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1
p. 170-207
LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.
Début :
Vous deviez, Madame, vous contenter du silence que je garday [...]
Mots clefs :
Goût, Bon goût, Opéra, Comédie, Racine, Théâtre, Corneille, Musique, Théâtre italien, Théâtre français, Tragédie, Auteurs, Spectacles, Molière, Poème, Mauvais goût, Spectateurs, Poésie, Anciens, Modernes
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.
LETTRE
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-
♡
GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
*
**
aune de Mademoiselle
Dame de ses amies ,fur le
goust d'apresent ត់ គ. ម
Vous devicz , Madame ,
yous contenter du filence que
je garday la derniere fois que
nous allâmes enſemble à la
Foire de ſaint Laurent. J'ayois
,ce me ſemble , ſouffert
1
GALANT. 171
1
avec affez de patience toutes
les plaifanteries que vous aviez
faites fur le ferieux que j'affectois
,difiez-vous , àun ſpe
Etacle qui attiroit tout Paris ,
&où tout Paris rioit Jem'étois
d'abord moy-même accuſée
de mauvais gouft , n'ofant
pardifcretion en accuſer
le ſiecle ; mais vous ne prîtes
pas le change , & vous me
preſſates ſi vivement qu'il fallut
enfin trancher le mot ,&
vous dire avec un geſte de
compaffion, que le bon goût
étoit tout à fait perdu. Ce
mot ne me fut pas plûtôt
(
Pij
172 MERCURE
\
échappé , que vous me fites
mon procés , comme à une
revoltée qui vouloit ſecoüer
le joug du jugement du public.
Je vous avoue que je fus
piquée de ce reproche que je
-ne m'eſtois attiré que parce
que j'avois eu la complaiſance
de vous dire mon ſentiment ,
& je ne fus pas plutôt arrivée
chez moy , que je mis la main
à la plume , pour me juftifier
, ou plutôt pour ſoûtenir
ce que j'avois avancé. Oüy ,
Madame , le bon goût eſt
tout-à- fait perdu ; vous en
eſtes vous-même une convicGALANT.
173
tion vivante ,& puiſque, malgré
ce juſte diſcernementdont
la nature vous a partagée ,&
que vous avez cultivé par une
lecture affidue des meilleurs,
Auteurs tant_anciens quemo
dernes , vous vous eſtes laiffée
entraîner au torrent , je ne
ſçaurois croire qu'il reſte encore
quelques traces de cebon
gouſt qui a fant illuſtré le.
Regne de Loüis le Grand,&
dont je vais parler. Mais pour
garder quelque ordre dans
cetteDiffertation , je vais d'a
bord en établir le fondement
par la définition du bongoût.
1
Piij
174 MERCURE
۱
Je ne parle pas icy , Madame
, de ce que l'on appelle
goût de ſentiment , il n'eſt
pas moins difficile à definic
que l'amour , & c'eſt à propos
de cette eſpece de goût ,
qu'on dit en commun proverbe
, qu'il n'en faut point
difputer. C'eſt du goût de difcernement
& de raiſon , que
je veux parler ,& voicy comment
je le définis.
Le bon goût eſt un parfait
accord de l'efprit avec la raifon
. Je ne ſçais , Madame , fi
vous me pafferez cette définition
; mais comme elle me
GALANT. 175
1
paroilt aflez juſte , j'attendray
que vous la condamniez pour
ladeffendre.
Suppoſé donc que le bon
goût foit un parfait accord
de l'eſprit avecla raiſon, peuton
voir des Farces ſi depourvuës
de ſens commun attirer
tout Paris , fans eftre endroit
de dire que tout Paris n'a pas
le ſens commun ;& que par
confequent le bon goût eſt
tout à fait perdu
Vous me répondrez , fans
doute , que c'eſt la nouveauté
qui attire à ces fortes de ſpectacles
; qu'ils rappellent au pu
Piij
176 MERCURE
blic , le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
,& qu'on aime à voir encore
quelques reſtes de ces divertiſſantes
pieces , où l'on alloit
ſi ſouvent ſe diſſiper ; que
d'ailleurs il y a des ouvrages
dont le mauvais fait tout le
prix: quoyque toutes ces raifons
jointes enſemble n'en
faflent pas une bonne , jeveux
pourtant me donner la peine
de les refuter chacune en particulier..
Vous dites , Madame , que
c'eſt la nouveauté qui attire à
ces fortes de ſpectacles ; mais
GALANT. 177
d'où vient que les autres nouveautez
qu'on donne ſur la
Scene Françoile , n'ont pas le
même privilege , & que la
preſſe n'y eſt pas fi grande ?
vous ajoûtez qu'ils rappellens
au Public le plaifir que la Comedie
Italienne luy a fait autrefois
; mais a t'elle dû luy
en faire , & ne devroit- il pas
avoir conceu de l'indignation
pour ce quiluy a gâté le goût,
car je n'attribuë qu'à la Comedie
Italienne , ce dégoût
des bonnes choſes , où l'on
eſt depuis fi longtems , & les
Auteurs qui depuis ont tra
178 MERCURE
vaillé pour le Theatre François
ne sçauroient fe diſculper
de la lâche complaiſance
qu'ils ont euë de s'accommo
der au mauvais goût , en don
nant des Comedies ſur le modelle
de celles qui avoient enrichi
l'Hoſtel deBourgogne.
Vous dises encore ,Madame,
qu'il y a des ouvrages dont le
mauvais fait tout le prix ; je
conviens avec vous que rien
n'eſt plus ennuyeux qu'une
infipulé mediocrité ;mais de
ces deux extrêmes , qui font
le bon & le mauvais , le premier
n'eſt il pas préferable ?
GALANT. 179
cependant on le voit languir
fur le Theatre François ,tandis
que ſon indigne rival
triomphe à toutes les Foires.
En verité , Madame , fi les
ombres de Corneille , de Moliere
& de Racine pouvoient
avoir conſervé de la ſenſibilité
pour les chofes de ce monde;
combien ces grands hommes
rabattroient ils de la bonne
:
opinion qu'ils avoient conceuë
d'eux mêmes fur ta foy
de nos applaudiſſements puif
que nous les prodiguons pour
des ouvrages qui ne font pas
même dignes des fiflets qui
180 MERCURE
faifoient autrefois une ſi rude
guerre aux mediocres ouvra
ges. Mais combien fremiroient
ils de voir un Cinna ,
un Miſantrope , une Andromaque
negligez , tandis que
des parodies quin'ont ni rime
ni raiſon , ſont courues avec
une efpece de fureur.Ne me
dites pas que ces excellentes
Pieces que je viens de citer
ont beaucoup perdu de leur
prix en vieilliſſant ; non Madame
, il n'en eſt pas des Comedies
& des Tragedies comme
des femmes , le nombre
des années ne produit pas le
GALANT. 181
mais
même effet tur celles là , que
fur celles - cy ; le tems reſpecte
ces premieres beautez ,
quand ce que j'avance ſeroit
problematique , je doute que
s'il ſe pouvoit faire que la
plus belle Piece de ces grands
maiſtres parut aujourd'huy
pour la premiere fois,elle tint,
contre Arlequin Phaëton , ſi
con le luy oppofoit , tant le
mauvais goût a prévalu.
