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p. 3-7
VERS Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans Premier Prince du Sang. Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
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On peut mériter des lauriers [...]
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texteReconnaissance textuelle : VERS Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le Duc d'Orléans Premier Prince du Sang. Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
VERS
Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du Sang.
Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
On peut mériter des lauriers
Sans traînet après soi les horreurs de
la guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funestes
guerriers
Qui du sang des Mortels faisoient fumer la terre,
Aij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Ministres sanglans des cruautés du sort,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur assouvie;
Ils portoient dans leurs mains l'instrument de la
mort;
LOUIS portoit toujours le soutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au siécle où nous sommes,
Un exemple accompli. digne d'être imité
Par toute la postérité.
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom-
mes
Mais toi. qui sur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrit.
Ta présence apportoit l'abondance & la jole;
A la cruelle faim tu dérobois sa proie;
Sans cesse on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuse vigilance
Du vice sans pudeur arrêter les effets,
Ou prévenir, avec prudence,
Les perfides conseils qu'apptêtoit l'indigence,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi sans tes soins généteux!
Objet de nos regrets sinceres
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez, pleurez sur son cercueil;
Votre Pere n'est plus, familles désolées;
MAI. 1752.
Jamais d'un aussi juste deuil
Vos ames n'ont été troublées;
Votre Pere n'est plus! il conservoit ses jours
Pour vous prodiguer ses secours:
Mais la Mort s'indignant de ses soins magnanimes,
A voulu d'un seul coup frapper mille victimes.
Cher Prince, dont le Ciel couronne les vertus
Hélas! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'oiphelin ne te verront donc plus!
Quelles mains désormais vont sécher tantde larmest
La Pénitence & la douceur
Ont illustré David bien plus que sa valeur,
Et Salomon son Fils, consacrant sa richesse
A bâtir un Temple au Seigneur,
A d'immenses trésors préféra la Sagesse.
On sçait. de son esprit quelle fût la hauteur
Il connut les secrets de la nature entière;
Le Cédre du Liban & la simple Bruyere
De ce vaste Univers lui découvroient l'auteur.
LOUIS, formé sur ce modéle,
Vient de nous retracer son génie & son zèle.
Sa sainte obscurité fit toute sa splendeur,
Et dans l'abaissement il meitoit sa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore,
*Monseigneur lo Duc d'Orléans, ainsi que Salo-
mon, étoit fort versé dans la Botanique; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaisir à cultiver pour le soulage-
ment des Pauvres.
A iij
0
6 MERCUREDEFRANCE.
Confondu dans la foule en un temple écarté
Il cache ses verrus, il veut qu'on les ignore,
Mais ses rares vertus le trahissent encore,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange, qui dès long. tems avez marqué sa place,
Recevez l'ame de Louis;
Et vous saints Rois, Héros de cette Auguste Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous sur la terre il aima la justice;
Il changea sa Pourpre en cilice;
La timide vertu l'approchoit sans rougir,
Lui parloit avec assurance,
Et contente de sa présence
Elle revenoit sans gémir.
Qu'il veille donc, ce Prince aimable
Sur ce Roi bien-aimé dont nous suivons les Loix
Qu'il demande au Seigneur une santé durable
Pour ce nouvel enfant le sang de tant de Rois:
Et toi, Prince son Fils, qui fermas sa paupiere
Toi, qui vins recueillir ses pieux sentimens,
Tu l'as vû s'attendrir à son heure derniere;
Il étoit toujours Pere en ces tristes momens.
Tel on voit le Soleil terminant sa carriére
Nous consoler encor par sa douce lumiere;
s'il paroît pour un tems s'éclipser à nos yeux,
Il brille toujours dans les Cieux
Et conserve pour nous sa chaleur toute entiere,
lized by Goc
MAI. 1752.
7
En un si grand sujet de pleurs,
Daigne agréer ces Vers que ma main te présente,
Pai une peinture touchante,
Prince, je n'ai pas craint d'augmenter tes dou-
leurs
Four un coeur aussi bon la douleur est bien che-
te...
Mais, ma lyre, suspends des sons trop affoiblis;
J'ai trop pleuté la mort du Pere.
Pour entreprendre encor de célebrer le Fils.
Inter honoratos excipietur Avos. Ovid.
Présentés à leurs Altesses Sérénissimes
Monseigneur le Duc & Madame la
Duchesse d'Orléans; pat leur très-
humble, très-obéissant & très-respec-
tueux serviteur, LE CLERC DE MONTMERCI.
MERCI.
Sur la Mort de S. A. S. Monseigneur le
Duc d'Orléans Premier Prince
du Sang.
Multis ille honis ftebilis occidit. Horat. Liv. 1. Od. 24.
On peut mériter des lauriers
Sans traînet après soi les horreurs de
la guerre.
Qu'on ne nous vante plus ces funestes
guerriers
Qui du sang des Mortels faisoient fumer la terre,
Aij
4 MERCURE DE FRANCE.
Ces Ministres sanglans des cruautés du sort,
Vouloient voir en tous lieux leur fureur assouvie;
Ils portoient dans leurs mains l'instrument de la
mort;
LOUIS portoit toujours le soutien de la vie,
Ce Héros de l'humanité
A fait voir au siécle où nous sommes,
Un exemple accompli. digne d'être imité
Par toute la postérité.
Les uns mettoient leur gloire à détruire les hom-
mes
Mais toi. qui sur leurs maux aimois à t'attendrir
Tu mis ta gloire à les nourrit.
Ta présence apportoit l'abondance & la jole;
A la cruelle faim tu dérobois sa proie;
Sans cesse on voyoit tes bienfaits
Et ta pieuse vigilance
Du vice sans pudeur arrêter les effets,
Ou prévenir, avec prudence,
Les perfides conseils qu'apptêtoit l'indigence,
Pour mieux faire tomber dans de honteux filets
La crédule & foible innocence.
Quelle foule de malheureux
Auroient longtems gémi sans tes soins généteux!
Objet de nos regrets sinceres
Tu mérites les pleurs des enfans & des peres.
Pleurez, pleurez sur son cercueil;
Votre Pere n'est plus, familles désolées;
MAI. 1752.
Jamais d'un aussi juste deuil
Vos ames n'ont été troublées;
Votre Pere n'est plus! il conservoit ses jours
Pour vous prodiguer ses secours:
Mais la Mort s'indignant de ses soins magnanimes,
A voulu d'un seul coup frapper mille victimes.
Cher Prince, dont le Ciel couronne les vertus
Hélas! combien ta Mort fait renaître d'allarmes !
Le pauvre & l'oiphelin ne te verront donc plus!
Quelles mains désormais vont sécher tantde larmest
La Pénitence & la douceur
Ont illustré David bien plus que sa valeur,
Et Salomon son Fils, consacrant sa richesse
A bâtir un Temple au Seigneur,
A d'immenses trésors préféra la Sagesse.
On sçait. de son esprit quelle fût la hauteur
Il connut les secrets de la nature entière;
Le Cédre du Liban & la simple Bruyere
De ce vaste Univers lui découvroient l'auteur.
LOUIS, formé sur ce modéle,
Vient de nous retracer son génie & son zèle.
Sa sainte obscurité fit toute sa splendeur,
Et dans l'abaissement il meitoit sa grandeur.
Aux pieds du Dieu vivant dont l'amour le dévore,
*Monseigneur lo Duc d'Orléans, ainsi que Salo-
mon, étoit fort versé dans la Botanique; il avoit un
Jardin qu'il prenoit plaisir à cultiver pour le soulage-
ment des Pauvres.
A iij
0
6 MERCUREDEFRANCE.
Confondu dans la foule en un temple écarté
Il cache ses verrus, il veut qu'on les ignore,
Mais ses rares vertus le trahissent encore,
Et quand il croit jouir de tant d'obscurité,
Il frappe tous les yeux par plus d'humilité.
Ange, qui dès long. tems avez marqué sa place,
Recevez l'ame de Louis;
Et vous saints Rois, Héros de cette Auguste Race,
Sur un Trône éternel contemplez votre Fils.
Comme vous sur la terre il aima la justice;
Il changea sa Pourpre en cilice;
La timide vertu l'approchoit sans rougir,
Lui parloit avec assurance,
Et contente de sa présence
Elle revenoit sans gémir.
Qu'il veille donc, ce Prince aimable
Sur ce Roi bien-aimé dont nous suivons les Loix
Qu'il demande au Seigneur une santé durable
Pour ce nouvel enfant le sang de tant de Rois:
Et toi, Prince son Fils, qui fermas sa paupiere
Toi, qui vins recueillir ses pieux sentimens,
Tu l'as vû s'attendrir à son heure derniere;
Il étoit toujours Pere en ces tristes momens.
Tel on voit le Soleil terminant sa carriére
Nous consoler encor par sa douce lumiere;
s'il paroît pour un tems s'éclipser à nos yeux,
Il brille toujours dans les Cieux
Et conserve pour nous sa chaleur toute entiere,
lized by Goc
MAI. 1752.
7
En un si grand sujet de pleurs,
Daigne agréer ces Vers que ma main te présente,
Pai une peinture touchante,
Prince, je n'ai pas craint d'augmenter tes dou-
leurs
Four un coeur aussi bon la douleur est bien che-
te...
Mais, ma lyre, suspends des sons trop affoiblis;
J'ai trop pleuté la mort du Pere.
Pour entreprendre encor de célebrer le Fils.
Inter honoratos excipietur Avos. Ovid.
Présentés à leurs Altesses Sérénissimes
Monseigneur le Duc & Madame la
Duchesse d'Orléans; pat leur très-
humble, très-obéissant & très-respec-
tueux serviteur, LE CLERC DE MONTMERCI.
MERCI.
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p. 8-28
DISSERTATION Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité à de nouveaux systèmes.
Début :
Herodote, dans le second Livre de son Ouvrage, où il traite de l'Histoire [...]
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texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité à de nouveaux systèmes.
DISSERTATION
Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité
à de nouveaux systèmes.
Herodote, dans le second Livre de
son Ouvrage, où il traite de l'Histoire
des anciens Egyptiens, commence
par indiquer les secours qu'il à trouvés
pour l'écrire. Instruit à Memphis par les
Prêtres de Vulcain, (a) il le fut encore par
les descendans des Grecs, que Plammeti-
chus avoit établi en Egypte, & qu'Amasis
rassembla dans cette Ville: pour ne rien
négliger de ce qui pouvoit donner plus
de poids à son Histoire, il passa à The-
bes & dans la Thebaïde, & de retour
en Basse Egypte, il alla à Héliopolis,
dont les Pretres passoient pour les plus
sçavans d'entre les Egyptiens.
C'est avoir pris les plus sûres précautions
pour être parfaitement instruit. Mais qui
ne sçait qu'Herodote ne négligeoit au-
cune des traditions qu'il pouvoit rassem-
bler, & que les Prêtres Egyptiens affec-
(a) Her. L. 2. C. 2. 3. 154.
1752.
MAI.
toient de grossit les objets, & de dé-
corer leurs relations de tout le merveil-
leux qu'ils imaginoient. Le passage qui
suit est une preuve convaincante de cette
exagération si familiere aux Egyptiens,
& qu'Herodote passe quelquefois les
bornes qu'un Historien exact devroit tou-
jours respecter.
Il dit avoit appris que, pendant le
regne de Ménès, le premier des Rois
Egyptiens, (b) a tout ce qui en Egypte n est
»point la Thebaide, étoit un Marais,
„ qu'il n'existoit rien de tous les pays
»qui sont actuellement au-dessus du Lac
„ Moeris, & qu en remontant de la Mer
»par le fleuve, l'espace de sept jour-
»nées, on navigeoit dans une espéce
» d'Etang. »
Ainsi ils prétendent qu'il n'existoit
rien en Egypte au-dessus du Lac Moeris,
& ils ajoutent cependant que tout co
qui n'est point la Thebaide, n'étoit qu'un
Marais. Il nya quune seule façon d'en-
tendre ce passage; tout ce qui n est point
la Thebaide, étoit marécageux & non
habité.
C'est néanmoins ce discours des Prê-
tres, qui détermine Herodote à se per-
suader & à nous dire, en exagerant en-
(b) Her. L. 2. C. 4.
A v
10 MERCUREDE FRANCE.
core sur ce qu'il avoit appris, que toute
la Basse-Egypte n'étoit qu un Golfe de la
Méditerrannée; qu'elle fut par succession
de tems formée d'un amas de vase, que
le Nil déposoit dans ses débordemens;
enfin que toute la Basse Egypte fut un
don du Nil.
Ce n est point pour diminuer l'auto-
rité de cette derniere opinion, qu'on
l'attribue ici à Herodote plutôt qu'aux
Prêtres Egyptiens. (c) Soit à dessein de s'en
*M. Fréret avoit lû en 1742. à l'Académie
des Inscriptions, un Mémoire, où il démontre
principalement que le Sol de l'Egypte n'a point
été élevé pat les couches de vase qu'on prétend
que le Nil y dépose. On y reconnoît un célé-
bre Académicien, qui joignoit aux connoissan-
ces approfondies de l'Histoire, de la Géogra-
phie, & de la Chronologie, toute la sagacité
du Physicien, qui sçait, en combinant les opé-
rations de la Nature, en découvrir la mécha-
nique. Cette Dissertation sut le quatriéme
Chapitre du second livre d'Herodote, étoit fai-
te avant que le Mémoire de M. Fréret fût
publié. On se borne à y faire voir que l'opi-
nion d'Herodote, qui prétend que la Basse-
Egypte est un don du Nil, est entièrement
détruite par la suite de son Histoire, & par
les traits historiques qu'il rapporte d'après les
Prêtres Egyp:iens.
(c) Her, L. 2. C. 99. 123. 147. L. 3. C.
9. &c.
MAI.
1752.
11
faire honneur, ou plutôt pour soutenit
ce caractère de franchise & de bonne
foi, qu'il montre en toute occasion,
(d) il avoue que les Prêtres ne lui ont point
dit que la Basse-Egypte fût un don du
Nil; mais qu'il en a jugé ainsi, sur tout,
dit-il, ayant remarqué qu'en haute Mer
à une journée près des côtes, la sonde
lapportoit de la vase.
Herodote de son propre aveu, ajoute
donc fa conjecture à ce que lui avoient
dit les Prêtres Egyptiens; (e) il fait plus
il s'en sert par la suite comme d'un fait
certam.
Pour rendre plus fensible ce passage
d'Herodote, & faire mieux juger ce qu'on
en doit penser, il est à propos de don-
ner une sorte de description de l'Egypte.
Elle a en diverses circonstances, été mon-
trée sous différentes divisions; mais elle
ne sera considérée ici, que comme dans
les premiers tems sous celle de Haute &
de Basse-Egypte.
Le Nil apres avoir franchi ses dernieres
cataractes, pour se joindre à la Médi-
terrannée, coule presque en droite ligne
du Midi au Septentrion, l'espace d'en-
viron deux cens lieues, qui compren
(d) Her. L. 2. C. 5.
(*) Her. L. 2. C. 10.
A vj
12 MERCUREDE FRANCE.
nent la longueur de toute l'Egypté: Les
terres les plus élévées, les premières que
ce fleuve arrose, forment ce qu'on ap-
pelle la Thebaide, ou la Haute-Egypte.
(f) Cette Province, resserrée entre deux
chaînes de Montagnes, na en plusieurs
endroits que quatre à cinq lieues de
largeur, elle nen a dans aucune partie
plus de quinze. Sa longueur en droite
ligne est de douze à quatorze journées
de chemin, & elle confine au Pays de
Memphis, (g) l'une des pafties com-
prises sous le nom général de la Basse-
Egypte. (h
Le Pays de Memphis est resserré entre
les mêmes chaînes de Montagnes qui bor-
nent la Thebaide; mais ces Montagnes
ne se prolongent que jusqu'à quelques
distances au-dessus de l'endroit ou le Nil
se partageant en plufieurs Canaux, en-
ferme ce qu'on appelle le Delta. Dans
certe partie la Basse- Egypte commence à
s'élargir, & elle occupe près de cent
lieues sur les Côtes de la Mer, sa lon-
gueur, en remontant le Nil jusqu'aux
Confins de la Thebaide, est d'environ
(f) Str. L. 17. p. 789.
(g) Ptol. Tab. 3. p. 107.
(h) Str. L. 17. p. 813.
MAI. 1752.
13
sept journées; & C est toute cette secon-
de partie de l'Egypte qu'Herodote pré-
tend avoir été un Golse de la Méditer-
tanée.
Après cette Description, l'opinion
d'Herodote, ne peut paroître qu un Pa-
radoxe. Mais cette même Description
rend très vraisemblable ce que les Prê-
tres disoient de la Basse-Egypte. Cette
Province environnée de toutes parts de
Terrains plus elévés, se termine à la Mer;
elle est coupée par un Fleuve dont les
débordemens reguliers durent, avec une
surprenante abondance d'eau, l'espace de
trois à quatre mois, en sorte qu'elle de-
voit naturellement, pendant une grande
partie de l'année, ressembler à un Ma-
1ais.
Tel a du être l'état de la Basse Egy-
pte, lorsque Ménès & les premiers Egy-
ptiens se fixérent dans la Haute. La Na-
tion ne pouvoit alors être assez nom-
breuse, pour que la seule Thebaide ne
leur suffit pas; en sorte qu'ils ne culti-
voient ni n'habitoient point la Basse-
Egypte. C'est-là, comme il a déja été
remarqué, ce qu'Herodote devoit con-
clure du discours des Prêtres, lorsqu'au
contraire il jugea qu'il n'existoit rien de
tout ce qui est au-dessus de l'Etang de
14 MERCUREDE FRANCE.
Moris jusqu'à la Thebaide.
Que ce discours des Prêtres ait trom-
pé un Voyageur ordinaire, il n'y auroit
point à s'en étonner; mais Herodote ne
peut éviter le reproche de n'en avoir
point fenti toute T'exagération, & moins
encore de l'avoit trouvé fuffisant pout
l'autoriser à parler de ce Pays maréca-
geux, de ce Pays plus aquatique que la
Thébaide comme d'un Golfe de la Mé-
diterranée.
S'il n'avoit point eu autant de goût
pour le merveilleux, il eût remarqué que
les Prêtres reconnoissoient que tout le
Terrain de la Basse-Egypte existoit pen-
dant le Regne de Ménès. (i) « En remon-
»tant, disoient-ils, de la Mer par le
»Nil l'espace de sept journées, on na-
„vigeoit dans une espéce d'Etang. »
Comment auroient-ils pu compter sept
journées de navigation par le Nil, de-
puis la Mer jusqu'à la Thébaide, si le
Fleuve neût pas coulé dans un Terrain
où il avoit un lit & des bords fixes.
Ce Terrain de sept journées que par-
courroit le Nil, étoit alors ce qui com-
prend encore aujourd'hui toute la Basse-
Egypte. Il est donc bien certain que les
Prêtres ne prétendoient pas dire à He-
(i) Her. L. 2. C. 4.
MAI. 1752.
15
rodote que l'emplacement de la Basse-
Egypte n'existoit point; & que son opi-
nion est combattue par le sentiment des
mêmes Prêtres dont il s'appuie.
Il faut encore remarquer que dans la
suite de son Histoire, il se contredit lui-
même en une infinité de circonstances;
mais sans s'attacher à le fuivre par toui,
il suffira d'en citer un exemple, qui
prouvera plus clairement que les Prêtres
nont point prétendu lui faire juger que
la Basse-Egypte fût un Golfe de la Mé-
diterranée.
(6) IIs lui apprirent que Ménès leur pre-
mier Roi, construisit à Memphis un Pont
sur le Nil; qu'il avoit creusé pour ce
Fleuve un nouveau Canal de près de
quatre lieues, dans l'iniention de le
faire couler plus en drorte ligne: que
ce fut fur le Terrain de l'ancien lit qu'il
avoit comblé, qu'il fonda la Ville de
Memphis; & que près des murs de cette
Ville, il forma un grand Etang, qu'il
remplit des eaux de cette Riviere.
Si toute la Basse-Egypte eût été, avant
le Regne de Ménès, comme le pré-
tend Herodote, un Golfe de la Médi-
terranée, il devroit convenir que pen-
dant environ les trente premieres an-
(k) Her. L. 2. C. 99.
16 MERCURE DEFRANCE
nées du Regne de ce premier Roi, (l) qui
dura soixante-deux ans, le Nil avoit
comblé au moins la moitié de ce Gol-
fe, puisqu'il a pu construire une Ville
dans le centre de ce qui en faisoit l'em-
placement. Cette conséquence ne s'accor-
deroit point avec ses opinions: il pré-
tend que ce Golfe ne fut comblé que
dans tout l'espace de dix mille ans, qui
avoient précédé le siècle où il vivoit.
Quand il seroit arrivé, par un éve-
nement surnaturel, que ce Golfe eût été
en partie comblé dans ces trente années,
est il vraisemblable que la vase qui l'eût
rempli, eût pû être assez consolidée pour
que Ménès y eût fait tous les travaux
qu'on lui attribue?
Dailleurs, ce seroit vouloir se faire
illusion que de ne point sentir, par le
détail & l'espéce des travaux attribués
à Ménès, que les Prêtres ne parloient
de la Basse-Egypte que comme d'un Pays
marécageux. Ce premiet Roi y creufa
un Canal où il rassembla les eaux du
Nil; & à quel usage eût pû être ce grand
Etang, à côté de sa nouvelle Ville, si
ce n'est pour en déssécher les environs.
Ses Successeurs travaillerent dans les mê-
mes vûës, aussi souvent, que le peuple
(1) Afr. lus. erat. Syn. p. 14. 55. 91.
joogle
MAI.
17
1752.
s'étant multiplié, il fut nécessaire d'éten-
dre les habitations.
Sésostris, * qui regna sept cens ans
après Ménès, à son retour de la Con-
quêtede l'Asie, (m) d'où il amena un nom-
bre prodigieuxde prisonniers, (n) se trou-
va dans la même nécessité. Il occupa ces
prisonniers à élever des Digues, & à
creufer des Canaux, qui rendoient ha-
bitables des Terrains jusques- là restés
incultes: & c'est le succès de ces en-
treprises, dont l'Auteur de l'Inscription
tracée sur le grand Obélisque de Thè-
bes, (o) cherche à éterniser la mémoire,
lorsqu'il fait dire au Soleil, avec toute
l'emphase Egyptienne, que Sésostris avoit
achevé de fonder le monde.
Les anciens Rois Egyptiens usoient en
Basse-Egypte des mêmes précautions dont
on s'est toujours servi depuis, & dont on
se sert encore en pareille circonstance;
ils creuserent des Canaux, ils éleverent
des Digues: cependant ils n'étendirent
* Sésostris est le Fils de Pharaon Améno-
phis qui périt dans la Mer rouge, à la pour-
suite des Israëlites.
(m) Her. L. 2. C: 103.
(n) Diod. L. 1. sect. 2. p. 52.
(o) Am. mar. L. 17. C. 4.
18 MERCURE DE FRANCE.
point ce travail à toutes les parties de
la Basse Egypte.
En effet, (p) Anisis chassé du Trône par
Sabacon, demeura pendant cinquante ans
caché dans des Marais. (9) Plammetichus
l'un des douze Rois qui, sur la fin du
premier Empire, gouvernerent l'Egypte
en commun, devenu suspect à ses Col-
légues, fut relégué dans les Marais: &
l'Histoire, ancienne ne parle que des
fruits & des légumes que les Egyptiens
y recueilloient avec abondance. La Basse-
Egypte, comme le disoient les Prêtres, fut
donc toujours naturellement marécageuse.
Plusieurs des anciens Historiens &
Géographes, Diodore, Strabon, Pline,
Plutarque, &c. parlent, à la vérité,
des prétendus accroissemens de l'Egypte;
mais non comme d'un fait dont ils eus-
sent connoifsance, & ce n'est jamais que
d'après Herodote, dont ils s'appuient.
Sans doute que ce judicieux Ecrivain
quoiqu'il laisse appercevoir en une infi-
nité d'occasions un goût décidé pour
le merveilleux, n'eût pas donné dans
une méprise aussi grossiére, s'il ne se
fût mal-à-propos laissé éblouir par cette
fabuleuse antiquité, que les Prêtres cher-
(p) Her. L. 2. C. 137. 140. 151.
(4) Diod. L. 1. fect 2. p. 60. 40.
MAI. 1752.
1
choient tant à persuader.
Ils lui firent entendre qu'il s'étoit
écoulé dix mille ans depuis le Regne de
Ménès, jusqu'au tems où ils lui parloient;
en sorte qu'il ne pouvoit juger de ce
que son opinion avoit de déraisonnable:
il s'en seroit apperçû d'abord, s'il eût
sçû que le Regne de Ménès ne put être si,
xé qu'a l'an 1816; (r) c'est-à-dire, enviton
dix-sept Siécles avant son Voyage en
Egypte. Avec les connoissances que nous
avons, nous ne pouvons comme lui,
sans dessein prémédité, donner dans cet-
te supercherie des Prêtres.
Mais le desir d'enfanter des systèmes
singuliers, qui se trouve encore excité
aujourd'hui par le succès qui accompa-
gne fouvent les plus audacieux, enga-
ge les Auteurs à chercher de spécieuses
conséquences dans le désordre, où les
anciens Egyptiens avoient affecté de met.
tre leur Chronologie. Néanmoins ces
systèmes ne persuaderont jamais que ceux
qui voudront bien être trompés. Ce qui
reste de l'Histoire Egyptienne, sufsit pout
prouver la certitude de l'époque donnée
ici au Regne de Ménès, & pour dé-
montrer que le premier Empire des Egy-
(r) Art. Leg. vulg. 2188.
70 MERCURE DE FRANCE.
ptiens, (/) détruit par la Conquête de
Cambises, n'a duré que l'espace de sei-
ze-cens soixante-deux ans.
L'époque du Regne de Ménès une
fois établie, si on compare l'état où He-
rodote a vû ce Pays, avec ce qu'il a
toujours été depuis, on y trouvera en-
core une preuve invincible contre son
opinion.
Il prétend que du Regne de Ménès
au tems de son Voyage, le Nil avoit
reculé les bornes de l'Egypte, depuis
les Confins de la Thebaide, jusqu'à la
Mer, l'espace de sept journées de che-
min; il ajoute qu'il vit alors le Fleuve
se joindre à la Mer par sept Embou-
chures, () par deux entr'autres qu'il dési-
gne sous les noms de deux Villes bâties
alors très - près de ces deux Embouchu-
res; sçavoir, Peluse, située au Levant
du Delta, & Canope au Couchant.
Si le Nil, durant les dix-sept Sié-
cles qui ont précédé le Voyage d'He-
rodote en Egypte, avoit prolongé sur
l'emplacement de la Mer, les terres de
l'Egypte l'espace de sept journées de che-
min, comme il y a plus de deux mille
ans qu'il y a un Peluse & un Canope
(/) Du monde 3478. Art. Leg. vulg. 526.
(t) Her. L. 2. C. 15. 159.
MAI. 1752.
21
sur les bords de la Mer, les ruines de
Peluse & la Ville de Bochir ou Bequir
construite sur l'emplacement de Canope
devroient être actuellement dans les ter-
res à plus de huit journées de la Mer;
cependant elles en sont toujours aussi près
qu'il les y a vû.
En supposant même pour un moment,
ces tems immenses, dont parloient les
Egyptiens, & que cet accroissement de
sept journées de chemin à la Basse-Egy-
pte, eût été l'effet du débordement du
Nil, pendant dix mille ans, cette mê-
me partie de l'Egypte devroit, dans l'es-
pace de deux mille ans qui se sont écou-
lés, depuis le Siécle d'Herodote, avoir
été allongée par les mêmes débordemens,
d'environ une journée & demie de che-
min, ce qui surement n'est point arri-
vé: Elle a encore les bornes qu'Hero-
dote dit lui avoir vû, & que les Géo-
graphes qui ont écrit depuis & en dif-
térens Siècles, lui ont reconnu.
Il est donc bien constant, soit en
adoptant la fabuleuse Chronologie des
Egyptiens, ou en se reglant sur les tems
certains & connus, quon ne peut ap-
perce voit aucune apparence d'augmenta-
tion dans les terres de l'Egypte. Cette
question avoit déja été traitée, & il eût
12 MERCURE DE FRANCE.
été inutile de l'examiner plus à fond,
si après les premieres objections, on n'eût
de nouveau tiré de fausses conséquen-
ces de ce Passage d'Herodote; pour lui
donner plus de force, on l'appuie de
l'autorité d'Homere, qui néanmoins ne
paroît nulle part, avoir crû que la Basse-
Egypte fût un don du Nil. Cette ima-
gination conçuë par Herodote, est bien
moins ancienne qu'Homere, qui n'eût
point négligé d'orner son Poëme d'un
si surprenant évenement, s'il en eût eû
connoissance; (u) il est vrai qu'il fait dire
à Ménélas que l'Isse de Phare est éloi-
gnée de l'une des deux embouchures du
Nil, (x) d'autant de chemin qu'un Vaisseau,
avec un vent favorable, peut en faire
en un jour; il est encore vrai que plu-
sieurs des Anciens avoient regardé ce
Passage, comparé avec celui d'Herodote,
comme une preuve de l'accroissement du
Continent de l'Egypte.
Mais peut- on en inférer que dans
l'espace des quatre Siécles qui ont pré-
cédé Herodote, (y) tems qui s'est écoulé
entre Homere & lui, les terres de l'E-
(u) Hom. Odis. L. 4.
x) Str. L. 12. P. 536.
(y) Her. L. 2. C. 53.
MAI.
1752
23
gypte se soient prolongées jusques près
de l'Isse de Phare. Homere ne parle point
de la distance de cette Isse, à la rade
Rhacotis, qui y est opposée, & qui n'en
est qu'à huit à neuf cens pas, il dit que
pour arriver de l'lsse de Phare à une
embouchure du Nil, il falloit naviger
tout un jour; & il est aisé de montrer
par T'Histoire que Ménélas & tous ceux
qui vouloient aborder de cette Isse en Egy-
pte, étoient forcés de faire ce grand
détour, quoiqu'il n'y eût pat terre
que quatre lieues de l'Isse de Phare à
l'embouchure Canopique qui en est la
plus voisine.
(z) Les Anciens Egyptiens fermoient très-
exactement l'entrée de leur Pays, à tous
lesEtrangers; (a) & comme ils reconnurent
que la rade Rhacotis pouvoit faciliter
des descentes, ils en confiérent la garde
à des Bouviers, (b) qui par leur état, ne
quittoient jamais les bords de la Mer,
& qui devoient artaquer indistinctement
tous ceux qui prenoient terre sur certe
rade. Comme tout le butin restoit à
leur profit, ils remplissoient leur charge
(z) Her. L. 2 C. 91. 179.
(a) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(6) Str. L. 17. p. 792. 802.
24 MERCURE DE FRANCE.
avec une telle exactitude, & même avec
tant de cruauté, qu'aucun Voyageur
n'osoit en approcher.
Vers la fin du premier Empire, (c)
quelque tems avant la Conquête de Cam-
bises, les Egyptiens (d) permirent l'abord
de l'Egypte aux Etrangers; mais dans la
crainte de laisser prendre connoissance
de leurs usages, & pour être instruits
de tout ce qui entroit chez eux, ils ne
souffrirent point quon abordât ailleurs
que dans certains Ports, & la rade Rha-
cotis fut toujours gardée de la niême
taçon.
En sorte que tous les Vaisseaux étran-
gers, pour éviter la fureur des Bouviers,
gagnoient les embouchures du Nil: &
pour arriver de l'Isse de Phare à l'em-
bouchure Canopique, (e) il falloit, à cau-
se des rochers & des bancs de sable, qui
bordent la Côte, faire ce grand détour
dont parle Ménélas.
(f) Pline cite le passage d'Homere, & lui
fait dire qu'il y avoit vingt quatre heu-
res de navigation depuis l'Isse de Phare
(c) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(d) Her. L. 2. C. 154. & 178. &c.
e) Diod. L. 1. sect. 1. p. 27.
f) Plin. L. 2. C. 85. L. 5. C. 31. L. 13.
C 11.
jusqu'a
MAI.
1752.
25
jusqu'à Alexandrie; c'est-à- dire jusqu'à
la rade Rhacotis. Il est constant que ce
n'est point là le sens d'Homere. Pline
le fait parler comme il lui convient;
infidélité dont les citations de tous les
tems ne montrent que trop d'exemples.
Alexandrie dans l'état actuel de ses en-
virons, sembleroit plutôt donner quel-
que autorité à ceux qui veulent bien se
laisser tromper sur l'autorité d'Hero-
dote.
Cette Ville fut bâtie par Alexandre,
plus de cinq Siécles après Homere; elle
embrassoit tout le terrain qui se trouvoit
entre le Marais Mareotis & la Mer, en
y comprenant la rade Rhacotis. Les rui-
nes de cette ancienne Ville subsistent
encore aujourd'hui, mais elles sont à
quelque distance de la Mer, & les Nou-
veaux Habitans de cette Contrée ont
bâti une Ville sur ce terrain que la Mé-
diterranée couvroit du tems d'Alexan-
dre.
