LES INFORTUNÉS AMOURS
DE COMINGE.
ROMANCE.
Fuyez Mortels faux & parjures,
Qui de l'Amour faites un art,
Je veux des oreilles plus pures,
A mes chants vous n'avez point part:
Et vous, qu'nn feu divin anime,
Qui réverez l'Amour jusques dans ses rigueuts,
Plaignez sa plus tendre victime.,
De Cominge avec moi déplorez les malheurs,
...
Quel moment funeste & terrible!
Ce modele des vrais amans
Apprend l'événement horrible
Qui met le comble à ses tourmens;
Saisi de l'horreur la plus forte,
Il nourit sa douleur, & s'en fait un appui 3.
Il croit qu'Adélaide est morte,
Et l'Univers entier s'anéantit pour lui.
Il abhorre l'air qu'il respire,
Et le désespoit dans le cœur,
GV.
Uigfterad v0O
154 MERCURE DEFRANCE.
Suivant la fureur qui l'inspire,
Il vole en ce séjour d'horreur
De la mort funeste peinture,
Lieux affreux qu'aux regrets l'amour a consacrés
Séjour formé par la Nature
Pour recevoir les pleurs des cours désespérés.
Rancé (*) dont l'ame déchitée
Retraçoit sans cesse à ses yeux,
Son Amante défigurée
Par le trépas le plus hideux;
Rancé dans ce lieu solitaire
Avoit à la douleur dressé ce monument;
C'est-là que Cominge s'enterre
Un silence éternel y nourrit son tourment.
ee
Oui, dit il, ce morne silence
(*) L'Abbé de Rancé, livré dans sa jeunesse aux
passions les plus vives, après quelque tems d'ab-
sence, monta chez la Duchesse de Montbazon
par un escalier dérobé par lequel il avoir coutume
de passer, c'étoit précisément dans le moment
qu'elle venoit de mourir de la petite vérole, qui
l'avoit horriblement défigurée; il ne se doutoit
seulement pas qu'elle fût malade; frappé d'un spec-
tacle si peu attendu, il alla s'ensevelir dans son
Abbaye de la Trape, qui alors étoit très relâchée,
& il y établit en 1663. la réforme qui y subsiste
actuellement.
MAI.
1752.
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Craindra de troubler ma douleur
Le voile de la pénitence
N'en servira qu'à mon ardeur;
Brulé, consumé par ma flamme,
Aux traits du désespoir dévoué pour jamais,
J'y vais abandonner mon ame
Sous le masque trompeur de la plus sainte pais
Et plus malheureux & plus tendre,
Cette victime de l'amour
Sous le Cilice & sur la dendre,
Vivoit pour mourir chaque jour;
Quand il entend les sons fragiles
De la cloche qui doit rassembler les reclus,
Pour être spectateurs tranquilles
De la prochaine mort de l'un de ces Elusi
Suivant un respectable usage,
Il se prosterne en arrivant;
Hélas! que devint son courage :
Qui peut peindre tout ce qu'il sent»
Lorsque son oreille est frappée
De cette voix si douce & si chere à son coeut,
Toute son ame est occupée
De surprise d'amour, d'espoir & de terreuri
GV
156 MERCURE DE FRANCE.
Son sang ne circule qu'à peine,
La douleur étouffe ses cris
Il retient jusqu'à son haleine,
Pour recueillir ces sons cheris.
Une voix éteinte & tremblante,
Prouve qu'Adelaide approche de la mott;
Alors de sa bouche expirante
Ces mots interrompus sortent avec effort.
O, mes Peres! je suis indigne,
De ces soins dont vous m'honorez,
Que j'ai fait un abus insigne
De l'habit que vous révérez!
Vous voyez une pécheresse
Qu'un malheureux amour a conduit en ces lieux I,
Cominge eut toute ma tendresse,
Mais nos parens cruels traverserent nos feux,
Pour rompre notre intelligence
On le mit en captivité,
Pour prix de mon obéissance
On me promit sa liberté,
Mon hymen prouva ma constance,
Le Mortel le plus fait pour être détesté
Obtint de moi la préférence,
Mais je rendis hommage à la fidélité.
1
MAI.
1752. 157
Mais de sa liberté rendue
Mon amant ne crut prositer
Qu'en se présentant à ma vue;
Envain je voulus l'éviter.
Un jour, jour affreux pour ma vie;
Mon époux le surprit pleurant à mes genoux,
J'eusse éprouvé sa barbarie;
Cominge, en le blessant, me sauva de ses coups.
Hélas! il fut blesté lui-même,
Et mon tiran revint au jour;
Aussi- tôt sa fureur extrême
Me renferma dans une Tour;
J'étois livrée à sa furie;
Et pour se rendre seul arbitre de mon sort,
Par un excès de jalousie
L'inhumain fit courir le faux bruit de ma mort.
her.
A des maux affreux condamnée,
Le plus accablant pour mon cœur
Fut d'ignorer la destinée-
Du tendre objet de mon ardeur;
Je crus voir la fin de mes peines,
Lorsqu'on vint m'annoncer la mort de mon Tiran,.