;
Conamelhypotheſe que je
fais est impoflible , on pourra
n'en pas convenir ; mais je
ſçais , & vous ſcavez vousmême
ce qu'il en faut croire ,
182 MERCURE
je pourrois avoir quelques experiences
qui appuiroient ce
que je viens de dire , car enfin
quoyque le peu d'empreſſement
qu'on a à voir les pieces
de Corneille & de Moliere ,
même les plus belles , puiffe
eſtre attribué aux trop frequentes
repreſentations qu'on
en donne, on ne sçauroit difconvenir
que celles qui font
joüées plus rarement n'ont
pas un fort plus heureux ; en
effet la mort d'Ochon qui n'a
reparu ſur la Scene qu'aprés
une longue interruption,ſembloit
avoir le merite de la nou-
♡
GALANT. 183
veaute qui irrate fi fort legoût
des François , cependant à
peine en a-t-on fu fouffrir
deux repreſentations , au lieu
que le Baron d'Albicrak dont
le fuccés avoit eſte fort mediocre
dans ſa nanfance , a
trouvé grace auprés des Daames
, &n'a dû fa réüffite qu'à
ce qui luy avoit nuy dans cet
heureux tems , où le bon goût
regnoit encore , je dis , auprés
desDames , car ce ſont elles
qui font aujourd'huy le deftin
des pieces de Theatre , la
premiere regle eſt celle de leur
plaire. Il faut que les Auteurs
1
184 MERCURE
s'attachent à étudier leur
goût , & vous pouvez juger
fi cet accord de l'eſprit avec
la raiſon qui conſtituë le bon
goût , ſe trouve chez elles ,
par la fureur avec laquelle on
les voit courir à des baga.
teles.
Mais ne renfermons pas
dans des bornes auſſi étroites
une matiere auſſi vaſte que
celle cy , laſſons-làlesmomeries
de la Foire Saint Germain,
&paſſons à des ſpectacles plus
dignes de noſtre attention ;
tout nous y convaincra que
le bon goût cit perdu : de
tous
GALANT. 185.
tous les fuccefleurs deMoliere
, Renardaeſté ſans contredit
celuy dont les pieces ont
eſté le plus fuivies. Il auroit
merité la gloire qu'il s'eſt acquiſe
au Theatre , s'il s'en fuo
tenu à des pieces de caracteretelle
que fon Joüeur. On peut
dire que c'eſt (a la verſification
prés) ce qu'il a fait de meilleur,
&fi fon Vicomte de la Cafe ,
& fon Saute Marquis , n'y
étoient pas , j'ajoûterois que
cette piece n'eſt pas indigne
d'eſtre avoüée de Moliere. Je
crois même que Renard a cû
Les raiſons pour y faufiler ce
Novembre 17 14.
186 MERCURE
trivelinage , la Comedie Italienne
avoitcommencéàgâter
le goût , & il importoit à cet
Auteur Comique de donner
quelque choſe à la bifarrerie
des ſpectateurs , pour réüffir.
Il s'eft apperceu par malheur
que ces Scenes , qu'il avoit
peut eſtre hazardées , ont eſté
les mieux receuës , c'eſt ce
qui la fait renoncer au bon
goût dans les autres pieces
qu'il a données depuis au
public. Quelle difference ,
Madame , de Renard à Renard
: auroit on pû reconnoître
l'Auteur du Joütur dans
GALANT. 187
l'Auteur du Legataire ou de
Democrite amoureux ? j'avoüe
qu'il y a dans le Legataire
deux derniers Actes qui
font un plaiſir infini & qu'on
trouve dans Democrite la
plus divertiſſante reconnoif.
fance qu'on ait jamais vû dans
le genre Comique ; mais le
bon fens n'eſt il pas renverfé
dans le reſte. Cependant je
rends juftice à cet Auteur
& je crois qu'il ſe ſeroit corrigéde
bien des chofes , ſi le
bruit des applaudiſſemens ne
l'eût empêché d'écouter les
conſeils de ſes amis , il ſe ren-
2.
Qij
188 MERCURE
dit à la pluralité des voix , il
ſe perſuada toûjours de plus
en plus que le bon goût ne
conſiſtoit deformais qu'à ſe
conformer à celuy de ſon ſfiet
cle pour plaire,il ne le pouvoir
faire plus ſeurement qu'en
donnant têre baiffée dans le
mauvais goût qui regnoit
avec tant de ſuperiorité.
Paffons de la Comedie à la
Tragedie ,je ne parleray point
des pieces des Auteurs vivans
ils font trop jaloux les uns des
autres pour s'accommoder
des éloges qu'il me faudroit
faire deceux qui m'en paroî
GALANT. 189
troient les plus dignes , &
d'ailleurs c'eſt le fort des gens
de Lettres de ne joüir de leur
gloire que lorſqu'ils ne font
plus en état de la reffentir ;
c'eſt à dire aprés leur mort.
Je ſçais que Corneille , Mohere
, & Racine , ont eu le
privilege de jouir de la leur
pendant leur vie ; mais ce n'a
eſté qu'imparfaitement , &
leur réputation n'eſt arrivée
à ſon plus haut periode ,
qu'aprés qu'ils n'ont plus eſté.
Corneille a cu le chagrin de
voir ungrand Cardinal , luy
donner pour Juge des perfon190
MERCURE
)
nos qui depuis le font cu
forthonorées d'eſtre ſes Confreres
; Sarafin luy a preferé
Scudery ,l'Abbé d'Aubignac
l'a traité de Poëte du Pont +
neuf. Racine a vûtomber à la
cinquiéme répreſentation ce
même Britannicus qui s'eſt ſi
glorieuſement relevé de ſa
chute ,&qui charme aujourd'huy
ce même Parterre qui
luyaautrefois refuſe ſes ſuffra
ges , la Phedre de Pradon a
fait chanceler la fienne , il en
foupira en ſecret & la honte
d'avoir eſté durant quelques
jours aux priſes avec untel
GALANT... 191
1
adverfaire , luy fit payer bien
cher une victoire qu'il ne
croyoit pas qu'on oſa luy difputer.
Moliere , enfin , malgré
toute fa gloire n'a pu ſe
mettre à couvert des traits
mordants du Juvenal de nos
jours & ce qu'il y a de plus
ſurprenant , c'eſt que ce même
Miſantrope que B. éleve audeſſus
de toutes ſes autres pieces
par l'oppofition qu'il en
fait avec les Fourberies de
Scapin feroit tombé fi une
Farce qu'il avoit proport onnée
à la décadence du bon
goût n'eut donné lieu d'en
192 MERCURE
faire remarquer les beautez
au public à force de l'y accoutumer.
Pardonnez moy ,Madame
, cette petite digreffion .
Je reviens auxAuteurs modernes
que la mort nous a un
peu trop toſt enlevez .
Monfieur de la Foſſe eſt
un de ceux qui ont le plus approché
de Corneille&de Racine
, Polixene a eſté ſon coup
d'eflay ; mais ceste Tragedie
a eſté ſi bien receuë qu'elle a
paflé pour un coup de maître.
Manlius Capitolinus eſt venuë
Manlius
immediatement aprés , & certeexcellente
piece n'a pas de-
⚫genere
GALANT 193
generé de la gioire de ſon aî
née. Theſée n'a pas cu moins
de ſuocés que Polixene , &
Manlius ; mais Callhiroé n'a
pas été , à beaucoup prés , fi
bien receuë. Ne croyez pas ,
Madame , que je prétende juger
du merite de ces quatre
pieces par leur réviſite , il faudroit
que je ſuppoſaffe ec bon
goût dont je deplore la perte :
je me contente donc de faire
icyune obfervation ;c'eſt que
ce même Thefée qui dans ſa
naiſſance entraîna tous les ſuffrages
, n'a trouvé que des
ſpectateurs glacez quand on
Novembre 1714. R
194 MERCURE
د
a
la remis fur la Scene. Je ne
ſçais ſi Polixene auroit un
meilleur fort ; juſqu'icy la
préſomption ne luy eſt pas favorable
, le fiecle n'eſt pas à
beaucoup prés , ſi ſenſible au
bon qu'il l'eſtoit il y a douze
ans ; la ſimple nature avoit
encore de quoy fatisfaire les
plus zelez partiſants du Cothurne
, il a fallu depuis , que
l'art foit venu au ſecours avec
tout ce qu'il a de plus ébloüiffant,
les ſituations , terme encore
inconnu dans un tems ,
qu'on peut appeller juſtement
l'âge d'or des Muſes , ont eſté
GALANT . 195
multipliées ; les reconnouflances
ſont devenuës communes,
on les a fait entrer dans des
ſujets qui n'en demandoient
point , & nous avons vû des
Tragedies avoir un grand fuccés
qui ne l'ont dû qu'à d'heureux
hors- d'oeuvres. Aureſte,
quoyque je me fois propofé
de ne point parler des Aud
teurs modernes encore vivants
, je ne puis en general
leur refufer une gloire qui
leur eſt dûë , c'eſt qu'ils ont
plus approché de Corneille&
de Racine que les Comiques
n'ont approché de Moliera
Rij
196 MERCURE
Je ne sçaurois vous en donner
d'autre raiſon , finon , que la
Comedie Italienne n'a pas
avec la Tragedie le même rapport
qu'elle a avec la Comedie
Françoiſe. Il a donc eſté
plus facile à la Tragedie de ſe
garantir de la contagion du
mauvais goût , quoyqu'elle
n'en ait pas eſté plus ſuivic.
