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1
p. 39-50
DISCOURS sur l'utilité des fluides.
Début :
LES Atomes d'Epicure, les parties rameuses, angulaires, ou les globules des Cartésiens [...]
Mots clefs :
Eau, Air, Corps, Fluide, Fluidité, Parties, Mouvement, Fluides, Ballons, Animaux, Poids, Terre, Force, Action, Pores
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS sur l'utilité des fluides.
DISCOURS fur l'utilité des fluides. "
L
EsAtomes d'Epicure , fes parties rameuſes
, angulaires , ou les globules des Cartéfiens
ne fuffifent pas pour nous donner
une idée nette & préciſe des fluides. L'expérience
nous apprend que les parcelles qui
entrent dans la compoſition de ces forresde
corps ſont défunies , qu'elles ont une certaine
activité , au moyen de laquelle elles ſe
preffent mutuellement , en tout ſens & avec
égale force. Il feroit bien difficile qu'un amas
de parties crochuës , entortillées les unes
dans les autres , put nous donner cette admirable
élafticité , cette preſſion en tout
fens , cette diviſibilité qu'on admire dans les
fluides.
Mallebranche a démontré qu'il étoit impoſſible
d'expliquer l'équilibre des liqueurs ,
àmoins que d'en concevoir les parties comme
autant de tourbillons qui exercent les
uns contre les autres une action mutuelle
qui tire ſon origine de la tendance qu'ils
ont à s'éloigner d'un centre commun autour
duquel ils roulent.
M. de Molieres dans ſes Leçons de Phyfique
appuya le ſentiment de Mallebranche
40 MERCURE DE FRANCE.
de démonstrations Mathématiques , de raiſonnements
fondés ſur l'expérience. Il têcha
méme de découvrir l'origine des fluides;
il crut avoir réuſſi en nous les repréſentant
comme un afſemblage de petits ballons ,
ayant une force centrale commune , & uns
autre particuliere , qui toutes deux croiffent
en raiſon réciproque du quarré des diſtances.
Cette double action des fluides qui eft
propre à quelques - uns comme à l'air , à
l'eau , &c. & empruntée dans d'autres , com
me dans les métaux que le feu liquefie , nous
fournit d'heureuſes explications dont ſe trouvent
dépourvus ceux qui ne font entrer dans
la compoſition des liquides que des parties
rondes fans aucun mouvement autour de leur
centre. En effet , un tas de pareils globes
n'auroit aucun reſſort , n'exerceroit aucune
action contre ceux qui l'environnent , puifque
les parties qui le compoſent n'ont aucunmouvement
particulier ; d'où il fuit , contre
le ſentiment de Borelli , que la fluidité
ne dépend pas ſeulement de la configura.
tion des parties , & que des parties rondes
miſes en mouvement conſervant entr'elles
leur union , peuvent bien n'avoir aucune
fluidité autrement on devroit donner le
nom de liquide à une livre de Cendrée renfermée
dans une boëte , & que l'on feroit
mouvoir dans une fronde ,
د
DECEMBRE. 1744. 4
Après avoir expoſé l'idée qu'on doit fe
former d'un corps liquide , nous allons en
trer dans un détail abregé , autant qu'il fera
poſſible,des principaux avantages que l'homme
retire de la fluidité. Le plus grand fans
doute eſt celui de vivre , primum vivere ,
deinde philofophari. Or après Dieu , c'eſt au
fluide qui nous environne que nous devons
le jour , puiſque c'eſt lui qui nous procure la
reſpiration.
Les poumons d'un foetus font affaiſſfés
d'où l'on conclud qu'il ne reſpire pas dans
la matrice. Il vit cependant, mais ce n'eſt qu'à
la circulation du ſang de celle qui le porte
en ſes entrailles , qu'il eſt alors redevable de
la vie.
A peine l'enfant eſt dégagé de ſes enve
loppes , que les ballons d'air qui font preffés
de tout côté entrent par les ouvertures dunés
qua data porta ruunt , le mouvement irrite
la membrane pituitaire (de là les enfants
éternuent en naiffant) , l'air qui trouve un
paſſage libre , deſcend par la trachée-artère
dans le poumon, qui eſt compoſé de véſi
cules qui ſe dilatent ; voilà le myſtere de
l'inspiration. La poitrine qui s'étoit ouverte ,
preſſée par le reffort du poumon , chaffe
l'air quiy étoit contenu ; c'eſt ce qu'on nomme
expiration. Tant que ce mouvement al
ternatif dure , le ſang circule ; s'il ceffe , l'a
42 MERCURE DE FRANCE .
nimal meurt. De- là , felon M. Arbuthnot
l'état flafque & la peſanteur des poumons
des animaux morts dans la machine du vuide,
démontrent que le ſang s'eſt arrêté dans les
vaiſſeaux poulmonaires;aucun animal ne peut
vivre ſans reſpiration ; quelques uns croyent
que ce ſont les ouïes qui la procurent aux
aquatiques.
