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1
p. 186-195
EXTRAIT de la Tragédie de CROMWEL, par M. DU CLAIRON. Représentée pour la première fois, le 7 Juin 1764.
Début :
PERSONNAGES. ACTEURS. CROMWEL, Protecteur de l'Angleterre. M. Brizard. RICHARD, [...]
Mots clefs :
Oliver Cromwell, Lenox, Sophie, Montrose, Mort, Protecteur, Sénat, Rois, Pouvoir, Armée
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de la Tragédie de CROMWEL, par M. DU CLAIRON. Représentée pour la première fois, le 7 Juin 1764.
ExTRAIT de la Tragédie de CRoMr- .
JvEL, par M. DU CLAI Rov. Re- .
préſentée pour la première fois , le
7 Juin 2764.
PERSONNAGES, ACTEU/RS,
CROMWEL, Protecteur de l'An
gleterre. M. Brizard.
RICH ARD, Fils de Cromwel. M. Molé.
LENOX, ancien Général des Trou- -
pes Ecoſſoiſes, M. Dubois. '
SOPHIE,Fille du Comte de Lénox. Mlle Clairon.
MONTROSE, Colonel de Troupes
Angloiſes & Chef des Indépendans.M. le Kain.
MONK, Général des Troupes Ecoſ
ſoiſes, & Chef des Royaliſtes. M. Bellecour.
SIDNEY , Capitaine des Gardes
de Cromwel.
CÉCIL , Membre du Parlement,
attaché au parti de Monk. M. Dauberval.
CRAMMER , Gouverneur de la Tour
de Londres.
J U IL L ET. 1764. 187
Pluſieurs Membres du Sénat & Chefs de l'Armée
La Scène eſt à Londres dans le Palais des Rois .
d'Angleterre.
L',ra, de faction où ſe trouva l'Angleterre après
le renverſement de ſa Monarchie, eſt le.rableau
ue M. DU CLAIRoN, a voulu nous préſenter dans
a Tragédie , il a pris l'inſtant où les Anglois.
offrirent la Couronne a Cromwel, & celui où ſe
forma la dernière conſpiration contre cet Uſur
pateur, pour en faire ſon action principale , ces
deux événemens ſont rapprochés & mis dans le
jour même de la mort de Cromwel, que l'Auteur
ſuppoſe avoir été occaſionnée par une ſuite de
cette même conſpiration.
Sophie, Fille de Lénox, Parente des Rois,
ouvre la Scène par un Monologue où elle dit que
Richard fils de Cromwel a obtenu de Crammer,
Gouverneur de la Tour , de faire ſortir Lénox
pendant la nuit. Son deſſein eſt de lui faire part
· des maux où ſe trouve l'Angleterre depuis ſept
ans qu'il eſt enfermé dans ſon cachot, & de le
faire conſentir à la conſpiration faite contre les
Protecteur. Lénox arrive, & apprend de ſa fille
tout ce qui s'eſt paſſé depuis ſa captivité, ce qui
lui donne occaſion de dire à Sophie tout ce qui a
précédé la mort du Roi. Cette expoſition eſt une
des plus adroites qui ſoit au Théâtre, par la con
noiſſance qu'elle donne aux Spectateurs de tout
ce qui peut entrer dans l'intrigue de l'action.
Sophie montre à Lénox le nom des†
& lui demande qu'il veuille s'en déclarer le Chef,
lui faiſant eſpérer qu'elle obtiendra ſa liberté par
le crédit de Richard & de Montroſe , dont elle eſt
aimée. Crammer vient avertir que le jour va bientôt
'183 MERCURE DE FRANCE.
paroître , & qu'il faut ſe retirer. Lénox eſt recon
duit dans la Tour , & Sophie va trouver Monk
pour lui dire que ſon père approuve la conſpira
tion.-
Acte 2. Cromwel arrive accompagné des Chefs
du Sénat & de l'Armée ; & après leur avoir ex
oſé tout ce qu'il a fait pour ſauver ſa Patrie, il
eur dit :
» Fatigués autrefois du pouvoir monarchique,
» Vous aviez par mes ſoins formé la République
» Et recevant enſuite un pouvoir limité,
» J'ai gouverné l'Etat ſous votre autorité.
» Tout étoit bien alors : aujourd'hui ma puiſſance
» Ne peut plus de vos droits ſoutenir la balance :
» Il faut pour commander plus de rang plus d'éclat;
» On rougit d'obéir aux ordres d'un Soldat.