Il est nécessaire de remarquer que cet
accroissement des terres de l'Egypte ne
peut avoir été occasionné par la vase que
les inondations déposent. Si elles en
avoient été le principe, l'accroissement
devroit être bien plus sensible vers l'an-
cienne Canope, & sur toute la Côte du
26 MERCURE DE FRANCE.
Delta, par où les inondations s'écoulent
bien plus abondamment; cependant il
ny en a aucune trace.
Ce nouveau terrain, dont Alexandrie
s'est accrue, est l'effet de la dégradation
des travaux entrepris pour former les
deux Ports de cette Ville. Ils étoient
entre l'Isse de Phare & la rade Rhaco-
tis, (a) qui bordoit le Continent, & sé-
parés par une Digue, qui conduisoit
de l'Isse à la terre ferme. Cette Digue
pour laisser un libre passage aux eaux,
& les moyens de communiquer d'un Port
à l'autre, fut percée de deux Ponts;
mais ce monument digne des anciens Egy-
ptiens, fut en partie détruit lorsqu'Au-
guste, après la défaite d'Antoine, prit
Alexandrie; les sables s'étant depuis in-
sensiblement rassemblés contre cette Di-
gue, ont comblé une grande partie des
Ports, & formé l'emplacement où est
bâtie la Nouvelle Alexandrie.
C'est la seule augmentation qu'il y
ait au Sol de l'Egypte depuis le Siécle
d'Herodote, & encore elle n'est point
un don du Nil. Les autres Ports comblés,
& particulierement celui de Suès, nont
pû l'être par un effet du débordement,
(a) Str. L. 17. p. 792.
MAI.
1752.
27
mais par une suite de la négligence des
Egyptiens Modernes.
Ceux de nos Ports qui ne sont point
traversés par des Rivieres, n'ont-ils pas
continuellement besoin d'entretien? Ne
convient-on pas que si l'on négligeoit
celui de Marseille, il seroit bientot com-
blé ? Cependant il ne viendra pas dans
l'idée que notre Continent gagne sur
l'emplacement de la Mer.
Elle a toujours conservé les mêmes
bornes que la nature lui a données; si
quelquefois elle semble les changer, si dans
des momens d'excessive agitation elle les
couvre d'amas de sable, cen est que pour
un tems, bientôt de plus grandes ma-
rées, ou de violentes tempêtes remettent
toutes choses dans le premier état; & si
l'on apperçoit quelques changemens, ils
sont plutôt en diminution de la terre.
Le terrain de l'ancienne Carthage est sub-
mergé, parce que les travaux qu'on y avoit
fait, facilitoient l'entrée des eaux, &
il y a long-tems que la Hollande le se-
roit en grande partie sans les Digues,
& le travail assidu que ses Habitans oppo-
sent aux efforts des eaux.
Ainsi l'opinion d'Herodote est égale-
ment combattue, tant parce que les Prê-
tres lui disoient de l'ancien état de la
B ij
28 MERCURE DEFRANCE.
Basse Egypte, & par les traits historiques
qu'il rapporte lui-même, que par la com-
paraison de ce qui a dû à cet égard arri-
ver avant lui, avec ce qui s'est passé de-
puis; & enfin par l'examen de l'état des
lieux: de sorte que quand même il nen
conviendroit point, il ne seroit pas pos-
sible de douter que son opinion ne soit
entierement & uniquement à lui. Mais
il voudroit persuader que les Prêtres la
lui ont fait naître: C'est là ce qu'en bon-
ne critique on doit particulierement lui
reprocher, bien loin de se servir de cette
opinion si visiblement fausse, comme si
elle tiroit toure sa force des anciens E-
gyptiens; & cet apparent prodige, réduit
a sa juste valeur, ne peut donner aucu-
ne autorité aux systèmes qu'on a préten-
du en être la consequence.
Sur un Passage d'Herodote, qui sert d'autorité
à de nouveaux systèmes.
Herodote, dans le second Livre de
son Ouvrage, où il traite de l'Histoire
des anciens Egyptiens, commence
par indiquer les secours qu'il à trouvés
pour l'écrire. Instruit à Memphis par les
Prêtres de Vulcain, (a) il le fut encore par
les descendans des Grecs, que Plammeti-
chus avoit établi en Egypte, & qu'Amasis
rassembla dans cette Ville: pour ne rien
négliger de ce qui pouvoit donner plus
de poids à son Histoire, il passa à The-
bes & dans la Thebaïde, & de retour
en Basse Egypte, il alla à Héliopolis,
dont les Pretres passoient pour les plus
sçavans d'entre les Egyptiens.
C'est avoir pris les plus sûres précautions
pour être parfaitement instruit. Mais qui
ne sçait qu'Herodote ne négligeoit au-
cune des traditions qu'il pouvoit rassem-
bler, & que les Prêtres Egyptiens affec-
(a) Her. L. 2. C. 2. 3. 154.
1752.
MAI.
toient de grossit les objets, & de dé-
corer leurs relations de tout le merveil-
leux qu'ils imaginoient. Le passage qui
suit est une preuve convaincante de cette
exagération si familiere aux Egyptiens,
& qu'Herodote passe quelquefois les
bornes qu'un Historien exact devroit tou-
jours respecter.
Il dit avoit appris que, pendant le
regne de Ménès, le premier des Rois
Egyptiens, (b) a tout ce qui en Egypte n est
»point la Thebaide, étoit un Marais,
„ qu'il n'existoit rien de tous les pays
»qui sont actuellement au-dessus du Lac
„ Moeris, & qu en remontant de la Mer
»par le fleuve, l'espace de sept jour-
»nées, on navigeoit dans une espéce
» d'Etang. »
Ainsi ils prétendent qu'il n'existoit
rien en Egypte au-dessus du Lac Moeris,
& ils ajoutent cependant que tout co
qui n'est point la Thebaide, n'étoit qu'un
Marais. Il nya quune seule façon d'en-
tendre ce passage; tout ce qui n est point
la Thebaide, étoit marécageux & non
habité.
C'est néanmoins ce discours des Prê-
tres, qui détermine Herodote à se per-
suader & à nous dire, en exagerant en-
(b) Her. L. 2. C. 4.
A v
10 MERCUREDE FRANCE.
core sur ce qu'il avoit appris, que toute
la Basse-Egypte n'étoit qu un Golfe de la
Méditerrannée; qu'elle fut par succession
de tems formée d'un amas de vase, que
le Nil déposoit dans ses débordemens;
enfin que toute la Basse Egypte fut un
don du Nil.
Ce n est point pour diminuer l'auto-
rité de cette derniere opinion, qu'on
l'attribue ici à Herodote plutôt qu'aux
Prêtres Egyptiens. (c) Soit à dessein de s'en
*M. Fréret avoit lû en 1742. à l'Académie
des Inscriptions, un Mémoire, où il démontre
principalement que le Sol de l'Egypte n'a point
été élevé pat les couches de vase qu'on prétend
que le Nil y dépose. On y reconnoît un célé-
bre Académicien, qui joignoit aux connoissan-
ces approfondies de l'Histoire, de la Géogra-
phie, & de la Chronologie, toute la sagacité
du Physicien, qui sçait, en combinant les opé-
rations de la Nature, en découvrir la mécha-
nique. Cette Dissertation sut le quatriéme
Chapitre du second livre d'Herodote, étoit fai-
te avant que le Mémoire de M. Fréret fût
publié. On se borne à y faire voir que l'opi-
nion d'Herodote, qui prétend que la Basse-
Egypte est un don du Nil, est entièrement
détruite par la suite de son Histoire, & par
les traits historiques qu'il rapporte d'après les
Prêtres Egyp:iens.
(c) Her, L. 2. C. 99. 123. 147. L. 3. C.
9. &c.
MAI.
1752.
11
faire honneur, ou plutôt pour soutenit
ce caractère de franchise & de bonne
foi, qu'il montre en toute occasion,
(d) il avoue que les Prêtres ne lui ont point
dit que la Basse-Egypte fût un don du
Nil; mais qu'il en a jugé ainsi, sur tout,
dit-il, ayant remarqué qu'en haute Mer
à une journée près des côtes, la sonde
lapportoit de la vase.
Herodote de son propre aveu, ajoute
donc fa conjecture à ce que lui avoient
dit les Prêtres Egyptiens; (e) il fait plus
il s'en sert par la suite comme d'un fait
certam.
Pour rendre plus fensible ce passage
d'Herodote, & faire mieux juger ce qu'on
en doit penser, il est à propos de don-
ner une sorte de description de l'Egypte.
Elle a en diverses circonstances, été mon-
trée sous différentes divisions; mais elle
ne sera considérée ici, que comme dans
les premiers tems sous celle de Haute &
de Basse-Egypte.
Le Nil apres avoir franchi ses dernieres
cataractes, pour se joindre à la Médi-
terrannée, coule presque en droite ligne
du Midi au Septentrion, l'espace d'en-
viron deux cens lieues, qui compren
(d) Her. L. 2. C. 5.
(*) Her. L. 2. C. 10.
A vj
12 MERCUREDE FRANCE.
nent la longueur de toute l'Egypté: Les
terres les plus élévées, les premières que
ce fleuve arrose, forment ce qu'on ap-
pelle la Thebaide, ou la Haute-Egypte.
(f) Cette Province, resserrée entre deux
chaînes de Montagnes, na en plusieurs
endroits que quatre à cinq lieues de
largeur, elle nen a dans aucune partie
plus de quinze. Sa longueur en droite
ligne est de douze à quatorze journées
de chemin, & elle confine au Pays de
Memphis, (g) l'une des pafties com-
prises sous le nom général de la Basse-
Egypte. (h
Le Pays de Memphis est resserré entre
les mêmes chaînes de Montagnes qui bor-
nent la Thebaide; mais ces Montagnes
ne se prolongent que jusqu'à quelques
distances au-dessus de l'endroit ou le Nil
se partageant en plufieurs Canaux, en-
ferme ce qu'on appelle le Delta. Dans
certe partie la Basse- Egypte commence à
s'élargir, & elle occupe près de cent
lieues sur les Côtes de la Mer, sa lon-
gueur, en remontant le Nil jusqu'aux
Confins de la Thebaide, est d'environ
(f) Str. L. 17. p. 789.
(g) Ptol. Tab. 3. p. 107.
(h) Str. L. 17. p. 813.
MAI. 1752.
13
sept journées; & C est toute cette secon-
de partie de l'Egypte qu'Herodote pré-
tend avoir été un Golse de la Méditer-
tanée.
Après cette Description, l'opinion
d'Herodote, ne peut paroître qu un Pa-
radoxe. Mais cette même Description
rend très vraisemblable ce que les Prê-
tres disoient de la Basse-Egypte. Cette
Province environnée de toutes parts de
Terrains plus elévés, se termine à la Mer;
elle est coupée par un Fleuve dont les
débordemens reguliers durent, avec une
surprenante abondance d'eau, l'espace de
trois à quatre mois, en sorte qu'elle de-
voit naturellement, pendant une grande
partie de l'année, ressembler à un Ma-
1ais.
Tel a du être l'état de la Basse Egy-
pte, lorsque Ménès & les premiers Egy-
ptiens se fixérent dans la Haute. La Na-
tion ne pouvoit alors être assez nom-
breuse, pour que la seule Thebaide ne
leur suffit pas; en sorte qu'ils ne culti-
voient ni n'habitoient point la Basse-
Egypte. C'est-là, comme il a déja été
remarqué, ce qu'Herodote devoit con-
clure du discours des Prêtres, lorsqu'au
contraire il jugea qu'il n'existoit rien de
tout ce qui est au-dessus de l'Etang de
14 MERCUREDE FRANCE.
Moris jusqu'à la Thebaide.
Que ce discours des Prêtres ait trom-
pé un Voyageur ordinaire, il n'y auroit
point à s'en étonner; mais Herodote ne
peut éviter le reproche de n'en avoir
point fenti toute T'exagération, & moins
encore de l'avoit trouvé fuffisant pout
l'autoriser à parler de ce Pays maréca-
geux, de ce Pays plus aquatique que la
Thébaide comme d'un Golfe de la Mé-
diterranée.
S'il n'avoit point eu autant de goût
pour le merveilleux, il eût remarqué que
les Prêtres reconnoissoient que tout le
Terrain de la Basse-Egypte existoit pen-
dant le Regne de Ménès. (i) « En remon-
»tant, disoient-ils, de la Mer par le
»Nil l'espace de sept journées, on na-
„vigeoit dans une espéce d'Etang. »
Comment auroient-ils pu compter sept
journées de navigation par le Nil, de-
puis la Mer jusqu'à la Thébaide, si le
Fleuve neût pas coulé dans un Terrain
où il avoit un lit & des bords fixes.
Ce Terrain de sept journées que par-
courroit le Nil, étoit alors ce qui com-
prend encore aujourd'hui toute la Basse-
Egypte. Il est donc bien certain que les
Prêtres ne prétendoient pas dire à He-
(i) Her. L. 2. C. 4.
MAI. 1752.
15
rodote que l'emplacement de la Basse-
Egypte n'existoit point; & que son opi-
nion est combattue par le sentiment des
mêmes Prêtres dont il s'appuie.
Il faut encore remarquer que dans la
suite de son Histoire, il se contredit lui-
même en une infinité de circonstances;
mais sans s'attacher à le fuivre par toui,
il suffira d'en citer un exemple, qui
prouvera plus clairement que les Prêtres
nont point prétendu lui faire juger que
la Basse-Egypte fût un Golfe de la Mé-
diterranée.
(6) IIs lui apprirent que Ménès leur pre-
mier Roi, construisit à Memphis un Pont
sur le Nil; qu'il avoit creusé pour ce
Fleuve un nouveau Canal de près de
quatre lieues, dans l'iniention de le
faire couler plus en drorte ligne: que
ce fut fur le Terrain de l'ancien lit qu'il
avoit comblé, qu'il fonda la Ville de
Memphis; & que près des murs de cette
Ville, il forma un grand Etang, qu'il
remplit des eaux de cette Riviere.
Si toute la Basse-Egypte eût été, avant
le Regne de Ménès, comme le pré-
tend Herodote, un Golfe de la Médi-
terranée, il devroit convenir que pen-
dant environ les trente premieres an-
(k) Her. L. 2. C. 99.
16 MERCURE DEFRANCE
nées du Regne de ce premier Roi, (l) qui
dura soixante-deux ans, le Nil avoit
comblé au moins la moitié de ce Gol-
fe, puisqu'il a pu construire une Ville
dans le centre de ce qui en faisoit l'em-
placement. Cette conséquence ne s'accor-
deroit point avec ses opinions: il pré-
tend que ce Golfe ne fut comblé que
dans tout l'espace de dix mille ans, qui
avoient précédé le siècle où il vivoit.
Quand il seroit arrivé, par un éve-
nement surnaturel, que ce Golfe eût été
en partie comblé dans ces trente années,
est il vraisemblable que la vase qui l'eût
rempli, eût pû être assez consolidée pour
que Ménès y eût fait tous les travaux
qu'on lui attribue?
Dailleurs, ce seroit vouloir se faire
illusion que de ne point sentir, par le
détail & l'espéce des travaux attribués
à Ménès, que les Prêtres ne parloient
de la Basse-Egypte que comme d'un Pays
marécageux. Ce premiet Roi y creufa
un Canal où il rassembla les eaux du
Nil; & à quel usage eût pû être ce grand
Etang, à côté de sa nouvelle Ville, si
ce n'est pour en déssécher les environs.
Ses Successeurs travaillerent dans les mê-
mes vûës, aussi souvent, que le peuple
(1) Afr. lus. erat. Syn. p. 14. 55. 91.
joogle
MAI.
17
1752.
s'étant multiplié, il fut nécessaire d'éten-
dre les habitations.
Sésostris, * qui regna sept cens ans
après Ménès, à son retour de la Con-
quêtede l'Asie, (m) d'où il amena un nom-
bre prodigieuxde prisonniers, (n) se trou-
va dans la même nécessité. Il occupa ces
prisonniers à élever des Digues, & à
creufer des Canaux, qui rendoient ha-
bitables des Terrains jusques- là restés
incultes: & c'est le succès de ces en-
treprises, dont l'Auteur de l'Inscription
tracée sur le grand Obélisque de Thè-
bes, (o) cherche à éterniser la mémoire,
lorsqu'il fait dire au Soleil, avec toute
l'emphase Egyptienne, que Sésostris avoit
achevé de fonder le monde.
Les anciens Rois Egyptiens usoient en
Basse-Egypte des mêmes précautions dont
on s'est toujours servi depuis, & dont on
se sert encore en pareille circonstance;
ils creuserent des Canaux, ils éleverent
des Digues: cependant ils n'étendirent
* Sésostris est le Fils de Pharaon Améno-
phis qui périt dans la Mer rouge, à la pour-
suite des Israëlites.
(m) Her. L. 2. C: 103.
(n) Diod. L. 1. sect. 2. p. 52.
(o) Am. mar. L. 17. C. 4.
18 MERCURE DE FRANCE.
point ce travail à toutes les parties de
la Basse Egypte.
En effet, (p) Anisis chassé du Trône par
Sabacon, demeura pendant cinquante ans
caché dans des Marais. (9) Plammetichus
l'un des douze Rois qui, sur la fin du
premier Empire, gouvernerent l'Egypte
en commun, devenu suspect à ses Col-
légues, fut relégué dans les Marais: &
l'Histoire, ancienne ne parle que des
fruits & des légumes que les Egyptiens
y recueilloient avec abondance. La Basse-
Egypte, comme le disoient les Prêtres, fut
donc toujours naturellement marécageuse.
Plusieurs des anciens Historiens &
Géographes, Diodore, Strabon, Pline,
Plutarque, &c. parlent, à la vérité,
des prétendus accroissemens de l'Egypte;
mais non comme d'un fait dont ils eus-
sent connoifsance, & ce n'est jamais que
d'après Herodote, dont ils s'appuient.
Sans doute que ce judicieux Ecrivain
quoiqu'il laisse appercevoir en une infi-
nité d'occasions un goût décidé pour
le merveilleux, n'eût pas donné dans
une méprise aussi grossiére, s'il ne se
fût mal-à-propos laissé éblouir par cette
fabuleuse antiquité, que les Prêtres cher-
(p) Her. L. 2. C. 137. 140. 151.
(4) Diod. L. 1. fect 2. p. 60. 40.
MAI. 1752.
1
choient tant à persuader.
Ils lui firent entendre qu'il s'étoit
écoulé dix mille ans depuis le Regne de
Ménès, jusqu'au tems où ils lui parloient;
en sorte qu'il ne pouvoit juger de ce
que son opinion avoit de déraisonnable:
il s'en seroit apperçû d'abord, s'il eût
sçû que le Regne de Ménès ne put être si,
xé qu'a l'an 1816; (r) c'est-à-dire, enviton
dix-sept Siécles avant son Voyage en
Egypte. Avec les connoissances que nous
avons, nous ne pouvons comme lui,
sans dessein prémédité, donner dans cet-
te supercherie des Prêtres.
Mais le desir d'enfanter des systèmes
singuliers, qui se trouve encore excité
aujourd'hui par le succès qui accompa-
gne fouvent les plus audacieux, enga-
ge les Auteurs à chercher de spécieuses
conséquences dans le désordre, où les
anciens Egyptiens avoient affecté de met.
tre leur Chronologie. Néanmoins ces
systèmes ne persuaderont jamais que ceux
qui voudront bien être trompés. Ce qui
reste de l'Histoire Egyptienne, sufsit pout
prouver la certitude de l'époque donnée
ici au Regne de Ménès, & pour dé-
montrer que le premier Empire des Egy-
(r) Art. Leg. vulg. 2188.
70 MERCURE DE FRANCE.
ptiens, (/) détruit par la Conquête de
Cambises, n'a duré que l'espace de sei-
ze-cens soixante-deux ans.
L'époque du Regne de Ménès une
fois établie, si on compare l'état où He-
rodote a vû ce Pays, avec ce qu'il a
toujours été depuis, on y trouvera en-
core une preuve invincible contre son
opinion.
Il prétend que du Regne de Ménès
au tems de son Voyage, le Nil avoit
reculé les bornes de l'Egypte, depuis
les Confins de la Thebaide, jusqu'à la
Mer, l'espace de sept journées de che-
min; il ajoute qu'il vit alors le Fleuve
se joindre à la Mer par sept Embou-
chures, () par deux entr'autres qu'il dési-
gne sous les noms de deux Villes bâties
alors très - près de ces deux Embouchu-
res; sçavoir, Peluse, située au Levant
du Delta, & Canope au Couchant.
Si le Nil, durant les dix-sept Sié-
cles qui ont précédé le Voyage d'He-
rodote en Egypte, avoit prolongé sur
l'emplacement de la Mer, les terres de
l'Egypte l'espace de sept journées de che-
min, comme il y a plus de deux mille
ans qu'il y a un Peluse & un Canope
(/) Du monde 3478. Art. Leg. vulg. 526.
(t) Her. L. 2. C. 15. 159.
MAI. 1752.
21
sur les bords de la Mer, les ruines de
Peluse & la Ville de Bochir ou Bequir
construite sur l'emplacement de Canope
devroient être actuellement dans les ter-
res à plus de huit journées de la Mer;
cependant elles en sont toujours aussi près
qu'il les y a vû.
En supposant même pour un moment,
ces tems immenses, dont parloient les
Egyptiens, & que cet accroissement de
sept journées de chemin à la Basse-Egy-
pte, eût été l'effet du débordement du
Nil, pendant dix mille ans, cette mê-
me partie de l'Egypte devroit, dans l'es-
pace de deux mille ans qui se sont écou-
lés, depuis le Siécle d'Herodote, avoir
été allongée par les mêmes débordemens,
d'environ une journée & demie de che-
min, ce qui surement n'est point arri-
vé: Elle a encore les bornes qu'Hero-
dote dit lui avoir vû, & que les Géo-
graphes qui ont écrit depuis & en dif-
térens Siècles, lui ont reconnu.
Il est donc bien constant, soit en
adoptant la fabuleuse Chronologie des
Egyptiens, ou en se reglant sur les tems
certains & connus, quon ne peut ap-
perce voit aucune apparence d'augmenta-
tion dans les terres de l'Egypte. Cette
question avoit déja été traitée, & il eût
12 MERCURE DE FRANCE.
été inutile de l'examiner plus à fond,
si après les premieres objections, on n'eût
de nouveau tiré de fausses conséquen-
ces de ce Passage d'Herodote; pour lui
donner plus de force, on l'appuie de
l'autorité d'Homere, qui néanmoins ne
paroît nulle part, avoir crû que la Basse-
Egypte fût un don du Nil. Cette ima-
gination conçuë par Herodote, est bien
moins ancienne qu'Homere, qui n'eût
point négligé d'orner son Poëme d'un
si surprenant évenement, s'il en eût eû
connoissance; (u) il est vrai qu'il fait dire
à Ménélas que l'Isse de Phare est éloi-
gnée de l'une des deux embouchures du
Nil, (x) d'autant de chemin qu'un Vaisseau,
avec un vent favorable, peut en faire
en un jour; il est encore vrai que plu-
sieurs des Anciens avoient regardé ce
Passage, comparé avec celui d'Herodote,
comme une preuve de l'accroissement du
Continent de l'Egypte.
Mais peut- on en inférer que dans
l'espace des quatre Siécles qui ont pré-
cédé Herodote, (y) tems qui s'est écoulé
entre Homere & lui, les terres de l'E-
(u) Hom. Odis. L. 4.
x) Str. L. 12. P. 536.
(y) Her. L. 2. C. 53.
MAI.
1752
23
gypte se soient prolongées jusques près
de l'Isse de Phare. Homere ne parle point
de la distance de cette Isse, à la rade
Rhacotis, qui y est opposée, & qui n'en
est qu'à huit à neuf cens pas, il dit que
pour arriver de l'lsse de Phare à une
embouchure du Nil, il falloit naviger
tout un jour; & il est aisé de montrer
par T'Histoire que Ménélas & tous ceux
qui vouloient aborder de cette Isse en Egy-
pte, étoient forcés de faire ce grand
détour, quoiqu'il n'y eût pat terre
que quatre lieues de l'Isse de Phare à
l'embouchure Canopique qui en est la
plus voisine.
(z) Les Anciens Egyptiens fermoient très-
exactement l'entrée de leur Pays, à tous
lesEtrangers; (a) & comme ils reconnurent
que la rade Rhacotis pouvoit faciliter
des descentes, ils en confiérent la garde
à des Bouviers, (b) qui par leur état, ne
quittoient jamais les bords de la Mer,
& qui devoient artaquer indistinctement
tous ceux qui prenoient terre sur certe
rade. Comme tout le butin restoit à
leur profit, ils remplissoient leur charge
(z) Her. L. 2 C. 91. 179.
(a) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(6) Str. L. 17. p. 792. 802.
24 MERCURE DE FRANCE.
avec une telle exactitude, & même avec
tant de cruauté, qu'aucun Voyageur
n'osoit en approcher.
Vers la fin du premier Empire, (c)
quelque tems avant la Conquête de Cam-
bises, les Egyptiens (d) permirent l'abord
de l'Egypte aux Etrangers; mais dans la
crainte de laisser prendre connoissance
de leurs usages, & pour être instruits
de tout ce qui entroit chez eux, ils ne
souffrirent point quon abordât ailleurs
que dans certains Ports, & la rade Rha-
cotis fut toujours gardée de la niême
taçon.
En sorte que tous les Vaisseaux étran-
gers, pour éviter la fureur des Bouviers,
gagnoient les embouchures du Nil: &
pour arriver de l'Isse de Phare à l'em-
bouchure Canopique, (e) il falloit, à cau-
se des rochers & des bancs de sable, qui
bordent la Côte, faire ce grand détour
dont parle Ménélas.
(f) Pline cite le passage d'Homere, & lui
fait dire qu'il y avoit vingt quatre heu-
res de navigation depuis l'Isse de Phare
(c) Diod. L. 1. sect. 2. p. 61.
(d) Her. L. 2. C. 154. & 178. &c.
e) Diod. L. 1. sect. 1. p. 27.
f) Plin. L. 2. C. 85. L. 5. C. 31. L. 13.
C 11.
jusqu'a
MAI.
1752.
25
jusqu'à Alexandrie; c'est-à- dire jusqu'à
la rade Rhacotis. Il est constant que ce
n'est point là le sens d'Homere. Pline
le fait parler comme il lui convient;
infidélité dont les citations de tous les
tems ne montrent que trop d'exemples.
Alexandrie dans l'état actuel de ses en-
virons, sembleroit plutôt donner quel-
que autorité à ceux qui veulent bien se
laisser tromper sur l'autorité d'Hero-
dote.
Cette Ville fut bâtie par Alexandre,
plus de cinq Siécles après Homere; elle
embrassoit tout le terrain qui se trouvoit
entre le Marais Mareotis & la Mer, en
y comprenant la rade Rhacotis. Les rui-
nes de cette ancienne Ville subsistent
encore aujourd'hui, mais elles sont à
quelque distance de la Mer, & les Nou-
veaux Habitans de cette Contrée ont
bâti une Ville sur ce terrain que la Mé-
diterranée couvroit du tems d'Alexan-
dre.
Il est nécessaire de remarquer que cet
accroissement des terres de l'Egypte ne
peut avoir été occasionné par la vase que
les inondations déposent. Si elles en
avoient été le principe, l'accroissement
devroit être bien plus sensible vers l'an-
cienne Canope, & sur toute la Côte du
26 MERCURE DE FRANCE.
Delta, par où les inondations s'écoulent
bien plus abondamment; cependant il
ny en a aucune trace.
Ce nouveau terrain, dont Alexandrie
s'est accrue, est l'effet de la dégradation
des travaux entrepris pour former les
deux Ports de cette Ville. Ils étoient
entre l'Isse de Phare & la rade Rhaco-
tis, (a) qui bordoit le Continent, & sé-
parés par une Digue, qui conduisoit
de l'Isse à la terre ferme. Cette Digue
pour laisser un libre passage aux eaux,
& les moyens de communiquer d'un Port
à l'autre, fut percée de deux Ponts;
mais ce monument digne des anciens Egy-
ptiens, fut en partie détruit lorsqu'Au-
guste, après la défaite d'Antoine, prit
Alexandrie; les sables s'étant depuis in-
sensiblement rassemblés contre cette Di-
gue, ont comblé une grande partie des
Ports, & formé l'emplacement où est
bâtie la Nouvelle Alexandrie.
C'est la seule augmentation qu'il y
ait au Sol de l'Egypte depuis le Siécle
d'Herodote, & encore elle n'est point
un don du Nil. Les autres Ports comblés,
& particulierement celui de Suès, nont
pû l'être par un effet du débordement,
(a) Str. L. 17. p. 792.
MAI.
1752.
27
mais par une suite de la négligence des
Egyptiens Modernes.
Ceux de nos Ports qui ne sont point
traversés par des Rivieres, n'ont-ils pas
continuellement besoin d'entretien? Ne
convient-on pas que si l'on négligeoit
celui de Marseille, il seroit bientot com-
blé ? Cependant il ne viendra pas dans
l'idée que notre Continent gagne sur
l'emplacement de la Mer.
Elle a toujours conservé les mêmes
bornes que la nature lui a données; si
quelquefois elle semble les changer, si dans
des momens d'excessive agitation elle les
couvre d'amas de sable, cen est que pour
un tems, bientôt de plus grandes ma-
rées, ou de violentes tempêtes remettent
toutes choses dans le premier état; & si
l'on apperçoit quelques changemens, ils
sont plutôt en diminution de la terre.
Le terrain de l'ancienne Carthage est sub-
mergé, parce que les travaux qu'on y avoit
fait, facilitoient l'entrée des eaux, &
il y a long-tems que la Hollande le se-
roit en grande partie sans les Digues,
& le travail assidu que ses Habitans oppo-
sent aux efforts des eaux.
Ainsi l'opinion d'Herodote est égale-
ment combattue, tant parce que les Prê-
tres lui disoient de l'ancien état de la
B ij
28 MERCURE DEFRANCE.
Basse Egypte, & par les traits historiques
qu'il rapporte lui-même, que par la com-
paraison de ce qui a dû à cet égard arri-
ver avant lui, avec ce qui s'est passé de-
puis; & enfin par l'examen de l'état des
lieux: de sorte que quand même il nen
conviendroit point, il ne seroit pas pos-
sible de douter que son opinion ne soit
entierement & uniquement à lui. Mais
il voudroit persuader que les Prêtres la
lui ont fait naître: C'est là ce qu'en bon-
ne critique on doit particulierement lui
reprocher, bien loin de se servir de cette
opinion si visiblement fausse, comme si
elle tiroit toure sa force des anciens E-
gyptiens; & cet apparent prodige, réduit
a sa juste valeur, ne peut donner aucu-
ne autorité aux systèmes qu'on a préten-
du en être la consequence.
Fermer
3
p. 29-30
LA RECRUE DE CUPIDON. VERS à Mesdemoiselles B**.
Début :
AMOUR voulant un jour lever Milice, [...]
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texteReconnaissance textuelle : LA RECRUE DE CUPIDON. VERS à Mesdemoiselles B**.
LA RECRUE DE CUPIDON.
VERS
à Mesdemoiselles B**.
AMOUR voulant un jour lever Milice,
Pour reussir s'y prit adtoitement.
Deux soeurs étoient, couple jeune & charmant,
L'aimable Laure & la fine Clarice.
Esprit, beauté, douceur, grace, enjouement,
Avoient toujours été leur appanage,
Et ne pouvez nommer quelque agrément
Qu'une des deux n'eût avec avantage.
Bon, dit l'Amour, de notre Regiment
Sans différer faisons-les Capitaines,
Et nous verrons avec empressement,
Cœurs à l'envi se soumettre à nos chaînes.
Que deux beautés ont de puissans attraits !
(Amour parloit en sage politique)
A leur aspect mille & mille Sujets
Viennent grossir la tendre Republique.
Si que leurs yeux firent plus de progrès
En un seul jour, qu'Amour avec ses traits
N'en auroit fait en dix ans de Recruë:
Avec plaisir le Dieu fait sa revuen
Et s'applaudit d'un si brillant succès.
Puis désirant assurer sa Conquête,
B iij
Digsinediv 200
30 MERCURE DE FRANCE.
Il les appelle, & renforçant sa voix,
Enfans, dit-il, écoutez bien mes loix,
Et qu'à les suivre, avec zéle on s'apprêto.
Laure & Clarice iront à votre tête
Et l'Espérance au front gay les suivra,
Vif enjouement les accompagnera.
Aux jeux, aux ris pour présenter requête,
Tout mécontent d'abord s'adressera,
Aree grand soin chacun éloignera
Libres discours ou propos malhonnete;
Soins & soupirs seront de cette fête
Tendre desir après eux marchera,
C'est du pla sic le fidéle interpréte,
A les goûter il vous enseignera,
Et le respect les assaisonnera.
Pour moi, toujours vous me verrez paroître
Aux lieux où Laure & Clarice seront,
Et dans les cœurs qui les approcheront,
Sans y manquer je me rendrai le maître,
Sur un point seul je me retrancherai;
Mon nom souvent effarouche une Belle,
Les approchant alors j'en changerai
Et tendre estime enfin me nommerai.
