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1
p. 221-223
« Je ne vous demande point vostre sentiment sur ce Madrigal [...] »
Début :
Je ne vous demande point vostre sentiment sur ce Madrigal [...]
Mots clefs :
Bon goût, Académie française, Beaux esprits
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texteReconnaissance textuelle : « Je ne vous demande point vostre sentiment sur ce Madrigal [...] »
Je ne vous demande point voſtre ſentiment fur ce Madrigal, vous eſtes de tropbon goût pour ne le pas approu- ver. Il eſt encor de Monfieur
Boyer, fameux par quatitéde belles Pieces de Theatre qui
luy ont fait meriter une place dans l'Académie Françoiſe ,
qu'il a toûjours occupée par- my les beaux Eſprit. Les Vers admirables , &les grands éve- nemensdont elles font remplies,leur feroient faire plusde bruit qu'elles ne font aujour- d'huy,quoy que tous les Gens éclairez en parlant avecbeau- coup d'eſtime, ſi nous eſtions
GALANT. 165
1
e
1
-
1
encor au temps où les Ouvra- ges de cette nature faifoient d'eux- meſmes leur bon ou
mauvais fuccés.
Boyer, fameux par quatitéde belles Pieces de Theatre qui
luy ont fait meriter une place dans l'Académie Françoiſe ,
qu'il a toûjours occupée par- my les beaux Eſprit. Les Vers admirables , &les grands éve- nemensdont elles font remplies,leur feroient faire plusde bruit qu'elles ne font aujour- d'huy,quoy que tous les Gens éclairez en parlant avecbeau- coup d'eſtime, ſi nous eſtions
GALANT. 165
1
e
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-
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encor au temps où les Ouvra- ges de cette nature faifoient d'eux- meſmes leur bon ou
mauvais fuccés.
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Résumé : « Je ne vous demande point vostre sentiment sur ce Madrigal [...] »
Le texte évoque un madrigal attribué à Monsieur Boyer, dramaturge reconnu à l'Académie Française. Les vers sont décrits comme admirables et riches en événements. Bien que Boyer soit apprécié des gens éclairés, ses œuvres ne bénéficient plus de la même reconnaissance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 71-72
Présens faits par le Roy, [titre d'après la table]
Début :
Je vous ay souvent parlé depuis plusieurs années des Médailles [...]
Mots clefs :
Médailles, Gloire, Monarque, Bon goût, Gratification
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texteReconnaissance textuelle : Présens faits par le Roy, [titre d'après la table]
Ie vous ay fouvent parlé depuis
plufieurs années des Médailles
qui ont efté frapées à la gloire
du Roy , & qui compofent l'Hiſtoire
de la vie de ce Monarque.
Je vous en ay mefme envoyé
quelques- unes que j'ay fait graver
en divers temps . Elles font
préfentement au nombre de
quatrevingt- dixneuf , & Sa Majefté
vient d'en faire préfent à
Monfieur le Procureur General
& à Monfieur le Nautre ; & ne
les leur a données , que comme à
des Curieux , & à des perfonnes
qui par leur bon gouſt ſe ſont
acquis une parfaite connoiffance
de tout ce que l'Antiquité à de
72. MERCURE
rare . Je vous appris il y a un mois
la gratification de cinquante mille
livres que le Roy avoit faite à
Monfieur Manfard ; Sa Majesté
luy en a donné encore vingt - cinq ,
pour luy faciliter le payement de
la Charge d'Intendant Genéral
des Baftimens , qu'il a achetée
cent mille francs. Elle eftoit à
Monfieur Gobert , qui s'en eſt
démis volontairement en fa faveur.
Le Roy qui ne laiffe aucun
fervice fans récompenfe , voulant
reconnoiftre ceux que Monfieur,
Landoüillette de Saugiviere luy,
a rendus dans le Commandement.
des Bombardiers à Tabago , Alger
, & Génes , a ennobly ce
brave Officier.
plufieurs années des Médailles
qui ont efté frapées à la gloire
du Roy , & qui compofent l'Hiſtoire
de la vie de ce Monarque.
Je vous en ay mefme envoyé
quelques- unes que j'ay fait graver
en divers temps . Elles font
préfentement au nombre de
quatrevingt- dixneuf , & Sa Majefté
vient d'en faire préfent à
Monfieur le Procureur General
& à Monfieur le Nautre ; & ne
les leur a données , que comme à
des Curieux , & à des perfonnes
qui par leur bon gouſt ſe ſont
acquis une parfaite connoiffance
de tout ce que l'Antiquité à de
72. MERCURE
rare . Je vous appris il y a un mois
la gratification de cinquante mille
livres que le Roy avoit faite à
Monfieur Manfard ; Sa Majesté
luy en a donné encore vingt - cinq ,
pour luy faciliter le payement de
la Charge d'Intendant Genéral
des Baftimens , qu'il a achetée
cent mille francs. Elle eftoit à
Monfieur Gobert , qui s'en eſt
démis volontairement en fa faveur.
Le Roy qui ne laiffe aucun
fervice fans récompenfe , voulant
reconnoiftre ceux que Monfieur,
Landoüillette de Saugiviere luy,
a rendus dans le Commandement.
des Bombardiers à Tabago , Alger
, & Génes , a ennobly ce
brave Officier.
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Résumé : Présens faits par le Roy, [titre d'après la table]
Le texte évoque des médailles célébrant la vie d'un roi. L'auteur a envoyé quatre-vingt-dix-neuf de ces médailles à des personnes distinguées, comme Monsieur le Procureur Général et Monsieur le Nautre, en reconnaissance de leur goût et de leur connaissance de l'antiquité. Le roi a accordé une gratification de cinquante mille livres à Monsieur Mansard, suivie de vingt-cinq mille livres supplémentaires pour l'achat de la charge d'Intendant Général des Bâtiments, précédemment détenue par Monsieur Gobert. Cette charge a été achetée cent mille francs. Par ailleurs, le roi a anobli Monsieur Landoüillette de Saugiviere pour ses services dans le commandement des bombardiers à Tabago, Alger et Gênes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 318-323
Comédies nouvelles, [titre d'après la table]
Début :
Les Comédiens François représentent depuis un mois une Tragédie intitulée [...]
Mots clefs :
Tragédie, Comédien, Larmes, Pièces, Représentation, Bon goût, Vérité, Auteur, Acte, Personnages, Comédie, Vices
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Comédies nouvelles, [titre d'après la table]
Les Comédiens François repréfentent
depuis un mois une
Tragédie intitulée Andronic. Cet
Ouvrage eft le charme de la Cour
& de Paris. Il tire des larmes des
plus infenfibles ; & l'ona rien vû
depuis long temps , qui ait eu un
auffi grand fuccés. La Comédie
de l'Ufurier , qu'on jouë alterGALANT.
319
nativement avec cette Piéce , n'a
pas efté traitée d'abord fi favorablement
, & plufieurs ont imité
le Marquis de la Critique de l'E .
cole des Femmes. C'eft le fort
des Piéces qui reprennent les vices,
d'eftre condamnées dans les
premieres Repréſentations. Le
chagrin de fe reconnoiftre dans
des Portraits genéraux , & de
s'accufer en fecret des defauts .
qu'on blâme , oblige ceux qui fe
les reprochent à eux -meſmes , à ›
décrier une Piéce , afin d'empêcher
qu'on ne la voye ; mais les
Gens finceres & de bon gouft,
rétabliffent dans la fuite ce que
ces Critiques intéreffez ont tâché
d'abatre . C'est ce qui ne
pouvoit manquer à l'Ufurier, puis
que la Piéce paffe pour bien
320 MERCURE
écrite , & bien conduire , & qu'on
Y rit depuis le commencement
jufques à la fin , fans qu'il y ait
ny fade plaifancerie , ny équivoque
dont la modeftie puiffe eftre
bleffée. Ainfi l'on n'y peut rire
que de la verité des chofes qu'on
y dit en reprenant les defauts des
Hommes . Ces fortes de chofes
ne peuvent rendre un Autheur
blâmable . Quand on fera voir
que de certains Courtifans font
gueux par leur faute , loin de s'en
fâcher,ils doivent remercier ceux
qui en leur faifant ouvrir les yeux ,
leur donnent moyen d'éviter leur
ruine entiere. Il eft fi vray qu'on
n'a pas eu deffein de choquer la
Cour dans cette Piéce , qu'apres
avoir donné dans un Acte un Por.
trait des Courtiſans qui vivent
GALANT. 321
1
dans le defordre, on en donne un
dans l'Acte qui fuit , entièrement
à l'avantage de la Cour. On s'eft
réché fur ce que dans cette Piéce
on avoit mis des Abb.z fur le
Théatre ; mais fi ceux qui critiquent
cet endroit , l'avoient bien
examiné , ils connoiftroient que
le Perfonnage qu'ils prennent
pour un Abbé , n'eft qu'un des
Ufurpateurs de ce Tître , qui s'en
fervent feulement afin d'eftre
mieux receus dans les Compagnies
; de forte qu'on ne peut
faire aucune comparaifon de ce
Perfonnage avec un veritable
Abbé. D'ailleurs quand c'en feroit
un , on ne pourroit alleguer
qu'il defigne particulierement
aucun Abbé , puis qu'il dit des
chofes genérales , & qui ne peu
322 MERCURE
"
vent eftre appliquées à une mef
me Perfonne. Cela fait voir
que
c'eft fort injuftement que l'on
impute à un Particulier ce qui en
regarde plus de cent . Il en eft de
mefme des Banquiers dont on
parle dans la Piéce. Il cft certain
que l'Autheur n'en a eu aucun
en veuë , mais feulement les vices
de leur Profeffion. Ceux qui prêtent
à ufure , peuvent ne fe pas
corriger pour cela , mais le Pu
blic fera du moins averty de
beaucoup de chofes qu'il doit
éviter à leur égard . Cette maniere
de corriger les vices a efté
trouvée fi utile de tout temps ,
que les Anciens fe fervoient de
Mafques femblables à ceux dont
ils vouloient faire voir les - defauts,
afin de les faire remarquer
GALANT. 323
au Public Il n'en eft pas de mê
me aujourd'huy ; & l'on n'attaque
à la Comédie que les vices,
& non pas les Hommes.
depuis un mois une
Tragédie intitulée Andronic. Cet
Ouvrage eft le charme de la Cour
& de Paris. Il tire des larmes des
plus infenfibles ; & l'ona rien vû
depuis long temps , qui ait eu un
auffi grand fuccés. La Comédie
de l'Ufurier , qu'on jouë alterGALANT.
319
nativement avec cette Piéce , n'a
pas efté traitée d'abord fi favorablement
, & plufieurs ont imité
le Marquis de la Critique de l'E .
cole des Femmes. C'eft le fort
des Piéces qui reprennent les vices,
d'eftre condamnées dans les
premieres Repréſentations. Le
chagrin de fe reconnoiftre dans
des Portraits genéraux , & de
s'accufer en fecret des defauts .
qu'on blâme , oblige ceux qui fe
les reprochent à eux -meſmes , à ›
décrier une Piéce , afin d'empêcher
qu'on ne la voye ; mais les
Gens finceres & de bon gouft,
rétabliffent dans la fuite ce que
ces Critiques intéreffez ont tâché
d'abatre . C'est ce qui ne
pouvoit manquer à l'Ufurier, puis
que la Piéce paffe pour bien
320 MERCURE
écrite , & bien conduire , & qu'on
Y rit depuis le commencement
jufques à la fin , fans qu'il y ait
ny fade plaifancerie , ny équivoque
dont la modeftie puiffe eftre
bleffée. Ainfi l'on n'y peut rire
que de la verité des chofes qu'on
y dit en reprenant les defauts des
Hommes . Ces fortes de chofes
ne peuvent rendre un Autheur
blâmable . Quand on fera voir
que de certains Courtifans font
gueux par leur faute , loin de s'en
fâcher,ils doivent remercier ceux
qui en leur faifant ouvrir les yeux ,
leur donnent moyen d'éviter leur
ruine entiere. Il eft fi vray qu'on
n'a pas eu deffein de choquer la
Cour dans cette Piéce , qu'apres
avoir donné dans un Acte un Por.
trait des Courtiſans qui vivent
GALANT. 321
1
dans le defordre, on en donne un
dans l'Acte qui fuit , entièrement
à l'avantage de la Cour. On s'eft
réché fur ce que dans cette Piéce
on avoit mis des Abb.z fur le
Théatre ; mais fi ceux qui critiquent
cet endroit , l'avoient bien
examiné , ils connoiftroient que
le Perfonnage qu'ils prennent
pour un Abbé , n'eft qu'un des
Ufurpateurs de ce Tître , qui s'en
fervent feulement afin d'eftre
mieux receus dans les Compagnies
; de forte qu'on ne peut
faire aucune comparaifon de ce
Perfonnage avec un veritable
Abbé. D'ailleurs quand c'en feroit
un , on ne pourroit alleguer
qu'il defigne particulierement
aucun Abbé , puis qu'il dit des
chofes genérales , & qui ne peu
322 MERCURE
"
vent eftre appliquées à une mef
me Perfonne. Cela fait voir
que
c'eft fort injuftement que l'on
impute à un Particulier ce qui en
regarde plus de cent . Il en eft de
mefme des Banquiers dont on
parle dans la Piéce. Il cft certain
que l'Autheur n'en a eu aucun
en veuë , mais feulement les vices
de leur Profeffion. Ceux qui prêtent
à ufure , peuvent ne fe pas
corriger pour cela , mais le Pu
blic fera du moins averty de
beaucoup de chofes qu'il doit
éviter à leur égard . Cette maniere
de corriger les vices a efté
trouvée fi utile de tout temps ,
que les Anciens fe fervoient de
Mafques femblables à ceux dont
ils vouloient faire voir les - defauts,
afin de les faire remarquer
GALANT. 323
au Public Il n'en eft pas de mê
me aujourd'huy ; & l'on n'attaque
à la Comédie que les vices,
& non pas les Hommes.
