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1
p. 141-189
DIALOGUE entre Iris, Mercure & un Moderne.
Début :
Ne me perdez pas de veuë, Madame, un de mes amis / IRIS. Hola, Mercure, hola je desesperois presque de ce [...]
Mots clefs :
Mercure, Dieux, Iris, Modernes, Poète, Poème, Aristote, Iliade, Diane, Jupiter, Vérité, Anciens, Junon, Mains, Esprit, Père, Règles, Divinité, Combat, Divin, Académicien, Saturne, Oreille, Achille, Héros, Homme, Invention , Homère, Poème épique, Mérite
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texteReconnaissance textuelle : DIALOGUE entre Iris, Mercure & un Moderne.
Ne me perdez pas deveuë ,
Madame , un de mes amis
veut me faire parler , tant
micux pourvous& pour tous
ceux qui me liront. Vous
allez entendre du fublime
qu'il me preſte. Je vais dialoguer
d'importance avec Iris ,
& vous dire des chofes que
vous allez regarder , comme
JeChef- d'oeuvre de mon élo.
quence. Cette promeffe , entre
nous , ne doit pas vous
étonner puiſque c'eſt àmoy
r
142 MERCURE
fivous vous en rapportez à
cequ'en ont dit eesvieux foux
de Poëtes qui m'ont divinizé ,
que l'on doit le grand are de
raiſonner . Jugez par vos propres
lumieres , s'il ont eûtort
ouraiſon de me difpenfer les
qualitez que j'ay receus d'eux
DIALOGUE
Mentre IrityMercure un
Moderne
IRIS.
د Hola ,Mercure hola je
defefperois preſque de arre
sencontrer dans ce Pays- cy;
1
GALANT. 145
je n'en puis plus zoom znov
Ate chercher me voila hors d'ha-
Voyezl'Ingrat , s'il s'en metfort
en peine, dooλο
Quen'ay-je cependant pas
fait pour te découvrir , il n'y
a pointderecoins dans laGrece&
dans le Pays Latin que je
n'aye parcouru , point de
Monts ſur lesquels je n'aye
grimpé , non pas même le
Mont Parnaffe , &malgré les
arrêts du deſtin , comme dit
Homere , toute immortelle
que l'on me croye , je ſcrois
expiréede ſoif &de laffitude ,
* 44 MERCURE
fi je ne m'eſtois rafraîchie de
l'eau Poëtique de la Fontaine
Aganipide. O la bonne liqueur
, Mercure.
4
MERCURE.
Pour du Nectar j'en bois ;
mais fi de la meilleure eau du
monde. De quoy s'agit -il
charmante Iris , cependant
de peur de l'oublier , que je
t'embraffe ma chere enfant ,
aprés quoi je t'écouterai dema
bonne oreille.
IRIS.
Treves de ces fortes de libertez
badines , je te prie, elles
eſtoient permiſes parmi nous C
B.P
autres.
GALAND 145
autres Divinitez du Regne de
Saturne d'heureuſe memoire ,
& encore plus fous celui de Jupiter
fon fils, mais depuis quelque
tems ,il faut eſtre un peu
plus engarde contre les ſaillies
dutemperament , car en cer
tain réduit du monde , il y a un
tas de Modernes au ris moqueur
qui nemanqueroient pas
doonous chanſonner ſur la
moindre privauté.ροι τους εότη
MERCURE sano
O la plaiſante défaite , comme
fi les Dieux devoient crain -
dre les couplets . A propos
eſt-ce que les Immortels font
Juin 1715. N
146 MERCURE
affez oiſifs là haut pour donner
la moindre attention à toutes
les ſotiſes qui ſe difent & fe
font ici bas ; s'entretiennentt-
ils par exemple de la nouvelle
guerre que quelques efprits
inquiets ont declaré aux
Partiſans du divin Homere .
RIRIS.OM
: Fils de Maïapeux- tu me
faire une telle demande, contme
s'il étoit permis que tu pufſes
ignorer l'importance &les
confequences de cetre fameuſe
querelle , & c'eſt la unique
ment le ſujetde mes depêches,
& pour lequel je t'ai cherché
GALANT. 147
avec tant d'inquietude&d'empreſſement
, afin que nous concertaffions
enſemble les
moyens de detourner cet oragequi
menace toute la Cour
celefte.... Comment ſi cette
affaire eft de conſequence. Oüi
ſans doute , elle intereſſe plus
que tu ne peux te l'imaginer ,
tout le Conſiſtoire des Dieux ;
nosConfreres avoientd'abord
regardé les preliminaires de
l'inſulte faite à leur Poëte ,
comme un jeu fait pour les
amuſer. Momus , mauvais railleur
, les comparoit à des Pigmées
qui voudroient entre
Nij
148 MERCURE
prendre d'eſcalader leCiel, en
s'élevant ſur des échaſſes pour
y atteindre. Comus le Farccur
a d'autres Nains , qui , plantez
fur les épaules d'un Geant , ſe
perfuadent follement qu'ils
ſont greffez ſur ſa tefte , comme
ſur un grand Sauvageon ,
s'en eſtimant la partie princi
pale, tandis qu'ils ne paroiffent
pas plus qu'une fourmi fur le
bonnet d'unAncien ,& tous les
Dicux de rire. Mais la Scene
eſt bien changée , depuis fur
tout que Jupiter a conſulté le
Grimoire des Deſtinées , il paroît
inquiet , rêveur , d'une huGALANT.
149
-
meur inſupportable , juſques à
faire perdre patience àlabelle
Junon à laquelle il cache tout
ce qu'elle voudroit ſçavoir.
Je te dirai même àl'oreille que
cette Déeſſe pouffée à bour,
lui a adreſſe ces Vers d'Homere.
*OJupiter fâcheux, plein de rudeffe
Quand ai-je eftéfi fole & indfcrete,
Tâchant sçavoir quelque chose
fecrete.
Mais toy malin concluds & deli.
beres
Salel, 1. Liv. de l'Iliade.
Niij
150 MERCURE
۱
Toûjoursfans moytes plus privez
affaires.
Aquoi leDieu répondit, Felone!
Impoſſible est que jamais rienj'or.
donne,
Que ton faulx coeur plein defufpition
,
N'entende à plein la miene intention
;
Mais d'autant plus que m'en
cuydes distraire ,
D'autant ou plus ,jefais tout le
contraire
,
Tant ſeulement pour mieux te
molester,
En te voyant à mon vuëil contester
:
GALANTISI
Or va t'affeoir , que je n'oye parolewa
2
Doreſnavant fi temeraire &
35
folle:
Donc quelquefois tranſporté de
Jump courroux ,
De mes deux mains je te baille
tels coups
Que tous les Dieux qui font en
Caffiſtence
Nepuiffent rien pour ton aide
dffenfe.
Il ne ſçait en verité à qui
s'en prendre , il vit en Tyran ,
tousjours défiant,& tremblant
que cette guerre ne lui ſoit
plus funeſte que celle que les
>
Niiij
152 MERCURE
Aloides lui declarerent jadis.
Ne t'en ſouvient-il pas .
MERCURE.
Mafoy s'il m'ensouvient , il ne
m'ensouvient gueres...
Je me rappelle cependant
quelque évenement ſemblable
que j'ai lû dans les Poëfies
d'Homere ; mais par la barbe
de Jupiter , il n'eſt plus icy
queſtion des perils paſſez , en
voilàde preſents bien réels qui
attaquent noſtre divinité ; je
connois le fils de Saturne , il
n'eſt point Dieu à s'allarmer
dedangers imaginaires ; cependant
qu'auroit - il à craindre
GALANT. 153
de ces Novateurs , à moins
qu'ils ne foient conduits par
quelque divinité inconnuëjufqu'à
preſent parmi nous autres
immortels.
IRIS.
Que tu as la judiciaire excellente
, comment as tu pû
rencontrer ſijaſte; & c'est ce
que j'avois de plus effentiel
àte communiquer , pardonne
à mon trouble ; il n'eſt que
tropcertain qu'ils ont actuellement
àleur tête une maîtreſſe
Deeſſe , les Modernes la nomment
la Raison , ils l'ont proclaméc
Reine , & le croyent
*54 MERCURE
invincibles ſous ſes étendarts.
Appuyezd'elle ,ces eſprits inquiets
font affez fiers pour
s'imaginer qu'en fuivant ſes
conſeils ,ils nous priveront
du droit d'immortalitémalgré
la priſe de poffuſion que nous
en adonnéHomere il y a trois
mille ans. Se peut il Mercure
que tu ignores des circonſtances
auſſiimportantes , puifque
tu te trouves porté dans la
Capitale où s'eſt tramée cette
étrange conjuration.
MERCURE........
Tu n'en dois point eſtre
furpris. Parmi mes differens
GALANT. Iss
"*
emplois tu ſçais que je ſuis revêtu
d'un qui m'occupe ſeul
beaucoup plusque les autres ,
c'eſt unmaître Dieu que mon
pere , a-t- il fait un figne de
tête , plus prompt que l'éclair ,
il veut eſtre obéi.
Il faudra cependant qu'il
s'enpaffe pour cette fois cy ,
car j'ay trouvé la Nymphe
plus impenetrable que Danać
àla pluye d'or , foit dit entre
nous , c'eſt la premiere qui ait
refifté à ce charmant appas..
Je reprenddone mesTalonieres
& nous retournerons au
Ciel de compagnie pour ren156
MERCURE
drecompte àmon pere de ma
commiſſion dont il ne ſerapas
content.
IRIS.
Non pas , Mercure , j'ay
ordre de te fairechanger d'oc
cupation; il faut que comme
Dieud'éloquence,tu employes
tes talens à pacifier les eſprits ;
fitu t'en trouvois même une
afez ample proviſion pour
débaucher quelques- uns des
chefs de noſtre ennemie la
Raiſon , quel fervice ſignalé ne
rendrois tu pas à toute la Cour
celeste. En mon particulier tu
ne trouveras pas une ingrate ,
GALANT. $ 57
envoilà les Arhes par avance ,
es tu content..
MERCURE.
Laiſſemoy faire aimable fille
de Thaumas , ils ſont confondus
, je les amene pieds &
mains liez faire amende honorable
devant le Tribunal de
Jupiter , en preſence du divin
Poëte ,& là à voix haute &
claire , declarer que mécham.
ment ,traitreuſement & fédicieusement
, ils ont preferé
les armes de la Raifon , pour
s'en ſervir contre le pere de la
Poëſic à qui nous fommes
redevables de tous les hon158
MERCURE
neurs dont nous joüiffons
dans l'Olimpe... Mais j'apperçois
quelqu'un marchant à
noſtre rencontre , ſeroit- cc
point par hazard un de ces
ſéditieux Modernes qui vient
mediter icy quelqueconſpiration
contre la vicille Iliade.
Avant qu'il ſoit plus prés , il
me vient un deſſein que tu
ne dois pas deſapprouver , je
vais me transformer en Aca.
demicien de l'ancienne Ecole ,
&toy tu te donneras pour
une femme ſcavante ; comme
tu poſſedes parfaitement les
AntiquitezGreques &Romai
GALANT. 159
nes , tu me fourniras des citations
au beſoin.
MIRIS.
En verité tu es un admirable
Comedien,voyons toutefois,
commetu joüeras ce nouveau
tolle& fi tu me tiendras
parole, jetejure foy deDéeſſe
deluy adreſſer des injuresqui
ne lecederontpoint enharmonicàcelleque
Junon dit de fi
boncoeur àJupiter lorſqu'elle
a ſes vapeurstondlaparoift
chercherquelque chose qu'il a
égaré, fers toydecet àpropos
pour l'aborder & luy offrir
tes ſervices,je te fuis de prés.
160 MERCURE
MERCURE.
Chut, nedis mot... Monſieur
ſans trop de liberté ne
pourrois - je pas vous eſtre bon
à la recherche que vous faites,
j'ay aumoins de bons yeux.
LEMODERNE. tv .
Lachoſe M. ne merite pas
que vous partagiez ce ſoin
avecmoy j'en ſuis même par
avance confolé , ce n'eſt qu'un
tome d'une Traduction d'Homere
en proſe avec des remarques
qui par conſequent ne
m'ennuiront pas d'avantage.
Je crois que je me conſolerois
auſſi aiſement, ſi j'avois perdu
un
GALANT. 16г
un autre gros billot que voilà
quieſt le pendant d'oreille de
l'original.
MERCUR MERCURE Académicien.
Ace peu de paroles , il n'eſt
pas difficile de deviner que
vous n'avez pas des ſentimens
bien favorables pour tout ce
qui s'appelleHomere,les miens
font bien oppoſez aux voftres ,
il a au contraire pour moi des
beautez furnaturelles , & il me
ſeroit facile d'en faire l'apologie
; à ce dégoût ſi marqué , je
ne crois pas vous offenſer ſi je
vous eltime unAnti- Homerif.
te du premier rang
Juin 1715. Ο
162 MERCURE
:
LE MODERNE.
Le nom ne fait rien à la
queſtion preſente, mais jedoute
M. qu'un homme d'eſprit
oſe jamais deffendre une ſi
mauvaiſe cauſe ; on aura beau
faire , & chercher , jamais on
n'y decouvrira ce qui n'y a jamais
eſté ; je veux dire un defſein
frappant que l'eſprit n'ait
pas de peine à demêler , des
Dieux qui ſoutiennent digne.
ment le caractere reſpectable
de la Divinité , des Heros qui
ne ſoient point ſuperbes , infolents
, groffiers , pleurants
comme des enfans ,& fepaGALANT.
4 163
rants indifferemment du vice
comme de la vertu. Quelle
honte pour le ſiecle, ou pour le
geniede voſtre divin Homere,
de faire adreſſer des diſcoursà
des chevaux ,& d'entendre ces
mêmes chevaux répondre pertinemment;
appellez-vous cela
du merveilleux , n'eft-ce pas
pluſtoſt pour les perſonnes
ſenſées, du puerile , de l'extra
vagant...
IRIS interrompant bruſquem
Ah! le traître, il me fuffoque,
je n'y puis reſiſter Mercure...
pardonne, je ne ſçais ce que je
dis.....quoydoncunAriftote,
O ij
164 MERCURE
un Ciceron , un Denis d'Ha-
,
licarnaffe , un Longin , un
Plutarque un Euftathe &
tant d'illuſtres morts auront
employé toute leur vie àadmirer
ces chefs - d'oeuvres de
l'art , & vous , M. vous qui
vivez encore , ne rougiffez pas
des blafphemes que vous ve
nez de prononcer contre cet
pomme inſpiré d'Apollon :
roloutable fils de Saturne
peter, tu te voir attaquer impunanent
dans ton Poëte
favori, fans punir dans le moment
le coupable.
GALANT. 165
LE MODERNE.
Pour une illuftre Greque
vous eſtes bienvive , Madame,
il vous manque un peu de
Aegme Philofophique. Par ce
petit eſſay d'emportement , je
jugeque , fi pour rendre une
cauſe victoricuſe , il ne falloit
que des injures & des noms
anciens , tout l'avantage de
la diſpute vous reſteroit
mais il faut des raiſons , Madame.
M. nous en fournira
peut-eftre.
MERCURE Academicien.
Permettez , Madame , que
j'acheve cette perillcuſe avan166
MERCURE
ture ,vous l'avez ſi judicieuſement
entamée que j'eſpere la
mettre à une heureuſe fin.
Vous , M. qui vous piquez
de raiſonnement , avez- vous
étudié la Logique de l'incomparable
Ariftote : c'eſt avec
fon fecours que j'entreprends
de vous redreſſer l'eſprit&de
vous reduire , ad metam non
loqui.
Premierement je vais vous
prouver ſans replique que l'on
n'imaginera jamais un Poëme
ſemblable à celuy d'Homere ,
fuivez-moy.
Un Poëme Epique n'eſt pari.
GALANT. 167
fait qu'autant qu'il eſt conforme
à celuy d'Homere.
-Or rien ne ſera jamais plus
ſemblableàHomere, qu'Homeremême.
Donconn'inventera jamais
un Poëme Epique auſſi parfait
que celuy d Homere.
Ceſeulraiſonnement general
devroit ſuffire pour convaincre
un homme diſpoſé à
ſentir la verité ; mais je veux
bien pour l'honneur de l'ancienne
Ecole aller encore plus
avant.
Ne convenez - vous pas ,
quc , ſi je vous fais voir plus
( 1
168 MERCURE
:
clair que le jour que le Poëte
par excellence devoit ſe ſervir
de l'entremiſe des Dieux dans
fon Poëme ,& qu'ils n'y font
pas un mauvais rôle , vous ſerez
forcé de chanter la Palinodic
, en voila la preuve.
:
UnHiſtorien fidele & exact
doit rapporter les veritables
cauſes de tous les évenemens
qu'il décrit.
Or les Dieux font la cauſe
veritablede tout ce qui arrive
ici bas.
Donc Homere comme infpiré
, a dû rapporter les penfées
& les converſations des
Dicux
GALANT. 169
Dieux au ſujet de la guerre de
Troyc.
Je finis enfin par un 3 .
Syllogiſme par lequel je me
fais fort de démontrer que les
Heros d'Homere font parfaits
,& confequemmentdoivent
l'eſtre beaucoup plus que
les no
N
chant
ce l'a
plus mechants que nosAyeux,
donc
plu
mes parfaits-
Or Homere a peintdes He-
Juin 1715 .
170 MERCURE
ros qui vivoient il y a trois
mille ans.
Les Acteurs de ſon Poëme
font donc tres- parfaits , & neceſſairement
plus parfaits que
les noſtres . En tenez vous ?
LE MODERNE.
Voila ce que l'on appelle
raiſonner informa , & fçavoir
remettre en honneur la reputation
dubon Homere; neanmoins
je ne ſuis pas encore
tout- à- fait rendu , touchant la
préeminence des Anciens , &
particulierement touchant celled'Homere
ſur les Modernes.
GALANT. 171
!
MERCURE Academicien.
Il eſt juſte de vous fatisfaire,
je ſuivrai pour cet effet la methode
des Geometres , toute
ſeche qu'elle peut eſtre , elle
convainc mieux l'eſprit que
lesdiſcours les plus recherchez;
je ſuppoſe néanmoins que vous
n'y prenez pas garde de fi prés .
Pour cet effet je n'aurai beſoin
que de quatre axiomes
qui ne me peuvent eſtre conieſtez...
AXIOME L
Les Anciens ont inventé &
dit tout ce qu'il y avoit à dire
fur toutes fortes de matiere.
Pij
172 MERCURE
Les Modernes n'ont fait que
copier les Anciens. *
T
Homere eſt inventeur du
Poëme Epique&de ſes regles.
IV.
Tout homme qui ne ſçait
pas fi bien les regles d'un art
qu'un autre , ne peut pas fi
bien réüffir que luy.
I. THEOREME.
Les Anciens l'emportent in
• finiment ſur les Modernes.
Ceux qui ont la gloire de l'invention
, l'emportent infiniment
fur ceux qui n'ont fait
GALANT. 173
L
quecopier ; or les Anciens ont
la gloire de l'invention , par le
premier axiome; les Modernes
par le ſecond axiome n'ont fait
que les copier ,par conſequent
les Anciens l'emportent infiniment
ſur les Modernes .
C. Q_F. D.
COROLLAIRE.
٧٤٠
Il s'enfuit de-là, 1. Que
plusun Auteur eſt ancien , &
plus il eſt cenfé avoir de merite.
2. Qu'Homere eſtant
le plus ancien Poëte Epique ,
ſon Poëme l'emportera fur
Piij
174 MERCURE
tous les autres. 3. Que la
nouvelle Iliade eſtant le Poëme
le plus moderne , doit eſtre le
plus mauvais , plus mauvais
que leMoyſe ſauvé, que la Pucelle
, que le Poëme de la
Magdelaine.
II . THEOREME.
Il eſt impoſſible de faire un
Poëme Epique auffi parfait que
celuy d'Homere. ک
On ne ſçait jamais ſi bien
les regles d'un art que celuy
quiles a inventées , or par le
troifiéme Axiome , Homere
a inventé les regles du Poëme
Epique , donc perſonne ne
GALANT. 175
peut les ſçavoir auſſi bien
que luy ; maispar le quatriéme
Axiome tout Auteur qui ne
ſçait pas ſi bien les regles d'un
art qu'un autre , ne peut réüffir
comme luy , par confequent
il eſt impoſſible de faire un
Poëme Epique auffi parfait
que celuy d'Homere.
C. Q. F. D.
Qu'avez vous à repliquer
àl'évidence de ces propofitions
miſes dans un point de
vûë Geometrique. Rendez
hommage , M.à la verité , ne
ſentez- vous pas qu'elle vous
illumine l'eſprit ,& qu'elle ſe
Piiij
176 MERCURE
fait paffage à travers vos prejugez
que je ferois content ,
fi elle avoit affez de forces pour
vous faire abjurer les nouvelles
erreurs des Anti- Homeriftes.
LE MODERNE.
Qui peut tenir contre des
raiſonnements purementGeometriques
, ſur tout lorſqu'ils
font de la force , & de l'évidence
de ceux que vous venez
d'employer : il faudroit eſtre
bien obſtiné pour n'eſtre pas
forcé de vous rendre la Juſtice
qui vous eſt dûë , vous eſtes
en verité unhomme admiraGALANT.
177
}
ble, vous me le paroîtriez encore
bien davantage , fi vous
pouviez me fournir des raiſons
dumême poids , pour excuſer
le divin Poete , de la manoeuvre
ridicule qu'il fait faire àſes
Dieuxdans le 21. Livre de l'Iliade.
