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p. 77-108
LA PHARSALE. LIVRE I.
Début :
Je chante cette guèrre, dont la Thessalie fut le théâtre : guèrre sacrilége, qui [...]
Mots clefs :
Rome, César, Guerre, Terre, Monde, Dieux, Peuple, Sang, Armes, Peuples, Italie, Fortune, Murs, Bruit, Fer, Paix, Mer, Pompée, Mains, Combats, Nuit, Lois, Bords, Main, Forêts, Campagnes, Tête, Voix, Fureur
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texteReconnaissance textuelle : LA PHARSALE. LIVRE I.
LA PHARSALE.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
LIVRE 1.
JE
E chanté cette guèrre , dont la Theffalie
fut le théâtre guèrre facrilege , qui
mit les loix aux pieds du crime; où l'on vit
un peuple puiffant tourner les mains victo
rieufes contre les entrailles , l'aigle s'avancer
contre l'aigle, deux camps unis par les
liens du fang divifer l'empire, & fe difputer
le coupable honneur de hâter fa ruine,
avec toutes les forcès du monde ébranlé.
O Citoyens , quelle fureur ! quel excès
de licence & de rage ! eft ce à vous d'af
fouvir la haine des Nations dans le fang
de votre Patrie? la fuperbe Babylone s'enorgueillit
de vos dépouilles ; l'ombre errante
de Craffus demande vangeance ; &
vous cherchez des combats , qui n'auront
jamais de triomphes ! quelles conquêtes
ne feriez -vous pas au prix du fang que
Vous allez verfer ? des régions où naît
le jour jufqu'aux bords où la nuit s'enfe
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
velit avec les étoiles , des climats brûlans
du Midijufqu'aux rivages glacés du Nord ,
Le Scythe , l'Arménien , les Peuples , s'il
en eſt , qui voyent naître le Nil , tout ſeroit
dompté. Alors , fi telle eft ton ardeur
pour une guèrre déteftable , ô Rome,
tourne tes mains contre toi- même. Mais
as-tu manqué d'ennemis ? Tes Villes d'Italie
s'écroulent fous leurs toits brifés ;
leurs murailles ruinées ne font plus que
des débris épars ; l'habitant folitaire eft
errant dans leur vafte enceinte ; l'Helpérie
dès longtemps inculte eft couverte de
ronces; les mains du Laboureur manquent
aux champs qui les demandent.
Ce n'eſt pas toi , farouche Pyrrus , ce
n'eft pas toi , fier Annibal , qui nous as
caufé tant de maux : le fer étranger ne
nous fit jamais de fi profondes plaies ;
ces coups partent d'une main domeftique.
Remontons à la fource de nos malheurs
c'eft m'ouvrir une carrière immenfe
.
Quelle eft la cauſe qui entraîne ce peuple
aux combats , & qui chaffe la paix de
la tèrre ? L'envieufe fatalité , l'arrêt porté
par les Deftins , que rien d'élevé ne foit
ftable , la chute qu'entraîne un trop pefant
fardeau , Rome que fa grandeur ac
cable.
•
AVRIL. 1761. 79
Ainfi lorfque les fiécles accumulés amé
neront l'inftant de la diffolution du Mon
de , tous les refforts de la Nature ſe briferont
, tout rentrera dans l'ancien cahos
: les Aftres confondus fe heurteront
avec les Aftres , la mer engloutira les
étoiles ; la terre refufera d'embraffer la
mer & la chaffera de fon lit ; l'ébranlement
univerfel de la machine en détruirà
l'ordre & l'accord,
L'exceffive grandeur s'écroule fur elles
même : c'eft le terme que les Dieux ont
mis à nos profpérités . La fortune n'a
voulur confier à aucune Nation du Monde
le foin de fa haine contre les Romains ;
c'eft toi , Rome , c'eft roi qu'elle a rendue
fous trois Tyrans l'inftrument de ta
ruine ; c'eft leur concorde impie & fatale
qui t'a perdue. Laiffez- nous- la , cruels ,
cette paix qui nous a rant couté. Pourquoi
la troubler ? Pourquoi courir aux armes
, & vous arracher les dépouilles de
l'Univers en bute à vos coups ?
་
Non , tant que la rerre portera les
caux , que l'air balancera la tèrre , que
les Aftres accompliront leurs révolutions
pénibles , il n'y aura jamais de fûreté en
tre affociés au pouvoir fuprême. L'autorité
ne veut point de compagne. N'emm
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
cherchons pas les exemples loin de nous ;
le Fondateur de ces murs les fouilla du
fang de fon frère ; & ce n'étoit pas l'empire
du monde qu'on fe difputoit avec
tant de fureur un hameau divifa fes
Maîtres.
On vit quelque temps régner entre
Pompée & Céfar , une paix orageuſe &
contrainte. Craffus , au milieu de ces deux
rivaux , tenoit la guèrre comme en fufpens.
Tel un Ifthme étroit foutient le choc des
deux mers qu'il fépare ; mais fi la tèrre fe
retire , les mers fe heurtent & fé confondent.
Ainfi la défaite & la mort déplorable
de Craffus en Affyrie, nous ont livrés à
nos propres fureurs. La victoire des Parthes
a déchaîné nos haines . Heureux Arfacides !
dans cette journée vos fuccès ont paffé
votre attente : vous avez donné la guèrre
civile aux vaincus.
L'Empire eft partagé par le fer , & la
fortune d'un Peuple puiffant , cette fortune
qui embraffe la tèrre , les mers , le
monde entier , ne peut contenir l'ambition
de deux hommes.
O Julie ! ô toi , que les cruelles Parques
ont enlevée au monde ; fi le deftin t'eût
laiflé vivre , tu aurois pû , à l'exemple des
Sabines , te précipiter entre ton pere
&
AVRIL 1761. 81
ton époux , les retenir, les défarmer , joindre
leurs mains dans tes mains pacifiques.
Seul gage de leur alliance , tu n'es plus !
les flambeaux de ton hymen , allumés fous
le plus noir aufpice , fe font éteints dans
le tombeau. Ta mort affranchit Pompée &
Céfar des liens de la foi jurée . Rien ne
s'oppofe plus à cette jaloufie impatiente
à cette émulation de gloire , qui les preſſe
de fes aiguillons.
Toi , Pompée , tu crains que l'éclat de
tes anciens travaux ne foit obfcurci par de
nouveaux exploits, & que la conquête des
Gaules n'efface tes triomphes d'Afie : cette
longue fuite de profpérités & d'hon
neurs te remplit l'âme d'un noble orgueil,
& ta fortune ne peut fe réfoudre à partager
le premier rang. César ne veut rien
qui le domine , Pompée ne veut rien qui
l'égale. Lequel des deux partis fut le plus
jufte ? Il n'eft pas permis de le fçavoir. Les
Dieux fe déclarent pour le vainqueur ,
mais Caton s'attache au vaincu . Du refte ,
l'on deux avoit trop d'avantage.
Pompée fur le déclin des ans ,amolli par
Le long ufage des dignités pacifiques , avoit
onblié la guerre au fein du repos ; tout
occupé de fa renommée , foigneux de
plaire à la multitude , pouffé par le vent
de la faveur populaire, & flatré de recueil
Dy
82 MERCURE DE FRANCE,
lir les applaudiffemens de fon Théâtre , il·
fe repofoit fur fon ancienne fortune fans
fe préparer des forces nouvelles. Il lui
reftoit l'ombre d'un grand nom.
Tel'au milieu d'une campagne fertile ,
on voit un chêne antique & fuperbe, chargé
des dépouilles des Peuples , & des trophées
des Guerriers. Il ne tient à la tèrre
que par de foibles racines ; fon poids feul
l'y attache encore . Il n'étend plus dans les
airs que des branches dépouillées : c'eſt
de fon bois , non de fon feuillage qu'il
couvre les lieux d'alentour . Mais quoiqu'il
foit prêt à tomber fous le premier
effort des vents , quoiqu'il s'élève autour
de lui des forêts d'arbres verdoyans &
robuftes, c'eſt encore lui feul qu'on révére.
Au nom , à la gloire d'un grand Capiraine
, Céfar joignoit une valeur qui ne
fouffroit ni repos , ni relâche , & qui ne
voyoit de honte qu'à ne pas vaincre dans
les combats. Plus la réfiftance eft opiniâtre
, plus il s'obftine à la forcer. On l'ambition,
ou le reffentiment l'appelle, c'eſt là
qu'il vole le fer à la main. Jamais le fang
ne lui coûte à répandre. Hârer fes fuccès
, les pourfuivre , faifir & preffer la
fortune qui le feconde , abattre tout ce
qui s'oppose à fon élévation , & s'applau
dir de s'être ouvert un chemin à trave
AVRIL. 1761 )- 833
des ruines ; telle étoit l'âme de Céfar.
Ainfi la foudre que le choc des vents
fait jaillit des nuages , brille & remplit:
l'air qu'elle preffe d'un bruit qui faittrem
bler le monde. Elle éclipfe le jour , répand
la terreur au fein des Peuples pâliffans
que les fillons de fa flamme éblouif
fent , frappe & détruit fes propres tem
ples , perce à travers les corps les plus
durs , marque fa chute & fon retour par
un vafte & foudain ravage , & raffemble :
fes feux difperfés.
Aux intérêts cachés de ces deux rivaux,.
fe joignoient les femences publiques de
difcorde qui ont toujours perdu les Etats
floriflans. Dès que Rome triomphante fe
fut enrichie des dépouilles du Monde ,,
que la profpérité eut corrompu les moeurs ,,
& que le brigandage eut amené le luxe ,,
la fomptuofité de nos Palais fut fans
bornes : notre goût dédaigna la frugalité
de nos pères : les hommes difputérent
aux femmes l'élégance de la parure : la
pauvreté , la mère des héros , fe vit reburée
& bannie ; fatale époque de la ruine
des Nations ! Ce fut à qui érendroit le
plus loin les limites de fes domaines on
vit les champs autrefois fillonnés par la
charrue des Camiles , les champs que la
bêche antique des Curius avoit défrichés,
D v
84 MERCURE DE FRANCE.
s'unir & former de vaftes campagnes fous
des poffeffeurs inconnus.
Ce Peuple n'étoit pas affez vertueux
pour goûter une paix innocente & fe repofer
fur fes armes victorieuſes dans le
fein de la liberté. De la corruption des
moeurs, on vit naître les haines promptes
à s'allumer. Le crime ne couta plus rien ,
follicité par l'indigence ; on mit l'honneur
fuprême à fe rendre plus puiffant que fa
patrie , fût- ce même le fer à la main .
De là le droit mefuré fur la force , les
Loix du Sénat & du Peuple violées , les
Tribuns rivaux des Confuls , les faiſceaux
enlevés à prix d'argent , le Peuple achetant
la faveur du Peuple , la brigue, cette
pefte publique , renouvellant tous les
ans dans le champ de Mars, l'enchère des
dignités vénales , l'ufure vorace & les
pactes ruineux , enfin la bonne foi chancelante
dans tous les coeurs , & la guèrre
civile devenue un befoin pour une foule
d'hommes perdus .
Déjà Céfar avoit franchi le fommet des
Alpes , l'efprit violemment agité , le coeur
plein de la guèrre future. A peine fut- il
arrivé au bord du Rubicon ; un fantôme
lumineux , & d'une grandeux effrayante ,
Jui apparut pendant la nuit : c'étoit l'ima
ge de la paisie. Elle étoit tremblante &
AVRIL. 1761. 85
confternée. De fon front couronné de
tours , les débris de fes cheveux blancs
tomboient épars fur fes membres dépouil
lés. Immobile devant lui , elle prononce
ces paroles entrecoupées de fanglots . » Out
» allez -vous , Romains ? où portez -vous
» mes enfeignes ? fi vous êtes juftes & ci-
» toyens, arrêtez : un pas de plus feroit un
crime. Elle dit : le coeur de Céfar eft faili
d'une foudaine horreur ; fes cheveux fe
dreffent fur la tête ; & la langueur dont
il eft abbattu enchaîne fes pas au rivage.
Mais bientôt rappellant fes efprits. » O
»Jupiter! (s'écria - t- il )O toi que mes ayeux,
» ont adoré dans Albe naiffante , toi qui
» du haut du Capitole , veilles aujourd'hui
» fur la Reine du monde ; Penates des
Phrygiens qu'Enée apporta dans l'Aufo-
"nie ; myftères faints de Romulus ; few
»facré du Temple de Vefta ; & toi , ma
» Divinité fuprême , ô Rome , fois favorable
à mes deffeins. Ne crois pas voir
Céfar te pourfuivre armé du flambeau
» des Furies ; vainqueur fur la tèrre &
fur les mers , il eft encore à toi ,
» le veux ; il eſt ton foldat , il le fera par-
» tout. Celui-là feul fera criminel qui
» fera de Céfar l'ennemi de Rome. A ces
mots , fans plus différer , il fit paler le
23
fleuve à fes troupes.
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel dans les déferts de l'ardente Lybie
un Lion , dès qu'il apperçoit le chaffeur ,
s'arrête & femble héfiter . Mais c'eft alors
qu'il s'anime & qu'il rafflemble toute fa
fureur. Sitôt qu'il s'eft battu les flancs du
fouet meurtrier de fa queue , qu'il a dreffé
fa criniere ondoyante , & que le bruit
fourd du rugiffement a retenti dans fa
gueule profonde foit que le Maure lé ;'
ger lui darde fa lance ou l'enveloppe de
fes filets , il s'échappe en fe précipitant
fur le fer qui va le percer , réfolu d'en
recevoir l'atteinte.
Le Rubicon , foible dans fa fource ,
roule à peine fes eaux défaillantes fous
les fignes brûlans de l'été ; il ferpente au
fond des vallées , & fépare les champs de
la Gaule des campagnes de l'Italie . Mais
Thyver lui donnoit des forces : trois mois
de pluie avoient groffi fes ondes , & lest
neiges des Alpes fondues par l'humide
haleine du vent du Midi , l'enfloient en
core de leurs torrents.
la
Pour foutenir le poids des eaux ,
cavalerie s'élance la premiére, & dans fon
oblique paffage elle oppofe une digue a
leur cours. L'impétuofité du fleuve alors
fufpendue, permet aux bataillons de s'ou
vrir un chemin facile à travers les on
des obéiffantes. Déjà Céfar a franchi le
AVRIL 1761 . 8-7
fleuve ; il touche à la rive oppofée , &
dès qu'il a mis un pied rebelle dans l'Italie
interdite à fes voeux. » C'est ici , (dit-
» il ) c'est ici que je laiffe la paix & les loix
» déjà violées . Fortune , je m'abandonne
à toi. Plus de lien qui me retienne ;
" j'ai pris pour arbitre le fort , & la guèrre
»fera mon juge. A l'inftant , fon ardeur
infatigable preffe les pas de fes guerriers
à travers les ombres de la nuit , & le foleil
à peine avoit éffacé les étoiles , lorfque
Cefar entra menaçant dans les murailles
d'Ariminum . *
Le jour le léve , ce trifte jour qui doir
éclairer les premiers troubles de la guèrre.
Mais foit que les dieux ou les vents euffent
affemblé les nuages , leur voile funé
bre obfeurcit les airs , & déroba la lumiére
au monde.
Cependant les Soldats de Céfar s'étant
emparés de la place publique , il ordonne
que fes Etendarts y foient arborés ; &
àl'inftant le bruyant Clairon.la Trompet
te éclatante donnent le fignal d'une guèrreimpie
. Le Peuple s'éveille à ce bruit éffrayant
; les jeunes Citoyens arrachés au
fommeil, fe faififfent des armes fufpendues
autour de leurs Dieux domestiques , des
boucliers rompus , des lances émouffées ,
Rimini.
88 MERCURE DE FRANCE.
des glaives dévorés par la rouille , tels que
Les offre une longue paix.
Mais lorsqu'ils reconnoiffent les aigles
romaines , & qu'ils apperçoivent César au
milieu de fes légions , la frayeur enchaîne
leurs membres glacés , & ce n'eft qu'au
fond de leurs coeurs qu'une douleur muet.
te ofe former ces plaintes.
31
"
" O murs trop voifins des Gaulois , ร
combien de maux ( difoient - ils ) votre
» fituation nous condamne ! tous les Peu- .
ples jouiffent d'une profonde paix ; &
" nous , fi des furieux courent aux armes ,
» nous fommes leur premiére proie ', cette
» enceinte eft leur premier camp . Pour-
» quoi le fort ne nous a - t- il pas fait habiter
» des cabanes errantes fous le char brûlant
» du foleil , fous les aftres glacés de l'Our-
» fe, plutôt que de nous donner à garder
les Barriéres de l'Italie ? Que les Sén ons
"y pénétrent , que les Cimbres s'y répan
» dent , que les Carthaginois fondent du
» haut des Alpes , que les courfes & les
fureurs des Teutons défolent ces bords ,
» c'eſt par nous qu'ils commencent ; &
toutes les fois que la fortune , infulte
» Rome dans fes murs , c'est ici le chemin
de la guèrre.
"
32
Tels font les gémiffemens étouffés de
ce peuple. La crainte même n'ofe parer
AVRIL 1761. 89
tre & la douleur n'a point de voix, Le filence
de ces murs eft égal au filence des
Forêts, quand les oifeaux friffonnent tranfis
par les glaçons , & à celui de la pleine
mer quand le calme enchaîne les ondes .
La lumière du jour avoit diffipé les froides
ombres de la nuit , & Céfar balançoit
encore ; mais bientôt la Diſcorde , armée
de nouveaux feux, vient irriter fes reffentimens
, & le délivrer du frein de la honte .
Il femble que la fortune elle - même travaille
à juftifier fes projets & à fonder le
droit de fes armes.
Rome incertaine entre l'obéiffance &
la révolte, a vu le Sénat enhardi par l'impunité
du meurtre desGracques, chaffer les
Tribuns , au mépris des loix. Les Tribuns
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar ,
& Curion les accompagne , Curion dont
l'éloquence vénale & hardie fut autrefois
l'organe du Peuple & de la liberté , Carion
qui ofa foulever ce Peuple contre l'autorité
menaçante des grands. Il trouve Cé-
Jar roulant dans fa penfée les foins divers
dont il eft occupé : il l'aborde & lui parle
en ces mots.
Си-
» Tant qu'on a permis à ma voix de
» s'élever en ta faveur , Céfar , nous avons
prolongé en dépit du Sénat le comman-
» dement qu'il t'envie. Alors j'avois le
1-
go MERCURE DE FRANCE.
droit de paroître dans la Tribune &
» d'entraîner vers toi les efprits d'une
» multitude flotante . Mais depuis que
la
» force a fait taire les loix , on nous chaf-
» fe du fein de nos Dieux , & pour nous
» l'exil n'a rien de pénible. C'eſt à toi ,
» c'eft à la victoire de rendre à Rome fes
» Citoyens. Hâre- toi , Céfar ; tout chan-
»
cele. Les partis oppofés au tien n'ont
» ni fermeté ni vigueur. Quand tour est
» prêt , pourquoi différer les délais ne
» peuvent que nuire. Les dangers qui te
»menacent ne font- ils pas les mêmes que
» tu as bravés tant de fois & combien
plus grand en eft le prix ? La Gaule , un
» coin de la tèrre, t'a couté dix ans d'une
» guèrre pénible ; ofe livrer quelques
» combats dont le fuccès eft facile & fûr ,
» Rome eft à toi & le monde avec elle.
» Ne crois pas que ton retour foit décoré
» des honneurs du triomphe : le Capitole
» n'attend pas tes lauriers. La noire envie,
» qui ronge fes coeurs , te refufe tout ; à
peine te pardonnera- t elle d'avoir dompté
les Nations ; le gendre a réſolu
d'éloigner le beau- Père du Trône . Tu ne
peux partager le monde ; mais tu peux
le pofféder feul.
و د
"
Tel qu'on voit un courfier impatient de
quitter la barrière , où tête baiffée il agi
AVRIL 1761 . or
te fon frein , devenir plus fougueux encore
dès qu'il entend le fignal ; tel , à la voix
de Curion , Cefar qui déjà refpiroit la guèrre
, s'enflamme d'une nouvelle ardeur. Il
commande , & fes Soldats armés accourent
en foule aux Drapeaux;il appaiſe d'un
regard leurs mouvemens tumultueax , &
de la main leur impofant filence : » Com-
"pagnons de mes travaux ( leur dit- il )
» Vous qui depuis dix ans n'avez ceffé de
vaincre avec moi , expofés à des périls
» fans nombre, voilà donc le prix de notre
» fang, de nos bleffures , de la mort de nos
» amis & des hyvers rigoureux que nous
» avons paffés fous les Alpes ? fi Annibal
» les traverfoit , cauferoit- il plus de trou-
» bles dans Rome ? on court aux armes
» on groffit les cohortes de nouveaux Sol-
» dats , les Forêts tombent des monta-
» gnes & le courbeut en vaiſſeaux ; l'or-
» dre eft donné de poursuivre César fur
s la tèrre & fur les mers. Que feroit- ce
» donc , fi vaincu moi même j'avois laiffé
le champ de bataille couvert de mes
» Drapeaux ? li je fuyois devant les Gau-
» lois s'ils me chaffoient le glaive à la
» main ? Lors même que la fortuneme ſeconde
, que les Dieux m'appellent au
» comble de la gloire , on ofe me défier !
35
qu'il vienne , ce Chef amolli par les dé92
MERCURE DE FRANCE.
lices de la paix , qu'il vienne avec les
» Soldats faits à la hâte , avec ces graves
patriciens , ce Marcellus qui harangue
fans ceffe , & ces Catons eux- mêmes ,
» noms impofans & vains ; qu'il vienne ,
» &voyons de quel droit des clients à
gage
» le raffafient depuis tant d'années d'une
autorité fans bornes , de quel droit il
a triomphé avant l'âge prefcrit par les
» loix , de quel droit il prétend ne dépo-.
» fer jamais les dignités une fois ufurpées.
» Vous dirai- je à quel excès il a porté l'a- .
» bus du pouvoir ? & qui de vous ignore.
» qu'il a tari pour nous, d'un bout du mon-
» de à l'autre , toutes les fources de l'abondance,
& appellé la famine à Rome
» pour fervir fon ambition ? n'avons- nous,
pas vû fes cohortes répandre l'éffroi
» dans le barreau ? une enceinte de glai-
» ves menaçans , appareil inconnu juſ
"
qu'alors , inveftir le Tribunal des loix
» & faire pâlir leurs Miniftres ? les Sol-
» dats s'ouvrir un paffage à travers l'affem .
blée des Juges? & les Satellites de Pompée
environner Milon avant qu'il fût ju-
» gé ? à préfent pour ne pas languir dans
>> une obfcure vieilleffe, il nous fufcite une
guèrre coupable , accoutumé qu'il eſt à
≫ porter les armes contre fon pays. Sylla
fon Maître l'inftruifit au crime ; il ira 39
AVRIL. 1761
>>
"
plus loin que Sylla . Dès que lesTigres ,
>> fur les pas de leurs mères , ont bu , dans
» les Forêts d'Hircanie le fang des trou-
» peaux égorgés, ils ne dépouillent jamais
» leur fureur . Toi Pompée , accoutumé au
» fang dont dégouttoit le glaive deSylla,
la même foif te tourmente encore ; &
depuis que tes lévres ont goûté ce breu-
» vage affreux , ton coeur en eft infatia-
» ble. Cependant quel fera le terme de ta
» puiflance & de tes forfaits? que du moins
» l'exemple deSylla t'apprenne à te laffer
» d'être un tyran . Après avoir defait les
» brigands de Cilicie , après avoir réduît
» Mithridate à joindre le fer au poifon ,
pour fe délivrer du fardeau d'une guèrre
qui l'accabloit , veux-tu couronner tes
» exploits par la ruine de Céfar ? & quel
>> eft fon crime? de n'avoir pas obéi quand
» tu lui ordonnois de dépofer les Aigles !
» mais fi tu me refufes le prix de mes tra-
» vaux , récompenfe du moins ces guer-
» riers blanchis fous les armes : ils ont
» longtemps combattu fans moi ; qu'ils
» triomphent fans moi , j'y confens , &
» qu'un autre paroiffe à leur tête. Où trat
» neront- ils , après la guèrre, les reftes d'u-
" ne vie languiffante ? où fera la retraite.
» des émerites ? l'apanage des vétérans ?
l'afylendes vieillards ô Pompée ', lear
94 MERCURE DE FRANCE.
و ر
préféres-tu des colonies de Pirates?
C'en eft trop , mes amis ; levez ces
» étendarts dès longtems victorieux,marchons
& fervons-nous des forces que
» nous ne devons qu'à nous- mêmes. A
celui qui fe préfente les armes à la
» main , refuſer ce qui lui eft dû , c'eſt
accorder tout ce qui lui eft poffible. Et
ne craignez pas que les Dieux nous
» manquent : ce n'eft point au pillage que
je vous méne , ni à l'Empire que je
» cours ; nous allons chaffer de Rome
les Maîtres fuperbes qu'elle eft prête à
» fervir.
Dès qu'il eut ceffé de parler,un long mur
mure, un frémiffement fourd répandu dans
la foule , exprima les mouvemens divers ,
dont les efprits étoient combattus.La piété
, l'amour du pays ne laiffoient pas que
d'attendrir ces âmes endurcies au carna
ge , & aveuglées par les fuccès ; mais leur
ardeur pour les combats , leur refpect pour
Céfar les entraîne.
Alors le Centurion Lélius , décoré de
tous les honneurs d'un brave émérite ,
Lé
lius couronné du chêne qui atteſte qu'on
a fauvé un citoyen dans les combats ,
fe
fait entendre , & dit à Céfar: » Arbitre
fuprême des deftins de Rome , s'il eſt
» permis à la verité de te parler par ma
"
AVRIL. 1761. 915
voix,nous nous plaignons que ta patien-
» ce ait fi long-tems enchaîné nos mains.
» As-tu ceffé de compter fur nous? quoi tandis
que le fang qui coule dans nos veines
» échauffe encore notre courage ,
& que
» nos bras robuftes font en état de lancer
» le javelot , tu ſouffriras l'aviliffement &
» la tyrannie du Sénat! eft- ce donc un malheur
fi grand que de vaincre fa patrie en
» combattant pour elle ? méne- moi chez
" les Scythes barbares ,fur les bords in-
» habités des Sirtes , dans les fables brû-
» lans de la Lybie ; je te fuivrai partout.
» Cette main, pour laiffer après toi l'Uni-
» vers fubjugué , n'a- t - elle pas fait blan-
» chir fous la rame les vagues irritées de
» l'Océan ? n'a- t- elle pas dompté le Rhin
fougueux , & fendu les tourbillons de
» fes eaux écumantes ? dès que tu com-
» mandes , rien ne m'arrête ; je dois pou-
» voir tout ce que tu veux, Celui que tes
" trompettes m'annoncent pour ennemi ,
n'eft plus un citoyen pour moi. Je le ju-
" re par ces drapeaux qu'ont fignalé dix
» ans de victoires ; je le jure par tous les
triomphes que tu, as remportés fur les
" Nations : tu m'ordonnes de plonger
mon épée dans le fein de mon frère ,
» dans la gorge de mon père , dans les
ונ
"
»
>> flancs de mon épouſe , au terme de l'en96
MERCURE DE FRANCE.
»fantement ; je frémirai , mais j'obéirai.
» Faut il dépouiller les autels , embrafer
» les temples ? j'y porterai la flâme. Veux-
» tu camper fur les bords du Tibre ? j'irai
» moi- même y tracer ton camp. Nomme
» les murs que tu veux rafer ; cette Ville
» fût- elle Rome , mes bras vont pouffer
» le bélier qui en difperfera les débris .
"
A ce difcours , toutes les cohortes applaudirent
, & leurs mains élevées s'offrirent
à Céfar, quoi qu'il falût exécuter. Le
bruit de l'acclamation fut égal au bruit
des forêts de la Thrace , lorfque l'impétueux
Borée le précipite & mugit contre
les rochers du mont Offa , & que les chênes
courbés jufqu'à leurs racines , relévent
leurs branches fracaffées , avec un long gemiſſement.
Dès que Céfar voit fes Soldats embraf
fer avec joie le parti de la guèrre où les
deftins fembloient l'appeller ; pour ne pas
laiffer ralentir fa fortune, il fe hâte de raffembler
les cohortes répandues dans les
campagnes de la Gaule , & d'inveftir Rome
de toutes parts.
Alors , s'avancent vers l'Italie celles de
fes Troupes qui campoient au bord du
Léman ; celles qui du haut des Voges contenoient
les Peuples de Langres ; celle
* Le Lac de Genève.
q+
AVRIL 1761, 97
qui occupoient la côte de Ligurie , où le
Port -hercule refferre la mer dans une enceinte
de rochers.
* Le Var , devenu par nos conquêtes
la limite de l'Italie , l'Ifére qui après de
longs détours fe perd dans un fleuve plus
renommé , le Rhône qui porte à la mer la
Saone enveloppée dans fes flots rapides ,
l'Aude tranquille , la Cinga vagabonde
l'Adour qui voit les deux rives s'étendre
& fe courber pour recevoir l'Océan , tous
ces fleuves s'applaudiffent de n'être plus
chargés des barques Romaines.
La même joie le répandit fur ce rivage ;
que la terre & la mer femblent fe difputer
quand le vafte Océan l'inonde & l'abandonne
tour-à - tour. Eft- ce l'Océan lui- même
qui de l'extrémité de l'Axe roule fes
vagues & les raméne ? eft- ce le retour périodique
de l'aftre de la nuit qui les foule
fur fon paffage ? eft - ce le foleil qui les attire
pour alimenter fes flâmes ? eft - ce lui
qui pompe la mer , & qui l'éleve jufqu'aux
cieux ? fondez ce myftere , vous qu'agite
le foin d'obferver le travail du monde.
Pour moi , à qui les Dieux t'ont cachée ,
Dans ce morceau j'ai tâché de rétablir l'ordre
géographique qui eft renversé dans l'original
, & je me fuis fervi des noms connus pour
épargner aux Lecteurs une recherche fatigante.
II. Vol.
E
98 MERCURE DE FRANCE.
Caufe puiffante de ces grands mouvemens
je veux bien t'ignorer toujours .
Les Campagnes de Nîmes, celles du Médoc,
celles du Rouergue & de la Xaintonge,
font enfin délivrées du long féjour des
vainqueurs.Les Peuples, qui fur l'aride fom
met des Cévénes,habitent des rochers fufpendus
& menaçants , ceux de l'Auvergne,
qui, comme nous fe difent defcendans des
Troyens, ceux de Bourges & de Soiffons
agiles au combat de la lance , ceux de
Toul & de Rheims , connus par leur adreffe
à darder le javelot ; les Bourguignons ,.
célébres dans l'art de rendre les courfiers:
dociles ; & le Belge excellent Pilote , &
ceux du Hainaut , Peuple rebelle , & ceux
de Tréves , & ceux de Mayence , vêtus à
la manière des Scythes, & les Bataves fanguinaires
, dont la valeur s'eft animée au
fon perçant de l'airain tortueux ; tous le
félicitent de voir la guèrre paffer des Gaules
en Italie.
Vous refpirez en liberté , Peuples qui
verfez le fang humain fur les Autels de
Teutates , de Taranis & d'Héfus , Divinités
plus cruelles que la Diane de Tauride.
Vous recommencez vos chants , Bardes ,
qui confacrez par des louanges immortelles
, la mémoire des hommes vaillans qui
périffent dans les combats . Et vous , Drui
AVRIL. 1761.
୨୭
7.
des , vous reprenez vos rites barbares &
vos fanglants facrifices , que la guèrre
avoit abolis . Vous feuls fans doute avez
connu les Dieux , ou vous ſeuls les avez
méconnus. Vous célébrez vos mystères
dans des forêts ténébreufes ; vous prétendez
que les ombres ne vont point
peupler les demeures tranquilles de l'Étébe
, les fombres royaumes de Pluton ;
mais que nos efprits dans un monde nouveau
vont animer de nouveaux corps
La mort , à vous en croire , n'est que le
milieu d'une longue vie . Mais cette opinion
, fût - elle une erreur , heureux les
Peuples qu'elle confole ! Ils ne font point
tourmentés par la crainte du trépas , la
plus cruelle de toutes les craintes . De là
cette ardeur qui brave le fer , ce courage
qui embraffe la mort , cette honte atta
chée aux foins d'une vie que l'on ne perd
que pour un inſtant.
Ainfi la Gaule a vû les aigles Romaines
fe retirer vers l'Italie : les légions mêmes
deftinées à fermer aux Germains la barrière
de l'Empire , abandonnent les bords
du Rhin , & laiffent le monde en proie
aux Nations .
Les forces immenfes de Céfar taffemblées
autour de lui , l'ayant mis en état
de tout entreprendre , il fe répand dan
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
I'Italie , & s'empare des Villes voifines de
Rome . Au jufte éffroi que fon approche
inſpire , la renommée ajoute fes rumeurs.
Elle annonce au peuple leur ruine infaillible
, & devançant la guèrre qui s'approche
à grands pas , fes voix innombrables
font occupées à femer l'épouvante . On dit
que des corps détachés ravagent Les fertiles
campagnes de l'Ombrie ; qu'une aîle
de l'Armée s'étend jufqu'aux bords où le
Nar coule dans le Tibre ; que Céfar luimême
à la tête de fes épais bataillons ,
s'avance fur plufieurs colonnes , environné
de toutes les aigles . On croit le voir , non
tel qu'autrefois,mais grand,terrible & plus
féroce que les barbares qu'il a domptés .
On croit le voir traînant après lui tous
ces Peuples répandus entre les Alpes &
le Rhin , qui arrachés du fein de leur patrie
, viennent aux yeux des Romains immobiles,
faccager Rome & venger Céfar.
Ainfi chacun par fa frayeur groffit le
bruit de l'allarme publique ; & fans cher
cher de preuve à leurs maux , ils craignent
tous ceux qu'ils imaginent.
Ce n'eft pas feulement le vulgaire , qui
fe fent frappé d'une aveugle terreur , le
Sénat , les Pères de la Patrie cherchent
leur falut dans la fuite , & par un decret
ils chargent les Confuls de veiller au foin
AVRIL 1761 . 101
de la guèrre. Alors ne fçachant de quel
côté la retraite eft la plus fûre , ou le danger
le plus preffant , ils vont où la frayeur
les emporte ; ils fe jettent au milieu d'une
multitude éperdue , & rompent ces longues
colonnes de fugitifs, dont le tumulte
retarde les pas. Il femble que la flamme
ait gagné leurs toits, ou que leurs maiſons
chancelantes menacent de s'écrouler fur
eux. C'eft ainfi qu'une foule égarée traverfe
Rome à pas précipités, comme fi l'unique
efpoir qui refte à ces malheureux
étoit de quitter leur patrie.
Tels,quand l'impétueux Aufter repouffe
la mer écumante loin des écueils de la
Lybie , & qu'on entend les mâts gémiffans
fe brifer fous l'éffort des voiles , le
Pilote & le Nocher s'élancent dans les
flors du haut de la poupe qu'ils abandonnent
, & fans attendre que le vaiffeau
foit entr'ouvert , chacun fe fait à lui- même
un naufrage. Tels les Romains abandonnant
leurs murs fuyoient au-devant
de la guèrre .
Aucun d'eux n'eft retenu ni par les
gémiffemens d'un père accablé de vieilleffe
, ni par les larmes d'une époufe défolée
, ni par fes Lares qu'il embraffe , &
qu'il appelle au fecours de fes jours menacés
; aucun ne s'arrête fur le feuil de
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
fa demeure ; aucun n'ofe attacher ſes regards
fur cette ville fi chérie , qu'il voit.
peut-être pour la dernière fois. L'irrévocable
torrent de la populace a pris fon
cours.
O qu'aifément les Dieux nous élévent
au comble du bonheur ! que malaifément
ils nous y foutiennent ! Cette ville habitée
par un Peuple innombrable , où fe
rendoient en foule les Nations vaincues.
& qui fembloit pouvoir contenir le genre
humain s'il étoit affemblé , des mains
lâches & tremblantes la laiffent en proie
à Céfar , l'abandonnent à fon approche !
Que fur des bords étrangers le Soldat
Romain foit invefti par un Ennemi qui le
preffe , un fimple foffe le met à couvert
des furprifes de la nuit ; un léger rempart
de gazon, fait à la bâte , lui affure fous la
toile un fommeil paisible ; & toi Rome ,
au premier bruit de la guèrre , te voilà
déferte : on n'ofe confier une nuit à tes
murs . Pardonnons - leur ces frayeurs mortelles
: Pompée fuyoit, qui n'eût pas tremblé
? Pour ne laiffer même aux efprits
confternés aucun éſpoir dans l'avenir ,
le
fort manifefta fa colére par les plus terribles
préfages . Les Dieux firent éclater
au Ciel , fur la terre & fur les mers mille
prodiges éffrayans.
AVRIL 1761 . 103
Cet aftre qui change la face des empires
, la Cométe déploya fa formidable chevelure
. Au milieu d'une férénité trompeuſe
, on vit les éclairs fe fuccéder rapidement
& fous mille formes diverſes ,
tantôt femblables à un javelot , tantôt à la
lumiére éparfe d'une lampe. La foudre
fans nuage & fans bruit , partit des régions
du Nord , & tomba fur le Capitole ; la
Lune , dont le difque arrondi réfléchiffoit
alors la pleine image du Soleil , pâlit toutà-
coup , frappée de l'ombre de la tèrre.
Le Soleil lui - même au plus haut de fa
courfe, s'enveloppant d'une noire vapeur,
plongea le monde dans les ténébres .
L'Ethna vomit des feux , mais fans les
lancer dans les airs : il inclina fa cime
béante , & répandit fon bitume enflammé
du côté de l'Italie. Caribde roula une mer
de fang. Les chiens de Sylla poufférent
des hurlemens lamentables. Cependant
le feu de Vefta s'échappe des Aurels &
fe partage en s'élevant , comme la flamme
du bucher des implacables enfans
d'Edipe. La Terre s'ébranle fur fes pôles
, & du fommet chancelant des Alpes
s'écroulent des monceaux de neige qu'avoient
entaffés les hyvers . Les Statues des
Héros verfent des larmes , celles des Lazes
expriment par leur fueur l'état péni-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ble où Rome eft réduite. Les femmes engendrent
des monftres , & la mére eſt
épouvantée de l'enfant qu'elle a mis au
jour. Les Miniftres facrés de Bellone &
de Cybelle , errans & furieux , les membres
déchirés , les cheveux épars, glacent
les Peuples par leurs cris lugubres. Les
urnes funéraires gémiffent ; un bruit horrible
d'armes & de voix fe fait entendre
dans les forêts ; les Peuples voisins de
Rome abandonnent les campagnes : l'effroyable
Erinnis couroit autour des murs
fecouant fa torche allumée , & fa chévelure
de ferpens. Au milieu des ténébres
& du filence de la nuit , on entendit le
fon des trompettes & un bruit égal aux
clameurs des combattans dans la fureur
de la mêlée ; l'ombre de Sylla fortit de
la tèrre & rendit d'effrayans Oracles ;
les Laboureurs épouvantés virent , au
bord de l'Anio, Marius brifer fa tombe &
lever fa tête du fein des morts.
On crut devoir , felon l'antique ufage ,
avoir recours aux devins d'Etrurie . Arons ,
le plus âgé d'entre eux , retiré dans les
murs folitaires de Lune , lifoit l'avenir
dans les directions de la foudre , dans le
vol des oifeaux , dans les entrailles des
victimes . D'abord il demande que l'on
jette dans les flâmes l'un de ces fruits mon
AVRIL. 1761. 105
ftrueux,que la nature égarée a formés dans
le fein de ce quadrupede , qu'elle condamne
à la ftérilité. Il ordonne aux Citoyens
tremblants d'environner les murs de Rome
& de les purifier par des luftrations ,
tandis que les Sacrificateurs en parcourent
les dehors , accompagnés de l'ordre inférieur
des Miniftres des Autels .Après eux
marche, à la tête desVeftales , le front ceint
des Bandelettes facrées , la Prêtreffe qui
feule a droit de voir le Palladium. Sur
leurs pas s'avancent les dépofitaires des
oracles & des livres de Sybilles , qui tous
les ans vont laver la Statue de Cibelle
dans les foibles eaux de l'Almon.Enfuite
venoient les Augures ,gardiens des oiſeaux
facrés & les chefs qui préfident dans les
Fêtes aux facrifices des feftins ; & les Prêtres
d'Apollon , & ceux de Mars qui portoient
en danfant les boucliers myftérieux ;
& le Grand- Prêtre de Jupiter , qu'on diſtinguoit
au voile attaché ſur fa tête majeftueufe.
Tandis qu'ils fuivent à pas lents les vaftes
détours de l'enceinte de Rome , Arons
ramaffe les feux de la foudre , & la tèrre
les reçoit dans fon fein avec un trifte &
profond murmure. Il confacre le lieu où
il les a cachés ; il fait améner au pied des
Autels un Taureau fuperbe, & commence
Ev
1:06 MERCURE DE FRANCE.
les libations. La victime impatiente fe dé
bat longtems pour le dérober au facrifice
; mais les Prêtres fe jettant fur fes
cornes menaçantes , lui font plier le genou
& préfentent fa gorge au couteau.Cependant,
au lieu d'un fang vermeil,un noir
poifon coule de fa plaie : Arons lui- même
en pâlit d'horreur . Il obferve la colère des
Dieux dans les entrailles de la victime; & la
couleur l'en épouvante. Il les voit couvertes
de taches livides & fouillées d'un fang
corrompu. Le foie nage dans cette liqueur
impure ; le poumon eft flétri , le coeur
abattu , l'enveloppe des inteftins déchirée
& fanglante ; & , ce qu'on ne vit jamais
impunément dans les flancs des animaux,
du côté funefte les fibres enflées palpitent
fur les veines ; du côté propice elles font
lâches & fans vigueur.
Dès qu'Arons a reconnu à ces marques
les préfages de nos calamités , il s'écrie :
» O Dieux ! dois- je révéler au monde tout
>> ce quervous me laiſſez voir ? Non , Jupiter,
ce n'eft pas a toi que je viens de
facrifier ; j'ai trouvé l'Enfer dans les
flanes de ce taureau. Nous craignons
d'horribles malheurs , mais nos malheurs
pafferont nos craintes. Fafle le ciel que
» ces lignes nous foient favorables , que
l'art de lire au fein des victimes foit
AVRIL. 1761 . 107
و ر
ز و د
trompeur, & que Tagès qui l'inventa nous
en ait impofé lui- même.
C'est ainsi que le vieillard étrufque envelopa
fes prédictons d'un nuage mystérieux.
Mais Figulus qu'une longue étude avoit ,
admis aux fecrets des Dieux , à qui les fages
de Memphis l'auroient cédé , dans la
connoiffance des étoiles & dans celle des
nombres qui réglent les mouvemens céleftes,
Figulus éleva fa voix : » Ou le monde
( dit-il) fe meut au hazard & les afres
vagabonds errent au ciel fans régle &
fans guide ; ou file deftin préfide à leurs
cours, l'Univers eft menacé d'un fléau
As terrible.La terre va -t- elle ouvrir fes abîmes
les cités feront - elles englouties ?
» verrons- nous les campagnes fteriles ? les
airs infectés ? les eaux empoisonnées?
» quelle playe, grands Dieux , quelle dé-
» folation nous prépare votre colére ? les
» jours malheureux répandus dans tous
» les âges fe font raffemblés en un feul.
» Si l'étoile de Saturne dominoit au Ciel,
» l'urne célefte inonderoit la tèrre d'un
déluge femblable à celui de Deucalion .
» Si le foleil frappoit leLion de la lumière ,
c'est d'un incendie univerfel que la tèrre
feroit menacée; l'air lui- même s'enflame-
» roit fousile char du Dieu du jour . Ni l'un
»» ni l'autre n'eſt à craindre. Mais toi, qui
Evj
08 MERCURE DE FRANCE.
» embrafes le Scorpion , terrible Mars,que
» nous réſerves- tu ? l'étoile de Jupiter eft
» à fon couchant , celle de Vénus luit à
» peine , le rapide fils de Maya languit
» & panche vers fon déclin . Mars , c'eſt
»toi feul qui occupes le Ciel . La rage des
» combats va s'allumer: le glaive confond
» tous les droits; des crimes qui devroient
» être inconnus à la tèrré , obtiennent le
» nom de vertus. Cette fureur fera de lon-
» gue durée. Hélas ! & pourquoi demander
>> aux Dieux qu'elle ceffe :la paix nous amé
» ne un tyran. Prolonge tes malheurs ,
» Rome ! traîne- toi d'âge en âge a travers
» des ruines: c'eft le feul moyen d'échaper
» au joug. Il n'y a plus de liberté
qu'au fein de la guèrre civile.
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Résumé : LA PHARSALE. LIVRE I.
'La Pharsale' relate la guerre civile romaine entre Jules César et Pompée, déclenchée par des conflits internes plutôt que par des menaces extérieures. Les causes profondes incluent la jalousie et la grandeur excessive de Rome. La mort de Crassus, qui tentait de maintenir la paix, a exacerbé les tensions. La disparition de Julie, fille de César et belle-fille de Pompée, a libéré les deux leaders de leurs obligations mutuelles. Pompée, respecté pour ses victoires passées, refuse de partager le pouvoir avec César, décrit comme ambitieux et déterminé. César est comparé à un chêne majestueux et à la foudre, symbolisant son caractère implacable et avide de pouvoir. La décadence de Rome, marquée par la corruption et la perte des valeurs traditionnelles, a conduit à des conflits internes. César traverse le Rubicon avec sa cavalerie, marquant un point de non-retour. Il prend Ariminum en Italie et le Sénat chasse les tribuns, qui rejoignent César. Curion incite César à agir rapidement. César prononce un discours où il se défend contre les accusations de Pompée, critique son ambition et appelle ses soldats à se rebeller contre le Sénat. La foule est partagée, mais le centurion Lélius exprime son soutien à César. César rassemble ses forces en Gaule et avance vers l'Italie, semant la peur parmi les Romains. Diverses régions gauloises célèbrent la fin de l'occupation romaine et reprennent leurs traditions religieuses. À Rome, la panique s'installe face à l'approche de César. Le Sénat et les Pères de la Patrie fuient sans preuve concrète de danger. Des signes divins et des prodiges annoncent des malheurs. Les devins étrusques, comme Arons, sont consultés pour interpréter ces signes. Une cérémonie religieuse révèle des présages funestes. Figulus prédit des combats et des crimes, affirmant que la guerre civile prolongera la liberté de Rome, évitant ainsi un tyran.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 16-62
LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES. NOUVELLE Espagnole & Françoise.
