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p. 437-452
EXPLICATION d'une Medaille antique très singuliere de Carausius, Empereur des anciens Bretons, au temps de Diocletion et de Maximien-Hercule, adressée à S.A.S. M. le Duc du Maine, Prince Souverain de Dombes, &c. Par M. Genebrier, Docteur en Medecine.
Début :
Monseigneur, L'accüeil dont V.A.S. m'a honoré à mon [...]
Mots clefs :
Médaille antique, Carausius, Tutele, Figure, Légende, Cote, Divinité, Empereur, Temple
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texteReconnaissance textuelle : EXPLICATION d'une Medaille antique très singuliere de Carausius, Empereur des anciens Bretons, au temps de Diocletion et de Maximien-Hercule, adressée à S.A.S. M. le Duc du Maine, Prince Souverain de Dombes, &c. Par M. Genebrier, Docteur en Medecine.
EXPLICATION d'une Medaille
antique très singuliere de Carausius ,
Empereur des anciens Bretons , au temps de Diocletien et de Maximien-Hercule ,
adressée à S.A.S. M. le Duc du Maine,
Prince Souverain de Dombes , &c. Par
M. Genebrier , Docteur en Medecine.
MONSEIGNEUR,
L'accueil dont V. A. S. m'a honoré à
mon retour d'Angleterre , la maniere distinguée dont elle a b en voulu me communiquer elle-même , et à Versailles et
Bij à
38 MERCURE DE FRANCE
à Sceaux , ses differens Cabinets de Mé,
dailles antiques , et la permission qu'elle
m'a accordée de décrire celles qui pou
voient entrer dans mes vûës Litteraires
sont des effets d'unebonté digne deV.A.S
mais trop marquez pour moi , pour ne
pas rechercher l'occasion de les publier.
' ose donc mefatter , Monseigneur , que
V. A. S. ne trouvera pas mauvais que je
fasse paroître cet Ecrit sous vos auspices.
Je l'ai composé au sujet d'une Médaille
antique du Héros bes Bretons , dont j'ai
déja eu l'honneur d'entretenir V. A, S.
Cette Médaille interesse particulierement
la gloire d'une de nos plus anciennes
Villes de France , Ville autrefois et encore aujourd'hui très celebre , et qui
étant la Capitale du Gouvernement de
Monseigneur le Comte d'Eu , Prince qui
marche si dignement sur vos traces , doit
aussi interesser V. A. S.
Cette Médaille est de petit bronze et
assez bien conservée , elle est d'un Métail jaune , qui est rare dans les Médailles
de ce temps- là . Je la croyois d'abord unique , mais M. l'Abbé de Rothelin en a
trouvé depuis peu une autre qui n'est que
de cuivre rouge. Elle représente d'un côté
la tête de l'Empereur Carausius , couronnée de rayons , avec la Légende ordinaire.
Imp
MARS J
es
1-
de
ui
E.AE
fé
lles
uni
en a
que
côté
гоп
aire
Imp.
>
. 1732 439
Imp. Carausius P. F. Aug. Et au revers
pour Legende , Tutela Aug. La Tutele
d'Auguste. Pour Type la figure d'une
femme debout , tournée du côté droit
vétuë d'une robe longue abbattue , don't
ún bout ramené du côté droit par devant et retroussé sur le bras gauche , va
encore descendre jusqu'aux pieds. Certe
figure tient de la main droite une patere
sur un Autel où il y a du feu , et de la
gauche elle soutient par le bas une Corne
d'abondance , couchée sur le bras du mê- me côté.
Parmi beaucoup de Médailles antiques
que j'ai vûës dans un assez grand nombre de Cabinets en differens Royaumes,
par ordre et sous les auspices de S. A. R.
feuë Madame , et que j'ai décrites , je
n'en ai jamais trouvé que deux differentes du haut Empire , avec la Legende
TVTELA , &C.
La premiere est une Médaille de Vespasien , et la seconde de Nerva.
Au revers de la Médaille de Vespasien , il y a pour Legende Tutela Augusti S. C. et pour Type , la figure d'une
femme assise , tournée du côté droit , qui
impose la main droite sur la tête de Tite,
qui est devant elle au côté droit , ayant
fe bras gauche négligemment appuyé sur
Biij les
440 MERCURE DE FRANCE
les épaules de Domitien , qui est aussi
debout de l'autre côté , la face tournée
differemment. Ce qui nous marque que
ces deux jeunes Princes s'étoient , pour ainsi dire voüés à cette Divinité Tutele
et qu'ils s'étoient mis sous sa protection.
3
Au revers de la Médaille de Nerva ,
il y a pour Legende Tutela Italia S. C.
La Tutele de l'Italie. Pour Type , la figure de l'Empereur assis , de gauche à
droite , sur une Chaise Curule , qui tend
la main droite à deux petits enfans , garçon et fille , qui sont debout à ses pieds ,
et qui lui sont présentez par l'Italie personifiée sous la figure d'une femme aussi
debout derriere eux , pour faire entendre
que ce Prince s'étoit déclaré le Pere et le
Protecteur des enfans orphelins de l'un
et l'autre Sexe, C'est ce qui paroît confirmé par un Passage de Xiphilin , * qui
rapporte que ce Prince assigna des Terres
estimées quinze cent mille dragmes pour
la subsistance des Citoyens qui étoient
dans la necessité.
A l'égard de la Médaille de Carausius,
il- y a pour Legende au revers , Tutela
Aug. à peu près comme dans la Médaille de Vespasien , et non pas Tutela
Italia , comme dans celle de Nerva ; mais
* Dans la Vie de Nerva.
au
MARS. 17321 441
e
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ai
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at
is,
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ais
au
au lieu que sur la Médaille de Vespasien,
on y voit trois figures représentées , et
que sur celle de Nerva , on en voit quatre,
il ne se trouve qu'une seule figure sur
la Médaille de Carausius , comme je l'ai
décrite au commencement; ce qui forme
un troisiéme Type different sur les Médailles de ce genre.
Boissart , dans le troisiéme Tome de
ses Antiquitez , nous a donné la figure
de la Déesse Tutilina , sous l'habit d'une
venerable Matrone debout , le derriere
de la tête voilé , dont la robe descend
jusques aux pieds. On voit au côté droit
auprès d'elle un tronc d'arbre qu'un Serpent entortille ; et au-dessous de la figure est écrit en gros caractere , TVTILINAE. S, ce qui nous apprend que la figure qui est représentée sur ce bas- relief,
avoit été consacrée à la Tutiline sous ce
Type. *
Cette Divinité avoit un Autel à Rome
sur le Mont Aventin , comme Varron le
remarque dans sa Ménippée. Cette der-
* S. Augustin , dans le 4. Livre de la Cité de
Dieu , Chap. 8. fait mention de la Déesse Tutiline , comme de la Sur- Intendante des Grains
après la récolte. Frumentis vero collectis atque reconditis , ut tutò servarentur Deam Tutilinam praposuerunt.
B iiij niere
442 MERCURE DE FRANCE
niere figure est encore differente de celle
qui est représentée sur notre Médaille de
Carausius , elle ne ressemble point non
plus à la figure de la Tutele qui est sur
la Médaille de Vespasien , où cette Divinité est assise dans une attitude majestueuse , ayant deux jeunes Princes debout à ses côtez.
Pour ce qui regarde la Médaille de
Nerva, ce n'est point la Divinité Tutele
qui est représentée sur son revers ; c'est
l'Empereur Nerva lui- même qui y est
appellé la Tutele de l'Italie , et avec jus- tice , pour les raisons que nous avons rapportées plus haut.
Ainsi le Type de la Médaille de Carausius avec TVTELA AVG..ne revient à aucun de tous ces Types. C'est , comme on
l'a dit , une figure toute particuliere. Elle
sacrifie sur un Autel , où il y a du feu ,
sur lequel elle répand une Patere pleine
de quelque liqueur propre au Sacrifice ,
tenant de la main gauche une Corne d'abondance.
Ne seroit- ce point là , Monseigneur
le Génie Tutelaire de la Ville et du Port
de Boulogne sur l'Ocean , ou bien celui
de la Ville et du Port de Bourdeaux ?
Ce sont , comme V.A.S. le sçait, deux
Ports et deux Villes qui ont été autrefois
MARS. 17320 443
fois très- considerables , soit par leur propre situation , soit par les grands Evenemens qui y sont arrivez du temps des Romains.
•
La premiere est aujourd'hui la Capitale
du Boulonnois , Peuple qu'on appelloit
autrefois les Morins.
La seconde est la Capitale de la Guyen:
ne , Province que Ptolomée appelle Aqui
tania.
Par rapport à Boulogne , j'ai prouvé dans le corps de mon Ouvrage sur Carausius , que cette Ville fût d'abord comme le Magazin general et l'Arcenal de
cet Empereur, et qu'il en fit une des plus
fortes Places qu'il eûr sur les Côtes Maritimes des Gaules , et qu'elle soutint un
Siege presqu'aussi long que le fut le fameux Siege de Troye.
Le Génie Tutelaire en ce sens sur les
Médailles de Carausius , ne conviendroit
peut-être pas mal à Boulogne ; cet Autel,
ces Parfums , cette Paterre , désigneroient
les Sacrifices qui furent faits dans cette
Ville pour la prosperité des Armes , et
pour l'heureux succès de la Flotte de cet
Empereur.LaCorne d'abondance que tient
cette Figure , marqueroit la quantité suffisante de toutes les munitions necessaires
pour la deffense et pour la sureté de cette
Place. Les Tours dont elle paroît couronBv néc
444 MERCURE DE FRANCE
née , désigneroient la force de ses murailles , qui devoient être bien considérables ,
puisque le Rhéteur Euménius ( a) , dans
un de ses Panégyriques en fait mention ;
en les appellant Gessoriacenses muros , les
Murs de Gessoriac , parce que cette Ville
a aussi été appellée , Gessoriacum navale
à cause de la renommée de son Port , que
je prétends être le fameux Por.us Iccius
des Anciens.
Pour revenir à notre Médaille. Pline le
jeune en parlant des Sacrifices qui furenţ
faits à la proclamation de Nerva , nous
fournit un passage qui semble l'expliquer
encore dans un sens qui ne seroit point
incompatible à quelque Ville qu'on voulut la donner. Diem , dit-il , in quem
Tutela Generis humani felicissima successione translata est debita religione celebravimus, commendantes Diis Imperii Authoribus , et vota publica et gaudia.
C'est peut être , Monseigneur , ce que
les Monetaires nous auroient voulu faire
entendre par ce Type et par cette Légende , par cet Autel et par ces Sacrifices.
Pour marquer à la posterité qu'à son
avenement à l'Empire , les Gaulois et les
Bretons de son parti , s'étoient religieu-
(a) Panegyr. à Constantius César , chap. 4.
sement
MARS. 1732. 445
sement acquittez d'un devoir essentiel
envers Carausius , qu'ils venoient de reconnoître pour Empereur , et qu'ils regardoient comme l'objet de leurs vœux et
la Tutele du genre humain , dans le mê
me sens qu'Horace,dans une de ses Odes*,
donne ce titre à Auguste.
OTutela prasens
Italia, Dominaque Roma.