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Résumé : Comédies nouvelles, [titre d'après la table]
Les Comédiens Français jouent depuis un mois la tragédie 'Andronic', qui connaît un grand succès à la cour et à Paris. La comédie 'L'Ufurier', alternée avec 'Andronic', a d'abord été mal reçue, certains critiques la comparant à la critique de l'École des Femmes. Les pièces dénonçant les vices sont souvent mal accueillies lors des premières représentations, car les spectateurs se reconnaissent dans les portraits tracés. Cependant, les gens sincères et de bon goût finissent par rétablir la réputation de la pièce. 'L'Ufurier' est bien écrite et offre un rire constant sans recourir à des plaisanteries fades ou blessantes. Le rire provient de la vérité des choses reprochées aux hommes. La pièce ne vise pas à choquer la cour, alternant entre des portraits de courtisans vivant dans le désordre et des portraits flatteurs de la cour. Les critiques ont également reproché la présence d'abbés sur scène, mais le personnage en question est un usurpateur du titre. Les banquiers mentionnés ne sont pas visés individuellement, mais leurs vices professionnels sont mis en lumière pour avertir le public. Cette méthode de correction des vices est jugée utile et a été utilisée par les Anciens pour faire remarquer les défauts au public. Aujourd'hui, on attaque les vices et non les hommes à la comédie.
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4
p. 170-207
LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.
Début :
Vous deviez, Madame, vous contenter du silence que je garday [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Opéra, Comédie, Racine, Théâtre, Corneille, Musique, Théâtre italien, Théâtre français, Tragédie, Auteurs, Spectacles, Molière, Poème, Mauvais goût, Spectateurs, Poésie, Anciens, Modernes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.
LETTRE
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-
♡
GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-
♡
GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
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Résumé : LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.
La lettre traite de la dégradation du bon goût dans le théâtre et la musique contemporains. L'autrice regrette la perte du bon goût, qu'elle définit comme une harmonie entre l'esprit et la raison, et critique les spectacles modernes pour leur manque de sens commun. Elle attribue le succès de ces œuvres à la nouveauté et à la nostalgie de la comédie italienne, notant que le public privilégie des productions médiocres aux classiques de Corneille, Molière et Racine. Les femmes sont décrites comme les principales juges des pièces de théâtre, influençant ainsi les choix des auteurs. Le texte met également en lumière les difficultés rencontrées par les auteurs classiques pour obtenir le succès de leur vivant. Corneille, Molière et Racine ont tous été initialement critiqués ou mal reçus. Cependant, Monsieur de la Fosse est cité comme un auteur moderne ayant réussi à approcher la qualité des classiques avec des œuvres comme 'Polixène' et 'Thésée'. L'évolution du goût théâtral et musical est également abordée. Le public moderne préfère désormais des œuvres sophistiquées et artificielles, influencé par le mauvais goût italien. Lully et Quinault sont loués, bien que peu de leurs œuvres aient résisté à l'épreuve du temps. Les compositeurs modernes sont critiqués pour leur manque de goût et de sentiment, rendant leur musique forcée et barbare. Dans le domaine musical, les musiciens contemporains peinent à exprimer les émotions et simplifient les scènes, déformant ainsi les œuvres classiques. L'autrice prédit que les opéras modernes finiront par surpasser les anciens grâce à l'ajout de cantates et d'airs chantés par des voix distinguées, attirant un public qui préfère le joli et le comique au beau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 1163-1168
Essay sur le bon goût en Musique, &c. [titre d'après la table]
Début :
ESSAY sur le bon goût en Musique. Par M. Grandval. A Paris, Quai de Gévres, [...]
Mots clefs :
Goût, Sentiment, Règles, Bon goût, Savants, Peuple, Oreilles, Connaître
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essay sur le bon goût en Musique, &c. [titre d'après la table]
ESSAY sur le bon goût en Musique.Par
M. Grandval. A Paris , Quai de Gévres ,
chez P. Prault.173 2. brochure de 76 pag.
prix , 15 sols.
4
Voicy une matiere toute neuve , comme
l'Auteur l'expose dans une courte
Préface , en réfléchissant sur la difficulté
et la délicatesse de l'entreprise. Selon lui,
il y a deux grandes manieres de connoitre
les bonnes et les mauvaises choses ; le
sentiment intérieur et les Regles . Par le
sentiment on dira , il me semble , que
cela est bien , ou il me semble que cela
est mauvais. Par les Regles , on dira , cela
est bon ou mauvais , par telle raison, & c.
Or le plus sûr moyen de juger sainement
est de joindre le sentiment intérieur aux
Regles , d'appliquer l'un à l'autre ; de
bien démêler l'impression de l'un à l'effet
de l'autre ; ensorte qu'ils se prêtent un
mutuel secours équitable , et qu'il en ré-
-sulte un jugement sensé , qui fasse honneur
au goût de celui qui le rend .
I. Vol.
F Le
1164 MERCURE DE FRANCE
}
Le bon goût se distingue par les de
grez où l'on place les bonnes choses , les
mauvaises , les médiocres, les excellentes
et les détestables.
;
Il y a dans les Arts , dit l'Auteur , un
point de perfection ; celui qui le sent a le
goût parfait celui qui ne le sent pas et
qui va trop loin ou reste en deçà , a le
goût défectueux ; sur ce pied- là le bon
goût n'est autre chose que le sentiment
naturel , purifié par les Régles. 11 consiste
à sçavoir faire cas des choses , à. proportion
de ce qu'elles valent , et à les estimer
selon qu'elles sont estimables , par
de génie et l'art qui y sont employez , et
bien ou mal mis en oeuvre.
-
Il y a deux sortes d'oreilles ; l'une pour
le son , l'autre pour la mesure ou le mouvenient;
la premiere est blessée d'un faux
ton , qui fait connoître quand on chante
ou qu'on touche faux ; celle-là est impossible
à donner. L'autre fait chanter de
mesure , fait connoître quand on en est
sorti , et enseigne l'exacte précision de la
valeur des temps. Quelques uns ont l'une
au suprême dégré , à qui l'autre manque
entierement. J'ai connu des Musiciens ,
poursuit l'Auteur , qui avoient l'oreille
du son si parfaite , qu'ils auroient discerné
jusqu'à un demi ton de fausseté ,
L. Vol.
et
JUIN. 1733 1165
et qui ne pouvoient danser un Menuet
en cadance ; et des Maîtres à Danser qui
ne s'appercevoient pas quand on chantoit
faux .
⚫ M. Granval , veut sur tout qu'on sçache
promptement connoître le ton ma
jeur et le ton mineur , et qu'on y ait l'oreille
bien rompuë , afin d'être d'abord
sensible à la difference de l'un et de l'autre.
C'est pour cela , dit-il , qu'il n'y a
rien de si dangereux que d'être commencé
par de méchans Maîtres , soit à chanter
, soit à jouer des Instrumens , ou à
danser ; ils donnent un mauvais pli , de
mauvais principes ; ils gâtent la voix , la
main , la jambe , et qui pis est le goût ,
bien loin d'en donner.
Pour parvenir au bon goût en question
, il faut s'accoûtumer à juger , &c.
J'ai pris garde à l'Opéra et aux Concerts
que bien des personnes ne jugent point ,
ils tâchent de lire dans les yeux des autres
ce qu'ils doivent penser et sentir. Il
faut se demander à soi -même : Cet Air
m'a-t- il flaté l'oreille , m'a - t - il ému le
coeur ? oui. Voilà le sentiment qui approuve
; il reste à consulter les Regles ,
& c .
Le plaisir du coeur étant au- dessus de
celui des oreilles ; une Musique qui pê-
1. Vol.
Fij che
1166 MERCURE DE FRANCE
che contre les Loix qui vont à toucher le
coeur , pêche davantage que celle qui ne
manque qu'à celles qui visent à contenter
les oreilles . Pardonnons à deux cadences
semblables , trop voisines l'une de
l'autre , à quelques fautes contre les regles
de la compositions et ne pardonnons
point à un shant froid , ou forcé ,
ou sans expression , ni à une-Musique trop
chargée d'agrémens et pleine de richesses
, hors de saison. Tout cela est en purc
perte.
Les belles chofes ne le sont plus , hors
de leur place.
La raison met les bienséances , et les
bienséances mettent la perfection .
L'Auteur préfére l'approbation du peu
ple à celle des Sçavans , avec des modifications
; il donne de tres bonnes raisons
pour appuyer son sentiment , et il soutient
que ce qui emporte generalement
l'admiration du peuple qui va à l'Opéra ,
Sans emporter celle des Sçavans , est au
dessus de ce qui emporte celle des Sçavans
, sans toucher le peuple.
·
Par le Peuple , dit il , j'entends toujours
les honnêtes gens , conduits par la
nature , à laquelle ils s'abandonnent ,
S'entreprêtant chacun ses lumieres , se
redressant l'un l'autre , et prononçant ,
I. Vel. selon
JUIN. 1733. 1167
selon un sentiment commun et libre
C'est là le grand Juge. Ce sont plus d'oreilles
et plus d'yeux ; la nature parle davantage
et plus haut ; la verité sort du
milieu du Parterre , comme elle sortoit
autrefois de la multitude d'Athénes.
Pour se perfectionner le goût , il croit
qu'il faut écouter les raisonnemens des
Sçavans , déférer aux sentimens des connoisseurs
, et étudier les mouvemens du
Peuple .
Comme malgré tous nos soins et notre
application nous pouvons encore nous
tromper , il faut se faire une régle et une
habitude d'observer et d'éplucher nos
méprises , d'éxaminer nos propres jugemens
avec la même séverité que les ouvrages
d'autrui , de remonter jusqu'à la
cause de notre méprise , que nous remarquerons
nettement , pour être en
garde contre nos erreurs et n'être pas
si sujets à y retomber. L'utilité de cette
pratique , dit M. Granval , mene au bor
goût bien droit et bien vîte .... Rapellons-
nous souvent nos méprises , considérons
attentivement le ridicule que
nous nous serions attiré , si elles avoient
été connuës, La méditation n'est pas flateuse
mais ce sera son amertume qui
nous la rendra utile.
›
1. Vol Fiij L'Au1168
MERCURE DE FRANCE
L'Auteur estimeroit le goût d'une personne
qui diroit sûrement : Cette simphonie
est belle , mais elle a été mal éxécutée.
Celle- ci a été bien éxécuté , mais elle ne
vant rien.'
En parlant de Lully , qu'il recommande
de ne pas perdre de vuë , il
dit , que ses chants prouvent qu'il étoit
capable de penser ce qu'il exprimoit.
Quels tons fins , vifs , délicats , expressifs
, &c. Il croit qu'il est toujours tresavantageux
aux Artistes , de se proposer
un point de perfection au- delà même de
leur portée. Ils ne se mettroient jamais
en chemin , s'ils croyoient n'arriver qu'où
ils arrivent effectivement . Toutes les
Sciences ont leur chimere ; elles courent
après sans la pouvoir attrapef , mais elles
font en chemin de tres- heureuses dé-
-couvertes .
M. Grandval. A Paris , Quai de Gévres ,
chez P. Prault.173 2. brochure de 76 pag.
prix , 15 sols.
4
Voicy une matiere toute neuve , comme
l'Auteur l'expose dans une courte
Préface , en réfléchissant sur la difficulté
et la délicatesse de l'entreprise. Selon lui,
il y a deux grandes manieres de connoitre
les bonnes et les mauvaises choses ; le
sentiment intérieur et les Regles . Par le
sentiment on dira , il me semble , que
cela est bien , ou il me semble que cela
est mauvais. Par les Regles , on dira , cela
est bon ou mauvais , par telle raison, & c.
Or le plus sûr moyen de juger sainement
est de joindre le sentiment intérieur aux
Regles , d'appliquer l'un à l'autre ; de
bien démêler l'impression de l'un à l'effet
de l'autre ; ensorte qu'ils se prêtent un
mutuel secours équitable , et qu'il en ré-
-sulte un jugement sensé , qui fasse honneur
au goût de celui qui le rend .
I. Vol.
F Le
1164 MERCURE DE FRANCE
}
Le bon goût se distingue par les de
grez où l'on place les bonnes choses , les
mauvaises , les médiocres, les excellentes
et les détestables.
;
Il y a dans les Arts , dit l'Auteur , un
point de perfection ; celui qui le sent a le
goût parfait celui qui ne le sent pas et
qui va trop loin ou reste en deçà , a le
goût défectueux ; sur ce pied- là le bon
goût n'est autre chose que le sentiment
naturel , purifié par les Régles. 11 consiste
à sçavoir faire cas des choses , à. proportion
de ce qu'elles valent , et à les estimer
selon qu'elles sont estimables , par
de génie et l'art qui y sont employez , et
bien ou mal mis en oeuvre.