Ne vous attendez pas ,Ma,
dame,que je parleicy des pc.
tites picces , elles ne meritent
pas nôtre attention , c'eſt un
batclage continuel , & elles
ne fervent qu'à nous faire voir
on monstrueuxaſſemblagedu
GALANT. 197
Theatre François , avec le
Theatre Italien. Je ſçais qu'il
y en a quelques- unes qui doivent
être exceptées de la regle
generale , l'Esprit de contradiction
, iction le Galant Jardinier,
Crifpin rivalde fonMattre
, & 1 Elté des Coquettes
font de ce petit nombre ; s'il
n'y a point de moeurs , on ne
fçauroit au moins diſconvenir
qu'il n'y ait quelques grains
de ſel dans le dialogue , &
quelque ordre dans la conduite
, mais c'eſt tout. Permettez
, Madame,que je vous
tranſporte fans machine du
Riij
198 MERCURE
Theatre François à celuy de
l'Opera pour vous y faire voir
les ravages que le mauvais
goût y a fait.
Il eſt incontestable , que
perſonne n'a mieux réüfli à
ce gente de muſique que Luly;
il n'eſt pas moins vray que
Quinaut , dans ce genre de
Poefie l'a emporté fur tous
ceux qui y ont travaillé aprés
luy, cependant,combien nous
refte til d'ouvrages de ces
grands Maîtres qui ſe ſousiennent
avec leur premier
éclat , on pourroit aiſement
les compter , & je n'en conGALANT.
199
nois point d'autres qu'Armide
, Roland , Alceſte & Phaë--
ton , ce n'eſt pas que Bellerophon
,Thefee & Atys foient
inferieurs à ces premiers ; dans
Bellerophon , Thomas Corneille
a heureuſement réüny
la delicateſſe du lyrique avec
la pompe du dramatique ;
Thefée & Arys fontles chefsd'oeuvres
de Quinaut pour la
regularité du Poëme , & pour
l'exactitude de la verſification,
Pun & l'autre font remplis de
fentiments & de penſées , &
l'on peut dire que Luly , ani.
mé par de fi belles paroles s'eſt
Riiij
200 MERCURE
furpaflé pour les exprimer dignement
; cependant , Bellerophon
a paru trop tragique ,
on a trouvé Theſée languiffant
,& nous avons vû à la
honte de nôtre fiecle , les Dames
fortir aucinquiéme Acte
d'Arys , comme on auroit pûs
faire au cinquiéme Acte de
Roland , malgré la difference
qui ſe trouve entre ces deux
derniers Actes.
A quoy , Madame , attribuer
cette bifarrerie , fi ce
n'eſt au changement de goût ;
& à quoy attribuer ce changement
de goût , ſi cen'eſt à
GALANT. 201
cette même Italie qui a fait
tomber le Theatre François ?
cette orgueilleuſe rivale n'étoit
pas contente que nous
luy cuffions cedé la gloire du
Poëme épique ,elle nous a encore
envié celle de réüffir
mieux qu'elle au Poëme dramatique
, avantage que nous
avons fur toutes les Nations,
& par ſes cantares & ſes fonates
, dont elle a inondé tout
Paris , elle nous a rendu ennuyeufe
cette riche ſimplicité
qui eſt le veritable caractere
de nôtre langue & de notre
genie.
\
202 MERCURE
On me dira peut- eftre que
ces premiers Opera que j'ay
tant vanté , font pourtant
l'ouvrage d'un Italien. If eft
vray, mais cet Italien avoit
parfaitement bienconnulaneceffite
de renoncer au goût de
fa Nation , pour s'accommoder
au noſtre , il trouva que
les François jugeoient plus fainement
des choses que les
Italiens ; & il connut que la
Muſique n'aïint point d'autre
but que de chatouiller agreablement
l'oreille , il ne falloit
pas la charger de diſſonances
aff. ctées , parce que la
GALANY. 203
pluſpart de nos compofiteurs
modernes n'en font un
uſage frequent , que pour
faire parade d'une grande
Science dans un Art qui ne demande
que du goût & du fentiment.
C'eſt par cemanquede
goût & de fentiment qu'ils
font du recitatif ſi lauvage ,
ils donnent beaucoup à l'harmonie,
mais c'eſt toujours aux
dépens de la melodie , le genie
n'a du tout point de part à
leur chant, les paroles ne font
point exprimées , & les penfées
les plus vives deviennent
languiſſantes fous une note
204 MERCURE
forcée & barbare
,
au lieu
que leur incomparable predecefleur
nous faifoit en-
,
7
tendre une eſpece de declamation
dans ſon recitatif,
&nous exprimoit juſques aux
paranthetes. Au reſte je ne
m'étonne pas que nos Muficiens
modernes réuffiffent fi
mal dans l'expreſſion , lapluſpartd'entre
eux n'ont que leur
Muſique en partage , &il faudroit
qu'ils fuffent bons Auteurs
pour devenir bons Muffciens
, auffi rien ne les embaraffe
tant qu'une Scene de
recitatif, ils ne ſcavent com
GALANT. 205
ment s'y prendre , ils prient
toujours l'Auteur d'en retrancher
le tiers , perfuadez qu'ils
ſcauront bien ſe ſauver à la
faveur de l'harmonie qu'ils
poſſedent à fond , & dont ils
font leur unique étude.Qu'en
arrive-t-il , les plus belles
Scenes font défigurées , le
pathetique eſt étouffe , l'intereſt
ſe perd, l'oreille ſeule eſt
fatisfaite ou plutôt elle eſt
étourdie tandis que l'eſprit &
le coeur ne trouvent rien
pour eux. Les plus belles Scenes
de Corneille & de Racine
font toujours les plus longues,
,
206 MERCURE
1
elles perdrosent de leur prix fi
elles étoient abbregées , on ne
peut entrer de plein pied dans
cesgrands fentiments qui jettentle
trouble dans l'ame des
Spectateurs , il faut les preparer
, les amener, & nous y
conduire par degrez : cependant
tout deffectueux que
font les Opera modernes ,
je ne doute point qu'ils ne
donnent bien toſt l'exclufion
aux anciens ; on n'a qu'à continuer
à y mettre quelques
Cantates ; nous voyons tous
les jours un petit Air chanté
par quelque voix diftinguée
GALANT. 207
rappeller bien des gens à des
Opera qu'ils trouvoient langunfants
, parce qu'ils font
trop beaux , le beau les accable
, il ne leur faut que du
joly , & fi l'on peut y faire
entrer du comique je reponds
du fuccés.
Je ne doute pas,Madame,que
vous n'avoüez maintenant
ces remarques ,& que vous ne
regardiez enfin le plaiſir qu'on
prend aux ſpectacles des Foires,
comme un ſacrifice d'efprit
& de bon goût au pernicieux
uſage qui s'introduit.Je
fuis , Madame , voſtre , &c.
Fermer
Résumé : LETTRE de Mademoiselle ** à une Dame de ses amies, sur le goust d'apresent.