L'élaſticité des liquides ne provient que
de leur fluidité , ainſi les parties fulphureuſes
qui diminuent la fluidité de l'air en le
furchargeant , lui otent une partie de ſa vertu
élaſtique , deforte qu'etant corrompu ,
il n'a pas aſſez de force pour faire agir les
poumons. De-là vient la ſuffocation des animaux
dans les mines; dans ce principe on
trouve auffi la raiſon de l'expérience de M.
Hales , qui prouve que 74 pouces cubes
d'air ſuffiſent à peine à l'homme pour refpirer
pendant une minute. Notre haleine pro.
pre infecte & corrompt l'air , deſorte que fi
on renfermoit un homme dans une chambre
où nos petits ballons ne trouvaſſent point
d'entrée , il tomberoit dans d'affreuſes convulfions
, & expireroit en peu de tems ,
ainſi les habits de laine font utiles à la ſanté ,
parce qu'ils abſorbent les exhalaiſons & les
mauvaiſes humeurs .
Non ſeulement la fluidité de l'air ſert au
mouvement alternatif des poumons & à no
DECEMBRE. 1744. 43
tre ſanguification , mais encore, ſelon l'expérience
du Docteur Walternecdham , faite à
Oxford , elle peut faire revivre des animaux.
Ce Docteur pend un chien , qu'il laiſſe
dans cet état jufqu'à ce que le mouvement
du coeur entiérement ceffat enfuite il
ouvre l'animal , lui ſouffle dans le canal du
pecquet , le ſang ſe remet en mouvement ,
le coeur bat , le chien reſpire.
M. D. F. dans ſa Lettre 442 ſur les Ecrits
des Modernes , rapporte la façon dont M.
Arbuthnot prouve la propoſition d'Hypocrate
, qui prétend que les tailles des hommes
dépendent des différentes conftitutions
de l'air. Voici ſes termes : La taille des
animaux eſt modifiée par l'air ; les fibres
d'un animal qui croît s'y étendant comme
dans un fluide , qui par une douce pref
fion réſiſte au mouvement du coeur dans
• la dilatation& l'allongement de ces mêmes
fibres ; l'atmosphere réſiſtant par ſa
>> preffion comme un doux moule où le
>> corps eft formé durant ſon accroiſſement.
Outre cettepreffion extérieure, l'air fe mêec
30 lant avec les fluides animaux , détermine
→ leur être quant à la raréfaction , la conden-
→ſantion , la viſcofité , la ténuité , &c .
La fluidité de l'air eſt donc néceſſaire à
thomme pour vivre ; nous allons démontrer
que la ſeule fluidité de l'eau ſuffit pour la
végétation.
44 MERCURE DE FRANCE.
Où l'expérience décide , le raiſonnement
doit ſe taire , furtout en matière de Phyfique.
On a obſervé par le moyen du Titlfimale
, que dans la végétation il ſe fait une
circulation du ſuc de la terre , comme il s'en
fait une du ſang dans le corps des animaux ,
mais la terre y contribue-t-elle de telle forte
, qu'elle perde de ſa ſubſtance ? c'eſt ce
que nous allons examiner.
Si on met une branche de baume dans
un vaſe rempli d'eau ſeulement , elle pouffs
des racines , des branches , acquiert méme
juſqu'à des feuilles; l'eau peut donc fuffire à
la végétation , & contribue principalement à
l'accroiſſement des plantes ; voyons ſi la
terrey opére quelque choſe.
Onprend de la terre ſéche que l'on péfe
, on l'enferme dans une terrine , on a foin
qu'il ne s'en perde aucune parcelle , on y
met un arbriſſeau dont on connoît le poids ,
après l'avoir arrofé , toutes les fois qu'il en
a beſoin , & lorſque la plante a pouffé , on
laiſſe ſécher la terre , on la péſede nouveau ,
elle a toujours fon même poids , cependant
l'arbre a cru , il ajetté des racines , des feuilles
, des branches; où a- t-il pris de la matiére
pour croître ? Ce n'est pas de la terre ,
puiſqu'elle est toujours aufi péſante . M.