Car que peut- onde plus
indecent , & de plus injurieux
s àla Divinité , que de les avilir ,
comme il fait , en les mettant
aux mains les uns contre les autres
, peut-on tenir ſon ſerieux
d'entendre des Déeſſes ſe reprocher
leurs défauts , & enſuite
ſe gourmer comme des
_harangeres , ſouffrez que je
ร
.
1
178 MERCURE
vous rappelle cet endroit, il eſt
en verité curieux.
Les Troyens poursuivis par
Achille ſe ſeparerent en deux ;
unepartie ſeſauve vers laVille,
l'autre se precipite dans le
Xante ; le Heros du jour s'élance
aprés eux dans le Fleuve qu'il
rougit de leurfang ; là il fait pri
fonniers douzejeunes Troyens des
principales familles , pour les immoler
ſur le bucher de Patrocle.
LeXante irrité s'oppose àsa fulepoursuit
reur , le couvre
plaſieurs foisdeſes ondes. Achille
prêt àperir s'adreſſe àJupiter ;
Neptune ,&Pallas viennent
1
GALANT. 179
1
$
le fortifier ; le Xante appelle le
Simois àſon ſecours. Nouveau
combat d'Achille Junon qui craint
pour luy , envoye Vulcain qu'elle
appelle fon fils le boiteux , pour
combattre contre leXante ; leDieu
met le Fleuve enfeu auſſi aifément
que s'il estoit d'huile ; leur
combatfini ,les autres Dieux recommencent
àſe charger. Voici le
beau. Mars a la lâcheté d'attaquer
Minerve la lance à lamain.
LaDéfſeſe retire quelques pas ;
&levant une pierre énorme que
les Siecles paffez avoient mis pour
bornes à un champ , elle l'a jette
contre Mars avec tant deforce ,
180 MERCURE
qu'elle lerenverſe. 7. arpensfont
converts defon vaſte corps ,Pallas
ſemet arire , & le traite d'infensé,
Jenje, &c. La belle Venus effrayée
de voir Mars en cet eftat , s'approche
de luy , & le prenant par
la main, elle tâche de le relever:
fa respiration estoit fi embarraffée
qu'il ne pouffſoit que quelquesfoupirs
entre- coupez. La Déeffe Junon
s'eftant apperceuë de cette démarche
de Venus , enavertit Pallas
; Minerve ravie de punir une
action fi honteuse , se jette fur
Venus , & avec la main, elle luy
donne unfi grand coup fur l'eftomac
, qu'elle luy ofte la refpiraGALANT.
181
tion , &la force ; Venus tombe
prés de Mars , & ils demeurent
tous deux étendusfur la pouffiere.
Neptune veut enfuitese battre
-contre Apollon qui refuſe le combat
: Diane lui reproche ſon peu
de courage ,Junon offenſée de cette
audace ,&nepouvant retenir ſa
colere, s'emporte contre cetteDéeffe
avecles termes les plus injurieux.
Elle dit , & en même tems luy
prend les deux mains de la main
gauche, lui enlevantde la droite
Jon carquois de deßus les épaules,
elle lui en donne ſur les deux
jouës , enfouriant lafait tourner
de coſté , & d'autre , lalaiſſe
182 MERCURE
1
enfin. Toutessesfléches tombentà
Sespieds,Dianeſeſauve avecla
rapidité d'une colombe dans lePalais
de Jupiter, s'aſſiedſur lesgenoux
defon pere , &fond en larmes
; Jupiter l'embraſſant avec
tendreffe, luy demande : Machere
fille, qui est celui des Immortels
qui vous a miſefi injustement en
cet état, comme si on vous avoit
Surpriſe en quelque faute ; la belle
Diane lui répond, c'estJunon qui
m'afimaltraitée,n'est- cepas d'elle
que naißent tous les debats ,
toutes les querelles qui arrivens
entre les Dieux.
Par ce recit fidele , &bien
moins chargé de ſotiſes , que
GALANT. 183
dans l'original comment
peut- on ſauver du mépris la
Majeſté des Dieux ; j'attends
fur cela des raiſons fatisfaiſantes
, autrement je vous déclare
que je reſte dans le parti
des Modernes , comme étant
le plus raiſonnable.
IRIS.
Il faut être doüé d'un grand
fond de moderation pour ſupporter
patiemment toute la
malignité de vôtre cenſure ,
contrel'amides Dieux ,lequel,
ſelon Strabon , a été le ſeul
qui les ait vû , ou fait voir
tels qu'ils font. Les ſages fo
font un merite de pene184
MERCURE
↓
trer ces mifteres , & d'en découvrir
le ſens caché ; mais le
Peuple Moderne plus groffier
que les païfans de laGrecequi
reſpectoient ces ſçavantes
tenebres , croit franchement
qu'en voyant dans ce
Poëme les ligues , les playes ,
les fupplices , les larmes , & les
emprisonnements des Dieux ,
tous ces objets ſont autant de
ſujets de critique pour lui : aveugle
qu'il eſt il ne s'apperçoit
pas que , dés qu'il prend ridiculement
ces choſes à la lettre ,
il eſt atteint, & convaincu d'ignorance
par les Antiquaires ;
qu'il
GALANT. 185
1
qu'il m'en coutera peu à vous
ouvrir les yeux , en vous dévoilant
le grand ſecret des Allegories
: ſivousaviez lû ce celebre
Poëte avec la docilité
d'un ſçavant qui a vieilly dans
la lecture de ces precicux Poëmes
, vous n'euſſiez pas été fi
temeraire que de traiter de
contes de peau d'âne tout ce
qu'il y a préciſement de plus
q'humaindanscetAuteur.Sçachez
que toutes ces fictions
prétenduës font tiréesdu fond
mêmede la verité : je pretends
donc qu'il n'a rien dit des
Dieux qui ne ſoit bon , qui ne
Juin1715.
186 MERCURE
convienne , &qui ne ſoit mê.
me conforme à la maniere
dont la plus ſaineTheologie en
a parlé. Pour vous en convaincre
, je ne me ſervirai de la clef
du merveilleux Allegorique ,
que dans le combat de Junon
avec Diane ; avec cette clef
miſterieuſe, non ſeulement on
ſauvera tout ce qui paroît de
plus outré dans l'Iliade ; mais
ondemélera avec plaifir tout
ceque cegrand Poëte avoit enfermé
ſous ces admirables Emblêmes
, que veut donc faire
entendre le Pere de la Poëfic
par ce combat de Junon avec
L GALANT. 187
1
e
1
Diane. * Il a voulu décrire
Theologiquement cetteEclypſe
de Lune qui n'eſt cauſée ,
quepar l'ombrede la terre , la
même queJunon : Junontient
les deux mains de Diane liées ,
c'est-à-dire qu'elle lie toutes
ſes facultez ; elle luy enleve ſon
carquois de deſſus ſon épaule ,
parcequ'elle empêche les raïons
du ſoleil. Elle luy en donne
fur les deux joües , parce que
cette obfcurité cache la face
entiere de la lune quand l'éclypſe
eſt totale ;& elle fait que
*Voyez les remarques de Me Dacier fur
Je 21. L. de l'Iliade. 1.
Qij
188 MERCURE
*
;
toutes les fléches tombent àſes
pieds , parce que tous les raions
demeurent arrêtez, & fufpendus
ſous elle; pourquoi Latone
ramaſſe - t'elle les fléches de
Diane , parce que c'eſt la nuit
qui rend àDiane ſes raïons.
Apprenez Meſſicurs lesModernes
par cette explication
toute naturelle , à ne pas jetter
imprudemment un comique
viſible dans ce qu'il y a de plus
ſerieux& de plus reſpectable
dans ce Poëme ; la methode
preſque Geometrique dont je
viens de vous donner le ſecret
doit vous ſervir dorénavantà
GALANT. 189
débroüüller le chaos de laTheologie
ancienne. Ce fera un fil
avec lequel vous vous échapperez
fans peine de ce labyrinthe ,
&j'eſpere qu'à la premiereentrevûë
j'aurai la confolation
de vous trouver auſſi ardent
- Partiſan de l'ancienne Iliade ,
que vous l'étiez de la nouvelle;
adieu , & reconnoiſſez par ce
changement ſubit que ce ſont
des Dieux à la façon d'Home-
: re , qui ont bien voulu vous
- inſtruire , & vous préter des
armes contre la raiſon.
Madame , un de mes amis
veut me faire parler , tant
micux pourvous& pour tous
ceux qui me liront. Vous
allez entendre du fublime
qu'il me preſte. Je vais dialoguer
d'importance avec Iris ,
& vous dire des chofes que
vous allez regarder , comme
JeChef- d'oeuvre de mon élo.
quence. Cette promeffe , entre
nous , ne doit pas vous
étonner puiſque c'eſt àmoy
r
142 MERCURE
fivous vous en rapportez à
cequ'en ont dit eesvieux foux
de Poëtes qui m'ont divinizé ,
que l'on doit le grand are de
raiſonner . Jugez par vos propres
lumieres , s'il ont eûtort
ouraiſon de me difpenfer les
qualitez que j'ay receus d'eux
DIALOGUE
Mentre IrityMercure un
Moderne
IRIS.
د Hola ,Mercure hola je
defefperois preſque de arre
sencontrer dans ce Pays- cy;
1
GALANT. 145
je n'en puis plus zoom znov
Ate chercher me voila hors d'ha-
Voyezl'Ingrat , s'il s'en metfort
en peine, dooλο
Quen'ay-je cependant pas
fait pour te découvrir , il n'y
a pointderecoins dans laGrece&
dans le Pays Latin que je
n'aye parcouru , point de
Monts ſur lesquels je n'aye
grimpé , non pas même le
Mont Parnaffe , &malgré les
arrêts du deſtin , comme dit
Homere , toute immortelle
que l'on me croye , je ſcrois
expiréede ſoif &de laffitude ,
* 44 MERCURE
fi je ne m'eſtois rafraîchie de
l'eau Poëtique de la Fontaine
Aganipide. O la bonne liqueur
, Mercure.
4
MERCURE.
Pour du Nectar j'en bois ;
mais fi de la meilleure eau du
monde. De quoy s'agit -il
charmante Iris , cependant
de peur de l'oublier , que je
t'embraffe ma chere enfant ,
aprés quoi je t'écouterai dema
bonne oreille.
IRIS.
Treves de ces fortes de libertez
badines , je te prie, elles
eſtoient permiſes parmi nous C
B.P
autres.
GALAND 145
autres Divinitez du Regne de
Saturne d'heureuſe memoire ,
& encore plus fous celui de Jupiter
fon fils, mais depuis quelque
tems ,il faut eſtre un peu
plus engarde contre les ſaillies
dutemperament , car en cer
tain réduit du monde , il y a un
tas de Modernes au ris moqueur
qui nemanqueroient pas
doonous chanſonner ſur la
moindre privauté.ροι τους εότη
MERCURE sano
O la plaiſante défaite , comme
fi les Dieux devoient crain -
dre les couplets . A propos
eſt-ce que les Immortels font
Juin 1715. N
146 MERCURE
affez oiſifs là haut pour donner
la moindre attention à toutes
les ſotiſes qui ſe difent & fe
font ici bas ; s'entretiennentt-
ils par exemple de la nouvelle
guerre que quelques efprits
inquiets ont declaré aux
Partiſans du divin Homere .
RIRIS.OM
: Fils de Maïapeux- tu me
faire une telle demande, contme
s'il étoit permis que tu pufſes
ignorer l'importance &les
confequences de cetre fameuſe
querelle , & c'eſt la unique
ment le ſujetde mes depêches,
& pour lequel je t'ai cherché
GALANT. 147
avec tant d'inquietude&d'empreſſement
, afin que nous concertaffions
enſemble les
moyens de detourner cet oragequi
menace toute la Cour
celefte.... Comment ſi cette
affaire eft de conſequence. Oüi
ſans doute , elle intereſſe plus
que tu ne peux te l'imaginer ,
tout le Conſiſtoire des Dieux ;
nosConfreres avoientd'abord
regardé les preliminaires de
l'inſulte faite à leur Poëte ,
comme un jeu fait pour les
amuſer. Momus , mauvais railleur
, les comparoit à des Pigmées
qui voudroient entre
Nij
148 MERCURE
prendre d'eſcalader leCiel, en
s'élevant ſur des échaſſes pour
y atteindre. Comus le Farccur
a d'autres Nains , qui , plantez
fur les épaules d'un Geant , ſe
perfuadent follement qu'ils
ſont greffez ſur ſa tefte , comme
ſur un grand Sauvageon ,
s'en eſtimant la partie princi
pale, tandis qu'ils ne paroiffent
pas plus qu'une fourmi fur le
bonnet d'unAncien ,& tous les
Dicux de rire. Mais la Scene
eſt bien changée , depuis fur
tout que Jupiter a conſulté le
Grimoire des Deſtinées , il paroît
inquiet , rêveur , d'une huGALANT.
149
-
meur inſupportable , juſques à
faire perdre patience àlabelle
Junon à laquelle il cache tout
ce qu'elle voudroit ſçavoir.
Je te dirai même àl'oreille que
cette Déeſſe pouffée à bour,
lui a adreſſe ces Vers d'Homere.
*OJupiter fâcheux, plein de rudeffe
Quand ai-je eftéfi fole & indfcrete,
Tâchant sçavoir quelque chose
fecrete.
Mais toy malin concluds & deli.
beres
Salel, 1. Liv. de l'Iliade.
Niij
150 MERCURE
۱
Toûjoursfans moytes plus privez
affaires.
Aquoi leDieu répondit, Felone!
Impoſſible est que jamais rienj'or.
donne,
Que ton faulx coeur plein defufpition
,
N'entende à plein la miene intention
;
Mais d'autant plus que m'en
cuydes distraire ,
D'autant ou plus ,jefais tout le
contraire
,
Tant ſeulement pour mieux te
molester,
En te voyant à mon vuëil contester
:
GALANTISI
Or va t'affeoir , que je n'oye parolewa
2
Doreſnavant fi temeraire &
35
folle:
Donc quelquefois tranſporté de
Jump courroux ,
De mes deux mains je te baille
tels coups
Que tous les Dieux qui font en
Caffiſtence
Nepuiffent rien pour ton aide
dffenfe.
Il ne ſçait en verité à qui
s'en prendre , il vit en Tyran ,
tousjours défiant,& tremblant
que cette guerre ne lui ſoit
plus funeſte que celle que les
>
Niiij
152 MERCURE
Aloides lui declarerent jadis.
Ne t'en ſouvient-il pas .
MERCURE.
Mafoy s'il m'ensouvient , il ne
m'ensouvient gueres...
Je me rappelle cependant
quelque évenement ſemblable
que j'ai lû dans les Poëfies
d'Homere ; mais par la barbe
de Jupiter , il n'eſt plus icy
queſtion des perils paſſez , en
voilàde preſents bien réels qui
attaquent noſtre divinité ; je
connois le fils de Saturne , il
n'eſt point Dieu à s'allarmer
dedangers imaginaires ; cependant
qu'auroit - il à craindre
GALANT. 153
de ces Novateurs , à moins
qu'ils ne foient conduits par
quelque divinité inconnuëjufqu'à
preſent parmi nous autres
immortels.
IRIS.
Que tu as la judiciaire excellente
, comment as tu pû
rencontrer ſijaſte; & c'est ce
que j'avois de plus effentiel
àte communiquer , pardonne
à mon trouble ; il n'eſt que
tropcertain qu'ils ont actuellement
àleur tête une maîtreſſe
Deeſſe , les Modernes la nomment
la Raison , ils l'ont proclaméc
Reine , & le croyent
*54 MERCURE
invincibles ſous ſes étendarts.
Appuyezd'elle ,ces eſprits inquiets
font affez fiers pour
s'imaginer qu'en fuivant ſes
conſeils ,ils nous priveront
du droit d'immortalitémalgré
la priſe de poffuſion que nous
en adonnéHomere il y a trois
mille ans. Se peut il Mercure
que tu ignores des circonſtances
auſſiimportantes , puifque
tu te trouves porté dans la
Capitale où s'eſt tramée cette
étrange conjuration.
MERCURE........
Tu n'en dois point eſtre
furpris. Parmi mes differens
GALANT. Iss
"*
emplois tu ſçais que je ſuis revêtu
d'un qui m'occupe ſeul
beaucoup plusque les autres ,
c'eſt unmaître Dieu que mon
pere , a-t- il fait un figne de
tête , plus prompt que l'éclair ,
il veut eſtre obéi.
Il faudra cependant qu'il
s'enpaffe pour cette fois cy ,
car j'ay trouvé la Nymphe
plus impenetrable que Danać
àla pluye d'or , foit dit entre
nous , c'eſt la premiere qui ait
refifté à ce charmant appas..
Je reprenddone mesTalonieres
& nous retournerons au
Ciel de compagnie pour ren156
MERCURE
drecompte àmon pere de ma
commiſſion dont il ne ſerapas
content.
IRIS.
Non pas , Mercure , j'ay
ordre de te fairechanger d'oc
cupation; il faut que comme
Dieud'éloquence,tu employes
tes talens à pacifier les eſprits ;
fitu t'en trouvois même une
afez ample proviſion pour
débaucher quelques- uns des
chefs de noſtre ennemie la
Raiſon , quel fervice ſignalé ne
rendrois tu pas à toute la Cour
celeste. En mon particulier tu
ne trouveras pas une ingrate ,
GALANT. $ 57
envoilà les Arhes par avance ,
es tu content..
MERCURE.
Laiſſemoy faire aimable fille
de Thaumas , ils ſont confondus
, je les amene pieds &
mains liez faire amende honorable
devant le Tribunal de
Jupiter , en preſence du divin
Poëte ,& là à voix haute &
claire , declarer que mécham.
ment ,traitreuſement & fédicieusement
, ils ont preferé
les armes de la Raifon , pour
s'en ſervir contre le pere de la
Poëſic à qui nous fommes
redevables de tous les hon158
MERCURE
neurs dont nous joüiffons
dans l'Olimpe... Mais j'apperçois
quelqu'un marchant à
noſtre rencontre , ſeroit- cc
point par hazard un de ces
ſéditieux Modernes qui vient
mediter icy quelqueconſpiration
contre la vicille Iliade.
Avant qu'il ſoit plus prés , il
me vient un deſſein que tu
ne dois pas deſapprouver , je
vais me transformer en Aca.
demicien de l'ancienne Ecole ,
&toy tu te donneras pour
une femme ſcavante ; comme
tu poſſedes parfaitement les
AntiquitezGreques &Romai
GALANT. 159
nes , tu me fourniras des citations
au beſoin.
MIRIS.
En verité tu es un admirable
Comedien,voyons toutefois,
commetu joüeras ce nouveau
tolle& fi tu me tiendras
parole, jetejure foy deDéeſſe
deluy adreſſer des injuresqui
ne lecederontpoint enharmonicàcelleque
Junon dit de fi
boncoeur àJupiter lorſqu'elle
a ſes vapeurstondlaparoift
chercherquelque chose qu'il a
égaré, fers toydecet àpropos
pour l'aborder & luy offrir
tes ſervices,je te fuis de prés.
160 MERCURE
MERCURE.
Chut, nedis mot... Monſieur
ſans trop de liberté ne
pourrois - je pas vous eſtre bon
à la recherche que vous faites,
j'ay aumoins de bons yeux.
LEMODERNE. tv .
Lachoſe M. ne merite pas
que vous partagiez ce ſoin
avecmoy j'en ſuis même par
avance confolé , ce n'eſt qu'un
tome d'une Traduction d'Homere
en proſe avec des remarques
qui par conſequent ne
m'ennuiront pas d'avantage.
Je crois que je me conſolerois
auſſi aiſement, ſi j'avois perdu
un
GALANT. 16г
un autre gros billot que voilà
quieſt le pendant d'oreille de
l'original.
MERCUR MERCURE Académicien.
Ace peu de paroles , il n'eſt
pas difficile de deviner que
vous n'avez pas des ſentimens
bien favorables pour tout ce
qui s'appelleHomere,les miens
font bien oppoſez aux voftres ,
il a au contraire pour moi des
beautez furnaturelles , & il me
ſeroit facile d'en faire l'apologie
; à ce dégoût ſi marqué , je
ne crois pas vous offenſer ſi je
vous eltime unAnti- Homerif.
te du premier rang
Juin 1715. Ο
162 MERCURE
:
LE MODERNE.
Le nom ne fait rien à la
queſtion preſente, mais jedoute
M. qu'un homme d'eſprit
oſe jamais deffendre une ſi
mauvaiſe cauſe ; on aura beau
faire , & chercher , jamais on
n'y decouvrira ce qui n'y a jamais
eſté ; je veux dire un defſein
frappant que l'eſprit n'ait
pas de peine à demêler , des
Dieux qui ſoutiennent digne.
ment le caractere reſpectable
de la Divinité , des Heros qui
ne ſoient point ſuperbes , infolents
, groffiers , pleurants
comme des enfans ,& fepaGALANT.
4 163
rants indifferemment du vice
comme de la vertu. Quelle
honte pour le ſiecle, ou pour le
geniede voſtre divin Homere,
de faire adreſſer des diſcoursà
des chevaux ,& d'entendre ces
mêmes chevaux répondre pertinemment;
appellez-vous cela
du merveilleux , n'eft-ce pas
pluſtoſt pour les perſonnes
ſenſées, du puerile , de l'extra
vagant...