C'est dans la même pensée que Nerva
est appellé , Tutela Italia sur la Médaille ,
dont nous avons déja décrit le revers , et
dont la Légende est tirée de ces deux Vers
d'Horace.
Mais la Médaille de Carausius , avec
Tutela Aug.au revers , accompagnée d'un
Type nouveau , et jusques icy inconnu ;
paroît nous marquer encore quelque chose de plus , et elle pourroit s'entendre
d'une Divinité Topique , et propre à un
lieu particulier.
L'Autel , sur ce revers nous marque
que la Tutele avoit aussi ses Autels , ses
Temples et ses Sacrifices particuliers du
temps de Carausius , et que le culte de la
Tutele , étant Romain d'origine , s'étoit
* Ode 14. Carmin. lib. 4.
B vj ré
446 MERCURE DE FRANCE.
répandu dans l'étendue de ses Etats , dans
la grande Bretagne , dans nos Gaules et
dans d'autres Provinces, comme celui des
autres Dieux , dont V. A. S. sçait que le
culte s'étendoit , à mesure que les Romains avançoient leurs conquêtes.
Pour venir à la Ville de Bourdeaux
l'Inscription antique qui y fut trouvée ,
et que voici , prouve invinciblement
le culte de la Tutele y étoit établi,
TVTELÆ
AVG.
LASCIVOS CANIL:
EX VOTO
L. D. EX. D. D.
que
C'est l'accomplissement d'un vœu solemnel , fait à la Turele d'Auguste , par
un particulier, nommé Lascivus Canilius.
Les dernieres Lettres initiales de cette
Inscription , L. D. EX. D. D. signifient
que le Sol lui en avoit été assigné par un
Décret exprès des Décurions de la Ville.
Locus datus ex Decreto Decurionum. Ce
qui fait voir en passant que Bourdeaux
joüissoit pour lors du droit de Colonie
Romaine, et qu'elle avoit adopté le culte
de cette Divinité. Elle y avoit un Temple
MARS. 1732 447
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>
ple des plus superbes , dans lequel cette
Inscription fut trouvée , selon Tristan.
Ce Temple subsistoit encore presqu'en
son entier en 1700.avant que Louis XIV.
de glorieuse mémoire , l'eut fait détruire
pour en faire une Esplanade devant le
Château Trompette. C'étoit un Péristyle,
à quatre Angles droits , long de 87 pieds,
et large de 62. selon Elie Vinet , ou de
63 , selon Merula , dans sa Géographie
page 426. Ce Temple avoit six Colonnes
en face dans sa largeur, et huit Colonnes
à chaque côté dans sa longueur ; ce qui
faisoit en tout une colonnade de 24 Colonnes , de l'Ordre Corinthien , dont il
en restoit encore 18 sur pied , dans le
temps que Vinet publia ses Notes sur Ausone. Les Colonnes de ce Temple étoient
d'une hauteur si considérable qu'elles do
minoient sur tous les plus hauts Edifices
de la Ville ; ce qui peut avoir été en partie cause de sa destruction. Au dessous de
ce Temple il y avoit des Voutes et des
Caves qui étoient d'un ouvrage aussi ancien. On s'en servoit pour y conserver du
Vin , selon quelques Auteurs.
La démolition d'un monument si superbe et si respectable par son anciennete , ne laissa pas d'exciter les regrets de
quelques amateurs de l'Antiquité , gens
qui
448 MERCURE DE FRANCE
qui ne s'embarassent guere de politique.
Ces regrets furent même accompagnez
des larmes d'un des plus sçavans Antiquaires (a) de ce temps- là. Ce qui donna
occasion aux Vers , qui furent imprimez
dans le Mercurede Mars 1702.que V.A.S.
ne sera peut-être pas fâchée de voir icy.
99
55
Pourquoi démolit-on ces Colomnes des
Dieux ?
Ouvrage des Césars , Monument Tutclaire ,
Depuis plus de mille ans , que le temps les re- vére ,
Elles s'élevoient jusqu'aux Cieux.
»Il faut que leur orgueil , cede à la Forteresse
» Où Mars pour nous veille sans cesse.
Son redoutable Mur , Edifice Royal ,
Ne doit point souffrir de Rival.
Ainsi il ne nous reste plus aujourd'hui
aucun vestige de ce fameux Temple de
la Tutele, qu'un triste souvenir de sa ruine..
Mais que dis- je, Monseigneur, ce Temple n'est pas entierement détruit , et l'idée de ce superbe Edifice ne sera jamais tout à-fait effacée de la mémoire des hommes. Le même Vinet nous en a heureusement conservé le Dessein. C'est dans ses
sçavantes Notes sur Ausone , où j'ai eu
( a ) M. Spon.
la
MARS. 1732. 449
ul
de
ne,
cm.
l'imais
ɔmceu5 ses
eu
la 1
la satisfaction de le voir représenté sous
le nom de Palais ou de Piliers de Tutele,
C'est ainsi qu'on l'appelloit vulgairement , à cause de sa magnificence égale à
celle des Palais des Rois. C'étoit , sans
doute , non un Palais , mais un Temple
consacré à la Tutele , ou au Genie Tutelaire de la Ville et du Port de Bourdeaux,
comme l'Inscription antique , que nous
venons de rapporter plus haut , et qui y
fut trouvée , le prouve invinciblement.
Quoique tous les Dieux pussent être
Dieux Tuteles , soit male , ou femelle ,
V. A. S. sçait cependant que chaque Nation ou Peuplade s'en choisissoit un particulier , qu'elle invoquoit comme son
Génie , son Protecteur , et son Dieu Tutele. Chaque Vaisseau avoit aussi son Dieu
Tutele particulier.
Or c'est du Dieu Tutele de la Ville de
Bourdeaux que je crois qu'on doit entendre l'Inscription : Tutela Aug. & c. qui y
fut trouvée.
C'est de Bourdeaux que je crois aussi
qu'il faut entendre la Légende : Tutela
Aug. qui est sur la Médaille de Carausius;
et il est beaucoup plus à présumer , que
la figure qui esr sur notre Médaille, peut
être la mêmequi étoit adorée dans ceTemple
450 MERCURE DE FRANCE
ple de Bourdeaux , et que c'étoit- là la
Divinité Tutele de la Ville.
En effet , Carausius étant Maître de la
Mer, comme il l'étoit , je ne fais aucun
doute , qu'il ne se fut aussi emparé de la
Ville et du Port de Bourdeaux. Cette
Ville , aussi-bien que Boulogne , lui étoit
de trop grande importance pour la négliger. Son Port , qui étoit autrefois au
milieu de la Ville , étoit aussi un des plus
superbes , suivant ces Vers d'Ausone :
"Per mediumque Urbis Fontani fluminis al veum
Quem Pater Oceanus refluo quum impleverit astu.
» Adlabi totum spectabis classibus aquor.
Carausius avoit en ces deux Villes deux
clefs pour sortir et pour entrer dans les
Gaules , suivant que ses affaires tourneroient , bien ou mal ; dans l'expédition
qu'il projettoit de la grande Bretagne.
C'est de Bourdeaux et de ses Citoyens
que je pense qu'il faut entendre en partie
un Passage d'Eumenius , où il est dit que
Carausius emmena avec lui , en la grande
Bretagne , plusieurs Marchands des GauIes. Contractis ad Dilectum Mercatoribus
*
Galli
MAR S.. 1732.
450
S
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je
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He
us
Gallicanis;parce que cette Ville a toujours
été en grand commerce , sur tout avec
ces Insulaires.
Enfin Bourdeaux est la Ville où je crois
que notre Médaillea pû avoir été frappée,
les raisons que nous venons d'en raporter.
par
Peut- être cette Ville, puissante comme
elle étoit,et parTerre et par Mer,à l'exemple de Boulogne, fut- elle une des premieres à saisir cette occasion , pour secoüer
le joug des deux autres Empereurs Romains. V. A. S. sçait qu'il n'y avoit pas
long- temps que la Ville de Bourdeaux
s'étoit soustraite à l'obéïssance de Gallien,
et que du Gouverneur de la Province
dont elle étoit la Capitale , elle avoit fait
un Empereur , nommé Tetricus , qui prit
la Pourpre à Bourdeaux , où il faisoit sa
résidence ordinaire.
On voit encore à Bourdeaux , parmi les
autres Antiquitez, les ruines d'un Amphithéatre , nommé vulgairement , le Palais
de Gallien , qui pouvoit y avoir fait quelque séjour avant la révolte de Tétricus.
Cela fait voir le rang distingué que tenoit autrefois cette Ville Maritime de la
Province d'Aquitaine , ou de la Guienne,
comme on l'appelle aujourd'hui.
Cette Ville ancienne ne s'étoit pas seu
lement
452 MERCURE DE FRANCE
lement renduë recommandable par son
commerce dans les extrémitez des Mers ,
même du temps d'Auguste , comme Strabon , qui vivoit sous ce Prince, nous l'assure. Elle s'est encore rendue celebre par
le grand nombre de Sçavans qui y ont
fleuri , comme on le peut voir dans les
Vers d'Ausone. Mais ce n'est point icy le
lieu d'en parler.
Ce que j'ai dit , Monseigneur, en faveur
de cette Ville , paroît suffire pour l'expliIcation de notre Médaille de Carausius
avec la Légende , Tutela Aug. ,
Légende inconnue jusques icy dans les
Médailles du bas Empire , et dont le Type n'est pas moins singulier , ni moins
digne de l'attention des Antiquaires.
Ce sont- là , Monseigneur , les conjectures que j'ai crû pouvoir hazarder , et
que je soûmets entierement à votre décision. Je ne sçai si V. A. S. les trouvera
assez solidement appuyées ; mais elles serviront du moins à exciter la curiosité
des Sçavans sur ce sujet , et elles seront
un témoignage public de la Protection
jose dire , de la Tutele particuliere , dont vous honorez les Sciences et les Gens de
Lettres , ainsi que du profond respect et
de la reconnoissance parfaite avec laquelle
je serai toute ma vie , &c.
A Paris , ce 15 Février 1732.
antique très singuliere de Carausius ,
Empereur des anciens Bretons , au temps de Diocletien et de Maximien-Hercule ,
adressée à S.A.S. M. le Duc du Maine,
Prince Souverain de Dombes , &c. Par
M. Genebrier , Docteur en Medecine.
MONSEIGNEUR,
L'accueil dont V. A. S. m'a honoré à
mon retour d'Angleterre , la maniere distinguée dont elle a b en voulu me communiquer elle-même , et à Versailles et
Bij à
38 MERCURE DE FRANCE
à Sceaux , ses differens Cabinets de Mé,
dailles antiques , et la permission qu'elle
m'a accordée de décrire celles qui pou
voient entrer dans mes vûës Litteraires
sont des effets d'unebonté digne deV.A.S
mais trop marquez pour moi , pour ne
pas rechercher l'occasion de les publier.
' ose donc mefatter , Monseigneur , que
V. A. S. ne trouvera pas mauvais que je
fasse paroître cet Ecrit sous vos auspices.
Je l'ai composé au sujet d'une Médaille
antique du Héros bes Bretons , dont j'ai
déja eu l'honneur d'entretenir V. A, S.
