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151
p. 40-43
EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de LOEWENSTEIN, Prince régnant de WERTHEIM, Membre honoraire de l'Académie des Sciences.
Début :
Au vrai seul, dit un Moraliste, [...]
Mots clefs :
Prince, Altesse, Vérité, Gloire
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texteReconnaissance textuelle : EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de LOEWENSTEIN, Prince régnant de WERTHEIM, Membre honoraire de l'Académie des Sciences.
EPITRE à S. A. S. Mgr le Prince de
LEWENSTEIN , Prince régnant de
WERTHEIM , Membre honoraire de:
l'Académie des Sciences.
ΑνU vrai feul , dit un Moralifte ,
Eft attaché notre bonheur :
Mais la vérité qui m'attriſte
Vaut- elle une agréable erreur ?
Dois- je , éloigné de Votre Alteffe ,
Ne point efpérer de la voir ?
Puis-je , dans une douce yvreffe ,
N'en pas réaliſer l'efpoir ?
Laiffez- moi , Cenfeur trop auftère ,
Votre morale eſt un poiſon :
Je chéris , j'aime ma chimère ,
Elle eft l'effort de ma raiſon.
Dans la favante folitude
Où , dépofant votre grandeur ,
Votre esprit , avec certitude ,
Des mers fonde la profondeur
Et chaque jour fait fon étude
D'affurer la félicité .
D'un peuple aimé qui vous adore ;
Prince , je me crois tranfporté.
C'eft -là qu'au lever de l'aurore ,
AVRIL 1766. 41
J'écoute avec avidité
Ces traits qui portent dans mon âme
Le flambeau de la vérité :
Elle s'élève , elle s'enflâme
A leur raviffante clarté.
Je reſpecte dans ſon ouvrage
Le fage Auteur de l'univers :
Vous en êtes la vive image.
Jufte ennemi des coeurs pervers ,
Avec une égale juftice.
Votre main punit les forfaits ,
Arrête les progrès du vice
Et prodigue aux bons les bienfaits .
Mais , lorfque maître de vous- même ,
Dégagé de ce premier ſoin ,
Et des devoirs du diadême ,
Vous n'avez que moi pour temoin ;
Quand les noeuds de la confiance ,
Prince , m'élèvent juſqu'à vous ,
Je ne vois plus votre puiffance ,
Je m'éclaire & je prends vos goûts .
J'admire en vous l'homme eftimable ,
Le favant fimple & fans écarts ,
Le Philofophe raiſonnable ,
L'ami , le protecteur des arts.
Sublime , noble avec Virgile ,
Folâtre avec Anacréon
Votre génie ardent , facile ,
Careffe ou Voltaire ou Newton ::
42 MERCURE DE FRANCE
Il badine avec Lafontaine ,
Et fuit dans les cieux d'Alembert
Mais le mâle Rouffeau l'entraîne ::
Puis délicat près de Gefner ,
Il vole dans les bras d'Ovide
Soupirer de tendres amours :
Ou , prenant l'équerre d'Euclide ,,
Et , s'étayant de fon fecours ,
Il trace d'un crayon rapide
Et les rapports & les contours
Des Ordres dont l'architecture
Embellit nos riches palais ;
Et quelquefois de la nature ,
Déchirant les voiles épais ,
Il en pénètre la magie
Et lui dérobe fes fecrets.
O notre heureuſe Académie ,
Quel honneur rejaillit fur toi !
Ta gloire en doit être affermie :
Ta gloire toujours fut ta loi.
On t'inftruit qu'au fein de l'Empire
Un Prince , un mortel vertueux
Tient le compas , pince la lyre ,
Sait , s'occupe & fait des heureux :
Tu veux ravir cette conquête ..
Et ton choix jufte & précieux
De lauriers couronne fa tête.
Eh que pouvoit faire de mieux
Ce Sénat fage qui difpenfe:
AVRIL 1766: 43
Aux honneurs les auguftes droits ?
Mais où tend ma frêle éloquence ?
Tandis que j'élève la voix ,
Votre Alteffe ne peut m'entendre ,
Et , pouffant un cerf aux abois ,
Le force peut- être à fe rendre ;
Ou , calculant d'un trait hardi ,
Des aftres la viteffe extrême ,
Elle voit le globe arrondi ,
Et renverſe notre fyftême.
Et moi , dans mon donjon reclus ,
Plein de refpect & de tendreffe ,
Je forme des voeux fuperflus.
Qu'ils paffent donc à Votre Alteffe ..
Encor , fi j'avois fon portrait !
Cette favorable impofture
Rendroit mon coeur plus fatisfait :-
Je ferois heureux en peinture .
L' * * * * F ****;
LEWENSTEIN , Prince régnant de
WERTHEIM , Membre honoraire de:
l'Académie des Sciences.
ΑνU vrai feul , dit un Moralifte ,
Eft attaché notre bonheur :
Mais la vérité qui m'attriſte
Vaut- elle une agréable erreur ?
Dois- je , éloigné de Votre Alteffe ,
Ne point efpérer de la voir ?
Puis-je , dans une douce yvreffe ,
N'en pas réaliſer l'efpoir ?
Laiffez- moi , Cenfeur trop auftère ,
Votre morale eſt un poiſon :
Je chéris , j'aime ma chimère ,
Elle eft l'effort de ma raiſon.
Dans la favante folitude
Où , dépofant votre grandeur ,
Votre esprit , avec certitude ,
Des mers fonde la profondeur
Et chaque jour fait fon étude
D'affurer la félicité .
D'un peuple aimé qui vous adore ;
Prince , je me crois tranfporté.
C'eft -là qu'au lever de l'aurore ,
AVRIL 1766. 41
J'écoute avec avidité
Ces traits qui portent dans mon âme
Le flambeau de la vérité :
Elle s'élève , elle s'enflâme
A leur raviffante clarté.
Je reſpecte dans ſon ouvrage
Le fage Auteur de l'univers :
Vous en êtes la vive image.
Jufte ennemi des coeurs pervers ,
Avec une égale juftice.
Votre main punit les forfaits ,
Arrête les progrès du vice
Et prodigue aux bons les bienfaits .
Mais , lorfque maître de vous- même ,
Dégagé de ce premier ſoin ,
Et des devoirs du diadême ,
Vous n'avez que moi pour temoin ;
Quand les noeuds de la confiance ,
Prince , m'élèvent juſqu'à vous ,
Je ne vois plus votre puiffance ,
Je m'éclaire & je prends vos goûts .
J'admire en vous l'homme eftimable ,
Le favant fimple & fans écarts ,
Le Philofophe raiſonnable ,
L'ami , le protecteur des arts.
Sublime , noble avec Virgile ,
Folâtre avec Anacréon
Votre génie ardent , facile ,
Careffe ou Voltaire ou Newton ::
42 MERCURE DE FRANCE
Il badine avec Lafontaine ,
Et fuit dans les cieux d'Alembert
Mais le mâle Rouffeau l'entraîne ::
Puis délicat près de Gefner ,
Il vole dans les bras d'Ovide
Soupirer de tendres amours :
Ou , prenant l'équerre d'Euclide ,,
Et , s'étayant de fon fecours ,
Il trace d'un crayon rapide
Et les rapports & les contours
Des Ordres dont l'architecture
Embellit nos riches palais ;
Et quelquefois de la nature ,
Déchirant les voiles épais ,
Il en pénètre la magie
Et lui dérobe fes fecrets.
O notre heureuſe Académie ,
Quel honneur rejaillit fur toi !
Ta gloire en doit être affermie :
Ta gloire toujours fut ta loi.
On t'inftruit qu'au fein de l'Empire
Un Prince , un mortel vertueux
Tient le compas , pince la lyre ,
Sait , s'occupe & fait des heureux :
Tu veux ravir cette conquête ..
Et ton choix jufte & précieux
De lauriers couronne fa tête.
Eh que pouvoit faire de mieux
Ce Sénat fage qui difpenfe:
AVRIL 1766: 43
Aux honneurs les auguftes droits ?
Mais où tend ma frêle éloquence ?
Tandis que j'élève la voix ,
Votre Alteffe ne peut m'entendre ,
Et , pouffant un cerf aux abois ,
Le force peut- être à fe rendre ;
Ou , calculant d'un trait hardi ,
Des aftres la viteffe extrême ,
Elle voit le globe arrondi ,
Et renverſe notre fyftême.
Et moi , dans mon donjon reclus ,
Plein de refpect & de tendreffe ,
Je forme des voeux fuperflus.
Qu'ils paffent donc à Votre Alteffe ..
Encor , fi j'avois fon portrait !
Cette favorable impofture
Rendroit mon coeur plus fatisfait :-
Je ferois heureux en peinture .
L' * * * * F ****;
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Résumé : EPÎTRE à S. A. S. Mgr le Prince de LOEWENSTEIN, Prince régnant de WERTHEIM, Membre honoraire de l'Académie des Sciences.
L'épître est destinée à Son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince de Lewenstein, Prince régnant de Wertheim et membre honoraire de l'Académie des Sciences. L'auteur admire la vérité mais se questionne sur sa supériorité par rapport à une agréable erreur. Il loue le prince pour ses qualités morales et intellectuelles, notamment sa sagesse, sa justice et son amour pour les arts. Le prince est présenté comme un homme estimable, savant et protecteur des arts, capable de naviguer entre philosophie, poésie, sciences et arts, et de comprendre les secrets de la nature. L'auteur exprime l'honneur que représente pour l'Académie des Sciences d'avoir un tel membre. Il conclut en exprimant son désir de rencontrer le prince et en espérant que ses vœux lui parviennent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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152
p. 43-51
EPÎTRE sur l'utilité de la satire. Par M. MATON.
Début :
Egô si risi quod ineptus Pastillos Rufillus olet, Gorgonius hircum, [...]
Mots clefs :
Satire, Honneur, Vice, Coeur, Yeux, Grands, Homme, Boileau
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texteReconnaissance textuelle : EPÎTRE sur l'utilité de la satire. Par M. MATON.
EPITRE fur l'utilité de la fatire. Par
M. MATON.
Ego fi rifi quod ineptus
Paftillos Rufillus olet , Gorgonius hircum ,
Lividus & mordax videor tibi.
PAR
Horat.
AR quel abus les méchans & les fots.
Font - ils le mal , errent - ils en repos ?
N'ófe -t-on plus , ami de la droiture
Des moeurs du temps hafarder la peinture?
44
MERCURE DE FRANCE .
Et rougit- on d'entretenir l'honneur
Qui d'un état confirme la grandeur ?
C'eſt donc depuis qu'avec l'art de médire
Les médifans confondent la fatire ,
Et que le vice , au plus haut point porté ,
S'accroît encor de fon impunité ?
O fiècle ! ô jours ! fi féconds en maximes ,
En théorie , en documens fublimes
Pour qui le nom d'honneur ou de vertu
N'eft que trop vague , & fouvent rebattu ;
Permetttez - vous qu'une Mufe ftoïque
Monte fa lyre au ton de fa logique?
Qu'il foit banni de la fociété ,
Qu'il foit , dit- on , à jamais d'éteſté ,
Le bel-efprit qui , fâcheux par fyftême ,
Nous décrira pour fe louer lui-même.
Quoi qu'on en dife , intégre & citoyen ,
Un fatyrique eft un homme de bien :
S'il fe pouvoit qu'un peuple en fon enfance
Cherchât au loin fa frêle fubfiftance ,
Qu'avec tranfport il béniroit la main
Qui , féparant le baume du venin ,
Lui marqueroit tout ce que la nature
Sage & conftante offre à fa nouriture !
Tel eft l'objet du cenfeur éclairé ;
Un'eft fervent que pour l'homme égaré :
JUILLET 41
1
1766.
D'un mot plaisant , ou d'un trait fatirique ,
Il force au bien que la morale indique ;
Se faifant craindre , il éclaire nos pas :
La loi commande , & ne raifonne pas.
Chez des humains yvres de flaterie ,
De tous les temps la fatire avilie
Range le fage à côté du méchant ,
Lorfque fon oeil veut percer trop avant.
Qu'une leçon dans le fecret nous pique ,
Elle révolte alors qu'elle eft publique.
Comment peut - on , jaloux de fon erreur
Baiſer la main qui nous perce le coeur ?
Le bel emploi (de l'orgueil dont nous fommes)
Que de reprendre , & d'inftruire les hommes !
Témoins les fruits que moiffonne Rouffeau ,
De fon Vitam impendere vero.
Eft-on toujours pour y voir mieux qu'un autre,
De la raiſon le martyre & l'apôtre ?
L'humanité demande des heureux ,
Et l'art d'en faire eft un préfent des Cieux
Mais on a beau terraffer l'impofture ,
On jouit peu du bien que l'on procure :
Il eft d'ingrats un nombrè illimité ,
Et mille erreurs pour une vérité.
Quoique ces vers admettent la fatire ,
La bienséance en rétrécit l'empire.
Qu'est-il befoin , pour la gloire des fots ,
Qu'un Ecrivain fe ruine en bons mots ?
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Ou qu'un forfait , abhorrant la lumière ,
Soit par humeur tiré de la pouflière ?
La voix publique aime la chaſteté ,
Et le vrai zèle atteint l'utilité :
De Juvenal les portraits font infâmes ;
Ne fouillons pas dans les replis des âmes :
Il eft des coeurs juſques là corrompus ,
Que n'émeut point l'exemple des vertus ;
Mais effayez de leur créer des vices ,
Les voilà prêts d'en faire leurs délices.
Un crime occulte eft prefque indifférent 3
Qui fe perd feul , eſt à peine un méchant.
Pour peu qu'un mal devienne épidémique ,
Pour l'arrêter , il n'eft qu'un fatirique ;
Un ennemi de l'ordre , un impofteur ,
S'il eft puiffant , doit exciter l'horreur ;
Il faut fur lui déployer le farcafme
Et le glacer dans fon enthouſiaſme :
De fes noirceurs vient- il à fe
parer ,
C'est un Typhon qu'il faut d'éfefpérer.
Tel d'un arrêt s'ofe targuer & rire ,
Brave le Ciel , qui craindra la fatire .
Elle a produit de furprenans effets ;
Elle a de Guife arrêté les excès ( 1 ) ;
( 1 ) On fait que la multiplicité des écrits répandus dans
la Sicile , par les partifans du Roi contre le Duc de Guife ,
mirent un frein puiffantaux entreptifes or gueilleufes de cet
homme,
I
JUILLET
47 1766.
Et Maffei , par ſa forte ironie ( 2 ) ,
D'affreux duels a purgé l'Italie.
Que mon coeur s'ouvre aux pleurs des malheureux
,
Sentant leur fort , je parlerai comme eux :
Leurs maux divers m'arracheront des larmes ;
Leur défeſpoir me fournira des armes :
Je ne verrai
qu'oppreffeurs & tyrans ;
Que des petits les victimes des grands ;
Que l'ingocence & l'orphelin timides
Triftes jouets de juges trop avides ;
Que la faveur couronnant de ſes mains ,
De vils flateurs , l'opprobre des humains :
Ce ne fera que haine & préfidie ;
Qu'ambition de flots de fang nourrie ;
Que novateurs , que de faux citoyens ,
Que des docteurs s'égorgeant pour des riens ;
Que des favans , dont la philoſophie
Verſe en leur fein le poiſon de l'envie.
Ils font , hélas ! ces oracles du temps ,
Peu lumineux , & jamais confolans.
Lorſqu'un héros qui reſpire la guerre ,
De fes fujets fe fait nommer le père ;
Qu'un autre érige en maxime d'état ,
Qu'un trône ouvert excufe l'attentat ;
( 2 ) Il eft certain que le ridicule amer jetté par le
Marquis Maffei , fur l'ufage barbare des duels , dans fon
traité Della Scienza Cavalleresca , produiſit en Italie des
effets furprenans.
MERCURE DE FRANCE.
Que s'uniflant à des femmes perdues ,
Des grands encor fe placent dans les nues ;
Que tel aux fiens refufe des fecours ,
Qui rifque au jeu fa fortune & fes jours ;
Qu'aux yeux de ceux qui ne favent l'attendre ,
L'or n'avilit que quand il le faut rendre :
Le Ciel m'eût- il départi fa douceur ,
Le fiel alors furnage dans mon coeur :
Il faut du moins qu'en bonne politique ,
Faute de loix , la fatire s'explique :
Dans un Etat il eft contagieux
Qu'à ces tableaux s'accoutument les yeux.
Quelque rumeur que la fatire excite ,
On ne la craint que lorsqu'on la mérite .
Malheur à ceux qui la comptent pour rien :
L'horreur du mal fait l'éloge du bien.
Alcide expire & les monftres renaiſſent :
Boileau n'eft plus , & les fots reparoiffent.
Mais de cenfeur , pour s'arroger le droit ,
Il faut , dit - on , foi- même marcher droit ,
Et qu'innocent des vices qu'on réprime ,
De victimaire on ne foit pas victime.
Eft- ce aux Lays à nous parler d'honneur ?
Aux Arétins , d'un Dieu jufte & vengeur ?
Soit & mon but , en me mêlant d'écrire ,
Eft qu'on m'eftime,& non pas qu'on m'admire.
Si je nommois , je veux l'être à mon tour.
J'ai deux acteurs ; c'eft le peuple & la cour.
Que
JUILLET 1766. 49
Que dis-je encor ? Il faut , pour être juſte ,
Blâmant Cinna , s'enrouer pour Auguſte
Et compofer , d'un ftyle fec & dur ,
En temps & lieu des odes fur Namur:
Que rifque- t- on ? Pour une apologie
Mille fujets dérident mon génie ;
Etre à l'affut de l'orgueil & du fat ,
C'est ce qu'obferve un Auteur par état .
Mais il faut rire ; ennemi de la joie ,
Aux vers rongeurs on est toujours en proie ;
Tout eft chaos quand le ciel eft obfcur ;
Tout le corrompt quand le vale eft impur,
Ami lecteur , j'ai banni mon fcrupule ;
Pour peu qu'un vice offre de ridicule ,
Il n'eſt pour lui , ni trêve ni traité :
Salvien , dit- on... . Dieu même a plaifanté (3 ) .
Boileau nommoit & bravoit la tempête s
Boileau pourtant avoit une âme honnête.
Dans leurs palais , s'il vifitoit les grands ,
Se piquoit - il d'y brûler de l'encens ? '
Moins protégé fans doute & moins fertile ,
En d'autres mains fon art peut être utile .
Mais quant aux morts , ils ne rougiffent plus .
Et les tombeaux regorgent de vertus .
Des torts vivans parcourons la carrière ,
Sans nous morfondre à rimer en arrière ;
Examinons , l'optique eft fous nos yeux .
( 3 ) Les Ecritures & les Saints Pères font pleins de traite
plaifans & d'ironies , qui l'emportent , pour la force , fur
la déclamation on me difpenfera de les citer , il y en a trop.,
Vol. II.
