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2
p. 1786-1787
REMERCIEMENT à M. de Pibrac, Comte de Marigni, qui avoit envoyé à l'Auteur du Lait, avec quelques Historiens & des Poëtes.
Début :
Vous dont l'extrême complaisance [...]
Mots clefs :
Lait, Auteurs, Bibliothèque
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texteReconnaissance textuelle : REMERCIEMENT à M. de Pibrac, Comte de Marigni, qui avoit envoyé à l'Auteur du Lait, avec quelques Historiens & des Poëtes.
REMERCIMENT à M. de Pibrac
, Comte de Marigni , qui avoit envoyé
à l'Auteur , du Lait , avec quelques
Hiftoriens & des Poëtes.
Vous dont l'extrême complaiſance
Veut marquer tous mes jours par de
bienfaits ,
,
nouveaux
PIBRAC vous me mettez enfin dans l'impuiffance
De les reconnoître jamais.
Hier, pour adoucir le mal qui me devore ,
De votre part , Tityre , au lever de l'Aurore ,
Me préfenta du Lait d'une nouvelle Yo (4)
Aujourd'hui cinq Auteurs , favoris de Clio ,
Par votre ordre fuivis de Lucain , de Seneque
Et du Chantre fameux de l'Ile de Chio ( b )
Sont venus fe ranger dans ma Bibliotheque.
(a ) Yo fut changée en Vache . Ovid. 1. 1. Met.
•) Chio fe vantoit d'être la Patrie d'Homere.
Tr
A O UST. 1730. 1780
Trop heureux fi fur leurs Ecrits ,
Formant les enfans de ma veine ,
Je puis dans le beau,feu dont je me fens épris
Chanter dignement mon Mécene !
COCQUARD.
, Comte de Marigni , qui avoit envoyé
à l'Auteur , du Lait , avec quelques
Hiftoriens & des Poëtes.
Vous dont l'extrême complaiſance
Veut marquer tous mes jours par de
bienfaits ,
,
nouveaux
PIBRAC vous me mettez enfin dans l'impuiffance
De les reconnoître jamais.
Hier, pour adoucir le mal qui me devore ,
De votre part , Tityre , au lever de l'Aurore ,
Me préfenta du Lait d'une nouvelle Yo (4)
Aujourd'hui cinq Auteurs , favoris de Clio ,
Par votre ordre fuivis de Lucain , de Seneque
Et du Chantre fameux de l'Ile de Chio ( b )
Sont venus fe ranger dans ma Bibliotheque.
(a ) Yo fut changée en Vache . Ovid. 1. 1. Met.
•) Chio fe vantoit d'être la Patrie d'Homere.
Tr
A O UST. 1730. 1780
Trop heureux fi fur leurs Ecrits ,
Formant les enfans de ma veine ,
Je puis dans le beau,feu dont je me fens épris
Chanter dignement mon Mécene !
COCQUARD.
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Résumé : REMERCIEMENT à M. de Pibrac, Comte de Marigni, qui avoit envoyé à l'Auteur du Lait, avec quelques Historiens & des Poëtes.
L'auteur remercie M. de Pibrac, Comte de Marigni, pour des présents incluant du lait et des ouvrages d'historiens et de poètes. Il a reçu du lait d'une nouvelle vache et des écrits de cinq auteurs favorisés par Clio, Lucain, Sénèque et Homère. Il se réjouit d'utiliser ces œuvres pour former ses propres écrits et honorer son mécène.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 1132-1135
Enfant illustre par son sçavoir, [titre d'après la table]
Début :
On apprend d'Allemagne, que M. Martini, donne dans une Brochure qu'il a publiée, quelques [...]
Mots clefs :
Brochure, Raisons naturelles, Illustre enfant, Syllabes, Maisons de l'Europe, Ecriture Sainte, Infirme, Lait, Précepteur
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texteReconnaissance textuelle : Enfant illustre par son sçavoir, [titre d'après la table]
On apprend d'Allemagne , que M. Martini ,
donne dans une Brochure qu'il a publiée , quelques
raisons naturelles de l'extraordinaire сара-
Cité de l'illustre enfant, Chrétien- Henry Heinecken
, né à Lubeck en 1721. et mort en 1725.
Il parloit à dix mois ; et ayant observé les
mouvemens de ceux qui lui expliquoient diverses
figures , suivant le désir qu'il en avoit marqué , il
prononçoit d'après eux les sillabes ; à un an , il
sçavoit les principaux évenemens du Pentateuque
; à treize mois , l'histoire de l'ancien Testament
; à quatorze , celle du Nouveau ; à deux
ans et demi il répondoit pertinemment aux
questions de la Géographie et de l'Histoire ancienne
et moderne ; il parla bien - tôt Latin avec
facilité, puis le François passablement , et à la fin
de sa troisième année , il connoissoit les Généa–
logies des principales Maisons de l'Europe ; il expliquoit
avec esprit et avec jugement les Passages
et les Sentences de l'Ecriture Sainte. Il voyagea en
Dannemack pendant une bonne partie de sa quatriéme
année , et il y harangua de fort bonne
grace le Roy et les Princes du Sang. Au retour
il apprit à écrire , pouvant à peine tenir la Plume.
Il étoit délicat , infirme , souvent malade , et
même dangereusement , il haïssoit tout autre aliment
que le lait , et que celui de sa nourrice ; il ne
fut sevré que peu de mois avant sa mort , qui arriva
MAY. 1731 .
1133
riva le 27 Juin 1725.et qu'il envisagea d'une ma
niere si chrétienne , qu'il étonna encore plus par
cette fermeté, que par l'immensité de ses progrès
pendant une si courte vie. M. Chrétien jde Schoneich
, son Précepteur , a écrit sa vie. M.Behm
aussi publié une Brochure sur son sujet. M. Seclen
a parlé de lui dans un article de ses Selecte
Litteraria.
a
D'Upsal. Que le Docteur Wallin , expose dans
une Dissertation , l'Art d'écrire avec du feu : De
Arte trithemiana scribendi per ignem.
De Dresde. Que M. Faesch , Major des Ingénieurs
, au service du Roy de Pologne , compose
en Allemand , une Bibliotheque Militaire , où il
traitera de tous les Livres qui parlent de ce qui
appartient à cet Art , avec ses observations sur
ceux qu'il a vûs.
De Nuremberg. Que l'on publie la Traduction
en Allemand des Ouvrages du fameux Gerard de
Lairesse , sur le Dessein et la Peinture , écrits en
Hollandois.
Que M. Jean-Jacques Schubler a fait imprimer
depuis peu, quelques Traitez Allemands, sur
la construction des Colomnes , des Fourneaux à
échaufer les Poëles ; et sur une nouvelle maniere
de placer avantageusement de grandes Lucarnes
dans les Gréniers , &c.
De Rostock. Que M. Schultz a publié une longue
Dissertation sur l'usage de la Musique , dans
'Eglise Chrétienne.
L'Académie Royale des Belles-Lettres , établie
1134 MERCURE DE FRANCE
à Marseille , a donné dans le mois d'Avril dernier,
les deux Prix d'Eloquence et de Poësie qu'elle
avoit a distribuer . M. d'Ardene , Associé
étranger, de la même Académie , a remporté l'un
et l'autre .
Cette Académie nous prie d'avertir , que le
Prix d'Eloquence qu'elle distribuera le premier
Mercredy après le Dimanche de Quasimodo , de
l'année prochaine , 1732. a pour sujet ce passage
de Séneque : Que l'adversité n'abat que ceux que
la prosperité avoit aveuglez. Neminem adversa
fortuna comminuit , nisi quem secunda decepit.
Lib. de Const. ad Helv . cap 1. On sçait
que ce Prix consiste en une Médaille d'or , de la
valeur de trois cent livres .
Le Mercredi , onze Avril , Mess. Maraldi et
Grand-Jean ont été élus à l'Académie Royale
des Sciences , pour remplir la place d'Ajoint Astronome
, vacante par M. Gaudin , devenu Associé
depuis quelque temps. Ces deux sujets ont
été choisis par le Roy , l'un pour remplir la place
vácante , et l'autre pour tenir lieu de M. Delisle
de la Croyere , absent depuis plusieurs années ,
par congé de la Cour , sans néanmoins que ce
dernier cesse d'être de l'Académie , mais la premiere
place d'Ajoint Astronome qui viendra à
vaquer , ne sera point remplie.
Le Mercredi 18. Mess. Borave et Morgagni ,
ont été élus , pour remplir la place d'Associé
étranger , vacante par la mort du Comte de
Marsigli. Le choix du Roy est tombé sur Monsieur
Borave .
Le Samedy 28. M. Bourdelin , Ajoint Chimiste
, et M. Grost , externe , ont été élus pour
remplir la place d'Associé Chimiste , vacante
" par
MAY.
1731. ་ ་ ༣ ་
par M. Dufay , devenu Pensionaire depuis quel
que temps. Le choix du Roy est tombé sur Monsieur
Bourdelin.
On écrit de Londres que le 9. de ce mois , le
sieur Wood fit ses expériences pour tirer du Fer de
la Mine de Charbon de terre , en présence du
Comte d'Islay , du Chevalier Charles Wager , du
Chevalier Jean Eyles , et d'autres personnes que
le Conseil Privé du Roy avoit nommées . Il employa
172 livres de cette Mine , et il en retira une
Barre de 35 liy. qui parut être de tres - bon fer .
Ces Lettres ajoutent que le 13 de ce mois , le
Marquis de Braekly , fils aîné du Duc de Brigewater
, âgé d'environ 7 ans , mourut de la petite
Verole , dont on lui avoit fait l'insertion quel
ques jours auparavant, comme à son frere le Lord
Jean , qui est à present hors de danger.
donne dans une Brochure qu'il a publiée , quelques
raisons naturelles de l'extraordinaire сара-
Cité de l'illustre enfant, Chrétien- Henry Heinecken
, né à Lubeck en 1721. et mort en 1725.
Il parloit à dix mois ; et ayant observé les
mouvemens de ceux qui lui expliquoient diverses
figures , suivant le désir qu'il en avoit marqué , il
prononçoit d'après eux les sillabes ; à un an , il
sçavoit les principaux évenemens du Pentateuque
; à treize mois , l'histoire de l'ancien Testament
; à quatorze , celle du Nouveau ; à deux
ans et demi il répondoit pertinemment aux
questions de la Géographie et de l'Histoire ancienne
et moderne ; il parla bien - tôt Latin avec
facilité, puis le François passablement , et à la fin
de sa troisième année , il connoissoit les Généa–
logies des principales Maisons de l'Europe ; il expliquoit
avec esprit et avec jugement les Passages
et les Sentences de l'Ecriture Sainte. Il voyagea en
Dannemack pendant une bonne partie de sa quatriéme
année , et il y harangua de fort bonne
grace le Roy et les Princes du Sang. Au retour
il apprit à écrire , pouvant à peine tenir la Plume.
Il étoit délicat , infirme , souvent malade , et
même dangereusement , il haïssoit tout autre aliment
que le lait , et que celui de sa nourrice ; il ne
fut sevré que peu de mois avant sa mort , qui arriva
MAY. 1731 .
1133
riva le 27 Juin 1725.et qu'il envisagea d'une ma
niere si chrétienne , qu'il étonna encore plus par
cette fermeté, que par l'immensité de ses progrès
pendant une si courte vie. M. Chrétien jde Schoneich
, son Précepteur , a écrit sa vie. M.Behm
aussi publié une Brochure sur son sujet. M. Seclen
a parlé de lui dans un article de ses Selecte
Litteraria.
a
D'Upsal. Que le Docteur Wallin , expose dans
une Dissertation , l'Art d'écrire avec du feu : De
Arte trithemiana scribendi per ignem.
De Dresde. Que M. Faesch , Major des Ingénieurs
, au service du Roy de Pologne , compose
en Allemand , une Bibliotheque Militaire , où il
traitera de tous les Livres qui parlent de ce qui
appartient à cet Art , avec ses observations sur
ceux qu'il a vûs.
De Nuremberg. Que l'on publie la Traduction
en Allemand des Ouvrages du fameux Gerard de
Lairesse , sur le Dessein et la Peinture , écrits en
Hollandois.
Que M. Jean-Jacques Schubler a fait imprimer
depuis peu, quelques Traitez Allemands, sur
la construction des Colomnes , des Fourneaux à
échaufer les Poëles ; et sur une nouvelle maniere
de placer avantageusement de grandes Lucarnes
dans les Gréniers , &c.
De Rostock. Que M. Schultz a publié une longue
Dissertation sur l'usage de la Musique , dans
'Eglise Chrétienne.
L'Académie Royale des Belles-Lettres , établie
1134 MERCURE DE FRANCE
à Marseille , a donné dans le mois d'Avril dernier,
les deux Prix d'Eloquence et de Poësie qu'elle
avoit a distribuer . M. d'Ardene , Associé
étranger, de la même Académie , a remporté l'un
et l'autre .
Cette Académie nous prie d'avertir , que le
Prix d'Eloquence qu'elle distribuera le premier
Mercredy après le Dimanche de Quasimodo , de
l'année prochaine , 1732. a pour sujet ce passage
de Séneque : Que l'adversité n'abat que ceux que
la prosperité avoit aveuglez. Neminem adversa
fortuna comminuit , nisi quem secunda decepit.
Lib. de Const. ad Helv . cap 1. On sçait
que ce Prix consiste en une Médaille d'or , de la
valeur de trois cent livres .
Le Mercredi , onze Avril , Mess. Maraldi et
Grand-Jean ont été élus à l'Académie Royale
des Sciences , pour remplir la place d'Ajoint Astronome
, vacante par M. Gaudin , devenu Associé
depuis quelque temps. Ces deux sujets ont
été choisis par le Roy , l'un pour remplir la place
vácante , et l'autre pour tenir lieu de M. Delisle
de la Croyere , absent depuis plusieurs années ,
par congé de la Cour , sans néanmoins que ce
dernier cesse d'être de l'Académie , mais la premiere
place d'Ajoint Astronome qui viendra à
vaquer , ne sera point remplie.
Le Mercredi 18. Mess. Borave et Morgagni ,
ont été élus , pour remplir la place d'Associé
étranger , vacante par la mort du Comte de
Marsigli. Le choix du Roy est tombé sur Monsieur
Borave .
Le Samedy 28. M. Bourdelin , Ajoint Chimiste
, et M. Grost , externe , ont été élus pour
remplir la place d'Associé Chimiste , vacante
" par
MAY.
1731. ་ ་ ༣ ་
par M. Dufay , devenu Pensionaire depuis quel
que temps. Le choix du Roy est tombé sur Monsieur
Bourdelin.
On écrit de Londres que le 9. de ce mois , le
sieur Wood fit ses expériences pour tirer du Fer de
la Mine de Charbon de terre , en présence du
Comte d'Islay , du Chevalier Charles Wager , du
Chevalier Jean Eyles , et d'autres personnes que
le Conseil Privé du Roy avoit nommées . Il employa
172 livres de cette Mine , et il en retira une
Barre de 35 liy. qui parut être de tres - bon fer .
Ces Lettres ajoutent que le 13 de ce mois , le
Marquis de Braekly , fils aîné du Duc de Brigewater
, âgé d'environ 7 ans , mourut de la petite
Verole , dont on lui avoit fait l'insertion quel
ques jours auparavant, comme à son frere le Lord
Jean , qui est à present hors de danger.