Cette Médaille interesse particulierement
la gloire d'une de nos plus anciennes
Villes de France , Ville autrefois et encore aujourd'hui très celebre , et qui
étant la Capitale du Gouvernement de
Monseigneur le Comte d'Eu , Prince qui
marche si dignement sur vos traces , doit
aussi interesser V. A. S.
Cette Médaille est de petit bronze et
assez bien conservée , elle est d'un Métail jaune , qui est rare dans les Médailles
de ce temps- là . Je la croyois d'abord unique , mais M. l'Abbé de Rothelin en a
trouvé depuis peu une autre qui n'est que
de cuivre rouge. Elle représente d'un côté
la tête de l'Empereur Carausius , couronnée de rayons , avec la Légende ordinaire.
Imp
MARS J
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1-
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. 1732 439
Imp. Carausius P. F. Aug. Et au revers
pour Legende , Tutela Aug. La Tutele
d'Auguste. Pour Type la figure d'une
femme debout , tournée du côté droit
vétuë d'une robe longue abbattue , don't
ún bout ramené du côté droit par devant et retroussé sur le bras gauche , va
encore descendre jusqu'aux pieds. Certe
figure tient de la main droite une patere
sur un Autel où il y a du feu , et de la
gauche elle soutient par le bas une Corne
d'abondance , couchée sur le bras du mê- me côté.
Parmi beaucoup de Médailles antiques
que j'ai vûës dans un assez grand nombre de Cabinets en differens Royaumes,
par ordre et sous les auspices de S. A. R.
feuë Madame , et que j'ai décrites , je
n'en ai jamais trouvé que deux differentes du haut Empire , avec la Legende
TVTELA , &C.
La premiere est une Médaille de Vespasien , et la seconde de Nerva.
Au revers de la Médaille de Vespasien , il y a pour Legende Tutela Augusti S. C. et pour Type , la figure d'une
femme assise , tournée du côté droit , qui
impose la main droite sur la tête de Tite,
qui est devant elle au côté droit , ayant
fe bras gauche négligemment appuyé sur
Biij les
440 MERCURE DE FRANCE
les épaules de Domitien , qui est aussi
debout de l'autre côté , la face tournée
differemment. Ce qui nous marque que
ces deux jeunes Princes s'étoient , pour ainsi dire voüés à cette Divinité Tutele
et qu'ils s'étoient mis sous sa protection.
3
Au revers de la Médaille de Nerva ,
il y a pour Legende Tutela Italia S. C.
La Tutele de l'Italie. Pour Type , la figure de l'Empereur assis , de gauche à
droite , sur une Chaise Curule , qui tend
la main droite à deux petits enfans , garçon et fille , qui sont debout à ses pieds ,
et qui lui sont présentez par l'Italie personifiée sous la figure d'une femme aussi
debout derriere eux , pour faire entendre
que ce Prince s'étoit déclaré le Pere et le
Protecteur des enfans orphelins de l'un
et l'autre Sexe, C'est ce qui paroît confirmé par un Passage de Xiphilin , * qui
rapporte que ce Prince assigna des Terres
estimées quinze cent mille dragmes pour
la subsistance des Citoyens qui étoient
dans la necessité.
A l'égard de la Médaille de Carausius,
il- y a pour Legende au revers , Tutela
Aug. à peu près comme dans la Médaille de Vespasien , et non pas Tutela
Italia , comme dans celle de Nerva ; mais
* Dans la Vie de Nerva.
au
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ais
au
au lieu que sur la Médaille de Vespasien,
on y voit trois figures représentées , et
que sur celle de Nerva , on en voit quatre,
il ne se trouve qu'une seule figure sur
la Médaille de Carausius , comme je l'ai
décrite au commencement; ce qui forme
un troisiéme Type different sur les Médailles de ce genre.
Boissart , dans le troisiéme Tome de
ses Antiquitez , nous a donné la figure
de la Déesse Tutilina , sous l'habit d'une
venerable Matrone debout , le derriere
de la tête voilé , dont la robe descend
jusques aux pieds. On voit au côté droit
auprès d'elle un tronc d'arbre qu'un Serpent entortille ; et au-dessous de la figure est écrit en gros caractere , TVTILINAE. S, ce qui nous apprend que la figure qui est représentée sur ce bas- relief,
avoit été consacrée à la Tutiline sous ce
Type. *
Cette Divinité avoit un Autel à Rome
sur le Mont Aventin , comme Varron le
remarque dans sa Ménippée. Cette der-
* S. Augustin , dans le 4. Livre de la Cité de
Dieu , Chap. 8. fait mention de la Déesse Tutiline , comme de la Sur- Intendante des Grains
après la récolte. Frumentis vero collectis atque reconditis , ut tutò servarentur Deam Tutilinam praposuerunt.
B iiij niere
442 MERCURE DE FRANCE
niere figure est encore differente de celle
qui est représentée sur notre Médaille de
Carausius , elle ne ressemble point non
plus à la figure de la Tutele qui est sur
la Médaille de Vespasien , où cette Divinité est assise dans une attitude majestueuse , ayant deux jeunes Princes debout à ses côtez.
Pour ce qui regarde la Médaille de
Nerva, ce n'est point la Divinité Tutele
qui est représentée sur son revers ; c'est
l'Empereur Nerva lui- même qui y est
appellé la Tutele de l'Italie , et avec jus- tice , pour les raisons que nous avons rapportées plus haut.
Ainsi le Type de la Médaille de Carausius avec TVTELA AVG..ne revient à aucun de tous ces Types. C'est , comme on
l'a dit , une figure toute particuliere. Elle
sacrifie sur un Autel , où il y a du feu ,
sur lequel elle répand une Patere pleine
de quelque liqueur propre au Sacrifice ,
tenant de la main gauche une Corne d'abondance.
Ne seroit- ce point là , Monseigneur
le Génie Tutelaire de la Ville et du Port
de Boulogne sur l'Ocean , ou bien celui
de la Ville et du Port de Bourdeaux ?
Ce sont , comme V.A.S. le sçait, deux
Ports et deux Villes qui ont été autrefois
MARS. 17320 443
fois très- considerables , soit par leur propre situation , soit par les grands Evenemens qui y sont arrivez du temps des Romains.
•
La premiere est aujourd'hui la Capitale
du Boulonnois , Peuple qu'on appelloit
autrefois les Morins.
La seconde est la Capitale de la Guyen:
ne , Province que Ptolomée appelle Aqui
tania.
Par rapport à Boulogne , j'ai prouvé dans le corps de mon Ouvrage sur Carausius , que cette Ville fût d'abord comme le Magazin general et l'Arcenal de
cet Empereur, et qu'il en fit une des plus
fortes Places qu'il eûr sur les Côtes Maritimes des Gaules , et qu'elle soutint un
Siege presqu'aussi long que le fut le fameux Siege de Troye.
Le Génie Tutelaire en ce sens sur les
Médailles de Carausius , ne conviendroit
peut-être pas mal à Boulogne ; cet Autel,
ces Parfums , cette Paterre , désigneroient
les Sacrifices qui furent faits dans cette
Ville pour la prosperité des Armes , et
pour l'heureux succès de la Flotte de cet
Empereur.LaCorne d'abondance que tient
cette Figure , marqueroit la quantité suffisante de toutes les munitions necessaires
pour la deffense et pour la sureté de cette
Place. Les Tours dont elle paroît couronBv néc
444 MERCURE DE FRANCE
née , désigneroient la force de ses murailles , qui devoient être bien considérables ,
puisque le Rhéteur Euménius ( a) , dans
un de ses Panégyriques en fait mention ;
en les appellant Gessoriacenses muros , les
Murs de Gessoriac , parce que cette Ville
a aussi été appellée , Gessoriacum navale
à cause de la renommée de son Port , que
je prétends être le fameux Por.us Iccius
des Anciens.
Pour revenir à notre Médaille. Pline le
jeune en parlant des Sacrifices qui furenţ
faits à la proclamation de Nerva , nous
fournit un passage qui semble l'expliquer
encore dans un sens qui ne seroit point
incompatible à quelque Ville qu'on voulut la donner. Diem , dit-il , in quem
Tutela Generis humani felicissima successione translata est debita religione celebravimus, commendantes Diis Imperii Authoribus , et vota publica et gaudia.
C'est peut être , Monseigneur , ce que
les Monetaires nous auroient voulu faire
entendre par ce Type et par cette Légende , par cet Autel et par ces Sacrifices.
Pour marquer à la posterité qu'à son
avenement à l'Empire , les Gaulois et les
Bretons de son parti , s'étoient religieu-
(a) Panegyr. à Constantius César , chap. 4.
sement
MARS. 1732. 445
sement acquittez d'un devoir essentiel
envers Carausius , qu'ils venoient de reconnoître pour Empereur , et qu'ils regardoient comme l'objet de leurs vœux et
la Tutele du genre humain , dans le mê
me sens qu'Horace,dans une de ses Odes*,
donne ce titre à Auguste.
OTutela prasens
Italia, Dominaque Roma.
C'est dans la même pensée que Nerva
est appellé , Tutela Italia sur la Médaille ,
dont nous avons déja décrit le revers , et
dont la Légende est tirée de ces deux Vers
d'Horace.
Mais la Médaille de Carausius , avec
Tutela Aug.au revers , accompagnée d'un
Type nouveau , et jusques icy inconnu ;
paroît nous marquer encore quelque chose de plus , et elle pourroit s'entendre
d'une Divinité Topique , et propre à un
lieu particulier.
L'Autel , sur ce revers nous marque
que la Tutele avoit aussi ses Autels , ses
Temples et ses Sacrifices particuliers du
temps de Carausius , et que le culte de la
Tutele , étant Romain d'origine , s'étoit
* Ode 14. Carmin. lib. 4.
B vj ré
446 MERCURE DE FRANCE.
répandu dans l'étendue de ses Etats , dans
la grande Bretagne , dans nos Gaules et
dans d'autres Provinces, comme celui des
autres Dieux , dont V. A. S. sçait que le
culte s'étendoit , à mesure que les Romains avançoient leurs conquêtes.
Pour venir à la Ville de Bourdeaux
l'Inscription antique qui y fut trouvée ,
et que voici , prouve invinciblement
le culte de la Tutele y étoit établi,
TVTELÆ
AVG.
LASCIVOS CANIL:
EX VOTO
L. D. EX. D. D.
que
C'est l'accomplissement d'un vœu solemnel , fait à la Turele d'Auguste , par
un particulier, nommé Lascivus Canilius.
Les dernieres Lettres initiales de cette
Inscription , L. D. EX. D. D. signifient
que le Sol lui en avoit été assigné par un
Décret exprès des Décurions de la Ville.
Locus datus ex Decreto Decurionum. Ce
qui fait voir en passant que Bourdeaux
joüissoit pour lors du droit de Colonie
Romaine, et qu'elle avoit adopté le culte
de cette Divinité. Elle y avoit un Temple
MARS. 1732 447
܂ܐ
>
ple des plus superbes , dans lequel cette
Inscription fut trouvée , selon Tristan.