Mes loix pourtant n'en seront différentes
Sous autre nom le même je serai,
Perdrai le titre & jouirai des rentes.
L. DUTEMS, de Tours.
VERS
à Mesdemoiselles B**.
AMOUR voulant un jour lever Milice,
Pour reussir s'y prit adtoitement.
Deux soeurs étoient, couple jeune & charmant,
L'aimable Laure & la fine Clarice.
Esprit, beauté, douceur, grace, enjouement,
Avoient toujours été leur appanage,
Et ne pouvez nommer quelque agrément
Qu'une des deux n'eût avec avantage.
Bon, dit l'Amour, de notre Regiment
Sans différer faisons-les Capitaines,
Et nous verrons avec empressement,
Cœurs à l'envi se soumettre à nos chaînes.
Que deux beautés ont de puissans attraits !
(Amour parloit en sage politique)
A leur aspect mille & mille Sujets
Viennent grossir la tendre Republique.
Si que leurs yeux firent plus de progrès
En un seul jour, qu'Amour avec ses traits
N'en auroit fait en dix ans de Recruë:
Avec plaisir le Dieu fait sa revuen
Et s'applaudit d'un si brillant succès.
Puis désirant assurer sa Conquête,
B iij
Digsinediv 200
30 MERCURE DE FRANCE.
Il les appelle, & renforçant sa voix,
Enfans, dit-il, écoutez bien mes loix,
Et qu'à les suivre, avec zéle on s'apprêto.
Laure & Clarice iront à votre tête
Et l'Espérance au front gay les suivra,
Vif enjouement les accompagnera.
Aux jeux, aux ris pour présenter requête,
Tout mécontent d'abord s'adressera,
Aree grand soin chacun éloignera
Libres discours ou propos malhonnete;
Soins & soupirs seront de cette fête
Tendre desir après eux marchera,
C'est du pla sic le fidéle interpréte,
A les goûter il vous enseignera,
Et le respect les assaisonnera.
Pour moi, toujours vous me verrez paroître
Aux lieux où Laure & Clarice seront,
Et dans les cœurs qui les approcheront,
Sans y manquer je me rendrai le maître,
Sur un point seul je me retrancherai;
Mon nom souvent effarouche une Belle,
Les approchant alors j'en changerai
Et tendre estime enfin me nommerai.
Mes loix pourtant n'en seront différentes
Sous autre nom le même je serai,
Perdrai le titre & jouirai des rentes.
L. DUTEMS, de Tours.
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4
p. 31-48
MEMOIRE Adressé a l'Auteur du Mercure par l'Inventeur du Lithotome caché.
Début :
L'ANONYME qui a proposé le Lithotome caché ci-devant dans plusieurs [...]
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texteReconnaissance textuelle : MEMOIRE Adressé a l'Auteur du Mercure par l'Inventeur du Lithotome caché.
MEMOIRE
Adressé a l'Auteur du Mercure par
l'Inventeur du Lithotome caché.
L'ANONYME qui a proposé le Lithotome
caché ci-devant dans plusieurs
occasions pour l'opération de la taille,
ayant promis aussi dans le Recueil* qu'il
a publié de toutes les pièces concernant
l'avantage de cet insttument pour la tail-
le, qu' il instruiroit le Public des évene-
mens & des progrès qui parviendroient
à sa connoissance fur cette matiere,
donne ici la seconde Liste des Malades
qui ont été taillés, depuis la pre-
miere qu'il a publiée dans le Mercure
de France 1751.
1. Le fils de Maître Pavillon, Mar-
chand Bonnetier à Ligny en Barois
Province de Lorraine, âgé de cinq ans
a été taillé le 10. Mars 1751, &
gueri.
2. Le fils de Maître Noel, Marchand
* Page 98. ce Recueil se vend chez d'Hloury
fils, Libraire, tue de la Bouclerie, à Paris.
B iiij
Digirzes beOO
32 MERCURE DEFRANCE.
Pelletier à Ligny en Barois, âgé d'en-
viron cinq ans, a été taillé le 10. du
mois d'Avril 1751, & gueri.
3. M. Desert, Prêtre, on n'a point
marqué son âge, natif du Bourg de Void,
à 3. lieues de Ligny en Barois, a été,
taillé au même lieu le 26. du mois de
Mai 1751. Ce malade se trouva gueri
de son opération vers le huitième jouc
après : Le Chirurgien lui ayant permis de
se levet, il passa & demeura plusieurs
heures dans une chambre froide & hu-
mide; ce séjour lui donna un frisson qui
fut suivi de plusieurs autres qui dégéné-
rerent en fluxion de poitrine avec cra-
chement de sang, ce qui le conduisit au
tombeau en 6. ou 7. jours, malgré tous
les secours qu'on y apporta. La mort de
ce malade n'a aucune relation à son opé-
ration, dont il étoit déja gueri & cicatri-
sé, suivant le certificat du Chirurgien
qui avoit été chargé de son pansement.
4. Clande Morillot âgé de 13. ans,
Habitant natif du Village de Naix, à
quelques lieues de Ligny en Barois.
Charles l'Héricot âgé de 5. ans,
du Village de Vélaine', près Ligny en
Parois.
6°. Antoine Dusau de la Ville de Li-
gny en Barois, (l'âge de celui-ci n'est
MAI.
1752.
33.
point marqué) ont été taillés tous les
trois le 13. Juillet 1751. à Ligny, &
gueris.
7°. Marguerite Bertrand âgée de dix
ans, fille de Mr. Bertrand, Chapelier
à Ligny en Barois, a été taillée le 10.
du mois d'Août, & guerie aussi Ces 7.
ont été taillés par M. Cambone, Chirur-
gien major du Regiment de Caraman
Dragons; cet habile Chirurgien est pré-
sentement à la suite de son Regiment.
8°. Bernard Christophe âgé de 4. ans,
fils de Jean Christophe, Brasseur à- Saint
Michel ou Saint Miel en Lorraine, a été-
taillé le 28. Août 1751. par Monsieur
Dezoteux, Chirurgien major du Regiment
du Monstier Cavalerie, en garnison au-
même endroit.
Tous ces huit ont été taillés dans la
situation horisontale, prescrite dans le
Recueil ci dessus, chez d'Houry 1751.
9. Maurice Lavillier, âgé de 15. ans,
a été taillé le 20. Mai 1751, dans l'Hô-
pital de la Charité à Paris, & fut gueri
en huit jours par M. Lesne, Substitut
du Chirurgien major du même Hôpital:
Ce célebre Chirurgien assûre dans une
lertre qu'ilnous a fait l'honneur de nous
ecrire sur ce sujet, qu'il se détermina à
se servir du Lithotome caché; pour sa-
Bv.
34 MERCURE DEFRANCE.
tisfaire au desir de M. de la Martiniere,
premier Chirurgien du Roi, qui étoit
présent, & qui avoit conçu beaucoup d'es-
time pour cet Instrument aussi-bien que
lui-même.
10°. M. Lesne tailla encore quelques
jours après dans le même Hôpital Mre.
Nicolas Cuquias Curé de Saint Maurice
au Diocèse de Sens, âgé de 60. ans. Ce
malade mourut dix-huit jours après son
opération. M. Lesne marque dans sa lettre
citée ci-dessus, que la pierre qu'il tira,
étoit d'un volume considérable, que néan-
moins il la tira aisément. Ce malade eut
pour accident une hemoragie produite
par une branche de la honteuse interne
plus grosse dans ce sujet qu'elle ne se
trouve ordinairement. La cause de sa
mort ne fut cependant qu'un gros rhûme
avec beaucoup de fièvre qui lui survint
neuf jours après l'opération. M. Lesne ou-
vrit son Cadavre, & reconnut par le
mauvais état du Poumon, qu'il étoit mort
d'une fluxion de Poitrine; n'ayant rien
trouvé du côté de l'opération, qui ne fût
en très-bon état. Quoiqu'il en soit, ajoûte
M. Lesne dans sa lettre citée ci-dessus,
cet evenement ne diminue rien en moi de
ta bonne opinion que pai du Lithotome ta-
che.
MAI. 1752.
35.
11°. Baptiste Forêt, âgé de 18. ans,
du Pays de Bresse, a eté taillé à l'Hô-
tel-Dieu de Lyon, dans le mois de Mai
1751. & gueri.
12. Joseph Perset âgé de 28. ans,
du Village de Brignais dans le Lyonnois
a été taillé dans le mois de Mai, à l'Hô-
tel-Dieu de Lyon. Cette opération fut
fuivie d'une grande hémoragie que le
Chirurgien attribue à la section d'une
artere qu'il nomme Bulbo caverneuse. Il
fit usage des moyens qui lui étoient con-
nus pour s'opposer à cet accident; mais
ces moyens ne lui ayant point reussi,
il eut recous au Bourdonnet trempé dans
le bûcre d'Antimoine qu'il porta sur le
vaisseau ouvert, à la faveur de la goû-
tiere d'un gorgeret; cet expédient lui
téussit; mais il causa des accidens qui pen-
ferent faire perir le malade, tels qu une
grande inflammation, hoquet, délire,
& c Ce malade néanmoins surmonta tout,
& sortit de l'Hôtel-Dieu en bonne santé
excepté que sa playe resta fistuleuse. M.
Ponteau Chirurgien major de la Maison,
qui a taillé aussi le précédent, & qui jouit
à Lyon d'une grande réputation, ajoûte
dans un détail qu'il nous en a donné
par une lettre, qu'il lui est arrivé pa-
reille hémoragie dans plusieurs autres oc-
B. vi
Digisteres vOO
36 MERCURE DE FRANCE.
casions, par sa méthode particuliere,
qu'il les avoit arrêtées par le même re-
mede, sans que les malades fussent res-
tés fistuleux, & qu'il n attribue cet ac-
cident, dans le cas dont il s'agit, qu'aux
aspérités fort longues, dont la surface
d'une grosse pierre qu'il lui tira étoit hé-
rissée; qu'au surplus, il n'attribue point
l'accident de l'hémoragie comme propre
au Lithotome caché dont il s'est servi,
parce qu'elle lui est arrivée de même d'au-
trefois pat une autre méthode.
13. Ce même Chirurgien a taillé dans
le mois de Septembre suivant dans le mê-
me Hôtel-Dieu, la fille d'un Pêcheur
de Mâcon, âgée de 12. ans, & guerie
aussi.
14. Nicolas Buzé âgé de 22. ans, a
été taillé à Reims le 15. du mois de Juin
1751, par M. Muzeux, Lieutenant du
premier Chirurgien du Roi, & Chirur-
gien major de l'Hôtel-Dieu de la même
Ville; cet habile Chirurgien affure que,
quoique ce malade fût d'un fort mauvais
temperamment, il est parfaitement gueri
sans aucun accident.
15°. M. Muzeux a encore taillé le 4.
du mois de Janvier 1752, dans la mê-
me Ville de Reims, lo nommé Herbé,
Jardinior, âgé de 28. ans, souffrant de-
MAI.
1752.
37
puis 20, ans; la pierre étoit fort grosse;
le malade a été gueri dans 23. jours, mal-
gré l'état d'astrophie, où les excessives
douleurs l'avoient réduit. On voit par cet
Article, que le choix des saisons n est pas
nécessaire à cette méthode, on n'a point
marqué dans quelle situation on a taillé
ces sept derniers.
16°. Denis Fleuret âgé de 25. ans, a
été taillé chez lui, au Village de Bessan-
court, dans la Vallée d'Anguin, le 21.
du mois de Mai 1751.
17. Agnan Petit, Vigneron, âgé de
42. aus, a été taillé le 20. du mois d'Oc-
tobre 1751, à Villiers dans la Brie, à
une lieue de Saint Maur, & parfaite-
ment gueri sans aucun accident ni pan-
sement.
18°. Le fils de Louis Cordier, Vi-
gneron au Village d'Anery près Pontoise,
agé de onze ans, a été taillé le 13. du
mois de Septembre 1751. gueri sans au-
cun pansement ni accident.
19. Le fils de François Tellier, du-
Village d'Orimaux, à trois lieues d'Amiens-
en Picardie, âgé de six ans, a été taillé
au Fauxbourg de Laumône à Pontoise
le 13. Septembre 1751, gueri sans pan-
tement ni accident. Il fut en état de re-
Digires bOO
38 MERCURE DE FRANCE.
tourner dans son Pays le 29. du même
mois.
20. Tartarin, Vigneron au Bourg d'Ar-
genteuil près Paris, âgé de 52. ans, a été
taillé le 5 du mois de Novembre 1751,
gueri sans pansenient ni accident.
21. Le fils d'Angot, Vigneron au
Bourg d'Argenteuil, agé de 4. ans, a
été taillé le 15. de Mars 1751, & gueri
sans aucun pansement ni accident.
220. Le fils de Demay, Vigneron au
Village d'Auvers près Pontoise, âgé de
23. ans, a été taillé le 3. du mois de
Février 1752. gueri.
23°. Le fils de Philipes Jupin, Vigne-
ron au Faubourg Notre- Dame à Pon-
toise, âgé de 4. ans, a été taillé le 4.
du mois de Février 1752, & gueri sans,
pansement ni accident.
Ces huit derniers ont tous été taillés-
dans la situation horisontale.
Nous observons encore ici qu'outre
les huit derniers de cette Liste qui sont
bien gueris sans aucun pansement, il y
en a aussi cinq dans la premiere Liste,,
qui a été publiée dans le Journal des Sça-
vans du mois de Janvier 1751, qui étoient
gueris sans aucun pansement. Voyez les-
NS. L. 2. 3. 5. & 6. de cette Liste,
MAI.
1752. | 39
Elle se trouve aussi dans le Mercure de
Février de la même année; ce qui fait
en tout le nombre de treixe.
Dans la Liste du Mercure ci-dessus,
on y indiqua aussi les Chirurgiens de dif-
férens endroits qui se servent du Litho-
tome caché; il ny avoit pour Paris en-
core alors que M. la Roche, mais M.
Lesne en a augmenté le nombre.
Nous ajoûtons pour la Ville d'Angers,
Messieurs Mopilliers qui sont deux fre-
res d'un grand mérite, tant pour la taillo
que pour toutes les autres opérations de
la Chirurgie les plus délicates, & les plus
difficiles.
Le même Anonyme qui a fourni ces
deux Listes, s'est engagé dans la première,
Journal des Sçavans, Janvier 1751,
pag. 42. in.4. qu'il donneroit des Ob-
servations dans la suite, pour prouver
qu'il étoit plus avantageux de ne point
panser les malades opérés avec le Litho-
tome caché, que de les panser. Voicy
ses Observations.
On doit considérer l'opération de la
taille faite avec le Lithotome ci-dessus,
comme une playe simple aussi-tôt après
Pextraction de la pierre hors de la vessie;
ainsi cette playe n'a plus d'autre indica-
ton curative que celle de la réunion.
40 MERCURE DEERANCE.
Ce Principe incontestable une fors
établi, on va prouver par plusieurs faits
& par quelques courtes réflexions, qu'il.
qu'il n'est pas nécessaire de panser la
playe des malades qu'on a taillés avec.
le Lithotome caché; mais même que le
pansement s'oppose à leur guerison. Voi-
ci les faits.
Un Chirurgien s'étant transporté à la-
campagne pour y tailler trois malades à
un mois ou environ de distance les uns
des autres, à des lieux différens, ne pou-
vant panser par lui-même ses malades,
fut obligé d'en remettre le soin au Chi-
rurgien du lieu le plus voisin de chaque
malade. Ces trois malades furent pansés
par un Chirurgien différent chacun; &
tous les. trois furent près de deux mois
sans être finis de guerir, quoiqu'il ny
eût eû aucun accident à la suite de l'opé-
ration: on suivoit pour les pansemens,
la maniere ordinaire avec le double T.
Plumaceau garni de supuratif, Compres-
ses unissantos, & les Chirurgiens rendoient
compte chacun de leur côté par lettres à
celui qui avoit taillé les malades, & sui-
voient exactement ce qu'il leur prescri-
voit par ses réponses; malgré l'exactitude
dont on usoit de part & d'autre, la fin
de la guerison n arrivoit point, & Lun-
MAI.
1752. 41
des trois fut plus de deux mois avant
d'être entierement gueri.
Ces évenemens qui par leur longueur
étoient devenus fatiguans & desagréables
pour le Chirurgien qui avoit taillé les
malades, d'autant plus qu'ils étoient tous
pauvres, & hors d'état de subvenir aux
besoins les plus essentiels, le porterent
à refléchir sur ce qui pouvoit être la vé-
ritable cause qui avoit ainsi retardé la
guerison de ses malades.
Il imagina que le séjour seul des uri-
nes dans tout le trajet de la playe pou-
voit fort bien produire cet effet, & que
ce séjour étoit occasionné par l'appareil
qu'on mettoit sur la playe, qui soutenu
pat le bandage ordinaire, retenoit toujours
une partie de l'urine dans cette playe; que
cette urine retenue délayoit par son séjour
la viscosité des sucs nourriciers qui étoient
destinés à la réunion de la playe.
Cette idée sur le mauvais effet du sé-
jour des urines dans la playe de la tail-
le se fortifia encore en lui, en se rap-
pellant qu'il avoit vû autrefois en tra-
vaillant à l'Hôtel-Dieu de Paris, qu'il
s'y rencontroit des malades après l'opéra-
tion de la taille, dont les urines étoient
si âcres, qu'elles excorioient les bords de
la playe, les environs, & même tout son
Digires baOO
42 MERCUREDE FRANCE.
trajet, jusques dans la vessie; que ces ma-
lades ne guerissant point à la suite de plu-
sieurs mois de pansement, quoique sou-
vent leur santé parût meilleure d'ailleurs,
on se détermina à abandonner la guerison
de leur playe à la nature seule, en cessant
de les panser: On voyoit ensuite les playes
de ces malades, après quelques jours d'a-
bandon, qui commençoient à devenis
mieux, & qui guerissoient peu à peu, &
souvent douze ou quinze jours suffisoient
pour terminer leur guerison.
Toutes ces réflexions lui ayant paru
bien fondées, lui firent prendre la résolu-
tion de ne point panser les malades qu'il
pouvoit avoir occasion de tailler dans la
suite. Enfin ces occasions s'étant présen-
tées, il exécuta fon projet, & il eut la
satisfaction de le voir reussir. Le premier
à qui il fit l'opération, fut gueri en moins
de vingt jours sans aucun pansement. Cet
heureux succès qui suivit le premier essai,
l'enhardit pour l'avenit; de sorte qu'il n'a
point hésité pour tenir la même conduite
sur treize de suite, sans égard aux saisons
ni aux différens âges; dans ce nombre il
y en a depuis deux ans & demi, jusqu'à
cinquante-deux ans, ainsi qu'on le
peut voir dans la Liste.
Les urines de tous ces malades sans
Digsiued vdO
MAI. 1752.
43
exception, ont cessé de passer par la playe
au-dessous du vingrième jour après l'opé-
ration, & même à la plupart au-dessous
du quinziéme.
Il est à propos de remarquer en passant
que les succès prompts & heureux de ces
treize malades, ne sçauroient être attri-
bués ni à l'exactitude des soins qu'on leur
donnoit, ni à leur opulence. Tous étoient
pauvres, mal couchés, & excepté quel-
ques uns, ils manquoient presque du né-
cessaire.
Aucun de tous ces malades na étê sai-
gné avant ni après l'opération. On ne s'est
point servi d'embrocation, ni de fomen-
tation; on les a seulement tous purgés,
excepré un qui ne l'a point été du tout:
la veille de l'opération on leur a aussi don-
né quelquefois des lavemens.
Le regime qu'on leur a fait obferver
pendant les deux ou trois premiers jours,
consistoit à boire beaucoup d'eau de grai-
ne de lin; & pour toute nourriture, une
eau legere avec le veau, dont ils prenoient
comme un bouillon ordinaire de quatre en
quatre heures. Après ces premiers jours,
on augmentoit peu-à-peu la force de ce
bouillon, & on diminuoit à proportion
la quantité de la boisson.
Après l'exposition simple qu'on vient
MeN VO
44 MERCURE DE FRANCE.
de mettre sous les yeux des Lecteurs, de
seize malades qui ont été taillés avec le
Lithotome cache par un seul Chirurgien,
nous croyons indispensable d'y ajoûter les
réflexions suivantes.
Tous les seize malades ont gueri sans au-
cun des accidens qui ont coutume d'arriver
dans la plûpart des autres méthodes ordi-
naires de tailler; mais les trois premiers ont
été seulement long-tems à guerir, & on
les pansoit: les treize derniers sont gueris-
promptement, on ne les a point pansés;
Iun de ces treizé a été taillé pour la fe-
conde fois, & est un des trois premiers
qui fut le plus long à guerir lorsqu'il fut
taillé la première fois. L'uniformité dans
la promptitude de la guérison de treize
malades de suite sans pansement, compa-
rée à celle de trois qui les ont précédés
avec pansement, ne peut être attribuée
au hazard: car si cela étoit, il n'y auroit
1 en dans la vie qu'on n'y dût rapporter.
Ils ont tous été opérés de la même façon,
tous ont été exempts d'accidens, mais
lè pansement seul y a mis de la différence;
donc que le pansement est plus con-
traire à la guerison qu'il n'y est néces-
saire.
Nous avons déja fait remarquer que
nous croyons que le séjour de l'urine dans
MAI.
1752.
45
de trajet de la playe, étoit la véritable
cause qui s'opposoit à sa réunion: Nous
ajoûrerons ici que nous considérons l'uri-
ne dans la playe de la taille, à titre de
corps étranger, mais plus ou moins nui-
sible, suivant qu'elle est plus ou moins
âcre. Suivant cette idée déja confirmée par
ce succès, nous ne faisons aucune diffi-
culté d'attribuer la longueur de la gueri-
son des trois premiers, aux seuls panse-
mens, & nous croyons en même tems
être autorisés à proposer cet exemple pour
regle de ne point panser.
Au surplus nous déclarons en même
tems que nous n'entendons point parler
des inconvéniens des pansemens à la suite
de l'opération de la taille, que de celle
qui se fait avec le Lithotome caché.
De plus nous estimons qu'indépendam-
ment d'un grand nombre d'inconvéniens
qui résultent des embarras de deux & quel-
quefois trois pansemens par chaque jour,
à la suite de cette opération, & dont
nous ne parlerons point ici; celui de re-
tenir toujours une partie des urines dans
le trajet de la playe, est le plus grand :
car la vessie, quoique malade, conserve
toujours l'urine pendant un certain tems
plus ou moins long, avant de l'expulser
au dehors, & quoique cette urine soit
46 MERCURE DE FRANCE.
obligée de passer par tout le trajet de la
playe, elle n'y séjourne cependant point,
si elle ne s'y trouve retenue.
Or c'est précisément ce que le pan-
sement qu'on a coutume de faire à cette
playe, fait en s'opposant directement à sa
sortie.
Outre cet inconvénient inévitable que
le pansement produit, il est encore la
cauie d'un autre qui mérite beaucoup d'at-
tention; c'est l'écartement que les urines
causent aux levres de la playe par la re-
sistance que l'appareil du pansement opose
à leur sortie, lorsque les ressorts de la
vessie les pousse au dehors. On conçoit
aisément que ce dernier accident ne peut
manquer d'atriver, lorsqu'on sçait que les
fluides font un effort égal en tous sens,
dans les capacités qui les compriment de
toute part.
De ces deux inconvéniens purement
méchaniques que les pansemens produi-
sent toujours, que n'arrivera-t. il pas tou-
tes les fois qu'ils se trouveront associés
avec un troisieme qui ne mérite pas moins
d'attention, & qui est souvent la vérita-
ble cause des fistules qui succedent à cette
opération: c'est l'âcreté & la corrosion
des urines qui rongent & ulcerent, non
seulement la playe, mais même toute la
MAI. 1752.
4
peau au dehors, pendant que l'appareil
des pansemens les y retient, ainsi que
nous l'avons déja remarqué dans les Hô-
pitaux.
Nous ajoûterons encore ici qu'il est
à présumer que dans toutes les méthodes
de tailler qui se pratiquent, par le col
de la vessie, on a eû pour but princi-
pal dans le pansement, de s'opposer à la
sortie de l'urine par la partie de la playe
qui regne depuis l'uretre jusqu au dehors,
en l'obligeant de reprendre sa route na-
turelle, & procurer par ce moyen, une
réunion plus prompte de cette partie de la
playe, que si l'urine avoit la liberté d'y
passer sans aucune resistance.
Nous ne nous attacherons point ici à
résoudre un problême qui est de sçavoir
s'il est aussi avantageux dans d'autres mé-
thodes que dans la nôtre, de faire effort
pour procurer promptement le passage des
urines par la voye ordinaire, en com-
primant la playe extérieure par un appa-
reil; & s'il n'est pas aussi dangereux de
retenir toujours par cette compression une
partie de l'urine, qui ne peut être expul-
sée dans le trajet de la playe, qui regne
depuis la vessie jusqu'à l'endroit de la
courbure de l'uretre où elle finit. Nous
nous bornerons à notre objet à cet égard,
48 MERCURE DE FRANCE.
puisqu'il est démontré par les preuves que
nous venons de donner, que dans celle
que l'on fait avec le Lithotome caché, il est
préférable de laisser libre l'écoulement des
urines par la playe chaque fois que la vel-
sie s'en décharge, afin que cette playe
demeure ensuite à sec, pendant l'inter-
valle d'un passage à l'autre.
La comparaison des trois premiers qui
ont été pansés, avec les treize qui ne l'ont
pas été, ne laisse rien à désirer sur ce
sujet.
Nous ne disons rien pour le cas où
la playe se trouveroit compliquée, aucun
de ces cas n'étant point arrivé encore
en notre présence: D'ailleurs ces com-
plications, quand elles se rencontrent
ne peuvent avoir rien qui ne soit com-
mun à toutes les méthodes de tailler;
ce qui a donné lieu aux grands Maîtres
de traiter ces cas à fond dans leurs Ou-
vrages.
Adressé a l'Auteur du Mercure par
l'Inventeur du Lithotome caché.
L'ANONYME qui a proposé le Lithotome
caché ci-devant dans plusieurs
occasions pour l'opération de la taille,
ayant promis aussi dans le Recueil* qu'il
a publié de toutes les pièces concernant
l'avantage de cet insttument pour la tail-
le, qu' il instruiroit le Public des évene-
mens & des progrès qui parviendroient
à sa connoissance fur cette matiere,
donne ici la seconde Liste des Malades
qui ont été taillés, depuis la pre-
miere qu'il a publiée dans le Mercure
de France 1751.
1. Le fils de Maître Pavillon, Mar-
chand Bonnetier à Ligny en Barois
Province de Lorraine, âgé de cinq ans
a été taillé le 10. Mars 1751, &
gueri.
2. Le fils de Maître Noel, Marchand
* Page 98. ce Recueil se vend chez d'Hloury
fils, Libraire, tue de la Bouclerie, à Paris.
B iiij
Digirzes beOO
32 MERCURE DEFRANCE.
Pelletier à Ligny en Barois, âgé d'en-
viron cinq ans, a été taillé le 10. du
mois d'Avril 1751, & gueri.
3. M. Desert, Prêtre, on n'a point
marqué son âge, natif du Bourg de Void,
à 3. lieues de Ligny en Barois, a été,
taillé au même lieu le 26. du mois de
Mai 1751. Ce malade se trouva gueri
de son opération vers le huitième jouc
après : Le Chirurgien lui ayant permis de
se levet, il passa & demeura plusieurs
heures dans une chambre froide & hu-
mide; ce séjour lui donna un frisson qui
fut suivi de plusieurs autres qui dégéné-
rerent en fluxion de poitrine avec cra-
chement de sang, ce qui le conduisit au
tombeau en 6. ou 7. jours, malgré tous
les secours qu'on y apporta. La mort de
ce malade n'a aucune relation à son opé-
ration, dont il étoit déja gueri & cicatri-
sé, suivant le certificat du Chirurgien
qui avoit été chargé de son pansement.
4. Clande Morillot âgé de 13. ans,
Habitant natif du Village de Naix, à
quelques lieues de Ligny en Barois.
Charles l'Héricot âgé de 5. ans,
du Village de Vélaine', près Ligny en
Parois.
6°. Antoine Dusau de la Ville de Li-
gny en Barois, (l'âge de celui-ci n'est
MAI.
1752.
33.
point marqué) ont été taillés tous les
trois le 13. Juillet 1751. à Ligny, &
gueris.
7°. Marguerite Bertrand âgée de dix
ans, fille de Mr. Bertrand, Chapelier
à Ligny en Barois, a été taillée le 10.
du mois d'Août, & guerie aussi Ces 7.
ont été taillés par M. Cambone, Chirur-
gien major du Regiment de Caraman
Dragons; cet habile Chirurgien est pré-
sentement à la suite de son Regiment.
8°. Bernard Christophe âgé de 4. ans,
fils de Jean Christophe, Brasseur à- Saint
Michel ou Saint Miel en Lorraine, a été-
taillé le 28. Août 1751. par Monsieur
Dezoteux, Chirurgien major du Regiment
du Monstier Cavalerie, en garnison au-
même endroit.
Tous ces huit ont été taillés dans la
situation horisontale, prescrite dans le
Recueil ci dessus, chez d'Houry 1751.
9. Maurice Lavillier, âgé de 15. ans,
a été taillé le 20. Mai 1751, dans l'Hô-
pital de la Charité à Paris, & fut gueri
en huit jours par M. Lesne, Substitut
du Chirurgien major du même Hôpital:
Ce célebre Chirurgien assûre dans une
lertre qu'ilnous a fait l'honneur de nous
ecrire sur ce sujet, qu'il se détermina à
se servir du Lithotome caché; pour sa-
Bv.
34 MERCURE DEFRANCE.
tisfaire au desir de M. de la Martiniere,
premier Chirurgien du Roi, qui étoit
présent, & qui avoit conçu beaucoup d'es-
time pour cet Instrument aussi-bien que
lui-même.
10°. M. Lesne tailla encore quelques
jours après dans le même Hôpital Mre.
Nicolas Cuquias Curé de Saint Maurice
au Diocèse de Sens, âgé de 60. ans. Ce
malade mourut dix-huit jours après son
opération. M. Lesne marque dans sa lettre
citée ci-dessus, que la pierre qu'il tira,
étoit d'un volume considérable, que néan-
moins il la tira aisément. Ce malade eut
pour accident une hemoragie produite
par une branche de la honteuse interne
plus grosse dans ce sujet qu'elle ne se
trouve ordinairement. La cause de sa
mort ne fut cependant qu'un gros rhûme
avec beaucoup de fièvre qui lui survint
neuf jours après l'opération. M. Lesne ou-
vrit son Cadavre, & reconnut par le
mauvais état du Poumon, qu'il étoit mort
d'une fluxion de Poitrine; n'ayant rien
trouvé du côté de l'opération, qui ne fût
en très-bon état. Quoiqu'il en soit, ajoûte
M. Lesne dans sa lettre citée ci-dessus,
cet evenement ne diminue rien en moi de
ta bonne opinion que pai du Lithotome ta-
che.
MAI. 1752.
35.
11°. Baptiste Forêt, âgé de 18. ans,
du Pays de Bresse, a eté taillé à l'Hô-
tel-Dieu de Lyon, dans le mois de Mai
1751. & gueri.
12. Joseph Perset âgé de 28. ans,
du Village de Brignais dans le Lyonnois
a été taillé dans le mois de Mai, à l'Hô-
tel-Dieu de Lyon. Cette opération fut
fuivie d'une grande hémoragie que le
Chirurgien attribue à la section d'une
artere qu'il nomme Bulbo caverneuse. Il
fit usage des moyens qui lui étoient con-
nus pour s'opposer à cet accident; mais
ces moyens ne lui ayant point reussi,
il eut recous au Bourdonnet trempé dans
le bûcre d'Antimoine qu'il porta sur le
vaisseau ouvert, à la faveur de la goû-
tiere d'un gorgeret; cet expédient lui
téussit; mais il causa des accidens qui pen-
ferent faire perir le malade, tels qu une
grande inflammation, hoquet, délire,
& c Ce malade néanmoins surmonta tout,
& sortit de l'Hôtel-Dieu en bonne santé
excepté que sa playe resta fistuleuse. M.
Ponteau Chirurgien major de la Maison,
qui a taillé aussi le précédent, & qui jouit
à Lyon d'une grande réputation, ajoûte
dans un détail qu'il nous en a donné
par une lettre, qu'il lui est arrivé pa-
reille hémoragie dans plusieurs autres oc-
B. vi
Digisteres vOO
36 MERCURE DE FRANCE.
casions, par sa méthode particuliere,
qu'il les avoit arrêtées par le même re-
mede, sans que les malades fussent res-
tés fistuleux, & qu'il n attribue cet ac-
cident, dans le cas dont il s'agit, qu'aux
aspérités fort longues, dont la surface
d'une grosse pierre qu'il lui tira étoit hé-
rissée; qu'au surplus, il n'attribue point
l'accident de l'hémoragie comme propre
au Lithotome caché dont il s'est servi,
parce qu'elle lui est arrivée de même d'au-
trefois pat une autre méthode.