IRIS interrompant bruſquem
Ah! le traître, il me fuffoque,
je n'y puis reſiſter Mercure...
pardonne, je ne ſçais ce que je
dis.....quoydoncunAriftote,
O ij
164 MERCURE
un Ciceron , un Denis d'Ha-
,
licarnaffe , un Longin , un
Plutarque un Euftathe &
tant d'illuſtres morts auront
employé toute leur vie àadmirer
ces chefs - d'oeuvres de
l'art , & vous , M. vous qui
vivez encore , ne rougiffez pas
des blafphemes que vous ve
nez de prononcer contre cet
pomme inſpiré d'Apollon :
roloutable fils de Saturne
peter, tu te voir attaquer impunanent
dans ton Poëte
favori, fans punir dans le moment
le coupable.
GALANT. 165
LE MODERNE.
Pour une illuftre Greque
vous eſtes bienvive , Madame,
il vous manque un peu de
Aegme Philofophique. Par ce
petit eſſay d'emportement , je
jugeque , fi pour rendre une
cauſe victoricuſe , il ne falloit
que des injures & des noms
anciens , tout l'avantage de
la diſpute vous reſteroit
mais il faut des raiſons , Madame.
M. nous en fournira
peut-eftre.
MERCURE Academicien.
Permettez , Madame , que
j'acheve cette perillcuſe avan166
MERCURE
ture ,vous l'avez ſi judicieuſement
entamée que j'eſpere la
mettre à une heureuſe fin.
Vous , M. qui vous piquez
de raiſonnement , avez- vous
étudié la Logique de l'incomparable
Ariftote : c'eſt avec
fon fecours que j'entreprends
de vous redreſſer l'eſprit&de
vous reduire , ad metam non
loqui.
Premierement je vais vous
prouver ſans replique que l'on
n'imaginera jamais un Poëme
ſemblable à celuy d'Homere ,
fuivez-moy.
Un Poëme Epique n'eſt pari.
GALANT. 167
fait qu'autant qu'il eſt conforme
à celuy d'Homere.
-Or rien ne ſera jamais plus
ſemblableàHomere, qu'Homeremême.
Donconn'inventera jamais
un Poëme Epique auſſi parfait
que celuy d Homere.
Ceſeulraiſonnement general
devroit ſuffire pour convaincre
un homme diſpoſé à
ſentir la verité ; mais je veux
bien pour l'honneur de l'ancienne
Ecole aller encore plus
avant.
Ne convenez - vous pas ,
quc , ſi je vous fais voir plus
( 1
168 MERCURE
:
clair que le jour que le Poëte
par excellence devoit ſe ſervir
de l'entremiſe des Dieux dans
fon Poëme ,& qu'ils n'y font
pas un mauvais rôle , vous ſerez
forcé de chanter la Palinodic
, en voila la preuve.
:
UnHiſtorien fidele & exact
doit rapporter les veritables
cauſes de tous les évenemens
qu'il décrit.
Or les Dieux font la cauſe
veritablede tout ce qui arrive
ici bas.
Donc Homere comme infpiré
, a dû rapporter les penfées
& les converſations des
Dicux
GALANT. 169
Dieux au ſujet de la guerre de
Troyc.
Je finis enfin par un 3 .
Syllogiſme par lequel je me
fais fort de démontrer que les
Heros d'Homere font parfaits
,& confequemmentdoivent
l'eſtre beaucoup plus que
les no
N
chant
ce l'a
plus mechants que nosAyeux,
donc
plu
mes parfaits-
Or Homere a peintdes He-
Juin 1715 .
170 MERCURE
ros qui vivoient il y a trois
mille ans.
Les Acteurs de ſon Poëme
font donc tres- parfaits , & neceſſairement
plus parfaits que
les noſtres . En tenez vous ?
LE MODERNE.
Voila ce que l'on appelle
raiſonner informa , & fçavoir
remettre en honneur la reputation
dubon Homere; neanmoins
je ne ſuis pas encore
tout- à- fait rendu , touchant la
préeminence des Anciens , &
particulierement touchant celled'Homere
ſur les Modernes.
GALANT. 171
!
MERCURE Academicien.
Il eſt juſte de vous fatisfaire,
je ſuivrai pour cet effet la methode
des Geometres , toute
ſeche qu'elle peut eſtre , elle
convainc mieux l'eſprit que
lesdiſcours les plus recherchez;
je ſuppoſe néanmoins que vous
n'y prenez pas garde de fi prés .
Pour cet effet je n'aurai beſoin
que de quatre axiomes
qui ne me peuvent eſtre conieſtez...
AXIOME L
Les Anciens ont inventé &
dit tout ce qu'il y avoit à dire
fur toutes fortes de matiere.
Pij
172 MERCURE
Les Modernes n'ont fait que
copier les Anciens. *
T
Homere eſt inventeur du
Poëme Epique&de ſes regles.
IV.
Tout homme qui ne ſçait
pas fi bien les regles d'un art
qu'un autre , ne peut pas fi
bien réüffir que luy.
I. THEOREME.
Les Anciens l'emportent in
• finiment ſur les Modernes.
Ceux qui ont la gloire de l'invention
, l'emportent infiniment
fur ceux qui n'ont fait
GALANT. 173
L
quecopier ; or les Anciens ont
la gloire de l'invention , par le
premier axiome; les Modernes
par le ſecond axiome n'ont fait
que les copier ,par conſequent
les Anciens l'emportent infiniment
ſur les Modernes .
C. Q_F. D.
COROLLAIRE.
٧٤٠
Il s'enfuit de-là, 1. Que
plusun Auteur eſt ancien , &
plus il eſt cenfé avoir de merite.
2. Qu'Homere eſtant
le plus ancien Poëte Epique ,
ſon Poëme l'emportera fur
Piij
174 MERCURE
tous les autres. 3. Que la
nouvelle Iliade eſtant le Poëme
le plus moderne , doit eſtre le
plus mauvais , plus mauvais
que leMoyſe ſauvé, que la Pucelle
, que le Poëme de la
Magdelaine.
II . THEOREME.
Il eſt impoſſible de faire un
Poëme Epique auffi parfait que
celuy d'Homere. ک
On ne ſçait jamais ſi bien
les regles d'un art que celuy
quiles a inventées , or par le
troifiéme Axiome , Homere
a inventé les regles du Poëme
Epique , donc perſonne ne
GALANT. 175
peut les ſçavoir auſſi bien
que luy ; maispar le quatriéme
Axiome tout Auteur qui ne
ſçait pas ſi bien les regles d'un
art qu'un autre , ne peut réüffir
comme luy , par confequent
il eſt impoſſible de faire un
Poëme Epique auffi parfait
que celuy d'Homere.
C. Q. F. D.
Qu'avez vous à repliquer
àl'évidence de ces propofitions
miſes dans un point de
vûë Geometrique. Rendez
hommage , M.à la verité , ne
ſentez- vous pas qu'elle vous
illumine l'eſprit ,& qu'elle ſe
Piiij
176 MERCURE
fait paffage à travers vos prejugez
que je ferois content ,
fi elle avoit affez de forces pour
vous faire abjurer les nouvelles
erreurs des Anti- Homeriftes.
LE MODERNE.
Qui peut tenir contre des
raiſonnements purementGeometriques
, ſur tout lorſqu'ils
font de la force , & de l'évidence
de ceux que vous venez
d'employer : il faudroit eſtre
bien obſtiné pour n'eſtre pas
forcé de vous rendre la Juſtice
qui vous eſt dûë , vous eſtes
en verité unhomme admiraGALANT.
177
}
ble, vous me le paroîtriez encore
bien davantage , fi vous
pouviez me fournir des raiſons
dumême poids , pour excuſer
le divin Poete , de la manoeuvre
ridicule qu'il fait faire àſes
Dieuxdans le 21. Livre de l'Iliade.
Car que peut- onde plus
indecent , & de plus injurieux
s àla Divinité , que de les avilir ,
comme il fait , en les mettant
aux mains les uns contre les autres
, peut-on tenir ſon ſerieux
d'entendre des Déeſſes ſe reprocher
leurs défauts , & enſuite
ſe gourmer comme des
_harangeres , ſouffrez que je
ร
.
1
178 MERCURE
vous rappelle cet endroit, il eſt
en verité curieux.
Les Troyens poursuivis par
Achille ſe ſeparerent en deux ;
unepartie ſeſauve vers laVille,
l'autre se precipite dans le
Xante ; le Heros du jour s'élance
aprés eux dans le Fleuve qu'il
rougit de leurfang ; là il fait pri
fonniers douzejeunes Troyens des
principales familles , pour les immoler
ſur le bucher de Patrocle.
LeXante irrité s'oppose àsa fulepoursuit
reur , le couvre
plaſieurs foisdeſes ondes. Achille
prêt àperir s'adreſſe àJupiter ;
Neptune ,&Pallas viennent
1
GALANT. 179
1
$
le fortifier ; le Xante appelle le
Simois àſon ſecours. Nouveau
combat d'Achille Junon qui craint
pour luy , envoye Vulcain qu'elle
appelle fon fils le boiteux , pour
combattre contre leXante ; leDieu
met le Fleuve enfeu auſſi aifément
que s'il estoit d'huile ; leur
combatfini ,les autres Dieux recommencent
àſe charger. Voici le
beau. Mars a la lâcheté d'attaquer
Minerve la lance à lamain.
LaDéfſeſe retire quelques pas ;
&levant une pierre énorme que
les Siecles paffez avoient mis pour
bornes à un champ , elle l'a jette
contre Mars avec tant deforce ,
180 MERCURE
qu'elle lerenverſe. 7. arpensfont
converts defon vaſte corps ,Pallas
ſemet arire , & le traite d'infensé,
Jenje, &c. La belle Venus effrayée
de voir Mars en cet eftat , s'approche
de luy , & le prenant par
la main, elle tâche de le relever:
fa respiration estoit fi embarraffée
qu'il ne pouffſoit que quelquesfoupirs
entre- coupez. La Déeffe Junon
s'eftant apperceuë de cette démarche
de Venus , enavertit Pallas
; Minerve ravie de punir une
action fi honteuse , se jette fur
Venus , & avec la main, elle luy
donne unfi grand coup fur l'eftomac
, qu'elle luy ofte la refpiraGALANT.
181
tion , &la force ; Venus tombe
prés de Mars , & ils demeurent
tous deux étendusfur la pouffiere.
Neptune veut enfuitese battre
-contre Apollon qui refuſe le combat
: Diane lui reproche ſon peu
de courage ,Junon offenſée de cette
audace ,&nepouvant retenir ſa
colere, s'emporte contre cetteDéeffe
avecles termes les plus injurieux.
Elle dit , & en même tems luy
prend les deux mains de la main
gauche, lui enlevantde la droite
Jon carquois de deßus les épaules,
elle lui en donne ſur les deux
jouës , enfouriant lafait tourner
de coſté , & d'autre , lalaiſſe
182 MERCURE
1
enfin. Toutessesfléches tombentà
Sespieds,Dianeſeſauve avecla
rapidité d'une colombe dans lePalais
de Jupiter, s'aſſiedſur lesgenoux
defon pere , &fond en larmes
; Jupiter l'embraſſant avec
tendreffe, luy demande : Machere
fille, qui est celui des Immortels
qui vous a miſefi injustement en
cet état, comme si on vous avoit
Surpriſe en quelque faute ; la belle
Diane lui répond, c'estJunon qui
m'afimaltraitée,n'est- cepas d'elle
que naißent tous les debats ,
toutes les querelles qui arrivens
entre les Dieux.
Par ce recit fidele , &bien
moins chargé de ſotiſes , que
GALANT. 183
dans l'original comment
peut- on ſauver du mépris la
Majeſté des Dieux ; j'attends
fur cela des raiſons fatisfaiſantes
, autrement je vous déclare
que je reſte dans le parti
des Modernes , comme étant
le plus raiſonnable.
IRIS.
Il faut être doüé d'un grand
fond de moderation pour ſupporter
patiemment toute la
malignité de vôtre cenſure ,
contrel'amides Dieux ,lequel,
ſelon Strabon , a été le ſeul
qui les ait vû , ou fait voir
tels qu'ils font. Les ſages fo
font un merite de pene184
MERCURE
↓
trer ces mifteres , & d'en découvrir
le ſens caché ; mais le
Peuple Moderne plus groffier
que les païfans de laGrecequi
reſpectoient ces ſçavantes
tenebres , croit franchement
qu'en voyant dans ce
Poëme les ligues , les playes ,
les fupplices , les larmes , & les
emprisonnements des Dieux ,
tous ces objets ſont autant de
ſujets de critique pour lui : aveugle
qu'il eſt il ne s'apperçoit
pas que , dés qu'il prend ridiculement
ces choſes à la lettre ,
il eſt atteint, & convaincu d'ignorance
par les Antiquaires ;
qu'il
GALANT. 185
1
qu'il m'en coutera peu à vous
ouvrir les yeux , en vous dévoilant
le grand ſecret des Allegories
: ſivousaviez lû ce celebre
Poëte avec la docilité
d'un ſçavant qui a vieilly dans
la lecture de ces precicux Poëmes
, vous n'euſſiez pas été fi
temeraire que de traiter de
contes de peau d'âne tout ce
qu'il y a préciſement de plus
q'humaindanscetAuteur.Sçachez
que toutes ces fictions
prétenduës font tiréesdu fond
mêmede la verité : je pretends
donc qu'il n'a rien dit des
Dieux qui ne ſoit bon , qui ne
Juin1715.
186 MERCURE
convienne , &qui ne ſoit mê.
me conforme à la maniere
dont la plus ſaineTheologie en
a parlé. Pour vous en convaincre
, je ne me ſervirai de la clef
du merveilleux Allegorique ,
que dans le combat de Junon
avec Diane ; avec cette clef
miſterieuſe, non ſeulement on
ſauvera tout ce qui paroît de
plus outré dans l'Iliade ; mais
ondemélera avec plaifir tout
ceque cegrand Poëte avoit enfermé
ſous ces admirables Emblêmes
, que veut donc faire
entendre le Pere de la Poëfic
par ce combat de Junon avec
L GALANT. 187
1
e
1
Diane. * Il a voulu décrire
Theologiquement cetteEclypſe
de Lune qui n'eſt cauſée ,
quepar l'ombrede la terre , la
même queJunon : Junontient
les deux mains de Diane liées ,
c'est-à-dire qu'elle lie toutes
ſes facultez ; elle luy enleve ſon
carquois de deſſus ſon épaule ,
parcequ'elle empêche les raïons
du ſoleil. Elle luy en donne
fur les deux joües , parce que
cette obfcurité cache la face
entiere de la lune quand l'éclypſe
eſt totale ;& elle fait que
*Voyez les remarques de Me Dacier fur
Je 21. L. de l'Iliade. 1.
Qij
188 MERCURE
*
;
toutes les fléches tombent àſes
pieds , parce que tous les raions
demeurent arrêtez, & fufpendus
ſous elle; pourquoi Latone
ramaſſe - t'elle les fléches de
Diane , parce que c'eſt la nuit
qui rend àDiane ſes raïons.
Apprenez Meſſicurs lesModernes
par cette explication
toute naturelle , à ne pas jetter
imprudemment un comique
viſible dans ce qu'il y a de plus
ſerieux& de plus reſpectable
dans ce Poëme ; la methode
preſque Geometrique dont je
viens de vous donner le ſecret
doit vous ſervir dorénavantà
GALANT. 189
débroüüller le chaos de laTheologie
ancienne. Ce fera un fil
avec lequel vous vous échapperez
fans peine de ce labyrinthe ,
&j'eſpere qu'à la premiereentrevûë
j'aurai la confolation
de vous trouver auſſi ardent
- Partiſan de l'ancienne Iliade ,
que vous l'étiez de la nouvelle;
adieu , & reconnoiſſez par ce
changement ſubit que ce ſont
des Dieux à la façon d'Home-
: re , qui ont bien voulu vous
- inſtruire , & vous préter des
armes contre la raiſon.
Fermer
2
p. 1-75
DISSERTATION SUR LE POEME EPIQUE. PAR MONSIEUR L'ABBE DEPONS. CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER.
Début :
Madame Dacier vient de donner au Public la traduction Françoise [...]
Mots clefs :
Poème épique, Prose, Poète, Courage, Homère, Personnages, Sentiments, Moeurs, Définitions, Aristote, Racine, Iliade, Odyssée, Morale, Doctrine, Tragédie, Vengeance, Cadavre, Allégorie, Spectacle
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texteReconnaissance textuelle : DISSERTATION SUR LE POEME EPIQUE. PAR MONSIEUR L'ABBE DEPONS. CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER.
DISSERTATION
SUR
LE
POEME
EPIQUE
PAR - MONSIEUR L'ABBS DEPONS.
CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER
3 M
ADAME Dacier vient
de donner au Public la
traductionFrançoife de
POdiffée, foûtenue de remarques
Fanvier 1717.
B
2 LE NOUVEAU
utiles ; les unes hiftoriques , les
autres admiratives ; & le tout
du ton de fon Iliade . Je fuis
bien édifié de voir , que la révolte
des modernes conféderés
contre Homere , n'ait point
ébranle le courage de fa génereuſe
Interpréte ; elle fait tête
aux rebels dans une Préface ,
que fon parti regarde , comme
un chef- d'oeuvre dans le genre
Apologétique ; il ne faut pas s'imaginer
qu'elle fe faffe un devoir
d'y combattre aucune des
accufations , dont Mr l'Abbé
Terraffon a chargé le Chintre
d'Ilion ; ces accufations lui paroiffent
de nature à devoir tomber
d'elles - mêmes ; elle n'a
donc pas jugé à propos de les
MERCURE.
·3
relever : elle fait mieux , elle
les expie abondamment par les
loüanges les plus hautes , que
fon zele religieux prodigue à
l'offenfé dans tout le cours de
fa Préface .
Cette Préface eft diftribuée
en quatre parties . Dans la premiere
, aprés avoir tracé de fon
mieux, les régles du Poëme Epique
,
fuivant la Doctrine du
grand Ariftote , Madame Dacier
applique ces principes à nos
Romans & à nos Poëmes François
; de cette application il réfulte
, que nos Auteurs s'en font
écartez , d'où Madame Dacier
conclut , que nos Poëtes &
nos Romanciers ont méconnus
les régles du Poëme Epique
Bij
4 LE NOUVEAU
dictées par Ariftote .
Il me femble que Madame
Dacier fait ici une dépenfe affés
inutile . Elle fe fatigue à
prouver que nos Poëtes fe font
écartés de laDoctrine d'Ariftote.
Perfonne ne lui contefte ce fait ;
mais de ce fait même , elle en
conclut , un peu témérairement,
Ce me femble , que nos Poëtes
ont méconnus ces prétenduës
régles par eux violées . Madame
Dacier ne conçoit pas comment
un Poëte , qui auroit connu la
Poëtique d'Ariftote , auroit pû
ne pas fe laiffer entraîner au
charme de fes dogmes.
Mais examinons un peu ces
dogmes fi facrés pour Madame
Dacier. Comment nous défMERCURE.
ni- t'on le Poëme Epique ?
Le Poëme Epique , eſt un Difcours
entier en Vers , inventépour
former les maurs par des inftructions
déguisées fous Fallégorie
d'un action generale & des
plus grands perfonnages.
Voilà une définition appliquable
à une espéce particuliere
de Poëme Epique ; dans les vûës
de Madame Dacier , voilà l'Iliade
& l'Odiffée : mais ce n'eft
point là la définition du genre ,
enforte que tout Poëme , pour
être appellé Epique , doit avoir
la forme de' l'Iliade ou de l'Odiffée
, comme Madame Dacier
veut le penfer.
Poëme , eft un mot générique.
Il fe divife en deux eſpé6
LE NOUVEAU
ces l'une eft l'Epique , l'autre
le Dramatique .
Le Poëme Dramatique eft celui
dans lequel le Poete fait
parler les perfonnages de fon
action , fans leur prêter fon organe
comme relat ur. Telles
font les Piéces de Théatre , Comedies
, Tragédies , Eglogues
& autres Ouvrages en forme de
Dialogue.
Le Poëme Fpique , eft celui
dans lequel le Poëte eft relateur
de l'action ; tels font l'Iliade ,
la Pharfale , les Métamorphofes
, les Romans , les Eglogues &
indiftin &tement tous Ouvrages
dans lesquels le Poëte eft rela-
-teur.
Rendons cela fenfible à la faMERCURE.
7
c
veur des exemples . Les Eglogues
de Virgile font des Poëmes
, voilà le genre. Les unes
font Epiques , te les que fa
quatrième , où le Poëte eſt luimême
narrateur des merveilles
annoncées par la Sibille . Les
autres font Dramatiques , telles
que la troifiéme où des Bergers
fourniffent l'action par un dialogue
alternatif.
Cela étant bien entendu >
continuons , & difons que , de
même que le Poëme Dramatique
fe fubdivife en différentes
efpéces , qui confervent toujours
la dénomination générique
; il en eft de même du
Poëme pique.
Lorſque l'action du Poëme
8 LE NOUVE AU
Dramatique eft grande , & fe
paffe entre des hommes illuftres
, comme dans la Tragédie ;
on l'appelle Héroïque . Quand
l'action eft fimple & familiere
& fe paffe entre des Bergers
on l'apelle Paſtoral . Mais l'Eglogue
dialoguée , telle que la
troifiéme de Virgile , n'eft pas
moins un Poëme Dramatique ,
que la Tragédie d'Andromaque
.
