1
p. 178-184
OPERA.
Début :
AUX trois dernières Représentations des Fragmens, M. DUPAR, hautecontre, [...]
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texteReconnaissance textuelle : OPERA.
OPERA.
AUX trois dernières Représentations
des Fragmens, M. DUPAR, hautecontre,
de la voix duquel nous avons parlé
à ſon début, chanta le Rôle de Pigma
lion. C'eſt le premier que ce nouveau
applaudiſſemens. La circonſtance de pa
roître dans ce même Rôle après M. LE
'
*,
Sujet ait joué ſur le Théâtre. Il'a eu des
GRos , les rendoit d'autant plus flat
telIrS.
•
A
-
Le Mardi 5Juin, on a donné les Fêtes
d'Hébé, ou les Talens lyriques, Opéra
Ballet Poëme d'un Anonyme Muſique
de M. RAMEAU.
Il n'y a plus d'éloges à faire de ce
Ballet toujouis ſûr de plaire & qui
réunit tout ce que les talens du Théâtre
lyrique peuvent fournir de piquant &
d"agréable. Le Public a paru ſi ſatisfait
de la manière dont il vient d'être remis,.
JUIL L E T. 1764.
..
179
du goût, des ſoins & de la dépenſe bien
entendue des Directeurs , que nous ne
pouvonsnous diſpenſer d'entrer dans cer
tains détails ſur la repriſe de cet Opéra.
Dans la partie du chant, M. & Mlle
LARRIVÉE font valoir les beautés &
l'agrément de la Muſique du premier
Acte par les Rôles de Sapho & d'Alcée.
La ſublime énergie des chants de Tir
tée, au ſecond Acte (l'expreſſion n'eſt
point outrée) eſt bien rendue par la belle
voix de M. GELIN. Il joue ce Rôle avec
intelligence & nobleſſe. Les tendres
plaintes d'Iphiſe acquiérent un nouveau
dégré d'intérêt, par celui qu'inſpirent
toujours le ſon de la voix, la figure & le
jeu de Mlle ARN oUD.
|
--
- M. L E G R o s , dont la voix eſt ſi
chère au Public , remplit ſon attente
ſur les progrès dans l'art du chant & de
l'action théâtrale. Il chante le Rôle de
Mercure au troiſiéme Acte, épreuve dé
licate pour lui, en ce que la plûpart des
Spectateurs peuvent avoir la mémoire
récente de M. GÉLIoTE dans le même
Rôle. M. LEGRos y reçoit journelle
ment des applaudiſſemens unanimes, & il
les mérite ſinguliérement dans la Muſette
Suivons les loix , &c. & dans l'Ariette
' 18o MERCURE DE FRANCE.
ſi connue, l'objet qui regne dans mon
âme, &c, où il fait entendre avec tous
les ménagemens de l'art & du goût, les
éclats les plus agréables & les plus flat
teurs, d'une voix charmante & faite
pour parler au cœur.
Dans le rôle d'Eglé,Mlle LANI dédom
mage admirablement par la perfection
de ſa danſe, du défaut de voix & d'habi
tude , qu'on n'éxige & qu'on n'attend
point des perſonnes de ſon talent. Mlle
ALLARD, ſous la forme de Terpſicore ,
contribue a rendre cet Acte véritable
ment celui de la danſe, ainſi qu'il eſt in
ritulé ; c'eſt le tableau le plus parfait de
tout ce que cet Art peut produire d'ad
mirable.
-
Mlle GUIMART,jeune Danſeuſe dont
nous avons eu déjà occaſion de parler
avec éloges, en mérite chaque jour de
nouveaux par les progrès qu'on remar
que en elle. Elle danſe avec beaucoup
d'applaudiſſemens pluſieurs entrées dans
cet Opéra. Le Public la voit avec un
nouveau plaiſir, quoique ce ſoit un des
Sujets que l'aſſiduitéau ſervice du Spec
tacle & le zéle infatigable pour ſon ta
lent, faſſent paroître le plus ſouvent ſur
la Scène.
M. VESTRIs danſe une Chaconne avec
JU IL L E T. 1764.
181
la diſtinction qui lui eſt ordinaire. Il a été
remplacé quelquefois par M. GARDEL,
auquel les ſuffrages réunis des connoiſ
ſeurs & des amateurs du Spectacle
payent ainſi les progrès finguliers qu'il a
faits.
Mlle VEsTRIs exécute les entrées .
voluptueuſes qui conviennent aux graces
de ſa taille & à l'élégance de ſa figure.
La compoſition des Ballets répond à
l'ingénieuſe compoſition des airs de
cet Opéra.
-
La partie du Spectacle, pour ſa dé
coration , n'a pas eu moins de ſuccès
que la diſtribution des talens qui en
exécutent les chants & les danſes. Un
fort beau morceau d'Architecture décore
le ſecond Acte ; c'eſt le Periſtile d'un
Temple. L'ordonnance , d'ordre Corin
thien, en eſt grande, noble, élégante,
& riche de ſes propres ornemens. Les
plafonds ſont bien entendus & d'une
yerité ſingulière. On a profité de l'é-
lévation du Théâtre pour donner aux
Colonnes une hauteur réelle qui pro
duit un effet majeſtueux & ſatisfait, ſans
le preſtige de la perſpective, à la compa
raiſon proportionelle que fait naturel
lement la vue de la taille ordinaire des
Perſonnages avec les dimenſions d'un
182 MERCURE DE FRANCE.
grand édifice. Dans la plûpart des dé
corations ordinaires , on ſe bornoit a .
remplir les bords des chaſſis apparens
ſur le Théâtre ; dans celle-ci, l'œil ne
pénétre point dans le vuide des couliſ
ſes. Au - delà des colonnes qui for- .
ment l'intérieur latéral du périſtile , on
appercoit des galleries ornées de pilaſ
tres, de niches, & autres parties re
latives à l'ordonnance générale de l'é
difice. Les entablemens & , en géné
ral , tous les membres d'Architecture .
ſont dans une † pureté de propor
tions & compoſent un bel enſemble lorſ
, que les portes du Temple ſont ou
vertes. Toute cette décoration
eſt
en marbre blanc veiné & peinte avec
tant d'art, que l'on croit y voir tous
les effets du relief & les délicateſſes de
la Sculpture, dans les ornemens. Elle a .
été exécutée ſur les deſſeins de M. GI
RAUD, Ingénieur-Machiniſte de l'A
cadémie & des menus Plaiſirs du Roi ,.
& elle a eu les éloges des meilleurs
Connoiſſeurs.
Une autre , d'un genre nouveau,
termine le Spetacle avec éclat & avec
les plus grands applaudiſſemens : c'eſt
un jardin où tout eſt magnifique, galant
& délicieux. On n'en croira pas la deſ --
JU I L L E T. 1764.
183
, cription flattée, quand on ſaura que -
cette décoration eſt de l'invention & ſur
les deſſeins du célébre M. BoUCHER.
Le point - milieu de la
perſpective
eſt oblique relativement à celui de
la Salle des Spectateurs ; en ſorte que du
centre de cette Salle on ne peut apper
cevoir les extrémités qui terminent le
théâtre. Des treillages, des pavillons ou
rotondes en dorures, des caſcades, des
fontaines de la plus grande richeſſe,
produiſent avec la verdure & le coloris
varié des fleurs , le plus brillant effet.
Tant de pompe , étrangère à la nature,
& qui ſeroit déplacée dans la repréſenta
tion ou dans l'exécution réelle d'un jardin
ordinaire, eſt très-bien employée dans
celui - ci. Mercure change le lieu de la
Scène par ſa puiſſance : non-ſeulement
le prodige, mais encore l'aſpect de ce
lieu , doit confirmer ſa divinité. C'eſt
le cas de la féerie : elle a pour le
phyſique du Spectacle , comme pour
l'ordonnance poètique, des Loix parti
culières préciſément oppoſées, en bien
des points , aux loix de l'ordre na
turel. On ne peut auſſi donner trop d'é
leges à l'exécution pittoreſque. Ce ſont
les tons même de la nature : c'eſt ſa fraî
cheur dans les beaux jours du Prin
184 MERCURE DE FRANCE.
temps. Pluſieurs groupes de figures en
marbre blanc , qui ornent ce jardin ,
ont toutes les rondeurs & le relief de la
réalité. On n'a pas beſoin d'en annoncer
le mérite quant au deſſein, après avoir
nommé l'illuſtre Artiſte d'après lequel
elles ont été exécutées : mais nous nom
merons encore avec plaiſir ceux auxquels
on doit une ſi belle exécution aujourd'hui
dans prèſque tous les genres de décora
tions qu'on voit à l'Opéra. MM. LALLE
MANT , Peintre d'ArchiteSture, CA
N o T, Peintre de Figure, & B A U
D o N, Peintre de Payſage, que nous
avons déja cités à l'occaſion de quelques
Spectacles précédens, méritent une cé
lébrité dans cette partie, à laquelle nous
devons contribuer pour l'honneur de
tous les Arts : celui-ci ayant été ſi ſou
Vent négligé ſur nos Théâtres , on pour
roit dire même inconnu ,
ſi l'on ne ſe
rappelloit les Ouvrages du fameux Che
valier SFR vAN DoN I.
Les habits de ce Ballet ſont en géné
ral galans & agréables : on y a même
épargné plus que de coutume ce fatras
ridicule de clinquant, magnificence go
thique & barbare, qui n'eſt propre qu'à
ſéduire les regards de l'enfance , ou à
flatter le mauvais goût des Spectateurs
ſans connoiſſance & ſans diſcernement.
AUX trois dernières Représentations
des Fragmens, M. DUPAR, hautecontre,
de la voix duquel nous avons parlé
à ſon début, chanta le Rôle de Pigma
lion. C'eſt le premier que ce nouveau
applaudiſſemens. La circonſtance de pa
roître dans ce même Rôle après M. LE
'
*,
Sujet ait joué ſur le Théâtre. Il'a eu des
GRos , les rendoit d'autant plus flat
telIrS.
•
A
-
Le Mardi 5Juin, on a donné les Fêtes
d'Hébé, ou les Talens lyriques, Opéra
Ballet Poëme d'un Anonyme Muſique
de M. RAMEAU.
Il n'y a plus d'éloges à faire de ce
Ballet toujouis ſûr de plaire & qui
réunit tout ce que les talens du Théâtre
lyrique peuvent fournir de piquant &
d"agréable. Le Public a paru ſi ſatisfait
de la manière dont il vient d'être remis,.
JUIL L E T. 1764.
..
179
du goût, des ſoins & de la dépenſe bien
entendue des Directeurs , que nous ne
pouvonsnous diſpenſer d'entrer dans cer
tains détails ſur la repriſe de cet Opéra.
Dans la partie du chant, M. & Mlle
LARRIVÉE font valoir les beautés &
l'agrément de la Muſique du premier
Acte par les Rôles de Sapho & d'Alcée.
La ſublime énergie des chants de Tir
tée, au ſecond Acte (l'expreſſion n'eſt
point outrée) eſt bien rendue par la belle
voix de M. GELIN. Il joue ce Rôle avec
intelligence & nobleſſe. Les tendres
plaintes d'Iphiſe acquiérent un nouveau
dégré d'intérêt, par celui qu'inſpirent
toujours le ſon de la voix, la figure & le
jeu de Mlle ARN oUD.
|
--
- M. L E G R o s , dont la voix eſt ſi
chère au Public , remplit ſon attente
ſur les progrès dans l'art du chant & de
l'action théâtrale. Il chante le Rôle de
Mercure au troiſiéme Acte, épreuve dé
licate pour lui, en ce que la plûpart des
Spectateurs peuvent avoir la mémoire
récente de M. GÉLIoTE dans le même
Rôle. M. LEGRos y reçoit journelle
ment des applaudiſſemens unanimes, & il
les mérite ſinguliérement dans la Muſette
Suivons les loix , &c. & dans l'Ariette
' 18o MERCURE DE FRANCE.
ſi connue, l'objet qui regne dans mon
âme, &c, où il fait entendre avec tous
les ménagemens de l'art & du goût, les
éclats les plus agréables & les plus flat
teurs, d'une voix charmante & faite
pour parler au cœur.
Dans le rôle d'Eglé,Mlle LANI dédom
mage admirablement par la perfection
de ſa danſe, du défaut de voix & d'habi
tude , qu'on n'éxige & qu'on n'attend
point des perſonnes de ſon talent. Mlle
ALLARD, ſous la forme de Terpſicore ,
contribue a rendre cet Acte véritable
ment celui de la danſe, ainſi qu'il eſt in
ritulé ; c'eſt le tableau le plus parfait de
tout ce que cet Art peut produire d'ad
mirable.
-
Mlle GUIMART,jeune Danſeuſe dont
nous avons eu déjà occaſion de parler
avec éloges, en mérite chaque jour de
nouveaux par les progrès qu'on remar
que en elle. Elle danſe avec beaucoup
d'applaudiſſemens pluſieurs entrées dans
cet Opéra. Le Public la voit avec un
nouveau plaiſir, quoique ce ſoit un des
Sujets que l'aſſiduitéau ſervice du Spec
tacle & le zéle infatigable pour ſon ta
lent, faſſent paroître le plus ſouvent ſur
la Scène.
M. VESTRIs danſe une Chaconne avec
JU IL L E T. 1764.
181
la diſtinction qui lui eſt ordinaire. Il a été
remplacé quelquefois par M. GARDEL,
auquel les ſuffrages réunis des connoiſ
ſeurs & des amateurs du Spectacle
payent ainſi les progrès finguliers qu'il a
faits.
Mlle VEsTRIs exécute les entrées .
voluptueuſes qui conviennent aux graces
de ſa taille & à l'élégance de ſa figure.
La compoſition des Ballets répond à
l'ingénieuſe compoſition des airs de
cet Opéra.