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Résumé : Enfant illustre par son sçavoir, [titre d'après la table]
Le texte relate les exploits exceptionnels de Chrétien-Henry Heinecken, né à Lübeck en 1721 et décédé en 1725. Dès l'âge de dix mois, il parlait et prononçait des syllabes en observant des figures. À un an, il connaissait les principaux événements du Pentateuque. À deux ans et demi, il répondait à des questions de géographie et d'histoire. Il maîtrisait plusieurs langues, y compris le latin et le français, et connaissait les généalogies des principales maisons d'Europe. Il voyagea et harangua le roi et les princes du sang à Dannemack. Malade et délicat, il ne se sevrait que peu avant sa mort en mai 1731. M. Chrétien de Schoneich, son précepteur, et M. Behm ont écrit sur sa vie. Le texte mentionne également diverses publications et activités académiques. À Dresde, M. Faesch compose une Bibliothèque Militaire. À Nuremberg, des traductions des œuvres de Gerard de Lairesse sont publiées. À Rostock, M. Schultz publie une dissertation sur l'usage de la musique dans l'Église chrétienne. L'Académie Royale des Belles-Lettres de Marseille a décerné des prix d'éloquence et de poésie, avec un sujet pour l'année suivante sur un passage de Sénèque. L'Académie Royale des Sciences a élu de nouveaux membres pour des postes vacants. À Londres, le sieur Wood a réalisé des expériences pour extraire du fer de la mine de charbon en présence de dignitaires. Le marquis de Braekly, fils du duc de Brigewater, est mort de la petite vérole à l'âge de sept ans.
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4
p. 51-59
DISCOURS, sur l'obligation qu'il y a pour les Femmes, de nourrir elles-mêmes leurs enfans.
Début :
LA Comtesse de *** étant heureusement accouchée d'un Garçon, [...]
Mots clefs :
Mère et enfant, Nourrir un enfant, Naissance, Lait, Sang, Nourrice, Lait de brebis
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS, sur l'obligation qu'il y a pour les Femmes, de nourrir elles-mêmes leurs enfans.
DISCOURS, sur l'obligation qu'il y as
pour les Femmes, de nourrir elles- mêmes
leurs enfans.
LA
A Comtesse de *** étant heureuse
'ment accouchée d'un Garçon , M.
de *** son cousin germain en ayant
apris la nouvelle , monta aussi- tôt à
son appartement , après lui avoir fait
les complimens ordinaires , il se rendit
dans la Chambre où toute la famille
étoit assemblée pour la féciliter sur cette
agréable naissance : Je viens , dit - il , en
entrant , de laisser Madame dans une
tranquilité et une santé qui nous promet
les plus heureuses suites de son accouchement..
52 MERCURE DE FRANCE.
ment. Je ne doute point , ajouta - t - ik;
qu'elle ne nourrisse son fils de son propre lait.
Il alloit continuer , mais la mere de la
Comtesse qui se trouvoit présente , l'interrompit ; et d'un ton , mêlé de colere et
de raillerie , dit qu'elle se donneroit bien
de garde de suivre ses leçons ; qu'elle
sçauroit ménager la délicatesse de sa fille,
et donner promptement une Nourrice à
l'Enfant ; pour ne point ajouter aux tra
vaux de l'accouchement , l'étrange et pénible fonction de nourrir elle- même le
fils qu'elle venoit de mettre au monde.
De grace , Madame , repliqua M✶✶* * *
trouvez bon qu'elle ne soit pas mere à
demi ; car enfin quelle seroit cette espece de maternité imparfaite ; et si j'ose le
dire, manquée , d'enfanter un fils et de le
rejetter aussitôt loin d'elle , d'avoir
nourri dans ses entrailles du plus pur de
son sang je ne sçai quel enfant qu'elle
ne voyoit point , qu'elle ne connoissoit
point , et de cesser de le nourrir du lait
que la nature lui donne si liberalement à
ce dessein , dès qu'elle le voit né ,
dès
qu'il commence même à le demander par
ees cris touchants qui implorent si vivement le secours de sa mere. Eh quoi !
pensez - vous donc que ce ne soit que
pour
JANVIER. 1732. 53.
par
و
pour un vain ornement , ou pour l'art
dangereux de plaire , et non pour nourrir leurs enfans , que la nature ait donné
les mammelles aux femmes; et cependant
par un étrange renversement la pluspart
des meres s'empressent à tarir et à éteindre cette source sainte ; cette nourrice
précieuse du genre humain , aux hazards
des maux qu'un lait ainsi détourné , et
là corrompu , ne leur cause que trop
souvent. Aveugles de sacrifier à l'opinion et à une vaine délicatesse leurs interêts et
leurs devoirs les plus pressans? Leur faute est-elle donc bien differente du crime de
ces meres dénaturées , qui par de cruels
artifices , font avorter l'enfant que la nature a créé dans leur sein , de peur que
le poids de la grossesse , et le travail de
l'enfantement n'alterent la beauté et les
graces d'un corps dont elles sont idolâtres. Quesi c'est une action digne de l'éxécration publique d'aller chercher une
créature vivante et raisonnable pour lui
porter le coup de la mort , jusques dans
les mains même de la nature qui s'empressoit de l'animer et de la former, qu'il
s'en faut peu qu'il ne soit aussi criminel de
priver un enfant déja né, déja devenu son
propre fils , d'un aliment dont la nature
Pavoit mis en possession , qu'elle a fait
pour
54 MERCURE DE FRANCE
pour lui , et sur lequel il a des droits
qu'on ne peut lui ravir sans injustice et
sans cruauté !
Mais , dit - on , pourvû que l'enfant
vive et soit nourri , qu'importe de quel
lait il le soit. O vous , qui me faites cette
objection , si vous sçavez si peu démêler
les vrais sentimens de la niture ; croyezvous donc aussi , qu'il n'importe dans le
sein de quelle mere, et de quel sang un
enfant ait été engendré ; non sans doute.
Mais ce sang qui par l'action des esprits
et par une douce chaleur , a blanchi les
mammelles. N'est il pas toujours le même
qu'il étoit dans les entrailles de la mere ,
et c'est icy que l'adresse de la nature est
bien remarquable, car après que ce sang,
mis en œuvre par ses adroites mains , a
perfectionné le corps de l'enfant , lorsque
le temps de l'accouchement approche ,
n'ayant plus rien à faire en bas , il s'élevé
en haut, se filtre et se place dans les mam
melles , tout prêt d'y entretenir et de fortifier cette source de vie et de lumiere
que l'enfant reçoit en venant au monde
et de lui offrir une nourriture déja connuë et familiere.
st
C'est sur ce fondement que l'on penavec raison que la nature et les propriétez du lait ne contribuoient pis
moins
JANVIER. 173 2 . 35
moins à tracer et dans le corps et dans
l'esprit des enfans ces ressemblances .
avec leurs parens , si fortes et si frequentes , que la vertu même et l'impression
de la sémence.
.certain
L'experience nous montre cette vérité
non seulement dans les hommes , mais
encore dans les animaux ; car si , les Chevreaux sont allaitez de lait de Brebis , et
les Agneaux de celui de Chévre , il est
la laine de ceux - cy sera que
moins fine , et le poil de ceux - là plus
doux ; jusques dans les Plantes et les
Grains , l'on observe que les terres qui
les contiennent et les eaux qui les humectent ont plus de force et de puissance,
soit pour fortifier , soit pour alterer leurs
qualitez naturelles que la semence même;
et ne voyons- nous pas souvent des arbres
pleins de force et de vigueur , périr bientôt , lorsque transplantez , ils reçoivent
les tristes influences d'un súc étranger.
Quelle raison donc , grand Dieu , on
plutôt quel aveuglement de laisser alte-.
rer la pureté et la noblesse naturelle de
ce sang, qui coule dans les veines d'un
enfant nouveau né , par l'aliment souvent pernicieux , mais toujours étranger
d'un lait qui degeneres sur tout , si la
nourrice qu'on lui donne est de condi- tion
yo MERCURE DE FRANCE
tion servile et d'une naissance extrêmement basse , comme il arrive ordinairement si elle est laide ou méchante , si
elle aime le vin ou même la débauche
car pour comble de mal on prend presque toujours sans choix et sans discernement , celle qui se presente pour être
nourrice.
›
Exposerons-nous donc cet Enfant chéri , qui nous vient de naître , à être infecté d'une contagion si dangereuse , soufririons- nous que son ame et son corps
encore tendres reçoivent les esprits qui
forment et entretiennent la vie par les organes d'un corps souvent aussi vicieux
que l'ame qui l'habite.
C'est-là >, sans doute , la cause de ce que
nous voyons arriver tous les jours avec
surprise , que des femmes tres- vertueuses , ont des enfans qui leur ressemblent
si peu , et qui par leur temperamment
vicieux, semblent desavoüer leur origine.
Virgile qui n'étoit pas moins grand Philosophe que parfait Poëte , a bien senti
cette verité dans ces Vers , où la tendre
Didon reproche au trop vertueux Enée ,
qu'il ne pouvoit être le fils d'une Déesse,
et qu'il falloit , cruel comme il étoit, que
le Caucase l'eut engendré , dans ses affreuses Roches , car Didon ajoute incontinent
JANVIER. 1732. 57.
nent: Une Tigresse féroce t'a sans
doute allaité,
.... Hyrcanaque admorunt ubera
Tygrés.
Æneid. IV.
En effet , la nature du lait et le caractere de la nourrice , doivent avoir une
grande part dans la formation du tempe- famment et du caractere de l'Enfant. Ce
lait , n'en doutons point , empreint d'abord de la semence paternelle , figure
le naturel tendre de l'enfant qui le reçoit
des traits de l'esprit et du corps de la
'nourrice qui le donne. Mais quand tou
tes ces raisons manqueroient , devroiton compter pour rien , que les meres qui
abandonnent ainsi leurs enfans loin d'el
les et les donnent à nourrir d'un lait mercenaire, rompent, ou du moins relâchent extrêmement ces noeuds et ces ressorts
secrets dont la nature les avoit liez à eux;
car dès que la mere n'a plus devant ses
yeux l'Enfant emmené en nourrice, toute
la force et l'ardeur de l'amour maternelle
s'éteint insensiblement. Cette tendre inquiétude et ce doux soin qui en fait le
principal caractere , languit bien-tôt à un
tel point , qu'un fils relégué entre les
bras d'une nourrice , n'est gueres moins
oublié qu'un fils qui ne seroit plus ; l'EnD fant
MERCURE DE FRANCE
fant donne de son côté à sa nourrice toure
son affection , tout son attachement.C'est
le centre où se réunissent tous ses sentimens ; elle devient pour lui sa veritable
mere , tandis que celle qui devoit l'être ,
a laissé éteindre ses droits dans le cœur
de son enfant; et c'est ainsi que les plus
intimes et les premiers sentimens de l'amour filial étant perdus , tout l'amour
que des enfans peuvent concevoir dans la suite pour leurs parens , n'est point cet
amour naturel , qui seul dure toujours
mais un amour d'institution , un amour
arbitraire , aussi foible que le principe"
qui l'a produit.
Tel est à peu près le discours que j'entendis faire sur ce sujet à M. de ****
avec tout le feu et toute l'éloquence dont
il étoit capable.
Au reste,en le publiant , je ' ne me suis
pas flatté de réformer l'usage qui y est
combattu. Les hommes esclaves de l'opinion, se contentent d'ordinaire d'approuver spéculativement le parti le plus conforme à la raison ; lorsqu'on l'expose vi
vement à leurs yeux , et qu'on les force
par là de le reconnoître ; mais cette ap
probation stérile n'influë presque jamais
sur leur conduite , contre la tirannie de
Pusage.
J'avoue
JANVIER 1732. 5
J'avoue donc que j'ai senti que je ne
serois pas icy plus heureux , que lorsque
par la bouche de Pitagore et de Plutarque , j'ai tâché de montrer dans une Dissertation sur les Vers qu'Ovide met dans
la bouche de Pithagore, au liv . xiv. de ses
Métamorphoses , combien l'usage de tuer
et de manger les animaux est contraire
aux sentimens d'une raison pure et éclairées mais qu'importe , c'est toujours rendre à la vérité un hommage bien digne
de l'homme , que d'oser s'élever contre
des erreurs dominantes, et il est bon pour
l'honneur de la raison qu'il y ait toujours
des gens qui reclament en sa faveur
contre le préjugez , même sans esperancè de succès.
pour les Femmes, de nourrir elles- mêmes
leurs enfans.
LA
A Comtesse de *** étant heureuse
'ment accouchée d'un Garçon , M.
de *** son cousin germain en ayant
apris la nouvelle , monta aussi- tôt à
son appartement , après lui avoir fait
les complimens ordinaires , il se rendit
dans la Chambre où toute la famille
étoit assemblée pour la féciliter sur cette
agréable naissance : Je viens , dit - il , en
entrant , de laisser Madame dans une
tranquilité et une santé qui nous promet
les plus heureuses suites de son accouchement..
52 MERCURE DE FRANCE.
ment. Je ne doute point , ajouta - t - ik;
qu'elle ne nourrisse son fils de son propre lait.
Il alloit continuer , mais la mere de la
Comtesse qui se trouvoit présente , l'interrompit ; et d'un ton , mêlé de colere et
de raillerie , dit qu'elle se donneroit bien
de garde de suivre ses leçons ; qu'elle
sçauroit ménager la délicatesse de sa fille,
et donner promptement une Nourrice à
l'Enfant ; pour ne point ajouter aux tra
vaux de l'accouchement , l'étrange et pénible fonction de nourrir elle- même le
fils qu'elle venoit de mettre au monde.
De grace , Madame , repliqua M✶✶* * *
trouvez bon qu'elle ne soit pas mere à
demi ; car enfin quelle seroit cette espece de maternité imparfaite ; et si j'ose le
dire, manquée , d'enfanter un fils et de le
rejetter aussitôt loin d'elle , d'avoir
nourri dans ses entrailles du plus pur de
son sang je ne sçai quel enfant qu'elle
ne voyoit point , qu'elle ne connoissoit
point , et de cesser de le nourrir du lait
que la nature lui donne si liberalement à
ce dessein , dès qu'elle le voit né ,
dès
qu'il commence même à le demander par
ees cris touchants qui implorent si vivement le secours de sa mere. Eh quoi !
pensez - vous donc que ce ne soit que
pour
JANVIER. 1732. 53.
par
و
pour un vain ornement , ou pour l'art
dangereux de plaire , et non pour nourrir leurs enfans , que la nature ait donné
les mammelles aux femmes; et cependant
par un étrange renversement la pluspart
des meres s'empressent à tarir et à éteindre cette source sainte ; cette nourrice
précieuse du genre humain , aux hazards
des maux qu'un lait ainsi détourné , et
là corrompu , ne leur cause que trop
souvent. Aveugles de sacrifier à l'opinion et à une vaine délicatesse leurs interêts et
leurs devoirs les plus pressans? Leur faute est-elle donc bien differente du crime de
ces meres dénaturées , qui par de cruels
artifices , font avorter l'enfant que la nature a créé dans leur sein , de peur que
le poids de la grossesse , et le travail de
l'enfantement n'alterent la beauté et les
graces d'un corps dont elles sont idolâtres. Quesi c'est une action digne de l'éxécration publique d'aller chercher une
créature vivante et raisonnable pour lui
porter le coup de la mort , jusques dans
les mains même de la nature qui s'empressoit de l'animer et de la former, qu'il
s'en faut peu qu'il ne soit aussi criminel de
priver un enfant déja né, déja devenu son
propre fils , d'un aliment dont la nature
Pavoit mis en possession , qu'elle a fait
pour
54 MERCURE DE FRANCE
pour lui , et sur lequel il a des droits
qu'on ne peut lui ravir sans injustice et
sans cruauté !