MERCURE DE FRANCE.
Tout eft pigmée & veut atteindre aux cieux ;
A fa befogne on met tant d'importance ,
Qu'on croit feul être un perfonnage en France :
Auffi ne vois -je en nos jours dépravés
Qu'artiſtes peints & que magots gravés.
Contre les grands jour & nyit on déclame ;
En vain ils font fans principes , fans âme :
Leurs détracteurs , ces frondeurs éternels ,
Mourant de faim pour fe rendre immortels )
Sont les premiers , féduits par des carreffes ,
'A s'adoucir , à chanter leurs foibleffes.
Il faut d'un grand , en diffamant les traits ,
Défefpérer de le louer jamais.
Mais c'en eft trop , Mufe , pour un chapitre ;
Et fouviens-toi que tu fais une épître :
Des maux réels de ce monde moral
Nous n'avons pas entrepris le journal ,
Dis feulement , avec quelque juftice ,
Que la fatyre eft le fléau du vice ;
Qu'en fait de moeurs & de bons réglemens ,
Dix vers heureux font plus que vingt pédans ;
Qu'un Juge inftruit ne fauroit la profcrire ;
Que fous Trajan on permit de tout dire s
Et que depuis loix , édits & fermons
Sont à-peu-près tirés du même fonds.
Dans un moment où l'eſprit de vertige
Renverfe tout & s'écrie au prodige ,
1
JUILLET 1766. SE
Que ferviroit un Moliere nouveau ,
Si , refferrant fon génie au berceau ,
On l'aftreignoit au mérite affez mince
De mettre en jeu des défauts de province ?
Du plus grand homme on feroit un flatteur ,
Et... Je me tais pour n'avoir pas d'humeur.
M. MATON.
Ego fi rifi quod ineptus
Paftillos Rufillus olet , Gorgonius hircum ,
Lividus & mordax videor tibi.
PAR
Horat.
AR quel abus les méchans & les fots.
Font - ils le mal , errent - ils en repos ?
N'ófe -t-on plus , ami de la droiture
Des moeurs du temps hafarder la peinture?
44
MERCURE DE FRANCE .
Et rougit- on d'entretenir l'honneur
Qui d'un état confirme la grandeur ?
C'eſt donc depuis qu'avec l'art de médire
Les médifans confondent la fatire ,
Et que le vice , au plus haut point porté ,
S'accroît encor de fon impunité ?
O fiècle ! ô jours ! fi féconds en maximes ,
En théorie , en documens fublimes
Pour qui le nom d'honneur ou de vertu
N'eft que trop vague , & fouvent rebattu ;
Permetttez - vous qu'une Mufe ftoïque
Monte fa lyre au ton de fa logique?
Qu'il foit banni de la fociété ,
Qu'il foit , dit- on , à jamais d'éteſté ,
Le bel-efprit qui , fâcheux par fyftême ,
Nous décrira pour fe louer lui-même.
Quoi qu'on en dife , intégre & citoyen ,
Un fatyrique eft un homme de bien :
S'il fe pouvoit qu'un peuple en fon enfance
Cherchât au loin fa frêle fubfiftance ,
Qu'avec tranfport il béniroit la main
Qui , féparant le baume du venin ,
Lui marqueroit tout ce que la nature
Sage & conftante offre à fa nouriture !
Tel eft l'objet du cenfeur éclairé ;
Un'eft fervent que pour l'homme égaré :
JUILLET 41
1
1766.
D'un mot plaisant , ou d'un trait fatirique ,
Il force au bien que la morale indique ;
Se faifant craindre , il éclaire nos pas :
La loi commande , & ne raifonne pas.
Chez des humains yvres de flaterie ,
De tous les temps la fatire avilie
Range le fage à côté du méchant ,
Lorfque fon oeil veut percer trop avant.
Qu'une leçon dans le fecret nous pique ,
Elle révolte alors qu'elle eft publique.
Comment peut - on , jaloux de fon erreur
Baiſer la main qui nous perce le coeur ?
Le bel emploi (de l'orgueil dont nous fommes)
Que de reprendre , & d'inftruire les hommes !
Témoins les fruits que moiffonne Rouffeau ,
De fon Vitam impendere vero.
Eft-on toujours pour y voir mieux qu'un autre,
De la raiſon le martyre & l'apôtre ?
L'humanité demande des heureux ,
Et l'art d'en faire eft un préfent des Cieux
Mais on a beau terraffer l'impofture ,
On jouit peu du bien que l'on procure :
Il eft d'ingrats un nombrè illimité ,
Et mille erreurs pour une vérité.
Quoique ces vers admettent la fatire ,
La bienséance en rétrécit l'empire.
Qu'est-il befoin , pour la gloire des fots ,
Qu'un Ecrivain fe ruine en bons mots ?
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Ou qu'un forfait , abhorrant la lumière ,
Soit par humeur tiré de la pouflière ?
La voix publique aime la chaſteté ,
Et le vrai zèle atteint l'utilité :
De Juvenal les portraits font infâmes ;
Ne fouillons pas dans les replis des âmes :
Il eft des coeurs juſques là corrompus ,
Que n'émeut point l'exemple des vertus ;
Mais effayez de leur créer des vices ,
Les voilà prêts d'en faire leurs délices.
Un crime occulte eft prefque indifférent 3
Qui fe perd feul , eſt à peine un méchant.
Pour peu qu'un mal devienne épidémique ,
Pour l'arrêter , il n'eft qu'un fatirique ;
Un ennemi de l'ordre , un impofteur ,
S'il eft puiffant , doit exciter l'horreur ;
Il faut fur lui déployer le farcafme
Et le glacer dans fon enthouſiaſme :
De fes noirceurs vient- il à fe
parer ,
C'est un Typhon qu'il faut d'éfefpérer.
Tel d'un arrêt s'ofe targuer & rire ,
Brave le Ciel , qui craindra la fatire .
Elle a produit de furprenans effets ;
Elle a de Guife arrêté les excès ( 1 ) ;
( 1 ) On fait que la multiplicité des écrits répandus dans
la Sicile , par les partifans du Roi contre le Duc de Guife ,
mirent un frein puiffantaux entreptifes or gueilleufes de cet
homme,
I
JUILLET
47 1766.
Et Maffei , par ſa forte ironie ( 2 ) ,
D'affreux duels a purgé l'Italie.
Que mon coeur s'ouvre aux pleurs des malheureux
,
Sentant leur fort , je parlerai comme eux :
Leurs maux divers m'arracheront des larmes ;
Leur défeſpoir me fournira des armes :
Je ne verrai
qu'oppreffeurs & tyrans ;
Que des petits les victimes des grands ;
Que l'ingocence & l'orphelin timides
Triftes jouets de juges trop avides ;
Que la faveur couronnant de ſes mains ,
De vils flateurs , l'opprobre des humains :
Ce ne fera que haine & préfidie ;
Qu'ambition de flots de fang nourrie ;
Que novateurs , que de faux citoyens ,
Que des docteurs s'égorgeant pour des riens ;
Que des favans , dont la philoſophie
Verſe en leur fein le poiſon de l'envie.
Ils font , hélas ! ces oracles du temps ,
Peu lumineux , & jamais confolans.
Lorſqu'un héros qui reſpire la guerre ,
De fes fujets fe fait nommer le père ;
Qu'un autre érige en maxime d'état ,
Qu'un trône ouvert excufe l'attentat ;
( 2 ) Il eft certain que le ridicule amer jetté par le
Marquis Maffei , fur l'ufage barbare des duels , dans fon
traité Della Scienza Cavalleresca , produiſit en Italie des
effets furprenans.
MERCURE DE FRANCE.
Que s'uniflant à des femmes perdues ,
Des grands encor fe placent dans les nues ;
Que tel aux fiens refufe des fecours ,
Qui rifque au jeu fa fortune & fes jours ;
Qu'aux yeux de ceux qui ne favent l'attendre ,
L'or n'avilit que quand il le faut rendre :
Le Ciel m'eût- il départi fa douceur ,
Le fiel alors furnage dans mon coeur :
Il faut du moins qu'en bonne politique ,
Faute de loix , la fatire s'explique :
Dans un Etat il eft contagieux
Qu'à ces tableaux s'accoutument les yeux.
Quelque rumeur que la fatire excite ,
On ne la craint que lorsqu'on la mérite .
Malheur à ceux qui la comptent pour rien :
L'horreur du mal fait l'éloge du bien.
Alcide expire & les monftres renaiſſent :
Boileau n'eft plus , & les fots reparoiffent.
Mais de cenfeur , pour s'arroger le droit ,
Il faut , dit - on , foi- même marcher droit ,
Et qu'innocent des vices qu'on réprime ,
De victimaire on ne foit pas victime.
Eft- ce aux Lays à nous parler d'honneur ?
Aux Arétins , d'un Dieu jufte & vengeur ?
Soit & mon but , en me mêlant d'écrire ,
Eft qu'on m'eftime,& non pas qu'on m'admire.
Si je nommois , je veux l'être à mon tour.
J'ai deux acteurs ; c'eft le peuple & la cour.
Que
JUILLET 1766. 49
Que dis-je encor ? Il faut , pour être juſte ,
Blâmant Cinna , s'enrouer pour Auguſte
Et compofer , d'un ftyle fec & dur ,
En temps & lieu des odes fur Namur:
Que rifque- t- on ? Pour une apologie
Mille fujets dérident mon génie ;
Etre à l'affut de l'orgueil & du fat ,
C'est ce qu'obferve un Auteur par état .
Mais il faut rire ; ennemi de la joie ,
Aux vers rongeurs on est toujours en proie ;
Tout eft chaos quand le ciel eft obfcur ;
Tout le corrompt quand le vale eft impur,
Ami lecteur , j'ai banni mon fcrupule ;
Pour peu qu'un vice offre de ridicule ,
Il n'eſt pour lui , ni trêve ni traité :
Salvien , dit- on... . Dieu même a plaifanté (3 ) .
Boileau nommoit & bravoit la tempête s
Boileau pourtant avoit une âme honnête.
Dans leurs palais , s'il vifitoit les grands ,
Se piquoit - il d'y brûler de l'encens ? '
Moins protégé fans doute & moins fertile ,
En d'autres mains fon art peut être utile .
Mais quant aux morts , ils ne rougiffent plus .
Et les tombeaux regorgent de vertus .
Des torts vivans parcourons la carrière ,
Sans nous morfondre à rimer en arrière ;
Examinons , l'optique eft fous nos yeux .
( 3 ) Les Ecritures & les Saints Pères font pleins de traite
plaifans & d'ironies , qui l'emportent , pour la force , fur
la déclamation on me difpenfera de les citer , il y en a trop.,
Vol. II.
MERCURE DE FRANCE.
Tout eft pigmée & veut atteindre aux cieux ;
A fa befogne on met tant d'importance ,
Qu'on croit feul être un perfonnage en France :
Auffi ne vois -je en nos jours dépravés
Qu'artiſtes peints & que magots gravés.
Contre les grands jour & nyit on déclame ;
En vain ils font fans principes , fans âme :
Leurs détracteurs , ces frondeurs éternels ,
Mourant de faim pour fe rendre immortels )
Sont les premiers , féduits par des carreffes ,
'A s'adoucir , à chanter leurs foibleffes.
Il faut d'un grand , en diffamant les traits ,
Défefpérer de le louer jamais.
Mais c'en eft trop , Mufe , pour un chapitre ;
Et fouviens-toi que tu fais une épître :
Des maux réels de ce monde moral
Nous n'avons pas entrepris le journal ,
Dis feulement , avec quelque juftice ,
Que la fatyre eft le fléau du vice ;
Qu'en fait de moeurs & de bons réglemens ,
Dix vers heureux font plus que vingt pédans ;
Qu'un Juge inftruit ne fauroit la profcrire ;
Que fous Trajan on permit de tout dire s
Et que depuis loix , édits & fermons
Sont à-peu-près tirés du même fonds.
Dans un moment où l'eſprit de vertige
Renverfe tout & s'écrie au prodige ,
1
JUILLET 1766. SE
Que ferviroit un Moliere nouveau ,
Si , refferrant fon génie au berceau ,
On l'aftreignoit au mérite affez mince
De mettre en jeu des défauts de province ?
Du plus grand homme on feroit un flatteur ,
Et... Je me tais pour n'avoir pas d'humeur.
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Résumé : EPÎTRE sur l'utilité de la satire. Par M. MATON.
Dans l'épître 'Sur l'utilité de la satire', M. Maton explore le rôle essentiel de la satire dans la société. Il regrette l'absence de critique des mœurs contemporaines et met en avant l'importance de la satire pour éclairer et guider les individus vers le bien. La satire utilise des mots plaisants ou des traits satiriques pour révéler les erreurs humaines, mais doit être employée avec discernement pour éviter de blesser inutilement. Elle a prouvé son efficacité en modérant les excès de personnages influents, comme le Duc de Guise, et en réduisant les duels en Italie grâce à l'ironie de Maffei. L'auteur exprime sa compassion pour les malheureux et dénonce les oppresseurs et les injustices sociales. Il affirme que la satire est nécessaire pour préserver l'honneur et la vertu, même sans lois strictes. M. Maton réfléchit également sur l'écriture satirique, qui vise à critiquer les vices sans chercher l'admiration. Ses principaux sujets sont le peuple et la cour. Il reconnaît la difficulté de blâmer certains personnages historiques tout en restant juste. La satire est perçue comme un moyen efficace pour ridiculiser les vices, même parmi les figures religieuses et littéraires comme Boileau. Il critique une société marquée par l'orgueil et l'hypocrisie, où artistes et critiques se disputent pour se faire remarquer. La satire est vue comme un fléau contre le vice, les vers bien écrits ayant plus d'impact que les discours moralisateurs. L'auteur regrette les restrictions imposées à la liberté d'expression, comparant la tolérance sous Trajan à la censure de son époque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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153
p. 21-25
EPÎTRE à M. DE LA BASTIDE, Avocat.
Début :
SAGE mortel, heureux génie, [...]
Mots clefs :
Génie, Amitié, Ami
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texteReconnaissance textuelle : EPÎTRE à M. DE LA BASTIDE, Avocat.
EPÎTRE à M. DE LA BASTIDE , Avocat
SAGE mortel , heureux génie ,
Qui , par mille divers talens ,
As mérité que ma Patrie ( 1 )
T'adoptât parmi ſes enfans ;
Toi , pour qui la philoſophie
Tint toujours les temples ouverts ,
Qui fur les pas de Polymnie
Cueilles des lauriers toujours verds >
Et qui , fur un nouveau Parnaffe ( 2 ) ;
Conduit par le Dieu de Délos ,
(1 ) Nîmes.
( 2) Le tripot du Milhaud.
22 MERCURE DE FRANCE.
As fu mériter une place ,
Tribut fateur de tes travaux .
Dans les doux tranſports que m'inſpire
L'éclat de ton nouveau bonheur ,
Cher ami , je reprends la lyre :
Puiffent fes accens m'introduire
Au temple où te fuivit mon coeur !
Noble Compagne des difgraces ,
Mère des plaifirs vertueux ,
Tendre amitié , répands tes feux
Sur mes écrits , & que les Grâces
Les préfentent aux demi- Dieux ( 3 ) !
C'eſt ainsi , mon cher la Bastide ,
Que je vole fur l'Hélicon ,
L'Amitié me fert d'Apollon ;
Elle est mon aftre , elle eft mon guide
Dans les bois du facré Vallon.
Mais dans cette plaine fleurie
Je me promène rarement ;
Je fais des vers moins par manie
Que par un fimple amufement ;
Lorsqu'à rimer on me convie ,
Au défaut d'un brillant génie ,
Je confulte le fentiment.
Que les Rouffeaux , que les Voltaires ,
Guidés par un génie heureux ,
Rempliffent les deux hémisphères
De l'éclat de leurs noms fameux ;
( 3 ) Académiciens de Milhaud ,
OCTOBRE 1766 . 23
J'admire leurs favantes veilles ,
Et j'applaudis à leurs merveilles ,
Mais je frémis de leurs travaux .
Auffi , fur un ton pius modefte ,
Rajuftant de fimples pipeaux ,
Je chanterai Piiade , Orefte ,
Et , pour embellir mes tableaux ,
J'irai , guidé par la Sageſſe ,
Dans le temple de la tendreffe ,
Façonner mes foibles pinceaux ;
Sur les autels de la Deeffe
Je préparerai mes couleurs ;
Par une guirlande de fleurs
Pofée aux pieds de la Prêtreffe
Je reconnoîtrai fes faveurs.
Ce n'eft pas que je te condamne ,
Ami , dans tes folâtres jeux ( 4 ) .
Lorfque , loin d'un peuple profane ,
Tu chantes l'amour & fes feux .
J'aime à te voir fuivre les traces
Des Lafares & des Chaulieux ,
Ces Peintres aimables des Grâces ,
Et t'immortalifer comme eux.
Mais je t'admire davantage ( ƒ)
Et tu m'arraches mon fuffrage ,
Quand , fur les pas de Crébillon ,
Tu defcens fur la fombre rive ,
( 4 ) Ode à M. Roques fur fon mariage,
( 5 ) Epître d'un Comofpolite à l'ombre de Calas
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour faire entendre au noir Pluton ;
Les cris d'une épouſe plaintive
Qui redemande à la Raifon
De Calas l'ombre fugitive .
O , cher ami , quel feu quel ton !
O que j'aime cette harmonie ,
Ces traits & ces fons enchanteurs !
Ainfi d'Andromaque attendrie
Homère exprimoit les douleurs .
Que vois-je ? aux lauriers du Permeſſe ( 6 )
Tu joins les plus brillantes fleurs !
Rempli d'une éloquente ivreſſe ,
Tu pourfuis par- tout la moleffe ,
Tu la bannis de tous les coeurs .
Sous tes coups tombe l'indolence ;
Du Barreau chaffant l'ignorance ,
Du travail tu preſcris les loix ;
Chacun les écoute en filence ,
Et , féduit par ton éloquence ,
Se rend aux accens de ta voix.
Tel le puiffant Dieu de la Thrace ,
Entouré de nombreux foldats ,
Inſpire à tous fa noble audace ,
Les
porte
Pourfuis
donc ta noble
carrière
,
Ami ; dans ce féjour
nouveau
à de nouveaux combats.
2
(6 ) Difcours prononcés à l'ouverture & à la clôture
des conférences.
Que
OCTOBRE 1766. 25
Que de ton efprit la lumière
De l'Hélicon foit le flambeau.
Sur le Parnaffe fois Voltaire,
Sois Cicéron dans le Barreau ;
De l'amitié la plus fincère
Sois le modèle le plus beau .