-
La partie du Spectacle, pour ſa dé
coration , n'a pas eu moins de ſuccès
que la diſtribution des talens qui en
exécutent les chants & les danſes. Un
fort beau morceau d'Architecture décore
le ſecond Acte ; c'eſt le Periſtile d'un
Temple. L'ordonnance , d'ordre Corin
thien, en eſt grande, noble, élégante,
& riche de ſes propres ornemens. Les
plafonds ſont bien entendus & d'une
yerité ſingulière. On a profité de l'é-
lévation du Théâtre pour donner aux
Colonnes une hauteur réelle qui pro
duit un effet majeſtueux & ſatisfait, ſans
le preſtige de la perſpective, à la compa
raiſon proportionelle que fait naturel
lement la vue de la taille ordinaire des
Perſonnages avec les dimenſions d'un
182 MERCURE DE FRANCE.
grand édifice. Dans la plûpart des dé
corations ordinaires , on ſe bornoit a .
remplir les bords des chaſſis apparens
ſur le Théâtre ; dans celle-ci, l'œil ne
pénétre point dans le vuide des couliſ
ſes. Au - delà des colonnes qui for- .
ment l'intérieur latéral du périſtile , on
appercoit des galleries ornées de pilaſ
tres, de niches, & autres parties re
latives à l'ordonnance générale de l'é
difice. Les entablemens & , en géné
ral , tous les membres d'Architecture .
ſont dans une † pureté de propor
tions & compoſent un bel enſemble lorſ
, que les portes du Temple ſont ou
vertes. Toute cette décoration
eſt
en marbre blanc veiné & peinte avec
tant d'art, que l'on croit y voir tous
les effets du relief & les délicateſſes de
la Sculpture, dans les ornemens. Elle a .
été exécutée ſur les deſſeins de M. GI
RAUD, Ingénieur-Machiniſte de l'A
cadémie & des menus Plaiſirs du Roi ,.
& elle a eu les éloges des meilleurs
Connoiſſeurs.
Une autre , d'un genre nouveau,
termine le Spetacle avec éclat & avec
les plus grands applaudiſſemens : c'eſt
un jardin où tout eſt magnifique, galant
& délicieux. On n'en croira pas la deſ --
JU I L L E T. 1764.
183
, cription flattée, quand on ſaura que -
cette décoration eſt de l'invention & ſur
les deſſeins du célébre M. BoUCHER.
Le point - milieu de la
perſpective
eſt oblique relativement à celui de
la Salle des Spectateurs ; en ſorte que du
centre de cette Salle on ne peut apper
cevoir les extrémités qui terminent le
théâtre. Des treillages, des pavillons ou
rotondes en dorures, des caſcades, des
fontaines de la plus grande richeſſe,
produiſent avec la verdure & le coloris
varié des fleurs , le plus brillant effet.
Tant de pompe , étrangère à la nature,
& qui ſeroit déplacée dans la repréſenta
tion ou dans l'exécution réelle d'un jardin
ordinaire, eſt très-bien employée dans
celui - ci. Mercure change le lieu de la
Scène par ſa puiſſance : non-ſeulement
le prodige, mais encore l'aſpect de ce
lieu , doit confirmer ſa divinité. C'eſt
le cas de la féerie : elle a pour le
phyſique du Spectacle , comme pour
l'ordonnance poètique, des Loix parti
culières préciſément oppoſées, en bien
des points , aux loix de l'ordre na
turel. On ne peut auſſi donner trop d'é
leges à l'exécution pittoreſque. Ce ſont
les tons même de la nature : c'eſt ſa fraî
cheur dans les beaux jours du Prin
184 MERCURE DE FRANCE.
temps. Pluſieurs groupes de figures en
marbre blanc , qui ornent ce jardin ,
ont toutes les rondeurs & le relief de la
réalité. On n'a pas beſoin d'en annoncer
le mérite quant au deſſein, après avoir
nommé l'illuſtre Artiſte d'après lequel
elles ont été exécutées : mais nous nom
merons encore avec plaiſir ceux auxquels
on doit une ſi belle exécution aujourd'hui
dans prèſque tous les genres de décora
tions qu'on voit à l'Opéra. MM. LALLE
MANT , Peintre d'ArchiteSture, CA
N o T, Peintre de Figure, & B A U
D o N, Peintre de Payſage, que nous
avons déja cités à l'occaſion de quelques
Spectacles précédens, méritent une cé
lébrité dans cette partie, à laquelle nous
devons contribuer pour l'honneur de
tous les Arts : celui-ci ayant été ſi ſou
Vent négligé ſur nos Théâtres , on pour
roit dire même inconnu ,
ſi l'on ne ſe
rappelloit les Ouvrages du fameux Che
valier SFR vAN DoN I.
Les habits de ce Ballet ſont en géné
ral galans & agréables : on y a même
épargné plus que de coutume ce fatras
ridicule de clinquant, magnificence go
thique & barbare, qui n'eſt propre qu'à
ſéduire les regards de l'enfance , ou à
flatter le mauvais goût des Spectateurs
ſans connoiſſance & ſans diſcernement.
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2
p. 185-186
COMEDIE FRANÇOISE.
Début :
MLLE SALAVILLE a commencé son début pour les Rôles de caractères, le [...]
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texteReconnaissance textuelle : COMEDIE FRANÇOISE.
COMEDIE FRANÇOISE.
MLLE SALAVILLE a commencé son
début pour les Rôles de caractères, le
Mardi 29 Mai, dans le Chevalier à la
mode, & les trois Frères rivaux. Elle
l'a continué dans l'Enfant prodigue &
le Procureur arbitre ; dans Turcaret &
l'Eſprit de contradiction , le Diſtrait &
le Florentin , l'Uſurier gentilhomme ,
les Méuechmes, &c.
Le Jeudi 17, on adonné la première
Repréſentation de CRoMwEL,Tragédie
nouvelle , par M. du CLAIRoN. Elle
fut applaudie & n'éprouva, dans au
cune partie du Poëme, ces murmures
trop ordinaires aux premières Repré
ſentations, leſquels cependant ne con
cluent pas toujours définitivement con
tre
le
ſuccès d'un Ouvrage. Celui
· de cette Tragédie ne pouvoit être
marqué par une affluence
ſuivie de
Spectateurs , ni conſéquemment par
un grand nombre de Repréſentations. .
Les raiſons n'en peuvent être préju
diciables ni à la gloire de l'Auteur ,
ni au mérite de l'Ouvrage à certains
186 MERCURE DE FRANCE.
égards. C'eſt ce que l'on connoîtra
mieux par l'Extrait que nous allons don
ner, & par quelques réflexions que nous
y ajouterons.
MLLE SALAVILLE a commencé son
début pour les Rôles de caractères, le
Mardi 29 Mai, dans le Chevalier à la
mode, & les trois Frères rivaux. Elle
l'a continué dans l'Enfant prodigue &
le Procureur arbitre ; dans Turcaret &
l'Eſprit de contradiction , le Diſtrait &
le Florentin , l'Uſurier gentilhomme ,
les Méuechmes, &c.
Le Jeudi 17, on adonné la première
Repréſentation de CRoMwEL,Tragédie
nouvelle , par M. du CLAIRoN. Elle
fut applaudie & n'éprouva, dans au
cune partie du Poëme, ces murmures
trop ordinaires aux premières Repré
ſentations, leſquels cependant ne con
cluent pas toujours définitivement con
tre
le
ſuccès d'un Ouvrage. Celui
· de cette Tragédie ne pouvoit être
marqué par une affluence
ſuivie de
Spectateurs , ni conſéquemment par
un grand nombre de Repréſentations. .
Les raiſons n'en peuvent être préju
diciables ni à la gloire de l'Auteur ,
ni au mérite de l'Ouvrage à certains
186 MERCURE DE FRANCE.
égards. C'eſt ce que l'on connoîtra
mieux par l'Extrait que nous allons don
ner, & par quelques réflexions que nous
y ajouterons.
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3
p. 186-195
EXTRAIT de la Tragédie de CROMWEL, par M. DU CLAIRON. Représentée pour la première fois, le 7 Juin 1764.
Début :
PERSONNAGES. ACTEURS. CROMWEL, Protecteur de l'Angleterre. M. Brizard. RICHARD, [...]
Mots clefs :
Oliver Cromwell, Lenox, Sophie, Montrose, Mort, Protecteur, Sénat, Rois, Pouvoir, Armée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT de la Tragédie de CROMWEL, par M. DU CLAIRON. Représentée pour la première fois, le 7 Juin 1764.
ExTRAIT de la Tragédie de CRoMr- .
JvEL, par M. DU CLAI Rov. Re- .
préſentée pour la première fois , le
7 Juin 2764.
PERSONNAGES, ACTEU/RS,
CROMWEL, Protecteur de l'An
gleterre. M. Brizard.
RICH ARD, Fils de Cromwel. M. Molé.
LENOX, ancien Général des Trou- -
pes Ecoſſoiſes, M. Dubois. '
SOPHIE,Fille du Comte de Lénox. Mlle Clairon.
MONTROSE, Colonel de Troupes
Angloiſes & Chef des Indépendans.M. le Kain.
MONK, Général des Troupes Ecoſ
ſoiſes, & Chef des Royaliſtes. M. Bellecour.
SIDNEY , Capitaine des Gardes
de Cromwel.
CÉCIL , Membre du Parlement,
attaché au parti de Monk. M. Dauberval.
CRAMMER , Gouverneur de la Tour
de Londres.
J U IL L ET. 1764. 187
Pluſieurs Membres du Sénat & Chefs de l'Armée
La Scène eſt à Londres dans le Palais des Rois .
d'Angleterre.
L',ra, de faction où ſe trouva l'Angleterre après
le renverſement de ſa Monarchie, eſt le.rableau
ue M. DU CLAIRoN, a voulu nous préſenter dans
a Tragédie , il a pris l'inſtant où les Anglois.
offrirent la Couronne a Cromwel, & celui où ſe
forma la dernière conſpiration contre cet Uſur
pateur, pour en faire ſon action principale , ces
deux événemens ſont rapprochés & mis dans le
jour même de la mort de Cromwel, que l'Auteur
ſuppoſe avoir été occaſionnée par une ſuite de
cette même conſpiration.
Sophie, Fille de Lénox, Parente des Rois,
ouvre la Scène par un Monologue où elle dit que
Richard fils de Cromwel a obtenu de Crammer,
Gouverneur de la Tour , de faire ſortir Lénox
pendant la nuit. Son deſſein eſt de lui faire part
· des maux où ſe trouve l'Angleterre depuis ſept
ans qu'il eſt enfermé dans ſon cachot, & de le
faire conſentir à la conſpiration faite contre les
Protecteur. Lénox arrive, & apprend de ſa fille
tout ce qui s'eſt paſſé depuis ſa captivité, ce qui
lui donne occaſion de dire à Sophie tout ce qui a
précédé la mort du Roi. Cette expoſition eſt une
des plus adroites qui ſoit au Théâtre, par la con
noiſſance qu'elle donne aux Spectateurs de tout
ce qui peut entrer dans l'intrigue de l'action.
Sophie montre à Lénox le nom des†
& lui demande qu'il veuille s'en déclarer le Chef,
lui faiſant eſpérer qu'elle obtiendra ſa liberté par
le crédit de Richard & de Montroſe , dont elle eſt
aimée. Crammer vient avertir que le jour va bientôt
'183 MERCURE DE FRANCE.
paroître , & qu'il faut ſe retirer. Lénox eſt recon
duit dans la Tour , & Sophie va trouver Monk
pour lui dire que ſon père approuve la conſpira
tion.-
Acte 2. Cromwel arrive accompagné des Chefs
du Sénat & de l'Armée ; & après leur avoir ex
oſé tout ce qu'il a fait pour ſauver ſa Patrie, il
eur dit :
» Fatigués autrefois du pouvoir monarchique,
» Vous aviez par mes ſoins formé la République
» Et recevant enſuite un pouvoir limité,
» J'ai gouverné l'Etat ſous votre autorité.
» Tout étoit bien alors : aujourd'hui ma puiſſance
» Ne peut plus de vos droits ſoutenir la balance :
» Il faut pour commander plus de rang plus d'éclat;
» On rougit d'obéir aux ordres d'un Soldat.
» En ſecret en tous lieux,on ſe plaint,on murmure;
» On cherche à m'imputer les torts de la nature ;
» Et toujours inquiet ſur la fin de mon ſort,
» On a marqué le jour pour celui de ma mort.
»Mais je n'attendrai pas que ſa fureur trop prompte
» Vous puiſſe replonger dans les fers ou la honte :
» Recevez le dépôt de mon autorité,
» Comme un gage éclatant de ma fidélité.
» Je quitte ſans regret une gloire importune,
» Que n'ont pu m'enlever le temps ni la fortune,
» Mais lorſque dans vos mains je remets mon
» pouvoir ,
» Songez que m'obéir eſt le premier devoir.
-
J U IL LE T. 1764. 189
La réponſe des différens Chefs du Sénat & de
l'Armée marque les divers intérêts dont laNation
étoit alors agitée. Cromwel les renvoye en leur
diſant : -
» Offrons à l'Eternel des fruits de nos conquêtes ;
' » Que votre obéiilance écarte les tempêtes :
» Par des murmures vains craignez de l'irriter,
» Si nous voulons ſa grace, il la faut mériter.
» Allez, &c.
Cromwel accorde à Montroſe la liberté de Lé
nox mais bientôt Sidney , Capitaine de ſes Gar
des , vient lui dire que ce niême Lénox a été
aſſaſſiné le matin lorſqu'il fortoit du Palais. Le
Protecteur va joindre Crammer pour être inſtruit
de tous les mutins que l on a arrêtés pendant la
nuit. - -
» Cachant mes paſſions aux regards des humains,
» J'ai ſçu juſtifier & remplir mes deſleins :
» Par ce même artifice, achevons notre ouvrage ;
» Du foible & du grand honume, imitant le lan
» gage
» Réuniſions pour moi les intérêts divers,
2 Et caretlons le Peuple en lui donnant des fers.
Monk & Montroſe connu encent le troiiiéme
Acte : ils tortent ce chez Sophi. , où il o t at 1 is
la n o t de Lenox. Alonk tenogue q 1: ſoup
çonne Cromwet de cet allatiinat. Svp nue vient , ur
demander vengeauce - -
Le Protecteur paroît, & feu.t dºigno - 1 ,u...eº
.