Mais , dit - on , pourvû que l'enfant
vive et soit nourri , qu'importe de quel
lait il le soit. O vous , qui me faites cette
objection , si vous sçavez si peu démêler
les vrais sentimens de la niture ; croyezvous donc aussi , qu'il n'importe dans le
sein de quelle mere, et de quel sang un
enfant ait été engendré ; non sans doute.
Mais ce sang qui par l'action des esprits
et par une douce chaleur , a blanchi les
mammelles. N'est il pas toujours le même
qu'il étoit dans les entrailles de la mere ,
et c'est icy que l'adresse de la nature est
bien remarquable, car après que ce sang,
mis en œuvre par ses adroites mains , a
perfectionné le corps de l'enfant , lorsque
le temps de l'accouchement approche ,
n'ayant plus rien à faire en bas , il s'élevé
en haut, se filtre et se place dans les mam
melles , tout prêt d'y entretenir et de fortifier cette source de vie et de lumiere
que l'enfant reçoit en venant au monde
et de lui offrir une nourriture déja connuë et familiere.
st
C'est sur ce fondement que l'on penavec raison que la nature et les propriétez du lait ne contribuoient pis
moins
JANVIER. 173 2 . 35
moins à tracer et dans le corps et dans
l'esprit des enfans ces ressemblances .
avec leurs parens , si fortes et si frequentes , que la vertu même et l'impression
de la sémence.
.certain
L'experience nous montre cette vérité
non seulement dans les hommes , mais
encore dans les animaux ; car si , les Chevreaux sont allaitez de lait de Brebis , et
les Agneaux de celui de Chévre , il est
la laine de ceux - cy sera que
moins fine , et le poil de ceux - là plus
doux ; jusques dans les Plantes et les
Grains , l'on observe que les terres qui
les contiennent et les eaux qui les humectent ont plus de force et de puissance,
soit pour fortifier , soit pour alterer leurs
qualitez naturelles que la semence même;
et ne voyons- nous pas souvent des arbres
pleins de force et de vigueur , périr bientôt , lorsque transplantez , ils reçoivent
les tristes influences d'un súc étranger.
Quelle raison donc , grand Dieu , on
plutôt quel aveuglement de laisser alte-.
rer la pureté et la noblesse naturelle de
ce sang, qui coule dans les veines d'un
enfant nouveau né , par l'aliment souvent pernicieux , mais toujours étranger
d'un lait qui degeneres sur tout , si la
nourrice qu'on lui donne est de condi- tion
yo MERCURE DE FRANCE
tion servile et d'une naissance extrêmement basse , comme il arrive ordinairement si elle est laide ou méchante , si
elle aime le vin ou même la débauche
car pour comble de mal on prend presque toujours sans choix et sans discernement , celle qui se presente pour être
nourrice.
›
Exposerons-nous donc cet Enfant chéri , qui nous vient de naître , à être infecté d'une contagion si dangereuse , soufririons- nous que son ame et son corps
encore tendres reçoivent les esprits qui
forment et entretiennent la vie par les organes d'un corps souvent aussi vicieux
que l'ame qui l'habite.
C'est-là >, sans doute , la cause de ce que
nous voyons arriver tous les jours avec
surprise , que des femmes tres- vertueuses , ont des enfans qui leur ressemblent
si peu , et qui par leur temperamment
vicieux, semblent desavoüer leur origine.
Virgile qui n'étoit pas moins grand Philosophe que parfait Poëte , a bien senti
cette verité dans ces Vers , où la tendre
Didon reproche au trop vertueux Enée ,
qu'il ne pouvoit être le fils d'une Déesse,
et qu'il falloit , cruel comme il étoit, que
le Caucase l'eut engendré , dans ses affreuses Roches , car Didon ajoute incontinent
JANVIER. 1732. 57.
nent: Une Tigresse féroce t'a sans
doute allaité,
.... Hyrcanaque admorunt ubera
Tygrés.
Æneid. IV.
En effet , la nature du lait et le caractere de la nourrice , doivent avoir une
grande part dans la formation du tempe- famment et du caractere de l'Enfant. Ce
lait , n'en doutons point , empreint d'abord de la semence paternelle , figure
le naturel tendre de l'enfant qui le reçoit
des traits de l'esprit et du corps de la
'nourrice qui le donne. Mais quand tou
tes ces raisons manqueroient , devroiton compter pour rien , que les meres qui
abandonnent ainsi leurs enfans loin d'el
les et les donnent à nourrir d'un lait mercenaire, rompent, ou du moins relâchent extrêmement ces noeuds et ces ressorts
secrets dont la nature les avoit liez à eux;
car dès que la mere n'a plus devant ses
yeux l'Enfant emmené en nourrice, toute
la force et l'ardeur de l'amour maternelle
s'éteint insensiblement. Cette tendre inquiétude et ce doux soin qui en fait le
principal caractere , languit bien-tôt à un
tel point , qu'un fils relégué entre les
bras d'une nourrice , n'est gueres moins
oublié qu'un fils qui ne seroit plus ; l'EnD fant
MERCURE DE FRANCE
fant donne de son côté à sa nourrice toure
son affection , tout son attachement.C'est
le centre où se réunissent tous ses sentimens ; elle devient pour lui sa veritable
mere , tandis que celle qui devoit l'être ,
a laissé éteindre ses droits dans le cœur
de son enfant; et c'est ainsi que les plus
intimes et les premiers sentimens de l'amour filial étant perdus , tout l'amour
que des enfans peuvent concevoir dans la suite pour leurs parens , n'est point cet
amour naturel , qui seul dure toujours
mais un amour d'institution , un amour
arbitraire , aussi foible que le principe"
qui l'a produit.
Tel est à peu près le discours que j'entendis faire sur ce sujet à M. de ****
avec tout le feu et toute l'éloquence dont
il étoit capable.
Au reste,en le publiant , je ' ne me suis
pas flatté de réformer l'usage qui y est
combattu. Les hommes esclaves de l'opinion, se contentent d'ordinaire d'approuver spéculativement le parti le plus conforme à la raison ; lorsqu'on l'expose vi
vement à leurs yeux , et qu'on les force
par là de le reconnoître ; mais cette ap
probation stérile n'influë presque jamais
sur leur conduite , contre la tirannie de
Pusage.
J'avoue
JANVIER 1732. 5
J'avoue donc que j'ai senti que je ne
serois pas icy plus heureux , que lorsque
par la bouche de Pitagore et de Plutarque , j'ai tâché de montrer dans une Dissertation sur les Vers qu'Ovide met dans
la bouche de Pithagore, au liv . xiv. de ses
Métamorphoses , combien l'usage de tuer
et de manger les animaux est contraire
aux sentimens d'une raison pure et éclairées mais qu'importe , c'est toujours rendre à la vérité un hommage bien digne
de l'homme , que d'oser s'élever contre
des erreurs dominantes, et il est bon pour
l'honneur de la raison qu'il y ait toujours
des gens qui reclament en sa faveur
contre le préjugez , même sans esperancè de succès.
Fermer
Résumé : DISCOURS, sur l'obligation qu'il y a pour les Femmes, de nourrir elles-mêmes leurs enfans.
Le texte relate un discours prononcé par M. de *** à l'occasion de la naissance d'un garçon à la Comtesse de ***. M. de *** exprime son espoir que la Comtesse nourrisse elle-même son enfant, soulignant l'importance de la maternité complète. La mère de la Comtesse, présente, s'oppose à cette idée, préférant engager une nourrice pour éviter à sa fille les tracas de l'allaitement. M. de *** argue que nourrir son enfant est un devoir naturel et essentiel. Il critique les mères qui privilégient leur apparence et leur confort au détriment de la santé de leur enfant. Il compare cette pratique à l'avortement, qualifiant les deux actes de cruels et inhumains. Il insiste sur l'importance du lait maternel, qui est adapté aux besoins spécifiques de l'enfant, et sur les dangers des nourrices mercenaires, souvent de condition sociale basse ou de mauvaise moralité. Le discours met en avant les effets néfastes de l'allaitement par une nourrice sur le développement physique et moral de l'enfant. Il cite des exemples tirés de la nature et de la littérature pour illustrer ses propos. M. de *** conclut en soulignant que les mères qui abandonnent leurs enfants à des nourrices affaiblissent les liens maternels et filiaux. Le texte se termine par une réflexion sur la difficulté de réformer les usages sociaux, même lorsqu'ils sont contraires à la raison.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 1807-1822
SÉANCE PUBLIQUE de l'Académie Royale de Chirurgie, à laquelle présida M. de Malaval, Directeur, en l'absence de M. de la Peyronie, Premier Chirurgien & Médecin Consultant de Sa Majesté, le 2 Juin 1744.
Début :
MR Hévin, Sécretaire pour les correspondances, fit en l'absence de M. [...]
Mots clefs :
Dissolvant, André Levret, Blanc d'oeuf, Tumeurs, Liqueur, Expériences, Lymphe, Sang, Lait, Sucs, Couennes lymphatiques, Expérience, Médicament, Remède, Substances, Maladie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SÉANCE PUBLIQUE de l'Académie Royale de Chirurgie, à laquelle présida M. de Malaval, Directeur, en l'absence de M. de la Peyronie, Premier Chirurgien & Médecin Consultant de Sa Majesté, le 2 Juin 1744.
SEANCE PUBLIQUE de l'Académie
Royale de Chirurgie , à laquelle préfida
M. de Malaval , Directeur , en l'abfence
de M. de la Peyronie , Premier
Chirurgien Médecin Confultant de Sa
Majefté , le 2 Juin 1744.
M
R Hévin , Sécretaire pour les correfpondances
, fit en l'abſence de M.
Quefnay , Sécretaire , l'ouverture de la
Séance . Il déclara que l'Académie avoit adjugé
le Prix fur la matiére des Remedes
Emolliens , au Mémoire N °. 7 , qui a pour
Deviſe les treize Lettres fuivantes , P. F. G.
M. E. A. C. P. D. L. D. D. L. Ce Mémoire
eft de M. Graffot , Maître ès Arts , & Chirurgien
Major de l'Hôtel- Dieu de Lyon.
L'Académie lui a auffi accordé des Lettres
d'Affocié Correfpondant . De tous les autres
Ouvrages , qui ont mérité d'être admis au
concours , les Mémoires Nº . 11 , & N °. IV,
ont le plus approché de celui qui a remporté
le Prix . Le No. 11 a pour Devile Sat cito,
fi fat bene ; le Mémoire eft de M. Guyot ,
Maître en Chirurgie à Genéve ; le N°.IV ,
eft terminé ces trois Vers de Lucrece.
par
Animi
808 MERCURE DE FRANCE.
Animi tenebras neceffe eft
Non radii Solis , nec lucida tela diei
Discutiant ,fed NaturaSpecies , ratioque.
Le dernier Mémoire eft de M. Louis ,
Maître ès Arts , fils du Lieutenant de M. le
Premier Chirurgien du Roi à Metz , ancien
Chirurgien , Aide - Major des Camps & Armées
du Roi , ancien Chirurgien Major du
Régiment du Commiflaire Général de la
Cavalerie , & aujourd'hui Chirurgien gagnant
Maîtrife à l'Hôpital Général de Paris
, en la Maifon de la Salpêtriere.
M. Hevin lût enfuite les Eloges de M.
'Andoüillé, le pere , Membre de l'Académie,
ancien Prévôt de fa Compagnie , & Démonftrateur
Royal pour les Maladies des
Os , & de M. Perron , le pere , Confeiller
du Committé perpétuel de l'Académie ,
Chirurgien Herniaire de l'Hôtel Royal des
Invalides , & de tous les Hôpitaux Militaires
du Royaume , tous deux morts depuis la
Séance publique de l'année derniere .
M. Levret fit la lecture du précis d'un
très-long Mémoire , lû dans les Séances particulieres
de l'Académie , dans lequel il démontre
, par un grand nombre d'Expériences
Phyfiques , & par quelques Faits de pratique
, la poffibilité de fondre ou réfoudre
les Tumeurs Squirrenfes , Scrophuleuſes ,
CanA
O UST. 1744. 1809
Cancereufes & autres , faites par l'engorgement
ou par l'extravafation de la Lymphe
épaiffie & endurcie , foit dans les glandes ,
foit dans le tiffu cellulaire des graiffes.
M. Levret commençe par expofer dans
ce Mémoire , qu'il a travaillé à l'imitation
de Mrs de la Peyronie , Petit , Quefnay ,
Bouquot , Faget & Dufoüart , qui ont fait
une quantité d'Expériences pour découvrir
la nature des humeurs , qui entroient dans
la compofition de ces fortes de Tumeurs ,
tant pour en diftinguer l'état contre nature,
d'avec l'état fain , que pour reconnoître les
divers degrés de dépravation , où ces humeurs
pouvoient être parvenuës. M. Levret
a repeté les mêmes Expériences , & il s'eft
convaincu , ainfi que ces Meffieurs , 1 ° . que
les Tumeurs Squirreufes, Cancereufes , &c.
étoient faites de fucs , en partie albumineux
, & en partie gelatineux , & il croit
avoir découvert leurs juftes proportions relatives
. 2 °. Que la ftagnation de ces fucs, &
la diffipation de leur Serum , fuffifoit pour
produire le Squirre. 3 ° . Que la perverſion
de ces mêmes fucs , occafionnée par le mouvement
fpontané de putréfaction , étoit laˆ
caufe des cruelles douleurs, & autres grands
accidens , qui font périr les Malades , lorfque
l'Opération ( feul fecours qui refte en
pareil cas ) n'eft plus praticable . Ces decou-
E vertes
1810 MERCURE DE FRANCE:
vertes l'ont conduit à pouvoir déterminer
le tems où l'on peut effayer de traiter ces
fortes de Tumeurs , par la voye de la Réfolution.
L'Auteur donne enfuite la Deſcription de
fon Médicament diffolvant ou fondant, qui
a pour baze le Sel fixe de Tartre , & pour
véhicule l'Eau de pluye diftillée ; ce Remede
eft une Liqueur potable , auffi lympide
que la plus belle Eau ; elle n'a nulle odeur ,
& fa faveur eft très-fupportable. Comme M.
Levret, lors de la découverte de fon Diffolvant
, n'avoit pas en main des Tumeurs
Squirreufes, Cancereufes, &c. pour faire fes
Expériences , il fe détermina à le mettre en
épreuve fur des fubftances reconnuës , en
quelque forte , analogues à l'humeur qui
produit ces efpeces de Tumeurs ; il choifit
pour cet effet des Coënes lymphatiques ,
qui fe forment fur le fang que l'on tire dans
les Maladies inflammatoires, du blanc d'oeuf,
cuit & crud , de la lymphe , du lait frais
caillé , &c .