» En ſecret en tous lieux,on ſe plaint,on murmure;
» On cherche à m'imputer les torts de la nature ;
» Et toujours inquiet ſur la fin de mon ſort,
» On a marqué le jour pour celui de ma mort.
»Mais je n'attendrai pas que ſa fureur trop prompte
» Vous puiſſe replonger dans les fers ou la honte :
» Recevez le dépôt de mon autorité,
» Comme un gage éclatant de ma fidélité.
» Je quitte ſans regret une gloire importune,
» Que n'ont pu m'enlever le temps ni la fortune,
» Mais lorſque dans vos mains je remets mon
» pouvoir ,
» Songez que m'obéir eſt le premier devoir.
-
J U IL LE T. 1764. 189
La réponſe des différens Chefs du Sénat & de
l'Armée marque les divers intérêts dont laNation
étoit alors agitée. Cromwel les renvoye en leur
diſant : -
» Offrons à l'Eternel des fruits de nos conquêtes ;
' » Que votre obéiilance écarte les tempêtes :
» Par des murmures vains craignez de l'irriter,
» Si nous voulons ſa grace, il la faut mériter.
» Allez, &c.
Cromwel accorde à Montroſe la liberté de Lé
nox mais bientôt Sidney , Capitaine de ſes Gar
des , vient lui dire que ce niême Lénox a été
aſſaſſiné le matin lorſqu'il fortoit du Palais. Le
Protecteur va joindre Crammer pour être inſtruit
de tous les mutins que l on a arrêtés pendant la
nuit. - -
» Cachant mes paſſions aux regards des humains,
» J'ai ſçu juſtifier & remplir mes deſleins :
» Par ce même artifice, achevons notre ouvrage ;
» Du foible & du grand honume, imitant le lan
» gage
» Réuniſions pour moi les intérêts divers,
2 Et caretlons le Peuple en lui donnant des fers.
Monk & Montroſe connu encent le troiiiéme
Acte : ils tortent ce chez Sophi. , où il o t at 1 is
la n o t de Lenox. Alonk tenogue q 1: ſoup
çonne Cromwet de cet allatiinat. Svp nue vient , ur
demander vengeauce - -
Le Protecteur paroît, & feu.t dºigno - 1 ,u...eº
.
1oo MERCURE DE FRANCE.
. mains ont aſſeſſiné le Comte. Quelques Chefs de
l'Armée lui viennent offrir la Couronne : il la re
fuſe d'abord. Enſuite il dit : -
· » Du deſtin qui fait tout je ſuis la loi ſuprême,
» Si pour ſauver l'Etat dans ce déſordre extrême
· » Je dois monter au Trône, il faudra malgré
» moi ,
» Que j'obéiſſe au Ciel en me déclarant Roi.
Il les renvoye tous, excepté Montroſe, qui lui
dit : -
e © e © 0 0 • e é> 9
º 2 © 0 <> e • • ©
» Voudrois-tu t'emparer du ſceptre de nos Rois ?
C R O M W E L.
» Pour ſauver mon pays je fais ce que je dois :
» Je veux que de l'Europe il ſoit le ſeul arbitre,
» Si j'y parviens, ami, que m'importe à quel titre ?
M O N T R O S E.
» Celui de Roi, du moins, devroit être excepté :
»Tu me l'as dit contraire à notre liberté.
* Les hommes,diſois-tu,ne veulent d'autre maître
» Que l'Eſprit Eternel qui les a tous fait naître ;
» Qui plaçant dans leurs coeurs & les biens & les
» maux, -
» Voulut par cet accord les rendre tous égaux,
J U I L L E T. 1764: '19r
C R O M W E L.
* Et ſi l'Europe enfin ne combat plus mes droits,
* Ne Puis-je pas monter au Trône de nos Rois ?
M O N T R O S E.
* 4 quel dégré de gloire oſeroit donc prétendre
» L'heureux Républicain qui t'enferoit deſcendre ?
» Dis : réponds.
C R O M W E L.
» A la mort, s'il étoit ſoupçonné ;
* Mais ton égarement doit être pardonné, &c.
Montroſe ſort pour aller à Withal , où s'eſt
préparé le feſtin que le Peuple donne à Cromwel.