La lettre traite de la dégradation du bon goût dans le théâtre et la musique contemporains. L'autrice regrette la perte du bon goût, qu'elle définit comme une harmonie entre l'esprit et la raison, et critique les spectacles modernes pour leur manque de sens commun. Elle attribue le succès de ces œuvres à la nouveauté et à la nostalgie de la comédie italienne, notant que le public privilégie des productions médiocres aux classiques de Corneille, Molière et Racine. Les femmes sont décrites comme les principales juges des pièces de théâtre, influençant ainsi les choix des auteurs. Le texte met également en lumière les difficultés rencontrées par les auteurs classiques pour obtenir le succès de leur vivant. Corneille, Molière et Racine ont tous été initialement critiqués ou mal reçus. Cependant, Monsieur de la Fosse est cité comme un auteur moderne ayant réussi à approcher la qualité des classiques avec des œuvres comme 'Polixène' et 'Thésée'. L'évolution du goût théâtral et musical est également abordée. Le public moderne préfère désormais des œuvres sophistiquées et artificielles, influencé par le mauvais goût italien. Lully et Quinault sont loués, bien que peu de leurs œuvres aient résisté à l'épreuve du temps. Les compositeurs modernes sont critiqués pour leur manque de goût et de sentiment, rendant leur musique forcée et barbare. Dans le domaine musical, les musiciens contemporains peinent à exprimer les émotions et simplifient les scènes, déformant ainsi les œuvres classiques. L'autrice prédit que les opéras modernes finiront par surpasser les anciens grâce à l'ajout de cantates et d'airs chantés par des voix distinguées, attirant un public qui préfère le joli et le comique au beau.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 241-247
Il ne faut pas disputer des goûts.
Début :
C'est un vieux Proverbe qui a esté de tout temps bien [...]
Mots clefs :
Goût, Mauvais goût
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texteReconnaissance textuelle : Il ne faut pas disputer des goûts.
Il ne faut pas difputer des
goûts.
C'eſt un vieux Proverbe
qui a eſté de tout temps bien
attaqué , & bien deffendu ;
mais quelque raiſon qu'on
puiſſe alleguer contre ce que
je vais dire, mon intention eſt
de deffendre ce qu'on appelle
le mauvais gouft.
Si la femme d'un illuſtre Senateur
Romain élevée dans le
ſein de la moleſſe , & nourrie
dans tout le luxe de Rome ,
bravant mille affreux perils
pour traverſer les Mers avec un
miferableGladiateur qu'elle ai-
Decembre 1715. X
242 MERCURE
me , ne facrifie ainſi ton repos,
ſes plaiſirs ,& la ſanté qu'à fon
goût , quel reproche a-t-on à
luy faire?
Qu'a t- on à dire aux femmes
de Joconde& d'Altolphe
depreferer ,l'une un fale Palfrenier
,& l'autre un Nain hideux
à leurs aimablesEpoux ?
Madame de ** eft elle
blamable d'employer tous les
jours trois heures de ſa vie
pour contempler avec amour
un vil EſclaveMahometanqui
mépriſe ſes charmes&fes foûpirs
? pourquoy vouloir qu'il y
ait de la dépravation de goût
GALANT . 243
dans ces amours ? je ſoûtiens
pour les Darmes, que leur goût
justific jusqu'à leurs extravagances
: cecy git en preuves ,
il y en a cent mille que je ne
ſcay pas; mais j'en ay une nouvelle
, finguliere , & convainquante
dans deux des plus aimables
& des plus ſpirituelles
perfonnes de Paris.
Emilie & Faustine fontjeunes
, charmantes , riches , de
bonne maiſon , & ont beaucoup
d'efprit. Une éducation
parfaite eſt jointe à ces avantages
, & quelque part qu'on
les voye , tous les fuffrages pa-
X1j
244 MERCURE
roiſſent dûs à leur merito; mais
dans un moment la Iverité de
ce tableau , auquel je n'ay rien
ajoûté , va diſparoître ,&tout
cequ'il y a de gens qui préten
dent avoir le bon gauft , va me
traiter d'impoſteur , lorſque
j'auray declaré qu'Emilie aime
Arlequin à la fureut , & que
Faustine adore Pierrot. Gela
eſt pourtant vray ,& nul foû
pirant de bonne foy,quel qu'il
foit , ne ſera bien receu chez
ces deux aimables perſonnes ,
s'il ne leur promet de leur faire
faire au moins une partie de
fouper avec leurs Amants ;
GALANT 245
mais cela nôte pas la moindre
nuance des belles qualitez qu'-
elles ont. Voicy mon raifonnement
.
A
Le goût que je deffends eſt
un effet d'une imagination qui
ſe peint & quelquefois même
ſe caracteriſe une choſe ſans
précaution Cette peintures'at .
tacheinfenfiblement aux idées
& fait bien tot aprés ſur l'efprit
, ce que fait de l'huile répandue
fur une piece d'étoffe ;
elle l'affiege , s'en empare , &
le coeur ſe trouve en même
temps envelopé dans l'eſprir.
L'objet de nôtre goût occupe
X iij
246 MERCURE
avec
alors un fi grand terrain dans
noſtre ame , qu'on ne s'aviſe
pas même de fonger à l'en arracher.
Mais à quoy aboutiroit
encore ce ſoin ridicule à
ſe faire à ſoy même
millepeines, des raifongemens
infupportables , & à s'accabler
de reflexions ennuyeuſes. La
liberté n'approuve point ces
combats , & les paffions ne
ſouffrent point qu'on leur difpute
l'empire que le goût kur
accorde. Ainfi Emilie & Faul,
tine ont raiſon d'aimer à la
rage ce coupled'Amants,&de
ſe flatter peut être du plaifir
GALANT. 247
d'aller un jour les ſurprendre ,
juſques dans leurPalais, fi l'Amour
, qui ne va jamais fans
allarmes , ne leur fait pas apprehender
d'y trouver des
cruels.
goûts.
C'eſt un vieux Proverbe
qui a eſté de tout temps bien
attaqué , & bien deffendu ;
mais quelque raiſon qu'on
puiſſe alleguer contre ce que
je vais dire, mon intention eſt
de deffendre ce qu'on appelle
le mauvais gouft.
Si la femme d'un illuſtre Senateur
Romain élevée dans le
ſein de la moleſſe , & nourrie
dans tout le luxe de Rome ,
bravant mille affreux perils
pour traverſer les Mers avec un
miferableGladiateur qu'elle ai-
Decembre 1715. X
242 MERCURE
me , ne facrifie ainſi ton repos,
ſes plaiſirs ,& la ſanté qu'à fon
goût , quel reproche a-t-on à
luy faire?
Qu'a t- on à dire aux femmes
de Joconde& d'Altolphe
depreferer ,l'une un fale Palfrenier
,& l'autre un Nain hideux
à leurs aimablesEpoux ?
Madame de ** eft elle
blamable d'employer tous les
jours trois heures de ſa vie
pour contempler avec amour
un vil EſclaveMahometanqui
mépriſe ſes charmes&fes foûpirs
? pourquoy vouloir qu'il y
ait de la dépravation de goût
GALANT . 243
dans ces amours ? je ſoûtiens
pour les Darmes, que leur goût
justific jusqu'à leurs extravagances
: cecy git en preuves ,
il y en a cent mille que je ne
ſcay pas; mais j'en ay une nouvelle
, finguliere , & convainquante
dans deux des plus aimables
& des plus ſpirituelles
perfonnes de Paris.