13. Ce même Chirurgien a taillé dans
le mois de Septembre suivant dans le mê-
me Hôtel-Dieu, la fille d'un Pêcheur
de Mâcon, âgée de 12. ans, & guerie
aussi.
14. Nicolas Buzé âgé de 22. ans, a
été taillé à Reims le 15. du mois de Juin
1751, par M. Muzeux, Lieutenant du
premier Chirurgien du Roi, & Chirur-
gien major de l'Hôtel-Dieu de la même
Ville; cet habile Chirurgien affure que,
quoique ce malade fût d'un fort mauvais
temperamment, il est parfaitement gueri
sans aucun accident.
15°. M. Muzeux a encore taillé le 4.
du mois de Janvier 1752, dans la mê-
me Ville de Reims, lo nommé Herbé,
Jardinior, âgé de 28. ans, souffrant de-
MAI.
1752.
37
puis 20, ans; la pierre étoit fort grosse;
le malade a été gueri dans 23. jours, mal-
gré l'état d'astrophie, où les excessives
douleurs l'avoient réduit. On voit par cet
Article, que le choix des saisons n est pas
nécessaire à cette méthode, on n'a point
marqué dans quelle situation on a taillé
ces sept derniers.
16°. Denis Fleuret âgé de 25. ans, a
été taillé chez lui, au Village de Bessan-
court, dans la Vallée d'Anguin, le 21.
du mois de Mai 1751.
17. Agnan Petit, Vigneron, âgé de
42. aus, a été taillé le 20. du mois d'Oc-
tobre 1751, à Villiers dans la Brie, à
une lieue de Saint Maur, & parfaite-
ment gueri sans aucun accident ni pan-
sement.
18°. Le fils de Louis Cordier, Vi-
gneron au Village d'Anery près Pontoise,
agé de onze ans, a été taillé le 13. du
mois de Septembre 1751. gueri sans au-
cun pansement ni accident.
19. Le fils de François Tellier, du-
Village d'Orimaux, à trois lieues d'Amiens-
en Picardie, âgé de six ans, a été taillé
au Fauxbourg de Laumône à Pontoise
le 13. Septembre 1751, gueri sans pan-
tement ni accident. Il fut en état de re-
Digires bOO
38 MERCURE DE FRANCE.
tourner dans son Pays le 29. du même
mois.
20. Tartarin, Vigneron au Bourg d'Ar-
genteuil près Paris, âgé de 52. ans, a été
taillé le 5 du mois de Novembre 1751,
gueri sans pansenient ni accident.
21. Le fils d'Angot, Vigneron au
Bourg d'Argenteuil, agé de 4. ans, a
été taillé le 15. de Mars 1751, & gueri
sans aucun pansement ni accident.
220. Le fils de Demay, Vigneron au
Village d'Auvers près Pontoise, âgé de
23. ans, a été taillé le 3. du mois de
Février 1752. gueri.
23°. Le fils de Philipes Jupin, Vigne-
ron au Faubourg Notre- Dame à Pon-
toise, âgé de 4. ans, a été taillé le 4.
du mois de Février 1752, & gueri sans,
pansement ni accident.
Ces huit derniers ont tous été taillés-
dans la situation horisontale.
Nous observons encore ici qu'outre
les huit derniers de cette Liste qui sont
bien gueris sans aucun pansement, il y
en a aussi cinq dans la premiere Liste,,
qui a été publiée dans le Journal des Sça-
vans du mois de Janvier 1751, qui étoient
gueris sans aucun pansement. Voyez les-
NS. L. 2. 3. 5. & 6. de cette Liste,
MAI.
1752. | 39
Elle se trouve aussi dans le Mercure de
Février de la même année; ce qui fait
en tout le nombre de treixe.
Dans la Liste du Mercure ci-dessus,
on y indiqua aussi les Chirurgiens de dif-
férens endroits qui se servent du Litho-
tome caché; il ny avoit pour Paris en-
core alors que M. la Roche, mais M.
Lesne en a augmenté le nombre.
Nous ajoûtons pour la Ville d'Angers,
Messieurs Mopilliers qui sont deux fre-
res d'un grand mérite, tant pour la taillo
que pour toutes les autres opérations de
la Chirurgie les plus délicates, & les plus
difficiles.
Le même Anonyme qui a fourni ces
deux Listes, s'est engagé dans la première,
Journal des Sçavans, Janvier 1751,
pag. 42. in.4. qu'il donneroit des Ob-
servations dans la suite, pour prouver
qu'il étoit plus avantageux de ne point
panser les malades opérés avec le Litho-
tome caché, que de les panser. Voicy
ses Observations.
On doit considérer l'opération de la
taille faite avec le Lithotome ci-dessus,
comme une playe simple aussi-tôt après
Pextraction de la pierre hors de la vessie;
ainsi cette playe n'a plus d'autre indica-
ton curative que celle de la réunion.
40 MERCURE DEERANCE.
Ce Principe incontestable une fors
établi, on va prouver par plusieurs faits
& par quelques courtes réflexions, qu'il.
qu'il n'est pas nécessaire de panser la
playe des malades qu'on a taillés avec.
le Lithotome caché; mais même que le
pansement s'oppose à leur guerison. Voi-
ci les faits.
Un Chirurgien s'étant transporté à la-
campagne pour y tailler trois malades à
un mois ou environ de distance les uns
des autres, à des lieux différens, ne pou-
vant panser par lui-même ses malades,
fut obligé d'en remettre le soin au Chi-
rurgien du lieu le plus voisin de chaque
malade. Ces trois malades furent pansés
par un Chirurgien différent chacun; &
tous les. trois furent près de deux mois
sans être finis de guerir, quoiqu'il ny
eût eû aucun accident à la suite de l'opé-
ration: on suivoit pour les pansemens,
la maniere ordinaire avec le double T.
Plumaceau garni de supuratif, Compres-
ses unissantos, & les Chirurgiens rendoient
compte chacun de leur côté par lettres à
celui qui avoit taillé les malades, & sui-
voient exactement ce qu'il leur prescri-
voit par ses réponses; malgré l'exactitude
dont on usoit de part & d'autre, la fin
de la guerison n arrivoit point, & Lun-
MAI.
1752. 41
des trois fut plus de deux mois avant
d'être entierement gueri.
Ces évenemens qui par leur longueur
étoient devenus fatiguans & desagréables
pour le Chirurgien qui avoit taillé les
malades, d'autant plus qu'ils étoient tous
pauvres, & hors d'état de subvenir aux
besoins les plus essentiels, le porterent
à refléchir sur ce qui pouvoit être la vé-
ritable cause qui avoit ainsi retardé la
guerison de ses malades.
Il imagina que le séjour seul des uri-
nes dans tout le trajet de la playe pou-
voit fort bien produire cet effet, & que
ce séjour étoit occasionné par l'appareil
qu'on mettoit sur la playe, qui soutenu
pat le bandage ordinaire, retenoit toujours
une partie de l'urine dans cette playe; que
cette urine retenue délayoit par son séjour
la viscosité des sucs nourriciers qui étoient
destinés à la réunion de la playe.
Cette idée sur le mauvais effet du sé-
jour des urines dans la playe de la tail-
le se fortifia encore en lui, en se rap-
pellant qu'il avoit vû autrefois en tra-
vaillant à l'Hôtel-Dieu de Paris, qu'il
s'y rencontroit des malades après l'opéra-
tion de la taille, dont les urines étoient
si âcres, qu'elles excorioient les bords de
la playe, les environs, & même tout son
Digires baOO
42 MERCUREDE FRANCE.
trajet, jusques dans la vessie; que ces ma-
lades ne guerissant point à la suite de plu-
sieurs mois de pansement, quoique sou-
vent leur santé parût meilleure d'ailleurs,
on se détermina à abandonner la guerison
de leur playe à la nature seule, en cessant
de les panser: On voyoit ensuite les playes
de ces malades, après quelques jours d'a-
bandon, qui commençoient à devenis
mieux, & qui guerissoient peu à peu, &
souvent douze ou quinze jours suffisoient
pour terminer leur guerison.
Toutes ces réflexions lui ayant paru
bien fondées, lui firent prendre la résolu-
tion de ne point panser les malades qu'il
pouvoit avoir occasion de tailler dans la
suite. Enfin ces occasions s'étant présen-
tées, il exécuta fon projet, & il eut la
satisfaction de le voir reussir. Le premier
à qui il fit l'opération, fut gueri en moins
de vingt jours sans aucun pansement. Cet
heureux succès qui suivit le premier essai,
l'enhardit pour l'avenit; de sorte qu'il n'a
point hésité pour tenir la même conduite
sur treize de suite, sans égard aux saisons
ni aux différens âges; dans ce nombre il
y en a depuis deux ans & demi, jusqu'à
cinquante-deux ans, ainsi qu'on le
peut voir dans la Liste.
Les urines de tous ces malades sans
Digsiued vdO
MAI. 1752.
43
exception, ont cessé de passer par la playe
au-dessous du vingrième jour après l'opé-
ration, & même à la plupart au-dessous
du quinziéme.
Il est à propos de remarquer en passant
que les succès prompts & heureux de ces
treize malades, ne sçauroient être attri-
bués ni à l'exactitude des soins qu'on leur
donnoit, ni à leur opulence. Tous étoient
pauvres, mal couchés, & excepté quel-
ques uns, ils manquoient presque du né-
cessaire.
Aucun de tous ces malades na étê sai-
gné avant ni après l'opération. On ne s'est
point servi d'embrocation, ni de fomen-
tation; on les a seulement tous purgés,
excepré un qui ne l'a point été du tout:
la veille de l'opération on leur a aussi don-
né quelquefois des lavemens.
Le regime qu'on leur a fait obferver
pendant les deux ou trois premiers jours,
consistoit à boire beaucoup d'eau de grai-
ne de lin; & pour toute nourriture, une
eau legere avec le veau, dont ils prenoient
comme un bouillon ordinaire de quatre en
quatre heures. Après ces premiers jours,
on augmentoit peu-à-peu la force de ce
bouillon, & on diminuoit à proportion
la quantité de la boisson.
Après l'exposition simple qu'on vient
MeN VO
44 MERCURE DE FRANCE.
de mettre sous les yeux des Lecteurs, de
seize malades qui ont été taillés avec le
Lithotome cache par un seul Chirurgien,
nous croyons indispensable d'y ajoûter les
réflexions suivantes.
Tous les seize malades ont gueri sans au-
cun des accidens qui ont coutume d'arriver
dans la plûpart des autres méthodes ordi-
naires de tailler; mais les trois premiers ont
été seulement long-tems à guerir, & on
les pansoit: les treize derniers sont gueris-
promptement, on ne les a point pansés;
Iun de ces treizé a été taillé pour la fe-
conde fois, & est un des trois premiers
qui fut le plus long à guerir lorsqu'il fut
taillé la première fois. L'uniformité dans
la promptitude de la guérison de treize
malades de suite sans pansement, compa-
rée à celle de trois qui les ont précédés
avec pansement, ne peut être attribuée
au hazard: car si cela étoit, il n'y auroit
1 en dans la vie qu'on n'y dût rapporter.
Ils ont tous été opérés de la même façon,
tous ont été exempts d'accidens, mais
lè pansement seul y a mis de la différence;
donc que le pansement est plus con-
traire à la guerison qu'il n'y est néces-
saire.
Nous avons déja fait remarquer que
nous croyons que le séjour de l'urine dans
MAI.
1752.
45
de trajet de la playe, étoit la véritable
cause qui s'opposoit à sa réunion: Nous
ajoûrerons ici que nous considérons l'uri-
ne dans la playe de la taille, à titre de
corps étranger, mais plus ou moins nui-
sible, suivant qu'elle est plus ou moins
âcre. Suivant cette idée déja confirmée par
ce succès, nous ne faisons aucune diffi-
culté d'attribuer la longueur de la gueri-
son des trois premiers, aux seuls panse-
mens, & nous croyons en même tems
être autorisés à proposer cet exemple pour
regle de ne point panser.
Au surplus nous déclarons en même
tems que nous n'entendons point parler
des inconvéniens des pansemens à la suite
de l'opération de la taille, que de celle
qui se fait avec le Lithotome caché.
De plus nous estimons qu'indépendam-
ment d'un grand nombre d'inconvéniens
qui résultent des embarras de deux & quel-
quefois trois pansemens par chaque jour,
à la suite de cette opération, & dont
nous ne parlerons point ici; celui de re-
tenir toujours une partie des urines dans
le trajet de la playe, est le plus grand :
car la vessie, quoique malade, conserve
toujours l'urine pendant un certain tems
plus ou moins long, avant de l'expulser
au dehors, & quoique cette urine soit
46 MERCURE DE FRANCE.
obligée de passer par tout le trajet de la
playe, elle n'y séjourne cependant point,
si elle ne s'y trouve retenue.
Or c'est précisément ce que le pan-
sement qu'on a coutume de faire à cette
playe, fait en s'opposant directement à sa
sortie.
Outre cet inconvénient inévitable que
le pansement produit, il est encore la
cauie d'un autre qui mérite beaucoup d'at-
tention; c'est l'écartement que les urines
causent aux levres de la playe par la re-
sistance que l'appareil du pansement opose
à leur sortie, lorsque les ressorts de la
vessie les pousse au dehors. On conçoit
aisément que ce dernier accident ne peut
manquer d'atriver, lorsqu'on sçait que les
fluides font un effort égal en tous sens,
dans les capacités qui les compriment de
toute part.
De ces deux inconvéniens purement
méchaniques que les pansemens produi-
sent toujours, que n'arrivera-t. il pas tou-
tes les fois qu'ils se trouveront associés
avec un troisieme qui ne mérite pas moins
d'attention, & qui est souvent la vérita-
ble cause des fistules qui succedent à cette
opération: c'est l'âcreté & la corrosion
des urines qui rongent & ulcerent, non
seulement la playe, mais même toute la
MAI. 1752.
4
peau au dehors, pendant que l'appareil
des pansemens les y retient, ainsi que
nous l'avons déja remarqué dans les Hô-
pitaux.
Nous ajoûterons encore ici qu'il est
à présumer que dans toutes les méthodes
de tailler qui se pratiquent, par le col
de la vessie, on a eû pour but princi-
pal dans le pansement, de s'opposer à la
sortie de l'urine par la partie de la playe
qui regne depuis l'uretre jusqu au dehors,
en l'obligeant de reprendre sa route na-
turelle, & procurer par ce moyen, une
réunion plus prompte de cette partie de la
playe, que si l'urine avoit la liberté d'y
passer sans aucune resistance.
Nous ne nous attacherons point ici à
résoudre un problême qui est de sçavoir
s'il est aussi avantageux dans d'autres mé-
thodes que dans la nôtre, de faire effort
pour procurer promptement le passage des
urines par la voye ordinaire, en com-
primant la playe extérieure par un appa-
reil; & s'il n'est pas aussi dangereux de
retenir toujours par cette compression une
partie de l'urine, qui ne peut être expul-
sée dans le trajet de la playe, qui regne
depuis la vessie jusqu'à l'endroit de la
courbure de l'uretre où elle finit. Nous
nous bornerons à notre objet à cet égard,
48 MERCURE DE FRANCE.
puisqu'il est démontré par les preuves que
nous venons de donner, que dans celle
que l'on fait avec le Lithotome caché, il est
préférable de laisser libre l'écoulement des
urines par la playe chaque fois que la vel-
sie s'en décharge, afin que cette playe
demeure ensuite à sec, pendant l'inter-
valle d'un passage à l'autre.
La comparaison des trois premiers qui
ont été pansés, avec les treize qui ne l'ont
pas été, ne laisse rien à désirer sur ce
sujet.
Nous ne disons rien pour le cas où
la playe se trouveroit compliquée, aucun
de ces cas n'étant point arrivé encore
en notre présence: D'ailleurs ces com-
plications, quand elles se rencontrent
ne peuvent avoir rien qui ne soit com-
mun à toutes les méthodes de tailler;
ce qui a donné lieu aux grands Maîtres
de traiter ces cas à fond dans leurs Ou-
vrages.
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5
p. 49
MADRIGAL. A Mlle la Comtesse de Poninska l'ainée.
Début :
VA, dit un jour Venus à son fils infidéle, [...]
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texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL. A Mlle la Comtesse de Poninska l'ainée.
MADRIGAL.
A Mlle la Comtesse de Poninska
l'ainée.
VA, dit un jour Venus à son fils infidéle,
Va, préfére à Cypris une simple mortelle,
A ta légereté je laisse un libre cours
Cypris est sans doute moins belle
Que le nouvel objet de tes tendres amours-
Vous êtes, répondit-il avec un doux sourire,
Plus belle mille sois; mais maman, mais Themire
N'est belle que depuis deux jours.
A Berlin, ce 1. Mars.
L. B.
A Mlle la Comtesse de Poninska
l'ainée.
VA, dit un jour Venus à son fils infidéle,
Va, préfére à Cypris une simple mortelle,
A ta légereté je laisse un libre cours
Cypris est sans doute moins belle
Que le nouvel objet de tes tendres amours-
Vous êtes, répondit-il avec un doux sourire,
Plus belle mille sois; mais maman, mais Themire
N'est belle que depuis deux jours.
A Berlin, ce 1. Mars.
L. B.
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6
p. 50-63
PREMIERE LETTRE Sur le goût des Français en matiére de Litterature. Par M. Gaillard Avocat au Parlement.
Début :
Qu'est-ce que le Goût ? Je n'en sçais rien, & si je le sçavois, je ne le [...]
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texteReconnaissance textuelle : PREMIERE LETTRE Sur le goût des Français en matiére de Litterature. Par M. Gaillard Avocat au Parlement.
PREMIERE LETTRE
Sur le goût des Français en matiére
de Litterature. Par M. Gaillard
Avocat au Parlement.
Qu'est-ce que le Goût ? Je n'en sçais
rien, & si je le sçavois, je ne le
dirois pas: Trop de gens ont intérêt
que les idées de l'esprit & du goût ne
soient jamais fixées.
Autre question. Y a-t il quelque chose
qu'on puisse appeller le Goût génétal d'u-
ne Nation en matiére de litterature? Par
exemple; voit-on sur le mérite des pro-
ductions de l'esprit, une réunion de suf-
frages, qui annonce dans tous les Fran-
çais instruits & bien élevés, la même
maniere à peu près de penser, de sentir
& de juger? J'ose trouver la chose pro-
blematique.
Je sçais bien qu'il y a des Ouvrages
dont la céputation est consommée & ne
peut jamais être attaquée avec succès, je
sçais qu'il n'est plus question aujourd'hui
d'examiner si l'lliade, si l'Encide sont
MAI.
1752.
des chefs-d'œeuvre; le tems a mis le sceau
à leut gloire, il impose un silence éter-
nel au Goût séditieux, qui voudroit sé-
couer le joug d'une admiration devenue
nécessaire. Mais ces exemples ne me per-
suadent pas. Je ne reconnois plus le Goût
dès qu'il n est pas libre, dès qu'il ne pro-
nonce pas de son chef, & qu'il ne fait
que répéter. D'ailleurs tous ces Ouvrages
si reverés, ont un malheur; c'est qu'ils
sont aussi négligés qu'ils sont vantés; il
semble qu'on craigne de leur manquer de
respect en les lisant, ou qu'on veuille,
en ne les lisant point, se vanger de la né-
cessité de les admirer.
Si l'Iliade, si l'Odissée paroissoient au-
jourd'hui pour la premiere fois, je vois
déja nos femmes dégoûtées les rejetter
avec dédain; nos Petits-Maîtres s'épuiser
en bons mots sur la force grossière d'Ajax,
sur la légereté du pied d'Achille, sur les
gigots & la marmite de Patrocle, sur la
lessive de la Princesse Nausicaa, & nos
Beaux-esprits ne trouvant dans ces deux
Poëmes, ni finesse d'allusion, ni déli-
catesse de sentimens, décider qu'ils sont
les Ouvrages d'un sot qui avoit du génie.
L'Eneide ne seroit pas plus respectée.
C'est, diroit-on, une fable mal tissue,
pompeusement & tristement versifiée, dé
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
figurée par des caracteres communs &
manqués: Ascagne paroîtroit un sot en-
fant: Monsieur son pere seroit trouvé
médiocrement brave à Troye, fort de-
vot sur mer, un peu libertin. à Cartha-
ge, & souverainement malencontreux en
Italie.
Mais comme le moins vieux de ces
Ouvrages jouit d'environ 18. fiécles de
gloire & de mérite reconnu, on n'ose ni
les juger ni les lire, on se contente d'a-
voir pour eux les mêmes sentimens qu'on
a pour la Venus d'Appelle, pour les écrits
de Varron, & pour les plaidoyers d'Hor-
tensius, ce fameux rival de Ciceron, qu'on
estime tant fur la foi de l'Antiquite, &
dont il ne nous reste rien.
Je dis à peu près la même chose de
tous les Ouvrages dont les Auteurs ne sont
ni nos compatriotes, ni nos contempo-
rains; plus ils s'éloignent de nous, moins
on les lit & plus on les admire; & cela
est bien naturel. La lecture établit entre
l'Auteur & le Lecteur une espéce de fa-
miliarité qui tourne au détriment de l'esti-
me dûe aux Ouvrages; le respect que les
hommes conçoivent pour leurs sembla-
bles, est presque toujours fondé sur ce
qu'ils imaginent, rarement sur ce qu'ils
voyent. On connoît trop M. de Voltaire,
d by Goog
MAI. 1752. 53
M. de Fontenelle, M. Gresset, on vit
avec eux, on voit que ce sont des hom-
mes; on ne connoit point du tout Ho-
mere, Virgile, Corneille, Moliére,
on ne les a pas vu, vivre, on croit que
ce sont des Dieux.
C'est donc dans le succès des Ouvra-
ges nouveaux seulement qu'il faut cher-
cher le goût public, s'il y en a un.
De tous les Tribunaux où ce Juge
peut dicter ses Oracles, le Théatre est le
plus éclatant & le plus respectable; c'est-
là que le coeur prononce sur le raport du
sentiment; c'est-la, dit M. Gresset, qu'on
entend le cri de la Nature; Mais ny en-
tend-on pas trop souvent le cri de la ca-
bale & de la confusion? Aujourd'hui un
informe avorton meurt en naissant au
bruit des sifflets; croyez vous pour cela
pouvoir prendre le public au mot? De-
main il prodiguera les honneurs suprê-
mes à un monstre cent fois plus hideux,
tandis qu'il laissera expirer un chef-d'œeu-
yre sous la rage de l'envie. De deux Ou-
vrages médiocres l'un est applaudi, l'autre
siffle, selon le tems & les circonstances.
Quel oeil assez. subtil pourra à travers ce
cahos de jugemens opposés, démêler les
traces insensibles d'un goût invariable?
S'agit- il de principes ? C'est l'unanimité
C iij
54 MERCURE DEFRANCE.
la plus parfaite. Vient-on à l'application?
C'est la varieté la plus immense.
Si donc je voulois, à quelque prix que
ce fût, trouver un Goût-général dans
la Nation Française, voici comme je m'y
prendrois. Je renoncerois d'abord à le
trouver unanime, je renoncerois aussi à
le trouver constant; j'avouerois de bonne
foi qu'il change & qu'il passe comme
nos modes & nos caprices, & pour par-
venir à m'en former une juste idée, je
raisonnerois ainii:
„Il faut supposer qu'ordinairement
„les hommes sont assez éclairés sur leurs
„propres intérêts. L'intérêt des Auteurs
„ est de plaire au Public, du moins d'en
»être lûs. Feuilletons-donc les Annales
„de la Litterature; consultons les Au-
„teurs de tous les tems, voyons quels
„ont été dans les différens siècles, les
»genres les plus cultivés, & concluons
„ qu infailliblement ils étoient aussi les
„plus goûtés. La multitude des Ouvrages
„bons ou mauvais dans un même genre,
„ prouve au moins que ce genre est à la
»mode.
Sur ce principe, je me dispenserai de
vous dire quel etoit le Goût des Français
sous les Rois barbares ou imbécilles de la
premiere Race; je crois qu'on n'en avoit
MAI.
1752.
55
point; on étoit occupé d'affaires plus im-
portantes, on s'égorgeoit, on s empoi-
sonnoit, on n'avoit pas le tems de s'in-
struire ni d'instruire les autres.
Quand Pepin le Bref eut ôté la cou-
ronne au foible Childeric; quand par sa
puissance & par ses vertus il eut affermi
son trône usurpé, Charles I. son fils, ce
grand homme, ce grand Roi, si supé-
rieur à son Pere & au reste du monde,
voulut que les Lettres & les Loix triom-
phassent de la barbarie, comme ses armes
triomphoient des Saxons & des Maures;
ses trésors appellerent les talens & les arts-
des extrêmites de l'Univers, il les cultiva
avec ardeur, il les protégea avec magni-
ficence; il fut tout a la fois le plus habi-
le Capitaine, le plus brave & le plus ro-
buste soldat, le plus puissant Monarque,
le plux sage Legislateur, lhomme le plus
éclaité & le plu éloquent de son siécle;
il préféra avec raison cette derniere gloi-
re à toutes les autres; on dut lui pardon-
ner de conquérir, parce qu'il étoit digne
de gouverner, & que sa valeur ne nuisoit
ni à son humanité ni à sa justice.
Ses successeurs furent peu jaloux de mar-
cher sur ses traces, les fruits de ses tra-
vaux sublimes furent séchés presque dans
leur fleur; la barbarie regagna ce qu'elle
.. .
CIIII
Mustnen O
56 MERCURE DE FRANCE.
avoit perdu, l'ignorance rentra dans son.
domaine; on n eut plus de talens, ou on
en fit un ridicule usage. Un mauvais Poë-
te faisoit des Vers à la louange d'un mau-
vais Prince, & se croyoit obligé de se ser-
vir de tous mots qui commençassent
par la lettre C, parce que ce Prince se
nommoit Charles, ou parce qu'il étoit
chauve.
C'est cette même manie de rendre dif-
ficiles des choses inutiles & ennuyeuses,
qui nous a valu dans des siécles bien pos-
terieurs, ces Acrostiches, ces Rondeaux,
ces Ballades, ces Triolets, ces Enigmes,
ces Logogriphes, froides délices de nos
Ayeux, justement méprisées de notre sié-
cle. Quelqu un trouvoit mauvais visage
au bon-homme Cornelli (il avoit cent
ans alors) il est bien question, dit-il, de
bon visage, c'est beaucoup d'en avoir un à
mon âge. Ces mauvais faiseurs de sottises
laborieuses avoient à peu près la même
excuse à donner à ceux qui n'approuvoient
pas leurs ouvrages; il est bien question, di-
soient ils, de faire un bon ouvrage, c'est
beauçoup de l'avoir fait, voyez les difficul-
tès qu'il a fallu vaincre. Nous leur répon-
drions aujourd'hui: De toutes ces difficultés-
là, il ne falloit combattre & vaincre que
celle qui se trouve naturellement à bien faire.
MAI. 1752.
57
Les progrès de l'esprit ne furent pas
fort rapides dans les premiers siécles de la
troisième Race; mais si on n'avançoit, gué-
res, du moins on ne reculoit pas, & il
me semble que malgré toutes les varia-
tions du goût, on marcha toujours pésam-
ment, mais directement vers la perfec-
tion.
Je ne sçais si dans le onzième siécle, les-
Homélies étoient bien généralement goû-
tées; mais on conviendra qu'il falloit les
aimer beaucoup pour en acheter un re-
cueil, moyennant 200 brebis, un muid-
de froment, un muid de seigle, un muid.
de millet & un grand nombre de peaux de
Martres. C'est ce que fit Grécie, Com-
tesse d'Anjou.
Les Lettres trouverent dans ce meme
siècle deux Protecteurs; Guillaume le
Conquerant & le pieux. Roi Robert: co
dernier fit plus que les protéger, il les-
cultiva lui-même, & donna à son peuple
l'exemple des talens comme celui des ver-
tus.
Les guerres intestines qui ravagerent la
Erance, les guerres étrangeres & lointaines
qui l'épuiserent, furent fatales aux progrès
des. Arts. Cependant l'Université alors trop
redoutable produisit des Scavans & des
Disputeurs qui trouverent bien le secret
Cv.
58 MERCURE DE FRANCE.
d'intéresser les Puissances dans leurs gran-
des querelles: les Nominaux & les Rea-
listes, après avoit sans fruit épuisé de part
& d'autre les argumens les plus convain-
cans, curent recours aux armes, comme de
raison; j'ai oublié quel parti triompha;
toutes ces affaires pouvoient être alors fort
importantes pour l'Etat; mais elles l'é-
toient assez peu pour les Lettres.
Quel étoit le Goût des Français? Vous
le voyez. Le pedantisme le plus grossier,
le respect le plus superstitieux; mais pour
les rêveries d'Aristote, c'étoit déja beau-
coup d'être superstitieux & pedant: toutes
ces épreuves étoient nécessaires, il falloit
passer par le regne des mois avant d'arri-
ver à celui des choses.
Il est certain qu'avant François I. on ne
cultivoit point les Arts agréables, du
moins on ne les cultivoit pas avec succès:
ce n'est pas que le Président Fauchet ne
nous donne une Liste de 127 Poëtes, qui
rous ont écrit avant la fin du 13e siécle;
ce n'est pas que dès le 12 un Moine ne
nous eût donné la premiere idée du Théa-
tre, par les représentations qu'il faisoit
faire à ses Disciples des Miracles de sainte
Catherine; mais je ne vois pas qu'il y eût
la dequoi faire compliment aux Muses ni
aux Lettres.
MAI 1752.
59
Plasieurs mains assez mal-adroites s'é-
toient mêlées d'écrire l'Histoire; Egin-
hard & Philippe de Comines furent goû-
tés, faute de mieux; on a même encore au-
jourd'hui la fureur de les lire sansles enten-
dre, ou de les estimer sans les lire.
François I. combla les Lettres de fa-
veurs, & les Lettres répandirent sur son
regne un éclat qui n'a pu être terni par le
supplicè de Semblançai, & par toutes les
autres fautes que fit ce Prince contre la
Justice & contre la Politique. On com-
mença sous lui à connoître l'Univers; le
Commerce & la Navigation prirent naif-
sance; Marot rondit la Poësie aimable,
on goûte encore sa naiveté, dont une
partie cependant appartient à la langue de
son tems; la Science sur tout fût cultivée,
& tout le seizième siécle fut un siécle d'é-
rudition; mais qu'étoit ce encore que cet-
te érudition? Et combien peu contribuoit-
elle à éclaiter l'esprit: On scavoit tout ce
qu avoient pensé les hommes de tous les
tems, quidquid deliraverat antiquitas, mais
on ignoroit ce qu'on devoit penser soi-mê-
me; on n'argumentoit point, on citoit,
& ce goût pedantesque infectoit tous
les ecrits, même les plus frivoles; les
têntes sçavantes subjuguées par l'autori-
té, n9 se doutoient pas qu il y eût une
G vi
60 MERCUREDE FRANCE.
raison, quand Descartes vint le leur ap-
prendre. Cet homme singulier déchira d'u-
ne main hardie le voile qui couvroit les
veux d'une Nation digne d'être éclairée;
il fit perdre aux erreurs le respect que leur
vieillesse leur attiroit; on comprit enfin
co mbien la Philosophie abrège le chemin
de la science, l'art de douter se perfec-
tionna, tout fut soumis à l'examen; tout,
ce qui, en matiére d'Histoire ou de Phy-
sique, s'écarta des loix ordinaires de la
Nature, parut suspect; on ne reconnut
point d'effet dont on ne pût expliquer la
cause d'une maniere au moins vrai- sem-
blable, & les armes dont Descartes avoit
montré l'usage, servirent quelquefois à le
combattre lui-même.
Cet esprit de liberté, de méthode & de
lumiere, portem dans toutes les facultés de
l'esprit, nous a produit ce beau siécle de
Louis XIV. égal pour les talens, supé-
rieur pour les lumieres au siécle d'Auguste;
alors le goût fut excellent, alors on aima.
tout ce qui étoit beau, tout ce qui étoit
bon, conforme à la nature, à la rai-
son, à la vérité; Corneille & Bossuet
éleverent l'ame, Racine l'attendrit, Pas-
cal l'éclaira: Bourdalouem fit la guerre aux
vices, Moliére aux ridicules, Despréaux
aux mauvais Auteurs & quelquefois, aux.
1752.
MAI.
61
bons. Un des progrès de l'esprit Philoso-
phique dans le dix-huitième siécle est de
n'en pas toujours croire Despréaux sur
sa parole; mais devons-nous croire davan-
tage cette voix qui nous crie sans cesse; le
gout tombe, les talens degénérent, le bei-esprit
a tout perdu; les beauxe jours des Lettres sont-
passes, les Plines nouveauxe corrompent l'elo-
quence, les Annéens la Poesie? La Posté-
rité décidera si ces reproches sont fondés,
& si nos bons Auteurs prodiguent l'esprit
& le déplacent, comme faisoient sous
Louis XIII. les Voitures, les Balzacs: di-
fons le mot, comme a fait Corneille lui-
même dans presque tous ses Ouvrages;
elle jugera si les Théâtres de Messieurs de
Crebillon & de Voltaire, si tant d'Ouvra-
ges délicicux de M. de Fontenelle, de
M. Gresset, &c. foutiennent le parallele
avec les chef-d'œuvres du dix septième
siécle.