1oo MERCURE DE FRANCE.
. mains ont aſſeſſiné le Comte. Quelques Chefs de
l'Armée lui viennent offrir la Couronne : il la re
fuſe d'abord. Enſuite il dit : -
· » Du deſtin qui fait tout je ſuis la loi ſuprême,
» Si pour ſauver l'Etat dans ce déſordre extrême
· » Je dois monter au Trône, il faudra malgré
» moi ,
» Que j'obéiſſe au Ciel en me déclarant Roi.
Il les renvoye tous, excepté Montroſe, qui lui
dit : -
e © e © 0 0 • e é> 9
º 2 © 0 <> e • • ©
» Voudrois-tu t'emparer du ſceptre de nos Rois ?
C R O M W E L.
» Pour ſauver mon pays je fais ce que je dois :
» Je veux que de l'Europe il ſoit le ſeul arbitre,
» Si j'y parviens, ami, que m'importe à quel titre ?
M O N T R O S E.
» Celui de Roi, du moins, devroit être excepté :
»Tu me l'as dit contraire à notre liberté.
* Les hommes,diſois-tu,ne veulent d'autre maître
» Que l'Eſprit Eternel qui les a tous fait naître ;
» Qui plaçant dans leurs coeurs & les biens & les
» maux, -
» Voulut par cet accord les rendre tous égaux,
J U I L L E T. 1764: '19r
C R O M W E L.
* Et ſi l'Europe enfin ne combat plus mes droits,
* Ne Puis-je pas monter au Trône de nos Rois ?
M O N T R O S E.
* 4 quel dégré de gloire oſeroit donc prétendre
» L'heureux Républicain qui t'enferoit deſcendre ?
» Dis : réponds.
C R O M W E L.
» A la mort, s'il étoit ſoupçonné ;
* Mais ton égarement doit être pardonné, &c.
Montroſe ſort pour aller à Withal , où s'eſt
préparé le feſtin que le Peuple donne à Cromwel.
Sophie commence le quatriéme Acte, & gémit
ſur lé ſort de ſa Patrie. Richard vient lui dire que
des mutins ont forcé le Palais de withal, & que
Montroſe ſembloit avouer leurs projets. Il paroît,
mais ſans rien dire qui puiſſe faire connoîrre ſon
deſſein. Il eſt arrêté par ordre du Protecteur &
conduit dans la Tour, où on lui coupe la tête.
Cromwel vient eſſayer de changer le coeur de So
Phie , en lui propoſant l'hymen de Richard : mais
ºlle ci loin de répondre à la propoſition de
Cromwel, dit :
» Quoi ! barbare, en un jour, au gré de ta fureur
» Des plus ſenfibles coups tu frapperas mon coeur,
» J'aurois perdu par toi mon Amant & mon Père !
» Tu verrois dans les pleurs rallentir ma colère !
» Non, ne l'eſpére pas , je rends grace au deſtin,
» Puiſque dans ce moment je te perce le ſein,
192 MERCURE DE FRANCE.
CROMWEL lui arrache le poignard & le donne
à Sidney.
» Malheureuſe ! arrêtez.
S I D N E Y ,
» Seigneur, que la perfide
»Tombe & meure à vos pieds ſous ce fer homicide.
C R O M W E L,
» Non, ne puniſſez point ſon aveugle courroux,
» Un céleſte pouvoir a détourné ſes coups.
» Je pardonne au tranſport d'une femme égarée,
» Par la mort d'un Annant au déſeſpoir livrée,
» Dans ſon appartement, Gardes, guidez ſes pas,
» Veillez ſur ſa foibleſſe, &c. -
V,
Flle eſt reconduire dans ſon appartement , &
Cromwel ſort pour faire la revue de ſes Troupes.
Au cinquiéme Acte Sidney paroît avec Cromwel,
& lui demande pourquoi il a quitté ſitôt ſes Sol
dats. Il répond que c'eſt parce qu'il ſentoit de
vives douleurs : mais qu'il veut profiter d un mo
ment où elles le laiſſent un peu tranquille pour
faire grace aux mutins. Sidney lui repréſente que
Sophie en veut à ſes jours : il lui donne la liſte des
Conjurés qu'il a trouvé chez elle. Cependant il
veut encore tâcher de la ramener par un dernier
effort. Reſté ſeul, il dit :
» Mais liſons cet écrit d'un jeune Audacieux
» Dont le zéle incertain bleſſoit déja mes yeux :
» N'eſpére plus, Tyran, te ſauver par le crime ;
» Le Ciel s'eſt fatigué de tes forfaits divers.
» Au-milieu de ta gloire il a creuſe l'abîme
Qui
JU IL L ET. 1764. I93
» Qui doit de tes fureurs affranchir l'Univers.
» Dans ce honteux feſtin qui contraignoit ta rage,
» J'ai vaincu tes ſoupgons en partageant ton ſort ;
j» Et du même poiſon dont tu m'appris l'uſage,
e° Je t'entraîne avec moi dans les bras de la mort.
( Il relit la fin de la lettre en réfléchiſſant. )
» De mes vives douleurs la cauſe eſt donc connue3
» Et c'eſt au pied du Trône un poiſon qui me tuei
» Rien ne peut réſiſter à ce venin mortel ;
» Et la main d'un enfant aſſaſſine Cromwel !
» Devois-je ainſi périr ? Ah ! que plutôt la foudre
» N'a-t-elle en m'écraſant pu me réduire en
» poudre ;
» Et me précipitant dans le fond des enfers,
» Dérober mon ſupplice aux yeux de l'Univers ?
» Quelle ſera la fin de ce reſte de vie ?
» Qu'oſera la Fureur, & que dira l'Envie ?
» De mes derniers ſoupirs témoins injurieux,
» Les ſuperbes Anglois contenteront leurs yeux ;
» Ils vont d'un Dieu vengeur adorer la juſtice :
» Cette fatale idée ajoûte à mon ſupplice.
» Si ce ſont là, grands Dieux, tes injuſtes décrets,
» Je peux les prévenir, & changer tes arrêts,
» Tu plaças dans mon coeur le menſonge & l'au
» dace : -
» J'arrêterai par eux l'effet de ta menace ;
» Et chaſſant de mon âme & la plainte & l'effroi, •
» Je vais peut-être agir un inſtant malgré toi,
J. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
» Mon cercueil eſt ouvert, c'eſt à moi d'y deſ
» cendre ,
· » Et de forcer la Terre à reſpecter ma cendre.
»Tu fais pour m'accabler d'inutiles efforts,
» Dieu cruel ! je ſuccombe & péris ſans remords.
» Toujours del'impoſture empruntant le langage,
» J'oſerai de Sophie éprouver le courage ,
» Offrir à ſes regards & le fer & le feu ,
» Du ſecret de Montroſe arracher un aveu ;
» Et déguiſant les maux où le deſtin me plonge,
» Couvrir tous ſes arrêts de la nuit du menſonge,
Certain que Sophie ne ſait rien du fecret de
Montroſe, il va au Sénat pour lui déclarer tous les
noms des Conjurés. Monk arrive accompagné de
ſes amis & des Seigneurs attachés au parti du Roi :
il dit à Sophie : - •.
» A mes fiers ennemis j'allois porter ma tête,
» Et ſaire ſur moi ſeul écarter la tempête ;
» Quand Cromwel a paru tenant entre ſes mains
» Le nom des Conjurés unis à mes deſſeins.
» A ſon fatal aſpect, la timide aſſemblée
» N'a pû cacher l'effroi dont elle étoit troublée.,
» J'ai vu tonmber ſur moi ſes funeſtes regards.
» La crainte & le remords régnoient de toutes parts.
· nl'attendois mon arrêt,quand ce monſtre éxécrable *
» A paru ſuccomber ſous le mal qui l'accable. .
, » N'employez pas, dit-il, d'inutiles ſecours ;
» Le Ciel va terminer le nombre de mes jours,
, J UIL LE T. 1764. I95
» Puiſſe me pardonner la Juſtice Céleſte
» De l'abſolu pouvoir l'uſage trop funeſte.
· » Puiſque la Vérité me prête ſon flambeau,
» Je n'emporterai point la vengeance au tom
-
» beau-;
» Cet inſtant de pardon me cenſole & me flatte :
» Ainſi que mes regrets, que ma clémence éclate.
» Qu'à jamais inconnu, les noms des Conjurés
» Soient, avec cet écrit, par le feu dévorés.
» Lui-même les déchire & les livre à la fiâme ;
2» Pour les voir conſumer , il arrête ſon âme.
• Bientôt tous nos projets ne ſont ſçus que de lui.
» C'en eſt aſſez, dit-il, je triomphe aujourd'hui.
» Dans le ſein du repos je termine ma vie ;
» Le fer ni le poiſon ne me l'ont point ravie:
» Puiſſiez-vous , comme moi , finir vos jours en
| . » paix, -
» Mon fils ; ce ſont de Dieu les plus rares biens
-
» faits.
» Il ſe tait, & la Mort emportant ſa victime ;
» De nos malheurs paſſés a refermé l'abîme.
• Nous cependant, Madame , allons , dans ce
»» moment,
• Du Sénat & du Peuple éxiger le ſerment.
»Que de tousnos malheurs l'épouvantable hiſtoire,
»De quelquesCitoyens conſerve au moins lagloire;
» Et montrons aux Sujets que les premieres Loix
» Sont d'aimer la Patrie & de ſervir les Rois.
JvEL, par M. DU CLAI Rov. Re- .
préſentée pour la première fois , le
7 Juin 2764.
PERSONNAGES, ACTEU/RS,
CROMWEL, Protecteur de l'An
gleterre. M. Brizard.
RICH ARD, Fils de Cromwel. M. Molé.
LENOX, ancien Général des Trou- -
pes Ecoſſoiſes, M. Dubois. '
SOPHIE,Fille du Comte de Lénox. Mlle Clairon.
MONTROSE, Colonel de Troupes
Angloiſes & Chef des Indépendans.M. le Kain.
MONK, Général des Troupes Ecoſ
ſoiſes, & Chef des Royaliſtes. M. Bellecour.
SIDNEY , Capitaine des Gardes
de Cromwel.
CÉCIL , Membre du Parlement,
attaché au parti de Monk. M. Dauberval.
CRAMMER , Gouverneur de la Tour
de Londres.
J U IL L ET. 1764. 187
Pluſieurs Membres du Sénat & Chefs de l'Armée
La Scène eſt à Londres dans le Palais des Rois .
d'Angleterre.
L',ra, de faction où ſe trouva l'Angleterre après
le renverſement de ſa Monarchie, eſt le.rableau
ue M. DU CLAIRoN, a voulu nous préſenter dans
a Tragédie , il a pris l'inſtant où les Anglois.
offrirent la Couronne a Cromwel, & celui où ſe
forma la dernière conſpiration contre cet Uſur
pateur, pour en faire ſon action principale , ces
deux événemens ſont rapprochés & mis dans le
jour même de la mort de Cromwel, que l'Auteur
ſuppoſe avoir été occaſionnée par une ſuite de
cette même conſpiration.
Sophie, Fille de Lénox, Parente des Rois,
ouvre la Scène par un Monologue où elle dit que
Richard fils de Cromwel a obtenu de Crammer,
Gouverneur de la Tour , de faire ſortir Lénox
pendant la nuit. Son deſſein eſt de lui faire part
· des maux où ſe trouve l'Angleterre depuis ſept
ans qu'il eſt enfermé dans ſon cachot, & de le
faire conſentir à la conſpiration faite contre les
Protecteur. Lénox arrive, & apprend de ſa fille
tout ce qui s'eſt paſſé depuis ſa captivité, ce qui
lui donne occaſion de dire à Sophie tout ce qui a
précédé la mort du Roi. Cette expoſition eſt une
des plus adroites qui ſoit au Théâtre, par la con
noiſſance qu'elle donne aux Spectateurs de tout
ce qui peut entrer dans l'intrigue de l'action.
Sophie montre à Lénox le nom des†
& lui demande qu'il veuille s'en déclarer le Chef,
lui faiſant eſpérer qu'elle obtiendra ſa liberté par
le crédit de Richard & de Montroſe , dont elle eſt
aimée. Crammer vient avertir que le jour va bientôt
'183 MERCURE DE FRANCE.
paroître , & qu'il faut ſe retirer. Lénox eſt recon
duit dans la Tour , & Sophie va trouver Monk
pour lui dire que ſon père approuve la conſpira
tion.-
Acte 2. Cromwel arrive accompagné des Chefs
du Sénat & de l'Armée ; & après leur avoir ex
oſé tout ce qu'il a fait pour ſauver ſa Patrie, il
eur dit :
» Fatigués autrefois du pouvoir monarchique,
» Vous aviez par mes ſoins formé la République
» Et recevant enſuite un pouvoir limité,
» J'ai gouverné l'Etat ſous votre autorité.
» Tout étoit bien alors : aujourd'hui ma puiſſance
» Ne peut plus de vos droits ſoutenir la balance :
» Il faut pour commander plus de rang plus d'éclat;
» On rougit d'obéir aux ordres d'un Soldat.
» En ſecret en tous lieux,on ſe plaint,on murmure;
» On cherche à m'imputer les torts de la nature ;
» Et toujours inquiet ſur la fin de mon ſort,
» On a marqué le jour pour celui de ma mort.