Sophie commence le quatriéme Acte, & gémit
ſur lé ſort de ſa Patrie. Richard vient lui dire que
des mutins ont forcé le Palais de withal, & que
Montroſe ſembloit avouer leurs projets. Il paroît,
mais ſans rien dire qui puiſſe faire connoîrre ſon
deſſein. Il eſt arrêté par ordre du Protecteur &
conduit dans la Tour, où on lui coupe la tête.
Cromwel vient eſſayer de changer le coeur de So
Phie , en lui propoſant l'hymen de Richard : mais
ºlle ci loin de répondre à la propoſition de
Cromwel, dit :
» Quoi ! barbare, en un jour, au gré de ta fureur
» Des plus ſenfibles coups tu frapperas mon coeur,
» J'aurois perdu par toi mon Amant & mon Père !
» Tu verrois dans les pleurs rallentir ma colère !
» Non, ne l'eſpére pas , je rends grace au deſtin,
» Puiſque dans ce moment je te perce le ſein,
192 MERCURE DE FRANCE.
CROMWEL lui arrache le poignard & le donne
à Sidney.
» Malheureuſe ! arrêtez.
S I D N E Y ,
» Seigneur, que la perfide
»Tombe & meure à vos pieds ſous ce fer homicide.
C R O M W E L,
» Non, ne puniſſez point ſon aveugle courroux,
» Un céleſte pouvoir a détourné ſes coups.
» Je pardonne au tranſport d'une femme égarée,
» Par la mort d'un Annant au déſeſpoir livrée,
» Dans ſon appartement, Gardes, guidez ſes pas,
» Veillez ſur ſa foibleſſe, &c. -
V,
Flle eſt reconduire dans ſon appartement , &
Cromwel ſort pour faire la revue de ſes Troupes.
Au cinquiéme Acte Sidney paroît avec Cromwel,
& lui demande pourquoi il a quitté ſitôt ſes Sol
dats. Il répond que c'eſt parce qu'il ſentoit de
vives douleurs : mais qu'il veut profiter d un mo
ment où elles le laiſſent un peu tranquille pour
faire grace aux mutins. Sidney lui repréſente que
Sophie en veut à ſes jours : il lui donne la liſte des
Conjurés qu'il a trouvé chez elle. Cependant il
veut encore tâcher de la ramener par un dernier
effort. Reſté ſeul, il dit :
» Mais liſons cet écrit d'un jeune Audacieux
» Dont le zéle incertain bleſſoit déja mes yeux :
» N'eſpére plus, Tyran, te ſauver par le crime ;
» Le Ciel s'eſt fatigué de tes forfaits divers.
» Au-milieu de ta gloire il a creuſe l'abîme
Qui
JU IL L ET. 1764. I93
» Qui doit de tes fureurs affranchir l'Univers.
» Dans ce honteux feſtin qui contraignoit ta rage,
» J'ai vaincu tes ſoupgons en partageant ton ſort ;
j» Et du même poiſon dont tu m'appris l'uſage,
e° Je t'entraîne avec moi dans les bras de la mort.
( Il relit la fin de la lettre en réfléchiſſant. )
» De mes vives douleurs la cauſe eſt donc connue3
» Et c'eſt au pied du Trône un poiſon qui me tuei
» Rien ne peut réſiſter à ce venin mortel ;
» Et la main d'un enfant aſſaſſine Cromwel !
» Devois-je ainſi périr ? Ah ! que plutôt la foudre
» N'a-t-elle en m'écraſant pu me réduire en
» poudre ;
» Et me précipitant dans le fond des enfers,
» Dérober mon ſupplice aux yeux de l'Univers ?
» Quelle ſera la fin de ce reſte de vie ?
» Qu'oſera la Fureur, & que dira l'Envie ?
» De mes derniers ſoupirs témoins injurieux,
» Les ſuperbes Anglois contenteront leurs yeux ;
» Ils vont d'un Dieu vengeur adorer la juſtice :
» Cette fatale idée ajoûte à mon ſupplice.
» Si ce ſont là, grands Dieux, tes injuſtes décrets,
» Je peux les prévenir, & changer tes arrêts,
» Tu plaças dans mon coeur le menſonge & l'au
» dace : -
» J'arrêterai par eux l'effet de ta menace ;
» Et chaſſant de mon âme & la plainte & l'effroi, •
» Je vais peut-être agir un inſtant malgré toi,
J. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
» Mon cercueil eſt ouvert, c'eſt à moi d'y deſ
» cendre ,
· » Et de forcer la Terre à reſpecter ma cendre.