M. Levret prit d'abord une de ces Coënes
lymphatiques ; il la mit fur le feu , dans un
vaiffeau de terre , avec huit onces de fon
Diffolvant ; dès que la liqueur fut prête
à bouillir , il s'apperçut que la Coëne
s'étoit gonflée , & qu'elle étoit devenuë
tranfparente, & en un quart d'heure d'ébullition
A O UST. 1744. 1811
Jition , elle fut exactement diffoute . L'Auteur
fait obferver qu'il étoit resté à la Coëne
quelques petits caillots de fang ; il fe trouva
au fond du vafe , après la parfaite diffolu
tion de cette Coëne , de petits grumeaux
noirs , qu'il foupçonna être la partie rouge
du fang, qui y étoit demeurée incrustée ; pour
s'en affûrer , il recommença l'Expérience
avec une Coëne lavée & bien blanchie ; il
ne refta aucuns grumeaux , ce qui le perfuada
de la réalité de fon foupçon ; on verra
ailleurs les conféquences qu'il tire de ce
Phénomene. M. Levret a répeté ces Expériences
, tant à froid , qu'à la chaleur du fumier,
avec des Coënes fraîches & feches , lavécs,
ou non lavées; elles ont été toutes diffoutes,
fans avoir acquis de mauvaiſe odeur,
les unes plûtôt , les autres plus tard , fuivant
leur plus ou moins de denfité,la température
de la liqueur ou de l'air, le repos, ou le mouvement
qui leur avoit été communiqué.
L'Auteur n'étoit pas content d'avoir vu
diffoudre parfaitement ces Coënes ; il voulut
fçavoir fi le même moyen qui les fondoit
, pourroit empêcher qu'elles ne fe formaffent.
Pour s'en affûrer , il profita de l'occafion
d'un Pleuretique , à qui il avoit déja
tiré à plufieurs reprifes , un fang extrêmement
coëneux. La Maladie exigeant de nouvelles
faignées , il tira deux palettesde fang
E ij
1812 MERCURE DE FRANCE.
à l'ordinaire, & une troifiéme dans une pin
te de fon Diffolvant tiéde . Il eut la fatifaction
de voir que le fang y refta en diffolution
, & que celui qui avoit été tiré dans
les palettes , devint coëneux. Cette Expérience
, qu'il répeta une feconde fois , lui fit
imaginer de donner fonDiffolvant en boiffon
au Malade , le fixième jour de la Maladie
, après neuf faignées , qui n'avoient
point diminué les accidens ; il arriva en
vingt-quatre heures un changement manifefte
en mieux ; les urines , qui n'avoient
coulé jufques- là qu'en petite quantité &
roufsâtres , devinrent abondantes & faffranées
; il furvint des fueurs foetides , qui terminerent
la Maladie en peu de jours.
M. Levret avoüe de bonne foi , que ce
fuccès apparent ne le flata
ne le flata pas beaucoup , &
qu'il ne fe crut pas autorifé à regarder comme
l'effet de fon Reméde , une Guérifon
qu'on pouvoit auffi attribuer aux faignées ,
au Régime , aux autres Remedes dont on
s'étoit fervi , & même au tems qu'avoit duré
la Maladie . En homme fage , il fufpendit
fon Jugement jufqu'à- ce qu'il fe préſentât
de nouvelles occafions de faire ufage de fon
Remede. Il en donna fucceffivement à trois
Pleuretiques , avec le même fuccès , à l'un
après fix faignées , à l'autre , après cinq , &
au dernier , après quatre . Une Erefipele au
vifage
A O UST. 1744. 1813
1
vifage fournit auffi à peu près dans le même
tems à l'Auteur une autre occafion de
preuve. Après avoir fait plufieurs faignée
des bras & des pieds , fans aucun changement,
( le fang fe trouvant fort coëneux ) il
fit ufage de fon Diffolvant , tant intérieurement
, qu'en topique , & le Malade fut parfaitement
guéri le feptiéme jour. M. Levret
ne voulut pas être feul témoin des bons effets
de fon Remede ; il en fournit à plufieurs
de fes Confreres , qui tous s'en font
très-bien trouvés dans diverfes Maladies in-
Aammatoires. Il termine ces premieres Expériences
, en avertiffant qu'il eft bien éloigné
de croire que fon Diffolvant ait la propriété
de faire feul ces Cures , mais qu'il le
regarde comme un moyen qui peut concourir
puillamment à cet effet , étant aidé de la
diette , des faignées , &c. & dirigé avec
beaucoup de prudence.
M. Levret n'a pas oublié de rapporter une
chofe affés finguliere , qui arriva au Malade
de l'Erefipele au vifage , & à qui il tira du
fang du pied dans fon Diffolvant . Cet homme
portoit depuis trente ans fur le tarfe
un ganglion très-dur , & gros comme une
aveline. Le bain feul du pied dans le Diffolvant
chaud pour la faignée,ramollit beaucoup
cette Tumeur; l'application de compref-
Les imbues de la même Liqueur , en procure→
E iij
rent
1814 MERCURE DE FRANCE.
rent la refolution parfaite dans l'efpace de
trois semaines.
Satisfait en quelque maniere du fuccès
de fes Expériences fur les Coënes lymphatiques
, il voulut les effayer fur le blanc
d'oeuf, que l'on fçait être fort analogue
avec la partie albumineufe de la lymphe ,
qui furabonde dans lesTumeurs Squirreufes,
Ĉancereufes , &c. Il mit le blanc d'un oeuf
frais crud , dans une bouteille , avec huit
onces de Diffolvant ; il les mêlangea exactement
, & les mit au bain-marie ; la Liqueur
fut une heure en ébullition , fans que
le blanc d'oeuf prît aucune confiftance ; le
mêlange refta lympide & de couleur de
paille ; il fe fit feulement , en refroidif
fant , une espece de précipité dont on va
parler.
M. Levret obferva dans cette Expérience
trois chofes remarquables , 1 ° . que le blanc
d'oeuf n'a pû prendre aucune confiftance ,
quoiqu'il ait bouilli dans la Liqueur pendant
une heure. 2 ° . Que les ligamens qui
attachent le jaune de l'oeuf au blanc , & que
quelques-uns nomment le germe de l'oeuf,
devinrent auffi durs que des ganglions.
3 °. Que la pellicule lucide , qui enveloppe
la partie la plus folide du blanc d'oeuf , ne
fut point détruite par le Diffolvant. Elle
étoit feulement devenuë opaque , & elle
Y
formoir
AOUST. 1744 1815
le
formoit avec les ligamens ou le germe ,
précipité dont on a parlé. Ces trois Phénoménes
femblent devoir faire naître les refléxions
fuivantes. 1 °. Que cette Liqueur paroît
être le vrai Diffolvant des fucs albumineux
, puiſqu'elle les tient en fonte , malgré
l'action du feu, z ° . Qu'elle ne paroît
attaquer que ces fucs , puifqu'elle ne fond
pas la pellicule lucide , qui enveloppe immédiatement
le blanc d'auf. 3 ° . Qu'elle
donne du reffort aux parties folides , puif-
'elle durcit les ligamens ou le germe, qui
font de ce genre .
qu'elle
Il ne fuffifoit pas d'avoir éprouvé que le
Diffolvant tenoit le blanc d'oeuf en fonte
ou fluide ; il falloit voir s'il pourroit fondre
ce même blanc d'oeuf , durci par la cuiffon.
On va voir par l'Expérience fuivante , que
M. Levret y a réiiffi. Il fit durcir un oeuf
frais , il le dépouilla de fa coque , il fépara
le jaune du blanc , il coupa ce dernier par
lardons , qu'il mit au bain-marie dans une
bouteille de verre blanc, avec huit onces de
Diffolvant ; le blanc d'oeuf s'y diffout peu
peu,& il fe trouva en fonte parfaite après fix
heures d'ébullition ; on voyoit dans la Liqueur
les portions de pellicules qui couvroient
le blanc d'oeuf dans fon état naturel ;
elles avoient confervé la forme qui leur
avoit été donnée en le coupant par mor-
E iiij ceaux ;
1816 MERCURE DE FRANCE.
ceaux ; ce qui prouve encore que le Diffolvant
n'agit point fur les parties folides . L'Expérience
qui fuit en fournit une nouvelle
preuve. Il mit un jaune d'oeuf crud dans
du Diffolvant boüillant ; il y prit une
confiftance dure & folide , comme il arrive
dans l'eau commune bouillante . Le Diffol
vant fit en cette occafion ce qu'il avoit déja
fait à la Coëne , mife en ébullition ; la partie
rouge du fang , qui y étoit incruftée , s'y
étoit cuite & endurcie. De tout l'oeuf, il ne
fe diffout donc que le blanc , & des Coënes
que les Coënes mêmes.
Ce qui s'eft paffé dans les Coënes & le
blanc d'oeuf peut être mis en parallele avec
les Expériences particulieres que M. Levret
fit enfuite für la Lymphe. En effet il a éprou
vé , 1 ° . que la Lymphe , mêlée avec le Dif
folvant , & mife en ébullition , n'a pû prendre
aucune confiftance. 2 ° . Que cette même
Lymphe durcie au feu , comme le blanc
d'oeuf , s'eft parfaitement fondue dans le
Diffolvant. 3 ° . Que quand la Lymphe ſe
trouve chyleufe , la diffolution refte louche,
tant qu'elle eft chaude , & qu'en refroidiffant
, elle s'éclaircit par la précipitation des
parties chyleufes , qui y étoient fufpenduës,
& non altérées par l'action du Diffolvant.
Mais , continue M. Levret , » ces fubftances
» étant naturellement diaphanes , il étoit
" difficile
A O UST. 1744. 1817
>>
"
par
» difficile d'apperce voir à la vûë , fi aprè
»l'action du Diffolvant leurs molécules
» avoient été alterées ou non. Je conjectu-
» rois la fluidité , qu'elles avoient con-
»fervée , ou qui leur avoit été renduë ,
qu'elles étoient reftées, ou qu'elles étoient
» rentrées dans leur état naturel , mais cela
» ne m'affûroit pas démonftrativement que
» dans le dernier de ces deux cas , ces ſubf-
» tances euffent été rétablies dans leur premiere
intégrité. Pour en être certain , il
» étoit donc néceffaire de l'éprouver fur
quelque fubftance qui pût mieux tomber
» fous les fens. Le Lait , qui a des parties dif
» tinctes & très-perceptibles à la vûë , m'a
file convaincu Diffolvant détruit que
» quelque chofe dans les compofés acciden-
» tels , ce n'eft que pour leur rendre leur
» forme naturelle , en mettant en liberté
>> leurs molécules ftagnantes , aufquelles , en
>> rendant le mouvement , il femble , pour
» ainfi-dire , rendre la vie.
»
»
M. Levret mêla enſemble parties égales
de Lait & de Diffolvant ; il les laiffa à froid
pendant vingt- quatre heures , fans y apperaucun
changement ; il mit enfuite le
mêlange fur le feu . Le Lait , ainfi mixtionné
, monta au premier moment de l'ébulli
tion , comme s'il eût été feul ; il perdit feulement
fa grande blancheur , & devint un
E v peu
1818 MERCURE DE FRANCE
peu roux, M. Levret, curieux de voir fi dans
cet état le Lait tourneroit en y jettant un acide,
y verfa quelques gouttes de vinaigre, qui
le cailleboterent fur le champ. Mais ce qu'il
Y a de fingulier , c'eft que ces mêmes caillebots
, jettés dans du Diffolvant chaud ou
froid , s'y fondent , & le lait reprend fa
premiere forme , fur tout à froid , comme
cela eft prouvé par l'Expérience qui fait.
M. Levret mit une cueillerée de caillé.
fait avec la préfure ordinaire , dans un Vaſe
de verre , avec huit onces de Diffolvant
froid ; au bout d'une heure , la Liqueur devint
blanchâtre , ce qui continua d'augmen
ter toujours de plus en plus ; douze heures.
après , il ne pouvoir plus voir le morceau de
caillé que par deffus la Liqueur, parce qu'el
le s'étoit rendue opaque , en devenant laiteufe.
Le lendemain à pareille heure , il
trouva à la place du caillé , une pellicule de
crême , d'un blanc laiteux , comme fi l'on
eût ajoûté au Diffolvant autant de Lait qu'on
y avoit mis de caillé.
Content de cet effet , qui fe paffa à froid
en 36 heures , il voulut éprouver ce qui
arriveroit à la chaleur ; il mit fur le feu un
pareil volume de caillé , avec une pareille
quantité de Diffolvant dans un vaiffeau de
terre. A mefure que la Liqueur s'échauffoit,
le caillé fe fondoit , & au premier moment
de
AOUS T. 1744 1819
de l'ébullition , le mêlange s'éleva , comme
auroit fait du Lait coupé ; il fe fit à la furface
une pellicule de crême cuite , & la Liqueur
laiteufe refta uniforme , quoique
refroidie. Il a repeté cette derniere Expérience
avec differens Fromages , tels
que ceux de Brie , Saffenage , Roquefort ,
Gruyere , Hollande , Parmefan , &c. ils
ont été tous diffouts très- promptement , &
ont confervé fous cette nouvelle forme leur
couleur , leur odeur & leur goût ; on peut
donc conclure que cet Agent ne fait que
défunir les molécules des fubftances , fansles
altérer ni les détruire .
L'Auteur , en fuivant cette idée , conjectura
que l'application de ce Médicament
pourroit produire de bons effets fur les Tumeurs
laiteufes, qui arrivent aux mammelles
des femmes après leurs couches ; il l'éprou
va avec beaucoup de fuccès fur une Dame
attaquée de cette Maladie , dont elle fouf
froit confidérablement depuis trois femaines
; elle fut guérie en huit jours , par le
moyen de compreffes imbibées de cette Liqueur
, pofées fur la partie , & que l'on
avoit foin d'entretenir chaudes & humides .
Il avoit tout lieu d'être fatisfait du fuccès
de fes Expériences fur les diverfes fubftances
qu'il y avoit employées ; mais il lui reftoit
à éprouver fon Diffolvant fur de v ayes
E vj Tu1820
MERCURE DE FRANCE.
Tumeurs Cancereufes ; c'étoit même fon objet
principal . Enfin il eut occafion d'avoir
trois de ces Tumeurs ; il répeta fucceffivement
fur ces trois Tumeurs les Expériences
que nous avons vûës , en préſence de Mrs
Moreau , Hevin , Bruyere , Defpuech , tous
Membres de l'Académie;ils furent témoins de
la parfaite diffolution de ces Tumeurs ,laquel
le s'acheva de la même maniere que celle des
Coënes , du Lait caillé , caillebotté , de la
Lymphe , & du blanc d'oeuf cuit , fans endommager
les parties que ces fucs albumineux
avoient abreuvées & diftenduës . Ces
Expériences , qui furent faites à l'aide du
feu , à la chaleur du fumier , & à l'air temperé
, fouffrirent quelques variations , par
rapport à l'étendue du tems , fuivant le degré
de chaleur , & la quantité des mouvemens
communiqués au Médicament. Par
exemple , la diffolution ſe fit au bain-marie
bouillant , en fix heures , à l'air temperé, en
fix femaines , & à la chaleur du fumier , en
quinze jours ; il eft bon d'obferver que toutes
ces diffolutions fe font faites fans putréfaction
, & fans altérer le tiffu des parties
folides engorgées de fues .
