
cette nouvelle maniere de
gouverner paroift extrordi
naire. Elle eft cependant
142MERCURE
toute pleine de juſtice. Auffi
FEmpereur a t-il une équité
admirable.Lors quelesgráds
ont manqué , il les punit
auffi-bien que les petits. Il
les prive de leurs Charges,
&les fait defcendre du rang
qu'ils tiennent , proportion
nant toûjours la peine à la
grandeur de la faute. Au
cune Affaire ne fe traite au
Confeil Royal, ny dans les
autres Tribunaux, qu'il n'en
prenne connoiffance , vou
lantqu'onluyrende uncom
pte exact des Jugemés qu'on
Ya portez, L'authorité ab
GALANT. 143
folüe qu'il s'eft acquife, en
difpofant & ordonnant de
tout par luy-mefme , fans
s'enrepofer fur fes Miniftres,
eft caufe que les Perfonnes
les plus qualifiées de l'Em
pire , mefme les Princes du
Sang , ne paroiffent jamais
en la préſence qu'avec un
profond refpect. Comme il
a étably une Paix folide dans
tous fes Etats , il a rappellé
de chaque Province fes meil
leures Troupes, & réfolu dans
fon Confeil , de faire tous
les ans trois Voyages pour
aller chaffer en diférentes
144MERCURE
faifons. Ces fortes de Chaf
ſes ont plûtoft l'air d'Expé
ditions militaires , que de
Parties de divertiffement,
puis qu'il s'y fait accompa
gner d'un tres grand nom
bre de Chevaux, & de Sol
dats , armez tous deFléches:
&deCimeterres, divifez par
Compagnies , & marchant
´en
en ordre de Bataille , apres
leurs Enfeignes , au bruit des
Tambours & des Trompe
tes. Pendant leurs Chaffes,
ils inveftiffent les Montagnes
&les Forefts entieres, com
me fi c'eftoient des Villes
qu'ils
GALANT. 145
qu'ils vouluffent affiéger.
L'Empereur partit le 6. de
Juillet de l'année derniere,
avec plus de foixante mille
Hómes, &plus dé centmille
Chevaux. Cette Armée avoit
fonAvantgarde, fon Arriere
garde, fonCorps de Bataille,
fon Aîle droite , & fon Aîle
gauche, toutcela commandé
par autant de Chefs & de
petits Roys. Pendant plus
de foixante & dix jours qu'
elle fut en marche , il falut
conduire toutes les Muni
tions de l'Armée , fur des
Chariots, fur des Chameaux,
Novembre1684.
N
146 MERCURE
fur des Chevaux & fur des
Mulets, pardes chemins ex
trémement difficiles , toute
la Tartarie Occidentale n'é
tant que Montagnes , que
4
Rochers, & que Vallées. Il
n'y a ny Villes , ny Bourgs,
nyVillages, ny meſme aucu
nes Maiſons. Les Habitans
logent fous des Tentes dref
fées de tous coftez dans les
Plaines. Ce font la plûpart
des Paſteurs , qui tranfpor
tent leurs Tentes de Vallée
enVallée, felon queles Pâ
turagesfont meilleurs. Làils
font paiſtre des Boœufs , des
GALANT. 147
Chevaux & des Chameaux,
Ils ne nourriffent aucun de
ces Animaux qu'on nourrit
ailleurs dans les Villages,
comme des Pourceaux, des
Oyes & des Poules ; mais
feulement de ceux qu'une
61
terre inculte peut entretenir
des herbes qu'elle produit
d'elle- mefme. Comme ilsne
fement ny ne cultivent la
terre , ils ne font auffi au
cune recolte, & paffent leur
vie, ouà la Chaſſe , ou à ne
rien faire. Ils vivent de lait,
de fromage & de chair , &
ont une efpéce de vin aſſez
Nij
148 MERCURE
femblable à noftre eau de
vie. Ce vin , dont ils s'eny
vrent fouvent, fait leurs plus
grandes délices. Ils ont leurs
Lamas, qu'ils revérent & ref
pectent , & diférent en ce
la des Tartares Orientaux,
dontla plusgrande partie ne
croit pointdeDieu. Lesuns
& les autres font Efclaves,
& dépendent en toutes cho
fes delavolontédeleurs Maî
tres , dont ils fuivent aveu
glément la Religion & les
mœurs , femblables à leurs
Troupeaux , qui vont oùon
les mene , & non pas où il
GALANT. 149
faut aller. L'Empereur mar
choit à cheval à la tefte de
fon Armée , par ces Lieux
déferts , par des Montagnes
efcarpées , & éloignées du
grand Chemin, exposé tout
le jour aux ardeurs du So
leil , aux pluyes , & à toutes
les injures de l'air. Une des
444
raifons qui luy firent entre
prendre ce Voyage , eftoit
pourentretenirfaMilice dans
un exercice continuel auffi
C
bien pendant la Paix que
pendant la Guerre , & pour
empefcher que le luxe de la
Chine, &untroplongrepos,
Niij
150 MERCURE
ne fiffent dégenerer fes Sol
dats de leur premiere valeur.
Il réüflit parfaitemét encela,
puis qu'on affûre qu'ils fou
frirent plus dans cetteChaffe,
qu'ils n'avoient fait aux der
nieres Guerres, & qu'en leur
faifant pourfuivre les Cerfs,
les Tygres , les Sangliers &
les Ours , il leur apprenoit
à vaincre les Ennemis de
l'Empire. D'ailleurs il eft con
vaincu qu'unVoyagede cette
nature , accompagné de fa
tigues , contribue à fa fanté.
En effet une longue expé
rience luy a fait connoiftre,
GALANT. 151
que lors qu'il eft trop long.
temps à Pekin fans en for.
tir , il eft attaqué de diver
fes maladies , & il les évite
par le moyende ces longues
courfes , pendant lefquelles
il nevoit point de Femmes.
Ce qui pourravous ſurpren
dre, c'est qu'il n'en parutau
cunedanstoutecettegrande
Armée , excepté celles qui
eftoicntà lafuite de la Reyne
Mere; encore eftoit-ce une
chofe fort nouvelle , qu'elle
accompagnaft le Roy, cela
ne s'eſtant pratiqué qu'une
feulefois , lors qu'il menales
Niiij
152 MERCURE
trois Reynesavec luyjuſqu'à
la Ville Capitale de la Pro
vince de Lead-tùm , pourvi
fiter les Sepulcres de leurs
Anceftres. L'Empereur& la
ReyneMereprétendirent en
core en s'éloignant de Pe
kin, éviterles exceffives cha
leurs qu'on y fent l'Été pen
dant les jours Caniculaires,
car dans cet endroit de la
Tartarie où ils allérent , il
régneaux mois de Juillet &
d'Aouft,un ventfi froid,prin
cipalement la nuit, que Pon
eft contraint de prendre de
gros habits avec des fourru
GALANT K3
res. Unfroidfi extraordinaire
vient de ce que la Région
eft fort élevée , & pleine de
Montagnes. Il y en a une
entre autres , fur laquelle on
monta toûjours durant cinq
oufixjoursde marche.L'Em
pereur ayant voulu fçavoir
decombienelle furpaffoitles
Campagnes de Pekin , éloi
gnées de là d'environ trois
cens milles , le Pere Ferdi
nand Verbieft , & le Pere
Philippe Grimaldi, qui l'a
voient accompagné par fon
ordre, mefurérent la hauteur
de plus de cent Montagnes,
154 MERCURE
quiestoient fur la route, &
trouvérent qu'elle avoit trois
mille pas geométriques d'é
levation au deffus de la Mer
la plus proche de Pekin. On
tient que le Salpeftre dont
ces Contrées font remplies,
contribue encore à ce grand
froid,qui eftfiviolent, qu'en
creufant la terre pendant le
voyage à trois ou quatre.
pieds de profondeur, on en
tiroit des mottes toutes ge
lées, & des morceaux degla
ce. Toutes les raifons que
je viens de dire engagerent
l'Empereur à l'entreprendre,
GALANT. 155
mais ce qui l'y porta plus
qu'aucune chole , ce fut le
deffein de contenir les Tar
tares Occidentaux dans leur
devoir, & de prévenir les per
nicieux projets qu'on les
voudroit obliger à former
contrel'Etat. Cette veuë qu'il
eur l'obligea d'entrer dans
leur Païs avec une Armée fi
redoutable , & tous ces pré
2
paratifs de guerre. On avoit
conduit plufieurs Pieces d'ar
tillerie , pour en faire de
temps en temps les dé har
ges dans les Vallées, & par
le bruit & lefeu qui fortoit:
156 MERCURE
de la gueule des Dragons
qui leur fervoient d'orne:
ment, jetter par tout l'épou
vantefurfaroute. Outre tout
cet attirail , il voulut encore
>
eftre accompagné de toutes
les marques de grandeurqui
l'environnent à la Cour de
Pekin , de cette multitude
deTambours,de Trompetes,
deTimbales, &autres Inftru
mens de Mufique, qui for
ment des Concerts dans le
temps qu'il eft à table, & au
bruit defquels il entre dans
fonPalais , & en fort. Il fit
marcher tout cela avec luy,
GALANT. 157
pourétonnerces Peuples bar
barespar cette pompe exté
rieure, & leur imprimer avec
la crainte le refpect deû à la
Majefté Impériale. Plufieurs
petits Roys de la Tartarie
Occidentale vinrent de trois
cens, & mefme decinq cens
milles , avec leurs Enfans,
pour falier l'Empereur. Il
s'en trouvoit parmy eux qui
avoient fait le voyage de
Pekin pour voir la Cour.
