MESSIEURS ,
QUOIQUE Vous n'offriez point votre
médiation à tout le monde, j'eſpére
que vous ne ferez pas affez avares de vos
lumières , pour en refufer quelque lueur
à quelqu'un , qui defire ardemment de
s'inftruire. C'eft dans cette vue que j'ai
pris la liberté de vous écrire , par la
vaie du Mercure , pour vous prier de
concilier des chofes qui me paroiffent
finguliérement oppofées. Spectateur par
gout , je réfléchis quelquefois , & cela
fur le premier objet qui me frappe
amais principalement fur les Arts que j'aime
beaucoup .
Jeifaifois donc réfléxion , comment
il fe pouvoit , que dans une Nation où
il y a des prix inftitués , pour récompenfer
ceux qui défignent le mieux quel
étoit le Coftume des Egyptiens , des
Perfes & c., & de tant d'autres Nations
anciennes comment il fe peut , dis-je¹ ,
que dans les Monumens , que cette
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
même Nation érige de nos jours , elle
s'éloigne fi fort du fien , & femble
faire tous fes efforts , pour qu'il foit impoſſible
de fçavoir dans quel fiécle & à
l'honneur de qui ils ont été élevés .
Mais , difent les amateurs de jambes
nues & de draperies , nos habits ne font
pas dignes d'être confacrés , & leur forme
n'eft point affez agréable pour la
tranfmettre à la pofterité ; ils font un
mauvais effet en Sculpture. Mais le reméde
eft fimple furtout dans un pays où
l'on aime le changement . Ces changemens
d'ailleurs font très- avantageux
pour les Manufactures & pour les Ouvriers
en parures ; j'ai même oui-dire à
nn Anglois , qu'on ne changeoit fi fou
vent de modes dans ſon pays , que pour
encourager & faire profiter les Manufactures
, & il eft à remarquer que leurs
nouvelles modes font toujours l'oppofé
de celle qu'ils quittent.
La fureur des Infcriptions Latines
chofe qui doit néceffairement fuivre la
mode des habits à la Romaine , prive
quantité de gens ( & moi tout le premier
) de fatisfaire leur curiofité fur les
Monumens qu'ils rencontrent : fi elles
n'étoient employées que pour défigner
un Savant dans la Langue Latine , je ne
AOUST. 1763. 149
m'en plaindrois pas. Mais on voit du
Grec & du Latin , fur des Monumens
élevés à des perfonnes , qui n'ont jamais
fçu un mot de ces mêmes Langues .
Il me paroît donc ridicule , que pour
connoître les Illuftres de mon pays , il
me faille employer des Interprêtes étrangers.
Ce ne font peut-être ici que des redites
; mais on ne fauroit , je crois , trop
s'élever contre des abus auffi grands &
auffi ridicules.