Début :
SUR ces Monts qui séparent l'Espagne d'avec la France, deux Hermites [...]
Mots clefs :
Comte, Marquis, Ermite, Larmes, Ennemie, Haine, Monde, Espagnol, Français, Vengeance
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texteReconnaissance textuelle : LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES. NOUVELLE Espagnole & Françoise.
LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES
NOUVELLE Espagnole & Françoise.
SUR OUR ces Monts qui féparent l'Efpagne
d'avec la France , deux Hermites
T'un François , l'autre Efpagnol , ' habitoient
à peu de diftance l'un de Pautre.
Leur âge étoit à- peu-près égal , &
MA I. 1763. 17
** peu avancé , leur figure des plus avantageufe,
même fous leur habit difforme,
leur conduite entièrement oppofée à
celle des Hermites ordinaires. Ils ne
mandioient pas , ne recevoient ni dons
ni vifites , fçavoient lire & lifoient.
Leur premierfoin avoit été de fe fuir ;leur
conduite réciproque les rapprocha : ils
fe virent fouvent & fe parlerent fans
défiance. En un mot , ils étoient voifins
fans être ennemis , chofe prèſque
auffi rare entre des Emules de cette
nature , qu'entre des Rivaux de toute
autre efpéce .
Chacun d'eux avoit un fecond , fur
lequel il fe repofoit de certains menus
détails. L'Hermite François dur
particulièrement applaudir aux foins de
fon jeune Difciple. C'étoit un modèle
d'attachement , de zéle & d'activité. Nulle
fatigue ne le rebutoit , nulle démarche
ne lui fembloit pénible. A peine , ce→
pendant , paroiffoit- il toucher à fa quinziéme
année. Toutes les grâces de la
jeuneffe & de la beauté brilloient fur
fon vifage on l'eût pris pour l'Amour
qui , par divertiffement , s'étoit affublé
d'un froc .
t
Un jour qu'il étoit abfent , le Reclus
Espagnol vint converfer avec le Fran- -
-
18 MERCURE DE FRANCE .
çois. Non , difoit-il à ce dernier , le chétif
habit qui vous couvre, ne peut vous
déguifer àà mes yeux. Vous n'étiez
point fait pour être ainfi vêtu , logé ,
couché , en un mot pour vous enfevelir
dans ces montagnes . Quelque incident
vous aura fait renoncer au monde .
Mais fongez qu'il en faut de bien cruels ,
ou de bien bizarres , pour juftifier une
telle réfolution . Oh ! s'il eft ainfi , reprit
celui à qui il parloit , je fuis plus que
juftifié. Mais vous même quels bifarres ,
ou quels fâcheux incidens vous ont fait
prendre une réfolution toute pareille à
la-mienne ?
.
Il eft vrai , repliqua l'Espagnol qui
vouloit caufer , & qui ne trouvoit nuk
danger à le faire , il eft vrai que je n'étois
point né pour m'affubler d'un fac ,
me nourrir de racines & coucher fur
la dure. Il eft encore vrai que je mitige
en fecret cette auftérité apparente.
Mais une foule de difgraces & de fautes
m'a rendu ce déguiſement néceffaire ...
Oh! vos travers & vos malheurs n'ont jamais
pû égaler les miens , interrompit
l'autre Hermite . Vous en allez juger ,
ajouta l'Eſpagnol. Premierement je fuiss
marié. Et moi auffi , reprit l'Hermite
François . J'aime ma femme qui me fuit,
MA I. 1763 . 19
ajouta le premier : Je fuis ma femme
qui m'aime , repliqua le fecond .
L'ESPAGNOL.
J'époufai la mienne par ſupercherie.
LE FRANÇOIS
.
On y eut recours pour me faire époufer
la mienne.
L'ESPAGNOL.
Je l'aimerai toujours.
LE
FRANÇOIS.
Je doute que je puiffe l'aimer jamais.
Voilà effectivement , reprit l'Hermite
Espagnol , un contrafte auffi bifarre que
marqué. Mais voyons jufqu'où il peut
s'étendre. Je vais commencer , perfuadé
que vous imiterez ma franchife & ma
confiance .
Frère Paul, tel qu'on fe figure ici le
voir en moi , eft à Madrid le Comte
d'Ol.... Ma Maiſon eft ancienne & illuftrée
, ma fortune affez confidérable .
J'ai fervi mon Roi avec zéle & avec fuccès
dans fes armées. C'étoit en Italie où
la guerre fe faifoit . J'y formai quelque
liaifon avec le Comte de C.... S .... nom
qui n'étoit pas le fien propre , mais qu'il
devoit à une action des plus éclatantes.
Vous fçavez que c'eft l'ufage en Efpagne
de donner à un Officier qui fe
diftingue , le nom même du lieu où il
s'eft diftingué récompenfe la plus flat20
MERCURE DE FRANCE .
teufe pour une âme noble. D'ailleurs ,
le Comte avoit par lui-même de la naiffance
& de la fortune :
avantages qui lui
en affuroient un autre bien digne d'envie.
Il devoit à fon retour époufer Dona
Léonor , une des plus belles perfonnes
de toutes les Efpagnes ; mais en
même-temps une des plus altières . Elle
femble avoir oublié cette fenfibilité fi
naturelle à fon fexe & furtout dans cette
Contrée , pour emprunter toute la
hauteur du nôtre. L'orgueil eft fa paffion
la plus décidée ; elle veut des efclaves
plutôt que des amans. Je ne la connoiffois
quede nom & n'en étoispas mieux
cónnu ; comme cependant elle étoit née
mon ennemie , c'est-à- dire qu'il y avoit
entré ma famille & la fienne , une de
cés haines héréditaires qu'on prend ridiculement
foin de perpétuer dans chaque
génération , j'étois loin d'adopter cette
haine injufte. J'éprouvai même un fentiment
bien oppofé à l'afpect du portrait
de Dona Léonor. Sa famille l'avoit
envoyé au Comte en attendant qu'il pût
aller prendre poffeffion du modèle . Mais
il me parut moins ébloui que moi- même,
des charmes qu'étaloit cette peinturé
. Il me fembla trop peu occupé du
bonheur qui l'attendoit ; loin de fe liMA
I. 1763.
21
vrer à une joie vive & bien fondée , il
étoit rêveur & mélancolique ; il ne répondoit
qu'avec embarras aux queſtions
qu'on lui faifoit fur fon futur mariage.
Enfin , il me donna lieu de juger qu'il
ne s'y difpofoit qu'avec répugnance :
découverte qui me caufoit une extrême
furpriſe.
La guerre fe faifoit avec vivacité
les rencontres étoient fréquentes &
meurtrières. Le Comte fut un jour commandé
pour une expédition fecrette ;
je le fus moi -même pour le foutenir. Il
tomba dans une embuscade & ſe vit enveloppé
par une Troupe bien fupérieure
à la fienne . J'arrivai à temps pour la dégager
; mais déja le Comte étoit bleffé
, renversé de cheval fans connoiffance
& prêt à être foulé aux pieds par
ceux des ennemis. Je le fis fecourir
tandis que je faifois tête aux Allemans
qu'une Troupe nouvelle venoit de renforcer.
Enfin , après une mêlée furieuſe
l'avantage nous demeura. Je fis tranf
porter le Comte au Quartier- Général
où les plus habiles Chirurgiens défefpérèrent
de fa vie. Ce fut dans ce moment ,
qu'un Soldat de ma Troupe m'offrit le
portrait de Léonor. Il l'avoit pris dans
la poche d'un Soldat ennemi qui avant
,
"
22 MERCURE DE FRANCE .
d'être tué avoit eu la précaution de fouiller
le Comte . L'état où étoit reduit ce
dernier , & furtout l'envie de garder
le portrait de Léonor , m'en fit fufpendre
la reftitution . Je fis remettre la boëte
parmi les effets du bleffé , après en avoir
détaché la miniature qu'elle renfermoit.
L'indulgente Loi de la galanterie tolère
aifément ces fortes de larcins. Je crus
qu'elle m'autorifoit à me faire fur ce
point, l'héritier du Comte , fuppofé qu'il
ne guérît pas de fes bleffures.
Il étoit encore dans l'état le plus équivoque
, lorsqu'une paix fubite fépara
les Armées & que des motifs
preffans me rappellerent en Eſpagne . Je
me rendis à Séville ; c'étoit le féjour
qu'habitoit Dona Léonor. Je parvins à
la voir , mais fans me faire connoître
fans même avoir pû en être remarqué.
Elle me parut encore plus belle en réalité
que dans fon portrait. J'en devins
éperdûment épris . Mais en même-temps ,
je frémis des obftacles que l'antipathie
de nos familles alloit oppofer à cet
amour.
J'éffayai quelques voies de réconciliation
; toutes furent inutiles. Dans cet
intervalle , le Comte de C .... S .... guéri
de fes bleffures , avoit été nommé GouMA
I. 1763. 23
verneur d'Oran & étoit parti du fein
de l'Italie même , pour fe rendre à cette
- Ville d'Afrique . Vous fçavez que le Gouverneur
de cette Place ne peut s'en ab-
- fenter fous aucun prétexte. Ce pofte
- n'eft pour lui qu'une prifon honorable ,
& le nouveau Gouverneur jugeoit Dona
Léonor très-propre à égayer cette prifon.
Il jugeoit bien ; mais il s'y prit
mal. Ne pouvant agir par lui- même
il choifit pour député un de fes principaux
domestiques , Africain d'origine ,
& mille fois plus intéreffé que cette origine
ne le fuppofe . Je lui avois été utile
en Italie , où dès-lors il fervoit le Comte.
Le hafard me le fit rencontrer comme il
débarquoit à Cadix . Il me reconnut ,
m'aborda , & m'apprit le fujet de fon
voyage. Il venoit , me dit-il , demander
au nom de fon maître , DonaLéonor
à fes parens.Cette nouvelle me fit pâlir ,
& l'Africain s'en apperçut. Il ofa me
faire différentes queftions qui toutes
avoient pour but & de me marquer
du zéle , & de m'arracher mon
fecret. Je crus pouvoir le lui confier ; je
lui avouai que mon trépas étoit certain
fi quelqu'autre que moi épouſoit Dona
Léonor.
L'Africain parut un inftant rêveur ;
24 MERCURE DE FRANCE.
7
•
après quoi il ajouta , qu'il fcavoit un fecret
pour conferver mes jours ; mais
que les fiens feroient par la fort expofés
& fa fortune perdue fans reffource .
Je lui offris , pour le raffurer , ma protection
, & une récompenfe proportion-
-née à ce grand fervice. Je ne prévoyois
pas qu'il pût m'en rendre d'autres que
de faire manquer le mariage qu'il s'étoit
chargé de faire réuffir , & , en effer
c'étoit déja beaucoup. Mais l'Afriquain
ofa davantage. Il me propofa de me
-fubftituer à la place de fon maître : chofe
, felon lui , fort aifée & très-excufable.
Quant à moi , elle me parut & plus
difficile & très-peu thonnête. C'étoit
néanmoins le feul expédient qui me reftât.
Que n'ofepointun amourimpétueux ,
à qui les moyens ordinaires manquent
pour arriver à fon but , & , furtout , à
qui la route opposée offre un moyen
für d'y parvenir ? En effet , l'Agent du
Comte étoit muni des atteftations les
plus claires , les plus authentiques . Il
n'étoit pas poffible de révoquer fa miffion
en doute. Ce n'eft pas tout , le
Comte marquoit expreffément que fur
la réponse de fon Envoyé , il viendroit
lui- même effectuer en perfonne l'alliance
qu'il follicitoit par un tiers. L'âge de
ce
1
MA I.
1753. 25
cè rival étoit d'environ dix ans plus
avancé que le mien ; mais cette différence
étoit peu remarquable . Il y avoit ,
d'ailleurs , entre notre taille & nos traits
ce rapport qui peut faire illufion à des
yeux peu familiarifés avec l'objet qu'on
veut remplacer ; & ce qui achevoit de
rendre cette illufion facile , c'eſt que le
Comte abfent de fon pays depuis vingt
ans , étoit abfolument inconnu à Dona
Léonor ; il n'étoit guère mieux connu
perfonnellement des autres parens de
cette belle Efpagnole . Tant de facilités
me féduifirent. Ainfi nous convînmes
l'Africain & moi , qu'il feroit , en effet
la demande au nom du Gouverneur ;
mais qu'il fubftitueroit mon portrait au
fien. J'y joignis même pour plus d'authenticité
, celui de Dona Léonor auquel
j'avois fait adapter une boëte toute femblable
à celle que j'avois reftituée au
Comte. Ce que nous avions prévu arriva.
La propofition du Gouverneur d'Oran
fut approuvée de toute la famille de
Dona Léonor ; & ce que je n'avois ofé
prévoir , mon portrait plut à cette jeune
& altière beauté. Vous préfumez bien
que l'Agent du Comte lui écrivit d'un
ftyle à le clouer plus que jamais à fon
rocher. Mais tandis que ce rival , trom-
B
26 · MERCURE DE FRANCE .
4 pé par cette lettre , regardoit fa démarche
comme infructueufe , j'en recueillois
hardiment les fruits.
Au bout d'un intervalle raiſonnable ,
je me préfente fous le nom du Comte, accompagné
de quelques amis qui approuvoient
& fervoient mon ftratagême.
C'étoit vers le foir , & la cérémonie
ne fut pas même différée jufqu'au matin.
Je motivai cette extrême diligence
de l'abfolue néceffité qui me rappelloit
à mon Gouvernement , du danger qu'il.
y auroit pour moi à être furpris en
Efpagne. Ces raifons étoient plaufibles
, & elles furent goûtées . Nous nous
acheminâmes , fans différer vers le
Port de Cadix , où un Vaiffeau nous
attendoit. Une vieille tante de Dona
Léonor, & qui l'avoit élevée , voulut
s'embarquer avec elle : je ne m'y oppofai
pas , mais je n'y confentis qu'à
regret. Dona Padilla , ( c'eft le nom
de cette tante ) étoit doublement mon
ennemie , & par rapport à la haine héréditaire
dont j'ai déja parlé , & parce
que mon père avoit refufé de mettre
fin à cette haine , en époufant Dona
Padilla forte d'injure qu'une femme
ne peut naturellement oublier , & que
celle- ci avoit toujours préfente. QuoiM
A I. 1763. 27
'qu'il en foit , nous partimes . Le Pilote
avoit le mot , & d'ailleurs , le Détroit
de Gibraltar que nous paffames , acheva
de tranquillifer la vieille tante qui fe
piquoit de connoître la Carte. Elle ne
douta plus que nous n'allaffions en
Afrique. Pour ma nouvelle épouſe ,
elle étoit feule avec moi dans la principale
chambre du Vaiffeau , & elle ne
s'apperçut ni ne s'informa de rien qui
concernât le trajet que nous avions à
faire. Nous continuâmes ainfi à côtoyer
de loin les terres d'Efpagne qu'on
perfuadoit à la vieille être celles d'Afrique
, & nous arrivâmes à Alicant ,
que la tante & la niéce prirent pour
la Ville dont j'étois Gouverneur. Il
étoit prèfque nuit ; circonftance qui
aidoit encore à l'illufion . J'avois , d'ailleurs
, envoyé d'avance mes ordres par
terre. Une voiture lefte & commode
nous attendoit au Port. Je fis traverfer
la Ville à mes deux compagnes de
voyage & les conduifis en toute diligence
à quelques liéues de là dans un
Château qui m'appartient. Je voulois
encore diffimuler , au moins , quelques
jours ; mais les foupçons de l'une & de
l'autre devinrent fi marqués , fi preffans
, qu'il fallut enfin me réfoudre à
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
parler net. Je leur déclarai que je n'étois
ni le Comte de C ... S... ni le Gouverneur
d'Oran mais que mon nom valoit ,
pour le moins , celui que j'avois emprunté
; que je pouvois prétendre aux
mêmes emplois que mon rival ; que
ma fortune égaloit la fienne , & qu'à
mon amour l'emportoit
coup für
fur le fien .
Comment reçut - on votre aveu ? interrompit
brufquement l'Hermite François.
On ne peut pas plus mal , répondit
l'Efpagnol. Je le crois reprit fière
Pacôme ( c'eft le nom que s'étoit donné
l'autre Cenobite. ) Et pourquoi , replifrère
Paul , en êtes -vous fi intimement
perfuadé ? C'eſt , ajouta frèrẻ
Pacôme , que j'ai moi -même éffuyé un
pareil aveu , que certainement je l'ai
reçu plus mal encore. Mais pourſuivez
votre récit. Le prétendu frère le continua
en ces termes :
qua
&
Non , je ne puis vous exprimer la
furpriſe où ce difcours jetta & la tante
& la nièce. Jufqu'à ce moment Dona
Léonor m'avoit prodigué les marques
de la plus vive tendreffe. Quelle fut
ma douleur de la voir défapprouver
hautement mon ftratagême ! Je lui
proteſtai qu'il ne m'avoit été dicté que
M A I. 1763. 29
par l'amour, & par l'impoffibilité de
pouvoir l'obtenir autrement ; que j'avois
un rang à lui donner , & que
j'étois prêt à réparer tout ce qui dans
cette affaire pouvoit pécher par la
forme , puifqu'auffi bien il n'y avoit
plus rien à réparer quant au fond. Je
vis le moment où Dona Léonor alloit
oublier fon courroux ; mais la vieille
tante étoit infléxible , & l'afcendant
qu'elle avoit für fa nièce l'emporta fur
celui que je croyois y avoir moi-même.
Je continuai cependant à les traiter avec
tous les égards poffibles. Elles avoient
tout à fouhait , excepté la liberté de
m'échapper , & même celle de faire
fçavoir à leur famille l'efpéce de captivité
où je les retenois. D'un autre côté
leurs parens les croyoient en Afrique ;
mais le Gouverneur d'Oran ne tarda
pas à les détromper. Impatient de ne
recevoir aucunes nouvelles de fon député
, il prit le parti d'en dépêcher un
fecond. Celui- ci le fervit plus fidélement
que l'autre , peut-être parce qu'il
ne trouva pas la même occafion de le
trahir. Le Comte apprit par lui une
partie de ce qui s'étoit paffé & devina
fe refte. Jugez de fa rage & de fa confufion
! Ce qui achevoit de le défeſpé-
B iij
30
'MERCURE DE FRANCE ,
1er étoit de ne pouvoir fans déshonneur
& fans crime s'abfenter de la
Fortereffe qui lui étoit confiée. Il préféra
enfin fa vengeance à fa fortune
demanda un fucceffeur , l'obtint & ſe
rendit fur les lieux pour vérifier le
rapport de fon nouveau confident &
toute la perfidie de l'ancien .
-
Là il apprit tout ce qu'il defiroit &
craignoit d'apprendre . On lui confirma
qu'un prétendu Gouverneur d'Oran
avoit époufé , & par conféquent enlevé
celle qu'il fe propofoit d'épouſer
lui-même. Il lui refloit à fçavoir quel
étoit ce raviffeur , quelle route il avoit
prife , quelle retraite il avoit choifie,
Peut être n'efpéroit - il pas découvrir
fi promptement toutes ces choſes ;
mais le hafard le fervit mieux qu'il ne
l'efpéroit. Un Matelot qui fit avec nous
le trajet de Cadix à Alicante & quit
étoit de Séville , y revint ayant oui
parler du rapt de Dona Léonor, il dit
publiquement avoir aidé à la conduire.
à Alicante . Le Comte , à cette nouvelle
, ne confulte que fa fureur. Il fe rend
par terre & en pofte à Alicante. Le
mier objet qui s'offre à fa vue eft l'Africain
qui l'a trahi. Celui- ci l'ayant
reconnu cherchoit à l'éviter ; mais ce
preM
A I. 1763. 31
•
.
fut en vain. Ta mort eft certaine , lui
dit le Comte en le joignant , fi tu ne
me détailles ton infâme trahifon , & fi
tu ne m'introduis jufques chez ton complice
. L'Africain , demi-mort de frayeur,
me nomma à fon ancien Maître. Le
Comte fut très -furpris de trouver en
moi celui qu'il cherchoit ; mais il n'en
fut que plus irrité. Il perfifta à vouloir
être conduit & introduit chez moi.
J'avoue que mon étonnement & ma
confufion furent extrêmes en le voyant
paroître. Je ne fçavois quel difcours lui
adreffer; il me prévint. Dom Fernand ,
me dit- il , tu vois en moi l'homme du
monde que tu as le plus vivement outragé,
Peut-être te dois- je la vie ; mais
tu viens de me ravir l'honneur : la
compenfation n'eft pas éxacte . J'ai ofé
pénétrer chez toi fans fuite & fans défiance
. J'aurois pu recourir aux voies
toujours lentes , & fouvent peu fûres
de la Juftice ; mais des hommes tels
que nous doivent fe faire juftice euxmêmes.
Choifis fans différer l'inſtant
& le lieu .
Il est trop jufte , lui répondis- je , de
vous donner la fatisfaction que vous
éxigez . C'eft , d'ailleurs , la feule qui
foit en mon pouvoir & en ma volonté.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Car vous n'efpérez pas , fans doute ,
que je vous céde jamais Dona Léonor ?
Je vous ai enlevé cet objet que vous
n'aimiez qu'en idée & que j'aimois
réellement. J'ai emprunté votre nom
pour arriver à mon but. Non que j'aie
à rougir du mien & qu'il n'égale peutêtre
l'éclat du vôtre ; mais il s'agiffoit
de tromper une haine injufte & implacable.
J'y ai réuffi par ce moyen.
C'est une rufe qui eft d'ufage à la
guerre & qui eft , au moins , tolérable
en amour. Quoiqu'il en foit , votre
reffentiment eft légitime , & me voilà
prêt à vous fuivre. Je l'exhortai , cependant
, à prendre quelque repos , &
même quelques rafraîchiffemens. Il me
témoigna n'avoir envie que de fe battre.
Je le mis bientôt à même de fe
fatisfaire . Il fortit fans affectation ; je le
fuivis de près ; & à peu de distance de
mon Château , nous commençâmes un
combat des plus animés . Je n'ignorois
point à quel homme j'avois affaire , & il
remplit toute l'idée que j'avois eu de lui .
Je l'avouerai même , je ne combattois
fans remords. Il me bleffa avant
que j'euffe pu lui porter aucune atteinte .
Je redoublai mes éfforts & le bleffai à
mon tour. Deux autres bleffures que
pas
M A I. 1763. 33
2
je lui fis ne purent le réduire à demander
quartier. Mais , enfin , il tomba
affoibli par la perte de fon fang. Je ne
me permis point de défarmer un fi
brave homme ; je m'éloignai en lui
promettant un prompt fecours. Ce fut ,
en effet , mon premier foin. Un de
mes gens qui étoit Chirurgien , voulut
d'abord me panfer. Je m'y oppofai , &
le conduifis , moi - même , auprès du
Comte qui avoit perdu toute connoiffance.
On lui mit le premier appareil
fur le champ de bataille même : après
quoi je le fis tranfporter chez moi le
plus doucement. qu'il fut poffible. Ses
bleffures étoient confidérables ; cependant
le Chirurgien jugea qu'elles pour
roient n'être pas mortelles. Il reprit un
peu fes fens , & je m'éloignai , tant
pour ne point le mortifier par ma préfence
, que pour me faire panfer moimême
.
Revenu entiérement à lui , le Comte
demanda chez qui il étoit. J'avois défendu
qu'on l'en inftruisît. Il reçut pour
réponse qu'il étoit en lieu de paix &
de fûreté ; qu'il n'eût d'autre . inquiétude
que de fe guérir. On . avoit pour
lui les attentions les plus empreffées
& j'avois de mon côté celle de ne point
B.v.
34 MERCURE DE FRANCE .
m'offrir à fa vue . Etonné , cependant ,
de ne voir paroître que des domeſtiques
, il réitéra fes queftions ; & les réponfes
de mes gens étant toujours àpeu
- près les mêmes , il foupçonna ce
qu'on lui cachoit avec tant de foin.
Pourquoi , demanda- t-il encore , pourquoi
celui qui en ufe avec moi fi généreufement
, me croit- il moins généreux
que lui ? Ce difcours m'ayant été
de nouveau tranfmis , je fis dire au
Comte , qu'une bleffure affez confidérable
m'avoit jufqu'alors contraint de
garder la chambre ; mais que j'efpérois
aller bientôt m'informer en perfonne de
fa propre fituation . Cette réponſe parut
le fatisfaire .
Il est temps de revenir à Dona Léonor.
Elle & fa vieille tante habitoient
toujours mon Château ; mais la partie:
qu'elles occupoient n'avoit nulle communication
avec le refte . Il eût été plus.
éffentiel pour moi d'interrompre toute
communication entr'elles. Mes complaifances
euffent pù adoucir Dona
Léonor , que les confeils de fa tante aigriffoient
de plus en plus contre moi .
Une jeune perfonne excufe toujours
affez facilement les fautes que l'amour
fait commettre ; mais il n'eft aucun âge
MA I. 1763. 31
où une femme puiffe oublier une injure
qui part du mépris ou de l'indifférence
auffi Dona Padilla eût - elle
voulu fe venger de celle de feu mon
père fur toute fa poftérite.
Dona Padilla & fa niéce avoient vu
des fenêtres de leur pavillon , ce qui
s'étoit paffé durant & après mon combat
contre Dom Tellez. Elles ignoroient
le nom de mon Adverfaire , & je n'avois
pas moi-même fait réflexion qu'elles
.pouvoient nous appercevoir dans
ce moment. Je fuis für que les voeux de
Dona Padilla furent tous contre moi ;
& ce qui m'afflige beaucoup plus , j'ignore
fi fa niéce ne fut pas fur ce point
d'accord avec elle. Au furplus , ce com
bat étoit une énigme pour l'une & pour
l'autre . Ce fut apparemment pour la développer
, ou du moins , pour vérifier
leurs foupçons à cet égard , que Donar
Padilla me fit demander un entretien.
Elle ignoroit que je fuffe bleffé. Je ne
Pen fis pas inftruire. On lui dit feulement
de ma part , qu'une incommodité fubite
m'empêchoit de me rendre auprès
d'elle. A cela près , je lui laiffois la liberté.
de prévenir ma vifite ; & , en effet , elle
la prévint. Je n'appercus ni fur fon front,
ni dans fes difcours , aucune marque.de
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
haine. Elle diffimula au point que je
crus que le temps & fes propres ré--
flexions l'avoient entiérement changée .
J'avoue , me difoit elle , du ton le plus
véridique , j'avoue que certaine prévention
héréditaire m'anima contre vous
dès l'inftant où vous vous fites connoître .
Mais enfin j'ai fenti que cette prévention
étoit injufte , & que d'ailleurs ce
malheur fuppofé étoit fans reméde. J'eſ
pére avec le temps perfuader la même
chofe à ma niéce , qui me voyant changée
à votre égard , imitera bien volontiers
mon exemple.
Il fuffit d'aimer pour être crédule. Je ne
foupçonnai aucun artifice dans ce difcours.
Je jurai à Dona Padilla une reconnoiffance
, un dévouement éternel.
Je voulois , malgré l'état d'épuisement
où je me trouvois , je voulois , dis-je
aller trouver fa niéce & lui renouveller
Poffre de tout réparer , offre tant de
fois renouvellée en vain. Mais Dona Padilla
s'oppofa à cette démarche , me
promit d'applanir toutes les difficultés ,
& me laiffa ivre d'efpérance & de joie.
Le jour fuivant y mit le comble . Js
vis la tante & la niéce entrer dans ma
chambre ; je crus voir , dans les yeux de
cette dernière, plus que l'autre ne m'avoi
M. A. & 1763. 37
promis. Dès- lors elles jouirent d'une
liberté entière , de même que leur fuite.
Il est vrai que l'évafion d'un de leurs
domeſtiques me donna quelque inquiétude
; mais la franchiſe apparente de
l'une & de l'autre me raffura. Je portai
la confiance jufqu'à leur apprendre que
L'adverfaire avec qui elles m'avoient
vu aux prifes , étoit le Comte lui -même ;
qu'il étoit dans mon Château , & qu'il
leur feroit libre au premier jour de lui
parler. La crainte,d'occafionner à celuici
quelque révolution fâcheufe , m'empêchafeule
d'avancer le moment de cette
entrevue. Il convenoit , d'ailleurs , que
j'euffe d'abord avec lui un entretien par
ticulier. Lui-même defiroit me voir , &
je me rendis à fon invitation . Il m'adref
fa la parole auffitôt qu'il m'apperçut.
Marquis , me dit-il , il ne peut plus y
avoir de rivalité entre nous . Votre bras
m'a vaincu ; vos procédés me défarment
; jouiffez en paix du tréfor que
vous fçavez fi bien défendre. Braye.Comte
, lui répondis -je , un homme tel que
vous , n'a de fu érieurs ni en courage ,
ni en générofité. Il me demanda , s'il
ne lui feroit pas permis d'envifager , au
moins une fois , Dona Léonor. J'y confentis
fur le champ , perfuadé que tou
38 MERCURE DE FRANCE.
"
tes fes anciennes prétentions fur elle ne
pouvoient plus décemment exifter. Je
fçavois , d'ailleurs , que Dona Padilla
defiroit cette entrevue autant que luimême.
Auffi ne fe fit-elle point trop attendre.
Elle vint accompagnée de fa
niéce.
C'étoit quelque chofe d'affez nouveau
qu'une pareille fituation : j'examinai
en filence & le Comte & Dona
Léonor. Elle a tant de charmes que je
ne fus pas furpris de voir mon ancien
rival tout prêt à le redevenir. Il perdit
& la parole & toute contenance en la
voyant. Pour elle je n'apperçus prèsqu'aucune
altération fur fon vifage , &
cette extrême tranquillité rappella toute
la mienne.
Je l'avoue , il n'échappa à Dom Tellez
aucun difcours qui annoncât ni defir ,
ni efpérance de fa part. I y auroit eu
de la barbarie à exiger qu'il étouffat jufqu'aux
regrets . Il eut même la force de
n'en témoigner qu'autant que la politeffe
fembloit le lui préfcrire ; mais il fut moins
réfervé dans l'entretien que nous eumes
tête-à-tête. Il m'avoua qu'il feroit audeffus
de fes forces de me la céder fi
el'e pouvoit encore faire l'objet d'une
difpute. Avouez en même - temps , lui
MA I. 1763. 39
dis-je , qu'il a pû être au-deffus des miennes
de me la laiffer ravir , pouvant me
l'affurer ? Le Comte me fit un autre
aveu que je n'attendois pas . Il me dit ,
qu'en lui enlevant Dona Léonor , je lui
épargnois un parjure ; qu'il étoit fécrettement
lié en France , & que cet évenement
joint à fes remords , l'alloit rendre
à fes premières chaînes. En attendant
, il s'offrit d'être médiateur auprès
de la niéce & de la tante. Ce fut lui qui
m'inftruifit que la première feroit bientôt
appaifée , fi la feconde pouvoit l'être .
Je le conjurai de redoubler fes efforts
auprès d'elle. Ses bleffures étoient àpeu-
près guéries , & fon zéle pour mes
intérêts fembloit s'accroitre à chaque
inftant. Mais la haine de Dona Padilla
étoit toujours la même.
Retiré unjour au fond de mon cabinet
, j'y étois abîmé dans une rêverie
mélancolique & profonde . Elle fut brufquement
interrompue par le Comte.
Âmi , me dit-il d'un ton vif& pénétré ,
vous être trahi , vous êtes vendu . Une
nombreuſe troupe d'Alguafils affiége le
Château , & leur Chef demande à vous
parler de la part du Roi . C'eft un trait de
la vengeance de Dona Padilla : mais
décidez promptement ce qu'il faut faire .
40 MERCURE DE FRANCE.
Faut- il réfifter ? me voilà prêt à verfer
tout mon fang pour vous.
Courageux ami , lui répondis -je , vor
tre générofité vous perdroit fans me
fauver. Il nous fiéroit mal de réfifter
aux ordres d'un Roi que nous avons
fi bien fervi . Gardez- vous , reprit- il avec
vivacité , gardez-vous bien d'obéir entiérement
: vous êtes perdu fi on vous
arrête. Eh que puis -je donc faire ? ajou
tai- je. Vous déguifer & difparoître ,
pourſuivit-il : je vais vous en donner les
moyens ; je vais me livrer à votre place
& fous votre nom . Je ne fuis pas plus
connu de cette vile troupe que vousmême
. Il fera facile de lui faire prendre
le change . Il vous fera également aifé
d'être inftruit de ce qui fe paffe . J'efpére
que le temps & mes foins accommoderont
toutes choſes .
Ce confeil me donna à rêver ; mais
l'inftant d'après je rougis de mes foupçons
; d'ailleurs , confidérant qu'il ne
pouvoit y avoir aucun rifque pour le
Comte , & qu'à tout événement , je
pourrois toujours venir le dégager , je
confentis à ce qu'il- éxigeoit.
Dona Padilla , qui fans doute craignoit
mon reffentiment , s'étoit renfermée
dans fon pavillon avec fa niéce.
M.A.F. 1763. 41
Elle aidoit par là , à notre ftratagême.
Auffi eut-il un plein fuccès. On conduifit
le Comte à la Ville Capitale de
Murcie. I refta feulement chez moi
jufqu'à nouvel ordre , quelques : Alguafils
, canaille qu'avec le fecours de mes
gens , il m'eût été facile d'exterminer ;
mais je n'en avois aucune idée pour le
moment . J'étois bien éloigné de fonger
à compromettre Dom Tellez plus qu'il
n'avoit voulu l'être . Couvert d'habits
fimples , après avoir donné mes ordres
à mes principaux. domeftiques , j'allois
abandonner ma maifon à mon ennemie
& à fes fatellites ; jallois m'éloigner ,
même fans chercher à voir Dona Léonor
: le hazard vint l'offrir à mes yeux.
Je la rencontrai noyée dans fes larmes
& dans l'agitation la plus vive . Quand
même elle ne m'eût pas reconnu , je
n'aurois pu m'empêcher de me faire
connoître à elle , je n'en n'eus pas befoin.
Qui êtes-vous , me dit- elle avec une exclamation
involontaire & qui auroit pû
s'attribuer à la joie ; par quel prodige
êtes-vous encore ici ? Je n'y ferai pas
long-temps , lui repliquai - je , vous me
voyez prêt à m'éxiler de ma propre demeure
vos voeux & ceux de votre tante
barbare feront bientôt , remplis. Dona
42. MERCURE DE FRANCE.
Léonor ne répondit rien , mais fes lar
mes continuoient à couler. Hé bien ,
ajoutai-je , s'il eft vrai que vous ne foyez
pas mon ennemie , fuyons enſemble ;
tout éxil , tout climat me fera doux , fi
vous l'habitez avec moi. Non , repritelle
en fanglottant , non , une telle démarche
ne m'eft ni permiſe , ni poffible.
Un Cloître auftère va enfevelir ma
honte & tout efpoir de réunion avec
vous.... A ces mots , elle s'évanouit.
J'étois hors de moi-même . J'appellai
quelques domeftiques. Ils accoururent
& avec eux l'implacable vieille. Elle
me reconnut ; elle frémit & reprocha
à trois Alguafils qui fe trouvoient là ,
d'avoir manqué leur proye ; ajoutant ,
avec des cris furieux , que j'étois Dom
Fernand. Cet excès d'audace mit le
comble à ma fureur. J'allois immoler
cette mégère ; un refte d'orgueil me
retint ; mais rien ne put m'empêcher de
fondre avec rage fur les fatellites qui.
me crioient de merendre . Un de ces miférables
tomba à mes pieds percé de
coups ; les deux autres firent feu en
s'éloignant. Ils me manquerent ; mais
en revanche , une des deux balles alla
caffer le bras droit à la barbare Padilla.
Mes domeftiques accoururent en
MA I. 1763. 43
armes. Les Archers ne fe trouvant pas
les plus forts , & éffrayés de ce qu'ils .
venoient de faire , fe virent eux - mêmes
obligés de fe rendre .
J'ordonnai des fecours à ma cruelle
ennemie. Son accident jettoit fa nièce
dans une défolation trop grande pour
qu'il fut poffible de lui parler d'autre
chofe. La nuit avançoit , & j'avois
mille raifons d'en profiter pour mon
départ. Ainfi je m'éloignai accompagné
d'un feul domeftique. Chemin faiſant
je réfléchis que l'affaire étoit devenue.
plus grave ; qu'il pourroit y avoir quelque
danger pour Dom Tellez. Je ne ba-
Jançai pas ; je m'acheminai vers le lieu
de fa détention , réfolu de me ſubſtituer
à fa place. Il jouiffoit d'un affez grande
liberté , & j'eus celle de lui parler têteà-
tête. Mon arrivée lui caufa autant de
furprife que d'inquiétude ; mais je prévins
les queftions qu'il alloit me faire..
Ami , lui dis -je , c'eft trop vous compromettre
& vous expofer : les circonf
tances ne font plus les mêmes & je dois.
feul en courir les rifques . Alors je l'inſtruifis
de ce qui s'étoit paffé depuis
l'infant de fon départ. Et c'eft pour
cela , reprit-il vivement , que vous deez
plus que jamais vous éloigner . Les
44 MERCURE DE FRANCE .
rifques feront toujours beaucoup plus
grands pour vous que pour moi . La
mort de l'Alguafil & l'arrêt des autres
ne font rien . En vain lui oppofai - je les
raifons les plus preffantes. Il ne les approuva
pas plus que les premières ; &
malgré toute ma répugnance , il me
fallut moi-même céder aux fiennes.
Mes larmes coulerent en embraffant
ce généreux ami . J'érrai quelque temps
d'un lieu à l'autre , toujours déguiſé &
toujours méconnu . Un émiffaire fidéle
m'inftruifoit de tout ce qu'il m'importoit
de fçavoir. J'appris qu'une troupe
nombreuſe d'Aguafils avoit de nouveau
reparu chez moi ; que Dona Padilla ,
prefque guérie de fa bleffure , ne pour
fuivoit que moi feul & non ceux qui
l'avoient bleffée ; que mes gens étoient
à- peu-près efclaves dans mon Château ;
& que mon ennemie y commandoit
en maîtreffe. Le Comte lui-même s'eft
vu pris à partie par Dona Padilla &
par fes frères. Il a eu recours au Roi
qui s'eft réfervé la décifion de ce procès
bifarre. Mais vous fçavez l'efpéce
de maladie dont ce Monarque eſt attaqué
depuis plufieurs mois. Il ne peut
ni donner aucune audiance , ni s'occuper
d'aucune affaire ; & , cependant le
M A I. 1763. 45
Comte eft toujours prifonnier ; Dona
Padilla toujours implacable , Dona
Léonor toujours ingrate , & moi tou
jours fugitif. Enfin , las d'érrer de Province
en Province , j'ai choifi ces montagnes
pour afyle & cet habit pour
dernier déguisement. J'en ai fecrettement
fait inftruire mon généreux rival ,
& je n'apprends pas que rien en ait
encore inftruit mes perfécuteurs. Mais
avouez , ajouta l'Efpagnol , qu'il en
faut fouvent moins pour fe faire Hermite
, & que de plus foibles difgraces
Vous retiennent enfeveli dans cette
Grotte ?
C'eft précisément ce que je n'avouerai
pas , reprit l'Hermite François. Mon
récit , il est vrai , fera plus court que
le vôtre & moins rempli d'héroïſme ;
mais vous allez voir fi j'ai eu de bonnes
raifons pour fuir le monde , les
hommes du bon ton & , fur- tout , les
femmes , quelque ton qu'elles puffent
prendre.
Comme il achevoit ces mots , fon
jeune compagnon entra pour quelque
motifindifférent. Il parut l'inftant d'après
vouloir fe retirer. Non , lui dit
frère Pacóme , demeurez avec nous.
Le récit que je vais commencer pourra
46 MERCURE DE FRANCE.
vous être utile. On s'épargne bien des
fottifes quand on fait une mûre attention
à celles d'autrui . Le jeune Solitaire
obéit en rougiffant ; & fon Patron
pourfuivit en ces termes.
Mon nom eft le Comte D ..... à
peixe forti du Collége où j'avois perdu
huit à dix ans , j'allai en perdre àpeu-
près autant a fréquenter la Cour ,
les cercles , & à tromper les femmes.
Elles ne tarderent pas à prendre leur
revanche .
J'étois fort lié avec le jeune Marquis
de P .... Nous avions l'un & l'autre la
même conduite , les mêmes penchans ,
les mêmes fociétés , les mêmes travers .
Le hafard voulut encore que nous
donnaffions dans la même intrigue , &
bientôt après dans le même piége .
Doricourt , c'eft le nom que je donné
au Marquis , me procura entrée chez
Belife , veuve encore affez jeune pour
avoir des prétentions ; mais qui les portoit
un peu trop loin . Je lui plus fans
le vouloir , & juftement lorfque Doricourt
ne vouloit plus lui plaire. De fon
côté elle ne vouloit rien perdre ; elle
prétendoit garder fes anciens captifs &
en faire de nouveaux . Nous nous concertâmes
Doricourt & moi pour la tromM
A I. 1763. 47
per & nous y réuffimes. Elle nous
croyoit rivaux & non confidens l'un de
l'autre . Mais le hafard vint la tirer d'erreur.
On l'inftruifit de nos démarches
publiques & fecrettes . Elle vit , fans
en pouvoir douter , que de deux amans
qu'elle croyoit avoir, il ne lui en reftoit
pas même un. Jugez de fon dépit ! Elle
diffimula cependant ; chofe affez rare
dans une femme irritée , & qu'irrite un
outrage de cette eſpéce.
La forte de vengeance qu'elle imagina
fut auffi bitarre qu'exactement remplie.
Jufques-là le jeune Solitaire qu'on.
avoit contraint d'écouter ce récit , avoit
laiffé entrevoir beaucoup d'émotion ;
mais elle redoubla à ces derniers mots.
Il vouloit fortir un nouvel ordre de
fon Mentor l'obligea de refter. Voici
comme l'Hermite Comte , pourſuivit
fon difcours.
Belife avoit deux Niéces qu'elle faifoit
élever dans deux couvents féparés.
Elles étoient feules , & n'avoient que
quatorze à quinze ans. Des Niéces de
cette figure & de cet âge déplaiſent toujours
à une Tante qui a l'ambition de
plaire ; & Belife les tenoit féqueftrées ,
moins pour les empêcher de voir que
d'être vues. Telle étoit , du moins , fa
18 MERCURE DE FRANCE.
premiere intention . Nous contribuâmes
à la faire changer. Belife réfolut de faire
fervir la beauté de fes Niéces à fa
vengeance. Quiconque ne fçauroit pas.
jufqu'où une femme peut la porter ,
douteroit à coup fùr du ftratagême que
celle - ci mit en ufage. Elle commença
par exciter entre nous quelque réfroidiffement
; après quoi elle nous parla
à chacun en particulier , d'une Niéce
qu'elle faifoit élever dans tel couvent.
Elle avoit fes raifons pour ne nous parler
que d'une Niéce & non de deux. Je
fus le premier qu'elle pria de l'accompagner
dans une vifite qu'elle fit à l'une
d'entr'elles , c'eft a dire à celles que.
Belife vouloit me faire connoître . Elle
defiroit que j'en devînffe épris ; & dès
cette premiere vifite , elle dut s'appercevoir
que j'en étois plus que frappé.
Ces fortes de vifites fe multiplioient.
Cependant je crus voir que la jeune
perfonne ne les trouvoit point trop fréquentes.
Belife ne me gênoit en rien làdeffus
. Elle éxigeoit feulement que j'en
fiffe mystère à Doricourt : difcrétion
qui me coûtoit peu. Il fuffit d'aimer
pour fçavoir fe taire à propos ; & j'aimois
déja trop , pour ne pas redouter un
rival. Ce qu'il y a de plus particulier
- -
dans
MA I. 1763. 49
dans cette avanture , c'eft que Doricourt
ufoit de la même circonfpection envers
moi , & croyoit avoir les mêmes raiſons
d'en ufer ainfi . Belife l'avoit introduit
auprès de fon autre niéce, en fe gardant
bien de lui parler de la premiere. D'ailleurs
, la feconde avoit affez de charmes
pour qu'on ne s'informât point fi elle
avoit une foeur. Elle plut à Doricourt ,
& ce qui prouve beaucoup plus , furtout
dans un petit -maître , elle lui ôta
toute envie de plaire à d'autres , toute
envie de publier qu'il lui plaifoit. Nous
nous félicitions chacun à part & de notre
découverte , & de notre prudence .
Nous crûmes , furtout , l'avoir portée
fort loin un jour que le hazard nous réunit
en particulier , Doricourt & moi.
Eh bien , Comte , me dit- il , où en
es-tu avec Belife ? C'eſt à moi , répondis-
je , à te faire cette queftion ; vous
êtes trop fouvent enfemble pour qu'on
puiffe vous y croire mal . Ma foi , mon
cher , reprit - il d'un ton à demi ironique
, je trouve à cette femme des reffources
prodigieufes dans l'efprit. J'ai
tant vu d'Agnès m'ennuyer , que j'en
reviens à l'expérimentée Belife.C'eft bien
penfé , repliquai-je à-peu-près fur le
même ton ; j'ai moi - même quelques
}
C
50 MERCURE DE FRANCE .
vues fur fon expérience. Ainfi notre rivalité
ne fera bientôt plus un jeu . Soit ,
ajouta Doricourt ; il faut en courir les
rifques. Nous joignimes à ce perfifflage
beaucoup d'autres propos équivalens ; &
nous nous quittâmes fort contens de
nous-mêmes & très- difpofés à nous
divertir aux dépens l'un de l'autre .