Par M. GAUDE fils , à Nimes:
SAGE mortel , heureux génie ,
Qui , par mille divers talens ,
As mérité que ma Patrie ( 1 )
T'adoptât parmi ſes enfans ;
Toi , pour qui la philoſophie
Tint toujours les temples ouverts ,
Qui fur les pas de Polymnie
Cueilles des lauriers toujours verds >
Et qui , fur un nouveau Parnaffe ( 2 ) ;
Conduit par le Dieu de Délos ,
(1 ) Nîmes.
( 2) Le tripot du Milhaud.
22 MERCURE DE FRANCE.
As fu mériter une place ,
Tribut fateur de tes travaux .
Dans les doux tranſports que m'inſpire
L'éclat de ton nouveau bonheur ,
Cher ami , je reprends la lyre :
Puiffent fes accens m'introduire
Au temple où te fuivit mon coeur !
Noble Compagne des difgraces ,
Mère des plaifirs vertueux ,
Tendre amitié , répands tes feux
Sur mes écrits , & que les Grâces
Les préfentent aux demi- Dieux ( 3 ) !
C'eſt ainsi , mon cher la Bastide ,
Que je vole fur l'Hélicon ,
L'Amitié me fert d'Apollon ;
Elle est mon aftre , elle eft mon guide
Dans les bois du facré Vallon.
Mais dans cette plaine fleurie
Je me promène rarement ;
Je fais des vers moins par manie
Que par un fimple amufement ;
Lorsqu'à rimer on me convie ,
Au défaut d'un brillant génie ,
Je confulte le fentiment.
Que les Rouffeaux , que les Voltaires ,
Guidés par un génie heureux ,
Rempliffent les deux hémisphères
De l'éclat de leurs noms fameux ;
( 3 ) Académiciens de Milhaud ,
OCTOBRE 1766 . 23
J'admire leurs favantes veilles ,
Et j'applaudis à leurs merveilles ,
Mais je frémis de leurs travaux .
Auffi , fur un ton pius modefte ,
Rajuftant de fimples pipeaux ,
Je chanterai Piiade , Orefte ,
Et , pour embellir mes tableaux ,
J'irai , guidé par la Sageſſe ,
Dans le temple de la tendreffe ,
Façonner mes foibles pinceaux ;
Sur les autels de la Deeffe
Je préparerai mes couleurs ;
Par une guirlande de fleurs
Pofée aux pieds de la Prêtreffe
Je reconnoîtrai fes faveurs.
Ce n'eft pas que je te condamne ,
Ami , dans tes folâtres jeux ( 4 ) .
Lorfque , loin d'un peuple profane ,
Tu chantes l'amour & fes feux .
J'aime à te voir fuivre les traces
Des Lafares & des Chaulieux ,
Ces Peintres aimables des Grâces ,
Et t'immortalifer comme eux.
Mais je t'admire davantage ( ƒ)
Et tu m'arraches mon fuffrage ,
Quand , fur les pas de Crébillon ,
Tu defcens fur la fombre rive ,
( 4 ) Ode à M. Roques fur fon mariage,
( 5 ) Epître d'un Comofpolite à l'ombre de Calas
24 MERCURE DE FRANCE.
Pour faire entendre au noir Pluton ;
Les cris d'une épouſe plaintive
Qui redemande à la Raifon
De Calas l'ombre fugitive .
O , cher ami , quel feu quel ton !
O que j'aime cette harmonie ,
Ces traits & ces fons enchanteurs !
Ainfi d'Andromaque attendrie
Homère exprimoit les douleurs .
Que vois-je ? aux lauriers du Permeſſe ( 6 )
Tu joins les plus brillantes fleurs !
Rempli d'une éloquente ivreſſe ,
Tu pourfuis par- tout la moleffe ,
Tu la bannis de tous les coeurs .
Sous tes coups tombe l'indolence ;
Du Barreau chaffant l'ignorance ,
Du travail tu preſcris les loix ;
Chacun les écoute en filence ,
Et , féduit par ton éloquence ,
Se rend aux accens de ta voix.
Tel le puiffant Dieu de la Thrace ,
Entouré de nombreux foldats ,
Inſpire à tous fa noble audace ,
Les
porte
Pourfuis
donc ta noble
carrière
,
Ami ; dans ce féjour
nouveau
à de nouveaux combats.
2
(6 ) Difcours prononcés à l'ouverture & à la clôture
des conférences.
Que
OCTOBRE 1766. 25
Que de ton efprit la lumière
De l'Hélicon foit le flambeau.
Sur le Parnaffe fois Voltaire,
Sois Cicéron dans le Barreau ;
De l'amitié la plus fincère
Sois le modèle le plus beau .
Par M. GAUDE fils , à Nimes:
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Résumé : EPÎTRE à M. DE LA BASTIDE, Avocat.
L'épître est adressée à M. de La Bastide, avocat et homme de lettres de Nîmes, célébrant ses multiples talents en philosophie, poésie et éloquence. L'auteur admire particulièrement ses poèmes et discours juridiques, comparant La Bastide à des figures illustres telles que Voltaire et Homère. Son éloquence et son engagement pour la justice, notamment dans l'affaire de Jean Calas, sont soulignés. La Bastide est également loué pour son influence positive sur la communauté, inspirant courage et diligence. L'épître se conclut par des vœux pour qu'il continue à exceller dans les arts et le droit, incarnant ainsi les idéaux d'amitié sincère et d'excellence.
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154
p. 42-46
EPITRE à Mde la Marquise d'A** sur les causes qui empêchent les femmes de réussir dans le genre élevé, & sur tout dans la tragédie.
Début :
Ce n'est donc point assez pour vous [...]
Mots clefs :
Genre élevé, Dieu, Sexe, Âme, Plaisir, Fleurs, Belles, Femmes, Tragédie
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE à Mde la Marquise d'A** sur les causes qui empêchent les femmes de réussir dans le genre élevé, & sur tout dans la tragédie.
EPITRE à Mde la Marquife d'A ** fur
les caufes qui empêchent les femmes de
réuffir dans le genre élevé , & fur tout
dans la tragédie.
Ce n'eft donc point affez pour vous
De chanter le plaifir qui monte votre lyre ,
Jufqu'aux brillans fuccès de l'auteur de Zaïre
Vous portez vos voeux les plus doux ;
Nos beaux efprits feront jaloux
Si , dédaignant les jeux , votre génie aſpire
Aux palmes qui croiffent pour nous.
La reine du printems , contente de fourire
Aux fleurs qui naiflent fous les pas ,
Les cueille & ne les change pas
Pour les lauriers dont la victoire
Couronne le dieu des combats .
L'enjoûment n'aime point l'appareil de la gloire s
Il cherche le plaifir & vole dans les bras .
Ce fexe à qui l'amour donna des ailes
Nefut propre jamais qu'aux écrits délicats ,
MA I. 1770 . 43
Et les ouvrages de nos belles
Sont femblables à leurs appas.
Quelques légeres étincelles
N'embrafent point un mur qui tombe avec fracas.
Jufques aux voûtes éternelles
L'aigle s'élance , & l'oiſeau de Cypris
Voltige fur les bords fleuris
Ou folâtrent les hirondelles
Parmi les rofes & les lis.
Le vol de l'hirondelle eft l'image parfaite
Des ouvrages que peut enfanter la beauté.
Belles , prenez une mufette ;
Mais que de Milton la trompette
N'enfle point une bouche où rit la volupté.
Avec le crêpe affreux de la tragique (cène
On allie encor moins pompons & falbalas ,
Et le poignard de Melpomene
Avec l'éguille de Pallas .
L'ingénieufe Deshoulieres
Qui , dans fes idilles légeres ,
Sait enchanter tous les lecteurs ,
Languit quand , du ftyle énergique ,
Elle veut faifir les couleurs :
En vain elle monta fur la scène tragique ,
Elle n'y put jamais faire verfer des pleurs ,
Malgré fa beauté defpotique .
Et cette mufe d'Orléans ,
Cette Barbier fi langoureuſe
44 MERCURE DE FRANCE.
Qui , d'abord , s'illuftra par des couplets charmans
,
Quoique de Pellegrin l'adrefle officieuſe
L'aidât dans fes vers languiffans ,
Melpomene froide , ennuyeuſe ,
Endormit tout Paris par fes drames glaçans.
Ce fexe , ami de la parure ,
Veut , de la tragédie , égaïer les couleurs ;
Il ne fait point tracer une fombre peinture ,
Allervi des l'enfance à des jeux féducteurs .
Mais comment exprimer les cruelles douleurs
Quandon ne peint qu'en mignature ?
C'eft offrir à nos yeux une vaine impofture ;
C'eft conftruire un joli roman ;
C'eft défigurer la nature
Et répandre des fleurs fur les bords d'un volcan...
Peut être le dur esclavage ,
Auquel par nous ce fexe eft condamné ,
Etouffe fon efprit ainfi que fon courage ,
Nous lui donnons les graces en partage
Pour tenir dans les fers fon génie enchaîné.
Peut-être un mafque politique ,
Dont il couvre toujours fon fentiment gêné ,
Peut le rendre moins énergique
En déguifant fon coeur vers l'amour entraîné.
Peut-être fa pudeur timide
L'arrête , parle & lui défend
De tracer , d'un crayon brûlant
Des paffions le feu rapide,
MA I. 1770.
45
La liberté fait l'ame , & l'ame le talent ;
Mais l'ame eft fans vigueur dans un corps foible
& lent.
Une voix par- tout refpectable ,
Oracle de ce monde & toujours écouté ,
Dit à la femme : fois aimable ,
A tes dehors brillans ton pouvoir eft femblable ;
On t'accorde l'adreffe & la fubtilité ;
Mais l'homme aura la force & la folidité.
Notre fexe à chacun affigne notre place.
Nos partages font différens ,
Oui belles , le dieu du Parnaffe
Imitant le dieu des amans ,
Vous fait des dons pareils à vos atours charmans.
Mais pour faire couler nos larmes
Vos yeux ont de plus fûres armes
Que nos écrits les plus touchans .
L'art de plaire vous intéreſle ;
Vous infpirez mieux la tendreffe
Que vous ne favez l'exprimer.
Cette fureur de tout charmer
Occupant vos loisirs , rend votre ame légere ,
Et chez vous le defir de plaire
Affoiblit le beſoin d'aimer.
Pour vous , jeune Sapho , qui ne favez que rire ;
Au dieu charmant qui vous infpire ,
Confacrez tous vos vers enfans de vos beaux
jours.
9
Oui , fans doute ils vivront toujours :
46
1
MERCURE
DE FRANCE
.
Le Plaifir faura les infcrire
Dans les archives des Amours.
Du fameux temple de mémoire
Les fublimes talens n'ont pas tous les honneurs ,
On peut arriver à la gloire
Par des fentiers femés de fleurs.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au collège de Tournon .
les caufes qui empêchent les femmes de
réuffir dans le genre élevé , & fur tout
dans la tragédie.
Ce n'eft donc point affez pour vous
De chanter le plaifir qui monte votre lyre ,
Jufqu'aux brillans fuccès de l'auteur de Zaïre
Vous portez vos voeux les plus doux ;
Nos beaux efprits feront jaloux
Si , dédaignant les jeux , votre génie aſpire
Aux palmes qui croiffent pour nous.
La reine du printems , contente de fourire
Aux fleurs qui naiflent fous les pas ,
Les cueille & ne les change pas
Pour les lauriers dont la victoire
Couronne le dieu des combats .
L'enjoûment n'aime point l'appareil de la gloire s
Il cherche le plaifir & vole dans les bras .
Ce fexe à qui l'amour donna des ailes
Nefut propre jamais qu'aux écrits délicats ,
MA I. 1770 . 43
Et les ouvrages de nos belles
Sont femblables à leurs appas.
Quelques légeres étincelles
N'embrafent point un mur qui tombe avec fracas.
Jufques aux voûtes éternelles
L'aigle s'élance , & l'oiſeau de Cypris
Voltige fur les bords fleuris
Ou folâtrent les hirondelles
Parmi les rofes & les lis.
Le vol de l'hirondelle eft l'image parfaite
Des ouvrages que peut enfanter la beauté.
Belles , prenez une mufette ;
Mais que de Milton la trompette
N'enfle point une bouche où rit la volupté.
Avec le crêpe affreux de la tragique (cène
On allie encor moins pompons & falbalas ,
Et le poignard de Melpomene
Avec l'éguille de Pallas .
L'ingénieufe Deshoulieres
Qui , dans fes idilles légeres ,
Sait enchanter tous les lecteurs ,
Languit quand , du ftyle énergique ,
Elle veut faifir les couleurs :
En vain elle monta fur la scène tragique ,
Elle n'y put jamais faire verfer des pleurs ,
Malgré fa beauté defpotique .
Et cette mufe d'Orléans ,
Cette Barbier fi langoureuſe
44 MERCURE DE FRANCE.
Qui , d'abord , s'illuftra par des couplets charmans
,
Quoique de Pellegrin l'adrefle officieuſe
L'aidât dans fes vers languiffans ,
Melpomene froide , ennuyeuſe ,
Endormit tout Paris par fes drames glaçans.
Ce fexe , ami de la parure ,
Veut , de la tragédie , égaïer les couleurs ;
Il ne fait point tracer une fombre peinture ,
Allervi des l'enfance à des jeux féducteurs .
Mais comment exprimer les cruelles douleurs
Quandon ne peint qu'en mignature ?
C'eft offrir à nos yeux une vaine impofture ;
C'eft conftruire un joli roman ;
C'eft défigurer la nature
Et répandre des fleurs fur les bords d'un volcan...
Peut être le dur esclavage ,
Auquel par nous ce fexe eft condamné ,
Etouffe fon efprit ainfi que fon courage ,
Nous lui donnons les graces en partage
Pour tenir dans les fers fon génie enchaîné.
Peut-être un mafque politique ,
Dont il couvre toujours fon fentiment gêné ,
Peut le rendre moins énergique
En déguifant fon coeur vers l'amour entraîné.
Peut-être fa pudeur timide
L'arrête , parle & lui défend
De tracer , d'un crayon brûlant
Des paffions le feu rapide,
MA I. 1770.
45
La liberté fait l'ame , & l'ame le talent ;
Mais l'ame eft fans vigueur dans un corps foible
& lent.
Une voix par- tout refpectable ,
Oracle de ce monde & toujours écouté ,
Dit à la femme : fois aimable ,
A tes dehors brillans ton pouvoir eft femblable ;
On t'accorde l'adreffe & la fubtilité ;
Mais l'homme aura la force & la folidité.
Notre fexe à chacun affigne notre place.
Nos partages font différens ,
Oui belles , le dieu du Parnaffe
Imitant le dieu des amans ,
Vous fait des dons pareils à vos atours charmans.
Mais pour faire couler nos larmes
Vos yeux ont de plus fûres armes
Que nos écrits les plus touchans .
L'art de plaire vous intéreſle ;
Vous infpirez mieux la tendreffe
Que vous ne favez l'exprimer.
Cette fureur de tout charmer
Occupant vos loisirs , rend votre ame légere ,
Et chez vous le defir de plaire
Affoiblit le beſoin d'aimer.
Pour vous , jeune Sapho , qui ne favez que rire ;
Au dieu charmant qui vous infpire ,
Confacrez tous vos vers enfans de vos beaux
jours.
9
Oui , fans doute ils vivront toujours :
46
1
MERCURE
DE FRANCE
.
Le Plaifir faura les infcrire
Dans les archives des Amours.
Du fameux temple de mémoire
Les fublimes talens n'ont pas tous les honneurs ,
On peut arriver à la gloire
Par des fentiers femés de fleurs.
Par M. Sabatier , profeffeur d'éloquence
au collège de Tournon .
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Résumé : EPITRE à Mde la Marquise d'A** sur les causes qui empêchent les femmes de réussir dans le genre élevé, & sur tout dans la tragédie.
L'épître adressée à Madame la Marquise d'A** examine les obstacles rencontrés par les femmes dans la création de tragédies. L'auteur reconnaît les succès littéraires de la marquise mais estime que les femmes sont plus adaptées aux écrits délicats et légers, contrairement aux œuvres majestueuses des hommes. Pour illustrer cette distinction, il utilise la métaphore de l'aigle, représentant les grandes œuvres masculines, et de l'hirondelle, symbolisant les œuvres légères et charmantes des femmes. L'épître cite des exemples tels que Madame Deshoulières et Madame de Orléans, qui, malgré leurs talents poétiques, n'ont pas réussi à se distinguer dans le genre tragique. L'auteur attribue ces échecs aux contraintes sociales et aux attentes de féminité qui limitent les femmes dans l'expression de leur génie littéraire. Il conclut que les femmes sont naturellement douées pour inspirer la tendresse plutôt que pour l'exprimer par écrit, et que leur désir de plaire affaiblit leur capacité à aimer profondément.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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155
p. 5-18
EPITRE à Mde la Comtesse d'***, sur l'éducation de son Fils.
Début :
Tes voeux sont donc remplis, mère sensible & tendre ; [...]
Mots clefs :
Fils, Étude, Moeurs, Vertus, Cours, Âme, Voix, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE à Mde la Comtesse d'***, sur l'éducation de son Fils.
EPITRE àMde laComteſſe d' ***,fur
l'éducation defon Fils.
TESV
Es vœux ſontdonc remplis, mère ſenſible&
tendre;
Tonfils croît ſous tes yeux&commenceàt'en
tendre.
Touteſtnouveaupour lui, toutvientfrapper ſes
ſens;
Tout occupe à lafois ſesorganesnaiſſans.
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ses yeux cherchent tes yeux, fa mainpreſſe la
tienne.
Il abeſoinencorquetonbras le ſoutienne;
Ilhéfite,chancelle, &bientôt, ſans effroi ,
Viendrad'unpiedplus fûrcourir autourdetoi.
• Lorſquetuluiſouris,ſa languecinbarraffée
Voudroit articulerlesfonsdelapenſée.
Oquej'aimeà tevoir, avec vivacité,
Deſesjeuxinnocenspartagerlagaîté,
Del'amourmaternelépuiſer lestendreſſes,
Lui rendreàchaque inſtantcarefſespourcareſſes,
Epierfesdefirs,&prévenant ſespleurs,
Deſonberceautranquilleécarter lesdouleurs!
Cesvertusd'unemèreappellentmonhommage.
Maistandis qu'enmesversj'enretracel'image,
Tonfilsavec ſesjours voit croître ſesbeſoins.
D'autres tems à ton cœur demandent d'autres
foins.
Veux-tuquetoutconſpireàremplirtonenvie?
Ilfautſemerde fleurs l'aurorede ſa vie;
Maisque les fruits toujours ſe cachent ſous les
fleurs.
Tonfils netedoitrien,s'il netedoitdes mœurs.
C'eſt le vœu del'hymen, c'eſt ladette facrée
Quet'impoſe leCiel, que taboucheajurée.
Tuluidonnaslejour; &, pour luidonnerplus,
Dans l'amedetonfilscultivetes vertus.