»Mais je n'attendrai pas que ſa fureur trop prompte
» Vous puiſſe replonger dans les fers ou la honte :
» Recevez le dépôt de mon autorité,
» Comme un gage éclatant de ma fidélité.
» Je quitte ſans regret une gloire importune,
» Que n'ont pu m'enlever le temps ni la fortune,
» Mais lorſque dans vos mains je remets mon
» pouvoir ,
» Songez que m'obéir eſt le premier devoir.
-
J U IL LE T. 1764. 189
La réponſe des différens Chefs du Sénat & de
l'Armée marque les divers intérêts dont laNation
étoit alors agitée. Cromwel les renvoye en leur
diſant : -
» Offrons à l'Eternel des fruits de nos conquêtes ;
' » Que votre obéiilance écarte les tempêtes :
» Par des murmures vains craignez de l'irriter,
» Si nous voulons ſa grace, il la faut mériter.
» Allez, &c.
Cromwel accorde à Montroſe la liberté de Lé
nox mais bientôt Sidney , Capitaine de ſes Gar
des , vient lui dire que ce niême Lénox a été
aſſaſſiné le matin lorſqu'il fortoit du Palais. Le
Protecteur va joindre Crammer pour être inſtruit
de tous les mutins que l on a arrêtés pendant la
nuit. - -
» Cachant mes paſſions aux regards des humains,
» J'ai ſçu juſtifier & remplir mes deſleins :
» Par ce même artifice, achevons notre ouvrage ;
» Du foible & du grand honume, imitant le lan
» gage
» Réuniſions pour moi les intérêts divers,
2 Et caretlons le Peuple en lui donnant des fers.
Monk & Montroſe connu encent le troiiiéme
Acte : ils tortent ce chez Sophi. , où il o t at 1 is
la n o t de Lenox. Alonk tenogue q 1: ſoup
çonne Cromwet de cet allatiinat. Svp nue vient , ur
demander vengeauce - -
Le Protecteur paroît, & feu.t dºigno - 1 ,u...eº
.
1oo MERCURE DE FRANCE.
. mains ont aſſeſſiné le Comte. Quelques Chefs de
l'Armée lui viennent offrir la Couronne : il la re
fuſe d'abord. Enſuite il dit : -
· » Du deſtin qui fait tout je ſuis la loi ſuprême,
» Si pour ſauver l'Etat dans ce déſordre extrême
· » Je dois monter au Trône, il faudra malgré
» moi ,
» Que j'obéiſſe au Ciel en me déclarant Roi.
Il les renvoye tous, excepté Montroſe, qui lui
dit : -
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» Voudrois-tu t'emparer du ſceptre de nos Rois ?
C R O M W E L.
» Pour ſauver mon pays je fais ce que je dois :
» Je veux que de l'Europe il ſoit le ſeul arbitre,
» Si j'y parviens, ami, que m'importe à quel titre ?
M O N T R O S E.
» Celui de Roi, du moins, devroit être excepté :
»Tu me l'as dit contraire à notre liberté.
* Les hommes,diſois-tu,ne veulent d'autre maître
» Que l'Eſprit Eternel qui les a tous fait naître ;
» Qui plaçant dans leurs coeurs & les biens & les
» maux, -
» Voulut par cet accord les rendre tous égaux,
J U I L L E T. 1764: '19r
C R O M W E L.
* Et ſi l'Europe enfin ne combat plus mes droits,
* Ne Puis-je pas monter au Trône de nos Rois ?
M O N T R O S E.
* 4 quel dégré de gloire oſeroit donc prétendre
» L'heureux Républicain qui t'enferoit deſcendre ?
» Dis : réponds.
C R O M W E L.
» A la mort, s'il étoit ſoupçonné ;
* Mais ton égarement doit être pardonné, &c.
Montroſe ſort pour aller à Withal , où s'eſt
préparé le feſtin que le Peuple donne à Cromwel.
Sophie commence le quatriéme Acte, & gémit
ſur lé ſort de ſa Patrie. Richard vient lui dire que
des mutins ont forcé le Palais de withal, & que
Montroſe ſembloit avouer leurs projets. Il paroît,
mais ſans rien dire qui puiſſe faire connoîrre ſon
deſſein. Il eſt arrêté par ordre du Protecteur &
conduit dans la Tour, où on lui coupe la tête.
Cromwel vient eſſayer de changer le coeur de So
Phie , en lui propoſant l'hymen de Richard : mais
ºlle ci loin de répondre à la propoſition de
Cromwel, dit :
» Quoi ! barbare, en un jour, au gré de ta fureur
» Des plus ſenfibles coups tu frapperas mon coeur,
» J'aurois perdu par toi mon Amant & mon Père !
» Tu verrois dans les pleurs rallentir ma colère !
» Non, ne l'eſpére pas , je rends grace au deſtin,
» Puiſque dans ce moment je te perce le ſein,
192 MERCURE DE FRANCE.
CROMWEL lui arrache le poignard & le donne
à Sidney.
» Malheureuſe ! arrêtez.
S I D N E Y ,
» Seigneur, que la perfide
»Tombe & meure à vos pieds ſous ce fer homicide.
C R O M W E L,
» Non, ne puniſſez point ſon aveugle courroux,
» Un céleſte pouvoir a détourné ſes coups.
» Je pardonne au tranſport d'une femme égarée,
» Par la mort d'un Annant au déſeſpoir livrée,
» Dans ſon appartement, Gardes, guidez ſes pas,
» Veillez ſur ſa foibleſſe, &c. -
V,
Flle eſt reconduire dans ſon appartement , &
Cromwel ſort pour faire la revue de ſes Troupes.
Au cinquiéme Acte Sidney paroît avec Cromwel,
& lui demande pourquoi il a quitté ſitôt ſes Sol
dats. Il répond que c'eſt parce qu'il ſentoit de
vives douleurs : mais qu'il veut profiter d un mo
ment où elles le laiſſent un peu tranquille pour
faire grace aux mutins. Sidney lui repréſente que
Sophie en veut à ſes jours : il lui donne la liſte des
Conjurés qu'il a trouvé chez elle. Cependant il
veut encore tâcher de la ramener par un dernier
effort. Reſté ſeul, il dit :
» Mais liſons cet écrit d'un jeune Audacieux
» Dont le zéle incertain bleſſoit déja mes yeux :
» N'eſpére plus, Tyran, te ſauver par le crime ;
» Le Ciel s'eſt fatigué de tes forfaits divers.
» Au-milieu de ta gloire il a creuſe l'abîme
Qui
JU IL L ET. 1764. I93
» Qui doit de tes fureurs affranchir l'Univers.
» Dans ce honteux feſtin qui contraignoit ta rage,
» J'ai vaincu tes ſoupgons en partageant ton ſort ;
j» Et du même poiſon dont tu m'appris l'uſage,
e° Je t'entraîne avec moi dans les bras de la mort.
( Il relit la fin de la lettre en réfléchiſſant. )
» De mes vives douleurs la cauſe eſt donc connue3
» Et c'eſt au pied du Trône un poiſon qui me tuei
» Rien ne peut réſiſter à ce venin mortel ;
» Et la main d'un enfant aſſaſſine Cromwel !
» Devois-je ainſi périr ? Ah ! que plutôt la foudre
» N'a-t-elle en m'écraſant pu me réduire en
» poudre ;
» Et me précipitant dans le fond des enfers,
» Dérober mon ſupplice aux yeux de l'Univers ?
» Quelle ſera la fin de ce reſte de vie ?
» Qu'oſera la Fureur, & que dira l'Envie ?
» De mes derniers ſoupirs témoins injurieux,
» Les ſuperbes Anglois contenteront leurs yeux ;
» Ils vont d'un Dieu vengeur adorer la juſtice :
» Cette fatale idée ajoûte à mon ſupplice.
» Si ce ſont là, grands Dieux, tes injuſtes décrets,
» Je peux les prévenir, & changer tes arrêts,
» Tu plaças dans mon coeur le menſonge & l'au
» dace : -
» J'arrêterai par eux l'effet de ta menace ;
» Et chaſſant de mon âme & la plainte & l'effroi, •
» Je vais peut-être agir un inſtant malgré toi,
J. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE.
» Mon cercueil eſt ouvert, c'eſt à moi d'y deſ
» cendre ,
· » Et de forcer la Terre à reſpecter ma cendre.
»Tu fais pour m'accabler d'inutiles efforts,
» Dieu cruel ! je ſuccombe & péris ſans remords.
» Toujours del'impoſture empruntant le langage,
» J'oſerai de Sophie éprouver le courage ,
» Offrir à ſes regards & le fer & le feu ,
» Du ſecret de Montroſe arracher un aveu ;
» Et déguiſant les maux où le deſtin me plonge,
» Couvrir tous ſes arrêts de la nuit du menſonge,
Certain que Sophie ne ſait rien du fecret de
Montroſe, il va au Sénat pour lui déclarer tous les
noms des Conjurés. Monk arrive accompagné de
ſes amis & des Seigneurs attachés au parti du Roi :
il dit à Sophie : - •.
» A mes fiers ennemis j'allois porter ma tête,
» Et ſaire ſur moi ſeul écarter la tempête ;
» Quand Cromwel a paru tenant entre ſes mains
» Le nom des Conjurés unis à mes deſſeins.
» A ſon fatal aſpect, la timide aſſemblée
» N'a pû cacher l'effroi dont elle étoit troublée.,
» J'ai vu tonmber ſur moi ſes funeſtes regards.
» La crainte & le remords régnoient de toutes parts.
· nl'attendois mon arrêt,quand ce monſtre éxécrable *
» A paru ſuccomber ſous le mal qui l'accable. .
, » N'employez pas, dit-il, d'inutiles ſecours ;
» Le Ciel va terminer le nombre de mes jours,
, J UIL LE T. 1764. I95
» Puiſſe me pardonner la Juſtice Céleſte
» De l'abſolu pouvoir l'uſage trop funeſte.
· » Puiſque la Vérité me prête ſon flambeau,
» Je n'emporterai point la vengeance au tom
-
» beau-;
» Cet inſtant de pardon me cenſole & me flatte :
» Ainſi que mes regrets, que ma clémence éclate.
» Qu'à jamais inconnu, les noms des Conjurés
» Soient, avec cet écrit, par le feu dévorés.
» Lui-même les déchire & les livre à la fiâme ;
2» Pour les voir conſumer , il arrête ſon âme.
• Bientôt tous nos projets ne ſont ſçus que de lui.
» C'en eſt aſſez, dit-il, je triomphe aujourd'hui.
» Dans le ſein du repos je termine ma vie ;
» Le fer ni le poiſon ne me l'ont point ravie:
» Puiſſiez-vous , comme moi , finir vos jours en
| . » paix, -
» Mon fils ; ce ſont de Dieu les plus rares biens
-
» faits.
» Il ſe tait, & la Mort emportant ſa victime ;
» De nos malheurs paſſés a refermé l'abîme.
• Nous cependant, Madame , allons , dans ce
»» moment,
• Du Sénat & du Peuple éxiger le ſerment.
»Que de tousnos malheurs l'épouvantable hiſtoire,
»De quelquesCitoyens conſerve au moins lagloire;
» Et montrons aux Sujets que les premieres Loix
» Sont d'aimer la Patrie & de ſervir les Rois.
Fermer
4
p. 196-200
OBSERVATIONS sur CROMWEL.
Début :
On n'entrera point actuellement dans la discussion des divers aspects sous lesquels on peut [...]
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS sur CROMWEL.
OBSERVATIONS sur CROMWEL.
On n'entrera point actuellement dans la discussion
des divers aspects sous lesquels on peut
voir le Sujet d'un Drame dans les diverſes épo
ques & dans les actions de Cromwel, ni dans la
comparaiſon de la Piéce de M. DU CLAIRoN avec
les eſſais qu'ont tenté d'autres Auteurs ; il ſuffit
de rendre compte de ce que celui-ci paroît s'ê
tre propoſé, & de la manière dont il l'a exécuté.
M. DU CLAIRoN nous déclare lui-même dans
la Préface qui eſt à la tête de ſa Piéce, qu'ayant
choiſi pour le point capital de ſon Drame le ta
bleau, plus moral peut-être qu'actif, de la fer
mentation où ſe trouvoit le Gouvernement An
glois après l'attentat inoui contre l'autorité légi
time de ſes Rois, il avoit été obligé de tirer de
l'oppoſition des caractères & des intérêts, tout le
† de ſon action. Il eſt donc certain , comme
Auteur en convient, que c'eſt dans le jeu ou
dans le tableau de ces caractères que conſiſte
l'intérêt principal. Or ce genre d'intérêt, pour
occuper l'attention , pour faire quelqu'impreſſion
forte ſur l'âme, a beſoin d'un eſprit de contem
plation, que peu de Spectateurs François ſont
diſpoſés à porter au Théâtre , particuliérement
les femmes, ſans le concours deſquelles il eſt im
poſſible, parmi nous , qu'une Pièce ait un ſuccès
ſuivi. Il faut encore, pour attirer cette Claſſe de
Public aux Tragédies, un intérêt de larmes qui
prenne ſa ſource ou dans les mouvemens violens
de l'amour , ou du moins dans les tendres émo
tions de la pitié. Il n'étoit donc pas poſſible que
cette Tragédie produisît ce concours, ainſi que
nous l'avons dit précédemment, & qu'on ra pû le
voir par l'analyſe qu'on vient de lire.
-
- y UIL L E T. # 1g7
M. DU CLAIRoN ayant enviſagé ſon Sujet de
eette manière, a dû frapper de la plus grande
lumière le caractère de ſon Crom1vel , le laiſſer
dominer & ne placer les autres graduellement
que dans les teintes propres à faire valoir ſon ob
jet principal. C'eſt à quoi l'on ne peut ſe refu
ſer d'avouer qu'il a très-bien réuſſi. Il faut pour
s'en convaincre lire la Piéce en entier , les frag
mens que nous en avons extraits, ne peuvent
en donner qu'une foible idée. On connoît peu
de rôle principal, dans aucun Drame, qui ſoit
auſſi exactement & auſſi , finement développé
dans toutes ſes parties, ni dont l'enſemble pro
duiſe autant d'effet ſur des yeux philoſophes.