» N'est- ce pas-là , dit M. Levret , ce qu'a
» fait d'une part ce Médicament avec le
» blanc d'oeuf cuit , puifqu'il n'a pas diffous
» la pellicule qui l'enveloppe , ni les liga-
» mens
AOUS T. 1744. 182
"
mens, non plus que le jaune , ces trois der-
» nieres fubftances étant en quelque forte,du
»genre des parties folides & non des liqui-
» des. Si l'on fe rappelle d'autre part , con-
» tinue ce Chirurgien , l'Expérience de la
» diffolution de la Coëne , où il étoit resté
quelques petits caillots de fang , qui dans
l'épreuve s'étoient endurcis , & celle de la
Lymphe chyleufe , où le chyle s'étoit dépofé
en forme de précipité , il fera aifé de là
» de conclure, que non -feulement ce Médica-
» ment ne détruit point les parties folides ,
» mais qu'entre les particules même qui
compofent les fluides , il n'agit fpéciale-
» ment que fur l'albumineufe & fur la géla-
» tineufe , en leur rendant leur premiere
»forme & leur fluidité , de-même qu'au
» Lait caillé , & c.
35
93
L'Auteur a reconnu par le moyen de fon
Diffolvant , que les fucs qui entroient dans
la compofition
des trois Tumeurs Cancereufes,
qui lui fervirent pour fes épreuves , furpaffoient
vingt-quatre fois ou environ , le
poids des folides qui les contenoient ; que
ces fucs étoient la Lymphe même condenfée ,
épaiffie , & folidifiée par la féparation & la
fouftraction de faférofité, & que dans cet état,
qui la rend quelquefois
affés femblable à de
la corne , & très-élaftique , elle fe trouve
compofée de quatre parties de fucs albumineuxfur
une partie de gélatineux.
M.
1822 MERCURE DE FRANCE.
M. Levret auroit pû dans la fuite de ce
Mémoire rapporter quelques exemples des
bons effets de fon Remede , tant intérieurement
qu'extérieurement fur des Tumeurs
Scrophuleufes , & fur des Cancers , foit occultes
, foit confirmés , & même ulcerés ;
mais il a jugé à propos d'en réferver le détail
pour une autre occafion. Il fit obferver , en
finiffant fon Mémoire , quoiqu'il fe foit ſervi
de fon Diffolvant bouillant , pour parve
nir plus promptement à la diffolution des
fucs endurcis qu'il a mis en épreuve , il n'a
pas entendu que ce dernier degré de chaleur
dût s'employer dans la pratique, mais qu'el
le aide beaucoup l'action de ce Médicament;
il est même d'autant plus fingulier que fon
Diffolvant agiffe fi puiffamment dans ce der
nier degré de chaleur , que fans ce Médica
ment c'eft un moyen für pour endurcir plus .
promptement ces fortes de fucs albumineux..
La fuite pour le prochain Mercure.
Royale de Chirurgie , à laquelle préfida
M. de Malaval , Directeur , en l'abfence
de M. de la Peyronie , Premier
Chirurgien Médecin Confultant de Sa
Majefté , le 2 Juin 1744.
M
R Hévin , Sécretaire pour les correfpondances
, fit en l'abſence de M.
Quefnay , Sécretaire , l'ouverture de la
Séance . Il déclara que l'Académie avoit adjugé
le Prix fur la matiére des Remedes
Emolliens , au Mémoire N °. 7 , qui a pour
Deviſe les treize Lettres fuivantes , P. F. G.
M. E. A. C. P. D. L. D. D. L. Ce Mémoire
eft de M. Graffot , Maître ès Arts , & Chirurgien
Major de l'Hôtel- Dieu de Lyon.
L'Académie lui a auffi accordé des Lettres
d'Affocié Correfpondant . De tous les autres
Ouvrages , qui ont mérité d'être admis au
concours , les Mémoires Nº . 11 , & N °. IV,
ont le plus approché de celui qui a remporté
le Prix . Le No. 11 a pour Devile Sat cito,
fi fat bene ; le Mémoire eft de M. Guyot ,
Maître en Chirurgie à Genéve ; le N°.IV ,
eft terminé ces trois Vers de Lucrece.
par
Animi
808 MERCURE DE FRANCE.
Animi tenebras neceffe eft
Non radii Solis , nec lucida tela diei
Discutiant ,fed NaturaSpecies , ratioque.
Le dernier Mémoire eft de M. Louis ,
Maître ès Arts , fils du Lieutenant de M. le
Premier Chirurgien du Roi à Metz , ancien
Chirurgien , Aide - Major des Camps & Armées
du Roi , ancien Chirurgien Major du
Régiment du Commiflaire Général de la
Cavalerie , & aujourd'hui Chirurgien gagnant
Maîtrife à l'Hôpital Général de Paris
, en la Maifon de la Salpêtriere.
M. Hevin lût enfuite les Eloges de M.
'Andoüillé, le pere , Membre de l'Académie,
ancien Prévôt de fa Compagnie , & Démonftrateur
Royal pour les Maladies des
Os , & de M. Perron , le pere , Confeiller
du Committé perpétuel de l'Académie ,
Chirurgien Herniaire de l'Hôtel Royal des
Invalides , & de tous les Hôpitaux Militaires
du Royaume , tous deux morts depuis la
Séance publique de l'année derniere .
M. Levret fit la lecture du précis d'un
très-long Mémoire , lû dans les Séances particulieres
de l'Académie , dans lequel il démontre
, par un grand nombre d'Expériences
Phyfiques , & par quelques Faits de pratique
, la poffibilité de fondre ou réfoudre
les Tumeurs Squirrenfes , Scrophuleuſes ,
CanA
O UST. 1744. 1809
Cancereufes & autres , faites par l'engorgement
ou par l'extravafation de la Lymphe
épaiffie & endurcie , foit dans les glandes ,
foit dans le tiffu cellulaire des graiffes.
M. Levret commençe par expofer dans
ce Mémoire , qu'il a travaillé à l'imitation
de Mrs de la Peyronie , Petit , Quefnay ,
Bouquot , Faget & Dufoüart , qui ont fait
une quantité d'Expériences pour découvrir
la nature des humeurs , qui entroient dans
la compofition de ces fortes de Tumeurs ,
tant pour en diftinguer l'état contre nature,
d'avec l'état fain , que pour reconnoître les
divers degrés de dépravation , où ces humeurs
pouvoient être parvenuës. M. Levret
a repeté les mêmes Expériences , & il s'eft
convaincu , ainfi que ces Meffieurs , 1 ° . que
les Tumeurs Squirreufes, Cancereufes , &c.
étoient faites de fucs , en partie albumineux
, & en partie gelatineux , & il croit
avoir découvert leurs juftes proportions relatives
. 2 °. Que la ftagnation de ces fucs, &
la diffipation de leur Serum , fuffifoit pour
produire le Squirre. 3 ° . Que la perverſion
de ces mêmes fucs , occafionnée par le mouvement
fpontané de putréfaction , étoit laˆ
caufe des cruelles douleurs, & autres grands
accidens , qui font périr les Malades , lorfque
l'Opération ( feul fecours qui refte en
pareil cas ) n'eft plus praticable . Ces decou-
E vertes
1810 MERCURE DE FRANCE:
vertes l'ont conduit à pouvoir déterminer
le tems où l'on peut effayer de traiter ces
fortes de Tumeurs , par la voye de la Réfolution.
L'Auteur donne enfuite la Deſcription de
fon Médicament diffolvant ou fondant, qui
a pour baze le Sel fixe de Tartre , & pour
véhicule l'Eau de pluye diftillée ; ce Remede
eft une Liqueur potable , auffi lympide
que la plus belle Eau ; elle n'a nulle odeur ,
& fa faveur eft très-fupportable. Comme M.
Levret, lors de la découverte de fon Diffolvant
, n'avoit pas en main des Tumeurs
Squirreufes, Cancereufes, &c. pour faire fes
Expériences , il fe détermina à le mettre en
épreuve fur des fubftances reconnuës , en
quelque forte , analogues à l'humeur qui
produit ces efpeces de Tumeurs ; il choifit
pour cet effet des Coënes lymphatiques ,
qui fe forment fur le fang que l'on tire dans
les Maladies inflammatoires, du blanc d'oeuf,
cuit & crud , de la lymphe , du lait frais
caillé , &c .
M. Levret prit d'abord une de ces Coënes
lymphatiques ; il la mit fur le feu , dans un
vaiffeau de terre , avec huit onces de fon
Diffolvant ; dès que la liqueur fut prête
à bouillir , il s'apperçut que la Coëne
s'étoit gonflée , & qu'elle étoit devenuë
tranfparente, & en un quart d'heure d'ébullition
A O UST. 1744. 1811
Jition , elle fut exactement diffoute . L'Auteur
fait obferver qu'il étoit resté à la Coëne
quelques petits caillots de fang ; il fe trouva
au fond du vafe , après la parfaite diffolu
tion de cette Coëne , de petits grumeaux
noirs , qu'il foupçonna être la partie rouge
du fang, qui y étoit demeurée incrustée ; pour
s'en affûrer , il recommença l'Expérience
avec une Coëne lavée & bien blanchie ; il
ne refta aucuns grumeaux , ce qui le perfuada
de la réalité de fon foupçon ; on verra
ailleurs les conféquences qu'il tire de ce
Phénomene. M. Levret a répeté ces Expériences
, tant à froid , qu'à la chaleur du fumier,
avec des Coënes fraîches & feches , lavécs,
ou non lavées; elles ont été toutes diffoutes,
fans avoir acquis de mauvaiſe odeur,
les unes plûtôt , les autres plus tard , fuivant
leur plus ou moins de denfité,la température
de la liqueur ou de l'air, le repos, ou le mouvement
qui leur avoit été communiqué.
L'Auteur n'étoit pas content d'avoir vu
diffoudre parfaitement ces Coënes ; il voulut
fçavoir fi le même moyen qui les fondoit
, pourroit empêcher qu'elles ne fe formaffent.
Pour s'en affûrer , il profita de l'occafion
d'un Pleuretique , à qui il avoit déja
tiré à plufieurs reprifes , un fang extrêmement
coëneux. La Maladie exigeant de nouvelles
faignées , il tira deux palettesde fang
E ij
1812 MERCURE DE FRANCE.
à l'ordinaire, & une troifiéme dans une pin
te de fon Diffolvant tiéde . Il eut la fatifaction
de voir que le fang y refta en diffolution
, & que celui qui avoit été tiré dans
les palettes , devint coëneux. Cette Expérience
, qu'il répeta une feconde fois , lui fit
imaginer de donner fonDiffolvant en boiffon
au Malade , le fixième jour de la Maladie
, après neuf faignées , qui n'avoient
point diminué les accidens ; il arriva en
vingt-quatre heures un changement manifefte
en mieux ; les urines , qui n'avoient
coulé jufques- là qu'en petite quantité &
roufsâtres , devinrent abondantes & faffranées
; il furvint des fueurs foetides , qui terminerent
la Maladie en peu de jours.
M. Levret avoüe de bonne foi , que ce
fuccès apparent ne le flata
ne le flata pas beaucoup , &
qu'il ne fe crut pas autorifé à regarder comme
l'effet de fon Reméde , une Guérifon
qu'on pouvoit auffi attribuer aux faignées ,
au Régime , aux autres Remedes dont on
s'étoit fervi , & même au tems qu'avoit duré
la Maladie . En homme fage , il fufpendit
fon Jugement jufqu'à- ce qu'il fe préſentât
de nouvelles occafions de faire ufage de fon
Remede. Il en donna fucceffivement à trois
Pleuretiques , avec le même fuccès , à l'un
après fix faignées , à l'autre , après cinq , &
au dernier , après quatre . Une Erefipele au
vifage
A O UST. 1744. 1813
1
vifage fournit auffi à peu près dans le même
tems à l'Auteur une autre occafion de
preuve. Après avoir fait plufieurs faignée
des bras & des pieds , fans aucun changement,
( le fang fe trouvant fort coëneux ) il
fit ufage de fon Diffolvant , tant intérieurement
, qu'en topique , & le Malade fut parfaitement
guéri le feptiéme jour. M. Levret
ne voulut pas être feul témoin des bons effets
de fon Remede ; il en fournit à plufieurs
de fes Confreres , qui tous s'en font
très-bien trouvés dans diverfes Maladies in-
Aammatoires. Il termine ces premieres Expériences
, en avertiffant qu'il eft bien éloigné
de croire que fon Diffolvant ait la propriété
de faire feul ces Cures , mais qu'il le
regarde comme un moyen qui peut concourir
puillamment à cet effet , étant aidé de la
diette , des faignées , &c. & dirigé avec
beaucoup de prudence.
M. Levret n'a pas oublié de rapporter une
chofe affés finguliere , qui arriva au Malade
de l'Erefipele au vifage , & à qui il tira du
fang du pied dans fon Diffolvant . Cet homme
portoit depuis trente ans fur le tarfe
un ganglion très-dur , & gros comme une
aveline. Le bain feul du pied dans le Diffolvant
chaud pour la faignée,ramollit beaucoup
cette Tumeur; l'application de compref-
Les imbues de la même Liqueur , en procure→
E iij
rent
1814 MERCURE DE FRANCE.
rent la refolution parfaite dans l'efpace de
trois semaines.
Satisfait en quelque maniere du fuccès
de fes Expériences fur les Coënes lymphatiques
, il voulut les effayer fur le blanc
d'oeuf, que l'on fçait être fort analogue
avec la partie albumineufe de la lymphe ,
qui furabonde dans lesTumeurs Squirreufes,
Ĉancereufes , &c. Il mit le blanc d'un oeuf
frais crud , dans une bouteille , avec huit
onces de Diffolvant ; il les mêlangea exactement
, & les mit au bain-marie ; la Liqueur
fut une heure en ébullition , fans que
le blanc d'oeuf prît aucune confiftance ; le
mêlange refta lympide & de couleur de
paille ; il fe fit feulement , en refroidif
fant , une espece de précipité dont on va
parler.
M. Levret obferva dans cette Expérience
trois chofes remarquables , 1 ° . que le blanc
d'oeuf n'a pû prendre aucune confiftance ,
quoiqu'il ait bouilli dans la Liqueur pendant
une heure. 2 ° . Que les ligamens qui
attachent le jaune de l'oeuf au blanc , & que
quelques-uns nomment le germe de l'oeuf,
devinrent auffi durs que des ganglions.