Harris fait là-deſſus pluſieurs obſervations ;
il rapporte des expériences faites en Angle
DECEMBRE. 1744 . 45
terre, qui toutes favoriſent ce ſentiment. Ce
qui paroît difficile à comprendre , c'eſt que
l'eau en montant dans les plantes , n'entraîne
pas avec elle quelques parcelles de terre ;
du moins il réſulte du fait , qu'elle n'en enleve
pas une quantité conſidérable.
Ce n'eſt pas affez d'avoir prouvé que l'eau
contribue preſque ſeule à la végétation ; il
me reſte à démontrer que c'eſt à ſa fluidité
que les plantes font redevables de leur accroiſſement.
Il eſt à remarquer que l'eau ne marche
pas ſans huile dans le ſyſteme de M. de Moliere
, ou felon l'opinion la plus commune ,
fans un air beaucoup plus ſubtil que celui
que nous reſpirons ; elle doit même une partie
de ſa fluidité à cette matiére ſubtiliſée .
Les plantes ont des tuyaux vuides que Malpighi
a découverts à l'aide de fes microſcopes .
L'eau par ſa fluidité monte dans ces foupiraux
comme dans des tubes capillaires , où
elle ne trouve aucune réſiſtance . Le Printems
vient-il ? la chaleur augmente le mouvement
de l'eau , deſſére la matière contenue
dans ſes pores. L'eau agitée porte dans
laplante les ſels dont elle a beſoin , & que
cet Elément renferme toujours lui-même ,
comme M. de Woodwars l'a démontré dans
fon Traité de la Végétation .
Plus l'eau eft pure , plus elle eſt ſaine
46 MERCURE DE FRANCE.
par conféquent plus elle est fluide , plus elle
s'accommode avec notre eſtomac ; de-la vient
que le pain de Goneſſe eſt ſi eſtimé , parce
que les eaux y font toujours bonnes. En
effet, l'eau eſtd'autant meilleure , qu'elle est
plus légere. Or l'eau eft d'autant plus légere,
qu'elle eſt plus fluide , parce qu'alors elle
eſt moins furchargée ; c'eſt peut- être par
cette raiſon que M. Lemeri ne donne la préférence
à l'eau de riviére , que pourvû quơn
la laiſſe repoſer avant que d'en boire , &
qu'on laprenne au deſſus des grandes Villes ,
où il eſt à préſumer qu'elle contiendra moins
d'immondices . D'ailleurs on juge de la légereté
des eaux , non par leur différente péfanteur,
mais par leur fubtilité à deſcendre
dans l'eſtomac ; or plus l'eau eft fluide , plus
elle eft fubtile.
En un mot , il n'eſt point de corps grave
qui ne doive ſon exiſtence au fluide qui l'environne;
s'il eſt quelque différence entre les
corps ſolides la variété des fluides qui entrent
dans leur compofition , leurs diverſes forces
centrifuges en ſont les ſeules & véritables
cauſes. L'or par exemple eſt le plus lourd
de tous les métaux , parce qu'il eſt le moins
poreux , d'où je concluds que ſous un pareil
volume , il renferme plus de parties ſolides ,
ſes pores ſont ſi étroits , qu'ils ne peuvent
tre remplis que de la matière éthérée qui
DECEMBRE. 1744. 47
eſt répandue dans l'air ; voilà pourquoi le
feu liquefie les métaux , car les ballons renfermés
dans leurs pores ſont ſi fluides , que
l'action de la chaleur les dilate; étant plus
ferrés , parce qu'ils font les plus petits , leur
débandement eſt plus fort , & ne ſe peut
faire ſans qu'il oblige les parties métalliques
de tourner autour d'un même centre . Des
ſels plus ou moins purs dominent dans les
pierres plus ou moins précieuſes; voilà la
cauſe de leur fragilité ; voilà pourquoi le feu
les calcine. Si le marbre eſt plus léger que
le plomb , c'est qu'il renferme dans ſes pores
plus de petits tourbillons qui font en équilibre
avec l'air extérieur , le fluide par conſéquent
exerce moins ſa force centrale ſur
lapierre que ſur le métail.
•Dans la décompoſition des corps où l'air ,
la lumière , le feu , le ſel élémentaire trouvent
un libre paffage , la Chymie découvre
leurs principes; tous les ſolides renferment
de la boue & du ſable : l'or cependant eſt
excepté , un grain d'or eſt toujours le même ,
il peut ſe diviſer en parties métalliques ,
mais ce ſera toujours de l'or. La cauſe de
cette différence eſt bien ſenſible dans la plupart
des corps ; il eſt des pores plus ou moins
larges qui laiſſent au fluide un libre paſſage
dès que les premiers ont été détruits par
La collifion. Alors nos ballons s'infinuent
1
8 MERCURE DE FRANCE.
de telle forte , qu'ils changent la configura,
tion des parties internes , & felon leur différente
preffion ils laiffent des corps plus ou
moins lourds. L'Or au contraire ne renfermant
dans fes pores que les ballons les plus
ſubtils , ce dérangement n'a pas lieu.