Peu dejours avant que l'on
arrivaſt à la Montagne, qui
eftoit le terme du voyage,
unpetit Royqui revenoit de
158 MERCURE
chez l'Empereur, rencontra
les deuxJefuites que je vous
ay déja nommez, &lesayant
apperçûs , il s'arreſta avec
toute la Suite, & fit deman
der parfonInterprete, lequel
des deux s'appelloit Nau
hoay. Un de leurs Valets
ayant montré le Pere Ferdi
nand Verbieſt, ce Prince l'a
borda avec beaucoup de ci
vilité , en luy diſant qu'il y
avoit longtemps qu'ilfçavoit
fon nom, & qu'ildefiroit de
le connoiftre. Ilparla auPere
Grimaldi avec les mefmes
marques d'affection. Un ac
GALANT. 159
cueil fifavorabledonnebeau
coup de lieu d'efpérer que la
Religion Catholique trou
vera une entrée facile chez
ces Princes , fi on a ſoin de
s'infinüer dans leur efprit
par le moyen des Mathéma
tiques. Cette Science eſt le
charme des Chinois. L'Em
pereur luy-meſme l'a extré
mement goûtée, & c'eſt par
là qu'il donne à ces Peres
des marques fingulieres de
fa bienveillance dans toutes
les occafions qui s'en ofrent,
les protégeant cótrelaReyne
Mere, qui eft une Femme
160 MERCURE
ans,
âgée de foixante & dix
&qui eftant du Païs desLa
mas , a crú ce que ces faux
Preftres luy ont dit fouvent,
que la Secte dont elle fait
profeffion , n'avoit point
d'Ennemis plus déclarez que
cesMiffionnaires. Quoyque
l'Empereur ait de grands
égards pour elle , il n'a pas
laiffé de les comblerjufqu'icy
d'honneurs & de
graces, leur
failant connoiftre qu'il les
confidéroit d'une autre ma
niere que les Lamas. Ill'a
marqué mefme aux yeux
de toute l'Armée; &unjour
GALANT. 161
qu'il les rencontra dans une
grande Vallée, où ils meſu
roient la diftance & la hau
teurde quelquesMontagnes,
il s'arrefta avec toutelaCour,
&les appellant de fort loin,
il leur demanda en Langue
Chinoife, Haomo, c'est à dire,,
vous portez-vous bien? En
fuite il leurfit plufieurs quef
tions en Langue Tartare fur
la hauteur dequelques Mon
tagnes, & ils luy répondirent:
en la mefmeLangue. Toutes
les fois que dans le voyage il
s'eft rencontré quelquegros
Torrent, il a toujours voulut
Novembre 1684:
162 MERCURE
qu'ils l'ayent paffé avec luy,,
quoy que lesplus grands Sei
gneurs, &lesPrincesmefme,
attendiffent jufqu'au lende-
main à lepaffer. Un foir en
tr'autres eftant arrivéaubord
d'un de ces Torrens , il le
paffafeul aveclejeune Prince
fonFils,Héritier de l'Empire,
ces Peres , & tres-peu de
fuite. Le Prince fon Oncle,,
qui eftfonPremier Miniftre,
ayant demandé s'il ne paffe-.
roit pas en mefme temps,.
parce que ces Peres man
geoient à fa Table , il ne:
voulut point lepermettre, &
GALANT. 163:
dit qu'il auroit foin d'eux..
Lorsqu'ilfutde l'autre cofté,
voyant le Ciel fort ferein , il
s'arrefta fur le bord , & y
a
paffa une partie de la nuit
àdifcouriravec eux des Con
ftellatios qu'ils découvroient,,
& du cours des Aftres , ré
pétant ce qu'ils luy avoient
appris en d'autres occafions..
Il leur envoyoit fouvent des
mets de faTable , & quel.
quefois mefme il les faifoit:
manger dansfaTente, ayant
égard à leurs jours dejeûne
& d'abftinence , & ne leurr
faifant fervir que des Vians
Qij
164 MERCURE
des dont ilfçavoitqu'ils pou
voient ufer. Le Prince fon
Fils à fon exempleleur mar
quoitaufli beaucoup de bon.
té. Une chûte de cheval,
dont il fut bleffé à épaule
droite , l'ayant contraint de
s'arrefter plus de dix jours,
& une partie de l'Armée
dans laquelle eftoient ces
Peres, l'ayantattendu, pen+
dant que l'Empereur conti
nuoit fa Chaffeavec l'autre, il
ne manqua pas pendanttout
ce temps , de leur envoyer
tous les jours , & mefme
quelquefois deux fois lejour,
GALANT. 165
desViandes de fa Table. Ils
fefervirent dans toutceVoya
ge des Chevaux de l'Empe
reur , & de fes.Litieres , &
furent roûjours logez fous
les Tentes duPrincefon On
cle.Tousces honneurs n'em
pefchérent pas qu'ils ne fou
friffent beaucoup, ascauſe
des lieux , du temps, & de
plufieurs autres circonftan
ces fâcheufes ; mais les in
térefts de Dieu qu'ils cher
chent en tout , les faifoient
foufrir avec courage , & ils
comptoient pour rien leurs
fatigues , lors que les foins
166 MERCURE
reur ,
qu'ils rendoient à l'Empe.
leur donnoient lieu
d'efperer quenôtre Religion
en recevroit quelques avan-
tages. Comme l'on ne re
vint pointparlamêmeRoute
qu'on avoit prife en partant,
on fit plus de fix cens mil
les , avant que de rentrer à
Pekin. LaReyneMerealloit:
en Chaife , & afin qu'elle fuft
portée plus commodement,
l'Empereur fit faireungrand
Chemin à travers les Mon
tagnes & les Vallées. Il fit:
encore jetter une infinitéde
Ponts fur les Torrens,cou
GALANT. 167
+
perdesRochers, & des poin
tes de Montagnes ; & tout
cela avec des dépenſes &des
peinesincroyables. Trois ou
quatre mois avant fon dé
part , il avoit donné au Pere
Ferdinand Verbieſt , & aux
1
autres Jéluîtes qui fontà Pe
kin , une marque éclatante:
de fa bienveillance. Un de
leurs Peres eſtant mort il
voulur que fes Funérailles
fuffent faites àfes frais, avec.
toute la magnificence que:
là Religion Catholique pou
voitfoufrir. Dans ce deffeina
ikenvoya un des premiers de
168 MERCURE
fa Cour, pour fçavoir d'eux
quelles Cerémonies elle per
mettoit , ordonnant qu'on
fift tout ce qu'ils fouhaite
roient , fans y rien ajoûter
nydiminuer.Toutcet Appa
reil Funebre paffa dans les
plusgrandes Rües de Pexin,
précedéd'unegrande Croix,
& la foule qu'il attira fut fi
grande, qu'onfut obligé de
faire venir des Gardes de
l'Empereur, pour empeſcher
la confufion , & faire ranger
le Peuple , qui ne laiſſoit
point le paffage libre.
Fermer
2
p. 1984-1985
Tremblement de Terre, &c. [titre d'après la table]
Début :
Nous avons receu par les Vaisseaux de la Compagnie des Indes revenus depuis peu, la [...]
Mots clefs :
Tremblement de terre, Pékin, Église des jésuites portugais, Orage
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texteReconnaissance textuelle : Tremblement de Terre, &c. [titre d'après la table]
Nous avons receu par les Vaisseaux de la
Compagnie des Indes revenus depuis peu , la
nouvelle d'un tremblement de Terre arrivé à
Pekin , Capitale de la Chine , le 30. de Septembre
dernier , qui a duré pendant prés de quatre
minutes , avec tant de violence , que les principaux
Edifices de la Ville en ont été ébranlés.
Le magnifique Palais de Haytien , maison de
plaisance des Empereurs de la Chine , situé à
quelque distance de la Ville , et celui du 17. frere
de l'Empereur , ont été renversés . La belle
Eglise des Jesuites Portugais et celle des Jesuites
-François sont presque totalement détruites , ainsi
que le Convent des Franciscains . Il y eut le même
jour une seconde sécousse qui fut suivie de
plusieurs autres moins fortes ; et qui durerent
jusqu'au 2. Octobre au matin . Le Theaulo , ou
Fleuve jaune , et plusieurs autres Rivieres ont
rompu leurs Digues ; et s'étant répandus dans
la Campagne , ils ont inondé quatre Provinces
, et les habitans de plusieurs Villes considerables
ont été noyés ; de sorte qu'il a peri plus de
100. mille personnes , tant sous les ruines des
maisons renversées , que par le débordement des
Rivieres .
Les Lettres d'Allemagne portent , qu'on avoit
essuyé à Olmutz un orage si violent , que 16,
maisons en avoient été renversées , et que la
grêlé dont il s'étoit trouvé des grains pesant
prés de deux livres , avoit tué 52. personnes ex
tous les Bestiaux qui étoient dans la Campagne.