-
Il y a deux sortes d'oreilles ; l'une pour
le son , l'autre pour la mesure ou le mouvenient;
la premiere est blessée d'un faux
ton , qui fait connoître quand on chante
ou qu'on touche faux ; celle-là est impossible
à donner. L'autre fait chanter de
mesure , fait connoître quand on en est
sorti , et enseigne l'exacte précision de la
valeur des temps. Quelques uns ont l'une
au suprême dégré , à qui l'autre manque
entierement. J'ai connu des Musiciens ,
poursuit l'Auteur , qui avoient l'oreille
du son si parfaite , qu'ils auroient discerné
jusqu'à un demi ton de fausseté ,
L. Vol.
et
JUIN. 1733 1165
et qui ne pouvoient danser un Menuet
en cadance ; et des Maîtres à Danser qui
ne s'appercevoient pas quand on chantoit
faux .
⚫ M. Granval , veut sur tout qu'on sçache
promptement connoître le ton ma
jeur et le ton mineur , et qu'on y ait l'oreille
bien rompuë , afin d'être d'abord
sensible à la difference de l'un et de l'autre.
C'est pour cela , dit-il , qu'il n'y a
rien de si dangereux que d'être commencé
par de méchans Maîtres , soit à chanter
, soit à jouer des Instrumens , ou à
danser ; ils donnent un mauvais pli , de
mauvais principes ; ils gâtent la voix , la
main , la jambe , et qui pis est le goût ,
bien loin d'en donner.
Pour parvenir au bon goût en question
, il faut s'accoûtumer à juger , &c.
J'ai pris garde à l'Opéra et aux Concerts
que bien des personnes ne jugent point ,
ils tâchent de lire dans les yeux des autres
ce qu'ils doivent penser et sentir. Il
faut se demander à soi -même : Cet Air
m'a-t- il flaté l'oreille , m'a - t - il ému le
coeur ? oui. Voilà le sentiment qui approuve
; il reste à consulter les Regles ,
& c .
Le plaisir du coeur étant au- dessus de
celui des oreilles ; une Musique qui pê-
1. Vol.
Fij che
1166 MERCURE DE FRANCE
che contre les Loix qui vont à toucher le
coeur , pêche davantage que celle qui ne
manque qu'à celles qui visent à contenter
les oreilles . Pardonnons à deux cadences
semblables , trop voisines l'une de
l'autre , à quelques fautes contre les regles
de la compositions et ne pardonnons
point à un shant froid , ou forcé ,
ou sans expression , ni à une-Musique trop
chargée d'agrémens et pleine de richesses
, hors de saison. Tout cela est en purc
perte.
Les belles chofes ne le sont plus , hors
de leur place.
La raison met les bienséances , et les
bienséances mettent la perfection .
L'Auteur préfére l'approbation du peu
ple à celle des Sçavans , avec des modifications
; il donne de tres bonnes raisons
pour appuyer son sentiment , et il soutient
que ce qui emporte generalement
l'admiration du peuple qui va à l'Opéra ,
Sans emporter celle des Sçavans , est au
dessus de ce qui emporte celle des Sçavans
, sans toucher le peuple.
·
Par le Peuple , dit il , j'entends toujours
les honnêtes gens , conduits par la
nature , à laquelle ils s'abandonnent ,
S'entreprêtant chacun ses lumieres , se
redressant l'un l'autre , et prononçant ,
I. Vel. selon
JUIN. 1733. 1167
selon un sentiment commun et libre
C'est là le grand Juge. Ce sont plus d'oreilles
et plus d'yeux ; la nature parle davantage
et plus haut ; la verité sort du
milieu du Parterre , comme elle sortoit
autrefois de la multitude d'Athénes.
Pour se perfectionner le goût , il croit
qu'il faut écouter les raisonnemens des
Sçavans , déférer aux sentimens des connoisseurs
, et étudier les mouvemens du
Peuple .
Comme malgré tous nos soins et notre
application nous pouvons encore nous
tromper , il faut se faire une régle et une
habitude d'observer et d'éplucher nos
méprises , d'éxaminer nos propres jugemens
avec la même séverité que les ouvrages
d'autrui , de remonter jusqu'à la
cause de notre méprise , que nous remarquerons
nettement , pour être en
garde contre nos erreurs et n'être pas
si sujets à y retomber. L'utilité de cette
pratique , dit M. Granval , mene au bor
goût bien droit et bien vîte .... Rapellons-
nous souvent nos méprises , considérons
attentivement le ridicule que
nous nous serions attiré , si elles avoient
été connuës, La méditation n'est pas flateuse
mais ce sera son amertume qui
nous la rendra utile.
›
1. Vol Fiij L'Au1168
MERCURE DE FRANCE
L'Auteur estimeroit le goût d'une personne
qui diroit sûrement : Cette simphonie
est belle , mais elle a été mal éxécutée.
Celle- ci a été bien éxécuté , mais elle ne
vant rien.'
En parlant de Lully , qu'il recommande
de ne pas perdre de vuë , il
dit , que ses chants prouvent qu'il étoit
capable de penser ce qu'il exprimoit.
Quels tons fins , vifs , délicats , expressifs
, &c. Il croit qu'il est toujours tresavantageux
aux Artistes , de se proposer
un point de perfection au- delà même de
leur portée. Ils ne se mettroient jamais
en chemin , s'ils croyoient n'arriver qu'où
ils arrivent effectivement . Toutes les
Sciences ont leur chimere ; elles courent
après sans la pouvoir attrapef , mais elles
font en chemin de tres- heureuses dé-
-couvertes .
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Résumé : Essay sur le bon goût en Musique, &c. [titre d'après la table]
L'essai 'Sur le bon goût en Musique' de M. Grandval, publié à Paris en 1732, examine la délicatesse et la difficulté de juger le bon goût en musique. L'auteur propose deux méthodes pour évaluer les œuvres musicales : le sentiment intérieur et les règles. Il recommande de combiner ces deux approches pour obtenir un jugement équilibré et sensé. Le bon goût se manifeste par la capacité à classer les œuvres musicales en fonction de leur qualité, allant de la médiocre à l'excellente. Il réside dans le sentiment naturel purifié par les règles, permettant de valoriser les œuvres en fonction de leur mérite. L'auteur distingue deux types d'oreilles : l'une pour le son, l'autre pour la mesure. Il insiste sur l'importance de bien distinguer le ton majeur du ton mineur et de se méfier des mauvais maîtres qui peuvent fausser le goût. Pour développer le bon goût, il est essentiel de juger par soi-même et de consulter les règles après avoir écouté son sentiment. L'auteur privilégie l'approbation du peuple, guidé par la nature, tout en reconnaissant la valeur des savants et des connaisseurs. Il recommande de se perfectionner en observant et en corrigeant ses erreurs. L'auteur admire Jean-Baptiste Lully pour sa capacité à exprimer des émotions fines et délicates. Il encourage les artistes à viser un point de perfection au-delà de leurs capacités actuelles, ce qui favorise les découvertes et les progrès.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 90-108
SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
Début :
La révolution des tems, la succession des différens âges sont [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Nature, Hommes, Peuple, Homme de goût, Climats, Peuple, Mérite, Plaisirs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
SUITE d'une difcuffion fur la nature
du goût , où après avoir prouvé
que fes principes font invariables
qu'ils ne font pointfujets aux révolutions
de la mode , on examine
s'ils font foumis au pouvoir du
tems , & à la différence des climats
, & quels fontfes objets principaux.
> A révolution des tems la fucceffion
des différens âges font
fans doute plus à redouter pour le goûr ,
que l'empire momentanée de la mode.
Rien , dit -on , pour le tems n'eft facré.
La force de cet agent eft terrible , je l'avoue
, mais poufferoit- il la barbarie jufqu'à
faire fentir au bon goût les triftes
effets de fon pouvoir ? Aidé par l'enchaînement
des événemens humains , favorifé
par quelques circonftances décifives
, il peut étendre ou refferrer fa domination.
Parcourons nos annales , confultons
l'antiquité , jettons nos regards fur les
peuples qui nous environnent , & nous
JUILLET. 1755. ༡ ་
verrons qu'il eft encore de fon reffort de
transferer le trône du bon goût d'une nation
dans une autre . Pour cela détruit- il
fes principes ? non : je le dis avec confiance
; ce fier deftructeur refpecte les monumens
précieux qui conftatent les progrès
de l'efprit humain . Villes fécondes en
grands hommes ! Athenes , Rome , vous n'avez
pas été à l'abri de fes coups ! Orateurs
immortels , Démofthenes , Ciceron , vous
vivez , & le tems , loin de vous faire outrage
, a réuni fous vos loix tous les peuples
du monde lettré. C'est le tems qui ,
de tant de nations différentes en a formé
une feule & même république , & vous
en êtes les premiers citoyens.
Par quel fecret les poëtes , les peintres ,
les muficiens , les fculpteurs , tant anciens
que modernes, fe font ils fouftraits à la loi
commune ? comment ont- ils reçu une nouvelle
vie de la postérité ? c'est parce que
dans leurs ouvrages on trouve l'expreffion
fidele de la belle nature. Heureufe expreffion
! elle fait les délices de l'homme de
goût , je dis plus , de tous ceux fur qui la
raifon n'a pas perdu tous fes droits ; expreffion
enfin qui , par le choix judicieux
des ornemens , la vivacité des images ,
nous rend des traits de la nature ſous aut
tant de formes , qu'elle varie elle -même
92 MERCURE DE FRANCE.
fes mouvemens & fes opérations.
Convenons néanmoins qu'il eft des tems
critiques pour les talens . Ce n'eft point
en jettant les fondemeus d'une monarchie
qu'un fouverain peut fe flater de faire fleurir
les beaux arts. En vain effayeroit- il
de fixer le bon goût dans fes Etats , tandis
que , le fer à la main , il en difputera
les limites contre fes voifins. Il étoit refervé
à Athenes d'enfanter fes plus grands
hommes dans les plus grands périls . Periclès
, Ifocrate , Demofthenes , fe font formés
au fein de la tempête , il eft vrai ; mais
l'éloquence , chez cette nation , étoit une
qualité indifpenfable. L'Orateur & le Capitaine
prefque toujours étoient réunis dans
la même perfonne ; & chez nous ils feroient
deux grands hommes : la paix eft
donc la mere des beaux arts , le trône du
bon goût n'est jamais mieux placé que
dan's
fon temple. Le trouble , l'agitation , fuïtes
inevitables de la guerre , rendent les ef
prits prefque incapables de toute autre application
; un ébranlement violent dure encore
après que la caufe en a ceffé . L'ame
fortie de fon affiette ordinaire par les fecouffes
qu'elle a éprouvées, ne recouvre pas
fi - tôt le calme & la tranquilité néceffaires
pour reprendre le fil délié d'une étude fuivie.
JUILLET. 1755. 93
Il eft donc des tems plus favorables que
d'autres aux talens ; mais pour cela le tems
n'attaque point le bon goût dans fon principe.
La gloire dont jouiffent tant d'auteurs
célébres , celle qui a été le prix des
travaux illuftres de tous ceux qui fe font
diftingués , foit dans la pénible carriere
des hautes fciences , foit dans celle d'une
littérature fine & exquife , les honneurs
qu'ils ont reçus dans tous les fiecles , l'eftime
, l'admiration dont ils font en poflef
fion depuis tant d'années , l'application
des artiſtes de nos jours à mériter les fuffrages
de l'homme de goût , leurs fuccès enfin
ne font-ce pas là des preuves démonfratives
que le fentiment du beau , du vrai ,
eft de tous les âges , & qu'un goût épuré
pour ce beau , pour ce vrai , feul eft exempt
des variations qu'éprouvent le refte des
chofes humaines.
(b) De tout tems on eft convenu de la dif
férence de l'air qui regne dans les climats
; mais on a parlé diverſement de fes
effets. Il feroit égalememt abfurde de dire
que l'air ne peut rien fur le bon goût , ou
de prétendre qu'il peut tout. Saififfons un
jufte milieu : la différence de la température
de l'air forme celle des climats ; fon
( b ) Climats
94 MERCURE DE FRANCE .
influence n'eft point chimérique , l'air agit
fur le corps , le corps imprime fes mouvemens
à l'ame , & fes mouvemens font
fouvent proportionels à ceux que le corps
éprouve ; il fuffit de refpirer pour s'en
convaincre. Mais fi l'union du corps & de
l'ame foumet cette derniere partie à une
certaine dépendance à l'égard de la pre-
-miere , fi celle- ci eft foumife à fon tour
aux influences de l'air qui varie dans chaque
climat , peut - on en conclure que l'ame
foit fervilement fubordonnée dans toutes
fes opérations à ces deux caufes , qui d'ailleurs
lui font fi inférieures ? Un efprit fain
ne jugeroit-il pas autrement ? H verroir
fans doute , dans une fubordination mu→
tuelle , une nouvelle preuve de l'attention
du fouverain être qui veille à la confervation
de ces deux fubftances hétérogenes.
Quelque foit l'effet de l'air fur le
corps , & celui du corps fur l'ame , jamais
on ne prouvera que le concours de ces
deux puiffances , foit auffi abfolu qu'on fe
le perfuade communément. En vain m'objetera
t -on que l'air eft une caufe générale
qui foumet à fon pouvoir tous les
hommes ; fans vouloir fe fouftraire à fa
puiffance , ne peut-on pas examiner quelles
en font les limites ? un oeil éclairé en
reconnoîtra l'étendue , il eft vrai , mais il
JUILLET. 1755- 95
la verra bornée , cette étendue , par la fage
prudence de Dieu - même.