Emilie & Faustine fontjeunes
, charmantes , riches , de
bonne maiſon , & ont beaucoup
d'efprit. Une éducation
parfaite eſt jointe à ces avantages
, & quelque part qu'on
les voye , tous les fuffrages pa-
X1j
244 MERCURE
roiſſent dûs à leur merito; mais
dans un moment la Iverité de
ce tableau , auquel je n'ay rien
ajoûté , va diſparoître ,&tout
cequ'il y a de gens qui préten
dent avoir le bon gauft , va me
traiter d'impoſteur , lorſque
j'auray declaré qu'Emilie aime
Arlequin à la fureut , & que
Faustine adore Pierrot. Gela
eſt pourtant vray ,& nul foû
pirant de bonne foy,quel qu'il
foit , ne ſera bien receu chez
ces deux aimables perſonnes ,
s'il ne leur promet de leur faire
faire au moins une partie de
fouper avec leurs Amants ;
GALANT 245
mais cela nôte pas la moindre
nuance des belles qualitez qu'-
elles ont. Voicy mon raifonnement
.
A
Le goût que je deffends eſt
un effet d'une imagination qui
ſe peint & quelquefois même
ſe caracteriſe une choſe ſans
précaution Cette peintures'at .
tacheinfenfiblement aux idées
& fait bien tot aprés ſur l'efprit
, ce que fait de l'huile répandue
fur une piece d'étoffe ;
elle l'affiege , s'en empare , &
le coeur ſe trouve en même
temps envelopé dans l'eſprir.
L'objet de nôtre goût occupe
X iij
246 MERCURE
avec
alors un fi grand terrain dans
noſtre ame , qu'on ne s'aviſe
pas même de fonger à l'en arracher.
Mais à quoy aboutiroit
encore ce ſoin ridicule à
ſe faire à ſoy même
millepeines, des raifongemens
infupportables , & à s'accabler
de reflexions ennuyeuſes. La
liberté n'approuve point ces
combats , & les paffions ne
ſouffrent point qu'on leur difpute
l'empire que le goût kur
accorde. Ainfi Emilie & Faul,
tine ont raiſon d'aimer à la
rage ce coupled'Amants,&de
ſe flatter peut être du plaifir
GALANT. 247
d'aller un jour les ſurprendre ,
juſques dans leurPalais, fi l'Amour
, qui ne va jamais fans
allarmes , ne leur fait pas apprehender
d'y trouver des
cruels.
Fermer
Résumé : Il ne faut pas disputer des goûts.
Le texte soutient que les goûts personnels, même jugés mauvais par certains, doivent être respectés. L'auteur affirme que les préférences individuelles, même extravagantes, sont légitimes car elles sont influencées par l'imagination et les passions. Il illustre son propos avec divers exemples, tels qu'une femme romaine risquant sa vie pour un gladiateur ou des femmes choisissant des partenaires inattendus. L'auteur mentionne également deux jeunes femmes parisiennes, Émilie et Faustine, qui aiment respectivement Arlequin et Pierrot, malgré leurs caractéristiques et leur éducation. Il explique que le goût est une expression de l'imagination qui se lie aux idées et au cœur, rendant toute opposition vaine. Les passions et la liberté rendent impossible de contester l'influence du goût.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 247
« Si cette ébauche de dissertation sur le prétendu mauvais [...] »
Début :
Si cette ébauche de dissertation sur le prétendu mauvais [...]
Mots clefs :
Mauvais goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Si cette ébauche de dissertation sur le prétendu mauvais [...] »
i cette ébauche de diſſertation
fur le prétendu mauvais
goust, eſt juſte, à la bonne heu.
re ; fi elle ne l'eſt pas ,
pour elle. Mais pendant que
nous ſommes ſur cette matiere
, paffons aux Mariages , c'eſt
auffi bien un genre de goût où
les eſprits de travers ont trouvé
ſouvent le plus mauvais goust
dumonde.
fur le prétendu mauvais
goust, eſt juſte, à la bonne heu.
re ; fi elle ne l'eſt pas ,
pour elle. Mais pendant que
nous ſommes ſur cette matiere
, paffons aux Mariages , c'eſt
auffi bien un genre de goût où
les eſprits de travers ont trouvé
ſouvent le plus mauvais goust
dumonde.
Fermer
4
p. 1957-1965
OBSERVATIONS sur l'usage de la Critique, par M. L. Yart.
Début :
On sçait que la Critique consiste à juger des Ouvrages, & à marquer [...]
Mots clefs :
Critique, Mauvais goût, Lettres, Auteurs, Préceptes, Défauts, Critiques, Perfectionner, Honnêtes gens, République des Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS sur l'usage de la Critique, par M. L. Yart.
OBSERVATIONS fur l'ufage de la
Critique, par M. L. Tart.
ON fçait que la Critique conſiſte à juger
des Ouvrages , & à marquer
précisément leurs beautés & leurs défauts ;
cet Art bien exercé, eft d'une grande utilité ;
il s'oppofe au mauvais goût ; il perfectionne
les Sciences ; il forme & il éclaire les Gens
de Lettres , mais dès qu'on en fait un mauvais
ufage , il décourage les Auteurs ; il divife
les Sçavans ; il trouble le repos de la-
Société.
Il n'eſt point d'hommes qui nous foient
plus odieux que ces Cenfeurs , qui n'ou
vrent les yeux que pour découvrir nos défauts
, qui n'ont que des avis à donner , &
qui nous font appercevoir à chaque inftant
qu'ils fentent la fupériorité de leurs lumicres
, & la foibleffe des nôtres . Boileau fe fit
beaucoup d'ennemis par fes Satyres ; il ne
fut jamais tranquille, & il eut toujours à ef
fuyer des médifances , des calomnies , de
mauvais traitemens. Les Académies , le Gouvernement
, les Auteurs , & tous les honnêtes
gens ont horreur de ces hommes dangereux
, qui, de l'obfcurité où ils fe cachent,
répandent de tous côtés des Critiques que
B iij
la
1958 MERCURE DE FRANCE.
la demangeaifon d'écrire , le vil intérêt , la
haine du mérite , l'habitude de contredire
de médire, de railler , leur infpirent , & qui
fous prétexte de réfifter au mauvais goût ,
s'oppofent à la tranquillité publique .
Tyrans de la République des Lettres , ils
regardent bien moins les Auteurs comme
Feurs Confreres , que comme leurs ennemis ,
& fous prétexte de vouloir perfectionner
fes Arts , ils n'ont pour but que l'abbaiffe
ment de ceux qui les cultivent ; s'ils portent
leur jugement fur un Livre , ils employent
toutes les lumieres de leur efprit , pour en
démêler les défauts , & parce qu'ils défirent
en trouver , ils en trouvent toujours ; ils ne
font
grace ni au fond , ni au ſtyle ; ils foüillent
chés les Ecrivains Anciens & Modernes
, chés nos voifins dans leurs
Ecrits , pour faire des paralleles défavantageux
à l'Auteur , ou pour avoir le plaifir de
Tui reprocher qquu''iill les a pillés , lorfque le
plus fouvent il ne les a point lûs. S'ils font
affés heureux pour faire quelque découverte
contre la réputation d'un homme de Lettres
; s'il tombe entre leurs mains quelque
Epigramme qui le deshonore , quelque
Anecdote qui l'humilie , ils la répetent à
toute la terre ; ils la font imprimer , & ils
ont grand foin que celui , contre qui ils écrivent
, en foit inftruit des premiers.
propres
Ils
SEPTEMBRE. 1952
•
1744.
Ils n'en veulent , difent- ils , qu'aux Ou
vrages , mais ils attaquent les perfonnes ; ils
font ce qu'ils peuvent pour leur enlever l'eftime
du Public ; ils jettent fur eux un ridicule
que l'impreffion rend fouvent immortel,
& ils les humilient dans ce qui diftingue
le plus tous les hommes dans leur efprit.
Quel courage ne faut-il pas avoir , pour
écrire de fang froid contre des gens aimables
, qui s'efforcent d'être utiles à leur Patrie
! Quelle fureur pour s'attacher aux endroits
foibles d'un Ouvrage , pour en diffimuler
ou en défigurer les beautés , comme ces
Harpies , qui corrompoient tout par leurs
attouchemens !
Immando.
Contactu que omniafoedans
Et quelle folie que de fe confumer d'érudes
& de recherches pour dire du mal de
tout le monde, & fe faire détefter ! Le plaifir
de critiquer peut-il donc confoler quelqu'un
du fupplice d'être hai ?
