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p. 14-46
ABBAS ET SOHRY, NOUVELLE PERSANNE.
Début :
ABBAS , Roi de Perse, fut, comme tant d'autres Potentats, surnommé le [...]
Mots clefs :
Princesse, Eunuque, Portrait, Charmes, Pouvoir, Peinture, Tableau, Esclave
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texteReconnaissance textuelle : ABBAS ET SOHRY, NOUVELLE PERSANNE.
ABBAS ET SOHRY ,
NOUVELLE PERS ANNE.
ABBAS , Roi de Perfe , fut , comme
tant d'autres Potentats , furnommé le
Grand, pour avoir fait de grands maux
à fes Voifins. Il aimoit paffionnément
les femmes & la guerre . Il la faiſoit
autant pour peupler fon Sérail que pour
accroître fes Etats . Tout Roi dont la
femme étoit belle & le Royaume voifin
de celui de Perfe , devoit alors fonger
à défendre l'une & l'autre. Du refte ,
Abbas étoit auffi prompt à fe refroidir
qu'à s'enflammer , & en amour comme
en guerre , une conquête achevée lui
en faifoit bientôt defirer une nouvelle .
Il y avoit alors dans le Pays d'Imirete
, ( c'eft l'ancienne Albanie ) une
Nota. Le fonds de ce Conte eft vrai , & tiré
des Voyages de Chardin . Sohry eſt auffi connue ,
auffi célébre en Perfe, que la belle Agnès l'eft en
France.
AVRIL. 1763. IS
jeune Princeffe , nommée Sohry , &
foeur du Souverain de cette Contrée. ,
Sohry étoit plus belle qu'on ne le peut
décrire , même en ftyle oriental . C'eſt
elle que les Poëtes Perfans ont depuis
chantée à l'envi. Mais l'hyperbole , qui.
leur eft fi familière , fe trouva dans ,
cette rencontre au - deffous de la réalité.
Il fut , pour cette feule fois , hors de,
leur pouvoir d'outrer un Sujet.
L'admirable Sohry vivoit fous la tutelle
d'une mere qui l'égaloit prèfque .
en beauté , & ne la furpaffoit que de
trois luftres en âge : c'eft-à -dire qu'elle
n'avoit guéres que trente ans. Cette
Princeffe après avoir été Reine s'étoit
faite Religieufe ; état qui dans cette
contrée n'oblige point à s'enfermer dans .
un Cloître. On refte dans fa maiſon ,
& l'on eft libre d'en fortir fans que pour
cela aucun des voeux reçoive , ou foit.
censé avoir reçu nulle atteinte.
Sohry , que nul voeu pareil n'enchaînoit
, gardoit cependant une folitude
plus rigoureufe. Elle habitoit & ne quittoit
point certain Château inacceffible à
tout étranger. J'en excepte le Prince de
Georgie à qui , felon l'ufage de ces
lieux , la Princeffe étoit fiancée depuis
l'âge de cinq ans. Déja même il auroit
16 MERCURE DE FRANCE.
dû être fon époux , fi une guerre fanglante
qui l'occupoit , & la connoiffance
qu'il avoit du caractère d'Abbas , n'euffent
retardé le moment de cette union.
A cela près , les charmes de Sohry n'étoient
guères connus que de fa mère
du Roi fon frère & des femmes qui la
fervoient. Ces femmes , à l'exception
d'une feule , ignoroient même fa qualité.
Tant de précautions avoient pourbut
de dérober cette jeune merveille
aux pourfuites du Roi de Perfe , qui
avoit l'ambition de ne peupler fon Sérail
que de Princeffes. On eut même
recours à un autre moyen , beaucoup
plus infupportable pour cette captive
que la folitude la plus trifte. Ce fut de
publier que fon extrême laideur obligeoit
de la fouftraire à tous les regards.
Ce bruit trouva peu d'incrédules.
On fe fouvint qu'il avoit déja fallu en
ufer ainfi à l'égard d'une foeur aînée de
la Princeffe ; objet réellement auffi difforme
que Sohry étoit féduifante . On
avoit même depuis publié la mort de
cette première captive , qui néanmoins
éxiftoit toujours. La raifon de ce procédé
, c'eft que chez cette nation , la
laideur eſt un opprobre , & qu'elle n'eft
pas moins rare dans ces heureuſes conAVRIL.
1763. 17
#
trées , que l'extrême beauté dans quel
ques autres.
Quant à Sohry , elle ne fe conſoloit
point de l'injure qu'on faifoit à fes charmes.
Elle ignoroit que quelqu'un fongeât
aux moyens de détromper , à cet
égard , & le Public ; & furtout le Roi
de Perfe . C'étoit Zomrou , ancien Miniftre
du feu Roi d'Imirette , & qui d'abord
avoit efpéré de devenir beau - père
du Roi regnant. Las d'efpérer en vain
il pria ce Prince d'époufer fa fille , ou
de ne point vivre avec elle comme s'il
l'eût époufée. Difvald , c'eft le nom du
Roi , répondit en Souverain abfolu
& Zomrou fe retira en Sujet mécon-,
tent.
>
Il crut , toutefois , de voir encore diffimuler
; mais au fond il ne refpiroit
que vengeance , & choifit Abbas pour
fon vengeur. Il fongea à tirer parti du
caractère de ce Prince. La faveur où il
s'étoit maintenu jufqu'alors à la Cour
d'Imirette , l'avoit mis à portée de s'inftruire
de ce qui étoit un mystère pour
tout autre Particulier ; il fçavoit que la
laideur de Sohry n'étoit que fuppofée ,
& il fçavoit de plus le motif de cette
fuppofition . Il fait part at Sophi de toutes
fes découvertes , s'efforce d'exagérer
f
18. MERCURE DE FRANCE .
C
les charmes de Sohry , & trace un por-,
trait bien inférieur encore à fon mo-"
déle. En un mot , il n'épargne rien pour
irriter Abbas contre le frère , & l'enflam-.
mer vivement pour la foeur.:
Ce moyen bifarre a tout le fuccès
qu'il pouvoit avoir Abbas comptoit
parmi fes Eunuques , un Italien qui pour
entrer au Sérail n'avoit pas eu befoin
de changer d'état. C'étoit un de ces
Etres anéantis dès leur naiffance , & à
qui , pour tout dédommagement , l'art
procure un fauffet plus ou moins aigre .
Ce Chantre involontaire avoit dès- lors ;
fçu joindre la Peinture à la Mufique.
Il alloit tour-à-tour du lutrin au chevalet
; il paffoit d'une dévote Ariette au
Portrait d'une Beauté galante . Mais il
trouva que ces travaux réunis ne rapprochoient
point de lui la fortune. II
réfolut de la chercher dans d'autres climats
. Ses voyages , le hafard , ou fa deftinée
, le conduifirent jufqu'à Ifpahan .,
Là , fa qualité d'Eunuque lui procure.
l'avantage de s'attacher au Roi de Perfe ,.
& le caractère de ce Prince lui fournit .
bientôt l'occafion de déployer tous festalens.
Déjà plus d'une fois ce nouveau confident
lui avoit fait connoître les plus .
}
AVRIL. 1763. 19.
belles Princeffes des pays voifins , fans,
que pour cela Abbas eût été obligé de
quitter fa Cour. Il fut queftion d'ufer
d'un ftratagême à -peu-près femblable.
auprès de la Princeffe d'Imirette . Voilà
l'Eunuque encore une fois déguifé en
femme , & conduit en diligence jufqu'à
la Capitale de cette contrée. Il y voit
Zomrou , & en tire certains éclairciffemens
indifpenfables . Quant au furplus
, Abbas l'avoit mis à portée de
furmonter bien des obftacles , ou ce
qui revient au même , l'avoit mis en
état de prodiguer l'or. Il le prodigua &
féduifit tous ceux dont il crut avoir be--
foin. Mais nul d'entr'eux ne pénétra fes
vues . Il fe garda bien , furtout , de nommer
la Princeffe à ceux qui avoifinoient
fa demeure , inftruit d'avance , que ni
eux , ni même la plupart des femmes.
qui la fervoient , ne la connoiffoient
fous ce titre. Au furplus , il apprit que
la jeune Solitaire paroiffoit affez fouvent
à certaine fenêtre , donnant fur une plaine,
vafte & riante. Il fut charmé de la découverte
, fe rendit au lieu indiqué ,
& trouva , de plus , un petit bofquet
propre à favorifer fon deffein. Il étoit,
peu diftant de la fenêtre dont il vient
d'être parlé. L'Eunuque toujours dé20
MERCURE DE FRANCE.
guifé y entra , s'y plaça de maniere à
n'être vu qu'autant qu'il le voudroit
& attendit que la Princeffe daignât ellemême
fe laiffer voir.
1
Elle n'avoit fur ce point aucune répugnance
; chofe affez croyable dans
une jeune Beauté. Souvent même en
contemplant fes charmes dans une glace
, elle gémiffoit de les contempler feule
. Les jardins où elle ne trouvoit pour
toute compagnie que des fleurs , des
ftatues & des femmes , lui devenoient
infipides. Elle n'y jetroit les yeux , ou
ne les parcouroit que par défoeuvrement.
L'Eunuque fans quitter fon embufcade
, fongeoit aux moyens de l'attirer
du côté de la plaine. Il y réuffit avec
le fecours de quelques ariettes Italiennes
, qu'il fe mit à chanter de fon mieux ,
& fort bien. A peine fes accens eurent
frappé l'oreille de la Princeffe , qu'elle
accourut vers fa fenêtre favorite . Ellemême
étoit fort empreffée de voir la
Cantatrice étrangère , car elle jugea, quoiqu'à
regret , que cette voix ne pouvoit
être que celle d'une femme . De fon côté,
l'Eunuque fe tenoit à l'entrée du bofquet,
& là fans être vu trop à découvert ,
& fans difcontinuer de chanter, il tira fes
crayons & déſſina la Princeffe , qui enAVRIL.
1763.
21
chantée de fa voix , ne fongeoit ni à
l'interrompre , ni à difparoître. Déjà
même l'efquiffe du Portrait étoit achevée
, & l'Eunuque chantoit encore
étoit encore écouté . Il crut en avoir
affez fait pour le moment , renferma fes
crayons , & mit fin aux ariettes . Alors
la Princeffe donna ordre que la prétendue
Chanteufe lui fût amenée. C'étoit
ce que demandoit l'Agent travefti.
Il eft introduit auprès d'elle , gracieufement
accueilli , loué fur fa voix ; &
obligé de répondre à une foule de queftions.
?
Il les avoit prévues en partie , & ne
fut embaraffé par aucunes. Sohry lui
demanda entre autres chofes , fi les
Princeffes de fon Pays étoient belles
& les Princes fort galans ? Madame , répondit
la fauffe Italienne , aucune de ces
Princeffes ne vous égale en beauté ,
& tous les Princes de la terre deviendroient
galans , deviendroient paffionnés
, s'ils avoient le bonheur de vous
voir un feul inftant, Sohry ne répondit
rien à ce difcours , mais elle foupira ,
L'Eunuque étoit trop habile pour ne pas
entrevoir la caufe de ce foupir. Etre la
plus belle perfonne de l'Orient & paffer
pour la plus laide , n'avoir que dix22
MERCURE DE FRANCE.
huit ans & pas l'ombre de liberté ; ne
compter qu'un adorateur , qu'on ne voit
que rarement , qu'on n'aime que fort
peu , & ne pouvoir efpérer qu'un autre
le remplace : à coup fùr on foupireroit
, on gémiroit à moins ; & Sohry ,
en effet , ne ſe bornoit pas toujours à
foupirer.
Elle propofe à la fauffe Cantatrice de
s'arrêter quelque temps auprès d'elle .
C'étoit ce que l'Eunuque defiroit le plus ;
cependant il diffimula , oppofa quelques
obftacles faciles à lever , & fe conduifit
avec tant d'art qu'il augmenta l'empreffement
de Sohry , & diffipa tous
les foupçons de fes furveillantes. Il céda ,
enfin , & parut n'avoir fait que céder.
Son emploi confifta d'abord à chanter
auprès de la Princeffe , & à lui donner
quelques leçons de Mufique. Elle joignoit
à fes autres perfections , une voix
auffi propre à charmer l'oreille , que
fes
traits l'étoient à charmer les yeux. L'Eunuque
avoit foin de lui chanter les airs
les plus tendres , & c'étoit toujours
ceux qu'elle apprenoit le plus aifément.
Elle vouloit auffi qu'il lui expli
quât les paroles fur lefquelles ces avis
avoient été compofés . Mais le Traducteur
avoit prèfque toujours foin de leur
AVRIL. 1763: 23
donner un fens relatif à la fituation où
fe trouvoit fa charmante éléve , & aux
fentimens qu'il vouloit faire naître en
fon âme. Delà nouveaux foupirs , nouvelles
rêveries , nouvelles queftions. Il
crut l'inftant favorable pour hafarder
'une épreuve d'une autre genre. Ce fut
de placer le Portrait d'Abbas fous les
yeux de la Princeffe d'Imirette .
,
Sohry lui parloit fouvent & de l'ennui
attaché à une folitude perpétuelle ,
& de la difficulté de vaincre cet ennui.
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , &
c'eft à vous que j'en fuis redevable .
Mais on ne peut ni toujours entendre
chanter , ni toujours chanter foi -même.
Il eft , reprit vivement l'Italien d'autres
talens auffi récréatifs que celui - là ,
auffi faciles à acquérir . Si la Mufique
vous fait imiter & furpaffer le chant des
oifeaux de vos bofquets , la Peinture
par exemple , vous apprendroit à imiter
les oifeaux mêmes , & bien d'autres
objets plus intéreffans que des oifeaux.
Eh quoi ? reprit encore plus vivement
Sohry , auriez-vous auffi le talent dont
vous parlez ? Feu mon époux , repliqua
l'intrépide Italien , le poffédoit au plus
haut degré ; je conferve même le Portrait
d'un Prince de Perfe qu'il peignit
24 MERCURE DE FRANCE .
durant le féjour qu'il fit à Ifpahan .
A peine eut-il prononcé ces mots ,
que la Princeffe voulut voir le Portrait,
& à peine l'a -t-il mis en évidence
qu'elle s'en faifit , le fixe avec attention
, paroît s'émouvoir , loue avec exclamation
l'art du Peintre , & admire
encore plus , mais fans en rien dire , les
traits qu'il a imités . Elle s'informe cependant
qui on a voulu repréfenter dans
cette peinture , & file Peintre n'a point
flatté fon modéle ? Je fçais que fon
grand talent fut d'imiter la reffemblance
, reprit l'Eunuque ; mais j'ignore à
qui ce Portrait reffemble. Une mort
fubite empêcha mon époux de m'en
inftruire à fon retour au Caire où il
m'avoit laiffée. Quelqu'un , à qui la
Cour de Perfe eft connue , m'a dit reconnoître
ici les traits du grand Abbas
C'eft ce que je n'ai pu vérifier , & ce
que fans doute je ne vérifierai jamais .
L'Agent d'Abbas n'avoit pas cru devoir
paroître mieux inftruit de peur de
fe rendre fufpect . Il fçavoit d'ailleurs
que cette incertitude ne ferviroit qu'à
irriter l'impatience de la Princeffe , &
que cette impatience une fois fatisfaite
, la conduiroit à un fentiment plus
vif en core. Il ne fe trompoit pas. Sohry
tomba
AVRIL. 1763. 25
tomba dans une rêverie mélancolique
& profonde. Le Portrait qu'elle avoit
en fon pouvoir l'intéreffoit vivement.
Quelle impreffion ne feroit donc pas
fur elle l'objet qui y eft repréſenté ?
Quel dommage fi ce Prince n'exiftoit
plus ! & s'il exiftoit encore , quel plus
grand dommage d'ignorer qui il eſt ,
d'en être ignorée foi-même ? Toutes ces
penfées agitoient fucceffivement la Princeffe
captive. L'Eunuque l'examinỏit &
la devinoit . Elle lui fit une nouvelle
queftion. Cet Art , lui dit-elle , que
votre époux poffédoit fi bien , vous eftil
donc abfolument inconnu ? C'étoit
encore où l'adroit Emiffaire l'attendoit.
Il répondit que , fans y exceller , il s'y
étoit fouvent éffayé avec fuccès. Vous
pourriez donc , reprit la Princeffe , imiter
la figure de ce petit chien ? Vous en
jugerez , repliqua l'Eunuque , en préparant
fes crayons. A l'inftant même il
deflina cet animal , & le jour fuivant ,
il fit voir à Sohry le tableau déja fort
avancé. C'est dommage , lui dit- elle ,
de n'employer vos talens qu'à peindre
des animaux. J'ai une Efclave qui m'amufe
par fes folies , autant qu'une femme
peut en amufer une autre : fa figure
a quelque chofe d'original , & je vou-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
drois par votre fecours en conferver la
copie. Volontiers , dit encore l'Eunuque
, à qui cette gradation parut devoir .
être bientôt fuivie d'une plus éffentielle .
Déja il demandoit
à Sohry la permiffion
de faire venir cette Efclave ... Attendez,
ajouta de nouveau la Princeffe ; tout ceci
eft , & doit être un mystère entre nous,
& l'Efclave la plus zélée peut devenir
indifcrette
. Ne pourriez-vous pas , pourfuivit-
elle en rougiffant
un peu, exercer
vos talens fur un autre objet ? Par
exemple , me peindre moi-même au lieu
d'elle Madame , repliqua l'Eunuque
tranfporté de joie , mais toujours habile
à diffimuler , je doute que tout l'effort
de l'Art puiffe aller jufques-là : mais
j'exquifferai de mon mieux ces traits.
que la Nature elle-même auroit peine
à reproduire une feconde fois .
•
Sohry lui demanda enfuite quelle
attitude lui fembloit la plus avantageufe
. Celle , répondit-il , qui vous eſt la
plus ordinaire . Il n'eft pas plus en votre
pouvoir d'être fans grâce que fane
beauté.
L'Eunuque alors commença librement
ce Portrait qui étoit l'objet principal
de fa miffion , & qu'il avoit cru
auparavant ne pouvoir éxécuter qu'à
AVRIL. 1763. 27
>
la dérobée . Le zéle qu'il avoit pour fon
Maître & les facilités que lui donnoit
la Princeffe , firent qu'il fe furpaffa
lui- même dans cette nouvelle occafion
. Il parut avoir peint la plus belle
Perfonne du monde , & n'égala pas
encore fon modéle . Cependant , chofe
affez rare , il fatisfit la Beauté qu'il avoit
peinte. Il fe propofoit de tirer une copie
éxacte de ce Portrait : la Princeffe
lui en épargna la peine . Elle lui permit
d'emporter l'Original dans fa Patrie.
Qu'il ferve , ajouta -t -elle , à m'y faire
mieux connoître que dans la mienne où
je dois toujours vivre ignorée. Elle prononça
ces mots d'une voix tremblante
fes yeux devinrent humides C'en fut
affez pour déterminer l'Eunuque à s'expliquer
un peu plus qu'il n'avoit fait jufqu'alors
; mais , cependant , toujours
par emblême ; forte de langage que fon
art le mettoit à même d'employer à fon
choix. Il n'eut pas le loifir d'en faire un
long ufage. La prochaine arrivée du
Prince de Georgie l'obligea de précipiter
fon départ. Sehry elle-même ne crut
pas devoir s'y oppofer. Mais , en partant
, il la fupplia d'accepter une autre
production de fon art , un tableau dont
elle pourroit voir un jour la répétition
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
au naturel. A ces mots , la fauffe Italienne
préfente à la Princeffe un paquet
bien enveloppé , bien cacheté , & s'éloige
en diligence.
Sohry foupçonne que c'eft quelque
autre Portrait , non moins anonyme
que le premier , dont l'Etrangère vient
de lui faire préfent. Elle rompt l'enveloppe
& voit un tableau compofé de
deux figures. Mais quelle eft fa furpriſe
de reconnoître dans l'une fa propre image
, & dans l'autre celle du Portrait
dont on vient de parler ! Cette derniere
figure étoit repréfentée aux pieds de
celle de Sohry & lui offroit un Sceptre.
Le Prince , d'ailleurs , étoit orné de tous
les attributs du Monarque , & même
du Conquérant. Mais c'étoit là tout ;
rien de plus ne fervoit à indiquer fon
nom. L'Agent d'Abbas s'étoit tenu fur
cette réſerve , ne fe croyant pas autorifé
à en dire plus , & craignant furtout
, d'en dire trop.
C'eſt Abbas ! difoit Sohry en ellemême
; plus d'une raifon me porte à
le préfumer. Mais hélas ! Si c'eft lui ,
que de raifons s'oppofent à fes vues ?
Ne s'expliquera-t-il point trop tard ? Me
fera-t-il jamais poffible de l'entendre ,
ou permis de l'écouter ?
AVRIL. 1763 . 29
Ces réfléxions fe renouvelloient fouvent
dans fon âme , & l'attriftoient
toujours. Cependant l'Eunuque arrive
à Ifpahan ; inftruit le Monarque de ce
qu'il a fait , & l'exhorte à venir luimême
achever un ouvrage fi heureuſement
commencé. Le Portrait de Sohry
étoit pour Abbas une exhortation encore
plus éfficace. Il lui parut fi beau
qu'il le foupçonna d'être un peu flatté.
Le Peintre cependant , lui proteſtoit
qu'en cette occafion , l'art étoit reſté
fort au-deffous de la nature , & cet aveu
ne partoit point d'une fauffe modeftie :
Sohry étoit auffi fupérieure à fon Portrait
, qu'il l'étoit lui-même à toutes
les Beautés dont le Sérail d'Abbas étoit
peuplé.
.
On ne tarda pas à voir paroître à
la Cour d'Imirette un envoyé du Sophy.
Cette ambaffade avoit un double objet
; de demander Sohry au nom d'Abbas
, ou de déclarer la guerre en cas
de refus. Lui-même regardoit ce refus
comme certain. Une haine ancienne ,
& par conféquent ridicule , & par conféquent
implacable , animoit les deux
nations , l'une contre l'autre . De fort
mauvais Politiques les entretenoient dans
ce préjugé ; & leurs Princes , qui fou-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vent ne l'approuvoient pas , n'ofoient
éffayer de le détruire .
C'eft , furtout , ce que ne vouloit
point tenter Difvald , frère de Sohry ,
& de plus ennemi perfonnel d'Abbas.
Réfolu de réjetter fa demande , il prend
avec le Prince de Georgie , fon futur
beau-fière , des mefures pour lui réfifter.
On éffaye en même tems de
faire prendre le change à l'Envoyé du
Sophy. On ne lui parle que de la
pré endue laideur de Sohry , & pour
mieux l'en convaincre , on fait paroître
à fes yeux cette four aînée , difforme
à tous égards , & qui n'a rien de commun
avec fa cadette , excepté le nom .
L'Agent d'Abbas étoit fort furpris qu'un
Roi pût fe réfoudre à 'raffembler une
armée pour tenter une pareille conquête.
La vraie Sohry , celle qui occafionnoit
tout ce trouble , en étoit la moins
inftruite . Elle continuoit à vivre &
à s'ennuyer dans la folitude. Le tableau
que lui avoit laiffé l'Eunuque ,
en la quittant , occupoit fouvent fes
regards . Seroit-il bien vrai , qu'Abbas
ne me crût pas auffi affreufe qu'on
le publie Elle fe le perfuadoit de fon
mieux , & à tout évenement cette idéo
AVRIL. 1763. 31
la confoloit . Survint tout-à- coup le
Prince de Georgie occupé lui même
d'un idée fort affligeante pour elle , &
qu'il croit propre à le raffurer. Il
venoit , dis- je , exiger de fa Fiancée
un facrifice qui paroîtra toujours exceffivement
dur à une belle perfonne
, & même à une laide : c'étoit d'écrire
de fa propre main au Roi de
Perfe , qu'elle n'a ni agrémens , ni
beauté. Une telle propofition fit frémir
la Princeffe . Elle trouva que c'étoit
abufer de fa docilité & porter
Pafcendant jufqu'à la tyrannie . Elle gardoit
un morne & froid filence. Taymuras
réitére fa demande , & eft furpris
d'avoir été contraint de le faire .
He quoi ! lui dit-elle enfin , avec beaucoup
d'emotion & de vivacité , ma
réputation de laideur n'eft - elle pas fuffifament
établie ? ne paffai- je pas pour
un modéle de difformité ? Le Roi de
Perfe , reprit-il avec chagrin , n'en paroît
pas bien convaincu. Il vous fait
demander par un Ambaſſadeur , &
il vient lui-même appuyer cette demande
à la tête de cent mille hommes.
Cette réponſe rendit la Princeffe une
feconde fois rêveufe. Le dépit fur fon-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
vifage parut avoir fait place à d'autres
mouvemens & Taymuras crut même y
remarquer l'empreinte de la joie. Ce
fut une raifon de plus pour infifter
fur la démarche qu'il exigeoit. Eh que
produira ma lettre ? ajouta la Princeffe ;
détrompera- t-elle plutôt Abbas
que les
difcours de toute une Nation ? Une
ligne de votre main , repliqua Taymuras
, en fera plutôt crue que toutes les
bouches de l'Afie. Une femme qui déclare
qu'elle manque de beauté , ne doit
point trouver d'incrédules.
Sohry lui objecta encore que fa main
ne devoit pas être plus connue d'Abbas
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoître.
Mais Taymuras lui apprit qu'une
lettre , qu'elle lui adreffoit dans certaine
occafion , étant tombée au pou
voir du Sophy , il connoiffoit & fon
écriture , & leurs engagemens réciproques.
A l'égard de vos charmes , pourfuivit
il , peut-être Abbas a -t- il fait fur
ce point certaines découvertes ; peutêtre
n'eft- ce qu'un foupçon , & c'eft ce
foupçon qu'il faut détruire .
C'étoit là au contraire , ce que Sohry
eût voulu confirmer. Il fallut , pour la
réduire , les ordres abfolus de la Reine
fa mère. Alors elle vit qu'il falloit céAVRIL.
17630
33
der . Hé bien , dit-elle à Taymuras , avec
un mouvement de dépit qu'elle ne put
contenir , voyons comment vous exigez
qu'on tourne cette lettre fingulière ?