C'eſt la fluidité de l'eau qui empéche que
les créatures qui vivent dans ces Eléments
ne foient accablées du poids énorme de
ces ballons. Comme leur action eſt égale
en tout ſens , il y a une certaine preffion
de bas en haut qui ſoutient les animaux qui
y vivent , les empêche d'enfoncer , & leur
facilite le libre exercice de leurs fonctions .
Telle eft la nature des fluides,qu'un corps
plus lourd qu'un pareil volume de liquide
va au fond , parce qu'il preſſe plus le fluide
qu'il n'en eſt preffé. Si le corps eſt plus léger,
il ſurnage la preſſion du fluide qui eft
de bas en haut , étant plus forte que la gravité
du ſolide. Enfin ſi le corps hétérogéne
eſt d'égale peſanteur qu'un pareil volume
de fluide , l'action de l'un & de l'autre eſt
égale ; le ſolide doit donc alors garder la
place qu'on lui donne dans le liquide , d'où
il fuit qu'un corps plongé dans un fluide
doit perdre autant de ſon poids que péſe
un pareil volume de liquide ; de-là , deux
corps de différents poids perdront d'autant
plus de leur force dans l'eau , que leur vo
lume
DECEMBRE. 1744. 49
lume eſt plus grand. Ainſi au moyen de l'Hydrométre
, on découvre les faux Louis d'avec
ceux qui font de poids ; voyez M. Rivard
dans fon Abregé d'Algébre, Traité des Equations
, Probl. 8. où connoiſſant le poids d'un
corps composé de deux Métaux d'Or & d'Argent
, il apprend à trouver la quantité de
Por, & celle de l'Argent mélés dans le corps..
Voyez auffi M. Trabau dans ſes principes
ſur le mouvement & l'équilibre , Liv. 5 .
De-là l'on explique le vol des Oiseaux ;
comment des maſſes métalliques peuvent
flotter ſur l'eau ; pourquoi tels Vaiſſeaux enfoncent
dans les Riviéres qui ſurnageoient
fur les Ondes de la Mer , qui étant chargées
de ſels , leur oppoſoient plus de réſiſtance.
De-là vient que nous ne ſommes point accablés
du Cilindre ou Colomne d'air qui eſt
au deſſus de notre tête ,& qui ſelon le calcul
de M. Pluche , péſe au moins 20000 liv.
De - là auſſi cette admirabie propriété de
l'eau de ſe mêler avec une infinité de choſes
auſquelles elle s'unit ſi étroitement , qu'elle
enprend la couleur , la force , & la vertu.
L'admirable propagation de la lumiére
qui ſe fait dans un inftant Phyſique ; l'extréme
activité du feu , le ſon dont l'air eſt le
véhicule , font autant d'avantages , dont la
fluidité eſt la cauſe. Je ſerois infini fij'entrois
dans le détail de toutes les utilités de
C
,
50 MERCURE DE FRANCE.
leau ſeulement. On peut conſulter là-deſſus
la Théologie de l'eau par M. Fabricius , Je
ne puis cependant taire que le fluide qui
nous environne eſt la cauſe de notre odorat.
Les cavités du nés font remplies de lames
offeuſes , couvertes d'une membrane femée
d'un grand nombre de nerfs. Plus les animaux
ont de ces fortes de lames , plus la
membrane eſt étendue. Cette membrane eft
l'organe de l'odorat; l'air par le mouvement
commun à tous les liquides , détaché des
particules des corps , il entre par les ouvertures
du nés pour aider la reſpiration.
Chargé des corpufcules des corps odorants
, il frappe cette membrane , qui felon
qu'elle eſt plus ou moins étendue , reffent
plus ou moins l'impreſſion que fait le fluide
en allant à la trachée-artère. Voilà pourquoi
les Chiens de Chaffe ont l'odorat plus
fin , c'eſt aufli pourquoi ceux qui ne refpirent
que par la bouche en font dépourvus.
Cette invention des petits ballons n'eft
pas récente; il eſt honorable à M. de Moliéres
de l'avoir perfectionnée , mais on voit
dans Lucrece , Liv. 2 de la Nature des choſes
, que les Anciens en avoient quelque idée.