>
Celle qui réellement fe jouoit de nous
deux alloit à fon but fans s'arrêter. Elle
vit que nous étions trop vivement épris
pour n'être
pas facilement trompés. Elle
eut de plus recours à l'artifice pour nous
faire courir au piége qu'elle nous tendoit.
Ce fut encore à moi qu'elle s'adreffa
d'abord. Ma niéce, me dit- elle un jour,
fe difpofe à partir pour l'Espagne ..
Pour l'Espagne ! m'écriai-je , avec une
furpriſe douloureufe ! oui , répondit- elle
avec un fang froid étudié ; ce Royaume
fut la patrie de fon père qui n'eft plus ;
fa mère elle-même eft morte au monde,
& m'a laiffé un abfolu pouvoir fur la
deftinée de fa fille. Je l'interrompis encore
par de nouvelles queftions , & elle
entra dans de plus grands détails ; mais
je dois vous les épargner. Il vous fuffira
d'apprendre en bref que le père de Lucile
, Efpagnol de naiffance , avoit ſéjourné
quelque temps à Paris ; qu'il y
époufa fecrettement la foeur de Belife ;
MA I. 1763 . 51
qu'obligé de quitter fubitement la France
avant que d'avoir pu faire approuver
fon mariage à fa famille , il ne put
emmener avec lui ni fon épouse , ni
une fille qu'il en avoit eue & qu'on faifoit
élever fecrettement ; qu'au bout de
quelque temps on apprit la nouvelle de
fa mort; que fa veuve ne fe croyant
plus à temps de déclarer fon mariage ,
avoit cru devoir renoncer au monde &
s'étoit enfermée dans un cloître . Tel
fut en gros le récit de Belife. Il étoit
fincére , excepté qu'au lieu d'une fille ,
fa foeur avoit donné le jour à deux.
Elle ajouta que la famille de feu fon
beau-frère , inftruite de l'éxiſtence de
Lucile & touchée de fon état , ſe diſpofoit
volontairement à la reconnoître ;
mais qu'elle éxigeoit que Lucile paſſât
en Espagne , d'où jamais , fans doute
elle ne reviendroit en France .
" Je frémis à ce difcours ; je me jettai
aux pieds de Belife & lui fis l'aveu de
ce que je reffentois pour fa charmante
niéce. Elle en parut furprife , & encore
plus fatisfaite. J'augurai bien de cette
joie , parce que j'en ignorois la vraie
caufe. Il eft fâcheux , me dit- elle , que
vous ayez tant tardé à vous expliquer ;
j'aurois pu faire pour vous il y a quel-
Cij
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
ques jours , ce qui n'eft plus en mon
pouvoir actuellement. Eh , pourquoi ?
lui demandai - je avec vivacité. Parce
que l'Ambaffadeur d'Efpagne , preffe
le départ de ma niéce ..... Et depuis
quand ? . Depuis hier . Ah ! reprisje
avec tranfport , fouffrez que j'épouse
Lucile dès aujourd'hui. Doucement ,
doucement , repliqua Belife en fouriant ;
ces mariages impromptus font pour
l'ordinaire peu folides ; & d'ailleurs
que diront nos Efpagnols ? Mon nom ,
ajoutai-je , eft d'un ordre à figurer
côté des plus grands noms d'Espagne ;
ma fortune eft au-deffus de la médiocre
; la destinée de votre niéce dépend
encore de vous : daignez combler le
bonheur de la mienne. Il faut donc ,
reprit-elle , fans négliger les précautions ,
ufer de diligence , afin que je puiffe
fuppofer avoir été prévenue trop tard.
C'étoit foufcrire à ma demande , & je
ne m'occupai plus que du bonheur
dont j'allois jouir.
Durant ce temps Belife employoit
auprès de Doricourt les mêmes artifices
& avec le même fuccès. Il eut auffi peu
de défiance & autant d'empreffement
que moi - même ; & trois jours après
toutes les difficultés furent applanies ,
M A I. 1763. 53
tous les arrangemens préliminaires éffectués.
Belife employa cet intervalle à
préparer la fcène cruelle & bifarre qu'elle
vouloit nous faire éffuyer. Sans faire
part de fes vues à perfonne , pas même
à fes niéces , elle les fit troquer de demeure
, c'est-à-dire , qu'elle transféra
J'une à la place de l'autre. Il y avoit
entr'elles cette reffemblance de famille
affez ordinaire , & cette égalité de charmes
affez rare entre foeurs. Circonftance
qui aida encore au ftratagême de leur
tante. Cette perfide avoit eu foin de
nous perſuader , & toujours chacun à
part , que ce mariage devoit être fait
à bas bruit & prèſqu'à la dérobée. Le
mien fe fit à une heure du matin , &
celui du Marquis à deux . Notre impa
tience feconda les vues de la perfide
Belife ; & j'étois déja l'époux de la foeur
de Lucile , que je croyois encore l'être
de Lucile même. Certains difcours que
me tint ma nouvelle époufe , me parurent
cependant incompréhensibles . J'avois
moi- même quelques idées que je
ne concevois pas. l'inftant de les éclaircir
approchoit . Nous nous rendîmes à
l'appartement de Relife . Comment vous
exprimer mon étonnement ! Le premier
objet qui me frappa fut Lucile
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
aflife à côté du Marquis. Il ne fut pas
moins étonné de reconnoître Sophie
dans celle que je conduifois par la main.
Un cri perçant nous échappe à tous
deux à la fois. Sophie & Lucile en jettent
un femblable & s'évanouiffent. Je
cours à Lucile & le Marquis à Sophie.
Elles reprennent enfin connoiffance ,
mais ce fut pour paroître encore plus
agitées. Une fombre horreur nous pénétroit
tous , & nous ôtoit la force d'entrer
en explication . Pour y mettre le
comble , Belife entre avec un air mo
queur & fatisfait. Elle prévint nos juftes
reproches. Enfin , je fuis vengée , s'écria
cette femme abominable ; je fuis
vengée & vous êtes punis : j'ai fait de
vous un éxemple digne de corriger tous
vos femblables des vaines tracafferies
& de la fatuité. Vous m'avez. fçu jouer ;
& j'ai pris ma revanche . Puiffiez -vous
fentir tout le ridicule de votre fituation !
Peu s'en fallut que je ne cédaffe à
l'impétuofité de ma fureur. Il en eût
coûté la vie à celle qui la provoquoit
avec tant d'audace . Le Marquis reſtoit
pétrifié : Sophie & Lucile fondoient en
larmes. Leur cruelle tante reprit ainfi
la parole. Ces deux jeunes victimes de
ma vengeance n'en font point les comMA
I. 1763. 55
plices. Leur naiffance eft telle que je
vous l'ai fait connoître ; mes biens feront
même un jour pour elles. Croyezmoi
donc l'un & l'autre ; fubiffez paifiblement
votre deftinée. Elle ne peut
longtemps être à charge à des hommes:
de votre caractère. Je vous épargne le
ridicule d'aimer vos femmes.
Je frémiffois de voir cette perfide
jouer à l'épigramme dans un pareil moment.
Doricourt y repliqua par quelques
traits fanglans ; il m'en échappa quelques-
uns à moi - même ; mais bientôt
j'eus regret de m'avilir ainfi : c'étoit
d'ailleurs un mal fans reméde . Ce qui
acheva de m'adoucir un peu fut de voir
Sophie à mes pieds me conjurer avec.
fanglots , avec larmes , de ne point la
livrer à l'opprobre & au défefpoir . Une
jeune Beauté a bien du pouvoir quand
elle pleure & s'humilie jufqu'à ce point.
J'étois ému , attendri : je jettai involonrairement
les yeux fur Lucile & je la
vis dans la même fituation que Sophie ;
je la vis aux pieds de Doricourt . Quel
affreux coup d'oeil ! & que devins -je à
cet afpect ! Doricourt parut lui - même
frémir de voir Sophie à mes pieds ; &
fans doute Sophie , & fans doute Lucile ,
éprouvoient en elles-mêmes des mou-
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
vemens tous femblables , des combats
non moins horribles. Je tire le rideau
fur une fituation trop difficile à peindre.
Nous relevâmes les deux fuppliantes ;
après quoi je fortis & Sophie me fuivit ,
plutôt que je ne l'emmenai . Il en fut
de même de Lucile à l'égard du Marquis.
Un mois s'écoula , durant lequel
nous nous vîmes affez peu , & toujours
avec les mêmes regrets. Je dois cependant
l'avouer , Sophie me parut céder
affez facilement à la néceffité. Je n'ai
rien remarqué de fa part qu'il foit poffible
d'attribuer à aucune répugnance
pour moi. Bientôt même je crus y
voir un attachement réel ; mais l'image
de Lucile m'étoit toujours préfente. Je
réfolus de quitter les lieux qu'elle habitoit
; je partis avec Sophie pour une de
mes Terres fituée en Languedoc. J'y
appris au bout de quelques mois que
Lucile avoit fuccombé à fa langueur ,
& que Doricourt devenu veuf , oublioit
qu'il eût jamais été époux. Pour
moi , ne pouvant pas plus m'accoutumer
à l'être en Province qu'à Paris , &
la Paix ne me fourniffant aucun objet
de diftraction , je pris le parti d'abandonner
furtivement ma Terre & de
venir habiter ces lieux éfcarpés . Je
M A I. 1763. 57
n'inftruifis perfonne de mon deffein &
Sophie moins encore que tout autre.
Je me bornai à lui laiffer par écrit certaiá
nes régles de conduite , avec un pouvoir
abfolu de diriger tous mes biens
à fa volonté. J'ignore l'ufage qu'elle
fait & de ce pouvoir & de mes confeils
& de la liberté que je lui laiffe . Je
l'eftime & la plains. C'est tout ce que
mon coeur peut faire de plus pour elle ,
& certainement ce n'eft pas affez .
En parlant ainfi , le faux Hermite
s'apperçut que le jeune frère qu'il avoit
contraint de l'écouter , fondoit endarmes
& fembloit prêt à s'évanouir. Comment
donc lui dit-il , je ne croyois
pas avoir fait un narré fi pathétique .
Mais lui- même perdit toute contenance
en examinant le jeune Solitaire de plus
près. Que vois-je s'écria-t-il , eſt- ce
vous , infortunée Sophie ? Vous que je
fuis , que j'abandonne & qui venez me
chercher jufques dans cette folitude ?
Sophie ( car en effet c'étoit elle ) tomba
à fes pieds pour toute réponſe. Elle
voulut parler ; fes foupirs & fes fanglots
lui couperent la voix. Le Comte la releva
en l'embraffant , & laiffa lui-même
échapper quelques larmes. L'admiration
, la pitié , peut- être auffi un com-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE,
mencement de tendreffe , pénétroient
& agitoient fon âme. Il demanda à
Sophie comment elle avoit pu découvrir
le lieu de fa retraite ? Ce n'a été
reprit- elle , qu'après les recherches les
plus conftantes & les plus pénibles..
Quelqu'un que le hafard avoit inftruit
de votre métamorphofe , me fit part
de fa découverte , & j'en profitai fur le
champp ....... Que vous êtes heureux !
dit alors l'Hermite Efpagnol à fon
confrère , & que je ferois heureux moimême
fi l'ingrate Léonor vouloit imiter
l'aimable & rendre Sophie !
A l'inftant même il apperçoit plufieurs
perfonnes qui dirigeoient leurs pas vers
la folitude efcarpée. Il y avoit parmi
cette troupe quelques femmes voilées ,
& l'une d'entr'elles étoit conduite par
le Comte de C ... S ... Que vois -je ? dit
alors le Marquis d'Ol .... ah puiffent mes
foupçons fe vérifier ! En parlant ainfi
lui-même s'avançoit vers le Comte ,
qui eut peine à le reconnoître fous fon
déguisement. Quittez , lui dit ce dernier
, en l'embraffant , quittez ce ridicule
attirail. Vos périls & vos malheurs fontpaffés.
Le Roi vous rend fa bienveil
lance , Dona Léonor fa tendreffe , &
ce qui vous étonnera beaucoup plus ,
MA I. 1763 . 59
Dona Padilla met fin à fa haine....
Ciel s'écria le faux Hermite , un fi
heureux changement eft il poffible ?
En croirai-je votre récit ?... Croyez- en
Dona Léonor même , dit cette belle Efpagnole
en fe dévoilant , & mouillant
de fes larmes une des mains que fon
époux lui préfentoit ; croyez qu'en me
déclarant votre ennemie , j'ai toujours
fait une horrible violence à mon coeur.
..
à
La joie du Marquis étoit à ſon com--
ble. On entra dans la cabane de l'Hermite
François , que l'Espagnol fit d'a
bord connoître pour ce qu'il étoit réellement.
Que ne vous dois-je point
mon cher Comte , difoit le Marquis
fon ancien rival ! votre générofité ne
s'eft point démentie : elle feule pouvoit
me tirer du précipice où m'avoit jetté
mon imprudence. J'ai fait ce que j'ai
pû , reprit le Comte ; votre bonne for .
tune a fait le refte. Le Roi , informé
par moi-même de toute l'avanture , l'a
trouvée des plus fingulières: Les Loix
étoient contre vous ; mais il m'a laiffe
juge des Loix. Vous voyez que la décifion
n'a pû que vous être favorable.
C'eût été cependant peu de chofe en
core , fi Dona Padilla & fa charmante
niéce cuffent perfifté à vous être con
7
"
G vj
60 MERCURE DE FRANCE.
traires. Les larmes de Dona Léonor ont
fléchi cette parénte fi long - temps infléxible.
Vous n'avez plus d'ennemis
& vous retrouvez une épouſe qui vous
aime. Pour moi , ajouta le Comte en
foupirant , je vais paffer en France où
j'euffe pû jouir autrefois d'un pareil
avantage ; mais je n'oſe ni ne dois l'efpérer
déformais. Une abfence de dix
ans , un abandon de ma part auffi entier
qu'inéxcufable , le honteux projet
de manquer à ma foi jurée & reçue ,
en voilà plus qu'il ne faut pour m'avoir
banni du coeur de la tendre Orphife.
Ce nom fit jetter à Sophie un cri perçant
& qui étonna toute l'affemblée.
Depuis l'inftant de l'arrivée du Comte
de C... S... , cette jeune Françoiſe toujours
travestie , n'avoit ceffé de l'envifager
avec une attention mêlée de faififfement
; mais au nom d'Orphife , tous
fes doutes parurent éclaircis. Elle vint
toute en larmes embraffer les genoux du
Comte. Eft- ce vous Dom Tellez ? lui
dit- elle en fanglotant , eſt-ce vous , mon
père ! ah ! la nature me parle trop vivement
pour vouloir me tromper . Dix
ans d'abſence n'ont pû effacer vos traits
de mon fouvenir ; ils me font toujours
préfens , malgré l'âge tendre où je reçus
MA I. 1763.
61
vos adieux paternels. Daignez vousmême
reconnoître une de vos filles , l'infortunée
Sophie.
Il feroit difficile. d'exprimer tout ce
qui fe paffoit alors dans l'âme du Comte.
Quoi ? vous ma fille ! s'écrioit- il en la
relevant & la preffant avec tendreffe ;
vous dans ces lieux , & fous cet extérieur
! Que fignifie cette étrange métamorphofe
?
On lui en expliqua le motif en peu
de mots. L'époux de Sophie , à qui elle
devenoit plus chère d'un inftant à l'autre
, apprit à ſon Beau - père ( car en effet
c'étoit lui ) qu'avant même fon arrivée ,
leur départ de cette folitude étoit réfolu ,
leur réunion décidée . Et Orphife , s'écria
de nouveau le Comte de C.... S .....
Orphife eft- elle encore en état , ou dans
le deffein de me pardonner ? Son Gendre
lui répond qu'Orphife éxifte encore ,
& éxifte pour lui ; mais que depuis fon
départ , elle s'eft entiérement derobée
au monde. Ce difcours ne fit qu'accroî
tre le defir qu'avoit fon époux de fe
réunir à elle ; & comme chacun dans
cette affemblée avoit fes motifs d'impatience
, on fe hâta réciproquement d'abandonner
le double Hermitage. Les
deux Hermites ne fe quitterent qu'avec
62 MERCURE DE FRANCE.
de vifs regrets , & beaucoup de promef
fes de franchir fouvent les Pyrénées pour
fe revoir. Ce qui arriva plus d'une fois.
par la fuite. Il arriva auffi que ceux d'entre
ces époux qui s'étoient crûs d'abord
trompés , en rendirent grace au hazard ;
que les deux tantes parurent avoir tout
oublié , & moururent de rage en moins.
de fix mois ; & que chacun des trois
couples répétoit à part en fe félicitant :
Peut- être nous aimerions-nous moins
fi nous nousfuffions aimé toujours.
"
Par M. DE La DixmeriEL.
NOUVELLE Espagnole & Françoise.
SUR OUR ces Monts qui féparent l'Efpagne
d'avec la France , deux Hermites
T'un François , l'autre Efpagnol , ' habitoient
à peu de diftance l'un de Pautre.
Leur âge étoit à- peu-près égal , &
MA I. 1763. 17
** peu avancé , leur figure des plus avantageufe,
même fous leur habit difforme,
leur conduite entièrement oppofée à
celle des Hermites ordinaires. Ils ne
mandioient pas , ne recevoient ni dons
ni vifites , fçavoient lire & lifoient.
Leur premierfoin avoit été de fe fuir ;leur
conduite réciproque les rapprocha : ils
fe virent fouvent & fe parlerent fans
défiance. En un mot , ils étoient voifins
fans être ennemis , chofe prèſque
auffi rare entre des Emules de cette
nature , qu'entre des Rivaux de toute
autre efpéce .
Chacun d'eux avoit un fecond , fur
lequel il fe repofoit de certains menus
détails. L'Hermite François dur
particulièrement applaudir aux foins de
fon jeune Difciple. C'étoit un modèle
d'attachement , de zéle & d'activité. Nulle
fatigue ne le rebutoit , nulle démarche
ne lui fembloit pénible. A peine , ce→
pendant , paroiffoit- il toucher à fa quinziéme
année. Toutes les grâces de la
jeuneffe & de la beauté brilloient fur
fon vifage on l'eût pris pour l'Amour
qui , par divertiffement , s'étoit affublé
d'un froc .
t
Un jour qu'il étoit abfent , le Reclus
Espagnol vint converfer avec le Fran- -
-
18 MERCURE DE FRANCE .
çois. Non , difoit-il à ce dernier , le chétif
habit qui vous couvre, ne peut vous
déguifer àà mes yeux. Vous n'étiez
point fait pour être ainfi vêtu , logé ,
couché , en un mot pour vous enfevelir
dans ces montagnes . Quelque incident
vous aura fait renoncer au monde .
Mais fongez qu'il en faut de bien cruels ,
ou de bien bizarres , pour juftifier une
telle réfolution . Oh ! s'il eft ainfi , reprit
celui à qui il parloit , je fuis plus que
juftifié. Mais vous même quels bifarres ,
ou quels fâcheux incidens vous ont fait
prendre une réfolution toute pareille à
la-mienne ?
.
Il eft vrai , repliqua l'Espagnol qui
vouloit caufer , & qui ne trouvoit nuk
danger à le faire , il eft vrai que je n'étois
point né pour m'affubler d'un fac ,
me nourrir de racines & coucher fur
la dure. Il eft encore vrai que je mitige
en fecret cette auftérité apparente.
Mais une foule de difgraces & de fautes
m'a rendu ce déguiſement néceffaire ...
Oh! vos travers & vos malheurs n'ont jamais
pû égaler les miens , interrompit
l'autre Hermite . Vous en allez juger ,
ajouta l'Eſpagnol. Premierement je fuiss
marié. Et moi auffi , reprit l'Hermite
François . J'aime ma femme qui me fuit,
MA I. 1763 . 19
ajouta le premier : Je fuis ma femme
qui m'aime , repliqua le fecond .
L'ESPAGNOL.
J'époufai la mienne par ſupercherie.
LE FRANÇOIS
.
On y eut recours pour me faire époufer
la mienne.
L'ESPAGNOL.
Je l'aimerai toujours.
LE
FRANÇOIS.
Je doute que je puiffe l'aimer jamais.
Voilà effectivement , reprit l'Hermite
Espagnol , un contrafte auffi bifarre que
marqué. Mais voyons jufqu'où il peut
s'étendre. Je vais commencer , perfuadé
que vous imiterez ma franchife & ma
confiance .
Frère Paul, tel qu'on fe figure ici le
voir en moi , eft à Madrid le Comte
d'Ol.... Ma Maiſon eft ancienne & illuftrée
, ma fortune affez confidérable .
J'ai fervi mon Roi avec zéle & avec fuccès
dans fes armées. C'étoit en Italie où
la guerre fe faifoit . J'y formai quelque
liaifon avec le Comte de C.... S .... nom
qui n'étoit pas le fien propre , mais qu'il
devoit à une action des plus éclatantes.
Vous fçavez que c'eft l'ufage en Efpagne
de donner à un Officier qui fe
diftingue , le nom même du lieu où il
s'eft diftingué récompenfe la plus flat20
MERCURE DE FRANCE .
teufe pour une âme noble. D'ailleurs ,
le Comte avoit par lui-même de la naiffance
& de la fortune :
avantages qui lui
en affuroient un autre bien digne d'envie.
Il devoit à fon retour époufer Dona
Léonor , une des plus belles perfonnes
de toutes les Efpagnes ; mais en
même-temps une des plus altières . Elle
femble avoir oublié cette fenfibilité fi
naturelle à fon fexe & furtout dans cette
Contrée , pour emprunter toute la
hauteur du nôtre. L'orgueil eft fa paffion
la plus décidée ; elle veut des efclaves
plutôt que des amans. Je ne la connoiffois
quede nom & n'en étoispas mieux
cónnu ; comme cependant elle étoit née
mon ennemie , c'est-à- dire qu'il y avoit
entré ma famille & la fienne , une de
cés haines héréditaires qu'on prend ridiculement
foin de perpétuer dans chaque
génération , j'étois loin d'adopter cette
haine injufte. J'éprouvai même un fentiment
bien oppofé à l'afpect du portrait
de Dona Léonor. Sa famille l'avoit
envoyé au Comte en attendant qu'il pût
aller prendre poffeffion du modèle . Mais
il me parut moins ébloui que moi- même,
des charmes qu'étaloit cette peinturé
. Il me fembla trop peu occupé du
bonheur qui l'attendoit ; loin de fe liMA
I. 1763.
21
vrer à une joie vive & bien fondée , il
étoit rêveur & mélancolique ; il ne répondoit
qu'avec embarras aux queſtions
qu'on lui faifoit fur fon futur mariage.
Enfin , il me donna lieu de juger qu'il
ne s'y difpofoit qu'avec répugnance :
découverte qui me caufoit une extrême
furpriſe.
La guerre fe faifoit avec vivacité
les rencontres étoient fréquentes &
meurtrières. Le Comte fut un jour commandé
pour une expédition fecrette ;
je le fus moi -même pour le foutenir. Il
tomba dans une embuscade & ſe vit enveloppé
par une Troupe bien fupérieure
à la fienne . J'arrivai à temps pour la dégager
; mais déja le Comte étoit bleffé
, renversé de cheval fans connoiffance
& prêt à être foulé aux pieds par
ceux des ennemis. Je le fis fecourir
tandis que je faifois tête aux Allemans
qu'une Troupe nouvelle venoit de renforcer.
Enfin , après une mêlée furieuſe
l'avantage nous demeura. Je fis tranf
porter le Comte au Quartier- Général
où les plus habiles Chirurgiens défefpérèrent
de fa vie. Ce fut dans ce moment ,
qu'un Soldat de ma Troupe m'offrit le
portrait de Léonor. Il l'avoit pris dans
la poche d'un Soldat ennemi qui avant
,
"
22 MERCURE DE FRANCE .
d'être tué avoit eu la précaution de fouiller
le Comte . L'état où étoit reduit ce
dernier , & furtout l'envie de garder
le portrait de Léonor , m'en fit fufpendre
la reftitution . Je fis remettre la boëte
parmi les effets du bleffé , après en avoir
détaché la miniature qu'elle renfermoit.
L'indulgente Loi de la galanterie tolère
aifément ces fortes de larcins. Je crus
qu'elle m'autorifoit à me faire fur ce
point, l'héritier du Comte , fuppofé qu'il
ne guérît pas de fes bleffures.
Il étoit encore dans l'état le plus équivoque
, lorsqu'une paix fubite fépara
les Armées & que des motifs
preffans me rappellerent en Eſpagne . Je
me rendis à Séville ; c'étoit le féjour
qu'habitoit Dona Léonor. Je parvins à
la voir , mais fans me faire connoître
fans même avoir pû en être remarqué.
Elle me parut encore plus belle en réalité
que dans fon portrait. J'en devins
éperdûment épris . Mais en même-temps ,
je frémis des obftacles que l'antipathie
de nos familles alloit oppofer à cet
amour.
J'éffayai quelques voies de réconciliation
; toutes furent inutiles. Dans cet
intervalle , le Comte de C .... S .... guéri
de fes bleffures , avoit été nommé GouMA
I. 1763. 23
verneur d'Oran & étoit parti du fein
de l'Italie même , pour fe rendre à cette
- Ville d'Afrique . Vous fçavez que le Gouverneur
de cette Place ne peut s'en ab-
- fenter fous aucun prétexte. Ce pofte
- n'eft pour lui qu'une prifon honorable ,
& le nouveau Gouverneur jugeoit Dona
Léonor très-propre à égayer cette prifon.
Il jugeoit bien ; mais il s'y prit
mal. Ne pouvant agir par lui- même
il choifit pour député un de fes principaux
domestiques , Africain d'origine ,
& mille fois plus intéreffé que cette origine
ne le fuppofe . Je lui avois été utile
en Italie , où dès-lors il fervoit le Comte.
Le hafard me le fit rencontrer comme il
débarquoit à Cadix . Il me reconnut ,
m'aborda , & m'apprit le fujet de fon
voyage. Il venoit , me dit-il , demander
au nom de fon maître , DonaLéonor
à fes parens.Cette nouvelle me fit pâlir ,
& l'Africain s'en apperçut. Il ofa me
faire différentes queftions qui toutes
avoient pour but & de me marquer
du zéle , & de m'arracher mon
fecret. Je crus pouvoir le lui confier ; je
lui avouai que mon trépas étoit certain
fi quelqu'autre que moi épouſoit Dona
Léonor.
L'Africain parut un inftant rêveur ;
24 MERCURE DE FRANCE.
7
•
après quoi il ajouta , qu'il fcavoit un fecret
pour conferver mes jours ; mais
que les fiens feroient par la fort expofés
& fa fortune perdue fans reffource .
Je lui offris , pour le raffurer , ma protection
, & une récompenfe proportion-
-née à ce grand fervice. Je ne prévoyois
pas qu'il pût m'en rendre d'autres que
de faire manquer le mariage qu'il s'étoit
chargé de faire réuffir , & , en effer
c'étoit déja beaucoup. Mais l'Afriquain
ofa davantage. Il me propofa de me
-fubftituer à la place de fon maître : chofe
, felon lui , fort aifée & très-excufable.
Quant à moi , elle me parut & plus
difficile & très-peu thonnête. C'étoit
néanmoins le feul expédient qui me reftât.
Que n'ofepointun amourimpétueux ,
à qui les moyens ordinaires manquent
pour arriver à fon but , & , furtout , à
qui la route opposée offre un moyen
für d'y parvenir ? En effet , l'Agent du
Comte étoit muni des atteftations les
plus claires , les plus authentiques . Il
n'étoit pas poffible de révoquer fa miffion
en doute. Ce n'eft pas tout , le
Comte marquoit expreffément que fur
la réponse de fon Envoyé , il viendroit
lui- même effectuer en perfonne l'alliance
qu'il follicitoit par un tiers. L'âge de
ce
1
MA I.
1753. 25
cè rival étoit d'environ dix ans plus
avancé que le mien ; mais cette différence
étoit peu remarquable . Il y avoit ,
d'ailleurs , entre notre taille & nos traits
ce rapport qui peut faire illufion à des
yeux peu familiarifés avec l'objet qu'on
veut remplacer ; & ce qui achevoit de
rendre cette illufion facile , c'eſt que le
Comte abfent de fon pays depuis vingt
ans , étoit abfolument inconnu à Dona
Léonor ; il n'étoit guère mieux connu
perfonnellement des autres parens de
cette belle Efpagnole . Tant de facilités
me féduifirent. Ainfi nous convînmes
l'Africain & moi , qu'il feroit , en effet
la demande au nom du Gouverneur ;
mais qu'il fubftitueroit mon portrait au
fien. J'y joignis même pour plus d'authenticité
, celui de Dona Léonor auquel
j'avois fait adapter une boëte toute femblable
à celle que j'avois reftituée au
Comte. Ce que nous avions prévu arriva.
La propofition du Gouverneur d'Oran
fut approuvée de toute la famille de
Dona Léonor ; & ce que je n'avois ofé
prévoir , mon portrait plut à cette jeune
& altière beauté. Vous préfumez bien
que l'Agent du Comte lui écrivit d'un
ftyle à le clouer plus que jamais à fon
rocher. Mais tandis que ce rival , trom-
B
26 · MERCURE DE FRANCE .
4 pé par cette lettre , regardoit fa démarche
comme infructueufe , j'en recueillois
hardiment les fruits.
Au bout d'un intervalle raiſonnable ,
je me préfente fous le nom du Comte, accompagné
de quelques amis qui approuvoient
& fervoient mon ftratagême.
C'étoit vers le foir , & la cérémonie
ne fut pas même différée jufqu'au matin.
Je motivai cette extrême diligence
de l'abfolue néceffité qui me rappelloit
à mon Gouvernement , du danger qu'il.
y auroit pour moi à être furpris en
Efpagne. Ces raifons étoient plaufibles
, & elles furent goûtées . Nous nous
acheminâmes , fans différer vers le
Port de Cadix , où un Vaiffeau nous
attendoit. Une vieille tante de Dona
Léonor, & qui l'avoit élevée , voulut
s'embarquer avec elle : je ne m'y oppofai
pas , mais je n'y confentis qu'à
regret. Dona Padilla , ( c'eft le nom
de cette tante ) étoit doublement mon
ennemie , & par rapport à la haine héréditaire
dont j'ai déja parlé , & parce
que mon père avoit refufé de mettre
fin à cette haine , en époufant Dona
Padilla forte d'injure qu'une femme
ne peut naturellement oublier , & que
celle- ci avoit toujours préfente. QuoiM
A I. 1763. 27
'qu'il en foit , nous partimes . Le Pilote
avoit le mot , & d'ailleurs , le Détroit
de Gibraltar que nous paffames , acheva
de tranquillifer la vieille tante qui fe
piquoit de connoître la Carte. Elle ne
douta plus que nous n'allaffions en
Afrique. Pour ma nouvelle épouſe ,
elle étoit feule avec moi dans la principale
chambre du Vaiffeau , & elle ne
s'apperçut ni ne s'informa de rien qui
concernât le trajet que nous avions à
faire. Nous continuâmes ainfi à côtoyer
de loin les terres d'Efpagne qu'on
perfuadoit à la vieille être celles d'Afrique
, & nous arrivâmes à Alicant ,
que la tante & la niéce prirent pour
la Ville dont j'étois Gouverneur. Il
étoit prèfque nuit ; circonftance qui
aidoit encore à l'illufion . J'avois , d'ailleurs
, envoyé d'avance mes ordres par
terre. Une voiture lefte & commode
nous attendoit au Port. Je fis traverfer
la Ville à mes deux compagnes de
voyage & les conduifis en toute diligence
à quelques liéues de là dans un
Château qui m'appartient. Je voulois
encore diffimuler , au moins , quelques
jours ; mais les foupçons de l'une & de
l'autre devinrent fi marqués , fi preffans
, qu'il fallut enfin me réfoudre à
1
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
parler net. Je leur déclarai que je n'étois
ni le Comte de C ... S... ni le Gouverneur
d'Oran mais que mon nom valoit ,
pour le moins , celui que j'avois emprunté
; que je pouvois prétendre aux
mêmes emplois que mon rival ; que
ma fortune égaloit la fienne , & qu'à
mon amour l'emportoit
coup für
fur le fien .
Comment reçut - on votre aveu ? interrompit
brufquement l'Hermite François.
On ne peut pas plus mal , répondit
l'Efpagnol. Je le crois reprit fière
Pacôme ( c'eft le nom que s'étoit donné
l'autre Cenobite. ) Et pourquoi , replifrère
Paul , en êtes -vous fi intimement
perfuadé ? C'eſt , ajouta frèrẻ
Pacôme , que j'ai moi -même éffuyé un
pareil aveu , que certainement je l'ai
reçu plus mal encore. Mais pourſuivez
votre récit. Le prétendu frère le continua
en ces termes :
qua
&
Non , je ne puis vous exprimer la
furpriſe où ce difcours jetta & la tante
& la nièce. Jufqu'à ce moment Dona
Léonor m'avoit prodigué les marques
de la plus vive tendreffe. Quelle fut
ma douleur de la voir défapprouver
hautement mon ftratagême ! Je lui
proteſtai qu'il ne m'avoit été dicté que
M A I. 1763. 29
par l'amour, & par l'impoffibilité de
pouvoir l'obtenir autrement ; que j'avois
un rang à lui donner , & que
j'étois prêt à réparer tout ce qui dans
cette affaire pouvoit pécher par la
forme , puifqu'auffi bien il n'y avoit
plus rien à réparer quant au fond. Je
vis le moment où Dona Léonor alloit
oublier fon courroux ; mais la vieille
tante étoit infléxible , & l'afcendant
qu'elle avoit für fa nièce l'emporta fur
celui que je croyois y avoir moi-même.
Je continuai cependant à les traiter avec
tous les égards poffibles. Elles avoient
tout à fouhait , excepté la liberté de
m'échapper , & même celle de faire
fçavoir à leur famille l'efpéce de captivité
où je les retenois. D'un autre côté
leurs parens les croyoient en Afrique ;
mais le Gouverneur d'Oran ne tarda
pas à les détromper. Impatient de ne
recevoir aucunes nouvelles de fon député
, il prit le parti d'en dépêcher un
fecond. Celui- ci le fervit plus fidélement
que l'autre , peut-être parce qu'il
ne trouva pas la même occafion de le
trahir. Le Comte apprit par lui une
partie de ce qui s'étoit paffé & devina
fe refte. Jugez de fa rage & de fa confufion
! Ce qui achevoit de le défeſpé-
B iij
30
'MERCURE DE FRANCE ,
1er étoit de ne pouvoir fans déshonneur
& fans crime s'abfenter de la
Fortereffe qui lui étoit confiée. Il préféra
enfin fa vengeance à fa fortune
demanda un fucceffeur , l'obtint & ſe
rendit fur les lieux pour vérifier le
rapport de fon nouveau confident &
toute la perfidie de l'ancien .
-
Là il apprit tout ce qu'il defiroit &
craignoit d'apprendre . On lui confirma
qu'un prétendu Gouverneur d'Oran
avoit époufé , & par conféquent enlevé
celle qu'il fe propofoit d'épouſer
lui-même. Il lui refloit à fçavoir quel
étoit ce raviffeur , quelle route il avoit
prife , quelle retraite il avoit choifie,
Peut être n'efpéroit - il pas découvrir
fi promptement toutes ces choſes ;
mais le hafard le fervit mieux qu'il ne
l'efpéroit. Un Matelot qui fit avec nous
le trajet de Cadix à Alicante & quit
étoit de Séville , y revint ayant oui
parler du rapt de Dona Léonor, il dit
publiquement avoir aidé à la conduire.
à Alicante . Le Comte , à cette nouvelle
, ne confulte que fa fureur. Il fe rend
par terre & en pofte à Alicante. Le
mier objet qui s'offre à fa vue eft l'Africain
qui l'a trahi. Celui- ci l'ayant
reconnu cherchoit à l'éviter ; mais ce
preM
A I. 1763. 31
•
.
fut en vain. Ta mort eft certaine , lui
dit le Comte en le joignant , fi tu ne
me détailles ton infâme trahifon , & fi
tu ne m'introduis jufques chez ton complice
. L'Africain , demi-mort de frayeur,
me nomma à fon ancien Maître. Le
Comte fut très -furpris de trouver en
moi celui qu'il cherchoit ; mais il n'en
fut que plus irrité. Il perfifta à vouloir
être conduit & introduit chez moi.
J'avoue que mon étonnement & ma
confufion furent extrêmes en le voyant
paroître. Je ne fçavois quel difcours lui
adreffer; il me prévint. Dom Fernand ,
me dit- il , tu vois en moi l'homme du
monde que tu as le plus vivement outragé,
Peut-être te dois- je la vie ; mais
tu viens de me ravir l'honneur : la
compenfation n'eft pas éxacte . J'ai ofé
pénétrer chez toi fans fuite & fans défiance
. J'aurois pu recourir aux voies
toujours lentes , & fouvent peu fûres
de la Juftice ; mais des hommes tels
que nous doivent fe faire juftice euxmêmes.
Choifis fans différer l'inſtant
& le lieu .
Il est trop jufte , lui répondis- je , de
vous donner la fatisfaction que vous
éxigez . C'eft , d'ailleurs , la feule qui
foit en mon pouvoir & en ma volonté.
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
Car vous n'efpérez pas , fans doute ,
que je vous céde jamais Dona Léonor ?
Je vous ai enlevé cet objet que vous
n'aimiez qu'en idée & que j'aimois
réellement. J'ai emprunté votre nom
pour arriver à mon but. Non que j'aie
à rougir du mien & qu'il n'égale peutêtre
l'éclat du vôtre ; mais il s'agiffoit
de tromper une haine injufte & implacable.
J'y ai réuffi par ce moyen.
C'est une rufe qui eft d'ufage à la
guerre & qui eft , au moins , tolérable
en amour. Quoiqu'il en foit , votre
reffentiment eft légitime , & me voilà
prêt à vous fuivre. Je l'exhortai , cependant
, à prendre quelque repos , &
même quelques rafraîchiffemens. Il me
témoigna n'avoir envie que de fe battre.
Je le mis bientôt à même de fe
fatisfaire . Il fortit fans affectation ; je le
fuivis de près ; & à peu de distance de
mon Château , nous commençâmes un
combat des plus animés . Je n'ignorois
point à quel homme j'avois affaire , & il
remplit toute l'idée que j'avois eu de lui .
Je l'avouerai même , je ne combattois
fans remords. Il me bleffa avant
que j'euffe pu lui porter aucune atteinte .
Je redoublai mes éfforts & le bleffai à
mon tour. Deux autres bleffures que
pas
M A I. 1763. 33
2
je lui fis ne purent le réduire à demander
quartier. Mais , enfin , il tomba
affoibli par la perte de fon fang. Je ne
me permis point de défarmer un fi
brave homme ; je m'éloignai en lui
promettant un prompt fecours. Ce fut ,
en effet , mon premier foin. Un de
mes gens qui étoit Chirurgien , voulut
d'abord me panfer. Je m'y oppofai , &
le conduifis , moi - même , auprès du
Comte qui avoit perdu toute connoiffance.
On lui mit le premier appareil
fur le champ de bataille même : après
quoi je le fis tranfporter chez moi le
plus doucement. qu'il fut poffible. Ses
bleffures étoient confidérables ; cependant
le Chirurgien jugea qu'elles pour
roient n'être pas mortelles. Il reprit un
peu fes fens , & je m'éloignai , tant
pour ne point le mortifier par ma préfence
, que pour me faire panfer moimême
.
Revenu entiérement à lui , le Comte
demanda chez qui il étoit. J'avois défendu
qu'on l'en inftruisît. Il reçut pour
réponse qu'il étoit en lieu de paix &
de fûreté ; qu'il n'eût d'autre . inquiétude
que de fe guérir. On . avoit pour
lui les attentions les plus empreffées
& j'avois de mon côté celle de ne point
B.v.
34 MERCURE DE FRANCE .
m'offrir à fa vue . Etonné , cependant ,
de ne voir paroître que des domeſtiques
, il réitéra fes queftions ; & les réponfes
de mes gens étant toujours àpeu
- près les mêmes , il foupçonna ce
qu'on lui cachoit avec tant de foin.
Pourquoi , demanda- t-il encore , pourquoi
celui qui en ufe avec moi fi généreufement
, me croit- il moins généreux
que lui ? Ce difcours m'ayant été
de nouveau tranfmis , je fis dire au
Comte , qu'une bleffure affez confidérable
m'avoit jufqu'alors contraint de
garder la chambre ; mais que j'efpérois
aller bientôt m'informer en perfonne de
fa propre fituation . Cette réponſe parut
le fatisfaire .
Il est temps de revenir à Dona Léonor.
Elle & fa vieille tante habitoient
toujours mon Château ; mais la partie:
qu'elles occupoient n'avoit nulle communication
avec le refte . Il eût été plus.
éffentiel pour moi d'interrompre toute
communication entr'elles. Mes complaifances
euffent pù adoucir Dona
Léonor , que les confeils de fa tante aigriffoient
de plus en plus contre moi .
Une jeune perfonne excufe toujours
affez facilement les fautes que l'amour
fait commettre ; mais il n'eft aucun âge
MA I. 1763. 31
où une femme puiffe oublier une injure
qui part du mépris ou de l'indifférence
auffi Dona Padilla eût - elle
voulu fe venger de celle de feu mon
père fur toute fa poftérite.
Dona Padilla & fa niéce avoient vu
des fenêtres de leur pavillon , ce qui
s'étoit paffé durant & après mon combat
contre Dom Tellez. Elles ignoroient
le nom de mon Adverfaire , & je n'avois
pas moi-même fait réflexion qu'elles
.pouvoient nous appercevoir dans
ce moment. Je fuis für que les voeux de
Dona Padilla furent tous contre moi ;
& ce qui m'afflige beaucoup plus , j'ignore
fi fa niéce ne fut pas fur ce point
d'accord avec elle. Au furplus , ce com
bat étoit une énigme pour l'une & pour
l'autre . Ce fut apparemment pour la développer
, ou du moins , pour vérifier
leurs foupçons à cet égard , que Donar
Padilla me fit demander un entretien.
Elle ignoroit que je fuffe bleffé. Je ne
Pen fis pas inftruire. On lui dit feulement
de ma part , qu'une incommodité fubite
m'empêchoit de me rendre auprès
d'elle. A cela près , je lui laiffois la liberté.
de prévenir ma vifite ; & , en effet , elle
la prévint. Je n'appercus ni fur fon front,
ni dans fes difcours , aucune marque.de
B.vj
36 MERCURE DE FRANCE.
haine. Elle diffimula au point que je
crus que le temps & fes propres ré--
flexions l'avoient entiérement changée .
J'avoue , me difoit elle , du ton le plus
véridique , j'avoue que certaine prévention
héréditaire m'anima contre vous
dès l'inftant où vous vous fites connoître .
Mais enfin j'ai fenti que cette prévention
étoit injufte , & que d'ailleurs ce
malheur fuppofé étoit fans reméde. J'eſ
pére avec le temps perfuader la même
chofe à ma niéce , qui me voyant changée
à votre égard , imitera bien volontiers
mon exemple.
Il fuffit d'aimer pour être crédule. Je ne
foupçonnai aucun artifice dans ce difcours.
Je jurai à Dona Padilla une reconnoiffance
, un dévouement éternel.
Je voulois , malgré l'état d'épuisement
où je me trouvois , je voulois , dis-je
aller trouver fa niéce & lui renouveller
Poffre de tout réparer , offre tant de
fois renouvellée en vain. Mais Dona Padilla
s'oppofa à cette démarche , me
promit d'applanir toutes les difficultés ,
& me laiffa ivre d'efpérance & de joie.
Le jour fuivant y mit le comble . Js
vis la tante & la niéce entrer dans ma
chambre ; je crus voir , dans les yeux de
cette dernière, plus que l'autre ne m'avoi
M. A. & 1763. 37
promis. Dès- lors elles jouirent d'une
liberté entière , de même que leur fuite.
Il est vrai que l'évafion d'un de leurs
domeſtiques me donna quelque inquiétude
; mais la franchiſe apparente de
l'une & de l'autre me raffura. Je portai
la confiance jufqu'à leur apprendre que
L'adverfaire avec qui elles m'avoient
vu aux prifes , étoit le Comte lui -même ;
qu'il étoit dans mon Château , & qu'il
leur feroit libre au premier jour de lui
parler. La crainte,d'occafionner à celuici
quelque révolution fâcheufe , m'empêchafeule
d'avancer le moment de cette
entrevue. Il convenoit , d'ailleurs , que
j'euffe d'abord avec lui un entretien par
ticulier. Lui-même defiroit me voir , &
je me rendis à fon invitation . Il m'adref
fa la parole auffitôt qu'il m'apperçut.
Marquis , me dit-il , il ne peut plus y
avoir de rivalité entre nous . Votre bras
m'a vaincu ; vos procédés me défarment
; jouiffez en paix du tréfor que
vous fçavez fi bien défendre. Braye.Comte
, lui répondis -je , un homme tel que
vous , n'a de fu érieurs ni en courage ,
ni en générofité. Il me demanda , s'il
ne lui feroit pas permis d'envifager , au
moins une fois , Dona Léonor. J'y confentis
fur le champ , perfuadé que tou
38 MERCURE DE FRANCE.
"
tes fes anciennes prétentions fur elle ne
pouvoient plus décemment exifter. Je
fçavois , d'ailleurs , que Dona Padilla
defiroit cette entrevue autant que luimême.