Le Poëme Epique est un objet à part;
il,s.agissoit d'en donner un à la France,
asin qu'elle n'eût plus rien à envier à l'An-
tiquité ni à ses voisins; les le Moine, les.
Desmarêts, les Cassaigne, les le Labou-
reurs, les-Chapelains eurent du moins
l'honneur de l'avoir entrepris; quelques-
uus d'eux parvintent même à tracer des
plans assez reguliers & assez ingenieux;
62 MERCURE DEFRANCE.
mais le style est la partie essentielle de
l'épopée, & ces Messieurs ne fachant point
écrire, on leur fit la justice de ne les point
lire. L'imitation d'Homere & de Virgile,
au lieu d'échauffer & d'embellit leur gé-
nie, les gâta, parce qu'ils manquoient de
goût; Chapelain ayant remarquê qu'Ho-
mere en parlant des blessures de ses Heros,
faisoit quelquefois une description anato-
mique, mais Poëtique, de la partie blessée,
se crut autorisé à mettre ce jargon barbare-
dans la bouche de son Héroine.
Pour toi, puissai je avoir une mortelle pointe
Vers où l'épaule gauche à la droite est con-
jointe, &c.
L'honneur de la France demandoit qu'elle
eût un Poëme épique, l'honneur de l'E-
popée vouloit qu'il fût l'Ouvrage d'un Gé-
nie qui excellât dans tous les genres. Gette
gloite étoit réservée à M. de Voltaire.
Ne foyons pourtant pas eblouis de nos
arantages au pomt de ne convenir d'aucun
des défauts qu'on impute à notre fiècle. Il
se pent faire que par un abus de cet esprit
philosophique qui a pénétré par tout, on
affecte dans l'expression & dans les pen-
sées, un excès de précision qui méne quel-
quefois à l'obscurité; l'envie de prodiguet-
MAI. 1752.
63.
le sens & de compter les paroles, peut in-
troduire naturellement les antithéses trop
fréquentes, les énigmes, le précieux qui
ne nous déplaisent peut- être pas assez.
Nous sommes en général trop subtils rai-
sonneurs sur les questions Métaphysiques,
trop raffinés dans quelques uns de nos sen-
timens, sur tout trop délicats sur les ridi-
cules, dont l'idée est: devenue trop vague
& trop dépendante du caprice. C'est: là ce
qui caracterise particulierement aujour-
d'hui le génie Français; depuis que la
Bruyere & Moliére ont appliqué à la con-
noissance des hommes, les lumieres que
Descartes avoit employées à la connois-
sance de la Nature, le Goût des Français
s'est entierement tourné de ce côté-là; au-
cun ridicule n'échappe à leurs yeux péné-
trans, mais ils le vorent souvent où il
n'est pos; nos livres, nos brochures, nos
conversations, tout est plein de Tableaux
critiques des moeurs; on rit de tout, on
ne corrige rien, mais on plaît, on s'a-
mule, & c'est tout ce qu'on veut.
Sur le goût des Français en matiére
de Litterature. Par M. Gaillard
Avocat au Parlement.
Qu'est-ce que le Goût ? Je n'en sçais
rien, & si je le sçavois, je ne le
dirois pas: Trop de gens ont intérêt
que les idées de l'esprit & du goût ne
soient jamais fixées.
Autre question. Y a-t il quelque chose
qu'on puisse appeller le Goût génétal d'u-
ne Nation en matiére de litterature? Par
exemple; voit-on sur le mérite des pro-
ductions de l'esprit, une réunion de suf-
frages, qui annonce dans tous les Fran-
çais instruits & bien élevés, la même
maniere à peu près de penser, de sentir
& de juger? J'ose trouver la chose pro-
blematique.
Je sçais bien qu'il y a des Ouvrages
dont la céputation est consommée & ne
peut jamais être attaquée avec succès, je
sçais qu'il n'est plus question aujourd'hui
d'examiner si l'lliade, si l'Encide sont
MAI.
1752.
des chefs-d'œeuvre; le tems a mis le sceau
à leut gloire, il impose un silence éter-
nel au Goût séditieux, qui voudroit sé-
couer le joug d'une admiration devenue
nécessaire. Mais ces exemples ne me per-
suadent pas. Je ne reconnois plus le Goût
dès qu'il n est pas libre, dès qu'il ne pro-
nonce pas de son chef, & qu'il ne fait
que répéter. D'ailleurs tous ces Ouvrages
si reverés, ont un malheur; c'est qu'ils
sont aussi négligés qu'ils sont vantés; il
semble qu'on craigne de leur manquer de
respect en les lisant, ou qu'on veuille,
en ne les lisant point, se vanger de la né-
cessité de les admirer.
Si l'Iliade, si l'Odissée paroissoient au-
jourd'hui pour la premiere fois, je vois
déja nos femmes dégoûtées les rejetter
avec dédain; nos Petits-Maîtres s'épuiser
en bons mots sur la force grossière d'Ajax,
sur la légereté du pied d'Achille, sur les
gigots & la marmite de Patrocle, sur la
lessive de la Princesse Nausicaa, & nos
Beaux-esprits ne trouvant dans ces deux
Poëmes, ni finesse d'allusion, ni déli-
catesse de sentimens, décider qu'ils sont
les Ouvrages d'un sot qui avoit du génie.
L'Eneide ne seroit pas plus respectée.
C'est, diroit-on, une fable mal tissue,
pompeusement & tristement versifiée, dé
C ij
52 MERCURE DE FRANCE.
figurée par des caracteres communs &
manqués: Ascagne paroîtroit un sot en-
fant: Monsieur son pere seroit trouvé
médiocrement brave à Troye, fort de-
vot sur mer, un peu libertin. à Cartha-
ge, & souverainement malencontreux en
Italie.
Mais comme le moins vieux de ces
Ouvrages jouit d'environ 18. fiécles de
gloire & de mérite reconnu, on n'ose ni
les juger ni les lire, on se contente d'a-
voir pour eux les mêmes sentimens qu'on
a pour la Venus d'Appelle, pour les écrits
de Varron, & pour les plaidoyers d'Hor-
tensius, ce fameux rival de Ciceron, qu'on
estime tant fur la foi de l'Antiquite, &
dont il ne nous reste rien.
Je dis à peu près la même chose de
tous les Ouvrages dont les Auteurs ne sont
ni nos compatriotes, ni nos contempo-
rains; plus ils s'éloignent de nous, moins
on les lit & plus on les admire; & cela
est bien naturel. La lecture établit entre
l'Auteur & le Lecteur une espéce de fa-
miliarité qui tourne au détriment de l'esti-
me dûe aux Ouvrages; le respect que les
hommes conçoivent pour leurs sembla-
bles, est presque toujours fondé sur ce
qu'ils imaginent, rarement sur ce qu'ils
voyent. On connoît trop M. de Voltaire,
d by Goog
MAI. 1752. 53
M. de Fontenelle, M. Gresset, on vit
avec eux, on voit que ce sont des hom-
mes; on ne connoit point du tout Ho-
mere, Virgile, Corneille, Moliére,
on ne les a pas vu, vivre, on croit que
ce sont des Dieux.
C'est donc dans le succès des Ouvra-
ges nouveaux seulement qu'il faut cher-
cher le goût public, s'il y en a un.
De tous les Tribunaux où ce Juge
peut dicter ses Oracles, le Théatre est le
plus éclatant & le plus respectable; c'est-
là que le coeur prononce sur le raport du
sentiment; c'est-la, dit M. Gresset, qu'on
entend le cri de la Nature; Mais ny en-
tend-on pas trop souvent le cri de la ca-
bale & de la confusion? Aujourd'hui un
informe avorton meurt en naissant au
bruit des sifflets; croyez vous pour cela
pouvoir prendre le public au mot? De-
main il prodiguera les honneurs suprê-
mes à un monstre cent fois plus hideux,
tandis qu'il laissera expirer un chef-d'œeu-
yre sous la rage de l'envie. De deux Ou-
vrages médiocres l'un est applaudi, l'autre
siffle, selon le tems & les circonstances.
Quel oeil assez. subtil pourra à travers ce
cahos de jugemens opposés, démêler les
traces insensibles d'un goût invariable?
S'agit- il de principes ? C'est l'unanimité
C iij
54 MERCURE DEFRANCE.
la plus parfaite. Vient-on à l'application?
C'est la varieté la plus immense.
Si donc je voulois, à quelque prix que
ce fût, trouver un Goût-général dans
la Nation Française, voici comme je m'y
prendrois. Je renoncerois d'abord à le
trouver unanime, je renoncerois aussi à
le trouver constant; j'avouerois de bonne
foi qu'il change & qu'il passe comme
nos modes & nos caprices, & pour par-
venir à m'en former une juste idée, je
raisonnerois ainii:
„Il faut supposer qu'ordinairement
„les hommes sont assez éclairés sur leurs
„propres intérêts. L'intérêt des Auteurs
„ est de plaire au Public, du moins d'en
»être lûs. Feuilletons-donc les Annales
„de la Litterature; consultons les Au-
„teurs de tous les tems, voyons quels
„ont été dans les différens siècles, les
»genres les plus cultivés, & concluons
„ qu infailliblement ils étoient aussi les
„plus goûtés. La multitude des Ouvrages
„bons ou mauvais dans un même genre,
„ prouve au moins que ce genre est à la
»mode.
Sur ce principe, je me dispenserai de
vous dire quel etoit le Goût des Français
sous les Rois barbares ou imbécilles de la
premiere Race; je crois qu'on n'en avoit
MAI.
1752.
55
point; on étoit occupé d'affaires plus im-
portantes, on s'égorgeoit, on s empoi-
sonnoit, on n'avoit pas le tems de s'in-
struire ni d'instruire les autres.
Quand Pepin le Bref eut ôté la cou-
ronne au foible Childeric; quand par sa
puissance & par ses vertus il eut affermi
son trône usurpé, Charles I. son fils, ce
grand homme, ce grand Roi, si supé-
rieur à son Pere & au reste du monde,
voulut que les Lettres & les Loix triom-
phassent de la barbarie, comme ses armes
triomphoient des Saxons & des Maures;
ses trésors appellerent les talens & les arts-
des extrêmites de l'Univers, il les cultiva
avec ardeur, il les protégea avec magni-
ficence; il fut tout a la fois le plus habi-
le Capitaine, le plus brave & le plus ro-
buste soldat, le plus puissant Monarque,
le plux sage Legislateur, lhomme le plus
éclaité & le plu éloquent de son siécle;
il préféra avec raison cette derniere gloi-
re à toutes les autres; on dut lui pardon-
ner de conquérir, parce qu'il étoit digne
de gouverner, & que sa valeur ne nuisoit
ni à son humanité ni à sa justice.
Ses successeurs furent peu jaloux de mar-
cher sur ses traces, les fruits de ses tra-
vaux sublimes furent séchés presque dans
leur fleur; la barbarie regagna ce qu'elle
.. .
CIIII
Mustnen O
56 MERCURE DE FRANCE.
avoit perdu, l'ignorance rentra dans son.
domaine; on n eut plus de talens, ou on
en fit un ridicule usage. Un mauvais Poë-
te faisoit des Vers à la louange d'un mau-
vais Prince, & se croyoit obligé de se ser-
vir de tous mots qui commençassent
par la lettre C, parce que ce Prince se
nommoit Charles, ou parce qu'il étoit
chauve.
C'est cette même manie de rendre dif-
ficiles des choses inutiles & ennuyeuses,
qui nous a valu dans des siécles bien pos-
terieurs, ces Acrostiches, ces Rondeaux,
ces Ballades, ces Triolets, ces Enigmes,
ces Logogriphes, froides délices de nos
Ayeux, justement méprisées de notre sié-
cle. Quelqu un trouvoit mauvais visage
au bon-homme Cornelli (il avoit cent
ans alors) il est bien question, dit-il, de
bon visage, c'est beaucoup d'en avoir un à
mon âge. Ces mauvais faiseurs de sottises
laborieuses avoient à peu près la même
excuse à donner à ceux qui n'approuvoient
pas leurs ouvrages; il est bien question, di-
soient ils, de faire un bon ouvrage, c'est
beauçoup de l'avoir fait, voyez les difficul-
tès qu'il a fallu vaincre. Nous leur répon-
drions aujourd'hui: De toutes ces difficultés-
là, il ne falloit combattre & vaincre que
celle qui se trouve naturellement à bien faire.
MAI. 1752.
57
Les progrès de l'esprit ne furent pas
fort rapides dans les premiers siécles de la
troisième Race; mais si on n'avançoit, gué-
res, du moins on ne reculoit pas, & il
me semble que malgré toutes les varia-
tions du goût, on marcha toujours pésam-
ment, mais directement vers la perfec-
tion.
Je ne sçais si dans le onzième siécle, les-
Homélies étoient bien généralement goû-
tées; mais on conviendra qu'il falloit les
aimer beaucoup pour en acheter un re-
cueil, moyennant 200 brebis, un muid-
de froment, un muid de seigle, un muid.
de millet & un grand nombre de peaux de
Martres. C'est ce que fit Grécie, Com-
tesse d'Anjou.
Les Lettres trouverent dans ce meme
siècle deux Protecteurs; Guillaume le
Conquerant & le pieux. Roi Robert: co
dernier fit plus que les protéger, il les-
cultiva lui-même, & donna à son peuple
l'exemple des talens comme celui des ver-
tus.
Les guerres intestines qui ravagerent la
Erance, les guerres étrangeres & lointaines
qui l'épuiserent, furent fatales aux progrès
des. Arts. Cependant l'Université alors trop
redoutable produisit des Scavans & des
Disputeurs qui trouverent bien le secret
Cv.
58 MERCURE DE FRANCE.
d'intéresser les Puissances dans leurs gran-
des querelles: les Nominaux & les Rea-
listes, après avoit sans fruit épuisé de part
& d'autre les argumens les plus convain-
cans, curent recours aux armes, comme de
raison; j'ai oublié quel parti triompha;
toutes ces affaires pouvoient être alors fort
importantes pour l'Etat; mais elles l'é-
toient assez peu pour les Lettres.
Quel étoit le Goût des Français? Vous
le voyez. Le pedantisme le plus grossier,
le respect le plus superstitieux; mais pour
les rêveries d'Aristote, c'étoit déja beau-
coup d'être superstitieux & pedant: toutes
ces épreuves étoient nécessaires, il falloit
passer par le regne des mois avant d'arri-
ver à celui des choses.
Il est certain qu'avant François I. on ne
cultivoit point les Arts agréables, du
moins on ne les cultivoit pas avec succès:
ce n'est pas que le Président Fauchet ne
nous donne une Liste de 127 Poëtes, qui
rous ont écrit avant la fin du 13e siécle;
ce n'est pas que dès le 12 un Moine ne
nous eût donné la premiere idée du Théa-
tre, par les représentations qu'il faisoit
faire à ses Disciples des Miracles de sainte
Catherine; mais je ne vois pas qu'il y eût
la dequoi faire compliment aux Muses ni
aux Lettres.
MAI 1752.
59
Plasieurs mains assez mal-adroites s'é-
toient mêlées d'écrire l'Histoire; Egin-
hard & Philippe de Comines furent goû-
tés, faute de mieux; on a même encore au-
jourd'hui la fureur de les lire sansles enten-
dre, ou de les estimer sans les lire.
François I. combla les Lettres de fa-
veurs, & les Lettres répandirent sur son
regne un éclat qui n'a pu être terni par le
supplicè de Semblançai, & par toutes les
autres fautes que fit ce Prince contre la
Justice & contre la Politique. On com-
mença sous lui à connoître l'Univers; le
Commerce & la Navigation prirent naif-
sance; Marot rondit la Poësie aimable,
on goûte encore sa naiveté, dont une
partie cependant appartient à la langue de
son tems; la Science sur tout fût cultivée,
& tout le seizième siécle fut un siécle d'é-
rudition; mais qu'étoit ce encore que cet-
te érudition? Et combien peu contribuoit-
elle à éclaiter l'esprit: On scavoit tout ce
qu avoient pensé les hommes de tous les
tems, quidquid deliraverat antiquitas, mais
on ignoroit ce qu'on devoit penser soi-mê-
me; on n'argumentoit point, on citoit,
& ce goût pedantesque infectoit tous
les ecrits, même les plus frivoles; les
têntes sçavantes subjuguées par l'autori-
té, n9 se doutoient pas qu il y eût une
G vi
60 MERCUREDE FRANCE.
raison, quand Descartes vint le leur ap-
prendre. Cet homme singulier déchira d'u-
ne main hardie le voile qui couvroit les
veux d'une Nation digne d'être éclairée;
il fit perdre aux erreurs le respect que leur
vieillesse leur attiroit; on comprit enfin
co mbien la Philosophie abrège le chemin
de la science, l'art de douter se perfec-
tionna, tout fut soumis à l'examen; tout,
ce qui, en matiére d'Histoire ou de Phy-
sique, s'écarta des loix ordinaires de la
Nature, parut suspect; on ne reconnut
point d'effet dont on ne pût expliquer la
cause d'une maniere au moins vrai- sem-
blable, & les armes dont Descartes avoit
montré l'usage, servirent quelquefois à le
combattre lui-même.
Cet esprit de liberté, de méthode & de
lumiere, portem dans toutes les facultés de
l'esprit, nous a produit ce beau siécle de
Louis XIV. égal pour les talens, supé-
rieur pour les lumieres au siécle d'Auguste;
alors le goût fut excellent, alors on aima.
tout ce qui étoit beau, tout ce qui étoit
bon, conforme à la nature, à la rai-
son, à la vérité; Corneille & Bossuet
éleverent l'ame, Racine l'attendrit, Pas-
cal l'éclaira: Bourdalouem fit la guerre aux
vices, Moliére aux ridicules, Despréaux
aux mauvais Auteurs & quelquefois, aux.
1752.
MAI.
61
bons. Un des progrès de l'esprit Philoso-
phique dans le dix-huitième siécle est de
n'en pas toujours croire Despréaux sur
sa parole; mais devons-nous croire davan-
tage cette voix qui nous crie sans cesse; le
gout tombe, les talens degénérent, le bei-esprit
a tout perdu; les beauxe jours des Lettres sont-
passes, les Plines nouveauxe corrompent l'elo-
quence, les Annéens la Poesie? La Posté-
rité décidera si ces reproches sont fondés,
& si nos bons Auteurs prodiguent l'esprit
& le déplacent, comme faisoient sous
Louis XIII. les Voitures, les Balzacs: di-
fons le mot, comme a fait Corneille lui-
même dans presque tous ses Ouvrages;
elle jugera si les Théâtres de Messieurs de
Crebillon & de Voltaire, si tant d'Ouvra-
ges délicicux de M. de Fontenelle, de
M. Gresset, &c. foutiennent le parallele
avec les chef-d'œuvres du dix septième
siécle.
Le Poëme Epique est un objet à part;
il,s.agissoit d'en donner un à la France,
asin qu'elle n'eût plus rien à envier à l'An-
tiquité ni à ses voisins; les le Moine, les.
Desmarêts, les Cassaigne, les le Labou-
reurs, les-Chapelains eurent du moins
l'honneur de l'avoir entrepris; quelques-
uus d'eux parvintent même à tracer des
plans assez reguliers & assez ingenieux;
62 MERCURE DEFRANCE.
mais le style est la partie essentielle de
l'épopée, & ces Messieurs ne fachant point
écrire, on leur fit la justice de ne les point
lire. L'imitation d'Homere & de Virgile,
au lieu d'échauffer & d'embellit leur gé-
nie, les gâta, parce qu'ils manquoient de
goût; Chapelain ayant remarquê qu'Ho-
mere en parlant des blessures de ses Heros,
faisoit quelquefois une description anato-
mique, mais Poëtique, de la partie blessée,
se crut autorisé à mettre ce jargon barbare-
dans la bouche de son Héroine.
Pour toi, puissai je avoir une mortelle pointe
Vers où l'épaule gauche à la droite est con-
jointe, &c.
L'honneur de la France demandoit qu'elle
eût un Poëme épique, l'honneur de l'E-
popée vouloit qu'il fût l'Ouvrage d'un Gé-
nie qui excellât dans tous les genres. Gette
gloite étoit réservée à M. de Voltaire.
Ne foyons pourtant pas eblouis de nos
arantages au pomt de ne convenir d'aucun
des défauts qu'on impute à notre fiècle. Il
se pent faire que par un abus de cet esprit
philosophique qui a pénétré par tout, on
affecte dans l'expression & dans les pen-
sées, un excès de précision qui méne quel-
quefois à l'obscurité; l'envie de prodiguet-
MAI. 1752.
63.
le sens & de compter les paroles, peut in-
troduire naturellement les antithéses trop
fréquentes, les énigmes, le précieux qui
ne nous déplaisent peut- être pas assez.
Nous sommes en général trop subtils rai-
sonneurs sur les questions Métaphysiques,
trop raffinés dans quelques uns de nos sen-
timens, sur tout trop délicats sur les ridi-
cules, dont l'idée est: devenue trop vague
& trop dépendante du caprice. C'est: là ce
qui caracterise particulierement aujour-
d'hui le génie Français; depuis que la
Bruyere & Moliére ont appliqué à la con-
noissance des hommes, les lumieres que
Descartes avoit employées à la connois-
sance de la Nature, le Goût des Français
s'est entierement tourné de ce côté-là; au-
cun ridicule n'échappe à leurs yeux péné-
trans, mais ils le vorent souvent où il
n'est pos; nos livres, nos brochures, nos
conversations, tout est plein de Tableaux
critiques des moeurs; on rit de tout, on
ne corrige rien, mais on plaît, on s'a-
mule, & c'est tout ce qu'on veut.
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7
p. 64-66
ODE D'ORACE, A L'EMPEREUR AUGUSTE, Livre 4. Ode 5. Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du Mercure de Septembre, & des Morceaux du premier volume de Décembre 1751.
Début :
Protecteur des Romains, Prince du sang des Dieux, [...]
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texteReconnaissance textuelle : ODE D'ORACE, A L'EMPEREUR AUGUSTE, Livre 4. Ode 5. Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du Mercure de Septembre, & des Morceaux du premier volume de Décembre 1751.
ODE D'ORACE,
A L'EMPEREUR AUGUSTE,
Livre 4. Ode 5.
Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du
Mercure de Septembre, & des Morceaux
du premier volume de Décembre 1751.
Protecteur des Romains, Prince du sang des
Dieux,
Trop long. tems votre absence a fait gémir ces
lieux.
Retournez promptement, rappellant la promesse-
Qu'à l'auguste Sénat en fit votre tendresse.
Malheureuse sans vous, Rome est dans la douleura
Votre retour peut seul la rendre à son bonheur.
Votre séjour à Rome est un primtems pour elle:
Les Cieux sont peints alors d'une couleur plus
belle :
Les jours sont plus brillans: on goûte des plaisirs :
Où le Prince paroît, finissent les désirs.
Comme une mere, en pleurs, attend sur le rivage-
Un fils, cher à son coeur, qu'un trop constant.
orage
Au-delà de la Mer, retient doin de ses yeux,
Fnisant des voux au Ciel pour l'obtenit des-
Dieux:
MAI 1752:
55
Aptès son Empereur ainsi Rome soupire.
Venez, Prince: regnez. Le boeuf, sous votro
Empire,
Sans être, comme ailleurs, pressé d'un aiguillon;
Trace paisiblement son pénible sillon.
Qui peut peindre vos dons, votre magnificence?
On voit regner partout une aimable abondance.
Tranquille, promenant ses regards dans les airs,
Le Pilote aujourd'hui court sans crainte les mers.
L'honneur parle, il sufsit, sa loi n'est point frivole;
On ose rarement manquer à sa parole;
L'épouse, à son époux sidéle en son ardeur
D'un amour étranger ne souille point son cœuf;
Ses crimes, à leur suite amenant l'infamie,
Respectent de vos loix la sagesse infinie.
Une mere triomphe, & son sort est trop doux,
En voyant que son fils ressemble à son époux.
La honte d'une femme est constamment punie.
Quand vos jours sont sereins, tranquille sur sa vie,
Un Romain fur ses pas ne voit point de danger.
Votre gloire, son cœur, lui rendent tout léger-
On lit dans ses regards, où la valeur est peinte,
Qu'il auroit ignoré jusqu'au nom de la crainte,
Si, plein d'amour pour vous, un souvenir cruel
Ne lui rappelloit pas que vous êtes mortel.
Triomphant dans la paix, saus redouter la guerre,
Rome fait aujourd'hui le destin de la Terre.
Les Romains sont heureux! chacun, sur son co-
tean,
66 MERCURE DEFRANCE.
S'occupe à marier la vigne avec l'Ormeau;
Et, sur la fin du jour, une épouse attentive,
Connoissant le moment où son époux arrive,
Lui prépare un repas où leuts cours généreux,
Adorant votre nom, vous adressent leurs vœux.
Avec les autres Dieux, sur la fin, on vous nomme:
Ainsi qu'Hercule en Gréce, on vous invoque à
Rome.
Cher Prince, éternisez ce repos, ces plaisits:
En tout tems, en tout lieu, nous formons cel
désirs.
A L'EMPEREUR AUGUSTE,
Livre 4. Ode 5.
Par M. de Lafargue, Auteur de l'Ode du
Mercure de Septembre, & des Morceaux
du premier volume de Décembre 1751.
Protecteur des Romains, Prince du sang des
Dieux,
Trop long. tems votre absence a fait gémir ces
lieux.
Retournez promptement, rappellant la promesse-
Qu'à l'auguste Sénat en fit votre tendresse.
Malheureuse sans vous, Rome est dans la douleura
Votre retour peut seul la rendre à son bonheur.
Votre séjour à Rome est un primtems pour elle:
Les Cieux sont peints alors d'une couleur plus
belle :
Les jours sont plus brillans: on goûte des plaisirs :
Où le Prince paroît, finissent les désirs.
Comme une mere, en pleurs, attend sur le rivage-
Un fils, cher à son coeur, qu'un trop constant.
orage
Au-delà de la Mer, retient doin de ses yeux,
Fnisant des voux au Ciel pour l'obtenit des-
Dieux:
MAI 1752:
55
Aptès son Empereur ainsi Rome soupire.
Venez, Prince: regnez. Le boeuf, sous votro
Empire,
Sans être, comme ailleurs, pressé d'un aiguillon;
Trace paisiblement son pénible sillon.
Qui peut peindre vos dons, votre magnificence?
On voit regner partout une aimable abondance.
Tranquille, promenant ses regards dans les airs,
Le Pilote aujourd'hui court sans crainte les mers.
L'honneur parle, il sufsit, sa loi n'est point frivole;
On ose rarement manquer à sa parole;
L'épouse, à son époux sidéle en son ardeur
D'un amour étranger ne souille point son cœuf;
Ses crimes, à leur suite amenant l'infamie,
Respectent de vos loix la sagesse infinie.
Une mere triomphe, & son sort est trop doux,
En voyant que son fils ressemble à son époux.
La honte d'une femme est constamment punie.
Quand vos jours sont sereins, tranquille sur sa vie,
Un Romain fur ses pas ne voit point de danger.
Votre gloire, son cœur, lui rendent tout léger-
On lit dans ses regards, où la valeur est peinte,
Qu'il auroit ignoré jusqu'au nom de la crainte,
Si, plein d'amour pour vous, un souvenir cruel
Ne lui rappelloit pas que vous êtes mortel.
Triomphant dans la paix, saus redouter la guerre,
Rome fait aujourd'hui le destin de la Terre.
Les Romains sont heureux! chacun, sur son co-
tean,
66 MERCURE DEFRANCE.
S'occupe à marier la vigne avec l'Ormeau;
Et, sur la fin du jour, une épouse attentive,
Connoissant le moment où son époux arrive,
Lui prépare un repas où leuts cours généreux,
Adorant votre nom, vous adressent leurs vœux.
Avec les autres Dieux, sur la fin, on vous nomme:
Ainsi qu'Hercule en Gréce, on vous invoque à
Rome.
Cher Prince, éternisez ce repos, ces plaisits:
En tout tems, en tout lieu, nous formons cel
désirs.
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8
p. 66
« La Lettre suivante est d'un Suédois qui écrit comme s'il étoit né en France. L'idée [...] »
Début :
La Lettre suivante est d'un Suédois qui écrit comme s'il étoit né en France. L'idée [...]
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texteReconnaissance textuelle : « La Lettre suivante est d'un Suédois qui écrit comme s'il étoit né en France. L'idée [...] »
La Lettre suivante est d'un Suédois qui
écrit comme s'il étoit né en France. L'idée
qu'il donne de Charles XII. m'a paru
après plusicurs lectures & bien des ré-
flexions plus que vraisemblable. S'il réus-
sit à l'établir, comme je l'espére, & com-
me tout le monde doit le souhaiter, on-
lui devra le plus beau caractere que four-
nisse l'Histoire.
écrit comme s'il étoit né en France. L'idée
qu'il donne de Charles XII. m'a paru
après plusicurs lectures & bien des ré-
flexions plus que vraisemblable. S'il réus-
sit à l'établir, comme je l'espére, & com-
me tout le monde doit le souhaiter, on-
lui devra le plus beau caractere que four-
nisse l'Histoire.
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9
p. 67-70
Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal. A Stokolm le 6 Mars 1752.
Début :
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup de peine que les plus éclairés & les plus [...]
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texteReconnaissance textuelle : Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal. A Stokolm le 6 Mars 1752.
Lettre à Monsieur l'Abbé Raynal.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent souvent
de Charles XII. sans avoir de justes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque.
Tout nouvellement encore, je viens de
lire le jugement qu'en porte l'Auteur du-
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli-Kan. C'est, dit-il, l'exemple d'Ale-
xandre qui fortifia l'amour des conquêntes dans
ce Prince singulier, que l'Europe a vu de nos
jours dépeupler son Royaume pour ravager les
Etats voisins, & que ses Panégyristes & set
censeurs ont également appellè l'Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adresser des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville na aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Historiens les
plus célebtes de notre siécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous observer
que ces Historiens, surtout celui qui par
les charmes de son style mérite si bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans,
Digitiresd vLOO
68 MERCUREDEFRANCE
le monde une opinion de Charles XIL.
que toute la Suede, & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, sont
obligés de désavouer.
Nous foutenons, Monsieur, qu'il n'est
nullement vrai, que Charles XII. ait dé-
peuplé son Royaume pour ravager les Etats
voisins; que l'amour des conquetes na ja-
mais eu d'empire fur lui, & que les Pané-
gyristes qui sur ce point se sont avisés de le
comparer à Alexandre ne sont au fonds
que d'injustes censeurs. Nous pensons
ainsi, parce que nous sçavons que ce
Prince n a jamais commencé aucune guer-
re dans la vue de conquérir. Il n'a pris les
armes que pour se defendre; & depuis ce
moment jusqu'à celui de sa mort il ne s'est
proposé d'autre objet que de conclure la
paix en conservant tout ce qu'il possedoit
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la sagesse & de la justice, &
non cette passion immodérée pour la gloire,
à laquelle ses Historiens lui font sacrifier
sans cesse le repos de ses peuples & les vé-
ritables intérêts de sa Couronne.
Il est bien vrai, & nous n'en disconve-
nons pas, que la Suede s'est trouvée épui-
sée d'hommes & d'argent à la mort de son
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'é-
puiseroit pas à soutenir sans aucun Allié
MAI.
1752.
69
& sans aucun secours une guerre de dix-
huit ans contre les forces réunies de tous
ses voisins? Il faudroit donc pour accuser
Chatles XII. de la ruine de son Royaume,
l'accuser aussi du commencement ou de la
continuation de la guerre; deux points
sur lesquels sa justification nous est dé-
montrée jusqu'à l'evidence.
Cependant vous n'êtes pas obligé, Mon-
sieur, à nous en croire sur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion;
il en faut de plus fortes encore pour dé-
truire une opinion reçue. Aussi mon in-
tention n'est-elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII. sur la
foi de ses Historiens. Ce que j'aurois à dire
passeroit les bornes d'une Lettre. Je veux
seulement annoncer à ceux qui s'interes-
sent à la vérité, qu'on travaille actuelle-
ment en Suede à des observations sur la
vie de Charles XII. qui feront connoître
les vues de ce Monarque, d'après les ino-
numens qui en restent dans les archives du
Royaume; monumens qui nous le mon-
trent bien different de ce qu'il est dans
tous vos écrits.
On trouvera, quand ces observations
auront paru, que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier; qu'il
ne cherchoit qu'à defendre ses Etats, &
iuas hdO
70 MERCURE DE FRANCE.
nullement à envahir ceux d'autrui; que la
seule sorte de gloire qui l'animoit, étoit
celle de ne faire, ni souffrir jamais aucun
tort; que l'esprit de vangeance qu'on lui
attribue à un si haut degré, n'a jamais
dicté la moindre de ses démarches; que la
justice & l'interêt de son Etat ont seuls
presidé à toutes ses résolutions, & que ses
défauts (car nous ne dissimulerons pas
ceux qu'il avoit) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de ses
sujets, dont on l'accuse avec si peu de fon-
dement.