3 °. Que la pellicule lucide , qui enveloppe
la partie la plus folide du blanc d'oeuf , ne
fut point détruite par le Diffolvant. Elle
étoit feulement devenuë opaque , & elle
Y
formoir
AOUST. 1744 1815
le
formoit avec les ligamens ou le germe ,
précipité dont on a parlé. Ces trois Phénoménes
femblent devoir faire naître les refléxions
fuivantes. 1 °. Que cette Liqueur paroît
être le vrai Diffolvant des fucs albumineux
, puiſqu'elle les tient en fonte , malgré
l'action du feu, z ° . Qu'elle ne paroît
attaquer que ces fucs , puifqu'elle ne fond
pas la pellicule lucide , qui enveloppe immédiatement
le blanc d'auf. 3 ° . Qu'elle
donne du reffort aux parties folides , puif-
'elle durcit les ligamens ou le germe, qui
font de ce genre .
qu'elle
Il ne fuffifoit pas d'avoir éprouvé que le
Diffolvant tenoit le blanc d'oeuf en fonte
ou fluide ; il falloit voir s'il pourroit fondre
ce même blanc d'oeuf , durci par la cuiffon.
On va voir par l'Expérience fuivante , que
M. Levret y a réiiffi. Il fit durcir un oeuf
frais , il le dépouilla de fa coque , il fépara
le jaune du blanc , il coupa ce dernier par
lardons , qu'il mit au bain-marie dans une
bouteille de verre blanc, avec huit onces de
Diffolvant ; le blanc d'oeuf s'y diffout peu
peu,& il fe trouva en fonte parfaite après fix
heures d'ébullition ; on voyoit dans la Liqueur
les portions de pellicules qui couvroient
le blanc d'oeuf dans fon état naturel ;
elles avoient confervé la forme qui leur
avoit été donnée en le coupant par mor-
E iiij ceaux ;
1816 MERCURE DE FRANCE.
ceaux ; ce qui prouve encore que le Diffolvant
n'agit point fur les parties folides . L'Expérience
qui fuit en fournit une nouvelle
preuve. Il mit un jaune d'oeuf crud dans
du Diffolvant boüillant ; il y prit une
confiftance dure & folide , comme il arrive
dans l'eau commune bouillante . Le Diffol
vant fit en cette occafion ce qu'il avoit déja
fait à la Coëne , mife en ébullition ; la partie
rouge du fang , qui y étoit incruftée , s'y
étoit cuite & endurcie. De tout l'oeuf, il ne
fe diffout donc que le blanc , & des Coënes
que les Coënes mêmes.
Ce qui s'eft paffé dans les Coënes & le
blanc d'oeuf peut être mis en parallele avec
les Expériences particulieres que M. Levret
fit enfuite für la Lymphe. En effet il a éprou
vé , 1 ° . que la Lymphe , mêlée avec le Dif
folvant , & mife en ébullition , n'a pû prendre
aucune confiftance. 2 ° . Que cette même
Lymphe durcie au feu , comme le blanc
d'oeuf , s'eft parfaitement fondue dans le
Diffolvant. 3 ° . Que quand la Lymphe ſe
trouve chyleufe , la diffolution refte louche,
tant qu'elle eft chaude , & qu'en refroidiffant
, elle s'éclaircit par la précipitation des
parties chyleufes , qui y étoient fufpenduës,
& non altérées par l'action du Diffolvant.
Mais , continue M. Levret , » ces fubftances
» étant naturellement diaphanes , il étoit
" difficile
A O UST. 1744. 1817
>>
"
par
» difficile d'apperce voir à la vûë , fi aprè
»l'action du Diffolvant leurs molécules
» avoient été alterées ou non. Je conjectu-
» rois la fluidité , qu'elles avoient con-
»fervée , ou qui leur avoit été renduë ,
qu'elles étoient reftées, ou qu'elles étoient
» rentrées dans leur état naturel , mais cela
» ne m'affûroit pas démonftrativement que
» dans le dernier de ces deux cas , ces ſubf-
» tances euffent été rétablies dans leur premiere
intégrité. Pour en être certain , il
» étoit donc néceffaire de l'éprouver fur
quelque fubftance qui pût mieux tomber
» fous les fens. Le Lait , qui a des parties dif
» tinctes & très-perceptibles à la vûë , m'a
file convaincu Diffolvant détruit que
» quelque chofe dans les compofés acciden-
» tels , ce n'eft que pour leur rendre leur
» forme naturelle , en mettant en liberté
>> leurs molécules ftagnantes , aufquelles , en
>> rendant le mouvement , il femble , pour
» ainfi-dire , rendre la vie.
»
»
M. Levret mêla enſemble parties égales
de Lait & de Diffolvant ; il les laiffa à froid
pendant vingt- quatre heures , fans y apperaucun
changement ; il mit enfuite le
mêlange fur le feu . Le Lait , ainfi mixtionné
, monta au premier moment de l'ébulli
tion , comme s'il eût été feul ; il perdit feulement
fa grande blancheur , & devint un
E v peu
1818 MERCURE DE FRANCE
peu roux, M. Levret, curieux de voir fi dans
cet état le Lait tourneroit en y jettant un acide,
y verfa quelques gouttes de vinaigre, qui
le cailleboterent fur le champ. Mais ce qu'il
Y a de fingulier , c'eft que ces mêmes caillebots
, jettés dans du Diffolvant chaud ou
froid , s'y fondent , & le lait reprend fa
premiere forme , fur tout à froid , comme
cela eft prouvé par l'Expérience qui fait.
M. Levret mit une cueillerée de caillé.
fait avec la préfure ordinaire , dans un Vaſe
de verre , avec huit onces de Diffolvant
froid ; au bout d'une heure , la Liqueur devint
blanchâtre , ce qui continua d'augmen
ter toujours de plus en plus ; douze heures.
après , il ne pouvoir plus voir le morceau de
caillé que par deffus la Liqueur, parce qu'el
le s'étoit rendue opaque , en devenant laiteufe.
Le lendemain à pareille heure , il
trouva à la place du caillé , une pellicule de
crême , d'un blanc laiteux , comme fi l'on
eût ajoûté au Diffolvant autant de Lait qu'on
y avoit mis de caillé.
Content de cet effet , qui fe paffa à froid
en 36 heures , il voulut éprouver ce qui
arriveroit à la chaleur ; il mit fur le feu un
pareil volume de caillé , avec une pareille
quantité de Diffolvant dans un vaiffeau de
terre. A mefure que la Liqueur s'échauffoit,
le caillé fe fondoit , & au premier moment
de
AOUS T. 1744 1819
de l'ébullition , le mêlange s'éleva , comme
auroit fait du Lait coupé ; il fe fit à la furface
une pellicule de crême cuite , & la Liqueur
laiteufe refta uniforme , quoique
refroidie. Il a repeté cette derniere Expérience
avec differens Fromages , tels
que ceux de Brie , Saffenage , Roquefort ,
Gruyere , Hollande , Parmefan , &c. ils
ont été tous diffouts très- promptement , &
ont confervé fous cette nouvelle forme leur
couleur , leur odeur & leur goût ; on peut
donc conclure que cet Agent ne fait que
défunir les molécules des fubftances , fansles
altérer ni les détruire .
L'Auteur , en fuivant cette idée , conjectura
que l'application de ce Médicament
pourroit produire de bons effets fur les Tumeurs
laiteufes, qui arrivent aux mammelles
des femmes après leurs couches ; il l'éprou
va avec beaucoup de fuccès fur une Dame
attaquée de cette Maladie , dont elle fouf
froit confidérablement depuis trois femaines
; elle fut guérie en huit jours , par le
moyen de compreffes imbibées de cette Liqueur
, pofées fur la partie , & que l'on
avoit foin d'entretenir chaudes & humides .
Il avoit tout lieu d'être fatisfait du fuccès
de fes Expériences fur les diverfes fubftances
qu'il y avoit employées ; mais il lui reftoit
à éprouver fon Diffolvant fur de v ayes
E vj Tu1820
MERCURE DE FRANCE.
Tumeurs Cancereufes ; c'étoit même fon objet
principal . Enfin il eut occafion d'avoir
trois de ces Tumeurs ; il répeta fucceffivement
fur ces trois Tumeurs les Expériences
que nous avons vûës , en préſence de Mrs
Moreau , Hevin , Bruyere , Defpuech , tous
Membres de l'Académie;ils furent témoins de
la parfaite diffolution de ces Tumeurs ,laquel
le s'acheva de la même maniere que celle des
Coënes , du Lait caillé , caillebotté , de la
Lymphe , & du blanc d'oeuf cuit , fans endommager
les parties que ces fucs albumineux
avoient abreuvées & diftenduës . Ces
Expériences , qui furent faites à l'aide du
feu , à la chaleur du fumier , & à l'air temperé
, fouffrirent quelques variations , par
rapport à l'étendue du tems , fuivant le degré
de chaleur , & la quantité des mouvemens
communiqués au Médicament. Par
exemple , la diffolution ſe fit au bain-marie
bouillant , en fix heures , à l'air temperé, en
fix femaines , & à la chaleur du fumier , en
quinze jours ; il eft bon d'obferver que toutes
ces diffolutions fe font faites fans putréfaction
, & fans altérer le tiffu des parties
folides engorgées de fues .
» N'est- ce pas-là , dit M. Levret , ce qu'a
» fait d'une part ce Médicament avec le
» blanc d'oeuf cuit , puifqu'il n'a pas diffous
» la pellicule qui l'enveloppe , ni les liga-
» mens
AOUS T. 1744. 182
"
mens, non plus que le jaune , ces trois der-
» nieres fubftances étant en quelque forte,du
»genre des parties folides & non des liqui-
» des. Si l'on fe rappelle d'autre part , con-
» tinue ce Chirurgien , l'Expérience de la
» diffolution de la Coëne , où il étoit resté
quelques petits caillots de fang , qui dans
l'épreuve s'étoient endurcis , & celle de la
Lymphe chyleufe , où le chyle s'étoit dépofé
en forme de précipité , il fera aifé de là
» de conclure, que non -feulement ce Médica-
» ment ne détruit point les parties folides ,
» mais qu'entre les particules même qui
compofent les fluides , il n'agit fpéciale-
» ment que fur l'albumineufe & fur la géla-
» tineufe , en leur rendant leur premiere
»forme & leur fluidité , de-même qu'au
» Lait caillé , & c.
35
93
L'Auteur a reconnu par le moyen de fon
Diffolvant , que les fucs qui entroient dans
la compofition
des trois Tumeurs Cancereufes,
qui lui fervirent pour fes épreuves , furpaffoient
vingt-quatre fois ou environ , le
poids des folides qui les contenoient ; que
ces fucs étoient la Lymphe même condenfée ,
épaiffie , & folidifiée par la féparation & la
fouftraction de faférofité, & que dans cet état,
qui la rend quelquefois
affés femblable à de
la corne , & très-élaftique , elle fe trouve
compofée de quatre parties de fucs albumineuxfur
une partie de gélatineux.
M.
1822 MERCURE DE FRANCE.
M. Levret auroit pû dans la fuite de ce
Mémoire rapporter quelques exemples des
bons effets de fon Remede , tant intérieurement
qu'extérieurement fur des Tumeurs
Scrophuleufes , & fur des Cancers , foit occultes
, foit confirmés , & même ulcerés ;
mais il a jugé à propos d'en réferver le détail
pour une autre occafion. Il fit obferver , en
finiffant fon Mémoire , quoiqu'il fe foit ſervi
de fon Diffolvant bouillant , pour parve
nir plus promptement à la diffolution des
fucs endurcis qu'il a mis en épreuve , il n'a
pas entendu que ce dernier degré de chaleur
dût s'employer dans la pratique, mais qu'el
le aide beaucoup l'action de ce Médicament;
il est même d'autant plus fingulier que fon
Diffolvant agiffe fi puiffamment dans ce der
nier degré de chaleur , que fans ce Médica
ment c'eft un moyen für pour endurcir plus .
promptement ces fortes de fucs albumineux..
La fuite pour le prochain Mercure.
Fermer
6
p. 110-111
ENIGME.
Début :
Peu d'alimens sont plus communs que moi ; [...]
Mots clefs :
Lait
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
Eu d'alimens font plus communs que moi ;
Mais j'en fçais , à peine , un qui foit plus néceſſaire :
Je fers au berger comme au Roi ,
A tout fexe , à tout âge , à l'enfant , comme auk
pere :
Tous m'employent fuivant leurs differens befoins ,
La Nature me fait liquide ;
L'homme encherit fur elle , & par fes divers ſoins
Je ne fuis plus Auide ;
Plus il me bat , plus je durcis .
Je m'en conferve mieux fans être moins utile :
Mais pris avec excès je cauſe de la bile ,
( Si l'on en croit certains efprits )
Il est un tems où très-fouvent
L'on me met en ufage ;
JUILLET . IRE 1750.
Ce tems n'eft pas certainement
Celui qu'on aime davantage ,.
Et j'en dirois bien la raiſon ,
Mais de tout dire il n'eft pas bon.
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7
p. 84-108
LES ALPES.
Début :
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres Allemans que ceux qui rouloient sur des / Cherchez, Mortels, à changer votre sort, profitez des inventions de [...]
Mots clefs :
Nature, Rochers, Berger, Doux, Heureux, Monde, Vie, Terre, Fleurs, Jours, Amour, Montagne, Montagnes, Plaisir, Lait, Vallons, Aimer, Peuple, Rayons, Ciel
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES ALPES.
Nous ne connoissions jusqu'ici de Livres
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
ad by Goog
MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
Allemans que ceux qui rouloient sur des
objets de scicnce au d'érudition. M. Grimm
nous a avertis dans ses Lettres ecrites tout- à
fait agréablement, & remplies d'une criti-
que très-délicate, que sa Nation avoit des
Ouvrages de gout & de genie. Vn autre
Allemand vient de nous en couvaincre par
la traduction des Poësies de M. Haller.
Les Lecteurs les plus difficiles y ont trouve
de l'élévation, de la force, des images,
de la Philosophie & assez souvent des gra-
ces. Comme le recueil que nous annonçons
est peu répandu, nous croyons devoir trans-
crire ici pour l'intérêt des Letires, celui
des Poemes de M. Hiller, qui a réuni un
plus grand nombre de suffrages.
LES ALPES.
Cherchez, Mortels, à changer votre
sort, profitez des inventions de
l'Art, & des bienfaits de la Nature;
animez par de superbes jets-d'eau vos
parterres, taillez des rochers suivant les
loix de Corinthe, couvrez vos marbres
de riches tapis 2 mangez dans l'or des
nids de Tonquin, buvez des perles dans
MARS. 1752.
85
des coupes d'émeraude; appellez le som-
meil par les accords les plus doux; re-
veillez-vous au bruit des trompettes; ap-
planissez des montagnes, changez en
pares des Domaines entiers, que le Des-
tin remplisse tous vos desirs, vous serez
pauvres dans l'abondance même, & la
misere vous suivra au milieu des ri-
chesses.
L'ame fait elle-même son bonheur, ce
qui est hors d'elle n' est que l'occasion du
plaisir & de la peine; une humeur égale
adoucit les chagrins les plus amers, pen-
dant qu'un esprit inquiet empoisonne
rous les plaisirs. Le Monarque ne posse-
de aucun bien qui manque au Berger,
il se dégoûte du sceptre, comme celui-ci
de la houlette. Malheur à lui si l'avarice
ou l'ambition le dévore, les Gardes qui
l'environnent, n'écartent pas les noirs
chagrins. Mais celui dont 1 ame est dans
une assiete tranquille, ne demande pas
des plumes de prix pour se procurer un
fommeil délicieux.