Ce Temple subsistoit encore presqu'en
son entier en 1700.avant que Louis XIV.
de glorieuse mémoire , l'eut fait détruire
pour en faire une Esplanade devant le
Château Trompette. C'étoit un Péristyle,
à quatre Angles droits , long de 87 pieds,
et large de 62. selon Elie Vinet , ou de
63 , selon Merula , dans sa Géographie
page 426. Ce Temple avoit six Colonnes
en face dans sa largeur, et huit Colonnes
à chaque côté dans sa longueur ; ce qui
faisoit en tout une colonnade de 24 Colonnes , de l'Ordre Corinthien , dont il
en restoit encore 18 sur pied , dans le
temps que Vinet publia ses Notes sur Ausone. Les Colonnes de ce Temple étoient
d'une hauteur si considérable qu'elles do
minoient sur tous les plus hauts Edifices
de la Ville ; ce qui peut avoir été en partie cause de sa destruction. Au dessous de
ce Temple il y avoit des Voutes et des
Caves qui étoient d'un ouvrage aussi ancien. On s'en servoit pour y conserver du
Vin , selon quelques Auteurs.
La démolition d'un monument si superbe et si respectable par son anciennete , ne laissa pas d'exciter les regrets de
quelques amateurs de l'Antiquité , gens
qui
448 MERCURE DE FRANCE
qui ne s'embarassent guere de politique.
Ces regrets furent même accompagnez
des larmes d'un des plus sçavans Antiquaires (a) de ce temps- là. Ce qui donna
occasion aux Vers , qui furent imprimez
dans le Mercurede Mars 1702.que V.A.S.
ne sera peut-être pas fâchée de voir icy.
99
55
Pourquoi démolit-on ces Colomnes des
Dieux ?
Ouvrage des Césars , Monument Tutclaire ,
Depuis plus de mille ans , que le temps les re- vére ,
Elles s'élevoient jusqu'aux Cieux.
»Il faut que leur orgueil , cede à la Forteresse
» Où Mars pour nous veille sans cesse.
Son redoutable Mur , Edifice Royal ,
Ne doit point souffrir de Rival.
Ainsi il ne nous reste plus aujourd'hui
aucun vestige de ce fameux Temple de
la Tutele, qu'un triste souvenir de sa ruine..
Mais que dis- je, Monseigneur, ce Temple n'est pas entierement détruit , et l'idée de ce superbe Edifice ne sera jamais tout à-fait effacée de la mémoire des hommes. Le même Vinet nous en a heureusement conservé le Dessein. C'est dans ses
sçavantes Notes sur Ausone , où j'ai eu
( a ) M. Spon.
la
MARS. 1732. 449
ul
de
ne,
cm.
l'imais
ɔmceu5 ses
eu
la 1
la satisfaction de le voir représenté sous
le nom de Palais ou de Piliers de Tutele,
C'est ainsi qu'on l'appelloit vulgairement , à cause de sa magnificence égale à
celle des Palais des Rois. C'étoit , sans
doute , non un Palais , mais un Temple
consacré à la Tutele , ou au Genie Tutelaire de la Ville et du Port de Bourdeaux,
comme l'Inscription antique , que nous
venons de rapporter plus haut , et qui y
fut trouvée , le prouve invinciblement.
Quoique tous les Dieux pussent être
Dieux Tuteles , soit male , ou femelle ,
V. A. S. sçait cependant que chaque Nation ou Peuplade s'en choisissoit un particulier , qu'elle invoquoit comme son
Génie , son Protecteur , et son Dieu Tutele. Chaque Vaisseau avoit aussi son Dieu
Tutele particulier.
Or c'est du Dieu Tutele de la Ville de
Bourdeaux que je crois qu'on doit entendre l'Inscription : Tutela Aug. & c. qui y
fut trouvée.
C'est de Bourdeaux que je crois aussi
qu'il faut entendre la Légende : Tutela
Aug. qui est sur la Médaille de Carausius;
et il est beaucoup plus à présumer , que
la figure qui esr sur notre Médaille, peut
être la mêmequi étoit adorée dans ceTemple
450 MERCURE DE FRANCE
ple de Bourdeaux , et que c'étoit- là la
Divinité Tutele de la Ville.
En effet , Carausius étant Maître de la
Mer, comme il l'étoit , je ne fais aucun
doute , qu'il ne se fut aussi emparé de la
Ville et du Port de Bourdeaux. Cette
Ville , aussi-bien que Boulogne , lui étoit
de trop grande importance pour la négliger. Son Port , qui étoit autrefois au
milieu de la Ville , étoit aussi un des plus
superbes , suivant ces Vers d'Ausone :
"Per mediumque Urbis Fontani fluminis al veum
Quem Pater Oceanus refluo quum impleverit astu.
» Adlabi totum spectabis classibus aquor.
Carausius avoit en ces deux Villes deux
clefs pour sortir et pour entrer dans les
Gaules , suivant que ses affaires tourneroient , bien ou mal ; dans l'expédition
qu'il projettoit de la grande Bretagne.
C'est de Bourdeaux et de ses Citoyens
que je pense qu'il faut entendre en partie
un Passage d'Eumenius , où il est dit que
Carausius emmena avec lui , en la grande
Bretagne , plusieurs Marchands des GauIes. Contractis ad Dilectum Mercatoribus
*
Galli
MAR S.. 1732.
450
S
n
je
le
He
us
Gallicanis;parce que cette Ville a toujours
été en grand commerce , sur tout avec
ces Insulaires.
Enfin Bourdeaux est la Ville où je crois
que notre Médaillea pû avoir été frappée,
les raisons que nous venons d'en raporter.
par
Peut- être cette Ville, puissante comme
elle étoit,et parTerre et par Mer,à l'exemple de Boulogne, fut- elle une des premieres à saisir cette occasion , pour secoüer
le joug des deux autres Empereurs Romains. V. A. S. sçait qu'il n'y avoit pas
long- temps que la Ville de Bourdeaux
s'étoit soustraite à l'obéïssance de Gallien,
et que du Gouverneur de la Province
dont elle étoit la Capitale , elle avoit fait
un Empereur , nommé Tetricus , qui prit
la Pourpre à Bourdeaux , où il faisoit sa
résidence ordinaire.
On voit encore à Bourdeaux , parmi les
autres Antiquitez, les ruines d'un Amphithéatre , nommé vulgairement , le Palais
de Gallien , qui pouvoit y avoir fait quelque séjour avant la révolte de Tétricus.
Cela fait voir le rang distingué que tenoit autrefois cette Ville Maritime de la
Province d'Aquitaine , ou de la Guienne,
comme on l'appelle aujourd'hui.
Cette Ville ancienne ne s'étoit pas seu
lement
452 MERCURE DE FRANCE
lement renduë recommandable par son
commerce dans les extrémitez des Mers ,
même du temps d'Auguste , comme Strabon , qui vivoit sous ce Prince, nous l'assure. Elle s'est encore rendue celebre par
le grand nombre de Sçavans qui y ont
fleuri , comme on le peut voir dans les
Vers d'Ausone. Mais ce n'est point icy le
lieu d'en parler.
Ce que j'ai dit , Monseigneur, en faveur
de cette Ville , paroît suffire pour l'expliIcation de notre Médaille de Carausius
avec la Légende , Tutela Aug. ,
Légende inconnue jusques icy dans les
Médailles du bas Empire , et dont le Type n'est pas moins singulier , ni moins
digne de l'attention des Antiquaires.
Ce sont- là , Monseigneur , les conjectures que j'ai crû pouvoir hazarder , et
que je soûmets entierement à votre décision. Je ne sçai si V. A. S. les trouvera
assez solidement appuyées ; mais elles serviront du moins à exciter la curiosité
des Sçavans sur ce sujet , et elles seront
un témoignage public de la Protection
jose dire , de la Tutele particuliere , dont vous honorez les Sciences et les Gens de
Lettres , ainsi que du profond respect et
de la reconnoissance parfaite avec laquelle
je serai toute ma vie , &c.
A Paris , ce 15 Février 1732.
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Résumé : EXPLICATION d'une Medaille antique très singuliere de Carausius, Empereur des anciens Bretons, au temps de Diocletion et de Maximien-Hercule, adressée à S.A.S. M. le Duc du Maine, Prince Souverain de Dombes, &c. Par M. Genebrier, Docteur en Medecine.
Le texte, rédigé par M. Genebrier, Docteur en Médecine, présente une médaille antique en bronze dédiée à Carausius, Empereur des anciens Bretons. Cette médaille, unique en son genre, représente Carausius couronné de rayons au recto, avec la légende 'Imp. Carausius P. F. Aug.' et au verso, une femme debout tenant une patère et une corne d'abondance, accompagnée de la légende 'Tutela Aug.' Cette médaille se distingue des autres médailles antiques connues, comme celles de Vespasien et Nerva, qui portent également la légende 'Tutela'. La médaille de Carausius pourrait être liée à Boulogne-sur-Mer ou Bordeaux, deux villes importantes à l'époque romaine. Boulogne-sur-Mer était un arsenal et une place forte de Carausius, tandis que Bordeaux possédait un temple dédié à la Tutele, comme le montre une inscription antique. La médaille pourrait symboliser le génie tutélaire de l'une de ces villes, représentant les sacrifices et les abondances nécessaires à leur défense et prospérité. Le texte mentionne également des détails sur les autres médailles antiques et les divinités tutélaires, soulignant l'importance historique et culturelle de ces objets. La médaille de Carausius, portant l'inscription 'Tutela Aug.', est probablement liée à Bordeaux, ville stratégique pour Carausius en raison de son port et de son importance commerciale. Bordeaux a également été un centre de rébellion contre les empereurs romains, avec l'ascension de Tetricus. La ville est riche en antiquités, comme les ruines d'un amphithéâtre, et a été célèbre pour son commerce et ses savants, notamment Ausone. Le texte conclut en soumettant ces conjectures à l'appréciation de son destinataire, soulignant l'importance historique et culturelle de Bordeaux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 68-84
SUITE du second Livre de la PHARSALE.
Début :
Tandis que ces choses se passoient dans Rome, Pompée à la tête d'une multitude [...]
Mots clefs :
Guerre, Fortune, Guerre, Flots, Fleuves, Passage, Livre, Cote, Rochers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE du second Livre de la PHARSALE.
SUITE du fecond Livre de la
PHARSALE.
Tandis que ces chofes fe paffoient dans
Rome , Pompée à la tête d'une multitude
tremblante avoit gagné les murs de
Capoue : il y établit le fiége de la guerre ;
& pour s'oppofer aux entrepriſes de
Céfar , il envoya des Corps détachés
vers ces collines d'où l'Apennin s'éleve
& commande le vafte horizon .
D'un côté l'Apennin - touche aux Alpes
& domine la Gaule ; c'eft là qu'il
eft le plus voifin des Cieux : de l'autre
il s'étendoit autrefois jufques dans la
*Sicile ; mais depuis que les flots ont rompu
la chaîne , il fe termine au détroit de ·
Scylla. Ainfi la croupe de cette montagne
chargée de noires forêts de pins ,
fe prolonge à travers les contrées du
Latium , entre la mer de Tirrhene &
le golfe Adriatique ; & des flancs de
JUILLET: 1763. 69
fes rochers coulent ces fleuves majeftueux
qui fe répandent dans l'Italie &
vont fe perdre dans les deux mers .