Interrogeons l'Hiftoire , appellons à notre
fecours la Phyfique fousun même point
de vûe , celle- ci nous repréfentera les habitans
de ce vafte univers caracterisés par
des attributs particuliers , cette autre , après
un mûr examen , jugera de la conftitution
de leurs climats ; & elles décideront toutes
deux que l'influence de l'air ne peut dans
aucune région , tyranifer le corps au point
d'interdire à l'ame l'exercice de fes plus
nobles fonctions . L'heureufe pofition de
l'Arabie & de l'Egypte a fait éclore , diton
, au milieu de leurs peuples les principes
des beaux arts. C'est dans le fein de
cette terre féconde , qu'on a vû germer les
élémens de toutes les fciences. Pourquoi
les habitans de ces contrées fortunées fontils
fi différens de ce qu'ils étoient autrefois
? quelle étrange métamorphofe ? la nature
du climat leur avoit été fi favorable
dabord : pourquoi n'eft- elle plus leur bienfaictrice
? qu'eft devenue cette fagacité ,
cette pénétration qui les rendoit fi profonds
dans l'étude des hautes fciences ? L'air d'un
fiecle a un autre , éprouve à la vérité des
variations aufquelles le corps eft foumis ;
mais comme les émanations de la terre
conflituent principalement les qualités de
MERCURE DE FRANCE
l'air , & comme les qualités de ces émanations
dépendent de la nature des corps qui
les forment , il s'enfuit que ces corps n'ayant
pas pû changer entierement de nature , leurs /
émanations ne font pas affez différentes
de ce qu'elles étoient autrefois , pour altérer
les qualités de l'air au point de caufer
des changemens auffi prodigieux que nous
le remarquons dans les Egyptiens : ont- ils
d'ailleurs perdu quelque chofe de cette vivacité
, de ce feu dont ils étoient doués
anciennement ? il a feulement changé d'objet.
L'amour des fciences a été remplacé
par celui des plaifirs.
S'il eft vrai que la bonne température
de l'air faffe éclore le bon goût , le génie
Efpagnol ne devroit -il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit- on le définir fans tomber
dans des contradictions ? Ce peuple a droit
de réaliſer dans fa vie privée les peintures
extravagantes dont le ridicule fait le principal
mérite de fes ouvrages.
Les Grecs , autrefois fi déliés , font ils
reconnoiffables ? contens de croupir aujourd'hui
dans une molle oifiveté , ils cedent
aux nations étrangeres la gloire de
connoître le prix des ouvrages de leurs
peres ; & leur ignorance groffiere forceroit
quiconque voudroit les rapprocher de leurs
ancêtres
JUILLET. 1755 97
ancêtres , à avouer la différence du parallele.
Si la température de l'air influe tellement
fur le progrès des fciences , fi la bonté
de cet air produit le bon goût , fi fes
mauvaises qualité le détruifent entierement
, pourquoi voit- on une différence fi
prodigieufe entre les Athéniens & les habitans
de la Beotie? Dira -t- on que la fituation
des deux pays a produit cette fingularité
remarquable ? y auroit - il de la vraifemblance
ne fçait- on pas qu'ils n'étoient
féparés que par le mont Cytheron ? cette
diftance auroit- elle produit un phénomene
de cette espéce ?
N'avons- nous pas vû d'ailleurs des changemens
uniformes dans le caractere des
mêmes peuples , fans qu'il foit arrivé aucune
révolution dans leur climat ? Le Perfan
, fous Darius , eft- il le même que fous
le regne des Arfacides ? Avant les victoires
de Charles XII , eut - on foupçonné les
Mofcovites de valeur ? & avant les fuccès
du Czar , eut-on cru qu'on pouvoit les
policer ? fi la puiffance de l'air étoit telle
qu'on fe l'imagine vulgairement , l'ame
des Indiens , amollie en quelque forte par
la chaleur du climat , feroit-elle capable
des plus terribles refolutions ? confidérons
les peuples du nord , un froid glacial en-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
gourdit leurs membres , leurs fibres compactes
s'émeuvent à peine : manquent- ils
ponr cela de raifon ? n'ont- ils pas le jugement
fain ? ne comparent-ils pas avec facilité
eft-il un peuple qui poffede à un plus
haut dégré la perception des rapports.
Avouons donc que tout climat peut être
celui des beaux arts. Par tout où il y a des
hommes , il y a de la raiſon , du fens , du
jugement , & les fciences y peuvent être cultivées
; il n'eft donc point de régions inacceffibles
au bon goût , & s'il en eft encore où
les fciences n'ayent pas pénétré , l'éducation
que reçoivent les fujets , les occupations
auxquelles l'Etat les oblige de fe livrer
, la forme du gouvernement , les qualités
& les difpofitious de ceux à qui ils
obéiffent , y contribuent , fans doute , plus
puiffamment que le climat. Ce n'eft donc
point par les dégrés de latitude qu'on mefure
l'empire du goût.
(c) Que fe propofent les artiſtes ? l'imitation
de la belle nature : quel eft le but de
l'homme de goût ? de fentir & de juger le
dégré de cette heureufe imitation . L'objet
eft commun , les opérations font différentes
: le premier produit ,, enfante ; le fecond
approuve ou condamne. Une tendre
(c ) Objets du goût.
JUILLET. 1755. 99
complaifance peut aveugler l'un ', fur les
défauts de fes plus cheres productions ;
l'autre eft un juge éclairé , équitable , févere
, quoique fenfible . L'idée archetype
હતી pour celui- ci un trait de lumiere qui le
dirige dans le cours entier de l'exécution
de fon ouvrage ; elle guide , elle éclaire
Fautre dans les décifions les plus délicates.
La nature , comme une glace fidele , tranf
met à tous deux les traits principaux de
ce divin original : c'eft de ce point qu'ils
partent , c'eft dans ce centre qu'ils ſe réuhiffent.
Confultent-ils cette copie ? l'un y
fit l'éloge ou la cenfure de fon ouvrage , il
y trouve une matiere inépuifable d'imitation
; l'autre y découvre une fource de
plaifirs épurés , de ces plaifirs refervés
au noble & rare exercice d'une faculté fenfible
& intelligente. L'objet du travail de
l'artifte eft auffi folide que le domaine de
l'homme de goût eft étendu ; je vois tous
les grands maîtres de l'univers s'envier la
gloire d'exciter le plus de mouvemens dans
fon ame.
(d) Par l'art d'un pinceau créateur , une
toile , une foible toile , vit , refpire , la fiction
prend la couleur de la vérité , l'ame
du fpectateur frappée , faifie , émue , fe
( d ) Peinture,
335288
E if
100 MERCURE DE FRANCE.
livre avec impétuofité aux délicieuſes agitations
qu'elle éprouve ; chaque trait fem
ble fe réfléchir fur elle-même , il s'y imprime
, il s'y colore ; rien n'échappe , tout
eft vivement fenti . Ici une touche gracieufe
& légere attire , flate , féduit : l'homme de
goût entre dans le myftere , il voit la nature
fourire à cet artifte bien aimé ; là un
craïon mâle ,vrai , nerveux, peint noblement
de nobles objets : it fixe , il attache , mais
il ne fatigue pas ; la vérité fut fon guide ,
le fuffrage de l'homme de goût eft fa récompenfe.
Quel eft ce pinceau fier & menaçant
crée-t-il de nouvelles paffions ▸
non : il maîtrife celles de mon ame : ce
peintre m'étonne , m'éfraye , mais il me
touche. Ici l'imitation l'emporte fur la réalité
; des objets véritables , mais auffi terribles
ne produiroient en moi que des fentimens
lugubres ou tumultueux ; font- ils
repréſentés ? ma fituation eft moins critique
, l'éloignement de l'objet réel me raffure
: je goûte le plaifir de l'émotion , je
n'en fens point le défordre ; émotion vraiment
digne d'un être penfant ; de fimples
fenfations n'en font pas le terme : des ob
jers ainfi exprimés fervent de dégrés à l'ame
, ils l'élevent jufqu'à la fource des
perfections : c'eft en elle que l'homme de
goût juftifie fes plaifirs , & l'artiſte ſes
fuccès,
JUILLET. 1755 . 1755. Idr
(e) Ici, un cifeau donne du fentiment à un
marbre froid , brute , infenfible ; une main
le guide , le héros eft reproduit. Art heureux
qui , pour tenir de plus près à la nature
, ne produit que plus difficilement
des chef- d'oeuvres : en ce genre , les artiftes
excellens font auffi rares que les beautés
parfaites , ou les héros accomplis . Pour
me toucher , j'exige des Phidias , ou des
Puget; des Praxitelle ou des Girardon . Le
fond où ces artiſtes ont puifé les traits qui
vivifient leurs ouvrages , les préferve de
l'inconftance de l'efprit humain dans fes
jugemens : en quelque fiécle que paroiffent
des morceaux auffi achevés , la copie forcera
les hommes malgré leurs préjugés à
remonter jufqu'à l'original.
(f) C'eft en le confultant que s'eft ennobli
cet art , né de la néceffité , ébauché par
l'ignorance , défiguré & perfectionné par
le luxe. L'imitation de la belle nature s'y
fait moins remarquer ; ce n'eft cependant
que de fa main qu'il reçoit fes charmes &
fes agrémens ; elle fit entendre fa voix à
Vitruve : il prit goût à fes leçons , l'idée
du fouverain modele qu'elle offrit à fes
yeux lui en développa les principes , &
parce qu'il ne s'écarta point de ce guide ,
(e ) Sculpture.
(f) Architecture.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de goût l'a établi le légiflateur de
ceux qui lui fuccederont à jamais .
(g) Quels plaifirs ne lui procure pas cet
art dont le mérite confifte à rendre fidelement
celui des autres ? avec quelle vérité
n'expofe - t - il pas à nos yeux les majestueu ,
fes productions de l'Architecture & de la
Sculpture. Le burin eft l'imitateur du pinceau
, fans vouloir en être le rival ; il
s'immortalife en éternifant les artiftes . Sans
doute qu'en faveur des gens de goût la
nature a laiffé échapper de fon fein cet
art ingénieux : fi elle a fait le ferment de
ne produire que rarement des grands hommes
; elle l'a modifiée en quelque forte
en confiant à la Gravûre le foin de multiplier
leurs chef-d'oeuvres . Cet art mérite
d'exercer le talent de l'artifte , parce qu'il
peut ne travailler que d'après le génie des
grands maîtres. Mais fi la gloire le tou
che , que fon oeil pénétrant fe familiarife
en quelque forte avec le fublime de l'idée
archetype ; l'exacte obfervation de
cette regle univerfelle a fait le mérite de
de ceux qu'il imite , elle feule l'immortali
fera comme eux.
(b ) C'est par cette voie que fe font placés
au temple de Mémoire les créateurs de la
(g ) Gravure.
(b ) Mufique.
JUILLET . 1753. 103
mufique. Cette four aînée des beaux arts
répand l'aménité fur les travaux de l'homme
de goût la douceur de fes accords
charme fes fens , fon ame épuifée de reflexions
reprend une nouvelle activité ,
après s'être livrée aux délices d'une ivreffe
momentanée ; l'harmonie fufpend fa penfée
, comment n'en reconnoîtroit -elle pas
les droits ? ceux qu'elle exerce fur elle font
fi naturels !
Jufqu'ici l'artiste a fourni aux plaifirs
de l'homme de goût ; l'homme de lettres
n'y contribue pas moins efficacement. Ceux
qu'il lui procure ayant moins à démêler
avec la matiere , ont plus de rapport avec
la nobleffe de fon origine , les belles connoiffances
forment fon véritable élément ,
tous ceux qui cultivent les belles lettres
avec fuccès , ont droit à fon eftime , parce
qu'ils font partie de fon bonheur.
(i ) Cependant quelque fouveraine que
foit l'éloquence fur fon ame , elle la maî
trife plus fouvent qu'elle ne la remplit . O !
vous , qui fûtes l'oracle de votre fiécle ,
Boffuet , l'orateur de ma nation , vos foudres
m'annoncent votre puiffance , je la
reconnois , vous me captivez , vous m'enchaînez
; mais je découvre en portant vos
(i) L'éloquence.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fers un autre maître que vous ; vous n'êtes
point l'orateur dont j'ai l'idée , vous me
le repréfentez feulement. Tant il eſt vrai
que les objets intermédiaires , quels qu'ils
foient , ne ralentiffent point la marche
d'une ame dégagée du preftige des fens ;
ils ne forment que le milieu à travers
lequel elle s'éleve avec rapidité , jufques à
la fource des perfections.
(k) C'est dans cette fource que le Poëte
puife le fublime dont l'homme de goût
connoît fi bien les effets. Les auteurs de
notre fiécle qui ont obtenu fon fuffrage
ont mérité fa critique . L'heureuſe alliance
d'un fentiment exquis & d'une droite raifon
, ont établi de tout tems l'homme de
goût le juge du poëte ; ce génie formé de
deux contraires le jugement & l'enthou
fiafme.
( 1 ) Quelques fatisfaifans que foient les
objets que j'ai parcourus, l'homme de goût
n'y eft pas borné : fans prétendre à l'univerfalité
des connoiffances , il fçait étendre
fa fphere , & fes propres reflexions
lui fourniffent toujours les plaifirs les plus
délicats. L'étude des langues eft digne de
fes foins ; il s'y livre , mais le défir d'aggrandir
fon efprit en eft plutôt le motifque
(k ) Poëfie. :)
(1 ) Etabliffement des Langues,
JUILLET . 1755 105
Fenvie d'orner fa mémoire ; pour lui l'établiffement
des langues n'eft point le réfultat
de l'affemblage bizarre & fortuit de
fyllabes & de mots : il voit la connexion
intime de l'art de la parole à celui de pen
fer , les efforts réunis du métaphyficien
délié , & de l'homme de goût , feuls ont
été capables de concevoir & d'executer un
projet auffi immenſe .