Raifonnons de même du
Poëme Epique, & difons , que
la quatrié ne Eglogue de Virgile,
où le Poëte parle feul , n'eft
pas moins un Poëine Epique ,
que l'Iliade d'Homere , & que
ces deux Poëmes différent feu-
Tement , en ce que le dernier
cft
MERCURE.
eft dans l'efpéce Héroïque ;
l'autre dans l'efpéce Paſtorale .
Que ferons - nous à préfent
de la définition que Me Dacier
nous offre du Poëme Epique 2
Commençons par lui dire , que
cette définition n'eſt pas recevable
pour le Poëme Epique en
general ; nous verrons dans la
fuite , fi nous la devons adopter
pour l'efpéce de Poëme
Epique que nous venons d'appeller
Héroïque .
Les Erudits font comme les
Médecins , ils ont un idiome
incommunicable au vulgaire ,
ce qu'ils feroient aifément
comprendre en ufant des expreffions
reçûës , ils le rendent
in- intelligible par l'employ de
Fanvier 1717.
C
10 LE NOUVEAU
termes ignorés , qui ont euxmêmes
befoin d'être définis .
Qui ne croiroit, en entendant
la définition que Mde . Dacier
nous donne du Poëme Epique ,
qu'il y a d'importans myfteres
renfermez dans ces grands
mots , d'Inftructions déguisées
Sous l'allégorie d'une action génerale
, & desplus grands perfonnages
; furtout ce mot , d'Action
générale , èft bien embarraſſant
pour qui n'en a pas la clef;
nous allons voir à quoi tout
cela fe réduit , dépouillé de
fon fafte ténébreux
Parlons la langue que tout
le monde entend ; les matieres
que nous traitons ici , ne méritent
pas l'honneur du myftere .
MEECURE.
Il s'agit de fçavoir ce que
c'eft qu'un Poëme Epique Hé.
roïque ; un exemple va nous
en déveloper tout le Dogme :-
Feignons donc un Poëme dans
ce genre , en fuivant le procédé
de M. Racine.
Titus devenu maître d'époufer
Berenice , après la mort de
Vefpafien , fe fépare d'elle , &
facrifie le plus violent amour
à l'honneur de fon Trône , &
au refpect qu'il doit aux Romains.
Cette action de Titus me
frappe en grand ; j'en fais le
fujet de mon Poëme.
Ce fujer une fois choifi ; fi
l'on me demande dans quelle
efpéce fera mon Poëme Epi-
Cij
12 LE NOUVEAU
que ; je réponds qu'il fera dans
l'efpéce Héroïque , parce que
l'action par moi choifie , eft
grande , & qu'elle fe paffe
entre des perfonnes illuftres .
Je n'ai encore que le fujet
je veux donner à mon
Poëme une certaine étenduë .
J'imagine un tiffu ingénieux
d'événemens
, & de motifs qui
conduisent nos Amans à la féparation
douloureufe
& magnanime
, qui est mon objet : Ce
tiffu ingénieux eft appellé la
Fable du Poeme ; faifons notre
Fable : La voici .
du Dans les derniers temps
Regne de Vefpafien , Titus
fon fils devint éperdument
amoureux de Berenice Reipe
MERCURE.
13
de Paleſtine . Il n'oſa fe flater
que fon pere pût agréer qu'il
époufa cette Reine , tant un
pareil Hymenée étoit au- deffous
de l'héritier del'EmpireRomain;
il dulumula donc les conſeils
que lui donnoit fa paffion ; mais
Vefpafien étant mort , Titus fe
vit maître d'affocier fonAmante
à l'Empire..
Il employa les premiers jours
de fon Régne à méditer dans
la retraite , fur les devoirs attachez
au rang fupréme ; il s'en-
Alama de la paffion d'être un
jour les délices du genre humain.
Que deviendra Berenice ?
Vefpafien n'est plus , mais Titus
eft Empereur : La haine
vouée par les Romains au Sang
C iij
'4
LE NOUVEAU
des Rois , l'orgueil du Trône
des Céfars. Voilà de plus grands
obftacles.
Tandis qu'une foule idolatre
flate les voeux de Berenice ;
tandis que de lâches Courtifans
prévoyans fa grandeur
prochaine , viennent briguer fa
faveur; Titus s'arme contr'elle ,
des confeils d'un ami généreux ,
qui lui repréfente combien fon
alliance avec Berenice feroit
détestée de tout l'Empire ; il
lui met fous les yeux cette Loi .
inviolable , qui deffend aux
Romains toute alliance avec les
Rois : Il lui fait fentir enfin
ombien il lui feroit honteux
l'enfreindre la plus facrée des
oix Romaines , en montant
MERCURE.
35
au Trône d'où il doit les faire
respecter .
Titus affermi par ces Confeils
, fe détermine à voir Berenice
, pour rompre avec elle
tous engagemens & l'écarter
de la Cour.
L'Amante infortunée , qui
n'a rien foupçonné du coup
qui la menace , voyant paroître
Titus , le prévient par les empreffemens
les plus vifs ; les
larmes de joye qu'elle répand
à fa vûë, défarment fon courage.
Titus déconcerté foûpire ; il
attache fes yeux éperdus fur
la Reine , & n'a pas la force
de parler ; elle lui demande
avec les démonftrations les plus
endres , qu'elle eſt la cauſe
C iiij
16 LE NOUVEAU
de
de fon trouble ; Titus percé de
douleur , quitte Berenice & fe
retire dans fon Appartement .
L'ami généreux de Titus
lui pardonne un torrent
Jarmes , qu'il verfe fur le fort
de fa chere Berenice ; il doit
cette indulgence à l'Amant ,
mais il eft comptable à l'Empereur
d'un autre hommage ;
bientôt il allume dans l'ame
Héroïque de Titus , une paffion
plus délicieuſe encore que celle
qu'il fe propofe d'éteindre ; il
l'occupe du fpectacle raviffant
du monde entier , béniſſant le
Ciel , de lui avoir donné un
maître felon les voeux .
Titus a reprit tout fon courage
, mais il ne veut plus le
MERCURE. 17
commettre au danger où il a
fuccombé ; il charge fon Ami
d'annoncer la fatalle nouvelle
à Berenice .
Depuis que Titus l'a quittée ,
elle n'a pas ceffé de gémir ,
quoiqu'elle ne foupçonna rien
encore des deffeins de l'Empereur
; enfin l'Ami de Titus lui
révéle l'affreux myftere , & lui
dicte l'ordre funefte de quitter
la Cour.
La Reine demeure quelque
temps immobile , & comme infenfible
à ce récit . La douleur
qui la pénétre jufques au fonds
de l'ame , tarde quelque temps à
éclater au dehors : elle charge
froidement l'Ami de Titus d'affûrer
l'ingrat , qu'elle fçaura
8 LE NOUVEAU
obeïr à fes ordres .
Bien -tôt le Palais retentit
des cris funébres de la Reine
défefpérée ; on cft occupé à lui
êter les moyens de s'arracher
Titus frapé à mort, la vie • ·
& ne pouvant foûtenir le défelpoir
de fa chere Berenice
vient la trouver , & après avoir
effuyé les reproches les plus
pénétrans , il lui déclare qu'elle
ne doit plus penfer à fon Hymenée
, parce qu'il eft incompatible
avec l'Empire : Il ajoure
qu'il ne fera pas affés lâche
pour quitter le rang fupréme , &
pour la fuivre dans la Paleſtine ;
qu'elle rougiroit elle - même de
l'indignité de fon Efclave , que
tout ce qu'il peut faire pour
C
MERCURE. 19
elle , fans fe deshonnorer ,
c'eft de mourir , qu'il eft réfolu
de verfer fon fang à fes yeux ,
fi elle ne lui promet pas de
refpecter les propres jours , fi
elle ne fe fent pas le courage
de commander à ce défeſpoir
dont il nepeut foûtenir l'image.
Berenice qui croyoit Titus infidéle
, s'apperçoit qu'elle er
eft violemment aimée ; cela
fuffic pour calmer les douleurs ,
elle admire la haute vertu du
jeune Empereur. La gloite de
Céfar lui devient chere ; elle
s'arme de tout fon courage ;
fait taire fon amour , & fe retire
dans fes Etats.
Voilà la Fable de notre Poëme
:On voit donc ce que j'ai
20 LE NOUVEAU
voulu dire , lorfque je l'ai définie.
Le tiffu ingénieux des événements
, & des motifs qui conduifent
à l'action que le Poëte
s'eft proposé de célébrer . 1
Cette Fable que nous venons
de propofer pour exemple , eft
des plus fimples ; je l'ai choi
fie telle exprés , parce que la
propofant plus compofée , elle
nous auroit mené stropy loin.
Mais toute fimple qu'eft celleci
, on pourroit la rendre impléxe
, par
fodes .
le moyen des Epi-
J
Un Epiſode eft la partie d'une
Fable impléxe , qui fe lie heu.
reufement à l'action principale
du Poëme ; mais qui n'y eſt pas
abfolument néceffaire . Tel eft
MERCURE
. 21
l'Epiſode d'Antiochus
Roy de
Comagene, queM Racine introduit
dans fa Tragédie de Titus .
Nous l'avons ob nis dans notre
Fable , qui marche à fa fin ſans
fon fecours .
Les Epiſodes font d'une
grande reffource dans les Poëmes
, foit Epiques , foit Dramatiques
; mais il faut prendre
garde , qu'ils ne détournent
point trop l'attention voüée à
l'action principale ; car alors
ils opérent ce qu'on appelle duplicité
d'action & d'interêt .
Parlons à préfent des Carac
téres , des Sentiments , & des
Moeurs du Poëme . Les Docteurs
Litteraires , qui ont pris
Leut Licence chez Ariftote , y
22 LE NOUVEAU
trouvent de grands myſtéres ;
ils fe tourmentent fort , fouvent
même en vain , pour les
développer dans l'Idiome confus
de leur maître ; il n'y a pourtant
rien dans tout cela de fi
merveilleux. Continuons à parler
notre Langue.
Caractères dans le Poëme .
Les actions que l'on fait faire
à un perfonnage ; les motifs
qu'on donne à fes actions
les fentiments qu'on lui préte ,
en le faifant parler : tout cela
réüni , conftituë fon caractére
dans le Poëme. Par exemple ,
L'action de renvoyer Berenice
dans les Etats , la pouvant éle
MERCURE.
23
ver à l'Empire , n'eſt pas préci
fément ce qui caractérife Titus
dans notre Fable : il faut aller
chercher les motifs de cette
action , & les fentiments généreux
qu'il oppofe aux confeils
du plus violent Amour. Si nous
avions fuppofé la paffion de
Titus refroidie au moment
qu'il renvoye Berenice , il n'y
auroit eu rien d'extraordinaire
dans fon action , fi d'autre part ,
en lui laiffant la paffion la plus
violente , nous lui avions fait
chaffer Berenice par un motif
bas ou déraisonnable , nous refuferions
encore notre admiration
à un acte de courage
que la raifon ne pouroit adopter.
Nous avons donc donné à
24 LE NOUVEAU
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Anour
que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
: Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte
' est autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foit
moins favorable aux moeurs ,que
celui dont nous avons tracé l'e-
-xémple , il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Tadmiration & Famour , lorfque
fes perfonnages vicieux fe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717.
Ꭰ .
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
Le bon Homere que le peuple
érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
Achile après avoir tué
Hector , l'attache à fon Char .
圈
i quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eſt un Tigre barbares
MERCURE. 27
>
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds
Quidefa mainfanglanie, àſonCharfont liés .
La téte indignement trainoit dans la pouſſiere:
Sleil à tantd'horreur , prêtes - tu ta lumiere
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le comde
la vertu & du courage
pte
d'Achile le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector.
>
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
24
LE
NOUVEAU
6
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Ainour
que que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte ,
' eft autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foir
anoins favorable aux moeurs, que
celuidont nous avons tracé l'e-
-xémples il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Fadmiration
& Famour , lorf- •
que fes perfonnages
vicieux ſe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717 .
Ꭰ .
م ت
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
peu- Le bon Homere que le
ple érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
$
tué
Achile après avoir
Hector , l'attache à fon Char .
I quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eft un Tigre barbares
MERCURE. 27
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds ,
Quide fa main fanglan: e, àſonChar ſont liés .
La téte indignement trainoit dans lapoufiere:
Sleil à tant d'horreur , prétes-tu ta lumiere ;
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le compte
de la vertu & du courage
d'Achile
, le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector .
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
28 LE NOUVEAU
M. de la Motte , de vouloir réformer
la Morale des tems Héroïques
.
Ön étend communement au
delà de ces bornes , le devoir
moral des Poëtes , foit Epiques,
foit Dramatiques ; on veut
qu'ils difpofent leurs Fables ,
de maniere , que les perfonnages
vicieux de leurs Poëmes
fuccombent au gré de la haine
générale ; j'aime les Fables de
ce genre. Je me garderai pourtant
bien de foufcrire au fentiment
de ceux qui réprouvent
toute Fable , dans laquelle le
Héros vertueux feroit opprimé.
La Tragédie de Britannicus eft
de ce genre : la vertu y fuccombe
on verfe des pleurs fur
MERCURE. 29
un Prince digne d'un meilleur
fort , mais le fpectateur ne foupçonne
pas que le vice triomphe.
L'état où M. Racine repréſente
Neron après fon crime , déchiré
de remords , voulant attenter
fur fa propre vie , invefti
de la haine public , détéfté
d'Agrippine , de Burrhus même;
tout cela fatisfait l'horreur vengereffe
du fpectateur ; il ne
voudroit point à ce prix du
Thrône & de la vie que le
Poëte a la févérité de laiffer à
Neron .
Il y a donc moyen de faire
périr le Héros vertueux dans le
Poëme Epique , fans bleffer la
morale ; la Tragédie citée , en
30 LE NOUVEAU
eft la preuve. Car je ne penfe
pas qu'il y ait d'homme affés
déraisonnable , pour prétendre ,
que le Poeme Epique foit par
fa nature refferré dans des limites
plus étroites que le Dramatique
.
La conduite que Dieu tient
à l'égard des hommes , ne nous
doit affecter d'aucun fcandale ;
fa juftice étend fes droits fur
nous au delà de cette vie : n'héfitez
donc point à donner dans
un Poeme , le fpectacle attendriffant
d'un homme vertueux
fuccombant fous les traits des .
méchants ; nous verferons des
pleurs fur fa mort , ces pleurs
même vous attefteront notre
amour pour lui ; le vice triomMERCURE.
31
phant fera l'objet de notre
excécration . Les meurs de votre
Poëme font bonnes ; le devoir
moral y eft parfaitement
rempli.
des
Par le mot de Maurs , on
entend quelquefois parler des
Ufages , des Coûtumes
Préjugés , qui varient chez les
différents peuples . Ainfi l'on
appelleroit fauffes , les moeurs
d'un Poëme , dans lequel un
Auteur auroit transferé aux Romains
, les Uſages , les Coûtumes
, le Culte religieux , & tous
les préjugez des Grees .
Le mot de Meurs , appliqué
finguliérement aux perſonnages
tu Poëme , n'eft autre chofe,
que les penchants habituels ,
32 LE NOUVEAU
& les fentiments , qui conftituent
le caractére du perfonnage.
Voilà à quoi fe réduit fa
doctrine du Poëme Epique,
Que dif-je ? nous n'avons pas
fait encore ? Il nous refte une
queftion importante à traiter.
Que penferoit de nous M
Dacier ? fi nous n'avions ofés
commettre à fon exemple notre
jugement fur la fin générale
du Poëme Epique ?
Me Dacier fait honneur à
ce genre d'Ouvrage , du feul
deffein de former les moeurs :
elle s'appuie de l'exemple des
Poëmes d'Homere , où elie
trouve une inftruction continue .
J'avoue humblement que je
ne
MERCURE.
33
ne vois rien de fi édifiant dans
les Poëmes d'Homere . Je ne
erois pas , à beaucoup près ,
qu'on
'on le trouvât bien de les
ériger en Ouvrages Moraux .
Mais , quand même l'Iliade
& l'Odiffée ne
pêcheroient pas
contre le devoir inoral , comme
nous l'avons prétendu , on n'en
devroit pas conclure ? que le
Poete ne fe fut propofé , que
la fin d'inftruire.
Racine n'a point bleffé , la
morale dans fes Tragédies ; je
vois bien des gens qui les envifagent
comme des Poëmes favorables
aux inours ; mais ils
ne font
pas pour cela honneur
à Racine , de ne s'être propofé
aucune autre fin que l'inftruc-
E
Fanvier 1717.
34 LE NOUVEA
tion . La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs : il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiffent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur.
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'infint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages ; dela ' vient
que l'attention aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale .
Je crois donc que
dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propoſent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'est - àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments.
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui .
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme fe fuit ,
pour ainsi dire , lui- même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueuſement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
MERCURE .
37
courage & de vertu , dans les
Poëmes & autres Ouvrages
tranfportent mon ame , & lui.
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné. J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E lij
34 LE NOUVEAU
1
tion. La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs: il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiflent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur .
>
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'inftint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages' ; dela ' vient
que l'attention' aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale.
9
Je crois donc que dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propofent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'eſt- àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
1
F
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui.
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme ſe fuit , fe
pour ainsi dire , lui - même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueufement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
74
1
MERCURE.
37
courage & de vertu , dans les
Poemes & autres Ouvrages,
tranſportent mon ame , & lui .
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné . J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis ,
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E iij
38 LE NOUVEAU
pourquoi l'on me fait plaifir ,
en excitant en moi la terreur,
& la compaffion ; fentiments
triftes , affections douloureuſes :
Par exemple , fi le Héros vertueux
fur qui j'ai épuifé mon admiration
, fe trouve en péril , je
tremble pour fes jours ; s'il fuccombe
au péril , je pleure fa
difgrace. Pourquoi éprouvai-je
une fecréte joye en verfant ces
pleurs fignes ordinaires de la
douleur. D'où vient cette confolation
intime , qui me rend délicieux
, le trouble que j'éprouve ?
Nous avons déja vû par la
réponse à la premiere Queftion ,
d'où viennent ces liens d'Amour
& de refpe & , qui m'attachent
à mon Héros . Nous ne
MERCURE. 39
faifons plus qu'un , lui & moi ...
mon orgueil m'engage dans
tous fes perils. Je me fuis trouvé
digne de courir avec lui la mê
me fortune . Ma terreur dans
nos communs dangers , eft foûtenue
de l'efpoir du triomphe ,
& du fentiment de mon propre
courage . Mais fi mon Héros
vient à périr , là je me fépare
de lui ; je verfe quelques pleurs
fur l'Amy que la mort m'enléve,
mais je m'apperçois en même
temps qu'elle m'a épargné : je
Compare le fort du Héros avee
le mien. Cette comparaifon
m'avertit , qu'il y a des hommes
moins heureux que moi .
Voilà la fource de cette confolation
fécrette , qui accompa
Eiiij
40 LE NOUVEAU
gne mes pleurs .
J'aurois quelque penchant à
parcourir tous les différents
ébranlements que notre ame reçoit
à l'occafiondes objets étrangers
& de les rappeller tous à
mon Hypotéle Métaphifique :
je me flate que ces détails auroient
quelque agrément , & je
céde à la tentation de donner un
jour à cela tout fon dévelopement
dans une Differtation particuliere.
Revenons à M. Dacier ; vous
prétendés , Madame , que la
fin du Poëme Epique , n'eft autre
que , le deffein de former les
moeurs :: pour être en droit d'attefter
cette vérité générale
vous croyés , qu'il vous fuffit
>
MERCURE.
41
de nous prouver , qu'Homérë
ne s'eft propofé , que cette vûe
dans l'Iliade & dans l'Odiffée.
Mais comment nous prouvezvous
, qu'Homere ne s'eft рго-
pofé dans fes Poëmes , que le
deffein d'inftruire ? Ecoutons.
Du tems d'Homere , les
Grecs étoient divifez enplu
fieurs Etats, independents les
uns des autres , & ces Etats
étoient fouvent obligez de fe
réünir contre un ennemi commun
. Homere pour leur prouver
la nécessité de demeurer
imagina la Fable géunis
>
nerale que voici.
42 LE NOUVEAU.
1
Deux Chefs d'une même
Armée, fe querellent , l'ennemi
commun profite de leur diffention
, remporte fur leur
parti de grands avantages. Les
deux Chefs fe raccommodent ,
étans réunis , ils chaffent
leur ennemi commun , & remportent
enfin la victoire.
Cette Fable , continuë M.
Dacier , eft générale , c'eſtà-
dire , qu'elle convient à tour
le monde , petits & grands ;
car les petits ne font pas moins
fujers que les grands , à voir
ruiner leurs affaires , ou par
و ا
MERCURE. 43
la colere , ou par la diffention :
Ils n'ont pas moins befoin de
ces leçons d'Homere , & ils
font aussi capables d'en profiter
; utilité qu'on ne sçauroit
tirer des actions particulieres :
En effet , qu'on faffe un Poeme
fur une action de Cefar,
de Pompée , ou d'Alcibiade
quel bien celapoura-t'il faire à
particulier ... Mais quoi-.
que la Fable foit générale , il
faut la rendre particuliere par
l'impofition des noms.
un
•
;
Par exemple , voici com
ment Homere rend fa Fable
44 LE NOUVEAU
particuliere... Il auroit pû la métrefous
le nom des fept Chefs ,
qui marcherent contre Thebes ...
Il la met fous le nom des
Heros , qui allérent conqué.
rir le Royaume de Priam .
Agamemnon & Achille font
les deux Chefs, qui fe querellent,
les Troyens profitent de leur
diffention, & font vainqueurs.