Rends-le digne , enunmot,de ſesdeſtinsprof.
** pères.
OCTOBRE. 1770. 7
Qu'il apprenneàporterlegrandnomdeſespères,
Etqu'enſe rappelant un fibeau ſouvenir ,
Il tranſmette le ſien aux fièclesàvenir.
AinſilejeuneAiglon, échappéde ſonaire,
Ofeenfins'élever au féjourdutonnerre ,
Etdansleurvolſublime, imitant ſesaïeux,
Fixe l'aſtre brûlantquirègneſur lescieux.
Mais,avantquetonfils aitcomblétonattente,
Tudoisplieraujoug ſajeuneffe inconſtante ,
Inſtruis-lepardegrés , &, dès ſespremiersans,
Montre-lui la raiſon ſousdes traits féduiſans.
Vois tu ce jardinier, d'unemain attentive,
Elaguer avec ſoin l'arbriſſeauqu'il cultive?
Laplanteſécheroit&languiroitſans lui.
Afatigenaiſſanteilpréſenteunappui.
Il abreuve tantôt la racine alterée,
Tantôtpreſcrit un cours à lasèveégarée,
Etcontrel'aquilontâche de protéger
Cedébile arbrifleau,l'eſpoirde ſonverger.
Lesſoinsde fon miniſtre àPomoneont ſuplaire.
1
Unjour, unjour viendra qu'ils auront leurfa
laire.
Déjà l'automneapproche,& ſestréſorsnouveaux
Dujardinierſoigneuxvontpayer les travaux,
L'arbreest chargédefruits qu'il doitàlaculture.
Ainfi l'artdesmortels peutaider la nature
Et,dansuntendre enfantvoyantl'hommefutur,
Diſpoſer ſon jeuneâge auxfruitsdel'âge mûr,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Tonfils eſt l'arbrifſeau dont lafoiblefle implore
Les regards careflans de Pomone&de Flore.
Prodigue-lui tesſoins, &nourrisdans ſoncœur
Detousles ſentimens la féconde chaleur ;
Tafranchiſe déjàſepeintſur ſonvilage,
D'un eſpritgénéreux favorable préſage ,
Gardons-nous d'étouffercette ingénuité!
Ellehonore ſon âge&prouve ſabonté.
Qu'ilcroie à lavertu ſans ſoupçonner lecrime!
Ah! fi c'eſt une erreur, cetteerreureſt ſublime.
Il faut par les humains ſe laiſſerabuſer ,
Plutôtquede lescraindreoudeles mépriſer.
Si de tonfils déjà la mémoirefertile
Peut garder le dépôtd'une lecture utile,
Qu'il parcoure, en jouant, ces chef-d'œuvres
vantés
Quel'Eſope François ajadis enfantés.
Queces récitsnaïfs ontd'attraitspour ſonâge!
Laraiſon les approuve, & leur doux badinage
Qu'un ſophiste éloquent vainement aproſcrit,
Saitauprofitdu cœuramufer notre eſprit.
Eh! que ſertd'élever une voix doctorale ?
LaFontaine avec artdéguiſantſa morale,
Auxhumains qu'elle inſtruitpréſente unhame
çon ,
Ainſi quelepêcheuraucrédulepoiſſon.
Sans doute l'artd'inſtruire eſt nédel'art de plai
re.
Ettonfilsquicraindroitlacoupe alutaire,
OCTOBRE. 1770. ,
Sans le miel ſéducteur dont lesbords ſont cou
verts ,
Chérit la vérité ſouslemaſquedes vers.
Sur-toutqu'il n'aille pointdansla poudredes
claſſes ,
Delonâgetroptendreenſevelirlesgraces ,
Etdespédansobſcurshabiterlaprifon.
Ces triſtes raiſonneurs font haïr la raiſon.
Tun'imiteraspointlamarâtre infidèle
Quiveutquefes enfans ſoient exilés loind'elle
Et, nejetantſuteux qu'unregardpaſſager ,
Abandonne leur fort aux mainsd'unétranger.
Maisjevoischaquejourton élèvedocile
Prêter àtes conſeils uneoreille facile.
Deta voixqu'il adore il répéte les ſons;
Labouched'unemèreembellitles leçons.
Delaflédans tesbrasd'unepénible étude,
Il ſefaitdeteplaire une douce habitude;
Pourprixdeſes efforts ,ſon légitimeorgueil
Nebriguequ'un ſourire &neveut qu'uncoup
d'œil.
Alors, ſans fatiguer ſesorganesnovices,
Delafoibleraiſon recueillant les prémices ,
Tupourras quelquefoisranimerla langueur,
Menacerſans colere&punir ſansrigueur.
Il eſt des inſenſésqui , pour la moindreoffenſe,
Ne ſaventqu'effrayer & tourmenter l'enfance ;
Maistonfilsn'eſt puni quepar le ſentiment;
Lahonteſuit lafaute,elleeſtſon châtiment.
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
Souvent res entretiensdans le fondde ſoname
Porteront des vertus lagénéreuſe flamme ;
Etquandtuleverrasſenſibleàtesdiſcours,
Deslarmesdetendreſſe entroublerontle cours.
Monfils, luidiras-tu,ſeuleſpoirdetamère,
Non,jeneformepointunevainechimère ,
Quandj'attends de ton cœurdenobles mouve
mens.
Letems vole,monfils,profitedes momens.
L'ufagedela vieen étendladurée.
Pourtenterla carriere àtes vœux préparée,
Pourfairetonbonheur, iln'eſtqu'unſeulmoyen;
Monfils, fois vertueux, fois homme & citoyen.
Entends-tudans ton cœurunevoix qui tecrie,
Qu'ilfaut aimer ſon maître &fervir ſa patrie?
Cet inſtinct généreux , dans tes veinestranſmis,
Eſt le plusbeautréſorqueje laiſſeà mon fils.
Ecarteloin detoi lafraude infidieuſe ,
Lacoupablemoleſſe& l'envie odieuſe,
Fuis le luxe indigent &l'orgueil effronté.
Apprendsquelagrandeur n'eſt rienſanslabonté.
Ah!lorſqu'un malheureux ſuccombeà ſesalar
mes,
La grandeur véritableeſtd'eſſuyer ſeslarmes.
Maisſurtout, dansle ſeinde lareligion,
Descommunes erreursfuisla contagion.
Chéris l'Etre Suprême& foisutile auxhommes.
Sid'autres Spinoſa, dans le ſiècle oùnous fom
mes,
OCTOBRE. 1770. 11
Infectent les eſprits deconſeils venimeux;
Rejetteloindetoi leurdélire fameux.
Crains fur-tout, crains ledoute où leur ame eſt
flottante.
Ah! monfils, qu'au tombeau jedeſcendrai con
tente,
Si tuſuis laraiſon , ſi tu chérisl'honneur.
Mais quels regrets amers ,quel trouble empoi
fonneur
Viendroient flétrir mon ame&defléchermavie,
Side triſteserreurstajeuneſſe ſuivie ,
Danslevaintourbillondescoupablesplaiſirs
Peutloindemoijamais égarertesdefirs.
Hélas!pardonne aux pleurs qui mouillent mon
viſage.
Moncœur n'acceptepointcefuneſtepréſage:
Monfils , pour raſſurercecœur trop combattu ,
Jured'aimer toujours tamère&la vertu.
Acesdiſcourstouchans, àcetendrelangage ,
Jevoispleurerton fils; jel'entendsquis'engage
Parlefermentfacréquetuluiveux dicter ,
D'embrafler lavertu pournelapointquitter.
Va,ceſermentn'eſtpointune chaîne frivole;
Il prometàſa mère,iltiendraſaparole ,
Sur ſes lévres alors ſoncœureſttoutentier;
Etſon ameàla tienneaimeàſe confier.
Ainfide ſes devoirs offre-lui laſcience;
Qu'ilcroiſſeſousl'abrideton expérience;
vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Tellepiloteveilleaumilieudelanuit,
Etdérobeauxécueils levaiſſeauqu'il conduit.
Cependantl'âgevientoùtonfilsmoinsdébile
S'accoutume au travailſous unMentorhabile.
L'Antiquitédévoileàſesyeux aſſidus
Ses hommes immortels, ſes dieux qui ne font
plus.
Il ravit les tréſors &deRome &d'Athènes.
L'étude le tranſporte aux tems des Démosthè
nes ,
Auxbeauxjours d'Alexandre , au fiècle desCé
fars,
Parmi tous les enfansdeMinerve & desArts.
Fier& ſenſibleAchille , il reflent ton outrage ,
Frémitdetavengeance& chérittoncourage.
Didon, àtesregrets il ſelaiſſetoucher ;
Etſespleurs ,d'Euryale , arrofent lebucher.
Racinel'intéreſſeaux plaintes d'Andromaque.
Il ſuit chezCalyplo lejeuneTélémaque ;
Avecluidansl'Egypte il croit êtrecaptif;
Il voleſurles pas d'Ulyſſe fugitif.
Ilvoitavectranſport aux mursd'Idomenée
L'équité floriſlante& la paix ramenée.
Quelleeft donc ta magie, ôdivinFénelon !
Taproſe enchantereſſeeût ſéduitApollon.
Chez toi le ſentiments'unifſoit augénie,
LesGraces t'inſpiroient une mâle harmonie,
EtMinerve elle-même eut recoursàta voix
Pourlebiendes mortels& l'exempledesRois.
OCTOBRE. 1770. 13
Quels cœurs à tes diſcours pourroient être re
belles?
Notreélèvecharmédefictionsfibelles,
Pourdesobjetsnouveaux brûled'un nouveaufeu
EtſerenddigneenfindelireMonteſquieu.
Duclimat ſur les mœurs il diftingue l'emprein
te;
Il voitledeſpotiſme affermipar lacrainte,
Etl'honneur ſous les Roisdéployer ſa fierté,
EtlaVertu marcher avec la Liberté.
Dansle Dédaleobſcur oùl'eſprits'enveloppe,
Il s'avanceau flambeaudeMontagne&de Pope,
Et,desvainspréjugésheureuſementvainqueur,
Habiteavec loi-mêine&deſcend dans ſon cœur.
Il pénétrele templeoùla ſageUranie
Trace del'Univers l'éternelle harmonie,
Et va, du grand Newtondiſcipleaudacieux,
Peſerdans ſabalance &laterre&les cicux.
Unverreafſujettità ſon regard avide
Tous lesglobes éparsdans lesplaines duvuide.
Il les voitl'un vers l'autre attirésdans leur cours,
Ettoujourss'approcher& s'éloignertoujours.
Ils obéiflent tous aux loix qu'il leurimpoſe.
Enſeptrayonségaux ſon priſmedécompoſe
Unrayon échappédes célestes lambris ,
Etſurprendles couleurs de l'écharpe d'Iris.
Des feuxbrûlans dujourilraſſemble l'élite;
Ettoidenotreglobe, ô pâle Satellite ,
Ildevine tamarche, illarègle,&tavois
14 MERCURE DE FRANCE.
Tescourſiers vagabondsdocilesà ſa voix.
Lescomêtes pourlui neſont plus ces fantômes
De qui l'aſpect vengeurmenaçoitlesroyaumes.
Il fait queleſoleil,à ces aſtres errans ,
D'une flammenouvelleemprunte les torrens.
Il préditleur retour&marque leur diſtance.
Des élémens rivaux le choc &la ſubſtance ,
Cestroisrègnes fameux qu'enEgypte autrefois,
Hermèsà ſonpouvoir ſoumettoittous lestrois;
Lanature, enunmot,eſt l'objetde ſesveilles.
Ocombiencetamasde ſublimes merveilles ,
Combien cegrandſpectacleétonnera ſes yeux!
Il verra que l'étude eſt un préſentdes cieux.
C'eſtuntréſor ſacréquelevulgaire ignore.
Midas haitles ralens, Frédericles honore :
Sonnomparle trépasneſerapointvaincu ;
Maisquivit ſanspenſer, meurt ſansavoirvécu.
L'existence eſt un poids dontlamortledélivre.
Tandisquetonélèveàl'étude ſelivre ,
Tudois, pour régler mieux l'emploi de ſes mo
mens ,
Profiter avec artde ſes délaflemens.
Qu'il tentechaque jourunpénibleexercice ;
Autravail obſtiné que ſon corps s'endurcifle:
Lamolleſſejamais ne forma leshéros.
Eh! ſitoujoursAchille eût languidansScyros,
De la lyred'Homère auroit-il été digne?
Non: d'un loiſir honteux ſa grande ame s'indi
gne.
OCTOBRE. 1770. 15
Il ſent qu'un tel reposeſtunelâcheté ,
Etquepar letravail l'honneurest acheté.
Chiron,dequilesfoinsformerent ſonjeuneâge,
L'inſtruiſit à paſſer les fleuves àla nage;
Abriſerdes torrens les flots impétueux ;
Afuirlesvains apprêts d'unluxe infructueux;
Avaincredanslalice , oùles filsde laGrèce,
Joignoient l'art aucourage&laforce àl'adreſſe;
Adompter lescourſiers, àſupporter enfin
L'ardente canicule, & la ſoif&la faim.
Qu'ilbrûle maintenant de rentrerdans la lice !
Son inſtinct vertueux ſert la frauded'Ulyſſe ,
Etlaiſlant la molleſleàdesbras énervés ,
Il voleàceshonneurs qui lui fontréſervés.
Jadis chez nos Français quelques ames ſtoïques
Conſerverent les mœursdecestems héroïques.
Onvittout Paladin ,loyal &courageux ,
DelaGréceimiterles combats&les jeux.
D'unbrasquen'avoitpoint affoibli l'indolence,
Il ſavoit, jeune encore, eſſayerune lance;
Accoutumoit au freinun rebellecourſier ,
Etnedédaignoitpas un metsſimple&groffier.
Maiscette courtoiſie , autrefoistant priſée,
Servitoitaujourd'hui defable &deriſées
Chaque jour, chaque inſtant voit changer nos
humeurs;
Les faux beſoins du luxe ont corrompu nos
mœurs.
@honte! O deceſiécleéternelle infamie!
16 MERCURE DE FRANCE.
Le citoyenchéritlamolleſſe ennemie ,
Etdel'oifiveté préfère les pavots
Auxlauriersdeſtinés pourlesnoblestravaux.
Tous lesjours ſont perdus dans un oubli pro
1
fane.
Lafleurdeſajeuneſſeavantletemsſefane:
Etlesmolleslangueursqu'adoptaSybaris ,
Denosbraves Hectors fontde lâchesPâris.
TonElève fuiraleurs trompeuſes amorces;
Il pourra , dès quel'âge aura mûri lesforces,
Vouer à ſaparrie uncourage aſſuré,
Et,dansuncorps robuſte, uneſprit éclairé.
Jetouche à cetteépoque oùlecride lagloire
Feravoler tonfils aux champsdelavictoire.
DeBelloneà ſes yeux quandla flammeauralui,
Mèretendre, il faudra teſéparerdelui.
Il faudraqueſonfrontdelauriersſedécore.
DeThierryſon aïeul lapalmefraîcheencore,
Autempledesvainqueursl'appeleſurſespas,
Etlui prometunnomqui nepérirapas.
Maispourquoiretracerces images ſanglantes ?
Mars eſt tropdéteſté parlesmèrestremblantes;
Al'aſpectdecedieu la nature frémit:
Sur ſes crimes brillans l'humanitégémit.
Ah! puifleundieu plusdoux,pour lebiendela
terre,
Etouffer à jamaisladiſcorde&laguerre!
Puiflent les Rois unjour nediſputerentr'eux,
Queſurl'artpeuconnudefairedesheureux!
OCTOBRE. 1770. 17
Simesvœux ſontremplis , fi l'olive ſacrée
Couvrelong-teins le frontde l'Europe éplorée ,
Tonfils ranimerales beaux arts abattus.
Il ſeradansla paixhéros parles vertus.
Il meſemblelevoirdanscesvallons champêtres,
Al'ombredecesboisqu'ont plantéſes ancêtres ,
Juger les différendsdes peuplesd'alentour ,
Etdubonheurdesſiens être heureux à ſon tour.
Parunfaſte érayé (urdes ruſesobliques ,
Iln'inſultera pointaux mifères publiques.
Qued'autres , profanant lecultedePalès,
Dufangdesmalheureux cimententleurs palais!
Ah!loinde s'abreuverdespleursde la patrie ,
Ilnourrit l'indigence, ilſoutient l'induſtrie ,
Il recueille , pour prix des foins quil'ont formé,
Lagloired'être utile ,&fur-toutd'être aimé
Sonnom ferachantéparles muſes divines.
Qu'untorrent en fureur, grondantdans les ra
vines ,
D'uncoursimpétueux précipite feseaux,
Entraîne les forêts , dévoreles troupeaux
Détruiſeàchaque inſtant&change ſes rivages;
Onvoudroit oublier ſes funeſtes ravages,
Les nymphes, en fuyant , évitent ſon courroux.
Le ruifleau plus paiſible offre un tableauplus
doux.
Ilfuitparmilesfleurs,&ſous l'ombrechérie
Desjeunes peupliers qui bordent la prairie.
Soncours tranquille&purfertiliſeles champs,
18 MERCURE DE FRANCE.
Etlesbergers enfontleſujetdeleurschants.
Ainſitonfilsunjourteprendra pourmodèle.
Il ſerabienfaiſant; & malyre fidèle ,
Maisplustouchantealors&plusdignedelui,
Chanteraſes vertusquej'augure aujourd'hui.
ParM. FrançoisdeNeufchâteau,
deplusieurs académies.
l'éducation defon Fils.
TESV
Es vœux ſontdonc remplis, mère ſenſible&
tendre;
Tonfils croît ſous tes yeux&commenceàt'en
tendre.
Touteſtnouveaupour lui, toutvientfrapper ſes
ſens;
Tout occupe à lafois ſesorganesnaiſſans.
Aiij
6 MERCURE DE FRANCE.
Ses yeux cherchent tes yeux, fa mainpreſſe la
tienne.
Il abeſoinencorquetonbras le ſoutienne;
Ilhéfite,chancelle, &bientôt, ſans effroi ,
Viendrad'unpiedplus fûrcourir autourdetoi.
• Lorſquetuluiſouris,ſa languecinbarraffée
Voudroit articulerlesfonsdelapenſée.
Oquej'aimeà tevoir, avec vivacité,
Deſesjeuxinnocenspartagerlagaîté,
Del'amourmaternelépuiſer lestendreſſes,
Lui rendreàchaque inſtantcarefſespourcareſſes,
Epierfesdefirs,&prévenant ſespleurs,
Deſonberceautranquilleécarter lesdouleurs!
Cesvertusd'unemèreappellentmonhommage.
Maistandis qu'enmesversj'enretracel'image,
Tonfilsavec ſesjours voit croître ſesbeſoins.
D'autres tems à ton cœur demandent d'autres
foins.