Choififfez-en vous-même les expreffions;
je ne ferai qu'écrire fous votre dictée .
Volontiers , reprit Taymuras , & il
commença ainfi :
La Princeffe d'IMIRETTE , au Roi
DE PERSE.
à
ma J'apprends , Seigneur , que vous prétendez
m'arracher à mon pays ,
famille , au Prince qui doit être mon
époux. C'est à quoi vous ne parviendrez
jamais de mon aveu.
...
La Princeffe avoit écrit , fans interruption
, tout le commencement de
cette phrafe ; mais elle fe fit répéter la
fin jufqu'à trois fois . Taymuras pourfuivit
en ces termes :
Je dois même vous répéter ce que la
Renommée a dû vous apprendre ;
fuis peu digne de cet excès d'empreffement..
Ces derniers mots parurent encore
embarraffer Sohry. Eft -ce bien là ce
que vous avez voulu dire ? demandatelle
au Prince en rougiffant, Précifé-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
ment , reprit-il ; & il répéta les mêmes
expreffions aufquelles il ajouta celles
qui fuivent :
J'ai moins d'attraits que la moins
belle des femmes de cette contrée.....
Vous me trouvez donc bien affreuſe ?
interrompit- elle de nouveau .... Ah !
vous n'êtes que trop adorable , reprit
Taymuras. Mais voulez - vous paffer
pour telle dans l'efprit du Roi de Perfe ?
Ah ! s'il eft ainfi , quittez la plume &
montrez-vous ? Sohry , quoique d'une
main tremblante , écrivit donc encore
ce que le Prince venoit de lui dicter.
Elle s'en croyoit quitte ; mais il
ajouta :
C'eft cette entiere privation de char
mes qui m'oblige à fuir tous les regards
; je voudrois pouvoir me fuir
moi-même ·
Chacun de ces mots faifoit friffonner
la Princeffe. L'altération de fon
vifage marquoit celle de fon âme . La
plume lui échappa de la main . En vérité
, Seigneur , dit- elle , en fe levant
avec dépit , j'ignore quand vous tarirez
fur mes imperfections ! Eh , madame
reprit Taymuras , à peine ce porAVRIL.
1763. 35.
trait idéal fuffit pour me raffurer ! Hébien
, ajouta Sohry , toujours fur le
même ton , je vais vous aider à finir
le tableau . A ces mots , faififfant un
miroir elle éxamine fes traits en détails
; & regardant Taymuras d'un
air ironique & fier : commençons , pourfuivit-
elle › par ces yeux : fans doute
qu'il faut les peindre petits , ronds ,
caves , fans efprit , fans activité ? A
merveille ! reprit Taymuras.
4
SOHRY .
Cette bouche , des plus grandes ; ces
lévres , pâles & livides ?
TAYMURAS,
On ne peut mieux !
SOHRY .
Ces dents , noires & mal rangées →
Bon !
TAYMURAS.
SOHRY.
Ce teint , fans blancheur , fans coloris
, fans vivacité ?
TAY MURA S..
: Parfaitement bien !
SOHRY.
Enfin , toute cette phyfionomie,maf
fade & rebutante ?
B- vj
36 MERCURE DE FRANCE.
TAY MEURAS.
Oui ! voilà le Portrait qu'il convient
d'envoyer au Roi de Perfe.
<
Sohry écrivit , en effet , toutes ces
chofes ; mais non fans murmurer contre
celui qui l'obligeoit à les écrire. La
lettre part , eft remife au Sophy & le
jette dans la plus extrême furpriſe. Il
compare cette lettre avec celle qui auparavant
eft tombée entre fes mains.
L'écriture lui en paroît toute femblable.
C'eft , difoit - il , Sohry ellemême
qui s'accufe de laideur : puis - je
refufer de l'en croire ? Mais fi je l'en
crois , l'Eunuque à coup fur , n'eft qu'un
impofteur. Il ordonne qu'on le faffe venir
, & lui prefcrit impérieuſement d'accorder
, s'il le peut , les deux Portraits :
celui qu'il a fait de Sohry en peinture
& celui qu'elle fait d'elle -même par
écrit.
Chaque ligne que lifoit l'Eunuque
ajoutoit à fon étonnement. Il reconnoît
la main de la Princeffe , & ne recon- .
noît aucun de fes traits dans les détails
burleſques dont cette lettre eft remplie .
Ce n'eft pas tout ; arrivent à l'inſtant
même des dépêches de l'Envoyé du
Sophy , dépêches qui femblent confirmer
en tout point les détails de la let
AVRIL. 1763. 37
tre. L'Eunuque , hors de lui-même
tombe aux genoux d'Abbas. Je jure par
le Commentaire d'Aly , s'écrie le Renégat
Italien , que le portrait que j'ai remis
à votre Majefté eft encore bien inférieur
aux charmes de la Princeffe d'Imirette
, & que la peinture qu'elle fait
ici d'elle-même , n'eft que pour vous
faire prendre le change , comme on l'a
fait prendre à votre Miniftre.
Quoi ! s'écria le Sophy indign é , cette
femme me mépriferoit au point de vouloir
que je la cruffe laide ? Il y a peu
d'exemples d'un mépris porté jufques-là .
N'importe, c'est ce qu'il faut vérifier . En
effet , dès le jour même , il donna des
ordres pour faire marcher une armée
nombreuſe vers les frontièresd'Imirette ,
& peu de temps après , il marcha luimême
pour la commander. Il eut foin
de conduire l'Eunuque avec lui pour
deux raifons ; pour le mettre à même de
fe juftifier , ou pour le faire pendre s'il
ne fe juflifioit pas .
On fçut bientôt à la Cour d'Imirette
qu'il falloit ou fe battre , ou trouver au
Roi de Perfe , une Princeffe auffi belle
qu'il fe la figuroit . On s'en tint au premier
parti. Quant à celle dont la beauté
occafionnoit tant de mouvemens , elle
38 MERCURE DE FRANCE.
Qût volontiers approuvé le parti le plus
doux. Il eft rare qu'une femme fache
mauvais gré à tel amant que ce puiffe
être des efforts qu'il fait pour l'obtenir
, & Sohry étoit fort contente que
fa lettre n'eût point ralenti ceux d'Abbas.
qui
Les Rois d'Imirette & de Georgie
avoient réuni leurs forces . Ils s'étoient
retranchés , & attendoient Abbas , quit
ne fe fit pas long- temps attendre. Il les
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude
& fanglant. Les deux Rois alliés s'y comporterent
, l'un en Souverain qui défend
fes Etats , l'autre en amant qui défend
fa maîtreffe . Mais les efforts d' Abbas ne
furent pas moins grands , & furent plus
heureux . Il remporta une victoire complette
, détruifit , ou diffipa l'armée ennemie
, & pourfuivit les deux' Chefsjufqu'à
la Ville où le frère de Sohry tenoit
fa Cour.
Inftruit par l'Eunuque Italien que
la Princeffe tenoit la fienne ailleurs
il y marcha fur le champ , tandis que
la meilleure partie de fes troupes bloquoit
la Capitale. Il arrive & apprend
qu'en effet Sohry habite ce fejour. On
conçoit fans peine l'excès de fon impatience
& de fa joie . Il ordonne qu'on
le conduife vers la Princeffe. Il eft obéis
AVRIL 1763 . 39
Mais que voit-il ? Un'objet auffi hideux
qu'il efpéroit le trouver féduifant ,
le vrai modéle du portrait exprimé dans
la lettre qu'il a reçue avant fon départ
; en un mot , la difforme Princeffe
qu'on a déja fait voir à fon Envoyé !
Certains rapports faits aux deux Rois
fur le féjour & le départ de la fauffe
étrangère , les avoit déterminés à ſubſtituerdans
cette même folitude l'aînée
à la cadette. Abbas fit quelques queftions
à fa prifonnière. Les réponfes qu'il
en reçut , augmenterent fon déplaifir.
Elles étoient parfaitement conformes à
la lettre qu'il fuppofoit avoir été écrite
par elle ; & il refte perfuadé que cette
Sohry fi fameufe par fa beauté, ne doit
l'être que par fa laideur. Je n'ai nuk
reproche à lui faire , difoit Abbas , elle
eft encore plus difforme qu'elle ne me
l'écrit. Pour toi , miférable , ajouta - t-il
en parlant à l'Eunuque , ce qui la juf
tifie te condamne : cette exceffive dif
formité eft l'arrêt de ta mort.
Grand Roi ! s'écria l'Eunuque , en
tombant de nouveau aux pieds . dur
Sophy , que votre Majefté me laiffe
éclaircir ce mystère. Il y en a un dans
tout ceci que je ne connois pas . J'ai
eu à peindre & j'ai peint la plus
40 MERCURE DE FRANCE.
belle perfonne du monde : ce n'eft
donc pas celle
que vous voyez. Mais
celle que j'ai peinte exifte , j'en réponds
fur ma tête , que vous ferez le maître.
de me faire enlever demain comme
aujourd'hui . De grâce retournez vers la
Capitale , hatez - en le fiége , la prife.
pourra mettre entre vos mains une capture
encore plus précieuse.
Zomrou eût pû en partie développer
cette énigme.Mais lui-même avoit laiffé.
pénétrer fes deffeins : il étoit gardé à
vue par ordre des deux Rois , depuis le
jour de l'arrivée du Miniftre d'Abbas .
Par cette raiſon , il n'avoit pas été plus
utile à cet Envoyé qu'il ne pouvoit l'être
alors au Sophy même. Abbas prit donc
une double réfolution . Ce fut de preffer
la Ville affiégée , & de faire battre
la campagne par des Emiffaires munis
du Portrait que l'Eunuque avoit tracé .
Le Prince leur ordonna de lui amener
toutes les femmes qui auroient quelque
reffemblance avec ce Portrait . L'Eunuque
ambitionnoit cette commiffion ;
mais Abbas ne lui permit pas de s'éloigner
de lui. Il vouloit s'en fervir à diftin-.
guer la Princeffe , au cas qu'elle fe trouvât
dans la Ville , ou pouvoir venger
fur lui fon chagrin , au cas qu'elle ne
fe trouvât nulle- part.
"
AVRIL. 1763. 41
Le Siége fut pouffé avec tant de vigueur
qu'en peu de jours la Ville n'avoit
plus guéres que la moitié de fes défenfes
& de fa garnifon . Mais le courage
des deux Rois étoit toujours le
même. Ils ne vouloient ni fe rendre
ni livrer la Princeffe qu'Abbas eût préferé
à toutes les Villes de leurs Etats.
Elle n'étoit point d'ailleurs dans la Capitale.
Sohry inconnue & déguisée
habitoit un afyle fi peu fait pour
elle
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on
dût l'y chercher. Là , elle gémiffoit fur
fes charmes qui caufoient l'oppreffion
de fa Patrie. Mais prèfque certaine
qu'Abbas eft celui dont elle adore en
fecret l'image , elle n'ofe le qualifier
d'oppreffeur. Elle fent même qu'il ne
tient qu'à ce léger éclairciffement pour
qu'il foit , à-peu- près , juftifié dans for
âme.
,
Cependant , le péril augmentoit fans
relâche pour la Capitale. D'un inſtant
à l'autre la Place pouvoit être forcée
pillée , faccagée . Le Roi Difvald , réfolu
à tout , excepté à voir fa Maîtreffe
& fa Mère expofées aux fuites qu'entraîne
le fac d'une Ville , prit le parti
de les faire échapper , l'une après l'autre
, par une voie qu'il croyoit füre,
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais Abbas avoit pris des précautions
plus fùres encore . Peu d'inftans après
feur fortie on lui amena les deux fugiti
ves.
J'ai déja dit que la mère de Sohry ne
cédoit en beauté qu'à Sohry même.
Il y avoit , de plus , entre elles , cette
forte de reffemblance qui ne fuppofe
pas toujours une entiére égalité de charmes.
Par cette raifon le Portrait qu'avoit
tracél'Eunuque , Portrait bien inférieur
à l'original , reffembloit beaucoup
plus à la premiere qu'à la feconde.
Abbas au premier coup d'oeil s'y
méprit & crur tout l'emblême expliqué.
Les charmes de fa Captive firent même
tant d'impreffion fur lui , qu'il ne fongea
plus à faire d'autres recherches , & que
' Eunuque Peintre lui parut abfolument
juftifié . Mais celui - ci prétendit lui-même
ne l'être pas encore. Il affura fon Maître
que jamais cette Princeffe n'avoit fervi
de modéle au Portrait , en queſtion ,
& qu'à coup für ce modéle exiftoit..
S'il eft ainfi , Madame , reprit Abbas
, en s'adreffant à la mère de Sohry
vous voyez dès à préfent ce qui peut &
doit former votre rançon. Un objet qui
vous reffemble peut feul vous remplacer
auprès de moi. Vous régnerez , dang
AVRIL. 1763. 43
mon Sérail , ou bien la Princeffe votre
fille y occupera le rang qui vous eft
offert. Je ne puis renoncer à l'une que
pour obtenir l'autre.
>
Ce difcours fit frémir la belle prifonnière
. Elle conjura en vain le Sophy de
fe rappeller le voeu par lequel elle s'étoit
liée vou qui ne lui permettoit plus:
de difpofer d'elle- même . Un pareil motif
a bien peu de pouvoir fur l'âme d'un
Sectateur d'Aly. A peine Abbas parutil
y faire quelque attention : Il ne dépend
que de vous , Madame , reprit - il , &
de garder vos voeux , & de combler les
miens. Que l'aimable Sohry vienne jouir
d'un avantage que vous dédaignez , fau
te de le bien connoître . N'efpérez pas
du moins, que je cherche à étouffer l'a
mour le plus fincère & le plus ardent ,
lorfque vous paroîtrez n'écouter qu'une
haine injufte & de vains préjugés .
Abbas , qui n'avoit prèfque pas remarqué
Fatime ( c'eft le nom de la fille
de Zomrou ) l'envifagea lorfquelle commençoit
à murmurer , tout bas , de
cette inattention . Abbas. trouva l'amour
de Difvald parfaitement bien fondé.
Fatime avoit affez de charmes pour l'en--
flammer lui-même , fi elle n'eût pas eu
Sohry pour rivale. Il fongea cepen
44 MERCURE DE FRANCE
dant à faire craindre au Roi d'Imirette
que Sohry n'éffayât trop tard de l'emporter
fur Fatime.
Ce ftratagême lui réuffit. A peine
Difvald eut appris la captivité de fa
mère & de fa maîtreffe , qu'il fongea:
férieufement à les échanger pour fa
foeur. Ce fut dans ce moment là-même ,
que les Emiffaires d'Abbas lui amenerent
une jeune perfonne vêtue en Efclave
, & infiniment plus belle encore
que le portrait qu'il leur avoit confié.
On s'empreffe , on regarde , on admire.
C'eft Sohry ! s'écrie auffitôt l'Eunuque ;
c'eft ma fille ! s'écrie la Princeffe Douairiere
: c'eſt Abbas ! s'écrie en même
temps la prétendue Efclave , & elle s'évanouit.
Abbas , hors de lui - même , ébloui de
tant d'attraits , & ne fachant comment
interpréter cette défaillance & cette exclamation
fubites , ordonne qué les
fecours foient prodigués à la Princeffe.
Lui-même eft le plus ardent à la fecourir.
Au milieu de quelques agitations
inévitables, une boete cachée dans
ſes habits d'eſclave s'échappe & tombe.
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit ,
l'ouvre & y trouve fon portrait. A
cette vue , toute fa fierté afiatique difAVRIL.
1763. 45
paroît ; il tombe aux genoux de la fauffe
efclave. Adorable Sohry , s'écria- t- il !
quoi même en fuyant ma perfonne ,
vous fuyiez avec mon image ! Il eſt
donc vrai que vous ne m'évitiez que
par contrainte ? Ah, ceffez de gêner vos
fentimens & daignez - en recueillir les
fruits à peine les croirai - je affez
payés de toute ma tendreffe & de
toute ma puiffance.
Sohry , en ce moment , ouvre les
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voit
fe réalifer la tableau que l'Eunuque
lui a laiffé en la quittant ; elle voit
en perfonne le fuperbe Abbas dans
l'attitude où elle l'a vû tant de fois en
peinture ; elle le voit à fes pieds ! Un
mouvement de joie qu'elle cherche à
cacher une forte de confufion modefte
ajoutent encore à fa beauté.
Survient à l'inftant la Reine fa mère ,
& fa confufion augmente. Mais un
Envoyé du Roi d'Imirette vint mettre
fin à leur embarras réciproque . Il venoit
propofer pour l'échange des deux
premieres captives , celle que le hazard
avoit déja mis au pouvoir du Sophy.
Ce qui n'empêcha pas que l'échange
ne fut accepté , la paix faite , & ce qui
46 MERCURE DE FRANCE .
dit encore infiniment plus , toute femence
de guerre éteinte .
Abbas reffentoit fon bonheur , au
point de vouloir que tous les autres
fuffent heureux . Il acerut les Etats du
Roi d'Imirette , qui époufa Fatime ; il
fit époufer fa propre foeur au Princ eà
qui il enlevoit Sohry : il partagea avec
cette dernière toute fa puiffance &
la laiffa régner fans partage fur fon
âme. L'Eunuque mit fin à fes voyages ;
& Sohry en fixant le coeur de fon Epoux,
afura aux Princes voifins leur repos ,
leurs femmes & leurs Etats .
Par M. DE LA DIXMERIE .
NOUVELLE PERS ANNE.
ABBAS , Roi de Perfe , fut , comme
tant d'autres Potentats , furnommé le
Grand, pour avoir fait de grands maux
à fes Voifins. Il aimoit paffionnément
les femmes & la guerre . Il la faiſoit
autant pour peupler fon Sérail que pour
accroître fes Etats . Tout Roi dont la
femme étoit belle & le Royaume voifin
de celui de Perfe , devoit alors fonger
à défendre l'une & l'autre. Du refte ,
Abbas étoit auffi prompt à fe refroidir
qu'à s'enflammer , & en amour comme
en guerre , une conquête achevée lui
en faifoit bientôt defirer une nouvelle .
Il y avoit alors dans le Pays d'Imirete
, ( c'eft l'ancienne Albanie ) une
Nota. Le fonds de ce Conte eft vrai , & tiré
des Voyages de Chardin . Sohry eſt auffi connue ,
auffi célébre en Perfe, que la belle Agnès l'eft en
France.
AVRIL. 1763. IS
jeune Princeffe , nommée Sohry , &
foeur du Souverain de cette Contrée. ,
Sohry étoit plus belle qu'on ne le peut
décrire , même en ftyle oriental . C'eſt
elle que les Poëtes Perfans ont depuis
chantée à l'envi. Mais l'hyperbole , qui.
leur eft fi familière , fe trouva dans ,
cette rencontre au - deffous de la réalité.
Il fut , pour cette feule fois , hors de,
leur pouvoir d'outrer un Sujet.
L'admirable Sohry vivoit fous la tutelle
d'une mere qui l'égaloit prèfque .
en beauté , & ne la furpaffoit que de
trois luftres en âge : c'eft-à -dire qu'elle
n'avoit guéres que trente ans. Cette
Princeffe après avoir été Reine s'étoit
faite Religieufe ; état qui dans cette
contrée n'oblige point à s'enfermer dans .
un Cloître. On refte dans fa maiſon ,
& l'on eft libre d'en fortir fans que pour
cela aucun des voeux reçoive , ou foit.
censé avoir reçu nulle atteinte.
Sohry , que nul voeu pareil n'enchaînoit
, gardoit cependant une folitude
plus rigoureufe. Elle habitoit & ne quittoit
point certain Château inacceffible à
tout étranger. J'en excepte le Prince de
Georgie à qui , felon l'ufage de ces
lieux , la Princeffe étoit fiancée depuis
l'âge de cinq ans. Déja même il auroit
16 MERCURE DE FRANCE.
dû être fon époux , fi une guerre fanglante
qui l'occupoit , & la connoiffance
qu'il avoit du caractère d'Abbas , n'euffent
retardé le moment de cette union.
A cela près , les charmes de Sohry n'étoient
guères connus que de fa mère
du Roi fon frère & des femmes qui la
fervoient. Ces femmes , à l'exception
d'une feule , ignoroient même fa qualité.
Tant de précautions avoient pourbut
de dérober cette jeune merveille
aux pourfuites du Roi de Perfe , qui
avoit l'ambition de ne peupler fon Sérail
que de Princeffes. On eut même
recours à un autre moyen , beaucoup
plus infupportable pour cette captive
que la folitude la plus trifte. Ce fut de
publier que fon extrême laideur obligeoit
de la fouftraire à tous les regards.
Ce bruit trouva peu d'incrédules.
On fe fouvint qu'il avoit déja fallu en
ufer ainfi à l'égard d'une foeur aînée de
la Princeffe ; objet réellement auffi difforme
que Sohry étoit féduifante . On
avoit même depuis publié la mort de
cette première captive , qui néanmoins
éxiftoit toujours. La raifon de ce procédé
, c'eft que chez cette nation , la
laideur eſt un opprobre , & qu'elle n'eft
pas moins rare dans ces heureuſes conAVRIL.
1763. 17
#
trées , que l'extrême beauté dans quel
ques autres.
Quant à Sohry , elle ne fe conſoloit
point de l'injure qu'on faifoit à fes charmes.
Elle ignoroit que quelqu'un fongeât
aux moyens de détromper , à cet
égard , & le Public ; & furtout le Roi
de Perfe . C'étoit Zomrou , ancien Miniftre
du feu Roi d'Imirette , & qui d'abord
avoit efpéré de devenir beau - père
du Roi regnant. Las d'efpérer en vain
il pria ce Prince d'époufer fa fille , ou
de ne point vivre avec elle comme s'il
l'eût époufée. Difvald , c'eft le nom du
Roi , répondit en Souverain abfolu
& Zomrou fe retira en Sujet mécon-,
tent.
>
Il crut , toutefois , de voir encore diffimuler
; mais au fond il ne refpiroit
que vengeance , & choifit Abbas pour
fon vengeur. Il fongea à tirer parti du
caractère de ce Prince. La faveur où il
s'étoit maintenu jufqu'alors à la Cour
d'Imirette , l'avoit mis à portée de s'inftruire
de ce qui étoit un mystère pour
tout autre Particulier ; il fçavoit que la
laideur de Sohry n'étoit que fuppofée ,
& il fçavoit de plus le motif de cette
fuppofition . Il fait part at Sophi de toutes
fes découvertes , s'efforce d'exagérer
f
18. MERCURE DE FRANCE .
C
les charmes de Sohry , & trace un por-,
trait bien inférieur encore à fon mo-"
déle. En un mot , il n'épargne rien pour
irriter Abbas contre le frère , & l'enflam-.
mer vivement pour la foeur.:
Ce moyen bifarre a tout le fuccès
qu'il pouvoit avoir Abbas comptoit
parmi fes Eunuques , un Italien qui pour
entrer au Sérail n'avoit pas eu befoin
de changer d'état. C'étoit un de ces
Etres anéantis dès leur naiffance , & à
qui , pour tout dédommagement , l'art
procure un fauffet plus ou moins aigre .
Ce Chantre involontaire avoit dès- lors ;
fçu joindre la Peinture à la Mufique.
Il alloit tour-à-tour du lutrin au chevalet
; il paffoit d'une dévote Ariette au
Portrait d'une Beauté galante . Mais il
trouva que ces travaux réunis ne rapprochoient
point de lui la fortune. II
réfolut de la chercher dans d'autres climats
. Ses voyages , le hafard , ou fa deftinée
, le conduifirent jufqu'à Ifpahan .,
Là , fa qualité d'Eunuque lui procure.
l'avantage de s'attacher au Roi de Perfe ,.
& le caractère de ce Prince lui fournit .
bientôt l'occafion de déployer tous festalens.
Déjà plus d'une fois ce nouveau confident
lui avoit fait connoître les plus .
}
AVRIL. 1763. 19.
belles Princeffes des pays voifins , fans,
que pour cela Abbas eût été obligé de
quitter fa Cour. Il fut queftion d'ufer
d'un ftratagême à -peu-près femblable.
auprès de la Princeffe d'Imirette . Voilà
l'Eunuque encore une fois déguifé en
femme , & conduit en diligence jufqu'à
la Capitale de cette contrée. Il y voit
Zomrou , & en tire certains éclairciffemens
indifpenfables . Quant au furplus
, Abbas l'avoit mis à portée de
furmonter bien des obftacles , ou ce
qui revient au même , l'avoit mis en
état de prodiguer l'or. Il le prodigua &
féduifit tous ceux dont il crut avoir be--
foin. Mais nul d'entr'eux ne pénétra fes
vues . Il fe garda bien , furtout , de nommer
la Princeffe à ceux qui avoifinoient
fa demeure , inftruit d'avance , que ni
eux , ni même la plupart des femmes.
qui la fervoient , ne la connoiffoient
fous ce titre. Au furplus , il apprit que
la jeune Solitaire paroiffoit affez fouvent
à certaine fenêtre , donnant fur une plaine,
vafte & riante. Il fut charmé de la découverte
, fe rendit au lieu indiqué ,
& trouva , de plus , un petit bofquet
propre à favorifer fon deffein. Il étoit,
peu diftant de la fenêtre dont il vient
d'être parlé. L'Eunuque toujours dé20
MERCURE DE FRANCE.
guifé y entra , s'y plaça de maniere à
n'être vu qu'autant qu'il le voudroit
& attendit que la Princeffe daignât ellemême
fe laiffer voir.
1
Elle n'avoit fur ce point aucune répugnance
; chofe affez croyable dans
une jeune Beauté. Souvent même en
contemplant fes charmes dans une glace
, elle gémiffoit de les contempler feule
. Les jardins où elle ne trouvoit pour
toute compagnie que des fleurs , des
ftatues & des femmes , lui devenoient
infipides. Elle n'y jetroit les yeux , ou
ne les parcouroit que par défoeuvrement.