Que si avec toutes ces grandes qualités,
avec des motifs si purs, avec des projets
si bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de sa sagesse
& de sa bonne conduite, nous esperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la sagesse
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il est possible, que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher ses jours à la
sleur de son âge, son courage invincible
& sa bonne conduite l'eussent rendu su-
perieur à tous les événemens, & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être, &c.
A Stokolm le 6 Mars 1752.
Je remarque, Monsieur, avec beaucoup
de peine que les plus éclairés & les plus
judicieux de vos écrivains parlent souvent
de Charles XII. sans avoir de justes idées
du caractere ni de la vie de ce Monarque.
Tout nouvellement encore, je viens de
lire le jugement qu'en porte l'Auteur du-
beau Parallele d'Alexandre & de Thamas
Kouli-Kan. C'est, dit-il, l'exemple d'Ale-
xandre qui fortifia l'amour des conquêntes dans
ce Prince singulier, que l'Europe a vu de nos
jours dépeupler son Royaume pour ravager les
Etats voisins, & que ses Panégyristes & set
censeurs ont également appellè l'Alexandre
du Nord.
Ce n'est point pour vous adresser des
plaintes que j'ai l'honneur de vous écrire
cette Lettre. J'avoue volontiers que M. de
Bougainville na aucun tort en jugeant le
Roi de Suede d'après les Historiens les
plus célebtes de notre siécle. Mais je dois
pour l'amour de la vérité vous observer
que ces Historiens, surtout celui qui par
les charmes de son style mérite si bien de
donner le ton aux autres, ont répandu dans,
Digitiresd vLOO
68 MERCUREDEFRANCE
le monde une opinion de Charles XIL.
que toute la Suede, & tous ceux qui ont
véritablement connu ce grand Roi, sont
obligés de désavouer.
Nous foutenons, Monsieur, qu'il n'est
nullement vrai, que Charles XII. ait dé-
peuplé son Royaume pour ravager les Etats
voisins; que l'amour des conquetes na ja-
mais eu d'empire fur lui, & que les Pané-
gyristes qui sur ce point se sont avisés de le
comparer à Alexandre ne sont au fonds
que d'injustes censeurs. Nous pensons
ainsi, parce que nous sçavons que ce
Prince n a jamais commencé aucune guer-
re dans la vue de conquérir. Il n'a pris les
armes que pour se defendre; & depuis ce
moment jusqu'à celui de sa mort il ne s'est
proposé d'autre objet que de conclure la
paix en conservant tout ce qu'il possedoit
avant la guerre. Nous ne voyons dans ce
plan que de la sagesse & de la justice, &
non cette passion immodérée pour la gloire,
à laquelle ses Historiens lui font sacrifier
sans cesse le repos de ses peuples & les vé-
ritables intérêts de sa Couronne.
Il est bien vrai, & nous n'en disconve-
nons pas, que la Suede s'est trouvée épui-
sée d'hommes & d'argent à la mort de son
Roi. Mais quel Etat dans le monde ne s'é-
puiseroit pas à soutenir sans aucun Allié
MAI.
1752.
69
& sans aucun secours une guerre de dix-
huit ans contre les forces réunies de tous
ses voisins? Il faudroit donc pour accuser
Chatles XII. de la ruine de son Royaume,
l'accuser aussi du commencement ou de la
continuation de la guerre; deux points
sur lesquels sa justification nous est dé-
montrée jusqu'à l'evidence.
Cependant vous n'êtes pas obligé, Mon-
sieur, à nous en croire sur notre parole. Il
faut des preuves pour établir une opinion;
il en faut de plus fortes encore pour dé-
truire une opinion reçue. Aussi mon in-
tention n'est-elle pas de détromper ici
ceux qui condamnent Charles XII. sur la
foi de ses Historiens. Ce que j'aurois à dire
passeroit les bornes d'une Lettre. Je veux
seulement annoncer à ceux qui s'interes-
sent à la vérité, qu'on travaille actuelle-
ment en Suede à des observations sur la
vie de Charles XII. qui feront connoître
les vues de ce Monarque, d'après les ino-
numens qui en restent dans les archives du
Royaume; monumens qui nous le mon-
trent bien different de ce qu'il est dans
tous vos écrits.
On trouvera, quand ces observations
auront paru, que Charles XII. étoit bon
Politique autant que grand Guerrier; qu'il
ne cherchoit qu'à defendre ses Etats, &
iuas hdO
70 MERCURE DE FRANCE.
nullement à envahir ceux d'autrui; que la
seule sorte de gloire qui l'animoit, étoit
celle de ne faire, ni souffrir jamais aucun
tort; que l'esprit de vangeance qu'on lui
attribue à un si haut degré, n'a jamais
dicté la moindre de ses démarches; que la
justice & l'interêt de son Etat ont seuls
presidé à toutes ses résolutions, & que ses
défauts (car nous ne dissimulerons pas
ceux qu'il avoit) n'étoient pas du moins
la cruauté & le mépris pour la vie de ses
sujets, dont on l'accuse avec si peu de fon-
dement.
Que si avec toutes ces grandes qualités,
avec des motifs si purs, avec des projets
si bien concertés il a néanmoins éprouvé
des revers qui ont fait douter de sa sagesse
& de sa bonne conduite, nous esperons
prouver que ces revers doivent être mis
au nombre des événemens que la sagesse
humaine ne sçauroit ni prévoit ni prévenir.
Nous tâcherons même de faire voir autant
qu'il est possible, que s'il n'avoit pas plû
à la Providence de trancher ses jours à la
sleur de son âge, son courage invincible
& sa bonne conduite l'eussent rendu su-
perieur à tous les événemens, & la Suede
plus redoutable qu'elle ne l'avoit encore
été.
J'ai l'honneur d'être, &c.
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10
p. 71-74
SUR LA CROIX DE SAINT LOUIS.
Début :
Avant que j'obtinsse la marque [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR LA CROIX DE SAINT LOUIS.
SUR LA CROIX DE SAINT LOUIS.
Avant que j'obtinsse la marque
Dont notre équitable Monarque
Décore ses braves sujets,
Je formois mille vœux pour elle,
Mais que nos voeux sont indiscrets:
Qui diable autoit pensé jamais
Qu'une distinction si belle
Fût une source de regrets:
La chose n' est que trop réelle;
Elle m'avertit durement
Que les heures incessamment
Vont frapper mon septième lustre,
J'entens ce Pédagogue illustrę
Me répeter à tout moment:
Garde-toi de te laisser prendre
Au frivole appas des hooneurs,
Leur clinquant ne sçauroit te rendre
Ces beaux jours, ces brillantes fleun
Dont ta jeunesse étoit parée
Une Automne prématurée
En teruit déja les couleurs:
Son aspect me décontenance,
Sans cesle il vient me présager
Une prochaine décadence.
72 MERCURE DE FRANCE.
D'un pas encor ferme & léger
A la Déesse de la danse
Si j'offre un tribut passager,
Soudain la Croix persécutrice
Me représente avec malice
Qu'à mon âge il est probibé
De paroître daus une lice
Qui n'est faite, en bonne police,
Que pour les favoris d'Hébé:
A la critique qui l'écoute
La cruelle se fait un jeu
D'apprendre que longue est la route
Entr'elle & la Croix de par Dieu.
A cette remontrance insigne
Exhalant un profond soupir
J'apperçois que ce grave signe
Verse souvent sur le plaisir
L'influence la plus maligne.
Qu'est devenu ce tems serein
Où, sans veilles & sans chagrin,
J'obtenois ces Croix pacisiques
Que donnent les Princes classiques
Aux Héros du pays Latin:
Elles pouvoient me rendre aimable
Aux yeux d'un maître complaisant
Celle que je potte à présent
Me rend tout au plus vénérable,
Et ce titre un peu séduisant
Auprès d'un objet adorable,
Dès
MAI.
1752. 73
Dès qu'un Guerrier tient de la Cour
Ce prix des ames intrépides,
On s'imagine dès ce jour
Qu'il est réformé par l'amour,
Et marqué pour les Invalides.
Il est sur, & j'en fais l'aveu
Il est sûr que ce jeune Dieu
N'admet guere dans ses recrues
De ces personnages croisés
Qui pour la plupart sont sensés
Peu proptes à remplir ses vues.
Il bannit de son Régiment
Ces perruques qui dans les nôtres
Narguent celles du Parlement,
Ces vieux diseurs de patenotres,
Tristes de la gayeté des autres
Qu'ils censurent amerement.
La décoration guerriere
L'ordre enfin dont je suis paré
N'est pas chose qu'on y révere;
Dans la Milice de Cithere
Il n'est d'autre ordre toléré
Que celui de la Jarretiere.
Mais quelle soudaine lumiere
Vient frapper mes yeux éblouis!
Croix célebre! Croix Militaire
Qui porte le nom de Louis!
D
74 MERCURE DEFRANCE.
A tort ma bouche téméraire
Osa t'imputer des défauts
Je commence, loin du vulgaire,
A connoître ce que tu vaux:
Amis, que sa morale est belle!
Heureux qui sçait en prositer!
La Croix que nous portons est telle
Que souvent elle nous rappelle
Acelle que l'on doit porter.
Le Chevalier DE PIERRES de Fontenailles,
Capitaine au Régiment de Poitou.
Avant que j'obtinsse la marque
Dont notre équitable Monarque
Décore ses braves sujets,
Je formois mille vœux pour elle,
Mais que nos voeux sont indiscrets:
Qui diable autoit pensé jamais
Qu'une distinction si belle
Fût une source de regrets:
La chose n' est que trop réelle;
Elle m'avertit durement
Que les heures incessamment
Vont frapper mon septième lustre,
J'entens ce Pédagogue illustrę
Me répeter à tout moment:
Garde-toi de te laisser prendre
Au frivole appas des hooneurs,
Leur clinquant ne sçauroit te rendre
Ces beaux jours, ces brillantes fleun
Dont ta jeunesse étoit parée
Une Automne prématurée
En teruit déja les couleurs:
Son aspect me décontenance,
Sans cesle il vient me présager
Une prochaine décadence.
72 MERCURE DE FRANCE.
D'un pas encor ferme & léger
A la Déesse de la danse
Si j'offre un tribut passager,
Soudain la Croix persécutrice
Me représente avec malice
Qu'à mon âge il est probibé
De paroître daus une lice
Qui n'est faite, en bonne police,
Que pour les favoris d'Hébé:
A la critique qui l'écoute
La cruelle se fait un jeu
D'apprendre que longue est la route
Entr'elle & la Croix de par Dieu.
A cette remontrance insigne
Exhalant un profond soupir
J'apperçois que ce grave signe
Verse souvent sur le plaisir
L'influence la plus maligne.
Qu'est devenu ce tems serein
Où, sans veilles & sans chagrin,
J'obtenois ces Croix pacisiques
Que donnent les Princes classiques
Aux Héros du pays Latin:
Elles pouvoient me rendre aimable
Aux yeux d'un maître complaisant
Celle que je potte à présent
Me rend tout au plus vénérable,
Et ce titre un peu séduisant
Auprès d'un objet adorable,
Dès
MAI.
1752. 73
Dès qu'un Guerrier tient de la Cour
Ce prix des ames intrépides,
On s'imagine dès ce jour
Qu'il est réformé par l'amour,
Et marqué pour les Invalides.
Il est sur, & j'en fais l'aveu
Il est sûr que ce jeune Dieu
N'admet guere dans ses recrues
De ces personnages croisés
Qui pour la plupart sont sensés
Peu proptes à remplir ses vues.
Il bannit de son Régiment
Ces perruques qui dans les nôtres
Narguent celles du Parlement,
Ces vieux diseurs de patenotres,
Tristes de la gayeté des autres
Qu'ils censurent amerement.
La décoration guerriere
L'ordre enfin dont je suis paré
N'est pas chose qu'on y révere;
Dans la Milice de Cithere
Il n'est d'autre ordre toléré
Que celui de la Jarretiere.
Mais quelle soudaine lumiere
Vient frapper mes yeux éblouis!
Croix célebre! Croix Militaire
Qui porte le nom de Louis!
D
74 MERCURE DEFRANCE.
A tort ma bouche téméraire
Osa t'imputer des défauts
Je commence, loin du vulgaire,
A connoître ce que tu vaux:
Amis, que sa morale est belle!
Heureux qui sçait en prositer!
La Croix que nous portons est telle
Que souvent elle nous rappelle
Acelle que l'on doit porter.
Le Chevalier DE PIERRES de Fontenailles,
Capitaine au Régiment de Poitou.
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11
p. 75-77
LETTRE De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Début :
Permettez-moi, Monsieur, d'insérer dans votre Journal mes remercimens [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
LETTRE
De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Permettez-moi, Monsieur, d'insérer
dans votre Journal mes remercimens
à Monsieur d'Alembert, pour la marque
d'estime qu'il vient de me donner en pu-
bliant ses élémens de Musique théorique
& pratique, suivant mes principes. Quel-
que publicité que je donne aux témoigna-
ges de ma vive reconnoissance, ils seront
toujours moins éclatans que l'honneur que
je reçois.
Les progrès de mon art ont été pour
moi le premier objet de mes veilles. La ré-
compense la plus flatteuse que je me sois
proposée, c'est le suffrage & l'estime des
scçavans.
Il s'est trouvé heureusement pour moi,
dans les Académies les plus célèbres, de
ces hommes éclairés & justes que leurs lu-
mières mettent au-dessus de la prévention,
& leur mérite au-dessus de l'envie. J'ay eu
le bonheur d'obtenir leurs suffrages, &
seurs sustrages ont entraîné ceux de la mul-
titude.
Parmi ces Sçavans, que je fais gloire
DI
76 MERCURE DE FRANCE.
d'appeller mes Juges & mes Maitres, il en
est un que la simplicité de ses mœeurs, l'é-
lévation de ses sentimens, & l'étendue de
ses connoissances me rendent singuliere-
ment respectable. C'est de lui, Monsieur,
que je reçois le témoignage le plus glotieux
auquel l'ambition d'un Auteur puisse ja-
mais aspirer. Quelques Ecrivains ont es-
sayé de se faire connoître tantôt en défi-
gurant mes principes, tantôt en m'en dis-
putant la découverte, tantôt en imaginant
des difficultés dont ils croyoient les obscur-
cir. Ils n ont rien fait ni pour leut réputa-
tion, ni contre la mienne; ils n ont rien
ajouté ni retranché à mes découvertes, &
l'art n'a retité aucun fruit du mal qu'ils
ont voulu me faire. Que c'est peu connoître
l'intérêt de sa propre gloire, que de préten-
dre l'établir sur les ruines de celle d'autrui!
L'homme illustre à qui s'adresse ma recon-
noissance, a cherché dans mes ouvrages
non des défauts à reprendre, mais des vé-
rités à analyser, à simplifier, à rendre
plus familières, plus lumineuses, & par
conséquent plus utiles au grand nombre.
par cet esprit de netteté, d'ordre & de pré-
cision qui caractérise ses ouvrages. Il na
pas dédaigné de se mettre à la portée mê-
me des enfans, par la force de ce génie
qui plie, maîtrise & modifie à son gré
Digsiues vOO
1751.
MAI.
97
toutes les matiéres qu'il traite. Enfin il m'a
donné à moi même la consolation de voir
ajoûter à la solidité de mes principes, une
simplicité dont je les sentois susceptibles,
mais que je ne leur aurois donné qu'avec
beaucoup plus de peine, & peut etre moins
heureusement que lui.
C'est ainsi, Monsieur, que les Scien-
ces & les Arts se prêtant des lumieres mu-
tuelles, hâteroient réciproquement leurs
progrès, si tous les Auteurs, préférant
lintérêt de la vérité à celui de l'amour
propre, les uns avoient la modestie d'ac-
cepter des secours, les autres la généro-
sité d'en offrir. J'ai l'honneur d'être,
RAMEAU.
De M. Rameau à l'Auteur du Mercure.
Permettez-moi, Monsieur, d'insérer
dans votre Journal mes remercimens
à Monsieur d'Alembert, pour la marque
d'estime qu'il vient de me donner en pu-
bliant ses élémens de Musique théorique
& pratique, suivant mes principes. Quel-
que publicité que je donne aux témoigna-
ges de ma vive reconnoissance, ils seront
toujours moins éclatans que l'honneur que
je reçois.
Les progrès de mon art ont été pour
moi le premier objet de mes veilles. La ré-
compense la plus flatteuse que je me sois
proposée, c'est le suffrage & l'estime des
scçavans.
Il s'est trouvé heureusement pour moi,
dans les Académies les plus célèbres, de
ces hommes éclairés & justes que leurs lu-
mières mettent au-dessus de la prévention,
& leur mérite au-dessus de l'envie. J'ay eu
le bonheur d'obtenir leurs suffrages, &
seurs sustrages ont entraîné ceux de la mul-
titude.
Parmi ces Sçavans, que je fais gloire
DI
76 MERCURE DE FRANCE.
d'appeller mes Juges & mes Maitres, il en
est un que la simplicité de ses mœeurs, l'é-
lévation de ses sentimens, & l'étendue de
ses connoissances me rendent singuliere-
ment respectable. C'est de lui, Monsieur,
que je reçois le témoignage le plus glotieux
auquel l'ambition d'un Auteur puisse ja-
mais aspirer. Quelques Ecrivains ont es-
sayé de se faire connoître tantôt en défi-
gurant mes principes, tantôt en m'en dis-
putant la découverte, tantôt en imaginant
des difficultés dont ils croyoient les obscur-
cir. Ils n ont rien fait ni pour leut réputa-
tion, ni contre la mienne; ils n ont rien
ajouté ni retranché à mes découvertes, &
l'art n'a retité aucun fruit du mal qu'ils
ont voulu me faire. Que c'est peu connoître
l'intérêt de sa propre gloire, que de préten-
dre l'établir sur les ruines de celle d'autrui!
L'homme illustre à qui s'adresse ma recon-
noissance, a cherché dans mes ouvrages
non des défauts à reprendre, mais des vé-
rités à analyser, à simplifier, à rendre
plus familières, plus lumineuses, & par
conséquent plus utiles au grand nombre.
par cet esprit de netteté, d'ordre & de pré-
cision qui caractérise ses ouvrages. Il na
pas dédaigné de se mettre à la portée mê-
me des enfans, par la force de ce génie
qui plie, maîtrise & modifie à son gré
Digsiues vOO
1751.
MAI.
97
toutes les matiéres qu'il traite. Enfin il m'a
donné à moi même la consolation de voir
ajoûter à la solidité de mes principes, une
simplicité dont je les sentois susceptibles,
mais que je ne leur aurois donné qu'avec
beaucoup plus de peine, & peut etre moins
heureusement que lui.
C'est ainsi, Monsieur, que les Scien-
ces & les Arts se prêtant des lumieres mu-
tuelles, hâteroient réciproquement leurs
progrès, si tous les Auteurs, préférant
lintérêt de la vérité à celui de l'amour
propre, les uns avoient la modestie d'ac-
cepter des secours, les autres la généro-
sité d'en offrir. J'ai l'honneur d'être,
RAMEAU.
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12
p. 78-80
ANDROMEDE. CANTATE.
Début :
Dans ces climats brûlans où le pere du jour, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ANDROMEDE. CANTATE.
ANDROMEDE.
CANTATE.
Dans ces climats brûlans où le pere du jour,
Après avoir fourni sa pénible carriere
Ranime de ses feux la mourante lumiere
Dans le se in de Thetis au flambeau de l'amour;
De la fiere Junon la colere implacable
Contre une beauté trop aimable.
Armoit par ces discours de jalouses fureurs;
Et d'un oeil enflammé marquoit pour sa victime
Sa rivale dont tout le crime
Fut l'heureux don de plaire & de gagner les cœurs.
Accourrez, filles de Nerée,
Venez jeunes Divinités
Une mortelle est préférée
A vos immortellq, beautés.
Ma gloire veut qu'elle périsse,
Et je l'immole à ce devoit;
Hâtez-vous, & que son supplice
Signale tout notre pouvoir.
Sauvez nous d'un sanglant outrage,
Nymphes, vengez moi, vengez-vous;
La beauté fut notre partage
Et ce doux Empire est à nous.
MAI. 1752.
Accourrez, filles de Nerée
Venez jeunes Divinités
Une mortelle est préférée
A vos immortelles beautés.
A ces mots, la troupe homicide
Pleine du transport qui la guide,
Destine Andromede à la mort.
Junon parle, & la mort vomit un monstre hor-
rible
Sur un affreux rocher quel appareil terrible:
Princesse, quelle horreur termine votre sort!
Toi, qu'intéresse une si belle vie
Amour, souffriras- tu ce sacrilège effort:
Faut-il que de ces maux la beauté soit suivie?
Cessez de craindre pour vos jours,
Rassurez-vous, Princesse infortunée;
Le Dieu lui-même des amours,
Veille du haut des cieux sur votre destinée.
Envain d'un Dieu fier & jalo ux,
L'impuissante colere
S'allume contre nous;
Si le jeune Dieu de Cythere
Nous défend de ses coups.
Cessez de craindre pour vos jours,
Rassurez-vous, Princesse infortunée;
Le Dieu lui-même des amours
Veille du haut des cieux sur votre destinée.
Sur les aîles des vents, un Heros intrepide
DuI)
300
SO MERCUREDE FRANCE.
Suivi de la victoire accourr d'un vol rapide;
L'amour est dans son cœur, la foudre est dans
ses yeux;
Déja le monstre furieux
Succombe sous l'effort de sa main vengeresse,
La fille de Cephée est libre.... mais son cois
Peut il se refuser à la vive tendresse
Du Heros son amant & son liberateur.
Quand avec le devoir l'amour d'intelligence
Nous inspire un tendre desir
Qu'il est doux de donner à la reconnoissance
Ce que le cœur donne au plaisit !
uoique tout charme & tout engage
Dans l'Empire amoureux
Un cœeur né fier & généreux
Sçait se soustraire à l'esclavage,
En fermant l'oreille a l'hommage
D'un amant dangereux.
Mais lorsque le devoir, l'amout d'intelligence
Inspirent un tendre desir;
Qu'il est doux de donner à la reconnoissance
Ce que le cœur donne au plaisir !
C. D. F.
CANTATE.
Dans ces climats brûlans où le pere du jour,
Après avoir fourni sa pénible carriere
Ranime de ses feux la mourante lumiere
Dans le se in de Thetis au flambeau de l'amour;
De la fiere Junon la colere implacable
Contre une beauté trop aimable.
Armoit par ces discours de jalouses fureurs;
Et d'un oeil enflammé marquoit pour sa victime
Sa rivale dont tout le crime
Fut l'heureux don de plaire & de gagner les cœurs.
Accourrez, filles de Nerée,
Venez jeunes Divinités
Une mortelle est préférée
A vos immortellq, beautés.
Ma gloire veut qu'elle périsse,
Et je l'immole à ce devoit;
Hâtez-vous, & que son supplice
Signale tout notre pouvoir.
Sauvez nous d'un sanglant outrage,
Nymphes, vengez moi, vengez-vous;
La beauté fut notre partage
Et ce doux Empire est à nous.
MAI. 1752.
Accourrez, filles de Nerée
Venez jeunes Divinités
Une mortelle est préférée
A vos immortelles beautés.
A ces mots, la troupe homicide
Pleine du transport qui la guide,
Destine Andromede à la mort.
Junon parle, & la mort vomit un monstre hor-
rible
Sur un affreux rocher quel appareil terrible:
Princesse, quelle horreur termine votre sort!
Toi, qu'intéresse une si belle vie
Amour, souffriras- tu ce sacrilège effort:
Faut-il que de ces maux la beauté soit suivie?
Cessez de craindre pour vos jours,
Rassurez-vous, Princesse infortunée;
Le Dieu lui-même des amours,
Veille du haut des cieux sur votre destinée.
Envain d'un Dieu fier & jalo ux,
L'impuissante colere
S'allume contre nous;
Si le jeune Dieu de Cythere
Nous défend de ses coups.
Cessez de craindre pour vos jours,
Rassurez-vous, Princesse infortunée;
Le Dieu lui-même des amours
Veille du haut des cieux sur votre destinée.
Sur les aîles des vents, un Heros intrepide
DuI)
300
SO MERCUREDE FRANCE.
Suivi de la victoire accourr d'un vol rapide;
L'amour est dans son cœur, la foudre est dans
ses yeux;
Déja le monstre furieux
Succombe sous l'effort de sa main vengeresse,
La fille de Cephée est libre.... mais son cois
Peut il se refuser à la vive tendresse
Du Heros son amant & son liberateur.
Quand avec le devoir l'amour d'intelligence
Nous inspire un tendre desir
Qu'il est doux de donner à la reconnoissance
Ce que le cœur donne au plaisit !
uoique tout charme & tout engage
Dans l'Empire amoureux
Un cœeur né fier & généreux
Sçait se soustraire à l'esclavage,
En fermant l'oreille a l'hommage
D'un amant dangereux.
Mais lorsque le devoir, l'amout d'intelligence
Inspirent un tendre desir;
Qu'il est doux de donner à la reconnoissance
Ce que le cœur donne au plaisir !
C. D. F.
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13
p. 81-85
PORTRAIT DE LA REINE CHRISTINE.
Début :
Je vais faire le portrait de Christine : Je l'ai assez étudiée pout me flatter de [...]
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texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT DE LA REINE CHRISTINE.
PORTRAIT
DE LA REINE CHRISTINE.
Je vais faire le portrait de Christine :
Je l'ai assez étudiée pout me flatter de
le faire vrai, s'il n'étoit pas si difficile de
ne se pas passionner pour elle, & de le fai-
re beau, s'il étoit aisé d'avoir le pinceau
de l'Auteur du Stathouderat.
La jeunesse de Christine annonça la
supériorité de son esprit & la grandeur de
sou ame; mille talens naquirent avec elle,
& presque autant de foiblesses.
Un certain caractère d'anthousiasme
qui paroît être le sceau de l'heroisme, se
manifesta de bonne heure dans toutes
ses démarches & jusques dans ses pa-
roles.
Pour les plus grandes Princesses la toi-
lette est une occupation, la parure est un
plaisir & le fard peut être un besoin.
Christine ne sçavoit pas être aimable, dé-
daignoit de l'être, ou ne vouloit l'être
qu'à sa maniere. Cette fille étoit toujours
un homme public.
Cesar versa des larmes où le Heros
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
se peignoit vivement à la vûë d'un ta-
bleau d'Alexandre: tout ce qui peut éle-
ver la nature humaine au- dessus d'el-
le-même, enlevoit Christine d'admira-
tion.
Son ame la portoit toujours au grand,
mais son imagination trop capable de for-
tes impressions, lui faisoit prendre quel-
quefois l'apparence de la grandeur pour la
grandeur meme.
Extraordinaire en tout, elle ne vou-
loit se distinguer que par de grandes ac-
tions, & ne dédaignoit pas assez de se sin-
gulariser par de petites.
Les Sçavans qui embellissent quelque-
sois l'esprit & qui le gâtent encore plus
souvent, eurent peut-être dans sa jeu-
nesse trop d'empire sur son goût & sur
ses sentimens.
Elle aimoit les Sciences avec passion,
les cultivoit avec un succès qui ne tenoit
rien de son rang, vouloit tout connoître,
tout approfondir.
Infatigable dans le travail, assidue aux
affaires, exécutant ses desseins avec plus
de fermeté que de prudence, incapable
de révoquer une résolution qu'elle avoit
prise, elle ne vouloit gouverner que par
elle-même.
Quel plaisir pour une jeune fille de do-
83
MAI.
1752.
miner par la force de son genie dans un
Conseil composé de vieillards qui à toute
la sagesse de l'expérience, en joignoient
toute la présomption !
Dans son esprit la mollesse étoit un
vice, & la lâcheté un crime.
Avec le goût le plus vif pour les plai-
sirs, elle fuit toujours le mariage, par-
ce qu'elle craignoit d'y en trouver qui
l'asservissent à quelqu un.
Quoique sur le trône, elle connut l'a-
mitié & son coeut n'étoit point incapa-
ble de tendresse, mais toutes ses pas-
sions étoient subordonnées à l'amour de
la gloire.
Cette passion qui ne porte pas toujours
les grandes ames au meilporte pas toujours
à l'extrême, c'est le poleur, mais souvent
qu el roule toute sa vie. int d'appui sur le-
Elle descendit du trône par dégoût, di-
sent quelques-uns, par politique, disent
quelques-autres, & par libertinage, s'il
en faut croire les libertins; pour moi je
pense que l'envie de faire une action uni-
que, fut le plus puissant ressort de son
abdication. Elle voyoit Sylla à mille
lieues d'elle.
Alexandre auroit voulu conquérir tout
l'Univers, Christine en eût voulu abdi-
quer l'Empire.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir donné ce spectacle surpre-
nant à l'Europe, elle lui en donna un
moins frappant à la verité, mais aussi ex-
traordinaire que le premier, en abjurant la
foi de ses Peres.
C'étoit autant par coquetterie que par
curiolité, qu'elle voyageoit dans les Pays
Etrangers.
En Suéde dépendante des Loix, elle
nen connut plus aucunes, dès qu'elle
n'eut plus le pouvoir d'en donner.
Monaldeschi fut moins immolé à sa
gloire qu'à la difficulté de la vengeance,
& peut-être au plaisir de faire le plus grand
acte d'autorité dans le palais du Prince le
plus jaloux de son autorité.
Par tout elle pensoit, elle agissoit en
Reine, ne pouvoit souffrit qu'on respec-
tât moins sa personne que sa dignité, &
ne croyoit pas le pouvoir nécessaire pour
se faire obéir.
Les revers qui prenent tant fur la fierté
des hommes, ajoûtoient à la sienne; elle
les supportoit avec autant d'insensibilité,
qu'elle avoit eu de mépris pour les gran-
deurs.
Le Prince qui recueillit le fruit de son
abdication, l'en fit repentir; mais ce re-
Pentir, il falloit le deviner.
Il y a dans son caractere un contraste
MAI.
1752. 85
& des traits impossibles à concilier, comme
dans les caracteres de la plûpart des He-
ros: Les grands hommes ne sont point
des Dieux, mais seulement de grands hom-
mes.
A Berlin ce 3 Mars 1752.
F. G. de B****.
DE LA REINE CHRISTINE.
Je vais faire le portrait de Christine :
Je l'ai assez étudiée pout me flatter de
le faire vrai, s'il n'étoit pas si difficile de
ne se pas passionner pour elle, & de le fai-
re beau, s'il étoit aisé d'avoir le pinceau
de l'Auteur du Stathouderat.
La jeunesse de Christine annonça la
supériorité de son esprit & la grandeur de
sou ame; mille talens naquirent avec elle,
& presque autant de foiblesses.
Un certain caractère d'anthousiasme
qui paroît être le sceau de l'heroisme, se
manifesta de bonne heure dans toutes
ses démarches & jusques dans ses pa-
roles.
Pour les plus grandes Princesses la toi-
lette est une occupation, la parure est un
plaisir & le fard peut être un besoin.
Christine ne sçavoit pas être aimable, dé-
daignoit de l'être, ou ne vouloit l'être
qu'à sa maniere. Cette fille étoit toujours
un homme public.
Cesar versa des larmes où le Heros
DV
82 MERCURE DE FRANCE.
se peignoit vivement à la vûë d'un ta-
bleau d'Alexandre: tout ce qui peut éle-
ver la nature humaine au- dessus d'el-
le-même, enlevoit Christine d'admira-
tion.
Son ame la portoit toujours au grand,
mais son imagination trop capable de for-
tes impressions, lui faisoit prendre quel-
quefois l'apparence de la grandeur pour la
grandeur meme.
Extraordinaire en tout, elle ne vou-
loit se distinguer que par de grandes ac-
tions, & ne dédaignoit pas assez de se sin-
gulariser par de petites.
Les Sçavans qui embellissent quelque-
sois l'esprit & qui le gâtent encore plus
souvent, eurent peut-être dans sa jeu-
nesse trop d'empire sur son goût & sur
ses sentimens.
Elle aimoit les Sciences avec passion,
les cultivoit avec un succès qui ne tenoit
rien de son rang, vouloit tout connoître,
tout approfondir.
Infatigable dans le travail, assidue aux
affaires, exécutant ses desseins avec plus
de fermeté que de prudence, incapable
de révoquer une résolution qu'elle avoit
prise, elle ne vouloit gouverner que par
elle-même.
Quel plaisir pour une jeune fille de do-
83
MAI.
1752.
miner par la force de son genie dans un
Conseil composé de vieillards qui à toute
la sagesse de l'expérience, en joignoient
toute la présomption !
Dans son esprit la mollesse étoit un
vice, & la lâcheté un crime.
Avec le goût le plus vif pour les plai-
sirs, elle fuit toujours le mariage, par-
ce qu'elle craignoit d'y en trouver qui
l'asservissent à quelqu un.
Quoique sur le trône, elle connut l'a-
mitié & son coeut n'étoit point incapa-
ble de tendresse, mais toutes ses pas-
sions étoient subordonnées à l'amour de
la gloire.
Cette passion qui ne porte pas toujours
les grandes ames au meilporte pas toujours
à l'extrême, c'est le poleur, mais souvent
qu el roule toute sa vie. int d'appui sur le-
Elle descendit du trône par dégoût, di-
sent quelques-uns, par politique, disent
quelques-autres, & par libertinage, s'il
en faut croire les libertins; pour moi je
pense que l'envie de faire une action uni-
que, fut le plus puissant ressort de son
abdication. Elle voyoit Sylla à mille
lieues d'elle.