Celles d'Italie assurent , que les chaleurs son :
£
A O UST. 1731. 1985
şi grandes cette année dans la Sicile , qu'on ne
se souvient pas d'en avoir ressenti de pareilles :
l'ardeur des rayons du Soleil y casse les vîtres
des fenêtres exposées au midy ; les Bestiaux meurent
dans la Campagne , et les enfans de Paler -
me , de Trapani , et de plusieurs autres Villes
sont attaqués d'une maladie épidémique dont la
plûpart perissent.
Compagnie des Indes revenus depuis peu , la
nouvelle d'un tremblement de Terre arrivé à
Pekin , Capitale de la Chine , le 30. de Septembre
dernier , qui a duré pendant prés de quatre
minutes , avec tant de violence , que les principaux
Edifices de la Ville en ont été ébranlés.
Le magnifique Palais de Haytien , maison de
plaisance des Empereurs de la Chine , situé à
quelque distance de la Ville , et celui du 17. frere
de l'Empereur , ont été renversés . La belle
Eglise des Jesuites Portugais et celle des Jesuites
-François sont presque totalement détruites , ainsi
que le Convent des Franciscains . Il y eut le même
jour une seconde sécousse qui fut suivie de
plusieurs autres moins fortes ; et qui durerent
jusqu'au 2. Octobre au matin . Le Theaulo , ou
Fleuve jaune , et plusieurs autres Rivieres ont
rompu leurs Digues ; et s'étant répandus dans
la Campagne , ils ont inondé quatre Provinces
, et les habitans de plusieurs Villes considerables
ont été noyés ; de sorte qu'il a peri plus de
100. mille personnes , tant sous les ruines des
maisons renversées , que par le débordement des
Rivieres .
Les Lettres d'Allemagne portent , qu'on avoit
essuyé à Olmutz un orage si violent , que 16,
maisons en avoient été renversées , et que la
grêlé dont il s'étoit trouvé des grains pesant
prés de deux livres , avoit tué 52. personnes ex
tous les Bestiaux qui étoient dans la Campagne.
Celles d'Italie assurent , que les chaleurs son :
£
A O UST. 1731. 1985
şi grandes cette année dans la Sicile , qu'on ne
se souvient pas d'en avoir ressenti de pareilles :
l'ardeur des rayons du Soleil y casse les vîtres
des fenêtres exposées au midy ; les Bestiaux meurent
dans la Campagne , et les enfans de Paler -
me , de Trapani , et de plusieurs autres Villes
sont attaqués d'une maladie épidémique dont la
plûpart perissent.
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Résumé : Tremblement de Terre, &c. [titre d'après la table]
Le 30 septembre, un tremblement de terre a frappé Pékin, la capitale de la Chine, durant près de quatre minutes, causant des dommages importants aux principaux édifices. Le Palais de Haytien et le palais du frère de l'empereur ont été détruits. Les églises des Jésuites portugais et français, ainsi que le couvent des Franciscains, ont été presque entièrement rasées. Des secousses subséquentes ont persisté jusqu'au 2 octobre. Le Fleuve Jaune et d'autres rivières ont rompu leurs digues, inondant quatre provinces et entraînant la mort de plus de 100 000 personnes, soit par l'effondrement des bâtiments, soit par les inondations. Par ailleurs, en Allemagne, un orage violent à Olmutz a renversé 16 maisons et tué 52 personnes et du bétail avec des grêlons pesant près de deux livres. En Italie, notamment en Sicile, des chaleurs extrêmes ont causé la mort de bétail et d'enfants victimes d'une maladie épidémique.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 147-164
Observations du P. LAUGIER, Jesuite, sur la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine.
Début :
En lisant la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine, j'ai été supris [...]
Mots clefs :
Chine, Conquête de la Chine, Empereur, Histoire, Pékin, Troupes, Province, Empire chinois, Tartares orientaux, Mandchous
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations du P. LAUGIER, Jesuite, sur la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine.
HISTOIRE.
Obfervations du P. LAUGIER , Jefuite , fur
la nouvelle Hiftoire de la conquête de la
Chine.
N lifant la nouvelle Hiftoire de la
EN conquête de la Chine , j'ai été furpris
d'y trouver fi peu de conformité avec ce
que nous en lifons dans les faftes de la
monarchie chinoife , par le P. Duhalde.
Ce dernier auteur , fort exact dans fes recherches
, paroît n'avoir rien omis de ce
qui peut garantir la certitude de fes récits.
Quoiqu'il ne nous donne qu'une hiftoire
abrégée , les principaux événemens y
font très nettement expofés , & enchaînés
d'une maniere très naturelle. L'idée qu'il
nous donne de la derniere révolution qui
a foumis la Chine à un Prince Tartare ,
eft fenfiblement dénaturée dans le tableau
que nous en trace la nouvelle Hiftoire.
En confrontant les deux ouvrages , j'ai reconnu
des différences effentielles , qui me
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
font craindre que le manufcrit des Jéfuites
de Lyon ne foit pas auffi précieux
qu'on nous l'annonce ; différences dont il
importe que le public foit averti , & fur
lefquelles l'éditeur de la nouvelle Hiftoire
auroit dû nous donner des éclairciffemens
capables de prévenir l'impreffion que ce
contrafte doit faire fur les lecteurs attentifs.
Selon le P. de Mailla , auteur du manufcrit
de Lyon , les Tartares Mancheoux ,
au commencement du dernier fiécle , étoient
vaffaux de l'Empire Chinois. On les regardoit
comme une nation paifible , pen
difpofée à fe réunit fous un chef peu redoutable
à ceux qui voudroient l'opprimer.
Ils avoient obtenu depuis peu , par
grace fpéciale de la Cour de Pekin , d'étendre
leurs habitations dans le Leaotong,
province la plus feptentrionale de la Chine,
au- delà de la grande muraille. Quelques
Mandarins , ennemis des Mancheoux ,
voulurent reprendre le terrein qui leur
avoit été cédé ; & comme ils trouverent
de la réfiftance , ils réfolurent d'en venir
à la force ouverte. Les Tartares murmurerent
hautement de cette injuftice . Pour
prévenir les fuites de leur mécontentement
, les Mandarins prirent le parti extrême
de détruire violemment toutes les
JANVIER. 1755 149
habitations des Mancheoux dans le Leaotong,
& d'en tranfporter ailleurs toutes
les familles. Ceux - ci trop foibles pour foutenir
leur droit , cederent triftement à
l'orage , attendant qu'un tems plus calme
leur fournît les moyens de demander ou
de fe faire juftice. Dès qu'ils apperçurent
qu'on n'avoit plus la même vigilance pour
les écarter , ils effayerent de rentrer furtivement
dans le Leaotong ; ils y formerent
de nouvelles habitations. Mais lorsqu'ils
s'y croyoient à l'abri de toute infulte , les
Mandarins firent marcher contre eux des
troupes , & les chafferent avec encore plus
d'inhumanité que la premiere fois. Alors
les Mancheoux , defefpérés d'un traitement
fi dur , conçurent le hardi deffein de s'affranchir
de la tyrannie des Chinois. Ils
élurent un Roi ; ils prirent les armes , &
commencerent une guerre qui en moins
de trente ans les rendit maîtres de toute la
Chine.
Telle eft , felon le P. de Mailla , la foible
étincelle qui a allumé ce grand incendie.
Un effet fi extraordinaire , attribué
à une fi légere caufe , augmente le merveilleux
de la narration ; mais la vraifemblance
exige des couleurs plus naturelles.
Quel que foit l'empire du defefpoir , pour
porter des efclaves à brifer leurs chaînes ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
eft-il à préfumer que ce principe feul ait
donné aux Mancheoux , dans leur extrême
foibleffe , une activité affez prompte &
affez dominante pour abforber en fi peu
de tems toutes les forces d'un Etat tel que
celui de la Chine ? Les hiftoires anciennes
& modernes ne nous apprennent rien qui
puiffe accréditer la réalité d'un pareil foulevement
opéré par des agens fi communs
, dans un degré de fermentation fi
ordinaire .
Je conviens cependant que la choſe
n'eft pas phyñquement impoffible , & que
fi l'on s'en tenoit toujours féverement à
la vraisemblance , on feroit en danger de
rejetter plus d'une vérité.. Mais dès que
je vois la chofe racontée très différemment
par un autre auteur , je ne fçaurois
foufcrire aveuglément à un témoignage
qui , quoique poftérieur , n'a certainement
rien qui doive lui faire adjuger la préférence
.
-
Or voici ce qui réſulte des Faſtes du P.
Duhalde. Les Tartares , qui occupent un
vafte pays au nord de la Chine , ont été
divifés de toute ancienneté en Tartares
orientaux, qui habitent entre la Chine & la
Corée , & en Tartares occidentaux , qui
habitent entre la Chine & le Thiber. Ces
peuples , continuellement en guerre avec
JANVIER . 1755. 151
les Chinois , ont été de tous leurs voifins
les plus incommodes. Des moeurs fauvages
, une vie errante dans les forêts , un
penchant décidé vers la rapine , une force
de corps capable de réfifter aux fatigues
les plus infupportables , de l'ardeur pour
tenter la fortune des combats , firent toujours
le caractère de cette nation barbare.
il ne lui a jamais manqué que les avantages
de l'union & de la difcipline , pour
jouer en Afie le même rôle qu'ont joué
dans l'Europe les peuples du Nord. Dès
les premiers tems de la monarchie chinoife
, nous voyons ces Tartares infeſter
de leurs ravages les provinces de l'Empire.