D'un côté fe précipitent le Metaure
fugitif, & l'impétueux Cruftume , & la
Senna , & le Sapis que l'Ifaure enfle de
fes eaux , & l'Aufidus dont la rapidité.
fend les ondes Adriatiques ; & Eridan
celui de tous les fleuves dont la
fource eft la plus féconde , l'Eridan
qui roule au fond des mers les forêts brifées
fur fon paffage , l'Eridan , qui femble
épuifer toutes les eaux de l'Italie .
Ce fleuve égaleroit le Nil , fi comme le
Nil, il pouvoit s'étendre & fe repofer
fur de vaftes plaines ; il égaleroit le Danube
, fi le Danube en parcourant le
monde , ne fe groffiffoit des torrens qu'il
rencontre , & qu'il entraine avec lui dans
Euxin. L'Eridan fut le premier des
fleuves , dit la fable , dont le Peuplier
couronna les bords. Ce fut dans fon
fein que tomba Phaëton , lorfqu'ayant
pris en main les rênes brûlantes des courfiers
du jour , il s'écarta de la route prefcrite.
La terre étoit embrafée jufques.
dans fes entrailles ; tous les fleuves étoient
défféchés ; l'Eridan lui feul fut capable
d'éteindre les flammes du char du Soleil.
70 MERCURE DE FRANCE.
Les eaux qui coulent fur la pente oppofée
, forment le Vulturne rapide , &
le Sarné nébuleux , & le Liris , qui coulé
à l'ombre des forets de Marice , &
le Siler , qui arrofe les fertiles champs de
Salerne , & le Macre , qui roule fur des
écueils jufqu'au port de Lune voifin
de fa fource , fans pouvoir porter une
barque légère ; & le Rutube aux bords
efcarpés , & le Tibre qui donne la loi
à tous les fleuves de l'Univers. Céfar
qui refpire la guerre , & qui ne fe plaît
à marcher que par des chemins arrofés
de fang , gémit de trouver l'Italie ouverte.
Il fe flatoit que Pompée lui difputeroit
le paffage & que des débris
marqueroient fes pas. On lui ouvre les
portes ; il voudroit les rompre le laboureur
tremblant lui laiffe envahir fes
campagnes ; c'eft par le fer , c'eft par
la flamme qu'il eut voulu les ravager
if rougit de fuivre une route permife ,
& de paroître encore. Citoyen .
Les Villes d'Italie incertaines &
chancelantes entre la crainte & le devoir
, n'attendent pour fe livrer à lui
que les approches de la guerre ; cependant
leur frayeur fe déguiſe fous l'appareil
d'une longue défenfe . On éléve
des remparts , on creufe des foffés , on
JUILLET. 1763. 71
prépare fur le haut des tours de lourdes
maffes de rochers & des machines à
lancer les traits pour accabler les affiégeans
. Le peuple penche du côté de
Pompée , & la fidélité qu'il lui doit
balance l'effroi que Céfar infpire.
Ainfi lor que le bruyant Aufter s'eft
emparé de l'Océan , toutes les vagues
lui obéiffent . Si la terre alors entr'ouverte
d'un fecond coup du trident d'Eole
, lance l'Aquilon fur les flots agités ,
quoique pouffés par un vent nouveau ,
c'eft au premier qu'ils cédent encore ;
& tandis que l'Aquilon domine au Ciel
& commande aux nuages , le feul Aufter
régne fur les eaux.
,
Mais il étoit facile à la terreur de changer
les efprits
& la foi qu'ils gardoient
à Pompée étoit flottante comme
fa fortune. Bientôt la fuite de Libon
laiffa l'Hétrurie fans défenſe : Thermon
abandonna l'Ombrie : Sylla qui
n'eut dans les guerres civiles ni le courage
ni le bonheur de fon père , prit
la fuite au nom de Céfar : à peine quelquesTroupes
légères menacent les murs.
d'Auximon , Varus en fort épouvanté ,
jette l'allarme dans les Villes voifines
& s'échape à travers les forêts : Lentu- .
lus chaffé & Afculum , & fuivi de près
72 MERCURE DE FRANCE .
dans fa fuite , voit fes cohortes difperfées
le laiffer feul avec fes drapeaux ,
& fe tourner du côté du vainqueur :
tói , Scipion , tu vas bientôt livrer les
murs de Lucère confiés à tes foins , ces
murs défendus par la plus vaillante jeureffe.
Pompée a furtout mis fon efpoir
dans la réfiftance de Corfinium que Domitius
défend avec dix cohortes. Céfar
y
L
marche , & Domitius voyant à travers
un nuage immenfe de pouffière ,
les rayons du foleil réfléchis par le brillant
acier des armées, » A moi , compa-
" gnons , s'écria-t- il , courez au fleuve ,
coupez le pont. Dieux , faites que ce-
» torrent lui-même enfle fes eaux pour
» le brifer. Que ce foit ici le terme de
» la guerre ; qu'ici du moins l'ardeur
» de l'ennemi fe ralentiffe , & fe con-
» fume en longs efforts : retardons fes
progrès rapides : ce fera pour nous
une victoire que d'avoir les premiers
arrêté Céfar. Il n'en dit pas davantage,
& les cohortes à fa voix accourent au
fleuve ; il n'eft plus temps . Cefar qui
s'avance & qui voit de loin qu'on veut
lui couper le paffage , s'écrie enflammé
de colère : » Hé quoi , lâches , ce n'eſt
» pas affez des murs ténébreux qui vous
a couvrent fi des fleuves ne nous féparent
,
t
JUILLET. 1763. 73
,
parent , vous tremblez ! vos efforts
font vains. Le Gange même , le Gan-
» ge débordé feroit une foible bar-
» rière. Céfar a paffé le Rubicon il
» n'eft plus de fleuve qui l'arrête. Mar-
» chez amis que la Cavalerie s'élance ,
» que l'Infanterie fe précipite fur ce pont
» qui va s'écrouler «. A peine il a donné
l'ordre , on lache la bride aux courfiers
la plaine fuit fous leurs pas rapides ; les
bras nerveux des archers font voler audelà
du fleuve une grêle de dards ; le
pont eft abandonné ; Céfar s'en empare
, il le traverfe , & chaffe l'ennemi
jufques dans fes murs. Il fait conftruite
des tours affez fortes pour porter d'énormes
fardeaux , & des toits fous lefquels
fes foldats foient à couvert au
pied des murailles . Mais tandis que l'affaut
fe prépare , ô crimel â trahifon !
?
les portes s'ouvrent, & les foldats de Domitius
le traînent captif aux pieds de Céfar,
aux pieds d'un Citoyen fuperbe.
Domitius loin de laiffer abattre par le
malheur la noble fierté de fon âme
préfente à la mort un front menaçant.
Céfar fçait bien qu'il la defire , & qu'il
ne craint que le pardon, a Vis , malgré
» toi , lui dit-il , & vois le jour que
" Céfør te hilfe. Sois pour les nations
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
" vaincues l'exemple & le gage de ma
» clémence. Tu es libre , tu peux ten-
» ter de nouveau contre moi le fort des
» armes , & s'il me livre jamais en tes
mains , je te difpenfe du retour. « A
ces mots , il ordonna que fes liens fuffent
rompus.
Quelle honte la fortune eût épargnée
à ce Romain s'il eût obtenu le
trépas ! Sans doute le dernier fupplice
pour un Citoyen fut de s'entendre pardonner
d'avoir fuivi Pompée & le Sénat
, fous les drapeaux de la patrie .
Domitius cependant diffimule & renferme
fa rage ; mais bientôt livré à luimême
, " Malheureux ! dit- il , irai-je
" cacher ma honte au fein de Rome , à
» l'ombre de la paix ? fuirai-je les dan-
»gers de la guerre , moi qui rougis de
»voir le jour ? précipitons-nous à tra-
» vers mille morts courons au terme
» d'une vie odieufe & rejettons ce bien-
»" fait de Céfar.
Pompée qui n'étoit pas inftruit du
malheur de Domitius fe preparoient à
le foutenir. Réfolu de marcher le jour
fuivant , il crut devoir éprouver le zéle
de fes Troupes , & d'une voix qui imprimoit
le refpect , » Vengeurs des forfaits
, leur dit-il , défenfeurs de la caufe
JUILLET. 1763. 75
publique , feule armée de vrais Ro-
» mains , vous à qui le Sénat donne à
foutenir , non l'ambition d'un feul
» homme , mais les droits , la liberté
» de tous ; faites des voeux pour le combat.
Le fer & le feu ravagent l'Hef-
» perie , les Gaulois defcendent comme
» un torrent du fommet des Alpes , le
fang Remain à déja fouillé le glaive
» de Cefar graces aux Dieux , c'eſt
» nous qui avons reçu les premiers ou-
" trages de la guerre ; c'eft fur l'agref
feur que le cime en retombe ; & Rome
qui daigne me confier fes droits
nous en demande le châtiment. Ce
n'eft point un jufte ennemi que nous
allons combattre ; c'eft un Citoyen
rebelle & perfide que nous allons pu-
» nir ; & fon attentat mérite auffi peu
» le nom de guerre que le complot
» de Catilina , lorfqu'avec Lentulus &
» Cethegus fes conjurés , il réfolut d'em-
» brafer Rome. O Céfar , quelle rage
»
t'aveugle toi , que le deftin appel-
» loit au rang des Metellus & des Ca-
» milles , tu préferes de groffir le nom-
" bre des Marius & des Cinna ! Viens
» donc périr comme Lepide , Carbon ,
» Sertorius ont péri . Encore eft- ce
» m'avilir que de tourner contre toi mes
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
armes je rougis que Rome occupe
» mes mains à terraffer un furieux, Que
» n'est-il revenu vainqueur des Partes
» ce Craffus qui nous délivra de Spar-
» tacus & de les complices ! ce feroit à
» lui de nous venger de tai, Mais puif-
»que les Dieux daignent l'accorder
» l'honneur de tomber fous mes coups ,
» tu vas éprouver fi les ans ont énervé
» mon bras , ou glasé le fang qui coule
» dans mes veines ; fi pour avoir fouf
» fert la paix , nous fommes effrayés
de la guerre. Laiffez , Romains , laif-
» fez croire à Céfar que Pompée et
» amoli par le repos ou abattu fous le
» poids des années : l'âge n'a rien déf
» frayant dans un Chef: marchez fans
» crainte fous un vieux guerrier contre
» une armée qu'un Soldat commande . Fe
» fuis arrivé au plus haut point de gran
» deur auquel un fimple Giroyen puiffe
» être élevé par un
» an, deffus de moi que
» la place d'un Tyran. Gelui qui dans
me na laiff
Peuple libre. Roat
veut me furpaffer n'afpire dong.
plus sau rang d'un Citoyen mais d'un
» Monarque, Auffi voyez-vous dans
» mon armée tout ce que Rome a de
plus illuftre , les Pères de la Patrie ,
» les Confuls eux- mêmes fous les drae
JUILLET. 1763. 77
" peaux de la liberté . Lequel des deux
» fera vainqueur ou de Céfar ou du Sé-
» nat ? J'ofe craite que la fortune auroit
» honte de balancer. Et de quoi s'en-
» orgueillit ce jeune audacieux ? Eft-ce
» d'avoir employé dix ans à conquérir
" la Gaule Effce d'avoit abandonné
» honteufement les bords du Rhin ?