Avec quelle complaifance ne jette-t- il
pas fes regards dans le lointain là il découvre
les peuples de l'univers tyrranifés
par les paffions , féparés par la différence
des religions , divifés par l'intérêt , & réunis
par le goût ; fon difcernement lui fait
appercevoir , il eft vrai , que ce point dans
lequel les nations conviennent n'eft pas
indivifible ; mais la nature lui en découvre
la caufe ; le petit efpace qu'elle a laiffé
libre en donnant plus de jeu aux inclina
tions de chaque peuple , caractériſe leur
génie particulier.
J'ai montré que le beau , le vrai en tout
genre , faifoient impreffion fur l'homme de
goût. Ce n'eft point le tirer de la foule , ill
a des prérogatives ; repréfentons- nous les' ,.
nous aurons fon caractere diftinctif. Quoi--
que la faculté de fentir le vrai , le beau ,,
foit la nourriture de toute ame qui n'eft:
point dégénérée , convenons qu'il y a au
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
tant de dégrés dans ce fentiment exquis
que les connoiffeurs diftinguent de tons
différens dans les couleurs. Offrez un tableau
aux yeux d'un homme de bon lens
fans culture , & à ceux d'un efprit mûri &
perfectionné par l'étude ; il eft bean , s'écriront
ils tous deux : l'expreflion eft la
même , l'impreffion ne l'eft pas . Dans le
premier , ce tableau reveille une ame oifive
, qui avoit oublié d'ufer de ſes richeffes
; l'objet fenfible renouvelle heureufement
l'idée archetype , gravée dans le
fond de cet être fans qu'il le foupçonnât.
Le défaut de penfer l'empêchoit d'en faire
une féconde application ; la reffemblance
des traits fe fait jour , l'ame fe ranime , &
les perfections de l'original qu'elle ne peut
méconnoître la font juger fainement du
mérite de la copie. D'un oeil pénétrant ,
mais refpectueux , l'homme de goût leve le
voile qui interdit au refte des mortels , le
fpectacle de Dieu même repréfenté dans
fes ouvrages ; l'habitude de refléchir lui a
acquis le droit ineftimable d'être en fociété
avec la nature & fon auteur. Il faifit
avec rapidité tout ce qui a trait à cet
objet intéreffant ; quoique les objets materiels
l'affectent fenfiblement , cependant
il accorde moins au plaifir d'être émû qu'à
celui de comparer & de réfléchir ; chez
JUILLET 1755 . 107
lui le fentiment du beau eft vif , éclairé ,
foutenu , fon jugement eft fain , vrai , ir,
révocable. Une exacte perception des гар-
ports en eft le principe , une profonde connoiffance
de caufe en eft le fondement. t
Tels font les titres précieux dont la nature
décore ceux qui , par une reflexion
continue , ont appris à connoître les perfections
de leur auteur dans celles qu'elle
renferme elle - même. En vain me flatterois-
je que ces confidérations fur la nature
du goût , augmenteront le nombre des
amateurs . Réduire fous les loix d'une faine
philofophie , ce que quelques perfonnes ,
peut- être trop intéreffées , vouloient regarder
comme abandonné à la bizarrerie
des goûts , aux révolutions de la mode ,
des tems , & à la différente température
des climats , c'étoit mon deffein. J'ai fait
quelques efforts pour remonter aux fources
du beau ; puiffent -ils ne pas paroître
inutiles à celui dont j'ai foutenu les droits.
Cette fuite eft de M. Guiard , de Troyes .
La premiere partie de fon ouvrage a été
imprimée dans le Journal de Verdun ,
mois de Mai 1753 .
MÉTHODES NOUVELLES pour apprendre
à lire aifément & en peu de tems ,
même par maniere de jeu & d'amufement ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
auffi inftructives pour les Maîtres que
commodes aux peres & meres , & faciles.
aux enfans.
Voilà tous les avantages qu'on peut defirer
, réunis dans le feul titre. On y joint
les moyens de remédier à plufieurs équivoques
& bizarreries de l'ortographe fran
çoife : c'eft encore un nouveau mérite qu'il
n'eſt pas aifé d'avoir.
Le nom de l'Auteur eft prefque un chif
fre. C'eft S. Ch. Ch. R. d. N. & d. P. Comme
on ne voit plus d'ouvrage fans épigraphe
, celui-ci a la fienne , qui eft tirée de
S. Jerôme , épitre à Læta. Non funt contemnenda
quafi parva , fine quibus magna conf
tare non poffunt. Il fe vend chez Lottin , rue-
S. Jacques , au Coq: 1755.
Le Libraire avertit qu'on trouvera chez
lui au premier Août prochain différens
alphabets en quinze planches pour fervir
de premieres leçons aux enfans. On y trouvera
auffi le livre que nous annonçons relié
en carton & parchemin pour leur en
faciliter l'acquifition ..
du goût , où après avoir prouvé
que fes principes font invariables
qu'ils ne font pointfujets aux révolutions
de la mode , on examine
s'ils font foumis au pouvoir du
tems , & à la différence des climats
, & quels fontfes objets principaux.
> A révolution des tems la fucceffion
des différens âges font
fans doute plus à redouter pour le goûr ,
que l'empire momentanée de la mode.
Rien , dit -on , pour le tems n'eft facré.
La force de cet agent eft terrible , je l'avoue
, mais poufferoit- il la barbarie jufqu'à
faire fentir au bon goût les triftes
effets de fon pouvoir ? Aidé par l'enchaînement
des événemens humains , favorifé
par quelques circonftances décifives
, il peut étendre ou refferrer fa domination.
Parcourons nos annales , confultons
l'antiquité , jettons nos regards fur les
peuples qui nous environnent , & nous
JUILLET. 1755. ༡ ་
verrons qu'il eft encore de fon reffort de
transferer le trône du bon goût d'une nation
dans une autre . Pour cela détruit- il
fes principes ? non : je le dis avec confiance
; ce fier deftructeur refpecte les monumens
précieux qui conftatent les progrès
de l'efprit humain . Villes fécondes en
grands hommes ! Athenes , Rome , vous n'avez
pas été à l'abri de fes coups ! Orateurs
immortels , Démofthenes , Ciceron , vous
vivez , & le tems , loin de vous faire outrage
, a réuni fous vos loix tous les peuples
du monde lettré. C'est le tems qui ,
de tant de nations différentes en a formé
une feule & même république , & vous
en êtes les premiers citoyens.
Par quel fecret les poëtes , les peintres ,
les muficiens , les fculpteurs , tant anciens
que modernes, fe font ils fouftraits à la loi
commune ? comment ont- ils reçu une nouvelle
vie de la postérité ? c'est parce que
dans leurs ouvrages on trouve l'expreffion
fidele de la belle nature. Heureufe expreffion
! elle fait les délices de l'homme de
goût , je dis plus , de tous ceux fur qui la
raifon n'a pas perdu tous fes droits ; expreffion
enfin qui , par le choix judicieux
des ornemens , la vivacité des images ,
nous rend des traits de la nature ſous aut
tant de formes , qu'elle varie elle -même
92 MERCURE DE FRANCE.
fes mouvemens & fes opérations.
Convenons néanmoins qu'il eft des tems
critiques pour les talens . Ce n'eft point
en jettant les fondemeus d'une monarchie
qu'un fouverain peut fe flater de faire fleurir
les beaux arts. En vain effayeroit- il
de fixer le bon goût dans fes Etats , tandis
que , le fer à la main , il en difputera
les limites contre fes voifins. Il étoit refervé
à Athenes d'enfanter fes plus grands
hommes dans les plus grands périls . Periclès
, Ifocrate , Demofthenes , fe font formés
au fein de la tempête , il eft vrai ; mais
l'éloquence , chez cette nation , étoit une
qualité indifpenfable. L'Orateur & le Capitaine
prefque toujours étoient réunis dans
la même perfonne ; & chez nous ils feroient
deux grands hommes : la paix eft
donc la mere des beaux arts , le trône du
bon goût n'est jamais mieux placé que
dan's
fon temple. Le trouble , l'agitation , fuïtes
inevitables de la guerre , rendent les ef
prits prefque incapables de toute autre application
; un ébranlement violent dure encore
après que la caufe en a ceffé . L'ame
fortie de fon affiette ordinaire par les fecouffes
qu'elle a éprouvées, ne recouvre pas
fi - tôt le calme & la tranquilité néceffaires
pour reprendre le fil délié d'une étude fuivie.
JUILLET. 1755. 93
Il eft donc des tems plus favorables que
d'autres aux talens ; mais pour cela le tems
n'attaque point le bon goût dans fon principe.
La gloire dont jouiffent tant d'auteurs
célébres , celle qui a été le prix des
travaux illuftres de tous ceux qui fe font
diftingués , foit dans la pénible carriere
des hautes fciences , foit dans celle d'une
littérature fine & exquife , les honneurs
qu'ils ont reçus dans tous les fiecles , l'eftime
, l'admiration dont ils font en poflef
fion depuis tant d'années , l'application
des artiſtes de nos jours à mériter les fuffrages
de l'homme de goût , leurs fuccès enfin
ne font-ce pas là des preuves démonfratives
que le fentiment du beau , du vrai ,
eft de tous les âges , & qu'un goût épuré
pour ce beau , pour ce vrai , feul eft exempt
des variations qu'éprouvent le refte des
chofes humaines.
(b) De tout tems on eft convenu de la dif
férence de l'air qui regne dans les climats
; mais on a parlé diverſement de fes
effets. Il feroit égalememt abfurde de dire
que l'air ne peut rien fur le bon goût , ou
de prétendre qu'il peut tout. Saififfons un
jufte milieu : la différence de la température
de l'air forme celle des climats ; fon
( b ) Climats
94 MERCURE DE FRANCE .
influence n'eft point chimérique , l'air agit
fur le corps , le corps imprime fes mouvemens
à l'ame , & fes mouvemens font
fouvent proportionels à ceux que le corps
éprouve ; il fuffit de refpirer pour s'en
convaincre. Mais fi l'union du corps & de
l'ame foumet cette derniere partie à une
certaine dépendance à l'égard de la pre-
-miere , fi celle- ci eft foumife à fon tour
aux influences de l'air qui varie dans chaque
climat , peut - on en conclure que l'ame
foit fervilement fubordonnée dans toutes
fes opérations à ces deux caufes , qui d'ailleurs
lui font fi inférieures ? Un efprit fain
ne jugeroit-il pas autrement ? H verroir
fans doute , dans une fubordination mu→
tuelle , une nouvelle preuve de l'attention
du fouverain être qui veille à la confervation
de ces deux fubftances hétérogenes.
Quelque foit l'effet de l'air fur le
corps , & celui du corps fur l'ame , jamais
on ne prouvera que le concours de ces
deux puiffances , foit auffi abfolu qu'on fe
le perfuade communément. En vain m'objetera
t -on que l'air eft une caufe générale
qui foumet à fon pouvoir tous les
hommes ; fans vouloir fe fouftraire à fa
puiffance , ne peut-on pas examiner quelles
en font les limites ? un oeil éclairé en
reconnoîtra l'étendue , il eft vrai , mais il
JUILLET. 1755- 95
la verra bornée , cette étendue , par la fage
prudence de Dieu - même.
Interrogeons l'Hiftoire , appellons à notre
fecours la Phyfique fousun même point
de vûe , celle- ci nous repréfentera les habitans
de ce vafte univers caracterisés par
des attributs particuliers , cette autre , après
un mûr examen , jugera de la conftitution
de leurs climats ; & elles décideront toutes
deux que l'influence de l'air ne peut dans
aucune région , tyranifer le corps au point
d'interdire à l'ame l'exercice de fes plus
nobles fonctions . L'heureufe pofition de
l'Arabie & de l'Egypte a fait éclore , diton
, au milieu de leurs peuples les principes
des beaux arts. C'est dans le fein de
cette terre féconde , qu'on a vû germer les
élémens de toutes les fciences. Pourquoi
les habitans de ces contrées fortunées fontils
fi différens de ce qu'ils étoient autrefois
? quelle étrange métamorphofe ? la nature
du climat leur avoit été fi favorable
dabord : pourquoi n'eft- elle plus leur bienfaictrice
? qu'eft devenue cette fagacité ,
cette pénétration qui les rendoit fi profonds
dans l'étude des hautes fciences ? L'air d'un
fiecle a un autre , éprouve à la vérité des
variations aufquelles le corps eft foumis ;
mais comme les émanations de la terre
conflituent principalement les qualités de
MERCURE DE FRANCE
l'air , & comme les qualités de ces émanations
dépendent de la nature des corps qui
les forment , il s'enfuit que ces corps n'ayant
pas pû changer entierement de nature , leurs /
émanations ne font pas affez différentes
de ce qu'elles étoient autrefois , pour altérer
les qualités de l'air au point de caufer
des changemens auffi prodigieux que nous
le remarquons dans les Egyptiens : ont- ils
d'ailleurs perdu quelque chofe de cette vivacité
, de ce feu dont ils étoient doués
anciennement ? il a feulement changé d'objet.
L'amour des fciences a été remplacé
par celui des plaifirs.
S'il eft vrai que la bonne température
de l'air faffe éclore le bon goût , le génie
Efpagnol ne devroit -il pas porter l'empreinte
de l'excellence de fon terrein ? cependant
pourroit- on le définir fans tomber
dans des contradictions ? Ce peuple a droit
de réaliſer dans fa vie privée les peintures
extravagantes dont le ridicule fait le principal
mérite de fes ouvrages.