Si ces Critiques ont réellement pour but
de perfectionner les Lettres , & d'éclairer
ceux qui les cultivent , ne peuvent- ils pas y
parvenir par des moyens plus fürs & plus
raifonnables ?
Le premier feroit de fournir aux Ecrivains
des Modéles qu'ils puffent imiter ; un
Bij Ouvrage
iiij
1960 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage de génie & d'invention inftruit
mieux que tant d'avis & de préceptes. Je
fens plus le fublime dans les Poëtes que
dans les fçavantes Explications que Longin
m'en donne . L'Art avec lequel les Vers de
Boileau font faits , a plus formé de Verfificateurs
, que tous les traits fatyriques ; les
Odes de Rouffeau ont plus infpiré de Poëtes
Lyriques , que fes Epigrammes contre
celles de M. de la Motte , & s'il m'eft
permis de nommer après eux un Poëte
qui ne fut jamais fatyrique , & qui n'a été
Critique que dans un Ouvrage fort court,
M. de V. a plus fait d'Ecrivains par l'harmonie
de fès Vers & l'élégante précision
de fa Profe , que par fon Temple du Goût.
Une Bataille d'Alexandre , par le Brun; une
Tête deRubens,perfectionnent plus un Peintre
, que tout ce que Félibien a jamais écrit
fur la Peinture . Une Phyfique de M. l'Abbé
Nollet ; une Piéce d'Eloquence du Pere de
Neuville , un Morceau d'Hiftoire de M.
Rollin ; une Tragédie de M. de Voltaire ,
contribuent plus au progrès des Arts & du
Goût , que toutes les Critiques qu'on a faites
en chacun de ces genres. L'exemple eſt
toûjours sûr de fon effet. Ariftote & Quintilien
n'ont fait qu'enfeigner les Regles aux
Poëtes & aux Orateurs. Homere & Démolthéne
leur ont élevé le génie ; l'un a enfanté
Virgile , l'autre Ciceron, Les
SEPTEM BRE. 1744. 1961
Les Préceptes font un autre moyen de
perfectionner les Arts , mais il n'appartient
qu'aux Artistes d'en donner ; eux feuls en
connoiffent les fecrets, puifqu'ils les ont mis
en oeuvre ; les autres ne font que les deviner
; il feroit avantageux pour les Arts , que
tous les Artiſtes ajoûtaflent aux grands
Exemples qu'ils donnent , les Remarques
qu'ils font. Comme il ne convient qu'au
Militaire de parler deCampemens ,de Siéges,
de Batailles , il ne devroit être permis qu'au
Poëte d'écrire fur la Poëfie , qu'à l'Hiftorien
de raifonner fur l'Hiftoire , & c. J'ai une
plus grande idée de l'Eloquence dans l'Orateur
de Ciceron , que dans les Préceptes des
Rhéteurs. Je préfere l'Art Poëtique d'Horace
aux Sçavantes Poëtiques d'Ariftote , &
j'aime beaucoup mieux lire les Remarques
ingénieufes de M. de V. fur le Poëme Epique
, que le long Traité du Pere le Boffu .
Cependant il y auroit de l'injuftice à profcrire
de la République des Lettres tant de
Traités , d'Obfervations , de Remarques ,
de Differtations , de Commentaires , qui
ont leur utilité. Ces differensEcrits peuvent
arrêter le progrès du mauvais goût , & combattre
les défauts dominans de la plupart de
nos Auteurs , le ftyle précieux ou empoulé
de prefque toutes nos Piéces de Théatre ,
les fictions chimériques de nos Romans
B v l'inu1962
MERCURE DE FRANCE.
l'inutilité de ces petites Brochures , qui ne
fervent qu'à entretenir le goût des riens , &
de la plupart de ces Recherches fçavantes
qui ne font qu'appéfantir l'efprit ; tel a été
le but des Ouvrages immortels des meilleurs
Critiques ; ils ont tous attaqué les défauts
de leur Siècle. Ariftote , Longin , Denis
d'Halicarnaffe , Quintilien , parmi les Anciens;
M. de Fenelon , le P. Bouhours , le P.
Rapin , le P. Buffier , Mrs de la Motte, Rollin
, de Fontenelle , &c . parmi les Modernes
, ont donné des Préceptes pour parvenir
à la perfection en chaque genre ,
& ils ont
porté leurs jugemens fur les Ecrivains célébres
, mais la plupart d'entre eux n'ont propofé
que des doutes , ou ils n'ont parû approfondir
les matieres que pour s'inftruire
eux-mêmes; ils ont trouvé le fecret de crititiquer
& d'être aimables.
C'eft prefque toujours déplaire , que de
donner des Préceptes ; c'eft offenfer, que de
nommer publiquement ceux à qui on les
donne ; c'eft infulter , que de les donner
impoliment ; c'eft fe faire méprifer , que de
les donner mal- à- propos. Quelle attention
un Critique ne doit-il donc pas avoir à ne
jamais donner des Préceptes , fur tout avec
le ton de Maitre ; à ne nommer jamais publiquement
ceux qu'il critique avec févéri-
-té, à être d'autant plus poli , que ſes avis
font
SEPTEMBRE. 1744. 1953
font plus raisonnables , & peuvent plus mor
tifier l'amour propre ; enfin à refléchir
long-tems avant que de décider , ou plûtôt
à ne jamais décider , quelques refléxions
qu'il ait faites , de peur de fe tromper honteufement
2
Les petits efprits décident toujours , n'étant
jamais frappés que d'un petit nombre
d'objets , & ne pouvant les confidérer de
plufieurs côtés differens , ils ne font jamais
embarraffés ni partagés entre le pour & le
contre. Voilà pourquoi ceux, qui n'ont que
des préjugés & de la prévention , qu'une
lecture fans ordre , & qu'une étude fans génje
, décident de tout , apprécient le mérite
des plus grands hommes , blâment prefque
toujours les vivans , & ne loüent ordinairement
que les morts . Cependant les morts
ne fentent point nos louanges.
Id cineres credis aut manes curare ſepultos ?
J
Elles ne font point perdues pour les vivans;
elles peuvent les encourager au travail , orner
les vérités qu'on leur dit , & leur adoucir
la rigueur de la Critique.
Nous ne fommes plus aux fiécles des Scaligers
, des Burmans & de ces Sçavans , qui
fe difoient les plus groffieres injures ; la Societé
Civile a poli la Societé Littéraire. Un
Critique , qui veut être eftimé , fait entrer
' B vj
dans
1964 MERCURE DE FRANCE.
-
dans fes Ecrits toute la politeffe des François
, la douceur de leurs moeurs , & furtout
cette attention que les honnêtes gens ont à
ne fe rien dire qui puiffe les offenfer.
Tels font nos bons Ecrivains. Mrs les
Journaliſtes de France ne font jamais appercevoir
dans leurs Critiques ni hauteur , ni
ironie , ni mépris ; ils dédaignent de faire
des Extraits d'Ouvrages mauvais ou médiocres
, & ils ne rendent compte que de
ceux dont la Critique peut être utile au Public
, & agréable aux Auteurs ; ils caractérifent
autant la Nation Françoife par lear
modération & leur politeffe , que par leur
fcience & leur goût.
M. de la Motte , dans fa difpute contre
Madame Dacier & fon illuftre Ami M. de
Fontenelle ,feront des Modéles immortels
de douceur & de modtefte . L'adreffe avec
laquelle M. de V. réfute M. de la Motte ,
fur fes differens Systêmes de Poëfie , en rendant
juftice à fes talens , l'habileté avec laquelle
il louie M. le Marquis Maffei , en
critiquant la Tragédie de Mérope , font
bien voir que les plus grands Génies
font les hommes les plus doux & les plus
modeftes. J'ai toujours penfe , dit notre Poëte
Epique , j'ai dit , j'ai écrit que
les gens de
Lettres devroient être Confreres; ne les perfecute-
t'on pas affés , fans qu'ils fe perfecutent
euxSEPTEMBRE
. 1744. 1968
eux-mêmes les uns les autres ? Plût à Dien
qu'ils puffent s'aider , fe foûtenir , fe confoler
mutuellement !