» Eft- ce d'avoir été chaffé du rivage Bri-
» tannique, & d'avoir attribué le mauvais
» fuccès de fa folle entreprife aux obf-
» tacles d'une mer inconftante & pleine
» d'écueils ? fon audace tiompheroit- elle
» de voir Rome entière fous les armes ,
» s'éloigner du fein de fes Dieux? Ahjeu-
» ne infenfe , connois mieux ce peuple :
» il ne te fuit pas , il me fuit ; il me fuit ,
» moi qui dans deux mois ai purgé la
» mer de pirates , moi qui plus heureux
» que Sylla , ai vu ce Mitridate qu'on
» ne pouvoit d'ompter , & qui depuis fi
longtems retardoit les deftins de Ro-
» me , errant dans les déferts du Bofpho-
" re & de la Scithie , réduit à fe don-
» ner la mort. Oui Romains , j'afe le
» dire pour juftifier votre confiance & la
» mienne . Fat porté la gloire de nos ar-
» mes dans tous les climats que le Soleif
» éclaire ; & la guerre civile eft la feule
» que j'aye laiffée à faire à Céfar.
"
D iij
78. MERCURE DE FRANCE.
Cette harangue ne fut point fuivie
de l'acclamation des Cohortes : elles ne
demanderent point le fignal du combat
qu'on leur annonçoit. Pompée luimême
intimidé par ce filence , crut .
devoir s'éloigner , plutôt que de courir .
les rifques d'un combat d'où dépendoit
le fort du monde , avec une armée .
déja vaincue au feul bruit du nom de
Céfar.
*
Tel qu'un Taureau chaffé des pâturages
par un Taureau plus vigoureux ,
va fe cacher au fond des forêts , & ne
revient tenter le combat que lorfque
fon front, que l'âge affermit , fe fent armé
de toutes fes forces. Tel Pompée.
trop foible encore pour réfifter & Céfar
, lui abandonne l'Italie , & fe retire
à travers les campagnes de la Pouille
dans les murs de Brundufium.
a
Cette Ville fut jadis habitée par
des
Crétois , qui s'étoient embarqués avec
Théfée , vainqueur du Minautore , &
que les Vaiffeaux Athéniens avoient
dépofés fur nos bords. Elle eft fituée
vers la pointe de l'Italie , au bord de la
mer Adriatique , fur une langue de terre
qui s'avance & fe courbe en croiffant
, comme pour embraffer les flots.
Ce feroit un port mal affuré, s'il n'étoit
JUILLET. 1763. 79
couvert par une Ifle dont les rochers
brifent l'effort des vents & des ondes .
Des deux côtés du port , la Nature a
élevé deux chaînes de montagnes qui
repouffent la mer , & qui défendent aux
vents orageux de troubler l'afyle des
Vaiffeaux que des cables tremblans y
retiennent. De-là , on gagne la pleine
mer, foit qu'on faffe voile vers l'Ifle
de Corcyre , foit que du côté de l'Illyrie
, on veuille arriver au Port d'Epidaure.
C'eſt le réfuge des Nochers, lorfque
tous les flots de la mer Adriatique
font foulévés ; que les nuages enveloppent
les montagnes de l'Epire , &
que l'Ifle de Safon difparoît fous les
vagues écumantes. Là , Pompée , qui
ne pouvoit plus compter fur l'Italie , ni
tranfporter la guerre en Efpagne , dont
il étoit féparé par la chaîne immenſe
des Alpes , dit à l'aîné de fes enfans :
» Allez , mon fils , parcourez le mon-
» de ; foulevez le Nil & l'Euphrate ;
» armez tous les Peuples à qui le nom
» de Pompée eft connu , toutes les Villes
où mes exploits ont rendu Rome
» recommandable ; que les Pirates de
" Cilicie abandonnent les champs que
» jeje leur ai donnés en partage , & fe
répandent de nouveau fur les mers
ค
Div
80 MERCURE DE FRANCE.
d'où je les ai chaffés : appellez à mon
» fecours Ptolomée , dont je fus l'appui,
» & Tigrane , qui me doit fa Couron-
» ne , & Pharnace , que j'ai revêtu de
» la dépouille de fon père n'oubliez
» ni les habitans vagabonds de l'une &
» de l'autre Arménie , ni les Nations
" féroces qui occupent les bords de
» l'Euxin , ni celles qui couvrent les
» fommets du Riphée , ni celles qui
» voyagent fur les glaces du Palus Méo-
» tide : que vous dirai-je enfin ? Allu-
» mez la guerre dans tout l'Orient ;
» que tout ce que j'ai vaincu fur laterre
» embraffe ma défenfe , & que mes
»triomphes viennent groffir mon camp.
» Vous , Confuls , au premier fouffle
» de Borée , paffez en Epire ; allez
» amaffer de nouvelles forces dans les
» champs de la Grèce & de la Macé-
» deine , tandis que l'Hyver nous laif
» fe refpiter . Il commande ; on met
à la voile & on s'empreffe de lui
obéir.
Cependant Cefar qui ne peut laiffer
repofer les armes , pour ne pas donner
au fort le tems de changer , preffe Pompée,&
le fuit pas-à-pas.Tout autre quelui
feroit content d'avoir d'une première
courſe réduit tans de Villes, forcé tant de
JUILLET. 1763.
81
&
remparts , conquis fans obftacle certe
Reine du monde , cette Rome , le plus
haur prix que la Victoire ait jamais offert.
Mais Ceferqui ne perd jamais un inflanr ,
& qui ne compte avoir rien fait , tant
qu'il lui refte encore à faire ; Céfar s'attache
avec fureur à la pourfuite de fon
rival . Quoiqu'il pofféde route l'Tralie , fi
Pompée en occupe le rivage , il lui
femble qu'elle leur foit commune
fon chagrin ne peut ly fouffrir. C'eſt
peu de le chaffer de Italie , il veur lui
interdire les Mers ; & pour Nur couper
le paffage , il entreprend d'élever devant
le port , une barrière de rochers . Ces
immenfes travaux fent perdus ; les rochers
tombent , la mer les dévore , &
des montagnes entaffées font englouties
fous le fable . Cefarvoyant que ces
maffés énormes ne trouvoient pas de
fond qui les fourint , prit le parti de
faire abattre des forêts , & de lier les
arbres l'un à l'autre par des longues chat
nes. Xerxès autrefois , dit- on , fe fit
fur les flots une route femblable ; il joignit
l'Europe avec l'Afie par un pont
de vaiffeaux , & fur ce pont , it traverfa
le Bofphore à la tête de fon armée
lorfqu'il força la mer de porter fes voiles
autour du mont Athos. Ainfi les forêts
2
Dv
82. MERCURE DE FRANCE.
enchaînées & flottantes , ferment l'embouchure
du port où Céfar affiége Pompée.
Les travaux s'avancent , des remparts
s'élévent , & des tours mouvantes
femblent fortir des eaux.
Le
Pompée éffrayé de voir une terre nouvelle
s'éleverentre la mer & lui , cherche
avec une frayeur mortelle le moyen de
s'ouvrir un paffage, & d'affoiblir fon ennemi
en difperfant la guèrre fur des bords
éloignés. Il fait avancer contre la digue :
des navires armés que les vents pouffent ,
à pleines voiles ; les pierres , les dards ,
les torches allumées volent au milieu
des ténébres ; les ouvrages s'écroulent ,
& la mer eft ouverte. Pompée à la faveur
de la nuit , faifit enfin le moment de ,
s'échapper ; il défend que le fon de la,
trompette , le cri des matelots faffent
retentir le rivage , & que l'on donne le
fignal du départ . On n'entendit pas une
feule voix dans le moment qu'on dreffa
les mats , qu'on leva l'ancre , & qu'on
mit à la voile. Les Pilotes glacés de crain
te gardérent un profond filence ; les
Matelots fufpendus aux cordages , furent
même attentifs à ne pas les agiter , de
peur que le bruit excité dans l'air net
décelât l'évafion de la flotte. Emphol
Le Soleil entroit dans le figne, de las
JUILLET. 1763. 83
Balance lorfque Pompée partit de ces
bords. O Fortune il te demande
comme une faveur , de lui permettre
d'abandonner l'Italie puifque tu lui
défends de la conferver. A peine en-,
core les deftins y confentent : l'onde
entrouverte & refoulée par tant de vaiffeaux
qui la fillonnoient , fit entendre
un - long mugiffement . Alors les foldats'
de Céfar , à qui cette ville infidelle , &
qui changeoit avec la fortune , avoit ouvert
fes portes & livré fes murs , courent
à l'entrée du port par les deux ances qui
en forment l'enceinte , & ils frémiffent
de voir la flotté ennemie gagner la mer.
O comble d'orguei !! la fuite de Pompée
eft pour Cefar une foible victoire.
Le paffage étoit plus étroit que cefur
qui fépare l'Eubée de laBéorie :deux vaif
feaux s'y arrêtent , on les attire au bord ,
& là , pour la première fois , les flots de
la mer font rougis du fang de la guerre
civile. Le reste de la flotte s'échappe
& abandonne ces deux vaiffeaux.
Déja les couleurs dont brille l'Orient
annoncent le retour de l'aurore ; fa lu
mière eft teinte d'un rouge vermeil
fon éclat naiffant efface les étoiles voifines
la Pléyade commence à pâlir ,
l'Ourfe languiffante fe plonge dans l'azur
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
du Ciel , & Lucifer lui -même ſe dérobe
à l'éclat du jour. Toi Pompée, tu vogues
à voiles déployées ; mais tu n'as
plus avec toi cette fortune qui t'accompagnoir
, lonfque tu forçois les Pirates
à te céder l'empire des mers. Chaffé du
feir de ta patrie avec ton Epoufe & tes
Enfans, chargé de tes Dieux domeftiques,
& traînant la guèrre après toi ,
mais grand encore dans ton exil , tu
vois les peuples marcher à ta fuite : le
deftin femble chercher des régions
éloignées , pour y confommer l'horreur
de ta ruine : non que les Dieux veuillent
te refufer un tombeau dans les murs
qui t'ont vû naître ; mais en condamnant
l'Egypte à porter l'opprobre de ta
mort , ils ont fait grace à l'Italie. Ils
ordonnent à la fortune d'aller cacher
fon crime fous un Ciel étranger : ils
veulent épargner à Rome la douleur de
voir fes campagnes fouillées du fang de
fon Héros
PHARSALE.
Tandis que ces chofes fe paffoient dans
Rome , Pompée à la tête d'une multitude
tremblante avoit gagné les murs de
Capoue : il y établit le fiége de la guerre ;
& pour s'oppofer aux entrepriſes de
Céfar , il envoya des Corps détachés
vers ces collines d'où l'Apennin s'éleve
& commande le vafte horizon .