Les Grecs , autrefois fi déliés , font ils
reconnoiffables ? contens de croupir aujourd'hui
dans une molle oifiveté , ils cedent
aux nations étrangeres la gloire de
connoître le prix des ouvrages de leurs
peres ; & leur ignorance groffiere forceroit
quiconque voudroit les rapprocher de leurs
ancêtres
JUILLET. 1755 97
ancêtres , à avouer la différence du parallele.
Si la température de l'air influe tellement
fur le progrès des fciences , fi la bonté
de cet air produit le bon goût , fi fes
mauvaises qualité le détruifent entierement
, pourquoi voit- on une différence fi
prodigieufe entre les Athéniens & les habitans
de la Beotie? Dira -t- on que la fituation
des deux pays a produit cette fingularité
remarquable ? y auroit - il de la vraifemblance
ne fçait- on pas qu'ils n'étoient
féparés que par le mont Cytheron ? cette
diftance auroit- elle produit un phénomene
de cette espéce ?
N'avons- nous pas vû d'ailleurs des changemens
uniformes dans le caractere des
mêmes peuples , fans qu'il foit arrivé aucune
révolution dans leur climat ? Le Perfan
, fous Darius , eft- il le même que fous
le regne des Arfacides ? Avant les victoires
de Charles XII , eut - on foupçonné les
Mofcovites de valeur ? & avant les fuccès
du Czar , eut-on cru qu'on pouvoit les
policer ? fi la puiffance de l'air étoit telle
qu'on fe l'imagine vulgairement , l'ame
des Indiens , amollie en quelque forte par
la chaleur du climat , feroit-elle capable
des plus terribles refolutions ? confidérons
les peuples du nord , un froid glacial en-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
gourdit leurs membres , leurs fibres compactes
s'émeuvent à peine : manquent- ils
ponr cela de raifon ? n'ont- ils pas le jugement
fain ? ne comparent-ils pas avec facilité
eft-il un peuple qui poffede à un plus
haut dégré la perception des rapports.
Avouons donc que tout climat peut être
celui des beaux arts. Par tout où il y a des
hommes , il y a de la raiſon , du fens , du
jugement , & les fciences y peuvent être cultivées
; il n'eft donc point de régions inacceffibles
au bon goût , & s'il en eft encore où
les fciences n'ayent pas pénétré , l'éducation
que reçoivent les fujets , les occupations
auxquelles l'Etat les oblige de fe livrer
, la forme du gouvernement , les qualités
& les difpofitious de ceux à qui ils
obéiffent , y contribuent , fans doute , plus
puiffamment que le climat. Ce n'eft donc
point par les dégrés de latitude qu'on mefure
l'empire du goût.
(c) Que fe propofent les artiſtes ? l'imitation
de la belle nature : quel eft le but de
l'homme de goût ? de fentir & de juger le
dégré de cette heureufe imitation . L'objet
eft commun , les opérations font différentes
: le premier produit ,, enfante ; le fecond
approuve ou condamne. Une tendre
(c ) Objets du goût.
JUILLET. 1755. 99
complaifance peut aveugler l'un ', fur les
défauts de fes plus cheres productions ;
l'autre eft un juge éclairé , équitable , févere
, quoique fenfible . L'idée archetype
હતી pour celui- ci un trait de lumiere qui le
dirige dans le cours entier de l'exécution
de fon ouvrage ; elle guide , elle éclaire
Fautre dans les décifions les plus délicates.
La nature , comme une glace fidele , tranf
met à tous deux les traits principaux de
ce divin original : c'eft de ce point qu'ils
partent , c'eft dans ce centre qu'ils ſe réuhiffent.
Confultent-ils cette copie ? l'un y
fit l'éloge ou la cenfure de fon ouvrage , il
y trouve une matiere inépuifable d'imitation
; l'autre y découvre une fource de
plaifirs épurés , de ces plaifirs refervés
au noble & rare exercice d'une faculté fenfible
& intelligente. L'objet du travail de
l'artifte eft auffi folide que le domaine de
l'homme de goût eft étendu ; je vois tous
les grands maîtres de l'univers s'envier la
gloire d'exciter le plus de mouvemens dans
fon ame.
(d) Par l'art d'un pinceau créateur , une
toile , une foible toile , vit , refpire , la fiction
prend la couleur de la vérité , l'ame
du fpectateur frappée , faifie , émue , fe
( d ) Peinture,
335288
E if
100 MERCURE DE FRANCE.
livre avec impétuofité aux délicieuſes agitations
qu'elle éprouve ; chaque trait fem
ble fe réfléchir fur elle-même , il s'y imprime
, il s'y colore ; rien n'échappe , tout
eft vivement fenti . Ici une touche gracieufe
& légere attire , flate , féduit : l'homme de
goût entre dans le myftere , il voit la nature
fourire à cet artifte bien aimé ; là un
craïon mâle ,vrai , nerveux, peint noblement
de nobles objets : it fixe , il attache , mais
il ne fatigue pas ; la vérité fut fon guide ,
le fuffrage de l'homme de goût eft fa récompenfe.
Quel eft ce pinceau fier & menaçant
crée-t-il de nouvelles paffions ▸
non : il maîtrife celles de mon ame : ce
peintre m'étonne , m'éfraye , mais il me
touche. Ici l'imitation l'emporte fur la réalité
; des objets véritables , mais auffi terribles
ne produiroient en moi que des fentimens
lugubres ou tumultueux ; font- ils
repréſentés ? ma fituation eft moins critique
, l'éloignement de l'objet réel me raffure
: je goûte le plaifir de l'émotion , je
n'en fens point le défordre ; émotion vraiment
digne d'un être penfant ; de fimples
fenfations n'en font pas le terme : des ob
jers ainfi exprimés fervent de dégrés à l'ame
, ils l'élevent jufqu'à la fource des
perfections : c'eft en elle que l'homme de
goût juftifie fes plaifirs , & l'artiſte ſes
fuccès,
JUILLET. 1755 . 1755. Idr
(e) Ici, un cifeau donne du fentiment à un
marbre froid , brute , infenfible ; une main
le guide , le héros eft reproduit. Art heureux
qui , pour tenir de plus près à la nature
, ne produit que plus difficilement
des chef- d'oeuvres : en ce genre , les artiftes
excellens font auffi rares que les beautés
parfaites , ou les héros accomplis . Pour
me toucher , j'exige des Phidias , ou des
Puget; des Praxitelle ou des Girardon . Le
fond où ces artiſtes ont puifé les traits qui
vivifient leurs ouvrages , les préferve de
l'inconftance de l'efprit humain dans fes
jugemens : en quelque fiécle que paroiffent
des morceaux auffi achevés , la copie forcera
les hommes malgré leurs préjugés à
remonter jufqu'à l'original.
(f) C'eft en le confultant que s'eft ennobli
cet art , né de la néceffité , ébauché par
l'ignorance , défiguré & perfectionné par
le luxe. L'imitation de la belle nature s'y
fait moins remarquer ; ce n'eft cependant
que de fa main qu'il reçoit fes charmes &
fes agrémens ; elle fit entendre fa voix à
Vitruve : il prit goût à fes leçons , l'idée
du fouverain modele qu'elle offrit à fes
yeux lui en développa les principes , &
parce qu'il ne s'écarta point de ce guide ,
(e ) Sculpture.
(f) Architecture.
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
l'homme de goût l'a établi le légiflateur de
ceux qui lui fuccederont à jamais .
(g) Quels plaifirs ne lui procure pas cet
art dont le mérite confifte à rendre fidelement
celui des autres ? avec quelle vérité
n'expofe - t - il pas à nos yeux les majestueu ,
fes productions de l'Architecture & de la
Sculpture. Le burin eft l'imitateur du pinceau
, fans vouloir en être le rival ; il
s'immortalife en éternifant les artiftes . Sans
doute qu'en faveur des gens de goût la
nature a laiffé échapper de fon fein cet
art ingénieux : fi elle a fait le ferment de
ne produire que rarement des grands hommes
; elle l'a modifiée en quelque forte
en confiant à la Gravûre le foin de multiplier
leurs chef-d'oeuvres . Cet art mérite
d'exercer le talent de l'artifte , parce qu'il
peut ne travailler que d'après le génie des
grands maîtres. Mais fi la gloire le tou
che , que fon oeil pénétrant fe familiarife
en quelque forte avec le fublime de l'idée
archetype ; l'exacte obfervation de
cette regle univerfelle a fait le mérite de
de ceux qu'il imite , elle feule l'immortali
fera comme eux.
(b ) C'est par cette voie que fe font placés
au temple de Mémoire les créateurs de la
(g ) Gravure.
(b ) Mufique.
JUILLET . 1753. 103
mufique. Cette four aînée des beaux arts
répand l'aménité fur les travaux de l'homme
de goût la douceur de fes accords
charme fes fens , fon ame épuifée de reflexions
reprend une nouvelle activité ,
après s'être livrée aux délices d'une ivreffe
momentanée ; l'harmonie fufpend fa penfée
, comment n'en reconnoîtroit -elle pas
les droits ? ceux qu'elle exerce fur elle font
fi naturels !
Jufqu'ici l'artiste a fourni aux plaifirs
de l'homme de goût ; l'homme de lettres
n'y contribue pas moins efficacement. Ceux
qu'il lui procure ayant moins à démêler
avec la matiere , ont plus de rapport avec
la nobleffe de fon origine , les belles connoiffances
forment fon véritable élément ,
tous ceux qui cultivent les belles lettres
avec fuccès , ont droit à fon eftime , parce
qu'ils font partie de fon bonheur.
(i ) Cependant quelque fouveraine que
foit l'éloquence fur fon ame , elle la maî
trife plus fouvent qu'elle ne la remplit . O !
vous , qui fûtes l'oracle de votre fiécle ,
Boffuet , l'orateur de ma nation , vos foudres
m'annoncent votre puiffance , je la
reconnois , vous me captivez , vous m'enchaînez
; mais je découvre en portant vos
(i) L'éloquence.
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
fers un autre maître que vous ; vous n'êtes
point l'orateur dont j'ai l'idée , vous me
le repréfentez feulement. Tant il eſt vrai
que les objets intermédiaires , quels qu'ils
foient , ne ralentiffent point la marche
d'une ame dégagée du preftige des fens ;
ils ne forment que le milieu à travers
lequel elle s'éleve avec rapidité , jufques à
la fource des perfections.
(k) C'est dans cette fource que le Poëte
puife le fublime dont l'homme de goût
connoît fi bien les effets. Les auteurs de
notre fiécle qui ont obtenu fon fuffrage
ont mérité fa critique . L'heureuſe alliance
d'un fentiment exquis & d'une droite raifon
, ont établi de tout tems l'homme de
goût le juge du poëte ; ce génie formé de
deux contraires le jugement & l'enthou
fiafme.
( 1 ) Quelques fatisfaifans que foient les
objets que j'ai parcourus, l'homme de goût
n'y eft pas borné : fans prétendre à l'univerfalité
des connoiffances , il fçait étendre
fa fphere , & fes propres reflexions
lui fourniffent toujours les plaifirs les plus
délicats. L'étude des langues eft digne de
fes foins ; il s'y livre , mais le défir d'aggrandir
fon efprit en eft plutôt le motifque
(k ) Poëfie. :)
(1 ) Etabliffement des Langues,
JUILLET . 1755 105
Fenvie d'orner fa mémoire ; pour lui l'établiffement
des langues n'eft point le réfultat
de l'affemblage bizarre & fortuit de
fyllabes & de mots : il voit la connexion
intime de l'art de la parole à celui de pen
fer , les efforts réunis du métaphyficien
délié , & de l'homme de goût , feuls ont
été capables de concevoir & d'executer un
projet auffi immenſe .
Avec quelle complaifance ne jette-t- il
pas fes regards dans le lointain là il découvre
les peuples de l'univers tyrranifés
par les paffions , féparés par la différence
des religions , divifés par l'intérêt , & réunis
par le goût ; fon difcernement lui fait
appercevoir , il eft vrai , que ce point dans
lequel les nations conviennent n'eft pas
indivifible ; mais la nature lui en découvre
la caufe ; le petit efpace qu'elle a laiffé
libre en donnant plus de jeu aux inclina
tions de chaque peuple , caractériſe leur
génie particulier.
J'ai montré que le beau , le vrai en tout
genre , faifoient impreffion fur l'homme de
goût. Ce n'eft point le tirer de la foule , ill
a des prérogatives ; repréfentons- nous les' ,.
nous aurons fon caractere diftinctif. Quoi--
que la faculté de fentir le vrai , le beau ,,
foit la nourriture de toute ame qui n'eft:
point dégénérée , convenons qu'il y a au
E.V
106 MERCURE DE FRANCE.
tant de dégrés dans ce fentiment exquis
que les connoiffeurs diftinguent de tons
différens dans les couleurs. Offrez un tableau
aux yeux d'un homme de bon lens
fans culture , & à ceux d'un efprit mûri &
perfectionné par l'étude ; il eft bean , s'écriront
ils tous deux : l'expreflion eft la
même , l'impreffion ne l'eft pas . Dans le
premier , ce tableau reveille une ame oifive
, qui avoit oublié d'ufer de ſes richeffes
; l'objet fenfible renouvelle heureufement
l'idée archetype , gravée dans le
fond de cet être fans qu'il le foupçonnât.