»Tu fais pour m'accabler d'inutiles efforts,
» Dieu cruel ! je ſuccombe & péris ſans remords.
» Toujours del'impoſture empruntant le langage,
» J'oſerai de Sophie éprouver le courage ,
» Offrir à ſes regards & le fer & le feu ,
» Du ſecret de Montroſe arracher un aveu ;
» Et déguiſant les maux où le deſtin me plonge,
» Couvrir tous ſes arrêts de la nuit du menſonge,
Certain que Sophie ne ſait rien du fecret de
Montroſe, il va au Sénat pour lui déclarer tous les
noms des Conjurés. Monk arrive accompagné de
ſes amis & des Seigneurs attachés au parti du Roi :
il dit à Sophie : - •.
» A mes fiers ennemis j'allois porter ma tête,
» Et ſaire ſur moi ſeul écarter la tempête ;
» Quand Cromwel a paru tenant entre ſes mains
» Le nom des Conjurés unis à mes deſſeins.
» A ſon fatal aſpect, la timide aſſemblée
» N'a pû cacher l'effroi dont elle étoit troublée.,
» J'ai vu tonmber ſur moi ſes funeſtes regards.
» La crainte & le remords régnoient de toutes parts.
· nl'attendois mon arrêt,quand ce monſtre éxécrable *
» A paru ſuccomber ſous le mal qui l'accable. .
, » N'employez pas, dit-il, d'inutiles ſecours ;
» Le Ciel va terminer le nombre de mes jours,
, J UIL LE T. 1764. I95
» Puiſſe me pardonner la Juſtice Céleſte
» De l'abſolu pouvoir l'uſage trop funeſte.
· » Puiſque la Vérité me prête ſon flambeau,
» Je n'emporterai point la vengeance au tom
-
» beau-;
» Cet inſtant de pardon me cenſole & me flatte :
» Ainſi que mes regrets, que ma clémence éclate.
» Qu'à jamais inconnu, les noms des Conjurés
» Soient, avec cet écrit, par le feu dévorés.
» Lui-même les déchire & les livre à la fiâme ;
2» Pour les voir conſumer , il arrête ſon âme.
• Bientôt tous nos projets ne ſont ſçus que de lui.
» C'en eſt aſſez, dit-il, je triomphe aujourd'hui.
» Dans le ſein du repos je termine ma vie ;
» Le fer ni le poiſon ne me l'ont point ravie:
» Puiſſiez-vous , comme moi , finir vos jours en
| . » paix, -
» Mon fils ; ce ſont de Dieu les plus rares biens
-
» faits.
» Il ſe tait, & la Mort emportant ſa victime ;
» De nos malheurs paſſés a refermé l'abîme.
• Nous cependant, Madame , allons , dans ce
»» moment,
• Du Sénat & du Peuple éxiger le ſerment.
»Que de tousnos malheurs l'épouvantable hiſtoire,
»De quelquesCitoyens conſerve au moins lagloire;
» Et montrons aux Sujets que les premieres Loix
» Sont d'aimer la Patrie & de ſervir les Rois.
JvEL, par M. DU CLAI Rov. Re- .
préſentée pour la première fois , le
7 Juin 2764.
PERSONNAGES, ACTEU/RS,
CROMWEL, Protecteur de l'An
gleterre. M. Brizard.
RICH ARD, Fils de Cromwel. M. Molé.
LENOX, ancien Général des Trou- -
pes Ecoſſoiſes, M. Dubois. '
SOPHIE,Fille du Comte de Lénox. Mlle Clairon.
MONTROSE, Colonel de Troupes
Angloiſes & Chef des Indépendans.M. le Kain.
MONK, Général des Troupes Ecoſ
ſoiſes, & Chef des Royaliſtes. M. Bellecour.
SIDNEY , Capitaine des Gardes
de Cromwel.
CÉCIL , Membre du Parlement,
attaché au parti de Monk. M. Dauberval.
CRAMMER , Gouverneur de la Tour
de Londres.
J U IL L ET. 1764. 187
Pluſieurs Membres du Sénat & Chefs de l'Armée
La Scène eſt à Londres dans le Palais des Rois .
d'Angleterre.