Heureux Siécle d'or, préfent de la
bonté suprême ! Pourquoi le Ciel a-t. il
borné ta durée ? Nous ne regrettons pas
le printems éternel de la jeunesse du
monde, où jamais un froid Aquilon
ne moissonna les fleurs, où le bled
86 MERCURE DE FRANCE.
couvroit les champs fertiles sans exiger
de culture, où les fleuves couloient de
miel & de lait, où le téméraire Lion
n'allarmoit pas les foibles troupeaux, &
où un agneau égaré dormoit tranquille-
ment au milieu des loups. Nous le re-
grettons, parce que l'homme ne cher-
choit pas encore son malheur dans le
superflu, parce qu'il trouvoit des ri-
chesses dans la simple nature, & que
l'or n allumoit pas encore des desirs in-
satiables.
Disciples de la Nature, vous connois-
sez encore cet âge d'or; non pas à la
vérité ce siécle pompeux imagine par les
Poctes. Peut-on desirer l'éclat extérieur
des brillantes vanités, quand la vertu
fait trouver le plaisir dans le travail, &
le bonheur dans la pauvreté ? Le ciel, il
est vrai, ne vous a pas fait naître dans
les vallées délicieuses de la Thessalie:
les nuages, qui vous couvrent, sont char-
gées de neiges & de foudre : un long
hyver abrege vos printems tardifs, & vos
froids vallons sont entourés d'une glace
éternelle; mais la pureté de vos moeurs
adoucit ces incommodités, la rigueur
même des Elémens augmente votre
bonheur.
Peuples heureux & contens, à qui le
1752.
MARS.
87
Destin favorable a refusé l'abondance
cette riche source de tous les vices. Celui
qui est satisfait de son état, trouve son
bonheur dans l'indigence même, pendant
que la pompe & le luxe sapent les fon-
demens des Etats. Dans le tems que Ro-
me comptoit ses victoires par ses com-
bats, le lait faisoit la nourriture des Hé-
ros, & ses Dieux habitoient des Tem-
ples de bois. Mais lorsque les richesses
devinrent immenses, l'ennemi le plus
foible confondit bientôt fon lâche or-
gueil. Garde-toi d'aspirer à quelque chose
de plus grand, ta prospérité durera aussi
long-tems que la fimplicité de tes moeurs.
La Nature, il est vrai, couvre de
pierres ton Pays raboteux, mais ta cha-
fue s'ouvre un passage, & tes grains
meurissent. Elle éleva les Alpes pour te
séparer du monde, parce que les hom-
mes procurent aux hommes les plus
grands malheurs. L'eau pure est ta bois-
fon, & le lait fait ta nourtiture, mais
l'appétit ptête du goût aux glands mê-
mes. Les mines profondes de tes mon-
tagnes ne te donnent qu'un fer grossier;
mais le Pérou t'envie ta pauvreté. Tou-
tes les peines sont légéres, où regne
la liberte, les rochers y portent des
88 MERCURE DEFRANCE.
fleurs, & Borée y radoucit son soufse
impétueux.
Heureux, qui est privé de ces avanta-
ges dangereux: les richesses nont aucun
bien qui égale votre indigence. Chez
vous l'union habite dans des ames paci-
fiques, parce que la vanité séduisante n'y
seme jamais des pommes de discorde. Ici
le plaisir n est accompagné d'aucune crain-
te inquiéte, on aime la vie sans hair la
mort. La raison y regne guidée par la Na-
ture, elle ne cherche que le nécessaire,
& regarde le superfsu comme une charge
pesante: on observe ici sans étude & sans
contrainte ce qu'Epictete pratiqua, &
ce que Seneque ne fit qu'enseigner.
Ici l'on ne connoît point ces distinctions
inventées par l'orgueil, qui assujettissent
la vertu, & qui annoblissent le vice;
l'oisiveté chagrine n'y fait pas craindre la
longueur des heures, le travail remplit le
jour, & le repos occupe la nuit: un esprit
sublime ne s'y laisse pas éblouir par l'am-
bition, les soins de l'avenir n'empoison-
nent point les plaisirs du présent. La liber-
té dispense d'une main impartiale, & avec
une mesure toujours égale, le contente-
ment, le repos & la peine. Aucun esprit
mécontent naccuse ici la fortune, on
oogle
red b
MARS. 1752.
89
mange, on dort, on aime, & l'on rend
grace à son Destin.
Le sçavoir n'étale point ici ses trésors
dans les livres; on ne mesure pas les
chemins de Rome & d'Athènes, on
ne soumet point la raison aux loix de
l'Ecole, & personne ne prescrit au Soleil
la route qu'il doit suivre. Mais qu'y per-
dez-vous ? Le Sage vit-il avec plus de
contentement? Il connoît la structure du
monde, mais il meurt sans se connoître
lui-même. Sans triompher de la volupté,
il s'en refuse les douceurs, & sa délicatesse
le dégoûte de son sort; c'est dans le coeur
des hommes, & non pas dans le cer-
veau que la Nature a gravé l'art de bien
vivre.
La fortune inconstante ne distingue
point chez vous les tems. Les larmes n'y
succedent pas à une joie passagere: la vie
s'écoule dans une paix inaltérable, le pré-
sent ressemble au passé, & l'avenir sera
comme le présent. Aucune disgrace ne
marque ici les jours d'une distinction fu-
neste, comme une fortune subite n'en
met point au nombre des fêtes. Les plai-
sirs & les peines de la vie se soutiennent
dans une balance égale, & il ny a point
d'époque entre la naissance & la mort.
A peine la gaieté arrache-t-elle quelques
30 MERCUREDEFRANCE.
momens à ce peuple, uniforme dans ses
devoirs.
Quand les tiédes zéphirs commencent
à faire sentir leurs haleines, & qu'un
sang plus vif ranime la jeunesse, tont un
village s'assemble sous l'ombre d'un grand
chêne, l'adresse & la beauté y vont mé-
riter l'applaudissement & l'amour: ici
deux jeunes combattans se saisissent, &
lutrent avec effort, le sérieux se mêle au
badinage. Là poussée d'une main vigoureu-
se, une pierre pesante vole au travers de
l'air au but marqué. Un berger, guidé par
une espérance plus relevée, s'avance vers
la troupe attrayante des jeunes Bergeres.
Ici le plomb past avec une vitesse pa-
reille à la foudre, l'éclair brille, & dans
le même instant l'ait & le but sont percés.
Là une boule roule en bondissant dans
une ligne prescrite, frappe au terme choi-
si. Ici une troupe bigarée foule l'herbe
naissante, en s'entrelaçant les mains &
en dansant au son de la musette; l'art ne
seur apprend pas à se tourner en caden-
ce, mais la gaieté leur prête des alles. Les
vieillards se reposent dans une autre
place; ils forment de longues lignes, &
le plaisir de leurs enfans ranime leur
cœeur.
Car ici où la nature seule donne des
MARS. 1752.
9
Joix, aucune contrainte ne borne l'agréa-
ble empire de l'amour; on aime sans hon-
to ce qui est aimable; le mérite rend
tout estimable, & l'amour rend tout égal.
La beauté est adorée même dans la pau-
vreté; l'on ne vend point les faveurs pour
les richesses; l'ambition ne sépare jamais
ce que le mérite & la tendresse ont uni;
la politique ne forme pas des liens mal-
heureux; l'amour brule sans gêne, & ne
cramt point d'orage; on aime pour soi-
même, & non pout des parens ambi-
tieux.
Dès qu'an jeune Berger éprouve cette
doute flamme, que les beaux yeux d'un
objet aimé allument dans un coeur sensible,
la crainte ne l'arrête point, un discours
sincere déclare son tourment; la Bergere
l'écoute, & si la flamme du Berger mérite
d'être couronnée, elle avoue ses senti-
mens, & répond à ses desirs. Les tendres
mouvemens ne deshonorent point les bel-
les, quand l'agrément les a produits, &
que la vertu les soutient. Refus d'une
fausse pudeur, singe de la véritable chas-
teté, l'orgueil ne vous a créé que pour
notre suplice.
Ici les désirs de deux Amans ne sont
point gênés par une vaine pompe, un
amour réciproque acheve le contrat; sou-
92 MERCUREDEFRANCE.
vent le contrat n est confirmé que par
la fidélité de deux Amans; de simples
promesses tiennent lieu de ferment, &
un baiser en est le sceau. Le tendre rossi-
gnol les salue d'une branche voisine; la
volupté leur prépare un lit sur la mousfe
mollement enflée, un arbre leur sert de
rideaux, la solitude est leur témoin, &
l'amour conduit l'épouse entre les bras de
son berger. Amans fortunés, dignes de
l'envie des Princes, la tendtesse embau-
me le gazon, & le dégoût regne sur
la soye.
Dans ces lieux charmans la foi con-
jugale n est jamais violée, elle n'a pas be-
soin de gardes, la pudeur & le bon sens
veillent sur elle; la curiosité ne porte
point aux plaisirs défendus, celle que
Ton aime est encore belle après la jouis-
sance. Le chaste amour répand des roses
sur les travaux. Le devoir a des charmes,
quand on travaille pour ce qu'on aime.
Si l'on napprend pas l'art d'aimer suivant
les regles, le langage le plus rustique est
doux, pourvû que ce soit le cœeur qui
parle. La complaisance & le badinage,
ai mables compagnes de l'union, animent
les baisers, & regnent dans les coeurs.
Eloignée de la vanité des occupations
pénibles & du tumulte des Villes, la
MARS. 1752.
95
tranquilité de l'ame habite dans ces
lieux. La vie active de ces peuples aug
mente la force de leurs corps robustes;
ils ne s'engraissent point d'une oisiveté
paresseuse, le travail les éveille, le même
travail tranquilise leurs esprits, le plaisir
& la santé adoucissent leurs peines. Un
sang pur coule dans leurs veines, aucun
poison héréditaire, fruit des déréglemens
d'un pere vicieux, ne s'y est glissé; il
n'est ni corrompu par le chagrin, ni en-
flâmé par des vins étrangers, ni gâté par
un venin lascif, ni aigri par des ragoûts
artificieux.
Dès que le rude aquilon a perdu
l'empire des airs, dès qu'une sêve animée
pénêtre les plantes, & que la terre s'orne
d'une nouvelle parure, qu'un doux zé-
phir lui apporte sur des aîles échauffées
dans des climats plus doux; aussi-tôt le
peuple fuit les vallons, dont la neige s'é-
coule en formant des ruisseaux d'une eau
trouble: il s'empresse à retrouver sur les
Alpes l'herbe printanniere, qui pousse à
peine à travers la glace. Le bétail qui qui-
te l'étable, salue avec joie la montagne,
ornée pour son usage par le printems &
par la Nature.
Aussi-tôt que les allouettes annoncent
la naissance du jour, & que la lumiete du
Digsinas vOO
94 MERCURE DEFRANCE.
monde nous jette ses premiors regards, le
berger s'arrache aux caresses de son épou-
sse, qui hait son départ, sans le retarder.
Les lents troupeaux de ses génisses mar-
chent pesamment devant lui avec un mu-
gissement joyeux, sur des sentiers cou-
verts de rosées, ils se promenent sans se
hâter dans les prairies, où fleurissent le
tresse & le sainfoin, en fauchant l'herbę
tendre avec des langues tranchantes. Le
Berger assis auprès d'une chûte d'eau, ap-
pelle du cor les échos des environs.
Lorsque les rayons obliques allongent
les ombres, & que le Soleil fatigué se
baisse pour rappeller un repos rafraîchis-
sant, le troupeau rassassié, regagne avec
un meuglement confus ses gîtes ordinai-
res, la Bergere salue son mary, qui la
revoit avec plaisir; là la troupe empressée
des enfans badine & se réjouit autour de
lui, & dès que l'écume du lait est tirée,
le couple fatigué va goûter un repas rus-
tique: l'appétit donne du goût à ce que
la simplicité a préparé, le sommeil & l'a-
mour les menent à leur couche paisible.
Quand la chaleur de l'été commence à
bruler la campagne, & que l'espoir des
peuples meurit dans la couleur blonde des
prés, le Berger industrieux vole dans les
vallons couverts de rosées, avant même
MARS.
1752.
95
qu elau rore ait doré le sommet des mon-
tagnes. Flore est chassée de son aimable
royaume, la parure de la terre tombe sous
les coups obliques de la faulx, une odeur
agréable composée de mille odeurs diffé-
rentes s'élève des rangs émaillés des her-
bes abattues. Les boeuts amenent d'un pas
pesant la provision de l'hyver, & leur
marche est accompagnée de chansons que
dicte la joie.
Quand la triste Automne fait tomber les
feuilles fanées, & que l'air plus frais
s'enveloppe danodes brouillards épais, le
sein de la terre se pare d'une décoration
nouvelle. Pauvre en éclat & en fleurs
elle est riche en production utile. L'agréa-
ble coup d'œeil du printemps cede à des
biens plus solides. Les fruits brillent à la
place des fleurs, des pommes d'or parse-
mées de rayes pourprées, font ployer la
branche étayée pour s'approcher de la
bouche, la poire parfumee, les prunes
aussi douces que le miel, invitent la main
du Maître & l'attendent sur l'arbre.
L'Automne ne couronne pas ici les cô-
teaux de ses vignes, on n'y presse point
des grapes foulées un jus qui fermente.
La terre ne présente à la soif que des fon-
taines; aucunes liqueurs artificielles ne
nous précipitent dans le tombeau. Ne
Niues VO
96 MERCUREDEFRANCE.
vous plaignez pas, Peuples heureux, vous
gagnez en paroissant perdre. Ce n est pas
d'un bien ni d'une boisson nécessaire,
c'est d'un poison que vous êtes privés. La
bienfaisante Nature a défendu le vin aux
bêtes, l'homme seul en boit, & devient
brute. Le Destin qui s'interesse pour vous
a caché à vos yeux le chemin qui vous
conduiroit à la ruine.
Votre Automne ne manque pas de trè-
sors que l'industrie & la vigilance vous
font trouver sur les montagnes les plus
élevées. Dès l'aube du jour, quand les
brouillards tombent, le Chasseur fait re-
tentir son cor, & appelle l'écho, l'enfant
des rochers. Là un daim timide à qui
la peur donne des aîles, franchit d'un
saut le vaste intervalle de deux rochers. Un
plomb rapide arrête la course d'un cha-
mois agile; un chevreuil léger fuit, chan-
celle, & va tomber. Les cris de la meu-
re, l'éclat mortel du métal raisonne dans
les vallons couronnés, & fait retentit
les bois.
Pour ne pas être surpris par l'hyver, le
peuple laborieux tire du lait le pain des
Alpes. Ici le lait s'épaissit sur la braise ar-
dente, il se condense, & se change en
huile figée. Une liqueur acide sépare l'eau
de la graisse. Ici l'on cuit la seconde prise
pour
MARS.
1752.
97
pour les Pauvres, & là le nouveau froma-
ge prend sa forme dans un cercle de bois.
Tout le ménage y prête la main; on au-
roit honte de ne pas s'occuper, il n'est
point d'esclavage plus pénible que l'oi-
liveté.