Illa equidem debent ex laribus atque rotundis
Eſſe magis fluido que corpore liquida conftant
Nec retinentur enim inter se glomeramina quæque
Et procurſu item in proclive volubilis extat.
LACOSTEle Cadet , à Dijon.
L
EsAtomes d'Epicure , fes parties rameuſes
, angulaires , ou les globules des Cartéfiens
ne fuffifent pas pour nous donner
une idée nette & préciſe des fluides. L'expérience
nous apprend que les parcelles qui
entrent dans la compoſition de ces forresde
corps ſont défunies , qu'elles ont une certaine
activité , au moyen de laquelle elles ſe
preffent mutuellement , en tout ſens & avec
égale force. Il feroit bien difficile qu'un amas
de parties crochuës , entortillées les unes
dans les autres , put nous donner cette admirable
élafticité , cette preſſion en tout
fens , cette diviſibilité qu'on admire dans les
fluides.
Mallebranche a démontré qu'il étoit impoſſible
d'expliquer l'équilibre des liqueurs ,
àmoins que d'en concevoir les parties comme
autant de tourbillons qui exercent les
uns contre les autres une action mutuelle
qui tire ſon origine de la tendance qu'ils
ont à s'éloigner d'un centre commun autour
duquel ils roulent.
M. de Molieres dans ſes Leçons de Phyfique
appuya le ſentiment de Mallebranche
40 MERCURE DE FRANCE.
de démonstrations Mathématiques , de raiſonnements
fondés ſur l'expérience. Il têcha
méme de découvrir l'origine des fluides;
il crut avoir réuſſi en nous les repréſentant
comme un afſemblage de petits ballons ,
ayant une force centrale commune , & uns
autre particuliere , qui toutes deux croiffent
en raiſon réciproque du quarré des diſtances.
Cette double action des fluides qui eft
propre à quelques - uns comme à l'air , à
l'eau , &c. & empruntée dans d'autres , com
me dans les métaux que le feu liquefie , nous
fournit d'heureuſes explications dont ſe trouvent
dépourvus ceux qui ne font entrer dans
la compoſition des liquides que des parties
rondes fans aucun mouvement autour de leur
centre. En effet , un tas de pareils globes
n'auroit aucun reſſort , n'exerceroit aucune
action contre ceux qui l'environnent , puifque
les parties qui le compoſent n'ont aucunmouvement
particulier ; d'où il fuit , contre
le ſentiment de Borelli , que la fluidité
ne dépend pas ſeulement de la configura.
tion des parties , & que des parties rondes
miſes en mouvement conſervant entr'elles
leur union , peuvent bien n'avoir aucune
fluidité autrement on devroit donner le
nom de liquide à une livre de Cendrée renfermée
dans une boëte , & que l'on feroit
mouvoir dans une fronde ,
د
DECEMBRE. 1744. 4
Après avoir expoſé l'idée qu'on doit fe
former d'un corps liquide , nous allons en
trer dans un détail abregé , autant qu'il fera
poſſible,des principaux avantages que l'homme
retire de la fluidité. Le plus grand fans
doute eſt celui de vivre , primum vivere ,
deinde philofophari. Or après Dieu , c'eſt au
fluide qui nous environne que nous devons
le jour , puiſque c'eſt lui qui nous procure la
reſpiration.
Les poumons d'un foetus font affaiſſfés
d'où l'on conclud qu'il ne reſpire pas dans
la matrice. Il vit cependant, mais ce n'eſt qu'à
la circulation du ſang de celle qui le porte
en ſes entrailles , qu'il eſt alors redevable de
la vie.
A peine l'enfant eſt dégagé de ſes enve
loppes , que les ballons d'air qui font preffés
de tout côté entrent par les ouvertures dunés
qua data porta ruunt , le mouvement irrite
la membrane pituitaire (de là les enfants
éternuent en naiffant) , l'air qui trouve un
paſſage libre , deſcend par la trachée-artère
dans le poumon, qui eſt compoſé de véſi
cules qui ſe dilatent ; voilà le myſtere de
l'inspiration. La poitrine qui s'étoit ouverte ,
preſſée par le reffort du poumon , chaffe
l'air quiy étoit contenu ; c'eſt ce qu'on nomme
expiration. Tant que ce mouvement al
ternatif dure , le ſang circule ; s'il ceffe , l'a
42 MERCURE DE FRANCE .
nimal meurt. De- là , felon M. Arbuthnot
l'état flafque & la peſanteur des poumons
des animaux morts dans la machine du vuide,
démontrent que le ſang s'eſt arrêté dans les
vaiſſeaux poulmonaires;aucun animal ne peut
vivre ſans reſpiration ; quelques uns croyent
que ce ſont les ouïes qui la procurent aux
aquatiques.