L'Eunuque fans quitter fon embufcade
, fongeoit aux moyens de l'attirer
du côté de la plaine. Il y réuffit avec
le fecours de quelques ariettes Italiennes
, qu'il fe mit à chanter de fon mieux ,
& fort bien. A peine fes accens eurent
frappé l'oreille de la Princeffe , qu'elle
accourut vers fa fenêtre favorite . Ellemême
étoit fort empreffée de voir la
Cantatrice étrangère , car elle jugea, quoiqu'à
regret , que cette voix ne pouvoit
être que celle d'une femme . De fon côté,
l'Eunuque fe tenoit à l'entrée du bofquet,
& là fans être vu trop à découvert ,
& fans difcontinuer de chanter, il tira fes
crayons & déſſina la Princeffe , qui enAVRIL.
1763.
21
chantée de fa voix , ne fongeoit ni à
l'interrompre , ni à difparoître. Déjà
même l'efquiffe du Portrait étoit achevée
, & l'Eunuque chantoit encore
étoit encore écouté . Il crut en avoir
affez fait pour le moment , renferma fes
crayons , & mit fin aux ariettes . Alors
la Princeffe donna ordre que la prétendue
Chanteufe lui fût amenée. C'étoit
ce que demandoit l'Agent travefti.
Il eft introduit auprès d'elle , gracieufement
accueilli , loué fur fa voix ; &
obligé de répondre à une foule de queftions.
?
Il les avoit prévues en partie , & ne
fut embaraffé par aucunes. Sohry lui
demanda entre autres chofes , fi les
Princeffes de fon Pays étoient belles
& les Princes fort galans ? Madame , répondit
la fauffe Italienne , aucune de ces
Princeffes ne vous égale en beauté ,
& tous les Princes de la terre deviendroient
galans , deviendroient paffionnés
, s'ils avoient le bonheur de vous
voir un feul inftant, Sohry ne répondit
rien à ce difcours , mais elle foupira ,
L'Eunuque étoit trop habile pour ne pas
entrevoir la caufe de ce foupir. Etre la
plus belle perfonne de l'Orient & paffer
pour la plus laide , n'avoir que dix22
MERCURE DE FRANCE.
huit ans & pas l'ombre de liberté ; ne
compter qu'un adorateur , qu'on ne voit
que rarement , qu'on n'aime que fort
peu , & ne pouvoir efpérer qu'un autre
le remplace : à coup fùr on foupireroit
, on gémiroit à moins ; & Sohry ,
en effet , ne ſe bornoit pas toujours à
foupirer.
Elle propofe à la fauffe Cantatrice de
s'arrêter quelque temps auprès d'elle .
C'étoit ce que l'Eunuque defiroit le plus ;
cependant il diffimula , oppofa quelques
obftacles faciles à lever , & fe conduifit
avec tant d'art qu'il augmenta l'empreffement
de Sohry , & diffipa tous
les foupçons de fes furveillantes. Il céda ,
enfin , & parut n'avoir fait que céder.
Son emploi confifta d'abord à chanter
auprès de la Princeffe , & à lui donner
quelques leçons de Mufique. Elle joignoit
à fes autres perfections , une voix
auffi propre à charmer l'oreille , que
fes
traits l'étoient à charmer les yeux. L'Eunuque
avoit foin de lui chanter les airs
les plus tendres , & c'étoit toujours
ceux qu'elle apprenoit le plus aifément.
Elle vouloit auffi qu'il lui expli
quât les paroles fur lefquelles ces avis
avoient été compofés . Mais le Traducteur
avoit prèfque toujours foin de leur
AVRIL. 1763: 23
donner un fens relatif à la fituation où
fe trouvoit fa charmante éléve , & aux
fentimens qu'il vouloit faire naître en
fon âme. Delà nouveaux foupirs , nouvelles
rêveries , nouvelles queftions. Il
crut l'inftant favorable pour hafarder
'une épreuve d'une autre genre. Ce fut
de placer le Portrait d'Abbas fous les
yeux de la Princeffe d'Imirette .
,
Sohry lui parloit fouvent & de l'ennui
attaché à une folitude perpétuelle ,
& de la difficulté de vaincre cet ennui.
Je ne vois qu'un moyen de l'éviter , &
c'eft à vous que j'en fuis redevable .
Mais on ne peut ni toujours entendre
chanter , ni toujours chanter foi -même.
Il eft , reprit vivement l'Italien d'autres
talens auffi récréatifs que celui - là ,
auffi faciles à acquérir . Si la Mufique
vous fait imiter & furpaffer le chant des
oifeaux de vos bofquets , la Peinture
par exemple , vous apprendroit à imiter
les oifeaux mêmes , & bien d'autres
objets plus intéreffans que des oifeaux.
Eh quoi ? reprit encore plus vivement
Sohry , auriez-vous auffi le talent dont
vous parlez ? Feu mon époux , repliqua
l'intrépide Italien , le poffédoit au plus
haut degré ; je conferve même le Portrait
d'un Prince de Perfe qu'il peignit
24 MERCURE DE FRANCE .
durant le féjour qu'il fit à Ifpahan .
A peine eut-il prononcé ces mots ,
que la Princeffe voulut voir le Portrait,
& à peine l'a -t-il mis en évidence
qu'elle s'en faifit , le fixe avec attention
, paroît s'émouvoir , loue avec exclamation
l'art du Peintre , & admire
encore plus , mais fans en rien dire , les
traits qu'il a imités . Elle s'informe cependant
qui on a voulu repréfenter dans
cette peinture , & file Peintre n'a point
flatté fon modéle ? Je fçais que fon
grand talent fut d'imiter la reffemblance
, reprit l'Eunuque ; mais j'ignore à
qui ce Portrait reffemble. Une mort
fubite empêcha mon époux de m'en
inftruire à fon retour au Caire où il
m'avoit laiffée. Quelqu'un , à qui la
Cour de Perfe eft connue , m'a dit reconnoître
ici les traits du grand Abbas
C'eft ce que je n'ai pu vérifier , & ce
que fans doute je ne vérifierai jamais .
L'Agent d'Abbas n'avoit pas cru devoir
paroître mieux inftruit de peur de
fe rendre fufpect . Il fçavoit d'ailleurs
que cette incertitude ne ferviroit qu'à
irriter l'impatience de la Princeffe , &
que cette impatience une fois fatisfaite
, la conduiroit à un fentiment plus
vif en core. Il ne fe trompoit pas. Sohry
tomba
AVRIL. 1763. 25
tomba dans une rêverie mélancolique
& profonde. Le Portrait qu'elle avoit
en fon pouvoir l'intéreffoit vivement.
Quelle impreffion ne feroit donc pas
fur elle l'objet qui y eft repréſenté ?
Quel dommage fi ce Prince n'exiftoit
plus ! & s'il exiftoit encore , quel plus
grand dommage d'ignorer qui il eſt ,
d'en être ignorée foi-même ? Toutes ces
penfées agitoient fucceffivement la Princeffe
captive. L'Eunuque l'examinỏit &
la devinoit . Elle lui fit une nouvelle
queftion. Cet Art , lui dit-elle , que
votre époux poffédoit fi bien , vous eftil
donc abfolument inconnu ? C'étoit
encore où l'adroit Emiffaire l'attendoit.
Il répondit que , fans y exceller , il s'y
étoit fouvent éffayé avec fuccès. Vous
pourriez donc , reprit la Princeffe , imiter
la figure de ce petit chien ? Vous en
jugerez , repliqua l'Eunuque , en préparant
fes crayons. A l'inftant même il
deflina cet animal , & le jour fuivant ,
il fit voir à Sohry le tableau déja fort
avancé. C'est dommage , lui dit- elle ,
de n'employer vos talens qu'à peindre
des animaux. J'ai une Efclave qui m'amufe
par fes folies , autant qu'une femme
peut en amufer une autre : fa figure
a quelque chofe d'original , & je vou-
I. Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
drois par votre fecours en conferver la
copie. Volontiers , dit encore l'Eunuque
, à qui cette gradation parut devoir .
être bientôt fuivie d'une plus éffentielle .
Déja il demandoit
à Sohry la permiffion
de faire venir cette Efclave ... Attendez,
ajouta de nouveau la Princeffe ; tout ceci
eft , & doit être un mystère entre nous,
& l'Efclave la plus zélée peut devenir
indifcrette
. Ne pourriez-vous pas , pourfuivit-
elle en rougiffant
un peu, exercer
vos talens fur un autre objet ? Par
exemple , me peindre moi-même au lieu
d'elle Madame , repliqua l'Eunuque
tranfporté de joie , mais toujours habile
à diffimuler , je doute que tout l'effort
de l'Art puiffe aller jufques-là : mais
j'exquifferai de mon mieux ces traits.
que la Nature elle-même auroit peine
à reproduire une feconde fois .
•
Sohry lui demanda enfuite quelle
attitude lui fembloit la plus avantageufe
. Celle , répondit-il , qui vous eſt la
plus ordinaire . Il n'eft pas plus en votre
pouvoir d'être fans grâce que fane
beauté.
L'Eunuque alors commença librement
ce Portrait qui étoit l'objet principal
de fa miffion , & qu'il avoit cru
auparavant ne pouvoir éxécuter qu'à
AVRIL. 1763. 27
>
la dérobée . Le zéle qu'il avoit pour fon
Maître & les facilités que lui donnoit
la Princeffe , firent qu'il fe furpaffa
lui- même dans cette nouvelle occafion
. Il parut avoir peint la plus belle
Perfonne du monde , & n'égala pas
encore fon modéle . Cependant , chofe
affez rare , il fatisfit la Beauté qu'il avoit
peinte. Il fe propofoit de tirer une copie
éxacte de ce Portrait : la Princeffe
lui en épargna la peine . Elle lui permit
d'emporter l'Original dans fa Patrie.
Qu'il ferve , ajouta -t -elle , à m'y faire
mieux connoître que dans la mienne où
je dois toujours vivre ignorée. Elle prononça
ces mots d'une voix tremblante
fes yeux devinrent humides C'en fut
affez pour déterminer l'Eunuque à s'expliquer
un peu plus qu'il n'avoit fait jufqu'alors
; mais , cependant , toujours
par emblême ; forte de langage que fon
art le mettoit à même d'employer à fon
choix. Il n'eut pas le loifir d'en faire un
long ufage. La prochaine arrivée du
Prince de Georgie l'obligea de précipiter
fon départ. Sehry elle-même ne crut
pas devoir s'y oppofer. Mais , en partant
, il la fupplia d'accepter une autre
production de fon art , un tableau dont
elle pourroit voir un jour la répétition
B ij
28 MERCURE DE FRANCE.
au naturel. A ces mots , la fauffe Italienne
préfente à la Princeffe un paquet
bien enveloppé , bien cacheté , & s'éloige
en diligence.
Sohry foupçonne que c'eft quelque
autre Portrait , non moins anonyme
que le premier , dont l'Etrangère vient
de lui faire préfent. Elle rompt l'enveloppe
& voit un tableau compofé de
deux figures. Mais quelle eft fa furpriſe
de reconnoître dans l'une fa propre image
, & dans l'autre celle du Portrait
dont on vient de parler ! Cette derniere
figure étoit repréfentée aux pieds de
celle de Sohry & lui offroit un Sceptre.
Le Prince , d'ailleurs , étoit orné de tous
les attributs du Monarque , & même
du Conquérant. Mais c'étoit là tout ;
rien de plus ne fervoit à indiquer fon
nom. L'Agent d'Abbas s'étoit tenu fur
cette réſerve , ne fe croyant pas autorifé
à en dire plus , & craignant furtout
, d'en dire trop.
C'eſt Abbas ! difoit Sohry en ellemême
; plus d'une raifon me porte à
le préfumer. Mais hélas ! Si c'eft lui ,
que de raifons s'oppofent à fes vues ?
Ne s'expliquera-t-il point trop tard ? Me
fera-t-il jamais poffible de l'entendre ,
ou permis de l'écouter ?
AVRIL. 1763 . 29
Ces réfléxions fe renouvelloient fouvent
dans fon âme , & l'attriftoient
toujours. Cependant l'Eunuque arrive
à Ifpahan ; inftruit le Monarque de ce
qu'il a fait , & l'exhorte à venir luimême
achever un ouvrage fi heureuſement
commencé. Le Portrait de Sohry
étoit pour Abbas une exhortation encore
plus éfficace. Il lui parut fi beau
qu'il le foupçonna d'être un peu flatté.
Le Peintre cependant , lui proteſtoit
qu'en cette occafion , l'art étoit reſté
fort au-deffous de la nature , & cet aveu
ne partoit point d'une fauffe modeftie :
Sohry étoit auffi fupérieure à fon Portrait
, qu'il l'étoit lui-même à toutes
les Beautés dont le Sérail d'Abbas étoit
peuplé.
.
On ne tarda pas à voir paroître à
la Cour d'Imirette un envoyé du Sophy.
Cette ambaffade avoit un double objet
; de demander Sohry au nom d'Abbas
, ou de déclarer la guerre en cas
de refus. Lui-même regardoit ce refus
comme certain. Une haine ancienne ,
& par conféquent ridicule , & par conféquent
implacable , animoit les deux
nations , l'une contre l'autre . De fort
mauvais Politiques les entretenoient dans
ce préjugé ; & leurs Princes , qui fou-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
vent ne l'approuvoient pas , n'ofoient
éffayer de le détruire .
C'eft , furtout , ce que ne vouloit
point tenter Difvald , frère de Sohry ,
& de plus ennemi perfonnel d'Abbas.
Réfolu de réjetter fa demande , il prend
avec le Prince de Georgie , fon futur
beau-fière , des mefures pour lui réfifter.
On éffaye en même tems de
faire prendre le change à l'Envoyé du
Sophy. On ne lui parle que de la
pré endue laideur de Sohry , & pour
mieux l'en convaincre , on fait paroître
à fes yeux cette four aînée , difforme
à tous égards , & qui n'a rien de commun
avec fa cadette , excepté le nom .
L'Agent d'Abbas étoit fort furpris qu'un
Roi pût fe réfoudre à 'raffembler une
armée pour tenter une pareille conquête.
La vraie Sohry , celle qui occafionnoit
tout ce trouble , en étoit la moins
inftruite . Elle continuoit à vivre &
à s'ennuyer dans la folitude. Le tableau
que lui avoit laiffé l'Eunuque ,
en la quittant , occupoit fouvent fes
regards . Seroit-il bien vrai , qu'Abbas
ne me crût pas auffi affreufe qu'on
le publie Elle fe le perfuadoit de fon
mieux , & à tout évenement cette idéo
AVRIL. 1763. 31
la confoloit . Survint tout-à- coup le
Prince de Georgie occupé lui même
d'un idée fort affligeante pour elle , &
qu'il croit propre à le raffurer. Il
venoit , dis- je , exiger de fa Fiancée
un facrifice qui paroîtra toujours exceffivement
dur à une belle perfonne
, & même à une laide : c'étoit d'écrire
de fa propre main au Roi de
Perfe , qu'elle n'a ni agrémens , ni
beauté. Une telle propofition fit frémir
la Princeffe . Elle trouva que c'étoit
abufer de fa docilité & porter
Pafcendant jufqu'à la tyrannie . Elle gardoit
un morne & froid filence. Taymuras
réitére fa demande , & eft furpris
d'avoir été contraint de le faire .
He quoi ! lui dit-elle enfin , avec beaucoup
d'emotion & de vivacité , ma
réputation de laideur n'eft - elle pas fuffifament
établie ? ne paffai- je pas pour
un modéle de difformité ? Le Roi de
Perfe , reprit-il avec chagrin , n'en paroît
pas bien convaincu. Il vous fait
demander par un Ambaſſadeur , &
il vient lui-même appuyer cette demande
à la tête de cent mille hommes.
Cette réponſe rendit la Princeffe une
feconde fois rêveufe. Le dépit fur fon-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
vifage parut avoir fait place à d'autres
mouvemens & Taymuras crut même y
remarquer l'empreinte de la joie. Ce
fut une raifon de plus pour infifter
fur la démarche qu'il exigeoit. Eh que
produira ma lettre ? ajouta la Princeffe ;
détrompera- t-elle plutôt Abbas
que les
difcours de toute une Nation ? Une
ligne de votre main , repliqua Taymuras
, en fera plutôt crue que toutes les
bouches de l'Afie. Une femme qui déclare
qu'elle manque de beauté , ne doit
point trouver d'incrédules.
Sohry lui objecta encore que fa main
ne devoit pas être plus connue d'Abbas
que fa figure , qu'il ne pouvoit connoître.
Mais Taymuras lui apprit qu'une
lettre , qu'elle lui adreffoit dans certaine
occafion , étant tombée au pou
voir du Sophy , il connoiffoit & fon
écriture , & leurs engagemens réciproques.
A l'égard de vos charmes , pourfuivit
il , peut-être Abbas a -t- il fait fur
ce point certaines découvertes ; peutêtre
n'eft- ce qu'un foupçon , & c'eft ce
foupçon qu'il faut détruire .
C'étoit là au contraire , ce que Sohry
eût voulu confirmer. Il fallut , pour la
réduire , les ordres abfolus de la Reine
fa mère. Alors elle vit qu'il falloit céAVRIL.
17630
33
der . Hé bien , dit-elle à Taymuras , avec
un mouvement de dépit qu'elle ne put
contenir , voyons comment vous exigez
qu'on tourne cette lettre fingulière ?
Choififfez-en vous-même les expreffions;
je ne ferai qu'écrire fous votre dictée .
Volontiers , reprit Taymuras , & il
commença ainfi :
La Princeffe d'IMIRETTE , au Roi
DE PERSE.
à
ma J'apprends , Seigneur , que vous prétendez
m'arracher à mon pays ,
famille , au Prince qui doit être mon
époux. C'est à quoi vous ne parviendrez
jamais de mon aveu.
...
La Princeffe avoit écrit , fans interruption
, tout le commencement de
cette phrafe ; mais elle fe fit répéter la
fin jufqu'à trois fois . Taymuras pourfuivit
en ces termes :
Je dois même vous répéter ce que la
Renommée a dû vous apprendre ;
fuis peu digne de cet excès d'empreffement..
Ces derniers mots parurent encore
embarraffer Sohry. Eft -ce bien là ce
que vous avez voulu dire ? demandatelle
au Prince en rougiffant, Précifé-
B v
34 MERCURE DE FRANCE.
ment , reprit-il ; & il répéta les mêmes
expreffions aufquelles il ajouta celles
qui fuivent :
J'ai moins d'attraits que la moins
belle des femmes de cette contrée.....
Vous me trouvez donc bien affreuſe ?
interrompit- elle de nouveau .... Ah !
vous n'êtes que trop adorable , reprit
Taymuras. Mais voulez - vous paffer
pour telle dans l'efprit du Roi de Perfe ?
Ah ! s'il eft ainfi , quittez la plume &
montrez-vous ? Sohry , quoique d'une
main tremblante , écrivit donc encore
ce que le Prince venoit de lui dicter.
Elle s'en croyoit quitte ; mais il
ajouta :
C'eft cette entiere privation de char
mes qui m'oblige à fuir tous les regards
; je voudrois pouvoir me fuir
moi-même ·
Chacun de ces mots faifoit friffonner
la Princeffe. L'altération de fon
vifage marquoit celle de fon âme . La
plume lui échappa de la main . En vérité
, Seigneur , dit- elle , en fe levant
avec dépit , j'ignore quand vous tarirez
fur mes imperfections ! Eh , madame
reprit Taymuras , à peine ce porAVRIL.
1763. 35.
trait idéal fuffit pour me raffurer ! Hébien
, ajouta Sohry , toujours fur le
même ton , je vais vous aider à finir
le tableau . A ces mots , faififfant un
miroir elle éxamine fes traits en détails
; & regardant Taymuras d'un
air ironique & fier : commençons , pourfuivit-
elle › par ces yeux : fans doute
qu'il faut les peindre petits , ronds ,
caves , fans efprit , fans activité ? A
merveille ! reprit Taymuras.
4
SOHRY .
Cette bouche , des plus grandes ; ces
lévres , pâles & livides ?
TAYMURAS,
On ne peut mieux !
SOHRY .
Ces dents , noires & mal rangées →
Bon !
TAYMURAS.
SOHRY.
Ce teint , fans blancheur , fans coloris
, fans vivacité ?
TAY MURA S..
: Parfaitement bien !
SOHRY.
Enfin , toute cette phyfionomie,maf
fade & rebutante ?
B- vj
36 MERCURE DE FRANCE.
TAY MEURAS.
Oui ! voilà le Portrait qu'il convient
d'envoyer au Roi de Perfe.
<
Sohry écrivit , en effet , toutes ces
chofes ; mais non fans murmurer contre
celui qui l'obligeoit à les écrire. La
lettre part , eft remife au Sophy & le
jette dans la plus extrême furpriſe. Il
compare cette lettre avec celle qui auparavant
eft tombée entre fes mains.
L'écriture lui en paroît toute femblable.
C'eft , difoit - il , Sohry ellemême
qui s'accufe de laideur : puis - je
refufer de l'en croire ? Mais fi je l'en
crois , l'Eunuque à coup fur , n'eft qu'un
impofteur. Il ordonne qu'on le faffe venir
, & lui prefcrit impérieuſement d'accorder
, s'il le peut , les deux Portraits :
celui qu'il a fait de Sohry en peinture
& celui qu'elle fait d'elle -même par
écrit.
Chaque ligne que lifoit l'Eunuque
ajoutoit à fon étonnement. Il reconnoît
la main de la Princeffe , & ne recon- .
noît aucun de fes traits dans les détails
burleſques dont cette lettre eft remplie .
Ce n'eft pas tout ; arrivent à l'inſtant
même des dépêches de l'Envoyé du
Sophy , dépêches qui femblent confirmer
en tout point les détails de la let
AVRIL. 1763. 37
tre. L'Eunuque , hors de lui-même
tombe aux genoux d'Abbas. Je jure par
le Commentaire d'Aly , s'écrie le Renégat
Italien , que le portrait que j'ai remis
à votre Majefté eft encore bien inférieur
aux charmes de la Princeffe d'Imirette
, & que la peinture qu'elle fait
ici d'elle-même , n'eft que pour vous
faire prendre le change , comme on l'a
fait prendre à votre Miniftre.
Quoi ! s'écria le Sophy indign é , cette
femme me mépriferoit au point de vouloir
que je la cruffe laide ? Il y a peu
d'exemples d'un mépris porté jufques-là .
N'importe, c'est ce qu'il faut vérifier . En
effet , dès le jour même , il donna des
ordres pour faire marcher une armée
nombreuſe vers les frontièresd'Imirette ,
& peu de temps après , il marcha luimême
pour la commander. Il eut foin
de conduire l'Eunuque avec lui pour
deux raifons ; pour le mettre à même de
fe juftifier , ou pour le faire pendre s'il
ne fe juflifioit pas .
On fçut bientôt à la Cour d'Imirette
qu'il falloit ou fe battre , ou trouver au
Roi de Perfe , une Princeffe auffi belle
qu'il fe la figuroit . On s'en tint au premier
parti. Quant à celle dont la beauté
occafionnoit tant de mouvemens , elle
38 MERCURE DE FRANCE.
Qût volontiers approuvé le parti le plus
doux. Il eft rare qu'une femme fache
mauvais gré à tel amant que ce puiffe
être des efforts qu'il fait pour l'obtenir
, & Sohry étoit fort contente que
fa lettre n'eût point ralenti ceux d'Abbas.
qui
Les Rois d'Imirette & de Georgie
avoient réuni leurs forces . Ils s'étoient
retranchés , & attendoient Abbas , quit
ne fe fit pas long- temps attendre. Il les
attaqua fans héfiter. Le combat fut rude
& fanglant. Les deux Rois alliés s'y comporterent
, l'un en Souverain qui défend
fes Etats , l'autre en amant qui défend
fa maîtreffe . Mais les efforts d' Abbas ne
furent pas moins grands , & furent plus
heureux . Il remporta une victoire complette
, détruifit , ou diffipa l'armée ennemie
, & pourfuivit les deux' Chefsjufqu'à
la Ville où le frère de Sohry tenoit
fa Cour.
Inftruit par l'Eunuque Italien que
la Princeffe tenoit la fienne ailleurs
il y marcha fur le champ , tandis que
la meilleure partie de fes troupes bloquoit
la Capitale. Il arrive & apprend
qu'en effet Sohry habite ce fejour. On
conçoit fans peine l'excès de fon impatience
& de fa joie . Il ordonne qu'on
le conduife vers la Princeffe. Il eft obéis
AVRIL 1763 . 39
Mais que voit-il ? Un'objet auffi hideux
qu'il efpéroit le trouver féduifant ,
le vrai modéle du portrait exprimé dans
la lettre qu'il a reçue avant fon départ
; en un mot , la difforme Princeffe
qu'on a déja fait voir à fon Envoyé !
Certains rapports faits aux deux Rois
fur le féjour & le départ de la fauffe
étrangère , les avoit déterminés à ſubſtituerdans
cette même folitude l'aînée
à la cadette. Abbas fit quelques queftions
à fa prifonnière. Les réponfes qu'il
en reçut , augmenterent fon déplaifir.
Elles étoient parfaitement conformes à
la lettre qu'il fuppofoit avoir été écrite
par elle ; & il refte perfuadé que cette
Sohry fi fameufe par fa beauté, ne doit
l'être que par fa laideur. Je n'ai nuk
reproche à lui faire , difoit Abbas , elle
eft encore plus difforme qu'elle ne me
l'écrit. Pour toi , miférable , ajouta - t-il
en parlant à l'Eunuque , ce qui la juf
tifie te condamne : cette exceffive dif
formité eft l'arrêt de ta mort.
Grand Roi ! s'écria l'Eunuque , en
tombant de nouveau aux pieds . dur
Sophy , que votre Majefté me laiffe
éclaircir ce mystère. Il y en a un dans
tout ceci que je ne connois pas . J'ai
eu à peindre & j'ai peint la plus
40 MERCURE DE FRANCE.
belle perfonne du monde : ce n'eft
donc pas celle
que vous voyez. Mais
celle que j'ai peinte exifte , j'en réponds
fur ma tête , que vous ferez le maître.
de me faire enlever demain comme
aujourd'hui . De grâce retournez vers la
Capitale , hatez - en le fiége , la prife.
pourra mettre entre vos mains une capture
encore plus précieuse.