Lorsque la tetre est enterrée sous le
froid, que les vallons sont couverts de
glace, & les montagnes de neige, que les
champs épuisés se reposent pour une nou-
velle récolte, & qu'une digue de cristal
arrête le cours des eaux; le Berger se re-
tire dans sa cabane chargée de neige, la
fumée des pins résineux y noircit les pou-
tres desséchées; un doux repos le dédom-
mage de la peine qu'il a souffert, les
jours s'écoulent sans soucil au milieu des
jeux, & lorsque ses voisins s'assemblent au-
tour du foyer, leurs entretiens méritent
l'attention d'un Philosophe.
Un Berger apprend à la compagnie à
prévoir le tems que les nuages nous pré-
parent, il prédit la route des vents &
des tempêtes, & il voit de loin l'orage
qui s'approche. Il connoît l'influënce de
la lune, & l'effet de ses couleurs, il dis-
cingue les menaces d'un brouillard, qui
sort d'une montagne avec le jour. Il comp-
te dès le printems les gerbes d'une mois-
son éloignée, & pendant que tout le
98 MERCUREDEFRANCE.
monde est occupé à faucher, il s'arrête
pour éviter une pluie prochaine: il est
l'Oracle du hameau, sa décision inspire
de la confiance, & l'expérience lui tient
lieu de mille livres.
Un jeune Berger accorde sa lyre, &
l'accompagne d'une chanson nouvelle,
un doux transport l'anime, la nature &
l'amour lui inspirent une flâme sécrette
qui brule dans le coeur, & que l'att ne
scauroit imiter. L'étude n'a point de part à
les éclogues, son génie convient à son
état, & sa chanson dépeint son génie ;
les moutons sont l'objet de ses vers, & sa
muse parle comme sa Bergere, le coeur lui
dicte ce qu'il chante, sa belle est son
Appollon, c'est le sentiment qui fait la
Poësie, & non pas des sons mesurés.
Tantôt c'est un vieillard qui prend la
parole; des cheveux gris asbutent un nou-
veau poids à ses discours: nos Peres l'ont
déja vu, le fardeau d'un siécle n'a affoibli
que son corps, il a donné des forces à
son esprit. Exemple vivant de nos Ancê-
tres hétoiques qui, la foudre à la main,
avoient Dieu dans le coeur, il peint les
batailles, compte ses drapeaux conquis,
retrace les remparts des ennemis, & dé-
crit les victoites qu'il a aidé à remporter.
La jeunesse étonnée l'écoute attentive-
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MARS. 1752.
92
ment, elle marque dans ses gestes une no-
ble impatience de surpasser sa gloire.
Un autre vieillard également vénéra-
ble, est la loi vivante & la régle de son
peuple; il apprend à ses voisins comment
le monde entier s'est soumis lâchement au
joug, & comment le luxe des Princes
consume les forces des peuples. Il retrace
le courage audacieux de Tell, qui osa
briser ce joug pésant, sous lequel la moi-
tié de l'Europe gémit encore. Il fait sentit
la misere de nos voisins, qui gémissent
dans la pauvreté & dans les chaînes. L'Ita-
lie na que des Habitans indignes & mal-
heureux: l'union, la fidélite & le cou-
rage attachent les alles de la fortune à l'e-
tat le plus foible.
Un cercle d'Auditeurs s'assemblent an-
tour d'un vieillatd vigoureux, qui fonde
la nature, & qui en connoît toutes les
beantés. Ses recherches, ont épuisé les
vertus merveilleuses des plantes & leurs
formes variées; il jette des regards péné-
trans dans les voûtes souterraines; en vain
la. terre dérobe l'or à sa vue. Il perce l'air, &
voit ces vapeurs chargées de soufre, qui ren-
ferment dans leur sein humide un tonnerre
qui gronde avec fureur. Il connoît sa Pa-
trie, ses yeux y trouvent tous les jours
de nouveaux trésors.
E ij
190 MERCUREDEFRANCE.
Car ici, où le sommet de Golthard
perce les nues, où le Soleil éclaire de plus
près un monde ésevé, la Nature variée a
renfermé dans un petit Pays tout ce que la
terre peut produire de curieux. La Lybis
offre plus souvent de rares objets, & fes
déserts voyent tous les jours quelques
monstres nouveaux; mais le Ciel plus fa-
vorable à notre Patrie, lui fournit ses
dons secourables, & ne lui refuse que le
superflu & l'inutile. Ces glaces mêmes qui
s'amoncelent entre les montagnes, ces ro-
chers escarpes sont faits pour notre usage:
ils produisent les fleuves qui arrosent les
plaines fertiles.
Quand les premiers rayons du Soleil do-
rent les pointes des rochers, & qu'un de
ses regards dissipe les brouillards, on dé-
couvre du sommet d'une montagne avec
un plaisir toujours nouveau. Le spectacle
le plus superbe de la Nature, le théâtre
d'un monde entier s'y présente dans un
instant au travers des vapeurs transparen-
tes d'un nuage léger. Le séjour immense
de plusieurs peuples se découvre à la fois.
Une agréable confusion nous force à fer-
mer les yeux, trop foibles pour parcourir
un cercle sans bornes qui s'étend sous
nos pieds.
Un mélange agréable de montagnes,
101
MARS.
1752.
de lacs & de rochers, s'offre à la vue,
les couleurs s'en affoiblissent peu à peu;
mais, on y distingue mille objets. L'éloi-
gnement est terminé par des hauteurs, où
de sombres forêts étouffent les derniers
rayons. Une montagne peu éloignée pré-
sente des collines qui s'élevent insensible-
ment; le mugissement des troupeaux en fait
retentir les vallons. Un lac qui s'étend en-
tre les montagnes offre un mitoir immen-
se, une lumiere tremblante brille sur ses
flots unis. Là les vallons tapissés de verdure
souvrent à la vue, ils forment des replis-
qui se rétrécissent dans l'éloignement.
Une montagne chauve revet ses préci-
pices d'une glace éternelle, qui sembla-
ble au cristal., renvoye les rayons du So-
leil; la chaleur brûlante de la canicule
fait de vains efforts contr'elle. Une autre
montagne fertile se couvre de pâturages
abondans; sa pente insensible brille de
l'éclat des bleds qui meurissent, & ses co-
teaux sont couverts de cent troupeaux.
Des climats si opposés ne sont séparés que
par un vallon étroit qu'habite une ombre
toujours fraîche.
Là une montagne escarpée & taillée en
précipices aussi rapides que des murs; un
trrent passe avec fureur entre les rochers
H tombe par une ouverture, une chûte-
E iij.
102 MERCUREDEFRANCE.
suit l'autre, ses flots écumeun s'élancent
avec une force impétueuse au delà du roc.
L'eau dispersée par la vitesse de sa chûnte
profonde, forme une vapeur grise & mo-
bile, qui est suspendue dans un ait épais-
si: un arc-en-ciel brille au travers de ces
gouttes légéres, & la vallée éloignée s'ab-
breuve d'une rosée continuelle. L'Etranger
voit avec lurprise des rivieres couler dans
les airs, qui sortent des nues, & forment
elles mêmes des nuages.
L'œeil éclairé par l'art & par la science,
ne sçauroit s'arrêter ici sana trouver une
merveille qui l'arrête & qui l'étonne.
Portez le flambeau de la Physique jusques.
dans le sein de la terre, vous verrez l'ar-
gent végeter dans les mines, vous y dé-
couvriroz l'or qui enrichit nos rivieres:
parcourez l'aimable empire des plantes bi-
garées qu'un zéphir amoureux couronne le
matin des perles de la rosée, vous trouvo-
rez par tout des beautés toujours différen-
tes, & vous découvrirez tous les jours
des trésors sans les épuiser.
L'astre du jour perce les brouillards lé-
gers, il essuie du front de la terre les
iarmes que les nues y ont répandues :
voyez les plantes qui brillent d'un éclat
nouveau qui nage sur les feuilles, & qui
rafraîchit la Nature. L'air se remplit
«
MARS.
1752.
103
d'une odeur agréable; c'est un tribut que
les enfans de Flore payent aux doux zé-
phirs. Les fleurs panachées semblent se dis-
puter le rang, un vif azut combat l'or d'une
plante voisine; une montagne entiere pa-
roît un tapis de verdure brodée d'arcs-
en-ciel.
La noble gentiane élève sa tête altiero
au dessus de la foule rampante des plan-
tes plébéiennes, tout un peuple de fleuts
se range sous son étendart, son frere men-
me couvort d'un tapis bleu s'humilie de-
vant elle. L'or de ses fleurs est formé en
rayons; il embrasse sa tige, ses feuillles
rayées d'un verd foncé, brillent du feu
d'un diamanr humide. La Nature y suit la
plus juste des loin; elle unit la vertu
avec la beauté, un beau corps renferme
une ame encore plus be He.
Ici une plante rampante étale ses feuilles
cendrées, qui formées en pointes par la
Mature, sont rangées en croix, sa fleur
porte deun becs dorés, qui soutiennent
un oiseau d'Améthiste: là une herbe lui-
ante, dont les feuilles imitent des mains,
voit son image verte refléchie sur une
onde pure: là la tendre neige de ses fleurs
omnée d'une pourpre affoiblie, est envi-
ronnée de rayons blancs d'une étoile so-
lide. L'émeraude: & la roze fleurissent jus-
....
Eun
104 MERCURE DE FRANCE.
ques dans les bruyeres qu'on foule aub
pieds, & les rochers se couvrent d'un
tapis de pourpre.
Dans les lieux mêmes où le Soleil ne
jette jamais ses doux regards, une glace
éternelle prive le vallon désolé de l'hon-
neur de la verdure, le sein des rochers est
orné d'une parure, que le tems ne flétrit
jamais, & que l'hyver ne peut lui enle-
ver. Le limon humide forme des voutes
d'un cristal brillant & des grottes natu-
relles; un roc de diamant où se jouent
mille couleurs éclate à travers l'air téné-
breux, & l'éclaire de ses rayons. O ri-
chesses de la Nature! disparoissez foibles
productions de l'Italie; ici le diamant de
l'Europe porte des fleurs, il croît, & for-
fhera bientôt un rocher solide.
Vous voyez un vallon formé par des
glaces d'uue hauteur immense, le froid
aquilon y a élevé son trône glacé. Une
riche source en sort, son onde est brulan-
te, elle roule ses flots fumans à travers
l'herbe flétrie, & brûle tout ce qu'elle
touche. Son eau transparente est chargée
de métaux liquides: un fer salutaire dore
sa route, le sein de la terre l'échauffe,
& ses veines bouillonnent par le combat
intérieur des élémens: en vain les vents
& la neige conjurent contre ses flots, le
MARS. 1752. 105.
fou est leur essence, & ses ondes ressem-
blent aux flâmes:
Là où le rapide Avançon entraîne des
forêts dans les goufres écumeux de ses-
ondes, les montagnes voisines fournis-
sent des sources souterraines qui fondent
le sel des rochers: une colline creuse,
voûtée d'albâtre renferme cette mer dans.
des bassins profonds; mais ses eaux ron-
gent le ciment du marbre, pénétrent les:
fentes des rochers, & S'empressent à sor-
tir pour notre usage; l'assaisonnement de-
la Nature, le plus grand trésor d'un pays,
so présente de lui-même, il se hâte de
venir au devant de nos besoins.
La Fourche produit de ses cimes gla-
cées, les plus grands fleuves de l'Europe,.
& les eaux qu'elle verse, nourrissent les-
deux mers. L'Aure y prend sa source,
qui se précipite avec un bruit terrible,
& des chûtes rapides par des rochers cou-
verts d'écume: les riches mines Ves Alpes:
dorent sa course; elle mêle à ses ondes
cristallines le métal le plus précieux; le-
fleuve chargé d'or en jette sur, ses bords-
des grains solides, comme un sable gri-
sâtre. couvre les rivages ordinaires:: le-
Berger voit ses trésors: quel exemple-
pour le monde! Il les voit, il les laisse-
couler.!
Ew
106 MERCUREDE FRANCE.
Aveugles mortels, que l'avarice, l'am-
bition & la volupté amorcent par de
vains appas jusqu'au bord du tombeau,
vous qui empoisonnez les plaisirs bornés
d'une vie passagere, par des soins tou-
jours nouveaux, & par des peines inuti-
les: vous qui méprisez le tranquille bon-
heur de la médiocrité, qui demandez plus
au Destin que la Nature n'exige de vous,
& qui prenez pour des besoins, ce que
la folie vous fait souhaiter: croyez-moi,
une étoile rayonnante ne rend pas heu-
reux; un colier de perles nenrichit pas
le coeur: voyez ce peuple que vous mé-
prisez; il est content au milieu des tra-
vaux & de la pauvreté; apprenez de lui,
que la Nature suffit pour nous rendre
heureux.
Malheureux, ne vantez pas la fumée
de vos villes, où la malice & la trahison,
se parent du masque de la vertu. La pom-
pe qui vous environne, vous retient dans
des chaînes d'or, elle accable celui qu'el-
le couvre, & n'a du brillant que pour
des yeux étrangers. L'ambition entraîne
sos esclaves avant le lever du Soleil, aux
portes fermées des citoyens puissans. La
soif insatiable d'un profit inutile vous
ravit le repos de la nuit. Le feu céleste de
l'amitié ne sçauroit s'allumer dans vo-
Digsiened vOO
MARS.
1791.
16
ames, car l'envie & l'intérêt desunissent
les cœurs des freres.
C'est là qu'un tyran inhumain se Joue
de la vie de ses esclaves; sa pourpre est
teinte du sang de ses sujets: la calomnie,.
la haine & le mépris payent la vertu de
honte, & l'envie enflée de venin ronge
le bien de son voisin; la volupté abrége:
des jours qui s'échapent à nos plaisirs, &
le tonnerre éclate autour de son lit somé-
de roses: l'avarice couvre des trésors ra-
massés pour son suplice, & pour celui
des autres humains; des trésors dont per-
sonne ne jouit moins que celui qui les
possede: les desirs succedent aux cha-
grins, votre vie entiere n'est qu'un fon-
ge inquiet.
Peuple heureux, la noire engeance:
des vices ne s'empara jamais de vos coeurs,.
la Nature vous rassasie de ses biens, ils-
s'offrent d'eux mêmes, l'opinion ne les-
rend pas difficiles, & la jouissance ne les:
change pas en dégoûts; aucun ennemi
fecret ne ronge vos corurs, & la repen-
tance tardive ne paye point vos plaisira:
de larmes de sang; le torrent impétueuxt
des passions, à qui la raison des Philo-
sophes oppose de foibles barrieres, ne-
vous entraine jamais, rien ne vous abbais--
se, rien ne vous élexe, votre vie est tou-
Evj.
108 MERCURE DE FRANCE.
jours égale, & votre mort est aussi unie
que votre vie.
Heureux qui comme vous laboure son.
héritage avec des bœeufs qu'il a élevés lui-
même; qui couvert d'une laine pure, &
couronné de guilandes, se contente d'un
simple repas de lait doux, à qui lè soufse
agréable des zéphirs, & la frascheur des
cascades font goûter un sommeil tranquile
sur le tendre gazon; que jamais le bruit
des vagues furieuses n eveille sur les mers.
irritées, ni le son des trompettes fatales
sous des tentes voisines de la mort; con-
tent de son sort, il nen souhaite point
d'autre assurément, le Ciel ne peut rien.
ajoûter à son bonheur.
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