Veux-tuquetoutconſpireàremplirtonenvie?
Ilfautſemerde fleurs l'aurorede ſa vie;
Maisque les fruits toujours ſe cachent ſous les
fleurs.
Tonfils netedoitrien,s'il netedoitdes mœurs.
C'eſt le vœu del'hymen, c'eſt ladette facrée
Quet'impoſe leCiel, que taboucheajurée.
Tuluidonnaslejour; &, pour luidonnerplus,
Dans l'amedetonfilscultivetes vertus.
Rends-le digne , enunmot,de ſesdeſtinsprof.
** pères.
OCTOBRE. 1770. 7
Qu'il apprenneàporterlegrandnomdeſespères,
Etqu'enſe rappelant un fibeau ſouvenir ,
Il tranſmette le ſien aux fièclesàvenir.
AinſilejeuneAiglon, échappéde ſonaire,
Ofeenfins'élever au féjourdutonnerre ,
Etdansleurvolſublime, imitant ſesaïeux,
Fixe l'aſtre brûlantquirègneſur lescieux.
Mais,avantquetonfils aitcomblétonattente,
Tudoisplieraujoug ſajeuneffe inconſtante ,
Inſtruis-lepardegrés , &, dès ſespremiersans,
Montre-lui la raiſon ſousdes traits féduiſans.
Vois tu ce jardinier, d'unemain attentive,
Elaguer avec ſoin l'arbriſſeauqu'il cultive?
Laplanteſécheroit&languiroitſans lui.
Afatigenaiſſanteilpréſenteunappui.
Il abreuve tantôt la racine alterée,
Tantôtpreſcrit un cours à lasèveégarée,
Etcontrel'aquilontâche de protéger
Cedébile arbrifleau,l'eſpoirde ſonverger.
Lesſoinsde fon miniſtre àPomoneont ſuplaire.
1
Unjour, unjour viendra qu'ils auront leurfa
laire.
Déjà l'automneapproche,& ſestréſorsnouveaux
Dujardinierſoigneuxvontpayer les travaux,
L'arbreest chargédefruits qu'il doitàlaculture.
Ainfi l'artdesmortels peutaider la nature
Et,dansuntendre enfantvoyantl'hommefutur,
Diſpoſer ſon jeuneâge auxfruitsdel'âge mûr,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
Tonfils eſt l'arbrifſeau dont lafoiblefle implore
Les regards careflans de Pomone&de Flore.
Prodigue-lui tesſoins, &nourrisdans ſoncœur
Detousles ſentimens la féconde chaleur ;
Tafranchiſe déjàſepeintſur ſonvilage,
D'un eſpritgénéreux favorable préſage ,
Gardons-nous d'étouffercette ingénuité!
Ellehonore ſon âge&prouve ſabonté.
Qu'ilcroie à lavertu ſans ſoupçonner lecrime!
Ah! fi c'eſt une erreur, cetteerreureſt ſublime.
Il faut par les humains ſe laiſſerabuſer ,
Plutôtquede lescraindreoudeles mépriſer.
Si de tonfils déjà la mémoirefertile
Peut garder le dépôtd'une lecture utile,
Qu'il parcoure, en jouant, ces chef-d'œuvres
vantés
Quel'Eſope François ajadis enfantés.
Queces récitsnaïfs ontd'attraitspour ſonâge!
Laraiſon les approuve, & leur doux badinage
Qu'un ſophiste éloquent vainement aproſcrit,
Saitauprofitdu cœuramufer notre eſprit.
Eh! que ſertd'élever une voix doctorale ?
LaFontaine avec artdéguiſantſa morale,
Auxhumains qu'elle inſtruitpréſente unhame
çon ,
Ainſi quelepêcheuraucrédulepoiſſon.
Sans doute l'artd'inſtruire eſt nédel'art de plai
re.
Ettonfilsquicraindroitlacoupe alutaire,
OCTOBRE. 1770. ,
Sans le miel ſéducteur dont lesbords ſont cou
verts ,
Chérit la vérité ſouslemaſquedes vers.
Sur-toutqu'il n'aille pointdansla poudredes
claſſes ,
Delonâgetroptendreenſevelirlesgraces ,
Etdespédansobſcurshabiterlaprifon.
Ces triſtes raiſonneurs font haïr la raiſon.
Tun'imiteraspointlamarâtre infidèle
Quiveutquefes enfans ſoient exilés loind'elle
Et, nejetantſuteux qu'unregardpaſſager ,
Abandonne leur fort aux mainsd'unétranger.
Maisjevoischaquejourton élèvedocile
Prêter àtes conſeils uneoreille facile.
Deta voixqu'il adore il répéte les ſons;
Labouched'unemèreembellitles leçons.
Delaflédans tesbrasd'unepénible étude,
Il ſefaitdeteplaire une douce habitude;
Pourprixdeſes efforts ,ſon légitimeorgueil
Nebriguequ'un ſourire &neveut qu'uncoup
d'œil.
Alors, ſans fatiguer ſesorganesnovices,
Delafoibleraiſon recueillant les prémices ,
Tupourras quelquefoisranimerla langueur,
Menacerſans colere&punir ſansrigueur.
Il eſt des inſenſésqui , pour la moindreoffenſe,
Ne ſaventqu'effrayer & tourmenter l'enfance ;
Maistonfilsn'eſt puni quepar le ſentiment;
Lahonteſuit lafaute,elleeſtſon châtiment.
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
Souvent res entretiensdans le fondde ſoname
Porteront des vertus lagénéreuſe flamme ;
Etquandtuleverrasſenſibleàtesdiſcours,
Deslarmesdetendreſſe entroublerontle cours.
Monfils, luidiras-tu,ſeuleſpoirdetamère,
Non,jeneformepointunevainechimère ,
Quandj'attends de ton cœurdenobles mouve
mens.
Letems vole,monfils,profitedes momens.
L'ufagedela vieen étendladurée.
Pourtenterla carriere àtes vœux préparée,
Pourfairetonbonheur, iln'eſtqu'unſeulmoyen;
Monfils, fois vertueux, fois homme & citoyen.
Entends-tudans ton cœurunevoix qui tecrie,
Qu'ilfaut aimer ſon maître &fervir ſa patrie?
Cet inſtinct généreux , dans tes veinestranſmis,
Eſt le plusbeautréſorqueje laiſſeà mon fils.
Ecarteloin detoi lafraude infidieuſe ,
Lacoupablemoleſſe& l'envie odieuſe,
Fuis le luxe indigent &l'orgueil effronté.
Apprendsquelagrandeur n'eſt rienſanslabonté.
Ah!lorſqu'un malheureux ſuccombeà ſesalar
mes,
La grandeur véritableeſtd'eſſuyer ſeslarmes.
Maisſurtout, dansle ſeinde lareligion,
Descommunes erreursfuisla contagion.
Chéris l'Etre Suprême& foisutile auxhommes.
Sid'autres Spinoſa, dans le ſiècle oùnous fom
mes,
OCTOBRE. 1770. 11
Infectent les eſprits deconſeils venimeux;
Rejetteloindetoi leurdélire fameux.
Crains fur-tout, crains ledoute où leur ame eſt
flottante.
Ah! monfils, qu'au tombeau jedeſcendrai con
tente,
Si tuſuis laraiſon , ſi tu chérisl'honneur.
Mais quels regrets amers ,quel trouble empoi
fonneur
Viendroient flétrir mon ame&defléchermavie,
Side triſteserreurstajeuneſſe ſuivie ,
Danslevaintourbillondescoupablesplaiſirs
Peutloindemoijamais égarertesdefirs.
Hélas!pardonne aux pleurs qui mouillent mon
viſage.
Moncœur n'acceptepointcefuneſtepréſage:
Monfils , pour raſſurercecœur trop combattu ,
Jured'aimer toujours tamère&la vertu.
Acesdiſcourstouchans, àcetendrelangage ,
Jevoispleurerton fils; jel'entendsquis'engage
Parlefermentfacréquetuluiveux dicter ,
D'embrafler lavertu pournelapointquitter.
Va,ceſermentn'eſtpointune chaîne frivole;
Il prometàſa mère,iltiendraſaparole ,
Sur ſes lévres alors ſoncœureſttoutentier;
Etſon ameàla tienneaimeàſe confier.
Ainfide ſes devoirs offre-lui laſcience;
Qu'ilcroiſſeſousl'abrideton expérience;
vj
12 MERCURE DE FRANCE.
Tellepiloteveilleaumilieudelanuit,
Etdérobeauxécueils levaiſſeauqu'il conduit.
Cependantl'âgevientoùtonfilsmoinsdébile
S'accoutume au travailſous unMentorhabile.
L'Antiquitédévoileàſesyeux aſſidus
Ses hommes immortels, ſes dieux qui ne font
plus.
Il ravit les tréſors &deRome &d'Athènes.
L'étude le tranſporte aux tems des Démosthè
nes ,
Auxbeauxjours d'Alexandre , au fiècle desCé
fars,
Parmi tous les enfansdeMinerve & desArts.
Fier& ſenſibleAchille , il reflent ton outrage ,
Frémitdetavengeance& chérittoncourage.
Didon, àtesregrets il ſelaiſſetoucher ;
Etſespleurs ,d'Euryale , arrofent lebucher.
Racinel'intéreſſeaux plaintes d'Andromaque.
Il ſuit chezCalyplo lejeuneTélémaque ;
Avecluidansl'Egypte il croit êtrecaptif;
Il voleſurles pas d'Ulyſſe fugitif.
Ilvoitavectranſport aux mursd'Idomenée
L'équité floriſlante& la paix ramenée.
Quelleeft donc ta magie, ôdivinFénelon !
Taproſe enchantereſſeeût ſéduitApollon.
Chez toi le ſentiments'unifſoit augénie,
LesGraces t'inſpiroient une mâle harmonie,
EtMinerve elle-même eut recoursàta voix
Pourlebiendes mortels& l'exempledesRois.
OCTOBRE. 1770. 13
Quels cœurs à tes diſcours pourroient être re
belles?
Notreélèvecharmédefictionsfibelles,
Pourdesobjetsnouveaux brûled'un nouveaufeu
EtſerenddigneenfindelireMonteſquieu.
Duclimat ſur les mœurs il diftingue l'emprein
te;
Il voitledeſpotiſme affermipar lacrainte,
Etl'honneur ſous les Roisdéployer ſa fierté,
EtlaVertu marcher avec la Liberté.
Dansle Dédaleobſcur oùl'eſprits'enveloppe,
Il s'avanceau flambeaudeMontagne&de Pope,
Et,desvainspréjugésheureuſementvainqueur,
Habiteavec loi-mêine&deſcend dans ſon cœur.
Il pénétrele templeoùla ſageUranie
Trace del'Univers l'éternelle harmonie,
Et va, du grand Newtondiſcipleaudacieux,
Peſerdans ſabalance &laterre&les cicux.
Unverreafſujettità ſon regard avide
Tous lesglobes éparsdans lesplaines duvuide.
Il les voitl'un vers l'autre attirésdans leur cours,
Ettoujourss'approcher& s'éloignertoujours.
Ils obéiflent tous aux loix qu'il leurimpoſe.
Enſeptrayonségaux ſon priſmedécompoſe
Unrayon échappédes célestes lambris ,
Etſurprendles couleurs de l'écharpe d'Iris.
Des feuxbrûlans dujourilraſſemble l'élite;
Ettoidenotreglobe, ô pâle Satellite ,
Ildevine tamarche, illarègle,&tavois
14 MERCURE DE FRANCE.
Tescourſiers vagabondsdocilesà ſa voix.
Lescomêtes pourlui neſont plus ces fantômes
De qui l'aſpect vengeurmenaçoitlesroyaumes.
Il fait queleſoleil,à ces aſtres errans ,
D'une flammenouvelleemprunte les torrens.
Il préditleur retour&marque leur diſtance.
Des élémens rivaux le choc &la ſubſtance ,
Cestroisrègnes fameux qu'enEgypte autrefois,
Hermèsà ſonpouvoir ſoumettoittous lestrois;
Lanature, enunmot,eſt l'objetde ſesveilles.
Ocombiencetamasde ſublimes merveilles ,
Combien cegrandſpectacleétonnera ſes yeux!
Il verra que l'étude eſt un préſentdes cieux.
C'eſtuntréſor ſacréquelevulgaire ignore.
Midas haitles ralens, Frédericles honore :
Sonnomparle trépasneſerapointvaincu ;
Maisquivit ſanspenſer, meurt ſansavoirvécu.
L'existence eſt un poids dontlamortledélivre.
Tandisquetonélèveàl'étude ſelivre ,
Tudois, pour régler mieux l'emploi de ſes mo
mens ,
Profiter avec artde ſes délaflemens.
Qu'il tentechaque jourunpénibleexercice ;
Autravail obſtiné que ſon corps s'endurcifle:
Lamolleſſejamais ne forma leshéros.
Eh! ſitoujoursAchille eût languidansScyros,
De la lyred'Homère auroit-il été digne?
Non: d'un loiſir honteux ſa grande ame s'indi
gne.
OCTOBRE. 1770. 15
Il ſent qu'un tel reposeſtunelâcheté ,
Etquepar letravail l'honneurest acheté.
Chiron,dequilesfoinsformerent ſonjeuneâge,
L'inſtruiſit à paſſer les fleuves àla nage;
Abriſerdes torrens les flots impétueux ;
Afuirlesvains apprêts d'unluxe infructueux;
Avaincredanslalice , oùles filsde laGrèce,
Joignoient l'art aucourage&laforce àl'adreſſe;
Adompter lescourſiers, àſupporter enfin
L'ardente canicule, & la ſoif&la faim.
Qu'ilbrûle maintenant de rentrerdans la lice !
Son inſtinct vertueux ſert la frauded'Ulyſſe ,
Etlaiſlant la molleſleàdesbras énervés ,
Il voleàceshonneurs qui lui fontréſervés.
Jadis chez nos Français quelques ames ſtoïques
Conſerverent les mœursdecestems héroïques.
Onvittout Paladin ,loyal &courageux ,
DelaGréceimiterles combats&les jeux.
D'unbrasquen'avoitpoint affoibli l'indolence,
Il ſavoit, jeune encore, eſſayerune lance;
Accoutumoit au freinun rebellecourſier ,
Etnedédaignoitpas un metsſimple&groffier.
Maiscette courtoiſie , autrefoistant priſée,
Servitoitaujourd'hui defable &deriſées
Chaque jour, chaque inſtant voit changer nos
humeurs;
Les faux beſoins du luxe ont corrompu nos
mœurs.
@honte! O deceſiécleéternelle infamie!
16 MERCURE DE FRANCE.
Le citoyenchéritlamolleſſe ennemie ,
Etdel'oifiveté préfère les pavots
Auxlauriersdeſtinés pourlesnoblestravaux.
Tous lesjours ſont perdus dans un oubli pro
1
fane.
Lafleurdeſajeuneſſeavantletemsſefane:
Etlesmolleslangueursqu'adoptaSybaris ,
Denosbraves Hectors fontde lâchesPâris.
TonElève fuiraleurs trompeuſes amorces;
Il pourra , dès quel'âge aura mûri lesforces,
Vouer à ſaparrie uncourage aſſuré,
Et,dansuncorps robuſte, uneſprit éclairé.
Jetouche à cetteépoque oùlecride lagloire
Feravoler tonfils aux champsdelavictoire.
DeBelloneà ſes yeux quandla flammeauralui,
Mèretendre, il faudra teſéparerdelui.
Il faudraqueſonfrontdelauriersſedécore.
DeThierryſon aïeul lapalmefraîcheencore,
Autempledesvainqueursl'appeleſurſespas,
Etlui prometunnomqui nepérirapas.
Maispourquoiretracerces images ſanglantes ?
Mars eſt tropdéteſté parlesmèrestremblantes;
Al'aſpectdecedieu la nature frémit:
Sur ſes crimes brillans l'humanitégémit.
Ah! puifleundieu plusdoux,pour lebiendela
terre,
Etouffer à jamaisladiſcorde&laguerre!
Puiflent les Rois unjour nediſputerentr'eux,
Queſurl'artpeuconnudefairedesheureux!
OCTOBRE. 1770. 17
Simesvœux ſontremplis , fi l'olive ſacrée
Couvrelong-teins le frontde l'Europe éplorée ,
Tonfils ranimerales beaux arts abattus.
Il ſeradansla paixhéros parles vertus.
Il meſemblelevoirdanscesvallons champêtres,
Al'ombredecesboisqu'ont plantéſes ancêtres ,
Juger les différendsdes peuplesd'alentour ,
Etdubonheurdesſiens être heureux à ſon tour.
Parunfaſte érayé (urdes ruſesobliques ,
Iln'inſultera pointaux mifères publiques.
Qued'autres , profanant lecultedePalès,
Dufangdesmalheureux cimententleurs palais!
Ah!loinde s'abreuverdespleursde la patrie ,
Ilnourrit l'indigence, ilſoutient l'induſtrie ,
Il recueille , pour prix des foins quil'ont formé,
Lagloired'être utile ,&fur-toutd'être aimé
Sonnom ferachantéparles muſes divines.
Qu'untorrent en fureur, grondantdans les ra
vines ,
D'uncoursimpétueux précipite feseaux,
Entraîne les forêts , dévoreles troupeaux
Détruiſeàchaque inſtant&change ſes rivages;
Onvoudroit oublier ſes funeſtes ravages,
Les nymphes, en fuyant , évitent ſon courroux.
Le ruifleau plus paiſible offre un tableauplus
doux.
Ilfuitparmilesfleurs,&ſous l'ombrechérie
Desjeunes peupliers qui bordent la prairie.
Soncours tranquille&purfertiliſeles champs,
18 MERCURE DE FRANCE.
Etlesbergers enfontleſujetdeleurschants.
Ainſitonfilsunjourteprendra pourmodèle.
Il ſerabienfaiſant; & malyre fidèle ,
Maisplustouchantealors&plusdignedelui,
Chanteraſes vertusquej'augure aujourd'hui.
ParM. FrançoisdeNeufchâteau,
deplusieurs académies.
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Résumé : EPITRE à Mde la Comtesse d'***, sur l'éducation de son Fils.