Agamemnon & Achilleſe réconcilient
, étans réunis ,
les Troyens font défaits.
> Je voudrois bien fçavoir
qui a revelé à Mde, Dacier ce
procédé fi fingulier d'Homére .
Il s'eft propofé , dit - elle , de
MERCURE. 45
réunir les Princes de la Gréce
divifez entr'eux ; cela pourroit
être abfolument; je ne trouverois
pas étrange , qu'on foupçonna
Homere , d'avoir conçû tout
fon Ouvrage pour cette fin politique
, mais il me paroît que
Mde Dacier n'eft pas fondée à
nous l'affirmer avec tant de
confiance puiſque nous ne
trouvons dans l'Iliade aucune
trace diftincte de ce deffein .
Nous n'y cherchons pas tant
de fineffes , nous autres bonnes
gens nous penfons que l'Auteur
a voulu feulement amuſer
les Grecs par le récit des exploits
guérriers de leurs Ayeux.
Il recueillit dans fon Poeme
tout ce que la tradition alors
46 LE NOUVEAU
confufe , lui pûtfournir fur lafameuſe
Guerre de Troye : il af
focia les faits Hiftoriques à des
fictions variées : il fit aux Héros
, agiffant dans fon Poëme ,
l'honneur de leur donner les
Dieux pour Alliés . Alliance
impie , qui avilliffoit ces mêmes
Dieux, en les rendant baffement
complices de la fureur , de l'injuftice
, de tous les excés de
l'une & de l'autre Armée . De là,
tant de miracles abfurdes &
puerils ; delà , ce bas merveilleux
, qui tout indigne qu'il eft,
d'un âge tel que le notre , étoit
trés propre à entraîner l'admiration
, & à furprendre la crédulité
d'un fiécle auffi fuperftitieux
, auffi ignorant , que l'éMERCURE
.
47
toit le fien . Nous ne femmes
donc point étonnés , que des
fiécles groffiers , ayent adoré
les Poemes d'Homere . Mais
nous ne concevons pas bien ,
comment dans ces derniers
temps , la premiere ébauche de
l'Art naiffant , eft encore l'objet
du culte d'un fi grand peu .
ple. Je dis du culte ; car Meffieurs
les Erudits ne veulent entrer
en aucune compofition
avec leur . Siécle ; ils adorent
tout indiftinctement dans Homere
les abfurdités les plus
groffieres ; les fictions les plus
fcandaleuſes , font pour eux
des Allégories faintes . Ils érigeroient
volontiers l'Iliade en
Catechifme moral .
48 LE NOUVEAU
Revenons donc à Mde Dacier,
vous prétendés , Madame , que
l'on ne peut pas tirer des actions
particulieres , le même
fruit moral,que pourroient donner
les actions générales Si
cette propofition étoit vraye ,
deviendroit votre chere
que
Iliade ? Car envain avés vous
fait l'Apologie de la Fable generale
de ce Poëme. Vous êtes
convenue , que cette Fable generale
devenoit particuliere
dans le Poëme appliqué à des
perfonnages déterminez ? Que
devient donc la morale de cette
Fable generalement conçûë ?
S'évanouit elle dans le Poëme
par la fatale impofition des
noms aux perfonnages ? Vous
MERCURE. ' 49
n'avez pas apperçeu cette conféquence
; mais nous allons
vous relever de cette'inattention.
Nous tirerons de péril la
pauvre Iliade , en vous prouvant
, par un exemple , que les
actions particulieres ,ne font pas
moins morales & inftructives
que les actions générales .
Si je voulois donner une leçon
de clemence à un homme
vindicatif , je lui citerois le
grand exemple d'Augufte , qui
pouvant faire périr juftement
le confpirateur Cinna , lui pardonne
fon attentat , & rachette
fon amour à force de bienfaits .
L'homme à qui je citerois cette
action particuliere d'Augufte
trouveroit t- il quelque obftacle
Fanvier 1717.
F
50
LE NOUVEAU
à fe l'appliquer ? Oui , fans dou
te , me dira Madame Dacier ;
fi vous voulez que l'action
l'inftruife , propofez - là géneralement
fans l'appliquer à Augufte.
Effayons donc.
Un homme pouvant juſtement
faire périr fon ennemi , lui pardonna
& racheta fon amour à
force de bienfaits .
Je m'en rapporte ici à M.
Dacier même. Je fuis bien perfuadé
que pour peu qu'elle y
faffe attention , elle fentira qué
ma leçon particuliere vaut bien
fa leçon génerale.
Nous dirons donc des actions
particulieres,comme des actions
génerales ; qu'elles inftruifent
allegoriquement ; c'est à dire ,
MERCURE.
par l'application que chacun
peut s'en faire à lui- même. Paf
fons à autre chofe.
Nous avons
prétendu que
l'action du Poëme Epique , confideré
dans l'efpece heroïque ,
devoit être illuftre & fe paffer
entre de grands Perfonnages.
Me Dacier eft d'accord avec
nous fur la qualité des Perfonnages
, mais elle n'accorde pas ,
que l'action du Poëme doive être
grande.... Il n'eft pas necef
faire que l'action du Poeme
Epique foir illuftre & importante
par elle-même , puifqu'au
contraire elle peut être fimple
commune
mais il faut
Fij
52 LE NOUVEAU
qu'elle le foitpar la qualité des
Perfonnages. Ausfi Horace at-
il dit aprés Ariftote : Res
gefta Regumque , Ducumque.
Cela eftfi vrai, que l'aétion
la plus éclatante d'un
fimple Bourgeois , ne pourra
jamais faire le fujet d'un Poeme
Epique ; & que l'action
la plus fimple d'un Roy
d'un General d'Armée le fera
toûjours avec fuccés.
>
Je veux bien convenir avec
Me Dacier que , l'action la plus
fimple d'un Roi , ou d'un General
d'Armée , peut faire le fujet d'un
Poëme Epique , mais je prends
MERCURE.
53
la liberté de douter que ce
Poëme fit une grande fortune.
Les grands noms n'intéreffent
guéres , s'ils font mariez à des
actions communes . J'ofe affûrer
au contraire , que fi vous faifiez
agir dans un Poëme un nom
ignoré, un Perfonnage fans titre ,
d'une maniére vraiment grande ;
bien-tôt fes actions illuftres le
groffiroient à votre imagination ;
bien-tôt vous verriez en lui un
Souverain digne du plus refpectueux
hommage .
Concluons donc , que les
perfonnages du Poëme héroïque
, doivent être illuftres ; mais
que fi l'on veut que le Poëme
plaife, les perfonnages y doivent
agir héroïquement . Le trait ciLE
NOUVEAU
14
té d'Horace , ne dit rien de
contraire à cette décifion .
Voyons maintenant de combien
nous fommes diftants de
la doctrine de Me Dacier , fur
le Poëme Epique : Elle le dé
finit comme nous avons vû.
Un difcours en Vers , inventépourformer
les moeurs ,
par des inftructions déguifees
fous l'allégorie d'une action
générale , des plus grands
perfonnages.
Nous avons fait voir d'abord,
que M. Dacier applique au
genre une définition , qui n'eft
recevable que pour une efpéce
particuliere . Nous avons fixé
cette définition à l'efpéce hé.
MERCURE.
SS
•
*་
roïque . Nous avons prétendu
que le deffein des Poëtes dans
ce genre d'Ouvrage , étoit moins
l'inftruction des Lecteurs , que
leur plaifir.
Nous avons expliqué comment
la Fable Epique peut être
utile aux moeurs , fans qu'on
doive en tenir grand compte
aux Poëtes , & leur faire honneur
du feul deffein d'inftruire.
Nous avons dit en quel fens
la Fable Epique inftruit allegoriquement
; & de notre explication
, il réfulte que ces
grands mots d'Inftructions déguifés
fous l'Allegorie , ne difent
rien de fi important , puifque
tout récit eft néceffairement
allégorique dans le même fens
ማ
56 LE NOUVEAU
1
que l'Iliade & l'Odiffée.
Nous avons prouvé par les
principes mêmes de Mc Dacier,
que l'action du Poëme Epique
n'eft point générale , mais par
ticuliere : Enfin, nous avons ofés
prétendre , qu'il ne fuffifoit pas
pour faire un bon Poëme héroïque
, qu'on y introduifit des
perfonnages illuftres , qu'il falloit
encore les faire agir héroïquement.
Que nous refte-.
t'il donc de la définition donnée
par Me Dacier , dont nous
n'ayons point parlé ? Je n'y vois
plus que ces mots .... C'est
un difcours en Vers.
Me Dacier eft ici un peu embarraffée
; car Ariftote a précendu
que le Poëme Epique fe
fert
MERCURE.
ST
fert du difcours en Vers ou en
Profe . Cette autorité arrache à
Ms Dacier l'aveu , que l'Iliade
&l'Odiffée ne ceffent pas d'être
des Poëmes Epiques dans fes
Traductions en Profe.
Mais l'expérience a prouvé ,
dit-elle , que les Vers lui conviennent
davantage , parce
qu'ils donnent plus de majesté
de grandeur , & qu'ils
fourniffent plus de reffources
que la Profe.
Eft- il bien vrai que les Vers
donnent plus de grandeur & de
majesté aux Poëmes ? leurs fourniffent
- ils en effet plus de ref-
Sources que la Profe Exami
nons un peu les avantages réels
Fanvier 1717 .
G
58 LE NOUVEAU
de l'un & de l'autre langage ,
& voyons fi la Profe vaincue
doit céder aux Vers fes droits
fur quelque genre .
Les Vers font diftinguez de
la Profe , par la fingularité des
nombres auxquels l'Art arbitraire
les a affujettis , & par la terminaifon
uniforme qui conftitue
la Rime. Ces nombres &
cette Rime donnent à la diction
un air contraint & bizarre , qui
loin de plaire à qui n'y feroit
pas habitué , lui cauferoit au
contraire un fentiment defagréable
, qu'il trouveroit moyen
de juftifier. A quoi bon , s'écriroit-
il à quoi bon cet art pénible
, qui fait perdre aux penfées
leur vérité & leur grace
;
MERCURE.
59
naturelles ? Depuis quand s'efton
avifé de faire plier la raifon
fous le joug d'un langage follement
mefuré ? ce qu'on peut
me dire avec élégance dans l'idiome
ordinaire , fans fe donner
beaucoup de peine ; pourquoi
me le préfenter dans un`
langage effrayant , qui porte avee
lui l'appareil du travail & de
l'affectation ? Le retour importun
de la Rime , la répétition
des mêmes nombres dans chacune
de vos frafes , me fatiguent
& m'ennuyent ; que pourrionsnous
répondre à ces reproches ?
Vous n'êtes pas accoûtumé,
Monfieur , à ce langage que vous
nommez bizarre ; lorfque vous
vous ferez familiarifé avec lui
Gij
Go LE NOUVEAU
Un
par la lecture des bons Poëtes ,
ce qu'il a de contraint & d'affeté
, difparoîtra pour vous.
jour vous vous plairez à marquer
cette folle meſure des Vers
en les prononçant fur des tons
plus foûtenus que la Profe ; vous
tiendrez grand compre au Poëte
d'avoir furmonté les difficultez
de cet Art même , pour lequel
vous marquez tant d'averfion &
de mépris .
Les Vers ne plaifent point par
eux-mêmes , il nous a fallu un
long commerce avec eux pour
n'être guéres choqué de leur
démarche affectée , de leur air
Contraint. Quelque- variées que
foient les chofes qu'ils nous
préfentent , nous fommes touMERCURE
. GI
jours un peu bleffés de les voir
paroître fous des fignes fi uniformes
: la répétition obſtinée
des mêmes nombres & des mêmes
terminaifons , eft encore
pour nous aujourd'hui une fource
d'ennui . Pourquoi néanmoins
les aimons- nous , ces Vers , avec
tant de défauts que nous leur
reconnoiffons
? Préparons notre
réponſe par un exemple.
Un Danfeur de corde ne
danfe pas , à beaucoup prés , fur
la corde , avec des mouvemens
auffi variez qu'il pourroit le faire
fur un vafte Théatre . Il eft renfermé
dans les bornes étroites
d'une ligne qu'il parcourt en
avant & en arriere , fans pouvoir
préfenter le front à fa droite & à
Giij
62 LE NOUVEAU
fa gauche ; l'attention qu'il eft
forcé de donner au péril de fon
Art , lui dérobe les graces libres
& enjoüées des bras & du vifage
: il a l'air inquiet & fouffrant;
cependant il plaît , il amuſe le
fpectateur. Ce n'eſt pas précifément
le Danfeur qu'on admire
ici ; on n'eft occupé que de la
difficulté qu'il furmonte , du
danger qu'il brave ; enforte que
fi la corde fufpenduë , ceffoit de
paroître dangereufement diftante
du plancher , le fpectacle
ne feroit plus fi interreffant :
notre homme pourroit encore
étonner par fon adreffe , mais il
perdroit le mérite du courage .
Appliquons ceci au Poëte . Il
nous plaît , quoique fouvent il
MERCURE. 63
1
nous parle avec moins d'élégance
que le Profateur . Nous nous
plaifons à le voir luter contre
les difficultez d'un art indu- .
ſtrieux & pénible . Il n'y a point
ici de péril comme dans l'exemple
propofé . C'eſt un ſpectacle
de pure induftrie ; ce reffort
fuffit à nous émouvoir . Quand
une penſée fe trouve à quelque
chofe prés , auffi bien exprimée
en Vers , qu'elle pourroit l'être
en Profe , on applaudit au fuccés
du Poëte ; on lui voue fon
indulgence ; on lui permet de
grimacer de tems à autres ; les
expreffions impropres font chez
lui de légeres fautes ; les conftruction's
inufitées deviennent
fes priviléges ; par Exemple.
Giiij
64 LE NOUVEAU
C'eft envain qu'au Parnaffe un teméraire,
Auteur.
Penfe de l'art des Vers atteindre la hauteur
La hauteur d'un art , voilà une
expreffion impropre , que la rime
ameine ici contre le gré de
M. Defpreaux ,
Ce fils que de fa flame il me donna pour
gage,
Helas je m'en fouviens , le jour que fon
courage.
C'eft la Rime qui fait préfent
à l'élégant Racine de cette
conftruction inufitée & violente,
il auroit fallu dire ...
Ce fils qu'il me donna pour
gage defa flame.
MERCURE.
65
Il eft bon de remarquer ,
qu'une expreffion n'eft élégante
en Vers , qu'autant qu'elle pourroit
être employée avec grace
dans la Profe ; le Profateur & le
Poëte ont un Dictionaire commun
.
Il ne faut pas juger de même
des conftructions . On a accordé
aux Poëtes le droit de les
varier un peu plus que ne fait
la Profe , comme dans les Vers
fuivants.
Du fein de la terre entrouverte ,
Chers inftruments de notre pérte ,
L'argent & l'or font arrachés ,
On les tire de ces abîmes ,
Od fage & prévoyant nos crimes,
La nature les a cachez.
66 LE NOUVEAU
M. de la Motte n'a pas excédé
ici les bornes du droit accordé
aux Vers ; néanmoins la
Profe nefe permettroit pas cette
conftruction ; voici comme elic
parleróit ...
L'argent && l'or chers inftruments
de notre perte , font
arrachez du fein de la terre ,
on les tire de ces abîmes ou la
nature fage
a cachez.
prévoyante les
Que les Poëtes ne tirent point
vanité de ce droit interdit à la
Profe Ce droit - même attefte
la mifere de leur art ; mifere , au
befoin de laquelle nous avons
:
MERCURE. 67
ac
été forcés de faire plier la Régle
Françoife , qui veut qu'on
foulage l'attention , par une conbftruction
aisée , qui préſente à
quelque chofe prés , les idées
dans leur ordre naturel .
S'il étoit poffible que les Vers
n'ufaffent jamais de cette liberté
, ils nen feroient que plus
parfaits . Quand j'en trouve une
fuite nombreufe , dont les conftructions
pourroient être adoptées
par la Profe , j'applaudis
au prodige .
On croit communément que
la Profe eft fubordonnée aux
Vers ; qu'il ne lui fiéd pas de
prendre certain effor ; quelle
doit être humble & retenuë ,
en traittant le même fujet fur
68 LE NOUVEAU
lequel les Vers parleroient impérieufement.
On s'imagine
que les fictions ingénieuſes , les
Figures hardies , les Images brillantes
, font l'apanage des Vers ,
que la Profe n'a pas même droit
à ces richeffes , préjugé le plus
déraisonnable , & peut être le
plus univerfel qui ait jamais obfédé
les Gens de Lettres . Me.
Dacier eft dans cette illufion
générale , lorfqu'elle nous dit ,
que les Vers donnent plus de
grandeur , & de majefte , qu'ils
fourniroient plus de refources
au Poëme , que la Profe.
Pour moi , j'ofe penfer , que
la Profe & les Vers , n'ont pár
eux- mêmes aucun ton déterminé
, & qu'ils le reçoivent des
MERCURE. 69
fujets différents , fur lefquels
ils s'exercent . Si vous voulés
traiter un fujet galant , demandés
à votre génie les graces ba
dines propres
à ce genre , des
images fimples , des idées naïyes.
Voulés - vous chanter une
action Heroïque , montés votre
génie au ton que demande
votre fujet ; vous nous parlerés
avec majefté ; vos fictions feront
nobles & hardies ; vos images
fomptueufes , vos figures
éclatantes ; ce n'est point de
l'Art des Vers , que vous empruntés
le droit de me parler
ici avec tant de fafte ; c'eſt
de la grandeur de l'action que
vous célébrés .
Feu M. de Fenelon nous a
70 LE NOUVEAU
donné en Profe les Avantures de
Telemaque . Ce Poëme devroit
avoir fait foupçonner aux Gens
de Lettres , que les Vers n'ont
aucunes richeffes , qui n'appartiennent
à la Profe ,
dont elle ne fçache uſer avec
fuccés .
82
L'orfque j'ai cité au préjugé
l'exemple du Telemaque François
, il m'a répondu , que ce
Poëme étoit écrit en Vers , à la
mefure & à la Rime prés . Que
me veut-on dire par . là ? finon
que la Profe eft en droit de
parler du même ton que les
Vers , & qu'elle n'en eft diftinguée
que par la meſure & par
la rime.
On voit par tout ce que je
MERCURE.
71
viens de dire , combien je fuis
éloigné de penfer avec M'Dacier
, que la Profe doive faire
aux Vers les honneurs du Poëme
Epique. Je foûtiens qu'elle a
droit fur tous genres d'Ouvrages
indiftinctement ; qu'elle
a feule l'ufage libre de toutes
les richeffes de l'efprit ; que
n'étant afſervie à aucun joug ,
elle ne trouve jamais d'obftacles
à exprimer ce que le génie
lui préfente ; elle n'eft jamais
forcée de rejetter les expreffions
propres & les tours uniques
que demande nt les idées fucceffives
& les fentiments variez
que fes fujets embraffent ,
Il n'en eft pas de même des
Vers ; leur afferviffement
à la
72 LE NOUVEAU
4
mefure & à la rime les force
fouvent à fubftituer aux expreffions
& aux tours propres , de
faux équivalents : une penfée.
fine , un fentiment vif , qui n'échaperoit
pas au Profateur maître
de fa diction , échape fouvent
au Verfificateur impuffant
à les exprimer.
Je crois done que l'Art des
Vers eft un Art frivole , que fi
les hommes étoient convenus de
le profcrire , non feulement
nous ne perdrions rien , mais
que nous gagnerions beaucoup.
Forcez de parler le langage di-
λté par la nature , nous traite.
rions tous les genres en Profe
avec d'autant plus de convenan
ge & de verité , que la varieté
dc
MERCURE.
73
L
de nos fignes répondroit mieux
à la varieté de nos fentimens &
de nos penſées ; avec d'autant
plus d'élégance , que nous ne
ferions jamais impuiffans à exprimer
ce que le génie nous
offriroit d'heureux ; avec d'autant
plus de clarté , que maîtres
de nos conftructions , nous pré
fenterions toûjours les idées
dans leur ordre naturel .
On pourroit ſoupçonner en
m'entendant parler , comme je
fais que , je n'ai pas grand commerce
avec les Vers ; & que
faute de cette habitude enchantereffe
dont j'ai parlé , je ne fuis
point la duppe de leurs graces
contraintes . J'avoue fincerement
ici que je fuis depuis long-
Fanvier 17 17.
3
H
74 LE NOUVEAU
temps dans l'illufion
la plus favorable
à l'Art que je condamne
; l'habitude
a fait fur moi , ce
qu'elle
fait fur tous les autres
hommes
je me plais à voir
lutter nos excellens
Poëtes
conleur
optre
les difficultez
que
pofent
la meſure
& la rime. Je
fuis frappé d'étonnement
toutes
les fois que je vois la raifon &
Les graces
dociles
plier fous le
joug
bizarre
; je ferois dans le
raviffement
, fi dans un long
Ouvrage
, le Poëte ne me laiffoit
rien défirer
de cette jufteffe,
de cet ordre , de cette clarté ,
cette élegance
dont la Profe eft
toûjours
comptable
. Je defire
l'impoffible
, me dirá- t - on ? à la
bonne
heure. Mais files Vers
de
MERCURE. 75
ne peuvent atteindre à la perfe
ation réelle de la Profe , pourquoi
ne me parle-t- on pas en
Profesi
Je ne me fuis point propofe
de faire un extrait complet de
la Preface de M Dacier fur
l'Odiffée ; j'ai voulu feulement
combattre les principes qu'elle
nous Y donne fur le Poëme
Epique. Heft bon d'avertir que
Mc. Dacier tient fa doctrine du
tque fi elle
grand Ariftote ,
étoit convaincuë dans ma Dif
fertation de quelques erreurs , il
ne faudroit point les mettre fur
le compte de fon jugement ,
elle eft dans l'habitude de recevoir
fans aucun examen tous les
Dogines de ce Docteur.