Zomrou eût pû en partie développer
cette énigme.Mais lui-même avoit laiffé.
pénétrer fes deffeins : il étoit gardé à
vue par ordre des deux Rois , depuis le
jour de l'arrivée du Miniftre d'Abbas .
Par cette raiſon , il n'avoit pas été plus
utile à cet Envoyé qu'il ne pouvoit l'être
alors au Sophy même. Abbas prit donc
une double réfolution . Ce fut de preffer
la Ville affiégée , & de faire battre
la campagne par des Emiffaires munis
du Portrait que l'Eunuque avoit tracé .
Le Prince leur ordonna de lui amener
toutes les femmes qui auroient quelque
reffemblance avec ce Portrait . L'Eunuque
ambitionnoit cette commiffion ;
mais Abbas ne lui permit pas de s'éloigner
de lui. Il vouloit s'en fervir à diftin-.
guer la Princeffe , au cas qu'elle fe trouvât
dans la Ville , ou pouvoir venger
fur lui fon chagrin , au cas qu'elle ne
fe trouvât nulle- part.
"
AVRIL. 1763. 41
Le Siége fut pouffé avec tant de vigueur
qu'en peu de jours la Ville n'avoit
plus guéres que la moitié de fes défenfes
& de fa garnifon . Mais le courage
des deux Rois étoit toujours le
même. Ils ne vouloient ni fe rendre
ni livrer la Princeffe qu'Abbas eût préferé
à toutes les Villes de leurs Etats.
Elle n'étoit point d'ailleurs dans la Capitale.
Sohry inconnue & déguisée
habitoit un afyle fi peu fait pour
elle
qu'il n'y avoit nulle apparence qu'on
dût l'y chercher. Là , elle gémiffoit fur
fes charmes qui caufoient l'oppreffion
de fa Patrie. Mais prèfque certaine
qu'Abbas eft celui dont elle adore en
fecret l'image , elle n'ofe le qualifier
d'oppreffeur. Elle fent même qu'il ne
tient qu'à ce léger éclairciffement pour
qu'il foit , à-peu- près , juftifié dans for
âme.
,
Cependant , le péril augmentoit fans
relâche pour la Capitale. D'un inſtant
à l'autre la Place pouvoit être forcée
pillée , faccagée . Le Roi Difvald , réfolu
à tout , excepté à voir fa Maîtreffe
& fa Mère expofées aux fuites qu'entraîne
le fac d'une Ville , prit le parti
de les faire échapper , l'une après l'autre
, par une voie qu'il croyoit füre,
42 MERCURE DE FRANCE .
Mais Abbas avoit pris des précautions
plus fùres encore . Peu d'inftans après
feur fortie on lui amena les deux fugiti
ves.
J'ai déja dit que la mère de Sohry ne
cédoit en beauté qu'à Sohry même.
Il y avoit , de plus , entre elles , cette
forte de reffemblance qui ne fuppofe
pas toujours une entiére égalité de charmes.
Par cette raifon le Portrait qu'avoit
tracél'Eunuque , Portrait bien inférieur
à l'original , reffembloit beaucoup
plus à la premiere qu'à la feconde.
Abbas au premier coup d'oeil s'y
méprit & crur tout l'emblême expliqué.
Les charmes de fa Captive firent même
tant d'impreffion fur lui , qu'il ne fongea
plus à faire d'autres recherches , & que
' Eunuque Peintre lui parut abfolument
juftifié . Mais celui - ci prétendit lui-même
ne l'être pas encore. Il affura fon Maître
que jamais cette Princeffe n'avoit fervi
de modéle au Portrait , en queſtion ,
& qu'à coup für ce modéle exiftoit..
S'il eft ainfi , Madame , reprit Abbas
, en s'adreffant à la mère de Sohry
vous voyez dès à préfent ce qui peut &
doit former votre rançon. Un objet qui
vous reffemble peut feul vous remplacer
auprès de moi. Vous régnerez , dang
AVRIL. 1763. 43
mon Sérail , ou bien la Princeffe votre
fille y occupera le rang qui vous eft
offert. Je ne puis renoncer à l'une que
pour obtenir l'autre.
>
Ce difcours fit frémir la belle prifonnière
. Elle conjura en vain le Sophy de
fe rappeller le voeu par lequel elle s'étoit
liée vou qui ne lui permettoit plus:
de difpofer d'elle- même . Un pareil motif
a bien peu de pouvoir fur l'âme d'un
Sectateur d'Aly. A peine Abbas parutil
y faire quelque attention : Il ne dépend
que de vous , Madame , reprit - il , &
de garder vos voeux , & de combler les
miens. Que l'aimable Sohry vienne jouir
d'un avantage que vous dédaignez , fau
te de le bien connoître . N'efpérez pas
du moins, que je cherche à étouffer l'a
mour le plus fincère & le plus ardent ,
lorfque vous paroîtrez n'écouter qu'une
haine injufte & de vains préjugés .
Abbas , qui n'avoit prèfque pas remarqué
Fatime ( c'eft le nom de la fille
de Zomrou ) l'envifagea lorfquelle commençoit
à murmurer , tout bas , de
cette inattention . Abbas. trouva l'amour
de Difvald parfaitement bien fondé.
Fatime avoit affez de charmes pour l'en--
flammer lui-même , fi elle n'eût pas eu
Sohry pour rivale. Il fongea cepen
44 MERCURE DE FRANCE
dant à faire craindre au Roi d'Imirette
que Sohry n'éffayât trop tard de l'emporter
fur Fatime.
Ce ftratagême lui réuffit. A peine
Difvald eut appris la captivité de fa
mère & de fa maîtreffe , qu'il fongea:
férieufement à les échanger pour fa
foeur. Ce fut dans ce moment là-même ,
que les Emiffaires d'Abbas lui amenerent
une jeune perfonne vêtue en Efclave
, & infiniment plus belle encore
que le portrait qu'il leur avoit confié.
On s'empreffe , on regarde , on admire.
C'eft Sohry ! s'écrie auffitôt l'Eunuque ;
c'eft ma fille ! s'écrie la Princeffe Douairiere
: c'eſt Abbas ! s'écrie en même
temps la prétendue Efclave , & elle s'évanouit.
Abbas , hors de lui - même , ébloui de
tant d'attraits , & ne fachant comment
interpréter cette défaillance & cette exclamation
fubites , ordonne qué les
fecours foient prodigués à la Princeffe.
Lui-même eft le plus ardent à la fecourir.
Au milieu de quelques agitations
inévitables, une boete cachée dans
ſes habits d'eſclave s'échappe & tombe.
Abbas croit la reconnoître , s'en faifit ,
l'ouvre & y trouve fon portrait. A
cette vue , toute fa fierté afiatique difAVRIL.
1763. 45
paroît ; il tombe aux genoux de la fauffe
efclave. Adorable Sohry , s'écria- t- il !
quoi même en fuyant ma perfonne ,
vous fuyiez avec mon image ! Il eſt
donc vrai que vous ne m'évitiez que
par contrainte ? Ah, ceffez de gêner vos
fentimens & daignez - en recueillir les
fruits à peine les croirai - je affez
payés de toute ma tendreffe & de
toute ma puiffance.
Sohry , en ce moment , ouvre les
yeux. Quelle eft fa furprife ! elle voit
fe réalifer la tableau que l'Eunuque
lui a laiffé en la quittant ; elle voit
en perfonne le fuperbe Abbas dans
l'attitude où elle l'a vû tant de fois en
peinture ; elle le voit à fes pieds ! Un
mouvement de joie qu'elle cherche à
cacher une forte de confufion modefte
ajoutent encore à fa beauté.
Survient à l'inftant la Reine fa mère ,
& fa confufion augmente. Mais un
Envoyé du Roi d'Imirette vint mettre
fin à leur embarras réciproque . Il venoit
propofer pour l'échange des deux
premieres captives , celle que le hazard
avoit déja mis au pouvoir du Sophy.
Ce qui n'empêcha pas que l'échange
ne fut accepté , la paix faite , & ce qui
46 MERCURE DE FRANCE .
dit encore infiniment plus , toute femence
de guerre éteinte .
Abbas reffentoit fon bonheur , au
point de vouloir que tous les autres
fuffent heureux . Il acerut les Etats du
Roi d'Imirette , qui époufa Fatime ; il
fit époufer fa propre foeur au Princ eà
qui il enlevoit Sohry : il partagea avec
cette dernière toute fa puiffance &
la laiffa régner fans partage fur fon
âme. L'Eunuque mit fin à fes voyages ;
& Sohry en fixant le coeur de fon Epoux,
afura aux Princes voifins leur repos ,
leurs femmes & leurs Etats .
Par M. DE LA DIXMERIE .
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Résumé : ABBAS ET SOHRY, NOUVELLE PERSANNE.
Le texte raconte l'histoire du roi Abbas de Perse, connu pour ses conquêtes territoriales et son goût pour les femmes. Il entend parler de la princesse Sohry d'Imirete, réputée pour sa beauté exceptionnelle. Pour la protéger, sa mère et ses proches diffusent la rumeur qu'elle est laide et l'isolent dans un château inaccessible. Zomrou, un ancien ministre jaloux, informe Abbas de la véritable beauté de Sohry. Abbas envoie alors un eunuque italien, doué en musique et en peinture, déguisé en chanteuse, pour approcher Sohry. L'eunuque séduit Sohry par ses talents et lui montre un portrait d'Abbas sans révéler son identité. Intriguée et émue, Sohry tombe en rêverie. L'eunuque peint un portrait de Sohry et lui offre un tableau représentant deux figures, dont un prince aux attributs royaux. Sohry suspecte qu'il s'agit d'Abbas. L'eunuque retourne à Ispahan et informe Abbas, qui décide de se rendre en Imirete. Le frère de Sohry, Difvald, refuse la demande d'Abbas et prépare la guerre. Taymuras, prince de Géorgie, demande à Sohry d'écrire une lettre affirmant son manque de beauté, ce qu'elle fait à contrecœur. Abbas, surpris par la lettre, ordonne à l'eunuque d'expliquer la contradiction entre le portrait et la lettre. Abbas marche vers l'Imirete avec une armée et assiège la capitale après une bataille victorieuse. L'eunuque révèle qu'Abbas a vu l'aînée des princesses, substituée à la cadette. Abbas poursuit la véritable Sohry. Pendant le siège, la mère et la sœur de Sohry tentent de s'échapper mais sont capturées. Abbas, ébloui par la beauté de la mère de Sohry, croit d'abord qu'elle est la princesse. L'eunuque insiste sur l'existence de la véritable Sohry, qui est finalement retrouvée déguisée en esclave. Abbas, reconnaissant son portrait chez elle, comprend qu'elle l'aime en secret. La paix est conclue, et Abbas épouse Sohry, accordant des mariages avantageux à ses alliés pour assurer la stabilité régionale.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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52
p. 157-162
PEINTURE. LETTRE à MM. de la Société des Amateurs, Sur le Tableau allégorique des Vertus formant le Portrait du ROI, peint par M. AMÉDÉE VAN LOO.
Début :
MESSIEURS, j'ai vu avec le plus grand plaisir le Tableau des vertus [...]
Mots clefs :
Tableau, Roi, Portrait, Verre, Disposition, Objet, Figures, Rayons
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texteReconnaissance textuelle : PEINTURE. LETTRE à MM. de la Société des Amateurs, Sur le Tableau allégorique des Vertus formant le Portrait du ROI, peint par M. AMÉDÉE VAN LOO.
PEINTURE.
LETTRE à MM. de la Société des
Amateurs , fur le Tableau allégorique
des Vertus formant le Portrait
du Roi , peint par M. AMÉDÉE
VAN LOO .
MESSIEURS ,
ESSIEURS , j'ai vu avec le plus
grand plaifir le Tableau des vertus
royales que M. Amédée Vanloo a expofé
aux regards des Curieux dans fon
attelier au Vieux Louvre. Cet Artiſte
a recu fur cette production les
plus grands éloges : fon art lui a fervi à
rendre fur la toile les qualités dont tout
François fçait qu'eft formé le caractère
d'un Maître chéri. Inftruit par vos
judicieuſes obfervations , auxquelles je
dois le goût que j'ai pris pour les Arts ,
je n'ai pas confidéré ce Tableau avec
la ftupide admiration qui diminue fi fort
58 MERCURE DE FRANCE.
le prix des louanges qu'elle donne , &
dont un Artifte eft bien moins flatté
que des fuffrages accordés avec connoiffance
de caufe.En vous prenant pour
guides , je n'ai garde de prononcer fur
le talent manuel du Peintre : il eft für
qu'il ne faut pas juger rigoureufement
le tableau en lui-même , en faisant abftraction
de l'effet fingulier qu'il produit
lorfqu'on le regarde à travers un
verre la difpofition des figures devoit
être relative à cet effet. Il ne s'agit pas
de difcuter en métaphyficien fi la valeur,
l'intrépidité , & la vertu héroïque confidérée
comme vertu militaire , font des
êtres moraux bien diftingués ; & fi la
magnanimité dans un Roi guerrier eſt
autre chofe que la vertu héroïque . Je
ne dirai rien non plus des attributs qui
caractériſent ces différentes vertus , pour
ne vous parler que du preftige ou de
la magie naturelle de ce tableau . On
le regarde avec une lunette fixée dans
un point ; & au lieu d'appercevoir toutes
les figures du tableau , dont on a décrit
les fymboles dans le Mercure du
mois de Mars , on voit uniquement le
Portrait du Roi. L'idée est belle , &
l'éxécution très-fatisfaifante mais cet
effet ne s'eſt pas préfenté à mon efprit
AVRIL. 1763. 149
comme une chofe fi miraculeuse , & je
ferois furpris qu'un Phyficien l'eût qualifié
de probleme qui paroît comme . impoffible
, & eût dit que le fuccès feul!
paroit juftifier l'entreprife. Il n'eft quef .
tion ici , fi je ne me trompe , que d'un
phénomène d'optique affez facile à réfoudre.
Je ne fuis pas étonné qu'on foit
embaraffé dans la recherche de fa folution
lorfqu'on voudra la trouver dans
les principes de la perfpective , à laquelle
il n'appartient point ; & en confondant.
dans les explications qu'on voudroit en
donner , la catoptrique qui eft la connoiffance
des rayons réfléchis , & conféquemment
celle des miroirs qui les
renvoyent , avec la dioptrique qui eft la
fcience des réfractions , & des verres
qui rompent les rayons aufquels ils don-
' nent paffage. M. Muffchenbroek , tom .
II . de fon Effai phyfique , à l'Article de
la catoptrique , parle des images régulières
tracées dans plufieurs efpéces de
miroirs auxquels on préfente des figures
qui font entiérement irrégulières . Il
dit , § 1313 , que celles - ci peuvent être
tracées fuivant les régles infaillibles des
mathématiques ; & plus bas , § 1317 ,
qu'on peut trouver les régles pour former
les différens plans de ces fortes
160 MERCURE DE FRANCE.
de miroirs dans un Auteur François
qui a traité de la perfpective avec beaucoup
d'éxactitude , mais qui a caché
fon nom. Il doit certainement y avoir
auffi des régles certaines pour former
l'effet qu'on obferve à l'infpection du
tableau allégorique ; & c'eft aux principes
de la dioptrique à les fournir. On
fçait en général que les rayons de lumière
paffant au travers d'un verre qui
contient plufieurs furfaces planes différemment
inclinées , font rompus dans
chaque furface , & vont avec leur inclinaifon
propre fe réunir dans un foyer
commun . L'oeil placé dans ce foyer reçoit
de toutes les furfaces , des impreffions
diftinguées , mais propres du même
objet ; & comme l'efprit porte naturellement
les objets à l'extrémité des
rayons droits , un même objet ſe voit
multiplié par toutes les furfaces du verre .
De-là , l'effet prétendu merveilleux ,
mais fort fimple , des verres à facettes.
Dans l'inverfe , un verre taillé d'une
manière déterminée ne laiffera voir d'un
tableau que certains points , lefquels
paroîffant réunis formeront un objet
tout différent de celui que préfente ce
même tableau à l'oeil nud ; cela eft aifé
à concevoir. Il faut dabord fe défaire de
AVRIL. 1763. 161
Tidée que toutes les parties qui compofent
le tableau allégorique , fervent
a former le Portrait du Roi : c'eft une
chofe impoffible ; des objets colorés dans
une difpofition déterminée & fort étendue
> ne peuvent fe concentrer & s'identifier
pour repréfenter un autre objet
avec lequel ils n'ont aucun rapport
phyfique dans leur enfemble. Mais le
phénomène s'explique aifément, en prenant
dans les différens points du tableau
des parties toutes faites , dont la réunion
formera le Portrait du Roi. Ceux
qui y ont donné quelque attention
doivent fe fouvenir qu'il n'y a aucune
des figures qui n'ait quelque chofe des
traits majestueux du Roi ; l'une les yeux ,
l'autre la bouche , l'autre le front , & c .
Le talent du Peintre doit être diftingué
de l'effet optique de fon tableau. A
cet égard , il eft fait fuivant des régles
certaines , & fa difpofition a été mefurée
à la régle & au compas. M. Vanloo
eft le maître de fon fecret ; mais je fuis
perfuadé qu'il pourroit avec le même
verre faire voir le Portrait du Roi fur
un tableau tout différent du premier ,
pourvu qu'il fût dans les mêmes proportions
& que les parties dont la
réunion fait l'image du Monarque , fuf
>
162 MERCURE DE FRANCE.
fent dans la même difpofition . La mế-
chanique de ce travail eft füre ; le mérite
du Peintre dans l'éxécution , eft un
objet à part , & le génie de la compofition
eft encore un fait différent ; c'eft
furtout l'idée ingénieufe qu'il faut louer
ici. M. Vanloo étoit bien für de plaire ,
en parlant aux François le langage de
leur coeur. Perfonne ne voit le Portrait
du Roi fans fe rappeller toutes les ver+
tus qui font le fujet du tableau allégo ÷
rique. Chaque fois que j'ai été contem→
pler la belle Statue que la Ville vient
de faire ériger dans la Place de LOUIS
XV , pour conferver à la postérité la
plus reculée les traits du Monarque
Bien-aimé, dans ceMonument de l'amour
de fon Peuple , je me rappelle le vers
de Martialfur la Statue d'un Empereur
Romain.
Hæcmundifacies , hæcfunt Jovis orafereni.
J'ai l'honneur d'être , & c..
LETTRE à MM. de la Société des
Amateurs , fur le Tableau allégorique
des Vertus formant le Portrait
du Roi , peint par M. AMÉDÉE
VAN LOO .
MESSIEURS ,
ESSIEURS , j'ai vu avec le plus
grand plaifir le Tableau des vertus
royales que M. Amédée Vanloo a expofé
aux regards des Curieux dans fon
attelier au Vieux Louvre. Cet Artiſte
a recu fur cette production les
plus grands éloges : fon art lui a fervi à
rendre fur la toile les qualités dont tout
François fçait qu'eft formé le caractère
d'un Maître chéri. Inftruit par vos
judicieuſes obfervations , auxquelles je
dois le goût que j'ai pris pour les Arts ,
je n'ai pas confidéré ce Tableau avec
la ftupide admiration qui diminue fi fort
58 MERCURE DE FRANCE.
le prix des louanges qu'elle donne , &
dont un Artifte eft bien moins flatté
que des fuffrages accordés avec connoiffance
de caufe.En vous prenant pour
guides , je n'ai garde de prononcer fur
le talent manuel du Peintre : il eft für
qu'il ne faut pas juger rigoureufement
le tableau en lui-même , en faisant abftraction
de l'effet fingulier qu'il produit
lorfqu'on le regarde à travers un
verre la difpofition des figures devoit
être relative à cet effet. Il ne s'agit pas
de difcuter en métaphyficien fi la valeur,
l'intrépidité , & la vertu héroïque confidérée
comme vertu militaire , font des
êtres moraux bien diftingués ; & fi la
magnanimité dans un Roi guerrier eſt
autre chofe que la vertu héroïque . Je
ne dirai rien non plus des attributs qui
caractériſent ces différentes vertus , pour
ne vous parler que du preftige ou de
la magie naturelle de ce tableau . On
le regarde avec une lunette fixée dans
un point ; & au lieu d'appercevoir toutes
les figures du tableau , dont on a décrit
les fymboles dans le Mercure du
mois de Mars , on voit uniquement le
Portrait du Roi. L'idée est belle , &
l'éxécution très-fatisfaifante mais cet
effet ne s'eſt pas préfenté à mon efprit
AVRIL. 1763. 149
comme une chofe fi miraculeuse , & je
ferois furpris qu'un Phyficien l'eût qualifié
de probleme qui paroît comme . impoffible
, & eût dit que le fuccès feul!
paroit juftifier l'entreprife. Il n'eft quef .
tion ici , fi je ne me trompe , que d'un
phénomène d'optique affez facile à réfoudre.
Je ne fuis pas étonné qu'on foit
embaraffé dans la recherche de fa folution
lorfqu'on voudra la trouver dans
les principes de la perfpective , à laquelle
il n'appartient point ; & en confondant.
dans les explications qu'on voudroit en
donner , la catoptrique qui eft la connoiffance
des rayons réfléchis , & conféquemment
celle des miroirs qui les
renvoyent , avec la dioptrique qui eft la
fcience des réfractions , & des verres
qui rompent les rayons aufquels ils don-
' nent paffage. M. Muffchenbroek , tom .
II . de fon Effai phyfique , à l'Article de
la catoptrique , parle des images régulières
tracées dans plufieurs efpéces de
miroirs auxquels on préfente des figures
qui font entiérement irrégulières . Il
dit , § 1313 , que celles - ci peuvent être
tracées fuivant les régles infaillibles des
mathématiques ; & plus bas , § 1317 ,
qu'on peut trouver les régles pour former
les différens plans de ces fortes
160 MERCURE DE FRANCE.
de miroirs dans un Auteur François
qui a traité de la perfpective avec beaucoup
d'éxactitude , mais qui a caché
fon nom. Il doit certainement y avoir
auffi des régles certaines pour former
l'effet qu'on obferve à l'infpection du
tableau allégorique ; & c'eft aux principes
de la dioptrique à les fournir. On
fçait en général que les rayons de lumière
paffant au travers d'un verre qui
contient plufieurs furfaces planes différemment
inclinées , font rompus dans
chaque furface , & vont avec leur inclinaifon
propre fe réunir dans un foyer
commun . L'oeil placé dans ce foyer reçoit
de toutes les furfaces , des impreffions
diftinguées , mais propres du même
objet ; & comme l'efprit porte naturellement
les objets à l'extrémité des
rayons droits , un même objet ſe voit
multiplié par toutes les furfaces du verre .
De-là , l'effet prétendu merveilleux ,
mais fort fimple , des verres à facettes.
Dans l'inverfe , un verre taillé d'une
manière déterminée ne laiffera voir d'un
tableau que certains points , lefquels
paroîffant réunis formeront un objet
tout différent de celui que préfente ce
même tableau à l'oeil nud ; cela eft aifé
à concevoir. Il faut dabord fe défaire de
AVRIL. 1763. 161
Tidée que toutes les parties qui compofent
le tableau allégorique , fervent
a former le Portrait du Roi : c'eft une
chofe impoffible ; des objets colorés dans
une difpofition déterminée & fort étendue
> ne peuvent fe concentrer & s'identifier
pour repréfenter un autre objet
avec lequel ils n'ont aucun rapport
phyfique dans leur enfemble. Mais le
phénomène s'explique aifément, en prenant
dans les différens points du tableau
des parties toutes faites , dont la réunion
formera le Portrait du Roi. Ceux
qui y ont donné quelque attention
doivent fe fouvenir qu'il n'y a aucune
des figures qui n'ait quelque chofe des
traits majestueux du Roi ; l'une les yeux ,
l'autre la bouche , l'autre le front , & c .
Le talent du Peintre doit être diftingué
de l'effet optique de fon tableau. A
cet égard , il eft fait fuivant des régles
certaines , & fa difpofition a été mefurée
à la régle & au compas. M. Vanloo
eft le maître de fon fecret ; mais je fuis
perfuadé qu'il pourroit avec le même
verre faire voir le Portrait du Roi fur
un tableau tout différent du premier ,
pourvu qu'il fût dans les mêmes proportions
& que les parties dont la
réunion fait l'image du Monarque , fuf
>
162 MERCURE DE FRANCE.
fent dans la même difpofition . La mế-
chanique de ce travail eft füre ; le mérite
du Peintre dans l'éxécution , eft un
objet à part , & le génie de la compofition
eft encore un fait différent ; c'eft
furtout l'idée ingénieufe qu'il faut louer
ici. M. Vanloo étoit bien für de plaire ,
en parlant aux François le langage de
leur coeur. Perfonne ne voit le Portrait
du Roi fans fe rappeller toutes les ver+
tus qui font le fujet du tableau allégo ÷
rique. Chaque fois que j'ai été contem→
pler la belle Statue que la Ville vient
de faire ériger dans la Place de LOUIS
XV , pour conferver à la postérité la
plus reculée les traits du Monarque
Bien-aimé, dans ceMonument de l'amour
de fon Peuple , je me rappelle le vers
de Martialfur la Statue d'un Empereur
Romain.
Hæcmundifacies , hæcfunt Jovis orafereni.
J'ai l'honneur d'être , & c..
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Résumé : PEINTURE. LETTRE à MM. de la Société des Amateurs, Sur le Tableau allégorique des Vertus formant le Portrait du ROI, peint par M. AMÉDÉE VAN LOO.
La lettre adressée à la Société des Amateurs traite d'un tableau allégorique des vertus royales, réalisé par Amédée Van Loo. L'auteur exprime son admiration pour cette œuvre, qui illustre les qualités du roi à travers des symboles décrits dans le Mercure de France. Le tableau présente un effet optique particulier : lorsqu'il est observé à travers une lunette placée à un point précis, seules les figures représentant le portrait du roi deviennent visibles. Cet effet est expliqué par des principes de dioptrique et de catoptrique, impliquant la réfraction et la réflexion des rayons lumineux à travers un verre à facettes. L'auteur précise que cet effet optique est simple et mathématiquement explicable, distinct du talent artistique du peintre. Il conclut en louant l'idée ingénieuse de Van Loo, qui permet d'évoquer les vertus royales à travers le portrait du roi, comparant cette œuvre à une statue érigée en l'honneur du monarque.