Les lettres présentées abordent l'éducation et les valeurs morales. La première lettre, destinée à une comtesse, félicite la croissance de son fils et met en avant l'importance de l'amour maternel et des soins constants. L'auteur compare l'enfant à un jeune arbre nécessitant des soins attentifs et recommande de cultiver les vertus dès le plus jeune âge, en utilisant des récits moralisateurs comme ceux de La Fontaine. Elle prône une éducation douce et compréhensive, visant à former un individu vertueux, honnête et dévoué à sa patrie, tout en évitant les vices tels que la fraude, la mollesse, l'envie, le luxe et l'orgueil. La religion et la bienveillance envers les malheureux sont également soulignées. La deuxième lettre, datée d'octobre 1770, est adressée à un fils. Le père exprime ses espoirs et ses craintes pour l'avenir de son enfant, l'encourageant à suivre la raison et l'honneur, à éviter les erreurs et les plaisirs coupables, et à chérir la vertu et la science. Il compare l'éducation de son fils à celle de figures historiques comme Achille et Didon, soulignant l'importance de l'étude et du travail. La lettre déplore la corruption des mœurs contemporaines et exalte les vertus des temps anciens. La troisième lettre, adressée à un officier, exprime des préoccupations sur la décadence morale et la mollesse de la société contemporaine, corrompue par le luxe et l'oisiveté. L'auteur exhorte l'officier à former son fils pour qu'il devienne un héros courageux et vertueux, capable de mener des actions glorieuses et utiles à la nation. Il évoque la guerre et ses horreurs, souhaitant la paix et le bien-être de la terre. Le texte se termine par une comparaison entre un fleuve destructeur et un ruisseau paisible, symbolisant les choix de vie et les valeurs à inculquer au fils de l'officier.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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156
p. 24-35
EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction libre d'Ovide.
Début :
Insensible Phaon, reconnoîtras-tu les caractères de cette épître ? Le nom de [...]
Mots clefs :
Phaon, Yeux, Coeur, Amour, Sapho, Larmes, Lyre, Douleur, Apollon, Ovide
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction libre d'Ovide.
EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction
libre d'Ovide.
INSENSIBLE Phaon , reconnoîtras - tu les
caractères de cette épître ? Le nom de
celle qui les a tracés eft- il tout- à - fait forti
de ta mémoire ? Ingrat , ton coeur ne te
dit il plus que c'eft Sapho qui t'écrit ? Peutêtre
vas- tu demander pourquoi ce ron
plaintif?
FEVRIER . 1774: 25
plaintif ? Hélas ! il convient à ma fituation
déplorable. Il fut un temps où l'écho
répétoit les fons mélodieux de ma lyre ;
déformais il ne répétera plus que les accens
de ma douleur . Le ton funèbre de l'élégie
a été inventé pour l'amante abandonnée
& trahie.
Malheureufe ! le feu circule dans mes
veines . La fleur de ma jeuneffe fe fane .
C'est ainsi que , dans l'ardeur de la cani.
cule , le vent brûlant du midi , deffèche
les moiffons & Alétrit la verdure . Je pleure
, & Phaon parcourt avec tranquillité
les riantes campagnes de la Sicile. Ma voix
ne s'accorde plus au fon de ma lyre . Les
Mufes ne m'infpirent plus. Elles fuyent
une amante défefpérée . Les aimables com
pagnes de mon enfance n'ont plus à mes
yeux ces charmes qui me les rendoient fi
chères. La belle Anactorie a perdu fes
attraits . La blonde Cydno & l'aimable
Athis ne font plus les mêmes . Je les
fuis , je ne fonge qu'à Phaon , je ne vis
que pour Phaon.
O le plus chéri des amans ! je crois
te voir à chaque inftant. Je contemple
encore ces beaux yeux dont l'éclat a été
fi funefte à mon repos . Tantôt je te vois
tenant la lyre , & je te prends alors pour
B
谨
26 MERCURE DE FRANCE.
Apollon ; tantôt je te vois un thyrfe à la
main , & je crois voir alors l'aimable
Bacchus. Ces Dieux charmans auxquels
tu ne cèdes point en beauté , ne furent
point infenfibles. Apollon aima Daphné ,
Bacchus brûla pour Ariane ; l'une & l'autre
cependant ne furent pas favorifées
des Mufes. Les chaftes Soeurs du Permelle
m'infpirèrent des chants lyriques. Mon
nom fera immortel parmi les races furures.
La gloire du poëte Alcée ne s'étendra
pas plus loin que la mienne. Nous
rendrons à jamais célèbre l'ifle de Leſbos
qui nous a vu naître.
Si la Nature m'a refufé les agrémens
du corps , elle m'a prodigué ceux de l'ef.
prit. Je n'ai point cette blancheur éblouiſ-
Tante qui fafcine les yeux des amans vulgaires
;
mais Andromède , née fous le
ciel brûlant de l'Ethiopie , avoit le teint
noir , & Perfée ne l'en aima pas moins.
La blanche colombe s'unit fouvent au
pigeon d'un plumage différent . La tendre :
tourterelle ne dédaigne pas fon amant fidèle
, parce que fon plumage eft noir.
Il fut un temps où j'étois belle à tes :
yeux .Je m'en fouviens encore. (Les amans
perdent- ils le fouvenir de leur bonheur ) ?
Ah ! rapelle- toi ces momens heureux où
FEVRIER . 1774. 27
to me preffois tendrement fur ton fein.
Je chantois , & tu m'interrompois par des
baifers pleins de feu . Tes yeux peignoient
la volupté & la tendreffe. Tu admirois
avec tranfport le fon de ma voix & les
vers tendres que l'amour m'infpiroit . Ta
bouche collée fur la mienne , me juroit
alors de m'aimer toujours . Perfide ! où
font tes fermens ? Pourquoi fuis - je à Leſbos
? Phaon n'y eft plus . Que ne fuis je en
Sicile ? C'est là que le parjure cherche à
faire de nouvelles conquêtes . Jeunes
Beautés , qui habitez les champs fleuris de
la Sicile , fuyez les piéges que le plus
dangereux des hommes tend à votre ingenuité
. Renvoyez - le à Lefbos ; c'eſt
là que l'infortunée Sapho qu'il a trom
pée , gémit fans cefle. Il vous trompe
comme elle . Son langage , fes fermens
l'expreffion même de fes yeux autrefois fi
tendres , tout eft faux . O Venus ! fi jamais
j'ai chanté des hymnes à ta louange ,
venge- moi d'un perfide qui me fuit , &
qui s'eft réfugié jufques aux pied de tes
autels. *
1
Hélas ! la Fortune a épuifé fur moi fes
* Vénus étoit adorée en Sicile fous le nom
d'Ericyna.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
rigueurs. A l'aurore de mon âge , elle s'at ,
tacha à mon fort pour me pourfuivre. Je
n'avois vu que fix printemps , & j'arrofai
déjà de mes larmes l'urne d'un père.
Il me reftoit un frète . Une femme artificieufe
fçut gliffer dans fon coeur le
poifon de l'amour . Malheureufe victime
de fa paffion , il s'oublia lui même !
Honneur , fortune ; il prodigua tout pour
fon indigne conquête. Les confeils que
mon amitié alarmée lui donna , l'éloignèrent
de moi . Fugitif & déſeſpéré , il
parcourt les mers pour foutenir les reftes
d'une vie languiffante . Je n'ai qu'une fille .
Elle eft dans cet âge heureux où le coeur
ne s'ouvre pas encore aux impreffions
de la douleur. La tendreffe maternelle
m'alarme fans ceffe fur fon fort . Je crains
qu'un jour elle ne foit aufli malheureuſe
que fa mère,
Phaon Parmi tant de viciffitudes
étoit ma feule confolation . C'étoit pour
lui que je me parois de fleurs . C'étoit pour
plaire à fes yeux , que j'ornois mes cheveux
de l'éclat des tubis , & des parfums
dé l'Arabie . Vains ornemens ! ils me font
déformais inutiles. Je voulois plaire à--
Phaon , & Phaon n'eft plus ici. Les mers
nous féparent. Je néglige à préfent le foin
de ma parure. Le Zéphire ne ſe joue plus
f
FEVRIER. 1774.
د و
dans ces treffes charmantes que la main
de mon amant avoit formées . Mes cheveux
Hottent négligemment & fans apprêt
fur mes épaules. Tout m'accable ,
tout me devient importun .
eût
Heureufe & l'absence de l'objet chéri ,
ра étiendre le feu qui me dévore ! Que
je fuis loin de cette douce fécurité qui
fuit l'indifférence ! Je le fens , la plaie de
mon coeur eſt incurable. Les Parques , auffi
cruelles que toi , ont pris plaifir à tramer
les jours de ma vie infortunée . Je cherthe
en vain le repos dans le commerce
des Mufes : j'y trouve toujours l'amour .
Pouvois-je réfifter à tes charmes ? Une
foible mortelle pouvoit - elle contempler
fans danger ce teint de rofe , & ces yeux
dont l'éclat eût charmé les Divinités ?
Belle Aurore ! Combien de fois n'ai-je pas
craint que tu ne m'enlevalles monamant ?
Mais ton coeur étoit fixé , l'amour de Céphale
te captivoit. Lune brillante ! combien
de fois dans le filence de la nuit ne
t'es-tu pas arrêtée dans ton char d'argent ,
pour admirer
mon cher Phaon
dans les
bras du fommeil
? Ah ! fi Endimyon
n'eût fçu te plaire , fans doute je t'eufle vu
ma rivale. Vénus même n'auroit
pu téfif
ter aux charmes
qui m'ont féduite , ſi le
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
fouvenir d'Adonis n'eût été gravé dans
fon coeur.
O Phaon ! aimable jeune homme , la
gloire & l'ornement de ton fiècle , reviens ,
reviens cruel , dans les bras de ta Sapho.
Je ne demande point que tu m'aimes :
fouffre feulement que je t'adore ; ne me
hais point. Ce n'eft pas un crime de t'aimer
avec tranfport . Cet écrit arrofé de
mes larmes ne dit il rien à ton coeur ?
As tu pu m'abandonner fans me dire le
dernier adieu ? Puifque tu devois me quit
ter pour toujours , pourquoi m'avoir envié
la foible confolation de te baigner de mes
larmes , de t'accabler de mes baifers? Pourquoi
ne m'avoir laiffé aucun gage de ton
amour ? Babare ! mon coeur , ma vie ,
mon innocence même , tout étoit à toi ;
& tu ne m'as pas permis de te dire en
partant : Phaon , n'oublie point ta Sapho.
·
Que devins -je , grands dieux ! lorfque
je fus informée de ton départ . Un froid
mortel glaça mon coeur . Ma douleur concentrée
au dedans , ne put s'épancher
par mes larmes . Je voulus parler ; la parole
expira fur mes lèvres. Abartue & confternée
, je ne pus prononcer que ton nom .
Bientôt un torrent de larmes coula de
mes yeux. Mon défefpoir éclata en reFEVRIER.
1774. 31
proches contre la perfidie des hommes .
Hors de moi , je déchirai mon fein , j'arrachai
mes cheveux . Semblable à une
tendre mère qui fuit au bûcher le corps
inanimé d'un fils unique ; je poulfai
vers le ciel d'affreux gémiffemens .
J'appelai Phaon , & Phaon ne me répondit
point. Mon frère , mon barbare frère ,
iufulta à ma douleur , par le ris amer
de l'ironie . Toutes mes concitoyennes
furent témoins de mon défefpoir . Je ne
cherchai point à dérober à leurs yeux le
trait cruel qui me déchiroit . Mes larmes ,
mon vifage pâle & défait , tout m'auroit
-trahi .
Cher amant ! ton image me pourſuit
fans ceffe . La nuit , lorfque Morphée répand
fur moi fes pavots , je te vois à mes
côtés. Je te tends les bras. Je te preffe
contre mon fein . Mes baiſers raniment
tes yeux mourans & accablés fous le
poids de la volupté . J'entends encore ta
voix enchantereffe répondre à mes foupirs.
Chere illuſion ! Elle s'évanouit au
lever de l'aurore. Alors mon bonheur
fantaflique difparoît . La clarté du jour me
devient infupportable . Je fuis dans les
antres des rochers , & dans les forêts , autrefois
les témoins de nos plaifis . Je res
Biv
32
MERCURE
DE
FRANCE
.
connois.cette grotte ruftique, où tu me fis
le premier aveu de ton amour. Je reconnois
ces arbres touffus ,où font encore gravés
ton nom & le mien. Que ces lieux.
font changés ! je n'y retrouve plus celui
dont la préfence me les rendoit fi chers.
Je parcours feule & défefpétée ces riantes
prairies que nous parcourûmes autrefois
enfemble. Je vois encore ce tendre gazon
où Phaon voloit des bras de l'amour
dans ceux du repos . Alors des larmes
s'échappent de mes yeux , & je dis en foupirant
c'est ici que l'ingrat me jura de
'aimertoujours.Toute la Nature femble
partager ma douleur. Ces fleurs qui s'embelliffoient
à l'aspect de nos plaifirs, fe flétriffent
& languiffent far leur tige defféchée
. Les oifeaux ne voltigent plus dans
ces bocages. Ils ne chantent plus leurs
amours. La malheureufe Procné déplore
fa difgrace. Elle redemande Ithis à l'écho
des bois. Elle pleure la mort d'un fils ,
& Sapho regrette l'abfence d'un amant ..
Le doux zéphire ne folâtre plus avec les
fleurs ; il n'agite plus le feuillage de arbres.
L'abfence de Phaon attriſte tous les
objets .
Dans le réduit obfcur d'un bois foliaire
, eft une fontaine qu'une ancienne
FEVRIER . 1774. 33
Tradition a confacrée . Ses eaux claires &
limpides font bordées d'un gazon toujours
fleuri . Un feuillage épais en interdit
l'accès aux rayons du foleil . Un foir , au
clair de la lune , je m'endormis dans cet
afyle champêtre. Je crus voir une Nayades
fortir de la fontaine & s'arrêter devant
moi. Elle étoit trifte , & , me regardant
d'un air compatiffant , elle fembloit par
tager mes peines . Sapho , me dit - elle ,
malheureufe Sapho , tu peux éteindre le
feu qui te confume. Dirige tes pas vers
le promontoire confacré à Apollon . Précipite-
toi dans la iner, & tu feras guétie..
Deucalion enflammé d'amour pour l'infenfible
Pirtha , monta fur le rocher de
Leucate , & fe précipita dans les flots.
Aufi tôt fon coeur fut libre , & la cruelle
Pinha commença dès- lors à foupirer..
Depuis ce temps , ce promontoire a tou
jours été le refuge des amans défefpérés
Ainfi parla la Nymphe , & elle difparut
auffi tôt. Je me réveillai faifie de crainte..
Mes joues étoient inondées de larmes.
Belle Nayade , je fuivrai tes confeils..
J'irai , oui , j'irai fur le rocher de Leucate.
Je me précipiterai dans la mer . L'Amour
meprêtera fesaîles. Le Zéphir fou
tiendra le poids léger de mon corps..
- B. w
34
MERCURE DE FRANCE.
Lorfque j'aurai oublié l'ingrat qui caufe
tous mes malheurs , je confacrerai ma lyre
à Apollon ; ma lyre fur laquelle j'ai chanté
mes amours.
Homme dur & infenfible ! pourquoi
me forces - tu de chercher dans la mer un
remède à mes maux. Reviens , & ta préfence
me rendra ce bonheur qui s'eſt évanoui
comme un fonge. Reviens , tu feras
mon dieu , tu feras mon Apollon . Que
dis je ? Peut être dis-ton coeur , plus dur que
les rochers , triomphera-t'il de ma mort .
Ah ! du moins , fi je pouvois te ferrer
encore une fois dans mes bras , & me précipiter
avec toi ; je ne me plaindrois point
de ta cruauté.
Jeunes filles de Lefbos , vos chants
n'accompagneront plus le fon mélodieux
de ma lyre . Vous ne vous affemblerez
plus au tour de moi , pour m'entendre
chanter mes amours. L'aimable mortel
qui m'infpiroit n'eft plus ici . Je paifois
dans fes yeux cet enthoufiafime divin qui
m'élevoit l'ame . Sa préfence allumoit le
feu de mon génie . Un feul de fes regards
enflammoit mon imagination , & faifoit
naître dans mon coeur l'extafe du fentiment.
Il n'eft plus ici . Je cherche en vain
a le toucher par mes prières. Il ne m'enFEVRIER
. 1774. 35 %
tend plus . Mes foupirs ne parviennent
point jufqu'à lui .
Ah ! fi , du haut d'un rocher , je voyois
un jour les voiles de ton vaiffeau flotter
dans les airs ; puiffe alors la déeffe de Cythère
, calmer l'impétuofité des flots ! Que
l'Amour prenne lui - même le gouvernail,
& que l'haleine des Zéphirs enfle doucement
les voiles ! Mais fi cet efpoir eft
vain ; fi Sapho doit être pour jamais féparée
de fon cher Phaon , annonce moi,
mon `malheur. J'aurai alors recours à la
plus trifte des reffources , au rocher de
Leucate. Le danger ne m'effraye point ,
pourvu que je puiffe efpérer un fort , plus
heureux .
Par M. D..... , de Chartres :
libre d'Ovide.
INSENSIBLE Phaon , reconnoîtras - tu les
caractères de cette épître ? Le nom de
celle qui les a tracés eft- il tout- à - fait forti
de ta mémoire ? Ingrat , ton coeur ne te
dit il plus que c'eft Sapho qui t'écrit ? Peutêtre
vas- tu demander pourquoi ce ron
plaintif?
FEVRIER . 1774: 25
plaintif ? Hélas ! il convient à ma fituation
déplorable. Il fut un temps où l'écho
répétoit les fons mélodieux de ma lyre ;
déformais il ne répétera plus que les accens
de ma douleur . Le ton funèbre de l'élégie
a été inventé pour l'amante abandonnée
& trahie.
Malheureufe ! le feu circule dans mes
veines . La fleur de ma jeuneffe fe fane .
C'est ainsi que , dans l'ardeur de la cani.
cule , le vent brûlant du midi , deffèche
les moiffons & Alétrit la verdure . Je pleure
, & Phaon parcourt avec tranquillité
les riantes campagnes de la Sicile. Ma voix
ne s'accorde plus au fon de ma lyre . Les
Mufes ne m'infpirent plus. Elles fuyent
une amante défefpérée . Les aimables com
pagnes de mon enfance n'ont plus à mes
yeux ces charmes qui me les rendoient fi
chères. La belle Anactorie a perdu fes
attraits . La blonde Cydno & l'aimable
Athis ne font plus les mêmes . Je les
fuis , je ne fonge qu'à Phaon , je ne vis
que pour Phaon.
O le plus chéri des amans ! je crois
te voir à chaque inftant. Je contemple
encore ces beaux yeux dont l'éclat a été
fi funefte à mon repos . Tantôt je te vois
tenant la lyre , & je te prends alors pour
B
谨
26 MERCURE DE FRANCE.
Apollon ; tantôt je te vois un thyrfe à la
main , & je crois voir alors l'aimable
Bacchus. Ces Dieux charmans auxquels
tu ne cèdes point en beauté , ne furent
point infenfibles. Apollon aima Daphné ,
Bacchus brûla pour Ariane ; l'une & l'autre
cependant ne furent pas favorifées
des Mufes. Les chaftes Soeurs du Permelle
m'infpirèrent des chants lyriques. Mon
nom fera immortel parmi les races furures.