Tout fe réduifoit alors de leur part à faire
des courfes rapides & paffageres , à piller
tout ce qui pouvoit intéreffer leur cupidité
, & à retourner dans leur pays char
gés de butin. Soumis à différens chefs ,
cette defunion les empêchoit de donner
aux Chinois d'autre inquiétude que celle
que donnent à une armée les partis ennemis
qui la harcelent fans pouvoir l'entamer.
- Leurs excurfions pourtant devinrent fi
incommodes , que dans le deffein d'oppofer
une digue à ces torrens tumultueux ,
l'Empereut Hin Chi , plus de deux cens ans
avant l'ere chrétienne , fit conftruite cette
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fameufe muraille continuée de l'eſt à
l'oueft le long des trois grandes provinces
, fortifiée par un grand nombre de places
militaires , dont la difpendieufe conftruction
& la confervation prodigieuſe
caractérisent une puiffance qui n'eut jamais
d'égale dans l'univers , & prouvent
en même tems que contre la valeur il n'eft
point de barriere. Cette muraille rendit
moins fréquentes & plus difficiles les courfes
des Tartares ; elle n'y mit pas fin entierement.
Les Orientaux fur-tout , plus
alertes , ne manquerent jamais de profiter
des momens où l'éloignement des troupes
leur affuroit une forte d'impunité , pour
courir fur les terres des Chinois ; il fallut
donc fe réfoudre contre eux aux voyes
de terreur. On prit le parti de leur faire
payer cherement les incommodités que l'on
fouffroit de leur voifinage . Leurs pirateries
furent vengées plus d'une fois par le faccagement
de leur pays , où les armées chinoifes
vinrent à bout de pénétrer , & dont
elles fubjuguerent enfin une grande partie.
La haine de la fervitude , le malheur
d'être affujettis , firent comprendre aux
Tartares orientaux la néceffité de ſe réunir,
& d'oppofer des efforts unanimes à la force
fupérieure qui les opprimoit. Vers le milieu
du huitiéme fiécle ils entrerent préJANVIER.
1755. 153
cipitamment au nombre de deux cens mille
hommes fur les terres de l'Empire : tout
plia devant eux ; l'Empereur fut contraint
à prendre la fuite. Iis fe rendirent maîtres
de la capitale ; & contens d'emporter
avec eux un butin immenfe , ils fe retirerent
dans leur pays . Il eût fallu ne pas
mettre les Tartares dans le cas de faire ce
dangereux effai de leurs forces , ou da
moins il falloit deformais s'y prendre de
maniere à leur ôter l'envie d'y revenir .
Soit que la crainte rendit les Chinois circonfpects
vis- à- vis d'une nation qui devenoit
de jour en jour plus redoutable ; foit
que les troubles qui déchiroient l'intérieur
de l'Empire leur ôtaffent la liberté de don
ner certains foins aux affaires du dehors ,
ils n'oferent ou ils ne purent ufer des remedes
néceffaires à un fi grand mal .
Les Tartares profiterent de l'inaction
des Chinois pour reprendre fur eux toutes
les terres qu'ils leur avoient conquifes.
Le fuccès leur enfla le courage , & leur
infpira l'efprit de conquête qu'ils n'avoient
jamais connu Au commencement du dixiéme
fiécle , ils étoient déja fur le pied de
tenir la balance entre les divers concurrens
qui fe difputoient la couronne impériale,
Bientôt ils eurent la gloire de contraindre
un Empereur à leur céder plu-
G V
154 MERCURE DE FRANCE.
* fieurs villes , & à leur payer tribut . Ils
en prirent un autre prifonnier , & le retinrent
dans les fers. Ils poufferent leurs
courfes militaires jufques dans les provinces
du midi où ils n'avoient jamais pénétré.
Tous ces exploits ne leur avoient
procuré jufques-là que des avantages médiocres.
Cent ans après les Tartares , dans
une nouvelle expédition , après s'être rendus
maîtres de plufieurs provinces , furprirent
l'Empereur dans fa capitale , &
l'emmenerent prifonnier avec fes femmes.
Dès lors une partie de la Chine fut forcée
à fe foumettre à leur obéiffance : il fallut
leur demander la paix , & l'acheter par
le
partage de l'Empire , dont une moitié leur
fut cedée en toute propriété.
Ce triomphe ne fit que donner lieu de
leur part à de nouvelles prétentions : plus
on leur cédoit , plus ils devenoient entreprenans
; & la paix qu'on leur faifoit jurer,
n'étoit qu'un piége qu'ils deftinoient à endormir
la vigilance des Chinois, pour faire
à
coup
für de nouvelles irruptions fur leurs
terres .
Les Empereurs laffés des perfidies continuelles
des Tartares orientaux , eurent recours
à un expédient que le defefpoir confeille
quélquefois , & qui rarement a des
fuites avantageufes. Ils appellerent à leur
JANVIER . 1755. 155
fecours les Tartares occidentaux , efpérant
recouvrer par leur moyen la fupériorité
qu'ils avoient perdue. Ceux- ci ravis
de trouver une fi belle occafion de fe mettre
en mouvement , & d'avoir leur part
à une proye que jufques - là ils n'avoient
fait qu'envier , accepterent de grand coeur
les propofitions du Confeil impérial . Ils
armerent & poufferent la guerre fi vivement
, qu'en peu d'années la domination
des Tartares orientaux fut entierement
abolie à la Chine . Les affaires des Chinois
n'en devinrent pas
meilleures pour
cela : ces auxiliaires à qui ils étoient redevables
de la victoire , voulurent en recueillir
le fruit. Il fallut fe réfoudre à leur
ceder les mêmes provinces d'où ils avoient
chaffé les Tartares orientaux . Fiers d'un
fi grand avantage , ils ne purent s'en contenter
; ils entreprirent de conquérir la
Chine entiere , & ils en vinrent à bout.
Après l'avoir poffédée près d'un fiécle ,
ils la perdirent avec la même facilité qu'ils
l'avoient conquife . Forcés d'abandonner
toutes les terres de l'Empire , ils retournerent
dans leur pays , d'où ils faifoient de
tems en tems des efforts pour fe rétablir dans
leur conquête : mais ils furent toujours repouffés
avec des pertes fi confidérables
qu'ils en perdirent pour jamais l'efpérance
& le deffein . G vj
156 MERCURE DE FRANCE
A leur défaut , les Tartares orientau
qui n'étoient rien moins qu'affujettis , recommencerent
leurs courfes & leurs attaques.
Ils livrerent divers combats , & par
une fucceffion de victoires ils en font venus
jufqu'à fubjuguer toute la Chine , & à
y établir une dinaftie qui regne encore
aujourd'hui .
Ainfi , felon le P. Duhalde , la derniere
révolution qui a placé les Tartares fur le
thrône de la Chine , bien loin d'être l'effet
fortuit du foulevement précipité d'un
peuple obfcur & jufques - là inconnu , eſt
un événement préparé par l'ancienne inimitié
d'une nation voifine & turbulente
qui plus d'une fois avoit ébranlé la monarchie
chinoife , & qui pour l'envahir enfin
n'a eu befoin que du fort ordinaire des
armes. Ces Mancheoux que le P. de Mailla
veut nous rendre fi méprifables , font
en effet ces Tartares orientaux , qui depuis
tant de fiécles ennemis nés des Chinois
avoient été le fatal écueil de leur puiffance
, & qui après les avoir forcés de figner
avec eux divers traités humilians , menaçoient
inceffamment de devenir leurs maîtres
. Dans deux expofés fi contradictoires ,
la vraisemblance eft du moins pour le Pere
Duhalde. Nous difcuterons plus bas les
raifons qui rendent fon témoignage préférable
à tous égards.
JANVIER . 1755 157
:
par
les
Les principales circonftances de la révolution
ne font pas racontées moins différemment
par les deux auteurs. Le P. de Mailla
prétend que le premier chef élu
Mancheoux fe nommoit Taytfou , & voici
en peu de mots toute la fuite de fon hiftoire.
Tayfou ne voulut d'abord que procurer
la liberté à fon peuple , gémiffant
fous la tyrannie des Mandarins Chinois.Ses
fuccès inefperés lui firent concevoir des
projets plus vaftes . Il conquit plufieurs provinces
de la Chine. Sa mort interrompit
le cours de fes conquêtes . Son fils Taytfong
qui lui faccéda , fur plus heureux que
lui ; il vint à bout de fe faire proclamer
Empereur de la Chine. Il fe difpofoit à en
affiéger la capitale , lorfqu'il mourut_fans
laiffer de poftérité. Aucun de fes freres
n'ayant eu l'ambition de marcher fur fes
l'Empire des Mancheoux fe changea
en une espece de République , & ces
peuples ne fongerent qu'à jouir en paix de
leur indépendance .
traces ,
A peine avoient- ils ceffé d'inquiéter la
Cour de Pekin , qu'un rebelle nommé Lyſt-
Ching , trouve le moyen d'affembler un
million de foldats , force la ville impériale
, réduit l'Empereur à s'étrangler de defefpoir.