L',ra, de faction où ſe trouva l'Angleterre après
le renverſement de ſa Monarchie, eſt le.rableau
ue M. DU CLAIRoN, a voulu nous préſenter dans
a Tragédie , il a pris l'inſtant où les Anglois.
offrirent la Couronne a Cromwel, & celui où ſe
forma la dernière conſpiration contre cet Uſur
pateur, pour en faire ſon action principale , ces
deux événemens ſont rapprochés & mis dans le
jour même de la mort de Cromwel, que l'Auteur
ſuppoſe avoir été occaſionnée par une ſuite de
cette même conſpiration.
Sophie, Fille de Lénox, Parente des Rois,
ouvre la Scène par un Monologue où elle dit que
Richard fils de Cromwel a obtenu de Crammer,
Gouverneur de la Tour , de faire ſortir Lénox
pendant la nuit. Son deſſein eſt de lui faire part
· des maux où ſe trouve l'Angleterre depuis ſept
ans qu'il eſt enfermé dans ſon cachot, & de le
faire conſentir à la conſpiration faite contre les
Protecteur. Lénox arrive, & apprend de ſa fille
tout ce qui s'eſt paſſé depuis ſa captivité, ce qui
lui donne occaſion de dire à Sophie tout ce qui a
précédé la mort du Roi. Cette expoſition eſt une
des plus adroites qui ſoit au Théâtre, par la con
noiſſance qu'elle donne aux Spectateurs de tout
ce qui peut entrer dans l'intrigue de l'action.
Sophie montre à Lénox le nom des†
& lui demande qu'il veuille s'en déclarer le Chef,
lui faiſant eſpérer qu'elle obtiendra ſa liberté par
le crédit de Richard & de Montroſe , dont elle eſt
aimée. Crammer vient avertir que le jour va bientôt
'183 MERCURE DE FRANCE.
paroître , & qu'il faut ſe retirer. Lénox eſt recon
duit dans la Tour , & Sophie va trouver Monk
pour lui dire que ſon père approuve la conſpira
tion.-
Acte 2. Cromwel arrive accompagné des Chefs
du Sénat & de l'Armée ; & après leur avoir ex
oſé tout ce qu'il a fait pour ſauver ſa Patrie, il
eur dit :
» Fatigués autrefois du pouvoir monarchique,
» Vous aviez par mes ſoins formé la République
» Et recevant enſuite un pouvoir limité,
» J'ai gouverné l'Etat ſous votre autorité.
» Tout étoit bien alors : aujourd'hui ma puiſſance
» Ne peut plus de vos droits ſoutenir la balance :
» Il faut pour commander plus de rang plus d'éclat;
» On rougit d'obéir aux ordres d'un Soldat.
» En ſecret en tous lieux,on ſe plaint,on murmure;
» On cherche à m'imputer les torts de la nature ;
» Et toujours inquiet ſur la fin de mon ſort,
» On a marqué le jour pour celui de ma mort.
»Mais je n'attendrai pas que ſa fureur trop prompte
» Vous puiſſe replonger dans les fers ou la honte :
» Recevez le dépôt de mon autorité,
» Comme un gage éclatant de ma fidélité.
» Je quitte ſans regret une gloire importune,
» Que n'ont pu m'enlever le temps ni la fortune,
» Mais lorſque dans vos mains je remets mon
» pouvoir ,
» Songez que m'obéir eſt le premier devoir.
-
J U IL LE T. 1764. 189
La réponſe des différens Chefs du Sénat & de
l'Armée marque les divers intérêts dont laNation
étoit alors agitée. Cromwel les renvoye en leur
diſant : -
» Offrons à l'Eternel des fruits de nos conquêtes ;
' » Que votre obéiilance écarte les tempêtes :
» Par des murmures vains craignez de l'irriter,
» Si nous voulons ſa grace, il la faut mériter.
» Allez, &c.