SUR
LE
POEME
EPIQUE
PAR - MONSIEUR L'ABBS DEPONS.
CONTRE LA DOCTRINE DE MADAME DACIER
3 M
ADAME Dacier vient
de donner au Public la
traductionFrançoife de
POdiffée, foûtenue de remarques
Fanvier 1717.
B
2 LE NOUVEAU
utiles ; les unes hiftoriques , les
autres admiratives ; & le tout
du ton de fon Iliade . Je fuis
bien édifié de voir , que la révolte
des modernes conféderés
contre Homere , n'ait point
ébranle le courage de fa génereuſe
Interpréte ; elle fait tête
aux rebels dans une Préface ,
que fon parti regarde , comme
un chef- d'oeuvre dans le genre
Apologétique ; il ne faut pas s'imaginer
qu'elle fe faffe un devoir
d'y combattre aucune des
accufations , dont Mr l'Abbé
Terraffon a chargé le Chintre
d'Ilion ; ces accufations lui paroiffent
de nature à devoir tomber
d'elles - mêmes ; elle n'a
donc pas jugé à propos de les
MERCURE.
·3
relever : elle fait mieux , elle
les expie abondamment par les
loüanges les plus hautes , que
fon zele religieux prodigue à
l'offenfé dans tout le cours de
fa Préface .
Cette Préface eft diftribuée
en quatre parties . Dans la premiere
, aprés avoir tracé de fon
mieux, les régles du Poëme Epique
,
fuivant la Doctrine du
grand Ariftote , Madame Dacier
applique ces principes à nos
Romans & à nos Poëmes François
; de cette application il réfulte
, que nos Auteurs s'en font
écartez , d'où Madame Dacier
conclut , que nos Poëtes &
nos Romanciers ont méconnus
les régles du Poëme Epique
Bij
4 LE NOUVEAU
dictées par Ariftote .
Il me femble que Madame
Dacier fait ici une dépenfe affés
inutile . Elle fe fatigue à
prouver que nos Poëtes fe font
écartés de laDoctrine d'Ariftote.
Perfonne ne lui contefte ce fait ;
mais de ce fait même , elle en
conclut , un peu témérairement,
Ce me femble , que nos Poëtes
ont méconnus ces prétenduës
régles par eux violées . Madame
Dacier ne conçoit pas comment
un Poëte , qui auroit connu la
Poëtique d'Ariftote , auroit pû
ne pas fe laiffer entraîner au
charme de fes dogmes.
Mais examinons un peu ces
dogmes fi facrés pour Madame
Dacier. Comment nous défMERCURE.
ni- t'on le Poëme Epique ?
Le Poëme Epique , eſt un Difcours
entier en Vers , inventépour
former les maurs par des inftructions
déguisées fous Fallégorie
d'un action generale & des
plus grands perfonnages.
Voilà une définition appliquable
à une espéce particuliere
de Poëme Epique ; dans les vûës
de Madame Dacier , voilà l'Iliade
& l'Odiffée : mais ce n'eft
point là la définition du genre ,
enforte que tout Poëme , pour
être appellé Epique , doit avoir
la forme de' l'Iliade ou de l'Odiffée
, comme Madame Dacier
veut le penfer.
Poëme , eft un mot générique.
Il fe divife en deux eſpé6
LE NOUVEAU
ces l'une eft l'Epique , l'autre
le Dramatique .
Le Poëme Dramatique eft celui
dans lequel le Poete fait
parler les perfonnages de fon
action , fans leur prêter fon organe
comme relat ur. Telles
font les Piéces de Théatre , Comedies
, Tragédies , Eglogues
& autres Ouvrages en forme de
Dialogue.
Le Poëme Fpique , eft celui
dans lequel le Poëte eft relateur
de l'action ; tels font l'Iliade ,
la Pharfale , les Métamorphofes
, les Romans , les Eglogues &
indiftin &tement tous Ouvrages
dans lesquels le Poëte eft rela-
-teur.
Rendons cela fenfible à la faMERCURE.
7
c
veur des exemples . Les Eglogues
de Virgile font des Poëmes
, voilà le genre. Les unes
font Epiques , te les que fa
quatrième , où le Poëte eſt luimême
narrateur des merveilles
annoncées par la Sibille . Les
autres font Dramatiques , telles
que la troifiéme où des Bergers
fourniffent l'action par un dialogue
alternatif.
Cela étant bien entendu >
continuons , & difons que , de
même que le Poëme Dramatique
fe fubdivife en différentes
efpéces , qui confervent toujours
la dénomination générique
; il en eft de même du
Poëme pique.
Lorſque l'action du Poëme
8 LE NOUVE AU
Dramatique eft grande , & fe
paffe entre des hommes illuftres
, comme dans la Tragédie ;
on l'appelle Héroïque . Quand
l'action eft fimple & familiere
& fe paffe entre des Bergers
on l'apelle Paſtoral . Mais l'Eglogue
dialoguée , telle que la
troifiéme de Virgile , n'eft pas
moins un Poëme Dramatique ,
que la Tragédie d'Andromaque
.
Raifonnons de même du
Poëme Epique, & difons , que
la quatrié ne Eglogue de Virgile,
où le Poëte parle feul , n'eft
pas moins un Poëine Epique ,
que l'Iliade d'Homere , & que
ces deux Poëmes différent feu-
Tement , en ce que le dernier
cft
MERCURE.
eft dans l'efpéce Héroïque ;
l'autre dans l'efpéce Paſtorale .
Que ferons - nous à préfent
de la définition que Me Dacier
nous offre du Poëme Epique 2
Commençons par lui dire , que
cette définition n'eſt pas recevable
pour le Poëme Epique en
general ; nous verrons dans la
fuite , fi nous la devons adopter
pour l'efpéce de Poëme
Epique que nous venons d'appeller
Héroïque .
Les Erudits font comme les
Médecins , ils ont un idiome
incommunicable au vulgaire ,
ce qu'ils feroient aifément
comprendre en ufant des expreffions
reçûës , ils le rendent
in- intelligible par l'employ de
Fanvier 1717.
C
10 LE NOUVEAU
termes ignorés , qui ont euxmêmes
befoin d'être définis .
Qui ne croiroit, en entendant
la définition que Mde . Dacier
nous donne du Poëme Epique ,
qu'il y a d'importans myfteres
renfermez dans ces grands
mots , d'Inftructions déguisées
Sous l'allégorie d'une action génerale
, & desplus grands perfonnages
; furtout ce mot , d'Action
générale , èft bien embarraſſant
pour qui n'en a pas la clef;
nous allons voir à quoi tout
cela fe réduit , dépouillé de
fon fafte ténébreux
Parlons la langue que tout
le monde entend ; les matieres
que nous traitons ici , ne méritent
pas l'honneur du myftere .
MEECURE.
Il s'agit de fçavoir ce que
c'eft qu'un Poëme Epique Hé.
roïque ; un exemple va nous
en déveloper tout le Dogme :-
Feignons donc un Poëme dans
ce genre , en fuivant le procédé
de M. Racine.
Titus devenu maître d'époufer
Berenice , après la mort de
Vefpafien , fe fépare d'elle , &
facrifie le plus violent amour
à l'honneur de fon Trône , &
au refpect qu'il doit aux Romains.
Cette action de Titus me
frappe en grand ; j'en fais le
fujet de mon Poëme.
Ce fujer une fois choifi ; fi
l'on me demande dans quelle
efpéce fera mon Poëme Epi-
Cij
12 LE NOUVEAU
que ; je réponds qu'il fera dans
l'efpéce Héroïque , parce que
l'action par moi choifie , eft
grande , & qu'elle fe paffe
entre des perfonnes illuftres .
Je n'ai encore que le fujet
je veux donner à mon
Poëme une certaine étenduë .
J'imagine un tiffu ingénieux
d'événemens
, & de motifs qui
conduisent nos Amans à la féparation
douloureufe
& magnanime
, qui est mon objet : Ce
tiffu ingénieux eft appellé la
Fable du Poeme ; faifons notre
Fable : La voici .
du Dans les derniers temps
Regne de Vefpafien , Titus
fon fils devint éperdument
amoureux de Berenice Reipe
MERCURE.
13
de Paleſtine . Il n'oſa fe flater
que fon pere pût agréer qu'il
époufa cette Reine , tant un
pareil Hymenée étoit au- deffous
de l'héritier del'EmpireRomain;
il dulumula donc les conſeils
que lui donnoit fa paffion ; mais
Vefpafien étant mort , Titus fe
vit maître d'affocier fonAmante
à l'Empire..
Il employa les premiers jours
de fon Régne à méditer dans
la retraite , fur les devoirs attachez
au rang fupréme ; il s'en-
Alama de la paffion d'être un
jour les délices du genre humain.
Que deviendra Berenice ?
Vefpafien n'est plus , mais Titus
eft Empereur : La haine
vouée par les Romains au Sang
C iij
'4
LE NOUVEAU
des Rois , l'orgueil du Trône
des Céfars. Voilà de plus grands
obftacles.
Tandis qu'une foule idolatre
flate les voeux de Berenice ;
tandis que de lâches Courtifans
prévoyans fa grandeur
prochaine , viennent briguer fa
faveur; Titus s'arme contr'elle ,
des confeils d'un ami généreux ,
qui lui repréfente combien fon
alliance avec Berenice feroit
détestée de tout l'Empire ; il
lui met fous les yeux cette Loi .
inviolable , qui deffend aux
Romains toute alliance avec les
Rois : Il lui fait fentir enfin
ombien il lui feroit honteux
l'enfreindre la plus facrée des
oix Romaines , en montant
MERCURE.
35
au Trône d'où il doit les faire
respecter .
Titus affermi par ces Confeils
, fe détermine à voir Berenice
, pour rompre avec elle
tous engagemens & l'écarter
de la Cour.
L'Amante infortunée , qui
n'a rien foupçonné du coup
qui la menace , voyant paroître
Titus , le prévient par les empreffemens
les plus vifs ; les
larmes de joye qu'elle répand
à fa vûë, défarment fon courage.
Titus déconcerté foûpire ; il
attache fes yeux éperdus fur
la Reine , & n'a pas la force
de parler ; elle lui demande
avec les démonftrations les plus
endres , qu'elle eſt la cauſe
C iiij
16 LE NOUVEAU
de
de fon trouble ; Titus percé de
douleur , quitte Berenice & fe
retire dans fon Appartement .
L'ami généreux de Titus
lui pardonne un torrent
Jarmes , qu'il verfe fur le fort
de fa chere Berenice ; il doit
cette indulgence à l'Amant ,
mais il eft comptable à l'Empereur
d'un autre hommage ;
bientôt il allume dans l'ame
Héroïque de Titus , une paffion
plus délicieuſe encore que celle
qu'il fe propofe d'éteindre ; il
l'occupe du fpectacle raviffant
du monde entier , béniſſant le
Ciel , de lui avoir donné un
maître felon les voeux .
Titus a reprit tout fon courage
, mais il ne veut plus le
MERCURE. 17
commettre au danger où il a
fuccombé ; il charge fon Ami
d'annoncer la fatalle nouvelle
à Berenice .
Depuis que Titus l'a quittée ,
elle n'a pas ceffé de gémir ,
quoiqu'elle ne foupçonna rien
encore des deffeins de l'Empereur
; enfin l'Ami de Titus lui
révéle l'affreux myftere , & lui
dicte l'ordre funefte de quitter
la Cour.
La Reine demeure quelque
temps immobile , & comme infenfible
à ce récit . La douleur
qui la pénétre jufques au fonds
de l'ame , tarde quelque temps à
éclater au dehors : elle charge
froidement l'Ami de Titus d'affûrer
l'ingrat , qu'elle fçaura
8 LE NOUVEAU
obeïr à fes ordres .
Bien -tôt le Palais retentit
des cris funébres de la Reine
défefpérée ; on cft occupé à lui
êter les moyens de s'arracher
Titus frapé à mort, la vie • ·
& ne pouvant foûtenir le défelpoir
de fa chere Berenice
vient la trouver , & après avoir
effuyé les reproches les plus
pénétrans , il lui déclare qu'elle
ne doit plus penfer à fon Hymenée
, parce qu'il eft incompatible
avec l'Empire : Il ajoure
qu'il ne fera pas affés lâche
pour quitter le rang fupréme , &
pour la fuivre dans la Paleſtine ;
qu'elle rougiroit elle - même de
l'indignité de fon Efclave , que
tout ce qu'il peut faire pour
C
MERCURE. 19
elle , fans fe deshonnorer ,
c'eft de mourir , qu'il eft réfolu
de verfer fon fang à fes yeux ,
fi elle ne lui promet pas de
refpecter les propres jours , fi
elle ne fe fent pas le courage
de commander à ce défeſpoir
dont il nepeut foûtenir l'image.
Berenice qui croyoit Titus infidéle
, s'apperçoit qu'elle er
eft violemment aimée ; cela
fuffic pour calmer les douleurs ,
elle admire la haute vertu du
jeune Empereur. La gloite de
Céfar lui devient chere ; elle
s'arme de tout fon courage ;
fait taire fon amour , & fe retire
dans fes Etats.
Voilà la Fable de notre Poëme
:On voit donc ce que j'ai
20 LE NOUVEAU
voulu dire , lorfque je l'ai définie.
Le tiffu ingénieux des événements
, & des motifs qui conduifent
à l'action que le Poëte
s'eft proposé de célébrer . 1
Cette Fable que nous venons
de propofer pour exemple , eft
des plus fimples ; je l'ai choi
fie telle exprés , parce que la
propofant plus compofée , elle
nous auroit mené stropy loin.
Mais toute fimple qu'eft celleci
, on pourroit la rendre impléxe
, par
fodes .
le moyen des Epi-
J
Un Epiſode eft la partie d'une
Fable impléxe , qui fe lie heu.
reufement à l'action principale
du Poëme ; mais qui n'y eſt pas
abfolument néceffaire . Tel eft
MERCURE
. 21
l'Epiſode d'Antiochus
Roy de
Comagene, queM Racine introduit
dans fa Tragédie de Titus .
Nous l'avons ob nis dans notre
Fable , qui marche à fa fin ſans
fon fecours .
Les Epiſodes font d'une
grande reffource dans les Poëmes
, foit Epiques , foit Dramatiques
; mais il faut prendre
garde , qu'ils ne détournent
point trop l'attention voüée à
l'action principale ; car alors
ils opérent ce qu'on appelle duplicité
d'action & d'interêt .
Parlons à préfent des Carac
téres , des Sentiments , & des
Moeurs du Poëme . Les Docteurs
Litteraires , qui ont pris
Leut Licence chez Ariftote , y
22 LE NOUVEAU
trouvent de grands myſtéres ;
ils fe tourmentent fort , fouvent
même en vain , pour les
développer dans l'Idiome confus
de leur maître ; il n'y a pourtant
rien dans tout cela de fi
merveilleux. Continuons à parler
notre Langue.
Caractères dans le Poëme .
Les actions que l'on fait faire
à un perfonnage ; les motifs
qu'on donne à fes actions
les fentiments qu'on lui préte ,
en le faifant parler : tout cela
réüni , conftituë fon caractére
dans le Poëme. Par exemple ,
L'action de renvoyer Berenice
dans les Etats , la pouvant éle
MERCURE.
23
ver à l'Empire , n'eſt pas préci
fément ce qui caractérife Titus
dans notre Fable : il faut aller
chercher les motifs de cette
action , & les fentiments généreux
qu'il oppofe aux confeils
du plus violent Amour. Si nous
avions fuppofé la paffion de
Titus refroidie au moment
qu'il renvoye Berenice , il n'y
auroit eu rien d'extraordinaire
dans fon action , fi d'autre part ,
en lui laiffant la paffion la plus
violente , nous lui avions fait
chaffer Berenice par un motif
bas ou déraisonnable , nous refuferions
encore notre admiration
à un acte de courage
que la raifon ne pouroit adopter.
Nous avons donc donné à
24 LE NOUVEAU
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Anour
que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
: Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte
' est autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foit
moins favorable aux moeurs ,que
celui dont nous avons tracé l'e-
-xémple , il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Tadmiration & Famour , lorfque
fes perfonnages vicieux fe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717.
Ꭰ .
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
Le bon Homere que le peuple
érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
Achile après avoir tué
Hector , l'attache à fon Char .
圈
i quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eſt un Tigre barbares
MERCURE. 27
>
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds
Quidefa mainfanglanie, àſonCharfont liés .
La téte indignement trainoit dans la pouſſiere:
Sleil à tantd'horreur , prêtes - tu ta lumiere
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le comde
la vertu & du courage
pte
d'Achile le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector.
>
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
24
LE
NOUVEAU
6
cette action de Titus , le motif
du devoir & de l'honneur ;
nous avons fuppofé à Titus les
Sentiments du plus violent Ainour
que que fon courage furmonte
; l'action de Titus eft illuftre
, Titus eft grand ; il entraîne
notre admiration .
Il ne nous refte rien à dire
fur ce qu'on appelle les Sentiments
dans le Poëme ; ils font ,
comme nous venons de voir
les expreffions du caractére
des perfonnages . Paffons aux
moeurs.
Meurs dans le Poëme.
Le devoir moral du Poëte ,
' eft autre que de peindre la
vertu
MERCURE.
25
vertu avec les couleurs propres
à la faire chérir , & de ne faire
grace au vice d'aucun des traits
qui peuvent le faire détefter ...
Qu'on faffe agir dans un même
Poëme des Heros vertueux &
vicieux concurremment ; loin
que ce genre de Poëme foir
anoins favorable aux moeurs, que
celuidont nous avons tracé l'e-
-xémples il pourra donner
une leçon morale beaucoup
plus complete. Le Poëte frapé
de l'éclat des Héros vertueux
qu'il fait agir , appelle à eux
Fadmiration
& Famour , lorf- •
que fes perfonnages
vicieux ſe
montrent , on les voit porter
les fignes de fa haine , chacun
fouferit au jugement du Poëte ,
Fanvier 1717 .
Ꭰ .
م ت
26 LE NOUVEAU
& cette horreur générale eſt un
nouveau Triomphe pour la
vertu .
peu- Le bon Homere que le
ple érudit vante fi fort , pour
avoir furtout excellé dans la
fcience morale , eft de tous les
Poetes Epiques , celui qui a porté
les plus faux jugements des
ctions particulieres de fes Héos
; M. de la Motte a cru deoir
remedier à ce fcandale
lans fon Iliade Françoiſe . Il
ft bon d'en citer un Exemple
feulement .
$
tué
Achile après avoir
Hector , l'attache à fon Char .
I quel excés alors , la vengeance l'égare ;
n'eftplus un Héros , c'eft un Tigre barbares
MERCURE. 27
Il infulte au cadavre , il lui perce les pieds ,
Quide fa main fanglan: e, àſonChar ſont liés .
La téte indignement trainoit dans lapoufiere:
Sleil à tant d'horreur , prétes-tu ta lumiere ;
Jupiter en fremit , & ne voit qu'à regret ,
S'accomplir du deftin , l'infléxible décret ;
Ainfi le Char cruel ', traverſe la Campagne ,
La vengeance leguide , & l'horreur l'accom
pagne.
On voit iti que M. de la
Motte ne met pas fur le compte
de la vertu & du courage
d'Achile
, le traitement bar
bare que ce Héros fait au cadavre
d Hector .
C'est une action éclatante &
mémorable pour le bon Homere
; mais auffi , dira quelque
Scoliafte , de quoi s'eft avifé
Cij
28 LE NOUVEAU
M. de la Motte , de vouloir réformer
la Morale des tems Héroïques
.
Ön étend communement au
delà de ces bornes , le devoir
moral des Poëtes , foit Epiques,
foit Dramatiques ; on veut
qu'ils difpofent leurs Fables ,
de maniere , que les perfonnages
vicieux de leurs Poëmes
fuccombent au gré de la haine
générale ; j'aime les Fables de
ce genre. Je me garderai pourtant
bien de foufcrire au fentiment
de ceux qui réprouvent
toute Fable , dans laquelle le
Héros vertueux feroit opprimé.
La Tragédie de Britannicus eft
de ce genre : la vertu y fuccombe
on verfe des pleurs fur
MERCURE. 29
un Prince digne d'un meilleur
fort , mais le fpectateur ne foupçonne
pas que le vice triomphe.
L'état où M. Racine repréſente
Neron après fon crime , déchiré
de remords , voulant attenter
fur fa propre vie , invefti
de la haine public , détéfté
d'Agrippine , de Burrhus même;
tout cela fatisfait l'horreur vengereffe
du fpectateur ; il ne
voudroit point à ce prix du
Thrône & de la vie que le
Poëte a la févérité de laiffer à
Neron .
Il y a donc moyen de faire
périr le Héros vertueux dans le
Poëme Epique , fans bleffer la
morale ; la Tragédie citée , en
30 LE NOUVEAU
eft la preuve. Car je ne penfe
pas qu'il y ait d'homme affés
déraisonnable , pour prétendre ,
que le Poeme Epique foit par
fa nature refferré dans des limites
plus étroites que le Dramatique
.