Auffi ne fe fit-elle point trop attendre.
Elle vint accompagnée de fa
niéce.
C'étoit quelque chofe d'affez nouveau
qu'une pareille fituation : j'examinai
en filence & le Comte & Dona
Léonor. Elle a tant de charmes que je
ne fus pas furpris de voir mon ancien
rival tout prêt à le redevenir. Il perdit
& la parole & toute contenance en la
voyant. Pour elle je n'apperçus prèsqu'aucune
altération fur fon vifage , &
cette extrême tranquillité rappella toute
la mienne.
Je l'avoue , il n'échappa à Dom Tellez
aucun difcours qui annoncât ni defir ,
ni efpérance de fa part. I y auroit eu
de la barbarie à exiger qu'il étouffat jufqu'aux
regrets . Il eut même la force de
n'en témoigner qu'autant que la politeffe
fembloit le lui préfcrire ; mais il fut moins
réfervé dans l'entretien que nous eumes
tête-à-tête. Il m'avoua qu'il feroit audeffus
de fes forces de me la céder fi
el'e pouvoit encore faire l'objet d'une
difpute. Avouez en même - temps , lui
MA I. 1763. 39
dis-je , qu'il a pû être au-deffus des miennes
de me la laiffer ravir , pouvant me
l'affurer ? Le Comte me fit un autre
aveu que je n'attendois pas . Il me dit ,
qu'en lui enlevant Dona Léonor , je lui
épargnois un parjure ; qu'il étoit fécrettement
lié en France , & que cet évenement
joint à fes remords , l'alloit rendre
à fes premières chaînes. En attendant
, il s'offrit d'être médiateur auprès
de la niéce & de la tante. Ce fut lui qui
m'inftruifit que la première feroit bientôt
appaifée , fi la feconde pouvoit l'être .
Je le conjurai de redoubler fes efforts
auprès d'elle. Ses bleffures étoient àpeu-
près guéries , & fon zéle pour mes
intérêts fembloit s'accroitre à chaque
inftant. Mais la haine de Dona Padilla
étoit toujours la même.
Retiré unjour au fond de mon cabinet
, j'y étois abîmé dans une rêverie
mélancolique & profonde . Elle fut brufquement
interrompue par le Comte.
Âmi , me dit-il d'un ton vif& pénétré ,
vous être trahi , vous êtes vendu . Une
nombreuſe troupe d'Alguafils affiége le
Château , & leur Chef demande à vous
parler de la part du Roi . C'eft un trait de
la vengeance de Dona Padilla : mais
décidez promptement ce qu'il faut faire .
40 MERCURE DE FRANCE.
Faut- il réfifter ? me voilà prêt à verfer
tout mon fang pour vous.
Courageux ami , lui répondis -je , vor
tre générofité vous perdroit fans me
fauver. Il nous fiéroit mal de réfifter
aux ordres d'un Roi que nous avons
fi bien fervi . Gardez- vous , reprit- il avec
vivacité , gardez-vous bien d'obéir entiérement
: vous êtes perdu fi on vous
arrête. Eh que puis -je donc faire ? ajou
tai- je. Vous déguifer & difparoître ,
pourſuivit-il : je vais vous en donner les
moyens ; je vais me livrer à votre place
& fous votre nom . Je ne fuis pas plus
connu de cette vile troupe que vousmême
. Il fera facile de lui faire prendre
le change . Il vous fera également aifé
d'être inftruit de ce qui fe paffe . J'efpére
que le temps & mes foins accommoderont
toutes choſes .
Ce confeil me donna à rêver ; mais
l'inftant d'après je rougis de mes foupçons
; d'ailleurs , confidérant qu'il ne
pouvoit y avoir aucun rifque pour le
Comte , & qu'à tout événement , je
pourrois toujours venir le dégager , je
confentis à ce qu'il- éxigeoit.
Dona Padilla , qui fans doute craignoit
mon reffentiment , s'étoit renfermée
dans fon pavillon avec fa niéce.
M.A.F. 1763. 41
Elle aidoit par là , à notre ftratagême.
Auffi eut-il un plein fuccès. On conduifit
le Comte à la Ville Capitale de
Murcie. I refta feulement chez moi
jufqu'à nouvel ordre , quelques : Alguafils
, canaille qu'avec le fecours de mes
gens , il m'eût été facile d'exterminer ;
mais je n'en avois aucune idée pour le
moment . J'étois bien éloigné de fonger
à compromettre Dom Tellez plus qu'il
n'avoit voulu l'être . Couvert d'habits
fimples , après avoir donné mes ordres
à mes principaux. domeftiques , j'allois
abandonner ma maifon à mon ennemie
& à fes fatellites ; jallois m'éloigner ,
même fans chercher à voir Dona Léonor
: le hazard vint l'offrir à mes yeux.
Je la rencontrai noyée dans fes larmes
& dans l'agitation la plus vive . Quand
même elle ne m'eût pas reconnu , je
n'aurois pu m'empêcher de me faire
connoître à elle , je n'en n'eus pas befoin.
Qui êtes-vous , me dit- elle avec une exclamation
involontaire & qui auroit pû
s'attribuer à la joie ; par quel prodige
êtes-vous encore ici ? Je n'y ferai pas
long-temps , lui repliquai - je , vous me
voyez prêt à m'éxiler de ma propre demeure
vos voeux & ceux de votre tante
barbare feront bientôt , remplis. Dona
42. MERCURE DE FRANCE.
Léonor ne répondit rien , mais fes lar
mes continuoient à couler. Hé bien ,
ajoutai-je , s'il eft vrai que vous ne foyez
pas mon ennemie , fuyons enſemble ;
tout éxil , tout climat me fera doux , fi
vous l'habitez avec moi. Non , repritelle
en fanglottant , non , une telle démarche
ne m'eft ni permiſe , ni poffible.
Un Cloître auftère va enfevelir ma
honte & tout efpoir de réunion avec
vous.... A ces mots , elle s'évanouit.
J'étois hors de moi-même . J'appellai
quelques domeftiques. Ils accoururent
& avec eux l'implacable vieille. Elle
me reconnut ; elle frémit & reprocha
à trois Alguafils qui fe trouvoient là ,
d'avoir manqué leur proye ; ajoutant ,
avec des cris furieux , que j'étois Dom
Fernand. Cet excès d'audace mit le
comble à ma fureur. J'allois immoler
cette mégère ; un refte d'orgueil me
retint ; mais rien ne put m'empêcher de
fondre avec rage fur les fatellites qui.
me crioient de merendre . Un de ces miférables
tomba à mes pieds percé de
coups ; les deux autres firent feu en
s'éloignant. Ils me manquerent ; mais
en revanche , une des deux balles alla
caffer le bras droit à la barbare Padilla.
Mes domeftiques accoururent en
MA I. 1763. 43
armes. Les Archers ne fe trouvant pas
les plus forts , & éffrayés de ce qu'ils .
venoient de faire , fe virent eux - mêmes
obligés de fe rendre .
J'ordonnai des fecours à ma cruelle
ennemie. Son accident jettoit fa nièce
dans une défolation trop grande pour
qu'il fut poffible de lui parler d'autre
chofe. La nuit avançoit , & j'avois
mille raifons d'en profiter pour mon
départ. Ainfi je m'éloignai accompagné
d'un feul domeftique. Chemin faiſant
je réfléchis que l'affaire étoit devenue.
plus grave ; qu'il pourroit y avoir quelque
danger pour Dom Tellez. Je ne ba-
Jançai pas ; je m'acheminai vers le lieu
de fa détention , réfolu de me ſubſtituer
à fa place. Il jouiffoit d'un affez grande
liberté , & j'eus celle de lui parler têteà-
tête. Mon arrivée lui caufa autant de
furprife que d'inquiétude ; mais je prévins
les queftions qu'il alloit me faire..
Ami , lui dis -je , c'eft trop vous compromettre
& vous expofer : les circonf
tances ne font plus les mêmes & je dois.
feul en courir les rifques . Alors je l'inſtruifis
de ce qui s'étoit paffé depuis
l'infant de fon départ. Et c'eft pour
cela , reprit-il vivement , que vous deez
plus que jamais vous éloigner . Les
44 MERCURE DE FRANCE .
rifques feront toujours beaucoup plus
grands pour vous que pour moi . La
mort de l'Alguafil & l'arrêt des autres
ne font rien . En vain lui oppofai - je les
raifons les plus preffantes. Il ne les approuva
pas plus que les premières ; &
malgré toute ma répugnance , il me
fallut moi-même céder aux fiennes.
Mes larmes coulerent en embraffant
ce généreux ami . J'érrai quelque temps
d'un lieu à l'autre , toujours déguiſé &
toujours méconnu . Un émiffaire fidéle
m'inftruifoit de tout ce qu'il m'importoit
de fçavoir. J'appris qu'une troupe
nombreuſe d'Aguafils avoit de nouveau
reparu chez moi ; que Dona Padilla ,
prefque guérie de fa bleffure , ne pour
fuivoit que moi feul & non ceux qui
l'avoient bleffée ; que mes gens étoient
à- peu-près efclaves dans mon Château ;
& que mon ennemie y commandoit
en maîtreffe. Le Comte lui-même s'eft
vu pris à partie par Dona Padilla &
par fes frères. Il a eu recours au Roi
qui s'eft réfervé la décifion de ce procès
bifarre. Mais vous fçavez l'efpéce
de maladie dont ce Monarque eſt attaqué
depuis plufieurs mois. Il ne peut
ni donner aucune audiance , ni s'occuper
d'aucune affaire ; & , cependant le
M A I. 1763. 45
Comte eft toujours prifonnier ; Dona
Padilla toujours implacable , Dona
Léonor toujours ingrate , & moi tou
jours fugitif. Enfin , las d'érrer de Province
en Province , j'ai choifi ces montagnes
pour afyle & cet habit pour
dernier déguisement. J'en ai fecrettement
fait inftruire mon généreux rival ,
& je n'apprends pas que rien en ait
encore inftruit mes perfécuteurs. Mais
avouez , ajouta l'Efpagnol , qu'il en
faut fouvent moins pour fe faire Hermite
, & que de plus foibles difgraces
Vous retiennent enfeveli dans cette
Grotte ?
C'eft précisément ce que je n'avouerai
pas , reprit l'Hermite François. Mon
récit , il est vrai , fera plus court que
le vôtre & moins rempli d'héroïſme ;
mais vous allez voir fi j'ai eu de bonnes
raifons pour fuir le monde , les
hommes du bon ton & , fur- tout , les
femmes , quelque ton qu'elles puffent
prendre.
Comme il achevoit ces mots , fon
jeune compagnon entra pour quelque
motifindifférent. Il parut l'inftant d'après
vouloir fe retirer. Non , lui dit
frère Pacóme , demeurez avec nous.
Le récit que je vais commencer pourra
46 MERCURE DE FRANCE.
vous être utile. On s'épargne bien des
fottifes quand on fait une mûre attention
à celles d'autrui . Le jeune Solitaire
obéit en rougiffant ; & fon Patron
pourfuivit en ces termes.
Mon nom eft le Comte D ..... à
peixe forti du Collége où j'avois perdu
huit à dix ans , j'allai en perdre àpeu-
près autant a fréquenter la Cour ,
les cercles , & à tromper les femmes.
Elles ne tarderent pas à prendre leur
revanche .
J'étois fort lié avec le jeune Marquis
de P .... Nous avions l'un & l'autre la
même conduite , les mêmes penchans ,
les mêmes fociétés , les mêmes travers .
Le hafard voulut encore que nous
donnaffions dans la même intrigue , &
bientôt après dans le même piége .
Doricourt , c'eft le nom que je donné
au Marquis , me procura entrée chez
Belife , veuve encore affez jeune pour
avoir des prétentions ; mais qui les portoit
un peu trop loin . Je lui plus fans
le vouloir , & juftement lorfque Doricourt
ne vouloit plus lui plaire. De fon
côté elle ne vouloit rien perdre ; elle
prétendoit garder fes anciens captifs &
en faire de nouveaux . Nous nous concertâmes
Doricourt & moi pour la tromM
A I. 1763. 47
per & nous y réuffimes. Elle nous
croyoit rivaux & non confidens l'un de
l'autre . Mais le hafard vint la tirer d'erreur.
On l'inftruifit de nos démarches
publiques & fecrettes . Elle vit , fans
en pouvoir douter , que de deux amans
qu'elle croyoit avoir, il ne lui en reftoit
pas même un. Jugez de fon dépit ! Elle
diffimula cependant ; chofe affez rare
dans une femme irritée , & qu'irrite un
outrage de cette eſpéce.
La forte de vengeance qu'elle imagina
fut auffi bitarre qu'exactement remplie.
Jufques-là le jeune Solitaire qu'on.
avoit contraint d'écouter ce récit , avoit
laiffé entrevoir beaucoup d'émotion ;
mais elle redoubla à ces derniers mots.
Il vouloit fortir un nouvel ordre de
fon Mentor l'obligea de refter. Voici
comme l'Hermite Comte , pourſuivit
fon difcours.
Belife avoit deux Niéces qu'elle faifoit
élever dans deux couvents féparés.
Elles étoient feules , & n'avoient que
quatorze à quinze ans. Des Niéces de
cette figure & de cet âge déplaiſent toujours
à une Tante qui a l'ambition de
plaire ; & Belife les tenoit féqueftrées ,
moins pour les empêcher de voir que
d'être vues. Telle étoit , du moins , fa
18 MERCURE DE FRANCE.
premiere intention . Nous contribuâmes
à la faire changer. Belife réfolut de faire
fervir la beauté de fes Niéces à fa
vengeance. Quiconque ne fçauroit pas.
jufqu'où une femme peut la porter ,
douteroit à coup fùr du ftratagême que
celle - ci mit en ufage. Elle commença
par exciter entre nous quelque réfroidiffement
; après quoi elle nous parla
à chacun en particulier , d'une Niéce
qu'elle faifoit élever dans tel couvent.
Elle avoit fes raifons pour ne nous parler
que d'une Niéce & non de deux. Je
fus le premier qu'elle pria de l'accompagner
dans une vifite qu'elle fit à l'une
d'entr'elles , c'eft a dire à celles que.
Belife vouloit me faire connoître . Elle
defiroit que j'en devînffe épris ; & dès
cette premiere vifite , elle dut s'appercevoir
que j'en étois plus que frappé.
Ces fortes de vifites fe multiplioient.
Cependant je crus voir que la jeune
perfonne ne les trouvoit point trop fréquentes.
Belife ne me gênoit en rien làdeffus
. Elle éxigeoit feulement que j'en
fiffe mystère à Doricourt : difcrétion
qui me coûtoit peu. Il fuffit d'aimer
pour fçavoir fe taire à propos ; & j'aimois
déja trop , pour ne pas redouter un
rival. Ce qu'il y a de plus particulier
- -
dans
MA I. 1763. 49
dans cette avanture , c'eft que Doricourt
ufoit de la même circonfpection envers
moi , & croyoit avoir les mêmes raiſons
d'en ufer ainfi . Belife l'avoit introduit
auprès de fon autre niéce, en fe gardant
bien de lui parler de la premiere. D'ailleurs
, la feconde avoit affez de charmes
pour qu'on ne s'informât point fi elle
avoit une foeur. Elle plut à Doricourt ,
& ce qui prouve beaucoup plus , furtout
dans un petit -maître , elle lui ôta
toute envie de plaire à d'autres , toute
envie de publier qu'il lui plaifoit. Nous
nous félicitions chacun à part & de notre
découverte , & de notre prudence .
Nous crûmes , furtout , l'avoir portée
fort loin un jour que le hazard nous réunit
en particulier , Doricourt & moi.
Eh bien , Comte , me dit- il , où en
es-tu avec Belife ? C'eſt à moi , répondis-
je , à te faire cette queftion ; vous
êtes trop fouvent enfemble pour qu'on
puiffe vous y croire mal . Ma foi , mon
cher , reprit - il d'un ton à demi ironique
, je trouve à cette femme des reffources
prodigieufes dans l'efprit. J'ai
tant vu d'Agnès m'ennuyer , que j'en
reviens à l'expérimentée Belife.C'eft bien
penfé , repliquai-je à-peu-près fur le
même ton ; j'ai moi - même quelques
}
C
50 MERCURE DE FRANCE .
vues fur fon expérience. Ainfi notre rivalité
ne fera bientôt plus un jeu . Soit ,
ajouta Doricourt ; il faut en courir les
rifques. Nous joignimes à ce perfifflage
beaucoup d'autres propos équivalens ; &
nous nous quittâmes fort contens de
nous-mêmes & très- difpofés à nous
divertir aux dépens l'un de l'autre .
>
Celle qui réellement fe jouoit de nous
deux alloit à fon but fans s'arrêter. Elle
vit que nous étions trop vivement épris
pour n'être
pas facilement trompés. Elle
eut de plus recours à l'artifice pour nous
faire courir au piége qu'elle nous tendoit.
Ce fut encore à moi qu'elle s'adreffa
d'abord. Ma niéce, me dit- elle un jour,
fe difpofe à partir pour l'Espagne ..
Pour l'Espagne ! m'écriai-je , avec une
furpriſe douloureufe ! oui , répondit- elle
avec un fang froid étudié ; ce Royaume
fut la patrie de fon père qui n'eft plus ;
fa mère elle-même eft morte au monde,
& m'a laiffé un abfolu pouvoir fur la
deftinée de fa fille. Je l'interrompis encore
par de nouvelles queftions , & elle
entra dans de plus grands détails ; mais
je dois vous les épargner. Il vous fuffira
d'apprendre en bref que le père de Lucile
, Efpagnol de naiffance , avoit ſéjourné
quelque temps à Paris ; qu'il y
époufa fecrettement la foeur de Belife ;
MA I. 1763 . 51
qu'obligé de quitter fubitement la France
avant que d'avoir pu faire approuver
fon mariage à fa famille , il ne put
emmener avec lui ni fon épouse , ni
une fille qu'il en avoit eue & qu'on faifoit
élever fecrettement ; qu'au bout de
quelque temps on apprit la nouvelle de
fa mort; que fa veuve ne fe croyant
plus à temps de déclarer fon mariage ,
avoit cru devoir renoncer au monde &
s'étoit enfermée dans un cloître . Tel
fut en gros le récit de Belife. Il étoit
fincére , excepté qu'au lieu d'une fille ,
fa foeur avoit donné le jour à deux.
Elle ajouta que la famille de feu fon
beau-frère , inftruite de l'éxiſtence de
Lucile & touchée de fon état , ſe diſpofoit
volontairement à la reconnoître ;
mais qu'elle éxigeoit que Lucile paſſât
en Espagne , d'où jamais , fans doute
elle ne reviendroit en France .
" Je frémis à ce difcours ; je me jettai
aux pieds de Belife & lui fis l'aveu de
ce que je reffentois pour fa charmante
niéce. Elle en parut furprife , & encore
plus fatisfaite. J'augurai bien de cette
joie , parce que j'en ignorois la vraie
caufe. Il eft fâcheux , me dit- elle , que
vous ayez tant tardé à vous expliquer ;
j'aurois pu faire pour vous il y a quel-
Cij
$ 2 MERCURE DE FRANCE.
ques jours , ce qui n'eft plus en mon
pouvoir actuellement. Eh , pourquoi ?
lui demandai - je avec vivacité. Parce
que l'Ambaffadeur d'Efpagne , preffe
le départ de ma niéce ..... Et depuis
quand ? . Depuis hier . Ah ! reprisje
avec tranfport , fouffrez que j'épouse
Lucile dès aujourd'hui. Doucement ,
doucement , repliqua Belife en fouriant ;
ces mariages impromptus font pour
l'ordinaire peu folides ; & d'ailleurs
que diront nos Efpagnols ? Mon nom ,
ajoutai-je , eft d'un ordre à figurer
côté des plus grands noms d'Espagne ;
ma fortune eft au-deffus de la médiocre
; la destinée de votre niéce dépend
encore de vous : daignez combler le
bonheur de la mienne. Il faut donc ,
reprit-elle , fans négliger les précautions ,
ufer de diligence , afin que je puiffe
fuppofer avoir été prévenue trop tard.
C'étoit foufcrire à ma demande , & je
ne m'occupai plus que du bonheur
dont j'allois jouir.
Durant ce temps Belife employoit
auprès de Doricourt les mêmes artifices
& avec le même fuccès. Il eut auffi peu
de défiance & autant d'empreffement
que moi - même ; & trois jours après
toutes les difficultés furent applanies ,
M A I. 1763. 53
tous les arrangemens préliminaires éffectués.
Belife employa cet intervalle à
préparer la fcène cruelle & bifarre qu'elle
vouloit nous faire éffuyer. Sans faire
part de fes vues à perfonne , pas même
à fes niéces , elle les fit troquer de demeure
, c'est-à-dire , qu'elle transféra
J'une à la place de l'autre. Il y avoit
entr'elles cette reffemblance de famille
affez ordinaire , & cette égalité de charmes
affez rare entre foeurs. Circonftance
qui aida encore au ftratagême de leur
tante. Cette perfide avoit eu foin de
nous perſuader , & toujours chacun à
part , que ce mariage devoit être fait
à bas bruit & prèſqu'à la dérobée. Le
mien fe fit à une heure du matin , &
celui du Marquis à deux . Notre impa
tience feconda les vues de la perfide
Belife ; & j'étois déja l'époux de la foeur
de Lucile , que je croyois encore l'être
de Lucile même. Certains difcours que
me tint ma nouvelle époufe , me parurent
cependant incompréhensibles . J'avois
moi- même quelques idées que je
ne concevois pas. l'inftant de les éclaircir
approchoit . Nous nous rendîmes à
l'appartement de Relife . Comment vous
exprimer mon étonnement ! Le premier
objet qui me frappa fut Lucile
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
aflife à côté du Marquis. Il ne fut pas
moins étonné de reconnoître Sophie
dans celle que je conduifois par la main.
Un cri perçant nous échappe à tous
deux à la fois. Sophie & Lucile en jettent
un femblable & s'évanouiffent. Je
cours à Lucile & le Marquis à Sophie.
Elles reprennent enfin connoiffance ,
mais ce fut pour paroître encore plus
agitées. Une fombre horreur nous pénétroit
tous , & nous ôtoit la force d'entrer
en explication . Pour y mettre le
comble , Belife entre avec un air mo
queur & fatisfait. Elle prévint nos juftes
reproches. Enfin , je fuis vengée , s'écria
cette femme abominable ; je fuis
vengée & vous êtes punis : j'ai fait de
vous un éxemple digne de corriger tous
vos femblables des vaines tracafferies
& de la fatuité. Vous m'avez. fçu jouer ;
& j'ai pris ma revanche . Puiffiez -vous
fentir tout le ridicule de votre fituation !
Peu s'en fallut que je ne cédaffe à
l'impétuofité de ma fureur. Il en eût
coûté la vie à celle qui la provoquoit
avec tant d'audace . Le Marquis reſtoit
pétrifié : Sophie & Lucile fondoient en
larmes. Leur cruelle tante reprit ainfi
la parole. Ces deux jeunes victimes de
ma vengeance n'en font point les comMA
I. 1763. 55
plices. Leur naiffance eft telle que je
vous l'ai fait connoître ; mes biens feront
même un jour pour elles. Croyezmoi
donc l'un & l'autre ; fubiffez paifiblement
votre deftinée. Elle ne peut
longtemps être à charge à des hommes:
de votre caractère. Je vous épargne le
ridicule d'aimer vos femmes.
Je frémiffois de voir cette perfide
jouer à l'épigramme dans un pareil moment.
Doricourt y repliqua par quelques
traits fanglans ; il m'en échappa quelques-
uns à moi - même ; mais bientôt
j'eus regret de m'avilir ainfi : c'étoit
d'ailleurs un mal fans reméde . Ce qui
acheva de m'adoucir un peu fut de voir
Sophie à mes pieds me conjurer avec.
fanglots , avec larmes , de ne point la
livrer à l'opprobre & au défefpoir . Une
jeune Beauté a bien du pouvoir quand
elle pleure & s'humilie jufqu'à ce point.
J'étois ému , attendri : je jettai involonrairement
les yeux fur Lucile & je la
vis dans la même fituation que Sophie ;
je la vis aux pieds de Doricourt . Quel
affreux coup d'oeil ! & que devins -je à
cet afpect ! Doricourt parut lui - même
frémir de voir Sophie à mes pieds ; &
fans doute Sophie , & fans doute Lucile ,
éprouvoient en elles-mêmes des mou-
C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
vemens tous femblables , des combats
non moins horribles. Je tire le rideau
fur une fituation trop difficile à peindre.
Nous relevâmes les deux fuppliantes ;
après quoi je fortis & Sophie me fuivit ,
plutôt que je ne l'emmenai . Il en fut
de même de Lucile à l'égard du Marquis.
Un mois s'écoula , durant lequel
nous nous vîmes affez peu , & toujours
avec les mêmes regrets. Je dois cependant
l'avouer , Sophie me parut céder
affez facilement à la néceffité. Je n'ai
rien remarqué de fa part qu'il foit poffible
d'attribuer à aucune répugnance
pour moi. Bientôt même je crus y
voir un attachement réel ; mais l'image
de Lucile m'étoit toujours préfente. Je
réfolus de quitter les lieux qu'elle habitoit
; je partis avec Sophie pour une de
mes Terres fituée en Languedoc. J'y
appris au bout de quelques mois que
Lucile avoit fuccombé à fa langueur ,
& que Doricourt devenu veuf , oublioit
qu'il eût jamais été époux. Pour
moi , ne pouvant pas plus m'accoutumer
à l'être en Province qu'à Paris , &
la Paix ne me fourniffant aucun objet
de diftraction , je pris le parti d'abandonner
furtivement ma Terre & de
venir habiter ces lieux éfcarpés . Je
M A I. 1763. 57
n'inftruifis perfonne de mon deffein &
Sophie moins encore que tout autre.
Je me bornai à lui laiffer par écrit certaiá
nes régles de conduite , avec un pouvoir
abfolu de diriger tous mes biens
à fa volonté. J'ignore l'ufage qu'elle
fait & de ce pouvoir & de mes confeils
& de la liberté que je lui laiffe . Je
l'eftime & la plains. C'est tout ce que
mon coeur peut faire de plus pour elle ,
& certainement ce n'eft pas affez .
En parlant ainfi , le faux Hermite
s'apperçut que le jeune frère qu'il avoit
contraint de l'écouter , fondoit endarmes
& fembloit prêt à s'évanouir. Comment
donc lui dit-il , je ne croyois
pas avoir fait un narré fi pathétique .
Mais lui- même perdit toute contenance
en examinant le jeune Solitaire de plus
près. Que vois-je s'écria-t-il , eſt- ce
vous , infortunée Sophie ? Vous que je
fuis , que j'abandonne & qui venez me
chercher jufques dans cette folitude ?
Sophie ( car en effet c'étoit elle ) tomba
à fes pieds pour toute réponſe. Elle
voulut parler ; fes foupirs & fes fanglots
lui couperent la voix. Le Comte la releva
en l'embraffant , & laiffa lui-même
échapper quelques larmes. L'admiration
, la pitié , peut- être auffi un com-
Cy
58 MERCURE DE FRANCE,
mencement de tendreffe , pénétroient
& agitoient fon âme. Il demanda à
Sophie comment elle avoit pu découvrir
le lieu de fa retraite ? Ce n'a été
reprit- elle , qu'après les recherches les
plus conftantes & les plus pénibles..
Quelqu'un que le hafard avoit inftruit
de votre métamorphofe , me fit part
de fa découverte , & j'en profitai fur le
champp ....... Que vous êtes heureux !
dit alors l'Hermite Efpagnol à fon
confrère , & que je ferois heureux moimême
fi l'ingrate Léonor vouloit imiter
l'aimable & rendre Sophie !
A l'inftant même il apperçoit plufieurs
perfonnes qui dirigeoient leurs pas vers
la folitude efcarpée. Il y avoit parmi
cette troupe quelques femmes voilées ,
& l'une d'entr'elles étoit conduite par
le Comte de C ... S ... Que vois -je ? dit
alors le Marquis d'Ol .... ah puiffent mes
foupçons fe vérifier ! En parlant ainfi
lui-même s'avançoit vers le Comte ,
qui eut peine à le reconnoître fous fon
déguisement. Quittez , lui dit ce dernier
, en l'embraffant , quittez ce ridicule
attirail. Vos périls & vos malheurs fontpaffés.
Le Roi vous rend fa bienveil
lance , Dona Léonor fa tendreffe , &
ce qui vous étonnera beaucoup plus ,
MA I. 1763 . 59
Dona Padilla met fin à fa haine....
Ciel s'écria le faux Hermite , un fi
heureux changement eft il poffible ?
En croirai-je votre récit ?... Croyez- en
Dona Léonor même , dit cette belle Efpagnole
en fe dévoilant , & mouillant
de fes larmes une des mains que fon
époux lui préfentoit ; croyez qu'en me
déclarant votre ennemie , j'ai toujours
fait une horrible violence à mon coeur.
..
à
La joie du Marquis étoit à ſon com--
ble. On entra dans la cabane de l'Hermite
François , que l'Espagnol fit d'a
bord connoître pour ce qu'il étoit réellement.
Que ne vous dois-je point
mon cher Comte , difoit le Marquis
fon ancien rival ! votre générofité ne
s'eft point démentie : elle feule pouvoit
me tirer du précipice où m'avoit jetté
mon imprudence. J'ai fait ce que j'ai
pû , reprit le Comte ; votre bonne for .
tune a fait le refte. Le Roi , informé
par moi-même de toute l'avanture , l'a
trouvée des plus fingulières: Les Loix
étoient contre vous ; mais il m'a laiffe
juge des Loix. Vous voyez que la décifion
n'a pû que vous être favorable.
C'eût été cependant peu de chofe en
core , fi Dona Padilla & fa charmante
niéce cuffent perfifté à vous être con
7
"
G vj
60 MERCURE DE FRANCE.
traires. Les larmes de Dona Léonor ont
fléchi cette parénte fi long - temps infléxible.
Vous n'avez plus d'ennemis
& vous retrouvez une épouſe qui vous
aime. Pour moi , ajouta le Comte en
foupirant , je vais paffer en France où
j'euffe pû jouir autrefois d'un pareil
avantage ; mais je n'oſe ni ne dois l'efpérer
déformais. Une abfence de dix
ans , un abandon de ma part auffi entier
qu'inéxcufable , le honteux projet
de manquer à ma foi jurée & reçue ,
en voilà plus qu'il ne faut pour m'avoir
banni du coeur de la tendre Orphife.
Ce nom fit jetter à Sophie un cri perçant
& qui étonna toute l'affemblée.
Depuis l'inftant de l'arrivée du Comte
de C... S... , cette jeune Françoiſe toujours
travestie , n'avoit ceffé de l'envifager
avec une attention mêlée de faififfement
; mais au nom d'Orphife , tous
fes doutes parurent éclaircis. Elle vint
toute en larmes embraffer les genoux du
Comte. Eft- ce vous Dom Tellez ? lui
dit- elle en fanglotant , eſt-ce vous , mon
père ! ah ! la nature me parle trop vivement
pour vouloir me tromper . Dix
ans d'abſence n'ont pû effacer vos traits
de mon fouvenir ; ils me font toujours
préfens , malgré l'âge tendre où je reçus
MA I. 1763.
61
vos adieux paternels. Daignez vousmême
reconnoître une de vos filles , l'infortunée
Sophie.
Il feroit difficile. d'exprimer tout ce
qui fe paffoit alors dans l'âme du Comte.
Quoi ? vous ma fille ! s'écrioit- il en la
relevant & la preffant avec tendreffe ;
vous dans ces lieux , & fous cet extérieur
! Que fignifie cette étrange métamorphofe
?
On lui en expliqua le motif en peu
de mots. L'époux de Sophie , à qui elle
devenoit plus chère d'un inftant à l'autre
, apprit à ſon Beau - père ( car en effet
c'étoit lui ) qu'avant même fon arrivée ,
leur départ de cette folitude étoit réfolu ,
leur réunion décidée . Et Orphife , s'écria
de nouveau le Comte de C.... S .....
Orphife eft- elle encore en état , ou dans
le deffein de me pardonner ? Son Gendre
lui répond qu'Orphife éxifte encore ,
& éxifte pour lui ; mais que depuis fon
départ , elle s'eft entiérement derobée
au monde. Ce difcours ne fit qu'accroî
tre le defir qu'avoit fon époux de fe
réunir à elle ; & comme chacun dans
cette affemblée avoit fes motifs d'impatience
, on fe hâta réciproquement d'abandonner
le double Hermitage. Les
deux Hermites ne fe quitterent qu'avec
62 MERCURE DE FRANCE.
de vifs regrets , & beaucoup de promef
fes de franchir fouvent les Pyrénées pour
fe revoir. Ce qui arriva plus d'une fois.
par la fuite. Il arriva auffi que ceux d'entre
ces époux qui s'étoient crûs d'abord
trompés , en rendirent grace au hazard ;
que les deux tantes parurent avoir tout
oublié , & moururent de rage en moins.
de fix mois ; & que chacun des trois
couples répétoit à part en fe félicitant :
Peut- être nous aimerions-nous moins
fi nous nousfuffions aimé toujours.
"
Par M. DE La DixmeriEL.
Fermer
Résumé : LES SOLITAIRES DES PYRÉNÉES. NOUVELLE Espagnole & Françoise.
Le texte 'Les Solitaires des Pyrénées' raconte l'histoire de deux ermites, un Français et un Espagnol, vivant isolés dans les Pyrénées. Ces hommes, d'âge avancé et de figure respectable malgré leurs habits simples, ne mendiaient pas et savaient lire et écrire. Leur conduite différait de celle des ermites ordinaires, et ils se voyaient souvent sans méfiance. Un jour, l'ermite espagnol, nommé Frère Paul, se rendit chez l'ermite français en son absence. Il exprima son étonnement face à la décision de ce dernier de se retirer du monde, révélant qu'il avait des raisons similaires pour adopter cette vie solitaire. Lors de leur conversation, ils découvrirent qu'ils étaient tous deux mariés. L'ermite espagnol, le Comte d'Ol..., avait épousé Dona Léonor en se faisant passer pour le Comte de C.... S...., un ami blessé au combat. L'ermite français, quant à lui, avait été forcé d'épouser sa femme pour des raisons similaires. Le Comte d'Ol... raconta comment il avait utilisé un portrait de Dona Léonor pour la séduire, profitant de l'absence prolongée du véritable Comte de C.... S.... en Afrique. Il avait ainsi réussi à épouser Dona Léonor et à la conduire dans son château, en dissimulant la vérité à sa famille et à sa tante, Dona Padilla. L'intrigue se complexifie avec l'intervention de plusieurs personnages. Un homme, se faisant passer pour le Comte de C... S... et le Gouverneur d'Oran, révèle à Dona Léonor et sa tante qu'il n'est pas celui qu'il prétend être mais que son nom vaut au moins autant. Il avoue son amour pour Dona Léonor et affirme que sa fortune et ses prétentions sont égales à celles de son rival. La révélation est mal reçue, surtout par la tante, qui reste inflexible malgré les protestations de l'homme. Le Gouverneur d'Oran, apprenant la situation, envoie un émissaire qui confirme les faits. Furieux et confus, il décide de se venger et se rend sur les lieux. Il découvre que l'imposteur a épousé Dona Léonor. Avec l'aide d'un matelot, il retrouve l'homme et le défie en duel. Blessés tous les deux, le Comte est soigné dans le château de son adversaire. Pendant ce temps, Dona Léonor et sa tante sont retenues dans le château. La tante, Dona Padilla, est initialement hostile mais finit par changer d'avis. Elle rencontre l'homme et lui assure qu'elle convaincra sa nièce d'accepter la situation. L'homme, blessé, rencontre le Comte et ils conviennent de mettre fin à leur rivalité. Le Comte demande à voir Dona Léonor une dernière fois, mais il est clair que leurs sentiments passés ne peuvent plus exister. Finalement, l'homme et Dona Léonor semblent prêts à vivre en paix. Le texte relate ensuite une série d'événements impliquant le Comte, Dona Léonor, Dona Padilla et un groupe d'Alguazils. Le Comte révèle qu'en enlevant Dona Léonor, il épargne un parjure à un homme en France. Il propose de médiatiser entre Dona Léonor et sa tante, Dona Padilla. Le Comte apprend que Dona Léonor sera bientôt apaisée si sa tante l'est également. Il conjure le Comte de redoubler ses efforts auprès de Dona Padilla, dont la haine reste inchangée. Un jour, le Comte interrompt une rêverie mélancolique pour annoncer que le narrateur est trahi et que des Alguazils assiègent le château. Il suggère que c'est la vengeance de Dona Padilla. Le Comte propose de se déguiser et de disparaître, offrant de se livrer à sa place. Le narrateur accepte, et le Comte est conduit à la ville capitale de Murcie. Le narrateur, déguisé, rencontre Dona Léonor en larmes. Elle révèle qu'elle entrera dans un couvent, ce qui la fait s'évanouir. Une altercation s'ensuit avec Dona Padilla et les Alguazils, au cours de laquelle Dona Padilla est blessée. Le narrateur s'éloigne ensuite, accompagné d'un domestique. Il réfléchit aux dangers pour le Comte et décide de se substituer à lui. Le Comte, cependant, insiste pour que le narrateur s'éloigne. Le narrateur erre déguisé, apprenant que Dona Padilla et les Alguazils continuent de le poursuivre. Le Comte est toujours prisonnier, et le roi, malade, ne peut intervenir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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53
p. 55-66
EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
Début :
De Madame de GRIGNAN à son mari. SI ce Major s'en retourne, je le [...]
Mots clefs :
Chevalier, Poètes, Lettre, Grignan, Simiane, Télémaque, Poètes, Sévigné, Monde, Maladie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
EXTRAIT de quelques Lettres de
Madame la Comteſſe de GRIGNAN ,
du Chevalier de GRIGN AN , du Marquis
de SEVIGNÉ , & de M. de Bus-
SY-RABUTIN , Evêque de Luçon .
De Madame de GRIGNAN à fon mari.
*
SII ce Major s'en retourne , je le
chargerai d'une petite lettre de douceur;
* Nous tenons ces Extraits de M l'Abbé Tr2-
blet , de l'Académie Françoife , & il les tenoit de
feu M. le Chevalier de Perrin , Editeur des Lettres
de Mde de Sévigné. Il a bien voulu y joindre
quelques notes.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE:
j'y joindrai les nouvelles que je pourrai
attraper ; elles font rares & les plus
confidérables font légères , quand on en
retranche les médifances qui égayent
la converfation.
Mde de Monaco fe meurt : M. Brayer
( fon Médecin , ) lui annonça il y a
deux jours que le temps de la vie étoit
court ; qu'il étoit obligé de l'en avertir ,
afin d'en difpofer pour l'éternité , & c.
Elle envoya querir le P. Céfar , & fe
confeffa fort longtemps ; elle reçut N. S.
fit fon teftament , & avec une fermeté
admirable ; ne parla plus de la mort ,
&c. Elle eft encore au même état , &
fe verra mourir toute en vie , fans perdre
un moment la connoiffance. Il
faut bien de la conftance pour foutenir
longtemps une fi pénible vue ; les feuls
Pères de la Trappe me paroiffent la pouvoir
regarder de fang froid.
A Madame de SIMIANE , fa fille.
Je ne fais d'attrait nouveau à Marfeille
, que la préfence de M. de Ventadour
, qui a choifi ce domicile pour cet
hyver ; cette compagnie me gâte fort
le foleil de Provence. M. de Ventadour
me paroît une violente éclipfe.
JUILLET. 1763. 57
Je m'afflige de l'anéantiffement des
grandes Maifons , c'eſt une parure de
moins au monde.
Sa jeuneffe furannée ( de la bellemère
de Madame de Simiane ) me fait
aimer votre jeuneffe prématurée.
J'ai fort regretté notre Soeur du Janet;
mais pourquoi ? C'eft une Sainte
& elle étoit martyre.
Quoique nous n'ayons pas gran1.
chofe à nous dire , cela ne vous difpenfe
pas de m'inftruire de ce qui vous regarde
, puifque votre filence ne me
difpenfe pas de fentir pour vous bien
de l'amitié ,
Les circonftances de la mort fubite
de Monfieur , ( le 9 Juin 1701. ) font
dignes de grandes réflexions , mais d'ordinaire
les réflexions n'agiffent que
fur les perfonnes qui en ont le moins
de befoin , & qui font déja bien diſpofées.
A la même fur la couche d'une fille.
Je fais peu d'attention à l'efpéce ; il
n'y en a que de deux façons ; ce qui
ne fe fait pas une fois fe répare l'autre.
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Vous avez trouvé le fecret de me
rendre attentive en me parlant de votre
coeur & de votre amitié ; j'ai peſé
vos expreffions ; j'y aurois cru de l'éxagération
, fi je ne vous croyois affez
exacte fur la vérité , pour ne pas dire
une parole qui ne ferve à l'exprimer.
Je fuis très - touchée de vos fentimens
& de pouvoir faire votre joie ou votre
peine , par la manière dont je vivrai
avec vous ; je n'en fçaurois changer ,
quand votre coeur fera fon devoir ; c'eſt
lui qui eft ma régle & qui détermine
mes démonftrations. Vous êtes devenue
fi raiſonnable , fi dégagée des fentimens
qui font les conduites bifarres & capricieufes
, que je puis vous répondre
de moi , parce que je me réponds de
vous. J'ai fort envie que nous éprouvions
l'une & l'autre l'égalité & la
douceur d'un commerce aimable &
tendre. J'ai fort envie de vous avoir
auprès de moi , mais je me pique d'amour
pur & défintéreffé ; vous fçavez
que je connois la richeffe des privations
; le bonheur de s'y accoutumer
eft le plus réel de la vie.
Le Roi d'Espagne ( Philippe V. )
a rempli toutes les lettres comme il remJUILLET
. 1763 . 59
pliffoit tous les efprits & toutes les converfations.
Ne feriez - vous point curieufe
de voir en ce pays Mrs les Princes ?
C'est une belle occafion de leur en
faire les honneurs. Mais il ne faut point
tenter le jeune Télémaque de s'arrêter
dans le cours de fes voyages , ni lui préfenter
quelqu'un de plus aimable qu'Eu
charis & qu'il auroit peut-être plus de
peine à quitter. Cette raifon vous retiendra.
Je fuis peu furpriſe de vos profpérités
chez M. & Mde de Chamillard. Ce
n'eft pas à leur bonté & à leur égalité
que vous devez leur conftance , c'eft
à vous & à leur bon goût. Je ne vous
parle point de mon retour , parce que
ce difcours eft inutile , à vous qui favez
mes fentimens , & au monde qui ne
s'en foucie point.
Le fimple récit de l'accident du Chevalier
de Grignan fuffit pour vous faire
faire toutes les réfléxions au grand mépris
de la prévoyance de la prudence
humaine ; il vient ici pour éviter les
douleurs , & il y trouve des accidens
qui lui font fouffrir des douleurs infupportables.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut mander une maladie
d'une manière plus propre à raffurer
que vous me mandez celle de mon frère
( le Marquis de Sévigné) ; cela s'appelle
une maladie digne d'envie : c'eft la
peur d'avoir la migraine qui le retient
dans ſa chambre , qui raffemble le monde
chez lui , qui vous amufe tous .
En vérité je le plaindrai quand il jugera
à propos de fe guérir.
J'ai fçu votre voyage de Champlatreux;
je me fuis repréfenté vos plaifirs ; ils
auroient été plus parfaits,fi le malheur au
jeu ne les avoit troublés. Je fuis dans
l'épreuve de cette forte de tribulation ;
la Cométe déconcerte ma tranquillité ,
comme les As rouges démontent M.
de Grignan. Mde de Rochebonne fait
avec moi la récolte de ce qui manque à
la médiocrité de fes revenus , & je fuis
fa dupe , fans pouvoir me corriger de
mal jouer ni de jouer.
Il faut faire un éffort pour tirer M.
de Simiane d'une charge de fubalterne ;
bonne pour y paffer , & humiliante
quand on y féjourne trop long-temps .
J'ai eu ici Mde de Simiane , elle eft
JUILLET. 1763.
61
cent fois plus jeune que vous ; mais
toujours utile à fa famille par fon attention
habile. Elle eft inquiéte de ces
mouvemens de Troupes qui préfagent
la guerre. Je ne fçais fi elle fera auffi
effective qu'elle eft apparente ; mais il y
a bien affez de l'apparence pour éffrayer.
On m'a dit que le P. le Rat * avoit
fuccédé au P. Malinco ; cela fera des
Rates , ou des Eratées , ou bien des
Ratières ; la terminaiſon n'empêche pas
que la conduite ne foit folide .
On n'obtiendra jamais ma compaffion
par quelque chofe d'auffi defirable
à mes yeux que la fécondité.
Du Chevalier de Grignan , à Mde de
Grignan , fa belle-foeur.
Tous vos parens vous embraffent .
Moi qui fuis parent , je vous embraffe
auffi ma chère Soeur. Nous fommes
ici dans la lecture des Ouvrages de ma
Soeur qui ont pour titre : Abrégé des
vertus de notre Soeur une telle ; elle y
rapporte qu'une béate avoit tant de
faim après une maladie, qu'elle mangeoit
De l'Oratoire , Confeffeur de Mlle de Grie
gnan & de Mde de Sévigné la Bru,
62 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; enfin le Diable la tenta , elle
mangea du pain bis ; le Confeffeur
fçachant que c'étoit par une faim qui
fuivoit une maladie , au lieu de lui ordonner
une pénitence , lui dit d'en manger
tous les matins autant.
De Mde de Grignan à Mde de
Simiane.