Ceci répond aux critiques particulières qui ont
été faites ſur les caractères ſubordonnés. La plus
ſpécieuſe de toutes, eſt contre Montroſe & Sophie.
Il eſt vrai que l'on ſe prête avec quelque diffi
culté a voir dans Montroſe le ſacrifice perpétuel
des ſentimens de la nature & de ceux de l'a
mour à l'eſpèce d'enthouſiaſme qui l'attache à
Cromwel ; parce que nous avons plus familièrer
ment l'idée du fanatiſme de Religion , tel que
celui qui enchaîne le jeune SEîDE dans Mahomet,
que le ſentiment du fanatiſme Républicain, qui
entraîne Montroſe aveuglément ſur les pas de
Cromwel. Sophie , que l'Auteur préſente comme
attachée par goût & par une habitude de jeuneſſe
à Montroſe, mais dont il peint l'eſprit Anglois &
non pas Aſiatique, c'eſt-à-dire, plus réfléchi ,
plus attaché aux principes de ſon éducation,
qu'emporté par la paſſion de l'amour , ne perſiſte
pas dans ſa tendreſſe pour Montroſe , malgré
l'attachement de celui-ci au parti contraire , ſans
contraindre un peu la vraiſemblance & ſans laiſſer
appercevoir peut-être un peu trep ouvertement le
I iij
-
4
198 MERCURE DE FRANCE.
.
reſſort dont l'Auteur avoit beſoin, pour donner
quelque mouvement à ſon Drame. Nous n'exa
minerons pas les autres caractères : il ſuffit qu'ils
ſoient diſpoſés chacun dans la place & dans le
jour convenable pour le but du Poète, relative
ment à la prééminence de ſon objet principal.
Nous ferons remarquer cependant toute l'énergie
& la noble fermeté qu'il a ſçu donner à celui de
Monk dans un auſſi petit eſpace.
..
|
|
Réſulte-t-il de ce que l'on vient de remar
quer qu'il n'y a ni action ni intérêt dans la Tra
gédie de Cromwel ? Nous ſommes ſi éloignés de
le penſer , que nous ne pouvons nous diſpenſer
de conſidérer avec quelqu'admiration, comment
du ſeul jeu de ces caractères , de leurs contraſtes,
& de l'oppofition des intérêts divers de ſes Per
ſonnages, le Poète a trouvé le moyen de former
une action complette & régulière, ſi l'on con
ſent , comme nous nous ſommes flattés de le
croire , à admettre pour telle l'action morale &
métaphyſique, de laquelle nous avons eu lieu de
traiter précédemment *. En examinant cetle-ci
dans les parties eſſentielles , peut-être que nos
Lecteurs adhéreront à cette opinion, & ne ſe laiſ
ſeront pas ſéduire par les premiers traits de la
critique.
-
-
Dans le Monologue qui commence la Piéce &
dans la ſcène qui le ſuit entre Sophie & Richard ,
l'Auteur a renfermé l'eſſentiel de ſon expoſition.
Ce ſeroit une injuſtice de ne pas reconnoître cette
expoſition comme une des plus adroites qui ſoit au
Théâtre, en ce qu'elle donne la connoiſſance de
tout ce qui peut entrer dans l'intrigue de l'action.
C'eſt de l'amour de Richard pour Sophie. C'eſt de
" * Voyez les Remarques ſur Dupuis & Deſronais. .
· J U I L L E T. 1764.
- 199
la rivalité entre ce premier & Montroſe,que dans
le même temps ſemble ſe former l'orage qui doit
abattre Cromwel: cet adroit Politique forme lui
même l'eſpoir & ſaiſit les moyens de remplir les
vues ſécrettes & ténébreuſes de ſon ambition. C'eſt
enfin de ſa profonde diſſimulation même, qui,
en immolant ſécrettement le père de cette Sophie
par la feinte apparence de l'amour de la Paix &
de la liberté, le met dans la néceſſité de ſe dé
faire du jeune Montroſe, ſon plus ardent défen
ſeur ; & prépare ainſi , malgré lui, & ſans avoir
pu humainement le prévoir , l'inſtrument de ſa
perte. C'eſt donc, en examinant tous ces reſforts
ſans partialité, du contrafte de tous ces caractè
res & de la diverſité d'intérêt des perſonnages,
qu'eſt formé un véritable nœud a cette action.
Le dénoûment peut être regardé comme le f uit
du génie, ſi l'on conſidére combien il étoit diffi
cile d'en trouver un à cette action, ſans bleſſer ou
vertement la vérité hiſtorique.Si l'on rend juſtice
à l'art avec lequel celui ci eſt préparé, ſans pou
voir être jamais prévu par le Spectateur, & ſur
tout à l'avantage qu'il a de mettre dans tout ſon
jour la véritable politique de Cromwel, & de finir
par le plus grand trait de vérité, le portrait de
ce célébre Scélérat. C'eſt un objet frappant de
ſpéculation pour le Lecteur ou ponr l'Auditeur un
u philoſophe, de comparer les imprécations par
eſquelles Cromwel termine cette action, lorſqu'il
eſt forcé de terminer la repréſentation de lui-mê
me, avec les diſcours hypocrites par leſquels il
ouvre le commencement de cette même action.
Nous avons cru faire l'éloge le plus avanta
geux de la manière ferme, noblement ſimple &
corrècte dont cette Piéce eſt écrite, en mettant
quelques-uns des vers ſous les yeux du Lecteur.
I iv
2oo MERCURE DE FRANCE.
Après avoir eſſayé de rendre à l'Auteur uñe
partie de la juſtice que nous avons penſê lui être
due, il convient de donner auſſi de juſtes éloges
à la manière,dont les Acteurs ont rendu ſa Piéce..
Rien n'a dû entr'autres lui donner plus de ſatiſ
faction que l'art, la juſteſſe & l'attention ſoute-,
nue que M. BRIzARD a toujours employé dans
un rôle auſſi difficile à bien ſaiſir par l'Acteur
que celui de Cromwel. Nous croirions ſuperflu de
parler de tout ce qui pouvoit faire valoir celui de
Sophie, puiſqu'il étoitjoué par Mlle CLAIRoN ;
mais quelque peu étendu que ſoit celui de Monk ,
& quelque peu de part que ce Perſonnage ait à
l'action, M. BELcoUR, qui en étoit chargé, n'a
pas moins trouvé les moyens d'y avoir des ap
plaudiſſemens très-juſtes & très-univerſels.
N. B. La Tragedie de Cromwel ſe vend à Paris,
chet Ducheſne, rue S. Jacques, au Temple du
Goût. Prix, 3o ſ.
On n'entrera point actuellement dans la discussion
des divers aspects sous lesquels on peut
voir le Sujet d'un Drame dans les diverſes épo
ques & dans les actions de Cromwel, ni dans la
comparaiſon de la Piéce de M. DU CLAIRoN avec
les eſſais qu'ont tenté d'autres Auteurs ; il ſuffit
de rendre compte de ce que celui-ci paroît s'ê
tre propoſé, & de la manière dont il l'a exécuté.
M. DU CLAIRoN nous déclare lui-même dans
la Préface qui eſt à la tête de ſa Piéce, qu'ayant
choiſi pour le point capital de ſon Drame le ta
bleau, plus moral peut-être qu'actif, de la fer
mentation où ſe trouvoit le Gouvernement An
glois après l'attentat inoui contre l'autorité légi
time de ſes Rois, il avoit été obligé de tirer de
l'oppoſition des caractères & des intérêts, tout le
† de ſon action. Il eſt donc certain , comme
Auteur en convient, que c'eſt dans le jeu ou
dans le tableau de ces caractères que conſiſte
l'intérêt principal. Or ce genre d'intérêt, pour
occuper l'attention , pour faire quelqu'impreſſion
forte ſur l'âme, a beſoin d'un eſprit de contem
plation, que peu de Spectateurs François ſont
diſpoſés à porter au Théâtre , particuliérement
les femmes, ſans le concours deſquelles il eſt im
poſſible, parmi nous , qu'une Pièce ait un ſuccès
ſuivi. Il faut encore, pour attirer cette Claſſe de
Public aux Tragédies, un intérêt de larmes qui
prenne ſa ſource ou dans les mouvemens violens
de l'amour , ou du moins dans les tendres émo
tions de la pitié. Il n'étoit donc pas poſſible que
cette Tragédie produisît ce concours, ainſi que
nous l'avons dit précédemment, & qu'on ra pû le
voir par l'analyſe qu'on vient de lire.
-
- y UIL L E T. # 1g7
M. DU CLAIRoN ayant enviſagé ſon Sujet de
eette manière, a dû frapper de la plus grande
lumière le caractère de ſon Crom1vel , le laiſſer
dominer & ne placer les autres graduellement
que dans les teintes propres à faire valoir ſon ob
jet principal. C'eſt à quoi l'on ne peut ſe refu
ſer d'avouer qu'il a très-bien réuſſi. Il faut pour
s'en convaincre lire la Piéce en entier , les frag
mens que nous en avons extraits, ne peuvent
en donner qu'une foible idée. On connoît peu
de rôle principal, dans aucun Drame, qui ſoit
auſſi exactement & auſſi , finement développé
dans toutes ſes parties, ni dont l'enſemble pro
duiſe autant d'effet ſur des yeux philoſophes.
Ceci répond aux critiques particulières qui ont
été faites ſur les caractères ſubordonnés. La plus
ſpécieuſe de toutes, eſt contre Montroſe & Sophie.
Il eſt vrai que l'on ſe prête avec quelque diffi
culté a voir dans Montroſe le ſacrifice perpétuel
des ſentimens de la nature & de ceux de l'a
mour à l'eſpèce d'enthouſiaſme qui l'attache à
Cromwel ; parce que nous avons plus familièrer
ment l'idée du fanatiſme de Religion , tel que
celui qui enchaîne le jeune SEîDE dans Mahomet,
que le ſentiment du fanatiſme Républicain, qui
entraîne Montroſe aveuglément ſur les pas de
Cromwel. Sophie , que l'Auteur préſente comme
attachée par goût & par une habitude de jeuneſſe
à Montroſe, mais dont il peint l'eſprit Anglois &
non pas Aſiatique, c'eſt-à-dire, plus réfléchi ,
plus attaché aux principes de ſon éducation,
qu'emporté par la paſſion de l'amour , ne perſiſte
pas dans ſa tendreſſe pour Montroſe , malgré
l'attachement de celui-ci au parti contraire , ſans
contraindre un peu la vraiſemblance & ſans laiſſer
appercevoir peut-être un peu trep ouvertement le
I iij
-
4
198 MERCURE DE FRANCE.
.
reſſort dont l'Auteur avoit beſoin, pour donner
quelque mouvement à ſon Drame. Nous n'exa
minerons pas les autres caractères : il ſuffit qu'ils
ſoient diſpoſés chacun dans la place & dans le
jour convenable pour le but du Poète, relative
ment à la prééminence de ſon objet principal.
Nous ferons remarquer cependant toute l'énergie
& la noble fermeté qu'il a ſçu donner à celui de
Monk dans un auſſi petit eſpace.
..
|
|
Réſulte-t-il de ce que l'on vient de remar
quer qu'il n'y a ni action ni intérêt dans la Tra
gédie de Cromwel ? Nous ſommes ſi éloignés de
le penſer , que nous ne pouvons nous diſpenſer
de conſidérer avec quelqu'admiration, comment
du ſeul jeu de ces caractères , de leurs contraſtes,
& de l'oppofition des intérêts divers de ſes Per
ſonnages, le Poète a trouvé le moyen de former
une action complette & régulière, ſi l'on con
ſent , comme nous nous ſommes flattés de le
croire , à admettre pour telle l'action morale &
métaphyſique, de laquelle nous avons eu lieu de
traiter précédemment *. En examinant cetle-ci
dans les parties eſſentielles , peut-être que nos
Lecteurs adhéreront à cette opinion, & ne ſe laiſ
ſeront pas ſéduire par les premiers traits de la
critique.
-
-
Dans le Monologue qui commence la Piéce &
dans la ſcène qui le ſuit entre Sophie & Richard ,
l'Auteur a renfermé l'eſſentiel de ſon expoſition.
Ce ſeroit une injuſtice de ne pas reconnoître cette
expoſition comme une des plus adroites qui ſoit au
Théâtre, en ce qu'elle donne la connoiſſance de
tout ce qui peut entrer dans l'intrigue de l'action.
C'eſt de l'amour de Richard pour Sophie. C'eſt de
" * Voyez les Remarques ſur Dupuis & Deſronais. .
· J U I L L E T. 1764.
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la rivalité entre ce premier & Montroſe,que dans
le même temps ſemble ſe former l'orage qui doit
abattre Cromwel: cet adroit Politique forme lui
même l'eſpoir & ſaiſit les moyens de remplir les
vues ſécrettes & ténébreuſes de ſon ambition. C'eſt
enfin de ſa profonde diſſimulation même, qui,
en immolant ſécrettement le père de cette Sophie
par la feinte apparence de l'amour de la Paix &
de la liberté, le met dans la néceſſité de ſe dé
faire du jeune Montroſe, ſon plus ardent défen
ſeur ; & prépare ainſi , malgré lui, & ſans avoir
pu humainement le prévoir , l'inſtrument de ſa
perte. C'eſt donc, en examinant tous ces reſforts
ſans partialité, du contrafte de tous ces caractè
res & de la diverſité d'intérêt des perſonnages,
qu'eſt formé un véritable nœud a cette action.