L'élaſticité des liquides ne provient que
de leur fluidité , ainſi les parties fulphureuſes
qui diminuent la fluidité de l'air en le
furchargeant , lui otent une partie de ſa vertu
élaſtique , deforte qu'etant corrompu ,
il n'a pas aſſez de force pour faire agir les
poumons. De-là vient la ſuffocation des animaux
dans les mines; dans ce principe on
trouve auffi la raiſon de l'expérience de M.
Hales , qui prouve que 74 pouces cubes
d'air ſuffiſent à peine à l'homme pour refpirer
pendant une minute. Notre haleine pro.
pre infecte & corrompt l'air , deſorte que fi
on renfermoit un homme dans une chambre
où nos petits ballons ne trouvaſſent point
d'entrée , il tomberoit dans d'affreuſes convulfions
, & expireroit en peu de tems ,
ainſi les habits de laine font utiles à la ſanté ,
parce qu'ils abſorbent les exhalaiſons & les
mauvaiſes humeurs .
Non ſeulement la fluidité de l'air ſert au
mouvement alternatif des poumons & à no
DECEMBRE. 1744. 43
tre ſanguification , mais encore, ſelon l'expérience
du Docteur Walternecdham , faite à
Oxford , elle peut faire revivre des animaux.
Ce Docteur pend un chien , qu'il laiſſe
dans cet état jufqu'à ce que le mouvement
du coeur entiérement ceffat enfuite il
ouvre l'animal , lui ſouffle dans le canal du
pecquet , le ſang ſe remet en mouvement ,
le coeur bat , le chien reſpire.
M. D. F. dans ſa Lettre 442 ſur les Ecrits
des Modernes , rapporte la façon dont M.
Arbuthnot prouve la propoſition d'Hypocrate
, qui prétend que les tailles des hommes
dépendent des différentes conftitutions
de l'air. Voici ſes termes : La taille des
animaux eſt modifiée par l'air ; les fibres
d'un animal qui croît s'y étendant comme
dans un fluide , qui par une douce pref
fion réſiſte au mouvement du coeur dans
• la dilatation& l'allongement de ces mêmes
fibres ; l'atmosphere réſiſtant par ſa
>> preffion comme un doux moule où le
>> corps eft formé durant ſon accroiſſement.
Outre cettepreffion extérieure, l'air fe mêec
30 lant avec les fluides animaux , détermine
→ leur être quant à la raréfaction , la conden-
→ſantion , la viſcofité , la ténuité , &c .
La fluidité de l'air eſt donc néceſſaire à
thomme pour vivre ; nous allons démontrer
que la ſeule fluidité de l'eau ſuffit pour la
végétation.
44 MERCURE DE FRANCE.
Où l'expérience décide , le raiſonnement
doit ſe taire , furtout en matière de Phyfique.
On a obſervé par le moyen du Titlfimale
, que dans la végétation il ſe fait une
circulation du ſuc de la terre , comme il s'en
fait une du ſang dans le corps des animaux ,
mais la terre y contribue-t-elle de telle forte
, qu'elle perde de ſa ſubſtance ? c'eſt ce
que nous allons examiner.
Si on met une branche de baume dans
un vaſe rempli d'eau ſeulement , elle pouffs
des racines , des branches , acquiert méme
juſqu'à des feuilles; l'eau peut donc fuffire à
la végétation , & contribue principalement à
l'accroiſſement des plantes ; voyons ſi la
terrey opére quelque choſe.
Onprend de la terre ſéche que l'on péfe
, on l'enferme dans une terrine , on a foin
qu'il ne s'en perde aucune parcelle , on y
met un arbriſſeau dont on connoît le poids ,
après l'avoir arrofé , toutes les fois qu'il en
a beſoin , & lorſque la plante a pouffé , on
laiſſe ſécher la terre , on la péſede nouveau ,
elle a toujours fon même poids , cependant
l'arbre a cru , il ajetté des racines , des feuilles
, des branches; où a- t-il pris de la matiére
pour croître ? Ce n'est pas de la terre ,
puiſqu'elle est toujours aufi péſante . M.
Harris fait là-deſſus pluſieurs obſervations ;
il rapporte des expériences faites en Angle
DECEMBRE. 1744 . 45
terre, qui toutes favoriſent ce ſentiment. Ce
qui paroît difficile à comprendre , c'eſt que
l'eau en montant dans les plantes , n'entraîne
pas avec elle quelques parcelles de terre ;
du moins il réſulte du fait , qu'elle n'en enleve
pas une quantité conſidérable.