Les Académies font encore des moyens
sûrs d'épurer le goût & de perfectionner
les Sciences ; elles fourniffent aux gens de
Lettres des fecours de toute efpece , des
confeils qui les éclairent , & des amis qui
les critiquent. L'ufage où l'on eft dans ces
Affemblées fçavantes , de lire fes Ouvrages,
& de les foûmettre à l'examen ,avant que de
les mettre au jour , contribuë déja beaucoup
à diminuer le nombre des mauvais
Livres , & à augmenter celui des bons Auteurs.
Il manquoit à la Patrie du grand Corneille
, des Fontenelles , des Durenels , un
fi grand avantage. Il y a lieu d'efpérer que
la Ville de Rouen , fi féconde en Grands
Hommes , va te devenir de plus en plus ,
étant éclairée par fa nouvelle Académie .
Critique, par M. L. Tart.
ON fçait que la Critique conſiſte à juger
des Ouvrages , & à marquer
précisément leurs beautés & leurs défauts ;
cet Art bien exercé, eft d'une grande utilité ;
il s'oppofe au mauvais goût ; il perfectionne
les Sciences ; il forme & il éclaire les Gens
de Lettres , mais dès qu'on en fait un mauvais
ufage , il décourage les Auteurs ; il divife
les Sçavans ; il trouble le repos de la-
Société.
Il n'eſt point d'hommes qui nous foient
plus odieux que ces Cenfeurs , qui n'ou
vrent les yeux que pour découvrir nos défauts
, qui n'ont que des avis à donner , &
qui nous font appercevoir à chaque inftant
qu'ils fentent la fupériorité de leurs lumicres
, & la foibleffe des nôtres . Boileau fe fit
beaucoup d'ennemis par fes Satyres ; il ne
fut jamais tranquille, & il eut toujours à ef
fuyer des médifances , des calomnies , de
mauvais traitemens. Les Académies , le Gouvernement
, les Auteurs , & tous les honnêtes
gens ont horreur de ces hommes dangereux
, qui, de l'obfcurité où ils fe cachent,
répandent de tous côtés des Critiques que
B iij
la
1958 MERCURE DE FRANCE.
la demangeaifon d'écrire , le vil intérêt , la
haine du mérite , l'habitude de contredire
de médire, de railler , leur infpirent , & qui
fous prétexte de réfifter au mauvais goût ,
s'oppofent à la tranquillité publique .
Tyrans de la République des Lettres , ils
regardent bien moins les Auteurs comme
Feurs Confreres , que comme leurs ennemis ,
& fous prétexte de vouloir perfectionner
fes Arts , ils n'ont pour but que l'abbaiffe
ment de ceux qui les cultivent ; s'ils portent
leur jugement fur un Livre , ils employent
toutes les lumieres de leur efprit , pour en
démêler les défauts , & parce qu'ils défirent
en trouver , ils en trouvent toujours ; ils ne
font
grace ni au fond , ni au ſtyle ; ils foüillent
chés les Ecrivains Anciens & Modernes
, chés nos voifins dans leurs
Ecrits , pour faire des paralleles défavantageux
à l'Auteur , ou pour avoir le plaifir de
Tui reprocher qquu''iill les a pillés , lorfque le
plus fouvent il ne les a point lûs. S'ils font
affés heureux pour faire quelque découverte
contre la réputation d'un homme de Lettres
; s'il tombe entre leurs mains quelque
Epigramme qui le deshonore , quelque
Anecdote qui l'humilie , ils la répetent à
toute la terre ; ils la font imprimer , & ils
ont grand foin que celui , contre qui ils écrivent
, en foit inftruit des premiers.
propres
Ils
SEPTEMBRE. 1952
•
1744.
Ils n'en veulent , difent- ils , qu'aux Ou
vrages , mais ils attaquent les perfonnes ; ils
font ce qu'ils peuvent pour leur enlever l'eftime
du Public ; ils jettent fur eux un ridicule
que l'impreffion rend fouvent immortel,
& ils les humilient dans ce qui diftingue
le plus tous les hommes dans leur efprit.
Quel courage ne faut-il pas avoir , pour
écrire de fang froid contre des gens aimables
, qui s'efforcent d'être utiles à leur Patrie
! Quelle fureur pour s'attacher aux endroits
foibles d'un Ouvrage , pour en diffimuler
ou en défigurer les beautés , comme ces
Harpies , qui corrompoient tout par leurs
attouchemens !
Immando.
Contactu que omniafoedans
Et quelle folie que de fe confumer d'érudes
& de recherches pour dire du mal de
tout le monde, & fe faire détefter ! Le plaifir
de critiquer peut-il donc confoler quelqu'un
du fupplice d'être hai ?
Si ces Critiques ont réellement pour but
de perfectionner les Lettres , & d'éclairer
ceux qui les cultivent , ne peuvent- ils pas y
parvenir par des moyens plus fürs & plus
raifonnables ?
Le premier feroit de fournir aux Ecrivains
des Modéles qu'ils puffent imiter ; un
Bij Ouvrage
iiij
1960 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage de génie & d'invention inftruit
mieux que tant d'avis & de préceptes. Je
fens plus le fublime dans les Poëtes que
dans les fçavantes Explications que Longin
m'en donne . L'Art avec lequel les Vers de
Boileau font faits , a plus formé de Verfificateurs
, que tous les traits fatyriques ; les
Odes de Rouffeau ont plus infpiré de Poëtes
Lyriques , que fes Epigrammes contre
celles de M. de la Motte , & s'il m'eft
permis de nommer après eux un Poëte
qui ne fut jamais fatyrique , & qui n'a été
Critique que dans un Ouvrage fort court,
M. de V. a plus fait d'Ecrivains par l'harmonie
de fès Vers & l'élégante précision
de fa Profe , que par fon Temple du Goût.
Une Bataille d'Alexandre , par le Brun; une
Tête deRubens,perfectionnent plus un Peintre
, que tout ce que Félibien a jamais écrit
fur la Peinture . Une Phyfique de M. l'Abbé
Nollet ; une Piéce d'Eloquence du Pere de
Neuville , un Morceau d'Hiftoire de M.
Rollin ; une Tragédie de M. de Voltaire ,
contribuent plus au progrès des Arts & du
Goût , que toutes les Critiques qu'on a faites
en chacun de ces genres. L'exemple eſt
toûjours sûr de fon effet. Ariftote & Quintilien
n'ont fait qu'enfeigner les Regles aux
Poëtes & aux Orateurs. Homere & Démolthéne
leur ont élevé le génie ; l'un a enfanté
Virgile , l'autre Ciceron, Les
SEPTEM BRE. 1744. 1961
Les Préceptes font un autre moyen de
perfectionner les Arts , mais il n'appartient
qu'aux Artistes d'en donner ; eux feuls en
connoiffent les fecrets, puifqu'ils les ont mis
en oeuvre ; les autres ne font que les deviner
; il feroit avantageux pour les Arts , que
tous les Artiſtes ajoûtaflent aux grands
Exemples qu'ils donnent , les Remarques
qu'ils font. Comme il ne convient qu'au
Militaire de parler deCampemens ,de Siéges,
de Batailles , il ne devroit être permis qu'au
Poëte d'écrire fur la Poëfie , qu'à l'Hiftorien
de raifonner fur l'Hiftoire , & c. J'ai une
plus grande idée de l'Eloquence dans l'Orateur
de Ciceron , que dans les Préceptes des
Rhéteurs. Je préfere l'Art Poëtique d'Horace
aux Sçavantes Poëtiques d'Ariftote , &
j'aime beaucoup mieux lire les Remarques
ingénieufes de M. de V. fur le Poëme Epique
, que le long Traité du Pere le Boffu .