Cromwel accorde à Montroſe la liberté de Lé
nox mais bientôt Sidney , Capitaine de ſes Gar
des , vient lui dire que ce niême Lénox a été
aſſaſſiné le matin lorſqu'il fortoit du Palais. Le
Protecteur va joindre Crammer pour être inſtruit
de tous les mutins que l on a arrêtés pendant la
nuit. - -
» Cachant mes paſſions aux regards des humains,
» J'ai ſçu juſtifier & remplir mes deſleins :
» Par ce même artifice, achevons notre ouvrage ;
» Du foible & du grand honume, imitant le lan
» gage
» Réuniſions pour moi les intérêts divers,
2 Et caretlons le Peuple en lui donnant des fers.
Monk & Montroſe connu encent le troiiiéme
Acte : ils tortent ce chez Sophi. , où il o t at 1 is
la n o t de Lenox. Alonk tenogue q 1: ſoup
çonne Cromwet de cet allatiinat. Svp nue vient , ur
demander vengeauce - -
Le Protecteur paroît, & feu.t dºigno - 1 ,u...eº
.
1oo MERCURE DE FRANCE.
. mains ont aſſeſſiné le Comte. Quelques Chefs de
l'Armée lui viennent offrir la Couronne : il la re
fuſe d'abord. Enſuite il dit : -
· » Du deſtin qui fait tout je ſuis la loi ſuprême,
» Si pour ſauver l'Etat dans ce déſordre extrême
· » Je dois monter au Trône, il faudra malgré
» moi ,
» Que j'obéiſſe au Ciel en me déclarant Roi.
Il les renvoye tous, excepté Montroſe, qui lui
dit : -
e © e © 0 0 • e é> 9
º 2 © 0 <> e • • ©
» Voudrois-tu t'emparer du ſceptre de nos Rois ?
C R O M W E L.
» Pour ſauver mon pays je fais ce que je dois :
» Je veux que de l'Europe il ſoit le ſeul arbitre,
» Si j'y parviens, ami, que m'importe à quel titre ?
M O N T R O S E.
» Celui de Roi, du moins, devroit être excepté :
»Tu me l'as dit contraire à notre liberté.
* Les hommes,diſois-tu,ne veulent d'autre maître
» Que l'Eſprit Eternel qui les a tous fait naître ;
» Qui plaçant dans leurs coeurs & les biens & les
» maux, -
» Voulut par cet accord les rendre tous égaux,
J U I L L E T. 1764: '19r
C R O M W E L.
* Et ſi l'Europe enfin ne combat plus mes droits,
* Ne Puis-je pas monter au Trône de nos Rois ?
M O N T R O S E.
* 4 quel dégré de gloire oſeroit donc prétendre
» L'heureux Républicain qui t'enferoit deſcendre ?
» Dis : réponds.
C R O M W E L.
» A la mort, s'il étoit ſoupçonné ;
* Mais ton égarement doit être pardonné, &c.
Montroſe ſort pour aller à Withal , où s'eſt
préparé le feſtin que le Peuple donne à Cromwel.
Sophie commence le quatriéme Acte, & gémit
ſur lé ſort de ſa Patrie. Richard vient lui dire que
des mutins ont forcé le Palais de withal, & que
Montroſe ſembloit avouer leurs projets. Il paroît,
mais ſans rien dire qui puiſſe faire connoîrre ſon
deſſein. Il eſt arrêté par ordre du Protecteur &
conduit dans la Tour, où on lui coupe la tête.
Cromwel vient eſſayer de changer le coeur de So
Phie , en lui propoſant l'hymen de Richard : mais
ºlle ci loin de répondre à la propoſition de
Cromwel, dit :
» Quoi ! barbare, en un jour, au gré de ta fureur
» Des plus ſenfibles coups tu frapperas mon coeur,
» J'aurois perdu par toi mon Amant & mon Père !
» Tu verrois dans les pleurs rallentir ma colère !
» Non, ne l'eſpére pas , je rends grace au deſtin,
» Puiſque dans ce moment je te perce le ſein,
192 MERCURE DE FRANCE.
CROMWEL lui arrache le poignard & le donne
à Sidney.
» Malheureuſe ! arrêtez.
S I D N E Y ,
» Seigneur, que la perfide
»Tombe & meure à vos pieds ſous ce fer homicide.
C R O M W E L,
» Non, ne puniſſez point ſon aveugle courroux,
» Un céleſte pouvoir a détourné ſes coups.
» Je pardonne au tranſport d'une femme égarée,
» Par la mort d'un Annant au déſeſpoir livrée,
» Dans ſon appartement, Gardes, guidez ſes pas,
» Veillez ſur ſa foibleſſe, &c. -
V,
Flle eſt reconduire dans ſon appartement , &
Cromwel ſort pour faire la revue de ſes Troupes.