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53
p. 162-163
GRAVURE.
Début :
LA Toilette du Savoyard, d'après le Tableau original de Morillos, gravée [...]
Mots clefs :
Pouces, Tableau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE.
GRAVURE.
A Toilette di Savoyard , d'après le
Tableau original de Morillos , gravée:
"
par Louis Halbou haute de quinze མར་
AVRIL. 1763. 163
pouces fur onze pouces de largeur .
Se vend à Paris chez la veuve Che
reau , aux deux piliers d'or , & chez
M. Halbou , au Soleil d'or , rue de la
Comédie Françoife. Prix , 20 fols .
A Toilette di Savoyard , d'après le
Tableau original de Morillos , gravée:
"
par Louis Halbou haute de quinze མར་
AVRIL. 1763. 163
pouces fur onze pouces de largeur .
Se vend à Paris chez la veuve Che
reau , aux deux piliers d'or , & chez
M. Halbou , au Soleil d'or , rue de la
Comédie Françoife. Prix , 20 fols .
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54
p. 53
CHANSON.
Début :
De la vive & jeune Aurore [...]
Mots clefs :
Chanson, Charmes, Beauté, Tableau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON.
CHANSON.
De la vive & jeune Aurore
Peignez l'air & les attraits ;
Aux charmes brillans de Flore ,
D'Hébé joignez tous les traits.
Pour former Beauté complette ,
Quel que ſoit votre pinceau ,
Si vous n'avez vu Ninette
Recommencez le tableau .
,
Paroles & Muſique de M. D. L. P.
De la vive & jeune Aurore
Peignez l'air & les attraits ;
Aux charmes brillans de Flore ,
D'Hébé joignez tous les traits.
Pour former Beauté complette ,
Quel que ſoit votre pinceau ,
Si vous n'avez vu Ninette
Recommencez le tableau .
,
Paroles & Muſique de M. D. L. P.
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55
p. 152-159
PEINTURE. LETTRE d'une nouvelle Société, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
Début :
MONSIEUR, Nous sommes sept qui cultivons chacun par goût ou par état, une science [...]
Mots clefs :
Tableau, Figure, Verre, Optique, Facettes , Jugement
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PEINTURE. LETTRE d'une nouvelle Société, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
PEINTURE.
LETTRE d'une nouvelle Société , à
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure de France.
MONSIEUR ,
Nous fommes fept qui cultivons
chacun par goût ou par état , une fcience
particulière nous nous réuniffons une
fois la femaine , autant par amitié que
pour notre inftruction mutuelle . Si l'un
de nous a fait quelque obfervation qu'il
eftime digne d'être communiquée aux
autres , elle eft foumife à un examen
rigoureux : il eft dans nos conventions
que nos jugemens feront auffi févères
qu'il fe pourra , & le premier article de
nos Statuts volontaires , eft de ne nous
faire aucune grace ; la vérité qui dicte
nos décifions fur notre manière réciproque
de penfer , refferre les liens de
l'amitié qui nous lie . Pleins d'eftime
pour tout le monde , nous ne fommes
retenus que fur le compte d'autrui .
JUILLET. 1763. 153
Nous nous appliquons particulièrement,
Monfieur , à comparer les opinions contraires
qui s'élèvent fur certains objets.
Votre Journal eft le théâtre de plufieurs
controverfes dans les Sciences & dans
les Arts , & nous tâchons d'en profiter.
Nous pefons les raifons avancées
de part & d'autre ; autant que nos connoiffances
le permettent , nous apprécions
les chofes , & cherchons à les
réduire à leur jufte valeur nous ne
précipitons pas nos jugemens : on agite
long - temps les réflexions ; on change
d'avis autant qu'on le juge à propos.
Nous ne mettons aucune forte d'amourpropre
à perfifter dans une première
opinion , & jamais nous ne croyons
qu'aucune difficulté foit réfoute , que
l'Auteur qui l'avoit fait naître , n'avoue
pofitivement & nettement qu'il eft revenu
au fentiment de fon adverfaire.
S'il ne l'adopte qu'avec quelques modifications,
il faut que celles - ci fubiffent
un nouvel examen , & qu'il ne refte
aucun partage d'avis ; l'unanimité eſt le
but auquel nous afpirons. Nous croyons
avoir travaillé affez utilement en ce
genre fur diverfes matières , pour prétendre
à une qualification ; en conféquence
, nous nous fommes donné le
7
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
titre de Société des Conciliateurs. Nous
n'offrons notre médiation à perfonne ;
car nous n'avons aucune autorité dans
la république des Lettres , pour qu'on
défére à notre fentiment . Les écrits qui
fe produisent dans les démêlés qui furviennent
entre, gens qui penfent différemment
, nous ont toûjours paru un
peu femblables aux Mémoires refpectifs
des Parties adverfes dans une affaire de
procédure ; ils couvrent fouvent l'état de
la queftion , & fervent à perpétuer les
conteftations jufqu'au jugement du procès
, dont quelquefois aucun des Plaideurs
n'eft content. Loin d'approuver
les querelles littéraires , nous cherchons
quels font les moyens qui auroient pû
les prévenir, ou les abréger, notre principale
etude eft de prononcer fur les
voies d'accommodement. Jufqu'à préfent
nos travaux ont été concentrés dans
la Société particulière ; nous rifquons de
vous en préfenter un effai. Si vous
croyez , Monfieur , qu'il n'y ait aucun
inconvénient à le rendre public , nous
vous prions de lui donner une place dans
un de vos prochains Mercures , & nous
nous ferons une loi de ne rien publier
que par votre entremife & fous vos
aufpices.
JUILLET. 1763 . 155
REMARQUES de la Société des CONCILIATEURS
, fur les Tableaux en
jeu d'Optique.
Il a paru dans un des premiers Mercures
de cette année une explication du
Tableau allégorique des Vertus, formant
le portrait du Roi , peint par M. Amédée
Vanloo : on eft redevable de cette defcription
à M. de la Lande, Membre de
l'Académie Royale des Sciences dans la
Claffe d'Aftronomie. Son jugement fur
la difficulté de repréfenter différentes
figures , de manière qu'en les regardant
par le moyen d'un verre , on voie une
feule & unique figure , qui n'a aucun
rapport avec celles qu'on voit à l'oeil
nud fur le tableau ; fon jugement , dis-je,
fur cette magie naturelle , n'a pas été
adoptée par un Anonyme , dans une
Lettre adreffée à MM. de la Société
des Amateurs , & inférée dans le Mercure
d'Avril , premier volume, page 157 .
Nous avons pefé les raifons de ce dernier
écrit , & elles nous ont paru trèsfolides.
Sur cela , l'un de nous a affuré
que le phénomène d'optique qui a fait
l'admiration des perfonnes qui ne font
point verfées dans ces fortes de matières
, eft décrit dans la phyfique de
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
S'gravefande un autre a dit qu'il exiſtoit
à Paris plufieurs tableaux de ce genre ;
qu'on en voyoit un dans la Bibliothéque
de MM. de l'Oratoire , qui repréfentoit
les douze Apôtres ; & qu'en le regar
dant avec la lunette garnie du verre à
facettes , tous ces objets difparoiffoient
pour laiffer voir la feule figure de
Jefus - Chrift , qui n'eft pas dans le tableau
.
A l'affemblée fuivante , un de nos
Collégues a rapporté qu'il avoit été la
furveille à la Bibliotheque de Sainte
Géneviéve , & qu'on lui avoit fait voir
dans un des Cabinets adjacens , trois
tableaux affez anciens , & qui ont toujours
été connus dans ce riche Cabinet
fous le nom de Jeux d'optique. L'un
eft formé de plufieurs petits portraits
en médaillons , repréfentans diverfes
dignités par les attributs convenables ;
on y voit un Pape , un Empereur, un
Cardinal , un Evêque , un Moine , un
Prêtre , un Magiftrat , un Guerrier , des
femmes de différens ordres , avec cette
légende latine ... Statutum eft omnibus
hominibus femel mori. On fent affez ce
que cette infcription annonce : en regardant
par la lunette , on n'aperçoit qu'une
tête de mort. Dans l'examen de cette
JUILLET. 1763. 157
efpéce de preſtige , on voit que ce font
différentes parties de tête de mort difperfées
dans les intervalles des portraits,
qui font réunies par les différentes facettes
du verre en un feul point , &
que toutes les têtes vivantes n'entrent
pour rien dans la tête décharnée . Le
même verre fert à un fecond tableau
dont le centre eft comme un foleil lumineux
, & fur les nuages qui l'entourent
font portés des Anges vêtus comme
l'on a coutume de les peindre , & qui
font tous occupés à jouer de quelque
inftrument : l'un tient une lyre , l'autre
un violon , l'autre une guitarre , & c.
Tout cela difparoît en regardant par le
verre à facettes , & l'on voit au centre
un Enfant Jéfus affis , femblable à ces
Anges , mais qui n'eft point aîlé , & qui
ne tient aucun inftrument.
Un autre tableau du même Cabinet
eft chargé de différens portraits connus ;
celui du grand Roi Henri IV, celui de
Louis XIII , de plufieurs Reines &
Princeffes , & de différens Saints , forment
un affemblage confus & affez mal
difpofé. On regarde par le verre approprié
à ce tableau , on voit une Sainte-
Vierge qui tient entre fes bras l'Enfant
Jéfus. On anatomife , s'il eft permis de
158 MERCURE DE FRANCE.
s'exprimer ainfi , cette figure illufoire ;
car on voit que c'eft la tête d'une Reine
qui eft rapportée toute entiere par une
des facettes du verre , pour être apperçue
au haut de la repréfentation magique
; que fon bras eft pris d'une autre
figure , & l'Enfant Jéfus , d'une figure
d'enfant qui eft dans un point du tableau
fort éloigné de celles qui concourrent
à former la Sainte Vierge tout le
reſte du tableau ne fert point à l'effet ;
& il eft auffi indifférent que le portrait
d'Henri IV foit dans un des coins du
tableau que toute autre chofe. Les
points néceffaires étant donnés , tout
le refte n'eft que rempliffage. Il eft donc
évident , comme l'a dit l'Anonyme , que
le tableau allégorique des vertus formant
le portrait du Roi , a été fait fuivant
des régles certaines , & que fa difpofition
avoit été mefurée à la régle & au
compas. L'Auteur n'avoit fait que prèffentir
la maniere dont le tableau allégorique
avoit été compofé , & nous en
donnons des preuves de fait qui n'ôtent
rien à M. Vanloo du mérite de fon
heureufe idée , & de fon habileté dans
l'exécution de ce tableau. On ne s'eft mépris
que fur l'explication phyfique du
phénomène , opéré par un art qu'on a
JUILLET. 1763 . 159
cru nouveau , & qui ne l'eft pas. Nos
recherches concilient donc toutes les
idées avec les faits qui les confirment.
LETTRE d'une nouvelle Société , à
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure de France.
MONSIEUR ,
Nous fommes fept qui cultivons
chacun par goût ou par état , une fcience
particulière nous nous réuniffons une
fois la femaine , autant par amitié que
pour notre inftruction mutuelle . Si l'un
de nous a fait quelque obfervation qu'il
eftime digne d'être communiquée aux
autres , elle eft foumife à un examen
rigoureux : il eft dans nos conventions
que nos jugemens feront auffi févères
qu'il fe pourra , & le premier article de
nos Statuts volontaires , eft de ne nous
faire aucune grace ; la vérité qui dicte
nos décifions fur notre manière réciproque
de penfer , refferre les liens de
l'amitié qui nous lie . Pleins d'eftime
pour tout le monde , nous ne fommes
retenus que fur le compte d'autrui .
JUILLET. 1763. 153
Nous nous appliquons particulièrement,
Monfieur , à comparer les opinions contraires
qui s'élèvent fur certains objets.
Votre Journal eft le théâtre de plufieurs
controverfes dans les Sciences & dans
les Arts , & nous tâchons d'en profiter.
Nous pefons les raifons avancées
de part & d'autre ; autant que nos connoiffances
le permettent , nous apprécions
les chofes , & cherchons à les
réduire à leur jufte valeur nous ne
précipitons pas nos jugemens : on agite
long - temps les réflexions ; on change
d'avis autant qu'on le juge à propos.
Nous ne mettons aucune forte d'amourpropre
à perfifter dans une première
opinion , & jamais nous ne croyons
qu'aucune difficulté foit réfoute , que
l'Auteur qui l'avoit fait naître , n'avoue
pofitivement & nettement qu'il eft revenu
au fentiment de fon adverfaire.
S'il ne l'adopte qu'avec quelques modifications,
il faut que celles - ci fubiffent
un nouvel examen , & qu'il ne refte
aucun partage d'avis ; l'unanimité eſt le
but auquel nous afpirons. Nous croyons
avoir travaillé affez utilement en ce
genre fur diverfes matières , pour prétendre
à une qualification ; en conféquence
, nous nous fommes donné le
7
Gv
154 MERCURE DE FRANCE .
titre de Société des Conciliateurs. Nous
n'offrons notre médiation à perfonne ;
car nous n'avons aucune autorité dans
la république des Lettres , pour qu'on
défére à notre fentiment . Les écrits qui
fe produisent dans les démêlés qui furviennent
entre, gens qui penfent différemment
, nous ont toûjours paru un
peu femblables aux Mémoires refpectifs
des Parties adverfes dans une affaire de
procédure ; ils couvrent fouvent l'état de
la queftion , & fervent à perpétuer les
conteftations jufqu'au jugement du procès
, dont quelquefois aucun des Plaideurs
n'eft content. Loin d'approuver
les querelles littéraires , nous cherchons
quels font les moyens qui auroient pû
les prévenir, ou les abréger, notre principale
etude eft de prononcer fur les
voies d'accommodement. Jufqu'à préfent
nos travaux ont été concentrés dans
la Société particulière ; nous rifquons de
vous en préfenter un effai. Si vous
croyez , Monfieur , qu'il n'y ait aucun
inconvénient à le rendre public , nous
vous prions de lui donner une place dans
un de vos prochains Mercures , & nous
nous ferons une loi de ne rien publier
que par votre entremife & fous vos
aufpices.
JUILLET. 1763 . 155
REMARQUES de la Société des CONCILIATEURS
, fur les Tableaux en
jeu d'Optique.
Il a paru dans un des premiers Mercures
de cette année une explication du
Tableau allégorique des Vertus, formant
le portrait du Roi , peint par M. Amédée
Vanloo : on eft redevable de cette defcription
à M. de la Lande, Membre de
l'Académie Royale des Sciences dans la
Claffe d'Aftronomie. Son jugement fur
la difficulté de repréfenter différentes
figures , de manière qu'en les regardant
par le moyen d'un verre , on voie une
feule & unique figure , qui n'a aucun
rapport avec celles qu'on voit à l'oeil
nud fur le tableau ; fon jugement , dis-je,
fur cette magie naturelle , n'a pas été
adoptée par un Anonyme , dans une
Lettre adreffée à MM. de la Société
des Amateurs , & inférée dans le Mercure
d'Avril , premier volume, page 157 .
Nous avons pefé les raifons de ce dernier
écrit , & elles nous ont paru trèsfolides.
Sur cela , l'un de nous a affuré
que le phénomène d'optique qui a fait
l'admiration des perfonnes qui ne font
point verfées dans ces fortes de matières
, eft décrit dans la phyfique de
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
S'gravefande un autre a dit qu'il exiſtoit
à Paris plufieurs tableaux de ce genre ;
qu'on en voyoit un dans la Bibliothéque
de MM. de l'Oratoire , qui repréfentoit
les douze Apôtres ; & qu'en le regar
dant avec la lunette garnie du verre à
facettes , tous ces objets difparoiffoient
pour laiffer voir la feule figure de
Jefus - Chrift , qui n'eft pas dans le tableau
.
A l'affemblée fuivante , un de nos
Collégues a rapporté qu'il avoit été la
furveille à la Bibliotheque de Sainte
Géneviéve , & qu'on lui avoit fait voir
dans un des Cabinets adjacens , trois
tableaux affez anciens , & qui ont toujours
été connus dans ce riche Cabinet
fous le nom de Jeux d'optique. L'un
eft formé de plufieurs petits portraits
en médaillons , repréfentans diverfes
dignités par les attributs convenables ;
on y voit un Pape , un Empereur, un
Cardinal , un Evêque , un Moine , un
Prêtre , un Magiftrat , un Guerrier , des
femmes de différens ordres , avec cette
légende latine ... Statutum eft omnibus
hominibus femel mori. On fent affez ce
que cette infcription annonce : en regardant
par la lunette , on n'aperçoit qu'une
tête de mort. Dans l'examen de cette
JUILLET. 1763. 157
efpéce de preſtige , on voit que ce font
différentes parties de tête de mort difperfées
dans les intervalles des portraits,
qui font réunies par les différentes facettes
du verre en un feul point , &
que toutes les têtes vivantes n'entrent
pour rien dans la tête décharnée . Le
même verre fert à un fecond tableau
dont le centre eft comme un foleil lumineux
, & fur les nuages qui l'entourent
font portés des Anges vêtus comme
l'on a coutume de les peindre , & qui
font tous occupés à jouer de quelque
inftrument : l'un tient une lyre , l'autre
un violon , l'autre une guitarre , & c.
Tout cela difparoît en regardant par le
verre à facettes , & l'on voit au centre
un Enfant Jéfus affis , femblable à ces
Anges , mais qui n'eft point aîlé , & qui
ne tient aucun inftrument.
Un autre tableau du même Cabinet
eft chargé de différens portraits connus ;
celui du grand Roi Henri IV, celui de
Louis XIII , de plufieurs Reines &
Princeffes , & de différens Saints , forment
un affemblage confus & affez mal
difpofé. On regarde par le verre approprié
à ce tableau , on voit une Sainte-
Vierge qui tient entre fes bras l'Enfant
Jéfus. On anatomife , s'il eft permis de
158 MERCURE DE FRANCE.
s'exprimer ainfi , cette figure illufoire ;
car on voit que c'eft la tête d'une Reine
qui eft rapportée toute entiere par une
des facettes du verre , pour être apperçue
au haut de la repréfentation magique
; que fon bras eft pris d'une autre
figure , & l'Enfant Jéfus , d'une figure
d'enfant qui eft dans un point du tableau
fort éloigné de celles qui concourrent
à former la Sainte Vierge tout le
reſte du tableau ne fert point à l'effet ;
& il eft auffi indifférent que le portrait
d'Henri IV foit dans un des coins du
tableau que toute autre chofe. Les
points néceffaires étant donnés , tout
le refte n'eft que rempliffage. Il eft donc
évident , comme l'a dit l'Anonyme , que
le tableau allégorique des vertus formant
le portrait du Roi , a été fait fuivant
des régles certaines , & que fa difpofition
avoit été mefurée à la régle & au
compas. L'Auteur n'avoit fait que prèffentir
la maniere dont le tableau allégorique
avoit été compofé , & nous en
donnons des preuves de fait qui n'ôtent
rien à M. Vanloo du mérite de fon
heureufe idée , & de fon habileté dans
l'exécution de ce tableau. On ne s'eft mépris
que fur l'explication phyfique du
phénomène , opéré par un art qu'on a
JUILLET. 1763 . 159
cru nouveau , & qui ne l'eft pas. Nos
recherches concilient donc toutes les
idées avec les faits qui les confirment.
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Résumé : PEINTURE. LETTRE d'une nouvelle Société, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
En juillet 1763, la Société des Conciliateurs, composée de sept membres, écrit à M. de La Place, rédacteur du Mercure de France. Cette société se réunit chaque semaine pour analyser des observations scientifiques et artistiques afin de réduire les controverses par une évaluation rigoureuse des arguments. Elle propose sa médiation pour résoudre les querelles littéraires sans avoir d'autorité officielle. La lettre mentionne une controverse concernant un tableau allégorique des Vertus représentant le portrait du Roi, peint par M. Amédée Vanloo. Une explication de ce tableau avait été publiée par M. de la Lande, membre de l'Académie Royale des Sciences, puis contestée par un anonyme dans une lettre à la Société des Amateurs. Les Conciliateurs jugent les arguments de l'anonyme pertinents et ajoutent des informations sur des tableaux similaires à Paris, utilisant des jeux d'optique pour créer des illusions visuelles. Le texte décrit deux tableaux spécifiques. Le premier montre des anges jouant de divers instruments, révélant un Enfant Jésus au centre lorsqu'observé à travers un verre à facettes. Le second tableau présente divers portraits, dont ceux de rois, reines, princesses et saints, révélant une Sainte Vierge tenant l'Enfant Jésus à travers un verre approprié. La société propose de publier un essai de leurs travaux dans le Mercure de France, avec l'approbation de M. de La Place. Ils soulignent que le tableau allégorique des Vertus a été créé selon des règles précises et mesurées, et que l'erreur réside dans l'explication physique du phénomène, qui n'est pas nouveau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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56
p. 150
GRAVURE.
Début :
M. L'EMPEREUR, Graveur du Roi dont le burin mérite la célébrité qu'il [...]
Mots clefs :
Gravure, Graveur, Burin, Estampe, Tableau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE.
GRAVU. RE.
M. L'EMPEREUR , Graveur du Roi
dont le burin mérite la célébrité qu'il
s'eft acquife , vient de mettre au jour une
Eftampe d'après le gracieux Tableau de
M. Vanloo , intituléeles Baigneuses. On
la trouvé chez d'Auteur , rue & Porte
S. Jacques , au- deffus du Petit-Marché.
M. L'EMPEREUR , Graveur du Roi
dont le burin mérite la célébrité qu'il
s'eft acquife , vient de mettre au jour une
Eftampe d'après le gracieux Tableau de
M. Vanloo , intituléeles Baigneuses. On
la trouvé chez d'Auteur , rue & Porte
S. Jacques , au- deffus du Petit-Marché.
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57
p. 171-178
GRAVURE. ESTAMPE NOUVELLE.
Début :
RIEN dans la Peinture de plus difficile à traiter que l'Allégorie ; rien en même [...]
Mots clefs :
Tableau, Graveur, Estampe, Cabinet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE. ESTAMPE NOUVELLE.
GRAVURE.
ESTAMPE NOUVELLE.
RIE
IEN dans la Peinture de plus difficile
à traiter que l'Allégorie ; rien en même i
temps ne fait plus d'honneur à un Artifte,
que lorsqu'il l'exécute d'une façon fupérieure.
Mais pour atteindre à ce but , il
ne fuffit point de joindre à l'élégance du
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
deffein les charmes du Coloris : il faut
encore un efprit exercé de bonne heure
à l'étude des bons Auteurs & enrichi de
leurs dépouilles ; afin que la noble fimplicité
ou l'élévation de la penſée ainfi
que fa délicateffe répondent à l'excellence
de l'exécution.
Il eſt dans le monde fçavant des fignes
de convention qui forment comme
l'Alphabet de l'idiome qu'on y parle. Le
Néologifme en eft également profcrit
ainfi que des autres langues ; & avec
d'autant plus de raiſon qu'on doit craindre
en s'abandonnant à des nouveautés
dans ce genre , de tomber dans un jargon
barbare,dont l'obſcurité pour l'ordinaire
eft le fruit. En effet , fi l'on ne parle
que pour être entendu , la clarté doit
être la baze du Difcours & furtout de
l'Allégorie .
Telle est celle dont le célébre le Brun
s'eft fervi , pour exprimer d'une façon
auffi élégante qu'ingénieufe , une jeune
mariée quifixe l'Amour.
On voit d'abord par la réunion de la
lumière fur l'objet principal du Tableau
une jeune perfonne dont la beauté & la
décence forment l'enfemble . Elle eft
affife fur l'herbe tenant l'Amour incliné
fur fes genoux & lui coupe les aîles, tanSEPTEMBRE.
1763. 173
dis que pour l'aider , Minerve lui lie les
mains derrière le dos avec fa ceinture :
le Dieu volage ne paroît fe prêter qu'à
regret à cette opération qui limite fa
liberté.
Derrière le Grouppe on apperçoit
l'Hymenfous la figure d'un enfant qui, le
flambeau élevé d'un air triomphant, femble
infulter l'Amour par un fourire mocqueur.
A côté de lui eft une corne d'abondance
, remplie de fruits. Plus loin
& fur fa droite les armes de l'Amour lui
font offertes en holocaufte . Ainfi plus
de traits décochés à la dérobée.
Des Arbres foutiennent au-deffus de
la nouvelle Mariée une espéce de tente
de Drap d'or qui défigne la condition
des époux , comme le Mouton qu'on
voit à côté d'elle , marque la douceur de
fon caractère. A fes pieds on voit une
pomme d'or avec l'Infcription : à la plus
belle:
Sobre dans le choix des caractères fymboliques
, le Brun arendu fa penſée avec
une précifion & une netteté qui ne laiſſe
rien à defirer au Spectateur. Il n'eft pas
jufqu'à l'Ecureuil qu'on voit fur la corne
d'abondance , fe jouer parmi les fruits ,
qui ne défigne adroitement pour qui le
Brun a peint ce Tableau . On fçait qu'il
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
l'a exécuté pour la famille de M. Fouquet ,
Sur-Intendant des Finances , à qui appartenoit
la Maiſon , où il fait partie des
ornemens qui décorent la cheminée
d'un Cabinet.
On peut dire que c'eft un des plus
beaux ouvrages de cet Artiſtec élébre. Le
Coloris en eft frais , & peut - être même
n'a-t- il jamais auffi bien peint . Les caracères
y font rendus avec une fineffe
& une naïveté qui le font fortir de l'idée
générale qu'il s'étoit formée des paffions.
Ce Tableau dont on ne donne qu'une
foible idée , mérite certainement l'attention
des Amateurs.
M. DemarcenayDeghuy, vient de le gråver
après en avoir tiré une copie pour fa
propre fatisfaction . C'eft la dix-huitième
Planche de fon OEuvre. Il a mis pareille .
ment au jour deux autres Planches fous
les No.dix-neuf& vingt,dont la première
repréfente un jeune Seigneur d'une trèsbelle
figure , d'après un des plus beaux
Portraits qu'ait peints l'illuftre Vandeick.