Alexandre auroit voulu conquérir tout
l'Univers, Christine en eût voulu abdi-
quer l'Empire.
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Après avoir donné ce spectacle surpre-
nant à l'Europe, elle lui en donna un
moins frappant à la verité, mais aussi ex-
traordinaire que le premier, en abjurant la
foi de ses Peres.
C'étoit autant par coquetterie que par
curiolité, qu'elle voyageoit dans les Pays
Etrangers.
En Suéde dépendante des Loix, elle
nen connut plus aucunes, dès qu'elle
n'eut plus le pouvoir d'en donner.
Monaldeschi fut moins immolé à sa
gloire qu'à la difficulté de la vengeance,
& peut-être au plaisir de faire le plus grand
acte d'autorité dans le palais du Prince le
plus jaloux de son autorité.
Par tout elle pensoit, elle agissoit en
Reine, ne pouvoit souffrit qu'on respec-
tât moins sa personne que sa dignité, &
ne croyoit pas le pouvoir nécessaire pour
se faire obéir.
Les revers qui prenent tant fur la fierté
des hommes, ajoûtoient à la sienne; elle
les supportoit avec autant d'insensibilité,
qu'elle avoit eu de mépris pour les gran-
deurs.
Le Prince qui recueillit le fruit de son
abdication, l'en fit repentir; mais ce re-
Pentir, il falloit le deviner.
Il y a dans son caractere un contraste
MAI.
1752. 85
& des traits impossibles à concilier, comme
dans les caracteres de la plûpart des He-
ros: Les grands hommes ne sont point
des Dieux, mais seulement de grands hom-
mes.
A Berlin ce 3 Mars 1752.
F. G. de B****.
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14
p. 85-106
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE, sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
Début :
A l'Asie-Mineure je fais succeder la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie [...]
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texteReconnaissance textuelle : Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE, sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
Suite du Mémoire de M. D'ANVILLE,
sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
A l'Asie-Mineure je fais succeder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Asie, qui dans ses
trois divisions occupera six grandes feuil-
les, il y a néanmoins des parties de ce
Contineni dont la connoissance est de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas satisfait de les voir trop réduites. Mais,
ia Syrie est une de ces contrées Asiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement, en ren-
fermant ces contrées dans son quarté, com-
me je l'ai dit au sujet de l'Asie-Mineure.
Pour écrire le nom de Sham, que les
Orientaux ont donné à la Syrie, j'ai cru
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une manière d'orthogra-
phier, qui est plus propre à la langue
Angloise qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch, j'avois lieu de craindre qu'on ne pro-
nonçât ce nom selon que l'usage, bien
que contraire à la regle de notre orthogra-
phe, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrisi,
ont écrit Sciam, & Sciamiin, en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette or-
thographe a l'inconvénient de faire deux
syl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'u-
ne. En général, il peut y avoir des per-
sonnes, surtout parmi les étrangers, qui
dans des noms peu familiers, ou de pro-
nonciation inconnue, prennent le ch, se-
lon la force du K; au lieu qu'il est pres-
que impossible de vouloir prononcer sh.
sans approcher beaucoup, ou sans rendre
même la prononciation convenable. Ecri-
re sch, c'est multiplier les lettres, ce qu'on
est plus obligé d'éviter dans le grand dé-
tail d'une Carte Géographique que pat
tout ailleurs. C'est par cette raison, qué
dans les noms Arabes, Turcs, Persans,
dont la finale s'écrit communément ch
pour exprimer un son très-ouvert, je me
suis contenté de l'ê surmonté d'un accent
de cette manière, en sorte qu'il susfira
37
MAI. 1752.
d'en être averti, ou que ceux qui sont
instruits le reconnoissent.
Quand on songe que la Syrie renferme
diverses contrées fort célebres, l'ancienne
Phénicie, la Palestine, les bords d'une
partie de l'Euphrate, on doit être persua-
dé que ce pays a mérité une étude parti-
culiere de la part de ceux qui se livrent
à la Géographie. Le public est à portée
de juger de l'application que j'y ai don-
née, par deux morceaux qui ont paru de-
puis peu de tems; l'un représentant la Sy-
rie entiere dans son état actuel, & qui ac-
compagne une sçavante dissertation de M.
Falconet dans le Tome XVII. des Mémoi-
res de l'Académie des Belles-Lettres; l'au-
tre qui ne concerne que la Palestine, mais
fort en détail, & que M. Crévier a in-
séré dans un des derniers volumes de son
Histoire des Empereurs Romains. On re-
marquera dans le morceau de la Palestine,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte, pour donnet la détermination d'un
assez grand nombre de positions principa-
les, en vertu des distances que j'ai recuel-
lies d'une position à l'autre; ce qui forme
un tel enchainement, que la correspon-
dance établie de cette maniere dans les in-
tervalles de ces positions, suppose néces-
sairement quelque justesse. Je n'ai point
Digstines vOO
88 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches sur ce sujet aux Ecri-
vains de l'Antiquité: Ceux des Croisades
s'y sont joints, ainsi que les Ecrivains Ara-
bes; & la discussion de tout ce que j'ai
fait servir à composer la Palestine, & le
reste de la Syrie, seroit la matière d'une
Ouvrage assez confidérable. Mais, après
un travail si recherché pour des morceaux
suffisamment circonstanciés, la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Asie, a dû, ce semble, mettre de la pré-
cision en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie est
fixée dans sa partie septentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep.
C'est ainsi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms, plutôt qu'Alep, selon l'usage
commun, par la raison que la premiere
lettre est un hha, qui est l'aspirée la plus
rude; d'où vient que les Syriens, à re-
monter jusques dans l'antiquité, ont écrit
Khalyb, & que dans quelques Historiens
des guerres saintes, on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en passant, peut
fervir à prévenir en général, que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires, sont
en cela plus corrects, quoique je ne veuil-
le pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction, faute de les emprun-
89
MAI.
1752.
ter tous également des Ecrivains Orien-
taux les plus corrects sur cet article. Ceux
qui connoissent Abulfeda, sçavent la pré-
caution qu'il a jugée nécessaire en bien des
noms propres, de spécifier les lettres par les-
quelles ils doivent s'écrire & se ponctuer.
Nous n'avons point de détermination
Astronomique aussi précise pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je suis per-
suadé que la longitude observée d'Alexan-
drie, d'Egypte & du Caire, y influe sen-
siblement, par le moyen de diverses dis-
tances ou mesures d'espace, tant ancien-
nes que modernes, qui se combinent avec
grande apparence de justesse les unes avec
les autres, & se portent sur Gaza, Jafa,
Jerusalem. Il y a une suite itineraire de
distances sans interruption, dans la partie
maritime, depuis Alexandrette, & Anta-
kia ou Antioche, jusqu'à Acre & Césa-
rée de Palestine. Ces derniers points se lient
avec celui de Jerusalem; & la latitude qui en
a resulté, n est pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes, que les Tables des
Orientaux fournissent, & qui a été adop-
tée dans la Connoissance des tems, mais
elle nen differe que de quelques deux mi-
nutes vers le Sud. De maniere qu'en par-
tant de la hauteur bien déterminée d'Ale-
xandrette, 35 dégrés 36 minutes, l'usa-
VigstradbL0O
90 MERCUREDE FRANCE.
ge des mesures itineraires dans un espace
qui court du Nord au Sud, & qui vaut
près de 5 degrés de laritude, conduit avec
grande sureté. Un pareil avantage ne met-
il pas en droit de présumer, qu'il en est de
meme de cet autre espace, qui s'appuyant
sur les points d'Alexandrie & du Caire,
& prenant son étendue sur la longitude,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerusalem jusqu'à Halep, & jusqu'à l'Eu-
phrate, par Damas, par Hamah, & autres
licux. La latitude de Damas tirée des meil-
leures Tables Orientales, paroît en lieu
convenable, selon la proportion des dis-
tances données sur cette route. Nous pou-
vons prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda, puisque cette Ville
étoit la résidence de ce Prince, qui occupe
une place distinguée parmi les Géogra-
phes. Halep a été observée par M. de Cha-
zelle; & quoique cette position soit no-
tablement plus Sud qu'Antioche, on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke, comme si la disette où l'on est le
plus souvent des moyens suffisans pour
MAI.
1752. 91
dresser des Cartes, souffroit qu'on né-
gligeât ceux qui nous sont donnés. J'ajoû-
terai qu'il y a des traverses étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikie, de Damas à Tripoli & à Sei-
de. Je ne puis entrer dans un plus grand
détail; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne fasse point par-
tie de l'Asie, j'observerai néanmoins qu'el-
le est ici plus travaillée, de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle-ci.
La raison est qu'en 1750 jai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte seu-
le, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Asie donne une reduction
très précise; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'assurer de la précision
dans les Cartes les plus générales, qu'au-
tant qu'elles résulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand dé-
tail des circonstances, & que ce qu'on
croit suffisant pour des représentations as-
sez succintes & bornées, ne l'est pas jus-
qu'à un certain point.
Le Golfe Arabique, ou la mer rouge,
est une des parties de la Carte que je re-
garde comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes, & le détail qu'on
y remarquera doit le faire présumer. C'est
le racourci d'un ouvrage particulier, que
le mérite des matériaux que j'ai rassemblés
sur ce sujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même discuté dans un écrit, les moyens
qui me servirent alors à composer une
grande Carte de cette Mer, dans laquelle
les positions de l'ancienne Géographie sont
admises avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occasion
d'exposer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens. J'avois même dessein en
publiant la Carte avec son analyse, de
joindre à cette analyse avec quelques rou-
tiers modernes, & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Castro, l'ancienne
Description d'Agatharchide. J'aurois satis-
fait au désir de quelques Sçavans de mes
amis, en mettant au jour cet ouvrage, si
les choses du genre simplement utile,
étoient à peu près autant accueillies, que
celles qui ont l'avantage d'être agréables,
& d'amuser, si j'ose le dire, plutôt que
d'instruire.
Entre les piéces manuscrites dont j'ai
fait usage ou tité du secours, il y en a une
dressée sur les galeres Turques du Suez,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jusqu'à Gid-
MAI. 1752.
93
dah, port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illustre ami, feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reste du Golfe est aussi com-
pris dans la même Carte, mais beaucop
plus imparfaitement, cette partiè n'étant
pas aussi fréquentée par les Turcs. Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareil-
ment manuscrites, qui s'étendent depuis
Giddah jusquau Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel-mandeb, pour signifier
Porta luctus, sive moeroris. Dans ces deux
Cartes, la conte Afriquaine est moins bien
traitée que l'Arabique; mais en revanche,
j'ai acquis une Carte Françoise fort cir-
constanciée, qui depuis le port de Bailul
du rivage Abissin, remonte jusqu'à Mazua.
Les environs du Détroit, depuis Moca &
en dehors jusqu'à Aden, me sont donnés
par deux Cartes Portugaises particulieres.
Enfin presque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans, que je présu-
me avoir été levés par Jean de Castro, ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lesquels plans ont autrefois appartenu à
Melchisedec Thevenot, dont la curiosité
pour tout ce qui intéressoit les voyages est
assez connue. Et si cette partie Afriquaine
est moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique, c'est par une espéce de
dédommagement qu ayant été rasée de plus
94 MERCURE DE FRANCE.
près par la flotte de Gama, où Jean de
Castro montoit un bâtiment, elle est plus
particulierement décrite dans le journal
de ce Portugais, qui étoit homme de grand
mérite, & qui a gouverné à Goa en qua-
lité de Viceroi.
Je n'ai rien eu plus en recommanda-
tion, lorsque j'ai dressé la Carte particu-
liere du Golfe Arabique, que de recher-
cher son véritable gissement dans la manie-
re oblique dont il s'étend. Cette circons-
tance n'étoit pas moins' importante que
délicate. M. de l'Isse a varié considera-
blement sur cet article: car, entre sa Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abissinie, publiée
en 1707, & les Cartes d'Asie & d'A-
frique qu'il renouvella en 1722 & 23,
il y a trois à quatre dégrés de différence,
dont la longitude de Bab-el-mandeb est
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe que dans la première.
Cependant, je pense que le gissement du
Suez au détroit en son total, est pré-
férable dans celles- ci, & sur ce point
je nen différe pas considérablement, en
conséquence de l'étude particulière que
j'en ai faite. J'ai néanmoins pénétré, que
M. de l'Isse avoit ses raisons pour croire
devoir écarter davantage le débouque-
ment de la Mer rouge. C'est qu'il avoit
I.
M
1752.
95
appris que l'estime des Navigateurs ne
permet pas autant d'espace entre Goa &
Bab-el mandeb, que d'abord il en admet-
toit. Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à diffé-
rentes parties de la Terre, il dit qu'un
très-habile Pilote Diépois, nommé le Tel-
lier, n a trouvé que 20 dégrés & demi,
(de la longitude ordinaire) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui résulte
de l'estime de ce Pilote est même confirmé
par beaucoup d'autres, sur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de son
Routier des Indes Orientales, où on trou-
vera le résultat de plusieurs traversées
de Cochin, du Mont-delli, de Bombay,
au même Cap Guardafui. Or en partant de
la longitude de Goa, comme étant déter-
minée par observation; ce qu'il y a d'es-
pace à retrancher entre ce point & le Dé-
troit de la Mer rouge, on croit pouvoir le
reprendre sur cette Mer, & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans son gisse-
ment, Mais outre qu'elle ne le souffre pas,
à ce qu'il m'a bien paru; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette espéce, s offrent
fréquemment dans la construction des Car-
res, ce qui me persuade qu'il faut d'autant
moins oser y donner plus d'étendue aux
espaces, qu'ils n'en prennent par la mesu-
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui se montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai discuté la compo-
sition de la Carte du Golfe Arabique,
mettroit en évidence, que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à son
gissement, & que si la précision absolue
peut y manquer, il nadmet pas une aug.
mentation qui seroit très considérable.
Mais c est un détail de discussion, qui ne
sçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci. Je crois qu'on a
fort exageré sur la largeur de ce Golfe,
& il y a des endroits ou la Carte de M.
de l'Isse prend se doubse de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit, ou de
Bab- el mandeb, est devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pi-
lote Anglois, & dans un autre ouvrage de
Marine, où on l'a suivi sur cet article.
Les raisons qui mont autorisé sur ce point,
comme sur plusieurs autres que je suppri-
me ici, ne sont point omises dans l'écrit
dont je viens de parser.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'é-
tendent le long du Golfe, on ne tiroit
précédemment de lumieres sur ce Pays-là,
que de l'Edrisi & d'Abulfeda. Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypté a donné
lieu de faire celle de l'lémen, qu'ils n ont
pas
Digitnes eLOO
MAI. 1752.
97
pas néanmoins conservé, ont procuré des
connoissances locales quon navoit pas.
Leur expédition se trouve écrite en Arabe
comme en Turc, dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit, non seulement
dans l'étendue de l'lémen, mais encore
dans une partie qui est sensée de l'Arabie
déserte, un grand nombre de positions qui
sont tout-à-fait neuves pour la Géogra-
phie. Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa, & celui de Bartema
qui est dans la collection de Ramusio, ont
en même tems servi à ce qui concerne l'Ié-
men. Ce qu on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie, on le doit au Pi-
lote Anglois, quoique M. Daprès ait re-
marqué quelque défaut dans la latitude.
J'ai tiré des Portugais la représentation de
Socotora, qui dépend du Sultan de Ke-
sem ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Isse plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires, est assujettie à
la hauteur observée par un Navigateur An-
glois, dans une relâche à la Baye Delicia.
La description bien circonstanciée de la cônte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zei-
la, que M. Daprès a insérée das son rou-
tier, est plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre, où elle se trou-
98 MERCURE DE FRANCE.
ve allongée au-delà de ce que prescrit le
détail positif des instructions données. Que
si l'on fait suivre cela du résultat de diver-
ses routes, dont on a des estimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plusieurs points
de la côte de l'Inde, selon ce que j'en ai
touché ci-dessus; on franchira de cette ma-
niere tout l'espace jusquaux terres de
l'Inde, par une voie que la Mer Rou-
ge nous a ouverte.
Je reviens maintenant vors la Syrie,
pour parcourir les pays voisins de l'Eu-
phrate & du Tigre; sçavoir, Algezire
Irak des Arabes, & Kurdistan. Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de con-
noissance des Géographes, au sujet du nom
de Diarbek, quils donnent à l'ancienne
Mésopotamie. Les Arabes l'appellent cons-
tamment Al-gezira, l'Isse ou la presqu'isse,
nayant point dans leur langue de terme
particulier pour désigner ce qui est pres-
qu'isse plutôt qu'Isse. Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes distinguent trois contrées;
Diar-Bekr, Diar-Modzar, Diar-Rabiaa;
la premiere, tournée vers le nord, & dont
le nom s'est communiqué à la ville princi-
pale de la contrée; sçavoir, Diarbekir,
bien que le nom propre de cette ville soit
Kara-Amid; la seconde, qui s'étend le long
de l'Euphrate en descendant depuis l'au-
*
MAI. 1752.
99
tienne Edesse ou Roha; la troisiéme, le long
du Tigre aux environs de Nisibe & de Sin-
jar. Il falloit du moins que les Géographes
écrivissent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar signifie district, Bekr est le
nom d'un chef Arabe, que l'on croit avoir
précédé l'établissement du Mahométisme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler, ne sont point inscrites
sur la Carte, ni le nom de Kara-Amid,
joint à celui de Diarbekir, qui est plus
commun dans l'usage, on verra bien que
c'est faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
gre sont certainement tracés d'une manié-
re beaucoup plus travaillée que dans au-
cune autre Carte. On regarde communé-
ment les deux rivières qui passent aux en-
virons d'Arz-roum, conime celles qui
forment l'Euphrate, quoique la branche
nommée Murad-Shai, ou l'eau desirée,
vienne de beaucoup plus loin. La position
d'Arz-roum est en rapport immédiat avec
Trébisonde, laquelle est une suite des me-
sures propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems, cette position d'Arz-roum ma paru
se rapporter à la distance qui lui convient
à l'égard de Tocat & d'Amasie. Et la po-
sition d'Amasie, outre son lieu con venable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire, est conclue in-
dépendamment des melures de cette Mer,
d'une suite de route directe par les terres à
rétrograder jusqu'à Constantinople. Cette
correspondance d'espace par des voyes dif-
féreutes, mérite considération, & fait
présumer favorablement des positions qui
en résultent.
En descendant ensuite l'Euphrate, on
ne sçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samo-
sate, quand on compare dans les an-
ciens itinéraires la mesure directe entre
ces points, avec celle qui suit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Au-
dessous de Samosate, il est bien vrai que
l'Euphrate coule, généralement parlant,
entre l'Orient & le Midi; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très-consi-
dérables, qu'aucune carte ne représente.
Après avoir passé devant Belés, le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il est assez étonnant que les Géographes
n'ayent pas sçu que la latitude de ce lieu,
par les observations d'Al-battani (*) célé-
bre Astronome vers l'an 300 de l'Hégire,
est déterminée à 36 degrés, ausquels Ebn-
Shatir ajoute une minute, & Ebn Junis
trois, ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
1752.
MAI.
101
étudiée en certe hauteur: au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al-
battani, qui a rapporté ses Tables Astro-
nomiques à la position de cette ville,
où quelques Khalifes ont fait leur demeu-
re, la détermine plus orientale qu'Ale-
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems;
& en effet la construction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude, sans
autre diversité que d'une fraction de de-
gré. Ce n'est pourtant pas l'assujetisse-
ment immédiat à la détermination d'Al-
battani, qui donne cette con venance dans
la Carte: c'est la distance que j'ai jugée
con venable avec le point d'Halep, que l'on
voit être très à portée, & qui a sa longi-
tude déterminée de nos jours, ainsi que
celle d'Alexandrie. Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de sa latitude, si on ré-
formoit cette position en la pottant à un
dégré plus au Nord, il ne resteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes en-
tre Racca & Diarbekir, pat la raison que
Diarbekir y est placé au dessous de 37 dé-
grés, au lieu de 37 & environ 50 minu-
tes, qui est la hauteur convenable. La dis-
tance qui sépare Racca de la position de
Roha, & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir, ne se renferment
E iij.
102. MERCUREDE FRANCE.
point dans l'espace de moins d'un dégré.
On jugera de l'effet de ces déplacemens
dę liea sur toutes les parties qui leur sont
adhérentes. Diarbekir baissé d'un degré,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz-roum & Diarbekir; d'un autre côté,
Mosul est entraîné dans le Sud par une sui-
te de son rapport avec Diarbekir. D'où il
suit, que, pour composer une nouvelle
Carte, il y avoit autant à travailler sur la
disposition la plus générale des licux, que
sur la teprésentation du détail.
La distance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute par-
ticuliere. Entre les voyages modernes, ce
que je connois de plus direct, de mieux
suivi & circonstancié, est la route de Te-
xeira, Portugais, écrite en Espagnol. Ce
voyageur ayant d'abord passé de Basra à
Bagdad, la réduction & l'estime que je
devois faire de sa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Basra &
de Bagdad, & même d'un point inter-
médiairę qui est Kufa, dont les vestiges
sont peu distans de Mesghid-Ali, où Te-
xeira a passé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes (*) qui a fait à
Bafra la fonction de Consul, m'a donnée
de cette ville, ne différe que d'une minu-
(*) M. Gosse.
MAI.
103
1752.
te ou deux, de celle que Pietro della Valie
a observée. Par dessus cela, j'ai trouvé un
objet de comparaison, pour la route de
Texeira, dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément, & pour ce qu'il y a
de distance depuis Bagdad jusqu'à Anah:
car les Géographes orientaux en fournis-
sent un détail circonstancié, par Anbar,
Hit & autres lieux. Cet espace vallant
plus que le tiers de la distance entre Halep
& Bagdad, ce n'est pas juger d'une trop
grande partie par une qui soit trop petite
en proportion. Mais, ce qui ma confirmé
dans le juste éloignement de Bagdad, c'est
de le voir convenir avec précision à la dis-
tance indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre, & entre Palmyre & Seleucie sur
le Tigre, dont la position s'éloigne peu
de Bagdad, & se fixe même sur ce que les
Orientaux disent d'Al-Modain, par où ils
désignent ce qui reste des villes de Seleu-
cie & de Ctesiphon. Le détail de ce que
j'expose ici d'une maniere fort abrégée sur
cette distance entre Halep & Bagdad, est
le sujet d'un écrit particulier dans mes pa-
piers. J'y ai discuté spécialement & par
des moyens presque Geométriques, la po-
sition qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire, que les Cartes n'écartent pas
assez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
Dustrad v00
104 MERCURE DE FRANCE.
Une partie de cet écrit concerne l'inter-
valle & la position respective de Bagdad
& de Basra. Elle renferme un objet très- in-
teressant par rapport à l'ancienne Géogra-
phie, qui est la recherche du lieu précisé-
ment qu occupoit Babylone; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'é-
tendue y est développé. Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens, depuis
le Bir vis-à-vis d'Halep, jusqu'auprès de
Bagdad, & qui fournit un grand détail de
lieux, na été mise en œeuvre, quoiqu'im-
primée, par aucun Géographe. Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve, je n'ai
négligé, ni Xenophon dans la marche des
dix mille, ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien-Marcellin
& par Zosime. On ne peut-être assuré de
la justesse des circonstances locales, si on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je passe au Kurdistan, qui renferme
l'ancienne Assyrie. Quoique ce nom s'écri-
ve par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd, cependant il m a semblé que l'ufa-
ge & la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays sur lequel toutes les
Cartes ont été très-maigres de détail, est
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle. Il compose la frontiere de
MAI. 1752.
105.
l'Empire Ottoman du côté de la Perse, &
sa partie montueuse est occupée par de pe-
tits Princes particuliers, à peu près indé-
pendans. De-là vient que ce pays est dé-
crit d'une maniere tout autrement circons-
tanciée par le Géographe Turc, que dans
les autres Géographies Orientales. Mais,
jo ne puis dire l'application qu'il a falsu
donner, pour bien entendre ou concevott
se Geographe que je cite, pour fixer par
la combinaison de ce qu'il rapporte avec
les instructions empruntées d'ailleurs, la-
représentation du local en tous ses points,
positions de Villes & de Châteaux, cours
de riviéres, emplacement des Montagnes.
Il est vrai, que le fruit de cette applica-
tior a été, que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre, ique
le cours du Zab, surtout en sa partie supé-
rieure, que beaucoup de lieux, n'ont jus-
qu'à présent paru ainsi dans aucune Carte.
M. de l'Isse, qui dans les premières de sa
composition avoit bien connu la distinc-
tion qu'il faut faire entre le Lac de Van &.
celui d'Urmia, les aejoints, ou simplement
diviso comme par un pont, dans sa carte
de la Perse, ce que néanmoins beancoup
d'instructions antérieures contredisoient
formellement. La ville de Van, en cette
Carte est transportée au côté occidental-
E
106 MERCURE DE FRANCE.
du grand Lac qui en tire son nom, lors-
que sa vraie situation est au côté Oriental:
la ville d'Ouroumi, la même qu'Urmia,
s'y voit attachée au rivage du même Lac,
quoiqu'elle en soit éloignée d'une distance
à estimer de quarante lieues Françoises,
avec de très-hautes montagnes dans l'in-
tervalle, qui n'ont jamais permis de com-
munication entre les Lacs dont ou vient
de parler. Ces circonstances ne seront pas
jugées assez indifférentes, pour qu'il soit
permis de les dissimuler, lorsqu'il est ques-
tion de servir le Public, en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui met
entre les mains.
Il faut maintenant revenit au point
d'Arz-roum, pour passet en Armenie, &c.
La suite dans d'auires Mercures.
sur la premiere partie de sa Carte d'Asie.
A l'Asie-Mineure je fais succeder
la Syrie. Quelqu'étendue que j'aie
donné à la Carte d'Asie, qui dans ses
trois divisions occupera six grandes feuil-
les, il y a néanmoins des parties de ce
Contineni dont la connoissance est de
telle importance qu'on pourroit n'être
pas satisfait de les voir trop réduites. Mais,
ia Syrie est une de ces contrées Asiatiques
que la Carte d'Europe me donnera lieu de
traiter beaucoup plus amplement, en ren-
fermant ces contrées dans son quarté, com-
me je l'ai dit au sujet de l'Asie-Mineure.
Pour écrire le nom de Sham, que les
Orientaux ont donné à la Syrie, j'ai cru
86 MERCURE DE FRANCE.
devoir employer une manière d'orthogra-
phier, qui est plus propre à la langue
Angloise qu'à la nôtre. Car écrivant par
Ch, j'avois lieu de craindre qu'on ne pro-
nonçât ce nom selon que l'usage, bien
que contraire à la regle de notre orthogra-
phe, a maintenu parmi nous celui d'un
des enfans de Noë. Les Maronites qui ont
traduit en latin la Géographie de l'Edrisi,
ont écrit Sciam, & Sciamiin, en parlant
de la Syrie & des Syriens. Mais cette or-
thographe a l'inconvénient de faire deux
syl'abes d'un mot qui n'en renferme qu'u-
ne. En général, il peut y avoir des per-
sonnes, surtout parmi les étrangers, qui
dans des noms peu familiers, ou de pro-
nonciation inconnue, prennent le ch, se-
lon la force du K; au lieu qu'il est pres-
que impossible de vouloir prononcer sh.
sans approcher beaucoup, ou sans rendre
même la prononciation convenable. Ecri-
re sch, c'est multiplier les lettres, ce qu'on
est plus obligé d'éviter dans le grand dé-
tail d'une Carte Géographique que pat
tout ailleurs. C'est par cette raison, qué
dans les noms Arabes, Turcs, Persans,
dont la finale s'écrit communément ch
pour exprimer un son très-ouvert, je me
suis contenté de l'ê surmonté d'un accent
de cette manière, en sorte qu'il susfira
37
MAI. 1752.
d'en être averti, ou que ceux qui sont
instruits le reconnoissent.
Quand on songe que la Syrie renferme
diverses contrées fort célebres, l'ancienne
Phénicie, la Palestine, les bords d'une
partie de l'Euphrate, on doit être persua-
dé que ce pays a mérité une étude parti-
culiere de la part de ceux qui se livrent
à la Géographie. Le public est à portée
de juger de l'application que j'y ai don-
née, par deux morceaux qui ont paru de-
puis peu de tems; l'un représentant la Sy-
rie entiere dans son état actuel, & qui ac-
compagne une sçavante dissertation de M.
Falconet dans le Tome XVII. des Mémoi-
res de l'Académie des Belles-Lettres; l'au-
tre qui ne concerne que la Palestine, mais
fort en détail, & que M. Crévier a in-
séré dans un des derniers volumes de son
Histoire des Empereurs Romains. On re-
marquera dans le morceau de la Palestine,
l'emploi que j'ai fait d'un vuide de cette
Carte, pour donnet la détermination d'un
assez grand nombre de positions principa-
les, en vertu des distances que j'ai recuel-
lies d'une position à l'autre; ce qui forme
un tel enchainement, que la correspon-
dance établie de cette maniere dans les in-
tervalles de ces positions, suppose néces-
sairement quelque justesse. Je n'ai point
Digstines vOO
88 MERCURE DE FRANCE.
borné mes recherches sur ce sujet aux Ecri-
vains de l'Antiquité: Ceux des Croisades
s'y sont joints, ainsi que les Ecrivains Ara-
bes; & la discussion de tout ce que j'ai
fait servir à composer la Palestine, & le
reste de la Syrie, seroit la matière d'une
Ouvrage assez confidérable. Mais, après
un travail si recherché pour des morceaux
suffisamment circonstanciés, la réduction
de ces mêmes morceaux dans la Carte
d'Asie, a dû, ce semble, mettre de la pré-
cision en cette partie.
La longitude convenable à la Syrie est
fixée dans sa partie septentrionale par les
déterminations d'Alexandrette & d'Halep.
C'est ainsi qu'il faut écrire le dernier de
ces noms, plutôt qu'Alep, selon l'usage
commun, par la raison que la premiere
lettre est un hha, qui est l'aspirée la plus
rude; d'où vient que les Syriens, à re-
monter jusques dans l'antiquité, ont écrit
Khalyb, & que dans quelques Historiens
des guerres saintes, on lit Galapia. Cette
remarque faite comme en passant, peut
fervir à prévenir en général, que les noms
qu'on trouvera écrits d'une maniere un
peu différente des Cartes ordinaires, sont
en cela plus corrects, quoique je ne veuil-
le pas me flater d'avoir mis en tous une
égale correction, faute de les emprun-
89
MAI.
1752.
ter tous également des Ecrivains Orien-
taux les plus corrects sur cet article. Ceux
qui connoissent Abulfeda, sçavent la pré-
caution qu'il a jugée nécessaire en bien des
noms propres, de spécifier les lettres par les-
quelles ils doivent s'écrire & se ponctuer.
Nous n'avons point de détermination
Astronomique aussi précise pour la partie
méridionale de la Syrie. Mais je suis per-
suadé que la longitude observée d'Alexan-
drie, d'Egypte & du Caire, y influe sen-
siblement, par le moyen de diverses dis-
tances ou mesures d'espace, tant ancien-
nes que modernes, qui se combinent avec
grande apparence de justesse les unes avec
les autres, & se portent sur Gaza, Jafa,
Jerusalem. Il y a une suite itineraire de
distances sans interruption, dans la partie
maritime, depuis Alexandrette, & Anta-
kia ou Antioche, jusqu'à Acre & Césa-
rée de Palestine. Ces derniers points se lient
avec celui de Jerusalem; & la latitude qui en
a resulté, n est pas précisément celle de 31
degrés 50 minutes, que les Tables des
Orientaux fournissent, & qui a été adop-
tée dans la Connoissance des tems, mais
elle nen differe que de quelques deux mi-
nutes vers le Sud. De maniere qu'en par-
tant de la hauteur bien déterminée d'Ale-
xandrette, 35 dégrés 36 minutes, l'usa-
VigstradbL0O
90 MERCUREDE FRANCE.
ge des mesures itineraires dans un espace
qui court du Nord au Sud, & qui vaut
près de 5 degrés de laritude, conduit avec
grande sureté. Un pareil avantage ne met-
il pas en droit de présumer, qu'il en est de
meme de cet autre espace, qui s'appuyant
sur les points d'Alexandrie & du Caire,
& prenant son étendue sur la longitude,
donne lieu de conclure celle qui convient
aux parties de la Syrie reculées vers le
midi?
Par une autre route on parcourt route
l'étendue de la Syrie dans les terres depuis
Jerusalem jusqu'à Halep, & jusqu'à l'Eu-
phrate, par Damas, par Hamah, & autres
licux. La latitude de Damas tirée des meil-
leures Tables Orientales, paroît en lieu
convenable, selon la proportion des dis-
tances données sur cette route. Nous pou-
vons prendre confiance en celle de Hamah
marquée par Abulfeda, puisque cette Ville
étoit la résidence de ce Prince, qui occupe
une place distinguée parmi les Géogra-
phes. Halep a été observée par M. de Cha-
zelle; & quoique cette position soit no-
tablement plus Sud qu'Antioche, on la
voit plus au Nord dans la Carte de Syrie
du voyage du Docteur Anglois Richard
Pocoke, comme si la disette où l'on est le
plus souvent des moyens suffisans pour
MAI.