La conduite que Dieu tient
à l'égard des hommes , ne nous
doit affecter d'aucun fcandale ;
fa juftice étend fes droits fur
nous au delà de cette vie : n'héfitez
donc point à donner dans
un Poeme , le fpectacle attendriffant
d'un homme vertueux
fuccombant fous les traits des .
méchants ; nous verferons des
pleurs fur fa mort , ces pleurs
même vous attefteront notre
amour pour lui ; le vice triomMERCURE.
31
phant fera l'objet de notre
excécration . Les meurs de votre
Poëme font bonnes ; le devoir
moral y eft parfaitement
rempli.
des
Par le mot de Maurs , on
entend quelquefois parler des
Ufages , des Coûtumes
Préjugés , qui varient chez les
différents peuples . Ainfi l'on
appelleroit fauffes , les moeurs
d'un Poëme , dans lequel un
Auteur auroit transferé aux Romains
, les Uſages , les Coûtumes
, le Culte religieux , & tous
les préjugez des Grees .
Le mot de Meurs , appliqué
finguliérement aux perſonnages
tu Poëme , n'eft autre chofe,
que les penchants habituels ,
32 LE NOUVEAU
& les fentiments , qui conftituent
le caractére du perfonnage.
Voilà à quoi fe réduit fa
doctrine du Poëme Epique,
Que dif-je ? nous n'avons pas
fait encore ? Il nous refte une
queftion importante à traiter.
Que penferoit de nous M
Dacier ? fi nous n'avions ofés
commettre à fon exemple notre
jugement fur la fin générale
du Poëme Epique ?
Me Dacier fait honneur à
ce genre d'Ouvrage , du feul
deffein de former les moeurs :
elle s'appuie de l'exemple des
Poëmes d'Homere , où elie
trouve une inftruction continue .
J'avoue humblement que je
ne
MERCURE.
33
ne vois rien de fi édifiant dans
les Poëmes d'Homere . Je ne
erois pas , à beaucoup près ,
qu'on
'on le trouvât bien de les
ériger en Ouvrages Moraux .
Mais , quand même l'Iliade
& l'Odiffée ne
pêcheroient pas
contre le devoir inoral , comme
nous l'avons prétendu , on n'en
devroit pas conclure ? que le
Poete ne fe fut propofé , que
la fin d'inftruire.
Racine n'a point bleffé , la
morale dans fes Tragédies ; je
vois bien des gens qui les envifagent
comme des Poëmes favorables
aux inours ; mais ils
ne font
pas pour cela honneur
à Racine , de ne s'être propofé
aucune autre fin que l'inftruc-
E
Fanvier 1717.
34 LE NOUVEA
tion . La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs : il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiffent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur.
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'infint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages ; dela ' vient
que l'attention aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale .
Je crois donc que
dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propoſent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'est - àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments.
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui .
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme fe fuit ,
pour ainsi dire , lui- même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueuſement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
MERCURE .
37
courage & de vertu , dans les
Poëmes & autres Ouvrages
tranfportent mon ame , & lui.
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné. J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E lij
34 LE NOUVEAU
1
tion. La fin generale que s'eft
propofée Racine dans fes Tragédies
, c'eft le plaifir de fes
Auditeurs: il a donc voulu plaire
, en excitant dans les ame's
ces émotions vives , qui naiflent
de l'admiration , de la compaffion
, de la terreur .
>
Mais comme le deffein de
plaire , preferit au Poëte le devoir
de refpecter l'inftint général
, de ne point s'écarter des
idées morales répandues chezles
hommes , dont il veut emporter
les fuffrages' ; dela ' vient
que l'attention' aux moeurs entre
dans l'ordre des moyens qu'il
juge propres à le conduire à
fa fin générale.
9
Je crois donc que dans tous
MERCURE.
35
Poëmes , foit Epiques , foit Dramatiques
, indiftinctement , les
Poëtes fe propofent pour fin
générale , le deffein de tirer
l'homme de l'ennui qui le confume
, lorfqu'il eft inoccupé .
L'homme inoccupé , c'eſt- àdire
, l'homme livré à la feule
confidération de fon être perfonnel
, éprouve deux fentiments
habituels , également triftes ;
l'un eft le fentiment de fon infortune
, il ale défir d'un bonheur
vague qui le fuit ; l'autre
eft le fentiment de fa baffeffe :
Il voudroit être grand & important
, il fe trouve petit &
méprifable . De ces deux fentiments
qui l'obfédent perfévéremment
naiffent la langueur
E ij
36 LE NOUVEAU
1
F
& le découragement de fon
efprit ; c'est ce que nous appellons
ennui.
C'est donc pour échaper à
cet ennui , que l'homme ſe fuit , fe
pour ainsi dire , lui - même , &
cherche à s'occuper d'objets
étrangers ; mais ces objets étrangers
ne l'occupent agréablement
, qu'autant qu'il y trouve
des rapports qui lui font illufion
fur fon malheur & fur fa
petiteffe ; que l'on me paffe
mes fuppofitions , je réponds
à toutes difficultez .
Si l'on me demande pourquoi
je fuis fi voluptueufement ému
d'une action vrayement grande ;
pourquoi les fentiments fublimes
, les expreffions hautes de
74
1
MERCURE.
37
courage & de vertu , dans les
Poemes & autres Ouvrages,
tranſportent mon ame , & lui .
caufent ces fecouffes vives qui
lui font fi cheres ?
Je réponds , que j'éprouve
alors le fentiment de ma propre
excellence . Je fens en
moi les refforts de cette vertu ,
dont l'excés m'a étonné . J'admire
le Héros que je viens de
voir agir , mais je m'applaudis ,
d'éprouver des fentiments conformes
aux fiens .
Delà vient l'interêt tendre
qui m'attache à lui . Je lui dois
la découverte de ma propre
grandeur ; je lui fuis comptable
de ma reconnoiffance.
Si l'on me demande enfuite
E iij
38 LE NOUVEAU
pourquoi l'on me fait plaifir ,
en excitant en moi la terreur,
& la compaffion ; fentiments
triftes , affections douloureuſes :
Par exemple , fi le Héros vertueux
fur qui j'ai épuifé mon admiration
, fe trouve en péril , je
tremble pour fes jours ; s'il fuccombe
au péril , je pleure fa
difgrace. Pourquoi éprouvai-je
une fecréte joye en verfant ces
pleurs fignes ordinaires de la
douleur. D'où vient cette confolation
intime , qui me rend délicieux
, le trouble que j'éprouve ?
Nous avons déja vû par la
réponse à la premiere Queftion ,
d'où viennent ces liens d'Amour
& de refpe & , qui m'attachent
à mon Héros . Nous ne
MERCURE. 39
faifons plus qu'un , lui & moi ...
mon orgueil m'engage dans
tous fes perils. Je me fuis trouvé
digne de courir avec lui la mê
me fortune . Ma terreur dans
nos communs dangers , eft foûtenue
de l'efpoir du triomphe ,
& du fentiment de mon propre
courage . Mais fi mon Héros
vient à périr , là je me fépare
de lui ; je verfe quelques pleurs
fur l'Amy que la mort m'enléve,
mais je m'apperçois en même
temps qu'elle m'a épargné : je
Compare le fort du Héros avee
le mien. Cette comparaifon
m'avertit , qu'il y a des hommes
moins heureux que moi .
Voilà la fource de cette confolation
fécrette , qui accompa
Eiiij
40 LE NOUVEAU
gne mes pleurs .
J'aurois quelque penchant à
parcourir tous les différents
ébranlements que notre ame reçoit
à l'occafiondes objets étrangers
& de les rappeller tous à
mon Hypotéle Métaphifique :
je me flate que ces détails auroient
quelque agrément , & je
céde à la tentation de donner un
jour à cela tout fon dévelopement
dans une Differtation particuliere.
Revenons à M. Dacier ; vous
prétendés , Madame , que la
fin du Poëme Epique , n'eft autre
que , le deffein de former les
moeurs :: pour être en droit d'attefter
cette vérité générale
vous croyés , qu'il vous fuffit
>
MERCURE.
41
de nous prouver , qu'Homérë
ne s'eft propofé , que cette vûe
dans l'Iliade & dans l'Odiffée.
Mais comment nous prouvezvous
, qu'Homere ne s'eft рго-
pofé dans fes Poëmes , que le
deffein d'inftruire ? Ecoutons.
Du tems d'Homere , les
Grecs étoient divifez enplu
fieurs Etats, independents les
uns des autres , & ces Etats
étoient fouvent obligez de fe
réünir contre un ennemi commun
. Homere pour leur prouver
la nécessité de demeurer
imagina la Fable géunis
>
nerale que voici.
42 LE NOUVEAU.
1
Deux Chefs d'une même
Armée, fe querellent , l'ennemi
commun profite de leur diffention
, remporte fur leur
parti de grands avantages. Les
deux Chefs fe raccommodent ,
étans réunis , ils chaffent
leur ennemi commun , & remportent
enfin la victoire.
Cette Fable , continuë M.
Dacier , eft générale , c'eſtà-
dire , qu'elle convient à tour
le monde , petits & grands ;
car les petits ne font pas moins
fujers que les grands , à voir
ruiner leurs affaires , ou par
و ا
MERCURE. 43
la colere , ou par la diffention :
Ils n'ont pas moins befoin de
ces leçons d'Homere , & ils
font aussi capables d'en profiter
; utilité qu'on ne sçauroit
tirer des actions particulieres :
En effet , qu'on faffe un Poeme
fur une action de Cefar,
de Pompée , ou d'Alcibiade
quel bien celapoura-t'il faire à
particulier ... Mais quoi-.
que la Fable foit générale , il
faut la rendre particuliere par
l'impofition des noms.
un
•
;
Par exemple , voici com
ment Homere rend fa Fable
44 LE NOUVEAU
particuliere... Il auroit pû la métrefous
le nom des fept Chefs ,
qui marcherent contre Thebes ...
Il la met fous le nom des
Heros , qui allérent conqué.
rir le Royaume de Priam .
Agamemnon & Achille font
les deux Chefs, qui fe querellent,
les Troyens profitent de leur
diffention, & font vainqueurs.
Agamemnon & Achilleſe réconcilient
, étans réunis ,
les Troyens font défaits.
> Je voudrois bien fçavoir
qui a revelé à Mde, Dacier ce
procédé fi fingulier d'Homére .
Il s'eft propofé , dit - elle , de
MERCURE. 45
réunir les Princes de la Gréce
divifez entr'eux ; cela pourroit
être abfolument; je ne trouverois
pas étrange , qu'on foupçonna
Homere , d'avoir conçû tout
fon Ouvrage pour cette fin politique
, mais il me paroît que
Mde Dacier n'eft pas fondée à
nous l'affirmer avec tant de
confiance puiſque nous ne
trouvons dans l'Iliade aucune
trace diftincte de ce deffein .
Nous n'y cherchons pas tant
de fineffes , nous autres bonnes
gens nous penfons que l'Auteur
a voulu feulement amuſer
les Grecs par le récit des exploits
guérriers de leurs Ayeux.
Il recueillit dans fon Poeme
tout ce que la tradition alors
46 LE NOUVEAU
confufe , lui pûtfournir fur lafameuſe
Guerre de Troye : il af
focia les faits Hiftoriques à des
fictions variées : il fit aux Héros
, agiffant dans fon Poëme ,
l'honneur de leur donner les
Dieux pour Alliés . Alliance
impie , qui avilliffoit ces mêmes
Dieux, en les rendant baffement
complices de la fureur , de l'injuftice
, de tous les excés de
l'une & de l'autre Armée . De là,
tant de miracles abfurdes &
puerils ; delà , ce bas merveilleux
, qui tout indigne qu'il eft,
d'un âge tel que le notre , étoit
trés propre à entraîner l'admiration
, & à furprendre la crédulité
d'un fiécle auffi fuperftitieux
, auffi ignorant , que l'éMERCURE
.
47
toit le fien . Nous ne femmes
donc point étonnés , que des
fiécles groffiers , ayent adoré
les Poemes d'Homere . Mais
nous ne concevons pas bien ,
comment dans ces derniers
temps , la premiere ébauche de
l'Art naiffant , eft encore l'objet
du culte d'un fi grand peu .
ple. Je dis du culte ; car Meffieurs
les Erudits ne veulent entrer
en aucune compofition
avec leur . Siécle ; ils adorent
tout indiftinctement dans Homere
les abfurdités les plus
groffieres ; les fictions les plus
fcandaleuſes , font pour eux
des Allégories faintes . Ils érigeroient
volontiers l'Iliade en
Catechifme moral .
48 LE NOUVEAU
Revenons donc à Mde Dacier,
vous prétendés , Madame , que
l'on ne peut pas tirer des actions
particulieres , le même
fruit moral,que pourroient donner
les actions générales Si
cette propofition étoit vraye ,
deviendroit votre chere
que
Iliade ? Car envain avés vous
fait l'Apologie de la Fable generale
de ce Poëme. Vous êtes
convenue , que cette Fable generale
devenoit particuliere
dans le Poëme appliqué à des
perfonnages déterminez ? Que
devient donc la morale de cette
Fable generalement conçûë ?
S'évanouit elle dans le Poëme
par la fatale impofition des
noms aux perfonnages ? Vous
MERCURE. ' 49
n'avez pas apperçeu cette conféquence
; mais nous allons
vous relever de cette'inattention.
Nous tirerons de péril la
pauvre Iliade , en vous prouvant
, par un exemple , que les
actions particulieres ,ne font pas
moins morales & inftructives
que les actions générales .
Si je voulois donner une leçon
de clemence à un homme
vindicatif , je lui citerois le
grand exemple d'Augufte , qui
pouvant faire périr juftement
le confpirateur Cinna , lui pardonne
fon attentat , & rachette
fon amour à force de bienfaits .
L'homme à qui je citerois cette
action particuliere d'Augufte
trouveroit t- il quelque obftacle
Fanvier 1717.
F
50
LE NOUVEAU
à fe l'appliquer ? Oui , fans dou
te , me dira Madame Dacier ;
fi vous voulez que l'action
l'inftruife , propofez - là géneralement
fans l'appliquer à Augufte.
Effayons donc.
Un homme pouvant juſtement
faire périr fon ennemi , lui pardonna
& racheta fon amour à
force de bienfaits .
Je m'en rapporte ici à M.
Dacier même. Je fuis bien perfuadé
que pour peu qu'elle y
faffe attention , elle fentira qué
ma leçon particuliere vaut bien
fa leçon génerale.
Nous dirons donc des actions
particulieres,comme des actions
génerales ; qu'elles inftruifent
allegoriquement ; c'est à dire ,
MERCURE.
par l'application que chacun
peut s'en faire à lui- même. Paf
fons à autre chofe.
Nous avons
prétendu que
l'action du Poëme Epique , confideré
dans l'efpece heroïque ,
devoit être illuftre & fe paffer
entre de grands Perfonnages.
Me Dacier eft d'accord avec
nous fur la qualité des Perfonnages
, mais elle n'accorde pas ,
que l'action du Poëme doive être
grande.... Il n'eft pas necef
faire que l'action du Poeme
Epique foir illuftre & importante
par elle-même , puifqu'au
contraire elle peut être fimple
commune
mais il faut
Fij
52 LE NOUVEAU
qu'elle le foitpar la qualité des
Perfonnages. Ausfi Horace at-
il dit aprés Ariftote : Res
gefta Regumque , Ducumque.
Cela eftfi vrai, que l'aétion
la plus éclatante d'un
fimple Bourgeois , ne pourra
jamais faire le fujet d'un Poeme
Epique ; & que l'action
la plus fimple d'un Roy
d'un General d'Armée le fera
toûjours avec fuccés.
>
Je veux bien convenir avec
Me Dacier que , l'action la plus
fimple d'un Roi , ou d'un General
d'Armée , peut faire le fujet d'un
Poëme Epique , mais je prends
MERCURE.
53
la liberté de douter que ce
Poëme fit une grande fortune.
Les grands noms n'intéreffent
guéres , s'ils font mariez à des
actions communes . J'ofe affûrer
au contraire , que fi vous faifiez
agir dans un Poëme un nom
ignoré, un Perfonnage fans titre ,
d'une maniére vraiment grande ;
bien-tôt fes actions illuftres le
groffiroient à votre imagination ;
bien-tôt vous verriez en lui un
Souverain digne du plus refpectueux
hommage .
Concluons donc , que les
perfonnages du Poëme héroïque
, doivent être illuftres ; mais
que fi l'on veut que le Poëme
plaife, les perfonnages y doivent
agir héroïquement . Le trait ciLE
NOUVEAU
14
té d'Horace , ne dit rien de
contraire à cette décifion .
Voyons maintenant de combien
nous fommes diftants de
la doctrine de Me Dacier , fur
le Poëme Epique : Elle le dé
finit comme nous avons vû.
Un difcours en Vers , inventépourformer
les moeurs ,
par des inftructions déguifees
fous l'allégorie d'une action
générale , des plus grands
perfonnages.
Nous avons fait voir d'abord,
que M. Dacier applique au
genre une définition , qui n'eft
recevable que pour une efpéce
particuliere . Nous avons fixé
cette définition à l'efpéce hé.
MERCURE.
SS
•
*་
roïque . Nous avons prétendu
que le deffein des Poëtes dans
ce genre d'Ouvrage , étoit moins
l'inftruction des Lecteurs , que
leur plaifir.
Nous avons expliqué comment
la Fable Epique peut être
utile aux moeurs , fans qu'on
doive en tenir grand compte
aux Poëtes , & leur faire honneur
du feul deffein d'inftruire.
Nous avons dit en quel fens
la Fable Epique inftruit allegoriquement
; & de notre explication
, il réfulte que ces
grands mots d'Inftructions déguifés
fous l'Allegorie , ne difent
rien de fi important , puifque
tout récit eft néceffairement
allégorique dans le même fens
ማ
56 LE NOUVEAU
1
que l'Iliade & l'Odiffée.
Nous avons prouvé par les
principes mêmes de Mc Dacier,
que l'action du Poëme Epique
n'eft point générale , mais par
ticuliere : Enfin, nous avons ofés
prétendre , qu'il ne fuffifoit pas
pour faire un bon Poëme héroïque
, qu'on y introduifit des
perfonnages illuftres , qu'il falloit
encore les faire agir héroïquement.
Que nous refte-.
t'il donc de la définition donnée
par Me Dacier , dont nous
n'ayons point parlé ? Je n'y vois
plus que ces mots .... C'est
un difcours en Vers.
Me Dacier eft ici un peu embarraffée
; car Ariftote a précendu
que le Poëme Epique fe
fert
MERCURE.
ST
fert du difcours en Vers ou en
Profe . Cette autorité arrache à
Ms Dacier l'aveu , que l'Iliade
&l'Odiffée ne ceffent pas d'être
des Poëmes Epiques dans fes
Traductions en Profe.
Mais l'expérience a prouvé ,
dit-elle , que les Vers lui conviennent
davantage , parce
qu'ils donnent plus de majesté
de grandeur , & qu'ils
fourniffent plus de reffources
que la Profe.
Eft- il bien vrai que les Vers
donnent plus de grandeur & de
majesté aux Poëmes ? leurs fourniffent
- ils en effet plus de ref-
Sources que la Profe Exami
nons un peu les avantages réels
Fanvier 1717 .
G
58 LE NOUVEAU
de l'un & de l'autre langage ,
& voyons fi la Profe vaincue
doit céder aux Vers fes droits
fur quelque genre .
Les Vers font diftinguez de
la Profe , par la fingularité des
nombres auxquels l'Art arbitraire
les a affujettis , & par la terminaifon
uniforme qui conftitue
la Rime. Ces nombres &
cette Rime donnent à la diction
un air contraint & bizarre , qui
loin de plaire à qui n'y feroit
pas habitué , lui cauferoit au
contraire un fentiment defagréable
, qu'il trouveroit moyen
de juftifier. A quoi bon , s'écriroit-
il à quoi bon cet art pénible
, qui fait perdre aux penfées
leur vérité & leur grace
;
MERCURE.
59
naturelles ? Depuis quand s'efton
avifé de faire plier la raifon
fous le joug d'un langage follement
mefuré ? ce qu'on peut
me dire avec élégance dans l'idiome
ordinaire , fans fe donner
beaucoup de peine ; pourquoi
me le préfenter dans un`
langage effrayant , qui porte avee
lui l'appareil du travail & de
l'affectation ? Le retour importun
de la Rime , la répétition
des mêmes nombres dans chacune
de vos frafes , me fatiguent
& m'ennuyent ; que pourrionsnous
répondre à ces reproches ?
Vous n'êtes pas accoûtumé,
Monfieur , à ce langage que vous
nommez bizarre ; lorfque vous
vous ferez familiarifé avec lui
Gij
Go LE NOUVEAU
Un
par la lecture des bons Poëtes ,
ce qu'il a de contraint & d'affeté
, difparoîtra pour vous.
jour vous vous plairez à marquer
cette folle meſure des Vers
en les prononçant fur des tons
plus foûtenus que la Profe ; vous
tiendrez grand compre au Poëte
d'avoir furmonté les difficultez
de cet Art même , pour lequel
vous marquez tant d'averfion &
de mépris .
Les Vers ne plaifent point par
eux-mêmes , il nous a fallu un
long commerce avec eux pour
n'être guéres choqué de leur
démarche affectée , de leur air
Contraint. Quelque- variées que
foient les chofes qu'ils nous
préfentent , nous fommes touMERCURE
. GI
jours un peu bleffés de les voir
paroître fous des fignes fi uniformes
: la répétition obſtinée
des mêmes nombres & des mêmes
terminaifons , eft encore
pour nous aujourd'hui une fource
d'ennui . Pourquoi néanmoins
les aimons- nous , ces Vers , avec
tant de défauts que nous leur
reconnoiffons
? Préparons notre
réponſe par un exemple.