Le brave Oufan kouci qui commandoit
les troupes chinoifes fur la frontiere ,
158 MERCURE DE FRANCE.
J
apprenant le defordre arrivé à Pekin
appelle à fon fecours les Mancheoux
court à la pourfuite de l'ufurpateur , remporte
fur lui plufieurs victoires , l'oblige
à fuir lui quatrieme , dans un endroit inacceffible
, d'où la faim l'ayant fait fortir ,
il tomba entre les mains de quelques payfans
, qui le reconnurent , & lui trancherent
la tête.
Oufankouci voulut alors congédier les
Mancheoux , mais il n'en fut plus le maître.
Nechingonang , fils de Tayifou & frere
du feu Empereur Taytfong , entra victorieux
dans Pekin , & content de fe faire
déclarer Régent de l'Empire , il fit paffer la
couronne fur la tête d'un de fes neveux ,
âgé de fept ans , qui prit le nom de Tchangti.
Les Chinois lui oppoferent fucceffivement
une multitude de compétiteurs , dont
il eut le bonheur de triompher. Il mourut
à l'âge de vingt -quatre ans , laiffant la Chine
entiere foumife au fecond de fes fils , fi
connu depuis fous le nom de Chamg hi.
Voici l'ordre des chofes , felon le Pere
Duhalde. Dès la fin du feizieme fiècle , les
Tartares orientaux , partagés précédemment
en fept ordres où dinafties différentes
, étoient réunis fous l'obeiffance d'un
feul Prince , avec le titre de Roi . L'an
1616 , ils commencerent à s'établir fur les
JAN VIER. 1755, 119
terres de l'Empire , en s'emparant des villes
qui pouvoient être à leur bienséance.
Leur Roi nommé Tien ming , outre le motif
ordinaire d'ambition , avoit une injure
perfonnelle à venger. Les Mandarins Chinois
s'étoient faifis par trahifon du Roi fon
pere , & lui avoient fait trancher la tête. Il
commença par porter fes plaintes à l'Empereur
, demandant hautement fatisfaction
d'un attentat fi énorme . La Cour de Pekin
méprifa fon chagrin & fes menaces. Tien
ming furieux , jura qu'il immoleroit deux
cens mille Chinois aux manes de fon pere.
Il entra dans le Pet Cheli , à la tête de
cinquante mille hommes , & voulut affiéger
Pekin ; mais ayant été répouflé par
les troupes chinoifes , il fe retira dans le
Leaotong, & prit fans héfiter la qualité
d'Empereur de la Chine. Deux ans après
il gagna une grande bataille contre les
Chinois. L'année fuivante , les ayant en
core vaincus , il fe rapprocha de la capitale
, dont il ne put fe rendre maître. Une
diverfion l'ayant obligé de conduire fon
armée en Tartarie , on profita de fon éloignement
pour raffembler grand nombre
de troupes nationales & auxiliaires ; on fit
venir de Macao des Portugais propres à
fervir artillerie dont les Chinois avoient
peu d'ufage. On marcha en force dans le
•
160 MMEERRCCUURE DE FRANCE.
Leaotong, d'où l'on chaffa les Tartares. Tien
ming qui venoit de terminer heureufement
fon expédition en Tartarie , courut auffitôt
dans le Leaotong , & en chaffa les Chinois
à fon tour. Il ne pouffa pas plus loin
fes conquêtes. Il mourut l'an 1628 , &
laiffa pour fucceffeur fon fils Tient -fong.
Ce Prince continua la guerre contre les
Chinois . Il mena , comme fon pere , une
armée aux portes de Pekin , & fut obligé ,
comme lui , d'en lever le fiége . Son regne
ne fut pas long ; il mourut l'an 1636 ,
laiffant pour fucceffeur fon fils Tongte.
Cependant l'Empire de la Chine étoit
agité par la révolte de divers féditieux
qui après avoir formé jufqu'à huit corps
d'armée , fe réunirent fous deux chefs
principaux , dont l'un fe nommoit Li &
l'autre Tchang. Ces deux rebelles s'étant
partagés les provinces qu'ils avoient deffein
de conquérir , fe féparerent , & commirent
chacun les plus grands defordres.
Li devint fi puiffant qu'il prit le nom d'Empereur
; il s'avança vers Pekin , il y entra
victorieux à la tête de trois cens mille
hommes. L'Empereur abandonné dans fon
Palais , fe pendit de defefpoir. Tout plioit
fous la puiffance de l'ufurpateur , lorfque
Oufanguoi , commandant les troupes Chinoifes
dans le Leaotong , ménagea la paix
}
JANVIER. 1755. 161
avec les Tartares orientaux ou Mancheoux ,
& les engagea à s'unir à lui pour courir à
la pourfuite des rebelles. Tfongté lui amena
quatre-vingt mille hommes. L'ufurpateur
ne les attendit pas ; il prit la fuite , &
courut fe cacher dans la province de Chenfi.
Thongté mourut en entrant dans la Chine.
Avant d'expirer il déclara Empereur ſon
fils Chunt-chi , qui n'avoit que fix ans , &
confia à fon frere Amaran le foin du Prince
& de l'Empire. Le jeune Empereur fut
reçu à Pekin avec acclamations du peuple ,
qui le regardoit comme le libérateur de la
patrie . On ne fçait point ce que devint
l'ufurpateur que les Tartares pourfuivirent
inutilement. Chunt chi , maître des provinces
feptentrionales , eut à lutter contre
divers compétiteurs qui lui difputoient le
terrein dans les provinces méridionales ;
mais il en triompha fucceffivement , &
finit par être maître de toute la Chine. Il
en laiffa la paifible poffeffion à fon fils
Canghi qui lui fuccéda .
Voilà de grands rapports & des différences
très - remarquables . On voit bien que
c'eft le même fond auquel on a adapté diverfes
circonftances ; il eft fenfible aux
traits de reflemblance qui éclatent dans
leur oppofition , qu'un des deux écrivains
a mal entendu & confondu les choſes. Il
162 MERCURE DE FRANCE.
eft queſtion de décider auquel des deux il
eft plus naturel de faire ce reproche.
Le P. de Mailla a pour lui le long ſéjour
qu'il a fait à Pekin , le foin qu'il a
pris , dit- on , de recueillir d'un grand
nombre de livres Chinois & Tartares ce
qui lui a paru de moins fufpect touchant
les deux dernieres dinafties , dont les annales
n'ont point encore été publiées autentiquement
. Il eft conftant que généra
lement parlant , on doit avoir beaucoup
d'égard pour le témoignage d'un auteur
qui s'eft trouvé à portée de connoître la
vérité par lui- même , qui a pû interroger
fur les lieux plufieurs de ceux qui ont vêcu
prefque da tems de la révolution ; cependant
cet avantage , tout confidérable qu'il
eft , n'a rien de décifif de la part d'un au
teur qui manque de difcernement & dé
critique. Le P. de Mailla fut un fervent
& zélé Miffionnaire . Eut- il toutes les qualités
réquifes pour extraire purement la
vérité d'un tas d'anecdotes hazardées fur
des bruits populaires ou dictées par la partialité
? Le peu de méthode & de précifion
qui regne dans fon manufcrit ne nous
invite gueres à le croire ; le jugement qu'il
eft naturel d'en porter le met au rang
ces efprits indulgens , qui par un excès de
bonne foi ne fçauroient avoir ai certains
de
JANVIER. 1755. 163
fcrupules fur la certitude de leurs garants ,
ni de grandes attentions dans les recherches
, ni beaucoup de délicateffe fur les
preuves.
Le P. Duhalde n'a point été à la Chine ;
mais il a été durant longues années le
correfpondant univerfel des Miffionnaires
Chinois , qui travailloient à l'envi à lui
envoyer des mémoires relatifs au deffein
qu'il avoit de faire connoître la Chine à
l'Europe. Ces mémoires recueillis avectou
tes fortes de foins par les plus accrédités
& les plus capables d'entr'eux , trouvoient
en lui un reviſeur appliqué qui fe donnoit
le tems d'en approfondir la matiere , un
critique judicieux qui ne vouloit rien établir
fur les frêles appuis de l'opinion & de
la conjecture. Il nous rend compte dans
fa préface de toutes les peines qu'il s'eft
donné pour fe procurer des inftructions
& des éclairciffemens propres à diriger fon
travail. Il a été vingt ans à douter , à difcuter
, à queftionner , à combiner , à apprécier
les réponſes avec l'attention d'un
homme dans qui l'amour du vrai eſt ſecondé
par un
par un efprit capable de le connoître.
En un mot , il y a tant de difproportion
entre le mérite de ces deux écrivains ,
qu'en leur fuppofant le même zéle & les
mêmes fecours , il feroit impoffible de leur
164 MERCURE DE FRANCE.
accorder la même confiance , & que le
P. Duhalde , en concurrence avec le P. de
Mailla , doit néceffairement être préféré.