Cependant il y auroit de l'injuftice à profcrire
de la République des Lettres tant de
Traités , d'Obfervations , de Remarques ,
de Differtations , de Commentaires , qui
ont leur utilité. Ces differensEcrits peuvent
arrêter le progrès du mauvais goût , & combattre
les défauts dominans de la plupart de
nos Auteurs , le ftyle précieux ou empoulé
de prefque toutes nos Piéces de Théatre ,
les fictions chimériques de nos Romans
B v l'inu1962
MERCURE DE FRANCE.
l'inutilité de ces petites Brochures , qui ne
fervent qu'à entretenir le goût des riens , &
de la plupart de ces Recherches fçavantes
qui ne font qu'appéfantir l'efprit ; tel a été
le but des Ouvrages immortels des meilleurs
Critiques ; ils ont tous attaqué les défauts
de leur Siècle. Ariftote , Longin , Denis
d'Halicarnaffe , Quintilien , parmi les Anciens;
M. de Fenelon , le P. Bouhours , le P.
Rapin , le P. Buffier , Mrs de la Motte, Rollin
, de Fontenelle , &c . parmi les Modernes
, ont donné des Préceptes pour parvenir
à la perfection en chaque genre ,
& ils ont
porté leurs jugemens fur les Ecrivains célébres
, mais la plupart d'entre eux n'ont propofé
que des doutes , ou ils n'ont parû approfondir
les matieres que pour s'inftruire
eux-mêmes; ils ont trouvé le fecret de crititiquer
& d'être aimables.
C'eft prefque toujours déplaire , que de
donner des Préceptes ; c'eft offenfer, que de
nommer publiquement ceux à qui on les
donne ; c'eft infulter , que de les donner
impoliment ; c'eft fe faire méprifer , que de
les donner mal- à- propos. Quelle attention
un Critique ne doit-il donc pas avoir à ne
jamais donner des Préceptes , fur tout avec
le ton de Maitre ; à ne nommer jamais publiquement
ceux qu'il critique avec févéri-
-té, à être d'autant plus poli , que ſes avis
font
SEPTEMBRE. 1744. 1953
font plus raisonnables , & peuvent plus mor
tifier l'amour propre ; enfin à refléchir
long-tems avant que de décider , ou plûtôt
à ne jamais décider , quelques refléxions
qu'il ait faites , de peur de fe tromper honteufement
2
Les petits efprits décident toujours , n'étant
jamais frappés que d'un petit nombre
d'objets , & ne pouvant les confidérer de
plufieurs côtés differens , ils ne font jamais
embarraffés ni partagés entre le pour & le
contre. Voilà pourquoi ceux, qui n'ont que
des préjugés & de la prévention , qu'une
lecture fans ordre , & qu'une étude fans génje
, décident de tout , apprécient le mérite
des plus grands hommes , blâment prefque
toujours les vivans , & ne loüent ordinairement
que les morts . Cependant les morts
ne fentent point nos louanges.
Id cineres credis aut manes curare ſepultos ?
J
Elles ne font point perdues pour les vivans;
elles peuvent les encourager au travail , orner
les vérités qu'on leur dit , & leur adoucir
la rigueur de la Critique.
Nous ne fommes plus aux fiécles des Scaligers
, des Burmans & de ces Sçavans , qui
fe difoient les plus groffieres injures ; la Societé
Civile a poli la Societé Littéraire. Un
Critique , qui veut être eftimé , fait entrer
' B vj
dans
1964 MERCURE DE FRANCE.
-
dans fes Ecrits toute la politeffe des François
, la douceur de leurs moeurs , & furtout
cette attention que les honnêtes gens ont à
ne fe rien dire qui puiffe les offenfer.
Tels font nos bons Ecrivains. Mrs les
Journaliſtes de France ne font jamais appercevoir
dans leurs Critiques ni hauteur , ni
ironie , ni mépris ; ils dédaignent de faire
des Extraits d'Ouvrages mauvais ou médiocres
, & ils ne rendent compte que de
ceux dont la Critique peut être utile au Public
, & agréable aux Auteurs ; ils caractérifent
autant la Nation Françoife par lear
modération & leur politeffe , que par leur
fcience & leur goût.
M. de la Motte , dans fa difpute contre
Madame Dacier & fon illuftre Ami M. de
Fontenelle ,feront des Modéles immortels
de douceur & de modtefte . L'adreffe avec
laquelle M. de V. réfute M. de la Motte ,
fur fes differens Systêmes de Poëfie , en rendant
juftice à fes talens , l'habileté avec laquelle
il louie M. le Marquis Maffei , en
critiquant la Tragédie de Mérope , font
bien voir que les plus grands Génies
font les hommes les plus doux & les plus
modeftes. J'ai toujours penfe , dit notre Poëte
Epique , j'ai dit , j'ai écrit que
les gens de
Lettres devroient être Confreres; ne les perfecute-
t'on pas affés , fans qu'ils fe perfecutent
euxSEPTEMBRE
. 1744. 1968
eux-mêmes les uns les autres ? Plût à Dien
qu'ils puffent s'aider , fe foûtenir , fe confoler
mutuellement !
Les Académies font encore des moyens
sûrs d'épurer le goût & de perfectionner
les Sciences ; elles fourniffent aux gens de
Lettres des fecours de toute efpece , des
confeils qui les éclairent , & des amis qui
les critiquent. L'ufage où l'on eft dans ces
Affemblées fçavantes , de lire fes Ouvrages,
& de les foûmettre à l'examen ,avant que de
les mettre au jour , contribuë déja beaucoup
à diminuer le nombre des mauvais
Livres , & à augmenter celui des bons Auteurs.
Il manquoit à la Patrie du grand Corneille
, des Fontenelles , des Durenels , un
fi grand avantage. Il y a lieu d'efpérer que
la Ville de Rouen , fi féconde en Grands
Hommes , va te devenir de plus en plus ,
étant éclairée par fa nouvelle Académie .
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Résumé : OBSERVATIONS sur l'usage de la Critique, par M. L. Yart.
Dans 'Observations sur l'usage de la Critique', M. L. Tart analyse les aspects bénéfiques et nuisibles de la critique littéraire. Une critique constructive évalue les œuvres, révèle leurs qualités et défauts, combat le mauvais goût et favorise le progrès des sciences et des lettres. En revanche, une critique malveillante peut décourager les auteurs, diviser les savants et perturber la société. Les censeurs sont souvent décrits comme des tyrans qui cherchent à humilier les auteurs plutôt qu'à les aider, en attaquant les personnes plutôt que les œuvres et en répandant des anecdotes déshonorantes. Pour améliorer les lettres, il est plus efficace de fournir des modèles à imiter plutôt que des avis et des préceptes. Les œuvres de génie, telles celles de Boileau, Rousseau et Voltaire, ont eu plus d'influence sur les écrivains que les critiques. Les artistes, maîtrisant les secrets de leur art, doivent donner des préceptes. Les exemples concrets et les remarques des artistes sont essentiels pour le progrès des arts et du goût. Les traités, observations et commentaires sont utiles pour corriger le mauvais goût et les défauts des auteurs contemporains. Les critiques célèbres ont toujours cherché à améliorer la qualité littéraire en attaquant les défauts de leur époque. Cependant, donner des préceptes peut être perçu comme offensant s'il est fait de manière impolie. Les critiques doivent être attentifs et polis, évitant de blesser l'amour-propre des auteurs. Les petits esprits, souvent guidés par des préjugés, critiquent facilement les vivants tout en louant les morts. Les critiques français modernes se distinguent par leur modération, politesse et science. Les académies jouent un rôle crucial en épurant le goût et en perfectionnant les sciences, en offrant des conseils et en examinant les œuvres avant leur publication. La ville de Rouen, avec sa nouvelle académie, est espérée pour continuer cette tradition d'excellence littéraire.
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