Il eft dans le Cabinet de M. Aved , Peintre
du Roi. Quant à l'autre , c'eſt une
belle tête de vieillard du meilleur temps
du fameux Rembrandt, Ces deux morceaux
font pendans .
On trouve ces Eftampes chez l'Auteur,
SEPTEMBRE. 1763. 175
quai de Conti , la deuxième porte cochère
après la rue Guénégaud.
Et chez M. Wille , Graveur du Roi ,
quai des Auguftins ,à côté de l'Hôtel d'Auvergne.
Le furplus de l'Euvre de l'Auteur ,
confifte dans les morceaux fuivans : le
Teftament d'Eudamidas , d'après l'une
des plus belles compofitions du Pouffin.
Ce Tableau appartient , dit-on , actuellement
à Sa Majefté le Roi de Dannemarc ;
M. Demarcenay en a fait pareillement
une Copie ainfi que de la plupart des Tableaux
qu'il a gravés.
Une Bataille d'après Parocel le père ,
de même grandeur que la précédente
Planche .
Un Pavfage d'après Rembrandt , qui
eft un commencement d'orage.
Un clair de Lune d'après M. Vernet.
Un autre Payfage d'après Vanuden.tous
trois de même grandeur.
Le Portrait de l'ami des hommes , d'après
M. Aved
Tobie recouvrant la vue , d'après Rembrandt
, beau Tableau du Cabinet de
M. le Marquis de Voyer.
Deux Portraits qui repréfentent une
nouvelle Mariée , conduite parfon époux,
qu'on foupçonne de la maifon de Naf-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
fau , d'après Rembrandt ; le Portrait de
Rembrandt , d'après lui & celui du Tintoret
, également d'après lui : ils font
endants .
La Bohémienne difant la bonne fortune
, d'après Tenieres.
Trois Têtes de même grandeur l'une
d'après Rembrandt , l'autre d'après M.
Greuze , & la troiſième d'après M. Peronneau
, & deux autres petites Planches.
Le fieur BEAUVARLET , Graveur du
Roi , demeurant rue S. Jacques , visà-
vis de celle des Mathurins , vient de
mettre au jour la quatriéme & dernière
Eftampe qu'il a gravée d'après les Tableaux
admirables de Luc Jordans.
Ces Tableaux appartiennent à M.
Colins , Peintre , demeurant quai de la
Mégifferie , à Paris , chez lequel on
pourra les voir & s'en procurer l'acquifition.
Deux ont de hauteur ſept
pieds fur onze pieds trois pouces de
large , & les deux autres font de fix
pieds quatre pouces de haut fur neuf
de large . La derniere Eftampe qui paroît
, repréſente le Triomphe de Galathée.
Nous ne craignons pas d'affurer
que ce Morceau eft digne des éloges &
de l'admiration des Connoiffeurs ;
il juftifie & comble les flatteuſes efpérances
que le fieur Beauvarlet avoit
SEPTEMBRE. 1763.
177
fait concevoir de lui , par les trois premieres
intitulées l'Enlèvement d'Europe
, celui des Sabines & le Jugement
de Paris ; elles lui ont mérité l'honneur
d'être reçu de l'Académie Royale ..
Il a mis dans la dernière Eftampe ,
que nous annonçons, la même vigueur, la
même force , la même pureté & la même
correction que l'on trouve avec tant de
plaifir dans les trois autres ; il a fçu rendre
les Clairs- obfcurs du Tableau avec:
une dégradation fi harmonieufe , qu'on
n'en peut être qu'agréablement étonné..
Rien enfin de plus heureux ni de plus
beau que cette Eftampe , tant pour l'ef
fet que pour l'entente ; on pourroit:
même dire pour la Couleur..
que
On la trouve , ainfi les trois premières
, chez l'Auteur , rue S. Jacques
vis-à -vis de celle des Mathurins ..
و د
LES BOULES DE SAVON , d'après
le Tableau original de Miéris , par N..
Ponce. Se trouvent à Paris , chez M..
Etienne Feffart , Graveur du Roi , de
fa Bibliothéque , & de l'Académie
Royale de Parme , rue de Richelieu.
CARTES GÉOGRAPHIQUES..
TERRA SANTA TABULA , èfcrip
1
H. v.
178 MERCURE DE FRANCE:
,
turæ facræ , Flavii Jofephi , Eufebit
& divi Hieronymi innumerisque aliorum
hiftoricorum commentatorum
Geographorum , viatorum , five veterum
, five recentium , Romanorum ,
Græcorum , Arabum , & c. teftimoniis
& relationibus delineata : Opus Pofhumum
Guillelmi de l'Ifle , Primarii
Regis Geographi , ex archivo Geogra
phico Rei navalis gallicæ ere &tum &
editum à Jofepho - Nicolao de l'Ifle ,
auctoris fratre , Rei navalis Aftronomo
Geographo . Anno 1763. Sub aufpiciis
Illuft . DD. ducis de Choifeul , fummi
rei Navalis & bellica adminiftri.
CARTE DE L'ISLE DE FRANCE
levée géométriquement par M. l'Abbé
de la Caille , de l'Académie Royale des
Sciences , en 1753. A Paris , chez Lattré
, Graveur , rue S. Jacques , près la
Fontaine S. Severin , à la Ville de Bordeaux
.
ESTAMPE NOUVELLE.
RIE
IEN dans la Peinture de plus difficile
à traiter que l'Allégorie ; rien en même i
temps ne fait plus d'honneur à un Artifte,
que lorsqu'il l'exécute d'une façon fupérieure.
Mais pour atteindre à ce but , il
ne fuffit point de joindre à l'élégance du
Hij
172 MERCURE DE FRANCE.
deffein les charmes du Coloris : il faut
encore un efprit exercé de bonne heure
à l'étude des bons Auteurs & enrichi de
leurs dépouilles ; afin que la noble fimplicité
ou l'élévation de la penſée ainfi
que fa délicateffe répondent à l'excellence
de l'exécution.
Il eſt dans le monde fçavant des fignes
de convention qui forment comme
l'Alphabet de l'idiome qu'on y parle. Le
Néologifme en eft également profcrit
ainfi que des autres langues ; & avec
d'autant plus de raiſon qu'on doit craindre
en s'abandonnant à des nouveautés
dans ce genre , de tomber dans un jargon
barbare,dont l'obſcurité pour l'ordinaire
eft le fruit. En effet , fi l'on ne parle
que pour être entendu , la clarté doit
être la baze du Difcours & furtout de
l'Allégorie .
Telle est celle dont le célébre le Brun
s'eft fervi , pour exprimer d'une façon
auffi élégante qu'ingénieufe , une jeune
mariée quifixe l'Amour.
On voit d'abord par la réunion de la
lumière fur l'objet principal du Tableau
une jeune perfonne dont la beauté & la
décence forment l'enfemble . Elle eft
affife fur l'herbe tenant l'Amour incliné
fur fes genoux & lui coupe les aîles, tanSEPTEMBRE.
1763. 173
dis que pour l'aider , Minerve lui lie les
mains derrière le dos avec fa ceinture :
le Dieu volage ne paroît fe prêter qu'à
regret à cette opération qui limite fa
liberté.
Derrière le Grouppe on apperçoit
l'Hymenfous la figure d'un enfant qui, le
flambeau élevé d'un air triomphant, femble
infulter l'Amour par un fourire mocqueur.
A côté de lui eft une corne d'abondance
, remplie de fruits. Plus loin
& fur fa droite les armes de l'Amour lui
font offertes en holocaufte . Ainfi plus
de traits décochés à la dérobée.
Des Arbres foutiennent au-deffus de
la nouvelle Mariée une espéce de tente
de Drap d'or qui défigne la condition
des époux , comme le Mouton qu'on
voit à côté d'elle , marque la douceur de
fon caractère. A fes pieds on voit une
pomme d'or avec l'Infcription : à la plus
belle:
Sobre dans le choix des caractères fymboliques
, le Brun arendu fa penſée avec
une précifion & une netteté qui ne laiſſe
rien à defirer au Spectateur. Il n'eft pas
jufqu'à l'Ecureuil qu'on voit fur la corne
d'abondance , fe jouer parmi les fruits ,
qui ne défigne adroitement pour qui le
Brun a peint ce Tableau . On fçait qu'il
H iij
174 MERCURE DE FRANCE .
l'a exécuté pour la famille de M. Fouquet ,
Sur-Intendant des Finances , à qui appartenoit
la Maiſon , où il fait partie des
ornemens qui décorent la cheminée
d'un Cabinet.
On peut dire que c'eft un des plus
beaux ouvrages de cet Artiſtec élébre. Le
Coloris en eft frais , & peut - être même
n'a-t- il jamais auffi bien peint . Les caracères
y font rendus avec une fineffe
& une naïveté qui le font fortir de l'idée
générale qu'il s'étoit formée des paffions.
Ce Tableau dont on ne donne qu'une
foible idée , mérite certainement l'attention
des Amateurs.
M. DemarcenayDeghuy, vient de le gråver
après en avoir tiré une copie pour fa
propre fatisfaction . C'eft la dix-huitième
Planche de fon OEuvre. Il a mis pareille .
ment au jour deux autres Planches fous
les No.dix-neuf& vingt,dont la première
repréfente un jeune Seigneur d'une trèsbelle
figure , d'après un des plus beaux
Portraits qu'ait peints l'illuftre Vandeick.
Il eft dans le Cabinet de M. Aved , Peintre
du Roi. Quant à l'autre , c'eſt une
belle tête de vieillard du meilleur temps
du fameux Rembrandt, Ces deux morceaux
font pendans .
On trouve ces Eftampes chez l'Auteur,
SEPTEMBRE. 1763. 175
quai de Conti , la deuxième porte cochère
après la rue Guénégaud.
Et chez M. Wille , Graveur du Roi ,
quai des Auguftins ,à côté de l'Hôtel d'Auvergne.
Le furplus de l'Euvre de l'Auteur ,
confifte dans les morceaux fuivans : le
Teftament d'Eudamidas , d'après l'une
des plus belles compofitions du Pouffin.
Ce Tableau appartient , dit-on , actuellement
à Sa Majefté le Roi de Dannemarc ;
M. Demarcenay en a fait pareillement
une Copie ainfi que de la plupart des Tableaux
qu'il a gravés.
Une Bataille d'après Parocel le père ,
de même grandeur que la précédente
Planche .
Un Pavfage d'après Rembrandt , qui
eft un commencement d'orage.
Un clair de Lune d'après M. Vernet.
Un autre Payfage d'après Vanuden.tous
trois de même grandeur.
Le Portrait de l'ami des hommes , d'après
M. Aved
Tobie recouvrant la vue , d'après Rembrandt
, beau Tableau du Cabinet de
M. le Marquis de Voyer.
Deux Portraits qui repréfentent une
nouvelle Mariée , conduite parfon époux,
qu'on foupçonne de la maifon de Naf-
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
fau , d'après Rembrandt ; le Portrait de
Rembrandt , d'après lui & celui du Tintoret
, également d'après lui : ils font
endants .
La Bohémienne difant la bonne fortune
, d'après Tenieres.
Trois Têtes de même grandeur l'une
d'après Rembrandt , l'autre d'après M.
Greuze , & la troiſième d'après M. Peronneau
, & deux autres petites Planches.
Le fieur BEAUVARLET , Graveur du
Roi , demeurant rue S. Jacques , visà-
vis de celle des Mathurins , vient de
mettre au jour la quatriéme & dernière
Eftampe qu'il a gravée d'après les Tableaux
admirables de Luc Jordans.
Ces Tableaux appartiennent à M.
Colins , Peintre , demeurant quai de la
Mégifferie , à Paris , chez lequel on
pourra les voir & s'en procurer l'acquifition.
Deux ont de hauteur ſept
pieds fur onze pieds trois pouces de
large , & les deux autres font de fix
pieds quatre pouces de haut fur neuf
de large . La derniere Eftampe qui paroît
, repréſente le Triomphe de Galathée.
Nous ne craignons pas d'affurer
que ce Morceau eft digne des éloges &
de l'admiration des Connoiffeurs ;
il juftifie & comble les flatteuſes efpérances
que le fieur Beauvarlet avoit
SEPTEMBRE. 1763.
177
fait concevoir de lui , par les trois premieres
intitulées l'Enlèvement d'Europe
, celui des Sabines & le Jugement
de Paris ; elles lui ont mérité l'honneur
d'être reçu de l'Académie Royale ..
Il a mis dans la dernière Eftampe ,
que nous annonçons, la même vigueur, la
même force , la même pureté & la même
correction que l'on trouve avec tant de
plaifir dans les trois autres ; il a fçu rendre
les Clairs- obfcurs du Tableau avec:
une dégradation fi harmonieufe , qu'on
n'en peut être qu'agréablement étonné..
Rien enfin de plus heureux ni de plus
beau que cette Eftampe , tant pour l'ef
fet que pour l'entente ; on pourroit:
même dire pour la Couleur..
que
On la trouve , ainfi les trois premières
, chez l'Auteur , rue S. Jacques
vis-à -vis de celle des Mathurins ..
و د
LES BOULES DE SAVON , d'après
le Tableau original de Miéris , par N..
Ponce. Se trouvent à Paris , chez M..
Etienne Feffart , Graveur du Roi , de
fa Bibliothéque , & de l'Académie
Royale de Parme , rue de Richelieu.
CARTES GÉOGRAPHIQUES..
TERRA SANTA TABULA , èfcrip
1
H. v.
178 MERCURE DE FRANCE:
,
turæ facræ , Flavii Jofephi , Eufebit
& divi Hieronymi innumerisque aliorum
hiftoricorum commentatorum
Geographorum , viatorum , five veterum
, five recentium , Romanorum ,
Græcorum , Arabum , & c. teftimoniis
& relationibus delineata : Opus Pofhumum
Guillelmi de l'Ifle , Primarii
Regis Geographi , ex archivo Geogra
phico Rei navalis gallicæ ere &tum &
editum à Jofepho - Nicolao de l'Ifle ,
auctoris fratre , Rei navalis Aftronomo
Geographo . Anno 1763. Sub aufpiciis
Illuft . DD. ducis de Choifeul , fummi
rei Navalis & bellica adminiftri.
CARTE DE L'ISLE DE FRANCE
levée géométriquement par M. l'Abbé
de la Caille , de l'Académie Royale des
Sciences , en 1753. A Paris , chez Lattré
, Graveur , rue S. Jacques , près la
Fontaine S. Severin , à la Ville de Bordeaux
.
Fermer
58
p. 180
GRAVURE.
Début :
LES BERGERS ROMAINS, Estampe gravée par M. le Veau, d'après le Tableau [...]
Mots clefs :
Bergers, Gravure, Tableau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE.
L
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ES BERGERS ROMAINS , Eftampe
gravée par M. le Veau , d'après le Tableau
de M. Mettay , fe débite avantageufement
chez le fieur Bafan , rue du
Foin.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
ES BERGERS ROMAINS , Eftampe
gravée par M. le Veau , d'après le Tableau
de M. Mettay , fe débite avantageufement
chez le fieur Bafan , rue du
Foin.
Fermer
59
p. 182-193
SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
Début :
QUELQUES éloges qu'on ait dûs aux précédens Ouvrages de M. Michel Vanloo [...]
Mots clefs :
Tableau, Peintre, Public, Salon, Ouvrage, Louvre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
SUITE de la Defcription * des Tableaux
expofés au Sallon du Louvre.
M. MICHEL VANLOO.
QUELQUES UELQUES éloges qu'on ait dûs aux
précédens Ouvrages de M. Michel Vanloo
, ils ne fuffiroient pas pour le plus
beau de fes Tableaux dont nous avons
particuliérement à parler cette année.
Il s'y eft repréſenté lui - même affis devant
un chevalet , fur lequel eft pofé le
* N. B. Le fupplément de frais qu'exige cette
Defcription , difpenferoitt de l'inférer dans le Mercure
ordinaire. Mais la confidération que l'on a
pour les Abonnés nous a engagés à la faire réim
primer dans les volumes des mois . Ceux qui defireront
l'avoirraffemblée en une feule Brochure & en
entier, la trouveront au Bureau du Mercure &
chez les Libraires. Le prix eft de 12.f.
OCTOBRE. 1763. 183
portrait de fon père , qui fait l'objet de
fon travail. Sa foeur eft debout , derrière
fon fiége , examinant fon ouvrage. Les
pofitions de ces deux Figures font fi faciles
& dans une fi noble fimplicité ,
que l'on peut en regarder la repréfentation
comme une de ces heureuſes circonſtances
, où l'Art a fi bien mis tous
fes efforts fur le compte de la Nature ,
qu'on ne foupçonneroit pas qu'il lui en
eût couté aucuns . ( a )
Toutes les vérités poffibles , celles
même qu'à peine on oferoit exiger de
la Peinture , frappent également dans ce
Tableau . La vérité de reffemblance dans
les têtes eft d'une fidélité la plus exacte
& ne laiffe rien à defirer ni à chercher ;
celle du coloris dans les étoffes , dans
les carnations , dans les divers effets de
toutes les parties , ainfi que dans la jufteffe
des plans, opére un preftige illufoire
pour les yeux les plus accoutumés à la
magie de la Peinture . En un mot , on
s'accorde à dire que cet Ouvrage eft
moins un Tableau que la réalité même
de ce qu'il repréfente. Il y a du même
Peintre plufieurs autres Portraits en
bufte de différentes perfonnes. Ils por-
( a)Ce Tableau a 7 pieds de haut furs de
largeur.
184 MERCURE DE FRANCE.
tent tous le caractère de vérité & la même
beauté de ce qu'en langage d'Artiſte
on nomme le faire.
M. BOUCHER.
Nous avons encore à regretter M.
Boucher dans cette expofition , par le
peu d'Ouvrages qu'on y voit de lui. Un
très-petit Tableau repréfentant un ſommeil
de l'Enfant Jefus , dans lequel on
retrouve l'agrément qui caractériſe fon
pinceau ; un autre plus petit encore ,
mais charmant & précieux , contenant
une partie de Payfage ; un troifiéme de
moyenne grandeur , où l'on voit, dans un
bocage agréable, un Berger endormi fur
les genoux de fa Bergère, font les feules
productions dont cer aimable Génie ait
fait part au Public dans le Sallon ( b )
M. JEAURAT.
M.Jeaurat, en poffeffion d'attirer & de
fixer l'attention de la multitude , par la repréfentation
naïve de diverfes fcènes, ou
populaires ou domeftiques , n'a offert à
l'amufement du Public cette année
que deux Tableaux de ce genre. L'un
(b) Le premier de ces Tableaux a 2 pieds
fur un .
OCTOBRE. 1763 . 185
repréſente un Peintre dans fon cabinet ,
faifant le portrait d'une jeune Dame. Le
Sujet de l'autre est tiré d'un Conte
de feu M. Vadé , intitulé les Citrons de
Javotte.
M. PIERRE .
Entre autres Tableaux de M. Pierre
nous nous arrêterons fur celui qui eft
destiné à être exécuté en tapifferie à la
Manufacture Royale des Gobelins . Le
Sujet eft la métamorphofe d'Aglaure en
pierre , pour avoir voulu empêcher
Mercure d'entrer chez fa foeur Herfé
dont ce Dieu étoit amoureux. Ce Tableau
eft d'une fort belle entente &
d'une fçavante compofition .Tous les perfonnages
y ont une expreffion jufte , relative
au Sujet & conforme àla paffion
dont ils doivent être affectés . Les Plans
jouent ( fi l'on peut ufer de cette expreffion
) dans un fite convenable , &
font très - diftincts par leurs effets ,
chacun felon fon afpect naturel . Il
feroit peut - être à defirer que ce Tableau
eût été placé dans une autre pofition
que celle où il eft vu au Sallon ,
parce que la lumière gliffant de côté , altére
les effets du coloris relativement
au jour pour lequel il a été fait ; & par
186 MERCURE DE FRANCE.
2
là les effets ne doivent plus être les
mêmes qu'ils auront paru dans le Cabinet
de l'Auteur . D'ailleurs , il eſt à
obferver que deſtiné , comme on l'a
déjà dit , à l'exécution en tapiſſerie
cet ouvrage doit être confidéré fous ce
point de vue. On fçait combien ce Maître
a donné de preuves de fon intelligence
dans ce que la Peinture peut procu
rer d'officieux à la Fabrique de la Tapifferie
, & les fuccès en font garants.
Ainfi les motifs qui dirigent fa manière
dans ces fortes de Tableaux , doivent
entrer en confidération dans les jugemens
qu'on en porte & déterminer à
la juftice légitimement due aux grands
talens du Peintre .
Une Mère qui s'eft poignardée de
douleur après le meurtre de fon fils
dans le maffacre des Innocens offre
un fpectacle d'horreur & de pitié dans
un autre Tableau de M. Pierre . Ces
fortes d'objets , fur lefquels le Public
qui ne cherche que l'amufement , évite
d'arrêter long-temps fes regards ,
peuvent attendre des fuffrages que des.
Maîtres ou des Connoiffeurs de l'Art ;
il fort peu d'ouvrages des mains de ce
Peintre qui n'ayent des Titres fùrs pour
en mériter. On voit auffi de lui un
ouvrage d'un genre différent , c'eſt une
ne
OCTOBRE. 1763. 187
Bacchante endormie. On doit trouver
à applaudir dans toutes les productions
des Maîtres qui connoiffent auffi bien
les grands principes de l'Art.
M. NATTIER.
M. Nattier , célébre dans l'Art de
prêter des graces à la Nature fans la
faire méconnoître , n'a pas eu befoin de
ce talent pour nous conferver l'image
d'une femme que la mort lui a enlevée
il y a plufieurs années , & dans la perte
de laquelle tous ceux qui la connoif-
Dient ont eu à regretter encore plus
les charmes de l'efprit que ceux de la
gure. Le Tableau qui contient le Portrait
de feue Madame Nattier , dans le
plus bel âge , celui de l'Auteur & des
enfans très jeunes qu'il avoit alors ,
qui paroît par là avoir été fait , ou au
moins commencé il y a long-temps ,
eft le feul de ce Peintre que l'on ait expofé
au Sallon . Son âge & les infirmités
qui l'accompagnent ordinairement ,
ne le difpenfent que trop de concourir
avec de plus jeunes Emules. On doit lui
tenir compte aujourd'hui , de fes travaux
paffés & du fuccès qu'ils ont
eus. ( c)
-
( c ) Ce Tableau eft des pieds s pouces de
Largeur fur 4 pieds 10 pouces de hauteur.
188 MERCURE DE FRANCE .
M. HALLÉ.
Plufieurs Tableaux de M. Hallé , expofés
cette année, font honneur aux talens
de ce Peintre . Nous ne parlerons
que du plus apparent par fon étendue :
le Sujet eft Abraham ( d ) recevant les
Anges qui lui annoncent la féconditéde
Sara. On remarque avec de très-juftes
éloges dans ce Tableau , ainfi
que dans
tous les autres du même Peintre un
fort beau genre de compofition , dans
le noble & dans la manière qui mérite
le plus de confidération des Connoif
feurs ; de l'accord & de l'entente dans
les couleurs. Si nous n'entrons pas dans
plus de détails fur les productions de
cet Artifte , c'est bien moins faute de
chofes avantageufes à y faire remarquer,
que faute d'efpace & de temps , par
les bornes que nous avons dû nous impofer
pour cette Deſcription .
M. VIEN.
Les Ouvrages de M. Vien fe diftin
guent au Sallon par une rigoureuſe imitation
de l'Antique. Il en avoit précé-
( d ) 8 pieds de largeur fur 2 pieds, 8 pouces
de hauteur.
OCTOBRE. 1763. 189
demment montré quelques effais ; il
femble avoir totalement & exclufivement
adopté ce genre , au moins à
cette expofition . Une grande fimplicité
ans les pofitions des figures pièfque
roites & fans mouvement , très - peu
e draperies , communément affez mines
, fans jeu & pour ainfi dire collées
ur le nud ; une févère fobriété dans les
ornemens acceffoires , voilà , comme
' on fçait , ce qui caractériſe particuliérement
l'Antique. Si tant d'austérité
peut quelquefois , même en Sculpture ,
aroître à des yeux vulgaires une indirence
froide & infipide , fera-t- elle en
' einture un mérite réel & un moyen
éceffaire à la perfection de notre Ecoe
? C'eft une difcuffion dans laquelle il
e nous appartient pas d'entrer. Des
Connoiffeurs plus éclairés que nous, ont
enfé apparemment que cette méthode
ce genie de goût auroient des avanges.
Il eft certain au moins , & le
ablic le penfera comme nous , que
e n'eft ni par caprice , ni affurément
ir impuiffance de talent dans d'autres
enres , que M, Vien ne préfente auburd'hui
que celui- ci à notre curiofité,
Dans le cas où il feroit décidé que ce
genre porteroit l'Art à de nouveaux pro-
1
190 MERCURE DE FRANCE .
grès , il faudroit louer le courageux défintéreffement
de facrifier le nombre
des fuffrages au poids de leur valeur.
On inféreroit injuftement de là , qu'aucun
des Ouvrages expofés par M. Vien
n'occupe agréablement les regards du
Public. On ne peut au contraire fe refufer
au fentiment agréable qu'infpire
entr'autres la tendre & naïve expreffion
d'une jeune Fille qui va préfenter une
offrande au Temple de Vénus . Les grâces
touchantes des prémices du coeur y
font mariées avec la timidité de la Pudeur.
On eſt affecté d'un Tableau piquant
, où la Nature fans voiles , dans
une attitude fort fimple , mais fouple &
gracieuſe , attire , flatte & rappelle nos
regards. Ce Tableau offre l'image d'une
Femme fortant du bain & fervie par une
Efclave. Il régne fur la principale Figure
un bel effet de lumière qui donne de
l'éclat à la carnation , & le deffein nous
en a paru affez correct & affez élégant
pour plaire autant aux Amateurs des
moyens pratiques de l'Art , qu'à ceux
qui n'en jugent que par les effets .
Deux repréſentations différentes de
la belle Glycère , qui vendoit des couronnes
de fleurs aux portes des Temples
d'Athénes, peuvent être fort agréa
OCTOBRE . 1763. 191
bles pour les Curieux de l'Antiquité.