De toutes ces obfervations il réfulte
du moins un doute bien fondé contre l'exactitude
de l'hiftoire manufcrite qu'on
vient d'imprimer à Lyon . Je la foupçonne
de renfermer bien des anecdotes fauffes
& d'avoir été faite avec plus de droiture
que de capacité . Nous ne fçaurons bien
furement ce qu'il en faut croire que lorfqu'on
publiera les annales de l'Empire
dans lesquelles il eft impoffible que les
principaux événemens fe trouvent altérés .
Nous n'en avons au refte pas moins d'cbligation
à l'éditeur d'un ouvrage qui , tout
défectueux qu'il eft , peut avoir fon utilité
ne fut- ce qu'en nous jettant dans une incertitude
qui nous excitera à approfondir
un point d'hiftoire fi confidérable , qui n'avoit
été touché jufqu'ici que fuperficiellement.
Obfervations du P. LAUGIER , Jefuite , fur
la nouvelle Hiftoire de la conquête de la
Chine.
N lifant la nouvelle Hiftoire de la
EN conquête de la Chine , j'ai été furpris
d'y trouver fi peu de conformité avec ce
que nous en lifons dans les faftes de la
monarchie chinoife , par le P. Duhalde.
Ce dernier auteur , fort exact dans fes recherches
, paroît n'avoir rien omis de ce
qui peut garantir la certitude de fes récits.
Quoiqu'il ne nous donne qu'une hiftoire
abrégée , les principaux événemens y
font très nettement expofés , & enchaînés
d'une maniere très naturelle. L'idée qu'il
nous donne de la derniere révolution qui
a foumis la Chine à un Prince Tartare ,
eft fenfiblement dénaturée dans le tableau
que nous en trace la nouvelle Hiftoire.
En confrontant les deux ouvrages , j'ai reconnu
des différences effentielles , qui me
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
font craindre que le manufcrit des Jéfuites
de Lyon ne foit pas auffi précieux
qu'on nous l'annonce ; différences dont il
importe que le public foit averti , & fur
lefquelles l'éditeur de la nouvelle Hiftoire
auroit dû nous donner des éclairciffemens
capables de prévenir l'impreffion que ce
contrafte doit faire fur les lecteurs attentifs.
Selon le P. de Mailla , auteur du manufcrit
de Lyon , les Tartares Mancheoux ,
au commencement du dernier fiécle , étoient
vaffaux de l'Empire Chinois. On les regardoit
comme une nation paifible , pen
difpofée à fe réunit fous un chef peu redoutable
à ceux qui voudroient l'opprimer.
Ils avoient obtenu depuis peu , par
grace fpéciale de la Cour de Pekin , d'étendre
leurs habitations dans le Leaotong,
province la plus feptentrionale de la Chine,
au- delà de la grande muraille. Quelques
Mandarins , ennemis des Mancheoux ,
voulurent reprendre le terrein qui leur
avoit été cédé ; & comme ils trouverent
de la réfiftance , ils réfolurent d'en venir
à la force ouverte. Les Tartares murmurerent
hautement de cette injuftice . Pour
prévenir les fuites de leur mécontentement
, les Mandarins prirent le parti extrême
de détruire violemment toutes les
JANVIER. 1755 149
habitations des Mancheoux dans le Leaotong,
& d'en tranfporter ailleurs toutes
les familles. Ceux - ci trop foibles pour foutenir
leur droit , cederent triftement à
l'orage , attendant qu'un tems plus calme
leur fournît les moyens de demander ou
de fe faire juftice. Dès qu'ils apperçurent
qu'on n'avoit plus la même vigilance pour
les écarter , ils effayerent de rentrer furtivement
dans le Leaotong ; ils y formerent
de nouvelles habitations. Mais lorsqu'ils
s'y croyoient à l'abri de toute infulte , les
Mandarins firent marcher contre eux des
troupes , & les chafferent avec encore plus
d'inhumanité que la premiere fois. Alors
les Mancheoux , defefpérés d'un traitement
fi dur , conçurent le hardi deffein de s'affranchir
de la tyrannie des Chinois. Ils
élurent un Roi ; ils prirent les armes , &
commencerent une guerre qui en moins
de trente ans les rendit maîtres de toute la
Chine.
Telle eft , felon le P. de Mailla , la foible
étincelle qui a allumé ce grand incendie.
Un effet fi extraordinaire , attribué
à une fi légere caufe , augmente le merveilleux
de la narration ; mais la vraifemblance
exige des couleurs plus naturelles.
Quel que foit l'empire du defefpoir , pour
porter des efclaves à brifer leurs chaînes ,
G iij
150 MERCURE DE FRANCE .
eft-il à préfumer que ce principe feul ait
donné aux Mancheoux , dans leur extrême
foibleffe , une activité affez prompte &
affez dominante pour abforber en fi peu
de tems toutes les forces d'un Etat tel que
celui de la Chine ? Les hiftoires anciennes
& modernes ne nous apprennent rien qui
puiffe accréditer la réalité d'un pareil foulevement
opéré par des agens fi communs
, dans un degré de fermentation fi
ordinaire .
Je conviens cependant que la choſe
n'eft pas phyñquement impoffible , & que
fi l'on s'en tenoit toujours féverement à
la vraisemblance , on feroit en danger de
rejetter plus d'une vérité.. Mais dès que
je vois la chofe racontée très différemment
par un autre auteur , je ne fçaurois
foufcrire aveuglément à un témoignage
qui , quoique poftérieur , n'a certainement
rien qui doive lui faire adjuger la préférence
.
-
Or voici ce qui réſulte des Faſtes du P.
Duhalde. Les Tartares , qui occupent un
vafte pays au nord de la Chine , ont été
divifés de toute ancienneté en Tartares
orientaux, qui habitent entre la Chine & la
Corée , & en Tartares occidentaux , qui
habitent entre la Chine & le Thiber. Ces
peuples , continuellement en guerre avec
JANVIER . 1755. 151
les Chinois , ont été de tous leurs voifins
les plus incommodes. Des moeurs fauvages
, une vie errante dans les forêts , un
penchant décidé vers la rapine , une force
de corps capable de réfifter aux fatigues
les plus infupportables , de l'ardeur pour
tenter la fortune des combats , firent toujours
le caractère de cette nation barbare.
il ne lui a jamais manqué que les avantages
de l'union & de la difcipline , pour
jouer en Afie le même rôle qu'ont joué
dans l'Europe les peuples du Nord. Dès
les premiers tems de la monarchie chinoife
, nous voyons ces Tartares infeſter
de leurs ravages les provinces de l'Empire.
Tout fe réduifoit alors de leur part à faire
des courfes rapides & paffageres , à piller
tout ce qui pouvoit intéreffer leur cupidité
, & à retourner dans leur pays char
gés de butin. Soumis à différens chefs ,
cette defunion les empêchoit de donner
aux Chinois d'autre inquiétude que celle
que donnent à une armée les partis ennemis
qui la harcelent fans pouvoir l'entamer.
- Leurs excurfions pourtant devinrent fi
incommodes , que dans le deffein d'oppofer
une digue à ces torrens tumultueux ,
l'Empereut Hin Chi , plus de deux cens ans
avant l'ere chrétienne , fit conftruite cette
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
fameufe muraille continuée de l'eſt à
l'oueft le long des trois grandes provinces
, fortifiée par un grand nombre de places
militaires , dont la difpendieufe conftruction
& la confervation prodigieuſe
caractérisent une puiffance qui n'eut jamais
d'égale dans l'univers , & prouvent
en même tems que contre la valeur il n'eft
point de barriere. Cette muraille rendit
moins fréquentes & plus difficiles les courfes
des Tartares ; elle n'y mit pas fin entierement.
Les Orientaux fur-tout , plus
alertes , ne manquerent jamais de profiter
des momens où l'éloignement des troupes
leur affuroit une forte d'impunité , pour
courir fur les terres des Chinois ; il fallut
donc fe réfoudre contre eux aux voyes
de terreur. On prit le parti de leur faire
payer cherement les incommodités que l'on
fouffroit de leur voifinage . Leurs pirateries
furent vengées plus d'une fois par le faccagement
de leur pays , où les armées chinoifes
vinrent à bout de pénétrer , & dont
elles fubjuguerent enfin une grande partie.
La haine de la fervitude , le malheur
d'être affujettis , firent comprendre aux
Tartares orientaux la néceffité de ſe réunir,
& d'oppofer des efforts unanimes à la force
fupérieure qui les opprimoit. Vers le milieu
du huitiéme fiécle ils entrerent préJANVIER.
1755. 153
cipitamment au nombre de deux cens mille
hommes fur les terres de l'Empire : tout
plia devant eux ; l'Empereur fut contraint
à prendre la fuite. Iis fe rendirent maîtres
de la capitale ; & contens d'emporter
avec eux un butin immenfe , ils fe retirerent
dans leur pays . Il eût fallu ne pas
mettre les Tartares dans le cas de faire ce
dangereux effai de leurs forces , ou da
moins il falloit deformais s'y prendre de
maniere à leur ôter l'envie d'y revenir .
Soit que la crainte rendit les Chinois circonfpects
vis- à- vis d'une nation qui devenoit
de jour en jour plus redoutable ; foit
que les troubles qui déchiroient l'intérieur
de l'Empire leur ôtaffent la liberté de don
ner certains foins aux affaires du dehors ,
ils n'oferent ou ils ne purent ufer des remedes
néceffaires à un fi grand mal .