Un Danfeur de corde ne
danfe pas , à beaucoup prés , fur
la corde , avec des mouvemens
auffi variez qu'il pourroit le faire
fur un vafte Théatre . Il eft renfermé
dans les bornes étroites
d'une ligne qu'il parcourt en
avant & en arriere , fans pouvoir
préfenter le front à fa droite & à
Giij
62 LE NOUVEAU
fa gauche ; l'attention qu'il eft
forcé de donner au péril de fon
Art , lui dérobe les graces libres
& enjoüées des bras & du vifage
: il a l'air inquiet & fouffrant;
cependant il plaît , il amuſe le
fpectateur. Ce n'eſt pas précifément
le Danfeur qu'on admire
ici ; on n'eft occupé que de la
difficulté qu'il furmonte , du
danger qu'il brave ; enforte que
fi la corde fufpenduë , ceffoit de
paroître dangereufement diftante
du plancher , le fpectacle
ne feroit plus fi interreffant :
notre homme pourroit encore
étonner par fon adreffe , mais il
perdroit le mérite du courage .
Appliquons ceci au Poëte . Il
nous plaît , quoique fouvent il
MERCURE. 63
1
nous parle avec moins d'élégance
que le Profateur . Nous nous
plaifons à le voir luter contre
les difficultez d'un art indu- .
ſtrieux & pénible . Il n'y a point
ici de péril comme dans l'exemple
propofé . C'eſt un ſpectacle
de pure induftrie ; ce reffort
fuffit à nous émouvoir . Quand
une penſée fe trouve à quelque
chofe prés , auffi bien exprimée
en Vers , qu'elle pourroit l'être
en Profe , on applaudit au fuccés
du Poëte ; on lui voue fon
indulgence ; on lui permet de
grimacer de tems à autres ; les
expreffions impropres font chez
lui de légeres fautes ; les conftruction's
inufitées deviennent
fes priviléges ; par Exemple.
Giiij
64 LE NOUVEAU
C'eft envain qu'au Parnaffe un teméraire,
Auteur.
Penfe de l'art des Vers atteindre la hauteur
La hauteur d'un art , voilà une
expreffion impropre , que la rime
ameine ici contre le gré de
M. Defpreaux ,
Ce fils que de fa flame il me donna pour
gage,
Helas je m'en fouviens , le jour que fon
courage.
C'eft la Rime qui fait préfent
à l'élégant Racine de cette
conftruction inufitée & violente,
il auroit fallu dire ...
Ce fils qu'il me donna pour
gage defa flame.
MERCURE.
65
Il eft bon de remarquer ,
qu'une expreffion n'eft élégante
en Vers , qu'autant qu'elle pourroit
être employée avec grace
dans la Profe ; le Profateur & le
Poëte ont un Dictionaire commun
.
Il ne faut pas juger de même
des conftructions . On a accordé
aux Poëtes le droit de les
varier un peu plus que ne fait
la Profe , comme dans les Vers
fuivants.
Du fein de la terre entrouverte ,
Chers inftruments de notre pérte ,
L'argent & l'or font arrachés ,
On les tire de ces abîmes ,
Od fage & prévoyant nos crimes,
La nature les a cachez.
66 LE NOUVEAU
M. de la Motte n'a pas excédé
ici les bornes du droit accordé
aux Vers ; néanmoins la
Profe nefe permettroit pas cette
conftruction ; voici comme elic
parleróit ...
L'argent && l'or chers inftruments
de notre perte , font
arrachez du fein de la terre ,
on les tire de ces abîmes ou la
nature fage
a cachez.
prévoyante les
Que les Poëtes ne tirent point
vanité de ce droit interdit à la
Profe Ce droit - même attefte
la mifere de leur art ; mifere , au
befoin de laquelle nous avons
:
MERCURE. 67
ac
été forcés de faire plier la Régle
Françoife , qui veut qu'on
foulage l'attention , par une conbftruction
aisée , qui préſente à
quelque chofe prés , les idées
dans leur ordre naturel .
S'il étoit poffible que les Vers
n'ufaffent jamais de cette liberté
, ils nen feroient que plus
parfaits . Quand j'en trouve une
fuite nombreufe , dont les conftructions
pourroient être adoptées
par la Profe , j'applaudis
au prodige .
On croit communément que
la Profe eft fubordonnée aux
Vers ; qu'il ne lui fiéd pas de
prendre certain effor ; quelle
doit être humble & retenuë ,
en traittant le même fujet fur
68 LE NOUVEAU
lequel les Vers parleroient impérieufement.
On s'imagine
que les fictions ingénieuſes , les
Figures hardies , les Images brillantes
, font l'apanage des Vers ,
que la Profe n'a pas même droit
à ces richeffes , préjugé le plus
déraisonnable , & peut être le
plus univerfel qui ait jamais obfédé
les Gens de Lettres . Me.
Dacier eft dans cette illufion
générale , lorfqu'elle nous dit ,
que les Vers donnent plus de
grandeur , & de majefte , qu'ils
fourniroient plus de refources
au Poëme , que la Profe.
Pour moi , j'ofe penfer , que
la Profe & les Vers , n'ont pár
eux- mêmes aucun ton déterminé
, & qu'ils le reçoivent des
MERCURE. 69
fujets différents , fur lefquels
ils s'exercent . Si vous voulés
traiter un fujet galant , demandés
à votre génie les graces ba
dines propres
à ce genre , des
images fimples , des idées naïyes.
Voulés - vous chanter une
action Heroïque , montés votre
génie au ton que demande
votre fujet ; vous nous parlerés
avec majefté ; vos fictions feront
nobles & hardies ; vos images
fomptueufes , vos figures
éclatantes ; ce n'est point de
l'Art des Vers , que vous empruntés
le droit de me parler
ici avec tant de fafte ; c'eſt
de la grandeur de l'action que
vous célébrés .
Feu M. de Fenelon nous a
70 LE NOUVEAU
donné en Profe les Avantures de
Telemaque . Ce Poëme devroit
avoir fait foupçonner aux Gens
de Lettres , que les Vers n'ont
aucunes richeffes , qui n'appartiennent
à la Profe ,
dont elle ne fçache uſer avec
fuccés .
82
L'orfque j'ai cité au préjugé
l'exemple du Telemaque François
, il m'a répondu , que ce
Poëme étoit écrit en Vers , à la
mefure & à la Rime prés . Que
me veut-on dire par . là ? finon
que la Profe eft en droit de
parler du même ton que les
Vers , & qu'elle n'en eft diftinguée
que par la meſure & par
la rime.
On voit par tout ce que je
MERCURE.
71
viens de dire , combien je fuis
éloigné de penfer avec M'Dacier
, que la Profe doive faire
aux Vers les honneurs du Poëme
Epique. Je foûtiens qu'elle a
droit fur tous genres d'Ouvrages
indiftinctement ; qu'elle
a feule l'ufage libre de toutes
les richeffes de l'efprit ; que
n'étant afſervie à aucun joug ,
elle ne trouve jamais d'obftacles
à exprimer ce que le génie
lui préfente ; elle n'eft jamais
forcée de rejetter les expreffions
propres & les tours uniques
que demande nt les idées fucceffives
& les fentiments variez
que fes fujets embraffent ,
Il n'en eft pas de même des
Vers ; leur afferviffement
à la
72 LE NOUVEAU
4
mefure & à la rime les force
fouvent à fubftituer aux expreffions
& aux tours propres , de
faux équivalents : une penfée.
fine , un fentiment vif , qui n'échaperoit
pas au Profateur maître
de fa diction , échape fouvent
au Verfificateur impuffant
à les exprimer.
Je crois done que l'Art des
Vers eft un Art frivole , que fi
les hommes étoient convenus de
le profcrire , non feulement
nous ne perdrions rien , mais
que nous gagnerions beaucoup.
Forcez de parler le langage di-
λté par la nature , nous traite.
rions tous les genres en Profe
avec d'autant plus de convenan
ge & de verité , que la varieté
dc
MERCURE.
73
L
de nos fignes répondroit mieux
à la varieté de nos fentimens &
de nos penſées ; avec d'autant
plus d'élégance , que nous ne
ferions jamais impuiffans à exprimer
ce que le génie nous
offriroit d'heureux ; avec d'autant
plus de clarté , que maîtres
de nos conftructions , nous pré
fenterions toûjours les idées
dans leur ordre naturel .
On pourroit ſoupçonner en
m'entendant parler , comme je
fais que , je n'ai pas grand commerce
avec les Vers ; & que
faute de cette habitude enchantereffe
dont j'ai parlé , je ne fuis
point la duppe de leurs graces
contraintes . J'avoue fincerement
ici que je fuis depuis long-
Fanvier 17 17.
3
H
74 LE NOUVEAU
temps dans l'illufion
la plus favorable
à l'Art que je condamne
; l'habitude
a fait fur moi , ce
qu'elle
fait fur tous les autres
hommes
je me plais à voir
lutter nos excellens
Poëtes
conleur
optre
les difficultez
que
pofent
la meſure
& la rime. Je
fuis frappé d'étonnement
toutes
les fois que je vois la raifon &
Les graces
dociles
plier fous le
joug
bizarre
; je ferois dans le
raviffement
, fi dans un long
Ouvrage
, le Poëte ne me laiffoit
rien défirer
de cette jufteffe,
de cet ordre , de cette clarté ,
cette élegance
dont la Profe eft
toûjours
comptable
. Je defire
l'impoffible
, me dirá- t - on ? à la
bonne
heure. Mais files Vers
de
MERCURE. 75
ne peuvent atteindre à la perfe
ation réelle de la Profe , pourquoi
ne me parle-t- on pas en
Profesi
Je ne me fuis point propofe
de faire un extrait complet de
la Preface de M Dacier fur
l'Odiffée ; j'ai voulu feulement
combattre les principes qu'elle
nous Y donne fur le Poëme
Epique. Heft bon d'avertir que
Mc. Dacier tient fa doctrine du
tque fi elle
grand Ariftote ,
étoit convaincuë dans ma Dif
fertation de quelques erreurs , il
ne faudroit point les mettre fur
le compte de fon jugement ,
elle eft dans l'habitude de recevoir
fans aucun examen tous les
Dogines de ce Docteur.
Fermer
3
p. 929-934
LES MUSES. ODE.
Début :
Quel agréable délire, [...]
Mots clefs :
Art, Éloquence, Muses, Comédie, Tragédie, Danse, Poésie amoureuse, Musique, Histoire, Astronomie, Poème épique
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texteReconnaissance textuelle : LES MUSES. ODE.
LES MUSES,
O'D E.
Uel agréable délire ,
Vient s'emparer de mes sens !
J'entens resonnersma Lyre ;
Ma voix forme des accens.
Et déja , nouveau Pindare .
Je n'ai pour guide et pour Pharé ,
Que l'imagination .
Dans le transport qui m'anime
Rien ne semble illégitime
A ma folle ambition .
M
TA
Chastes Nymphes du Përmesse
Je vais chanter vos talens ;
Secondez ma noble yvresse
A:
2.
E ij
Et
930 MERCURE DE FRANCE
Et rendez mes Vers coulans.
Vous , Mortels , faites silence ,
Vous,qu'on voit dans l'indolence
Ennemis de leurs travaux >
Pour apprendre qu'à leur suite
Je trouve le seul mérite ,
Qui peut nous rendre inégaux.
Quelle naïve peinture ! (a)
Reconnoissez -vous, Humains ;
L'Art bien moins que la Nature ,
A fait ces Portraits malins.
Par ce charmant artifice ,
On peut détruire le vice ,
Sans qu'il en tremble d'effroi.
Quiconque veut se connoître ,
Est bien - tôt ce qu'il doit être ,
En suivant sa douce Loi.
*
Qui vient embellir la Scene ;
Par les attraits de l'Amour ?
C'est la fiere Melpomene , (b)
Avec sa brillante Cour.
Je cains , j'espere sans cesse.
Tout me plaît , tout m'interesse
(a) La Comédie.
(b) La Tragédie,
C
PA
MAY. 1733. 938
Par divers objets émů.
Mais mon coeur toujours frissonas ,
Jusqu'à ce qu'elle couronne ,
La justice ou la vertu.
Une Peinture mouvante,
M'offre les vents en fureur ;
Et l'Amant avec l'Amante ,
Se marquant leur tendre ardeur.
Ici , cet Art (a) à ma vûë ,
Peint Alecton éperdue ,
Du sang qu'elle a répandu.
Là , mille Beautez Champêtres ,
Expriment dessous des Hêtres ,
Ce qu'Amour a d'ingenu.
Jusqu'à la Voûte étoilée ,
Mille Concerts (b) amoureux
Portent à la Troupe aîlée ,
Le triomphe de ses feux ..
Tout retentit à Cythere
Des louanges de la Mere ,
De ces aimables Vainqueurs.
Tandis qu'un Essain de Belles ,
(a) La Danse.
(b) Les Poësies amoureuses .
E- iij Par
932 MERCURE DE FRANCE +1
Par ces doux Chants moins rebelles ,
Accordent leurs tendres coeurs.
Sur un Trône d'harmonie ,
Euterpe (a) s'offre à mes yeux ;
Les Mortels par son génie ,
Sont vaincus comme les Dieux.
Rien ne lui fait résistance;
Elle établit sa puissance ,
Par l'appas de ses accords ;
Et va porter ses conquêtes ,
Jusques aux sombres retraites ,
Du cruel Tyran des Morts.
M
Aux charmes de l'Eloquence , (6)
Tout cede dans l'Univers.
Thémis avec sa balance
Gémit souvent dans ses fers.
De la cime des Montagnes ,
Un Torrent dans les Campagnes ,
Vient regner moins aisément
Qu'elle ne prend un Empire ,
Sur tout Etre qui respiré ,
Doué de raisonnement.
a
(a) Là Musique.
(b) L'Eloquence,
MAY.
1733 933
En vain le Temps sur ses aîles ,
Emporte tout ce qu'il fait.
Une des neuf Immortelles , (a)
Nous révele son secret .
Des Favoris de Bellone ,
Sa main sans cesse crayonne ,
Tous les belliqueux exploits :
Sans elle , en vain Alexandre ,
Eût prétendu que sa cendre ,
Fût le modele des Rois.
Quelle est la main ( 6) qui nous ouvre ,
Le séjour des Immortels ?
Tout l'Olimpe se découvre
A nos regards criminels .
Cette vaine connoissance ,
Enflamme notre esperance ,
Qui fait des efforts , des voeux ;
Pour jouir de l'avantage ,
De bien connoître un Ouvrage
Qu'ils ne firent que pour eux.
M
Héros , dont la récompense ,
N'est que l'immortalité ;
(a) L'Histoire.
(b) L'Astronomie.
E iiij De
934
MERCURE DE FRANCE
De la voix (a) qui la dispense`,
Connoissez l'autorité.
Comment sçauroit- on que Troye,
Devint la celebre proye ,
D'Achille et d'Agamennon ,
Sans cet Art que tout admire ,
Qui peut seul par son Empire ,
De l'oubli sauver un nom ?
Filles du Dieu du Tonnerre ;
Ce n'est qu'en vous imitant ,
Qu'on peut briller sur la Terre ,
Par un mérite éclatant.
Pour quiconque vous ignore
L'Astre qu'annonce l'Aurore ,
Triomphe en vain de la nuit ;
Aussi puni que Tantale ,
Ce qu'à ses yeux il étale ,
En le séduisant le fuit.
(a) Le Poëme Epique.
O'D E.
Uel agréable délire ,
Vient s'emparer de mes sens !
J'entens resonnersma Lyre ;
Ma voix forme des accens.
Et déja , nouveau Pindare .
Je n'ai pour guide et pour Pharé ,
Que l'imagination .
Dans le transport qui m'anime
Rien ne semble illégitime
A ma folle ambition .
M
TA
Chastes Nymphes du Përmesse
Je vais chanter vos talens ;
Secondez ma noble yvresse
A:
2.
E ij
Et
930 MERCURE DE FRANCE
Et rendez mes Vers coulans.
Vous , Mortels , faites silence ,
Vous,qu'on voit dans l'indolence
Ennemis de leurs travaux >
Pour apprendre qu'à leur suite
Je trouve le seul mérite ,
Qui peut nous rendre inégaux.
Quelle naïve peinture ! (a)
Reconnoissez -vous, Humains ;
L'Art bien moins que la Nature ,
A fait ces Portraits malins.
Par ce charmant artifice ,
On peut détruire le vice ,
Sans qu'il en tremble d'effroi.
Quiconque veut se connoître ,
Est bien - tôt ce qu'il doit être ,
En suivant sa douce Loi.
*
Qui vient embellir la Scene ;
Par les attraits de l'Amour ?
C'est la fiere Melpomene , (b)
Avec sa brillante Cour.
Je cains , j'espere sans cesse.
Tout me plaît , tout m'interesse
(a) La Comédie.
(b) La Tragédie,
C
PA
MAY. 1733. 938
Par divers objets émů.
Mais mon coeur toujours frissonas ,
Jusqu'à ce qu'elle couronne ,
La justice ou la vertu.
Une Peinture mouvante,
M'offre les vents en fureur ;
Et l'Amant avec l'Amante ,
Se marquant leur tendre ardeur.
Ici , cet Art (a) à ma vûë ,
Peint Alecton éperdue ,
Du sang qu'elle a répandu.
Là , mille Beautez Champêtres ,
Expriment dessous des Hêtres ,
Ce qu'Amour a d'ingenu.
Jusqu'à la Voûte étoilée ,
Mille Concerts (b) amoureux
Portent à la Troupe aîlée ,
Le triomphe de ses feux ..
Tout retentit à Cythere
Des louanges de la Mere ,
De ces aimables Vainqueurs.
Tandis qu'un Essain de Belles ,
(a) La Danse.
(b) Les Poësies amoureuses .
E- iij Par
932 MERCURE DE FRANCE +1
Par ces doux Chants moins rebelles ,
Accordent leurs tendres coeurs.
Sur un Trône d'harmonie ,
Euterpe (a) s'offre à mes yeux ;
Les Mortels par son génie ,
Sont vaincus comme les Dieux.
Rien ne lui fait résistance;
Elle établit sa puissance ,
Par l'appas de ses accords ;
Et va porter ses conquêtes ,
Jusques aux sombres retraites ,
Du cruel Tyran des Morts.
M
Aux charmes de l'Eloquence , (6)
Tout cede dans l'Univers.
Thémis avec sa balance
Gémit souvent dans ses fers.
De la cime des Montagnes ,
Un Torrent dans les Campagnes ,
Vient regner moins aisément
Qu'elle ne prend un Empire ,
Sur tout Etre qui respiré ,
Doué de raisonnement.
a
(a) Là Musique.
(b) L'Eloquence,
MAY.
1733 933
En vain le Temps sur ses aîles ,
Emporte tout ce qu'il fait.
Une des neuf Immortelles , (a)
Nous révele son secret .
Des Favoris de Bellone ,
Sa main sans cesse crayonne ,
Tous les belliqueux exploits :
Sans elle , en vain Alexandre ,
Eût prétendu que sa cendre ,
Fût le modele des Rois.
Quelle est la main ( 6) qui nous ouvre ,
Le séjour des Immortels ?
Tout l'Olimpe se découvre
A nos regards criminels .
Cette vaine connoissance ,
Enflamme notre esperance ,
Qui fait des efforts , des voeux ;
Pour jouir de l'avantage ,
De bien connoître un Ouvrage
Qu'ils ne firent que pour eux.
M
Héros , dont la récompense ,
N'est que l'immortalité ;
(a) L'Histoire.
(b) L'Astronomie.
E iiij De
934
MERCURE DE FRANCE
De la voix (a) qui la dispense`,
Connoissez l'autorité.
Comment sçauroit- on que Troye,
Devint la celebre proye ,
D'Achille et d'Agamennon ,
Sans cet Art que tout admire ,
Qui peut seul par son Empire ,
De l'oubli sauver un nom ?
Filles du Dieu du Tonnerre ;
Ce n'est qu'en vous imitant ,
Qu'on peut briller sur la Terre ,
Par un mérite éclatant.
Pour quiconque vous ignore
L'Astre qu'annonce l'Aurore ,
Triomphe en vain de la nuit ;
Aussi puni que Tantale ,
Ce qu'à ses yeux il étale ,
En le séduisant le fuit.
(a) Le Poëme Epique.
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Résumé : LES MUSES. ODE.
Le poème est une ode aux Muses, où l'auteur exprime son enthousiasme et son inspiration poétique. Il décrit l'influence des Muses sur ses sens et son ambition créative, guidée par l'imagination. L'auteur s'adresse aux nymphes du Permesse, les implorant de l'aider à chanter leurs talents et à rendre ses vers fluides. Il invite les mortels à faire silence pour apprendre de leurs travaux. Le poème met en avant l'art qui imite la nature pour peindre les portraits humains et détruire le vice sans effroi. Il décrit diverses Muses et leurs domaines : Melpomène pour la tragédie, Thalie pour la comédie, Terpsichore pour la danse, Ératos pour la poésie amoureuse, et Euterpe pour la musique. Chacune exerce une influence puissante sur les mortels. L'auteur mentionne également l'éloquence et l'histoire, soulignant leur capacité à immortaliser les exploits et à révéler des secrets. Enfin, il loue l'astronomie et le poème épique pour leur rôle dans la connaissance et la mémoire des grands événements, comme la guerre de Troie.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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