D'un côté l'Apennin - touche aux Alpes
& domine la Gaule ; c'eft là qu'il
eft le plus voifin des Cieux : de l'autre
il s'étendoit autrefois jufques dans la
*Sicile ; mais depuis que les flots ont rompu
la chaîne , il fe termine au détroit de ·
Scylla. Ainfi la croupe de cette montagne
chargée de noires forêts de pins ,
fe prolonge à travers les contrées du
Latium , entre la mer de Tirrhene &
le golfe Adriatique ; & des flancs de
JUILLET: 1763. 69
fes rochers coulent ces fleuves majeftueux
qui fe répandent dans l'Italie &
vont fe perdre dans les deux mers .
D'un côté fe précipitent le Metaure
fugitif, & l'impétueux Cruftume , & la
Senna , & le Sapis que l'Ifaure enfle de
fes eaux , & l'Aufidus dont la rapidité.
fend les ondes Adriatiques ; & Eridan
celui de tous les fleuves dont la
fource eft la plus féconde , l'Eridan
qui roule au fond des mers les forêts brifées
fur fon paffage , l'Eridan , qui femble
épuifer toutes les eaux de l'Italie .
Ce fleuve égaleroit le Nil , fi comme le
Nil, il pouvoit s'étendre & fe repofer
fur de vaftes plaines ; il égaleroit le Danube
, fi le Danube en parcourant le
monde , ne fe groffiffoit des torrens qu'il
rencontre , & qu'il entraine avec lui dans
Euxin. L'Eridan fut le premier des
fleuves , dit la fable , dont le Peuplier
couronna les bords. Ce fut dans fon
fein que tomba Phaëton , lorfqu'ayant
pris en main les rênes brûlantes des courfiers
du jour , il s'écarta de la route prefcrite.
La terre étoit embrafée jufques.
dans fes entrailles ; tous les fleuves étoient
défféchés ; l'Eridan lui feul fut capable
d'éteindre les flammes du char du Soleil.
70 MERCURE DE FRANCE.
Les eaux qui coulent fur la pente oppofée
, forment le Vulturne rapide , &
le Sarné nébuleux , & le Liris , qui coulé
à l'ombre des forets de Marice , &
le Siler , qui arrofe les fertiles champs de
Salerne , & le Macre , qui roule fur des
écueils jufqu'au port de Lune voifin
de fa fource , fans pouvoir porter une
barque légère ; & le Rutube aux bords
efcarpés , & le Tibre qui donne la loi
à tous les fleuves de l'Univers. Céfar
qui refpire la guerre , & qui ne fe plaît
à marcher que par des chemins arrofés
de fang , gémit de trouver l'Italie ouverte.
Il fe flatoit que Pompée lui difputeroit
le paffage & que des débris
marqueroient fes pas. On lui ouvre les
portes ; il voudroit les rompre le laboureur
tremblant lui laiffe envahir fes
campagnes ; c'eft par le fer , c'eft par
la flamme qu'il eut voulu les ravager
if rougit de fuivre une route permife ,
& de paroître encore. Citoyen .
Les Villes d'Italie incertaines &
chancelantes entre la crainte & le devoir
, n'attendent pour fe livrer à lui
que les approches de la guerre ; cependant
leur frayeur fe déguiſe fous l'appareil
d'une longue défenfe . On éléve
des remparts , on creufe des foffés , on
JUILLET. 1763. 71
prépare fur le haut des tours de lourdes
maffes de rochers & des machines à
lancer les traits pour accabler les affiégeans
. Le peuple penche du côté de
Pompée , & la fidélité qu'il lui doit
balance l'effroi que Céfar infpire.
Ainfi lor que le bruyant Aufter s'eft
emparé de l'Océan , toutes les vagues
lui obéiffent . Si la terre alors entr'ouverte
d'un fecond coup du trident d'Eole
, lance l'Aquilon fur les flots agités ,
quoique pouffés par un vent nouveau ,
c'eft au premier qu'ils cédent encore ;
& tandis que l'Aquilon domine au Ciel
& commande aux nuages , le feul Aufter
régne fur les eaux.
,
Mais il étoit facile à la terreur de changer
les efprits
& la foi qu'ils gardoient
à Pompée étoit flottante comme
fa fortune. Bientôt la fuite de Libon
laiffa l'Hétrurie fans défenſe : Thermon
abandonna l'Ombrie : Sylla qui
n'eut dans les guerres civiles ni le courage
ni le bonheur de fon père , prit
la fuite au nom de Céfar : à peine quelquesTroupes
légères menacent les murs.
d'Auximon , Varus en fort épouvanté ,
jette l'allarme dans les Villes voifines
& s'échape à travers les forêts : Lentu- .
lus chaffé & Afculum , & fuivi de près
72 MERCURE DE FRANCE .
dans fa fuite , voit fes cohortes difperfées
le laiffer feul avec fes drapeaux ,
& fe tourner du côté du vainqueur :
tói , Scipion , tu vas bientôt livrer les
murs de Lucère confiés à tes foins , ces
murs défendus par la plus vaillante jeureffe.
Pompée a furtout mis fon efpoir
dans la réfiftance de Corfinium que Domitius
défend avec dix cohortes. Céfar
y
L
marche , & Domitius voyant à travers
un nuage immenfe de pouffière ,
les rayons du foleil réfléchis par le brillant
acier des armées, » A moi , compa-
" gnons , s'écria-t- il , courez au fleuve ,
coupez le pont. Dieux , faites que ce-
» torrent lui-même enfle fes eaux pour
» le brifer. Que ce foit ici le terme de
» la guerre ; qu'ici du moins l'ardeur
» de l'ennemi fe ralentiffe , & fe con-
» fume en longs efforts : retardons fes
progrès rapides : ce fera pour nous
une victoire que d'avoir les premiers
arrêté Céfar. Il n'en dit pas davantage,
& les cohortes à fa voix accourent au
fleuve ; il n'eft plus temps . Cefar qui
s'avance & qui voit de loin qu'on veut
lui couper le paffage , s'écrie enflammé
de colère : » Hé quoi , lâches , ce n'eſt
» pas affez des murs ténébreux qui vous
a couvrent fi des fleuves ne nous féparent
,
t
JUILLET. 1763. 73
,
parent , vous tremblez ! vos efforts
font vains. Le Gange même , le Gan-
» ge débordé feroit une foible bar-
» rière. Céfar a paffé le Rubicon il
» n'eft plus de fleuve qui l'arrête. Mar-
» chez amis que la Cavalerie s'élance ,
» que l'Infanterie fe précipite fur ce pont
» qui va s'écrouler «. A peine il a donné
l'ordre , on lache la bride aux courfiers
la plaine fuit fous leurs pas rapides ; les
bras nerveux des archers font voler audelà
du fleuve une grêle de dards ; le
pont eft abandonné ; Céfar s'en empare
, il le traverfe , & chaffe l'ennemi
jufques dans fes murs. Il fait conftruite
des tours affez fortes pour porter d'énormes
fardeaux , & des toits fous lefquels
fes foldats foient à couvert au
pied des murailles . Mais tandis que l'affaut
fe prépare , ô crimel â trahifon !
?
les portes s'ouvrent, & les foldats de Domitius
le traînent captif aux pieds de Céfar,
aux pieds d'un Citoyen fuperbe.
Domitius loin de laiffer abattre par le
malheur la noble fierté de fon âme
préfente à la mort un front menaçant.
Céfar fçait bien qu'il la defire , & qu'il
ne craint que le pardon, a Vis , malgré
» toi , lui dit-il , & vois le jour que
" Céfør te hilfe. Sois pour les nations
II. Vol. D
74 MERCURE DE FRANCE.
" vaincues l'exemple & le gage de ma
» clémence. Tu es libre , tu peux ten-
» ter de nouveau contre moi le fort des
» armes , & s'il me livre jamais en tes
mains , je te difpenfe du retour. « A
ces mots , il ordonna que fes liens fuffent
rompus.
Quelle honte la fortune eût épargnée
à ce Romain s'il eût obtenu le
trépas ! Sans doute le dernier fupplice
pour un Citoyen fut de s'entendre pardonner
d'avoir fuivi Pompée & le Sénat
, fous les drapeaux de la patrie .
Domitius cependant diffimule & renferme
fa rage ; mais bientôt livré à luimême
, " Malheureux ! dit- il , irai-je
" cacher ma honte au fein de Rome , à
» l'ombre de la paix ? fuirai-je les dan-
»gers de la guerre , moi qui rougis de
»voir le jour ? précipitons-nous à tra-
» vers mille morts courons au terme
» d'une vie odieufe & rejettons ce bien-
»" fait de Céfar.
Pompée qui n'étoit pas inftruit du
malheur de Domitius fe preparoient à
le foutenir. Réfolu de marcher le jour
fuivant , il crut devoir éprouver le zéle
de fes Troupes , & d'une voix qui imprimoit
le refpect , » Vengeurs des forfaits
, leur dit-il , défenfeurs de la caufe
JUILLET. 1763. 75
publique , feule armée de vrais Ro-
» mains , vous à qui le Sénat donne à
foutenir , non l'ambition d'un feul
» homme , mais les droits , la liberté
» de tous ; faites des voeux pour le combat.
Le fer & le feu ravagent l'Hef-
» perie , les Gaulois defcendent comme
» un torrent du fommet des Alpes , le
fang Remain à déja fouillé le glaive
» de Cefar graces aux Dieux , c'eſt
» nous qui avons reçu les premiers ou-
" trages de la guerre ; c'eft fur l'agref
feur que le cime en retombe ; & Rome
qui daigne me confier fes droits
nous en demande le châtiment. Ce
n'eft point un jufte ennemi que nous
allons combattre ; c'eft un Citoyen
rebelle & perfide que nous allons pu-
» nir ; & fon attentat mérite auffi peu
» le nom de guerre que le complot
» de Catilina , lorfqu'avec Lentulus &
» Cethegus fes conjurés , il réfolut d'em-
» brafer Rome. O Céfar , quelle rage
»
t'aveugle toi , que le deftin appel-
» loit au rang des Metellus & des Ca-
» milles , tu préferes de groffir le nom-
" bre des Marius & des Cinna ! Viens
» donc périr comme Lepide , Carbon ,
» Sertorius ont péri . Encore eft- ce
» m'avilir que de tourner contre toi mes
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
armes je rougis que Rome occupe
» mes mains à terraffer un furieux, Que
» n'est-il revenu vainqueur des Partes
» ce Craffus qui nous délivra de Spar-
» tacus & de les complices ! ce feroit à
» lui de nous venger de tai, Mais puif-
»que les Dieux daignent l'accorder
» l'honneur de tomber fous mes coups ,
» tu vas éprouver fi les ans ont énervé
» mon bras , ou glasé le fang qui coule
» dans mes veines ; fi pour avoir fouf
» fert la paix , nous fommes effrayés
de la guerre. Laiffez , Romains , laif-
» fez croire à Céfar que Pompée et
» amoli par le repos ou abattu fous le
» poids des années : l'âge n'a rien déf
» frayant dans un Chef: marchez fans
» crainte fous un vieux guerrier contre
» une armée qu'un Soldat commande . Fe
» fuis arrivé au plus haut point de gran
» deur auquel un fimple Giroyen puiffe
» être élevé par un
» an, deffus de moi que
» la place d'un Tyran. Gelui qui dans
me na laiff
Peuple libre. Roat
veut me furpaffer n'afpire dong.
plus sau rang d'un Citoyen mais d'un
» Monarque, Auffi voyez-vous dans
» mon armée tout ce que Rome a de
plus illuftre , les Pères de la Patrie ,
» les Confuls eux- mêmes fous les drae
JUILLET. 1763. 77
" peaux de la liberté . Lequel des deux
» fera vainqueur ou de Céfar ou du Sé-
» nat ? J'ofe craite que la fortune auroit
» honte de balancer. Et de quoi s'en-
» orgueillit ce jeune audacieux ? Eft-ce
» d'avoir employé dix ans à conquérir
" la Gaule Effce d'avoit abandonné
» honteufement les bords du Rhin ?