La gloire du poëte Alcée ne s'étendra
pas plus loin que la mienne. Nous
rendrons à jamais célèbre l'ifle de Leſbos
qui nous a vu naître.
Si la Nature m'a refufé les agrémens
du corps , elle m'a prodigué ceux de l'ef.
prit. Je n'ai point cette blancheur éblouiſ-
Tante qui fafcine les yeux des amans vulgaires
;
mais Andromède , née fous le
ciel brûlant de l'Ethiopie , avoit le teint
noir , & Perfée ne l'en aima pas moins.
La blanche colombe s'unit fouvent au
pigeon d'un plumage différent . La tendre :
tourterelle ne dédaigne pas fon amant fidèle
, parce que fon plumage eft noir.
Il fut un temps où j'étois belle à tes :
yeux .Je m'en fouviens encore. (Les amans
perdent- ils le fouvenir de leur bonheur ) ?
Ah ! rapelle- toi ces momens heureux où
FEVRIER . 1774. 27
to me preffois tendrement fur ton fein.
Je chantois , & tu m'interrompois par des
baifers pleins de feu . Tes yeux peignoient
la volupté & la tendreffe. Tu admirois
avec tranfport le fon de ma voix & les
vers tendres que l'amour m'infpiroit . Ta
bouche collée fur la mienne , me juroit
alors de m'aimer toujours . Perfide ! où
font tes fermens ? Pourquoi fuis - je à Leſbos
? Phaon n'y eft plus . Que ne fuis je en
Sicile ? C'est là que le parjure cherche à
faire de nouvelles conquêtes . Jeunes
Beautés , qui habitez les champs fleuris de
la Sicile , fuyez les piéges que le plus
dangereux des hommes tend à votre ingenuité
. Renvoyez - le à Lefbos ; c'eſt
là que l'infortunée Sapho qu'il a trom
pée , gémit fans cefle. Il vous trompe
comme elle . Son langage , fes fermens
l'expreffion même de fes yeux autrefois fi
tendres , tout eft faux . O Venus ! fi jamais
j'ai chanté des hymnes à ta louange ,
venge- moi d'un perfide qui me fuit , &
qui s'eft réfugié jufques aux pied de tes
autels. *
1
Hélas ! la Fortune a épuifé fur moi fes
* Vénus étoit adorée en Sicile fous le nom
d'Ericyna.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE,
rigueurs. A l'aurore de mon âge , elle s'at ,
tacha à mon fort pour me pourfuivre. Je
n'avois vu que fix printemps , & j'arrofai
déjà de mes larmes l'urne d'un père.
Il me reftoit un frète . Une femme artificieufe
fçut gliffer dans fon coeur le
poifon de l'amour . Malheureufe victime
de fa paffion , il s'oublia lui même !
Honneur , fortune ; il prodigua tout pour
fon indigne conquête. Les confeils que
mon amitié alarmée lui donna , l'éloignèrent
de moi . Fugitif & déſeſpéré , il
parcourt les mers pour foutenir les reftes
d'une vie languiffante . Je n'ai qu'une fille .
Elle eft dans cet âge heureux où le coeur
ne s'ouvre pas encore aux impreffions
de la douleur. La tendreffe maternelle
m'alarme fans ceffe fur fon fort . Je crains
qu'un jour elle ne foit aufli malheureuſe
que fa mère,
Phaon Parmi tant de viciffitudes
étoit ma feule confolation . C'étoit pour
lui que je me parois de fleurs . C'étoit pour
plaire à fes yeux , que j'ornois mes cheveux
de l'éclat des tubis , & des parfums
dé l'Arabie . Vains ornemens ! ils me font
déformais inutiles. Je voulois plaire à--
Phaon , & Phaon n'eft plus ici. Les mers
nous féparent. Je néglige à préfent le foin
de ma parure. Le Zéphire ne ſe joue plus
f
FEVRIER. 1774.
د و
dans ces treffes charmantes que la main
de mon amant avoit formées . Mes cheveux
Hottent négligemment & fans apprêt
fur mes épaules. Tout m'accable ,
tout me devient importun .
eût
Heureufe & l'absence de l'objet chéri ,
ра étiendre le feu qui me dévore ! Que
je fuis loin de cette douce fécurité qui
fuit l'indifférence ! Je le fens , la plaie de
mon coeur eſt incurable. Les Parques , auffi
cruelles que toi , ont pris plaifir à tramer
les jours de ma vie infortunée . Je cherthe
en vain le repos dans le commerce
des Mufes : j'y trouve toujours l'amour .
Pouvois-je réfifter à tes charmes ? Une
foible mortelle pouvoit - elle contempler
fans danger ce teint de rofe , & ces yeux
dont l'éclat eût charmé les Divinités ?
Belle Aurore ! Combien de fois n'ai-je pas
craint que tu ne m'enlevalles monamant ?
Mais ton coeur étoit fixé , l'amour de Céphale
te captivoit. Lune brillante ! combien
de fois dans le filence de la nuit ne
t'es-tu pas arrêtée dans ton char d'argent ,
pour admirer
mon cher Phaon
dans les
bras du fommeil
? Ah ! fi Endimyon
n'eût fçu te plaire , fans doute je t'eufle vu
ma rivale. Vénus même n'auroit
pu téfif
ter aux charmes
qui m'ont féduite , ſi le
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
fouvenir d'Adonis n'eût été gravé dans
fon coeur.
O Phaon ! aimable jeune homme , la
gloire & l'ornement de ton fiècle , reviens ,
reviens cruel , dans les bras de ta Sapho.
Je ne demande point que tu m'aimes :
fouffre feulement que je t'adore ; ne me
hais point. Ce n'eft pas un crime de t'aimer
avec tranfport . Cet écrit arrofé de
mes larmes ne dit il rien à ton coeur ?
As tu pu m'abandonner fans me dire le
dernier adieu ? Puifque tu devois me quit
ter pour toujours , pourquoi m'avoir envié
la foible confolation de te baigner de mes
larmes , de t'accabler de mes baifers? Pourquoi
ne m'avoir laiffé aucun gage de ton
amour ? Babare ! mon coeur , ma vie ,
mon innocence même , tout étoit à toi ;
& tu ne m'as pas permis de te dire en
partant : Phaon , n'oublie point ta Sapho.
·
Que devins -je , grands dieux ! lorfque
je fus informée de ton départ . Un froid
mortel glaça mon coeur . Ma douleur concentrée
au dedans , ne put s'épancher
par mes larmes . Je voulus parler ; la parole
expira fur mes lèvres. Abartue & confternée
, je ne pus prononcer que ton nom .
Bientôt un torrent de larmes coula de
mes yeux. Mon défefpoir éclata en reFEVRIER.
1774. 31
proches contre la perfidie des hommes .
Hors de moi , je déchirai mon fein , j'arrachai
mes cheveux . Semblable à une
tendre mère qui fuit au bûcher le corps
inanimé d'un fils unique ; je poulfai
vers le ciel d'affreux gémiffemens .
J'appelai Phaon , & Phaon ne me répondit
point. Mon frère , mon barbare frère ,
iufulta à ma douleur , par le ris amer
de l'ironie . Toutes mes concitoyennes
furent témoins de mon défefpoir . Je ne
cherchai point à dérober à leurs yeux le
trait cruel qui me déchiroit . Mes larmes ,
mon vifage pâle & défait , tout m'auroit
-trahi .
Cher amant ! ton image me pourſuit
fans ceffe . La nuit , lorfque Morphée répand
fur moi fes pavots , je te vois à mes
côtés. Je te tends les bras. Je te preffe
contre mon fein . Mes baiſers raniment
tes yeux mourans & accablés fous le
poids de la volupté . J'entends encore ta
voix enchantereffe répondre à mes foupirs.
Chere illuſion ! Elle s'évanouit au
lever de l'aurore. Alors mon bonheur
fantaflique difparoît . La clarté du jour me
devient infupportable . Je fuis dans les
antres des rochers , & dans les forêts , autrefois
les témoins de nos plaifis . Je res
Biv
32
MERCURE
DE
FRANCE
.
connois.cette grotte ruftique, où tu me fis
le premier aveu de ton amour. Je reconnois
ces arbres touffus ,où font encore gravés
ton nom & le mien. Que ces lieux.
font changés ! je n'y retrouve plus celui
dont la préfence me les rendoit fi chers.
Je parcours feule & défefpétée ces riantes
prairies que nous parcourûmes autrefois
enfemble. Je vois encore ce tendre gazon
où Phaon voloit des bras de l'amour
dans ceux du repos . Alors des larmes
s'échappent de mes yeux , & je dis en foupirant
c'est ici que l'ingrat me jura de
'aimertoujours.Toute la Nature femble
partager ma douleur. Ces fleurs qui s'embelliffoient
à l'aspect de nos plaifirs, fe flétriffent
& languiffent far leur tige defféchée
. Les oifeaux ne voltigent plus dans
ces bocages. Ils ne chantent plus leurs
amours. La malheureufe Procné déplore
fa difgrace. Elle redemande Ithis à l'écho
des bois. Elle pleure la mort d'un fils ,
& Sapho regrette l'abfence d'un amant ..
Le doux zéphire ne folâtre plus avec les
fleurs ; il n'agite plus le feuillage de arbres.
L'abfence de Phaon attriſte tous les
objets .
Dans le réduit obfcur d'un bois foliaire
, eft une fontaine qu'une ancienne
FEVRIER . 1774. 33
Tradition a confacrée . Ses eaux claires &
limpides font bordées d'un gazon toujours
fleuri . Un feuillage épais en interdit
l'accès aux rayons du foleil . Un foir , au
clair de la lune , je m'endormis dans cet
afyle champêtre. Je crus voir une Nayades
fortir de la fontaine & s'arrêter devant
moi. Elle étoit trifte , & , me regardant
d'un air compatiffant , elle fembloit par
tager mes peines . Sapho , me dit - elle ,
malheureufe Sapho , tu peux éteindre le
feu qui te confume. Dirige tes pas vers
le promontoire confacré à Apollon . Précipite-
toi dans la iner, & tu feras guétie..
Deucalion enflammé d'amour pour l'infenfible
Pirtha , monta fur le rocher de
Leucate , & fe précipita dans les flots.
Aufi tôt fon coeur fut libre , & la cruelle
Pinha commença dès- lors à foupirer..
Depuis ce temps , ce promontoire a tou
jours été le refuge des amans défefpérés
Ainfi parla la Nymphe , & elle difparut
auffi tôt. Je me réveillai faifie de crainte..
Mes joues étoient inondées de larmes.
Belle Nayade , je fuivrai tes confeils..
J'irai , oui , j'irai fur le rocher de Leucate.
Je me précipiterai dans la mer . L'Amour
meprêtera fesaîles. Le Zéphir fou
tiendra le poids léger de mon corps..
- B. w
34
MERCURE DE FRANCE.
Lorfque j'aurai oublié l'ingrat qui caufe
tous mes malheurs , je confacrerai ma lyre
à Apollon ; ma lyre fur laquelle j'ai chanté
mes amours.
Homme dur & infenfible ! pourquoi
me forces - tu de chercher dans la mer un
remède à mes maux. Reviens , & ta préfence
me rendra ce bonheur qui s'eſt évanoui
comme un fonge. Reviens , tu feras
mon dieu , tu feras mon Apollon . Que
dis je ? Peut être dis-ton coeur , plus dur que
les rochers , triomphera-t'il de ma mort .
Ah ! du moins , fi je pouvois te ferrer
encore une fois dans mes bras , & me précipiter
avec toi ; je ne me plaindrois point
de ta cruauté.
Jeunes filles de Lefbos , vos chants
n'accompagneront plus le fon mélodieux
de ma lyre . Vous ne vous affemblerez
plus au tour de moi , pour m'entendre
chanter mes amours. L'aimable mortel
qui m'infpiroit n'eft plus ici . Je paifois
dans fes yeux cet enthoufiafime divin qui
m'élevoit l'ame . Sa préfence allumoit le
feu de mon génie . Un feul de fes regards
enflammoit mon imagination , & faifoit
naître dans mon coeur l'extafe du fentiment.
Il n'eft plus ici . Je cherche en vain
a le toucher par mes prières. Il ne m'enFEVRIER
. 1774. 35 %
tend plus . Mes foupirs ne parviennent
point jufqu'à lui .
Ah ! fi , du haut d'un rocher , je voyois
un jour les voiles de ton vaiffeau flotter
dans les airs ; puiffe alors la déeffe de Cythère
, calmer l'impétuofité des flots ! Que
l'Amour prenne lui - même le gouvernail,
& que l'haleine des Zéphirs enfle doucement
les voiles ! Mais fi cet efpoir eft
vain ; fi Sapho doit être pour jamais féparée
de fon cher Phaon , annonce moi,
mon `malheur. J'aurai alors recours à la
plus trifte des reffources , au rocher de
Leucate. Le danger ne m'effraye point ,
pourvu que je puiffe efpérer un fort , plus
heureux .
Par M. D..... , de Chartres :
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Résumé : EPITRE de Sapho à Phaon ; Traduction libre d'Ovide.
L'épître de Sapho à Phaon, traduite par Ovide, relate la détresse de Sapho après l'abandon de son amant Phaon. Sapho exprime sa douleur et sa désolation, soulignant que sa lyre ne chante plus que ses souffrances. Elle compare sa peine à celle d'une amante trahie, ressentant une aridité intérieure comparable à celle provoquée par le vent brûlant du midi. Pendant que Phaon explore tranquillement la Sicile, Sapho pleure et se remémore les moments heureux passés ensemble, où il lui jurait un amour éternel. Cependant, Phaon l'a trahie pour de nouvelles conquêtes. Sapho met en garde les jeunes beautés siciliennes contre les tromperies de Phaon et implore Vénus de la venger. Elle évoque également ses malheurs personnels, ayant perdu son père et son frère à cause de l'amour, et craint que sa fille ne subisse le même sort. Malgré ses efforts pour plaire à Phaon, il l'a laissée seule et négligée. Sapho décrit sa blessure comme incurable et l'amour comme omniprésent dans sa vie. Dans ses rêves, elle voit Phaon et ressent cruellement son absence au réveil. Elle erre dans les lieux de leurs souvenirs, où la nature semble partager sa douleur. Une nymphe lui apparaît en rêve et lui conseille de se jeter du promontoire de Leucate pour apaiser sa souffrance. Sapho décide de suivre ce conseil, espérant que l'amour l'aidera dans sa chute. Elle implore Phaon de revenir, mais se prépare à consacrer sa lyre à Apollon une fois qu'elle aura oublié son amant ingrat. Elle annonce aux jeunes filles de Lesbos qu'elles n'entendront plus ses chants.
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157
p. 5-9
ÉPITRE A LA PARESSE.
Début :
O de mon coeur souveraine maîtresse, [...]
Mots clefs :
Amour, Coeur, Plaisirs, Aimable, Bienveillance, Doux, Jean-Jacques Rousseau
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texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE A LA PARESSE.
ÉPITRE A LA PARESSE.
0DE MON COEUR ſouveraine maîtreſſe,
A qui je dois mes plus heureux loiſirs ,
Inſpire-moi , chere &douce Pareſſe !
Je veux chanter ta gloire & mes plaiſirs.
Non , tu n'es point cette lourde Déefle
Qui de Mondor engourdit tous les ſens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et qui l'endort au ſein de la molleſſe .
Le Dieu du Pinde , aimable enchantereffe ,
Autour de toi raſſemble ſes enfans ;
Tous les beaux- arts t'environnent ſans ceſſe.
Pour mieux charmer tes fortunés momens ,
Le tendre amour lui- même te carrefle ;
Il vient ſourire à tes jeux innocens ,
Et te remplir d'une tranquille ivreſſe.
Mais loin detoi les tranſports furieux
Dontcet enfantagite & trouble l'ame.
Plus pur , plus doux & plus délicieux ,
Le ſentimentte penetre& t'enflame
Pour toi l'Amour n'eſt point un ſéducteur ;
Tel qu'aux beaux jours de Saturne & de Rhée ,
Il eſt ſans fard , il parle avec candeur :
De ſes attraits la ſageſſe parée
Charme les yeux & s'emparedu coeur.
C'eſt bien en vain que l'Amant de Julie ,
Toujours en proie à la mélancolie ,
Eft confumé d'une fougueule ardeur ;
Ah ! je le plains autant que je l'admire.
Que ſert, hélas ! ce ſublime délire ?
C'eſt moins l'amour qu'une aveugle fureur,
Dontje frémis plus qu'elle ne m'attire.
J'aime bien mieux Philémon & Baucis ,
Tous les Bergers du naïf la Fontaine ,
EtdeGefner les Eglés , les Tyrcis ,
Que les accès d'un ſombre énergumene ,
AVRIL . 1746. 7
Quim'inſpirant une ſecrette horreur ,
S'il m'attendrit , plus ſouvent me fait peur *.
Jeveuxbrûler d'une ardeur plus durable ,
Je veux choisir un guide plus aimable.
Suivons Eglé ; ſå modefte douceur
Me fait chérir fa timide innocence.
Ah! j'ai trouvé le repos de mon coeur !
Oui ,je le ſens s'ouvrir ſans violence ,
Nonàl'amour , mais à la bienveillance ,
Etréunir, par un accord heureux ,
Les ſentimens , les plaiſirs vertueux .
Omon Egié! le temps inexorable
Auroit en vain terni tous vos attraits ,
Devos vertus l'empreinte ineffaçable
Me charmeroit encore dans vos traits.
C'estmon amie & non pas ma maîtreile ,
Qui de mes chants ſera le digne objet.
La belle Hélene arma toute laGrece ;
Deguerre , hélas ! ce fut un beau ſujet.
Guidepar toi , Parefle pacifique ,
*ADieu ne plaiſe que j'oſe attaquerM. Roufſeau .
Je reſpecte ſes vertus , ſa vieilleſſe & fon génie . J'ai
d'ailleurs éprouvé ſa bienveillance. Je crois être de ſon
avisen blåmant l'amour violent , & la Nouvelle-Héloïſe
en eſt, ce me ſemble , la cenſure encore plus que
l'apologie. M. Roufſeau nous avertit lui-même de
préférer , pour le mariage , une phyſionomie qui
inſpire la bienveillance & non l'amour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je ne veux plus adorer la beauté ,
Ni me livrer à fon charme magique ;
De tout excès je ſuis épouvanté
L'ardent amour eſt ſans doute énergique :
Mais confumé par ſon feu dévorant ,
Il brille , il meurt & s'éteint promptement.
D'un tel effort l'ame toute épuiſée ,
Pientôt le ferme aux plus doux ſentimens,
Etjouit moins , plus elle eſt embratée ;
Tous ſes plaiſirs ne ſont que des tourmens.