*
J'ai été incommodée & me fuis guérie
fans reméde ; je fuis perfuadée de
votre inquiétude , & que vous voulez
que je dure autant que l'Univers . Ne
manquez pas à m'envoyer l'Opéra de
Télémaque ; je le lirai avec grand plaifir
, en attendant celui que j'aurai de le
voir ; car je furmonterai l'ennui qui
m'empêche d'aller aux autres Opéra ,
pour voir celui-là . Je crois que M. de
Cambrai fera obligé d'en faire les vers
s'il faut que ce foit un bel - efprit &
un grand Archevêque qui les faffe ;
mais ce n'eft point un Archevêque qui
a fait l'Ile de Calipfo ni Télémaque ;
c'eft le Précepteur d'un grand Prince.
>
* C'eft celui que Danchet & Campra mirent au
Théâtre en 1704.& qu'ils avoient compofé de divers
Fragmens d'autres Opéra . Mde de Grignan
croyoit que cette Tragédie étoit entiérement
nouvelle.
JUILLET. 1763. 63
qui devoit à fon difciple l'inftruction
néceffaire pour éviter tous les écueils
de la vie humaine , dont le plus grand
eft celui des paffions. Il vouloit lui donner
de fortes impreffions des défordres
que caufe ce qui paroît le plus agréable
, & lui apprendre que le grand reméde
eft la fuite du péril. Voilà de
grandes & d'utiles inftructions , fans
compter toutes celles qui fe trouvent
dans ce livre , capable de former un
honnête homme & un grand Prince . Si
dans cet Opéra qu'on fait , on conſerve
cet efprit & ce caractère , il fera plus
de fruit que les Sermons du P. Maffillon.
Vous n'avez pas pris chez lui &
chez fes Confrères le ridicule que vous
voulez donner à Télémaque ; les Pères
de l'Oratoire fçavent trop que l'ufage
eft de faire lire les Poëtes aux jeunes
gens. Les Poëtes font pleins d'une peinture
terrible des paffions , il n'y en a
aucune de cette nature dans Télémaque ;
tout y eft délicat , pur , modefte , & le;
reméde eft toujours prêt & toujours
prompt. Les Poëtes anciens n'ont pas eu
ces précautions , & font pourtant admis
dans les Colléges par les Docteurs les plus
févères ; le Port-Royal a traduit Terence
, Plaute , Petrone. M. d'Andilly
64 MERCURE DE FRANCE.
( Arnauld ) a traduit le 4 & le 6º L. de
l'Eneide ; perfonne ne l'obligeoit à mettre
en langue vulgaire & dans les mains
de tout le monde la peinture de la paffion
la plus forte & la plus funefte qui
ait jamais été ; il le faifoit pour aider
quelque Précepteur de fes amis a inftruire
quelque Difciple de Port-Roval.
Vous voyez donc que ces Meffieurs ne
vous avoueroient pas , s'ils fçavoient
que vous tournez en ridicule un Précepteur
qui apprend les Poëtes à fon
Difciple d'une manière pure , délicate ,
& capable de rectifier les autres Poëtes.
qu'il ne peut éviter de lire dans le
cours de fes humanités . Je vous réponds
bien férieufement , ma fille , j'en fuis
honteufe ; car tant que tu parleras en
enfant , je ne dois pas prodiguer la Raifon
& le Raifonnement .
Adieu , ma fille : le Soleil dore nos
montagnes ; les troupeaux bondiffent
dans nos champs ; la joie & la vigilance
animent tous les Acteurs.
La jeuneffe a fes peines comme les
autres âges , & plus rudes à proportion
de fes plaifirs ; c'eft une compenfation
que la Juftice Divine obferve pour la
confolation & humiliation de tous les
JUILLET. 1763.6 65
Mortels , afin qu'ils foient tous égaux
& n'ayent rien à fe reprocher.
Je trouve mon fils ( le Marquis de
Grignan ) d'un efprit fi ferme , fi raifonnable
& fi augmenté en mérite , que je
fuis ravie d'avoir le loifir de le connoître
à fond ; car à Paris ce ne font que
des momens , on ne fait ce qu'on voit.
L'efprit de Madame de Fortia eft vif,
& la charité n'a point encore diminué
l'agrément de fa converſation .
Le mot d'Adieu eft bon à retrancher
à deux coeurs fenfibles & à deux fantés
délicates ; je me fuis donc dérobée & à
vous ce cruel moment.
L'Abbé de Buffy * m'a fait confidence
qu'il n'a point vu de Dévote qu'on
ait tant d'envie de revoir que vous.
* L'Abbé de Buffy étoit le fils du Comte de
Buffy Rabutin ; il fut depuis Evêque de Luçon.
Il fut auffi de l'Académie Françoiſe , & y fuccéda
à M. de la Motte , au commencement de 1732.
M. de Fontenelle répondit fon Difcours de réception
. On peut voir l'éloge de ce Prélat dans le
Temple du Goût par M. de Voltaire , T 2. de fes
Euvres , p. 327 Edition de 1756. Il y parle
comme Mde de Grignan , de l'agrément de fa
converfation .
1
66 MERCURE DE FRANCE .
difficilement trouverez - vous meilleure
compagnie & plus au goût que je vous
ai vu d'un badinage aifé & gai . Je vous
devois l'un à l'autre .
Madame la Comteſſe de GRIGNAN ,
du Chevalier de GRIGN AN , du Marquis
de SEVIGNÉ , & de M. de Bus-
SY-RABUTIN , Evêque de Luçon .
De Madame de GRIGNAN à fon mari.
*
SII ce Major s'en retourne , je le
chargerai d'une petite lettre de douceur;
* Nous tenons ces Extraits de M l'Abbé Tr2-
blet , de l'Académie Françoife , & il les tenoit de
feu M. le Chevalier de Perrin , Editeur des Lettres
de Mde de Sévigné. Il a bien voulu y joindre
quelques notes.
Civ
36 MERCURE DE FRANCE:
j'y joindrai les nouvelles que je pourrai
attraper ; elles font rares & les plus
confidérables font légères , quand on en
retranche les médifances qui égayent
la converfation.
Mde de Monaco fe meurt : M. Brayer
( fon Médecin , ) lui annonça il y a
deux jours que le temps de la vie étoit
court ; qu'il étoit obligé de l'en avertir ,
afin d'en difpofer pour l'éternité , & c.
Elle envoya querir le P. Céfar , & fe
confeffa fort longtemps ; elle reçut N. S.
fit fon teftament , & avec une fermeté
admirable ; ne parla plus de la mort ,
&c. Elle eft encore au même état , &
fe verra mourir toute en vie , fans perdre
un moment la connoiffance. Il
faut bien de la conftance pour foutenir
longtemps une fi pénible vue ; les feuls
Pères de la Trappe me paroiffent la pouvoir
regarder de fang froid.
A Madame de SIMIANE , fa fille.
Je ne fais d'attrait nouveau à Marfeille
, que la préfence de M. de Ventadour
, qui a choifi ce domicile pour cet
hyver ; cette compagnie me gâte fort
le foleil de Provence. M. de Ventadour
me paroît une violente éclipfe.
JUILLET. 1763. 57
Je m'afflige de l'anéantiffement des
grandes Maifons , c'eſt une parure de
moins au monde.
Sa jeuneffe furannée ( de la bellemère
de Madame de Simiane ) me fait
aimer votre jeuneffe prématurée.
J'ai fort regretté notre Soeur du Janet;
mais pourquoi ? C'eft une Sainte
& elle étoit martyre.
Quoique nous n'ayons pas gran1.
chofe à nous dire , cela ne vous difpenfe
pas de m'inftruire de ce qui vous regarde
, puifque votre filence ne me
difpenfe pas de fentir pour vous bien
de l'amitié ,
Les circonftances de la mort fubite
de Monfieur , ( le 9 Juin 1701. ) font
dignes de grandes réflexions , mais d'ordinaire
les réflexions n'agiffent que
fur les perfonnes qui en ont le moins
de befoin , & qui font déja bien diſpofées.
A la même fur la couche d'une fille.
Je fais peu d'attention à l'efpéce ; il
n'y en a que de deux façons ; ce qui
ne fe fait pas une fois fe répare l'autre.
Cv
58
MERCURE
DE
FRANCE
. Vous avez trouvé le fecret de me
rendre attentive en me parlant de votre
coeur & de votre amitié ; j'ai peſé
vos expreffions ; j'y aurois cru de l'éxagération
, fi je ne vous croyois affez
exacte fur la vérité , pour ne pas dire
une parole qui ne ferve à l'exprimer.
Je fuis très - touchée de vos fentimens
& de pouvoir faire votre joie ou votre
peine , par la manière dont je vivrai
avec vous ; je n'en fçaurois changer ,
quand votre coeur fera fon devoir ; c'eſt
lui qui eft ma régle & qui détermine
mes démonftrations. Vous êtes devenue
fi raiſonnable , fi dégagée des fentimens
qui font les conduites bifarres & capricieufes
, que je puis vous répondre
de moi , parce que je me réponds de
vous. J'ai fort envie que nous éprouvions
l'une & l'autre l'égalité & la
douceur d'un commerce aimable &
tendre. J'ai fort envie de vous avoir
auprès de moi , mais je me pique d'amour
pur & défintéreffé ; vous fçavez
que je connois la richeffe des privations
; le bonheur de s'y accoutumer
eft le plus réel de la vie.
Le Roi d'Espagne ( Philippe V. )
a rempli toutes les lettres comme il remJUILLET
. 1763 . 59
pliffoit tous les efprits & toutes les converfations.
Ne feriez - vous point curieufe
de voir en ce pays Mrs les Princes ?
C'est une belle occafion de leur en
faire les honneurs. Mais il ne faut point
tenter le jeune Télémaque de s'arrêter
dans le cours de fes voyages , ni lui préfenter
quelqu'un de plus aimable qu'Eu
charis & qu'il auroit peut-être plus de
peine à quitter. Cette raifon vous retiendra.
Je fuis peu furpriſe de vos profpérités
chez M. & Mde de Chamillard. Ce
n'eft pas à leur bonté & à leur égalité
que vous devez leur conftance , c'eft
à vous & à leur bon goût. Je ne vous
parle point de mon retour , parce que
ce difcours eft inutile , à vous qui favez
mes fentimens , & au monde qui ne
s'en foucie point.
Le fimple récit de l'accident du Chevalier
de Grignan fuffit pour vous faire
faire toutes les réfléxions au grand mépris
de la prévoyance de la prudence
humaine ; il vient ici pour éviter les
douleurs , & il y trouve des accidens
qui lui font fouffrir des douleurs infupportables.
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
On ne peut mander une maladie
d'une manière plus propre à raffurer
que vous me mandez celle de mon frère
( le Marquis de Sévigné) ; cela s'appelle
une maladie digne d'envie : c'eft la
peur d'avoir la migraine qui le retient
dans ſa chambre , qui raffemble le monde
chez lui , qui vous amufe tous .
En vérité je le plaindrai quand il jugera
à propos de fe guérir.
J'ai fçu votre voyage de Champlatreux;
je me fuis repréfenté vos plaifirs ; ils
auroient été plus parfaits,fi le malheur au
jeu ne les avoit troublés. Je fuis dans
l'épreuve de cette forte de tribulation ;
la Cométe déconcerte ma tranquillité ,
comme les As rouges démontent M.
de Grignan. Mde de Rochebonne fait
avec moi la récolte de ce qui manque à
la médiocrité de fes revenus , & je fuis
fa dupe , fans pouvoir me corriger de
mal jouer ni de jouer.
Il faut faire un éffort pour tirer M.
de Simiane d'une charge de fubalterne ;
bonne pour y paffer , & humiliante
quand on y féjourne trop long-temps .
J'ai eu ici Mde de Simiane , elle eft
JUILLET. 1763.
61
cent fois plus jeune que vous ; mais
toujours utile à fa famille par fon attention
habile. Elle eft inquiéte de ces
mouvemens de Troupes qui préfagent
la guerre. Je ne fçais fi elle fera auffi
effective qu'elle eft apparente ; mais il y
a bien affez de l'apparence pour éffrayer.
On m'a dit que le P. le Rat * avoit
fuccédé au P. Malinco ; cela fera des
Rates , ou des Eratées , ou bien des
Ratières ; la terminaiſon n'empêche pas
que la conduite ne foit folide .
On n'obtiendra jamais ma compaffion
par quelque chofe d'auffi defirable
à mes yeux que la fécondité.
Du Chevalier de Grignan , à Mde de
Grignan , fa belle-foeur.
Tous vos parens vous embraffent .
Moi qui fuis parent , je vous embraffe
auffi ma chère Soeur. Nous fommes
ici dans la lecture des Ouvrages de ma
Soeur qui ont pour titre : Abrégé des
vertus de notre Soeur une telle ; elle y
rapporte qu'une béate avoit tant de
faim après une maladie, qu'elle mangeoit
De l'Oratoire , Confeffeur de Mlle de Grie
gnan & de Mde de Sévigné la Bru,
62 MERCURE DE FRANCE.
du bois ; enfin le Diable la tenta , elle
mangea du pain bis ; le Confeffeur
fçachant que c'étoit par une faim qui
fuivoit une maladie , au lieu de lui ordonner
une pénitence , lui dit d'en manger
tous les matins autant.
De Mde de Grignan à Mde de
Simiane.
*
J'ai été incommodée & me fuis guérie
fans reméde ; je fuis perfuadée de
votre inquiétude , & que vous voulez
que je dure autant que l'Univers . Ne
manquez pas à m'envoyer l'Opéra de
Télémaque ; je le lirai avec grand plaifir
, en attendant celui que j'aurai de le
voir ; car je furmonterai l'ennui qui
m'empêche d'aller aux autres Opéra ,
pour voir celui-là . Je crois que M. de
Cambrai fera obligé d'en faire les vers
s'il faut que ce foit un bel - efprit &
un grand Archevêque qui les faffe ;
mais ce n'eft point un Archevêque qui
a fait l'Ile de Calipfo ni Télémaque ;
c'eft le Précepteur d'un grand Prince.
>
* C'eft celui que Danchet & Campra mirent au
Théâtre en 1704.& qu'ils avoient compofé de divers
Fragmens d'autres Opéra . Mde de Grignan
croyoit que cette Tragédie étoit entiérement
nouvelle.
JUILLET. 1763. 63
qui devoit à fon difciple l'inftruction
néceffaire pour éviter tous les écueils
de la vie humaine , dont le plus grand
eft celui des paffions. Il vouloit lui donner
de fortes impreffions des défordres
que caufe ce qui paroît le plus agréable
, & lui apprendre que le grand reméde
eft la fuite du péril. Voilà de
grandes & d'utiles inftructions , fans
compter toutes celles qui fe trouvent
dans ce livre , capable de former un
honnête homme & un grand Prince . Si
dans cet Opéra qu'on fait , on conſerve
cet efprit & ce caractère , il fera plus
de fruit que les Sermons du P. Maffillon.
Vous n'avez pas pris chez lui &
chez fes Confrères le ridicule que vous
voulez donner à Télémaque ; les Pères
de l'Oratoire fçavent trop que l'ufage
eft de faire lire les Poëtes aux jeunes
gens. Les Poëtes font pleins d'une peinture
terrible des paffions , il n'y en a
aucune de cette nature dans Télémaque ;
tout y eft délicat , pur , modefte , & le;
reméde eft toujours prêt & toujours
prompt. Les Poëtes anciens n'ont pas eu
ces précautions , & font pourtant admis
dans les Colléges par les Docteurs les plus
févères ; le Port-Royal a traduit Terence
, Plaute , Petrone. M. d'Andilly
64 MERCURE DE FRANCE.
( Arnauld ) a traduit le 4 & le 6º L. de
l'Eneide ; perfonne ne l'obligeoit à mettre
en langue vulgaire & dans les mains
de tout le monde la peinture de la paffion
la plus forte & la plus funefte qui
ait jamais été ; il le faifoit pour aider
quelque Précepteur de fes amis a inftruire
quelque Difciple de Port-Roval.
Vous voyez donc que ces Meffieurs ne
vous avoueroient pas , s'ils fçavoient
que vous tournez en ridicule un Précepteur
qui apprend les Poëtes à fon
Difciple d'une manière pure , délicate ,
& capable de rectifier les autres Poëtes.
qu'il ne peut éviter de lire dans le
cours de fes humanités . Je vous réponds
bien férieufement , ma fille , j'en fuis
honteufe ; car tant que tu parleras en
enfant , je ne dois pas prodiguer la Raifon
& le Raifonnement .
Adieu , ma fille : le Soleil dore nos
montagnes ; les troupeaux bondiffent
dans nos champs ; la joie & la vigilance
animent tous les Acteurs.
La jeuneffe a fes peines comme les
autres âges , & plus rudes à proportion
de fes plaifirs ; c'eft une compenfation
que la Juftice Divine obferve pour la
confolation & humiliation de tous les
JUILLET. 1763.6 65
Mortels , afin qu'ils foient tous égaux
& n'ayent rien à fe reprocher.
Je trouve mon fils ( le Marquis de
Grignan ) d'un efprit fi ferme , fi raifonnable
& fi augmenté en mérite , que je
fuis ravie d'avoir le loifir de le connoître
à fond ; car à Paris ce ne font que
des momens , on ne fait ce qu'on voit.
L'efprit de Madame de Fortia eft vif,
& la charité n'a point encore diminué
l'agrément de fa converſation .
Le mot d'Adieu eft bon à retrancher
à deux coeurs fenfibles & à deux fantés
délicates ; je me fuis donc dérobée & à
vous ce cruel moment.
L'Abbé de Buffy * m'a fait confidence
qu'il n'a point vu de Dévote qu'on
ait tant d'envie de revoir que vous.
* L'Abbé de Buffy étoit le fils du Comte de
Buffy Rabutin ; il fut depuis Evêque de Luçon.
Il fut auffi de l'Académie Françoiſe , & y fuccéda
à M. de la Motte , au commencement de 1732.
M. de Fontenelle répondit fon Difcours de réception
. On peut voir l'éloge de ce Prélat dans le
Temple du Goût par M. de Voltaire , T 2. de fes
Euvres , p. 327 Edition de 1756. Il y parle
comme Mde de Grignan , de l'agrément de fa
converfation .
1
66 MERCURE DE FRANCE .
difficilement trouverez - vous meilleure
compagnie & plus au goût que je vous
ai vu d'un badinage aifé & gai . Je vous
devois l'un à l'autre .
Fermer
Résumé : EXTRAIT de quelques Lettres de Madame la Comtesse de GRIGNAN, du Chevalier de GRIGNAN, du Marquis de SEVIGNÉ, & de M. de BUSSY-RABUTIN, Evêque de Luçon.
Madame de Grignan échange des lettres avec son mari, le Chevalier de Grignan, sa fille Madame de Simiane, le Marquis de Sévigné et M. de Bussy-Rabutin. Elle exprime sa tristesse face à la mort imminente de Madame de Monaco et à la disparition des grandes maisons nobles, ainsi qu'à la perte de sa sœur, qu'elle qualifie de sainte et martyre. Elle mentionne la présence de M. de Ventadour à Marseille et la mort subite de Monsieur. Madame de Grignan parle des succès de sa fille chez M. et Mme de Chamillard, attribués au bon goût et à la confiance mutuelle. Elle relate l'accident du Chevalier de Grignan et la maladie simulée de son frère, le Marquis de Sévigné. Elle partage des anecdotes sur les jeux, les difficultés financières de Mme de Rochebonne et les mouvements de troupes présageant la guerre. Madame de Grignan exprime son inquiétude face à ces mouvements et mentionne un changement de confesseur. Elle souhaite recevoir l'opéra de Télémaque et admire l'Archevêque de Cambrai. Elle décrit la beauté de la nature autour d'elle et exprime sa fierté pour son fils, le Marquis de Grignan, ainsi que son admiration pour l'esprit vif de Madame de Fortia.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
54
p. 80-103
LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Début :
TOUTES les fois, Monsieur, que je parle de Lucain avec un peu de vivacité [...]
Mots clefs :
Guerre, Dieux, Tête, Sang, Monde, Peuple, Malheurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
LETTRE de M. MARMONTEL
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
à M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
TOUTES OUTES les fois , Monfieur , que je
parle de Lucain avec un peu de vivacité
, j'entens dire , c'eft fa folie : il adore
Corneille ; Corneille aimoit Lucain ; &
fa vénération pour l'un , fait qu'il s'eft
pris d'amour pour l'autre. Je m'examine
encore , & pour me confulter , je relis
quelque chant de la Pharfale. Qu'arrivet-
il ? J'y trouve les mêmes beautés , je
m'afflige qu'elles ne foient pas connues ,
& d'impatience , je prens la plume , pour
tâcher de les rendre comme je les fens.
C'eft ainfi Monfieur , que j'ai traduit
une bonne partie de ce Poëme. Vous
avez bien voulu inférer un chant de ma
Traduction , dansle Merc . d'Avril 1761 .
II vol . & il m'a femblé , qu'on étoit furpris
d'y trouver parmi tant de belles chofes
, fi peu de cette enflure & de cette déJUILLET.
1763 .
81
clamation , que l'on reproche à Lucain :"
il m'a femblé qu'on me favoit gré , d'avoir
rendu fimplement des beautés frappantes
par elles -mêmes ; & fi j'en croyois
ce qu'on a bien voulu me dire de cette
premiere tentative , je n'aurois pas befoin
pour achever , d'un nouvel encouragement.
Mais comme je ne me diffimule
, ni ce que mon Auteur a de
défectueux , ni l'impoffibilité ou je fuis
de l'égaler dans ce qu'il a de grand &
de fublime , je ne veux me hafarder
que pas à pas , & d'effai en effai. J'ai
eu l'honneur de vous propofer un fecond
chant , vous l'avez accepté avec
une politeffe à laquelle je fuis très - ſenfible
; le voici . Je vous ferai bien obligé ,
fi vous voulez mettre à la tête , ce précis
du premier chant , pour le rappeller aux
Lecteurs.
J'ai l'honneur d'être , & c.
PRECIS du premier Chant
de la PHARSALE .
Caufes de la guèrre civile : l'exceffive
grandeur de Rome , la jaloufie &
la rivalité de Pompée & de Céfar , la
corruption des moeurs & le mépris des
Loix . Cefarde retour des Gaules , contre
Jes défenfes du Sénat , paffe le Rubicon
D v
82 MERCURE DE FRANCE.
à la tête de fon armée. Il marche à
Rome. Il s'empare d'Ariminum. Les
Tribuns chaffés de Rome par le Sénat ,
fe réfugient fous les drapeaux de Céfar;
Curion les accompagne. Il annonce à
Céfar, qu'on eft réfolu à lui refufer le
Triomphe , & que l'on arme contre
lui. Harangue de Céfar à fes troupes ,
pour les engager à la révolte. Les
troupes balancent à fe déclarer ; le Centurion
Lélius prend la parole , & les
détermine . César raffemble autour de
lui les cohortes qu'il a laiffées dans la
Gaule. A fon approche , la terreur fe
répand dans Rome . Pompée & le Sénat
prennent la fuite ; le Peuple épouvanté
les fuit. Des prodiges effrayans redoublent
encore l'allarme publique . Les
Devins d'Hétrurie font confultés . Arons
le plus vieux de ces Devins , ordonne
des facrifices , des expiations , & prédit
vaguement des malheurs fans nombre.
Figulus, homme verfé dans l'Aftrologie
, confirme les préfages du Devin ,
& annonce la guèrre Civile .
LIVRE SECOND .
Déja la colère des Dieux s'eft manifeftée
la nature a donné le fignal de la
difcorde ; elle a interrompu fon cours ;
JUILLET. 1763. 83
& par un preffentiment de l'avenir , elle
s'eft plongée elle- même dans ce tumulte
qui engendre les monftres. C'eſt le préfage
de nos forfaits. Pourquoi donc
ô Souverain des Dieux , avoir ajoûté
aux malheurs des hommes , cette prévoyance
accablante ? Soit que dans le
développement du Cahos , ta main féconde
ait lié les caufes par des noeuds
indiffolubles , que tu te fois impofé à
toi-même une première loi , & que
tout foit foumis à cet ordre immuable ;
foit qu'il n'y ait rien de prefcrit , &
qu'un hafard aveugle & vagabond
opére feul dans la nature , ce flux &
ce reflux d'événemens , qui changent
la face du monde ; fais que nos maux
arrivent foudain ; que l'avenir foit
inconnu à l'homme ; qu'il puiffe du
moins , eſpérer en tremblant.
9
Dès qu'on fut averti par ces prodiges
, des malheurs dont Rome étoit
menacée , le ministère de la Juſtice fut
fufpendu ; les Loix gardérent un lugubre
filence ; les dignités fe cachérent fous
le plus humble vêtement ; on ne vit
plus la pourpre entourée de faiſceaux ;
les citoyens étoufférent leurs plaintes ;
la douleur morne & fans voix , erra
dans cette Ville immenfe.
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
Ainfi dans le moment qu'un jeune
homme , l'efpoir d'une famille , expire ;
avant que les premiers accens de la défolation
ayent éclaté ; avant qu'une Mère
les cheveux épars , jette de lamentables
cris , dans les bras de ce fils que la chaleur
de la vie abandonne ; tandis qu'elle
baife cette face livide , & ces yeux plongés
dans le fommeil de la mort ; ce n'eft
pas encore de la douleur , c'eft de l'effroi :
attachée à ce corps expirant , interdite
& comme infenfible , elle contemple ,
dans un étonnement ftupide , toute
l'étendue de fon malheur.
Telle eft dans les premiers inftans ,
la confternation répandue dans Rome..
Les femmes ont dépouillé leur parure ;
leur foule éplorée affiége les Temples
ce n'eft plus par des voeux timides , c'eft
par des longs heurlemens qu'elles invoquent
le Ciel. Le Temple de Jupiter
n'eft pas le feul qu'elles rempliffent ; elles
fe partagent les Dieux.
C'eſt à préfent ( s'écria l'une d'entre
elles , en fe déchirant le vifage baigné
de pleurs ) c'eſt à préfent , ô miférables
Mères ! qu'il eft permis de fe frapper le
fein & de s'arracher les cheveux n'attendez
pas pour vous défoler , que nos
malheurs foient à leur comble ; pleurez
:
JUILLET. 1763. 85
tandis que la fortune eft encore incertaine
entre nos deux Tyrans. Dès que
l'un d'eux fera vainqueur , il faudra
marquer de la joie.
,
Les hommes eux-mêmes , en allant fe
ranger fous les Drapeaux des deux partis
, accufoient les Dieux de les forcer
au crime. Malheureux ( difoient- ils )
que n'avons- nous plûtôt vécu dans les
tems de Cannes & de Trébie ! Dieux ,
ce n'eſt point la Paix que nous vous
demandons ; foulevez contre nous les
Nations barbares ; que le monde conjuré
fe réuniffe ; que les peuples de
l'Orient & du Nord , les Médes , les
Scythes , les Germains fondent fur nous;
que Rome n'ait pas un feul bras qui ne
combatte : rendez - nous , grands Dieux,
tous nos ennemis à la fois , & fauveznous
de la guerre civile . Ou fi vous
avez réfolu d'anéantir le nom Romain ,
faites tomber en pluye de feu , les airs
embrafés par la foudré ; frappez en même
temps & les deux Chefs & les deux
Partis ; n'attendez pas qu'ils méritent
vos coups. Eft-ce pour décider lequel
des deux nous opprimera , qu'il en doit
coûter tant de crimes ? A peine hélas !
eût-il fallu s'y réfoudre pour nous affranchir
de tous les deux. C'eft ainfi
86 MERCURE DE FRANCE.
que leur piété fe répandoit en inutiles
plaintes. Les Vieillards accablés de douleur
fe plaignoient d'avoir trop vécu.
L'un d'eux pour donner un exemple
récent des maux que l'on avoit à craindre.
O mes Amis ( dit-il à fes compagnons
) l'orage qui nous menace , eft
le même qui s'éleva fur Rome , lorfque
Marius , Vainqueur des Teutons & des
Numides , fe réfugia dans des Marais ,
que
les rofeaux de Minturne couvrirent
fa tête triomphante , cette tête , dont
la fortune leur confioit le dépôt fatal.
Découvert & chargé de chaînes , il
gémit longtems enfeveli dans les horreurs
d'un noir cachot . Deſtiné à mou--
rir Conful , à mourir tranquille au milieu
des ruines de fa Patrie , il porto t
d'avance la peine de fes crimes ; mais la
mort fembloit l'éviter. En vain fes ennemis
tiennent fa vie en leur pouvoir ;
le premier qui veut le frapper , recule
faifi de frayeur. Sa main tremblante
laiffe tomber le glaive . Il a vu à travers
les ténébres de la Prifon , une lumière
refplendiffante: il a vu les Dieux vengeurs
le menacer ; il a vu Marius dans tout
l'éclat de fa grandeur future ; il l'a entendu
, & il a tremblé . Retire - toi , lâche
ennemi : ce n'eft pas à toi de frapper
JUILLET. 1763. 87.
cette tête le cruel doit au deftin , des
morts fans nombre avant la fienne. Cimbres,
confervez avec foin les jours de ce
Vieillard, fi vous voulez être vengés . Ce
n'eft point la faveur des Dieux , c'eft
leur colère qui veille fur lui. Marius
fuffit au deffein qu'ils ont formé de per-,
dre Rome. En vain l'océan furieux le
jette fur une plage ennemie ; errant
fut les bords inhabités de ces Numides
qu'il a vaincus , des cabanes défertes lui
fervent d'afyle. Carthage & Marius , fe
confolent mutuellement à la vue de
leur ruine , & couchés fur le même
fable , tous les deux pardonnent aux
Dieux. Mais au premier retour de la
fortune , il rallume la haine des Afriquains
; il affemble des armées d'efcla
ves , & brife les fers dont ils font chargés
aucun n'eft admis fous fes Drapeaux
qui n'ait fait l'apprentiffage du
crime , & qui n'apporte dans fon Camp
l'exemple de quelques forfaits.
O Deftin ! quel jour , quel horrible
jour , que celui où Marius entra victorieux
dans Rome ! avec quelle rapidité
la mort étendit fon ravage ! la nobleffe
tombe confondue axec le peuple ; le
glaive deftructeur vole au hazard , &
frappe fans choix : le fang ruiffelle dans
88 MERCURE DE FRANCE.
les Temples , les pavés des voies pu
bliques en font inondés & gliffans. Nulle
pitié , nul égard pour l'âge : on n'a
pas honte de hater la mort des vieillards
courbés fous le poids des ans , ni de
trancher la vie des enfans qui viennent
d'ouvrir les yeux à la lumière . Hélas !
& par quel crime ont - ils mérité de
mourir ? ils font mortels ; c'en eft affez :
l'impétueufe fureur les rencontre & les
moiffonne fur fon paffage . Sans perdre
le tems à chercher les criminels , on
égorge en foule tout ce qui fe préfente.
La main du meurtrier , plutôt que de
refter oifive , fait tomber des têtes ,
dont les traits mêmes lui font inconnus,
Il n'eft qu'un espoir de falut : c'eſt d'attacher
fes lévres tremblantes , à cette
main prête à frapper. Ah ! Peuple indigne
de tes Ancêtres , devrois - tu , même
à l'aspect de ces mille glaives qui s'avancent
fous les étendarts de la mort ,
devrois -tu confentir à racheter des fiécles
de vie à ce prix ? & tu fubis cette
indigne loi , pour traîner dans l'opprobre
le peu de jours que Marius te laiffe
, & que Svlla vient t'arracher !
Dans le maffacre d'un Peuple innombrable
, comment donner des larmes à
chaques Citoyens ? reçois mes regrets
JUILLET. 1763 . 89
Bébius ! ô toi,dont une foule d'affaffins
déchirent les entrailles , & fe difputent
les membres fumans : & toi , l'augure
éloquent de nos malheurs , Antoine
dont la tête ruiffelante encore , & couverte
de cheveux blancs , eft apportée
dans un feftin , fur la table de Marius.
Les deux Craffus font égorgés ; Licinius
périt dans la tribune ; le Vieillard Scévola
, que le facerdoce auroit dû rendre
inviolable , tombe au pied des Autels
de Vefta : fon fang rejaillit fur le
feu facré ; mais, fes veines épuifées par
l'âge n'en rendent pas affez pour l'éteirdre.
A tant d'horreurs , fuccéda le feptiéme
confulat de Marius, & par là finit
cet homme , accablé de toutes les rigueurs
de la mauvaiſe fortune , comblé
de toutes les faveurs de la bonne , &
qui avoit mefuré dans l'une & dans
l'autre , jufqu'où peut aller le fort d'un
Mortel.
Sylla qui voulut nous vanger , mit
le comble à nos pertes immenfes : il
épuifa le peu de fang qui reftoit à la
patrie en coupant des membres corrompus
, il fuivit trop loin les progrès
du mal il ne périt que des coupables
, mais dans un tems où il n'y avoit
plus que des coupables à fauver.
90 MERCURE DE FRANCE
Sous lui les haines font déchaînées ; la
colère fe livre à fes emportemens , dégagée
du frein des loix . On ne facrifioit pas
tout à Sylla : chacun s'immoloit fes
victimes. Un mot du vainqueur , avoit
ouvert la barrière à tous les forfaits ; on
vit l'efclave affaffiner le Maître , le frère
vendre le fang du frère , les fils degoutans
du meurtre de leur Père , fe difputer
fa tête qu'ils venoient de trancher.
Les tombeaux font remplis de fugitifs ;
les vivans y font confondus avec les
morts les repaires des bêtes féroces
ne peuvent contenir la foule des tranffuges
; les uns , pour dérober leur mort
au vainqueur , ont recours au lien fatal ;
les autres fe précipitent du haut d'un
rocher ; celui-ci éléve fon bucher luimême
, il fe donne le coup mortel , &
fe jette dans les flames , avant que la
force l'ait abandonné. Rome confternée
& tremblante , reconnoît les têtes
de fes plus illuftres Citoyens , portées
au bout des lances , & entaffées dans
la Place publique : là fe révélent tous
les crimes cachés .
Les Pères vont dérober d'une main
tremblante , les corps livides & fanglans
de leurs fils , que leurs yeux feuls reconnoiffent
encore . Moi-même il me
JUILLET. 1763. 91
fouvient , qu'impatient de rendre aux
mânes de mon frère , les devoirs de la
fépulture dont le Tyran nous faifoit un
crime , il me fouvient , qu'avant de porter
fa tête fur le bucher , je parcourus
ce champ de carnage , digne monument
de la paix de Sylla , pour tâcher de découvrir
parmi tant de corps mutilés
celui auquel s'adapteroit cette tête défigurée.
O Dieux par quelles cruautés
la mort de Catulus fut vengée fur le
frère de Marius ; & quels maux fouffrit
avant d'expirer , cette malheureufe victime
? Mânes qu'on voulut appaifer ,
vous en futes effrayés vous-mêmes. Nous
l'avons vu , ce corps déchiré , dont chaque
membre étoit une playe : percé de
coups, dépouillé par lambeaux, il n'avoit
pas encore reçu le coup mortel , & par
un excès inoui de cruauté , l'on prenoit
foin de ménager fa vie. Ses mains tombant
fous le tranchantdu glaive,fa langue
arrâchée , palpite encore , il ne refpire ,
il n'entend plus que par des organes inutiles
.Un ongle meurtrier extirpe fes yeux
qui ont vu difperfer tous fes membres.
On ne croira jamais , qu'une feule tête
ait pu fuffire à tant de tourmens. Les
débris de ce cadavre ne forment plus
qu'un horrible monceau de chair &
92 MERCURE DE FRANCE.
d'offemens écrafés fous leur chûte : les
corps des malheureux qui ont péri dans
un naufrage , & que la vague a brifés
contre les écueils , arrivent moins défigurés
fur le fable. Et quel foin prenezvous
, cruels , de rendre Marius méconnoiffable
aux yeux de Sylla ? pour fe
repaître de Yon fupplice , il eût fallu ,
qu'il reconnût fes traits . Prénefte voit
tous fes habitans moiffonnés par le glaive
, tout un peuple tombe comme d'un
feul coup . Alors , la fleur de l'Italie , la
feule jeuneffe qui lui reftoit , fut maffacrée
dans le champ de Mars , au fein
de cette malheureufe Rome , qu'elle
inonda de fon fang. Que tant de victimes
périffent à la fois par la famine ,
par un naufrage , fous les ruines d'une
Ville fubitement écrafée , dans les horreurs
de la pefte ou de la guèrre , il y
en eut des exemples ; mais d'une exécution
auffi fanglante , il n'en fut jamais. A
peine àtravers les flotsde ce peuple qu'on
égorge , les mains parricides peuvent fe
mouvoir; à peine ceux qui reçoivent le
coup mortel peuvent tomber leurs
corps preffés fe foutiennent l'un l'autre ,
& dans leur chûte , ils deviennent euxmêmes
les inftrumens du carnage : les
morts étouffent les vivans.
JUILLET. 1763 . 93
Sylla du haut du Capitole , tranquille
fpectateur de cette fanglante fcène
n'a pas même le remors d'avoir profcrit
tant de milliers de Citoyens. Cependant
le lit du Tybre ne peut contenir
les cadavres qu'on y entaffe . Les
premiers tombent dans le fleuve , les
derniers s'élevent au- deffus des eaux :
les barques rapides s'y arrêtent ; le fleuve
coupé par cette digue fanglante ,
d'un côté s'écoule dans la mer , de l'autre
il s'enfle & refte fufpendu. Les flots
de fang que l'on verfe de toutes parts ,
fe font un paffage à travers la campagne
, & viennent en Iongs ruiffeaux
groffir les ondes amoncelées. Déja
le fleuve furmonte fes bords & y
rejette les cadavres . Enfin fe précipitant
avec violence dans la mer de Tirrhêne
, il fend les eaux par un torrent
de fang .
C'est ainsi que Sylla a merité d'être
appellé le falut de la patrie , l'heureux
Sylla ; c'eft ainfi qu'il s'eft fait élever
un tombeau dans Rome. Voilà , mes
amis , ce qui nous refte à éprouver une
feconde fois : tel fera le cours de cette
guerre & tel en fera le fuccès. Que disje
? & plût aux Dieux n'avoir que de
tels maux à craindre. Hélas ! il y va de
94 MERCURE DE FRANCE .
bien plus & pour Rome & pour l'Univers,
Marius & les fiens éxilés de leur
patrie ne demandoient que leur retour.
Svlla ne vouloit qu'anéantir les factions.
Céfar & Pompée ont d'autres deffeins.
Non contens d'un pouvoir partagé , ils
combattent pour le rang fuprême ; aucun
d'eux ne daigneroit fufciter la guerre
civile , pour être ce qu'a été Sylla.
Ainfi la vieilleffe confternée pleuroit
fur le paffé & trembloit pour l'avenir .
Mais cette frayeur n'eut point d'accès
dans la grande âme de Brutus , Bru
tus au milieu de la défolation publique
ne mêla point fes larmes aux larmes du
Peuple. Dans le filence de la nuit , il va
frapper au feuil de l'humble demeure
de Caton ; il le trouve veillant & l'âme
agitée des dangers de Rome & du fort
du monde . Brutus l'aborde & lui dit :
» vous l'unique refuge de la vertu
» dès longtemps banic de la terre , vous
» fon ami , vous que le tourbillon de la
» fortune ne peut détacher de fon parti ,
" fage Caton , foyez mon guide , affer-
» miffez mon efprit chancelant ; donnez
» votre force à mon âme. Que d'autres
» fervent Pompée ou Céfar ; Caton eft
» le Chef que Brutus veut fuivre . Ref-
» terez-vous au ſein de la paix , feul im-
1
JUILLET. 1763. 95
29
» mobile au milieu des fecouffes qui
» ébranlent le monde ? ou voulez- vous
» abfoudre la guerre en vous affociant
» aux forfaits & aux malheurs qu'elle
» produira Chacun dans cette guerre
» fatale ne prend les armes que pourfoi ;
» l'un pour éviter la peine due à fes
» crimes , & fe fouftraire aux loix re-
» doutables pendant la paix ; l'autre
» pour écarter le fer à la main , l'indi-
» gence qui le preffe , & s'enrichir
» des dépouilles du monde lorfque tout
» fera confondu . Vous feul aimerez -vous
la guerre pour elle - même ? & que
» vous fervira d'avoir été fi longtemps
» incorruptible au milieu d'un monde
» corrompu ? Est - ce là le prix de tant
» de conftance ? Dans l'un & l'autre
» camp tout ce Peuple arrivera coupa-
" ble ; Caton lui feul va le devenir.
» Dieux,ne permettez pas que des armes
» parricides fouillent ces mains pures ,
» & qu'une fi haute vertu jafques-là fe
» dégrade & fe déshonore . Sur vous ,
» ſeul ami , n'en doutez pas , retom-
» beroient la honte & le crime de cette
» guerre & qui ne fe vanteroit de
» mourir de la main de Caton , quoi-
» que frappé d'une autre main ? qui ne
» fe croiroit pas vengé en vous laiſſant
"
96 MERCURE DE FRANCE.
»le reproche de fa mort ? Non , le calme
" eft votre partage comme il eft le par-
» tage des Aftres : inébranlables dans
» leurs cours ils rempliffent leur vafte
» carrière , tandis que les régions de
» l'air font embrafés par la foudre. La
» terre eft en bute au choc des tempê-
» tes , l'Olympe repofe au-deffus des
» nuages. Te!
"
» régne au plus bas
degré ; mais la paix occupe la cime.
» Quelle joie pour Céfar d'apprendre
» qu'un Citoyen tel que vous auroit
» pris les armes ? rangez-vous du parti
» de fon rival ; peu lui importe. Caton
» fe déclare affez pour lui s'il fe déclare
»pour la guerre civile. Déja une partie
» du Sénat , les Patriciens , les Confuls
» eux-mêmes demandent à fervir fous
Pompée. Qu'on voye Caton fubir le
» même joug , il n'y a plus au monde
que Céfar qui foit libre. Ah ! fi c'eft
" pour les loix, pour la patrie que vous
» voulez combattre , difpofez de moi ;
» mais il n'eft pas temps. Vous voyez
» dans Brutus , non l'ennemi de Céfar,
» non l'ennemi de Pompée ; mais après
» la guerre , l'ennemi déclaré de celui
» des deux qui fera vainqueur. Il dit ,
» & du fein de Caton comme du fond
chofes : le tro.. ordre
immuable des
"
"
"
» d'un
JUILLET. 1763. 97
d'un Sanctuaire fe firent entendre ces
paroles facrées.
"
» Oui , Brutus , la guerre civile eſt
» le plus grand des maux ; mais ma ver-
» tu fuit d'un pas afſuré la fatalité qui
» m'entraîne . Si les Dieux me rendent
» coupable ce fera le crime des Dieux.
» Et qui peut voir , exempt de péril , la
» ruine de fa patrie ? Quoi des Nations
» inconnues s'engagent dans nos querel-
» les ; des Rois , nés fous d'autres étoi-
» les , féparés de nous par de vaftes mers
» fuivent l'aigle romaine aux combats ;
& moi Romain , je refterois feul
plongé dans un honteux repos ! Loin
» de moi,grands Dieux, cette cruelle in-
» différence : ne fouffrez pas que Ro-
» me , dont la chute ébranlera le Dace
» & le Gête , que Rome tombe fans
» m'écrafer. Un père , à qui la mort
» vient d'enlever fes enfans , les accom-
» pagne jufqu'à la fépulture. Sa dou-
» leur même fe plaît à fe nourrir du
long appareil de leur pompe funébre ;
» fes mains portent les noirs flambeaux
» qui vont embrafer leur bucher , &
» l'on voit fes bras paternels s'étendre
» encore à travers les flammes. Non
» Rome je ne me détacherai de toi
» qu'après t'avoir embraffée mourante ,
I. Vol.
"
,
E
98 MERCURE
DE FRANCE .
» & avoir reçu ton dernier foupir : li-
» berté , je fuivrai ton nom , quand
» tu ne feras plus qu'un ombre. Sou-
» mettons- nous : les Dieux inexorables
» demandent Rome entière en facrifice ;
» qu'ils foient contens : ne leur dérobons
" pas une feule de leurs victimes. Ah !
» que ne puis-je offrir au Ciel & aux
» Enfers cette tête chargée de tous les
» crimes de ma patrie , & condamnée à
» les expier ! Décius fe dévoua & périt
» au milieu d'une armée ennemie ; que
» ces deux armées de Romains me per-
» cent de même ; qu'elles épuifent fur
» moi leurs traits. J'irai le fein décou-
» vert , au devant de toutes les lances
» & au milieu du champ de bataille
» je recevrai feul tous les coups de la
» guerre ; heureux fi mon fang eft la
» rançon du monde & fi mon trépas appaife
les Dieux ! Eh pourquoi feroit-on
périr des Peuples dociles au joug &
» difpofés à fléchir fous un Maître ?
» C'est moi qu'il faut perdre , moi qui
» m'obftine feul à défendre inutilement
" nos Loix & notre liberté. Mon fang
» verfé rendra la paix & le repos à l'Ita-
» lie. Après moi, qui voudra régner n'au-
" ra pas befoin de recourir aux armes .
» Mais je fais là d'inutiles voeux al-
»
»
·
JUILLET. 1763. 99
» lons , Brutus , rangeons - nous du-
» moins du parti que Rome autorife .
» Si la fortune feconde Pompée , il n'eft
» pas sûr qu'il en abuſe pour ufurper
» l'Empire du monde. Combattons fous
» lui , de peur qu'il n'ofe croire que c'eft
» pour lui que l'on va combattre . Caton,
» foldat dans fon armée lui apprendra
» s'il eft vainqueur , que c'est pour
» Rome qu'il aura vaincu .