Les Tartares profiterent de l'inaction
des Chinois pour reprendre fur eux toutes
les terres qu'ils leur avoient conquifes.
Le fuccès leur enfla le courage , & leur
infpira l'efprit de conquête qu'ils n'avoient
jamais connu Au commencement du dixiéme
fiécle , ils étoient déja fur le pied de
tenir la balance entre les divers concurrens
qui fe difputoient la couronne impériale,
Bientôt ils eurent la gloire de contraindre
un Empereur à leur céder plu-
G V
154 MERCURE DE FRANCE.
* fieurs villes , & à leur payer tribut . Ils
en prirent un autre prifonnier , & le retinrent
dans les fers. Ils poufferent leurs
courfes militaires jufques dans les provinces
du midi où ils n'avoient jamais pénétré.
Tous ces exploits ne leur avoient
procuré jufques-là que des avantages médiocres.
Cent ans après les Tartares , dans
une nouvelle expédition , après s'être rendus
maîtres de plufieurs provinces , furprirent
l'Empereur dans fa capitale , &
l'emmenerent prifonnier avec fes femmes.
Dès lors une partie de la Chine fut forcée
à fe foumettre à leur obéiffance : il fallut
leur demander la paix , & l'acheter par
le
partage de l'Empire , dont une moitié leur
fut cedée en toute propriété.
Ce triomphe ne fit que donner lieu de
leur part à de nouvelles prétentions : plus
on leur cédoit , plus ils devenoient entreprenans
; & la paix qu'on leur faifoit jurer,
n'étoit qu'un piége qu'ils deftinoient à endormir
la vigilance des Chinois, pour faire
à
coup
für de nouvelles irruptions fur leurs
terres .
Les Empereurs laffés des perfidies continuelles
des Tartares orientaux , eurent recours
à un expédient que le defefpoir confeille
quélquefois , & qui rarement a des
fuites avantageufes. Ils appellerent à leur
JANVIER . 1755. 155
fecours les Tartares occidentaux , efpérant
recouvrer par leur moyen la fupériorité
qu'ils avoient perdue. Ceux- ci ravis
de trouver une fi belle occafion de fe mettre
en mouvement , & d'avoir leur part
à une proye que jufques - là ils n'avoient
fait qu'envier , accepterent de grand coeur
les propofitions du Confeil impérial . Ils
armerent & poufferent la guerre fi vivement
, qu'en peu d'années la domination
des Tartares orientaux fut entierement
abolie à la Chine . Les affaires des Chinois
n'en devinrent pas
meilleures pour
cela : ces auxiliaires à qui ils étoient redevables
de la victoire , voulurent en recueillir
le fruit. Il fallut fe réfoudre à leur
ceder les mêmes provinces d'où ils avoient
chaffé les Tartares orientaux . Fiers d'un
fi grand avantage , ils ne purent s'en contenter
; ils entreprirent de conquérir la
Chine entiere , & ils en vinrent à bout.
Après l'avoir poffédée près d'un fiécle ,
ils la perdirent avec la même facilité qu'ils
l'avoient conquife . Forcés d'abandonner
toutes les terres de l'Empire , ils retournerent
dans leur pays , d'où ils faifoient de
tems en tems des efforts pour fe rétablir dans
leur conquête : mais ils furent toujours repouffés
avec des pertes fi confidérables
qu'ils en perdirent pour jamais l'efpérance
& le deffein . G vj
156 MERCURE DE FRANCE
A leur défaut , les Tartares orientau
qui n'étoient rien moins qu'affujettis , recommencerent
leurs courfes & leurs attaques.
Ils livrerent divers combats , & par
une fucceffion de victoires ils en font venus
jufqu'à fubjuguer toute la Chine , & à
y établir une dinaftie qui regne encore
aujourd'hui .
Ainfi , felon le P. Duhalde , la derniere
révolution qui a placé les Tartares fur le
thrône de la Chine , bien loin d'être l'effet
fortuit du foulevement précipité d'un
peuple obfcur & jufques - là inconnu , eſt
un événement préparé par l'ancienne inimitié
d'une nation voifine & turbulente
qui plus d'une fois avoit ébranlé la monarchie
chinoife , & qui pour l'envahir enfin
n'a eu befoin que du fort ordinaire des
armes. Ces Mancheoux que le P. de Mailla
veut nous rendre fi méprifables , font
en effet ces Tartares orientaux , qui depuis
tant de fiécles ennemis nés des Chinois
avoient été le fatal écueil de leur puiffance
, & qui après les avoir forcés de figner
avec eux divers traités humilians , menaçoient
inceffamment de devenir leurs maîtres
. Dans deux expofés fi contradictoires ,
la vraisemblance eft du moins pour le Pere
Duhalde. Nous difcuterons plus bas les
raifons qui rendent fon témoignage préférable
à tous égards.
JANVIER . 1755 157
:
par
les
Les principales circonftances de la révolution
ne font pas racontées moins différemment
par les deux auteurs. Le P. de Mailla
prétend que le premier chef élu
Mancheoux fe nommoit Taytfou , & voici
en peu de mots toute la fuite de fon hiftoire.
Tayfou ne voulut d'abord que procurer
la liberté à fon peuple , gémiffant
fous la tyrannie des Mandarins Chinois.Ses
fuccès inefperés lui firent concevoir des
projets plus vaftes . Il conquit plufieurs provinces
de la Chine. Sa mort interrompit
le cours de fes conquêtes . Son fils Taytfong
qui lui faccéda , fur plus heureux que
lui ; il vint à bout de fe faire proclamer
Empereur de la Chine. Il fe difpofoit à en
affiéger la capitale , lorfqu'il mourut_fans
laiffer de poftérité. Aucun de fes freres
n'ayant eu l'ambition de marcher fur fes
l'Empire des Mancheoux fe changea
en une espece de République , & ces
peuples ne fongerent qu'à jouir en paix de
leur indépendance .
traces ,
A peine avoient- ils ceffé d'inquiéter la
Cour de Pekin , qu'un rebelle nommé Lyſt-
Ching , trouve le moyen d'affembler un
million de foldats , force la ville impériale
, réduit l'Empereur à s'étrangler de defefpoir.
Le brave Oufan kouci qui commandoit
les troupes chinoifes fur la frontiere ,
158 MERCURE DE FRANCE.
J
apprenant le defordre arrivé à Pekin
appelle à fon fecours les Mancheoux
court à la pourfuite de l'ufurpateur , remporte
fur lui plufieurs victoires , l'oblige
à fuir lui quatrieme , dans un endroit inacceffible
, d'où la faim l'ayant fait fortir ,
il tomba entre les mains de quelques payfans
, qui le reconnurent , & lui trancherent
la tête.
Oufankouci voulut alors congédier les
Mancheoux , mais il n'en fut plus le maître.
Nechingonang , fils de Tayifou & frere
du feu Empereur Taytfong , entra victorieux
dans Pekin , & content de fe faire
déclarer Régent de l'Empire , il fit paffer la
couronne fur la tête d'un de fes neveux ,
âgé de fept ans , qui prit le nom de Tchangti.
Les Chinois lui oppoferent fucceffivement
une multitude de compétiteurs , dont
il eut le bonheur de triompher. Il mourut
à l'âge de vingt -quatre ans , laiffant la Chine
entiere foumife au fecond de fes fils , fi
connu depuis fous le nom de Chamg hi.
Voici l'ordre des chofes , felon le Pere
Duhalde. Dès la fin du feizieme fiècle , les
Tartares orientaux , partagés précédemment
en fept ordres où dinafties différentes
, étoient réunis fous l'obeiffance d'un
feul Prince , avec le titre de Roi . L'an
1616 , ils commencerent à s'établir fur les
JAN VIER. 1755, 119
terres de l'Empire , en s'emparant des villes
qui pouvoient être à leur bienséance.
Leur Roi nommé Tien ming , outre le motif
ordinaire d'ambition , avoit une injure
perfonnelle à venger. Les Mandarins Chinois
s'étoient faifis par trahifon du Roi fon
pere , & lui avoient fait trancher la tête. Il
commença par porter fes plaintes à l'Empereur
, demandant hautement fatisfaction
d'un attentat fi énorme . La Cour de Pekin
méprifa fon chagrin & fes menaces. Tien
ming furieux , jura qu'il immoleroit deux
cens mille Chinois aux manes de fon pere.
Il entra dans le Pet Cheli , à la tête de
cinquante mille hommes , & voulut affiéger
Pekin ; mais ayant été répouflé par
les troupes chinoifes , il fe retira dans le
Leaotong, & prit fans héfiter la qualité
d'Empereur de la Chine. Deux ans après
il gagna une grande bataille contre les
Chinois. L'année fuivante , les ayant en
core vaincus , il fe rapprocha de la capitale
, dont il ne put fe rendre maître. Une
diverfion l'ayant obligé de conduire fon
armée en Tartarie , on profita de fon éloignement
pour raffembler grand nombre
de troupes nationales & auxiliaires ; on fit
venir de Macao des Portugais propres à
fervir artillerie dont les Chinois avoient
peu d'ufage. On marcha en force dans le
•
160 MMEERRCCUURE DE FRANCE.
Leaotong, d'où l'on chaffa les Tartares. Tien
ming qui venoit de terminer heureufement
fon expédition en Tartarie , courut auffitôt
dans le Leaotong , & en chaffa les Chinois
à fon tour. Il ne pouffa pas plus loin
fes conquêtes. Il mourut l'an 1628 , &
laiffa pour fucceffeur fon fils Tient -fong.