Ce n'eſt pas affez d'avoir prouvé que l'eau
contribue preſque ſeule à la végétation ; il
me reſte à démontrer que c'eſt à ſa fluidité
que les plantes font redevables de leur accroiſſement.
Il eſt à remarquer que l'eau ne marche
pas ſans huile dans le ſyſteme de M. de Moliere
, ou felon l'opinion la plus commune ,
fans un air beaucoup plus ſubtil que celui
que nous reſpirons ; elle doit même une partie
de ſa fluidité à cette matiére ſubtiliſée .
Les plantes ont des tuyaux vuides que Malpighi
a découverts à l'aide de fes microſcopes .
L'eau par ſa fluidité monte dans ces foupiraux
comme dans des tubes capillaires , où
elle ne trouve aucune réſiſtance . Le Printems
vient-il ? la chaleur augmente le mouvement
de l'eau , deſſére la matière contenue
dans ſes pores. L'eau agitée porte dans
laplante les ſels dont elle a beſoin , & que
cet Elément renferme toujours lui-même ,
comme M. de Woodwars l'a démontré dans
fon Traité de la Végétation .
Plus l'eau eft pure , plus elle eſt ſaine
46 MERCURE DE FRANCE.
par conféquent plus elle est fluide , plus elle
s'accommode avec notre eſtomac ; de-la vient
que le pain de Goneſſe eſt ſi eſtimé , parce
que les eaux y font toujours bonnes. En
effet, l'eau eſtd'autant meilleure , qu'elle est
plus légere. Or l'eau eft d'autant plus légere,
qu'elle eſt plus fluide , parce qu'alors elle
eſt moins furchargée ; c'eſt peut- être par
cette raiſon que M. Lemeri ne donne la préférence
à l'eau de riviére , que pourvû quơn
la laiſſe repoſer avant que d'en boire , &
qu'on laprenne au deſſus des grandes Villes ,
où il eſt à préſumer qu'elle contiendra moins
d'immondices . D'ailleurs on juge de la légereté
des eaux , non par leur différente péfanteur,
mais par leur fubtilité à deſcendre
dans l'eſtomac ; or plus l'eau eft fluide , plus
elle eft fubtile.
En un mot , il n'eſt point de corps grave
qui ne doive ſon exiſtence au fluide qui l'environne;
s'il eſt quelque différence entre les
corps ſolides la variété des fluides qui entrent
dans leur compofition , leurs diverſes forces
centrifuges en ſont les ſeules & véritables
cauſes. L'or par exemple eſt le plus lourd
de tous les métaux , parce qu'il eſt le moins
poreux , d'où je concluds que ſous un pareil
volume , il renferme plus de parties ſolides ,
ſes pores ſont ſi étroits , qu'ils ne peuvent
tre remplis que de la matière éthérée qui
DECEMBRE. 1744. 47
eſt répandue dans l'air ; voilà pourquoi le
feu liquefie les métaux , car les ballons renfermés
dans leurs pores ſont ſi fluides , que
l'action de la chaleur les dilate; étant plus
ferrés , parce qu'ils font les plus petits , leur
débandement eſt plus fort , & ne ſe peut
faire ſans qu'il oblige les parties métalliques
de tourner autour d'un même centre . Des
ſels plus ou moins purs dominent dans les
pierres plus ou moins précieuſes; voilà la
cauſe de leur fragilité ; voilà pourquoi le feu
les calcine. Si le marbre eſt plus léger que
le plomb , c'est qu'il renferme dans ſes pores
plus de petits tourbillons qui font en équilibre
avec l'air extérieur , le fluide par conſéquent
exerce moins ſa force centrale ſur
lapierre que ſur le métail.
•Dans la décompoſition des corps où l'air ,
la lumière , le feu , le ſel élémentaire trouvent
un libre paffage , la Chymie découvre
leurs principes; tous les ſolides renferment
de la boue & du ſable : l'or cependant eſt
excepté , un grain d'or eſt toujours le même ,
il peut ſe diviſer en parties métalliques ,
mais ce ſera toujours de l'or. La cauſe de
cette différence eſt bien ſenſible dans la plupart
des corps ; il eſt des pores plus ou moins
larges qui laiſſent au fluide un libre paſſage
dès que les premiers ont été détruits par
La collifion. Alors nos ballons s'infinuent
1
8 MERCURE DE FRANCE.
de telle forte , qu'ils changent la configura,
tion des parties internes , & felon leur différente
preffion ils laiffent des corps plus ou
moins lourds. L'Or au contraire ne renfermant
dans fes pores que les ballons les plus
ſubtils , ce dérangement n'a pas lieu.