33
Telle fut la réponſe de Caton , &
l'âme du jeune Brutus embrâfée d'un
feu nouveau , ne refpira plus que la
guerre civile,
Alors , comme le foleil chaffoit les ténébres
, on entendit frapper à la porte :
c'étoit la pieufe Marcie qui venoit de
rendre à Hortentius fon époux les devoirs
de la fépulture . Dans la fleur de
l'âge & de la beauté un lien plus cher
l'avoit unie au vertueux Caton ; &
Caton après avoir eu d'elle trois gages
d'un faint hyménée , l'avoit cédée à fon
ami , afin qu'elle ornât une maiſon nouvelle
des fruits de fa fécondité , & que
fon fang maternel fût le lien des deux
familles. Mais à peine a-t-elle recueilli
les cendres d'Hortentius , qu'elle revient,
la pâleur fur le vifage , les cheveux épars
& fouillés de fang , le fein meurtri
E ij
336320
100 MERCURE DE FRANCE.
la tête couverte de la pouffière du tombeau
. Elle eût vainement employé d'autres
charmes pour plaire aux yeux du
févère Caton ; elle fe préfente & dans
fa douleur elle lui parle en ces mots .
"
» Tant que mon âge & mes forces
» m'ont fait un devoit d'être mè
» re , ô Caton , j'ai fait ce que vous avez
» voulu ; j'ai fubi la Loi d'un fecond
» hyménée. A préfent que mes en-
» trailles font épuifées , que la nature &
la patrie n'ont plus rien à exiger de
» moi , je reviens à vous dans l'eſpoir
» de n'être plus livrée à perfonne. Ren-
» dez-moi les chaftes noeuds de mon
» premier hymen ; rendez- moi le nom ,
» le feul nom de votre époufe : qu'on
puiffe écrire fur mon tombeau Marcie
femme de Caton , & que l'avenir n'ait
» pas lieu de douter fi vous m'aviez cé-
» dée ou bannie. Ce n'eft point à vos
» profpérités que je viens m'affocier ;
» c'eft de vos peines , de vos travaux
» que je veux être la compagne . Laiffez-
» moi vous fuivre dans les camps , par-
» tager , adoucir vos fatigues. Eh pour-
» quoi refterois -je en fûreté au fein de
la paix ? Pourquoi Cornélie verroit-
» elle de plus près que moi les dangers
» de la guerre civile ?
>>
JUILLET. 1763. ΙΟΙ
Ces paroles fléchirent Caton ; &
quoique le moment de courir aux
armes fût peu favorable aux voeux de
fon époufe, il confentit à renouveller
avec elle la fainteté de leurs premiers:
fermens , mais feulement à la face du
Ciel , & fans l'appareil d'une pompe
vaine.
Le veftibule de fa maifon n'eft point
couronné de guirlandes , ni éclairé des
flambeaux de l'Hymen : le lit nuptial
n'eft point élevé fur des marches d'y
voire ; une trame d'or ne brille pas dans
les tapis dont il eft couvert : on ne voit
point Marcie dans la parure d'une nouvelle
époufe , relever par le feu des
diamans les riches couleurs d'une robe
éclatante , & foutenue par fes compagnes
, franchir , fans y toucher , le
feuil de la porte confacré à Vefta : la
tête n'eft point ornée de ce tiffu de
pourpre qui tombe fur les yeux timides
d'une jeune vierge dévouée à l'hymen
& qui fert de voile à la tendre pudeur.
Mais telle qu'elle eft , & fans dépofer
le deuil lugubre qui la couvre , elle embraffe
fon époux , comme elle embrafferoit
les enfans . Les jeux profanes , la
folle ivreffe ne font point appellés à ce
grave hyménée : Marcie & Caton
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
.
fe réuniffent dans le filence & fous l'aufpice
de Brutus.
Caton , dès le premier fignal de la
guerre avoit laiffé croître fa barbe touffue,
& fes cheveux blancs ombrageoient
fon front. Ce front févère n'admit point
la joie Caton ne daigna pas même écarter
fes longs cheveux de fon vifage auftère
& vénérable. Egalement infenfible
à l'amour & à la haine , tout occupé à
gémir fur les malheurs de l'humanité, il
s'interdit le lit nuptial & la févérité de fa
vertu réfifta même aux plaifirs légitimes.
Telles furent les moeurs de Caton,telle
fut fa Secte rigide : fuivre les loix de la
nature ; vivre & mourir pour fon
pays ;
fe croire fait , non pour foi-même , mais
pour le bien du monde entier ; n'avoir ,
au lieu de feftins, que l'aliment néceffaire
à la vie , au lieu de palais , qu'un abri
contre les hyvers , au lieu de riches vêtemens
que l'étoffe groffiere dont fe couvroit
le Peuple borner l'ufage de l'amour
aufoin de perpétuer fon efpéce ; être à la
fois le père & l'époux de fa patrie ; fe faire
un culte de la juftice , de l'honnêteté
une infléxible loi , du bien général un intérêt
unique ; tel fut , dis- je , cet homme
auftère ; & dans tout le cours de fa vie
jamais la volupté , cette idole d'elleJUILLET.
1763.
103
même , ne furprit un feul mouvement
de fon âme , n'eur part dans aucune de
fes actions.
Le refté au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. MARMONTEL à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Dans sa lettre à M. de La Place, Marmontel exprime son admiration pour Lucain et sa traduction de la 'Pharsale', tout en reconnaissant les qualités et les défauts de l'œuvre. Le résumé du premier chant de la 'Pharsale' expose les causes de la guerre civile à Rome : la grandeur excessive de Rome, la rivalité entre Pompée et César, la corruption des mœurs et le mépris des lois. César traverse le Rubicon, s'empare d'Ariminum et rallie les troupes, tandis que Pompée et le Sénat fuient. Des prodiges annoncent des malheurs. Le second livre décrit des signes divins annonçant la discorde et la terreur à Rome. Les lois sont suspendues, et la ville est plongée dans la consternation. Les femmes pleurent et invoquent les dieux, tandis que les hommes se préparent à la guerre. Le narrateur compare la situation tragique de Rome à celle après les victoires de Marius. Marius, malgré ses crimes, semble protégé par une force divine. Le texte décrit les horreurs commises par Marius lors de son retour à Rome, où la mort frappe sans discernement. Sylla, cherchant à venger Rome, aggrave les pertes, laissant libre cours aux haines et aux crimes. Les scènes de violence sont intenses : des esclaves tuent leurs maîtres, des frères se disputent la tête de leur père décapité, et les fugitifs se cachent ou se suicident. Rome est remplie de cadavres, y compris ceux des citoyens illustres. Les massacres sont si violents que les cadavres obstruent le Tibre. Sylla observe la scène sans remords. Le texte compare les ambitions de César et Pompée à celles de Sylla, soulignant que ces nouveaux conflits pourraient être encore plus dévastateurs. Brutus cherche le soutien de Caton pour résister aux factions en guerre. Un dialogue entre Brutus et Caton révèle les préoccupations de Brutus concernant les motivations des combattants. Caton affirme son dévouement à Rome et son désir de mourir pour rétablir la paix. La réponse de Caton enflamme Brutus, qui aspire désormais à la guerre civile. Après la mort d'Hortensius, Marcie demande à Caton de renouer leur premier mariage pour éviter d'être livrée à un autre. Ému, Caton accepte de renouveler leurs vœux de manière simple et discrète, sans cérémonie. Caton, préoccupé par les malheurs de l'humanité, refuse les plaisirs légitimes et maintient une rigueur morale inflexible.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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56
p. 71-92
Relation des voyages au tour du Monde, [titre d'après la table]
Début :
Relation des voyages au tour du monde, entrepris par ordre de Sa Majesté Britannique [...]
Mots clefs :
Pays, Capitaine, Joseph Banks, James Cook, Voyage, Tahiti, Homme, Nouvelle-Zélande, Anglais, Navigateurs, Europe, Île, Îles, Voyages, Continent, Habitants, Indiens , Peuples, Monde, Daniel Solander, Mer, Côtes, Sud, Equipage, Vaisseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Relation des voyages au tour du Monde, [titre d'après la table]
Relation des voyages au tour du monde ,
entrepris par ordre de Sa Majefté Britannique
actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémifphère
méridional , & fucceffivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine.
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiffeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans & de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts
, ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus .
Oavrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in+4° . A Paris , chez Saillant & Nyon ,
rue St Jean - de-Beauvais , & Panckoucke
, Hôtel de Thou rue des
Poitevins.
DEPUIS la découverte entière de l'Amérique
, l'efprit des Navigateurs a dirigé
fes recherches vers cette pofition du
72 MERCURE DE FRANCE .
globe , qui eft entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Efpérance , & le pole Auftral . Les diffétentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on fuppofoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumières. La Nation qui domine
fur les mers vient de fuivre les
mêmes vues avec plus de fuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une manière bien frappante les progrès
de la navigation .
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrième , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philofophique ,
fera très mémorable aux yeux de la poftérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander feront fameux dans l'hiftoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
fituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
Il n'eft pas poffible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiftoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
expofe
MAI .
1774- 73
expofe quel étoit l'état de cette dernière
fcience avant les voyages que nous annoncons
, & jufqu'où ils l'ont perfectionnée
.
"
» Les Navigateurs qui avoient parcou-
» ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
» déterminer fi la Nouvelle Guinée & la
» Nouv. Hollande ( * ) ne formoient qu'un
feul Pays , ou fi c'étoient deux contrées
féparées . On croyoit que la Nouv. Bretagne
étoit une feule île. La côte orien-
" tale de la Nouv. Hollande étoit abſo-
» lument inconnue . On ne connoiffoit
» guères de la Nouv. Zelande , que le
»petit canton où débarqua Tafman ,
» & qu'il appela baye des affaffins , &
» l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
» gion faifoit partie du continent méri-
» dional. Les cartes plaçoient dans l'O-
» céan pacifique des îles imaginaires
"
39
"
qu'on n'a point trouvées , & elles repré
» fentoient, comme n'étant occupés que
» par la mer , de grands efpaces où
»l'on a découvert plufieurs îles . Enfin ,
les Phyficiens penfoient que depuis le
» degré de latitude fud , auquel les Na-
* Au lieu de Nouvelle Zelande , il faut lire
Nouvelle Hollande,
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
"
vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoir
» y avoir jufqu'au pole auftral un conti-
» nent fort étendu .
و د
» Les Anglois , dans les quatre voyages.
qu'ils viennent de faire , ont reconnu
» que la côte orientale de la Nouv. Hol-
» lande , appelée par eux Nouv . Galles
» méridionale , étoit un pays beaucoup
» plus grand que l'Europe ; & le Capitaine
Cook a déterminé avec précifion le
gifement des côtes . La Nouv. Bretagne
» eft compofée de deux îles , & ces deux
îles font féparées par un canal nommé
canal St George . On a fait le tour de
la Nouv . Zelande , & la carte qu'on en a
dreffée , ne peut être plus exacte que
» celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
» ques Auteurs avoient penfé que de
» l'ifle de George III à la Nouv . Zelande ,
» il pouvoit y avoir un continent:le Capi-
» taine Cook affure qu'ils fe fonttrompés,
"
"
מ
mais on y a découvert un grand nom-
» bre de petites îles. Quant au continent
méridional , it eft démontré qu'il n'y
en a point au Nord du quarantième de
gré de latitude fud ; nos Navigateurs
» n'ofent affurer également qu'iln'y
» en ait pas un au fud de ce quarantième
fans avoir degré. Le dernier voyage ,
n
"
pas
MAI 17746 75
و د
ود
» entièrement réfolu la queftion , a réduit
à un fi petit efpace l'unique portion de
» l'hémifphère méridional ou pourroit
» fe trouver ce continent , qu'il feroit
» fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
» tentative pour s'aflurer de la vérité. "
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage , le plus intéreffant de la collec
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook , MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompa
gnoient , partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'abor
der promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paffage de Vénus au deffus
du difque du faleil , & faire enfuite des
découvertes dans la mer du fud , ils fe
hâtèrent d'arriver à leur deftination . Nous
ne devons pas omettre deux faits qui feront
une preuve des obftacles fans nombre
& de toute efpèce , qu'ont eu à combattre
nos philofophes dans leur expédition.
Lorfqu'ils furent fur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des rafraîchiffemens
, & examiner l'état du pays &
fes productions naturelles. Le Vice- Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
Dij
766 MERCURE DE FRANCE,
vifions pour fon équipage
; mais il dé
fendit à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois, de débarquer. Ils parlèrent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoic
comme des efpions , & il s'embarraffoit
fort peu du progrès des ſciences . MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ftratagêmes & des déguifemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourfuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit faifi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paffer le détroit de Magellan
, ils doublèrent le Cap de Horn
& pendant qu'ils étoient fur les côtes de
la terre de feu, il leur arriva un accident ,
trifte préfage des maux qui les atten
doient dans le courant de leur voyage,
MM. Banks & Solander virent une montagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réfolurent d'y aller chercher des plantes,
Ils fe mirent en route , fuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Gréen
l'Aftronome , de deux Deffinateurs , de
leursDomestiques & de deux Matelots.Ils
trouvèrent un terrein marécageux couvert
de buiffons fi bien entrelacés les uns
M A 1. 17746 77
dans les autres , qu'il étoit impoffible de
les écartér pour s'y frayer un paffage . Le
temps devint très- froid tout- à- coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les furprit.
Il leur étoit impoffible de retourner au
vaiffeau , & ils n'eurent plus d'efpoic
que de trouver un abri où ils puflent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel . Ils crurent apperce
voir un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tombèrent bientôt fur la neige fans ponvoir
fe relever , ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , & d'autres s'empreffèrent de
donner du fecours aux malades . Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils couturent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arrivèrent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont féjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obfervations fur les moeurs
& les ufages du peuple qui l'habite..Ces
Infulaires vivent dans un climat & fur
un fol qui les met au - deffus du befoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eft forcé de penfer que c'eft
*
D iij
78
MERCURE DE FRANCE.
le peuple le plus fortuné de la terre. La
tuation où ils fe trouvent eft véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exifter
fur le globe ; & fi nous avions paffé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partifans de
cet eloquent Philofophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Leur fyftême ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonflances réunies en
leur faveur , ne pourront prefque jamais
s'appliquer à une autre peuplade . Ils naiffent
fous un ciel doux & agréable , & la
même caufe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractère. Leur pays eft
enchanteur , la terre y produit prefque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obftacles à
leurs defirs , & ils fuivent toujours le
pur inftinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La defcription de cette
île & de fes habitans paroîtra romanefque
à pluGeurs lecteurs ; cependant
elle eft de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiffances en fi peu de
temps.
MAI. 17740 79
La moitié du fecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieufes
furvenues aux Anglois pendant leur
féjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiftoire fur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaifance.
Voici le titre des trois derniers chapitnes
.
Chapitre 17. Defcription particulière
de l'île d'Otahiti , de fes productions &
de fes habitans . Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeftique &
amuſemens.
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la divifion du temps
à Orahiti ; manière de compter & de
calculer les diftances ; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philofophes voulant s'inftruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le fervice
divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , fa femme & quelques autres Otahitiens
; il efpéroit que ces cérémonies
Bccafionneroient quelques queftions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
leur part , &lui procureroient quelque inftruction.
Les Indiens s'affirent , fe tin-
» rent debout , ou fe mirent à genoux ,
"
lorfque M. Banks faifoit de même ;
» mais après que le fervice fut fini , ils
» ne firent aucune queftion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorfque
nous tâchions de leur expliquer ce qui
» venoit de fe paffer.
a
» Les Otahitiens , après avoir vu nos
» cérémonies religieufes , jugèrent à pro-
" pos de nous montrer dans l'après - midi
» les leurs qui étoient très différentes . Ua
» jeune homme de fix pieds & une jeune
» fille de 1 à 12 ans , facrifièrent à Vénus
devant toute l'affemblée , fans paroître
attacher aucune idée d'indécence
» à leur action & avec la liberté qu'on
prend lorfqu'on fe conforme aux ufages
» du pays . La Reine Obéréa préfidoit à
» la cérémonie ; elle donnoit à la fille
» des inftructions fur la manière dont elle
» devoit jouer fon tôle.
"
Cette Obéréa eft la même qui devint
amoureufe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font fi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent prefque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée .
M. Bancks , dont on ne peut affez
MAI. 1774. 81
"
»
louer le courage & le zèle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réfolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y affifter fans cette condition.
Il alla donc le foir dans l'endroit
» où étoit dépoté le corps , & il fut reçu
» par la fille de la défunte , quelques au-
» tres perfonnes & un jeune homme qui
» fe préparoient à la cérémonie. On le
» dépouilla de fes vêtemens à l'Européenne
; les Indiens nouèrent au tour
de fes reins une petite pièce d'étoffe
» & ils lui barbouillèrent tout le corps
jufqu'aux épaules avec du charbon &
» de l'eau , de manière qu'il étoit auffi
» noir qu'un nègre . Ils firent la même
» opération à plufieurs perfonnes , & en-
» tr'autres, à quelques femmes qu'on mit
» dans le même état de nudité
que lui ;
» le jeune homme fut noirci par - tout ,
» & enfuite le convoi fe mit en mar-
» che.
"
ກ
M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainfi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il Y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paffer le convoi , & il allojt dire au princi
pal perfonnage du deuil : imatata , il n'y
a perfonne.
Dy
B2 MERCURE
DE FRANCE
.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute , mais qui malheureufement
eft inconteftable.
» Un nombre très - confidérable d'O-
» tahitiens des deux fexes , forment des
» fociétés fingulières appelées arrcoy ,
» où toutes les femmes font communes
499
"
à tous les hommes; cet arrangement met
» dans leurs plaifirs une variété perpé-
» tuelle , dont ils ont tellement befoin
» que le même homme & la même fem-
"
me n'habitent guères plus de deux à
» trois jours enfemble. Les hommes s'y
» divertiffent par des combats de lutte ,
» & les femmes y danfent en liberté la
» Timorodée , ( * ) afin d'excites en elles
des defirs qu'elles fatisfont fur le
» champ.
» Les Otahitiens , loin de regarder
comme un déshonneur d'être aggrégés
» à cette fociété , en tirent au contraire
» vanité , comme d'une grande diftinc-
» tion. Lorfqu'on nous a indiqué quel-
» ques perfonnes qui étoient membre
و د
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queftions fur cette
» matière , & nous avons reçu de leus
* Efpèce de danfe lubrique du pays.
MAI. 1774. 83
propre bouche les témoignages que
» je viens de rapporter ".
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouir
de la chimérique liberté de la nature fi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exifter dès que
les hommes fe raffembleront en troupes ;.
mais il est étonnant qu'il foit aflervi au
gouvernement féodal '; d'où il eft permis
de conclure que la plupart des peuples
fubiffent ce premier efclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation .
Il y a quatre claffes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaffal & le
Paylan .
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a dejà infectés.
de la maladie vénérienne. » Ils la diftin-.
" guent par un mot qui revient à celui
» de pourriture , & ils lui donnent une fi
gnification beaucoup plus étendue ; ils
» nous décrivirent dans les termes les :
plus pathétiques , les fouffrances des :
premiers infortunés qui en furent les:
» victimes ; ils ajoutèrent qu'elle faifoit
"tomber les poils & les ongles , & pour .
riffoit la chair jufqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une:
» confternation univerfelles; que les ma
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» lades étoient abandonnés par leurs plus
» proches parens , qui craignoient que
» cette maladie ne fe communiquât par
contagion , & qu'on les laitoit péric
>> feuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
jamais connus auparavant.
"
39
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiffeaux d'Europe
franchiffent cet intervalle immenſe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entièrement
leur race .
Nos Navigateurs , après un long lẻ-
jour avec les Otahitiens , fe préparèrent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun fe rendît au vaideau . Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur.
dout jouiffent les Infulaires dont ils alloient
fe féparer , & ne trouvant pas dans
nos fociétés policées le contentement
qu'ils efpéroient goûrer parmi eux , défertèrent
le fort, la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfolement
recouvrer fes deux hommes : il
fit faifir quelques chefs & il leur fit des
menaces fi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de fe
défendre , & difoient que les deux EuMAI.
1774. 85
»
ropéens « avoient pris chacun une fem-
» me , & qu'ils étoient devenus habitans
du pays. Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener
de force..
"
Les déferteurs confirmèrent le rap-
» port des Indiens ; ils étoient devenus
» fort amoureux de deux filles , & ils
» avoient formé le projet de fe cacher
jufqu'à ce que le vaiffeau eût mis à la
voile , & de fixer leur réfidence à Ota-
» hitii »»..
Nous ne ferons aucune réflexion fur
ce fait intéreffant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'ayent pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumières pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civilifées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût befoin de ces deux hommes
pour le fervice du vailleau , il auroit
peut-être dû les laiffer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
fuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniftre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna fa patrie pour 's'embar.
86 MERCURE DE FRANCE.
"
quer avec les Anglois. La vue de nos na
vigateurs & de leur vaiffeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celled'un
homme policé, il céda à l'invincible.
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
» Le 13 Juillet , jour du départ , le
vaiffeau fut rempli des Otahitiens nos
» amis. Dès le point du jour nous levâ-
" mes l'ancre , & dès que le bâtiment
« fut fous voiles , les Naturels du pays.
prirent congé de nous , & versèrent
» des larmes , pénétrés d'une trifteffe qui
avoit quelque chofe de bien tendre &
» de bien intéreffant . Tupia foutint cette:
» fcène avec une fermeté & une tranquillité
vraiment admirables ; il eft
» vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
encore plus d'honneur à fon caractère :
" Il envoya une chemife pour dernier
39 préfent à Potomai , maîtreffe favo-
» rite de Tootahah , un des Chefs du
" pays ; il alla enfuite fur la grande hune
» avec M. Banks , & il fit des fignes
aux Pirogues tant qu'il continua de les
30%
» voir
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MA I 1774. 87
aux Anglois pendant le refte du voyage ;
il leur donna fans ceffe des preuves de
fon jugement & de fa pénétration ; mais
malheureuſement il eft mort à Batavia
ainfi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, cherchèrent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très- grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur furvinrent ne font pas
moins curieux . Après avoir paffé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook di
rigea fa route plus au fud , dans le deffein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7·
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la fuite pour la Nouv.
Zelande : ils ont côtoyé ces deux grandes
îles jufqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
d'endroits , & ils ont prefque toujours
été attaqués par les féroces habitans da
pays.
Le fait fuivant eft fort extraordinaire..
En arrivant fur la côte de la Nouv. Zelande,
Tupia , Infulaire d'Otahiti , enten୫
. MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays . Puifque
le langage de ces contrées fi eloignées
l'une de l'autre , eft à- peu- près le
même , il eft fûr que ces deux Nations
tirent leur fource d'une commune origine.
Après la defcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zelande eft la plus curieufe
du voyage. L'exiftence des peuples antropophages
, conteftée fi mal - à -propos
par quelques Ecrivains , eft déformais hors
de doute , & il eft prouvé par cette relation
,, que les Zélandois mangent des
hommes.
»
" Pendant notre féjour dans le canal
» de la Reine Charlotte , nous trouvâ-
» mes des Indiens occupés à apprêter les
» alimens , & ils faifoient cuire alors un
» chien dans leur four ; il y avoit près
de là plufieurs paniers de provifion .
» En jetant par hafard les yeux fur un
» de ces paniers , à mefure que nous paffions
, nous apperçûmes deux os en-
» tièrement rongés qui ne nous parurent
» pas être des os de chiens , & que nous
reconnûmes pour des os humains , après
» les avoir examinés de plus près . Ce
fpectacle nous frappa d'horreur , quoiqu'il
ne fît que confirmer ce que nous
»
39
7
MAI. 1774. S
19
» avions oui dire plufieurs fois depuis
notre arrivée fur la côte . Comine il
» étoit fûr que c'étoit véritablement des
» os humains , il ne nous fut pas poffble
de douter que la chair qui les cou-
» vroit n'eût été mangée .... Nous char-
» geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héfiter en aucune manière
, que c'étoient des os d'hommes.
» Il leur demanda enfuite ce qu'étoit de
» venu la chair , & ils répliquèrent qu'ils
» l'avoient mangée . .. En nous infor-
» mant qui étoit l'homine dont nous
» avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par fept de leurs en-
» nemis , étoit venue dans la Baye , &
» que cet homme étoit un des fept qu'ils
avoient tués ....
К
"
19
»
.....
Quelques jours après , Tupia reprit
» de nouveau la converfation fur l'ufage
» de manger la chair humaine , & les
Indiens répétèrent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auffi les têtes ? Nous ne mangeons
» que la cervelle , répondit un vieillard
» & demain , je vous apporterai quelques
» têtes , pour vous convaincre que noust
» avons dit la vérité.
n
90% MERCURE
DE FRANCE.
On trouve dans le voyage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulèrent
depuis leur départ de la Nouv . Zelande ,
jufqu'à la Nouv . Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv . Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paffé trois mois & demi a
viliter les côtes de ce pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr . Le vaiffeau toucha fur
un banc de rochers , & y refta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puffent le remettre en pleine mer ..
On eft faifi d'attendriffement & d'effroi
en lifant la defcription de l'état où ils
fe trouvoient. Enfin , ils fortirent de dan
ger , & ils dûrent leur délivrance à une
circonftance bien fingulière . « Le rocher
» fur lequel échoua le bâtiment , fit plu-
» fieurs trous dans la calle , & un autre
» affez large pour nous couler à fond ;
» mais par bonheur , il fe trouva en
grande partie bouché par un morceau
» de rocher, qui ,après avoir fait l'ouver
»ture , y étoit reſté engagé,
"
Nos voyageurs touchent enfuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chémin
MAI. 1774. 91
de l'Europpe à Batavia ; ils portent partout
leur efprit obfervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abfolument .
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorfqu'on le voit commettre des actions
telles que celle- ci , dont nos phi-
Fofophes ont été temoins ..
»
n
"
Depuis un temps immémorial , la
pratique , appelée courir un Muck
eft établie chez ces peuples . Après s'être
» enivrés d'opium , un homme le préci
pite dans les rues une arme à la main ,
tuant toutes les perfonnes qu'il rencontre
. jufqu'à ce qu'il foit tué lui- même
ou arrêté. Nous en avons vu plufieurs
» exemples pendant notre féjour à Batavia
, & un des Officiers chargés de
faifir ces furieux , nous dit qu'il fe paf
» foit rarement une femaine fans que lui
» ou fes confrères fuffent appelés pour
» en arrêter quelqu'un . Dans un des cas
" dont nous avons été témoins , l'homme
" avoit eu plufieurs fois à fe plaindre de
» la perfidie des femmes, & étoit de--
» venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
"
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
font ordinairement bleйés ; mais ils
n'en font pas moins rompus vifs "..
92 MERCURE DE FRANCE.
L'équipage contracta à Batavia des gers
mes de maladie qui fe
développèrent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , prefque tous les jours un
mort à´jeter à la mer , & dans l'efpace.
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes te 2 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
que
Il eft fur que jamais on ne fera une
expédition au tour du globe auffi célèbre
celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture foit auffi intéreffante &
auffi inftructive.
entrepris par ordre de Sa Majefté Britannique
actuellement régnante , pour
faire des découvertes dans l'hémifphère
méridional , & fucceffivement
exécutés par le Commodore Byron ,
le Capitaine Carteret , le Capitaine.
Wallis & le Capitaine Cook , dans
les vaiffeaux le Dauphin le Swallow
& l'Endeavour ; rédigée d'après les
Journaux tenus par les différens Commandans
& les papiers de M. Banks ;
& enrichie de figures & d'un grand
nombre de plans & de cartes relatives
aux pays qui ont été nouvellement découverts
, ou qui n'étoient qu'imparfaitement
connus .
Oavrage traduit de l'Anglois , 4 vol .
in+4° . A Paris , chez Saillant & Nyon ,
rue St Jean - de-Beauvais , & Panckoucke
, Hôtel de Thou rue des
Poitevins.
DEPUIS la découverte entière de l'Amérique
, l'efprit des Navigateurs a dirigé
fes recherches vers cette pofition du
72 MERCURE DE FRANCE .
globe , qui eft entre la pointe méridionale
du nouveau monde , le Cap de bonne-
Efpérance , & le pole Auftral . Les diffétentes
expéditions qu'on a faites pour
reconnoître le continent qu'on fuppofoit
dans ces parages , n'ont pas acquis
toute la célébrité qu'elles auroient pu mériter
, & la géographie n'en a pas retiré
beaucoup de lumières. La Nation qui domine
fur les mers vient de fuivre les
mêmes vues avec plus de fuccès ; & les
quatre voyages autour du monde , qu'ont
exécutés les Anglois en fix ans , annoncent
d'une manière bien frappante les progrès
de la navigation .
Les trois premiers ont été fort utiles ;
mais le quatrième , qu'on peut appeler
une expédition vraiment philofophique ,
fera très mémorable aux yeux de la poftérité.
Les noms de Cook , de Banks &
de Solander feront fameux dans l'hiftoire
des voyages , & l'on dira peut- être qu'il
étoit plus facile de découvrir l'Amérique
fituée au bout de notre Europe , que d'aller
examiner les immenfes pays qu'ils ont
parcourus.
Il n'eft pas poffible de dire dans un extrait
, combien ils ont enrichi la philofophie
morale , l'hiftoire naturelle & la
géographie. La préface des traducteurs
expofe
MAI .
1774- 73
expofe quel étoit l'état de cette dernière
fcience avant les voyages que nous annoncons
, & jufqu'où ils l'ont perfectionnée
.
"
» Les Navigateurs qui avoient parcou-
» ru la mer du Sud , n'avoient pas pu
» déterminer fi la Nouvelle Guinée & la
» Nouv. Hollande ( * ) ne formoient qu'un
feul Pays , ou fi c'étoient deux contrées
féparées . On croyoit que la Nouv. Bretagne
étoit une feule île. La côte orien-
" tale de la Nouv. Hollande étoit abſo-
» lument inconnue . On ne connoiffoit
» guères de la Nouv. Zelande , que le
»petit canton où débarqua Tafman ,
» & qu'il appela baye des affaffins , &
» l'on fuppofoit d'ailleurs , que cette ré-
» gion faifoit partie du continent méri-
» dional. Les cartes plaçoient dans l'O-
» céan pacifique des îles imaginaires
"
39
"
qu'on n'a point trouvées , & elles repré
» fentoient, comme n'étant occupés que
» par la mer , de grands efpaces où
»l'on a découvert plufieurs îles . Enfin ,
les Phyficiens penfoient que depuis le
» degré de latitude fud , auquel les Na-
* Au lieu de Nouvelle Zelande , il faut lire
Nouvelle Hollande,
D
74 MERCURE
DE FRANCE.
"
vigateurs s'étoient arrêtés , il pouvoir
» y avoir jufqu'au pole auftral un conti-
» nent fort étendu .
و د
» Les Anglois , dans les quatre voyages.
qu'ils viennent de faire , ont reconnu
» que la côte orientale de la Nouv. Hol-
» lande , appelée par eux Nouv . Galles
» méridionale , étoit un pays beaucoup
» plus grand que l'Europe ; & le Capitaine
Cook a déterminé avec précifion le
gifement des côtes . La Nouv. Bretagne
» eft compofée de deux îles , & ces deux
îles font féparées par un canal nommé
canal St George . On a fait le tour de
la Nouv . Zelande , & la carte qu'on en a
dreffée , ne peut être plus exacte que
» celle de certaines côtes d'Europe. Quel-
» ques Auteurs avoient penfé que de
» l'ifle de George III à la Nouv . Zelande ,
» il pouvoit y avoir un continent:le Capi-
» taine Cook affure qu'ils fe fonttrompés,
"
"
מ
mais on y a découvert un grand nom-
» bre de petites îles. Quant au continent
méridional , it eft démontré qu'il n'y
en a point au Nord du quarantième de
gré de latitude fud ; nos Navigateurs
» n'ofent affurer également qu'iln'y
» en ait pas un au fud de ce quarantième
fans avoir degré. Le dernier voyage ,
n
"
pas
MAI 17746 75
و د
ود
» entièrement réfolu la queftion , a réduit
à un fi petit efpace l'unique portion de
» l'hémifphère méridional ou pourroit
» fe trouver ce continent , qu'il feroit
» fâcheux qu'on ne fit pas une nouvelle
» tentative pour s'aflurer de la vérité. "
Nous ne parlerons ici que du dernier
voyage , le plus intéreffant de la collec
tion.
L'Endeavour , monté par le Capitaine
Cook , MM. Banks & Solander , & les
autres Obfervateurs qui les accompa
gnoient , partit de Plimouth le 26 Août
1768. Comme ils avoient ordre d'abor
der promptement à l'île d'Otahiti , pour
y obferver le paffage de Vénus au deffus
du difque du faleil , & faire enfuite des
découvertes dans la mer du fud , ils fe
hâtèrent d'arriver à leur deftination . Nous
ne devons pas omettre deux faits qui feront
une preuve des obftacles fans nombre
& de toute efpèce , qu'ont eu à combattre
nos philofophes dans leur expédition.
Lorfqu'ils furent fur les côtes du
Brefil , ils voulurent relâcher à Rio - Janeiro
, pour y prendre des rafraîchiffemens
, & examiner l'état du pays &
fes productions naturelles. Le Vice- Roi
permit au capitaine d'acheter des pro-
Dij
766 MERCURE DE FRANCE,
vifions pour fon équipage
; mais il dé
fendit à MM. Banks & Solander & aux
autres Anglois, de débarquer. Ils parlèrent
en vain du motif de leur voyage , le Portugais
fut inflexible ; il les regardoic
comme des efpions , & il s'embarraffoit
fort peu du progrès des ſciences . MM.
Banks & Solander voulurent employer
des ftratagêmes & des déguifemens pour
pénétrer dans la campagne ; mais ils apprirent
bientôt qu'ils étoient pourfuivis
par les patrouilles du pays , & qu'on
avoit faifi quelques - uns de leurs compagnons
de voyage.
Au lieu de paffer le détroit de Magellan
, ils doublèrent le Cap de Horn
& pendant qu'ils étoient fur les côtes de
la terre de feu, il leur arriva un accident ,
trifte préfage des maux qui les atten
doient dans le courant de leur voyage,
MM. Banks & Solander virent une montagne
dans l'intérieur des terres , & ils
réfolurent d'y aller chercher des plantes,
Ils fe mirent en route , fuivis du Chirurgien
de l'équipage , de M. Gréen
l'Aftronome , de deux Deffinateurs , de
leursDomestiques & de deux Matelots.Ils
trouvèrent un terrein marécageux couvert
de buiffons fi bien entrelacés les uns
M A 1. 17746 77
dans les autres , qu'il étoit impoffible de
les écartér pour s'y frayer un paffage . Le
temps devint très- froid tout- à- coup ; il
tomba de la neige , & la nuit les furprit.
Il leur étoit impoffible de retourner au
vaiffeau , & ils n'eurent plus d'efpoic
que de trouver un abri où ils puflent allumer
du feu & attendre le lendemain
dans cet état cruel . Ils crurent apperce
voir un lieu convenable pour cela , &
chacun s'efforça de s'y traîner. La plupart
tombèrent bientôt fur la neige fans ponvoir
fe relever , ceux qui étoient les moins
engourdis prirent les devants , afin de préparer
le feu , & d'autres s'empreffèrent de
donner du fecours aux malades . Enfin ,
deux hommes furent trouvés morts le
lendemain , & ils couturent tous le plus
grand danger de périr de faim & de froid
dans cette forêt.
Nos voyageurs arrivèrent à Otahiti le
10 Avril 1769. Ils y ont féjourné trois
mois , & ils ont employé tout ce temps
à faire des obfervations fur les moeurs
& les ufages du peuple qui l'habite..Ces
Infulaires vivent dans un climat & fur
un fol qui les met au - deffus du befoin
des arts , & d'après tout ce qu'on en a
rapporté , on eft forcé de penfer que c'eft
*
D iij
78
MERCURE DE FRANCE.
le peuple le plus fortuné de la terre. La
tuation où ils fe trouvent eft véritablement
l'état de nature tel qu'il peut exifter
fur le globe ; & fi nous avions paffé
par cet état avant de nous policer , on auroit
lieu de regretter avec M. Rouffeau
notre ancienne barbarie. Les partifans de
cet eloquent Philofophe ne manqueront
pas de citer les Otahitiens pour appuyer
Leur fyftême ; mais on peut répondre d'avance
, que les circonflances réunies en
leur faveur , ne pourront prefque jamais
s'appliquer à une autre peuplade . Ils naiffent
fous un ciel doux & agréable , & la
même caufe les a rendus aimables , doux
& pacifiques par caractère. Leur pays eft
enchanteur , la terre y produit prefque
fans culture les fruits les plus délicieux ;
ils rencontrent rarement des obftacles à
leurs defirs , & ils fuivent toujours le
pur inftinct de la nature , qui les porte
rarement au mal. La defcription de cette
île & de fes habitans paroîtra romanefque
à pluGeurs lecteurs ; cependant
elle eft de la plus exacte vérité , & conforme
d'ailleurs à ce qu'en dit M. de
Bougainville qui a eu l'art d'y acquérir
tant de connoiffances en fi peu de
temps.
MAI. 17740 79
La moitié du fecond volume de cette
collection rapporte les aventures curieufes
furvenues aux Anglois pendant leur
féjour à Otahiti , & l'on ne trouve aucun
morceau d'hiftoire fur lequel l'ame s'arrête
avec plus de complaifance.
Voici le titre des trois derniers chapitnes
.
Chapitre 17. Defcription particulière
de l'île d'Otahiti , de fes productions &
de fes habitans . Habillemens , habitations
, nourriture , vie domeftique &
amuſemens.
Chapitre 18. Des manufactures , des
Pirogues & de la navigation des Otahitiens.
Chapitre 19. De la divifion du temps
à Orahiti ; manière de compter & de
calculer les diftances ; langue , maladie ,
funérailles & enterremens ; religion
guerres , armes & gouvernement.
Nous allons en citer quelques traits
curieux. Nos philofophes voulant s'inftruire
de la religion du pays , le Capitaine
fit célébrer un dimanche le fervice
divin au fort qu'ils avoient bâti.
M. Banks y invita un des Chefs du
pays , fa femme & quelques autres Otahitiens
; il efpéroit que ces cérémonies
Bccafionneroient quelques queftions de
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
leur part , &lui procureroient quelque inftruction.
Les Indiens s'affirent , fe tin-
» rent debout , ou fe mirent à genoux ,
"
lorfque M. Banks faifoit de même ;
» mais après que le fervice fut fini , ils
» ne firent aucune queftion , & ils ne
vouloient pas nous écouter , lorfque
nous tâchions de leur expliquer ce qui
» venoit de fe paffer.
a
» Les Otahitiens , après avoir vu nos
» cérémonies religieufes , jugèrent à pro-
" pos de nous montrer dans l'après - midi
» les leurs qui étoient très différentes . Ua
» jeune homme de fix pieds & une jeune
» fille de 1 à 12 ans , facrifièrent à Vénus
devant toute l'affemblée , fans paroître
attacher aucune idée d'indécence
» à leur action & avec la liberté qu'on
prend lorfqu'on fe conforme aux ufages
» du pays . La Reine Obéréa préfidoit à
» la cérémonie ; elle donnoit à la fille
» des inftructions fur la manière dont elle
» devoit jouer fon tôle.
"
Cette Obéréa eft la même qui devint
amoureufe du Capitaine Wallis quelques
années auparavant , & dont les adieux
font fi touchans dans leur naïveté , qu'ils
arrachent prefque autant de larmes , que
ceux de Didon à Enée .
M. Bancks , dont on ne peut affez
MAI. 1774. 81
"
»
louer le courage & le zèle infatigable ,
fut fi curieux un jour de voir un convoi
funéraire , qu'il réfolut de s'y charger d'un
emploi , après qu'on lui eut dit qu'il ne
pouvoit pas y affifter fans cette condition.
Il alla donc le foir dans l'endroit
» où étoit dépoté le corps , & il fut reçu
» par la fille de la défunte , quelques au-
» tres perfonnes & un jeune homme qui
» fe préparoient à la cérémonie. On le
» dépouilla de fes vêtemens à l'Européenne
; les Indiens nouèrent au tour
de fes reins une petite pièce d'étoffe
» & ils lui barbouillèrent tout le corps
jufqu'aux épaules avec du charbon &
» de l'eau , de manière qu'il étoit auffi
» noir qu'un nègre . Ils firent la même
» opération à plufieurs perfonnes , & en-
» tr'autres, à quelques femmes qu'on mit
» dans le même état de nudité
que lui ;
» le jeune homme fut noirci par - tout ,
» & enfuite le convoi fe mit en mar-
» che.
"
ກ
M. Banks faifoit une fonction qu'ils
appellent Nineveh ; il étoit chargé , ainfi
que deux Otahitiens , d'examiner s'il Y
avoit du monde dans les lieux où devoit
paffer le convoi , & il allojt dire au princi
pal perfonnage du deuil : imatata , il n'y
a perfonne.
Dy
B2 MERCURE
DE FRANCE
.
Voici un fait qu'on voudroit pouvoir
révoquer en doute , mais qui malheureufement
eft inconteftable.
» Un nombre très - confidérable d'O-
» tahitiens des deux fexes , forment des
» fociétés fingulières appelées arrcoy ,
» où toutes les femmes font communes
499
"
à tous les hommes; cet arrangement met
» dans leurs plaifirs une variété perpé-
» tuelle , dont ils ont tellement befoin
» que le même homme & la même fem-
"
me n'habitent guères plus de deux à
» trois jours enfemble. Les hommes s'y
» divertiffent par des combats de lutte ,
» & les femmes y danfent en liberté la
» Timorodée , ( * ) afin d'excites en elles
des defirs qu'elles fatisfont fur le
» champ.
» Les Otahitiens , loin de regarder
comme un déshonneur d'être aggrégés
» à cette fociété , en tirent au contraire
» vanité , comme d'une grande diftinc-
» tion. Lorfqu'on nous a indiqué quel-
» ques perfonnes qui étoient membre
و د
d'un Arreoy , nous leur avons fait M.
Bancks & moi , des queftions fur cette
» matière , & nous avons reçu de leus
* Efpèce de danfe lubrique du pays.
MAI. 1774. 83
propre bouche les témoignages que
» je viens de rapporter ".
On auroit tort d'imaginer que ce peuple
n'a point de maître , & qu'il jouir
de la chimérique liberté de la nature fi
vantée par des Ecrivains qui ne voient
pas qu'elle ne peut plus exifter dès que
les hommes fe raffembleront en troupes ;.
mais il est étonnant qu'il foit aflervi au
gouvernement féodal '; d'où il eft permis
de conclure que la plupart des peuples
fubiffent ce premier efclavage avant de
parvenir au dernier degré de civiliſation .
Il y a quatre claffes d'hommes à Otahiti
, le Roi , le Baron , le Vaffal & le
Paylan .
Le commerce des Otahitiens avec les
habitans de l'Europe , les a dejà infectés.
de la maladie vénérienne. » Ils la diftin-.
" guent par un mot qui revient à celui
» de pourriture , & ils lui donnent une fi
gnification beaucoup plus étendue ; ils
» nous décrivirent dans les termes les :
plus pathétiques , les fouffrances des :
premiers infortunés qui en furent les:
» victimes ; ils ajoutèrent qu'elle faifoit
"tomber les poils & les ongles , & pour .
riffoit la chair jufqu'aux os ; qu'elle
répandit parmi eux une terreur & une:
» confternation univerfelles; que les ma
"
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
» lades étoient abandonnés par leurs plus
» proches parens , qui craignoient que
» cette maladie ne fe communiquât par
contagion , & qu'on les laitoit péric
>> feuls dans des tourmens qu'ils n'avoient
jamais connus auparavant.
"
39
La Nature plaça en vain ce peuple au
milieu des mers ; deux vaiffeaux d'Europe
franchiffent cet intervalle immenſe ,
& ils portent à ces hommes heureux cette
maladie terrible , capable d'anéantir entièrement
leur race .
Nos Navigateurs , après un long lẻ-
jour avec les Otahitiens , fe préparèrent
à les quitter , & le Capitaine ordonna
que chacun fe rendît au vaideau . Deux
foldats de Marine , touchés du bonheur.
dout jouiffent les Infulaires dont ils alloient
fe féparer , & ne trouvant pas dans
nos fociétés policées le contentement
qu'ils efpéroient goûrer parmi eux , défertèrent
le fort, la nuit du jour où l'on devoit
mettre à la voile , & s'enfuirent dans
l'intérieur de l'île pour vivre avec les
Otahitiens. Le Capitaine voulut abfolement
recouvrer fes deux hommes : il
fit faifir quelques chefs & il leur fit des
menaces fi on ne renvoyoit pas les deux
foldats. Les Infulaires tâcherent de fe
défendre , & difoient que les deux EuMAI.
1774. 85
»
ropéens « avoient pris chacun une fem-
» me , & qu'ils étoient devenus habitans
du pays. Cependant , les gens
de l'équipage qu'on avoit envoyés après
eux , vinrent à bout de les ramener
de force..
"
Les déferteurs confirmèrent le rap-
» port des Indiens ; ils étoient devenus
» fort amoureux de deux filles , & ils
» avoient formé le projet de fe cacher
jufqu'à ce que le vaiffeau eût mis à la
voile , & de fixer leur réfidence à Ota-
» hitii »»..
Nous ne ferons aucune réflexion fur
ce fait intéreffant ; mais on ne peut s'empêcher
de regretter que les deux foldats
n'ayent pas accompli leur projet. Leur
conduite & leur vie auroient fourni bien
des lumières pour comparer l'état des
peuples fauvages avec celui des nations
civilifées , & à moins que le Capitaine
Cook n'eût befoin de ces deux hommes
pour le fervice du vailleau , il auroit
peut-être dû les laiffer à Otahiti , d'où
quelques bâtimens auroient pu dans la
fuite les ramener en Europe.
Un des Otahitiens nommé Tupia ,
qui avoit été premier Miniftre de la
Reine Obéréa , & principal Prêtre de
l'île , abandonna fa patrie pour 's'embar.