» Eft- ce d'avoir été chaffé du rivage Bri-
» tannique, & d'avoir attribué le mauvais
» fuccès de fa folle entreprife aux obf-
» tacles d'une mer inconftante & pleine
» d'écueils ? fon audace tiompheroit- elle
» de voir Rome entière fous les armes ,
» s'éloigner du fein de fes Dieux? Ahjeu-
» ne infenfe , connois mieux ce peuple :
» il ne te fuit pas , il me fuit ; il me fuit ,
» moi qui dans deux mois ai purgé la
» mer de pirates , moi qui plus heureux
» que Sylla , ai vu ce Mitridate qu'on
» ne pouvoit d'ompter , & qui depuis fi
longtems retardoit les deftins de Ro-
» me , errant dans les déferts du Bofpho-
" re & de la Scithie , réduit à fe don-
» ner la mort. Oui Romains , j'afe le
» dire pour juftifier votre confiance & la
» mienne . Fat porté la gloire de nos ar-
» mes dans tous les climats que le Soleif
» éclaire ; & la guerre civile eft la feule
» que j'aye laiffée à faire à Céfar.
"
D iij
78. MERCURE DE FRANCE.
Cette harangue ne fut point fuivie
de l'acclamation des Cohortes : elles ne
demanderent point le fignal du combat
qu'on leur annonçoit. Pompée luimême
intimidé par ce filence , crut .
devoir s'éloigner , plutôt que de courir .
les rifques d'un combat d'où dépendoit
le fort du monde , avec une armée .
déja vaincue au feul bruit du nom de
Céfar.
*
Tel qu'un Taureau chaffé des pâturages
par un Taureau plus vigoureux ,
va fe cacher au fond des forêts , & ne
revient tenter le combat que lorfque
fon front, que l'âge affermit , fe fent armé
de toutes fes forces. Tel Pompée.
trop foible encore pour réfifter & Céfar
, lui abandonne l'Italie , & fe retire
à travers les campagnes de la Pouille
dans les murs de Brundufium.
a
Cette Ville fut jadis habitée par
des
Crétois , qui s'étoient embarqués avec
Théfée , vainqueur du Minautore , &
que les Vaiffeaux Athéniens avoient
dépofés fur nos bords. Elle eft fituée
vers la pointe de l'Italie , au bord de la
mer Adriatique , fur une langue de terre
qui s'avance & fe courbe en croiffant
, comme pour embraffer les flots.
Ce feroit un port mal affuré, s'il n'étoit
JUILLET. 1763. 79
couvert par une Ifle dont les rochers
brifent l'effort des vents & des ondes .
Des deux côtés du port , la Nature a
élevé deux chaînes de montagnes qui
repouffent la mer , & qui défendent aux
vents orageux de troubler l'afyle des
Vaiffeaux que des cables tremblans y
retiennent. De-là , on gagne la pleine
mer, foit qu'on faffe voile vers l'Ifle
de Corcyre , foit que du côté de l'Illyrie
, on veuille arriver au Port d'Epidaure.
C'eſt le réfuge des Nochers, lorfque
tous les flots de la mer Adriatique
font foulévés ; que les nuages enveloppent
les montagnes de l'Epire , &
que l'Ifle de Safon difparoît fous les
vagues écumantes. Là , Pompée , qui
ne pouvoit plus compter fur l'Italie , ni
tranfporter la guerre en Efpagne , dont
il étoit féparé par la chaîne immenſe
des Alpes , dit à l'aîné de fes enfans :
» Allez , mon fils , parcourez le mon-
» de ; foulevez le Nil & l'Euphrate ;
» armez tous les Peuples à qui le nom
» de Pompée eft connu , toutes les Villes
où mes exploits ont rendu Rome
» recommandable ; que les Pirates de
" Cilicie abandonnent les champs que
» jeje leur ai donnés en partage , & fe
répandent de nouveau fur les mers
ค
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80 MERCURE DE FRANCE.
d'où je les ai chaffés : appellez à mon
» fecours Ptolomée , dont je fus l'appui,
» & Tigrane , qui me doit fa Couron-
» ne , & Pharnace , que j'ai revêtu de
» la dépouille de fon père n'oubliez
» ni les habitans vagabonds de l'une &
» de l'autre Arménie , ni les Nations
" féroces qui occupent les bords de
» l'Euxin , ni celles qui couvrent les
» fommets du Riphée , ni celles qui
» voyagent fur les glaces du Palus Méo-
» tide : que vous dirai-je enfin ? Allu-
» mez la guerre dans tout l'Orient ;
» que tout ce que j'ai vaincu fur laterre
» embraffe ma défenfe , & que mes
»triomphes viennent groffir mon camp.
» Vous , Confuls , au premier fouffle
» de Borée , paffez en Epire ; allez
» amaffer de nouvelles forces dans les
» champs de la Grèce & de la Macé-
» deine , tandis que l'Hyver nous laif
» fe refpiter . Il commande ; on met
à la voile & on s'empreffe de lui
obéir.
Cependant Cefar qui ne peut laiffer
repofer les armes , pour ne pas donner
au fort le tems de changer , preffe Pompée,&
le fuit pas-à-pas.Tout autre quelui
feroit content d'avoir d'une première
courſe réduit tans de Villes, forcé tant de
JUILLET. 1763.
81
&
remparts , conquis fans obftacle certe
Reine du monde , cette Rome , le plus
haur prix que la Victoire ait jamais offert.
Mais Ceferqui ne perd jamais un inflanr ,
& qui ne compte avoir rien fait , tant
qu'il lui refte encore à faire ; Céfar s'attache
avec fureur à la pourfuite de fon
rival . Quoiqu'il pofféde route l'Tralie , fi
Pompée en occupe le rivage , il lui
femble qu'elle leur foit commune
fon chagrin ne peut ly fouffrir. C'eſt
peu de le chaffer de Italie , il veur lui
interdire les Mers ; & pour Nur couper
le paffage , il entreprend d'élever devant
le port , une barrière de rochers . Ces
immenfes travaux fent perdus ; les rochers
tombent , la mer les dévore , &
des montagnes entaffées font englouties
fous le fable . Cefarvoyant que ces
maffés énormes ne trouvoient pas de
fond qui les fourint , prit le parti de
faire abattre des forêts , & de lier les
arbres l'un à l'autre par des longues chat
nes. Xerxès autrefois , dit- on , fe fit
fur les flots une route femblable ; il joignit
l'Europe avec l'Afie par un pont
de vaiffeaux , & fur ce pont , it traverfa
le Bofphore à la tête de fon armée
lorfqu'il força la mer de porter fes voiles
autour du mont Athos. Ainfi les forêts
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82. MERCURE DE FRANCE.
enchaînées & flottantes , ferment l'embouchure
du port où Céfar affiége Pompée.
Les travaux s'avancent , des remparts
s'élévent , & des tours mouvantes
femblent fortir des eaux.
Le
Pompée éffrayé de voir une terre nouvelle
s'éleverentre la mer & lui , cherche
avec une frayeur mortelle le moyen de
s'ouvrir un paffage, & d'affoiblir fon ennemi
en difperfant la guèrre fur des bords
éloignés. Il fait avancer contre la digue :
des navires armés que les vents pouffent ,
à pleines voiles ; les pierres , les dards ,
les torches allumées volent au milieu
des ténébres ; les ouvrages s'écroulent ,
& la mer eft ouverte. Pompée à la faveur
de la nuit , faifit enfin le moment de ,
s'échapper ; il défend que le fon de la,
trompette , le cri des matelots faffent
retentir le rivage , & que l'on donne le
fignal du départ . On n'entendit pas une
feule voix dans le moment qu'on dreffa
les mats , qu'on leva l'ancre , & qu'on
mit à la voile. Les Pilotes glacés de crain
te gardérent un profond filence ; les
Matelots fufpendus aux cordages , furent
même attentifs à ne pas les agiter , de
peur que le bruit excité dans l'air net
décelât l'évafion de la flotte. Emphol
Le Soleil entroit dans le figne, de las
JUILLET. 1763. 83
Balance lorfque Pompée partit de ces
bords. O Fortune il te demande
comme une faveur , de lui permettre
d'abandonner l'Italie puifque tu lui
défends de la conferver. A peine en-,
core les deftins y confentent : l'onde
entrouverte & refoulée par tant de vaiffeaux
qui la fillonnoient , fit entendre
un - long mugiffement . Alors les foldats'
de Céfar , à qui cette ville infidelle , &
qui changeoit avec la fortune , avoit ouvert
fes portes & livré fes murs , courent
à l'entrée du port par les deux ances qui
en forment l'enceinte , & ils frémiffent
de voir la flotté ennemie gagner la mer.
O comble d'orguei !! la fuite de Pompée
eft pour Cefar une foible victoire.
Le paffage étoit plus étroit que cefur
qui fépare l'Eubée de laBéorie :deux vaif
feaux s'y arrêtent , on les attire au bord ,
& là , pour la première fois , les flots de
la mer font rougis du fang de la guerre
civile. Le reste de la flotte s'échappe
& abandonne ces deux vaiffeaux.
Déja les couleurs dont brille l'Orient
annoncent le retour de l'aurore ; fa lu
mière eft teinte d'un rouge vermeil
fon éclat naiffant efface les étoiles voifines
la Pléyade commence à pâlir ,
l'Ourfe languiffante fe plonge dans l'azur
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84 MERCURE DE FRANCE.
du Ciel , & Lucifer lui -même ſe dérobe
à l'éclat du jour. Toi Pompée, tu vogues
à voiles déployées ; mais tu n'as
plus avec toi cette fortune qui t'accompagnoir
, lonfque tu forçois les Pirates
à te céder l'empire des mers. Chaffé du
feir de ta patrie avec ton Epoufe & tes
Enfans, chargé de tes Dieux domeftiques,
& traînant la guèrre après toi ,
mais grand encore dans ton exil , tu
vois les peuples marcher à ta fuite : le
deftin femble chercher des régions
éloignées , pour y confommer l'horreur
de ta ruine : non que les Dieux veuillent
te refufer un tombeau dans les murs
qui t'ont vû naître ; mais en condamnant
l'Egypte à porter l'opprobre de ta
mort , ils ont fait grace à l'Italie. Ils
ordonnent à la fortune d'aller cacher
fon crime fous un Ciel étranger : ils
veulent épargner à Rome la douleur de
voir fes campagnes fouillées du fang de
fon Héros
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