Le défaut de penfer l'empêchoit d'en faire
une féconde application ; la reffemblance
des traits fe fait jour , l'ame fe ranime , &
les perfections de l'original qu'elle ne peut
méconnoître la font juger fainement du
mérite de la copie. D'un oeil pénétrant ,
mais refpectueux , l'homme de goût leve le
voile qui interdit au refte des mortels , le
fpectacle de Dieu même repréfenté dans
fes ouvrages ; l'habitude de refléchir lui a
acquis le droit ineftimable d'être en fociété
avec la nature & fon auteur. Il faifit
avec rapidité tout ce qui a trait à cet
objet intéreffant ; quoique les objets materiels
l'affectent fenfiblement , cependant
il accorde moins au plaifir d'être émû qu'à
celui de comparer & de réfléchir ; chez
JUILLET 1755 . 107
lui le fentiment du beau eft vif , éclairé ,
foutenu , fon jugement eft fain , vrai , ir,
révocable. Une exacte perception des гар-
ports en eft le principe , une profonde connoiffance
de caufe en eft le fondement. t
Tels font les titres précieux dont la nature
décore ceux qui , par une reflexion
continue , ont appris à connoître les perfections
de leur auteur dans celles qu'elle
renferme elle - même. En vain me flatterois-
je que ces confidérations fur la nature
du goût , augmenteront le nombre des
amateurs . Réduire fous les loix d'une faine
philofophie , ce que quelques perfonnes ,
peut- être trop intéreffées , vouloient regarder
comme abandonné à la bizarrerie
des goûts , aux révolutions de la mode ,
des tems , & à la différente température
des climats , c'étoit mon deffein. J'ai fait
quelques efforts pour remonter aux fources
du beau ; puiffent -ils ne pas paroître
inutiles à celui dont j'ai foutenu les droits.
Cette fuite eft de M. Guiard , de Troyes .
La premiere partie de fon ouvrage a été
imprimée dans le Journal de Verdun ,
mois de Mai 1753 .
MÉTHODES NOUVELLES pour apprendre
à lire aifément & en peu de tems ,
même par maniere de jeu & d'amufement ,
E vj
108 MERCURE DE FRANCE
auffi inftructives pour les Maîtres que
commodes aux peres & meres , & faciles.
aux enfans.
Voilà tous les avantages qu'on peut defirer
, réunis dans le feul titre. On y joint
les moyens de remédier à plufieurs équivoques
& bizarreries de l'ortographe fran
çoife : c'eft encore un nouveau mérite qu'il
n'eſt pas aifé d'avoir.
Le nom de l'Auteur eft prefque un chif
fre. C'eft S. Ch. Ch. R. d. N. & d. P. Comme
on ne voit plus d'ouvrage fans épigraphe
, celui-ci a la fienne , qui eft tirée de
S. Jerôme , épitre à Læta. Non funt contemnenda
quafi parva , fine quibus magna conf
tare non poffunt. Il fe vend chez Lottin , rue-
S. Jacques , au Coq: 1755.
Le Libraire avertit qu'on trouvera chez
lui au premier Août prochain différens
alphabets en quinze planches pour fervir
de premieres leçons aux enfans. On y trouvera
auffi le livre que nous annonçons relié
en carton & parchemin pour leur en
faciliter l'acquifition ..
Fermer
Résumé : SUITE d'une discussion sur la nature du goût, où après avoir prouvé que ses principes sont invariables, qu'ils ne sont point sujets aux révolutions de la mode, on examine s'ils sont soumis au pouvoir du tems, & à la différence des climats, & quels sont ses objets principaux.
Le texte explore l'influence du temps et des climats sur le goût, affirmant que les principes du goût sont invariables et ne sont pas soumis aux caprices de la mode. Le temps, bien que puissant, ne détruit pas ces principes mais peut modifier leur influence. Les grandes œuvres littéraires et artistiques, comme celles de Démosthène et Cicéron, survivent au temps et sont admirées par les générations futures. L'impact des climats sur le goût est également examiné. L'air influence le corps, qui à son tour affecte l'âme, mais cette influence n'est pas totale. L'histoire et la physique montrent que l'air ne peut interdire à l'âme d'exercer ses fonctions nobles. Des exemples comme l'Égypte et l'Arabie illustrent que les changements dans les sociétés ne sont pas uniquement dus au climat mais aussi à des facteurs sociaux et politiques. Le goût est universel et peut s'épanouir dans tous les climats. Les différences observées entre les peuples sont dues à l'éducation, aux occupations et à la forme du gouvernement. Le texte aborde ensuite les plaisirs et les émotions esthétiques éprouvés par un homme de goût face à diverses formes d'art. L'auteur apprécie l'émotion sans en ressentir le désordre, trouvant dans les œuvres d'art des degrés d'élévation de l'âme. Il admire la sculpture, un art difficile qui produit rarement des chefs-d'œuvre, et la gravure, qui immortalise les œuvres des grands maîtres. L'architecture et la musique sont également louées pour leurs qualités respectives. L'éloquence, bien que puissante, ne remplit pas toujours l'âme de manière complète. La poésie, alliée du sentiment et de la raison, est jugée par l'homme de goût. L'étude des langues et l'établissement des langues sont également des sujets d'intérêt, révélant la connexion entre l'art de la parole et la pensée. L'homme de goût distingue les degrés de sentiment esthétique et possède un jugement sûr et éclairé. Le texte se conclut par une réflexion sur la nature du goût et les efforts pour comprendre les sources du beau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 172-177
Nouveau projet de décoration pour les Théatres.
Début :
L'économie d'accord avec le bon goût & la raison, a porté M*** à construire [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Décoration pour les théâtres, Machine, Représentation, Scène
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouveau projet de décoration pour les Théatres.
Nouveau projet de décoration pour les
L
Théatres.
'Économie d'accord avec le bon goût
& la raiſon , a porté M *** à conftruire
un théatre dans fon château , où il
a fupprimé les couliffes & les bandes
du haut de la ſcene , qui repréſentent tantôt
le ciel , d'autres fois le plafond d'un
appartement , des berceaux d'allées , ou la
voûte d'une caverne . Toute la fcene con--
fifte en un très- beau fallon , figuré par des
peintures plates , tant en haut qu'en bas ;
& quand cela a été fait , on a trouvé
cela étoit bon.
que
Au fond du théatre il y a deux piliers
de chaque côté ; ils font fort éclairés par
derriere , & font voir un tableau qui
change felon les pieces que l'on repréſente.
Tantôt c'est une place publique que
l'on voit , tantôt un palais , une forêt , la
mer , ou des jardins.
Ainfi l'endroit de la ſcene eft dormant ;
il eft composé d'un plafond , & de deux
côtés richement ornés d'architecture , méJUILLET.
1755. 173
nuiferie fculptée , ftatues & glaces , des
chandeliers à plufieurs branches , torcheres
& bras qui éclairent fort la fcene. On
y a ménagé deux portes de chaque côté
pour l'entrée & la fortie des Acteurs , ce
qui fait le même effet que les couliffes .
Aux quatre coins de la fcene font quatre
gros piliers , deux fur le devant furmontés
d'un fronton d'où defcend la toile ,
& les deux du fond avec pareil fronton ,
ou corniche pour encadrer la ferme ,
comme j'ai dit . Une de ces fermes ou décorations
, peut être affortie avec la ſcene,
& ne former qu'un bel appartement.
Il m'a paru que cette maniere de décorer
un théatre avoit de grands avantages
fur celle des couliffes changeantes & des
bandes d'en- haut qui les accompagnent
.
Toute illufion de l'art doit être rendue la
plus vraisemblable qu'il eft poffible ; celle
des couliffes approche trop près de l'oeil
du fpectateur , pour ne pas paroître pauvre
& groffiere. La perfpective , la dégradation
de lumiere , & les proportions des
perfonnages avec le lieu de la fcene ne
peuvent jamais s'y rencontrer. L'on apperçoit
par les couliffes le jeu des machines
& le travail des Machiniſtes : l'on y
voit tous les coopérateurs étrangers au
fpectacle , & on y place même des fpecta-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
teurs , dont la préfence & les mouvemens
choquent toujours la vérité des repréfentations.
Remarquons à ce fujet deux chofes intéreffantes
; l'une , combien les loges , balcons
, ou amphithéatre placés fur le théatre
, jettent de confufion dans les repréfentations
de l'Opéra ou de la Comédie ,
& combien les fpectateurs mêlés avec les
Acteurs y font nuifibles & indécens ; l'autre
obſervation eft que par ce même ufage
auquel on a accoutumé le public , on a
déja adopté mon fyftême , en deftinant
pour la fcene un lieu différent de celui
des décorations . Au théatre de Fontainebleau
, par exemple , la fcene fe paffe entre
deux rangs de loges , & la décoration
ne change qu'au fond du théatre ; mais
il feroit bien mieux d'adopter entierement
, ou de rejetter tout - à - fait ce ſyſtême.
Il confifte à deftiner un lieu exprès &
exclufivement pour la fcene , à l'imitation
des anciens. Ce lieu ne peut être mieux
entendu qu'en un très- beau fallon , & tout
un côté en feroit ouvert pour laiffer voir
celui que defire le fujet de la piece , on le
fuppoferoit joint aux lieux divers où fe
paffe l'action . Illufion pour illufion , le
fpectateur fe prêtera facilement à la moinJUILLET.
1755 175
dre des deux. Tout eft orné dans les repréfentations
dramatiques ; on y parle en
vers ou en chants ; les perfonnages les plus
fatigués fortans d'un naufrage , y font parés
& bien mis , les payfans y font galamment
vêtus. Ne peut-on pas fuppofer de
même qu'ils s'avancent vers le public , &
dans un lieu qui eft au public pour parler
de leurs intérêts , lorfqu'on voit par le
fond du théatre qu'ils en traitent dans
une chambre , dans une place , ou dans
une campagne ? L'on fuppofera que ce fallon
eft bâti fur le bord d'une forêt ou
d'une rue par cette illufion on ennoblit
la repréfentation , & par celle des couliffes
& de tout ce qui s'y paffe , on l'avilir.
Le jeu des machines , comme vols ,
chars , gloires , doit fe paffer au fond du
théatre & hors du lieu de la ſcene , pour
en mieux cacher les défauts.
La raifon d'économie feroit miférable
fi le ſpectacle ne s'en trouvoit pas mieux ;
en récompenfe fi l'on veut calculer les
frais , on pourra augmenter de dépense &
de magnificence fur d'autres chofes . La
fcene en fera mieux éclairée par des flambeaux
apparens que par ceux qui font à
moitié cachés derriere les couliffes ; l'on
pourra renouveller plus fouvent les décotations
& le fallon de la fcene ; l'on pro-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
1
fitera des progrès de l'architecture moderne
& du deffein d'ornement.
La falle ( ou lieu des loges & des fpectateurs
) ne doit jamais avoir rien de commun
avec la fcene qui fe cache derriere
un rideau jufqu'au commencement de la
repréfentation : ce font , pour ainfi dire ,
deux pays différens ; l'on ne devroit orner
la falle qu'avec la plus grande fimplicité
pour contrafter & faire briller davantage
la magnificence & l'éclat du fpectacle
quand la toile fe leve .
On ne doit rien épargner pour la beauté
de la ferme du : ond du théatre. Dans
le plan que je propofe , ce devroit être
autant de tableaux exquis peints par les
meilleurs Maîtres , & toujours d'un coloris
frais ; ils ne doivent jamais être difpofés
en deux parties , ce qui y y forme au
milieu une raye noire & defagréable ; ces
tableaux feroient plus ou moins reculés &
diftans des deux colonnes de la fcene , felon
les lieux qu'ils repréſenteroient & les
machines qui devroient paroître dans cette
diſtance. On y verroit donc quelquefois
le théatre très- profond avec des morceaux
avancés ,, comme portiques , tours , arbres ,
rochers , &c. mais jamais de couliffes.
L'on pourroit effſayer ce projet au théatre
de l'Opéra qui y eft tout difpofé , l'on
JUILLE T. 1755. 177
formeroit un fallon des fix premieres couliffes
de chaque côté , & le goût du public
décideroit.
L
Théatres.
'Économie d'accord avec le bon goût
& la raiſon , a porté M *** à conftruire
un théatre dans fon château , où il
a fupprimé les couliffes & les bandes
du haut de la ſcene , qui repréſentent tantôt
le ciel , d'autres fois le plafond d'un
appartement , des berceaux d'allées , ou la
voûte d'une caverne . Toute la fcene con--
fifte en un très- beau fallon , figuré par des
peintures plates , tant en haut qu'en bas ;
& quand cela a été fait , on a trouvé
cela étoit bon.
que
Au fond du théatre il y a deux piliers
de chaque côté ; ils font fort éclairés par
derriere , & font voir un tableau qui
change felon les pieces que l'on repréſente.
Tantôt c'est une place publique que
l'on voit , tantôt un palais , une forêt , la
mer , ou des jardins.
Ainfi l'endroit de la ſcene eft dormant ;
il eft composé d'un plafond , & de deux
côtés richement ornés d'architecture , méJUILLET.
1755. 173
nuiferie fculptée , ftatues & glaces , des
chandeliers à plufieurs branches , torcheres
& bras qui éclairent fort la fcene. On
y a ménagé deux portes de chaque côté
pour l'entrée & la fortie des Acteurs , ce
qui fait le même effet que les couliffes .
Aux quatre coins de la fcene font quatre
gros piliers , deux fur le devant furmontés
d'un fronton d'où defcend la toile ,
& les deux du fond avec pareil fronton ,
ou corniche pour encadrer la ferme ,
comme j'ai dit . Une de ces fermes ou décorations
, peut être affortie avec la ſcene,
& ne former qu'un bel appartement.
Il m'a paru que cette maniere de décorer
un théatre avoit de grands avantages
fur celle des couliffes changeantes & des
bandes d'en- haut qui les accompagnent
.