86 MERCURE DE FRANCE.
"
quer avec les Anglois. La vue de nos na
vigateurs & de leur vaiffeau lui avoit
donné l'idée d'un nouveau monde , & ,,
entraîné par l'inquiétude naturelle qui
tourmente l'ame du Sauvage comme celled'un
homme policé, il céda à l'invincible.
curiofité qui le portoit à voir d'autres
peuples & d'autres pays.
» Le 13 Juillet , jour du départ , le
vaiffeau fut rempli des Otahitiens nos
» amis. Dès le point du jour nous levâ-
" mes l'ancre , & dès que le bâtiment
« fut fous voiles , les Naturels du pays.
prirent congé de nous , & versèrent
» des larmes , pénétrés d'une trifteffe qui
avoit quelque chofe de bien tendre &
» de bien intéreffant . Tupia foutint cette:
» fcène avec une fermeté & une tranquillité
vraiment admirables ; il eft
» vrai qu'il pleura , mais les efforts qu'il
fit pour cacher fes larmes , faifoient
encore plus d'honneur à fon caractère :
" Il envoya une chemife pour dernier
39 préfent à Potomai , maîtreffe favo-
» rite de Tootahah , un des Chefs du
" pays ; il alla enfuite fur la grande hune
» avec M. Banks , & il fit des fignes
aux Pirogues tant qu'il continua de les
30%
» voir
Ce Tupia a été d'une très-grande utilité
MA I 1774. 87
aux Anglois pendant le refte du voyage ;
il leur donna fans ceffe des preuves de
fon jugement & de fa pénétration ; mais
malheureuſement il eft mort à Batavia
ainfi que le valet Indien qui l'avoit fuivi.
Nos Navigateurs , en appareillant d'Otahiti
, cherchèrent des îles nouvelles ,
& ils en ont découvert un très- grand
nombre dans les environs. Les moeurs
des peuples qui les habitent , & les incidens
qui leur furvinrent ne font pas
moins curieux . Après avoir paffé un mois
dans ces parages , le Capitaine Cook di
rigea fa route plus au fud , dans le deffein
de rencontrer le continent que des
Géographes y plaçoient. Il partit de l'île
d'Otéroah le 15 Août 1769 , & le 7·
Octobre , ils découvrirent une terre qu'ils
reconnurent par la fuite pour la Nouv.
Zelande : ils ont côtoyé ces deux grandes
îles jufqu'au premier Avril 1770. Ils
ont débarqué dans un très grand nombre
d'endroits , & ils ont prefque toujours
été attaqués par les féroces habitans da
pays.
Le fait fuivant eft fort extraordinaire..
En arrivant fur la côte de la Nouv. Zelande,
Tupia , Infulaire d'Otahiti , enten୫
. MERCURE DE FRANCE.
dit la langue des habitans du pays . Puifque
le langage de ces contrées fi eloignées
l'une de l'autre , eft à- peu- près le
même , il eft fûr que ces deux Nations
tirent leur fource d'une commune origine.
Après la defcription d'Otahiti , celle
de la Nouv. Zelande eft la plus curieufe
du voyage. L'exiftence des peuples antropophages
, conteftée fi mal - à -propos
par quelques Ecrivains , eft déformais hors
de doute , & il eft prouvé par cette relation
,, que les Zélandois mangent des
hommes.
»
" Pendant notre féjour dans le canal
» de la Reine Charlotte , nous trouvâ-
» mes des Indiens occupés à apprêter les
» alimens , & ils faifoient cuire alors un
» chien dans leur four ; il y avoit près
de là plufieurs paniers de provifion .
» En jetant par hafard les yeux fur un
» de ces paniers , à mefure que nous paffions
, nous apperçûmes deux os en-
» tièrement rongés qui ne nous parurent
» pas être des os de chiens , & que nous
reconnûmes pour des os humains , après
» les avoir examinés de plus près . Ce
fpectacle nous frappa d'horreur , quoiqu'il
ne fît que confirmer ce que nous
»
39
7
MAI. 1774. S
19
» avions oui dire plufieurs fois depuis
notre arrivée fur la côte . Comine il
» étoit fûr que c'étoit véritablement des
» os humains , il ne nous fut pas poffble
de douter que la chair qui les cou-
» vroit n'eût été mangée .... Nous char-
» geâmes Tupia de demander ce que c'étoient
que ces os , & les Indiens répondirent
fans héfiter en aucune manière
, que c'étoient des os d'hommes.
» Il leur demanda enfuite ce qu'étoit de
» venu la chair , & ils répliquèrent qu'ils
» l'avoient mangée . .. En nous infor-
» mant qui étoit l'homine dont nous
» avions trouvé les os , ils nous dirent
qu'environ cinq jours auparavant , une
Pirogue montée par fept de leurs en-
» nemis , étoit venue dans la Baye , &
» que cet homme étoit un des fept qu'ils
avoient tués ....
К
"
19
»
.....
Quelques jours après , Tupia reprit
» de nouveau la converfation fur l'ufage
» de manger la chair humaine , & les
Indiens répétèrent ce qu'ils avoient
déjà dit ; mais , dit Tupia , mangezvous
auffi les têtes ? Nous ne mangeons
» que la cervelle , répondit un vieillard
» & demain , je vous apporterai quelques
» têtes , pour vous convaincre que noust
» avons dit la vérité.
n
90% MERCURE
DE FRANCE.
On trouve dans le voyage beaucoup
d'autres preuves de cette horrible coutume.
Vingt jours de navigation s'écoulèrent
depuis leur départ de la Nouv . Zelande ,
jufqu'à la Nouv . Hollande. Ils découvrirent
enfuite la Nouv . Galles méridionale
, pays beaucoup plus grand que l'Europe.
Ils ont paffé trois mois & demi a
viliter les côtes de ce pays ; pendant cet
intervalle , il leur arriva un accident qui
mit tout l'équipage dans le plus grand
danger de périr . Le vaiffeau toucha fur
un banc de rochers , & y refta 48 heures ,
fans que tous les efforts de nos Navigateurs
puffent le remettre en pleine mer ..
On eft faifi d'attendriffement & d'effroi
en lifant la defcription de l'état où ils
fe trouvoient. Enfin , ils fortirent de dan
ger , & ils dûrent leur délivrance à une
circonftance bien fingulière . « Le rocher
» fur lequel échoua le bâtiment , fit plu-
» fieurs trous dans la calle , & un autre
» affez large pour nous couler à fond ;
» mais par bonheur , il fe trouva en
grande partie bouché par un morceau
» de rocher, qui ,après avoir fait l'ouver
»ture , y étoit reſté engagé,
"
Nos voyageurs touchent enfuite à la
Nouv. Guinée , & reprennent le chémin
MAI. 1774. 91
de l'Europpe à Batavia ; ils portent partout
leur efprit obfervateur , & ils nous
apprennent fur cette ville un grand
nombre de particularités qu'on ignoroit
abfolument .
L'homme paroît bien méchant & bien
vil , lorfqu'on le voit commettre des actions
telles que celle- ci , dont nos phi-
Fofophes ont été temoins ..
»
n
"
Depuis un temps immémorial , la
pratique , appelée courir un Muck
eft établie chez ces peuples . Après s'être
» enivrés d'opium , un homme le préci
pite dans les rues une arme à la main ,
tuant toutes les perfonnes qu'il rencontre
. jufqu'à ce qu'il foit tué lui- même
ou arrêté. Nous en avons vu plufieurs
» exemples pendant notre féjour à Batavia
, & un des Officiers chargés de
faifir ces furieux , nous dit qu'il fe paf
» foit rarement une femaine fans que lui
» ou fes confrères fuffent appelés pour
» en arrêter quelqu'un . Dans un des cas
" dont nous avons été témoins , l'homme
" avoit eu plufieurs fois à fe plaindre de
» la perfidie des femmes, & étoit de--
» venu fou de jaloufie avant de s'enivrer
"
d'opium ... Ceux qu'on prend en vie ,
font ordinairement bleйés ; mais ils
n'en font pas moins rompus vifs "..
92 MERCURE DE FRANCE.
L'équipage contracta à Batavia des gers
mes de maladie qui fe
développèrent dès
qu'ils furent en route. Nous avions , dit
le Capitaine , prefque tous les jours un
mort à´jeter à la mer , & dans l'efpace.
d'un mois & demi , nous perdîmes trente
hommes.
Enfin , nos Navigateurs relâchent au
Cap & à Ste Hélene , & ils mouillent
aux Dunes te 2 Mai 1771 , après un
voyage de trois ans.
que
Il eft fur que jamais on ne fera une
expédition au tour du globe auffi célèbre
celle dont on vient de parler ; &
dans la multitude infinie de voyages que
nous avions déjà , on n'en trouve aucun
dont la lecture foit auffi intéreffante &
auffi inftructive.
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Résumé : Relation des voyages au tour du Monde, [titre d'après la table]
Entre 1768 et 1771, plusieurs expéditions britanniques explorèrent l'hémisphère méridional sous la direction de Byron, Carteret, Wallis et Cook. Ces missions avaient pour objectif d'explorer des régions peu connues telles que la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Hollande et la Nouvelle-Zélande. Le quatrième voyage de Cook, à bord de l'Endeavour, fut particulièrement notable. Il clarifia des incertitudes géographiques, découvrit que la Nouvelle-Bretagne était composée de deux îles et dressa une carte précise de la Nouvelle-Zélande. L'expédition démontra également l'absence de continent au nord du 40e parallèle sud. Cook était accompagné de naturalistes comme Banks et Solander. Ils observèrent le passage de Vénus à Tahiti et explorèrent la mer du Sud. Malgré des obstacles au Brésil, ils contournèrent le cap Horn et firent naufrage près de la Terre de Feu. À Tahiti, ils décrivirent les habitants comme pacifiques et aimables, vivant dans un état de nature idyllique, avec une société structurée en quatre classes. Ils notèrent des pratiques culturelles spécifiques, comme les 'arreoy' et les cérémonies funéraires. Les explorateurs découvrirent plusieurs îles, atteignant la Nouvelle-Zélande en octobre 1769. Ils y restèrent jusqu'en avril 1770, affrontant des attaques des habitants et confirmant la pratique du cannibalisme. Ils explorèrent ensuite la Nouvelle-Hollande pendant trois mois et demi, avant de continuer vers la Nouvelle-Guinée et Batavia. À Batavia, ils observèrent une pratique locale violente appelée 'courir un Muck'. L'équipage contracta des maladies à Batavia, entraînant de nombreuses morts durant le retour. Le capitaine rapporta trente décès en un mois et demi. Le voyage se conclut par des escales au Cap et à Sainte-Hélène, avant d'atteindre les Dunes le 2 mai 1771. Cette expédition est considérée comme l'une des plus célèbres et instructives.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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57
p. 161-186
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Début :
Je l'avois bien prévu, Monsieur, que l'Essai du Prince Beloselski, sur la musique [...]
Mots clefs :
Alexandr Mikhailovitch Bieloselskii-Bieloserskii, Musique, Christoph Willibald Gluck, Musique italienne, Critique, Opéra, Compositeurs, Italie, Genre, Opéras, Goût, Monde, Monologue, Heureux, Âme, Voix, Père Martini, Théâtre, Critique, Morceaux, Italiens, Paris, Théâtres, Caractère, Amant, Quinault, Expression, Jean-Philippe Rameau, Impatience
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
JeE l'avois bien prévu , Monfieur , que
l'Effai du Prince Belofelski , fur la mufique
Italienne , ne feroit pas du goût de tout le
monde . Vous voyez comme le plus poli & le
162 MERCURE
plus modéré des partifans de M.Gluck mutile
ce petit Ouvrage , & avec quelle adreffe il
le réduit à rien. Paffons cette page d'extrait
où il l'a fi bien découpé , & jetons un coupd'oeil
fur quelques endroits de fa critique.
n
" Vinci a plus d'un trait de reffemblance
avec Corneille , a dit le Prince : l'un &
» l'autre ont été créateurs dans leur genre.
» Le Muficien fit le premier Opéra- Comique
, qui eft le Joueur , comine le Poëte
compofa la première bonne Comédie.
» Tous deux ont à peu-près la même élé-
» vation dans les idées tragiques , la même
» chaleur , la même rapidité dans le ſtyle :
» les deux Opéras d'Artaxerce & de Didon
» en font des exemples fublimes , comme
le Cid & Cinna » .
Voici comment ce paffage eft rendu :
M. le Prince Belofelski , dit que Vinci eft
créateur comme Corneille , parce qu'il a fait
Le premier Opéra- Comique . On fentira dif
ficilement la jufteffe de cette comparaifon.
A qui la faute , fi on ne la fent pas ?
Cette façon de critiquer eft fort aifée , auffi
eft- elle fort commune ; mais le Cenfeur
n'a plus auffi beau jeu lorfqu'il cite fidèlement.
Le Prince à dit de Pergolèfe , qu'il fut
le plus éloquent des Compofiteurs ; & il
ajoute : Rien de plus fimple que fa mélodie
, fes moyens ; fes motifs ; rien de
6
DE FRANCE: 163
plus harmonieux que fes accompagne-
» mens ».
>
Le Critique demande dans quel Ouvrage
Pergolèfe a été éloquent ? Le premier Couplet
du Stabat eft dit-il , un morceau des
plus pathétiques & des plus fublimes qu'il y
ait en mufique ; mais le pathétique n'eft pas
de l'éloquence ; & il n'y a rien defi rare que
l'éloquence en mufique.
D'abord n'y a-t-il dans le Stabat , que
le
premier Couplet de pathétique & de fublime
? Et , par exemple , le Verfet Viditfuum
dulcem natum , ne l'eft-il pas ? Ne fait-il
pas couler des larmes ? N'y a-t-il pas auffi
dans l'Olimpiade de Pergolèfe des morceaux
déchirants , comme l'air , Se cerca , fe dice ?
Qu'on nous dife donc où fera l'éloquence ,
fi elle n'eft pas dans le pathétique ?
Je fuppofe que le Prince eût dit : Pergolefe
eft de tous les Compofiteurs celui qui
a le mieux poffédé l'art de faire paffer rapidement
& d'imprimer avec force dans l'âme
des autres le fentiment profond dont il eft
pénétré. N'eût-il pas dit une vérité que l'Europe
entière a reconnue , au moins dans le
Stabat ? Or , cette définition du pathétique
, dans l'expreffion muficale , eft précifément
celle que M. d'Alembert nous a
donnée de l'éloquence : je n'y change pas
un feul mot. ›
Mais le Prince Belofelski a donné la
164 MERCURE
palme de l'éloquence , à Pergolefe & on
la réſerve à M. Gluck. Il a donné à Vinci
le titre de créateur dans la mufique drainatique
, il l'a comparé à Corneille ; & cette
reffemblance & ce titre n'appartiennent
qu'à M. Gluck. Le Critique n'en fait pas
myſtère ; il le décide formellement.
M. Gluck , dit- il , aura la gloire d'avoir
fait en mufique ce que Corneille a fait en
poéfie: il a conçu,il acréé la véritable Tragédie
lyrique. Son rang eft déformais fixé
parmi le petit nombre des génies créateurs
dans les Arts.
....
Et qui l'a fixé ce haut rang ? Qui la dif
penfe cette gloire ? Deux ou trois Ecrivains
anonymes , qui , dans les Journaux , dans
les Gazettes , dans les Feuilles volantes , fe
répétent l'un l'autre , & le répondent par
échos ? Voilà les voix de la renommée.
Les Poëmes d'Alcefte , d'Iphigénie &
d'Orphée , font tragiques fans doute , &
d'un intérêt plus preffant que ceux d'Hippolyte
, de Dardanus & de Caftor ; mais
eft- ce là un nouveau genre ? La mufique
de M. Gluck, foit par la véhémence de la déclamation
, foit par la force de l'harmonie ,
foit par quelques morceaux de chant . Itam
lien , eft préférable à celle de Rameau ,
quoiqu'on y trouve dans l'accent plus de
rudeffe & d'âpreté ; mais cette mufique
Françoife renforcée , eft- elle une création ?
DE FRANCE. 165
Et entre le monologue de Dardanus dans
fa prifon , fa fcène avec Iphife , celles de
Teucer , au fecond & au cinquième Acte , la
prière de Théfée à Pluton , dans l'Opera
d'Hippolyte , le monologue de Télaire , le
choeur des Funérailles , celui des Démons
le Tableau des champs élifées , les belies Scè
nes du quatrième & du cinquième Acte de
l'Opéra de Caftor ; entre ces morceaux ,
disje
, & les morceaux les plus vantés de l'Orphée
, de l'Iphigénie , & de l'Alcefte de M.
Gluck , y a-t-il le même intervalle qu'entre
les Tragédies de Hardi , & le Cid , Horace
& Cinna? Y a- t-il même affez de diſtance ,
pour que Rameau ne foit compté pour rien
dans la mufique théâtrale , & que Gluck en
foit l'inventeur ? Ceci regarde les François ;
& ils font juges dans cette partie.
Mais qu'on demande aux Italiens , aux Ef
pagnols , aux Anglois , aux Allemands euxmêmes
, fi dans les Opéras de Métaftafe tous
les morceaux tragiques n'ont pas été rendus
vingt fois , par les Compofiteurs, maîtres de
M. Gluck , avec une expreffion plus vraie ,
plus déchirante la fenne ? Il n'y a pas
que
une de ces Nations qui ne déclare avoir
entendu cent morceaux pathétiques dont il
n'approchera jamais.
Pour les ignorans tout eft nouveau ; &
nous le fommes en mufique. Ce qui nous
paroît un prodige de l'art , n'eft donc peut166
MERCURE
être qu'une choſe commune . Rappelonsnous
le Rat voyageur , à qui nous reflemblons
affez :
Si -tôt qu'il fut hors de fa cafe ,
Que le monde , dit-il , eft grand & fpacieux !
Voilà les Appennins , & voici le Caucaſe .
La moindre taupinée étoit mont à fes yeux.
C'eft aux Sçavans , c'eft aux Artiſtes , c'eft
à la voix publique chez un peuple éclairé , à
dire: un tel eft créateur. Les Géomètres
l'ont dit de Newton , les Gens de Lettres
l'ont dit de Corneille , & la Nation l'a répété.
Mais qui l'a dit de M. Gluck ? Deux
ou trois hommes , fort habiles dans toute
autre chofe fans doute , mais fort neufs
encoré en mufique , & qui , comme moi ,
n'en ont jamais entendu que fur les Théâ
tres François & dans les Concerts de Paris.
Voilà pourquoi il feroit à fouhaiter que
chacun fe nommât dans les difputes fur les
Arts , afin que le nom déterminât le poids
de l'opinion perfonnelle. A celui qui
comme moi , n'auroit que de l'inſtinct , il
feroit permis d'avoir un fentiment ; mais
pour lui- même & pour lui feul . A celui
qui , par habitude & par comparaiſon ,
auroit un peu plus exercé fon oreille &
formé fon goût , il feroit permis de dire
fon avis avec un peu plus d'affurance , mais
toujours avec modeftie . A celui qui auroit
DE FRANCE. 167
fait quelque progrès dans l'art , & qui , par
exemple, en mufique, auroit quelques mois
de leçons, on tiendroit compte de fes études;
& s'il exécutoit , tant bien que mal , un
accompagnement de baffe , on lui accorderoir
le droit de parler , en raifon de fon
favoir faire. A celui qui fe croiroit doué
par la nature du don de juger de tout fans
avoir rien appris , il feroit permis de fe féliciter
de ce rare préfent du Ciel ; mais fi , dans
fon enthouſiafine , il refufoit de l'âme &
de l'intelligence à quiconque auroit le malheur
de ne pas admirer ce qu'il admire ,
ou d'aimer ce qu'il n'aime pas ; fi d'une
main il vouloit renverfer les ftatues des
Artiftes les plus célèbres , & de l'autre élever
un coloffe à la gloire de celui qu'il auroit
pris pour fon idole ; fon nom diroit fi
ce fanatifme feroit fincère ou fimulé. Enfin ,
à celui qui , verfé dans l'art & dans l'étude
des modèles , auroit fait fon cours de théâtres
& recueilli , pour s'éclairer , les fuffrages
des Nations , on accorderoit plus de confiance
, mais jamais le droit de prononcer
du ton abfolu & tranchant de nos prétendus
connoiffeurs. Ainfi chacun feroit mis à
fa place ; & je faurois dans ce moment
quel eft le degré d'autorité du Critique à qui
je réponds. Affurément je n'invite perfonne
à imiter Guillot le Sycophante ; mais pourquoi
ne pas écrire fon vrai nom , lorsqu'on
n'eft pas le Loup berger ?
168 MERCURE
Le Prince Belofelski trouve Piccini admirable
, fur-tout à exprimer le fens des
paroles ; & jufqu'à préfent toute l'Europe
a été de ce fentiment .
L'anonyme François fe diftingue , &
veut faire voir que toute l'Europe n'y entend
rien.
On peut juger , dit - il , par Roland , fi
M. Piccini a recherché avec tant de foin le
mérite qu'on lui attribue. Je ne parle pas de
fon récitatif; ( quel excès d'indulgence ! )
Je ne parle pas du caractère trop paftoral de
plufieurs Airs qui étoient fufceptibles de
l'expreffion la plus héroïque . ( Il auroit bien
dû les citer ! ) Si l'on fe rappelle , ajoutet-
il , l'Air de Médor , Je la verrai : c'eft
affez pour ma flamme ; on s'appercevra que
dans ce vers , ponctué ainſi par le Poëte ,
Efclave , heureux de fervir tant d'appas .
Le Compofiteur, pour conferver la fymmétrie
de fa phrafe muficale , a été obligéde mettre
& de un repos après le mot heureux , ponctuer
ainfi :
Efclave heureux ; de fervir tant d'appas .
Ce qui ne fait plus aucun fens.
Le Compofiteur n'a point fait de faute :
il a écrit en homme intelligent & plein de
goût. C'eft le Critique qui fe trompe , & l en va juger lui-même. Le Compofiteur
n'a point détaché ces mots , de fervir tant
d'appas
DE FRANCE. 169
d'appas. Il a écrit , Heureux de fervir tant
d'appas , de fuite & fans aucun repos . Les
deux mots qu'il s'eft permis de détacher
une fois , parce qu'ils forment une idée
complette , font , efclave heureux ; & j'aurois
pu les détacher. moi - même , en faisant
ainfi le vers :
Efclave heureux , heureux de fervir tant d'appas.
Or , ce n'eft point là une fauté ; c'eft , en
mufique , une grâce de ftyle & un nouveau
degré de force ajouté à l'expreffion . Voilà
donc une critique évidemment fauffe ; &
cependant les partifans de M. Gluck n'ont
cellé de la répéter depuis que cet Air de
Roland a été entendu au Clavecin , & plus
de trois mois avant qu'on l'eût chanté fur
le théâtre.
Dans l'air d'Angélique , ajoute l'Anonyme
:
Oui , je le dois : je fuis Reine.
Du doux penchant qui m'entraîne ,
Oui , je dois me garantir.
on voit auffi que le fecond vers ,
Du doux penchant qui m'entraîne,
eft terminé, comme le premier , par un repos
final , ce qui le fépare du versfuivant, & rend
les paroles inintelligibles .
La réponſe eft facile : il n'y a point de
15 Septembre 1778 .
H
170
MERCURE
repos final après le fecond vers ; il fuffit
d'avoir de l'oreille pour s'appercevoir que
l'accent de la voix y eft fufpendu à la virgule
; & M. Piccini , qui fait ce que c'eft
qu'un repos final en muſique , affure qu'il
n'y en a point.
Tout le monde a remarqué ( c'eft le Critique
qui pourfuit ) que dans le monologue
de Roland , Ah ! j'attendrai long - temps ,
le Muficien a peint le calme de la nuit & la
férénité de l'espérance , tandis que le Poëte !
a voulu exprimer l'impatience d'un Amant
forcené , & l'absence de la nuit.
Tout le monde , dirai- je à mon tour ,
a trouvé ce monologue raviffant & du caractère
le plus vrai , le plus fenfible , le plus
analogue à la fituation : témoins les applaudiffemens
redoublés qui l'interrompent toutes
les fois qu'il eft chanté . Mais laiffons- là ces
formules d'affertion & de difpute , &
voyons le monologue en lui-même.
Le Muficien a voulu peindre , non pas
le calme de la nuit , mais le calme de l'efpérance
; non pas l'impatience d'un Amant
forcené , car Roland ne l'eft pas encore ;
mais l'impatience d'un Amant heureux déjà
par le preffentiment du bonheur qui lui eft
promis .
a
Voyons à préfent fi l'intention du Poëte
été que ce monologue fût doux & tendre ,
ou qu'il exprimât , comme dit le Critique ,
l'impatience d'un Amant forcèné.
DE FRANCE. 1712
Le caractère de la Poéfie décide celui de
la Mufique ; & je demande quel eft le caractère
du monologue de Quinault ? L'on
me répondra peut - être que cela dépend de
la façon de le déclamer ; & l'on foutiendra
que Roland doit dire en amant forcené :
O nuit ! favorifez mes defirs amoureux .
Preffez l'aftre du jour de defcendre dans l'onde.
Je ne troublerai plus , par mes cris douloureux ,
Votre tranquillité profonde.
Le charmant objet de mes voeux
N'attend que vous pour rendre heureux
Le plus fidèle amant du monde.
J'avoue que fi Quinault lui- même m'a
voit dit que dans ces vers fi doux , il a
voulu peindre l'impatience d'un amant forcené
, je ne l'aurois pas cru . Mais il a dit
tout le contraire ; & à qui l'a- t-il dit ? à
Lully , au confident de fes penfées , qui travailloit
avec lui , fous fes yeux. Ouvrez, Monfeur
, la partition de l'ancien Roland ; &
à la tête du monologue , qui n'eft que tendre,
& voluptueux , vous trouverez un prélude
qui exprime auffi la férénité de l'efpérance
; & à la tête du prélude , Lully a écrit
ce mot , Doux , afin que l'on n'en doutât
pas.
A préfent , que MM . tels & tels aillent
crier dans tout Paris que ce monologue eft
Hij
172
MERCURE
un contre-fens d'un bout à l'autre , & que
c'est la preuve évidente que M. Piccini eft
dénué de goût , de talent & d'intelligence.
On examine à la rigueur le ſtyle d'un Muficien
qui a fait un Opéra François avant
de favoir le François ; on croit y découvrir
trois fautes ; & il fe trouve que les trois
fautes font trois méprifes du Critique. Affurément
c'eft louer un Artifte d'une manière
peu commune , que de montrer fi clairement
l'impuiffance de le reprendre un
flatteur n'auroit pas mieux fait.
Comment fe fait-il que tant de chefd'oeuvres
, pourfuit le Critique , en parlant
avec ironie des Opéras Italiens , faffent fur
les Italiens mêmes des impreffions tellement
fuperficielles & fugitives , qu'après un petit
nombre de repréfentations du plus bel Opera ,
ce peuple , fi fenfible aux charmes de la mufique
, n'éprouve plus que la fatiété & l'ennui
? Et ce fait fuppofé , voici la raiſon
qu'il en donne, Dans tous les Arts , ce qui
n'a pour objet que d'affecter agréablement
les fens , & de n'exciter dans l'âme que des
fentimens vagues & fuperficiels , ne peut
produire que des impreffions également vagies
& fuperficielles , dont l'effet eft bien
près de la fatiété. Au lieu que les ouvrages
d'un effet durable & toujours croiffant , font
ceux qui attachent l'efprit par de grandes
combinaifons , qui élevent & agrandiffent les
DE FRANCE
. 173
idées, qui , en reproduifant avec vérité tous les
mouvemens des paffions , excitent dans l'âme
des émotions touchantes & profondes , &c .
( comme la mufique de M. Gluck ) .
Voilà certainement une favante & belle
théorie ; & fi l'application en étoit`juſte`,
rien ne feroit plus concluant.
Mais qu'en Italie on change d'Opéra
tous les ans , & qu'en France on remette
au Théâtre les Opéras qui ont réuffi , on
doit voir clairement que la différence eft
locale. En Italie c'eft le luxe de l'abondance ,
& à Paris c'eft l'économie de la pauvreté.
On change d'Opéra comme on change de
parure , quand la richeffe en donne les
moyens ; on ufe fes fpectacles comme on
ufe fes vêtemens , lorfqu'on n'en a pas à
choifir.
L'Italie a des Compofiteurs en foule : il
s'en forme fans ceffe de nouveaux dans fes
Écoles ; il faut ou les décourager , ou les
entendre fucceffivement ; & fi on laiffoit
languir ceux qui s'élèvent , on tariroit bientôt
la fource & des talens & des plaifits.
La curiofité ſe joint à cette raifon politique ,
des & ce doit être un attrait puiffant pour
oreilles fenfibles , qu'une mufique toujours
nouvelle , fur des paroles déjà connues &
modifiées de mille manières par le génie des
Compofiteurs. Cet affaut des talens dans
une même lice anime & réveille fans cele
H iij
174
MERCURE
l'émulation des athlètes & l'intérêt des fpee-
- tateurs. Ce n'eſt
pas tout.
Il faut pour des oreilles délicates que
la mufique ait une analogie parfaite avec la
voix qui l'exécute : dès qu'on la tranfpofe ,
on l'altère. Les Muficiens , en compofant ,
adaptent le chant à l'organe auquel le chant
-eft deftinė : ils en confultent les moyens ,
ils en mefurent l'étendue , ils en choififfent
les beaux fons. Toutes les voix du même
genre n'ont pas le même caractère de flexibilité
, de fenfibilité ; toutes n'ont pas les
mênies tons , ou ne les ont pas auffi pleins ,
> auffi & auffi faciles. Or , la concurpurs
rence de vingt théâtres qui fe difputent les
belles voix , fait que dans aucun lieu elles
ne font deux ans les mêmes. Voilà pourquoi
en changeant d'inftrumens , on aime
a changer de mufique ; & on en change à
& peu
de frais : nouvelle caufe d'inconftance.
Ce n'eft pas tout encore .
Toutes les Villes d'Italie ont des théâtres
; mais excepté Naples & Venife , où ils
font ouverts toute l'année , on n'a l'Opéra
que trois mois ; & c'eft le feul amuſement
public. On l'a fix jours de la ſemaine ; la
Ville entière y affifte tous les jours ; & lorf
que le Spectacle ceffe , les beaux morceaux
qu'on en arecueillis , fe chantent dans tous les
Concerts ; tout le monde les fait par coeur.
-Seroit- il étonnant que l'on en fût rallafié è
DE FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatique de
M. Gluck : c'cft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore. Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t- on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe .
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par- tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares .
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'esclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs. Heureufement nous n'a-
HY
7176 MERCURE
effets durables de la mufique de Lully , de
Campra , de Deftouche , de Mondonville ,
& fur- tout de Rameau. On ne fe laffoit
point , il y a quarante ans , de revoir les
Talens Lyriques , les Indes Galantes , Pigmalion
& Caftor . Ces deux derniers Opéras
fur-tout revenoient fans ceffe au théâtre.
Il n'y a perfonne de mon âge qui ne les ait
entendus cent fois , & on ne s'en dégoûtoit
jamais.
Les admirateurs de M. Gluck , qui
étoient alors les admirateurs de Mondonville
& de Rameau , & qui écrivoient des
feuilles pour exalter l'excellence de leur
mufique , auroient donc pu dire en faveur de
Rameau & de Mondonville, précisément la
même chofe qu'ils difent en faveur de
Gluck: Les Italiens changent tous les ans
de mufique ; les François aiment à revoir
P'Opéra qu'ils ont applaudi ; la mufique
Italienne eft donc une production fuperficielle
du talent , & la mufique Françoife porte
•fente le caractère du génie. Les enthoufiaftes
de Mondonville feroient- ils devenus infaillibles
depuis qu'ils fe font déclarés les enthoufiaftes
de M. Gluck? Mais , pour les
mettre plus à leur aife , oublions le paſké ,
& raifonnons fur le préfent.
}
La mufique de la Colonie , celle de la
Bonne-Fille, celle de l'Ami de la Maifon ,
de Zémire & Azor , de Sylvain , ne refDE
FRANCE. 177
femble en rien à la mufique dramatiqué de
M. Gluck : c'eft purement de la mufique
Italienne , adaptée à des paroles françoiles ;
il y a dix ans que cette mufique foutient &
enrichit l'un des Théâtres de Paris : on ne
s'en laffe point encore . Comment expliquer
ce phénomène ? C'eſt un autre genre ,
dira-t-on ; mais fi ce genre n'excite dans
l'âme que des fentimens vagues & fuperficiels
, il ne peut produire que des impreffions
également vagues & fuperficielles. Que le
Critique tâche de fe tirer de ce labyrinthe.
En attendant qu'il ait accordé fon fyftême
avec les faits que je lui oppoſe , je dirai la
vérité fimple : c'eft qu'en France , comme
par-tout ailleurs , on jouit de ce que l'on a .
Comme il n'y a point d'école pour les Compofiteurs
, les bons Compofiteurs font rares.
Les bons Poëtes le font moins ; mais ils
dédaignent de s'appliquer à un genre difficile
& infructueux , qui a fait le tourment
de Metaftafe , & dans lequel Quinault luimême
, l'inimitable Quinault , fut toute fa
vie plutôt l'efclave que le compagnon de
Lully. Voilà pourquoi , privés de nouveautés
, que nous aimerions autant qu'aucun
peuple du monde , nous nous accommodons
à notre indigence , & triftement fidèles
, nous tâchons d'être encore fenfibles à
nos vieux plaifirs . Heureufement nous n'a-
Hv
178 MERCURE
vons pas l'oreille auffi févère que les Italiens
fur l'analogie de la mufique avec la voix
qui l'exécute ; & jufqu'à préfent le chant
François n'a pas eu de ces difficultés , de ces
nuances délicates , qui demandent précifément
telle étendue , ou telle qualité de voix .
Heureufement encore le plaifir du Spectacle
ne doit pas s'ufer à Paris , comme dans les
Villes d'Italie: la continuité des diflipations,
la diverfité des théâtres , la multitude des
fpectateurs , font que chacun , dans la nouveauté
d'un Opéra , ne le voit ni de fuite ,
ni affez fouvent pour en être raffafié. On
ne le donne guère que deux fois la femaine ;
ce qu'on appelle le public , s'y fuccéde &
s'y renouvelle ; & , lorfqu'on y revient , le
fouvenir en eft prefque effacé. Si au contraire
on le voit trop fouvent , on s'en dégoûte
comme par tout ailleurs. Ainfi l'Orphée
, l'un de ces ouvrages qu'on ne doit
jamais fe laffer de voir , ne laiffe pas d'erre
réduit à des recettes de quatre ou cinq cens
livres ; & on ne l'en eftime pas moins.
Qu'il vienne un temps où notre goût
perfectionné , foit difficile en fait de mufique
, comme il l'eft en fait de parure , où
le génie des Poëtes & des Muficiens foit
auffi fertile que l'induftrie des fabriquans ,
nous aurons tous les ans des Opéras nou-
*veaux comme de nouvelles étoffes ; & ceux
DE FRANCE. 179
4
de M. Gluck , comme ceux de Lully , de
Campra , de Rameau , de Mondonville ,
&c. , feront oubliés à leur tour.
Prenons l'inverfe , & fuppofons que la
fource de la bonne mufique tariffe un jour
>en Italie. N'arrivera- t-il pas tout naturellement
que les entrepreneurs puiferont dans
leur magafin , & feront revivre fucceffivement
les anciens Opéras , ou en formeront
des paftiches ? L'inconftance des Italiens &
Ja conftance des François ne tiennent donc
pas aux deux genres de leur mufique . Et de
bonne foi peut-on dire , efpére-t- on perfuader
que par amour pour la mufique de
M. Gluck , les François la préfèrent à des
nouveautés qu'ils n'ont pas ? Ne fembleeroit-
il pas qu'on ne ceffe d'y aller en foule ,
& qu'on ne veut rien de nouveau qui ne
foit de la même main? Voilà pourtant ce
qui réfulte de la diftinction imaginée par
l'anonyme , entre les beautés durables des
Opéras de M. Gluck & les beautés fragiles
de la mufique Italienne & de l'Opéra de
Roland.
Roland , l'un des plus foibles Opéras de
Quinault , a eu le plus grand fuccès ; il l'a
eu malgré les efforts de la plus indécente
cabale ; illa eu malgré les foins qu'on a
pris de le déprifer fix mois d'avance , dans les
Cafés , dans les Journaux , dans les Gazettes.
H vj
180 MERCURE
Roland a attiré pendant deux mois la plus
grande affluence , à travers les diffipations &
les fatigues du Carnaval , qui font tant de
tort au Spectacle , & en concurrence avec la
capitation des Acteurs , plus nuifible encore
à l'ouvrage dont elle croife le fuccès.
Roland eſt déjà fu par coeur de tout ce qui
chante à Paris ; il eft fur tous les Clavecins
l'étude de notre jeuneffe , & au Théâtre il
n'a ceffé d'être applaudi d'un bout à l'autre
toutes les fois qu'on l'a donné. Qu'importe ,
après cela , fi à la rentrée du Spectacle , l'impatience
de jouir des premiers beaux jours
du printemps , l'attrait de la campagne &
de la promenade , & d'autres circonstances
accidentelles ( que je pafferai fous filence
pour ne défobliger perfonne ) ont fait baiſfer
la recette de la reprife de Roland ?
Quel eft l'ouvrage qui depuis Pâques s'eft
foutenu à ce Théâtre ? Armide , Alcefte ,
Orphée s'y font traînés languiffamment l'un
après l'autre. Iphigénie , l'un de nos plus
beaux Opéras , parce qu'il eft formé des débris
de la plus belle de nos Tragédies , Iphigénie
dont la pantomime feroit feule un
fpectacle intéreffant & magnifique , a été
délaiffée ; il a fallu la retirer. Roland qui ,
après feize repréfentations pleines , n'avoit
plus l'attrait de la nouveauté , a produit des
recettes bonnes pour la faifon , mais peu
DE FRANCE. 181
"
confidérables on l'a réfervé pour l'hiver ;
& il fera long - temps , quoiqu'on en
dife , une des reffources du Théâtre lyrique.
Au furplus , eft-ce par l'état momentané
de la recette d'une faifon , qu'on doit juger
idu fuccès plus ou moins durable d'un genre
qui vient de s'établir ? Et quand même un
peuple , accoutumé à une mufique dont la
force confiftoit dans le bruit , & l'expreffion
dans les cris , auroit été moins fenfible à
l'harmonie lucide & pure , à la mélodie
naturelle & touchante de la mufique Italienne
, en feroit-elle moins la mufique par
excellence , de l'aveu de toute l'Europe ?
- L'habitude , le préjugé , le mauvais goût ,
dès long-temps établis , cèdent- ils donc fi
aifément la place ? Un parti nombreux &
puiffant que s'étoit fait la mufique Allemande
, & qui tenoit au moins par vanité à
l'objet de fon enthouſiaſme , dévoit - il être
tout- à- coup diffuadé ou diffipé ? Ne devoitpas
même redoubler de chaleur & d'obftination
dans ce moment de crife ? Et au
milieu de tant d'obftacles , n'eft-il pas étonnant
que cette mufique nouvelle , qu'on
déclaroit fi hautement indigne d'occuper le
Théâtre héroïque , s'y foit établie en un
jour ? Le public fage & impartial , qui ne
demande que du plaifir , l'a accueillie avec
transport & comme naturalifée. C'en eft
*
il
182 MERCURE
affez : le temps fera le refte. Ce fera lorſque
plufieurs ouvrages du même genre auront
habitué nos oreilles aux charmes de cette
mufique , c'eft alors qu'on verra fi elle a fur
nous les mêmes droits que fur le reste de
l'Europe , qu'elle enchante depuis un fiècle ,
& qui ne paroît pas encore difpofée à lui
préférer la Mufique de M. Gluck.
J
1
On a voulu nous faire croire que les Italiens
eux-mêmes étoient raffafiés , excédés ,
ennuyés de leur mufique ;. & parmi ceux
qui l'avoient profcrite, on a cité le Père Martini.
J'ai cru devoir le citer à mon tour ;
& l'on a vu s'il avoit jamais entendu exclure
du Théâtre la mufique Italienne , & yſubftituer
la mufique Allemande. Mais comment
le concilier avec lui -même ? Comme
l'on concilie la colère & la tendreffe d'un
père qui veut bien châtier fon enfant lorfqu'il
donne dans des écarts , mais qui ne
veut pas le bannir.
"
*
Le chant Italien , trop brillanté , trop
maniéré , déplaît au Père Martini : il nous
déplaît de même. Il blâme les Compofiteurs
modernes d'avoir trop adhéré aux fantaiſies
des chanteurs , & félicite M. Gluck
de n'avoir pas eu cette complaifance , & il
a bien raifon. Mais comme tout n'eft pas
maniéré, brillanté dans la mufique Italienne ,
& qu'elle a des beautés fans nombre du
genrele plus fimple & le plus fublime, il ne
DE FRANCE. 183
les confond pas avec les faux brillans ; & il
demande en même- temps qu'on la corrige
& qu'on la préfère à toutes les mufiques
du monde. On va le voir dans cette même
lettre qu'il a écrite à un zélateur paffionné de
M. Gluck , & qu'on nous a tant - annoncée
comme un arrêt foudroyant pour la muſique
Italienne.
•
" Dans le temps paffé , dit le Père Martini
, on n'avoit pas la même complaifance
pour les chanteurs. Vinci , Bononcini ,
» Scarlati , Marcello , Porpora , étoient
» parvenus , fur- tout dans leur récitatif d'une
expreffion vive & forte , par la feule éner-
» gie de la modulation , à exciter des émo-
» tions extraordinaires , juſques à faire pâ-
» lir les auditeurs , & à leur arracher des
» larmes ..
"
Voilà d'abord , felon le Père Martini ,
la mufique tragique inventée & floriffante
en Italie , fort long- temps avant M. Gluck.
« Si de nos jours , ajoute - t-il , on réu-
» niffoit ce mérite de la mufique vocale ,
» avec la vivacité de la mufique inftrumen-
» tale moderne , ô le bel enfemble que cela
» feroit ! & quel plaifir il en résulteroit
pour les auditeurs !
Ce fouhait du bon Père n'étoit donc pas
encore rempli le 17 Février 1777 , quoique
M. Gluck eût déjà compofé fes chefd'oeuvres
: Phomme que demandoit le Père
•
184
MERCURE
Martini , pour procurer à la mufique Italienne
tous les avantages qu'avoit celle des
Grecs , n'étoit donc pas encore trouvé
quoique l'un de nos oracles eût annoncé
fon avènement.
>
Ecoutons à préfent 1 Père Martini parlant
du caractère effent ; & diftinctif de la
mufique Italienne , de cette mufique qu'il
avoit procrite , s'il eût fallu en croire les partifans
de M. Gluck ,
و د
و د
« Parmi les avantages de notre mufique
» Italienne , il y a trois qualités qui la dif
tinguent particulièrement ; favoir , la mé-
» lodie , l'harmonie & les modulations. La
» mélodie Italienne de nos jours eft plus
» infinuante & plus propre que la Françoiſe
» à émouvoir les paffions , parce que celle-
» ci conferve en grande partie le ftyle & le
goût de la mélodie qui étoit en ufage , il
» y a plus de cent ans , en Italie. Et en
» effet , comment fe font rendus fi fameux
» les deux grands Compofiteurs & Maîtres
» Saxons , je veux dire George- Frederick
» Handel & Jean- Adolphe Haffe , fi ce n'eft
après avoir tous les deux épuré leur ftyle
» en Italie , & l'avoir accommodé au génie
» Italien ? ( Avis à M. Gluck ) . On fait la
و د
"
réputation que le premier s'eft acquife
» dans les Opéras qu'il a compofés à Rome ,
» àFlorence & à Naples , après s'être formé
» le goût en Italie . On connoît auffi le fucDE
FRANCE. 185
:.
"
» cès qu'ont eu le grand nombre d'ouvrages
compofés par le fecond , pour les diffé-
» rens Théâtres d'Italie , depuis qu'il fut allé
à Naples & qu'il fe fut perfectionné à
» l'école du célèbre Alexandre Scarlati ».
Voilà deux Compofiteurs Allemands ,
fort différents de M. Gluck, loués par le Père
Martini , pour avoir pris en Italie le ftyle & le
goût Italien , & cela dans la lettre écrite au
grand Ami de M. Gluck.:
ود
30
"
11
Perimettez- moi , Monfieur , lui dit- il
» encore , de vous expofer une difficulté
qui me roule depuis long - temps dans
l'efprit , & qui , relativement à ce qui fe
fait de nos jours , mérite une très-férieufe
» réflexion . Je veux parler de l'ufage im-
» modéré des diffonnances.... Je penfe
» que les diffonnances font & ont du toujours
être tudes & déplaifantes à l'oreille ,
» parce que de leur nature elles font difcordantes
; & que de notre temps elles
» aient changé de nature & feient devenues
agréables , je ne puis me le perfuader.
» Les diffonnances ne font bonnes qu'à exprimet
les fentimens les plus amers , &
les mouvemens de l'âme les plus violens
» & les plus douloureux. Comment donc fe
» fait il , que pour exprimer les affections
» de l'âme les plus délicates & les plus
» tendres , on emploie diffonnances fur dif-
» fonnances ? Ce fcrupule n'a jamais ceffé
"
186
MERCURE
» de m'affliger , & je le foumets à la fageſſe
» de votre jugement profond
"".
C'eft ainfi que le Père Martini prend
congé de l'admirateur de M. Gluck ; & le
bon Père a dit lui -même à M. le Comte
Marcelli , que cet article fur les diffonnances
n'étoit rien moins que favorable au Compofiteur
Allemand. Le compliment qu'il
lui a fait dans une vifite qu'il en a reçue ,
ni les éloges qu'il lui donne , en répondant
à l'un de fes Amis , ne devoient donc pas
être pris à la lettre , & en les citant , il
n'auroit pas fallu diffimuler ce qui les réduifoit
à leur jufte valeur.