Le dénoûment peut être regardé comme le f uit
du génie, ſi l'on conſidére combien il étoit diffi
cile d'en trouver un à cette action, ſans bleſſer ou
vertement la vérité hiſtorique.Si l'on rend juſtice
à l'art avec lequel celui ci eſt préparé, ſans pou
voir être jamais prévu par le Spectateur, & ſur
tout à l'avantage qu'il a de mettre dans tout ſon
jour la véritable politique de Cromwel, & de finir
par le plus grand trait de vérité, le portrait de
ce célébre Scélérat. C'eſt un objet frappant de
ſpéculation pour le Lecteur ou ponr l'Auditeur un
u philoſophe, de comparer les imprécations par
eſquelles Cromwel termine cette action, lorſqu'il
eſt forcé de terminer la repréſentation de lui-mê
me, avec les diſcours hypocrites par leſquels il
ouvre le commencement de cette même action.
Nous avons cru faire l'éloge le plus avanta
geux de la manière ferme, noblement ſimple &
corrècte dont cette Piéce eſt écrite, en mettant
quelques-uns des vers ſous les yeux du Lecteur.
I iv
2oo MERCURE DE FRANCE.
Après avoir eſſayé de rendre à l'Auteur uñe
partie de la juſtice que nous avons penſê lui être
due, il convient de donner auſſi de juſtes éloges
à la manière,dont les Acteurs ont rendu ſa Piéce..
Rien n'a dû entr'autres lui donner plus de ſatiſ
faction que l'art, la juſteſſe & l'attention ſoute-,
nue que M. BRIzARD a toujours employé dans
un rôle auſſi difficile à bien ſaiſir par l'Acteur
que celui de Cromwel. Nous croirions ſuperflu de
parler de tout ce qui pouvoit faire valoir celui de
Sophie, puiſqu'il étoitjoué par Mlle CLAIRoN ;
mais quelque peu étendu que ſoit celui de Monk ,
& quelque peu de part que ce Perſonnage ait à
l'action, M. BELcoUR, qui en étoit chargé, n'a
pas moins trouvé les moyens d'y avoir des ap
plaudiſſemens très-juſtes & très-univerſels.
N. B. La Tragedie de Cromwel ſe vend à Paris,
chet Ducheſne, rue S. Jacques, au Temple du
Goût. Prix, 3o ſ.
Fermer
5
p. 200
« Le 20 Juin, M. DU TILLEUL, Acteur nouveau, a débuté sur le Théâtre [...] »
Début :
Le 20 Juin, M. DU TILLEUL, Acteur nouveau, a débuté sur le Théâtre [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le 20 Juin, M. DU TILLEUL, Acteur nouveau, a débuté sur le Théâtre [...] »
Le 20 Juin, M. DU TILLEUL, Acteur
nouveau, a débuté sur le Théâtre
François par les rôles de Liſimon dans
le Glorieux , & de Nicodéme dans le
JDeuil.
nouveau, a débuté sur le Théâtre
François par les rôles de Liſimon dans
le Glorieux , & de Nicodéme dans le
JDeuil.
Fermer
6
p. 200-201
« N. B. Nous avons cru ne pouvoir nous refuser au desir que l'Auteur de cette Lettre [...] »
Début :
N. B. Nous avons cru ne pouvoir nous refuser au desir que l'Auteur de cette Lettre [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « N. B. Nous avons cru ne pouvoir nous refuser au desir que l'Auteur de cette Lettre [...] »
N. B. Nous avons cru ne pouvoir nous
refuser au desir que l'Auteur de cette Lettre
a marqué de la rendre publique ,
parce que tout annonce que l'amour des
Arts, l'intérêt de la gloire & des pro
grès de notre Scène en ſont les ſeuls mo .
tifs. Nous avertiſſons que ſi par modeſ
J U IL L E T. 1764.
2.O #
tie ou par quelqu'autre raiſon , l'Auteur
ne permet pas d'imprimer ſon nom , il
ne déſavouera pas l'ouvrage , ainſi l'on
me doit pas croire que l'on emprunte la
fiction , pour donner ſes propres avis ,
comme en uſent quelquefois certains Jour
naliſtes.
refuser au desir que l'Auteur de cette Lettre
a marqué de la rendre publique ,
parce que tout annonce que l'amour des
Arts, l'intérêt de la gloire & des pro
grès de notre Scène en ſont les ſeuls mo .
tifs. Nous avertiſſons que ſi par modeſ
J U IL L E T. 1764.
2.O #
tie ou par quelqu'autre raiſon , l'Auteur
ne permet pas d'imprimer ſon nom , il
ne déſavouera pas l'ouvrage , ainſi l'on
me doit pas croire que l'on emprunte la
fiction , pour donner ſes propres avis ,
comme en uſent quelquefois certains Jour
naliſtes.
Fermer
7
p. 201-207
LETTRE à MM. les COMÉDIENS FRANÇOIS.
Début :
MESSIEURS, C'EST en estimant vos talens, qui ajoutent encore [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à MM. les COMÉDIENS FRANÇOIS.
LETTRE à MM. les COMÉDIENS
FRANÇOIS.
MESSIEURS,
C'EST en estimant vos talens, qui
ajoutent encore à la gloire du Théâtre
» François, célébre dans l'Univers, que
» je prends la liberté de vous faire part de
» quelques réflexions que je ſoumets à
» vos lumières , & à celles de tout le
» monde en les rendant publiques.
» Après avoir voyagé dans toutes les
» Cours de l'Europe, & fait un ſéjour de
» douze ans dans les plus grandes Villes
» d'Italie, j'ai revu avec un plaiſir natu
» rel à tous les honnêtes gens, la France
» ma patrie. Des le lendemain de mon
» arrivée à Paris, je fus à la Comédie
n Françoiſe. Onjouoit Alkire, Piéce ad
-
* 1 v °
--
2o2 MERCURE DE FRANCE.
» mirable du Prince de nos Poëtes, qui
» a ſi éminemment réuſſi dans tous les
» genres, & que la poſtérité vengera un
» jour de l'injuſtice de quelques-uns de
» ſes comtemporains. .
-
» Excédé depuis longtemps des farces
» ultramontaines, & ſurtout fatigué de
» la longueur faſtidieuſe de ces Opéras
» Italiens, que tout le monde vante, &
» où tout le monde s'ennuye,, je vous
» avoûrai, MM. qu'avec plaiſir je retrou
» vai mon cœur,aux malheurs multipliés,
» & à la tendreſſe courageuſe de cette
» belle Amériquaine : mais j'oſe vous
» dire auſſi , q e je fus obligé de com
» battre les contradictions de votre Or
» cheſtre , & le mal que me fit ce deſ
» tructeur de mon illuſion & de mon
32 plaiſir.
-
-
»Repréſentez-vous,Meſſieurs,l'état d'un
» homme dont l'âme eſt déchirée par la
» pitié que lui inſpire le ſort d'une jeune
» Princeſſe qui ſe plaint au Ciel & à
» la Terre de la deſtruction de ſa famille,
» de ſon pays , livrée ſans ſecours au
» meurtrier de ſon amant , combattue
» & prèſque convertie par les vertus de
» ſon beau-père; repréſentez-vous, dis
» je, cet homme qui entend ſuccéder
" aux.beautés pathétiques que renferme
3 UI L L E T. 1764.
2o3
» le troifiéme Acte de cette Tragédie ,
» terminé par ce vers que dit Alzire. .
Hélas, que n'êtes-vous le Père de Zamore !
» Quoi ? Sans doute une Symphonie
» touchante de la part de l'Orcheſtre,
» pour maintenir & peut-être pour aug
» menter dans ſon cœur le tendre inté
» rêt qui y régne ? Point du tout, il eſt
» obligé de ſe boucher les oreilles pour
» ne pas entendre un cruel & paraſite
» Allégro de Bezoutzi, ou telle autre
» diſparate du même genre. C'eſt, je
» crois , ce que Virgile appelloit autre
» fois ſtridenti calamo diſperdere car
» men. Voilà le cas où je me ſuis trou
» vé en revoyant le Théâtre François.
» Quelle fureur épidémique de ne vou
» loir à tous nos Théâtres ni jouer ni
» entendre autre choſe que ce qu'on
» appelle de la Muſique Italienne dont
» nous faiſons un abus ſi ridicule ! c'eſt
» une mode comme celle de ne faire
» des maiſons, des habits & des den
» telles qu'à la Grecque. Je ne veux aſ
» ſurément offenſer perſonne , & j'eſti
» meraitant qu'on voudra MM. les Mu
» ſiciens de la Comédie Françoiſe ,
» pourvu que leur fonction ne ſoit pas
» de s'oppoſer au plaiſir # va cher
V]
· 2o4 MERCURE DE FRANCE.
» cher chez vous. Je ſuis éloigné de
» dépriſer leurs talens, je n'attaque ici
» que le choix de leur Muſique, à la
» quelle juſqu'à préſent on a paru faire
» ſi peu d'attention.
» Vous avez fait , Meſſieurs, une .
» nouvelle dépenſe dans un choix de
» Muſiciens plus nombreux : pourquoi
» n'en tirez-vous pas pour votre argent,
» une augmentation d'intérêt & de célé
» brité pour votre Théâtre ? Pourquoi
» ne pas faire une ample collection
» des ſymphonies de tous les Au
» teurs & de tous les Pays, car la bonne
» Muſique n'a point de patrie particu
» lière : je donnerois pourtant à cer
» tains égards la préférence à nos meil
» leurs Compoſiteurs François qui ont
» plus d'analogie avec nos goûts & nos
» paſſions. On peut tirer du fond de
» nos Opéra, un recueil intéreſſant de
» tous les airs de violon ſympathiques
» avec nos bonnes Piéces de Théâtre.
» J'en choifirois les morceaux le plus
» dans le caractère de la Piéce qu'on
» joue chaque jour , & j'y ferois entrer
» la Muſique comme un accompagne-.
» ment qu'on ajoûte à un Sujet de chant
» pour le faire ſortir davantage , ou ſi
» vous voulez comme une épithéte
«
|
J U I L L E T. 1764.
2o5
» qu'on joint à un Subſtantif pour en
» augmenter l'énergie. Voilà, je penſe,
» le but que doit ſe propoſer l'Orcheſ
» tre du Théâtre François; où il ne s'a
» git plus comme autrefois de ſoutenir
: » la voix d'un Déclamateur avec le ſon
» d'une flûte, mais d'un moyen ſecon
» daire ſur lequel l'Acteur ſe repoſe
» quand il eſt obligé de diſparoître.
» En bonne foi , cela ne vous paroît
» il pas préférable à un entr'acte de
» Tragédie rempli par un chamailli de
» fredons glapiſſans , & d'Allégros con
» vulſifs qu'on oſe mettre à côté de la
» reconnoiſſance de Rhadamiſte & de
» Zénobie , & dont on déshonore ſi
» ſcandaleuſement le Temple de Mel
» pomène ? Je voudrois donc préparer
» les eſprits des Spectateurs qui vont
» entendre les belles Piéces de Corneil
» le, les Tragédies terribles de Sémi
» ramis , d'Elečtre , de Tancréde , &c.
» par les belles & nerveuſes ouvertures
» du grand Rameau; j'en lierois les Ac
» tes par des airs touchans & mélo
» dieux propres à fomenter la durée de
» cet attendriſſement délicieux que ces
» chef-d'œuvres verſent dans tous les
» ſens. Je ne voudrois pas non plus
» que ces airs placés & devenus dignes
2o6 MERCURE DE FRANCE.
» d'attention , fuſſent mal-adroitement
» coupés par la repriſe de l'Acte ſuivant,
» que l'Acteur recommence en obligeant
» quelquefois le Parterre de crier paix
» l'Orcheſtre, à-peu-près comme on fait
» taire un Bavard qui veut mêler ſa
» voix à la converſation des gens d'eſ
» prit.
-
-
» Après l'apparition de l'ombre de Ni
» nus, quel effet ne produiroit pas, par
» exemple , le lugubre prélude qui ca
» ractériſe le monologue plaintif & ſé
» pulchral de triſtes apprêts, pâles flam
» beaux, dans Caſtor & Pollux ? ainſi
» des autres , dans des Tragédies plus
» tendres & dans les Comédies de la
» Chauſſée & autres de ce genre, je fe
» rois marcher à leur ſuite les adagio
» ſublimes & mélodieux des Fildy, Sta
» mitz , Bèk, &c. & dans les Pièces de
» Molière , Renard, où il régne de la
» gaîté, je mettrois des ſymphonies allé
» gres des Grands-Maîtres d'Italie : mais
» en général je voudrois que la muſique
» acceſſoire aux Piéces de votre Théâ
' » tre fût néceſſairement dans le genre ,
» & pour ainſi dire, dans le mode de la
» Piéce du jour , ou qu'il n'y en eût
» point du tout ; il ne peut vous en
» coûter que les frais de quelqu'atten
JU IL LE T. 1764.
- 2o7
» tions, & la machine une fois montée
» ira toute ſeule.
» Je ſuis bien éloigné de donner cet
» avis pour infaillible : mais je proteſte,
» Meſſieurs, qu'il n'a pour objet que les
» progrès de votre réputation & l'avan
» tage du Théâtre François , eſtimé chez
» toutes les Nations pour le premier
» Théâtre du Monde.
J'ai l'honneur d'être , &c.
FRANÇOIS.
MESSIEURS,
C'EST en estimant vos talens, qui
ajoutent encore à la gloire du Théâtre
» François, célébre dans l'Univers, que
» je prends la liberté de vous faire part de
» quelques réflexions que je ſoumets à
» vos lumières , & à celles de tout le
» monde en les rendant publiques.
» Après avoir voyagé dans toutes les
» Cours de l'Europe, & fait un ſéjour de
» douze ans dans les plus grandes Villes
» d'Italie, j'ai revu avec un plaiſir natu
» rel à tous les honnêtes gens, la France
» ma patrie. Des le lendemain de mon
» arrivée à Paris, je fus à la Comédie
n Françoiſe. Onjouoit Alkire, Piéce ad
-
* 1 v °
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2o2 MERCURE DE FRANCE.