Au cinquiéme Acte Sidney paroît avec Cromwel,
& lui demande pourquoi il a quitté ſitôt ſes Sol
dats. Il répond que c'eſt parce qu'il ſentoit de
vives douleurs : mais qu'il veut profiter d un mo
ment où elles le laiſſent un peu tranquille pour
faire grace aux mutins. Sidney lui repréſente que
Sophie en veut à ſes jours : il lui donne la liſte des
Conjurés qu'il a trouvé chez elle. Cependant il
veut encore tâcher de la ramener par un dernier
effort. Reſté ſeul, il dit :
» Mais liſons cet écrit d'un jeune Audacieux
» Dont le zéle incertain bleſſoit déja mes yeux :
» N'eſpére plus, Tyran, te ſauver par le crime ;
» Le Ciel s'eſt fatigué de tes forfaits divers.
» Au-milieu de ta gloire il a creuſe l'abîme
Qui
JU IL L ET. 1764. I93
» Qui doit de tes fureurs affranchir l'Univers.
» Dans ce honteux feſtin qui contraignoit ta rage,
» J'ai vaincu tes ſoupgons en partageant ton ſort ;
j» Et du même poiſon dont tu m'appris l'uſage,
e° Je t'entraîne avec moi dans les bras de la mort.
( Il relit la fin de la lettre en réfléchiſſant. )
» De mes vives douleurs la cauſe eſt donc connue3
» Et c'eſt au pied du Trône un poiſon qui me tuei
» Rien ne peut réſiſter à ce venin mortel ;
» Et la main d'un enfant aſſaſſine Cromwel !
» Devois-je ainſi périr ? Ah ! que plutôt la foudre
» N'a-t-elle en m'écraſant pu me réduire en
» poudre ;
» Et me précipitant dans le fond des enfers,
» Dérober mon ſupplice aux yeux de l'Univers ?
» Quelle ſera la fin de ce reſte de vie ?
» Qu'oſera la Fureur, & que dira l'Envie ?
» De mes derniers ſoupirs témoins injurieux,
» Les ſuperbes Anglois contenteront leurs yeux ;
» Ils vont d'un Dieu vengeur adorer la juſtice :
» Cette fatale idée ajoûte à mon ſupplice.
» Si ce ſont là, grands Dieux, tes injuſtes décrets,
» Je peux les prévenir, & changer tes arrêts,
» Tu plaças dans mon coeur le menſonge & l'au
» dace : -
» J'arrêterai par eux l'effet de ta menace ;
» Et chaſſant de mon âme & la plainte & l'effroi, •
» Je vais peut-être agir un inſtant malgré toi,
J. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
» Mon cercueil eſt ouvert, c'eſt à moi d'y deſ
» cendre ,
· » Et de forcer la Terre à reſpecter ma cendre.
»Tu fais pour m'accabler d'inutiles efforts,
» Dieu cruel ! je ſuccombe & péris ſans remords.
» Toujours del'impoſture empruntant le langage,
» J'oſerai de Sophie éprouver le courage ,
» Offrir à ſes regards & le fer & le feu ,
» Du ſecret de Montroſe arracher un aveu ;
» Et déguiſant les maux où le deſtin me plonge,
» Couvrir tous ſes arrêts de la nuit du menſonge,
Certain que Sophie ne ſait rien du fecret de
Montroſe, il va au Sénat pour lui déclarer tous les
noms des Conjurés. Monk arrive accompagné de
ſes amis & des Seigneurs attachés au parti du Roi :
il dit à Sophie : - •.
» A mes fiers ennemis j'allois porter ma tête,
» Et ſaire ſur moi ſeul écarter la tempête ;
» Quand Cromwel a paru tenant entre ſes mains
» Le nom des Conjurés unis à mes deſſeins.
» A ſon fatal aſpect, la timide aſſemblée
» N'a pû cacher l'effroi dont elle étoit troublée.,
» J'ai vu tonmber ſur moi ſes funeſtes regards.
» La crainte & le remords régnoient de toutes parts.
· nl'attendois mon arrêt,quand ce monſtre éxécrable *
» A paru ſuccomber ſous le mal qui l'accable. .
, » N'employez pas, dit-il, d'inutiles ſecours ;
» Le Ciel va terminer le nombre de mes jours,
, J UIL LE T. 1764. I95
» Puiſſe me pardonner la Juſtice Céleſte
» De l'abſolu pouvoir l'uſage trop funeſte.