Voilà , Monfieur , une lettre bien longue
; mais il faut plus de temps pour démêler
un fophifme que pour le faire ; &
lorfqu'on n'a pas le droit d'être tranchant ,
on ne peut guère être laconique. Si l'on
m'en croit , nous laifferons déformais les
deux genres de mufique fe difputer la faveur
du public , qui feul en doit être l'arbitre
& le jufte appréciateur.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Marmontel à M. de la Harpe.
Dans sa lettre à M. de la Harpe, M. Marmontel traite de la réception critique de l'essai du Prince Belofelski sur la musique italienne, qui a provoqué des débats, notamment parmi les partisans de Christoph Willibald Gluck. Un critique anonyme remet en question les comparaisons entre compositeurs italiens et dramaturges français, ainsi que la qualification de Pergolèse comme le plus éloquent des compositeurs. Marmontel définit l'éloquence musicale comme la capacité de transmettre rapidement et fortement des sentiments profonds. Il conteste également l'attribution à Gluck de la création de la véritable tragédie lyrique, affirmant que ce titre revient à Jean-Baptiste Lully et Jean-Philippe Rameau. Marmontel compare les œuvres de Gluck et Rameau, notant que la musique de Gluck est appréciée pour sa véhémence et sa force harmonique, mais pas nécessairement pour son innovation. Le texte souligne l'importance de connaître le niveau d'expertise des critiques pour évaluer la valeur de leurs avis. Le critique réfute diverses critiques sur des œuvres de Piccini, expliquant les intentions musicales et poétiques derrière ces compositions. Il discute également de la relation entre la poésie et la musique, en prenant pour exemple un monologue de Quinault mis en musique par Lully. Le texte compare les pratiques théâtrales en Italie et en France, soulignant que la musique italienne, même adaptée à des paroles françaises, peut être appréciée durablement. Il note que les Français apprécient les œuvres anciennes et que la rareté des nouveautés les pousse à rester fidèles à celles-ci. Le succès de l'opéra 'Roland' de Quinault à Paris est mentionné, ainsi que la comparaison des goûts musicaux en France et en Italie. Le Père Martini critique le chant italien trop maniéré mais reconnaît ses beautés et souhaite une fusion avec la vivacité de la musique instrumentale moderne. Il admire les compositeurs italiens comme Vinci et Scarlatti pour leur expression vive et forte. Le texte met en avant les caractéristiques distinctives de la musique italienne, telles que la mélodie, l'harmonie et les modulations, qui la rendent plus apte à émouvoir les passions comparée à la musique française. Deux compositeurs allemands, George-Frederick Haendel et Jean-Adolphe Hasse, ont perfectionné leur style en Italie sous l'influence de maîtres italiens comme Alessandro Scarlatti. Le Père Martini exprime des réserves sur l'usage des dissonances dans la musique moderne, les jugeant inappropriées pour exprimer des sentiments délicats et tendres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
58
p. 40-47
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Début :
Un objet plus important se présente ensuite dans le sixième Livre de cet ouvrage, [...]
Mots clefs :
Homme sauvage, Vie, Sauvage, Temps, Nations, Imagination, Nature, Modèle, Monde, Amérique
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE .
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
›
( Second Extrait ) .
UN objet plus important fe préfente
enfuite dans le fixième Livre de cet ouvrage
, & M. Robertfon trace le tableau de
la vie fauvage.
Toutes les fois que le joug néceffaire
de la fociété pèfe trop fur l'homme , on
l'entend regretter ces temps primitifs , où
fon indépendance n'étoit bornée que par
fes defirs ou par fes forces. Les Nations
même , en s'éloignant de la vie ſauvage
d'où elles font toutes parties , y ont toujours
reporté leurs regards en foupirant , comme
fi elles fe fuffent éloignées du bonheur. La
poéfie eft venue ajouter encore à ces regrets :
cherchant des couleurs douces , fraiches &
brillantes , elle a voulu peindre le genre
DE FRANCE. 41
humain dans fa jeuneffe ; & la terre , hériffée
de ronces & couverte de marais
lorfqu'elle ne nourrit que des Sauvages ,
n'a plus offert à cette trifte époque , fous les
pinceaux des Poëtes , que les images de ,
l'abondance & de la félicité ! La raifon
même & la plus faine philofophie femblent
approuver ces tableaux brillans de l'imagination
; & le célèbre Citoyen de Genève,
Rouffeau , a parlé comme Héfiode, Ovide
& Virgile. On a cru fon opinion nouvelle :
elle eft aufli ancienne que les fociétés & la
philofophie . Chez tous les peuples un peu
éclairés , qui ne trouvoient point encore le
bonheur dans leurs lumières , on a été porté
à penfer que l'homme fe dégradoit en cherchant
la perfection , & que les temps où il
s'égare le moins , font ceux où il fuit le
plus aveuglément l'inftinct de la nature. Il
fuffit d'ouvrir les livres pour voir que dans
tous les temps on a donné à l'homme focial,
l'homme fauvage pour modèle. Le Poliique
, pour chercher les principes des
loix conftitutives des fociétés , & les meilleures
formes de gouvernemens , a toujours
tranfporté fon imagination autour du chêne
où les Sauvages délibèrent le plan d'une
chaffe , ou les brigandages d'une guerre ;
le Moraliſte a toujours defiré d'habiter avec
eux fous leurs hutes , pour trouver dans leur
vie domestique la règle de nos devoirs
& l'exemple des vertus qu'il veut nous pref42
MERCURE
crire tous les Philofophes enfin ont toujours
été tentés d'aller les chercher dans
leurs forêts , & de les fuivre dans leurs
courfes , pour s'éclairer devant leur ignorance
, & furprendre la vérité dans les premières
idées de l'homme.
Une obfervation exacte & profonde de
l'homme fauvage , pouvoit feule confirmer
ou détruire ces idées . Mais l'homme fauvage
étoit peu connu dans l'ancien monde.
Toutes les Nations policées avoient perdu
en fe civilifant , le fouvenir des temps où
elles avoient erré en troupes fur des terres
incultes . Le tableau des moeurs des Germains
, par Tacite , nous préfente plutôt
des barbares que des fauvages. A l'exception
des fennes , toutes les peuplades que
ce grand homme nous a décrites,avoient des
inftitutions qui les éloignoient déjà beaucoup
de l'époque dont nous parlons . A
lear entrée dans les Gaules , elles écrivirent
leurs ufages , & cela forma un Code,
Dans le nouveau monde , au contraire ,
on pouvoit obferver par tout la nature
dans toute fa fimplicité. Depuis le moment
de la découverte , le globe a été partagé en
deux parties dans l'une , on ne connoiffoit
guères que des hommes policés ; dans l'au
tre , on ne voyoit prefque des fauvages
& l'on a eu deux mondes à comparer pour
réfoudre une queftion de philofophie .
Pour élever l'homme fauvage , on l'a
DE FRANCE. 43
mis en oppofition avec l'homme focial ;
les traits de tous les deux reffortent en effet
davantage par ce contrafte , & l'on peut fe
fervir , en faveur de la vérité , de ce moyen
employé dans beaucoup de déclamations
philofophiques.
:
Pour nous faire rougir de la langueur où
nous plongent le luxe & la molleffe ; on a
donné une grande vigueur à l'homme fauvage
; il est plus foible que les hommes
qui exercent & qui déployent leurs forces
dans les travaux de la fociété ; & ce n'eft
pas feulement en Amérique qu'on a remarqué
cette foibleffe dans ceux qui ne connoiffent
point les travaux des Nations policées
les Germains même , fi renommés
par la grandeur de leur taille , qui a affrayé
quelquefois les légions Romaines , étoient
trop foibles pour fupporter un travail un
peu pénible . Ce n'eft ni dans le repos ,
ni même dans les courfes de la vie fauvage
, que les vainqueurs de Pyrrhus &
d'Annibal auroient acquis cette vigueur infatigable
, qui en fit plus que des hommes.
Le fauvage mange peu & agit peu : il doit
être néceffairement très- foible. On a penfé
que fa vie étoit exempte au moins de ces
maux cruels qui empoifonnent la nô
tre , & qu'elle arrivoit toujours paisible .
ment au dernier terme de la vieilleffe
mais s'il ignore les maladies de langueur
qui confument parmi nous les victimes des
44
MERCURE
•
excès & des paffions , il meurt auffi à tous
les âges , emporté par des maladies violentes
, qu'il ne fait ni prévenir , ni combat.
tre. Les lumières de nos Médecins ne lui
feroient guères plus funeftes que fon ignorance.
On l'a repréfenté comme le modèle
le plus parfait des fentimens qui naiffent
de la nature ; & le fauvage ne paye d'au
cune reconnoiffance la compagne qui l'a
rendu heureux , ne fent prefque point fon
exiſtence dans l'enfant qui lui doit la vie
& oublie les fecours qu'il a reçus de fon.
père , à l'inftant qu'il ceife d'en avoir beſoin.
Epoux cruel & defpotique , fils ingrat , père
indifférent , tel eft fon caractère dans la
vie domestique. Ces affections , fi douces
& fi tendres, que l'excès de la fociabilité
éteint parmi nous , l'excès de la groffièreté
les empêche de naître dans le coeur du fatvage.
On vante la liberté dont il jouit dans
fa Tribu , & peu s'en faut qu'on n'ait placé
l'Habitant ftupide des bords du Saint- Laurent
ou de l'Amazone , à côté des Citoyens
de Rome & de la Grèce. Mais comment
le fauvage auroit- il perdu fa liberté , puifqu'il
conferve encore prefque toute fon indépendance
naturelle ? Qu'on l'élève audeffus
de l'efclave , qui eft le plus vil des
êtres , mais qu'on fe garde de le comparer
au Citoyen vertueux d'une République
qui eft le premier des hommes. Que pourroit-
il y avoir de commun entre Ariftide
!
DE FRANCE.
45
& un Iroquois , entre un Patagon & Brutus ?
J'admire l'homme qui reçoit le joug des
loix des mains de la liberté , & s'honore
de for obéiffance même , parce qu'il n'y voit
que l'hommage qu'il rend à fa propre raifon ;
mais je ne puis admirer le fauvage , qui
n'évite les inconvéniens de la fociété que
parce qu'il ne fait point s'en procurer les
avantages. Ces guerres fanglantes qui naiffent
de la propriété exclufive , font inconnues,
a- t-on dit, au Sauvage , qui, s'il n'a
rien , a du moins droit à tout ; mais les
Sauvages fe difputent le droit de chaffer
dans une forêt avec autant de fureur que
les Nations policées fe difputent les Empires.
Les unes combattent pour la propriété
de la terre , les autres pour la jouiffance
de fes productions. L'homme focial ,
fatisfait de la victoire , pardonne quelquefois
aux vaincus , & montre l'humanité
dans le fein même des horreurs de la guerre :
le fauvage ne cherche qu'à détruire , &
tourmente ou dévore l'ennemi tombé fous
fa puiffance. On a cherché le dieu du fauvage
dans fes forêts , & on ne l'a point
trouvé. Parce qu'il tremble devant un ferpent
, ou s'agenouille devant une pierre ,
il ne faut pas croire qu'il ait l'idée d'un
Créateur de l'Univers. Il a fallu beaucoup
de lumière à l'homme pour s'égarer , même
dans les erreurs de l'idolâtrie. Le grand
efprit des peuples du nord de l'Amérique ,
45
MERCURE
n'a jamais fait naître en eux les idées que
ce mot efprit fait naître parmi nous. Cette
diftinction métaphysique des fubftances
corporelles & fpirituelles , n'eft pas , fans
doute , à la portée de ces peuples , qui n'ont
encore ni art , ni agriculture. Les Métaphyficiens
ne naiffent que fur des terres
bien cultivées. Le Sauvage , il ett vrai ,
montre prefque part- tout l'efpérance d'une
vie à venir ; mais il ne faut pas en conclure
qu'il croit à l'immortalité de l'ame :
c'eft à l'éternité de la vie qu'il croit. Il
ne confent point à la mort ; & lorſque la
nature le fait mourir fur le bord d'un fleuve
ou au pied d'une montagne , fon imagination
lui crée au- delà de la montagne &
du fleuve qui le voyent expirer , un monde
nouveau où il va continuer de vivre .
Teleft le réfultat du beau tableau que nous
a tracé M. Robertſon , d'après les relations
les plus fidelles du nouveau Monde . Il fera
difficile déformais à l'imagination de pren
dre dans l'homme fauvage le modèle le
plus parfait de toutes les vertus morales ,
& de nous faire regretter encore le fort
auquel il eft condamné. S'il faut abfolument
un modèle de perfection à l'homme
pour le confoler de fes vices & de fes
maux , qu'il le cherche , non plus dans fes
regrets , mais dans fes efpérances ; qu'il
jouiffe d'avance du perfectionnement que ,
peut - être , il pourra donner un jour aux
DE FRANCE. 47
inftitutions fociales auxquelles il doit , jufqu'à
préfent , le peu de vertus qu'il fait voir,
& le peu de bonheur qu'il fe procure .
( La fuite à l'ordinaire prochain . )
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Résumé : SUITE DE L'HISTOIRE DE L'AMÉRIQUE. (Second Extrait).
Le texte examine la perception romantique de la vie sauvage, souvent idéalisée par la poésie et la philosophie. Des penseurs comme Jean-Jacques Rousseau et des poètes anciens tels que Hésiode, Ovide et Virgile exprimaient une nostalgie pour les temps primitifs où l'homme était libre et indépendant. Cette vision a influencé la politique, la morale et la philosophie, cherchant des modèles dans la vie sauvage pour comprendre les lois et les vertus. Cependant, l'homme sauvage était mal connu dans l'ancien monde. Tacite décrivait les Germains comme des barbares plutôt que des sauvages authentiques, tandis que le Nouveau Monde offrait l'opportunité d'observer des sociétés véritablement sauvages. Le texte met en lumière les contradictions dans la représentation de l'homme sauvage. Bien que souvent dépeint comme vigoureux, il est en réalité faible physiquement et meurt prématurément de maladies violentes. Sur le plan affectif, il est décrit comme indifférent et ingrat, manquant des affections douces et tendres observées dans les sociétés civilisées. Sa liberté dans la tribu est également remise en question, car il conserve une indépendance naturelle plutôt qu'une véritable liberté civique. Le texte compare les peuples indigènes aux citoyens des sociétés civilisées de Rome et de Grèce. Il souligne que, bien que les sauvages conservent une certaine indépendance naturelle, ils ne doivent pas être comparés aux citoyens vertueux des républiques. Les guerres chez les sauvages sont motivées par la propriété ou ses productions, et ils sont décrits comme destructeurs et cruels envers leurs ennemis. Contrairement aux hommes sociaux, les sauvages croient en une vie future plutôt qu'en l'immortalité de l'âme. L'auteur conclut qu'il est difficile de voir dans le sauvage un modèle de vertu morale et suggère de chercher ce modèle dans les espérances et les progrès futurs des institutions sociales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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59
p. 126-135
Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
Début :
Bibliothèque Universelle des Romans, depuis le premier Juillet 1775. A Paris, [...]
Mots clefs :
Romans, Genre, Roman, Moeurs, Siècle, Histoire, Louis XIV, XVIIe siècle, Romanciers, Monde, Nom, Reproche, XVIe siècle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
BIBLIOTHÈQUE Univerfelle des Romans ,
depuis le premier Juillet 1775. A Paris ,
au Bureau , rue Neuve Sainte- Catherine.
CET Ouvrage fe foutient depuis fept
années avec un fuccès décidé. Nous ne
diffimulons point qu'il doit la réputation
DE FRANCE. 117
aitant à fon genre qu'au travail des Coopé
rateurs. Les Romans ne furent- ils pas tou
jours recherchés ? Ces enfans chéris de
l'imagination , feront dans tous les temps
une branche importante de l'arbre Litetaire.
Dans l'enfance du monde , ils amuserent
les premiers humains ; dans la déca ·
dence des Arts , on les a vus échapper à l
dégradation commune . Pourquoi celà ? C'eft
qu'ils ont toujours parlé à tous les hom
més un langage qu'ils pouvoient entendre.
Ils eurent encore dans chaque âge le mérite
d'être mieux écrits que toutes les autres productions
Littéraires. Ils fuivoient de près la
Poélie , & cueilloient des fleurs dans les
mêmes corbeilles . Jamais contraint , le Romancier
a pu s'affervir , quand il l'a voulu ,
sux règles de l'Épopée ; il a pu imiter le vol
brillant , fublime & vagabond de l'Ariofte.
Tous les tons lui font permis , toutes les
couleurs lui appartiennent. Il peut faire vesfer
des pleurs , produire le rire malin de la
faryre, toucher , égayer , & raiſonner. Il ofe
dire quelquefois ce que l'Hiftorien timide
trembloit de révéler. C'eft quelquefois Marforio
devant la ftatue de Pafquin , ou , fi l'on
veut , Arlequin , qui , à l'aide d'une tranf
pofition de nom & de fcène , voit tout , a
tout appris , chemin faifant , de Berganie à
Paris.
Quand le Román étoit Funiqué Livre des
habitans de la terre , il prêtoit des fictions
à Hefiode & à Homère , il étoit mythol .
Fiv
128 MERCURE
gique. S'il peignoit l'Amour , c'étoit un
Dieu. Quand la civilifation eut donné des
lifières au monde , & eut rapproché les fociétés
, le Roman ne rendit plus des oracles ,
un Prêtre ne l'infpira plus ; devenu domeſtique
, il peignit les moeurs nationales . Une
fois parvenu à ce période , il n'a pas pu s'en
éloigner ; fons cette forme , il s'eft promené
chez les Nations modernes. De la
Grèce il paffa à Rome , delà en Arabie ,
chez les Sarrafins , en Provence , en Italie ;
en Efpagne & en Iflande . Par- tout il fut fa
buleux, obfcur , comme l'hiftoire . Telle fut
fa marche dans le neuvième fiècle. Trois
fiècles auparavant , il avoit fleuri dans la
Bretagne jufques aux onzième & douzième
fiècles ; la France traduifit les Romans Brétons
; elle n'avoit point encore une langue, &
depuis le dixième juſqu'au douziènie fiècle ,
elle traduifit du Breton en Latin . Dans
les deux fiècles fuivans , alors les Romans
furent mêlés de Chevalerie & d'Hif
toire ; les Amadis remplirent la scène dans
les quatorzième , quinzième , feizième , &
jufques au dix- feptième fiècle.
Arrêtons- nous un moment au reproche
de frivolité dont ce genre eft entaché. Parmi
fes détracteurs , je trouve Angelo Apozio ,
qui les qualifie de Foli de Romanzi . Pétrarque
les nomme Infami e Stolidi Romanzi.
Doit on conclure que le genre eft mau.
vais ? Non ; mais que les Ouvrages de ce
temps étoient plus que médiocres. Si PétrarDE
FRANCE. 1.29
que avoit voulu juger les moeurs des Papes
& de la Cour d'Avignon , il auroit fenti que
les Romans devoient être corrompus comme
les moeurs. Plufieurs fiècles après , Philippe
de Mézières prémunit Charles VI contre
eux. Eft- il bien étonnant que fous le règne
d'Ifabeau de Bavière , les Romans fuffent
dangereux ? Les moeurs étoient affreufes , les
Romans étoient affreux comme elles. On ne
peut peindreque ce que l'on voit. On ne peut
parler que la langue du pays. Antoine Arlègre
fe plaint encore , dans fon Traité du
Mépris de la Cour , que les gens de Cour de
fon temps ne lifoient guères que des Romans
, ceux d'Amadis , de Philocope. Eh !
quel temps encore que ce feizième fiècle !
quelles femmes que la Comteffe d'Angoulême
, Catherine de Médicis , Marguerite de
Valois , & ces Dames & ces Courtifans dont
Brantôme a rempli les pages de fes Livres !
Quels étoient les fpectacles à la mode ? Des
farces de Pantalons , des Scènes de Capitans ,
des rodomontades Efpagnoles , des fupplices
en place publique , auxquels la Cour
affiftoit , des paffe- temps cruels , des fauts
périlleux , des Voltigeurs qui defcendoient
fur une corde des tours de Notre Dame ;
les Nemours , les Guife , qui defcendoient
au galop les efcaliers de la Sainte Chapelle ;
Tavannes & beaucoup d'autres , qui franchiffoient
d'un toit à l'autre la rue Saint-
Germain l'Auxerrois , & enfin les horreurs
des guerres civiles ; que pouvoient donc
F v
730 MERCURE
peindre les Romanciers ? Ce qu'ils voyoient.
Ils pouvoient répondre :
Ce font vos moeurs , eft- ce ma faute ?
Parmi les Apologiftes du Roman , je trou
ve ( fingularité affez remarquable ! ) un Évê
que & un Prêtre , l'Evêque d'Avranches ,
l'Abbé Lengler , & l'Auteur de Zélaskine
qui a plus de zèle que d'érudition ; mais fi
le nombre de fes defenfeurs eft fi borné , il
en eft dédommagé par les Romanciers , qui
forment une peuplade nombreufe. Je ferai
bientôt connoître les plus célèbres , & leurs
noms fuffiront pour juftifier ce genre.
Reprenons le dix-feptième fiècle. Tandis
que l'Hiftoire racontoit des combats ; le Ro
man décrivoit auffi des combats ; la Cour
avoit des Guerriers , on les retrouvoit dans
les Romans ; le régime féodal retenoit les
Châtelains dans de vieilles tourelles ; on s'y
raffembloit ; on y tenoit de longues affifes ,
les cheminées étoient larges , les falles vaftes
, les converfations longues : rels étoient
les Romans qui alloient , grâce à quelques
épiſodes , jufqu'au douzième Volume. Les
Voyageurs ayant donné du goût pour la lecrure
des voyages , les Romanciers n'offrirent
plus que des aventures Turques , Chinoiſes ,
Américaines. Ils confervoient le ton & le
coftume François , & mettoient , commne
naguères nos Comédiens , un chapeau fur la
tête de Méhémed , ou du Sophi . Les Romans
, comme tous les Arts , fubirent une
DE FRANCE. 131
grande révolution fous le règne de Louis
XIV. Scudéri & la Calprenède tiennent la
place la plus diftinguée. Boileau jeta du ri
dicule fur ces Écrivains ; mais le plan de
leurs Ouvrages annonce qu'ils avoient du
génie . Si leurs Héros étoient des géans , c'eft
que Louis XIV avoit imprimé un grand ca,
ractère à fon fiécle . Louis XIV , que Frédéric
a nommé le grand Magicien , n'aimoit que
ce qui portoit l'empreinte de la grandeur. .
Je ne pretends point étendre mon apo¬
logie jufqu'à la texture des anciens Romans;
mais je fais que leurs défauts venoient de
notre penchant à l'imitation, Nous avons
emprunté des Efpagnols les épiſodes , ces
dénouemens arrivés par des bagues , des
écharpes , des reffemblances , des fuppofitions
, des équivoques & des rencontres. Ces
mêmes défauts fe retrouvoient fur la Scène
Françoife. Les Italiens nous jettèrent dans la
métaphyfique d'ainour , dans les monologues
, dans les foupirs : delà tant de précieufes
, & ces dédaignenfes Princeffes qui fe
courrouçoient à la déclaration des Chevaliers.
On étoit ainfi dans le monde. Une fois
arrivé à Louis XIV , l'adulation bannit la
vraiſemblance. Les Héros Grecs & Romains
avoient les deux queues , l'écharpe & les
grands canons . Orondate & Palamède naiffoient
& mouroient à Verfailles , & fe promenoient
de Rambouillet à Marly. Cependant
, ce ridicule difparut fur la fin du règic
de Louis XIV. Les Romans moraux , polių
F vj
132 MERCURE
ques , hiftoriques & fatyriques , s'accrédi
tèrent. Là , on lifoit la carte géographique
de Buffi Rabutin , dans laquelle les myſtères
de la vieille Cour étoient dévoilés. Les Contes
de Perrault avoient des Lecteurs : Rabelais
fi vanté , n'en trouvoit plus depuis la publication
du Royaume de coquettere , defleurs ,
fleurettes & paffe temps.
>
1
C'eft en 1700 , que tous ces Romans de
mauvais goût , que tous ces Ouvrages nés
de l'occaſion ou de l'à propos , la Marmite
rétablie , le Rafibus des Capucins , les Jéfuites
mis fur l'échafaud, &c . &c . & c . furent
unanimement rejetés . Le Roman ne fut plus
qu'hiftorique ; les Mémoires , les Lettres
pullulèrent , les fatyres aufli. La liberté
alla comme les moeurs , jufqu'à l'indécence.
Le Régent fut infulté ; & , fous le
nom du Prince Aprius , on écrivoit fa Vie
privée. Il toléra un moment les farcafmes
contre les Moines & les Religieufes . Louis
XV mit des bornes à la licence. Le Roman
' n'ofa plus paroître avecfon ancien héroïfine ,
fes éperons & fa chevalerie ; il s'ajusta à
notre taille , & parut fous la courte forme
de Contes , de Nouvelles , de Lettres , d'Hiftoriettes.
C'étoit le Journal de nos petits
boudoirs , de nos petits foupers , de nos petites
maifons , l'Opéra & le Fauxbourg Saint-
Germain. Delà , les Égaremens de l'efprit ,
les Confeffions , le Spectateur & le charmant
Recueil des Contes Moraux. Je ne parle
point de la Nouvelle Héloïfe , qui ne caracDE
FRANCE. 733
térife point nos moeurs , & qui eft un Ouvrage
à part. Les Anglois enfin ont donné
un nouveau caractère au Roman. Les Traductions
du Docteur Swift , de Friedling &
de Richardfon , ont amené une révolution.
A mefure qu'on a eu de bons Livres dans
d'autres genres , le Roman a eu moins de
célébrité. Il n'eft plus à craindre que la preffe
foit déformais uniquement occupee à les
réimprimer , comme elle l'étoit dans le dixfeptième
fiècle. Pierre Camus , Évêque du
Bellay , affligé de l'empreffement qu'on avoit
pour cette lecture , voulut purifier le genre ,
en publiant des Romans dévots ; mais le
genre l'entraîna quelquefois , & il peignit
ce qu'affurément il ne s'étoit point propofé
de peindre. Dans le même temps , Olivier ,
Évêque d'Angers , prétendoit prouver que
les femmes étoient la caufe de tous les
maux.
Il ne me refte, plus qu'à nommer les Romanciers
les plus célèbres , leur nom peut
fervir d'apologie au genre. Depuis le feizième
fiècle , je trouve Mendozza , Ambaffadeur
au Concile de Trente , Machiavel , Sannazar
, Scaliger , Picolomini , Guichardin ,
Pallavicini , Firenzuola , le Cavalier Marin ,
Thomas Morus. Parmi nos modernes , Balzac,
Voiture, Charpentier, Bourfault , Gombaud ,
Gomberville , de Larrey , le Miniftre Claude,
l'Abbé d'Aubignac , Reguard , Hamilton ,
l'Abbé de Saint Réal , Saint Hyacinthe , le
Sage, du Verdier , La Fontaine , Galland , de
134 MERCURE
Ramfay , Fénelon , l'Abbé Nadal , l'Abbé
Terraffon , l'Abbé Pernetti , l'Abbé Prévôr ,
l'Abbé Desfontaines , le Comte de Caylus ,
Voltaire, Marivaux , Duclos , Montefquieu ,
le Marquis d'Argens , Crebillon le fils ,
Dorar, Mme de Graffigny , Moncrif, le Père
Daniel , J. J. Rouffeau , M. Marmontel ,
M. d'Arnaud , M. le Comte de Treffan , M.
le Chevalier de Boufflers , M. le Chevalier
d'Arcq , M. Imbert , l'Abbé de Voifenon ,
Mme de Genlis ; tous ces Écrivains célèbres
dans plus d'un genre , prouvent affez que le
Roman eft une des branches de la Littérature
digne d'être confervée dans le jardin des
Mufes. Je n'invoquerai point , à l'appui de
ce que j'avance , ni Fauchet ni Ducange , il
fuffit d'être né fenfible , & de lire nos meil
leurs Romans.
On peut leur faire un reproche plus
fondé, c'eft d'altérer quelquefois l'hiſtoire &
les moeurs , & de défigurer des époques nationales.
A cela je réponds : malheur à qui
lir aujourd'hui l'hiftoire dans les Romans !
Mais ce reproche va difparoître. Les Auteurs
de la Bibliothèque des Romans s'ap
pliquent effentiellement à épurer le genre, à
rectifier les erreurs , à embellir les fictions.
Ils refferrent un plan trop vaſte , ils fimpli
fient une action compliquée , & réduifent
plufieurs volumes ennuyeux à quarante pages
intéreffantes. L'érudition préfide à leurs ju
gemens , & fur tout à la concordance des
Hiftoriens. Il eft pen de Volumes qui re
DE FRANCE. 337
foient précédés d'une differtation lumineuse.
Nous nous difpenferons de citer des volumes
anciens , nous renvoyons nos Lecteurs au
fecond Volume d'Octobre dernier ; ils verront
avec quelle fagacité les Auteurs favent
porter fur l'hiftoire le flambeau de la critique.
On eftimcra & on plaindra l'infortunée
Marie Stuart. On trouvera encore dans le volume
de Novembre , des differtations inftructives
fur le château de Marcouflis , &
fur Bayard. On doit fe fouvenir des menus
devis du château de Plaffac. Ce n'eft point - là
le Roman , c'eft l'Hiftoire. Nous n'en citerons
pas davantage. Nous invitons nos Lecteurs
à fe procurer cette Collection , pour
le complément de laquelle on trouve des
facilités plus qu'encourageantes.
depuis le premier Juillet 1775. A Paris ,
au Bureau , rue Neuve Sainte- Catherine.
CET Ouvrage fe foutient depuis fept
années avec un fuccès décidé. Nous ne
diffimulons point qu'il doit la réputation
DE FRANCE. 117
aitant à fon genre qu'au travail des Coopé
rateurs. Les Romans ne furent- ils pas tou
jours recherchés ? Ces enfans chéris de
l'imagination , feront dans tous les temps
une branche importante de l'arbre Litetaire.
Dans l'enfance du monde , ils amuserent
les premiers humains ; dans la déca ·
dence des Arts , on les a vus échapper à l
dégradation commune . Pourquoi celà ? C'eft
qu'ils ont toujours parlé à tous les hom
més un langage qu'ils pouvoient entendre.
Ils eurent encore dans chaque âge le mérite
d'être mieux écrits que toutes les autres productions
Littéraires. Ils fuivoient de près la
Poélie , & cueilloient des fleurs dans les
mêmes corbeilles . Jamais contraint , le Romancier
a pu s'affervir , quand il l'a voulu ,
sux règles de l'Épopée ; il a pu imiter le vol
brillant , fublime & vagabond de l'Ariofte.
Tous les tons lui font permis , toutes les
couleurs lui appartiennent. Il peut faire vesfer
des pleurs , produire le rire malin de la
faryre, toucher , égayer , & raiſonner. Il ofe
dire quelquefois ce que l'Hiftorien timide
trembloit de révéler. C'eft quelquefois Marforio
devant la ftatue de Pafquin , ou , fi l'on
veut , Arlequin , qui , à l'aide d'une tranf
pofition de nom & de fcène , voit tout , a
tout appris , chemin faifant , de Berganie à
Paris.
Quand le Román étoit Funiqué Livre des
habitans de la terre , il prêtoit des fictions
à Hefiode & à Homère , il étoit mythol .
Fiv
128 MERCURE
gique. S'il peignoit l'Amour , c'étoit un
Dieu. Quand la civilifation eut donné des
lifières au monde , & eut rapproché les fociétés
, le Roman ne rendit plus des oracles ,
un Prêtre ne l'infpira plus ; devenu domeſtique
, il peignit les moeurs nationales . Une
fois parvenu à ce période , il n'a pas pu s'en
éloigner ; fons cette forme , il s'eft promené
chez les Nations modernes. De la
Grèce il paffa à Rome , delà en Arabie ,
chez les Sarrafins , en Provence , en Italie ;
en Efpagne & en Iflande . Par- tout il fut fa
buleux, obfcur , comme l'hiftoire . Telle fut
fa marche dans le neuvième fiècle. Trois
fiècles auparavant , il avoit fleuri dans la
Bretagne jufques aux onzième & douzième
fiècles ; la France traduifit les Romans Brétons
; elle n'avoit point encore une langue, &
depuis le dixième juſqu'au douziènie fiècle ,
elle traduifit du Breton en Latin . Dans
les deux fiècles fuivans , alors les Romans
furent mêlés de Chevalerie & d'Hif
toire ; les Amadis remplirent la scène dans
les quatorzième , quinzième , feizième , &
jufques au dix- feptième fiècle.
Arrêtons- nous un moment au reproche
de frivolité dont ce genre eft entaché. Parmi
fes détracteurs , je trouve Angelo Apozio ,
qui les qualifie de Foli de Romanzi . Pétrarque
les nomme Infami e Stolidi Romanzi.
Doit on conclure que le genre eft mau.
vais ? Non ; mais que les Ouvrages de ce
temps étoient plus que médiocres. Si PétrarDE
FRANCE. 1.29
que avoit voulu juger les moeurs des Papes
& de la Cour d'Avignon , il auroit fenti que
les Romans devoient être corrompus comme
les moeurs. Plufieurs fiècles après , Philippe
de Mézières prémunit Charles VI contre
eux. Eft- il bien étonnant que fous le règne
d'Ifabeau de Bavière , les Romans fuffent
dangereux ? Les moeurs étoient affreufes , les
Romans étoient affreux comme elles. On ne
peut peindreque ce que l'on voit. On ne peut
parler que la langue du pays. Antoine Arlègre
fe plaint encore , dans fon Traité du
Mépris de la Cour , que les gens de Cour de
fon temps ne lifoient guères que des Romans
, ceux d'Amadis , de Philocope. Eh !
quel temps encore que ce feizième fiècle !
quelles femmes que la Comteffe d'Angoulême
, Catherine de Médicis , Marguerite de
Valois , & ces Dames & ces Courtifans dont
Brantôme a rempli les pages de fes Livres !
Quels étoient les fpectacles à la mode ? Des
farces de Pantalons , des Scènes de Capitans ,
des rodomontades Efpagnoles , des fupplices
en place publique , auxquels la Cour
affiftoit , des paffe- temps cruels , des fauts
périlleux , des Voltigeurs qui defcendoient
fur une corde des tours de Notre Dame ;
les Nemours , les Guife , qui defcendoient
au galop les efcaliers de la Sainte Chapelle ;
Tavannes & beaucoup d'autres , qui franchiffoient
d'un toit à l'autre la rue Saint-
Germain l'Auxerrois , & enfin les horreurs
des guerres civiles ; que pouvoient donc
F v
730 MERCURE
peindre les Romanciers ? Ce qu'ils voyoient.
Ils pouvoient répondre :
Ce font vos moeurs , eft- ce ma faute ?
Parmi les Apologiftes du Roman , je trou
ve ( fingularité affez remarquable ! ) un Évê
que & un Prêtre , l'Evêque d'Avranches ,
l'Abbé Lengler , & l'Auteur de Zélaskine
qui a plus de zèle que d'érudition ; mais fi
le nombre de fes defenfeurs eft fi borné , il
en eft dédommagé par les Romanciers , qui
forment une peuplade nombreufe. Je ferai
bientôt connoître les plus célèbres , & leurs
noms fuffiront pour juftifier ce genre.
Reprenons le dix-feptième fiècle. Tandis
que l'Hiftoire racontoit des combats ; le Ro
man décrivoit auffi des combats ; la Cour
avoit des Guerriers , on les retrouvoit dans
les Romans ; le régime féodal retenoit les
Châtelains dans de vieilles tourelles ; on s'y
raffembloit ; on y tenoit de longues affifes ,
les cheminées étoient larges , les falles vaftes
, les converfations longues : rels étoient
les Romans qui alloient , grâce à quelques
épiſodes , jufqu'au douzième Volume. Les
Voyageurs ayant donné du goût pour la lecrure
des voyages , les Romanciers n'offrirent
plus que des aventures Turques , Chinoiſes ,
Américaines. Ils confervoient le ton & le
coftume François , & mettoient , commne
naguères nos Comédiens , un chapeau fur la
tête de Méhémed , ou du Sophi . Les Romans
, comme tous les Arts , fubirent une
DE FRANCE. 131
grande révolution fous le règne de Louis
XIV. Scudéri & la Calprenède tiennent la
place la plus diftinguée. Boileau jeta du ri
dicule fur ces Écrivains ; mais le plan de
leurs Ouvrages annonce qu'ils avoient du
génie . Si leurs Héros étoient des géans , c'eft
que Louis XIV avoit imprimé un grand ca,
ractère à fon fiécle . Louis XIV , que Frédéric
a nommé le grand Magicien , n'aimoit que
ce qui portoit l'empreinte de la grandeur. .
Je ne pretends point étendre mon apo¬
logie jufqu'à la texture des anciens Romans;
mais je fais que leurs défauts venoient de
notre penchant à l'imitation, Nous avons
emprunté des Efpagnols les épiſodes , ces
dénouemens arrivés par des bagues , des
écharpes , des reffemblances , des fuppofitions
, des équivoques & des rencontres. Ces
mêmes défauts fe retrouvoient fur la Scène
Françoife. Les Italiens nous jettèrent dans la
métaphyfique d'ainour , dans les monologues
, dans les foupirs : delà tant de précieufes
, & ces dédaignenfes Princeffes qui fe
courrouçoient à la déclaration des Chevaliers.
On étoit ainfi dans le monde. Une fois
arrivé à Louis XIV , l'adulation bannit la
vraiſemblance. Les Héros Grecs & Romains
avoient les deux queues , l'écharpe & les
grands canons . Orondate & Palamède naiffoient
& mouroient à Verfailles , & fe promenoient
de Rambouillet à Marly. Cependant
, ce ridicule difparut fur la fin du règic
de Louis XIV. Les Romans moraux , polių
F vj
132 MERCURE
ques , hiftoriques & fatyriques , s'accrédi
tèrent. Là , on lifoit la carte géographique
de Buffi Rabutin , dans laquelle les myſtères
de la vieille Cour étoient dévoilés. Les Contes
de Perrault avoient des Lecteurs : Rabelais
fi vanté , n'en trouvoit plus depuis la publication
du Royaume de coquettere , defleurs ,
fleurettes & paffe temps.
>
1
C'eft en 1700 , que tous ces Romans de
mauvais goût , que tous ces Ouvrages nés
de l'occaſion ou de l'à propos , la Marmite
rétablie , le Rafibus des Capucins , les Jéfuites
mis fur l'échafaud, &c . &c . & c . furent
unanimement rejetés . Le Roman ne fut plus
qu'hiftorique ; les Mémoires , les Lettres
pullulèrent , les fatyres aufli. La liberté
alla comme les moeurs , jufqu'à l'indécence.
Le Régent fut infulté ; & , fous le
nom du Prince Aprius , on écrivoit fa Vie
privée. Il toléra un moment les farcafmes
contre les Moines & les Religieufes . Louis
XV mit des bornes à la licence. Le Roman
' n'ofa plus paroître avecfon ancien héroïfine ,
fes éperons & fa chevalerie ; il s'ajusta à
notre taille , & parut fous la courte forme
de Contes , de Nouvelles , de Lettres , d'Hiftoriettes.
C'étoit le Journal de nos petits
boudoirs , de nos petits foupers , de nos petites
maifons , l'Opéra & le Fauxbourg Saint-
Germain. Delà , les Égaremens de l'efprit ,
les Confeffions , le Spectateur & le charmant
Recueil des Contes Moraux. Je ne parle
point de la Nouvelle Héloïfe , qui ne caracDE
FRANCE. 733
térife point nos moeurs , & qui eft un Ouvrage
à part. Les Anglois enfin ont donné
un nouveau caractère au Roman. Les Traductions
du Docteur Swift , de Friedling &
de Richardfon , ont amené une révolution.
A mefure qu'on a eu de bons Livres dans
d'autres genres , le Roman a eu moins de
célébrité. Il n'eft plus à craindre que la preffe
foit déformais uniquement occupee à les
réimprimer , comme elle l'étoit dans le dixfeptième
fiècle. Pierre Camus , Évêque du
Bellay , affligé de l'empreffement qu'on avoit
pour cette lecture , voulut purifier le genre ,
en publiant des Romans dévots ; mais le
genre l'entraîna quelquefois , & il peignit
ce qu'affurément il ne s'étoit point propofé
de peindre. Dans le même temps , Olivier ,
Évêque d'Angers , prétendoit prouver que
les femmes étoient la caufe de tous les
maux.
Il ne me refte, plus qu'à nommer les Romanciers
les plus célèbres , leur nom peut
fervir d'apologie au genre. Depuis le feizième
fiècle , je trouve Mendozza , Ambaffadeur
au Concile de Trente , Machiavel , Sannazar
, Scaliger , Picolomini , Guichardin ,
Pallavicini , Firenzuola , le Cavalier Marin ,
Thomas Morus. Parmi nos modernes , Balzac,
Voiture, Charpentier, Bourfault , Gombaud ,
Gomberville , de Larrey , le Miniftre Claude,
l'Abbé d'Aubignac , Reguard , Hamilton ,
l'Abbé de Saint Réal , Saint Hyacinthe , le
Sage, du Verdier , La Fontaine , Galland , de
134 MERCURE
Ramfay , Fénelon , l'Abbé Nadal , l'Abbé
Terraffon , l'Abbé Pernetti , l'Abbé Prévôr ,
l'Abbé Desfontaines , le Comte de Caylus ,
Voltaire, Marivaux , Duclos , Montefquieu ,
le Marquis d'Argens , Crebillon le fils ,
Dorar, Mme de Graffigny , Moncrif, le Père
Daniel , J. J. Rouffeau , M. Marmontel ,
M. d'Arnaud , M. le Comte de Treffan , M.
le Chevalier de Boufflers , M. le Chevalier
d'Arcq , M. Imbert , l'Abbé de Voifenon ,
Mme de Genlis ; tous ces Écrivains célèbres
dans plus d'un genre , prouvent affez que le
Roman eft une des branches de la Littérature
digne d'être confervée dans le jardin des
Mufes. Je n'invoquerai point , à l'appui de
ce que j'avance , ni Fauchet ni Ducange , il
fuffit d'être né fenfible , & de lire nos meil
leurs Romans.
On peut leur faire un reproche plus
fondé, c'eft d'altérer quelquefois l'hiſtoire &
les moeurs , & de défigurer des époques nationales.
A cela je réponds : malheur à qui
lir aujourd'hui l'hiftoire dans les Romans !
Mais ce reproche va difparoître. Les Auteurs
de la Bibliothèque des Romans s'ap
pliquent effentiellement à épurer le genre, à
rectifier les erreurs , à embellir les fictions.
Ils refferrent un plan trop vaſte , ils fimpli
fient une action compliquée , & réduifent
plufieurs volumes ennuyeux à quarante pages
intéreffantes. L'érudition préfide à leurs ju
gemens , & fur tout à la concordance des
Hiftoriens. Il eft pen de Volumes qui re
DE FRANCE. 337
foient précédés d'une differtation lumineuse.
Nous nous difpenferons de citer des volumes
anciens , nous renvoyons nos Lecteurs au
fecond Volume d'Octobre dernier ; ils verront
avec quelle fagacité les Auteurs favent
porter fur l'hiftoire le flambeau de la critique.
On eftimcra & on plaindra l'infortunée
Marie Stuart. On trouvera encore dans le volume
de Novembre , des differtations inftructives
fur le château de Marcouflis , &
fur Bayard. On doit fe fouvenir des menus
devis du château de Plaffac. Ce n'eft point - là
le Roman , c'eft l'Hiftoire. Nous n'en citerons
pas davantage. Nous invitons nos Lecteurs
à fe procurer cette Collection , pour
le complément de laquelle on trouve des
facilités plus qu'encourageantes.
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Résumé : Bibliothèque Universelle des Romans, [titre d'après la table]
La 'Bibliothèque Universelle des Romans' est publiée à Paris depuis le 1er juillet 1775 et connaît un grand succès depuis sept ans. Les romans, qualifiés d''enfants chéris de l'imagination', constituent une branche importante de la littérature, ayant évolué depuis l'Antiquité avec des auteurs comme Hésiode et Homère. Ils ont été critiqués pour leur frivolité mais aussi défendus pour leur capacité à refléter les réalités sociales et politiques de chaque époque. Au XVIIe siècle, sous le règne de Louis XIV, les romans reflétaient les valeurs de la cour et les aventures exotiques. Des auteurs comme Madeleine de Scudéry et Gilles de La Calprenède se distinguèrent, bien que critiqués par Nicolas Boileau. Les héros de ces œuvres étaient souvent surdimensionnés, et les intrigues complexes empruntaient des éléments espagnols et italiens. À la fin du règne de Louis XIV, les romans moraux, politiques, historiques et satiriques gagnèrent en popularité. En 1700, les romans de mauvais goût furent rejetés, et le genre évolua vers des formes plus courtes comme les contes et les nouvelles. Des traductions d'auteurs anglais comme Jonathan Swift et Samuel Richardson introduisirent de nouvelles tendances. Des écrivains comme Pierre Camus tentèrent de purifier le genre avec des romans dévots, sans succès total. Parmi les romanciers célèbres mentionnés figurent Antonio de Mendoza, Nicolas Machiavel, Jean-Louis Guez de Balzac, Jean de La Fontaine, Voltaire, Marivaux, Montesquieu, Rousseau, et Madame de Genlis. Le texte met en avant une collection de volumes historiques, notamment ceux des mois d'octobre et novembre, soulignant la rigueur critique des auteurs et l'authenticité historique des contenus. L'auteur encourage les lecteurs à se procurer cette collection.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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60
p. 150-151
LOGOGRYPHE.
Début :
Lecteur, je suis fort grand, & je n'ai que cinq pieds, [...]
Mots clefs :
Monde
61
p. 89
LOGOGRIPHE.
Début :
Je marche sur cinq pieds dans l'ordre naturel : [...]
Mots clefs :
Monde