A l'instant on brisa nies chaînes
I fentis pour Cominge un bonheur aussi grand.
Fented.
Uiired vLO
158 MERCUREDEFRANCE.
Mais helas! je ne pus apprendre
Les lieux qu'habitoit mon Amant,
Les soins de l'amour le plus tendre
Furent employés vainement;
Je voulus le cherchet moi-même,
Je cachai mon dessein, & je ne doutai pas
Que pour trouver ce que l'on ainie,
Le flambeau de l'Amour ne dût guider nos pas,
Par cette espérance abusée,
Et ne songeant qu'à mon projet,
Sous d'autres habits déguisée
Je pars pour remplir mon projet;
Tout aigrit ma douleur pro fonde;
Cominge si long. tems en tous lieux a doté,
Etoit oublié dans le monde
A peine sçavoit-on s'il avoit respiré.
Ce desert s'offrit à ma vue,
Et sans former aucun dessein
L'attrait d'une force inconnue
M'entraîna dans ce Temple saint.
Qui peut exprimer mes allarmes
Lorsque parmi les voix qui chantoient le Seigneut
Je connus celle dont les charmes
Avoient tosijours seduit mon esprit & mon cout?
Digitiaes veOO
1752.
MAI.
Je crus d'abord m'être trompée,
Je crus que par la passion
L'imagination frappée
Me faisoit cette illusion;
Mais hélas! malgré le ravage
Que les austérités, la douleur & le temps
Avoient gravé sur son visage,
Je reconnus bientôt l'idole de mes sens.
J'osai faire un usage impie
De mon fatal déguisement,
Je vous demandai d'être unie
Aux habitans de ce Couvent;
Je fus mise au rang des Novices.
Mais loin de ressentir une juste ferveur,
J'opposois aux saints exercices
Un coeur que consumoit une profane ardeus.
Cette solitude effrayante
Renfermoit ce qui m'étoit cher,
Quelle volupté consolante
Que de respirer le même air !
Cent fois cédant à ma tendresse,
Je formai le dessein de m'offrir à ses yeua:
Que m'eût servi cette foiblesse!
Les liens les plus sactés l'enchainoient dans cea
lieux.
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160 MERCUREDE FRANCE.
Un mouvement involontaire
A ses pas sembloit m'attacher,
Bientôt un mouvement contraire
Me défendoit d'en approcher;
Je n'ofai m'en faire connoître,
Il troubloit mon repos, je respectois le sien,
Mais un triste hazard fit naître
Un instant où mon cour perdit tout son soutieni
Le jour od bravant la nature
Pour voir tranquillement la mort
Vous creusiez votre sépulture,
Il remplissoit avec transport
Cette pieuse barbarie;
J'approchai, je le vis, il me perça le cœur,
Et mes larmes m'eussent trahie,
Si ma fuite aussi-tôt n'eût caché ma douleur.
Je vins contrite & pénétrée
Prier le Seigneur ardemment
Que mon ame fût éclairée
Pour le repos de mon Amant.
Qui, mon Dieu, mes voenx, mes allarmes,.
Désitoient pour lui feul fléchir votre couroux,
Pour lui seul je versois des larmes,
C'étoit son intérêt qui m'amenoit à vons.
M
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MAI. 1752.
Vous exauçâtes ma priere,
Toute profane qu'elle étoit,
Et je dûs à votre lumiere
La paix que mon cœur ignoroit;
Pour laver mes fautes immenses,
Je passois dans les pleurs & les jours & les nuits;
Je vous demandai des souffrances
Et je tombai bientôt dans l'état od je suis.
W
O! d'une erreur que je déteste
Trop cher Auteur! trop tendre Amant!
Regarde en cet état funeste,
L'objet de ton égarement:
Pense à ce moment redoutable;
'y touche.... du trépas... je ressens les horreurs,
Helas !.. le tien inévitable
Dientôt peut-être... Adieu... Cominge.. Adicu
je meurs.
Cominge perd ce qu'il adore,
Il voit ses traits désigurés
Sur sa bouche, entr'ouverte encore
Il fixe des yeux égarés
Il vole auprès de son amante,
Il s'arrête, il s'élance & retombe soudain,
Son air imprime l'épouvante,
Ces mots avec des cris s'échapent de son sein.
162 MERCUREDE FRANCE.
Arrête, arrête Dieu terrible,
Envain tu réclames tes droits;
Pour punir un cœur trop sensible,
Envain la mort vole à ta voix,
Elle va couronner ma flâme . . :
A ces mots un effort de rage & de douleur
De ses jours vint couper la trame
Terminant à la fois sa vie & son malheur.
Ce saint lieu retentit de plaintes,
On entend des cris, des clameurs,
Toutes les ames sont atteintes
D'effroi, de tendresse & d'horreurs.
La piété cédant aux larmes,
Déposa ces Amans dans le niême Tombeau,
Et l'Amour détestant ses armes
Dans ce triste sepulcre éteignit son flam beau.