· » Puiſque la Vérité me prête ſon flambeau,
» Je n'emporterai point la vengeance au tom
-
» beau-;
» Cet inſtant de pardon me cenſole & me flatte :
» Ainſi que mes regrets, que ma clémence éclate.
» Qu'à jamais inconnu, les noms des Conjurés
» Soient, avec cet écrit, par le feu dévorés.
» Lui-même les déchire & les livre à la fiâme ;
2» Pour les voir conſumer , il arrête ſon âme.
• Bientôt tous nos projets ne ſont ſçus que de lui.
» C'en eſt aſſez, dit-il, je triomphe aujourd'hui.
» Dans le ſein du repos je termine ma vie ;
» Le fer ni le poiſon ne me l'ont point ravie:
» Puiſſiez-vous , comme moi , finir vos jours en
| . » paix, -
» Mon fils ; ce ſont de Dieu les plus rares biens
-
» faits.
» Il ſe tait, & la Mort emportant ſa victime ;
» De nos malheurs paſſés a refermé l'abîme.
• Nous cependant, Madame , allons , dans ce
»» moment,
• Du Sénat & du Peuple éxiger le ſerment.
»Que de tousnos malheurs l'épouvantable hiſtoire,
»De quelquesCitoyens conſerve au moins lagloire;
» Et montrons aux Sujets que les premieres Loix
» Sont d'aimer la Patrie & de ſervir les Rois.
Fermer
2
p. 49
IMPROMPTU. Pour une très-jolie Demoiselle dont le nom est Sophie.
Début :
Je ne desire plus, Emile, ta Sophie, [...]
Mots clefs :
Sophie, Émile
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texteReconnaissance textuelle : IMPROMPTU. Pour une très-jolie Demoiselle dont le nom est Sophie.
IMPROMPTU.
Pour une très -jolie Demoiselle dont le
nom est Sophie.
JE ne defire plus , Emile , ta Sophie,
J'en connois une ici plus aimable cent fois ,
Et le ſort du mortel qui doit fixer ſon choix
Pourra ſeul , dans mon coeur , faire naître l'envic.
Par le même.
Pour une très -jolie Demoiselle dont le
nom est Sophie.
JE ne defire plus , Emile , ta Sophie,
J'en connois une ici plus aimable cent fois ,
Et le ſort du mortel qui doit fixer ſon choix
Pourra ſeul , dans mon coeur , faire naître l'envic.
Par le même.
Fermer
3
p. 23-35
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Début :
Le plus pur amour avoit unis depuis quelques-tems, sous les aimables loix d'un [...]
Mots clefs :
Sophie, Émile, Chrysas, Enfants, Bonheur, Coeur, Belle, Époux, Bras, Yeux, Fils, Amour, Ciel, Vertu, Sensible
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
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Résumé : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Sophie et Émile forment un couple uni par un amour profond et vertueux. Malgré des malheurs successifs, comme la perte de leur troupeau et la destruction de leurs récoltes, leur amour se renforce. Émile travaille ardemment pour subvenir aux besoins de sa famille, tandis que Sophie et lui trouvent du bonheur dans leur union et l'éducation de leurs deux enfants. Leur misère est adoucie par leur amour mutuel et leur dévotion envers leurs enfants. Un riche prétendant, Chrysas, tente de séduire Sophie avec sa fortune, mais elle reste fidèle à Émile. Chrysas, rejeté, cherche à troubler leur union avec l'aide de son père, Alarias, un homme malveillant. Chrysas, poussé par son père, se rend chez Émile pour récupérer une dette. La vue de Sophie allaitant son enfant émeut Chrysas, mais ses hommes saisissent les biens de la famille. Sophie tente de toucher le cœur de Chrysas en lui rappelant sa générosité, et Chrysas finit par exprimer son amour pour elle, exigeant une preuve réciproque. Confrontés à un dilemme moral, Sophie et Émile hésitent entre récupérer leurs biens en se rendant coupables ou préserver leur innocence. Sophie choisit de sacrifier leur bonheur personnel pour sauvegarder leur vertu et leurs devoirs. Émile approuve cette décision. Chrysas, ému par leur fidélité, décide de leur rendre leurs biens et de les aider, admirant leur innocence et leur loyauté. Émile et Sophie restent unis et reconnaissants envers la Providence, qui récompense toujours la vertu.
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