» mirable du Prince de nos Poëtes, qui
» a ſi éminemment réuſſi dans tous les
» genres, & que la poſtérité vengera un
» jour de l'injuſtice de quelques-uns de
» ſes comtemporains. .
-
» Excédé depuis longtemps des farces
» ultramontaines, & ſurtout fatigué de
» la longueur faſtidieuſe de ces Opéras
» Italiens, que tout le monde vante, &
» où tout le monde s'ennuye,, je vous
» avoûrai, MM. qu'avec plaiſir je retrou
» vai mon cœur,aux malheurs multipliés,
» & à la tendreſſe courageuſe de cette
» belle Amériquaine : mais j'oſe vous
» dire auſſi , q e je fus obligé de com
» battre les contradictions de votre Or
» cheſtre , & le mal que me fit ce deſ
» tructeur de mon illuſion & de mon
32 plaiſir.
-
-
»Repréſentez-vous,Meſſieurs,l'état d'un
» homme dont l'âme eſt déchirée par la
» pitié que lui inſpire le ſort d'une jeune
» Princeſſe qui ſe plaint au Ciel & à
» la Terre de la deſtruction de ſa famille,
» de ſon pays , livrée ſans ſecours au
» meurtrier de ſon amant , combattue
» & prèſque convertie par les vertus de
» ſon beau-père; repréſentez-vous, dis
» je, cet homme qui entend ſuccéder
" aux.beautés pathétiques que renferme
3 UI L L E T. 1764.
2o3
» le troifiéme Acte de cette Tragédie ,
» terminé par ce vers que dit Alzire. .
Hélas, que n'êtes-vous le Père de Zamore !
» Quoi ? Sans doute une Symphonie
» touchante de la part de l'Orcheſtre,
» pour maintenir & peut-être pour aug
» menter dans ſon cœur le tendre inté
» rêt qui y régne ? Point du tout, il eſt
» obligé de ſe boucher les oreilles pour
» ne pas entendre un cruel & paraſite
» Allégro de Bezoutzi, ou telle autre
» diſparate du même genre. C'eſt, je
» crois , ce que Virgile appelloit autre
» fois ſtridenti calamo diſperdere car
» men. Voilà le cas où je me ſuis trou
» vé en revoyant le Théâtre François.
» Quelle fureur épidémique de ne vou
» loir à tous nos Théâtres ni jouer ni
» entendre autre choſe que ce qu'on
» appelle de la Muſique Italienne dont
» nous faiſons un abus ſi ridicule ! c'eſt
» une mode comme celle de ne faire
» des maiſons, des habits & des den
» telles qu'à la Grecque. Je ne veux aſ
» ſurément offenſer perſonne , & j'eſti
» meraitant qu'on voudra MM. les Mu
» ſiciens de la Comédie Françoiſe ,
» pourvu que leur fonction ne ſoit pas
» de s'oppoſer au plaiſir # va cher
V]
· 2o4 MERCURE DE FRANCE.
» cher chez vous. Je ſuis éloigné de
» dépriſer leurs talens, je n'attaque ici
» que le choix de leur Muſique, à la
» quelle juſqu'à préſent on a paru faire
» ſi peu d'attention.
» Vous avez fait , Meſſieurs, une .
» nouvelle dépenſe dans un choix de
» Muſiciens plus nombreux : pourquoi
» n'en tirez-vous pas pour votre argent,
» une augmentation d'intérêt & de célé
» brité pour votre Théâtre ? Pourquoi
» ne pas faire une ample collection
» des ſymphonies de tous les Au
» teurs & de tous les Pays, car la bonne
» Muſique n'a point de patrie particu
» lière : je donnerois pourtant à cer
» tains égards la préférence à nos meil
» leurs Compoſiteurs François qui ont
» plus d'analogie avec nos goûts & nos
» paſſions. On peut tirer du fond de
» nos Opéra, un recueil intéreſſant de
» tous les airs de violon ſympathiques
» avec nos bonnes Piéces de Théâtre.
» J'en choifirois les morceaux le plus
» dans le caractère de la Piéce qu'on
» joue chaque jour , & j'y ferois entrer
» la Muſique comme un accompagne-.
» ment qu'on ajoûte à un Sujet de chant
» pour le faire ſortir davantage , ou ſi
» vous voulez comme une épithéte
«
|
J U I L L E T. 1764.
2o5
» qu'on joint à un Subſtantif pour en
» augmenter l'énergie. Voilà, je penſe,
» le but que doit ſe propoſer l'Orcheſ
» tre du Théâtre François; où il ne s'a
» git plus comme autrefois de ſoutenir
: » la voix d'un Déclamateur avec le ſon
» d'une flûte, mais d'un moyen ſecon
» daire ſur lequel l'Acteur ſe repoſe
» quand il eſt obligé de diſparoître.
» En bonne foi , cela ne vous paroît
» il pas préférable à un entr'acte de
» Tragédie rempli par un chamailli de
» fredons glapiſſans , & d'Allégros con
» vulſifs qu'on oſe mettre à côté de la
» reconnoiſſance de Rhadamiſte & de
» Zénobie , & dont on déshonore ſi
» ſcandaleuſement le Temple de Mel
» pomène ? Je voudrois donc préparer
» les eſprits des Spectateurs qui vont
» entendre les belles Piéces de Corneil
» le, les Tragédies terribles de Sémi
» ramis , d'Elečtre , de Tancréde , &c.
» par les belles & nerveuſes ouvertures
» du grand Rameau; j'en lierois les Ac
» tes par des airs touchans & mélo
» dieux propres à fomenter la durée de
» cet attendriſſement délicieux que ces
» chef-d'œuvres verſent dans tous les
» ſens. Je ne voudrois pas non plus
» que ces airs placés & devenus dignes
2o6 MERCURE DE FRANCE.
» d'attention , fuſſent mal-adroitement
» coupés par la repriſe de l'Acte ſuivant,
» que l'Acteur recommence en obligeant
» quelquefois le Parterre de crier paix
» l'Orcheſtre, à-peu-près comme on fait
» taire un Bavard qui veut mêler ſa
» voix à la converſation des gens d'eſ
» prit.
-
-
» Après l'apparition de l'ombre de Ni
» nus, quel effet ne produiroit pas, par
» exemple , le lugubre prélude qui ca
» ractériſe le monologue plaintif & ſé
» pulchral de triſtes apprêts, pâles flam
» beaux, dans Caſtor & Pollux ? ainſi
» des autres , dans des Tragédies plus
» tendres & dans les Comédies de la
» Chauſſée & autres de ce genre, je fe
» rois marcher à leur ſuite les adagio
» ſublimes & mélodieux des Fildy, Sta
» mitz , Bèk, &c. & dans les Pièces de
» Molière , Renard, où il régne de la
» gaîté, je mettrois des ſymphonies allé
» gres des Grands-Maîtres d'Italie : mais
» en général je voudrois que la muſique
» acceſſoire aux Piéces de votre Théâ
' » tre fût néceſſairement dans le genre ,
» & pour ainſi dire, dans le mode de la
» Piéce du jour , ou qu'il n'y en eût
» point du tout ; il ne peut vous en
» coûter que les frais de quelqu'atten
JU IL LE T. 1764.
- 2o7
» tions, & la machine une fois montée
» ira toute ſeule.
» Je ſuis bien éloigné de donner cet
» avis pour infaillible : mais je proteſte,
» Meſſieurs, qu'il n'a pour objet que les
» progrès de votre réputation & l'avan
» tage du Théâtre François , eſtimé chez
» toutes les Nations pour le premier
» Théâtre du Monde.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
8
p. 207-208
LETTRE de M. DELAGARDE, Au teur de l'Article des Spectacles, à l'Auteur de la Lettre précédente.
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. DELAGARDE, Au teur de l'Article des Spectacles, à l'Auteur de la Lettre précédente.
LETTRE de M. DELAGARDE, Au
teur de l'Article des Spectacles, à
l'Auteur de la Lettre précédente.
MONSIEUR,
FLATTÉ de l'honneur que vous me faites , en
me chargeant de publier votre lettre & en dai
gnant ne pas conſerver avec nmoi le voile de l'A
nonyme, que des motifs reſpectables vous enga
gent de garder en Public. Je l'inſérerai
le plu
tôt qu'il me lſera poſſible, dans mon Article. Je
crois que votre idée, ſuggérée par un goût juſte
& délicat, pourroit encore s'étendre ſur un autre
objet.Je prévois en même temps les difficultés
qui peut-être ont fait obſtacle juſqu'à préſent à
l'exécution de ce que vous propoſez. Trouvez
bon, s'il vous plaît, que je remette au prochain
volume à vous communiquer ſur cela quelques
2o8 MERCURE DE FRANCE.
obſervations que le Peu d'eſpace qui reſte dans
celui-ci ne me permet pas d'y ajouter ! mais
ſouffrez que je prévienne ce temps Pour vºº aſ
§ de"la reſpectueuſe eonſidération avec la
quelle j'ai l'honneur d'être, &c.
DELAGARDE. A Paris, le 20 Juin 1764.
teur de l'Article des Spectacles, à
l'Auteur de la Lettre précédente.
MONSIEUR,
FLATTÉ de l'honneur que vous me faites , en
me chargeant de publier votre lettre & en dai
gnant ne pas conſerver avec nmoi le voile de l'A
nonyme, que des motifs reſpectables vous enga
gent de garder en Public. Je l'inſérerai
le plu
tôt qu'il me lſera poſſible, dans mon Article. Je
crois que votre idée, ſuggérée par un goût juſte
& délicat, pourroit encore s'étendre ſur un autre
objet.Je prévois en même temps les difficultés
qui peut-être ont fait obſtacle juſqu'à préſent à
l'exécution de ce que vous propoſez. Trouvez
bon, s'il vous plaît, que je remette au prochain
volume à vous communiquer ſur cela quelques
2o8 MERCURE DE FRANCE.
obſervations que le Peu d'eſpace qui reſte dans
celui-ci ne me permet pas d'y ajouter ! mais
ſouffrez que je prévienne ce temps Pour vºº aſ
§ de"la reſpectueuſe eonſidération avec la
quelle j'ai l'honneur d'être, &c.
DELAGARDE. A Paris, le 20 Juin 1764.
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9
p. 208-211
COMÉDIE ITALIENNE.
Début :
LA Nouveauté qui a paru, sur ce Théâtre depuis notre dernier volume est [...]
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texteReconnaissance textuelle : COMÉDIE ITALIENNE.
COMÉDIE ITALIENNE.
LA Nouveauté qui a paru, sur ce
Théâtre depuis notre dernier volume est
Nanette & Lucas , ou la Payſane cu
rieuſe, Comédie en Proſe en un Acte ,
mêlée d'Ariettes , repréſenté pour la
première fois le 14 Juin Par M. FRA
MERx. Les repréſentations de ce petit
ouvrage continuent, & le Public les
voit avec plaiſir.
A N A L Y S E.
Le sujet eſt fort ſimple. Lucas & Nanette
père & mère de Babet ſont des Payſans qui vi
vent en aſſez bonne intelligence quoique mariés.
En s'occupant devant leur Porte ils parlent d'a
mour & cherchent à le définir à leur manière.
Leur fille les écoute avec fimplicité. Elle deman
de à ſa mère ſi par exemple un jeune homme
bien vêtu, qu'elle a rencontré dans le bois ſeroit
un Amant ? La mère découvre par là que ſa
fille auroit de l'inclination pour ce jeune hom
, JUIL L E T. 1754.
2o6
hne , # eſt le fils du Seigneur. Elle en marque
ſa colère. L'Auteur fait ingénieuſement ſentir
ici qu'une jalouſe envie eſt prèſque toujours le
vrai motif de la ſévérité des mères & la gar
dienne la plus rigoureuſe de la vertu des filles
ſous le maſque de l'honneur, Le bon Lueas n'eſt
pas ſi auſtère ; ſa femme veut que leur fille Babez
épouſe un certain Lubin. Le père ne voudroit
pas contraindre ſon inclination ; mais la femme
en feignant de la douceur & de la complaiſancſe
l'entraîne à être de ſon avis. Il ne peut ſe diſ>
penſer, ſur les complimens qu'elle ſe fait à elle
même, de n'avoir jamais été ni curieuſe ni déſ
obéiſſante, de lui reprocher préciſément le con
traire. Il lui répéte à cette occaſion une chan
ſon dont le Sujet eſt le Conte de la Barbe bleuë.
Elle ſemble fâchée qu'on n'eût pas puni la cu
rioſité de la fille qui a fait uſage de la clef dé
fendue. Bientôt elle va ſe trouver dans le même
cas. Le Seigneur s'eſt apperçu de l'amour de ſon
fils pour la jeune Villageoiſe Babet. Il ſe rend
juſtice, il ſe reſſouvient qu'il ne doit qu'à la for
tune ſa qualité de Seigneur, & non pas à la
na iſſance. Il ſe propoſe d'unir ces deux Amans
fi l'inclination de Babet répond à celle de ſon
fils. Il parle au père & à la mère de Babet ſur
ce qu'ils ont projetté pour marier leur fille.
La mère convient que cette dernière en aime
un autre que celui qu'elle lui deſtine. Il veut
l'engager à ne pas la contraindre ; mais elle
s'en défend en alléguant qu'il faut qu'à ſon
exemple ſa fille ſoit obéiſſante. Il propoſe de ſe
charger du ſoin de lui donner un mari; la mère
fait valoir ſes droits en diſant que cette fille eſt
à Lucas & à elle encore davantage. Le Sei
gneur s'engage à faire tous les frais de la nôce,
21O MERCURE DE FRANCE.