C'eſt la fluidité de l'eau qui empéche que
les créatures qui vivent dans ces Eléments
ne foient accablées du poids énorme de
ces ballons. Comme leur action eſt égale
en tout ſens , il y a une certaine preffion
de bas en haut qui ſoutient les animaux qui
y vivent , les empêche d'enfoncer , & leur
facilite le libre exercice de leurs fonctions .
Telle eft la nature des fluides,qu'un corps
plus lourd qu'un pareil volume de liquide
va au fond , parce qu'il preſſe plus le fluide
qu'il n'en eſt preffé. Si le corps eſt plus léger,
il ſurnage la preſſion du fluide qui eft
de bas en haut , étant plus forte que la gravité
du ſolide. Enfin ſi le corps hétérogéne
eſt d'égale peſanteur qu'un pareil volume
de fluide , l'action de l'un & de l'autre eſt
égale ; le ſolide doit donc alors garder la
place qu'on lui donne dans le liquide , d'où
il fuit qu'un corps plongé dans un fluide
doit perdre autant de ſon poids que péſe
un pareil volume de liquide ; de-là , deux
corps de différents poids perdront d'autant
plus de leur force dans l'eau , que leur vo
lume
DECEMBRE. 1744. 49
lume eſt plus grand. Ainſi au moyen de l'Hydrométre
, on découvre les faux Louis d'avec
ceux qui font de poids ; voyez M. Rivard
dans fon Abregé d'Algébre, Traité des Equations
, Probl. 8. où connoiſſant le poids d'un
corps composé de deux Métaux d'Or & d'Argent
, il apprend à trouver la quantité de
Por, & celle de l'Argent mélés dans le corps..
Voyez auffi M. Trabau dans ſes principes
ſur le mouvement & l'équilibre , Liv. 5 .
De-là l'on explique le vol des Oiseaux ;
comment des maſſes métalliques peuvent
flotter ſur l'eau ; pourquoi tels Vaiſſeaux enfoncent
dans les Riviéres qui ſurnageoient
fur les Ondes de la Mer , qui étant chargées
de ſels , leur oppoſoient plus de réſiſtance.
De-là vient que nous ne ſommes point accablés
du Cilindre ou Colomne d'air qui eſt
au deſſus de notre tête ,& qui ſelon le calcul
de M. Pluche , péſe au moins 20000 liv.
De - là auſſi cette admirabie propriété de
l'eau de ſe mêler avec une infinité de choſes
auſquelles elle s'unit ſi étroitement , qu'elle
enprend la couleur , la force , & la vertu.
L'admirable propagation de la lumiére
qui ſe fait dans un inftant Phyſique ; l'extréme
activité du feu , le ſon dont l'air eſt le
véhicule , font autant d'avantages , dont la
fluidité eſt la cauſe. Je ſerois infini fij'entrois
dans le détail de toutes les utilités de
C
,
50 MERCURE DE FRANCE.
leau ſeulement. On peut conſulter là-deſſus
la Théologie de l'eau par M. Fabricius , Je
ne puis cependant taire que le fluide qui
nous environne eſt la cauſe de notre odorat.
Les cavités du nés font remplies de lames
offeuſes , couvertes d'une membrane femée
d'un grand nombre de nerfs. Plus les animaux
ont de ces fortes de lames , plus la
membrane eſt étendue. Cette membrane eft
l'organe de l'odorat; l'air par le mouvement
commun à tous les liquides , détaché des
particules des corps , il entre par les ouvertures
du nés pour aider la reſpiration.
Chargé des corpufcules des corps odorants
, il frappe cette membrane , qui felon
qu'elle eſt plus ou moins étendue , reffent
plus ou moins l'impreſſion que fait le fluide
en allant à la trachée-artère. Voilà pourquoi
les Chiens de Chaffe ont l'odorat plus
fin , c'eſt aufli pourquoi ceux qui ne refpirent
que par la bouche en font dépourvus.
Cette invention des petits ballons n'eft
pas récente; il eſt honorable à M. de Moliéres
de l'avoir perfectionnée , mais on voit
dans Lucrece , Liv. 2 de la Nature des choſes
, que les Anciens en avoient quelque idée.
Illa equidem debent ex laribus atque rotundis
Eſſe magis fluido que corpore liquida conftant
Nec retinentur enim inter se glomeramina quæque
Et procurſu item in proclive volubilis extat.
LACOSTEle Cadet , à Dijon.
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