Un autre Tableau , de forme différente,
dans lequel le Peintre a très- bien rendu
la vérité gracieufe & naïve d'une
jolie Femme arrofant un pot de fleurs
eft encore très -digne de l'attention du
Public . Mais celui qui en eft le plus
remarqué, eft un Tableau dont le Peintre
a emprunté le Sujet d'une Peinture
confervée dans les ruines d'Herculanum.
Il eft intitulé dans le livre d'explication
, la Marchande à la toilette.
Cette Marchande eft une espéce d'Efclave
qui préfente à une jeune Grecque
, affife près d'une table antique
un petit Amour qu'elle tient par les
ailerons ; à-peu- près comme les Marchands
de volailles vivantes préfentent
leurs marchandifes. Un pannier dans
lequel font d'autres petits enfans ailés
de même nature , indique qu'elle en a
forti celui qu'elle offre pour montre.
Indépendament de la fingularité de cette
compofition , les Connoiffeurs trouvent
dans l'ouvrage beaucoup de chofes
à remarquer à l'avantage du Peintre
moderne.
Il y a des beautés à louer dans
deux autres Tableaux du même Auteur.
Proferpine , ornant de fleurs le Buſte
192 MERCURE DE FKANCE .
de Cérès , & une Prêtreffe qui brule
de l'encens fur un trépied .
Il eft certain que dans chaque production
des Anciens en Sculpture ou
en Peinture , on reconnoît toujours les
traces d'un modéle commun à tous ,
& ce modéle étoit le beau idéal : il en
réfulte pour nous , plus amateurs de la
variété , une conformité que nous devons
taxer de monotonie. Ĉe feroit donc
un mérite dont on fçauroit gré à leurs
imitateurs , que de fervir notre goût pour
la variété , fans néanmoins s'écarter
du fond de leurs principes ; c'est ce
que doit faire tout Artifte qui entreprend
de fuivre ces modéles. Quant à la
préférence que peut mériter cette imitation
, tout fe réduit à fçavoir fi le peu
qui nous refte des Peintures de l'Antiquité
, abftraction faite de l'exactitude
du Coftume , procure à l'Art des exemples
dont il puiffe s'enrichir & qui doivent
l'emporter fur ceux que nous ont
laiffés les plus grands Maîtres de nos
Ecoles modernes depuis Raphaël jufqu'à
ceux de nos jours ? C'eft une
queftion que nous croyons prudent à
nous de réduire en problême , plus prudent
encore de n'en pas hazarder la
folution , & que chacun eft en état de
réfoudre
OCTOBRE. 1763 : 1931
réfoudre. Il nous feroit difficile cependant
de diffimuler les regrets que nous
avons entendus faire de plufieurs côtés,
für ce que fait perdre aux Curieux,dansle
ftyle naturel de notre Ecole , pour
lequel M. Vien a des talens fi précieux , +
l'attachement & l'application qu'il paroît
vouer depuis quelque temps a ce
ftyle antique , que plufieurs d'entreles
Amateurs pourroient bien ne pas
eftimer autant les uns que les autres
, & dont il eft affez évidemment
prouvé que le général du Public difpenferoit
volontiers nos Artiftes,
•
La fuite au Mercure prochain.
expofés au Sallon du Louvre.
M. MICHEL VANLOO.
QUELQUES UELQUES éloges qu'on ait dûs aux
précédens Ouvrages de M. Michel Vanloo
, ils ne fuffiroient pas pour le plus
beau de fes Tableaux dont nous avons
particuliérement à parler cette année.
Il s'y eft repréſenté lui - même affis devant
un chevalet , fur lequel eft pofé le
* N. B. Le fupplément de frais qu'exige cette
Defcription , difpenferoitt de l'inférer dans le Mercure
ordinaire. Mais la confidération que l'on a
pour les Abonnés nous a engagés à la faire réim
primer dans les volumes des mois . Ceux qui defireront
l'avoirraffemblée en une feule Brochure & en
entier, la trouveront au Bureau du Mercure &
chez les Libraires. Le prix eft de 12.f.
OCTOBRE. 1763. 183
portrait de fon père , qui fait l'objet de
fon travail. Sa foeur eft debout , derrière
fon fiége , examinant fon ouvrage. Les
pofitions de ces deux Figures font fi faciles
& dans une fi noble fimplicité ,
que l'on peut en regarder la repréfentation
comme une de ces heureuſes circonſtances
, où l'Art a fi bien mis tous
fes efforts fur le compte de la Nature ,
qu'on ne foupçonneroit pas qu'il lui en
eût couté aucuns . ( a )
Toutes les vérités poffibles , celles
même qu'à peine on oferoit exiger de
la Peinture , frappent également dans ce
Tableau . La vérité de reffemblance dans
les têtes eft d'une fidélité la plus exacte
& ne laiffe rien à defirer ni à chercher ;
celle du coloris dans les étoffes , dans
les carnations , dans les divers effets de
toutes les parties , ainfi que dans la jufteffe
des plans, opére un preftige illufoire
pour les yeux les plus accoutumés à la
magie de la Peinture . En un mot , on
s'accorde à dire que cet Ouvrage eft
moins un Tableau que la réalité même
de ce qu'il repréfente. Il y a du même
Peintre plufieurs autres Portraits en
bufte de différentes perfonnes. Ils por-
( a)Ce Tableau a 7 pieds de haut furs de
largeur.
184 MERCURE DE FRANCE.
tent tous le caractère de vérité & la même
beauté de ce qu'en langage d'Artiſte
on nomme le faire.
M. BOUCHER.
Nous avons encore à regretter M.
Boucher dans cette expofition , par le
peu d'Ouvrages qu'on y voit de lui. Un
très-petit Tableau repréfentant un ſommeil
de l'Enfant Jefus , dans lequel on
retrouve l'agrément qui caractériſe fon
pinceau ; un autre plus petit encore ,
mais charmant & précieux , contenant
une partie de Payfage ; un troifiéme de
moyenne grandeur , où l'on voit, dans un
bocage agréable, un Berger endormi fur
les genoux de fa Bergère, font les feules
productions dont cer aimable Génie ait
fait part au Public dans le Sallon ( b )
M. JEAURAT.
M.Jeaurat, en poffeffion d'attirer & de
fixer l'attention de la multitude , par la repréfentation
naïve de diverfes fcènes, ou
populaires ou domeftiques , n'a offert à
l'amufement du Public cette année
que deux Tableaux de ce genre. L'un
(b) Le premier de ces Tableaux a 2 pieds
fur un .
OCTOBRE. 1763 . 185
repréſente un Peintre dans fon cabinet ,
faifant le portrait d'une jeune Dame. Le
Sujet de l'autre est tiré d'un Conte
de feu M. Vadé , intitulé les Citrons de
Javotte.
M. PIERRE .
Entre autres Tableaux de M. Pierre
nous nous arrêterons fur celui qui eft
destiné à être exécuté en tapifferie à la
Manufacture Royale des Gobelins . Le
Sujet eft la métamorphofe d'Aglaure en
pierre , pour avoir voulu empêcher
Mercure d'entrer chez fa foeur Herfé
dont ce Dieu étoit amoureux. Ce Tableau
eft d'une fort belle entente &
d'une fçavante compofition .Tous les perfonnages
y ont une expreffion jufte , relative
au Sujet & conforme àla paffion
dont ils doivent être affectés . Les Plans
jouent ( fi l'on peut ufer de cette expreffion
) dans un fite convenable , &
font très - diftincts par leurs effets ,
chacun felon fon afpect naturel . Il
feroit peut - être à defirer que ce Tableau
eût été placé dans une autre pofition
que celle où il eft vu au Sallon ,
parce que la lumière gliffant de côté , altére
les effets du coloris relativement
au jour pour lequel il a été fait ; & par
186 MERCURE DE FRANCE.
2
là les effets ne doivent plus être les
mêmes qu'ils auront paru dans le Cabinet
de l'Auteur . D'ailleurs , il eſt à
obferver que deſtiné , comme on l'a
déjà dit , à l'exécution en tapiſſerie
cet ouvrage doit être confidéré fous ce
point de vue. On fçait combien ce Maître
a donné de preuves de fon intelligence
dans ce que la Peinture peut procu
rer d'officieux à la Fabrique de la Tapifferie
, & les fuccès en font garants.
Ainfi les motifs qui dirigent fa manière
dans ces fortes de Tableaux , doivent
entrer en confidération dans les jugemens
qu'on en porte & déterminer à
la juftice légitimement due aux grands
talens du Peintre .
Une Mère qui s'eft poignardée de
douleur après le meurtre de fon fils
dans le maffacre des Innocens offre
un fpectacle d'horreur & de pitié dans
un autre Tableau de M. Pierre . Ces
fortes d'objets , fur lefquels le Public
qui ne cherche que l'amufement , évite
d'arrêter long-temps fes regards ,
peuvent attendre des fuffrages que des.
Maîtres ou des Connoiffeurs de l'Art ;
il fort peu d'ouvrages des mains de ce
Peintre qui n'ayent des Titres fùrs pour
en mériter. On voit auffi de lui un
ouvrage d'un genre différent , c'eſt une
ne
OCTOBRE. 1763. 187
Bacchante endormie. On doit trouver
à applaudir dans toutes les productions
des Maîtres qui connoiffent auffi bien
les grands principes de l'Art.
M. NATTIER.
M. Nattier , célébre dans l'Art de
prêter des graces à la Nature fans la
faire méconnoître , n'a pas eu befoin de
ce talent pour nous conferver l'image
d'une femme que la mort lui a enlevée
il y a plufieurs années , & dans la perte
de laquelle tous ceux qui la connoif-
Dient ont eu à regretter encore plus
les charmes de l'efprit que ceux de la
gure. Le Tableau qui contient le Portrait
de feue Madame Nattier , dans le
plus bel âge , celui de l'Auteur & des
enfans très jeunes qu'il avoit alors ,
qui paroît par là avoir été fait , ou au
moins commencé il y a long-temps ,
eft le feul de ce Peintre que l'on ait expofé
au Sallon . Son âge & les infirmités
qui l'accompagnent ordinairement ,
ne le difpenfent que trop de concourir
avec de plus jeunes Emules. On doit lui
tenir compte aujourd'hui , de fes travaux
paffés & du fuccès qu'ils ont
eus. ( c)
-
( c ) Ce Tableau eft des pieds s pouces de
Largeur fur 4 pieds 10 pouces de hauteur.
188 MERCURE DE FRANCE .
M. HALLÉ.
Plufieurs Tableaux de M. Hallé , expofés
cette année, font honneur aux talens
de ce Peintre . Nous ne parlerons
que du plus apparent par fon étendue :
le Sujet eft Abraham ( d ) recevant les
Anges qui lui annoncent la féconditéde
Sara. On remarque avec de très-juftes
éloges dans ce Tableau , ainfi
que dans
tous les autres du même Peintre un
fort beau genre de compofition , dans
le noble & dans la manière qui mérite
le plus de confidération des Connoif
feurs ; de l'accord & de l'entente dans
les couleurs. Si nous n'entrons pas dans
plus de détails fur les productions de
cet Artifte , c'est bien moins faute de
chofes avantageufes à y faire remarquer,
que faute d'efpace & de temps , par
les bornes que nous avons dû nous impofer
pour cette Deſcription .
M. VIEN.
Les Ouvrages de M. Vien fe diftin
guent au Sallon par une rigoureuſe imitation
de l'Antique. Il en avoit précé-
( d ) 8 pieds de largeur fur 2 pieds, 8 pouces
de hauteur.
OCTOBRE. 1763. 189
demment montré quelques effais ; il
femble avoir totalement & exclufivement
adopté ce genre , au moins à
cette expofition . Une grande fimplicité
ans les pofitions des figures pièfque
roites & fans mouvement , très - peu
e draperies , communément affez mines
, fans jeu & pour ainfi dire collées
ur le nud ; une févère fobriété dans les
ornemens acceffoires , voilà , comme
' on fçait , ce qui caractériſe particuliérement
l'Antique. Si tant d'austérité
peut quelquefois , même en Sculpture ,
aroître à des yeux vulgaires une indirence
froide & infipide , fera-t- elle en
' einture un mérite réel & un moyen
éceffaire à la perfection de notre Ecoe
? C'eft une difcuffion dans laquelle il
e nous appartient pas d'entrer. Des
Connoiffeurs plus éclairés que nous, ont
enfé apparemment que cette méthode
ce genie de goût auroient des avanges.
Il eft certain au moins , & le
ablic le penfera comme nous , que
e n'eft ni par caprice , ni affurément
ir impuiffance de talent dans d'autres
enres , que M, Vien ne préfente auburd'hui
que celui- ci à notre curiofité,
Dans le cas où il feroit décidé que ce
genre porteroit l'Art à de nouveaux pro-
1
190 MERCURE DE FRANCE .
grès , il faudroit louer le courageux défintéreffement
de facrifier le nombre
des fuffrages au poids de leur valeur.
On inféreroit injuftement de là , qu'aucun
des Ouvrages expofés par M. Vien
n'occupe agréablement les regards du
Public. On ne peut au contraire fe refufer
au fentiment agréable qu'infpire
entr'autres la tendre & naïve expreffion
d'une jeune Fille qui va préfenter une
offrande au Temple de Vénus . Les grâces
touchantes des prémices du coeur y
font mariées avec la timidité de la Pudeur.
On eſt affecté d'un Tableau piquant
, où la Nature fans voiles , dans
une attitude fort fimple , mais fouple &
gracieuſe , attire , flatte & rappelle nos
regards. Ce Tableau offre l'image d'une
Femme fortant du bain & fervie par une
Efclave. Il régne fur la principale Figure
un bel effet de lumière qui donne de
l'éclat à la carnation , & le deffein nous
en a paru affez correct & affez élégant
pour plaire autant aux Amateurs des
moyens pratiques de l'Art , qu'à ceux
qui n'en jugent que par les effets .
Deux repréſentations différentes de
la belle Glycère , qui vendoit des couronnes
de fleurs aux portes des Temples
d'Athénes, peuvent être fort agréa
OCTOBRE . 1763. 191
bles pour les Curieux de l'Antiquité.
Un autre Tableau , de forme différente,
dans lequel le Peintre a très- bien rendu
la vérité gracieufe & naïve d'une
jolie Femme arrofant un pot de fleurs
eft encore très -digne de l'attention du
Public . Mais celui qui en eft le plus
remarqué, eft un Tableau dont le Peintre
a emprunté le Sujet d'une Peinture
confervée dans les ruines d'Herculanum.
Il eft intitulé dans le livre d'explication
, la Marchande à la toilette.
Cette Marchande eft une espéce d'Efclave
qui préfente à une jeune Grecque
, affife près d'une table antique
un petit Amour qu'elle tient par les
ailerons ; à-peu- près comme les Marchands
de volailles vivantes préfentent
leurs marchandifes. Un pannier dans
lequel font d'autres petits enfans ailés
de même nature , indique qu'elle en a
forti celui qu'elle offre pour montre.
Indépendament de la fingularité de cette
compofition , les Connoiffeurs trouvent
dans l'ouvrage beaucoup de chofes
à remarquer à l'avantage du Peintre
moderne.
Il y a des beautés à louer dans
deux autres Tableaux du même Auteur.
Proferpine , ornant de fleurs le Buſte
192 MERCURE DE FKANCE .
de Cérès , & une Prêtreffe qui brule
de l'encens fur un trépied .
Il eft certain que dans chaque production
des Anciens en Sculpture ou
en Peinture , on reconnoît toujours les
traces d'un modéle commun à tous ,
& ce modéle étoit le beau idéal : il en
réfulte pour nous , plus amateurs de la
variété , une conformité que nous devons
taxer de monotonie. Ĉe feroit donc
un mérite dont on fçauroit gré à leurs
imitateurs , que de fervir notre goût pour
la variété , fans néanmoins s'écarter
du fond de leurs principes ; c'est ce
que doit faire tout Artifte qui entreprend
de fuivre ces modéles. Quant à la
préférence que peut mériter cette imitation
, tout fe réduit à fçavoir fi le peu
qui nous refte des Peintures de l'Antiquité
, abftraction faite de l'exactitude
du Coftume , procure à l'Art des exemples
dont il puiffe s'enrichir & qui doivent
l'emporter fur ceux que nous ont
laiffés les plus grands Maîtres de nos
Ecoles modernes depuis Raphaël jufqu'à
ceux de nos jours ? C'eft une
queftion que nous croyons prudent à
nous de réduire en problême , plus prudent
encore de n'en pas hazarder la
folution , & que chacun eft en état de
réfoudre
OCTOBRE. 1763 : 1931
réfoudre. Il nous feroit difficile cependant
de diffimuler les regrets que nous
avons entendus faire de plufieurs côtés,
für ce que fait perdre aux Curieux,dansle
ftyle naturel de notre Ecole , pour
lequel M. Vien a des talens fi précieux , +
l'attachement & l'application qu'il paroît
vouer depuis quelque temps a ce
ftyle antique , que plufieurs d'entreles
Amateurs pourroient bien ne pas
eftimer autant les uns que les autres
, & dont il eft affez évidemment
prouvé que le général du Public difpenferoit
volontiers nos Artiftes,
•
La fuite au Mercure prochain.
Fermer
60
p. 108-120
SUITE de la Poëtique Françoise de M. MARMONTEL.
Début :
C'EST avec un nouveau plaisir que nous revenons à cet Ouvrage où l'utile [...]
Mots clefs :
Poète, Nature, Auteur, Tableau, Beauté, Préceptes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Poëtique Françoise de M. MARMONTEL.
SUITE de la Poëtique Françoise
C'EST
de M. MARMONTEL.
'EST avec un nouveau plaifir que
nous revenons à cet Ouvrage où l'utile
&l'agréable ſe trouvent réunis. Il nous
apprend que le Poëte doit joindre l'étudede
fon Art à ſes talens naturels. L'étude
de l'Art a deux branches; les préceptes&
les modéles . Mais avant que de paffer
à l'une& a l'autre M. Marmontel
veut que le Poëte commence par s'étudier
lui-même , & il lui indique les
moyens de connoître s'il est né Poëte.
,
NOVEMBRE. 1763. 109
A cette étude perſonnelle il fautjoindre
celle de la langue qui eſt l'inſtrument
de la Poëfie. Le Poëte doit apprendre à
la manier ; car dans ſes mains elle doit
avoir la docilité de la cire à prendre
la forme qu'il veut lui donner. L'étude
de la Nature , & principalement l'étude
de l'homme entre encore dans le ſyftême
de M. Marmontel. Toutes ces connoiſſances
développées avec eſprit , ouvrent
une vaſte carrière au génie poëtique
, & forment dans cet Ouvrage
comme autant de petits morceaux de
Poëfie , dont voici un exemple . » C'eſt
>>à l'Obfervateur , dit M. Marmontel, à
>> déterminer l'attraction & les mouve-
>> mens des corps céleſtes;c'eſt au Poëte à
>> peindre leur balancement , leur har-
>>>monie&leurs immuables révolutions ...
>>Tandis que le Phyficien analyſe le
>> fon & la lumière , le Poëte fera en-
>> tendre à l'âme l'explosion du tonner-
» re , & ces longs retentiſſemens qui
>> ſemblent de montagne en montagne
» annoncer la chûte du monde. Il lui
» fera voir le feu bleuâtre des éclairs ſe
» briſer en lames étincelantes , & fen-
>>dre à fillons redoublés cette maſſe
» obfcure de nuages qui ſemble affaif
110 MERCURE DE FRANCE .
>> fer l'horifon. Tandis que l'un tâche
» d'expliquer l'émanation des odeurs ,
>>l'autre rend ce phénomène viſible à
>> l'eſprit , en feignant que les zéphirs
>> agitent dans l'air leurs aîles humec-
>> tées des larmes de l'Aurore & des doux
>> parfums du matin.
Le ſtyle eſt une autre partie de la
Poëfie , qui n'est pas moins effentielle
que les précédentes . M. Marmontel diftingue
ſes qualités permanentes & fes
modes accidentels. Les qualités permanentes
du ſtyle poëtique font la clarté
la préciſion , la juſteſſe , la correction ,
la facilité , l'abondance , la richeſſe , l'élégance
, le naturel , la décence , le coloris
& l'harmonie. L'Auteur appelle
modes ou accidens du ſtyle , ce qui
le diftingue de lui-même , comme ſes
tours & fes mouvemens , le ton que le
ſujet lui donne , le caractère que la
penſée lui imprime , celui qu'il emprunte
des moeurs , de la ſituation , de l'intentionde
celui qui parle. M. Marmontel
traite de toutes ces qualités féparément;
ce font des détails qui doivent
ſe lire dans l'Ouvrage même. Ils font
enrichis par des exemples choiſis , &
qui , quoique connus , plaiſent encore
par une heureuſe application qui ſemNOVEMBRE.
1763 .
ble leur donner le mérite de la nouveauté.
D'autres fois l'Auteur fait
lui-même , en quelque forte , les exemples
qu'il propoſe. Telle eſt cette Traduction
d'une Idylle de Kleist , célébre
Poëte Allemand , qu'il cite à propos du
ſtyle , & des moyens de l'animer. M.
Marmontel a ainſi rendu en vers la Piéce
Allemande qu'il nous donne pour
exemple.
Elle fuit ; un eſpace immenſe
Dérobe Thémire à mes yeux.
Ici même , ô cruel abſence !
Ici j'ai reçu ſes adieux.
Viens-tu d'auprès d'elle , ô Zéphire ?
Oui ſans doute elle t'attiroit.
Viens , approche , & que je reſpire
Le ſouffle qu'elle reſpiroit.
Ruiſſeaux , ſur les pas de Thémire
Coulez à flots précipités ,
Et dites-lui que tous ſoupire
Dans les vallons qu'elle a quittés ;
Dites lui que de la prairie
Son abſence a ſeché les fleurs ;
Que des bois la feuille eſt ſétrie ,
Que je languis, que je me meurs.
Quel heureux vallon ma Bergère.
Orne-t-elle de ſes appas ?
Foulé par ſa danſe légère ,
112 MERCURE DE FRANCE .
Quel gazon fleurit ſous ſes pas.
Quel est le fortuné boccage-
Que ſes accens font retentir ?
Quelle fontaine a le plaiſir
De lui retracer ſon image.
M. Marmontel examine par quel degrés
les images poëtiques d'abord introduites
par le beſoin , font devenues un
ornement de luxe dans le langage. C'eſt
le ſujet d'un chapitre qui traite des images
ou du coloris. Ce morceau eſt philofophique
& un peu abſtrait. Les deux
chapitres ſuivans ſur l'harmonie du ſtyle
& le méchaniſme des vers , nous entraîneroient
dans des détails , qui excédroient
les bornes d'un éxtrait , & fourniroient
peu de citations agréables. Voici
comme l'Auteur débute dans celui
qui traite de l'invention .
» Pour concevoir l'objet de la Poë-
» fie dans toute fon étendue , il faut
" ofer conſidérer la nature comme
>> préſente à l'intelligence fuprême.
» Alors non ſeulement l'état a Stuel des
>> chofes , mais le cahos , ſon dévelop-
>> pement , les métamorphofes , les ré-
„ volutions de ce tout immenfe & de
> ſes parties ; ces phénomènes innom-
» brables qu'ont du produire la circuNOVEMBRE.
1763. 113
,
>> lation de la matière d'après les loix
» du mouvement , & le commerce
>> mutuel de la penſée & du mouve-
>> ment d'après les loix de l'union , de
>> l'eſprit & de la matière ; tout ce qui
» dans le jeu des élémens , dans l'or-
>> ganiſation des Etres vivans , animés ,
>> fenfibles , a pu concourir à varier
>> le ſpectacle mobile & fucceffif de
>> l'Univers , eſt réuni dans le même
>> tableau. Ce n'eſt pas tout à l'or-
>> dre préſent , aux viciffitudes paſſées
>> ſe joint la chaîne infinie des poffi-
»bles d'après l'eſſence même des
>> Etres , & non ſeulement ce qui eſt ,
>> mais ce qui ſeroit dans l'immenfité
>> du temps & de l'eſpace , fi la natu-
>> re développoit jamais le tréſor iné-
>> puiſable des germes renfermés dans
" ſon ſein. C'eſt ainſi que Dieu voit
>> la Nature , c'eſt ainſi que ſelon fa
>> foibleſſe le Poëte doit la contem-
» pler. S'emparer des cauſes ſecondes ,
>> les faire agir dans ſa penſée , felon
>>les loix de leur harmonie ; réaliſer ain-
>> fi les poffibles , raſſembler les dé-
» bris du paffé ; hâter la fécondité de
>> l'avenir ; donner une éxiftence appa-
>> rente & fenfible à ce qui n'eſt encore
» & ne fera peut- être jamais que dans
114 MERCURE DE FRANCE.
» l'effence idéale des choſes : c'eſt ce
» qu'on appelle inventer. Il ne faut
>>donc pas être ſurpris ſi l'on a regar-
» dé le génie poëtique comme une
» émanation de la Divinité même ....
» On voit par là combien le champ
» de la fiction doit être vaſte
» combien l'inventeur qui s'élance dans
>> la carrière des poſſibles , laiſſe loin
>> de lui l'imitateur fidèle & timide qui
» peint ce qu'il a ſous les yeux
,
&
On voit par ce début que M, Marmontel
traite ce ſujet d'une manière
nouvelle , & qu'il ne fuit point les
traces de donneurs de préceptes qui
ont écrit avant lui fur cette matière .
Tout le chapitre eſt dans le même
goût. L'Auteur approfondit ſes principes
, & remonte à la nature des choſes
, dont il tire enfuite des conféquences
toujours juſtes ,& qui répandent un
grand jour fur toutes les parties de l'Art
Poetique. Il demande à la vérité de ſes
Lecteurs une grande attention pour le
fuivre dans ces nouvelles routes ; ma's
quand on a une fois ſaiſi ſes idées primitives
, tout le ſyſtême ſe développe
avec facilité.