Toute illufion de l'art doit être rendue la
plus vraisemblable qu'il eft poffible ; celle
des couliffes approche trop près de l'oeil
du fpectateur , pour ne pas paroître pauvre
& groffiere. La perfpective , la dégradation
de lumiere , & les proportions des
perfonnages avec le lieu de la fcene ne
peuvent jamais s'y rencontrer. L'on apperçoit
par les couliffes le jeu des machines
& le travail des Machiniſtes : l'on y
voit tous les coopérateurs étrangers au
fpectacle , & on y place même des fpecta-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
teurs , dont la préfence & les mouvemens
choquent toujours la vérité des repréfentations.
Remarquons à ce fujet deux chofes intéreffantes
; l'une , combien les loges , balcons
, ou amphithéatre placés fur le théatre
, jettent de confufion dans les repréfentations
de l'Opéra ou de la Comédie ,
& combien les fpectateurs mêlés avec les
Acteurs y font nuifibles & indécens ; l'autre
obſervation eft que par ce même ufage
auquel on a accoutumé le public , on a
déja adopté mon fyftême , en deftinant
pour la fcene un lieu différent de celui
des décorations . Au théatre de Fontainebleau
, par exemple , la fcene fe paffe entre
deux rangs de loges , & la décoration
ne change qu'au fond du théatre ; mais
il feroit bien mieux d'adopter entierement
, ou de rejetter tout - à - fait ce ſyſtême.
Il confifte à deftiner un lieu exprès &
exclufivement pour la fcene , à l'imitation
des anciens. Ce lieu ne peut être mieux
entendu qu'en un très- beau fallon , & tout
un côté en feroit ouvert pour laiffer voir
celui que defire le fujet de la piece , on le
fuppoferoit joint aux lieux divers où fe
paffe l'action . Illufion pour illufion , le
fpectateur fe prêtera facilement à la moinJUILLET.
1755 175
dre des deux. Tout eft orné dans les repréfentations
dramatiques ; on y parle en
vers ou en chants ; les perfonnages les plus
fatigués fortans d'un naufrage , y font parés
& bien mis , les payfans y font galamment
vêtus. Ne peut-on pas fuppofer de
même qu'ils s'avancent vers le public , &
dans un lieu qui eft au public pour parler
de leurs intérêts , lorfqu'on voit par le
fond du théatre qu'ils en traitent dans
une chambre , dans une place , ou dans
une campagne ? L'on fuppofera que ce fallon
eft bâti fur le bord d'une forêt ou
d'une rue par cette illufion on ennoblit
la repréfentation , & par celle des couliffes
& de tout ce qui s'y paffe , on l'avilir.
Le jeu des machines , comme vols ,
chars , gloires , doit fe paffer au fond du
théatre & hors du lieu de la ſcene , pour
en mieux cacher les défauts.
La raifon d'économie feroit miférable
fi le ſpectacle ne s'en trouvoit pas mieux ;
en récompenfe fi l'on veut calculer les
frais , on pourra augmenter de dépense &
de magnificence fur d'autres chofes . La
fcene en fera mieux éclairée par des flambeaux
apparens que par ceux qui font à
moitié cachés derriere les couliffes ; l'on
pourra renouveller plus fouvent les décotations
& le fallon de la fcene ; l'on pro-
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
1
fitera des progrès de l'architecture moderne
& du deffein d'ornement.
La falle ( ou lieu des loges & des fpectateurs
) ne doit jamais avoir rien de commun
avec la fcene qui fe cache derriere
un rideau jufqu'au commencement de la
repréfentation : ce font , pour ainfi dire ,
deux pays différens ; l'on ne devroit orner
la falle qu'avec la plus grande fimplicité
pour contrafter & faire briller davantage
la magnificence & l'éclat du fpectacle
quand la toile fe leve .
On ne doit rien épargner pour la beauté
de la ferme du : ond du théatre. Dans
le plan que je propofe , ce devroit être
autant de tableaux exquis peints par les
meilleurs Maîtres , & toujours d'un coloris
frais ; ils ne doivent jamais être difpofés
en deux parties , ce qui y y forme au
milieu une raye noire & defagréable ; ces
tableaux feroient plus ou moins reculés &
diftans des deux colonnes de la fcene , felon
les lieux qu'ils repréſenteroient & les
machines qui devroient paroître dans cette
diſtance. On y verroit donc quelquefois
le théatre très- profond avec des morceaux
avancés ,, comme portiques , tours , arbres ,
rochers , &c. mais jamais de couliffes.
L'on pourroit effſayer ce projet au théatre
de l'Opéra qui y eft tout difpofé , l'on
JUILLE T. 1755. 177
formeroit un fallon des fix premieres couliffes
de chaque côté , & le goût du public
décideroit.
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Résumé : Nouveau projet de décoration pour les Théatres.
Le texte présente un projet de décoration pour les théâtres, visant à allier économie et esthétique. L'auteur propose de supprimer les coulisses et les bandes au-dessus de la scène, remplacées par des peintures plates figurant un fallon. La scène est ainsi composée d'un plafond et de deux côtés richement ornés d'architecture, de menuiserie sculptée, de statues, de glaces, de chandeliers et de torches. Au fond du théâtre, deux piliers de chaque côté sont fortement éclairés par derrière, affichant des tableaux changeants selon les pièces représentées, tels qu'une place publique, un palais, une forêt, la mer ou des jardins. Deux portes de chaque côté permettent l'entrée et la sortie des acteurs, remplaçant ainsi les coulisses. L'auteur critique les coulisses changeantes et les bandes du haut, jugées trop proches de l'œil du spectateur, révélant les machines et le travail des machinistes, ce qui perturbe l'illusion du spectacle. Les loges et balcons placés sur le théâtre créent de la confusion et nuisent à la représentation. Le projet propose de définir un lieu exclusif pour la scène, imitant les anciens théâtres, avec un côté ouvert pour montrer le décor souhaité par la pièce. Les machines, comme les vols ou les chars, devraient se passer au fond du théâtre pour mieux cacher leurs défauts. L'auteur estime que, bien que l'économie soit une raison misérable, le spectacle en bénéficierait. La scène serait mieux éclairée par des flambeaux apparents, et les décorations pourraient être renouvelées plus souvent. La salle des spectateurs ne doit avoir rien en commun avec la scène, qui se cache derrière un rideau jusqu'au début de la représentation. La ferme du fond du théâtre devrait être ornée de tableaux exquis peints par les meilleurs maîtres, toujours d'un coloris frais, et jamais divisés en deux parties. Ce projet pourrait être testé au théâtre de l'Opéra, en utilisant les premières coulisses de chaque côté, et le goût du public déciderait de son succès.
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8
p. 232-233
AVIS.
Début :
Le sieur Onfroy, Distillateur du Roi, tenant le grand Caffé à la descente [...]
Mots clefs :
Distillateur, Bon goût, Verres, Liqueur, Vinaigre, Fruits, Bouteilles
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texteReconnaissance textuelle : AVIS.
AVIS.
Le ſieur ONFROY , Diſtillateur du Roi , tenant
le grand Caffé à la defcente de la Place du
Pont S. Michel à Paris , toujours diſtingué dans
fon Art& toujours occupé à l'étendre par de nouvelles
compoſitions qui réuniſſent à la falubrité
la délicateſſe du goût, vient de compoſer pluſeurs
fortes de Sorbers rafraichiſſans dont l'uſage
eſt très-facile. Il n'en faut qu'environ une once
dans undemi-ſeptier d'eau que l'on battra dans
deux verres , & ce mélange produira une liqueur
fraîche très agréable. Ces nouveaux Sorbecs font
tirés des aigres des Végétaux ou des fruits acides
de vinaigre ; il y en a de ſept fortes , quatreau vimaigre&
trois aux fruits. Le premier eſt
au vinai
JUIN. 1763. 233
gre ſeul ; le ſecond auſſi au vinaigre réuni avec
les fucs d'orange & de bigarade; le troiſiéme au
jus de cédra ; le quatriéme eſt un mélange de vinaigre
& de fuc de citron . Les trois autres ſont au
ſuc d'orange & de bigarade , au jus de cédra &
àcelui de citron , tous diverſement combinés :
ces derniers , indépendament de l'uſage qu'on en
fera en boiffons , ſont encore très- propres à faire
desglaces ; il ne faudra que les mêler féparément
avec moitié d'eau de riviére & glacer ſuivant la
méthode ordinaire , on aura d'excellentes glaces.
Le prix de ces Sorbecs elt de 6 liv. la bouteille de
pinte ; on en trouvera des demies-bouteilles &
des quarts de bouteille ; ils ſe conſerveront trèslongtemps
ſans aucune altération ; il ſufira d'avoir
attention de ne pas les mettre dans un endroit
trop humide. Le ſieur ONFROY donnera dans la
ſaiſon les ſorbecs des fruits rouges. Il continue
dediſtribuer avec un ſuccès qui ne ſedément pas,
les Liqueurs de table qu'il a portées à un degré de
perfection généralement reconnu ; le Chocolat travaillé
à lafaçon de Rome ; ſa liqueur ſpiritueuse
pour les dents , qui en calme ſur le champ toutes
les douleurs & ſans retour , les blanchit & guérit
encore ou prévient toutes les incommodités de
la bouche ; fes Eaux de Lavande ſimples & compliquées
qui effacent les boutons du viſage ſans
faire craindre aucune ſuite ; la véritable Eau de
Cologne de Jean -Antoine Farina qu'on ne trouve
à Paris que chez lui au prix de 36 ſols la bouteille ,
&une excellente Eau de Luce de ſa compoſition ,
qui ſe vend 3 liv. le flacon.
Le ſieur ONFROY , Diſtillateur du Roi , tenant
le grand Caffé à la defcente de la Place du
Pont S. Michel à Paris , toujours diſtingué dans
fon Art& toujours occupé à l'étendre par de nouvelles
compoſitions qui réuniſſent à la falubrité
la délicateſſe du goût, vient de compoſer pluſeurs
fortes de Sorbers rafraichiſſans dont l'uſage
eſt très-facile. Il n'en faut qu'environ une once
dans undemi-ſeptier d'eau que l'on battra dans
deux verres , & ce mélange produira une liqueur
fraîche très agréable. Ces nouveaux Sorbecs font
tirés des aigres des Végétaux ou des fruits acides
de vinaigre ; il y en a de ſept fortes , quatreau vimaigre&
trois aux fruits. Le premier eſt
au vinai
JUIN. 1763. 233
gre ſeul ; le ſecond auſſi au vinaigre réuni avec
les fucs d'orange & de bigarade; le troiſiéme au
jus de cédra ; le quatriéme eſt un mélange de vinaigre
& de fuc de citron . Les trois autres ſont au
ſuc d'orange & de bigarade , au jus de cédra &
àcelui de citron , tous diverſement combinés :
ces derniers , indépendament de l'uſage qu'on en
fera en boiffons , ſont encore très- propres à faire
desglaces ; il ne faudra que les mêler féparément
avec moitié d'eau de riviére & glacer ſuivant la
méthode ordinaire , on aura d'excellentes glaces.
Le prix de ces Sorbecs elt de 6 liv. la bouteille de
pinte ; on en trouvera des demies-bouteilles &
des quarts de bouteille ; ils ſe conſerveront trèslongtemps
ſans aucune altération ; il ſufira d'avoir
attention de ne pas les mettre dans un endroit
trop humide. Le ſieur ONFROY donnera dans la
ſaiſon les ſorbecs des fruits rouges. Il continue
dediſtribuer avec un ſuccès qui ne ſedément pas,
les Liqueurs de table qu'il a portées à un degré de
perfection généralement reconnu ; le Chocolat travaillé
à lafaçon de Rome ; ſa liqueur ſpiritueuse
pour les dents , qui en calme ſur le champ toutes
les douleurs & ſans retour , les blanchit & guérit
encore ou prévient toutes les incommodités de
la bouche ; fes Eaux de Lavande ſimples & compliquées
qui effacent les boutons du viſage ſans
faire craindre aucune ſuite ; la véritable Eau de
Cologne de Jean -Antoine Farina qu'on ne trouve
à Paris que chez lui au prix de 36 ſols la bouteille ,
&une excellente Eau de Luce de ſa compoſition ,
qui ſe vend 3 liv. le flacon.
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Résumé : AVIS.
L'avis concerne le sieur Onfroy, distillateur du Roi et propriétaire du grand Café à la descente de la Place du Pont Saint-Michel à Paris. Onfroy est reconnu pour ses compositions innovantes alliant salubrité et délicatesse. Il a récemment créé des sorbets rafraîchissants, faciles à préparer en dissolvant une once dans un demi-septier d'eau battue dans deux verres. Ces sorbets sont élaborés à partir d'acides végétaux, de fruits et de vinaigre, et existent en sept versions au vinaigre et quatre aux fruits. Les sorbets au vinaigre incluent des variations avec des jus d'orange, de bigarade, de cédrat et de citron. Les sorbets aux fruits offrent des combinaisons similaires. Ils peuvent également être utilisés pour préparer des glaces en les mélangeant avec de l'eau de rivière. Le prix des sorbets est de 6 livres la bouteille de pinte, avec des demi-bouteilles et des quarts de bouteille disponibles. Ils se conservent longtemps à condition de ne pas être placés dans un endroit humide. Onfroy prévoit de proposer des sorbets aux fruits rouges en saison. Il continue de distribuer diverses liqueurs de table, du chocolat à la romaine, une liqueur spiritueuse pour les dents, des eaux de lavande, de l'Eau de Cologne de Jean-Antoine Farina, et une Eau de Luce.
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Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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