Ce Prince continua la guerre contre les
Chinois . Il mena , comme fon pere , une
armée aux portes de Pekin , & fut obligé ,
comme lui , d'en lever le fiége . Son regne
ne fut pas long ; il mourut l'an 1636 ,
laiffant pour fucceffeur fon fils Tongte.
Cependant l'Empire de la Chine étoit
agité par la révolte de divers féditieux
qui après avoir formé jufqu'à huit corps
d'armée , fe réunirent fous deux chefs
principaux , dont l'un fe nommoit Li &
l'autre Tchang. Ces deux rebelles s'étant
partagés les provinces qu'ils avoient deffein
de conquérir , fe féparerent , & commirent
chacun les plus grands defordres.
Li devint fi puiffant qu'il prit le nom d'Empereur
; il s'avança vers Pekin , il y entra
victorieux à la tête de trois cens mille
hommes. L'Empereur abandonné dans fon
Palais , fe pendit de defefpoir. Tout plioit
fous la puiffance de l'ufurpateur , lorfque
Oufanguoi , commandant les troupes Chinoifes
dans le Leaotong , ménagea la paix
}
JANVIER. 1755. 161
avec les Tartares orientaux ou Mancheoux ,
& les engagea à s'unir à lui pour courir à
la pourfuite des rebelles. Tfongté lui amena
quatre-vingt mille hommes. L'ufurpateur
ne les attendit pas ; il prit la fuite , &
courut fe cacher dans la province de Chenfi.
Thongté mourut en entrant dans la Chine.
Avant d'expirer il déclara Empereur ſon
fils Chunt-chi , qui n'avoit que fix ans , &
confia à fon frere Amaran le foin du Prince
& de l'Empire. Le jeune Empereur fut
reçu à Pekin avec acclamations du peuple ,
qui le regardoit comme le libérateur de la
patrie . On ne fçait point ce que devint
l'ufurpateur que les Tartares pourfuivirent
inutilement. Chunt chi , maître des provinces
feptentrionales , eut à lutter contre
divers compétiteurs qui lui difputoient le
terrein dans les provinces méridionales ;
mais il en triompha fucceffivement , &
finit par être maître de toute la Chine. Il
en laiffa la paifible poffeffion à fon fils
Canghi qui lui fuccéda .
Voilà de grands rapports & des différences
très - remarquables . On voit bien que
c'eft le même fond auquel on a adapté diverfes
circonftances ; il eft fenfible aux
traits de reflemblance qui éclatent dans
leur oppofition , qu'un des deux écrivains
a mal entendu & confondu les choſes. Il
162 MERCURE DE FRANCE.
eft queſtion de décider auquel des deux il
eft plus naturel de faire ce reproche.
Le P. de Mailla a pour lui le long ſéjour
qu'il a fait à Pekin , le foin qu'il a
pris , dit- on , de recueillir d'un grand
nombre de livres Chinois & Tartares ce
qui lui a paru de moins fufpect touchant
les deux dernieres dinafties , dont les annales
n'ont point encore été publiées autentiquement
. Il eft conftant que généra
lement parlant , on doit avoir beaucoup
d'égard pour le témoignage d'un auteur
qui s'eft trouvé à portée de connoître la
vérité par lui- même , qui a pû interroger
fur les lieux plufieurs de ceux qui ont vêcu
prefque da tems de la révolution ; cependant
cet avantage , tout confidérable qu'il
eft , n'a rien de décifif de la part d'un au
teur qui manque de difcernement & dé
critique. Le P. de Mailla fut un fervent
& zélé Miffionnaire . Eut- il toutes les qualités
réquifes pour extraire purement la
vérité d'un tas d'anecdotes hazardées fur
des bruits populaires ou dictées par la partialité
? Le peu de méthode & de précifion
qui regne dans fon manufcrit ne nous
invite gueres à le croire ; le jugement qu'il
eft naturel d'en porter le met au rang
ces efprits indulgens , qui par un excès de
bonne foi ne fçauroient avoir ai certains
de
JANVIER. 1755. 163
fcrupules fur la certitude de leurs garants ,
ni de grandes attentions dans les recherches
, ni beaucoup de délicateffe fur les
preuves.
Le P. Duhalde n'a point été à la Chine ;
mais il a été durant longues années le
correfpondant univerfel des Miffionnaires
Chinois , qui travailloient à l'envi à lui
envoyer des mémoires relatifs au deffein
qu'il avoit de faire connoître la Chine à
l'Europe. Ces mémoires recueillis avectou
tes fortes de foins par les plus accrédités
& les plus capables d'entr'eux , trouvoient
en lui un reviſeur appliqué qui fe donnoit
le tems d'en approfondir la matiere , un
critique judicieux qui ne vouloit rien établir
fur les frêles appuis de l'opinion & de
la conjecture. Il nous rend compte dans
fa préface de toutes les peines qu'il s'eft
donné pour fe procurer des inftructions
& des éclairciffemens propres à diriger fon
travail. Il a été vingt ans à douter , à difcuter
, à queftionner , à combiner , à apprécier
les réponſes avec l'attention d'un
homme dans qui l'amour du vrai eſt ſecondé
par un
par un efprit capable de le connoître.
En un mot , il y a tant de difproportion
entre le mérite de ces deux écrivains ,
qu'en leur fuppofant le même zéle & les
mêmes fecours , il feroit impoffible de leur
164 MERCURE DE FRANCE.
accorder la même confiance , & que le
P. Duhalde , en concurrence avec le P. de
Mailla , doit néceffairement être préféré.
De toutes ces obfervations il réfulte
du moins un doute bien fondé contre l'exactitude
de l'hiftoire manufcrite qu'on
vient d'imprimer à Lyon . Je la foupçonne
de renfermer bien des anecdotes fauffes
& d'avoir été faite avec plus de droiture
que de capacité . Nous ne fçaurons bien
furement ce qu'il en faut croire que lorfqu'on
publiera les annales de l'Empire
dans lesquelles il eft impoffible que les
principaux événemens fe trouvent altérés .
Nous n'en avons au refte pas moins d'cbligation
à l'éditeur d'un ouvrage qui , tout
défectueux qu'il eft , peut avoir fon utilité
ne fut- ce qu'en nous jettant dans une incertitude
qui nous excitera à approfondir
un point d'hiftoire fi confidérable , qui n'avoit
été touché jufqu'ici que fuperficiellement.
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Résumé : Observations du P. LAUGIER, Jesuite, sur la nouvelle Histoire de la conquête de la Chine.
Le texte compare deux récits historiques sur la conquête de la Chine par les Tartares, présentés par les Pères Laugier, Duhalde et de Mailla. Selon le Père de Mailla, les Tartares Mancheoux, initialement vassaux pacifiques de l'Empire chinois, se révoltèrent après des persécutions par les Mandarins, aboutissant à la conquête de la Chine en moins de trente ans. En revanche, le Père Duhalde décrit les Tartares comme des peuples barbares et belliqueux, divisés en orientaux et occidentaux, qui harcelaient constamment la Chine. La Grande Muraille fut construite par l'empereur Hin Chi pour contenir leurs incursions. Les Tartares orientaux, grâce à leur union et discipline militaire, réussirent à conquérir la Chine et établirent une dynastie encore en place. Le Père Laugier juge le récit de Duhalde plus vraisemblable, soulignant que les Tartares orientaux étaient des ennemis anciens et redoutables des Chinois. Les divergences principales entre les récits concernent l'origine et le déroulement de la révolution qui plaça les Tartares sur le trône de Chine. Parallèlement, le texte relate des événements politiques en Chine. L'Empire des Mancheoux se transforme en république, mais un rebelle nommé Lyst-Ching prend la ville impériale et force l'Empereur à se suicider. Oufan Kouci, commandant des troupes chinoises, appelle les Mancheoux à l'aide et capture Lyst-Ching. Nechingonang, fils de Tayifou, prend le contrôle de Pekin et devient régent, laissant la Chine à son fils Chamg hi. En 1616, les Tartares orientaux, réunis sous un seul prince, commencent à s'établir en Chine. Leur roi, Tien ming, attaque Pekin mais est repoussé. Ses successeurs, Tient-fong et Tongte, poursuivent la guerre contre les Chinois. La Chine est également perturbée par des rébellions, notamment celles de Li et Tchang, qui se partagent les provinces. Li prend le nom d'Empereur et entre victorieusement à Pekin, forçant l'Empereur à se suicider. Oufanguoi, commandant des troupes chinoises, s'allie avec les Tartares pour chasser Li. Tongte meurt et son fils Chunt-chi, âgé de six ans, est proclamé empereur. Chunt-chi triomphe de divers compétiteurs et laisse la Chine à son fils Canghi. Le texte souligne les différences et similitudes entre les récits du Père Duhalde et du Père de Mailla, considérant Duhalde comme plus fiable grâce à ses correspondances avec les missionnaires et son approche critique, contrairement à de Mailla, malgré son séjour à Pekin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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