Il impoſe une condition. Puiſque Nanette eſt ſi
obéiſſante & ſi peu curieuſe, il remet une boëte
fermée à Nanette avec défenſe de l'ouvrir, ſinon
Lucas & Nanette ne ſeront plus maîtres de diſpo
fer de leur fille. Ils y conſentent. Le Seigneur
confie la clef au mari. La boète a un ſecret qui
empêchera de la refermer ſi elle eſt ouverte. Le
Seigneur ſurprend ſon fils & Babet dans un en
tretien tendre. Il interroge Babet en particulier.
Ils'aſſure de fa candeur & de ſes ſentimens.Lucas
& Nanette reviennent ſur la Scène avec la boëte.
La femme brûle du deſir de voir ce qu'elle con
tient. Le mari refuſe conſtamment la clef, mais
il ſe laiſſe fléchir , parce que cette femme ſe
trouve mal & menace de mourir. Elle ouvre la
boete, elle y trouve des bijoux, entr'autres um
riche collier dont elle ſe pare. Le Seigneur ſur
vient qui la ſurprend. Suivant les conditions le
ſort de Babet eſt à ſa diſpoſition, Il la donne à
ſon fils & leur aſſure par là une fortune «onſidé
rable en faiſant en même temps le bonheur des
deux jeunes Amans.
C'eſt avec regret, que nous privons
nos Lecteurs de beaucoup de traits,
dans
les
détails ,
paſſer dans un
qui ne peuvent
Extrait , mais qui
prouvent de l'eſprit dans l'Auteur &
qui promettent des fruits plus ſolides &
plus agréables encore d'un talent qu'il
doit cultiver. La modeſtie avec laquelle
il rapporte dans une Épître tout le ſuc
cès de ſon Ouvrage aux Acteurs, eſt
un nouveau titre pour avoir moins be
'
J U I L L E T. 1764.
reuſes diſpoſitions.
*,
21 r
ſoin par la ſuite de l'indulgence que lui
méritoient déja ſa jeuneſſe & ſes heu
- La Muſique des Airs répandus dans
cette Piéce eſt de M. le Chevalier d'Her
bain déja connu par d'autres produc
tions agréables & qui ont réuſſi. Cette
dernière doit ajouter encore à la répu
tation de ſes talens. Pluſieurs morceaux
en ſont fort applaudis , & ſon ſuccès
dans la Muſique imitative, tant goûtée
aujourd'hui , n'a rien à céder à celle
des Auteurs les plus célébres en ce
nre.
genre. .
\
N. B. Nanette & Lucas ou la Payſa
ne curieuſe ſe vend à Paris chez Claude
Hériſſant, rue Neuve Notre-Dame, aux
trois Vertus. Prix, z liv. 4 ſ.
LA Nouveauté qui a paru, sur ce
Théâtre depuis notre dernier volume est
Nanette & Lucas , ou la Payſane cu
rieuſe, Comédie en Proſe en un Acte ,
mêlée d'Ariettes , repréſenté pour la
première fois le 14 Juin Par M. FRA
MERx. Les repréſentations de ce petit
ouvrage continuent, & le Public les
voit avec plaiſir.
A N A L Y S E.
Le sujet eſt fort ſimple. Lucas & Nanette
père & mère de Babet ſont des Payſans qui vi
vent en aſſez bonne intelligence quoique mariés.
En s'occupant devant leur Porte ils parlent d'a
mour & cherchent à le définir à leur manière.
Leur fille les écoute avec fimplicité. Elle deman
de à ſa mère ſi par exemple un jeune homme
bien vêtu, qu'elle a rencontré dans le bois ſeroit
un Amant ? La mère découvre par là que ſa
fille auroit de l'inclination pour ce jeune hom
, JUIL L E T. 1754.
2o6
hne , # eſt le fils du Seigneur. Elle en marque
ſa colère. L'Auteur fait ingénieuſement ſentir
ici qu'une jalouſe envie eſt prèſque toujours le
vrai motif de la ſévérité des mères & la gar
dienne la plus rigoureuſe de la vertu des filles
ſous le maſque de l'honneur, Le bon Lueas n'eſt
pas ſi auſtère ; ſa femme veut que leur fille Babez
épouſe un certain Lubin. Le père ne voudroit
pas contraindre ſon inclination ; mais la femme
en feignant de la douceur & de la complaiſancſe
l'entraîne à être de ſon avis. Il ne peut ſe diſ>
penſer, ſur les complimens qu'elle ſe fait à elle
même, de n'avoir jamais été ni curieuſe ni déſ
obéiſſante, de lui reprocher préciſément le con
traire. Il lui répéte à cette occaſion une chan
ſon dont le Sujet eſt le Conte de la Barbe bleuë.
Elle ſemble fâchée qu'on n'eût pas puni la cu
rioſité de la fille qui a fait uſage de la clef dé
fendue. Bientôt elle va ſe trouver dans le même
cas. Le Seigneur s'eſt apperçu de l'amour de ſon
fils pour la jeune Villageoiſe Babet. Il ſe rend
juſtice, il ſe reſſouvient qu'il ne doit qu'à la for
tune ſa qualité de Seigneur, & non pas à la
na iſſance. Il ſe propoſe d'unir ces deux Amans
fi l'inclination de Babet répond à celle de ſon
fils. Il parle au père & à la mère de Babet ſur
ce qu'ils ont projetté pour marier leur fille.
La mère convient que cette dernière en aime
un autre que celui qu'elle lui deſtine. Il veut
l'engager à ne pas la contraindre ; mais elle
s'en défend en alléguant qu'il faut qu'à ſon
exemple ſa fille ſoit obéiſſante. Il propoſe de ſe
charger du ſoin de lui donner un mari; la mère
fait valoir ſes droits en diſant que cette fille eſt
à Lucas & à elle encore davantage. Le Sei
gneur s'engage à faire tous les frais de la nôce,
21O MERCURE DE FRANCE.
Il impoſe une condition. Puiſque Nanette eſt ſi
obéiſſante & ſi peu curieuſe, il remet une boëte
fermée à Nanette avec défenſe de l'ouvrir, ſinon
Lucas & Nanette ne ſeront plus maîtres de diſpo
fer de leur fille. Ils y conſentent. Le Seigneur
confie la clef au mari. La boète a un ſecret qui
empêchera de la refermer ſi elle eſt ouverte. Le
Seigneur ſurprend ſon fils & Babet dans un en
tretien tendre. Il interroge Babet en particulier.
Ils'aſſure de fa candeur & de ſes ſentimens.Lucas
& Nanette reviennent ſur la Scène avec la boëte.
La femme brûle du deſir de voir ce qu'elle con
tient. Le mari refuſe conſtamment la clef, mais
il ſe laiſſe fléchir , parce que cette femme ſe
trouve mal & menace de mourir. Elle ouvre la
boete, elle y trouve des bijoux, entr'autres um
riche collier dont elle ſe pare. Le Seigneur ſur
vient qui la ſurprend. Suivant les conditions le
ſort de Babet eſt à ſa diſpoſition, Il la donne à
ſon fils & leur aſſure par là une fortune «onſidé
rable en faiſant en même temps le bonheur des
deux jeunes Amans.
C'eſt avec regret, que nous privons
nos Lecteurs de beaucoup de traits,
dans
les
détails ,
paſſer dans un
qui ne peuvent
Extrait , mais qui
prouvent de l'eſprit dans l'Auteur &
qui promettent des fruits plus ſolides &
plus agréables encore d'un talent qu'il
doit cultiver. La modeſtie avec laquelle
il rapporte dans une Épître tout le ſuc
cès de ſon Ouvrage aux Acteurs, eſt
un nouveau titre pour avoir moins be
'
J U I L L E T. 1764.
reuſes diſpoſitions.
*,
21 r
ſoin par la ſuite de l'indulgence que lui
méritoient déja ſa jeuneſſe & ſes heu
- La Muſique des Airs répandus dans
cette Piéce eſt de M. le Chevalier d'Her
bain déja connu par d'autres produc
tions agréables & qui ont réuſſi. Cette
dernière doit ajouter encore à la répu
tation de ſes talens. Pluſieurs morceaux
en ſont fort applaudis , & ſon ſuccès
dans la Muſique imitative, tant goûtée
aujourd'hui , n'a rien à céder à celle
des Auteurs les plus célébres en ce
nre.
genre. .
\
N. B. Nanette & Lucas ou la Payſa
ne curieuſe ſe vend à Paris chez Claude
Hériſſant, rue Neuve Notre-Dame, aux
trois Vertus. Prix, z liv. 4 ſ.
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10
p. 211-212
CONCERT SPIRITUEL.
Début :
Du Jeudi 31 Mai, Fête de l'Ascension. POUR premier Motet à grand-choeur, on donna [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONCERT SPIRITUEL.
CONCERT SPIRITUEL.
Du Jeudi 31 Mai, Fête de l'Ascension.
POUR premier Motet à grand-choeur, on donna
le Dixit Dominus, del ſignor LEo. MM. du Port
& Kohault, éxecuterent des Duo ſur le violoncelle
& ſur le Luth. Quoique l'on connût déjà le mérite
de ces talens réunis, ils n'en firent pas moins de
plaiſir ; d'autant plus qu'ils n'éxécuterent que
des choſes agréables qui, quoiqu'auſſi ſçavantes,
-
2 12 MERCURE DE FRANCE.
dans le fond, que les compoſitions bizarres, ont
toujours l'avantage d'intéreſſer & de plaire par
ſentiment, ſans le ſecours des diſcuſſions de l'Arts
M. LoL1, de la Muſique de S. A. le Duc Regnant
de Wirtemberg, exécuta un concerto de ſa com
poſition. Devenu célébre ici depuis les Concerts
de Pâques, au ſuccès deſquels il a tant contribué,
M. LoL1 ſoutint très-bien la réputation qu'il s'eſt
acquiſe & juſtifia par le plaiſir qu'il fit, générale
ment les motifs des applaudiſſemens dont il a
été comblé. Dans le même Concert, Mlle RozET
chanta un petit Motet de la compoſition de M.
DAUvERGNE & M. LE GRos un autre de la com
† de ſeu M. LEFEvR B. On finit par Salve
egina , Motet à grand Choeur de M. KoHAUT ,
dans lequel M. DuPoRT accompagna.
,
Il y a eu beaucoup plus de Monde à ce Con
cert qu'il n'y en a ordinairement à cette Fête,
quoiqu'elle ſe ſoit trouvée cette année très-avan
| cée dans la belle ſaiſon. On ne peut refuſer
aux ſoins des Dirccteurs pour rendre les Concerts
intéreſſans le mérite de ce ſuccès. .
Du Jeudi 2t Juin, Fête du S. Sacrement.
Après une ſymphonie, M. l'Ecuyer a chanté un
Motet à voix ſeule. M. Rodolphe & M. Lolli, l'un
& l'autre de la Muſique de S. A. le Duc Re
gnant de Wirtemberg, ont exécuté des Concerts
de leurs conmpoſitions , l'un de cors de chaſſe,
& l'autre de violon, avec les mêmes applaudiſſe
mens qu'on a toujours donnés à leurs rares talens»
M. le Gros & Mlle Fel ont chanté chacun un
petit Motet; le Concert a fini par Exaltabote Deus
meus Rex, nouveau Motet à grand chœur de la
compoſition de M. Leſcot, Maître de Muſique de
la Cathédrale d'Auſch ; ce Motet a été applaudi,
Du Jeudi 31 Mai, Fête de l'Ascension.
POUR premier Motet à grand-choeur, on donna
le Dixit Dominus, del ſignor LEo. MM. du Port
& Kohault, éxecuterent des Duo ſur le violoncelle
& ſur le Luth. Quoique l'on connût déjà le mérite
de ces talens réunis, ils n'en firent pas moins de
plaiſir ; d'autant plus qu'ils n'éxécuterent que
des choſes agréables qui, quoiqu'auſſi ſçavantes,
-
2 12 MERCURE DE FRANCE.
dans le fond, que les compoſitions bizarres, ont
toujours l'avantage d'intéreſſer & de plaire par
ſentiment, ſans le ſecours des diſcuſſions de l'Arts
M. LoL1, de la Muſique de S. A. le Duc Regnant
de Wirtemberg, exécuta un concerto de ſa com
poſition. Devenu célébre ici depuis les Concerts
de Pâques, au ſuccès deſquels il a tant contribué,
M. LoL1 ſoutint très-bien la réputation qu'il s'eſt
acquiſe & juſtifia par le plaiſir qu'il fit, générale
ment les motifs des applaudiſſemens dont il a
été comblé. Dans le même Concert, Mlle RozET
chanta un petit Motet de la compoſition de M.
DAUvERGNE & M. LE GRos un autre de la com
† de ſeu M. LEFEvR B. On finit par Salve
egina , Motet à grand Choeur de M. KoHAUT ,
dans lequel M. DuPoRT accompagna.
,
Il y a eu beaucoup plus de Monde à ce Con
cert qu'il n'y en a ordinairement à cette Fête,
quoiqu'elle ſe ſoit trouvée cette année très-avan
| cée dans la belle ſaiſon. On ne peut refuſer
aux ſoins des Dirccteurs pour rendre les Concerts
intéreſſans le mérite de ce ſuccès. .
Du Jeudi 2t Juin, Fête du S. Sacrement.
Après une ſymphonie, M. l'Ecuyer a chanté un
Motet à voix ſeule. M. Rodolphe & M. Lolli, l'un
& l'autre de la Muſique de S. A. le Duc Re
gnant de Wirtemberg, ont exécuté des Concerts
de leurs conmpoſitions , l'un de cors de chaſſe,
& l'autre de violon, avec les mêmes applaudiſſe
mens qu'on a toujours donnés à leurs rares talens»
M. le Gros & Mlle Fel ont chanté chacun un
petit Motet; le Concert a fini par Exaltabote Deus
meus Rex, nouveau Motet à grand chœur de la
compoſition de M. Leſcot, Maître de Muſique de
la Cathédrale d'Auſch ; ce Motet a été applaudi,
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