1752. 91
dresser des Cartes, souffroit qu'on né-
gligeât ceux qui nous sont donnés. J'ajoû-
terai qu'il y a des traverses étudiées entre
certains lieux de la route maritime & de
cette derniere; d'Halep à Alexandrette &
à Ladikie, de Damas à Tripoli & à Sei-
de. Je ne puis entrer dans un plus grand
détail; la brieveté de ce Mémoire ne le
comporte pas.
Quoique l'Egypte ne fasse point par-
tie de l'Asie, j'observerai néanmoins qu'el-
le est ici plus travaillée, de même qu'un peu
plus ample par le point d'Echelle, que dans
la Carte d'Afrique qui a précédé celle-ci.
La raison est qu'en 1750 jai composé une
grande Carte particuliere de l'Egypte seu-
le, que je n'ai point rendue publique, mais
dont la Carte d'Asie donne une reduction
très précise; ce qui doit bien convaincre
qu'on ne peut s'assurer de la précision
dans les Cartes les plus générales, qu'au-
tant qu'elles résulteront des études & des
travaux recherchés dans le plus grand dé-
tail des circonstances, & que ce qu'on
croit suffisant pour des représentations as-
sez succintes & bornées, ne l'est pas jus-
qu'à un certain point.
Le Golfe Arabique, ou la mer rouge,
est une des parties de la Carte que je re-
garde comme plus perfectionnée, eu égard
92 MERCURE DE FRANCE.
aux Cartes précédentes, & le détail qu'on
y remarquera doit le faire présumer. C'est
le racourci d'un ouvrage particulier, que
le mérite des matériaux que j'ai rassemblés
sur ce sujet m'a invité de faire en 1746.
J'ai même discuté dans un écrit, les moyens
qui me servirent alors à composer une
grande Carte de cette Mer, dans laquelle
les positions de l'ancienne Géographie sont
admises avec les modernes & actuelles.
L'écrit dont je parle me donnoit occasion
d'exposer les preuves qui déterminoient
ces lieux anciens. J'avois même dessein en
publiant la Carte avec son analyse, de
joindre à cette analyse avec quelques rou-
tiers modernes, & entre autres celui du
Portugais Don Jean de Castro, l'ancienne
Description d'Agatharchide. J'aurois satis-
fait au désir de quelques Sçavans de mes
amis, en mettant au jour cet ouvrage, si
les choses du genre simplement utile,
étoient à peu près autant accueillies, que
celles qui ont l'avantage d'être agréables,
& d'amuser, si j'ose le dire, plutôt que
d'instruire.
Entre les piéces manuscrites dont j'ai
fait usage ou tité du secours, il y en a une
dressée sur les galeres Turques du Suez,
qui donne un fort grand détail de la côte
orientale du Golfe Arabique jusqu'à Gid-
MAI. 1752.
93
dah, port de la Mekke. Je la tiens d'un
ancien & illustre ami, feu M. l'Abbé de
Longuerue. Le reste du Golfe est aussi com-
pris dans la même Carte, mais beaucop
plus imparfaitement, cette partiè n'étant
pas aussi fréquentée par les Turcs. Ce défaut
a été réparé par deux autres Cartes pareil-
ment manuscrites, qui s'étendent depuis
Giddah jusquau Détroit que les Arabes
ont nommé Ba bel-mandeb, pour signifier
Porta luctus, sive moeroris. Dans ces deux
Cartes, la conte Afriquaine est moins bien
traitée que l'Arabique; mais en revanche,
j'ai acquis une Carte Françoise fort cir-
constanciée, qui depuis le port de Bailul
du rivage Abissin, remonte jusqu'à Mazua.
Les environs du Détroit, depuis Moca &
en dehors jusqu'à Aden, me sont donnés
par deux Cartes Portugaises particulieres.
Enfin presque tous les ports de la côte
Afriquaine ont leurs plans, que je présu-
me avoir été levés par Jean de Castro, ou
pendant la navigation d'Etienne de Gama,
lesquels plans ont autrefois appartenu à
Melchisedec Thevenot, dont la curiosité
pour tout ce qui intéressoit les voyages est
assez connue. Et si cette partie Afriquaine
est moins bien donnée dans les Cartes que
la partie Arabique, c'est par une espéce de
dédommagement qu ayant été rasée de plus
94 MERCURE DE FRANCE.
près par la flotte de Gama, où Jean de
Castro montoit un bâtiment, elle est plus
particulierement décrite dans le journal
de ce Portugais, qui étoit homme de grand
mérite, & qui a gouverné à Goa en qua-
lité de Viceroi.
Je n'ai rien eu plus en recommanda-
tion, lorsque j'ai dressé la Carte particu-
liere du Golfe Arabique, que de recher-
cher son véritable gissement dans la manie-
re oblique dont il s'étend. Cette circons-
tance n'étoit pas moins' importante que
délicate. M. de l'Isse a varié considera-
blement sur cet article: car, entre sa Carte
intitulée Egypte, Nubie, Abissinie, publiée
en 1707, & les Cartes d'Asie & d'A-
frique qu'il renouvella en 1722 & 23,
il y a trois à quatre dégrés de différence,
dont la longitude de Bab-el-mandeb est
plus orientale dans les dernieres Cartes
de ce Géographe que dans la première.
Cependant, je pense que le gissement du
Suez au détroit en son total, est pré-
férable dans celles- ci, & sur ce point
je nen différe pas considérablement, en
conséquence de l'étude particulière que
j'en ai faite. J'ai néanmoins pénétré, que
M. de l'Isse avoit ses raisons pour croire
devoir écarter davantage le débouque-
ment de la Mer rouge. C'est qu'il avoit
I.
M
1752.
95
appris que l'estime des Navigateurs ne
permet pas autant d'espace entre Goa &
Bab-el mandeb, que d'abord il en admet-
toit. Dans un mémoire où il rend compte
de la détermination qu'il a donnée à diffé-
rentes parties de la Terre, il dit qu'un
très-habile Pilote Diépois, nommé le Tel-
lier, n a trouvé que 20 dégrés & demi,
(de la longitude ordinaire) entre Goa &
l'aterrage au Cap Guardafui. Ce qui résulte
de l'estime de ce Pilote est même confirmé
par beaucoup d'autres, sur quoi on peut
recourir à la préface de M. Daprès de son
Routier des Indes Orientales, où on trou-
vera le résultat de plusieurs traversées
de Cochin, du Mont-delli, de Bombay,
au même Cap Guardafui. Or en partant de
la longitude de Goa, comme étant déter-
minée par observation; ce qu'il y a d'es-
pace à retrancher entre ce point & le Dé-
troit de la Mer rouge, on croit pouvoir le
reprendre sur cette Mer, & l'attribuer à
une plus grande obliquité dans son gisse-
ment, Mais outre qu'elle ne le souffre pas,
à ce qu'il m'a bien paru; j'ai l'expérience
que les difficultés de cette espéce, s offrent
fréquemment dans la construction des Car-
res, ce qui me persuade qu'il faut d'autant
moins oser y donner plus d'étendue aux
espaces, qu'ils n'en prennent par la mesu-
96 MERCURE DE FRANCE.
re qui se montre propre & convenable à
chacun en particulier.
L'écrit par lequel j'ai discuté la compo-
sition de la Carte du Golfe Arabique,
mettroit en évidence, que j'ai pris à tâche
de donner plus que moins d'obliquité à son
gissement, & que si la précision absolue
peut y manquer, il nadmet pas une aug.
mentation qui seroit très considérable.
Mais c est un détail de discussion, qui ne
sçauroit trouver place dans un mémoire
abregé comme celui ci. Je crois qu'on a
fort exageré sur la largeur de ce Golfe,
& il y a des endroits ou la Carte de M.
de l'Isse prend se doubse de celle que j'ai
employée. La latitude du Détroit, ou de
Bab- el mandeb, est devenue plus Sud de 30
à 40 minutes qu'elle ne paroît dans le Pi-
lote Anglois, & dans un autre ouvrage de
Marine, où on l'a suivi sur cet article.
Les raisons qui mont autorisé sur ce point,
comme sur plusieurs autres que je suppri-
me ici, ne sont point omises dans l'écrit
dont je viens de parser.
Quant aux terres de l'Arabe qui s'é-
tendent le long du Golfe, on ne tiroit
précédemment de lumieres sur ce Pays-là,
que de l'Edrisi & d'Abulfeda. Mais les Turcs,
auxquels la conquête de l'Egypté a donné
lieu de faire celle de l'lémen, qu'ils n ont
pas
Digitnes eLOO
MAI. 1752.
97
pas néanmoins conservé, ont procuré des
connoissances locales quon navoit pas.
Leur expédition se trouve écrite en Arabe
comme en Turc, dans la Bibliotheque du
Roi. Notre Carte fournit, non seulement
dans l'étendue de l'lémen, mais encore
dans une partie qui est sensée de l'Arabie
déserte, un grand nombre de positions qui
sont tout-à-fait neuves pour la Géogra-
phie. Deux voyages de négocians François
& Anglois à Sanaa, & celui de Bartema
qui est dans la collection de Ramusio, ont
en même tems servi à ce qui concerne l'Ié-
men. Ce qu on a de mieux pour la côte
méridionale de l'Arabie, on le doit au Pi-
lote Anglois, quoique M. Daprès ait re-
marqué quelque défaut dans la latitude.
J'ai tiré des Portugais la représentation de
Socotora, qui dépend du Sultan de Ke-
sem ou de Fartach dans le continent de
l'Arabie; & la latitude par laquelle j'ai
rangé cette Isse plus au nord que dans les
Cartes marines ordinaires, est assujettie à
la hauteur observée par un Navigateur An-
glois, dans une relâche à la Baye Delicia.
La description bien circonstanciée de la cônte
Afriquaine entre le Cap Guardafui & Zei-
la, que M. Daprès a insérée das son rou-
tier, est plus exactement rendue par notre
Carte que par toute autre, où elle se trou-
98 MERCURE DE FRANCE.
ve allongée au-delà de ce que prescrit le
détail positif des instructions données. Que
si l'on fait suivre cela du résultat de diver-
ses routes, dont on a des estimes réiterées
entre le Cap Guardafui & plusieurs points
de la côte de l'Inde, selon ce que j'en ai
touché ci-dessus; on franchira de cette ma-
niere tout l'espace jusquaux terres de
l'Inde, par une voie que la Mer Rou-
ge nous a ouverte.
Je reviens maintenant vors la Syrie,
pour parcourir les pays voisins de l'Eu-
phrate & du Tigre; sçavoir, Algezire
Irak des Arabes, & Kurdistan. Le bien du
public exige qu'on releve le défaut de con-
noissance des Géographes, au sujet du nom
de Diarbek, quils donnent à l'ancienne
Mésopotamie. Les Arabes l'appellent cons-
tamment Al-gezira, l'Isse ou la presqu'isse,
nayant point dans leur langue de terme
particulier pour désigner ce qui est pres-
qu'isse plutôt qu'Isse. Dans l'étendue de ce
Pays, les Arabes distinguent trois contrées;
Diar-Bekr, Diar-Modzar, Diar-Rabiaa;
la premiere, tournée vers le nord, & dont
le nom s'est communiqué à la ville princi-
pale de la contrée; sçavoir, Diarbekir,
bien que le nom propre de cette ville soit
Kara-Amid; la seconde, qui s'étend le long
de l'Euphrate en descendant depuis l'au-
*
MAI. 1752.
99
tienne Edesse ou Roha; la troisiéme, le long
du Tigre aux environs de Nisibe & de Sin-
jar. Il falloit du moins que les Géographes
écrivissent correctement le nom de Diar-
Bekr. Diar signifie district, Bekr est le
nom d'un chef Arabe, que l'on croit avoir
précédé l'établissement du Mahométisme
en ce pays. Si les contrées d'Algezire dont
je viens de parler, ne sont point inscrites
sur la Carte, ni le nom de Kara-Amid,
joint à celui de Diarbekir, qui est plus
commun dans l'usage, on verra bien que
c'est faute de place.
Le cours de l'Euphrate & celui du Ti-
gre sont certainement tracés d'une manié-
re beaucoup plus travaillée que dans au-
cune autre Carte. On regarde communé-
ment les deux rivières qui passent aux en-
virons d'Arz-roum, conime celles qui
forment l'Euphrate, quoique la branche
nommée Murad-Shai, ou l'eau desirée,
vienne de beaucoup plus loin. La position
d'Arz-roum est en rapport immédiat avec
Trébisonde, laquelle est une suite des me-
sures propres au rivage méridional de la
Mer Noire en particulier. Mais en même
tems, cette position d'Arz-roum ma paru
se rapporter à la distance qui lui convient
à l'égard de Tocat & d'Amasie. Et la po-
sition d'Amasie, outre son lieu con venable
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
à l'égard de la Mer Noire, est conclue in-
dépendamment des melures de cette Mer,
d'une suite de route directe par les terres à
rétrograder jusqu'à Constantinople. Cette
correspondance d'espace par des voyes dif-
féreutes, mérite considération, & fait
présumer favorablement des positions qui
en résultent.
En descendant ensuite l'Euphrate, on
ne sçauroit douter qu'il ne décrive une
grande courbure entre Malatia & Samo-
sate, quand on compare dans les an-
ciens itinéraires la mesure directe entre
ces points, avec celle qui suit le rivage
du fleuve par des lieux qui le bordent. Au-
dessous de Samosate, il est bien vrai que
l'Euphrate coule, généralement parlant,
entre l'Orient & le Midi; mais pourtant
avec des replis ou des circuits très-consi-
dérables, qu'aucune carte ne représente.
Après avoir passé devant Belés, le fleuve
remonte vers le Nord pour baigner Racca;
& il est assez étonnant que les Géographes
n'ayent pas sçu que la latitude de ce lieu,
par les observations d'Al-battani (*) célé-
bre Astronome vers l'an 300 de l'Hégire,
est déterminée à 36 degrés, ausquels Ebn-
Shatir ajoute une minute, & Ebn Junis
trois, ce qui prouve la précision qu'on a
(*) Vulgò Albategni.
1752.
MAI.
101
étudiée en certe hauteur: au lieu que vous
trouverez Racca d'un dégré tout entier
plus Sud dans les Cartes précédentes. Al-
battani, qui a rapporté ses Tables Astro-
nomiques à la position de cette ville,
où quelques Khalifes ont fait leur demeu-
re, la détermine plus orientale qu'Ale-
xandrie d'Egypte de 40 minutes de tems;
& en effet la construction de ma Carte y
fait entrer dix degrés de longitude, sans
autre diversité que d'une fraction de de-
gré. Ce n'est pourtant pas l'assujetisse-
ment immédiat à la détermination d'Al-
battani, qui donne cette con venance dans
la Carte: c'est la distance que j'ai jugée
con venable avec le point d'Halep, que l'on
voit être très à portée, & qui a sa longi-
tude déterminée de nos jours, ainsi que
celle d'Alexandrie. Dans les Cartes où l'on
a déplacé Racca de sa latitude, si on ré-
formoit cette position en la pottant à un
dégré plus au Nord, il ne resteroit pas
un dégré de différence dans ces Cartes en-
tre Racca & Diarbekir, pat la raison que
Diarbekir y est placé au dessous de 37 dé-
grés, au lieu de 37 & environ 50 minu-
tes, qui est la hauteur convenable. La dis-
tance qui sépare Racca de la position de
Roha, & celle qu'il faut employer entre
Roha & Diarbekir, ne se renferment
E iij.
102. MERCUREDE FRANCE.
point dans l'espace de moins d'un dégré.
On jugera de l'effet de ces déplacemens
dę liea sur toutes les parties qui leur sont
adhérentes. Diarbekir baissé d'un degré,
en fait trouver trois au lieu de deux entre
Arz-roum & Diarbekir; d'un autre côté,
Mosul est entraîné dans le Sud par une sui-
te de son rapport avec Diarbekir. D'où il
suit, que, pour composer une nouvelle
Carte, il y avoit autant à travailler sur la
disposition la plus générale des licux, que
sur la teprésentation du détail.
La distance à laquelle je devois reculer
Bagdad a été l'objet d'une étude toute par-
ticuliere. Entre les voyages modernes, ce
que je connois de plus direct, de mieux
suivi & circonstancié, est la route de Te-
xeira, Portugais, écrite en Espagnol. Ce
voyageur ayant d'abord passé de Basra à
Bagdad, la réduction & l'estime que je
devois faire de sa marche m'étoit indiquée
par la différence des latitudes de Basra &
de Bagdad, & même d'un point inter-
médiairę qui est Kufa, dont les vestiges
sont peu distans de Mesghid-Ali, où Te-
xeira a passé. La hauteur qu'un Officier de
la Compagnie des Indes (*) qui a fait à
Bafra la fonction de Consul, m'a donnée
de cette ville, ne différe que d'une minu-
(*) M. Gosse.
MAI.
103
1752.
te ou deux, de celle que Pietro della Valie
a observée. Par dessus cela, j'ai trouvé un
objet de comparaison, pour la route de
Texeira, dans la partie d'entre Bagdad &
Halep précisément, & pour ce qu'il y a
de distance depuis Bagdad jusqu'à Anah:
car les Géographes orientaux en fournis-
sent un détail circonstancié, par Anbar,
Hit & autres lieux. Cet espace vallant
plus que le tiers de la distance entre Halep
& Bagdad, ce n'est pas juger d'une trop
grande partie par une qui soit trop petite
en proportion. Mais, ce qui ma confirmé
dans le juste éloignement de Bagdad, c'est
de le voir convenir avec précision à la dis-
tance indiquée par Pline entre Damas &
Palmyre, & entre Palmyre & Seleucie sur
le Tigre, dont la position s'éloigne peu
de Bagdad, & se fixe même sur ce que les
Orientaux disent d'Al-Modain, par où ils
désignent ce qui reste des villes de Seleu-
cie & de Ctesiphon. Le détail de ce que
j'expose ici d'une maniere fort abrégée sur
cette distance entre Halep & Bagdad, est
le sujet d'un écrit particulier dans mes pa-
piers. J'y ai discuté spécialement & par
des moyens presque Geométriques, la po-
sition qu'il convient de donner à Tadmor
ou Palmire, que les Cartes n'écartent pas
assez des villes ou lieux habités de la Syrie.
E iiij
Dustrad v00
104 MERCURE DE FRANCE.
Une partie de cet écrit concerne l'inter-
valle & la position respective de Bagdad
& de Basra. Elle renferme un objet très- in-
teressant par rapport à l'ancienne Géogra-
phie, qui est la recherche du lieu précisé-
ment qu occupoit Babylone; & ce qu'on
doit croire de ce que cette ville avoit d'é-
tendue y est développé. Une navigation
de l'Euphrate par deux Vénitiens, depuis
le Bir vis-à-vis d'Halep, jusqu'auprès de
Bagdad, & qui fournit un grand détail de
lieux, na été mise en œeuvre, quoiqu'im-
primée, par aucun Géographe. Dans l'étude
que j'ai faite du cours de ce fleuve, je n'ai
négligé, ni Xenophon dans la marche des
dix mille, ni l'expédition de l'Empereur
Julien rapportée par Ammien-Marcellin
& par Zosime. On ne peut-être assuré de
la justesse des circonstances locales, si on
ne les trouve d'accord avec tous les faits
qui y ont quelque rapport.
Je passe au Kurdistan, qui renferme
l'ancienne Assyrie. Quoique ce nom s'écri-
ve par un Kiaf, & qu'on pût vouloir écrire
Kiurd, cependant il m a semblé que l'ufa-
ge & la prononciation ordinaire devoient
prévaloir. Ce pays sur lequel toutes les
Cartes ont été très-maigres de détail, est
un de ceux où il abonde davantage dans
la nouvelle. Il compose la frontiere de
MAI. 1752.
105.
l'Empire Ottoman du côté de la Perse, &
sa partie montueuse est occupée par de pe-
tits Princes particuliers, à peu près indé-
pendans. De-là vient que ce pays est dé-
crit d'une maniere tout autrement circons-
tanciée par le Géographe Turc, que dans
les autres Géographies Orientales. Mais,
jo ne puis dire l'application qu'il a falsu
donner, pour bien entendre ou concevott
se Geographe que je cite, pour fixer par
la combinaison de ce qu'il rapporte avec
les instructions empruntées d'ailleurs, la-
représentation du local en tous ses points,
positions de Villes & de Châteaux, cours
de riviéres, emplacement des Montagnes.
Il est vrai, que le fruit de cette applica-
tior a été, que ces différentes rivieres que
l'on voit concourir à former le Tigre, ique
le cours du Zab, surtout en sa partie supé-
rieure, que beaucoup de lieux, n'ont jus-
qu'à présent paru ainsi dans aucune Carte.
M. de l'Isse, qui dans les premières de sa
composition avoit bien connu la distinc-
tion qu'il faut faire entre le Lac de Van &.
celui d'Urmia, les aejoints, ou simplement
diviso comme par un pont, dans sa carte
de la Perse, ce que néanmoins beancoup
d'instructions antérieures contredisoient
formellement. La ville de Van, en cette
Carte est transportée au côté occidental-
E
106 MERCURE DE FRANCE.
du grand Lac qui en tire son nom, lors-
que sa vraie situation est au côté Oriental:
la ville d'Ouroumi, la même qu'Urmia,
s'y voit attachée au rivage du même Lac,
quoiqu'elle en soit éloignée d'une distance
à estimer de quarante lieues Françoises,
avec de très-hautes montagnes dans l'in-
tervalle, qui n'ont jamais permis de com-
munication entre les Lacs dont ou vient
de parler. Ces circonstances ne seront pas
jugées assez indifférentes, pour qu'il soit
permis de les dissimuler, lorsqu'il est ques-
tion de servir le Public, en lui rendant
compte d'un nouvel ouvrage qu'on lui met
entre les mains.
Il faut maintenant revenit au point
d'Arz-roum, pour passet en Armenie, &c.
La suite dans d'auires Mercures.
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15
p. 107
Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure d'Avril, [titre d'après la table]
Début :
Le mot de la premiere Enigme du Mercure d'Avril est Aiguille. Celui de la seconde [...]
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texteReconnaissance textuelle : Mots des Enigmes & des Logogriphes du Mercure d'Avril, [titre d'après la table]
Le mot de la premiere Enigme du Mercure
d'Avril est Aiguille. Celui de la seconde
est Cloche. Celui du premier Logogri-
phe est Papillote, dans sequel on trouve
Poppé, Pope, Lote poisson, lait, pet, pie,
papille, Pilote poisson, Loi, Apt ville,
aile, Pape, toile, Lot riviére, laie, palet,
& Pilote d'un vaisseau. Celui du second,
est Epigramme, dans lequel on trouve ame,
arme, magie, Mage, Ega, Egra riviére,
Epi, Pirame, rame, pré, pie, air, rape, rage,
re, mi, Parme, Marie, rime, gamme, ma-
ri, Empire, mire, Sanglier, Mare, Pigée,
rami, piège, & Page.
d'Avril est Aiguille. Celui de la seconde
est Cloche. Celui du premier Logogri-
phe est Papillote, dans sequel on trouve
Poppé, Pope, Lote poisson, lait, pet, pie,
papille, Pilote poisson, Loi, Apt ville,
aile, Pape, toile, Lot riviére, laie, palet,
& Pilote d'un vaisseau. Celui du second,
est Epigramme, dans lequel on trouve ame,
arme, magie, Mage, Ega, Egra riviére,
Epi, Pirame, rame, pré, pie, air, rape, rage,
re, mi, Parme, Marie, rime, gamme, ma-
ri, Empire, mire, Sanglier, Mare, Pigée,
rami, piège, & Page.
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16
p. 108
ENIGME.
Début :
Quoique faite pour le repos, [...]
Mots clefs :
Bière
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
Quoique faite pour le repos ' ,
Je n'annonce que les allarmes ;
Pour quelqu'un aurois-je des charmes
On me hait autant qu'Atropos .
Mon féjour fait verfer des larmes ,
Bien qu'il mette à l'abri des maux.
Frêle réduit d'un infenfible
Helas ! une mere inflexible ,
Dont je fuis le trifte produit ,
Nous reçoit & puis nous détruit.
Edipe c'eft affez , devine ,
Daigne me fcruter bien à fond ;
Mais tu me fçais , je te chagrine ,
Et mon fouvenir te confond .
Quoique faite pour le repos ' ,
Je n'annonce que les allarmes ;
Pour quelqu'un aurois-je des charmes
On me hait autant qu'Atropos .
Mon féjour fait verfer des larmes ,
Bien qu'il mette à l'abri des maux.
Frêle réduit d'un infenfible
Helas ! une mere inflexible ,
Dont je fuis le trifte produit ,
Nous reçoit & puis nous détruit.
Edipe c'eft affez , devine ,
Daigne me fcruter bien à fond ;
Mais tu me fçais , je te chagrine ,
Et mon fouvenir te confond .
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17
p. 108-109
AUTRE.
Début :
Point chair ne suis, quoique couvert de peau ; [...]
Mots clefs :
Saule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Point chair ne fuis , quoique couvert de peau
Poiflon non plus , je vis ponstant dans l'eau ;
Exempt de peine affez fouvent je pleure ;
Mais mon oeil féche avant ma derniere heure.
Lors je jaunis , & changeant de couleur ,
Tout fouffre en moi , pied , tête , bras & con
Sans fentiment je brule comme méche
M A I. 1752 109:
Devine-moi , qu'eft- ce qui t'en empêche a
Veux-tu , lecteur , plus d'éclairciffement ,,
Allons , je vais t'obéïr promptement.
Ma mince taille eft preſque giganteſque ;
Ma chevelure eft tant foit peu burlesque ,
Vieille au- deffous , & fort jeune au - deffus
Au grand beſoin je ne la retiens plus ,
Je la revois ma chere chevelure
Elle revient & me fert de parure,
De joie alors, je pleure de nouveau.
Pour mon afpect il n'eft ni laid ' ni beau
Je fais pourtant fort bien mon perfonnage ,
Au bord fur tout de quelque frais rivage ;
Je ne dis rien de mes plus doux attraits ,
Tu dois , lecteur , me connoître à ces traits.
CAPRIS DE BEAUVESER
Cuers en Provence , ce 5 Janvier 175.2.
Point chair ne fuis , quoique couvert de peau
Poiflon non plus , je vis ponstant dans l'eau ;
Exempt de peine affez fouvent je pleure ;
Mais mon oeil féche avant ma derniere heure.
Lors je jaunis , & changeant de couleur ,
Tout fouffre en moi , pied , tête , bras & con
Sans fentiment je brule comme méche
M A I. 1752 109:
Devine-moi , qu'eft- ce qui t'en empêche a
Veux-tu , lecteur , plus d'éclairciffement ,,
Allons , je vais t'obéïr promptement.
Ma mince taille eft preſque giganteſque ;
Ma chevelure eft tant foit peu burlesque ,
Vieille au- deffous , & fort jeune au - deffus
Au grand beſoin je ne la retiens plus ,
Je la revois ma chere chevelure
Elle revient & me fert de parure,
De joie alors, je pleure de nouveau.
Pour mon afpect il n'eft ni laid ' ni beau
Je fais pourtant fort bien mon perfonnage ,
Au bord fur tout de quelque frais rivage ;
Je ne dis rien de mes plus doux attraits ,
Tu dois , lecteur , me connoître à ces traits.
CAPRIS DE BEAUVESER
Cuers en Provence , ce 5 Janvier 175.2.
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18
p. 109-110
LOGOGRIPHE.
Début :
Tu me connois, lecteur, je suis à ton usage, [...]
Mots clefs :
Écriture
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRIPHE.
LOGO GRIP HE.
Tu me connois , lecteur , je fuis à ton ufage' ;
Je fers à ton plaifir , toujours à ton ménage ;
Les grands & les petits , tous ont recours à moi ,
Je cimente la paix , je divulgue la loi.
Combine maintenant, lecteur , mon affemblage ,
Huit membres font mon tout , mais tu me tiens)
jgage
&
ito MERCURE DE FRANCE.
Primò , mon cher lecteur , pour entrer en dé
tail ,
D'un infecte connu je nomme le travail ;
Doot retranchant ma tête , à l'inftant il te refte
Ce qui pour plus d'un homme eft fouvent très
funefte.
Pourfuis , tu trouveras un peuple du Levant ;
Deux notes de Mufique , un folide élement ;
Ce qu'on perd à regret , fur tout dans le grand
monde
D'un animal impur la femelle féconde.
Je te préfente encor dans ma diſſection ,
Ce qui dans bien des gens eft ſouvent paffion }
Ce qui chaffe toujours toute mélancolie ,
Et le nom d'une Ville en Baffe -Normandie,
Pour t'éviter enfin davantage à chercher,
Je me montre à tes yeux en voulant me cacher
Par M. CASTAING fils , à Alençone
Tu me connois , lecteur , je fuis à ton ufage' ;
Je fers à ton plaifir , toujours à ton ménage ;
Les grands & les petits , tous ont recours à moi ,
Je cimente la paix , je divulgue la loi.
Combine maintenant, lecteur , mon affemblage ,
Huit membres font mon tout , mais tu me tiens)
jgage
&
ito MERCURE DE FRANCE.
Primò , mon cher lecteur , pour entrer en dé
tail ,
D'un infecte connu je nomme le travail ;
Doot retranchant ma tête , à l'inftant il te refte
Ce qui pour plus d'un homme eft fouvent très
funefte.
Pourfuis , tu trouveras un peuple du Levant ;
Deux notes de Mufique , un folide élement ;
Ce qu'on perd à regret , fur tout dans le grand
monde
D'un animal impur la femelle féconde.
Je te préfente encor dans ma diſſection ,
Ce qui dans bien des gens eft ſouvent paffion }
Ce qui chaffe toujours toute mélancolie ,
Et le nom d'une Ville en Baffe -Normandie,
Pour t'éviter enfin davantage à chercher,
Je me montre à tes yeux en voulant me cacher
Par M. CASTAING fils , à Alençone
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19
p. 110-111
AUTRE.
Début :
Très-aisément, ami, tu pourras me connoître, [...]
Mots clefs :
Mercure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
TRès- aifément ,
Rès-aifément , ami, tu pourras me connoître,
En te difant d'abord que l'on me voit paroître
Ainfi qu'une coquette , où l'art étudié
Te préfente à la fois plus d'un trait varié.
Je puis auffi comme elle avoir le droit de plaire
Je cheris l'inconftance , & je fuis fans myftere ;
MA I 17527 III
Mais pour me dévoiler tout-à-fait à tes yeux ,
Mes fept pieds combinés , t'inftruiront encor
mieux.
Je te nomme d'abord ce qu'un fils d'Hypo
crate
Cherche , mais que fouvent fon ignorance rate,
Et je fuis fi tu veux m'expliqer autrement ,
Place très-difficile à remplir dignement.
Tu trouves dans mon fein une Piéce de France ;
Joins-y deux pieds , Venus doit à moi ſa naifs
fance ;
Mais combine autrement , je te dis à ton tour ,
Le nom tendre & cheri de qui tu tiens le jour.
Ce n'eft pas tout , pourfuis , je fuis pour l'ordi
naire ,
'A la bonté d'un fruit , un point très- néceffaire,
Je fuis un mal commun ; je te nomme un Comté
Une note dans mi fa fol la fi ut re ,
Le chemin que l'on prend pour aller dans les
Ifles..
Si tu ne me tiens pas pour le coup , que ſçait - on ; '
Moi même je pourrois te dire enfin mon nom.
Par le même.
TRès- aifément ,
Rès-aifément , ami, tu pourras me connoître,
En te difant d'abord que l'on me voit paroître
Ainfi qu'une coquette , où l'art étudié
Te préfente à la fois plus d'un trait varié.
Je puis auffi comme elle avoir le droit de plaire
Je cheris l'inconftance , & je fuis fans myftere ;
MA I 17527 III
Mais pour me dévoiler tout-à-fait à tes yeux ,
Mes fept pieds combinés , t'inftruiront encor
mieux.
Je te nomme d'abord ce qu'un fils d'Hypo
crate
Cherche , mais que fouvent fon ignorance rate,
Et je fuis fi tu veux m'expliqer autrement ,
Place très-difficile à remplir dignement.
Tu trouves dans mon fein une Piéce de France ;
Joins-y deux pieds , Venus doit à moi ſa naifs
fance ;
Mais combine autrement , je te dis à ton tour ,
Le nom tendre & cheri de qui tu tiens le jour.
Ce n'eft pas tout , pourfuis , je fuis pour l'ordi
naire ,
'A la bonté d'un fruit , un point très- néceffaire,
Je fuis un mal commun ; je te nomme un Comté
Une note dans mi fa fol la fi ut re ,
Le chemin que l'on prend pour aller dans les
Ifles..
Si tu ne me tiens pas pour le coup , que ſçait - on ; '
Moi même je pourrois te dire enfin mon nom.
Par le même.
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