Dans le Chapitre intitulé du
choix dans l'imitation , l'Auteur com-
-
NOVEMBRE. 1763. 1ης
,
Stabat
le ſentiment de ceux qui confondent
la beauté poëtique avec la beauté
naturelle. Les vues dans lesquelles opére
la Poësie , dit M. Marmontel , ne font
pas celles de la Nature. Ce qui eſt beau
pour un Art , peut ne l'être pas pour les
autres. La beauté du Peintre ou du S
tuaire peut être ou n'être pas celle du
Poëte , & réciproquement ſelon l'effet
qu'ils veulent produire. Enfin ce qui
fait beauté dans un Poëme ou dans
tel endroit d'un Poëme , devient un défaut
, même en Poësie , dès qu'on le
déplace , & qu'on l'employe mal-àpropos.
Il ne fuffit donc pas , il n'eſt
pas même beſoin qu'une choſe ſoit
belle dans la Nature , pour qu'elle foit
belle en Poëfie ; il faut qu'elle ſoit telle
que l'exige l'effet que l'on veut opérer.
Nous citerons d'après l'Auteur quelques
exemples qui prouvent que la beauté
poëtique dépend du rapport des objets
avec nous-mêmes .
>> Lorſque la peinture d'un Payſage
>> riant & paiſible nous cauſe une douce
» émotion , une rêverie agréable , con-
>> ſultez-vous , & vous trouverez que
>> dans ce moment , vous vous ſuppo-
>> fez affis au pied de ce hêtre , au bord
>> de ce ruiſſeau , ſur cette herbe ten
116 MERCURE DE FRANCE .
>> dre & fleurie , au milieu de ces trou-
>> peaux qui de retour le foir au Villa-
>> ge , vous donneront un lait délicieux.
>> Si ce n'eſt pas vous , c'eſt un de vos
>> ſemblables que vous croyez voir dans
>> cet état fortuné ; mais fon bonheur
>> eſt ſi près de vous , qu'il dépend de
>> vous d'en jouir , & cette penſée eſt
» pour vous ce qu'eſt pour l'Avare la
>> vue de fon or , l'équivalent de la jouif-
>>fance.
» Mais à ce beau Tableau que vous
>> préſente la Nature , le Poëte ſçait
>>qu'il manque quelque choſe. Il place
>> une Bergère au bord du ruiſſeau ;
>>il la fait jeune & jolie , ni trop né-
>> gligée , de peur de bleſſer votre déli-
>> cateffe; ni trop parée , de peur de dé-
>> truire votre illufion. Il lui donne un
>> air fimple & naïf ; car il ſçait que
» vous aimez à trouver un coeur facile
» à ſéduire ; il lui donne une voix tou-
>> chante , organe d'une âme ſenſible ;
»& il la peint ſe mirant dans l'eau , &
» mêlant des fleurs à ſes cheveux, com-
>> me pour annoncer qu'elle a ce defir
>> de plaire qui ſuppoſe le beſoin d'ai-
» mer. S'il veut rendre le tableau plus
>> piquant , il place non loin d'elle un
>>boccage ſombre où vous croirez qu'il
NOVEMBRE . 1763 . 117
> eft facile de l'attirer. Il feindra même
» qu'un Berger l'y appelle, Vous le ver-
» rez entre les arbres , le feu du defir
» dans les yeux ; & un mouvement
>> confus de jalouſie ſe mêlera , fi elle
>> lui ſourit , au ſentiment qu'elle vous
> inſpire.
M. Marmontel ſuppoſe au contraire ,
que l'intention du Poëte ſoit de caufer
à ſon Lecteur une ſombre mélancolie.
» C'eſt un déſert qu'il vous peindra ,
>> continue-t-il , le bruit d'un torrent qui
>> ſe précipite fur des rochers , & qui va
>> dormir dans des gouffres , trouble ſeul
>> dans ce lieu ſauvage le filence de la
» Nature. Vous y voyez des chênes
>>briſés par la foudre mais que la
>>>hache a reſpectés. Des montagnes
> couronnés de frimats terminent l'ho-
>> rifon. De tous les oiſeaux , l'Aigle
>> ſeule oſe y dépoſer les fruits de fes
>> amours. Il vole tenant dans ſes griffes,
>> un tendre agneau enlevé à ſa mère ,
" & dont le bêlement timide ſe fait
>> entendre dans les airs. Cependant
» l'aigle aux aîles étendues arrive
> joyeux de ſa proie ; il la dépouille ,
>>la déchire & la partage à ſes petits.
„ Plus bas la Lionne alaite les fiens ;
» & dans les yeux de cette bête féroce,
118 MERCURE DE FRANCE .
» l'amour maternel ſe peint avec dou-
» ceur. Ces deux actions toutes fimples
>> concourent avec l'image du lieu ,
>> à exciter dans l'âme cette crainte que
>> les enfans aiment fi fort à éprouver,
» & dont l'homme qui est toujours en-
>> fant par le coeur , ne dédaigne pas de
» jouir encore.
Il eſt certain que ces deux tableaux
font très-poëtiques ; & que le Lecteur
n'a pas moins de defir d'être auprès de
la bergère , que de plaifir de n'être pas
au bord de ce torrent , au pied de ces
rochers , parmi ces animaux terribles ;
car il n'eſt pas moins doux de contempler
les maux dont on eft exempt , que
de voir les biens dont on peut jouir.
Nous ajouterons au Tableau précédent
une autre peinture qui ne la céde
pas aux deux premieres. M. Marmontel
joint toujours l'éxemple au précepte ; &
cet éxemple, c'eſt ſouvent lui-même qui
le fait. » Qu'un Poëte , dit-il , décrive
>> un incendie , l'image des flammes &
>>des débris nous affectera plus ou moins,
>> felon que nous avons l'imagination
>> plus ou moins vive , & le plus grand
» nombre même , en ſera foiblement
» ému. Mais qu'il nous préſente ſimple-
>>ment fur unbalcon de la maison qui
NOVEMBRE. 1763. 119
» brûle , une mère tenant ſon enfant
>> dans ſes bras , & luttant contre la
>> Nature pour ſe réfoudre à le jetter ,
>> plutôt que de le voir confumé avec
>> el'e par les flammes qui l'envir onnent;
» qu'il la repréſente meſurant tour-à-
>>> tour avec des yeux égarés l'effrayante
>> hauteur de la chûte ,& le peu d'eſpa-
>> ce , plus effrayant encore , qui la fé
>> pare des feux dévorans ; tantôt éle-
>> vant ſon enfant vers le Ciel , avec les
» regards de l'ardente prière ; tantôt
>>prenant avec violence la réſolution
» de le laiſſer tomber , & le retenant
>> tout-à-coup avec le cri du déſeſpoir
»& des entrailles maternelles. Alors le
>> preſſant dans ſon ſein , & le baignant
>> de ſes larmes , & dans l'inſtant même
>> ſe refuſant à ſes innocentes careſſes
» qui lui déchirent le coeur ; ah ! qui
>> ne ſent l'effet que ce Tableau doit
>> faire , s'il eſt peint avec vérité.
?
Ce Tableau ſeroit un vrai Poëme
s'il étoit revêtu des ornemens de la ver
ſification ; & même ſans cet avantage
il produit tous les effets de la plus touchante
Poëfie. Ces fortes de morceaux
qui font affez fréquens dans ce Livre ,
ôtent aux préceptes la ſéchereſſe inféparable
des Ouvrages didactiques . Auffi
120 MERCURE DE FRANCE.
paffons-nous-nous légérement fur les
règles qu'il faut lire avec attention dans
le Livre , pour nous attacher aux exemples
qui font plus agréables , & qui font
plus à la portée du commun des Lecteurs.
D'ailleurs les préceptes qui forment
le premier volume de cette Poëtique ne
regardent que la Poësie en général , ce
qui les rend encore plus abſtraits. Nous
parlerons dans le Mercure ſuivant , des
différens genres de Poësie , depuis le
Poëme Epique juſqu'au Madrigal ; car
M. Marmontel a traité de tous ces genres
ſéparément.
C'EST
de M. MARMONTEL.
'EST avec un nouveau plaifir que
nous revenons à cet Ouvrage où l'utile
&l'agréable ſe trouvent réunis. Il nous
apprend que le Poëte doit joindre l'étudede
fon Art à ſes talens naturels. L'étude
de l'Art a deux branches; les préceptes&
les modéles . Mais avant que de paffer
à l'une& a l'autre M. Marmontel
veut que le Poëte commence par s'étudier
lui-même , & il lui indique les
moyens de connoître s'il est né Poëte.
,
NOVEMBRE. 1763. 109
A cette étude perſonnelle il fautjoindre
celle de la langue qui eſt l'inſtrument
de la Poëfie. Le Poëte doit apprendre à
la manier ; car dans ſes mains elle doit
avoir la docilité de la cire à prendre
la forme qu'il veut lui donner. L'étude
de la Nature , & principalement l'étude
de l'homme entre encore dans le ſyftême
de M. Marmontel. Toutes ces connoiſſances
développées avec eſprit , ouvrent
une vaſte carrière au génie poëtique
, & forment dans cet Ouvrage
comme autant de petits morceaux de
Poëfie , dont voici un exemple . » C'eſt
>>à l'Obfervateur , dit M. Marmontel, à
>> déterminer l'attraction & les mouve-
>> mens des corps céleſtes;c'eſt au Poëte à
>> peindre leur balancement , leur har-
>>>monie&leurs immuables révolutions ...
>>Tandis que le Phyficien analyſe le
>> fon & la lumière , le Poëte fera en-
>> tendre à l'âme l'explosion du tonner-
» re , & ces longs retentiſſemens qui
>> ſemblent de montagne en montagne
» annoncer la chûte du monde. Il lui
» fera voir le feu bleuâtre des éclairs ſe
» briſer en lames étincelantes , & fen-
>>dre à fillons redoublés cette maſſe
» obfcure de nuages qui ſemble affaif
110 MERCURE DE FRANCE .
>> fer l'horifon. Tandis que l'un tâche
» d'expliquer l'émanation des odeurs ,
>>l'autre rend ce phénomène viſible à
>> l'eſprit , en feignant que les zéphirs
>> agitent dans l'air leurs aîles humec-
>> tées des larmes de l'Aurore & des doux
>> parfums du matin.
Le ſtyle eſt une autre partie de la
Poëfie , qui n'est pas moins effentielle
que les précédentes . M. Marmontel diftingue
ſes qualités permanentes & fes
modes accidentels. Les qualités permanentes
du ſtyle poëtique font la clarté
la préciſion , la juſteſſe , la correction ,
la facilité , l'abondance , la richeſſe , l'élégance
, le naturel , la décence , le coloris
& l'harmonie. L'Auteur appelle
modes ou accidens du ſtyle , ce qui
le diftingue de lui-même , comme ſes
tours & fes mouvemens , le ton que le
ſujet lui donne , le caractère que la
penſée lui imprime , celui qu'il emprunte
des moeurs , de la ſituation , de l'intentionde
celui qui parle. M. Marmontel
traite de toutes ces qualités féparément;
ce font des détails qui doivent
ſe lire dans l'Ouvrage même. Ils font
enrichis par des exemples choiſis , &
qui , quoique connus , plaiſent encore
par une heureuſe application qui ſemNOVEMBRE.
1763 .
ble leur donner le mérite de la nouveauté.
D'autres fois l'Auteur fait
lui-même , en quelque forte , les exemples
qu'il propoſe. Telle eſt cette Traduction
d'une Idylle de Kleist , célébre
Poëte Allemand , qu'il cite à propos du
ſtyle , & des moyens de l'animer. M.
Marmontel a ainſi rendu en vers la Piéce
Allemande qu'il nous donne pour
exemple.
Elle fuit ; un eſpace immenſe
Dérobe Thémire à mes yeux.
Ici même , ô cruel abſence !
Ici j'ai reçu ſes adieux.
Viens-tu d'auprès d'elle , ô Zéphire ?
Oui ſans doute elle t'attiroit.
Viens , approche , & que je reſpire
Le ſouffle qu'elle reſpiroit.
Ruiſſeaux , ſur les pas de Thémire
Coulez à flots précipités ,
Et dites-lui que tous ſoupire
Dans les vallons qu'elle a quittés ;
Dites lui que de la prairie
Son abſence a ſeché les fleurs ;
Que des bois la feuille eſt ſétrie ,
Que je languis, que je me meurs.
Quel heureux vallon ma Bergère.
Orne-t-elle de ſes appas ?
Foulé par ſa danſe légère ,
112 MERCURE DE FRANCE .
Quel gazon fleurit ſous ſes pas.
Quel est le fortuné boccage-
Que ſes accens font retentir ?
Quelle fontaine a le plaiſir
De lui retracer ſon image.
M. Marmontel examine par quel degrés
les images poëtiques d'abord introduites
par le beſoin , font devenues un
ornement de luxe dans le langage. C'eſt
le ſujet d'un chapitre qui traite des images
ou du coloris. Ce morceau eſt philofophique
& un peu abſtrait. Les deux
chapitres ſuivans ſur l'harmonie du ſtyle
& le méchaniſme des vers , nous entraîneroient
dans des détails , qui excédroient
les bornes d'un éxtrait , & fourniroient
peu de citations agréables. Voici
comme l'Auteur débute dans celui
qui traite de l'invention .
» Pour concevoir l'objet de la Poë-
» fie dans toute fon étendue , il faut
" ofer conſidérer la nature comme
>> préſente à l'intelligence fuprême.
» Alors non ſeulement l'état a Stuel des
>> chofes , mais le cahos , ſon dévelop-
>> pement , les métamorphofes , les ré-
„ volutions de ce tout immenfe & de
> ſes parties ; ces phénomènes innom-
» brables qu'ont du produire la circuNOVEMBRE.
1763. 113
,
>> lation de la matière d'après les loix
» du mouvement , & le commerce
>> mutuel de la penſée & du mouve-
>> ment d'après les loix de l'union , de
>> l'eſprit & de la matière ; tout ce qui
» dans le jeu des élémens , dans l'or-
>> ganiſation des Etres vivans , animés ,
>> fenfibles , a pu concourir à varier
>> le ſpectacle mobile & fucceffif de
>> l'Univers , eſt réuni dans le même
>> tableau. Ce n'eſt pas tout à l'or-
>> dre préſent , aux viciffitudes paſſées
>> ſe joint la chaîne infinie des poffi-
»bles d'après l'eſſence même des
>> Etres , & non ſeulement ce qui eſt ,
>> mais ce qui ſeroit dans l'immenfité
>> du temps & de l'eſpace , fi la natu-
>> re développoit jamais le tréſor iné-
>> puiſable des germes renfermés dans
" ſon ſein. C'eſt ainſi que Dieu voit
>> la Nature , c'eſt ainſi que ſelon fa
>> foibleſſe le Poëte doit la contem-
» pler. S'emparer des cauſes ſecondes ,
>> les faire agir dans ſa penſée , felon
>>les loix de leur harmonie ; réaliſer ain-
>> fi les poffibles , raſſembler les dé-
» bris du paffé ; hâter la fécondité de
>> l'avenir ; donner une éxiftence appa-
>> rente & fenfible à ce qui n'eſt encore
» & ne fera peut- être jamais que dans
114 MERCURE DE FRANCE.
» l'effence idéale des choſes : c'eſt ce
» qu'on appelle inventer. Il ne faut
>>donc pas être ſurpris ſi l'on a regar-
» dé le génie poëtique comme une
» émanation de la Divinité même ....
» On voit par là combien le champ
» de la fiction doit être vaſte
» combien l'inventeur qui s'élance dans
>> la carrière des poſſibles , laiſſe loin
>> de lui l'imitateur fidèle & timide qui
» peint ce qu'il a ſous les yeux
,
&
On voit par ce début que M, Marmontel
traite ce ſujet d'une manière
nouvelle , & qu'il ne fuit point les
traces de donneurs de préceptes qui
ont écrit avant lui fur cette matière .
Tout le chapitre eſt dans le même
goût. L'Auteur approfondit ſes principes
, & remonte à la nature des choſes
, dont il tire enfuite des conféquences
toujours juſtes ,& qui répandent un
grand jour fur toutes les parties de l'Art
Poetique. Il demande à la vérité de ſes
Lecteurs une grande attention pour le
fuivre dans ces nouvelles routes ; ma's
quand on a une fois ſaiſi ſes idées primitives
, tout le ſyſtême ſe développe
avec facilité.
Dans le Chapitre intitulé du
choix dans l'imitation , l'Auteur com-
-
NOVEMBRE. 1763. 1ης
,
Stabat
le ſentiment de ceux qui confondent
la beauté poëtique avec la beauté
naturelle. Les vues dans lesquelles opére
la Poësie , dit M. Marmontel , ne font
pas celles de la Nature. Ce qui eſt beau
pour un Art , peut ne l'être pas pour les
autres. La beauté du Peintre ou du S
tuaire peut être ou n'être pas celle du
Poëte , & réciproquement ſelon l'effet
qu'ils veulent produire. Enfin ce qui
fait beauté dans un Poëme ou dans
tel endroit d'un Poëme , devient un défaut
, même en Poësie , dès qu'on le
déplace , & qu'on l'employe mal-àpropos.
Il ne fuffit donc pas , il n'eſt
pas même beſoin qu'une choſe ſoit
belle dans la Nature , pour qu'elle foit
belle en Poëfie ; il faut qu'elle ſoit telle
que l'exige l'effet que l'on veut opérer.
Nous citerons d'après l'Auteur quelques
exemples qui prouvent que la beauté
poëtique dépend du rapport des objets
avec nous-mêmes .
>> Lorſque la peinture d'un Payſage
>> riant & paiſible nous cauſe une douce
» émotion , une rêverie agréable , con-
>> ſultez-vous , & vous trouverez que
>> dans ce moment , vous vous ſuppo-
>> fez affis au pied de ce hêtre , au bord
>> de ce ruiſſeau , ſur cette herbe ten
116 MERCURE DE FRANCE .
>> dre & fleurie , au milieu de ces trou-
>> peaux qui de retour le foir au Villa-
>> ge , vous donneront un lait délicieux.
>> Si ce n'eſt pas vous , c'eſt un de vos
>> ſemblables que vous croyez voir dans
>> cet état fortuné ; mais fon bonheur
>> eſt ſi près de vous , qu'il dépend de
>> vous d'en jouir , & cette penſée eſt
» pour vous ce qu'eſt pour l'Avare la
>> vue de fon or , l'équivalent de la jouif-
>>fance.
» Mais à ce beau Tableau que vous
>> préſente la Nature , le Poëte ſçait
>>qu'il manque quelque choſe. Il place
>> une Bergère au bord du ruiſſeau ;
>>il la fait jeune & jolie , ni trop né-
>> gligée , de peur de bleſſer votre déli-
>> cateffe; ni trop parée , de peur de dé-
>> truire votre illufion. Il lui donne un
>> air fimple & naïf ; car il ſçait que
» vous aimez à trouver un coeur facile
» à ſéduire ; il lui donne une voix tou-
>> chante , organe d'une âme ſenſible ;
»& il la peint ſe mirant dans l'eau , &
» mêlant des fleurs à ſes cheveux, com-
>> me pour annoncer qu'elle a ce defir
>> de plaire qui ſuppoſe le beſoin d'ai-
» mer. S'il veut rendre le tableau plus
>> piquant , il place non loin d'elle un
>>boccage ſombre où vous croirez qu'il
NOVEMBRE . 1763 . 117
> eft facile de l'attirer. Il feindra même
» qu'un Berger l'y appelle, Vous le ver-
» rez entre les arbres , le feu du defir
» dans les yeux ; & un mouvement
>> confus de jalouſie ſe mêlera , fi elle
>> lui ſourit , au ſentiment qu'elle vous
> inſpire.
M. Marmontel ſuppoſe au contraire ,
que l'intention du Poëte ſoit de caufer
à ſon Lecteur une ſombre mélancolie.
» C'eſt un déſert qu'il vous peindra ,
>> continue-t-il , le bruit d'un torrent qui
>> ſe précipite fur des rochers , & qui va
>> dormir dans des gouffres , trouble ſeul
>> dans ce lieu ſauvage le filence de la
» Nature. Vous y voyez des chênes
>>briſés par la foudre mais que la
>>>hache a reſpectés. Des montagnes
> couronnés de frimats terminent l'ho-
>> rifon. De tous les oiſeaux , l'Aigle
>> ſeule oſe y dépoſer les fruits de fes
>> amours. Il vole tenant dans ſes griffes,
>> un tendre agneau enlevé à ſa mère ,
" & dont le bêlement timide ſe fait
>> entendre dans les airs. Cependant
» l'aigle aux aîles étendues arrive
> joyeux de ſa proie ; il la dépouille ,
>>la déchire & la partage à ſes petits.
„ Plus bas la Lionne alaite les fiens ;
» & dans les yeux de cette bête féroce,
118 MERCURE DE FRANCE .
» l'amour maternel ſe peint avec dou-
» ceur. Ces deux actions toutes fimples
>> concourent avec l'image du lieu ,
>> à exciter dans l'âme cette crainte que
>> les enfans aiment fi fort à éprouver,
» & dont l'homme qui est toujours en-
>> fant par le coeur , ne dédaigne pas de
» jouir encore.
Il eſt certain que ces deux tableaux
font très-poëtiques ; & que le Lecteur
n'a pas moins de defir d'être auprès de
la bergère , que de plaifir de n'être pas
au bord de ce torrent , au pied de ces
rochers , parmi ces animaux terribles ;
car il n'eſt pas moins doux de contempler
les maux dont on eft exempt , que
de voir les biens dont on peut jouir.
Nous ajouterons au Tableau précédent
une autre peinture qui ne la céde
pas aux deux premieres. M. Marmontel
joint toujours l'éxemple au précepte ; &
cet éxemple, c'eſt ſouvent lui-même qui
le fait. » Qu'un Poëte , dit-il , décrive
>> un incendie , l'image des flammes &
>>des débris nous affectera plus ou moins,
>> felon que nous avons l'imagination
>> plus ou moins vive , & le plus grand
» nombre même , en ſera foiblement
» ému. Mais qu'il nous préſente ſimple-
>>ment fur unbalcon de la maison qui
NOVEMBRE. 1763. 119
» brûle , une mère tenant ſon enfant
>> dans ſes bras , & luttant contre la
>> Nature pour ſe réfoudre à le jetter ,
>> plutôt que de le voir confumé avec
>> el'e par les flammes qui l'envir onnent;
» qu'il la repréſente meſurant tour-à-
>>> tour avec des yeux égarés l'effrayante
>> hauteur de la chûte ,& le peu d'eſpa-
>> ce , plus effrayant encore , qui la fé
>> pare des feux dévorans ; tantôt éle-
>> vant ſon enfant vers le Ciel , avec les
» regards de l'ardente prière ; tantôt
>>prenant avec violence la réſolution
» de le laiſſer tomber , & le retenant
>> tout-à-coup avec le cri du déſeſpoir
»& des entrailles maternelles. Alors le
>> preſſant dans ſon ſein , & le baignant
>> de ſes larmes , & dans l'inſtant même
>> ſe refuſant à ſes innocentes careſſes
» qui lui déchirent le coeur ; ah ! qui
>> ne ſent l'effet que ce Tableau doit
>> faire , s'il eſt peint avec vérité.
?
Ce Tableau ſeroit un vrai Poëme
s'il étoit revêtu des ornemens de la ver
ſification ; & même ſans cet avantage
il produit tous les effets de la plus touchante
Poëfie. Ces fortes de morceaux
qui font affez fréquens dans ce Livre ,
ôtent aux préceptes la ſéchereſſe inféparable
des Ouvrages didactiques . Auffi
120 MERCURE DE FRANCE.
paffons-nous-nous légérement fur les
règles qu'il faut lire avec attention dans
le Livre , pour nous attacher aux exemples
qui font plus agréables , & qui font
plus à la portée du commun des Lecteurs.
D'ailleurs les préceptes qui forment
le premier volume de cette Poëtique ne
regardent que la Poësie en général , ce
qui les rend encore plus abſtraits. Nous
parlerons dans le Mercure ſuivant , des
différens genres de Poësie , depuis le
Poëme Epique juſqu'au Madrigal ; car
M. Marmontel a traité de tous ces genres
ſéparément.
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61
p. 187
GRAVURE.
Début :
Agar renvoyé par Abraham ; dédiée à MONSIEUR. Estampe de 21 pouces de hauteur sur 15 pouces [...]
Mots clefs :
Gravure, Estampe, Tableau, Carlo Antonio Porporati
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : GRAVURE.
GRAVURE.
AGAR renvoyée par Abraham ; dédiée à MONSIEUR.
Eftampe de 21 pouces de hauteur fur 15 pouces
de largeur , gravée d'après un tableau de
Vandyck , par M. Porporati , Garde des Deffins de
S. M. le Roi de Sardaigne , Membre des Académies
Royales de Paris & de Turin.
La compofition du fujet eft fage , les têtes font
d'un beau caractère , & la gravure , qui eft d'une manière
large & fimple , nous paroît avoir confervé ,
autant qu'il eft poffible , les beautés du tableau.
Nous croyons cette Eftampe faite pour ajouter encore
à la réputation déjà très- diftinguée de M. Porporati.
Le prix eft de 16 livres. Elle fe vend chez M.
Séchy , Place Dauphine.
AGAR renvoyée par Abraham ; dédiée à MONSIEUR.
Eftampe de 21 pouces de hauteur fur 15 pouces
de largeur , gravée d'après un tableau de
Vandyck , par M. Porporati , Garde des Deffins de
S. M. le Roi de Sardaigne , Membre des Académies
Royales de Paris & de Turin.
La compofition du fujet eft fage , les têtes font
d'un beau caractère , & la gravure , qui eft d'une manière
large & fimple , nous paroît avoir confervé ,
autant qu'il eft poffible , les beautés du tableau.
Nous croyons cette Eftampe faite pour ajouter encore
à la réputation déjà très- diftinguée de M. Porporati.
Le prix eft de 16 livres. Elle fe vend chez M.
Séchy , Place Dauphine.
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Résumé : GRAVURE.
La gravure 'Agar renvoyée par Abraham' est tirée d'un tableau de Vandyck. Mesurant 21 pouces sur 15, elle est réalisée par M. Porporati, Garde des Dessins du Roi de Sardaigne et membre des Académies Royales de Paris et de Turin. La composition est sage, les têtes bien caractérisées, et la gravure fidèle à l'original. Elle est vendue 16 livres chez M. Séchy, Place Dauphine.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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