Les vrais liens d'une ſage tendreſſe ,
L'aimable eſſor de la délicatelle ,
Valentbien mieux que les emportemens
Er les fureurs d'uneimportune ivrefle.
Demon repos plus épris chaque jour ,
Je n'irai point , fur les pas du vulgaire,
Proſtituer mon encens à la Cour.
Pourquoi courir après une chimere ?
L'ambition nuit autant que l'amour.
Vivant de peu , content du néceſſaire
Le ſuperflu me coûte peu de ſoins.
C'eſt lui , lui ſeul qui fait notre miſere ;
Un parelleux a fort peu de beſoins .
Quelques amis d'humeur toujours égale ,
D'un bon eſprit & fans prétentions ;
De ſimples mets , une table frugale ,
Vin naturel , point d'indigeſtions ;
Modeſte habit , propreté ſans parure ,
AVRIL. 1776. 9
Toilette courte , une douce gaieté ,
Point de procès , une fortune ſure ,
Quoique petite , & toujours la ſanté ;
Sommeil facile , exempt d'inquiétude ,
Réveil paiſible , un peu de mouvement;
Modérément ſe livrer à l'étude ,
Faire du bien ſans trop d'empreſſement ;
Garder en tout un prudent équilibre ;
Autantqu'on peut vivre tranquille & libre ;
Jamais de maître, & conferver pourtant
Pour mes amis un eſprit complaiſant :
Voilà le plande mon heureuſe vie ,
Le réſultat de ma philoſophie.
Sur mes défauts vous me grondez ſouvent ;
Vous me trouvez fingulier , indolent :
Mais convenez , Eglé , que ma parefle
Preſque en tout point reſſemble à la ſageſſe .
0DE MON COEUR ſouveraine maîtreſſe,
A qui je dois mes plus heureux loiſirs ,
Inſpire-moi , chere &douce Pareſſe !
Je veux chanter ta gloire & mes plaiſirs.
Non , tu n'es point cette lourde Déefle
Qui de Mondor engourdit tous les ſens ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Et qui l'endort au ſein de la molleſſe .
Le Dieu du Pinde , aimable enchantereffe ,
Autour de toi raſſemble ſes enfans ;
Tous les beaux- arts t'environnent ſans ceſſe.
Pour mieux charmer tes fortunés momens ,
Le tendre amour lui- même te carrefle ;
Il vient ſourire à tes jeux innocens ,
Et te remplir d'une tranquille ivreſſe.
Mais loin detoi les tranſports furieux
Dontcet enfantagite & trouble l'ame.
Plus pur , plus doux & plus délicieux ,
Le ſentimentte penetre& t'enflame
Pour toi l'Amour n'eſt point un ſéducteur ;
Tel qu'aux beaux jours de Saturne & de Rhée ,
Il eſt ſans fard , il parle avec candeur :
De ſes attraits la ſageſſe parée
Charme les yeux & s'emparedu coeur.
C'eſt bien en vain que l'Amant de Julie ,
Toujours en proie à la mélancolie ,
Eft confumé d'une fougueule ardeur ;
Ah ! je le plains autant que je l'admire.
Que ſert, hélas ! ce ſublime délire ?
C'eſt moins l'amour qu'une aveugle fureur,
Dontje frémis plus qu'elle ne m'attire.
J'aime bien mieux Philémon & Baucis ,
Tous les Bergers du naïf la Fontaine ,
EtdeGefner les Eglés , les Tyrcis ,
Que les accès d'un ſombre énergumene ,
AVRIL . 1746. 7
Quim'inſpirant une ſecrette horreur ,
S'il m'attendrit , plus ſouvent me fait peur *.
Jeveuxbrûler d'une ardeur plus durable ,
Je veux choisir un guide plus aimable.
Suivons Eglé ; ſå modefte douceur
Me fait chérir fa timide innocence.
Ah! j'ai trouvé le repos de mon coeur !
Oui ,je le ſens s'ouvrir ſans violence ,
Nonàl'amour , mais à la bienveillance ,
Etréunir, par un accord heureux ,
Les ſentimens , les plaiſirs vertueux .
Omon Egié! le temps inexorable
Auroit en vain terni tous vos attraits ,
Devos vertus l'empreinte ineffaçable
Me charmeroit encore dans vos traits.
C'estmon amie & non pas ma maîtreile ,
Qui de mes chants ſera le digne objet.
La belle Hélene arma toute laGrece ;
Deguerre , hélas ! ce fut un beau ſujet.
Guidepar toi , Parefle pacifique ,
*ADieu ne plaiſe que j'oſe attaquerM. Roufſeau .
Je reſpecte ſes vertus , ſa vieilleſſe & fon génie . J'ai
d'ailleurs éprouvé ſa bienveillance. Je crois être de ſon
avisen blåmant l'amour violent , & la Nouvelle-Héloïſe
en eſt, ce me ſemble , la cenſure encore plus que
l'apologie. M. Roufſeau nous avertit lui-même de
préférer , pour le mariage , une phyſionomie qui
inſpire la bienveillance & non l'amour.
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Je ne veux plus adorer la beauté ,
Ni me livrer à fon charme magique ;
De tout excès je ſuis épouvanté
L'ardent amour eſt ſans doute énergique :
Mais confumé par ſon feu dévorant ,
Il brille , il meurt & s'éteint promptement.
D'un tel effort l'ame toute épuiſée ,
Pientôt le ferme aux plus doux ſentimens,
Etjouit moins , plus elle eſt embratée ;
Tous ſes plaiſirs ne ſont que des tourmens.
Les vrais liens d'une ſage tendreſſe ,
L'aimable eſſor de la délicatelle ,
Valentbien mieux que les emportemens
Er les fureurs d'uneimportune ivrefle.
Demon repos plus épris chaque jour ,
Je n'irai point , fur les pas du vulgaire,
Proſtituer mon encens à la Cour.
Pourquoi courir après une chimere ?
L'ambition nuit autant que l'amour.
Vivant de peu , content du néceſſaire
Le ſuperflu me coûte peu de ſoins.
C'eſt lui , lui ſeul qui fait notre miſere ;
Un parelleux a fort peu de beſoins .
Quelques amis d'humeur toujours égale ,
D'un bon eſprit & fans prétentions ;
De ſimples mets , une table frugale ,
Vin naturel , point d'indigeſtions ;
Modeſte habit , propreté ſans parure ,
AVRIL. 1776. 9
Toilette courte , une douce gaieté ,
Point de procès , une fortune ſure ,
Quoique petite , & toujours la ſanté ;
Sommeil facile , exempt d'inquiétude ,
Réveil paiſible , un peu de mouvement;
Modérément ſe livrer à l'étude ,
Faire du bien ſans trop d'empreſſement ;
Garder en tout un prudent équilibre ;
Autantqu'on peut vivre tranquille & libre ;
Jamais de maître, & conferver pourtant
Pour mes amis un eſprit complaiſant :
Voilà le plande mon heureuſe vie ,
Le réſultat de ma philoſophie.
Sur mes défauts vous me grondez ſouvent ;
Vous me trouvez fingulier , indolent :
Mais convenez , Eglé , que ma parefle
Preſque en tout point reſſemble à la ſageſſe .
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Résumé : ÉPITRE A LA PARESSE.
L'épître 'À la Paresse' met en avant la paresse comme une source de bonheur et de créativité. L'auteur ne la considère pas comme une forme de léthargie, mais comme une muse inspirante qui unit les arts et les muses. Il oppose la paresse à l'amour passionné et tumultueux, privilégiant une affection douce et bienveillante. L'auteur préfère les personnages paisibles et innocents des fables de La Fontaine aux amours tourmentés. Il aspire à une ardeur plus durable et à une douceur modérée, incarnées par Églé, une amie dont les vertus et la bienveillance sont louées. L'auteur rejette l'amour violent et l'ambition, prônant une vie simple et équilibrée, éloignée des excès et des illusions. Il valorise l'amitié, la modération et une existence paisible, caractérisée par la santé, la tranquillité et la philosophie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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158
p. 32-37
EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
Début :
Quoi l'intérêt fixe ton choix ! [...]
Mots clefs :
Intérêt, Amour, Heureux, Noeuds, Lois, Homme, Coeur, Époux, Douceur, Femme, Marier
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
EPITRE à mon Ami , qui vouloit fe
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
marier plutôtpar intérêt que par inclination.
Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainfi.
QUC
J. J. Rousseau.
vor l'intérêt fixe ton choix !
Ami , d'un préjugé barbare
Pourquoi veux - tu ſuivre les loix ?
D'une illuſion qui t'égare ,
Crois- moi , n'écoute plusla voix.
Toi qui fis toujours ton étude
Etde penſer &de ſentir ,
AVRIL. 1776. 33
A cette affreuſe ſervitude
Oleras-tu t'aſſujetir ?
Vois le tendre Amour qui ſoupire
Du coup que tu veux lui porter ;
A la douceur de ſon empire ,
Aux doux ſentimens qu'il inſpire ,
Pourras -tu long- temps réſiſter ?
Quand l'animal le plus ſauvage
Devant toi dépouille ſa rage ,
Toi ſeul , inſenſible à ſes traits ,
Tu ne pourrois pas rendre hommage
A la douceur de ſes attraits ?
Qu'eſt devenu cet heureux âge
Où l'homme moins vain , mais plus ſage,
Ignoroit ce coupable abus ;
Où , luivant un plus noble uſage ,
Son coeur , ſur l'aveugle Plutus ,
Al'Amour donnoit l'avantage ,
Ne cherchoit dans le mariage
Que l'aflemblage des vertus ?
Alors d'heureuſes ſympathies
Joignoient les ames aflorties
Par des noeuds qui duroient toujours .
Prèsde ſon épouſe chérie
Qu'un époux paſloit d'heureux jours !
Les ſoupçons de la jalouſie ,
La crainte ni la perfidie
By
34 MERCURE DE FRANCE.
N'en empoifonnoient point le cours.
Vivant ſans querelles , ſans haines ,
Quoiqu'époux ils étoient amans ;
Et l'Hymen , en formant leurs chaînes ,
Ne changeoit point leurs ſentimens.
Tous deux goûtoient le bien fuprême
Pour prix de ſa ſincere ardeur ,
Chacun jouiſſoit du bonheur
De ſe voir aimé pour lui-même.
L'homme étoit toujours amoureux ,
La femme étoit toujours amante.
Dès que la vieilleſſe tremblante
Venoit mettre fin à leurs feux ,
Une amitié douce & conſtante
Achevoit de les rendre heureux ,
Et d'une union ſi charmante
La mort ſeule briſoit les noeuds.
Bientôt de l'or la folle ivrefle
Changea ce fiecle ſi vanté
Enuntempsde calamité.
Par les foucis & la triſtefle ,
Qu'entraîne après ſoi lamolleſſe,
L'homme fut ſans cefle agité ;
Le luxe enfanta la parefle
Et le travail fut détesté.
Alors, dans le ſein de l'aiſance,
Le vil intérêt prit naiſſance ,
AVRIL. 1776. 35
Et tout fut foumis à ſes loix.
Pour contracter une alliance ,
Ne s'en rapportant qu'à ſon choix ,
On ne chercha que l'opulence ;
La beauté fut ſans apparence ,
Et la vertu n'eut plus de poids.
Alors on vit l'indépendance
Elever fierement la voix .
Enfin , pour comble d'indécence ,
On vit ceque l'on voit encor ,
Et la pudeur & l'innocence
Se vendreau vice pour de l'or.
Vois cette jeune Eléonore
Qui , par un contre- temps fatal ,
Des bras d'un amant qu'elle adore
Paſle dans ceux de ſon rival .
De l'intérêt foible victime ,
En vain d'un pere qui l'opprime
Elle veut fléchir la rigueur.
Rien n'amollit ſon coeur barbare ,
De ſa propre main il prépare
Des noeuds qui feront ſon malheur.
Par une fauſle politique ,
Sur ſon fils un ambitieux ,
Ulant d'un pouvoir tyrannique ,
L'obligede former des noeuds ,
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
Qui toujours font des malheureux.
Un tel hymen n'a point de charmes.
Loin de contenter ſes defirs ,
Souvent il pafle dans les larmes
Des jours deſtinés aux plaiſirs.
De- là ces feux illégitimes
Qu'allume l'infidélité :
Ah! n'imputons qu'à nos maximes
Et les défordres & les crimes
1
Qui troublent la ſociété.
De là naît le libertinage :
L'époux eſt joueur& volage ,
La femme eſt coquette à l'excès.
Toutchange alors dans le ménage ;
On fait des dettes , on s'outrage ,
Lebien lediſſipe en procès ;
On ſe maudit , on ſe déteſte:
Le coeur de haine envenimé ,
Briſe enfin un lien funeſte
Que l'Amour n'avoit point formé.
De ta fauſle philoſophie ,
CherAmi , triomphe en cejour.
Suis la nature , & facrifie
Ton intérêt à ton amour.
Puiflé je , au gré de mon envie ,
Aux pieds d'une épouſe chérie
Te voir abjurer ton erreur !
AVRIL. 1776. 37
Si j'avois détruit ton ſyſtême ,
Jeme croirois heureux moi-même
Content d'avoir fait ton bonheur.
ParM. Croiſzetiere , de la Rochelle ,
Licencié ès Loix.
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Résumé : EPITRE à mon Ami, qui vouloit se marier plutôt par intérêt que par inclination. Il vaudroit mieux être morts qu'unis ainsi. J. J. Rousseau.
Dans une épître, Jean-Jacques Rousseau s'adresse à un ami qui envisage de se marier par intérêt plutôt que par inclination. Rousseau désapprouve cette décision, préférant le célibat à une union basée sur la servitude. Il rappelle une époque antérieure où l'amour dominait les unions matrimoniales, favorisant ainsi des relations harmonieuses et durables. Avec l'essor de la richesse et du luxe, les mariages sont devenus des alliances intéressées, où la beauté et la vertu sont négligées. Cette évolution a conduit à des conflits, des infidélités et des malheurs. Rousseau illustre son propos par l'exemple d'Éléonore, contrainte d'épouser un rival par intérêt. Il exhorte son ami à suivre son cœur et à privilégier l'amour dans son choix matrimonial, plutôt que des considérations matérielles.
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159
p. 123-125
ÉPITRE à une jolie Femme, pour lui rappeler la promesse qu'elle avoit fait à l'Auteur de l'aller voir à sa maison de campagne.
Début :
Nous ne perdons pas souvenance [...]
Mots clefs :
Maison de campagne, Églé, Promesse
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texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE à une jolie Femme, pour lui rappeler la promesse qu'elle avoit fait à l'Auteur de l'aller voir à sa maison de campagne.
EPITRE à une jolie Femme , pour lui
rappeler la promeffe qu'elle avoit fait à
l'Auteur de l'aller voir à fa maifon de
campagne.
Nous ne perdons pas
fouvenance
Qu'en notre champêtre manoir,
Du plaifir flatteur de la voir,
Églé nous donna l'espérance.
Fij
124
MERCURE
C'eſt demain : oui , tu l'as promis
Je te connois l'ame trop bonne
Pour vouloir tromper tes amis,
Tout autre crime fe pardonne ;
Mais le menfonge eſt odieux ,
Sur-tout dans une bouche aimable ;
Le piège qu'on cache le mieux ,
Eft auffi le plus redoutable .
Ah ! qui croiroit Églé capable
De fourbe & de déguisement ?
Quand la Beauté fait un ferment
J'aime à le croire inviolable.
Déjà de mon prochain bonheur
Tout ici partage l'ivreffe ;
La Nature ainfi que mon coeur
A te fêter , Églé , s'empreffe ;
Le Ciel en paroît plus ferein ,
D'un bleu d'azur il fe colore ;
La Rofe , pour parer ton fein ,
Me femble plus vermeille encore .
Nos arbres plus beaux & plus verds
Te préparent un frais ombrage ,
Églé , fous leur riant feuillage ;
Tous les oifeaux par leurs concerts
Chercheront à te rendre hommage,
Tantôt tu joindras tes accens
A la douceur de leur ramage ,
Tantôt à nos jeux innocens
Nous te verrons fur la fougère
DE FRANCE. 125
Etre toi-même la première
A mêler ta franche gaîté.
Pour nos coeurs quelle volupté,
Si parmi nous tu peux te plaire ,
Et fi dans tes yeux fans myſtère ,
Nous lifons cette vérité !
Par M. D. L. H. D. C.
rappeler la promeffe qu'elle avoit fait à
l'Auteur de l'aller voir à fa maifon de
campagne.
Nous ne perdons pas
fouvenance
Qu'en notre champêtre manoir,
Du plaifir flatteur de la voir,
Églé nous donna l'espérance.
Fij
124
MERCURE
C'eſt demain : oui , tu l'as promis
Je te connois l'ame trop bonne
Pour vouloir tromper tes amis,
Tout autre crime fe pardonne ;
Mais le menfonge eſt odieux ,
Sur-tout dans une bouche aimable ;
Le piège qu'on cache le mieux ,
Eft auffi le plus redoutable .
Ah ! qui croiroit Églé capable
De fourbe & de déguisement ?
Quand la Beauté fait un ferment
J'aime à le croire inviolable.
Déjà de mon prochain bonheur
Tout ici partage l'ivreffe ;
La Nature ainfi que mon coeur
A te fêter , Églé , s'empreffe ;
Le Ciel en paroît plus ferein ,
D'un bleu d'azur il fe colore ;
La Rofe , pour parer ton fein ,
Me femble plus vermeille encore .
Nos arbres plus beaux & plus verds
Te préparent un frais ombrage ,
Églé , fous leur riant feuillage ;
Tous les oifeaux par leurs concerts
Chercheront à te rendre hommage,
Tantôt tu joindras tes accens
A la douceur de leur ramage ,
Tantôt à nos jeux innocens
Nous te verrons fur la fougère
DE FRANCE. 125
Etre toi-même la première
A mêler ta franche gaîté.
Pour nos coeurs quelle volupté,
Si parmi nous tu peux te plaire ,
Et fi dans tes yeux fans myſtère ,
Nous lifons cette vérité !
Par M. D. L. H. D. C.
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Résumé : ÉPITRE à une jolie Femme, pour lui rappeler la promesse qu'elle avoit fait à l'Auteur de l'aller voir à sa maison de campagne.
L'épître est destinée à Églé, à qui l'auteur rappelle sa promesse de visite dans sa maison de campagne. L'auteur exprime son attente joyeuse et espère que la visite se déroulera le lendemain, comme convenu. Il insiste sur l'importance de la sincérité et condamne le mensonge, particulièrement de la part d'une personne aimable. La nature et le cœur de l'auteur sont prêts à accueillir Églé, avec un ciel plus serein et des roses plus vermeilles. Les arbres offriront un ombrage frais et les oiseaux chanteront pour elle. L'auteur souhaite qu'Églé participe aux jeux et à la gaieté générale, apportant ainsi une grande joie à tous.
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